Guerrière et Amazone

16 mai 2012

Mille excuses ...

 

mar

 

 

 

 

 

... pour ce retard !! La vraie vie m'a ratrappée ;O)


- Episode 21 d'Indiscrétions, livraison de Fryda

- En résistance, de Gaxé, troisième et dernière partie

- Désir et Volupté, de Maud

- XXIIème siècle, de Gaxé, première partie

 

Bonne lecture !!

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XXIIème siècle, de Gaxé

 

 

 

 

XXIIème siècle

 

 

Première partie :

 

 

 

 

 

Une rafale de vent me fait frissonner, et je me rapproche du brasero, ne prêtant aucune attention à la conversation entre les deux hommes à qui il appartient, face à moi. D’ailleurs, je ne les connais pas vraiment, je sais juste que je les ais déjà croisés, tous les deux, dans les étroites ruelles sombres et sinueuses de ce quartier.

La nuit n’est pas encore tombée, mais déjà la fraîcheur et l’humidité de l’air me pénètre, transperçant la faible épaisseur de mes vêtements, et je ne peux retenir un regard d’envie en direction de la Résidence, de ses fenêtres illuminées par la lumière électrique et des silhouettes légèrement vêtues que je distingue au travers des vitres.

Devant moi, l’un des deux hommes remarque l’expression un peu envieuse de mes yeux, et frotte sa joue mal rasée en ricanant, avant de faire un geste du bras en direction du mur d’enceinte qui entoure les immeubles luxueux, sur notre gauche.

-« A quoi rêves-tu donc, Demoiselle ? »

Il rit, se tournant vers son compère qui ouvre lui aussi une bouche largement édentée, pendant  qu’ils se moquent tous deux de ce qu’ils croient être un désir jaloux, alors qu’en ce qui me concerne, je sais qu’il y a tout autant de curiosité que d’envie dans mon intérêt pour la Résidence et ce qui se passe dans ses murs. Je ne réponds pas à l’homme, me contentant de hausser les épaules avec dédain, ce qui les fait rire encore plus fort, pendant que mes pensées retournent vers les immeubles, derrière les murs, et leurs occupants.

Personne ne connaît les Maîtres de la région, parmi le petit peuple. Personne, hormis ceux qui travaillent directement pour eux : Les domestiques, qui vivent d’ailleurs tous au sein même de la Résidence. Ceux là sont considérés comme des chanceux par tous les miséreux dont l’existence se limite au travail dans les rares entreprises qui restent par ici, et pour des salaires exagérément bas, pour quelques uns, et à l’oisiveté forcées pour les autres. Des domestiques qui ne sont guère appréciés, du fait même de leur appartenance à cette caste particulière, qui en fait presque des privilégiés dans l’esprit de la plupart des gens. Pourtant ils travaillent durs et n’ont guère de jours de congés, mais ils mangent à leur faim, sont vêtus correctement et restent au chaud pendant les mois les plus froids de l’hiver.

Ces petits avantages m’ont donné envie de postuler moi-même pour un poste à l’intérieur des murs, espérant pouvoir ainsi, non seulement profiter des quelques éléments de confort réservés aux serviteurs, mais aussi parce que c’est pour moi le seul moyen envisageable de pénétrer dans ce monde particulier, si différent de celui que je connais habituellement. Malheureusement, il est extrêmement difficile d’être admis, les rares postes se libérant étant immédiatement proposés aux membres des familles de ceux qui ont déjà un pied dans la place. 

Je soupire, tirée de ma rêverie par le rire des hommes, devant moi. Un troisième larron vient de les rejoindre, et sort de sa poche un sachet de plastique qu’il ouvre lentement, comme s’il avait l’intention de ménager une espèce de suspense. Ma curiosité naturelle prend immédiatement le dessus et je tends le cou, pressée de savoir ce qu’il manipule avec tant de précautions. D’abord, je ne vois rien d’autre qu’un morceau de papier blanc que l’homme garde en main sans rien dire pendant quelques secondes, mais finalement il cède à l’insistance de ses amis, tout aussi curieux que moi, et nous montre avec fierté une petite boîte de plastique pleine de morceaux de viande, apparemment déjà assaisonnés, et qui n’attendent que d’être cuits.

Je ne peux retenir un petit « ho ! », avant de reculer en baissant la tête, espérant ainsi cacher la convoitise que je ressens, d’autant plus que je ne connais aucun de ces hommes. Mais celui qui a encore la boite en main me rappelle aussitôt, souriant à demi comme sil était gêné, alors qu’il m’explique qu’il y en a bien assez pour quatre. Je lui souris en retour et accepte avec empressement, tournant sur moi-même à la recherche de combustible à jeter dans le brasero, heureuse de trouver rapidement quelques morceaux de bois, des débris de cagettes, qui feront parfaitement l’affaire. Les trois hommes rient encore, amusés de mon enthousiasme, mais me font volontiers une place près d’eux, tandis que l’odeur de la viande qui grésille sur une plaque de métal qu’ils ont sortie de je ne sais où, commence à flotter dans l’air.

Je salive, mais j’attends bien sagement qu’ils décident que la cuisson est terminée avant de saisir la pique de bois que l’un d’eux me tend, que j’utilise comme une fourchette pour piquer chacun des morceaux de viande que je mange.

Ca fait plus d’une semaine que je n’avais pas goûté de viande, et je suis partagée entre deux envies tout à fait contradictoires : Me dépêcher d’avaler autant de morceaux que je peux, ne pas en laisser une miette d’une part, et prendre le temps de savourer ce qui ressemble à un festin, pour moi comme pour la plupart des gens qui vivent ici, d’autre part. Sans parvenir à me décider, j’embroche plusieurs bouchées à la fois, me repaissant autant de leur odeur, de leur aspect et de l’idée même que je me fais de la sensation qu’elle vont me procurer une fois dans ma bouche, avant de mâcher lentement, essayant de capter chaque saveur, chaque parfum, fermant les yeux pour ne rien en perdre.

Ce n’est que quand la plaque de métal est totalement vide et que nous récupérons les quelques restes de jus avec nos doigts, au risque de nous brûler, que je pense enfin à remercier celui qui m’a permis de partager ce repas improvisé. Il hausse les épaules, se léchant encore l’index, puis désigne les murs d’enceinte de la résidence d’un geste de son pouce, par dessus son épaule.

-« J’ai réussi à détourner ça des livraisons pour la Résidence. »

Il ricane et fait un clin d’œil à ses compères avant d’ajouter.

-« Aucun d’eux ne s’en rendra compte. Dommage que j’ai pas pu leur en prendre davantage.»

Il ne rit plus, grimaçant plutôt, en songeant sans doute à toute la nourriture qui a été livrée derrière les murs sans qu’il puisse mettre la main dessus. Et puis l’un de ses camarades sort une gourde de la poche de sa veste usagée, prenant une goulée de ce qui me paraît être un alcool fort, avant de la faire passer à celui qui se trouve sur sa gauche. Je refuse d’un mouvement de la main lorsque vient mon tour, et me décide, à regret, à m’éloigner de la chaleur du brasero, abandonnant mes nouveaux amis, dont je ne sais même pas les noms, pour retourner lentement vers le lieu qui me sert de logement.

 

J’avance doucement dans les ruelles obscures, ne croisant personne maintenant que la nuit est complètement tombée, les habitants du quartier se calfeutrant à l’intérieur de leurs maigres abris sitôt que la saison froide arrive. Pour l’instant, je suis dans la partie de la cité où se trouvent encore des constructions de briques et de pierres, des habitations vieilles d’un peu plus de deux siècles, je crois, et que ceux qui y logent essaient tant bien que mal de garder en état, du mieux qu’ils peuvent. J’ai souvent entendu dire que ces quartiers bénéficiaient autrefois d’éclairage public, mais cela fait bien longtemps que les réverbères qui sont encore alignés le long des trottoirs ne fonctionnent plus, la faible production électrique étant réservée uniquement à la Résidence.

Quoi qu’il en soit, je n’ai pas la chance de vivre ici, et il me faut presque dix minutes supplémentaires avant d’arriver au niveau des plaines, de vases terrains dénudés, recouverts seulement de dalles de béton disjointes et parsemées de quelques herbes folles à la belle saison. Là, il n’est plus question de pierres, de briques ou de ciment, seulement de cabanes construites de bric et de broc, des masures dont les murs de planches disjointes laissent passer les courants d’air, et pour les plus pauvres d’entre nous, de petits abris aux parois faites de tôles ondulées, de bâches de plastique qui claquent dès que le vent se lève, et même de morceaux de carton, ceux-ci devant être renouvelés après chaque jour de pluie.

La cahute que je partage avec trois autres femmes se trouve au bout d’une rangée d’abris de ce genre. Le seul élément vraiment solide est la porte de bois que nous avons récupérées sur une ruine et fixée aux tôles ondulées, comme si le fait d’avoir une porte robuste pouvait empêcher d’éventuels visiteurs indésirables de passer par ce qui nous sert de murs.

Heureusement, ce genre de chose n’arrive pratiquement jamais ici. Certes, quelques uns d’entre nous, lassés de nos conditions de vie plus que précaires, s’organisent en bandes et n’hésitent pas à commettre des actes tout à fait répréhensibles, parfois très graves, mais, pour des raisons que je ne connais pas mais qui ont sans doute à voir avec le fait qu’ils sont nés sur les plaines, et qu’ils côtoient régulièrement tout le monde ici, ils ne s’en prennent jamais aux gens qui vivent ici, préférant commettre leurs exactions du côté des maisons de pierres, ou, s’ils le peuvent, aux abords de la Résidence.

Encore une fois, je frissonne de froid alors que je pénètre dans la cahute. Mes camarades sont là, assises sur le sol en discutant à la lueur de deux ou trois bougies dont les flammes oscillent au moindre courant d’air. Sans s’interrompre, elles lèvent les yeux à mon arrivée, Clarisse, la plus jeune, aux courtes mèches désordonnées et aussi blondes que les miennes, me faisant même un signe de la main tandis que Margot, à peine plus vieille et certainement plus frivole, se contente de me sourire sans cesser une seconde de babiller, alors que Louise, la plus âgée avec ses cheveux gris et aussi frisés que si elle portait des bigoudis toutes les nuits, l’écoute en frottant machinalement ses articulations endolories.

Je réponds à leurs saluts muets d’un signe du menton, me dirigeant immédiatement vers le petit foyer, dans l’angle de la pièce. Il n’y a pas vraiment de cheminée, mais un cercle de pierres délimite l’âtre, et au-dessus, un espace est ménagé dans le toit, entre les plaques de tôle, pour laisser la fumée s’évacuer. Tendant mes mains vers les flammes, je tourne mon visage en direction de mes camarades, remarquant aussitôt les bols qui traînent à terre auprès d’elles, et dont je devine qu’ils n’ont contenu que de la soupe aux orties, peut-être enrichie de quelques pommes de terre, et un sentiment de honte m’envahit alors que je songe au véritable festin que j’ai fait. Mais je ne dis rien, jugeant inutile de leur faire envie et viens plutôt m’asseoir près d’elles pour écouter Margot expliquer à quel point le garçon qu’elle a rencontré la semaine dernière est merveilleux, beau, gentil intelligent…. Je retiens un sourire, échangeant un regard complice avec Louise, en me rappelant le nombre de fois où la même Margot nous a raconté ce genre d’histoire, à croire qu’elle a le coup de foudre tous les mois. Mais c’est une amie, quelqu’un sur qui je sais pouvoir compter et que je connais depuis plusieurs années maintenant. Alors, je retiens les remarques ironiques qui me viennent à l’esprit et je l’écoute nous énumérer les qualités de ce garçon certainement formidable. Elle a un certain talent pour manier les mots, et si nous ne participons guère à la conversation, nous restons un long moment devant elle, contentes de la voir s’enthousiasmer et s’animer, même si nous sommes toutes persuadées que tout ça n’est que provisoire, et ce n’est que lorsqu’elle se rend compte que nous bâillons toutes plus ou moins discrètement, qu’elle se décide à stopper son long soliloque, nous permettant ainsi de rejoindre nos paillasses, cherchant un peu de chaleur sous nos couvertures.

Nous nous levons toute les quatre de bonne heure le lendemain, comme tous les matins. Clarisse et Margot ayant la chance de travailler quelques heures par semaine à la fabrique de vêtements qui fournit la Résidence, tandis que Louise et moi, qui n’avons aucun emploi nous rendons le plus discrètement possible à sept kilomètres de là, bien au delà de la limite des plaines.

Ce sont principalement des ruines qui se trouvent là. Des ruines de ce qu’on appelait autrefois la banlieue et qui n’est plus maintenant qu’une espèce de gigantesque terrain vague, parsemé de bâtisses plus ou moins écroulées, de pans de murs barbouillés de graffitis illisibles, de grilles et de grillages arrachés et jetés au sol, de carcasses noircies d’objets impossibles à identifier, et de tout un fatras de choses hétéroclites qui n’ont plus ni forme ni couleur. C’est pourtant là, au milieu de ce qui ressemble à un champ de bataille dévasté que Louise et moi avons trouvé un petit terrain dégagé, un espace dont le sol n’est pas recouvert de béton, et où nous avons entrepris de faire quelques cultures.

Pour autant que nous le sachions, ce n’est pas une activité interdite, et nous sommes tout à fait libres de faire pousser ce que nous voulons, mais c’est toutefois une occupation que fort peu de gens pratiquent, principalement par manque de terrain propice, mais aussi parce que plus personne ne sait exactement comment procéder. D’ailleurs, je n’y connaissais absolument rien moi non plus jusqu’à ce que Louise ne m’entraîne dans cette aventure.

Beaucoup plus âgée que moi, Louise est la petite fille de ces gens que l’on appelait agriculteurs autrefois, et il lui arrive de me raconter les quelques souvenirs qui lui restent de cette époque, quand tout un chacun avait encore la possibilité de vivre dans de vrais logements, de gagner sa vie décemment, même si c’était au prix de nombreuses heures de travail.

Et puis, petit à petit, alors qu’elle devenait adulte, elle a vu les emplois se raréfier, ceux qui restaient étant si mal rémunérés que la plupart des travailleurs se sont trouvés sans activité, traînant dans les rues en menant une existence de plus en plus précaire, alors que les financiers et ceux qui détenaient le pouvoir, eux s’enrichissaient d’autant plus dans le même temps. Bien sûr, certaines bonnes volonté ont essayé de lutter contre ce phénomène qui allait croissant d’une année à l’autre, mais le combat était trop inégal. Les privilégiés avaient, pour défendre leurs nombreux avantages, des moyens que les plus pauvres ne possédaient pas, et la situation empira si rapidement qu’il fallut moins d’un siècle pour que le monde devienne celui que je connais aujourd’hui, avec une infime partie de la population réfugiée dans des Résidence, éparpillées un peu partout dans le monde et gardées jour et nuit par des vigiles prêts à utiliser leurs armes sitôt qu’on leur en donne l’ordre d’une part, et de gigantesques, bidonvilles, comme celui dans lequel je vis, d’autre part, peuplés d’une majorité de gens aux conditions de vie particulièrement difficiles et dont l’existence semble subordonnée aux seuls besoins ou désirs que les Maîtres de la région expriment.

J’en suis là de mes réflexions, soupirant sur l’injustice du sort et m’interrogeant sur les possibilités d’améliorer les choses, quand un coup de coude de ma camarade me ramène à la réalité, alors qu’elle me conseille, d’un ton bourru, de me concentrer sur ce que nous sommes venues faire ici au lieu de perdre mon temps à rêver. Je souris, pas du tout impressionnée par la brusquerie de ses manières, et acquiesce du menton, puis ramène mon regard, qui s’était un peu perdu dans le vide, sur la tâche à accomplir.

Nous sommes à la fin de l’hiver et il n’y a pas encore énormément de travail, mais nous passons tout de même une petite heure sur place, vérifiant notamment que tout est prêt pour les semailles que nous devons faire d’ici quelques semaines, en nous préoccupant principalement du plus gros problème que nous rencontrons : l’approvisionnement en eau.

Les dernières pluies remontent à deux semaines, et nous avions, à ce moment là, posés autant de récipients que possible sur le sol, espérant ainsi récupérer tout ce que nous pouvions de ce qui tombait du ciel. Aujourd’hui, comme le temps n’est ni chaud ni ensoleillé, nous avons la satisfaction de constater un très faible taux d’évaporation, et rassemblons bassines et tonneaux à l’ombre d’un ancien immeuble, à la limite de notre petit terrain, manipulant chaque réceptacle avec précaution afin  d’éviter toutes les éclaboussures qui diminueraient notre réserve.

Ce n’est qu’une fois que ce travail, plutôt pénible, est terminé, que nous rebroussons enfin

chemin avec la même prudence qu’à l’aller, faisant plusieurs détours, et observant les alentours avec attention, ne revenant vraiment aux plaines que lorsque nous sommes sûres de ne pas avoir été repérées par quiconque.

Louise retourne aussitôt à la cabane, arguant de sa fatigue, mais quant à moi, je n’ai aucune envie de rester enfermée à ne rien faire dans notre petite cahute, et dans l’après midi, je choisis plutôt de retourner rôder vers le mur d’enceinte.

Cet endroit a quelque chose de fascinant pour moi, même si je ne parviens pas à définir en quoi exactement. Je reste un long moment plantée face au grand portail, observant les vigiles, une arme à la ceinture et un matraque dans la main, faire leur ronde pour certains, tandis que d’autres, équipés du même revolver mais aussi de jumelles, surveillent les environs du haut des deux miradors qui encadrent l’entrée de la Résidence. Et puis, je me déplace lentement, non pas parce que je me lasse, mais parce que je sais que j’ai été repérée et que les gardes prennent particulièrement garde à tous ceux qu’ils estiment suspects, et rester sur place sans bouger est considéré comme tel.

J’avance, faisant le tour de l’enceinte  en regardant les pointes de métal acérées qui ornent le haut des murs et qui se découpent avec netteté sur le gris du ciel, soupirant avec amertume au moment où j’arrive à l’arrière de la Résidence, face à la porte de service par laquelle passent les fournisseurs, les camions regorgeant de nourriture comme ceux remplis de tissus, de vêtements et de chaussures, sans compter les véhicules amenant tout un tas de gadgets ou d’appareils que le petit peuple n’a parfois jamais vus que sur les photos des journaux et magazines retrouvés aux abords des énormes containers pleins des débris et des déchets que rejettent régulièrement les Maîtres de la région.

Je ne cesse pas de marcher, jusqu’à ce que je revienne devant la porte principale et son immense portail de bois et de fer. Près de deux heures ont passé, et je sens la fatigue envahir mes jambes, moi qui suis pourtant habituée à marcher très souvent. Mais alors que je cherche du regard un endroit où m’asseoir sans cesser d’observer la Résidence, je distingue au loin une immense voiture noire aux vitres teintées qui s’approche. Je connais ces limousines qui franchissent le portail à intervalles plus ou moins réguliers, emmenant je ne sais où les Maîtres de la région, à chaque fois qu’il leur prend l’envie de sortir, mais celle-ci semble avoir un problème, sans doute sérieux, puisqu’elle ne paraît pas avancer, me donnant l’impression de toujours se trouver au même endroit depuis que je l’ai aperçue. Il n’en faut pas plus pour que ma curiosité soit piquée, d’autant que, de loin, j’entrevois déjà deux ou trois autres personnes, sans doute aussi intriguées que moi, qui se dirigent vers la voiture, et je m’empresse de marcher moi  aussi dans cette direction, oubliant aussitôt la fatigue qui me faisait grimacer il y a quelques minutes encore.

Plusieurs personnes sont déjà présentes quand j’arrive à proximité de la limousine, deux femmes plutôt âgées, et trois hommes parmi lesquels je reconnais celui qui m’a offert la viande hier soir.

C’est de lui que je m’approche, l’interrogeant dès que je suis à portée de voix en espérant qu’il saura pourquoi la grande voiture noire est là,  immobile et toutes vitres fermées, comme si elle était abandonnée. Il a un sourire en me reconnaissant, avant de faire un geste en direction de la limousine, son ton de voix tout aussi moqueur que l’expression de son visage.

-« J’ai bien l’impression que la voiture est en panne, Demoiselle. »

Ca a l’air de beaucoup l’amuser, tellement qu’il ajoute aussitôt, toujours aussi ironique.

-« Comme quoi, on peut être Maître de la région et ne pas tout contrôler. »

Sa bonne humeur, pas agressive pour deux sous, est communicative et je lui rends son sourire avant de tendre le cou, cherchant à savoir qui est là, à l’intérieur, curieuse de voir le visage d’au moins une de ces personnes mystérieuses qui dominent nos vies sans que nous puissions rien y faire. Les vitres teintées m’empêchant de voir quoi que ce soit, j’avance d’un pas, puis de deux, jusqu’à être pratiquement collée à la carrosserie noire. J’écarquille les yeux distinguant vaguement deux silhouettes à l’arrière, plus celle du chauffeur, à l’avant, mais ne peut retenir une petite grimace de frustration en constatant que je ne vois toujours aucun Maître de la région avec précision. Et c’est ma curiosité grandissante qui me pousse à m’incliner, posant mon visage contre la vitre arrière en mettant mes deux mains en coupe autour de mes yeux, pour éviter les reflets, me permettant enfin de voir clairement deux des personnes qui vivent constamment derrière les murs d’enceinte dont je viens de faire le tour.

Outre le chauffeur, dont je ne distingue pas clairement le visage dans l’ombre de sa casquette, il y a un homme, assis derrière le conducteur, et une femme, apparemment jeune, installée près de lui, qui se tournent tous deux vers moi avec une désapprobation évidente dans le regard. Mais je ne recule pas, observant avidement tout ce que je vois, de la banquette à l’aspect chaud et confortable au mini-bar ouvert devant les deux passagers, en passant par l’écran fixé au dossier du chauffeur. Plaqué contre son oreille, l’homme tient ce que j’identifie comme un téléphone portable. Je n’en ai jamais vu, personne ne possède ce genre d’objet hors les murs d’enceinte, mais il existe un téléphone, fixé à un mur, dans une auberge du quartier des maisons de pierres, qu’il est même possible d’utiliser si on en a les moyens et, bien sûr, un correspondant à appeler.

A l’intérieur de la voiture, l’homme crie dans son appareil, faisant de grands gestes, visiblement exaspéré par ce qu’on luit dit, tandis qu’à ses côtés, la jeune femme me rend regard pour regard, l’air plus curieux qu’agacé maintenant. Je suis si concentrée sur elle, sur ce qui se passe à l’intérieur de la voiture, que je ne prends pas garde à la bande qui arrive, ne les entendant qu’au dernier moment, quand ils sont déjà aussi près de la voiture que moi. Ils ne sont pas discrets pourtant, parlant fort pour lancer des injures en direction des deux Maîtres de la région qui se trouve coincés dans l’automobile en panne, se bousculant les uns les autres en riant et commençant à donner de petits coups de poing dans la carrosserie et de pied dans les pneus. Un peu effrayée, je recule d’un pas, les observant attentivement dans l’espoir de les identifier et de deviner leurs intentions.

Ma première constatation est que je ne les connais pas vraiment, même si je les ai déjà tous croisés aux Plaines. L’un d’entre eux, notamment. Brun, grand et dégingandé, il porte un piercing à l’arcade sourcilière gauche et arbore un petit bouc au menton, mais si je me souviens de lui, c’est plutôt parce qu’il fait partie de l’interminable liste des petits amis de Margot. Je l’avais rencontré à l’époque où elle le fréquentait, et l’avait trouvé plutôt sympathique, mais il me paraît bien différent maintenant. Agité et énervé, il est le premier à brandir une barre de fer, pour l’abattre violemment sur le toit de l’automobile, donnant ainsi le signal d’un terrible déchaînement de violence.

Ils ne sont pas très nombreux, cinq seulement, mais il ne leur faut que quelques secondes pour réduire la voiture à l’état d’épave. A l’intérieur, l’homme, qui a terminé sa communication téléphonique, passe un bras sur les épaules de la jeune femme, ne paraissant  pas effrayé mais plutôt éberlué, rentrant le cou dans les épaules à chacun des coups sur la tôle, comme si ce geste réflexe pouvait le protéger de l’acharnement du groupe de jeunes gens, mais à ses cotés, la femme, elle, semble furieuse. Son expression ne laisse aucun doute quant à sa colère alors qu’elle s’adresse à son compagnon, ses mains se mouvant vivement dans l’air devant elle pour souligner chacune de ses paroles.

J’ai du mal à me rendre compte du temps passé, mais il ne faut  vraisemblablement pas plus d’une ou deux minutes avant que le groupe de voyous ne décide qu’il serait bien plus amusant de s’en prendre aux personnes plutôt que de seulement abîmer la voiture. Et les voilà qui s’échinent pour tenter d’ouvrir une des portières arrières, verrouillée, bien entendu. Ils ne se découragent pas pour autant, essayant d’utiliser leurs barres de fer comme des pieds de biche, avant de penser à taper de grands coups dans la vitre, pariant sans beaucoup de risque de se tromper, qu’elle finira bien par céder à un moment ou à un autre, et c’est sans doute ce qui amène les occupants du véhicule à réagir.

Le premier à sortir est le chauffeur, bien que je sois incapable de dire s’il le fait de sa propre initiative ou parce qu’on lui en a donné l’ordre. Il ouvre brutalement sa portière, essayant visiblement de frapper l’un des jeunes dans le mouvement, mais il rate son coup et ne réussit qu’à s’attirer les foudres du garçon qui riposte, et lui donne un violent coup de poing dans la mâchoire.

A ce moment, j’ai peur que cela ne dégénère en pugilat, mais le chauffeur encaisse le coup, se frottant la joue en grimaçant, ramasse sa casquette qui est tombée au sol, puis croise les bras sur sa poitrine avant d’interroger le jeune en tentant de garder un ton de voix calme et raisonnable.

-« Pourquoi avez-vous détruit la voiture ? Qu’attendez vous de nous exactement ? »

Plus personne ne bouge ni ne crie, comme si le simple fait que l’homme prenne la parole avait pris chacun par surprise. Tous ceux qui, quelques secondes auparavant, criaient et gesticulaient, s’invectivaient en riant et cognaient sur la carrosserie comme si c’était la chose la plus drôle du monde, sont maintenant immobiles, attendant presque religieusement la réponse de Marc, l’ancien petit ami de Margot.

Lui aussi paraît pris au dépourvu et reste silencieux, au moins le temps de réfléchir à ce qu’il va répondre. Mais manifestement, l’inspiration n’est pas au rendez–vous, et sa seule réplique est un « On vous aime pas ! » qui n’impressionne personne.

Pendant quelques secondes, je pense que cette faible réplique va clore l’incident, malheureusement, il n’en est rien. Si Marc n’a pas la répartie facile, ce n’est pas le cas de tous les membres de sa bande, et rapidement, une voix s’élève.

-« On en a assez de vivre dans la misère pendant que vous vous vautrez dans le luxe ! Vous venez jusqu’ici pour nous narguer avec vos voitures, vos beaux vêtements et vos ventres bien remplis ! Eh bien, nous sommes là pour vous dire que nous n’acceptons pas le sort que vous nous réservez ! »

Celui qui vient de parler n’a pas l’air d’avoir plus de vingt ans, mais son ton est convaincu, sa voix puissante, et dès qu’il cesse de parler, un concert d’acclamations jaillit de la foule de plus en plus nombreuse qui s’amasse autour de la voiture. Des acclamations si fortes et nombreuses que le chauffeur recule, jetant un regard vers ceux qui sont toujours assis sur la banquette arrière, espérant manifestement en recevoir un secours, quel qu’il soit, ce qui décide l’homme et la jeune femme à sortir enfin du véhicule.

Ils sont grands, tous les deux. L’homme avec des cheveux poivre et sel soigneusement rejetés en arrière et vêtu d’un costume gris dont la qualité est évidente, tandis que près de lui, la jeune femme porte une tunique brodée sans doute faite de satin, qui recouvre un pantalon sombre. Collée contre la carrosserie cabossée, elle promène son regard bleu autour d’elle avec une expression qui, au lieu d’être effrayée comme on pourrait l’attendre, contient un dédain évident.

Leur arrivée déchaîne encore davantage les huées de tous ceux qui se tiennent là et l’homme est obligé de lever les mains devant lui pour réclamer le silence alors qu’il s’apprête manifestement à prendre la parole, et il faut de longues minutes avant qu’un peu de calme revienne. L’homme se tourne alors vers ces gens qui l’entourent, leurs visages grimaçant de colère.

-« Je comprends pourquoi vous protestez, je comprends ce que vous demandez, et je crois vraiment que vous avez raison. Croyez bien que je suis persuadé que votre colère est légitime. »

C’est tout à fait le genre de discours que j’attendais, mais j’ouvre tout de même mes oreilles en grand, alors qu’autour de moi, la foule, tout aussi attentive, retient son souffle, attendant que l’homme poursuive.

-« Oui, vous avez des besoins qui ne sont pas satisfaits. Oui, des améliorations doivent être apportées  à votre vie le plus rapidement possible. Mais, pour autant que je vous comprends et vous approuve, rien n’est facile.

Nos entreprises périclitent toutes, vous le savez bien, vous qui y travaillez. Le chômage augmente de jour en jour, la situation économique est déplorable. »

De nouveau, il lève les mains, parcourant la foule du regard alors qu’il reprend son souffle, semblant réfléchir à ce qu’il va dire ensuite. Il se frotte machinalement la tempe de l’index, adresse ce qui me paraît un sourire d’encouragement à la jeune femme, puis recommence à parler.

-« La situation est difficile, partout dans le monde. Dans chaque pays, dans chaque région, une crise économique interminable et sans précédent fait des ravages et empêche nos entreprises d’embaucher, et de rémunérer leurs employés à leur juste valeur. Mais vous devez garder espoir, ne pas vous décourager, ne pas sombrer dans la violence et la brutalité, et ne jamais oublier qu’à la Résidence, nous œuvrons pour améliorer vos conditions de vie. »

Il n’en dit pas plus. Déjà les sifflets et les huées ont recommencé de plus belle alors que des pierres commencent aussi à pleuvoir dans sa direction, lancées par une foule surexcitée, et

si je ne participe ni aux jets de pierres, ni même aux huées, je comprends parfaitement la réaction de ceux qui s’y laissent aller.

Depuis que je suis en âge de comprendre, j’entends le même discours, et pour ce que m’en a dit Louise, par exemple, il était déjà tenu autrefois par les Maîtres de la région à chaque fois qu’ils se trouvaient obligés de s’exprimer devant le petit peuple, c’est à dire très rarement. Ce boniment est servi régulièrement depuis un nombre incalculable de décennies, et même paraît-il, depuis le début du XXIème siècle, et chacun, dans la foule, l’a déjà entendu si souvent que personne n’est disposé à écouter en silence.

Devant moi, j’aperçois la petite bande qui se regroupe, chaque jeune discutant vivement, avant de se tourner vers la masse qui grossit constamment, les encourageant à jeter tout ce qui leur tombe sous la main sur les trois personnes collés à ce qui était, il n’y a pas si longtemps que ça, une voiture luxueuse.

Il ne faut que peu de temps pour que les projectiles atteignent leur cible. C’est d’abord le chauffeur qui reçoit quelques cailloux, dans l’épaule, sur la poitrine, puis en plein front. Il s’écroule lentement, ses genoux ployant doucement comme si, brusquement, ils ne supportaient plus son poids. Derrière lui, l’homme et la femme se sont légèrement éloignés l’un de l’autre, et si l’homme essaie encore de parler, espérant peut-être calmer ceux qui les attaquent, la jeune femme, elle, ne dit rien. Immobile, ses lèvres tordues dans une moue dédaigneuse, elle observe les évènements comme si elle ne se sentait pas vraiment concernée et ne courait aucun risque dans cette histoire.

Pourtant, elle aussi est visée par les divers projectiles lancés par la foule hurlante. Une foule parmi laquelle je distingue plusieurs visages connus, des gens tout à fait ordinaires et plutôt inoffensifs en règle générale, mais qui me paraissent pour l’instant si pleins de haine et de colère qu’ils en deviennent méconnaissables.

Et puis, les pierres finissent par atteindre leur cible et les deux Maîtres de la région s’écroulent eux aussi, la jeune femme tombant avec une espèce de grâce, tournoyant sur elle-même en faisant un geste en direction de sa tempe, tandis que l’homme s’effondre brusquement, coupé en plein milieu d’une phrase alors qu’il tentait encore de discuter avec ses agresseurs.

Le silence et le calme reviennent tout à coup. Certains, même parmi ceux qui ont montré le plus de colère, baissent les yeux, regardant leurs pieds avec embarras, comme s’ils prenaient brusquement conscience de ce qu’ils viennent de faire. Mais les voyous qui composent la petite bande n’ont pas ce genre de réaction et s’approchent rapidement des trois corps allongés au sol, commençant par distribuer coups de pieds et de barres de fer au chauffeur, jusqu’à ce que son crâne soit si blessé qu’il saigne abondamment, puis se dirigeant vers les deux autres.

L’homme remue un peu, mais alors que je m’attendais à une nouvelle avalanche de coups, Marc et celui qui a pris la parole tout à l’heure se contentent de se pencher vers lui et de l’attraper par le col pour le secouer jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux pour lui murmurer des paroles haineuses, l’insultant avant de lui expliquer qu’il n’a eu que ce qu’il mérite, lui cognant violemment le crâne contre le sol au moment où ils le relâchent. Ils se tournent ensuite vers la jeune femme, mais celle-ci est inconsciente, et ils délaissent rapidement ce corps inerte pour aller pérorer auprès des autres membres de leur bande, lesquels les regardent comme s’ils étaient des héros.

Petit à petit, la foule se disperse, chacun se trouvant des choses à faire maintenant que l’effervescence est tombée, et le petit groupe de voyous ne tarde pas à les suivre après avoir fait main basse sur tout ce qui leur plaît dans le véhicule, notamment les bouteilles d’alcool du mini-bar, et je reste seule, plantée à côté de la carcasse cabossée de la voiture, peinant encore à croire à ce que je viens d’assister.

C’est l’arrivée de « l’homme à la viande » qui me sort de ma torpeur. Il agite la main en me voyant avant de promener un regard un peu ébahi autour de lui, fronçant les sourcils à la vue des trois personnes allongées sur le sol. Lentement, il s’approche d’eux, et je me décide enfin à bouger en le voyant faire, m’agenouillant en même temps que lui devant le chauffeur, et c’est moi qui pose deux doigts dans le cou de l’homme couché sur le sol, me rendant immédiatement compte que les pulsations cardiaques ont disparues, tandis que mon compagnon fait la même constatation avec l’homme au costume gris.

Nous échangeons un regard à la fois inquiet et consterné alors que nous nous dirigeons vers la jeune femme, soupirant tous les deux en imaginant la trouver morte, elle aussi.

Mais ce n’est pas le cas. Faibles, les pulsations sont pourtant bien là, même plutôt régulières. Je ne peux retenir un petit « ouf » de soulagement qui amène mon nouvel ami à m’interpeller doucement, le ton grave.

-« Ne sois pas trop optimiste, Demoiselle. Elle paraît dans un sale état et rien ne dit que nous arriverons à la tirer d’affaire. »

J’acquiesce d’un hochement de tête, repoussant dans le même temps les mèches noires du front de la jeune femme afin d’examiner de plus près les blessures que présente son visage.

Outre un énorme bleu à l’angle de la mâchoire, et un autre, un peu moins impressionnant, sur la pommette, elle a surtout une vilaine plaie à hauteur de la tempe, sans doute due à un projectile particulièrement pointu si j’en juge par la profondeur de la blessure.

Du sang séché forme une croûte aux abords de la plaie elle-même, mais aussi une large traînée descendant le long de la joue et s’étendant jusque dans le cou et, probablement sous la tunique.

Je grimace, et relève les yeux, promenant mon regard autour de moi dans l’espoir de trouver quelques chose pour commencer à nettoyer ses blessures, si concentrée là-dessus que je sursaute quand mon compagnon se redresse et pose sa main sur mon épaule.

-« On ne peut pas la laisser là. Si tu veux la soigner, il faut trouver un endroit où l’allonger, et la mettre à l’abri. »

Ca me paraît tout à fait raisonnable, mais j’hésite, me demandant où l’emmener et finissant par poser directement la question à l’homme, en face de moi, l’interrogeant sur les possibilités que nous avons d’emmener la jeune femme aux plaines sans attirer l’attention de quiconque.

Il se frotte le front de ses longs doigts noueux alors qu’il cherche une réponse, mais c’est finalement moi qui, la première, ait une idée, alors que la pensée des immeubles vétustes et en ruines situés près du petit terrain que nous cultivons, Louise et moi, me traverse l’esprit.

Je souris, ravie de mon idée, et en fais aussitôt part à mon compagnon, mais si celui-ci approuve mon choix, un autre problème se pose à nous. Comment allons-nous transporter une jeune femme inconsciente jusque là-bas sans nous faire remarquer par qui que ce soit ?

Certes, la nuit est tombée, et les ruelles du quartier ne sont pas éclairées, pas plus que les plaines, bien sûr, mais on peut être sûr qu’il y a toujours quelque désoeuvré qui traîne, à moins que ce ne soit un ivrogne, ou une des petites bandes de voyous qui rodent dans l’attente d’un mauvais coup. Encore une fois, c’est mon compagnon qui trouve la solution, se levant brusquement après s’être frappé le front, et me demandant de l’attendre ici, avant de s’éloigner à grandes enjambées, et il est déjà à plusieurs mètres quand je le rappelle.

-« Dis-moi, comment t’appelles-tu ? »

Il se retourne vers moi, marchant à reculons en souriant largement, le temps de me répondre « Marius ! » puis recommence à avancer, semblant savoir exactement où il va, et ce qu’il va chercher.

Restée seule, je m’assieds sur le sol, près de l’inconnue, cherchant ce que peux faire pour elle en attendant le retour de mon nouvel ami. Je ne trouve pas grand chose, je n’ai même pas d’eau pour nettoyer ses plaies, alors je prends le temps de l’observer un peu mieux, me rapprochant pour la voir convenablement malgré l’obscurité.

Ses cheveux, longs et noirs, encadrent un visage au teint hâlé et aux traits réguliers, et même allongée sur le sol, il est visible qu’elle est grande, d’au moins dix ou quinze centimètres de plus que moi, ce qui ne l’empêche pas d’être parfaitement bien proportionnée, et si ses yeux sont maintenant fermés, je me souviens très bien de leur éclat, comme de leur couleur bleue.

Avec l’arrivée de la nuit, le fond de l’air s’est rafraîchit et je frissonne, m’entourant de mes bras pour essayer de préserver un peu de chaleur, mais cela ne m’empêche pas d’admirer le physique de la jeune Maîtresse de la région, m’étonnant moi-même de la trouver si belle.

Je n’ai toutefois pas le temps de m’attarder là-dessus puisque C’est le moment que Marius choisit pour revenir, poussant une brouette de bois devant lui et s’arrêtant juste devant moi en souriant de satisfaction.

Un instant, je reste dubitative devant le moyen qu’il a choisi pour transporter la jeune femme, d’autant que la brouette ne me paraît pas très grande, et que je suis certaine que, vu son manque de profondeur, le corps sera tout à fait visible de tous ceux que nous croiserons, mais je n’émets pas mes objections à voix haute, attendant pour cela que mon nouvel ami m’explique comment il compte s’y prendre. Et apparemment, il a pensé à ces inconvénients lui aussi, puisque le voilà qui fouille sur la banquette arrière de la voiture, brandissant bientôt une couverture d’un geste victorieux avant de me la donner. Ensuite, il se baisse pour  prendre le corps dans ses bras, déposant la jeune femme au fond de la brouette avec beaucoup de délicatesse. Elle est grande, et nous sommes obligés de replier ses bras et ses jambes, repliant son corps en position fœtale, après quoi nous la couvrons entièrement, laissant juste un petit espace au dessus de son visage, afin de ne pas entraver sa respiration.

C’est au moment où nous partons que je distingue, au loin, un autre véhicule qui s’approche. Persuadée qu’il s’agit là d’une voiture venant chercher les trois personnes, sans doute ceux à qui l’homme au costume gris téléphonait au début de l’algarade, j’échange un regard avec Marius. Il serait beaucoup plus simple de laisser la jeune femme ici et d’attendre simplement que quelqu’un vienne et la ramène derrière les murs, là où est sa place. Pourtant, bien que je n’ai aucune explication rationnelle à donner, tout en moi se révolte à l’idée de laisser la jeune femme et Marius le comprend sans même que j’ai besoin de le formuler à voix haute. Il hausse les épaules et reprend en main les manches de la brouette, tournant son visage vers moi pour prononcer « à ton aise, Demoiselle » , puis se met en marche.

Nous avançons lentement dans les ruelles de la cité de pierres, nous arrêtant de temps en temps lorsque Marius éprouve le besoin de laisser reposer un instant ses bras rendus douloureux par l’effort. Inquiète, j’observe anxieusement chaque recoin, craignant à tout instant de voir surgir une des bandes des plaines, et notamment celle de Marc, qui n’apprécierait certainement pas de nous voir tenter de mettre la jeune femme à l’abri. Nous ne parlons que très peu, Marius parce qu’il garde son souffle pour pousser la brouette et son chargement vivant, et moi parce que je m’interroge sur mon propre comportement, cherchant à comprendre pourquoi, à aucun moment, je n’ai été capable de me résoudre à laisser l’inconnue sur place, même après avoir constater qu’une voiture arrivait et l’aurait, sans aucun doute, prise en charge. En temps normal, je me fie beaucoup à mon intuition, sachant avec une sorte d’instinct en qui je peux avoir confiance, comme c’est le cas avec Marius que je ne connais pourtant pratiquement pas,  ou ce que je dois faire dans des situations inhabituelles ou inattendues. Mais, dans le cas présent, cette intuition est bien plus forte que de coutume, et ne repose sur absolument rien, et c’est bien ce qui me dérange et me surprend.

Perdue dans mes pensées, je ne vois pas venir le couple, sur notre gauche, et ce n’est que lorsque Marius s’arrête soudainement que je relève la tête, immédiatement inquiète en voyant arriver un homme d’une trentaine d’années portant une barbe de trois jours, accompagné d’une femme un peu plus jeune, aux vêtements aussi voyants et colorés que son maquillage.

Elle s’accroche au bras de son compagnon, nous regardant avec intérêt avant de ricaner, nous lançant d’une voix gouailleuse.

-« Alors les paysans, on va aux champs avec la brouette ? »

Involontairement, je tressaille. Si son ton n’est pas agressif, il est indubitablement moqueur et surtout curieux, et je n’ai aucune envie qu’ils viennent voir ce que nous transportons. Mais elle s’approche déjà, gloussant comme si elle s’apprêtait à faire une bonne blague, en tirant sur le bras de son compagnon, espérant sans doute découvrir de la nourriture ou des objets de valeur dans la brouette.

Je réfléchis très vite, il n’est pas question que je la laisse venir trop près. Alors, je m’avance vers son compagnon, qu’elle n’a pas lâché, et, avec mon sourire le plus aguicheur, je pose ma main sur le haut du bras de l’homme, le caressant légèrement de haut en bas, ce qui détourne immédiatement l’attention de la femme, tandis que l’homme lui, se redresse en bandant imperceptiblement son biceps. Je ne vois pas Marius, toute occupée à attirer les regards du couple, mais je l’entends marmonner derrière moi, semblant plutôt mécontent du tour que prend la situation. Je ne m’en préoccupe pas cependant, contente de constater que la femme ne s’intéresse plus du tout à la brouette ou à son contenu, mais reviens plutôt vers moi, une expression teigneuse déformant les traits de son visage.

-« Hey dis donc, toi ! Ne te gêne surtout pas ! »

Elle semble prête à en venir aux mains et si j’espère ne pas en arriver là, je ne recule pas pour autant, gardant mes yeux dans les siens en essayant tout de même d’avoir l’air ingénu plutôt qu’agressif, mais ce n’est pas ce qui la retient. C’est plutôt son compagnon qui, remarquant que la situation n’est pas loi de dégénérer, s’écarte enfin de moi, même si ce n’est que de quelques centimètres, pour se tourner vers elle, un sourire suffisant sur les lèvres.

-« Je suis ravi de voir que tu serais prête à te batte pour moi, mais je préfère que tu gardes ton énergie pour un autre exercice. »

La phrase fait mouche et l’expression de la femme passe d’agressive à vexée, alors qu’elle oublie tout à coup jusqu’à mon existence pour diriger sa vindicte sur l’homme. Face à lui, elle l’invective, lui reprochant quantités de choses dont la plupart n’ont rien à voir avec notre rencontre de ce soir, mais je me garde bien de le lui faire remarquer. Au contraire, je profite de la dispute qui enfle, l’homme répliquant vertement, pour retourner auprès de Marius, l’incitant d’un geste à reprendre discrètement notre marche

Je me retourne fréquemment, craignant de les voir se rabibocher et revenir à la charge pour savoir ce que nous transportons, mais je finis par être tranquillisée au bout de quelques centaines de mètres, quand il est évident que, d’une part il sont bien trop absorbés par leur altercation pour se rappeler de nous, et d’autre part parce que la distance entre eux et nous, qui augmente évidemment à chaque pas que nous faisons, devient trop importante pour qu’il leur prenne l’envie de nous poursuivre.

Nous pouvons donc nous détendre un peu alors que nous empruntons d’abord les ruelles les moins fréquentées de la cité de pierres, marchant ensuite à la périphérie des plaines, nous hâtant autant que nous le pouvons maintenant. Marius est un peu essoufflé, mais il tient bon, refusant d’un signe de tête outré lorsque je lui propose de le remplacer pour pousser la brouette. Nous ne faisons pas autant de détours que lorsque je me rends ainsi vers notre champ cultivé en compagnie de Louise, mais nous prenons toutefois suffisamment de précautions pour que je sois certaine, au moment où nous arrivons, que personne ne nous a suivis.

Notre premier souci est de choisir l’endroit où nous allons installer notre protégée. Heureusement, les immeubles ne manquent pas, et s’ils sont tous plus ou  moins en ruines, nous trouvons rapidement un rez-de-chaussée, tout proche de celui où Louise et moi entreposons eau et matériel, et que je sais suffisamment solide pour que nous n’ayons aucune crainte de le voir s’écrouler.

Je repousse la couverture, dans la brouette, et sursaute tant je suis surprise en découvrant des yeux bleus grands ouverts qui me fixent sans aucune aménité. La jeune femme qui paraît tout à fait consciente, ne dit pas un mot alors qu’elle prend appui sur ses deux mains pour se redresser, poussant un petit gémissement involontaire alors qu’elle déplie ses membres ankylosés.

Ce n’est qu’une fois qu’elle est debout, s’éloignant immédiatement de la brouette à laquelle elle jette un regard incendiaire, considérant sans doute que ce moyen de transport est tout à fait indigne d’elle, qu’elle pose enfin les yeux sur nous, pour nous questionner aussitôt d’un ton sec.

-« Qui êtes vous ? Pourquoi m’avez-vous enlevée ? Et où sont l’homme qui m’accompagnait et notre chauffeur ?»

Marius me jette un regard hésitant et recule d’un pas, attendant manifestement que ce soit moi qui réponde à ces questions. Je prends une grande inspiration et adresse mon sourire le plus rassurant à l’inconnue avant d’expliquer doucement.

-« Nous ne vous avons pas enlevée, seulement mise en sécurité. Vous souvenez-vous de ce qui s’est passé après que la voiture soit tombée en panne ? »

Elle fronce les sourcils et porte une main à sa tempe, grimaçant en effleurant du bout des doigts la plaie que je n’ai pas pu nettoyer tout à l’heure, et sa voix est plus incertaine lorsqu’elle reprend la parole.

-« Nous avons été attaqués par la populace des bas-fonds…. Ils nous ont jeté des pierres, des morceaux de bois et que sais-je encore… »

Elle s’interrompt pour nous dévisager, ses yeux lançant des éclairs.

-« Vous faisiez partie de ceux là, sans doute. Pourquoi avez-vous fait ça, qu’avez-vous à y gagner, si ce n’est une rançon ? »

Je vois la colère la gagner, et j’essaie de garder un ton apaisant, souriant toujours le plus gentiment possible.

-« Nous étions là, oui. Mais nous n’avons pas participé à la curée. Au contraire, notre seul souci a été de vous mettre à l’abri sitôt que la situation s’est un peu calmée. Il n’est absolument pas question de kidnapping, ou de rançon. »

Elle hoche la tête mais n’a pas l’air convaincue pour autant.

-« Me mettre à l’abri, pourquoi ? Et, encore une fois, où sont ceux qui m’accompagnaient ? »

Je préfèrerais qu’elle se détende avant de lui annoncer la mort des deux hommes, aussi je tente d’éluder la question pour l’instant, m’avançant d’un pas dans sa direction en désignant son visage d’un geste.

-« Vous êtes blessée, et cette plaie que vous avez sur la tempe me paraît assez sérieuse. Il serait peut-être mieux de vous asseoir, que je puisse soigner ça sans attendre. »

Elle hausse un sourcil, paraissant encore un peu dédaigneuse mais aussi surprise, puis parcourt la petite pièce dans laquelle nous nous trouvons du regard.

-« M’asseoir ? Et où donc ? Je ne vois aucun siège, ici. »

C’est Marius, qui n’a pas prononcé un mot jusqu’à maintenant qui réplique, le ton apparemment agacé.

-« Il suffit de vous asseoir par terre. »

Elle dévisage avec une espèce de stupeur, comme si l’idée de s’asseoir sur le sol ne l’avait jamais effleurée, mais finit par s’y résoudre, après un instant d’incertitude. Elle se dirige vers le mur, y appuyant son dos avant de plier lentement les genoux, se laissant glisser doucement jusqu’à terre. Aussitôt, je m’approche, m’agenouillant devant elle pour observer sa plaie de plus près. Il fait sombre, mais je connais ce rez-de-chaussée, et après avoir indiqué à Marius où se rendre pour aller chercher ce dont j’ai besoin, à savoir de l’eau, des étoffes propres, du désinfectant, des bougies et des allumettes, je me penche vers la tempe blessée de la jeune femme, la frôlant du bout des doigts. Elle bronche légèrement mais ne dit rien, et rapidement, le silence devient pesant, heureusement très vite rompu par le retour de Marius qui dépose ce que je lui ai demandé près de moi avant d’allumer aussitôt quelques bougies.

Je me mets à l’ouvrage en essayant d’être le plus douce possible, passant un peu de désinfectant sur la plaie, après l’avoir soigneusement nettoyée, puis passant un peu d’eau sur chacun des bleus qui ornent son visage. Elle me laisse faire sans bouger et sans prononcer une parole, mais refuse avec énergie que je regarde si elle a d’autres marques sur le corps.

Une fois que j’ai terminé, alors que je range mes affaires dans la petite boîte prévue à cet effet, elle m’interroge à nouveau au sujet des deux hommes qui l’accompagnaient. Je lui jette furtivement un petit regard, mais elle paraît beaucoup plus calme que tout à l’heure, et je ne peux pas éluder ses questions éternellement, d’autant qu’il est évident qu’elle ne laissera pas tomber et insistera là-dessus jusqu’à ce qu’elle obtienne une réponse.

Je soupire, et remets la boîte à Marius qui la ramène immédiatement à où il l’a prise, nous laissant seules quelques minutes, moment dont je profite pour m’installer sur le sol, juste à deux ou trois mètres sur sa droite et lui raconte d’abord ce que j’ai vu de l’attaque, puis ce qui s’est passé ensuite, y compris la manière dont Marius et moi l’avons emmenée jusqu’ici. Elle écoute en silence, les sourcils froncés et l’expression sérieuse, ne montrant pratiquement aucune des émotions qu’elle ressent sans doute en comprenant que ses deux compagnons ne sont plus de ce monde, se contentant de fermer les yeux en passant une main sur son front un instant, avant de regarder de nouveau droit devant elle.

Marius est revenu, mais personne ne parle, et le moment de silence est si long que j’ai l’impression que nous allons rester comme ça, tous les trois assis par terre en silence, jusqu’à l’arrivée de l’aube, mais ce n’est pas le cas. Au bout de ce qui me paraît être une heure environ, la jeune femme se lève brusquement, passant une main nerveuse sur ses vêtements pour en ôter la poussière puis, sans nous accorder un seul regard, se dirige vers la porte.

Nous réagissons immédiatement, et nous précipitons tous deux à sa suite. Les longues jambes de Marius lui permettant de se déplacer plus rapidement que moi, il parvient à s’interposer entre la porte et la jeune femme, l’empêchant ainsi de sortir, ce qui semble beaucoup la contrarier.

D’abord, elle tente de contourner mon ami, par la gauche, puis par la droite, mais son exaspération devient manifeste quand elle se rend compte qu’il n’a aucune intention de la laisser passer, et elle se tourne vers moi, son visage exprimant la colère et l’ironie tout à la fois.

-« Ce n’est pas un kidnapping, m’as-tu dit. Eh bien pour ma part, je trouve que ça y ressemble étrangement. »

Ce n’est pas son ton, un peu agressif, qui me vexe, mais le fait qu’elle me tutoie ainsi, alors que jusqu’à présent, je l’ai consciencieusement vouvoyée. Je lui réponds donc de la même manière, sans me soucier plus qu’elle de savoir si, oui ou non, elle se sentira insultée par mon tutoiement.

-« Nous ne t’avons pas enlevée. Mais il me paraît évident que tu ne peux pas traverser, sans danger et au cœur de la nuit, les plaines où personne ne te connaît, et encore moins la cité de pierres, où rodent certaines des bandes de voyous comme celle qui a attaqué ta voiture. »

Si le tutoiement ne la fait même pas tiquer, elle semble par contre perplexe devant mes arguments et incline légèrement la tête avant de tapoter son index contre ses lèvres dans un geste qui indique sa réflexion. Et puis, elle hausse les épaules, et ramène son attention vers Marius, et la porte derrière lui, avançant d’un pas tout à fait décidé dans cette direction en marmonnant suffisamment fort pour être sûre que nous l’entendions.

-« Il est hors de question que je reste ici, dans cette ruine. »

L’homme me jette un regard incertain, hésitant sur la conduite à tenir alors qu’elle le bouscule légèrement pour atteindre la sortie, paraissant déterminée à ne pas nous laisser la maintenir ici contre son gré. Je réponds au regard de Marius par un soupir et lui fais signe de la laisser passer, alors que je me mets en marche derrière elle, mon ami nous emboîtant aussitôt le pas.

Elle se rend bien compte que nous la suivons, mais ne s’en préoccupe pas, s’arrêtant un instant pour contempler le ciel, sans doute à la recherche de repères, avant de repartir d’un pas assuré dans la mauvaise direction. Je ne lui dis rien à ce sujet, considérant que marcher la calmera et supposant qu’elle sera mieux disposée à notre égard quand elle se rendra compte qu’elle a besoin de nous pour retrouver son chemin.

D’ailleurs, il faut peu de temps pour que son assurance disparaisse, et bientôt, elle hésite de nouveau, regardant à gauche, à droite, et levant les yeux vers les quelques étoiles visibles dans le ciel, avant de se résigner à se tourner vers nous, manifestement agacée de s’y trouver contrainte.

-« Vous devez me guider vers la Résidence, je dois rentrer chez moi. »

Nous ne répondons ni l’un ni l’autre, attendant qu’elle ajoute une formule de politesse quelconque, mais il n’en est rien. Marius ronchonne mais n’insiste pas, sans doute si agacé qu’il est certainement plus pressé de la voir retourner derrière les murs qu’autre chose, mais moi, je ne bouge pas, croisant mes bras sur ma poitrine en la regardant, un sourcil levé, et ne bougeant pas de l’endroit où je me tiens. Cette attitude a l’air de la surprendre et elle me jette un regard curieux, ne semblant pas comprendre ce que j’attends d’elle, si bien que je finis par articuler doucement un « s’il vous plaît » qu’elle accueille avec un reniflement méprisant. Je n’insiste pas et me met en marche, lui indiquant le chemin en me plaçant juste devant elle.

Nous marchons dans le plus grand silence, faisant encore une fois de multiples détours, jusqu’à ce que nous arrivions enfin en vue des plaines.

Il fait sombre, mais les abris de fortune sont tout à fait visibles pour qui fait un tant soit peu attention, et je remarque l’expression choquée de la jeune femme qui réagit comme si elle n’avait jamais imaginé que nous vivions dans de telles cahutes. Il ne faut d’ailleurs que peu de temps pour qu’elle s’écarte du chemin que nous suivons pour aller voir les cabanes de plus près, ne se préoccupant absolument pas de savoir si nous la suivons ou non, un mouvement que Marius désapprouve visiblement, mais je n’ai qu’un geste à faire pour lui conseiller de ne pas intervenir, curieuse de voir comment elle va réagir à ce qu’elle va découvrir.

Et je ne suis pas déçue, elle semble véritablement abasourdie, observant une cahute aux murs de plastique et de tôle ondulée qui ne mesurent pas plus de trois mètres de long chacun, en secouant la tête comme si elle n’en croyait pas ses yeux.

Elle prend plusieurs minutes pour regarder cette cabane, puis se déplace vers l’abri suivant, qui ressemble comme un frère au précédent, avançant ensuite jusqu’à celui qui se trouve juste derrière et ainsi de suite pendant une bonne demi-heure. Et puis, elle se tourne vers nous, l’expression toujours un peu interloquée.

-« J’ignorais que la populace vivait dans de telles conditions… »

Elle agite les mains devant elle, secouant de nouveau la tête, bien plus énergiquement cette fois, dans un geste d’incompréhension bien plus que de dénégation.

-« Je n’arrive pas à comprendre que les gens préfèrent vivre ainsi, sous des abris plus que précaires, sans le confort le plus élémentaire, juste parce qu’ils sont trop paresseux pour travailler. »

Cette réflexion me fait bondir, et je réplique avec vivacité.

-« Comment ça, paresseux ? La plupart des gens qui habitent ici seraient heureux de travailler et de pouvoir vivre dans de vrais logements. S’ils ne le font pas, c’est tout simplement qu’il n’y a pratiquement pas de travail, et le peu d’emplois disponibles sont si mal payés qu’ils ne permettent pas de se loger ailleurs qu’ici ! »

Mon ton virulent la surprend et elle a un léger mouvement de recul avant de froncer les sourcils paraissant ne pas comprendre de quoi je parle.

-« Allons ! Depuis que je suis toute petite, on m’a dit et répété que la populace ne pense qu’à se plaindre et à paresser, convoitant tout ce que nous avons à la Résidence, mais sans jamais accepter de faire le moindre effort pour améliorer son niveau de vie. »

Cette fois, ce n’est plus de la virulence, mais de la colère que ma voix laisse passer, mais si cela la surprend encore, elle ne le montre plus.

-« Comment peux-t-on dire des choses pareilles ? Crois-tu vraiment que nous aimons dormir sous des abris aussi précaires en plein hiver ? Quand la pluie, la neige et les courants d’air pénètrent partout sous nos pauvres toits ? Ou quand la chaleur de l’été rend l’atmosphère si étouffante qu’on se demande parfois si on ne va pas suffoquer ? Crois-tu que ça nous plaît de ne pas toujours manger à notre faim, de devoir confectionner nos défroques à partir des chutes de tissu de la fabrique qui vous fournit vos si beaux vêtements ? Ne crois-tu pas que nous préfèrerions travailler et vivre dans de meilleures conditions ? »

Je m’interromps une seconde, un peu essoufflée et la regarde droit dans les yeux, cherchant une réaction à cette longue diatribe, mais elle ne laisse rien paraître, restant silencieuse face à moi, le front plissé par une petite ride de concentration, comme si elle réfléchissait intensément à tout ce que je viens de dire. Et puis elle hausse dédaigneusement les épaules, jetant de nouveau un regard circulaire sur les cahutes environnantes.

-« Je ne peux pas croire qu’on vive ainsi sans rien faire pour changer les choses. »

Je sens ma colère enfler et je prends quelques secondes pour me calmer, respirant profondément avant de répondre le plus doucement possible.

-« Je ne sais pas ce qu’on t’a raconté, ni ce que tu crois savoir toi-même, mais il faut que tu comprennes qu’il est beaucoup plus facile de parler que d’agir, quelle que soit l’envie qu’on en a. D’abord parce qu’en premier lieu, il faut tout simplement assurer le quotidien, et que le temps passé à chercher de quoi se nourrir, et nourrir sa famille, par exemple, ne peut pas être consacré à autre chose, et s’il arrive que certains d’entre nous pensent à lutter, et commencent à livrer quelques combats, les habitants de la Résidence ont les moyens de se protéger, par la force s’il le faut, et ces rares tentatives ont toujours été étouffées dans l’œuf. »

Je me tais, un peu essoufflée, et espérant un peu de compréhension, ou au moins d’intérêt, de la part de la jeune femme, mais c’est Marius qui réagit le premier, venant à côté de moi pour me donner un petite tape sur l’épaule, avant de désigner la femme, devant nous, d’un mouvement du menton.

-« Inutile d’insister, elle n’est pas de notre monde, elle ne peut pas comprendre. Il n’y a rien de mieux à faire que de la ramener chez elle. »

Je ne suis pas vraiment convaincue, et même si je ne saisis toujours pas d’où cette intuition me vient, je n’ai toujours aucune envie de la voir s’en aller, mais j’acquiesce tout de même, parce que je n’ai pas d’argument à opposer. Cependant, au moment où j’appelle la jeune femme, lui indiquant le chemin à suivre en lui expliquant qu’en partant maintenant elle sera aux portes de la Résidence dès les premières heures du matin, elle refuse de nous rejoindre, désignant les cahutes du bras.

-« Non, je veux rester, je veux comprendre. »

Voilà une réponse que je n’attendais pas, et ça doit se voir sur mon visage, parce que pour la première fois depuis qu’elle est sortie de la brouette, elle sourit. Un petit sourire un peu moqueur, mais qui attire immédiatement mon attention, tant il transforme son visage, le faisant passer de beau, mais un peu froid, à magnifique et chaleureux.

Cela ne dure pas toutefois et très rapidement elle se tourne de nouveau vers les cabanes et recommence à marcher dans les allées, son pas bien plus lent alors qu’elle nous interroge, sans même nous jeter un regard.

-« Est-ce que la vie a toujours été aussi difficile, ou bien y a-t-il eu des moments où le monde paraissait moins dur ? »

Apparemment, elle ne connaît pas grand chose de l’histoire récente du pays, et immédiatement, je me sens comme investie de la mission de l’éclairer, de lui expliquer de quelle manière nous en sommes arrivées là. Près de moi, Marius gonfle ses joues et souffle bruyamment, manifestant ainsi son scepticisme devant l’intérêt de la jeune maîtresse de la région, mais moi, je saisis la balle au bond et l’interpelle.

-« Je peux te raconter une quantité de choses sur notre passé récent si tu veux, mais  ça risque de prendre un peu de temps, et il vaudrait mieux ne pas rester dehors. »

Elle cesse de marcher pour me regarder, les yeux un peu méfiants, semblant peser le pour et le contre pendant plusieurs secondes, mais finit par hocher la tête d’une manière qui ne montre plus aucune hésitation.

Cette fois, c’est moi qui souris, bizarrement joyeuse à l’idée de ne pas la ramener vers le mur d’enceinte tout de suite, puis je lui indique d’un geste la direction de ma cabane, avant de me tourner vers Marius, l’expression interrogative. Il se gratte le crâne, regardant ailleurs un instant, comme s’il était ennuyé, ou embarrassé, puis commence à s’éloigner en marmonnant qu’il va rentrer à sa propre cahute pour, selon son expression, « manger un morceau et dormir quelques heures », avant d’aller chercher la brouette pour la ramener à celui qui la lui a prêtée.

Sa façon d’évoquer un repas me rappelle que je n’ai rien mangé moi-même depuis le bol de soupe que j’ai avalé à la mi-journée et, même si elle ne prononce pas un mot à ce sujet, je n’ai aucun mal à imaginer que l’estomac de la jeune femme réclame lui aussi, notant en mon for intérieur comme elle aligne la cadence de ses pas sur la mienne, alors qu’elle s’est montrée plutôt indolente jusque là.

Nous n’échangeons que peu de paroles pendant le trajet qui, de toutes façons, ne dure guère étant donné l’allure plutôt rapide que nous avons adoptée. Elle lève un sourcil surpris en remarquant la robustesse de notre porte, mais pénètre en silence dans la cabane, marquant un infime temps d’arrêt sur le seuil, réalisant sans doute qu’elle est en train d’entrer dans un endroit comme elle ignorait même qu’il en existait, il y a quelques heures seulement.

A cette heure avancée de la nuit, mes trois compagnes sont couchées et aucune ne semble s’apercevoir de notre arrivée. Dans ce qui sert de foyer, les flammes sont bien basses sous le chaudron dans lequel mijote encore de la soupe, et mon premier souci est de remettre un peu de bois dans le feu, la lumière envahissant aussitôt la petite pièce que nous partageons.

Cela ne réveille pas les trois femmes qui dorment là, mais la jeune femme, elle, en profite pour parcourir le petit espace du regard, notant les paillasses posées à même le sol, mais aussi l’absence de table comme de chaise, et l’ameublement composé seulement d’un coffre de rangement du même genre que ceux qui étaient utilisés au moyen âge, et d’un fil de fer tendu entre deux piquets, qui nous sert de penderie. Les commissures de ses lèvres s’abaissent dans une moue un peu dédaigneuse, mais elle ne fait aucun commentaire, s’asseyant en tailleur sur le sol, alors que je lui emmène un bol de potage ainsi qu’une cuillère.

Nous mangeons rapidement, sans doute aussi affamée l’une que l’autre, mais si je savoure le léger goût de chou qui a été ajouté aux orties, je me rends bien compte que ma vis à vis elle, ne mange que du bout des lèvres, calmant son appétit sans apprécier le moins du monde la saveur des aliments qu’elle ingurgite.

Je termine la première et la regarde finir à son tour, puis poser son bol par terre, la cuillère à l’intérieur, après quoi elle s’essuie délicatement la bouche du bout des doigts avant de me rendre mon regard, l’expression extrêmement sérieuse.

-« Je t’écoute. Raconte-moi comment vous en êtes arrivés là »

J’acquiesce, mais ne commence pas mon récit tout de suite, préférant me présenter d’abord, comme si je ressentais la nécessité  de mettre les formes avant d’entamer ma narration.

-« Tout d’abord, sache que je m’appelle Gabrielle. Et puisque tu es mon invitée ici, et aussi modeste que te paraisse mon logis, j’aimerais connaître ton prénom. »

Elle hausse une épaule, paraissant ne pas attacher d’importance à ce point, me répondant d’un ton tout à fait nonchalant.

-« Ton identité n’a que peu d’importance à mes yeux, et je doute que la mienne en ait beaucoup pour toi, mais si tu y tiens… Je m’appelle Enéxa. »

Voilà un prénom étrange, comme je n’en ai encore jamais entendu, mais je suppose que ça fait partie des bizarreries que se permettent les Maîtres de la région.  Je retiens un petit sourire ironique à cette pensée, me concentrant plutôt sur ce que j’ai à relater, me racle la gorge, et entame mon récit.

-« Je tiens tout ce que je sais des histoires que racontent parfois nos aînés, ceux qui, comme Louise, ont connu leurs grands parents, qui vivaient dans un monde bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. »

Je fais un geste vers la femme plus âgée qui dort sur sa paillasse, puis reprend.

-« A l’époque, les Résidences, telles qu’elles sont de nos jours, n’existaient pratiquement pas. Les gens les plus aisés habitaient certes dans des quartiers plus ou moins réservés, mais la distinction entre les quartiers populaires et ceux, plus bourgeois où vivaient les nantis, ne se limitait qu’aux prix, au montant des loyers. Il n’existait alors aucune barrière, aucune grille pour séparer les uns des autres, et chacun pouvait passer d’un endroit à l’autre simplement en se promenant dans les rues. Des rues qui étaient ouvertes à tous. »

Je n’en suis qu’au début de mon récit, mais déjà elle lève un sourcil surpris, et elle se penche légèrement vers moi, son intérêt évident alors que je poursuis.

-« Malheureusement, ce n’était pas un monde idéal pour autant. Les populations les plus modestes vivaient de leur travail, dans des usines, des commerces, des entreprises de toutes sortes qui appartenaient à une seule catégorie de personnes, des entrepreneurs sans scrupule qui, bien que vivant déjà dans l’opulence, ne souhaitaient rien d’autre que d’accumuler les profits, quand bien même ils n’en avaient aucunement besoin. Alors, profitant de leur position d’employeurs, ils ont commencé à exiger de plus en plus d’efforts de leurs employés, multipliant les tâches à accomplir dans un temps donné, diminuant progressivement les salaires et le nombre de travailleurs pour effectuer le même ouvrage, tout en augmentant considérablement et régulièrement les profits produits par ces mêmes travailleurs.

Dans le même temps, le coût de la vie, lui, ne diminuait évidemment pas. Les loyers, le prix des denrées alimentaires, mais aussi de tout ce qui était nécessaire pour vivre, non pas  dans le confort mais simplement de manière décente, tout cela devenait de plus en plus inaccessible pour le petit peuple, tandis que pendant ce temps, les financiers spéculaient sur les prix de l’immobilier comme sur ceux de toutes les marchandises, faisant ainsi monter les prix et s’enrichissant en réduisant d’autant plus vite le niveau de vie de ceux qui ne vivaient que de leur travail.

Dans les campagnes, la situation n’était pas plus reluisante. Ceux qui travaillaient la terre, permettant à chacun de se nourrir, multipliaient les heures de travail pour des bénéfices de plus en plus minimes, tandis que les intermédiaires qui se chargeaient de revendre leur production aux grandes chaînes de magasins d’alimentation, se remplissaient les poches en prenant d’énormes marges au passage. »

Je m’interromps, le temps de boire quelques gorgées de l’eau que je vais chercher dans le petit tonneau qui contient notre réserve, me servant un verre avant d’en emmener un à Enéxa qui l’accepte avec un hochement de tête en guise de remerciement. Je prends encore une seconde pour retrouver le fil de mon récit, alors qu’en face de moi, les beaux yeux bleus de la jeune femme ne me quittent pas, comme si elle était impatiente de m’entendre à nouveau, une réaction qui me réjouit étonnamment.

-« Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à l’époque, en tous cas jusqu’aux premières décennies du XXIème siècle, le pays vivait sous un régime démocratique, c’est à dire que tous les adultes votaient pour élire leurs représentants, d’une part, et le chef de l’état, d’autre part. Et le mécontentement envers tous ces dirigeants ne cessaient de croître au fur et à mesure que le niveau de vie diminuait, ce qui amenait des changements continuels de gouvernements. On passait d’un régime libéral à un régime autoritaire avant de se tourner vers des dirigeants carrément laxistes, puis pratiquement despotiques, tant et si bien que petit à petit, déçus par chacun des gouvernements qui se sont succédés, et sans jamais voir d’amélioration dans leur vie de tous les jours, les gens ont fini par ne plus se déplacer pour voter.

C’est à cette époque que les élections ont été supprimées. Pas progressivement et de manière insidieuse, non. De la façon la plus brutale qui soit, par un dirigeant qui ne supportait pas l’idée de quitter le pouvoir suite aux dernières élections et qui a fomenté un coup d’état pour rester en place.

Quelques voix se sont élevées contre cela, des protestations ont été émises, des manifestations organisées, et même un début de révolte. Mais la répression a été si dure que ces mouvements n’ont duré que peu de temps et n’ont donné aucun résultat, d’autant plus que, dans le même temps, la vie quotidienne devenait de plus en plus dure et que le simple fait de survivre était un vrai challenge.

C’est à ce moment là que la Résidence a été bâtie dans la région, alors que des quantités d’autres étaient construites un peu partout sur le territoire, destinées à accueillir uniquement les nantis et ceux dont les revenus dépassaient un seuil suffisamment important. Les quartiers les plus proches de leurs murs d’enceinte étant petit à petit isolés des banlieues par la création de sortes de no man’s land, qui sont devenues les plaines par la suite. Quant à la banlieue, elle-même, elle a été laissée à l’abandon, et ses habitants en sont partis progressivement, lorsque leurs moyens ne leur permirent plus de payer les loyers. »

Je me tais enfin, reprenant mon souffle en réfléchissant, cherchant si j’aurais pu oublier un ou deux détails significatifs durant ce petit exposé, tout en observant la réaction d’Enexa. L’expression songeuse, elle se caresse machinalement le menton d’une main, paraissant hésiter entre me croire ou penser que je raconte des balivernes, jusqu’à ce qu’elle s’incline de nouveau légèrement vers moi, questionnant encore.

-« Tu dis qu’il n’y a plus d’emploi, pourtant quelqu’un doit bien produire tout ce que nous utilisons à la Résidence. Que ce soit l’électricité, la nourriture, les meubles, ou tout le matériel électronique. D’ailleurs, tu as parlé toi-même d’une fabrique de vêtements. »

Apparemment, elle aime la précision. Je bois une nouvelle gorgée d’eau et m’empresse de lui répondre.

-« J’ai dit qu’il n’y a plus d’emploi parce que c’est la vérité. Tout ce qui a pu être automatisé l’a été, depuis un siècle environ. Ne sont plus utiles que quelques techniciens de maintenance, des employés formés à la Résidence, et qui y vivent au même titre que les domestiques.

Les fabriques de produits manufacturés, celles de vêtements par exemple, n’emploient que le minimum de personnel, les faisant travailler parfois pendant  de très longues heures, et toujours pour les plus petits salaires possibles. Tu pourras interroger Margot et Clarisse à ce sujet, dès qu’elles seront éveillées

Quant à la production alimentaire, c’est le domaine que je connais le moins bien. Mais pour ce que j’en sais, les animaux sont élevés de façon très rationnelle, avec une grande concentration d’individus sur le moins de surface possible. Les vergers et les champs de légumes ou de céréales sont cultivés par des employés, comme ceux des usines, qui, pour autant que je le sache, sont payés en nature, c’est à dire qu’ils sont logés et nourris, mais ne touchent aucun salaire. »

Le regard qu’elle me jette maintenant est encore dubitatif, mais elle paraît disposée, si ce n’est à me croire, au moins à penser que je ne suis pas forcément une menteuse. De nouveau, elle parcourt l’intérieur de la cabane des yeux, très attentivement, du cercle de pierres qui nous sert de foyer aux paillasses sur lesquelles mes compagnes dorment encore, en passant par la « penderie ». Et puis, elle reprend son bol vide, qui est resté près d’elle sur le sol, en main, faisant tourner la cuillère à l’intérieur dans un geste un peu machinal pendant quelques secondes avant de questionner, beaucoup plus doucement cette fois.

-« Ce potage est donc la base de votre nourriture ?»

Je hoche la tête tout en précisant.

-« La base, oui. Mais il arrive que nous mangions de la viande, et parfois même des oeufs, notamment grâce aux salaires de Margot et Clarisse. »

Elle fronce les sourcils et m’interroge encore.

-« Et si elles n’étaient pas là, ou si elles s’en vont un jour, pour une raison ou pour une autre, que deviendriez vous, toi et ton amie plus âgée ? »

Je souris, mais la réponse que je vais donner est importante pour moi, parce que bien que je ne la connaisse pratiquement pas, je n’ai aucune envie qu’elle pense que je profite de mes amies et de leur travail.

-« Mon amie, qui s’appelle Louise, et moi, pourrions très bien nous débrouiller si nous n’étions que toutes les deux. D’ailleurs, nous apportons notre contribution ici. En récoltant les orties et en nous procurant les légumes que nous utilisons pour la soupe, par exemple, ou en collectant le bois pour le feu, ce que Clarisse et Margot n’ont pas forcément le temps de faire, et aussi en confectionnant les vêtements, avec les chutes de tissu qu’elles nous ramènent de la fabrique. »

Elle hoche doucement la tête, ses lèvres se tordant dans une moue dont je ne parviens pas à discerner la signification, avant de réprimer un bâillement, mettant sa main devant sa bouche avec une grâce surprenante, et que je trouve bizarrement touchante pour un geste aussi banal. C’est à ce moment que je me rends compte que je tombe moi aussi de sommeil, ce qui n’est pas vraiment étonnant étant donné l’heure tardive, mais, bien qu’elle soit clairement fatiguée elle aussi, je ne sais que proposer à la jeune femme assise en face de moi. Le seul couchage disponible est le mien, et il s’agit d’une paillasse étroite sur laquelle deux personnes ne tiendraient qu’en se serrant l’une contre l’autre. Si je trouve l’idée plaisante, encore que je ne m’explique pas vraiment pourquoi, je ne suis pas sûre qu’elle partage cette opinion.

Je me résigne pourtant à lui proposer de partager ma couche quand, après environ un quart d’heure pendant lequel la conversation est tombée, je m’aperçois que nous sommes toutes deux près de nous endormir là où nous sommes, directement assises sur le sol.

Contrairement à ce que je craignais, elle ne s’offusque pas, semblant plutôt presque soulagée à la pensée de pouvoir s’allonger et prendre un peu de repos, même si elle jette un coup d’œil plutôt perplexe sur la couche et l’unique couverture que nous allons partager, alors que, pour ma part, je sens une espèce de jubilation incongrue et inexplicable m’envahir à l’idée dormir à ses côtés. Une jubilation qui ne m’empêche cependant pas de sombrer dans le sommeil aussitôt que je suis couchée, ayant à peine conscience de la présence d’Enexa auprès de moi.

 

Ce sont les mouvements que font mes camarades en se levant qui m’éveillent le lendemain, alors que j’ai l’impression d’avoir fermé les yeux quelques secondes auparavant seulement. Je repousse délicatement la couverture, que j’ai apparemment tiré entièrement sur moi pendant la nuit, et la repose tout aussi doucement sur les épaules d’Enexa qui semble encore endormie, avant de me mettre debout pour venir rejoindre mes amies, près du feu que Louise vient de ranimer, et à peine suis-je près d’elles qu’elles m’interrogent, parlant toutes les trois en même temps dans une cacophonie curieuse et joyeuse. Il faut plusieurs secondes avant qu’elles ne se rendent compte que je ne comprends absolument rien à leurs paroles, le calme revenant lentement alors que les deux plus jeunes se taisent, laissant Louise m’interroger, son ton bien plus calme et posé que le leur.

-« Qui est cette jeune femme que tu as ramenée ? Aucune d’entre nous ne l’a jamais croisée, que ce soit ici ou dans la cité de pierres. »

Leur curiosité me paraît légitime, mais il n’empêche que je suis un peu embarrassée, me demandant comment elles vont réagir en apprenant que j’ai invitée entre nos « murs » une des privilégiées qui vivent en profitant du petit peuple. Mais je n’ai pas le temps d’annoncer quoi que ce soit que déjà Enexa, sans doute réveillée par le déluge de  questions de tout à l’heure vient près du feu elle aussi, saluant poliment chacune d’entre nous avant de se présenter de la manière la plus simple possible, en donnant  tout bonnement son prénom. Et immédiatement, c’est sur elle que les questions pleuvent, la principale préoccupation de mes amies étant apparemment de savoir d’où vient cette jeune femme qui a passé la nuit sous le même toit qu’elles. Un peu tendue par l’appréhension, je l’écoute expliquer qu’elle vit habituellement à la Résidence mais qu’après s’être trouvée aux plaines suit à un incident, elle souhaite en apprendre davantage sur nos conditions de vie et la manière dont la société est organisée de ce côté-ci du mur d’enceinte. Les deux plus jeunes de mes camarades, si elles sont surprises, ne semblent pas particulièrement choquées de la présence d’Enéxa, mais ce n’est apparemment pas le cas de Louise qui se détourne immédiatement en grommelant. Ses paroles ne sont pas claires, elle marmonne vraiment, mais il me semble tout de même discerner des mots particulièrement désagréables concernant ceux qui, non contents de profiter du peuple, viennent le narguer jusque chez eux.

Je ne réponds rien à cela, guettant une éventuelle réaction de la jeune femme, mais si elle a entendu, elle n’en montre rien, partageant un peu de soupe avec Clarisse et Margot en les interrogeant sur les possibilités de visiter la fabrique de vêtements qui les emploie. Mes deux camarades grimacent, pas du tout sûres que le contremaître, un habitant de la cité de pierres,  accède à cette requête, mais hochent la tête, promettant de faire leur possible pour le convaincre. Et puis, alors qu’elles se préparent rapidement à partir, elles questionnent notre invitée, cherchant notamment à connaître la nature de l’incident qui m’a amenée à la guider jusqu’ici.

Pendant une petite seconde, j’ai l’impression qu’Enéxa est gênée par cette question, mais cela ne dure pas, et c’est très naturellement qu’elle relate la panne de la voiture à l’intérieur de laquelle elle se trouvait, puis l’attaque de la bande de voyous, se tournant ensuite vers moi afin que je raconte la suite, ce que je fais en donnant le minimum de détails et en omettant volontairement l’automobile qui arrivait lorsque Marius et moi avons quittés les lieux,  comme si j’étais embarrassée d’avoir à expliquer pourquoi j’ai ressenti un tel besoin de ne pas laisser la jeune femme sur place. Heureusement, l’heure du départ est arrivée pour mes deux camarades et bientôt, il ne reste plus dans la cabane, que Louise, Enéxa et moi.

En temps normal, c’est le moment où je pars pour notre champ, avec mon amie plus âgée, mais aujourd’hui, j’hésite, craignant que Louise s’offusque que j’informe la jeune femme de ce qui est pour l’instant resté un secret entre elle et moi, mais aussi que cette même jeune femme n’aille rapporter ce qu’elle aura vu, quand elle retournera derrière les murs d’enceinte.

Certes, la culture de légumes n’est pas interdite, mais il n’empêche que je n’ai aucune envie de voir ce projet particulier dévoilé, même si je ne m’en explique pas vraiment la raison.

C’est Exéna elle-même qui me tire de mon indécision, en me suggérant de lui faire faire le tour, non seulement des plaines, mais aussi de la cité de pierres. J’accepte avec plaisir, encore une fois contente de passer un peu de temps avec elle, mais jetant aussi un regard vers Louise, inquiète de connaître sa réaction. Celle-ci garde son expression bougonne mais ne semble pas plus perturbée que ça par ma défection, marmonnant que puisqu’on n’est pas encore au printemps, elle pourra très bien se débrouiller toute seule.

Je quitte donc la cabane quelques minutes plus tard en compagnie d’une Enéxa particulièrement curieuse qui jette de nombreux regards de tous côtés, observant avec beaucoup d’attention non seulement les cahutes, mais aussi les allées aux dalles disjointes, tout autant que le comportement de tous ceux que nous croisons.

Il y a le jeune homme désœuvré et désabusé qui erre sans but en traînant les pieds dans la poussière, la mère de famille qui cherche des orties ou autres végétaux comestibles à mettre dans sa soupe, les groupes de jeunes gens, garçons et filles, qui discutent aux coins des allées, les hommes qui courent d’une usine à une fabrique, espérant vainement trouver un emploi, même pour quelques heures, et alors que nous arrivons à la limite de la cité de pierres, les jeunes femmes outrageusement maquillées et très court vêtues qui racolent tous les hommes qui passent, même quand ils ont l’air de ne pas encore être sortis de l’adolescence.

Marchant doucement près de moi, Enéxa regarde, ne faisant aucun commentaire, mais semblant tout retenir, son expression passant de choquée à apitoyée, puis de surprise à un peu dégoûtée au fur et à mesure que nous avançons. Et puis, après plus d’une heure de marche, alors que nous en sommes à arpenter les ruelles de la cité de pierres, elle se met en tête de parler à tous ceux que nous croisons.

La première à qui elle adresse la parole est une petite fille d’une dizaine d’années qui sort d’une des rares épiceries ouvertes dans la cité de pierres, les plaines n’abritant aucun commerce. La gamine, vêtue d’une jupe à carreaux qui lui descend jusqu’aux genoux et d’un chemisier vert pomme un peu trop étriqué, traîne derrière elle un cabas trois fois plus gros qu’elle et a immédiatement un mouvement de recul en nous voyant approcher, son regard extrêmement méfiant, comme si elle craignait que nous cherchions à lui dérober ses courses.

Je prononce aussitôt quelques paroles rassurantes, posant une main sur le bras d’Enéxa pour ralentir son élan, étonnée de la vigueur et de la force qu’il me semble ressentir au travers de la manche de sa tunique. Elle me jette un petit coup d’œil mais paraît comprendre mon intention et se penche vers la fillette en lui adressant un sourire rassurant, et lui expliquant qu’elle souhaite simplement lui poser quelques questions. L’enfant, si elle se détend légèrement, reste tout de même suspicieuse, acceptant de nous répondre d’un hochement de tête, mais refusant catégoriquement de laisser la jeune femme brune l’aider à porter son cabas lorsque celle-ci le lui propose. Enéxa n’insiste pas, et tout en emboîtant le pas de la fillette, commence à la questionner doucement.

-« Je vois que tu as fais quelques courses, cela veut-il dire que l’argent ne manque pas, à la maison ? »

La petite fille ouvre de grands yeux étonnés, paraissant ne pas comprendre qu’on puisse lui poser une question pareille, puis passe son sac d’une main à l’autre avant de répondre.

-« Tout dépend de ce que vous entendez par là. Nous vivons dans la cité de pierres, mon père a un emploi qui lui permet de ramener un salaire tous les mois. Mais le cabas que vous voyez là contient toutes les courses du mois. »

C’est seulement en haussant un sourcil qu’Enéxa montre sa surprise à l’idée qu’un salaire ne permette de remplir qu’un seul sac, même si celui-ci est un peu trop lourd pour une fillette d’une dizaine d’années. Cela dit, elle prend quand même quelques secondes avant de poser sa deuxième question, pesant ses mots pour être sûre d’être bien comprise de l’enfant.

-« Un seul sac pour tous le mois… Peut-être que ton père devrait travailler davantage, peut-être qu’il ne fait pas suffisamment d’heures de travail dans le mois ? »

Cette fois, c’est une expression outrée et presque choquée qui se peint sur le visage de la gamine alors qu’elle cesse de marcher quelques instants, posant avec un soulagement évident son sac sur le sol le temps de reprendre son souffle et de répliquer sur un ton un peu acide.

-« Comment pourrait-il travailler davantage ? Il va à l’usine tous les jours, de l’aube jusqu’au soir, même quand il est malade ou fatigué. »

Cette fois, c’est au tour d’Enéxa de tiquer, avant de se tourner vers moi avec un peu d’incrédulité. Je hoche la tête pour confirmer, et elle me fait un sourire un peu amer, comme si elle commençait vraiment à se rendre compte de la situation telle qu’elle est ici, me donnant même l’impression, mais je peux me tromper, de ressentir un semblant de culpabilité, ce qui ajoute encore à la sympathie que j’éprouve déjà pour elle.

L’enfant reprend son cabas et se remet en marche, alors que la Maîtresse de la région se penche vers elle encore une fois

-« Mais ce simple sac ne suffira sans doute pas à faire vivre toute la famille, si ? Et d’ailleurs, combien êtes-vous ? »

La fillette pousse un soupir avant de ralentir et de changer de nouveau son cabas de main.

-« Nous sommes quatre. Papa, Maman, mon petit frère et moi. »

Elle jette un petit coup d’œil dans notre direction avant de poursuivre, hésitant comme si elle n’était pas sûre de savoir vraiment de quoi elle parle.

-« Non, le salaire de mon père n’est pas suffisant. Alors, de temps en temps, ma mère travaille elle aussi. Mais je ne comprends pas bien ce qu’elle fait. »

Je fronce les sourcils, presque sûre d’avoir deviné quelle est l’activité de la mère de la petite, il n’y a pas beaucoup de possibilités après tout, mais près de moi, Enéxa, pas encore suffisamment au courant de la manière dont la vie se déroule ici, insiste.

-« Tu ne comprends pas ? Pourquoi ça ? »

L’enfant hausse une épaule, les yeux fixés sur la rue, devant elle.

-« Elle est bizarre quand elle s’en va à son travail. Elle ne s’habille pas beaucoup, même s’il fait froid, et elle a toujours le regard triste. Et je suis presque sûre de l’avoir déjà entendue se disputer avec Papa à son retour, plusieurs fois. »

Cette fois, Enéxa paraît avoir compris de quoi il s’agit et semble si embarrassée, si gênée d’avoir insisté que, spontanément, je pose une main que j’espère réconfortante sur son épaule. Elle ne se dégage pas, apparemment pas dérangée par cette petite familiarité, mais garde le silence, réfléchissant sans doute à tout ce qu’elle vient d’apprendre, et ne reprenant vraiment contact avec la réalité qu’au moment où la fillette s’arrête devant la porte d’un immeuble à la façade grise dont la peinture s’écaille largement par endroit.

-« C’est ici que tu vis ? »

La petite hoche la tête, tendant une main vers la poignée de bois en tournant une dernière fois son visage vers nous pour nous murmurer un « au revoir », avant de pénétrer à l’intérieur. Nous ne la suivons pas, répondant toutes deux d’un petit geste, avant de jeter un coup d’œil dans l’entrebâillement de la porte, pour apercevoir un couloir sombre et manifestement humide qui donne sur des escaliers étroits sur lesquels la silhouette de la fillette se distingue de moins en moins nettement.

Lentement, nous retournons sur nos pas, chacune perdue dans nos pensées. Je n’ai aucun moyen de savoir à quoi songe Enéxa, mais j’imagine que son esprit fait le tri dans tout ce qu’elle a appris sur la manière de vivre de la populace, comme elle dit, alors que, de mon côté, je m’interroge plutôt sur la vive attirance que je ressens envers elle, et ce depuis avant même qu’elle ne sorte de la brouette. J’ai l’habitude de faire confiance à mon instinct, en ce qui concerne ceux que je rencontre en tous cas, et si je n’ai aucun doute quant à Marius, persuadée que je suis que c’est un homme bien et un ami qui me sera toujours précieux, j’ai beaucoup plus de doutes en ce qui concerne la jeune femme brune qui marche auprès de moi.

Certes, elle a toute ma sympathie, mais j’ail l’impression très nette qu’il s’agit de bien autre chose, quand bien même je n’arrive pas vraiment à mettre un mot sur ce que j’éprouve pour l’instant. Je soupire, décidant de remettre ça à plus tard, tirée de ma rêverie par Enéxa justement, qui vient de s’asseoir sur un petit muret de pierres, posant ses coudes sur ses genoux dans une posture un peu abattue. Elle relève la tête en me voyant m’installer près d’elle, se poussant légèrement sur sa gauche pour me laisser un peu de place, et laisse ses yeux parcourir la rue dans laquelle nous nous trouvons, notant sans doute les quelques fenêtres aux carreaux cassés, remplacés par des morceaux de carton, ou le bric-à-brac qui encombrent certains balcons, les fissures dans les murs, comme la peinture qui se décolle des rambardes, et parfois des murs, par plaques.

Ce n’est pas de  tout ça qu’elle me parle pourtant, alors qu’elle prend la parole à voix basse, regardant ses mains d’un air extrêmement concentré.

-« Je ne savais rien de la vie, ici ou aux plaines, et je suis certaine que la majorité des gens, à la Résidence, sont tout aussi ignorants que moi. Dès notre enfance, on nous raconte que la populace refuse de travailler, ce qui ne l’empêche pas de convoiter tout ce que nous avons acquis par notre labeur, que le danger est présent partout hors les murs où ne vivent que des paresseux et des envieux prêts à tout pour prendre ce qu’ils désirent. »

Elle frotte ses mains l’une sur l’autre, et tourne son visage vers moi, l’expression piteuse, comme si elle allait s’excuser d’avoir cru les mensonges qu’on lui a raconté depuis toujours.

Elle ne dit rien toutefois, se contentant de baisser de nouveau les yeux sur ses mains, et je ne peux m’empêcher de faire un geste de réconfort, posant doucement ma propre main sur son avant bras. Ca lui arrache un demi-sourire un peu amer, mais elle se redresse, levant maintenant les yeux vers le ciel, semblant y chercher la réponse à une question qu’elle ne pose pas,  avant de se mettre lentement debout, m’incitant d’un regard à me lever moi aussi, alors qu’elle murmure, s’adressant sans doute plus à elle même qu’à moi.

-« Je dois d’abord en apprendre davantage. »

Cette phrase, qui donne l’impression qu’elle a un autre projet en tête, m’intrigue et je lui jette un regard interrogateur auquel elle répond, de manière très peu explicite, par un haussement d’épaules, avant de reprendre la parole.

-« Continuons à marcher, je veux que tu me montres tout ce qu’il y a à voir. »

J’acquiesce d’un mouvement du menton, prenant la direction des quartiers limitrophes de la cité et des plaines, là où les bâtiments de pierres sont les plus délabrés et où commence le bidonville, avec d’un côté, des habitants si inquiets de se trouver rejetés vers les cabanes par la misère qu’ils en deviennent très facilement agressifs, et de l’autre côtés des miséreux envieux prêts à toutes les bassesses pour accéder aux logements les plus solides et prestigieux.

C’est un endroit que j’évite, en général, parce que c’est le lieu le plus mal famé de toute la région. Mais aujourd’hui, avec Enéxa à mes côtés, j’arpente les trottoirs tordus et défoncés de ce quartier particulier, des trottoirs qui stoppent net à l’entrée des plaines, remplacés par une bande d’une vingtaine de centimètres de terrain nu, terre recouverte d’herbes folles qui cède rapidement la place aux dalles de béton. Ici, contrairement à d’autres quartiers, les passants désœuvrés sont bien plus nombreux qu’ailleurs, souvent regroupés en petites bandes de quatre ou cinq individus qui discutent en nous jetant des regards en coin, sans doute intrigués pas la présence de cette grande jeune femme brune qu’aucun d’entre eux n’a jamais croisée.

Ils ne me connaissent pas vraiment non plus, mais nous nous sommes forcément croisés au fil du temps, ce qui n’est pas le cas de celle qui marche à mes côtés, et les yeux qui la suivent durant de longues secondes comme les commentaires murmurés, que nous n’entendons pas clairement, mais que nous devinons sans mal, ne semblent pas la mettre mal à l’aise. Le dos droit et le regard fier, elle avance sans se préoccuper de ceux qui sont autour de nous, se contentant d’observer attentivement tout ce qu’elle voit, et notamment le contraste entre la cité et le bidonville.

Nous ne parlons pas, mais il arrive qu’elle me jette quelques regards, par exemple en voyant quelques orties ou quelques pissenlits pousser au milieu des herbes folles, des regards tout à fait amicaux maintenant, contrairement à ceux qu’elle nous jetait, à Marius et moi, au moment où elle est sortie  de la brouette. Mais son pas s’accélère quand elle aperçoit une vaste construction de bois et de tôle entourée d’une petite foule, principalement composée d’hommes et de seulement quelques femmes, qui s’agitent et discutent, grondant comme si elle n’était pas loin de la colère, mais ce n’est qu’en nous approchant et en écoutant les conversations de ci de là, que nous comprenons de quoi il s’agit.

Apparemment, outre la trentaine de personnes présentes dans l’espoir de trouver, si ce n’est un emploi fixe au moins quelques heures de travail, ce sont des ouvriers qui travaillaient dans l’établissement jusqu’à ce matin et qui viennent d’être expulsés, qui manifestent leur mécontentement.

Nous ne nous mêlons pas  au groupe de personnes très contrariées qui grondent, mais nous restons tout près, tendant l’oreille à chacun des propos qui sont échangés, et observant avec un grand intérêt le déroulement des évènements..

D’abord, nous pensons que ce ne sont que des mouvements de foule, accompagnés de quelques cris, mais rapidement, la situation dégénère. Un homme monte sur une caisse retournée et harangue ceux qui l’entourent, évoquant les abus du patronat qui n’hésite pas à faire travailler les mêmes personnes pendant plus d’heures qu’il est humainement possible, pour pouvoir en débaucher d’autres. Il évoque les cadences de plus en plus rapides qu’on impose aux ouvriers restants, les pressions qu’on leur fait subir, les menaces, le chantage à l’emploi, les réflexions mesquines et désagréables, sans compter ce que doivent parfois subir les plus jeunes des ouvrières.

Il n’en faut pas davantage pour que l’agitation augmente considérablement parmi la foule, les commentaires devenant de plus en plus acerbes et amers, tandis que des cris commencent à fuser. Prudemment, je recule d’un pas, entraînant Enéxa avec moi en la tirant légèrement par le bras. Un peu étonnée, elle me jette un regard interrogateur et un peu contrarié, mais acquiesce de bonne grâce quand je lui rappelle que nous sommes ici pour observer et non pas pour nous faire entraîner dans un combat qui n’est pas le sien, et pas vraiment le mien non plus, puisque je ne suis pas partie prenante dans cette histoire.

Devant nous, la petite foule s’agite de plus en plus, l’homme monté sur la caisse l’encourageant du geste alors qu’il poursuit sa diatribe contre le patronat qui, d’après lui, revient progressivement à l’esclavagisme. Cette dernière phrase provoque une forte réaction de tous ceux qui sont amassés là, et il faut peu de temps pour que des cailloux, et tous les détritus qui peuvent traîner au sol, soient jetés contre la façade de la fabrique. Les cris sont plus forts, les invectives plus violentes, et bien sûr tout ce vacarme ne tarde pas à attirer la direction de l’usine sur le pas de la porte.

Ils ne sont que deux, deux homme d’une quarantaine d’années, dont tout dans leur allure, de leurs vêtements bien coupés et visiblement coûteux à leur posture autoritaire et sûrs d’eux-mêmes, indique qu’ils ne vivent pas ici, mais à l’intérieur des murs de la Résidence.

Ils promènent tous deux un regard plein de mépris sur le petit groupe d’ouvriers, puis celui qui paraît le plus âgé lève les deux mains devant lui, réclamant le silence afin de prendre la parole. Je profite du court laps de temps nécessaire pour que chacun se taise, pour jeter un coup d’œil sur ma voisine, surprise de la voir fixer la scène avec plus d’intensité qu’elle n’en a montré jusque là, alors que son teint, plutôt bronzé, est devenu d’une blancheur de craie.

Je ne dis rien, ne pose aucune question, mais la regarde, cherchant à deviner ce qui peut avoir provoqué cette réaction, et je n’ai pas besoin de beaucoup de temps pour comprendre qu’elle connaît probablement les deux hommes. D’ailleurs, pendant que l’un d’eux prend la parole, commençant à pérorer, débitant d’un ton monocorde et sans conviction le même genre de discours que l’homme mort près de la voiture dans laquelle se trouvait Enéxa hier, elle se tourne vers moi, me souriant plus doucement qu’elle ne l’a jamais fait, avant de se pencher pour murmurer à mon oreille.

-« Celui qui parle, c’est mon oncle. »

Je suis si surprise de cette confidence que je recule légèrement pour mieux regarder son visage, me demandant pendant une seconde si elle plaisante, mais elle est tout à fait sérieuse, confirmant ce qu’elle vient de dire d’un hochement de tête, avant de chuchoter à nouveau, veillant à ce que personne d’autre que moi ne l’entende.

-« Je vais les rejoindre, et repartir à la Résidence avec eux. Une fois là-bas, je pourrais certainement leur expliquer à quel point leur attitude est exagérée et abusive. »

Un instant, je reste interdite, tant cette déclaration me surprend. Pas tellement le fait qu’elle veuille retourner derrière les murs, c’est chez elle après tout, mais plutôt qu’elle veuille parler de la situation là-bas, essayer de faire bouger les choses. Je ne m’attendais pas à ça, et de nouveau, je la regarde, cherchant dans sa physionomie quelque chose qui m’indique qu’elle parle à la légère, sans réelle intention de mettre ses paroles à exécution, mais je ne vois rien d’autre qu’une expression résolue et sincère.

Elle fait un pas en direction du seuil de l’usine, semblant vouloir rejoindre les deux hommes qui sont toujours en train de discourir, tandis que devant eux la petite foule est plus ou moins calmée et ne les écoute pas vraiment, puis change d’avis et reviens vers moi, posant une main sur mon épaule, avant de se pencher une nouvelle fois vers mon oreille.

-« Je te dois beaucoup. Parce que tu m’as ouvert les yeux, que tu m’as guidée dans ce monde que je ne connaissais pas et sur lequel je me faisais une quantité d’idées fausses, mais aussi parce que, à aucun moment, tu ne m’as donné l’impression de me juger, de penser que je n’étais qu’une privilégiée qui ne comprenait rien à rien et qui était incapable de changer d’avis et de voir ce qui était évident. »

Elle se redresse, le temps de me fixer dans les yeux, d’un regard si intense qu’il capture le mien sans effort, me donnant l’impression que tout a disparu autour de nous. Je n’entends plus les voix des deux hommes, ni les grondements de la foule, je ne vois plus tous ceux qui nous entourent, seulement ces deux pupilles bleues plongées dans les miennes. Et puis, elle se penche de nouveau vers moi, murmure « au revoir et merci, Gabrielle », et dépose sur ma joue un petit baiser qui me fait frissonner. Ensuite, elle se redresse et s’éloigne, se dirigeant sans se retourner vers celui qu’elle m’a désigné comme son oncle et qui fait toujours face à un groupe hostile mais moins bruyant maintenant. Je reste à la regarder, jusqu’à ce que son oncle finisse son discours, si long que l’attention des ouvriers disparaît au fur et à mesure et que le groupe se disloque progressivement, les uns et les autres partant à la recherche de nourriture ou d’une autre usine, je ne sais pas.

Ce n’est que quand il ne reste plus que deux ou trois personnes devant la fabrique, jetant toujours des regards furieux vers les deux hommes mais n’osant plus rien dire, que je vois Enéxa discuter, expliquant sans doute ses projets à son oncle, lequel ne paraît pas apprécier beaucoup ce qu’il entend. Mais il accepte apparemment sans difficulté de ramener sa nièce, posant une main sur son coude pour la guider vers l’arrière de la bâtisse, et c’est juste avant de tourner au coin du mur de tôle ondulée qu’elle fait ce que j’attends depuis qu’elle m’a dit au revoir : tourner la tête dans ma direction. Je lève une main pour lui faire un geste d’adieu timide auquel elle répond d’un sourire rapide mais certainement sincère. Et puis, je reste là, plantée devant la fabrique, effleurant du bout des doigts et dans un mouvement inconscient l’endroit où ses lèvres ont frôlés ma peau, sursautant presque en voyant la voiture surgir de l’arrière de l’usine, et restant à la regarder s’éloigner à toute allure.

Ce n’est que quand je ne distingue plus du tout le véhicule que je me décide à bouger, reprenant la tête basse la direction du centre de la cité de pierres, un peu surprise de me sentir aussi mélancolique alors que je n’ai rien vu aujourd’hui que des scènes ordinaires auxquelles je suis habituée depuis toujours.
Je ne rentre pas à la cabane, me dirigeant sans même y penser vers les murs d’enceinte, jetant en passant un regard curieux vers la carcasse cabossée de la voiture en panne, avant de me planter devant le grand portail de bois et de fer. A l’heure qu’il est, Enéxa est certainement rentrée maintenant, mais mes pensées me ramènent constamment vers elle, m’arrachant un profond soupir en songeant que, pour intéressante et intense qu’a été cette rencontre, elle n’aura sans doute aucun lendemain, et c’est le cœur bizarrement lourd que, comme souvent, je fais le tour des murs, guettant je ne sais quel signe de sa présence que, bien évidemment, je ne trouve pas, finissant pas me résigner, en fin de journée, à retourner à ma cabane et à ma vie de tous les jours.

 

A suivre….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Désir et volupté, de Maud

 

Désir et volupté.

Disclaimer : Les personnages de cette courte Fanfic ne m’appartiennent pas, elles sont la propriété de Renaissance Pictures et Universal.

Sexe : cette histoire contient une relation sexuelle explicite entre deux femmes consentantes, merci d’avoir l’âge requis pour la lecture de cette histoire.

 

L’envie m’est venue en visionnant l’épisode : « Le Cœur des Ténèbres ». On pourrait dire que c’est une sorte de scène alternative.
C’est une très courte histoire, je n’avais plus fais de FF de cette série depuis 10 ans ^^.

Bonne lecture.

********

 

Elle pouvait sentir les effluves d’excitations qui parcouraient l’assemblée à l’orgie naissante. Elle ne pouvait pas prétendre qu’elle était indifférente, c’était totalement faux. Elle luttait pourtant. Non ce n’était pas sa nature, non, mais….
Oui, elle savait que tout cela venait de l’ouverture du portail de l’enfer, que cela faisait remonter en eux toutes ces sensations extrêmes. Tout ce qu’elle tentait le plus souvent de faire taire. Et elle y parvenait généralement.
Mais là, c’était difficile. Terriblement. Elle pouvait entendre les faibles gémissements tout autour d’elle. La chaleur de la pièce était montée d’un cran. L’éclairage de feu généré par des torches, des feux, des bougies ne faisait qu’accroître les ombres, les sensations, la sensualité qui allait croissante.
Elle pouvait voir que sa compagne de route, prenait son rôle de séduction piège bien plus à cœur qu’elle ne le devrait. Elle l’observait attiser l’homme en question pour l’attirer dans ses filets mais qu’elle ne serait pas contre à un peu de plaisir en échange. Et comment lui en vouloir alors que son propre corps semblait bruler d’un feu qui allumait ses reins dans des profondeurs insoupçonnées.
Elle luttait pour ne pas perdre de vue l’objectif de leur combat en cours. Mais elle ne pouvait s’empêcher de souhaiter de plus en plus entrer dans la course à la volupté. Elle aussi. Alors, lorsque Virgile s’installa à son côté et que son regard captura le sien, elle se sentie défaillir. Un dernier regard vers sa compagne qui l’observait, notant une fébrile excitation supplémentaire la toucher, elle se lança à l’assaut du corps musclé près du sien. Ses mains voulaient de la peau, sa bouche voulait mordiller, lécher, caresser…
Elle ne se reconnaissait plus, plus du tout. Elle sentait ce côté sombre gagner du terrain et l’adrénaline qui en découlait était si intense. C’était assurément une expérience qu’elle ne voulait pas louper. Elle comprit vite pourtant que ses yeux ne pouvaient se fermer sans continuer d’observer sa compagne, et son cœur ne pouvait pleinement savourer ce plaisir car ce n’était pas ce corps là qu’elle voulait.
C’est alors qu’elle entendit un musique sensuelle s’élever dans les airs, et qu’elle découvrit Xéna débout, splendide, majestueuse, à tout juste quelques pas d’elle dans une posture d’invitation. C’était tout ce qu’elle demandait. Des langues de feux semblaient naître et mourir au creux de ses reins.  Son corps aimanté répondit à l’appel. Son regard vert et déjà brumeux s’accrocha avec volupté dans celui azur qui se dressait au dessus d’elle. Elle tendit la main et caressa du bout des doigts le bras de sa compagne jusqu’à ce que leurs corps se rejoignent. Xéna captura de ses longs doigts la mâchoire de Gabrielle, amenant ses lèvres à quelques centimètres des siennes. Gabrielle n’avait jamais ressenti une telle attraction. Elle du lutter pour ne pas les capturer.
Que se passait-il ? D’où venait tout cet intense désir pour sa compagne qu’elle ne parvenait plus à dissimuler ?
Gabrielle n’avait guère le temps de s’interroger. La proximité si intime et sensuelle entre leurs corps, le naturel de leurs gestes, et le rythme enivrant de la dance lui insufflait l’urgence de profiter de l’instant, sans penser à rien d’autre. D’une main, elle caressa la gorge offerte, avant de laisser ses mains caresser ce long corps comme jamais auparavant. Xéna la fit tourner sur elle, sans jamais la quitter des yeux. Un regard intense, presque sauvage qui lui était totalement destiné. Lorsqu’elles se retrouvèrent face à face, Xéna pu observer que Lucifer avait rejoint Virgile et qu’ils ne semblaient plus du tout préoccupé par elles deux. Gabrielle ramena le visage de la grande femme vers le sien, son corps devenait pressant maintenant, et lorsqu’elle comprit que les yeux bleus se posèrent non plus dans les siens, mais sur ses lèvres…. Un long frisson parcouru son corps. Tremblante, mais plus confiante que jamais, la jeune barde posa sa paume au-dessus du sein de son amie et la fit lentement glisser jusqu’à la nuque de celle-ci. La respiration de Gabrielle devint saccadée et difficile quand sous la pression de sa main, elle vit le visage de Xéna s’approcher. Elles fermèrent les yeux à l’instant où leurs lèvres se frôlèrent d’abord, puis se goutèrent. La fougue de Gabrielle les surprit toutes les deux, avec un léger sourire, Xéna se recula au moment même où la jeune femme voulut prolonger et intensifier leur baiser. Leurs yeux se croisèrent rapidement, appelant tout le désir qu’elles semblaient partager l’une pour l’autre. Au grand désarroi de la Barde, Xéna s’écarta avant de tendre une main vers Gabrielle, l’invitant : « Viens ».
L’orgie autour d’elles battait son plein. Mais ni l’une ni l’autre ne sembla le remarquer, plus rien n’avait d’importance que l’autre à cet instant. Un peu à l’écart, Xéna attira  à nouveau Gabrielle contre elle, prit ses lèvres avec passion. La jeune femme vint emmêler ses doigts dans les cheveux noirs, cherchant à assouvir le désir qui ne cessait de s’accroître au creux de son ventre. C’était si bon de sentir ces lèvres sur les siennes, cette langue chaude et humide chercher la sienne et la trouver. Elle avait si chaud. Bientôt, ses mains ouvrirent  la tenue de cuire qui lui faisait face, elle voulait de la peau, elle voulait la toucher, la sentir, elle voulait tellement. La grande femme saisit ses poignets avec force, arrêtant ses tentatives de la déshabiller. Xéna recula d’un pas, consciente de la frustration qu’elle provoquait chez sa partenaire. Un « non » naquit et mourut sur les lèvres de Gabrielle, puis elle comprit et se mit à suivre des yeux les longues mains bronzés qui firent glisser la robe noire sur le sol, dévoilant son corps en sous-vêtements plutôt léger. Elle l’avait vu nue si souvent, elle l’avait désiré déjà, mais rien de comparable à ces émotions décuplées, brûlantes qui l’enivraient en cet instant. Xéna retira la totalité du tissu qui l’habillait encore, avant de faire un pas en avant et de saisir à nouveau les mains de Gabrielle. Sans un mot, au rythme de leurs poitrines qui cherchaient de l’air avidement, la grande femme glissa un doigt dans sa bouche, imprimant un léger va et vient qui rendit folle la jeune barde. Bientôt, Gabrielle retira sa main voulant à nouveau sa bouche sur la sienne, donnant libre court à sa passion. Elle ne senti quasiment pas les mains qui la déshabillèrent, et qui l’attirèrent nue sur un monticule de coussins qui accueillirent leurs corps humides. Elle senti la bouche de son amante venir lécher et mordiller son cou, savourant dans le même temps le demi poids de ce corps sur le sien. A nouveau, elle emmêla ses doigts dans les cheveux noirs maintenant collants. Puis elle laissa ses mains caresser sa nuque, descendre sur son dos, agripper ses épaules. Un long gémissement s’échappa de ses lèvres à l’instant où elle sentit une langue s’emparer de son sein. C’était d’une intensité insoupçonnable, elle pensa même qu’elle ne pourrait pas en supporter davantage, pourtant une main captura son autre sein. Elle cria le nom de son amante, un cri étouffé qui se noya dans de profonds gémissements. Bientôt, elle attira le visage de Xéna au-dessus du sien : plongeant son regard brumeux dans le sien. A la façon dont elles se dévorèrent ainsi, Gabrielle comprit que Xéna se trouvait dans un état semblable au sien. Elle glissa une main entre leurs corps et prit un sein dans sa paume, elle caressa le téton durcit sans quitter l’autre femme des yeux. Un long souffle chaud lui arriva en pleine figure alors que Xéna se mordit la lèvre inférieure. Puis elle reçut un « ouii » dans un grognement intense. Elle prit alors l’autre sein dans son autre main et les caressa, les pinça ensembles, observant à loisirs le visage au-dessus d’elle qui perdait le contrôle. Bientôt, Gabrielle sentit le bassin de Xéna bouger contre elle. un ballet de leurs corps, Gabrielle ouvrit ses jambes et accueillit ainsi le bassin mouvant au creux de son ventre. Elle rompit alors leur contact visuel, fermant les yeux à cette nouvelle sensation. Elle sentit le poids du corps de Xéna s’alourdir sur le sien, elle fit alors glisser ses mains sur ses hanches, puis sur  ses reins, accompagnant les mouvements de va et vient qui lui procuraient de nouvelles sensations exquises. La bouche de Xéna reprit sa course sur son visage, son cou. Gabrielle la stoppa tout à coup. «  Je te veux » murmura-t-elle à sa ténébreuse amante, puis capturant à nouveau son regard : « en moi… maintenant ». Elle vit une ombre de passion passer sur les pupilles dilatées. Calmant le rythme de leurs corps, Xéna se pencha à nouveau et l’embrassa tendrement, sa main droite quittant le menton de Gabrielle pour descendre vers sa poitrine et passer sa paume sur le sein en demande. La jeune femme sentit son corps se cambrer sous la caresse. Puis la main descendit encore, vint caresser l’intérieur de sa cuisse, et s’approcha enfin de son sexe. La longue main vint d’abord la frôler, la rendant folle de frustration. Puis la caresse se fit plus précise, la faisant gémir et perdre le contrôle. Puis elle s’arrêta. La jeune barde parvint à ouvrir les yeux et put lire la question silencieuse sur le visage de son amante. « Oui, vient » fut sa seule réponse car la seconde suivante, elle sentit deux longs doigts glisser en elle très doucement mais en profondeur. Une vague d’une chaleur intense passa dans tout son corps tandis qu’elle pouvait sentir les doigts faire le chemin inverse, tout aussi doucement… sortir… et revenir. Et lentement, Xéna imposa un rythme, allant et venant. Gabrielle ne pouvait plus rien faire d’autre que qu’agripper son amante, se cambrer contre elle et gémir. C’était bien plus que tout ce qu’elle avait pu imaginer. Les yeux clos, elle ne pouvait voir le regard bleu qui brulait de désir à chacun de ses sons, à chacun de ses mouvements. Mais elle put entendre sa voix rauque lui dire : « j'ai tellement rêvé de cet instant ». Dans un effort surhumain, elle rouvrit les yeux, et vit un sourire mêlé d’amour et de désir sur le visage au-dessus d’elle. Gabrielle l’embrassa fougueusement, avant de la renverser sur le dos. Elle aussi voulait jouir du spectacle. Xéna se laissa faire sans aucune résistance. Gabrielle, à califourchon sur le long corps prit les poignets de l’autre femme et les mena au-dessus de sa tête brune. S’allongeant à demi sur elle, seins contre seins, elle l’embrassa à nouveau. D’une main, elle garda les deux poignets sous contrôle et de l’autre caressa le visage carré, les hautes pommettes, l’arrête de son nez. Son index entra sans ménagement dans le fourreau de cette bouche à demi ouverte.  Xéna réagit au quart de tour, suçant le doigt avec ferveur. « Moi aussi j’ai rêvé de ça » souffla-t-elle à son amante. « De ton corps, de ses merveilles ». Elle retira sa main et la posa sur un sein, et le caressa bien moins tendrement que tout à l’heure. Les hanches de Xéna se soulevèrent contre elle. Elle continua ainsi un long moment tout en lui parlant : «  Je t’ai voulu si souvent, contre moi, sur moi, en moi… mais je luttais contre tout ce désir, mais je regrette… » elle se pencha et l’embrassa intensément,  « si j’avais su que tu me voulais aussi… ». Gabrielle bougea et passa une jambe entre les puissantes cuisses de la guerrière, elle s’allongea à demi sur elle et plaça sa main derrière son genoux, pliant sa jambe et l’ouvrant d’avantage. Xéna dégagea ses bras, toujours au-dessus d’elle, elle attrapa la main de Gabrielle qui caressait l’intérieur de cuisse, embrassa sa paume, mordilla ses doigts ravivant le feu dans les reins de la barde qui gémit à son tour. Puis Xéna, de son autre main saisit la nuque de Gabrielle, la forçant à la regarder : «  j’ai mal tellement j’ai envie de toi » et alors qu’elle l’embrassa fougueusement, elle conduisit le poignet de Gabrielle entre ses cuisses : « Prend moi ». Bientôt, Gabrielle fit pénétrer ses doigts dans l’humidité brûlante de son amante, sentant son ventre réagir férocement à ce plaisir intense. Un long râle vida d’air les poumons dans la grande femme tandis que la barde accompagnait chaque poussée de ses doigts d’un langoureux mouvement de son bassin. L’étreinte de leurs corps perdit tout contrôle. Bientôt, Xéna se fraya un chemin entre leurs corps mouillés et pénétra son amante sans plus de cérémonie, elle refusait de fermer les yeux, et regardait avidement toutes les émotions qu’elle pouvait lire sur ce visage qu’elle aimant tant. Gabrielle sentit le plaisir se mouvoir en quelque chose de bien plus grand : « Je sens que… je sens… », elle enfouit son visage dans le cou bronzé, mordant la peau. Elle entendit une voix grave, rauque de plaisir lui parler : « laisse le venir, laisse le monter… » dans les secondes qui suivirent, son corps se souleva et s’arqua sous la puissance de l’orgasme qui la transporta. Cette vision emporta alors ce qu’il restait de la grande femme en dessous qui cria le nom de son amante se cambrant à son tour. Gabrielle trouva la force d’accompagner les dernières volutes de cet intense plaisir en pénétrant encore plus profondément Xéna… Puis elles moururent dans les bras l’une de l’autre, exténuées, dans l’incapacité de parler ou de bouger pendant de longues minutes. C’est Xéna qui bougea la première, refermant ses bras plus fermement sur le corps collé au sien. Elle eut grande peine à ouvrir les yeux, les torches envoyaient toujours leurs lumières dorées tout autour d’elles, l’air était chaud et humide. Mais le silence la surprit. La salle était vide, il n’y avait plus qu’elles deux. D’aise elle referma les yeux. A son tour, Gabrielle bougea « hum, c’était si… » .
« Le côté sombre, c’est enivrant hein ? » glissa Xéna.
« Oh… oui… » Gabrielle eut un sourire gourmand et appréciateur. Elle réaffirma sa position dans les bras de sa compagne et elles se laissèrent aller au sommeil et à la paresse.

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En résistance, de Gaxé, dernière partie

                                                  

 

 

                                                      EN RESISTANCE

 

 

 

Troisième partie :

 

 

 

Je reste si figée que Jacques est obligé de me donner une petite bourrade sur l’épaule pour me ramener à la réalité. Je hoche la tête dans sa direction et relève mon arme, ma main bien ferme sur la crosse, mais mon esprit ne quittant pas Jeanne alors que mon cœur bat la chamade, persuadée que je suis qu’il est arrivé malheur à ma grande amie brune. Le suspense ne dure pas bien longtemps toutefois, puisqu’à peine une ou deux minutes plus tard, je la vois franchir le mur, sautant du sommet malgré la hauteur et atterrissant en un roulé boulé spectaculaire. Je suis tellement soulagée de la voir que si je ne me précipite pas dans ses bras, c’est uniquement parce que c’est le moment que choisissent nos ennemis pour débouler dans la rue, juchés sur des motos aux moteurs vrombissant. Pourtant, je remarque tout de suite qu’elle est passée seule, et que dans son visage, plus blanc que celui d’un cadavre, ses yeux brillent d’une manière inhabituelle, soit parce qu’ils sont remplis de larmes, soit plus vraisemblablement qu’ils sont pleins de haine et de colère. Malheureusement, je n’ai pas le temps de me poser la question, ni d’aller lui parler. Alain n’est toujours pas là, mais les soldats ennemis, eux, me rappellent leur existence en déclenchant sur nous un terrible feu nourri.

Immédiatement, je me retourne vers le portail, visant les pneus des deux roues dans l’espoir de les faire chuter, tandis que mes camarades, eux, ne s’embarrassent pas de ce genre de précautions et tirent directement sur les soldats. Rapidement, certains d’entre eux s’écroulent, blessés ou tués, je ne peux le dire, mais hors d’état de nuire en tous cas. Par contre, ceux qui restent ne nous font aucun cadeau. Raymond et Peter, les deux derniers à passer le mur, nous ont rejoints, mais il n’est pas question de partir à la recherche de Jean-Pierre et sa camionnette tant que nos ennemis ont la possibilité de nous suivre.

C’est une véritable bataille rangée qui s’engage maintenant. Les détonations claquent et les balles fusent de toutes part alors que nous nous abritons du mieux que nous pouvons derrière tout ce qui passe à notre portée. Raymond, Peter et Jeanne, plus ou moins bien dissimulés par des poubelles ripostent avec acharnement, faisant de grands dégâts dans les rangs adverses, tandis que Jacques, bien que n’hésitant pas à tirer lui aussi, jette régulièrement des regards inquiets en direction de John. Quant à André et moi, abrités derrière un véhicule en stationnement pour notre part, nous ne sommes pas en reste non plus et la rue résonne d’un vacarme assourdissant qui me rappelle, par certains côtés, les attaques des avions sur la colonne de réfugiés. Mais je ne me laisse pas distraire, chassant ces souvenirs de la même manière que j’ai repoussé mes inquiétudes au sujet de Jeanne et l’affreuse sensation de perte en ce qui concerne Alain dont je devine aisément le sort dans la mesure où il est le seul à ne pas avoir passé le mur.

Je ne sais pas combien de temps tout cela dure, mais juste au moment où j’en viens à penser que ça ne finira que lorsque nous n’aurons plus de munitions pour riposter, d’autres soldats ennemis surgissent, de la rue qui longe le mur Est de la prison. Ceux là sont à pied, mais leur armement est bien supérieur au notre, et il est évident que nous ne tiendrons pas longtemps face à leurs tirs additionnés à ceux auxquels nous faisons déjà face. D’ailleurs, je ne suis pas la seule à penser ainsi si j’en juge les grimaces qu’André, Jacques, Jeanne et même Peter adressent à notre chef. Mais celui-ci ne semble pas troublé outre mesure, se contentant de hocher la tête en direction de nos camarades avant d’extraire un talkie-walkie de sa poche pour le porter à sa bouche, cessant le feu pendant quelques instants pour cela.

Je comprends très vite qui il a appelé quand je vois enfin arriver la camionnette, écarquillant les yeux en remarquant une silhouette qui se penche par la vitre du passager, tirant sur nos assaillants avec un bazooka d’une manière qui correspond tout à fait à celle qu’utilise habituellement l’occupant, une intervention qui sème immédiatement la panique dans les rangs des soldats ennemis, et qui permet à Jean-Pierre de s’arrêter à seulement deux ou trois mètres de l’endroit où nous sommes recroquevillés.

Il ne nous faut que quelques secondes pour bondir, nous entassant les uns sur les autres, à l’arrière du véhicule qui démarre aussitôt sur les chapeaux de roues, pendant que Fernand, l’un de ceux qui criaient « au feu » avec Françoise tout à l’heure, utilise une nouvelle fois son bazooka. Les soldats essaient de nous poursuivre, mais l’arme fait de gros dégâts, et bientôt, il ne reste que quelques piétons qui crient, gesticulent et tirent de manière de moins en moins efficace au fur et à mesure que nous nous éloignons.

Plus que soulagée, je prends une seconde pour évacuer la pression et le stress, fermant les yeux en prenant une ou deux grandes inspirations, avant de poser le regard sur Jeanne.

Pâle, les mâchoires si serrées qu’elles en tremblent presque, le regard fixe, elle est assise sur le sol derrière le siège du conducteur, inconfortablement coincée entre le dossier et Françoise, et semble ne rien voir et ne rien entendre. La voir ainsi est un véritable crève-cœur, mais bien que je brûle de la rejoindre pour tenter de lui apporter un peu de réconfort,  je ne bouge pas de ma place. D’abord parce que moi aussi, je n’ai que très peu d’espace et que me déplacer m’obligerait à plus ou moins marcher sur mes camarades, mais aussi parce qu’instinctivement, et bien que nous n’en ayons jamais parlé, je sais qu’elle préfère éviter les démonstrations d’affection en public, et les fréquents coups d’œil désapprobateurs et pleins d’une espèce de curiosité un peu malsaine que nous lance Françoise lorsque nous sommes dans la chambre, m’incite à partager cet avis. D’ailleurs, le moment serait particulièrement mal choisi alors que nous avançons en cahotant sur des chemins couverts d’ornières, et que John, le seul à être allongé au milieu de nous tous, gémit à chaque secousse.

Je me contente donc de la regarder, espérant qu’elle sentira mes yeux sur elle et comprendra ce que je voudrais lui transmettre, mais si c’est le cas, elle ne le montre pas, restant aussi immobile qu’une statue.

Le trajet est long. Nous sommes si secoués et brinqueballés de droite à gauche que je me demande si nous n’avons pas quittés même les chemins les plus étroits de la région pour rouler directement à travers champs et bois, et c’est un véritable soulagement lorsque nous arrivons enfin à la ferme.

Cette fois, ce n’est pas dans la cour que Jean-Pierre stoppe la camionnette, mais à l’arrière de la maison et des remises. Nous descendons tous précipitamment, appréciant le fait de pouvoir étirer nos membres ankylosés, alors que John, lui, reste allongé sur le sol froid de la camionnette, seulement couvert du blouson de Jacques et d’un plaid usagé. C’est un Bernard encore boitillant mais paraissant beaucoup mieux que la dernière fois que je l’ai vu qui vient le premier à notre rencontre, accompagné de Madame Thérèse, toujours bien coiffée et tirée à quatre épingles bien qu’on soit au milieu de la nuit, et qui donne déjà des directives à Raymond et Jacques, lesquels sont occupés à aider John à sortir du véhicule. Mais alors que Raymond congédie tout le monde, leur recommandant de se reposer, il me retient d’un geste juste au moment où je m’apprête à rejoindre Jeanne, et me suggère de rester là. J’obéis, un peu étonnée et déçue de ne pouvoir accompagner ma grande amie brune, lui jetant un dernier regard alors qu’elle s’éloigne lentement, la tête basse.

A ma grande surprise, ils n’emmènent pas le blessé dans la chambre où la vieille dame a soigné Bernard, mais pénètre plutôt dans la grande remise, celle qui, habituellement, est destinée à l’enseignement. Au fond, sur le grand mur de pierres nu, notre chef compte soigneusement avant de desceller une pierre, faisant apparaître une poignée de métal sur laquelle il tire doucement, faisant ainsi pivoter une partie du mur. Derrière, se trouve une petite pièce, large d’à peine trois mètres mais aussi longue que la remise elle-même, meublée sommairement de quatre lits de camp d’une table et de quelque chaises. Dans un coin, une quantité de matériel est déposé. Je distingue un poste émetteur déposé sur une petite table, mais aussi un grand râtelier fixé au mur et rempli d’armes à feu de toutes sortes au pied duquel se trouve un coffre fermé. Sans voir ce qui est rangé à l’intérieur, je devine que c’est sans doute là que sont stockées munitions et grenades.

C’est dans cette pièce toute en longueur que Bernard installe John, l’allongeant sur l’un des lits et indiquant à Peter qu’il doit s’installer ici lui aussi, l’anglais acquiesçant volontiers et s’asseyant sur un lit en poussant un profond soupir alors que Madame Thérèse se penche déjà vers son compatriote, repoussant le blouson pour examiner ses blessures. Pendant ce temps, j’observe le mur, côté remise, et bien que je ne sois pas experte en maçonnerie, je distingue quelques traces qui m’indiquent que ce mur pivotant a certainement été construit récemment, sans doute pour les besoins du réseau.

Je n’en vois pas davantage, Raymond refermant la porte dissimulée dans le mur avant de venir se planter devant moi, les mains dans les poches de son pantalon, la mine grave et l’expression sérieuse, restant un instant immobile à m’observer en silence comme si je représentais un grand problème qu’il est nécessaire de résoudre rapidement. Enfin, il désigne une chaise et m’invite à m’asseoir avant de prendre lui aussi un siège et de s’installer juste face à moi.

-«  Tu ne t’es pas comportée comme il l’aurait fallu durant l’opération. »

Il n’en dit pas plus pour l’instant, mais je sais très bien de quoi il parle. Je n’ai pas été capable de tuer de sang froid, et à l’arme blanche, des prisonniers désarmés et sans défense. Je ne baisse pas la tête et ne détourne pas les yeux pour autant, attendant qu’il poursuive, ce qu’il fait au bout de quelques secondes, caressant machinalement son collier de barbe.

-« Je peux comprendre des sentiments comme la pitié, ou la compassion, mais il y a des moments où il faut savoir passer outre, se faire violence. Nous sommes en guerre, Gabrielle, crois-tu qu’à ta place nos ennemis auraient agi comme tu l’as fait ? »

Je secoue la tête, cherchant les mots pour lui expliquer à quel point je trouve barbare cette manière de faire qui ressemble un peu trop aux méthodes des occupants, mais il ne m’en laisse pas le temps, m’ordonnant de me taire d’un geste avant de reprendre.

-« Je ne peux pas me permettre de garder dans mon réseau quelqu’un qui, parce qu’elle a des scrupules, prends le risque de faire capoter un opération aussi importante que celle de ce soir. En conséquence, et jusqu’à ce que j’ai décidé de ton sort, tu ne participeras plus à aucune mission. »

Bouche bée, trop stupéfaite pour répliquer, je le regarde se lever et s’éloigner à grands pas sans plus me jeter un seul regard.  La porte dissimulée dans le mur est refermée, et je suis seule dans la remise chichement éclairée par un petite lampe à pétrole comme en possédait encore mes grands parents. Un instant, je reste prostrée sur ma chaise, la tête dans les mains, l’esprit déjà  préoccupé par ce que vient de me dire Raymond, et surtout par les conséquences que cela pourrait avoir, non seulement sur mon engagement en résistance qui, bien que récent n’en a pas moins une grande importance à mes yeux, mais aussi et surtout sur mes relations avec Jeanne.

Elle ne m’a rien dit et a même passé un bras consolateur sur mon épaule après être sortie du bureau où les ennemis ont été tués, mais peut-être, tout comme notre chef, considère-t-elle mon incapacité à exécuter les soldats comme une faiblesse. Cette pensée me peine, mais je la repousse du mieux que je peux alors que je me lève à mon tour, me dirigeant vers la chambre en me demandant dans quel état d’esprit se trouvera mon amie. Je ne lui ai pas demandé ce qui était arrivé à son frère, mais je suis certaine qu’elle ne serait certainement pas revenue sans lui s’il n’avait été que blessé. D’ailleurs la simple vue de son visage pendant que nous tirions sur les soldats, au pied du mur de la prison, puis lorsque nous étions dans la camionnette, a largement suffit à me donner la certitude de la mort d’Alain. Je m’arrête de marcher alors que je suis au pied des escaliers qui mènent à la chambrée, revoyant derrière mes paupières le visage couvert d’acné de l’adolescent, avec sa mine toujours un peu boudeuse et sa manie de se gratter la tête dès qu’il était inquiet ou nerveux. Il n’était pas bavard, ni particulièrement démonstratif, mais je sais qu’il m’aimait bien, et j’avais de l’affection pour lui. Je suis obligée de m’arrêter au milieu de l’escalier, une main sur la rampe, l’émotion et le chagrin enflant en moi au fur et à mesure que je réalise enfin qu’il n’est plus là, que sa vie est bel et bien terminée alors qu’il n’avait même pas seize ans. Mais je me reprends rapidement, soucieuse de voir dans quel état d’esprit se trouve Jeanne, et espérant pouvoir lui apporter un peu de réconfort.

La chambre est entièrement plongée dans le noir lorsque j’y arrive. Assise sur sont lit, Françoise m’accueille avec un geste d’impuissance alors qu’elle se penche légèrement vers moi pour murmurer qu’elle a essayé de parler à Jeanne mais n’a reçu en réponse qu’un silence obstiné et un immobilisme total. Je lui tapote gentiment l’épaule, la remerciant d’un sourire, puis me dirige lentement vers nos deux lits côte à côte.

Jeanne est allongée sur le sien, les yeux fixés sur le plafond et ne bouge pas d’un cil alors que j’approche, ne semblant pas remarquer mon arrivée, même lorsque je m’allonge près d’elle. Cette indifférence me déconcerte, et je reste quelques secondes sans bouger, le regard posé sur le profil de mon amie, jusqu’à ce que je n’y tienne plus et me colle contre elle, entourant son corps de mes bras. Cette fois, elle réagit immédiatement et se tourne vers moi, m’enlaçant à son tour dans une étreinte si forte qu’elle m’en coupe le souffle. Elle ne dit pas un mot et ne pleure pas, se contentant de me serrer dans ses bras comme si sa vie en dépendait. J’attends un instant et ouvre la bouche dans l’intention de lui parler, lui dire combien je suis désolée en espérant trouver quelques mots de consolation, mais elle pose immédiatement un doigt sur mes lèvres, me faisant comprendre qu’elle n’a aucune envie de m’entendre. Je respecte son souhait, au moins pour cette nuit, et pose ma tête sur son épaule pendant que ma main se promène lentement sur son corps, dans un geste un peu monotone que j’espère apaisant, jusqu’à ce que, finalement, ce soit moi qui m’endorme.

 

Jeanne est déjà debout lorsque j’ouvre les yeux le lendemain. Débarbouillée et habillée, elle me sourit doucement alors que je me lève, venant m’enlacer d’une manière inhabituelle pour elle qui évite, en principe, les trop grandes démonstrations d’affection en présence de Françoise, ou de qui que ce soit d’autre d’ailleurs. Mais aujourd’hui est différent et je sens que, même si elle refusera certainement toujours de le reconnaître, elle agit ainsi par envie d’un réconfort qu’elle ne demandera sans doute jamais. L’image d’Alain flotte entre nous, mais  comme la veille, elle n’en parle pas, me relâchant au bout de trois ou quatre secondes pour m’entraîner vers les escaliers, se dirigeant vers la salle à manger du même pas égal qu’elle a chaque jour.

Tout le monde est déjà là à notre arrivée, les bancs et les chaises sont occupés, les places habituellement réservées à Claudine et Alain comme les autres. Volontairement, Jeanne s’installe loin de l’endroit où nous mangeons en temps normal, ignorant délibérément ceux qui s’étaient liés d’amitié avec son frère, et prenant son repas du bout des lèvres, mais en s’efforçant visiblement de ne rien montrer de ce qu’elle ressent.

Nous ne passons que très peu de temps ensemble pendant le reste de la journée, mais un seul coup d’œil à son visage lorsqu’elle me rejoint, le soir venu, me suffit pour savoir que la journée a été épouvantablement dure pour elle. Ses yeux, cernés, sont enfoncés dans leurs orbites, et son regard bleu, habituellement si lumineux, est comme éteint. Pourtant, un petit sourire un peu triste étire ses lèvres à mon approche, et elle tend une main dans ma direction comme le ferait un naufragé vers une bouée de sauvetage, s’agrippant si fort à mon épaule que je suis persuadée que j’aurai dès ce soir la marque de ses doigts sur ma peau.

Elle assiste aux cours en compagnie de Raymond et Bernard qui commence à revenir parmi nous  même s’il ne participe à aucun travaux pour l’instant,  discute et consulte une carte de la région avec eux, se comporte exactement comme à l’accoutumée, mais, alors que je l’observe à la dérobée, négligeant pour cela une bonne partie de ce que Jacques nous enseigne concernant les transmissions, je me rends parfaitement compte que si mon amie est physiquement présente, son esprit, lui, est ailleurs. Mais c’est au moment où nous nous couchons que je me rends compte de l’immensité de son chagrin, quand, après m’avoir enlacée, elle commence à me raconter, tout bas et en retenant manifestement ses larmes, comment les choses se sont déroulées.

C’est alors que chacun d’eux grimpait à la corde, sous la couverture plus ou moins efficace de Raymond et Peter, qu’elle a vu son frère chuter lourdement et sans un cri, sur le sol de la cour de la prison. Sans se préoccuper de ce que lui hurlaient nos camarades, ni se soucier des tirs ennemis, elle est immédiatement redescendue, se précipitant aux côtés de son jeune frère pour constater qu’une balle lui avait traversé le cou, pénétrant par la nuque pour ressortir par la gorge, le tuant sans doute sur le coup. D’abord, elle est restée là, secouant le corps inerte de l’adolescent comme si elle pensait que ça suffirait pour le ramener à la vie et sans tenir compte des soldats qui lui tirait dessus, puis elle a senti, non pas la colère, mais la rage, enfler en elle et s’est levée, vidant tout le chargeur de son arme en direction des rangs ennemis alors même qu’elle ne les voyait pas distinctement. Ce n’est que lorsque Raymond est venu la pousser vers les cordes qui pendaient toujours au mur, se mettant lui-même en grand danger, et en remarquant qu’elle n’avait plus de munitions qu’elle a consenti à recommencer son ascension par dessus le mur d’enceinte de la prison.

Je connais la suite et elle n’en raconte pas plus, me serrant encore plus fort contre elle en retenant toujours ses larmes alors que les miennes coulent sur mes joues, provoquées par ce qu’elle vient de raconter et le sentiment de perte irréparable que j’éprouve en ce qui concerne Alain, mais aussi par l’émotion que je ressens devant le chagrin de Jeanne. Même Françoise, qui n’a pourtant pas entendu grand chose de son lit, à l’autre bout de la pièce, semble touchée par nos murmures puisque, après un court moment pendant lequel je l’entends renifler, elle décide de quitter la chambre, sortant silencieusement en fermant doucement la porte derrière elle.

Nous restons seules, enlacées et silencieuses pendant de longues minutes, et puis, nous commençons à nous embrasser. Des baisers doux et presque chastes qui deviennent très vite beaucoup plus passionnés et profonds, comme si nous cherchions toutes deux une consolation dans ces échanges fiévreux.

L’attitude de Jeanne change dès le lendemain. Certes, son chagrin est toujours là, bien présent et évident, au moins à mes yeux qui ont appris à discerner chaque petit détail qui m’indique son état d’esprit, mais il m’apparaît aussi manifestement que quelques chose en elle s’est durcit.  Il ne s’agit pas de son comportement avec moi. Au contraire, elle reste tendre, ses yeux s’adoucissant dès qu’ils se posent sur moi, alors qu’ils prennent un reflet métallique sitôt qu’il est question de notre combat, ou de nos ennemis. De même, après que je lui ai relaté le petit discours de Raymond l’autre soir, elle n’a pas parue si ennuyée que cela, semblant plutôt satisfaite que je ne participe plus à aucune mission, et si je devine que ce n’est que parce qu’elle se sent rassurée que je ne prenne plus de risque, je ne peux m’empêcher de ressentir un petit sentiment de frustration et de déception, comme si elle m’indiquait ainsi qu’elle partage l’opinion de notre chef, ce qu’elle ne m’a bien évidemment pas dit.

Ce jour là, nous avons une nouvelle fois une visite de l’ennemi, dirigé par le même officier, toujours aussi arrogant. Mais une fois encore, leurs fouilles, pourtant plus poussées que la dernière fois ne donnent rien, et ils repartent en faisant ronfler les moteurs de leurs motos comme s’ils cherchaient ainsi à exprimer leur mécontentement.

Soulagée qu’ils n’aient pas découvert la « planque », au fond de la remise, je retourne vers l’étable et ses vaches quand Jeanne vient me rejoindre, m’entraînant au fond du bâtiment, là où sont rangées fourches et pelles, pour m’enlacer, murmurant que, « pour une fois qu’on peut passer un peu de temps ensemble dans la journée », elle ne va pas laisser passer l’occasion.

Je ris, heureuse de profiter moi aussi de l’opportunité, et il faut peu de temps pour que nous fassions ce que nous réservons habituellement à nos nuits, à savoir nous embrasser jusqu’à nous couper le souffle. Les mains de Jeanne passent sous mon chemisier, glissant sur ma peau en des caresses légères qui me font frissonner et je pose mon front sur son épaule, laissant traîner mes mains dans son épaisse chevelure noire.

Nous aurions pu passer l’après-midi ainsi, si un bruit de pas accompagné de chuchotements incohérents ne nous avaient faites toutes deux sursauter et reculer immédiatement, regardant autour de nous d’un air coupable comme si nous avions quelque chose à nous reprocher. Il s’agit en fait d’André qui marmonne dans sa barbe, cessant d’avancer en nous apercevant et lançant un « Te voilà enfin ! » à Jeanne d’un ton très peu amène.

Apparemment, il la recherche depuis le départ de nos ennemis, et n’apprécie que très modérément qu’elle ne soit pas retournée à son poste aussitôt après l’interruption des soldats, bougonnant qu’il se demande ce qu’elle peut bien avoir trouvé de si important à faire dans l’étable à cette heure là. Je suis obligée de mettre une main devant ma bouche pour retenir un rire alors que pour la première fois depuis que je la connais, je vois Jeanne perdre un peu de son assurance, ses joues rosissant légèrement alors qu’elle cherche une réponse qu’elle ne trouve manifestement pas. Heureusement, André n’insiste pas, se contentant de demander à ma grande amie brune de revenir, et elle reprend rapidement son calme habituel et lui emboîte le pas, me faisant un petit clin d’œil en guise d’adieu tandis que je retourne à mes soins aux vaches, repoussant tant bien que mal la sensation de vide et de manque qui s’installe encore une fois au creux de mon ventre.


Plusieurs semaines s’écoulent relativement tranquillement après ces évènements. Alain est bien évidemment très présent dans nos mémoires, mais Jeanne refuse toujours de l’évoquer. D’un autre côté, elle devient de plus en plus impliquées dans nos activités, et n’hésite pas à se porter volontaire pour chaque opération, de la plus dangereuse à la plus banale et routinière. Cette attitude m’inquiète un peu, mais quand je lui fais part de mes réticences et du souci que je me fais pour sa sécurité, elle me répond d’un haussement d’épaules, m’expliquant doucement que nous ne serons hors de danger que lorsque la guerre sera terminée et l’occupant  hors de France. Je soupire, sachant qu’elle a raison, mais malgré tout, mes craintes ne me quittent pas et m’étreignent parfois le cœur si fort que ça me fait mal.

Malgré l’hiver qui diminue un peu la quantité de travail à abattre à l’extérieur, mes journées sont toujours aussi chargées. En effet, Raymond à fini par décider que, puisque j’étais, selon lui, un facteur de risque pour mes camarades en montrant parfois de la compassion là où je ne devais pas hésiter pour agir, je serai finalement affectée définitivement aux transmissions.

Je suis donc des cours plus approfondis que ceux auxquels j’assistais jusqu’à maintenant, des cours dispensés par Jacques, mais aussi par Peter et John. Ce dernier, bien que convalescent et visiblement très affecté moralement par ce qu’il a subi, vient en effet de temps en temps pour  me donner quelques conseils dans un français hésitant.

Souvent, le soir, les deux anglais profitent de l’obscurité pour sortir faire quelques pas à l’extérieur, plus pour prendre l’air et se dégourdir les jambes que pour vraiment faire de l’exercice, d’une part par crainte d’être repérés, et d’autre part à cause de l’air frais de ce début d’hiver qui ne les incite pas à traîner très longtemps dehors.

Il n’est d’ailleurs pas prévu qu’ils restent à la ferme, et ils doivent s’en aller dès que John aura retrouvé des moyens physiques suffisants pour pouvoir voyager, plus ou moins clandestinement, jusqu’à la zone libre, et rejoindre le réseau qu’ils devaient retrouver au début de leur mission. Là encore, Jeanne s’est portée volontaire pour les accompagner, avec André, jusqu’à la ligne de démarcation où un passeur les prendra en charge.

C’est moi qui suis chargée de mettre les détails au point avec celui qui les fera passer de l’autre côté de la ligne, non loin de Poitiers, utilisant pour cela le poste émetteur dissimulé dans la planque, au fond de la remise, et un code basé sur  « Le grand Meaulnes » d’Alain-Fournier . Jeanne n’a donc pas besoin de me donner beaucoup de détails sur sa mission pour que je me rende compte qu’une fois encore, elle prendra beaucoup de risques, notamment à l’aller, mais aussi pour le retour jusqu’ici, puisqu’ils voyageront tous avec de faux papiers.

 

Ils partent un matin de février, alors que les champs sont blancs de gelée et qu’un léger brouillard flotte dans l’air, donnant à leurs silhouettes qui se dirigent vers la voiture, une allure fantasmagorique et irréelle. C’est dans la chambre que je dis au revoir à Jeanne, l’embrassant avec la passion que nous nous montrons dorénavant systématiquement, tentant du mieux que je peux de ne rien montrer de mon inquiétude alors qu’elle me serre contre elle en murmurant que je vais terriblement lui manquer.

Je reste appuyée sur le rebord de la fenêtre ouverte sans me soucier du froid qui pénètre dans la pièce, la regardant monter dans le véhicule, conduit par Jean-Pierre, qui va les emmener jusqu’à la gare où ils prendront le train en direction de Poitiers. La mission ne doit en principe pas durer plus de deux jours, mais les risques sont nombreux, notamment parce que les deux britanniques ne parlent pas le français couramment, ont un accent anglais à couper au couteau, et sont très certainement recherchés, par les occupants comme par la gestapo, leurs portraits diffusés dans toute la France occupée.

Une fois la voiture disparue dans le brouillard, alors qu’elle n’a même pas encore franchi la limite de la ferme, je soupire, ferme la fenêtre, enfile mon manteau et me dirige lentement vers le poulailler, le cœur plein de tristesse, due au départ de mon amie, et l’esprit empli d’une espèce de crainte prémonitoire que je ne parviens pas à réprimer.

Je sais que Jeanne et ses compagnons sont bien arrivés à destination par le passeur qui me transmet un message le lendemain matin, après avoir emmené nos deux amis britanniques de l’autre côté de la ligne, et le soir même, je sens l’impatience grandir en moi alors que j’attends le retour de Jean-Pierre de la gare. Mais il est seul lorsqu’il revient.

Effrayée, mon imagination échafaudant déjà mille scénarios catastrophiques, je me précipite vers celui qui fait office de chauffeur, le laissant à peine descendre de voiture avant de l’interroger, espérant qu’il me donnera une explication logique, rationnelle et rassurante à l’absence de nos amis. Mais il ne peut que hausser les épaules en secouant négativement la tête dans un geste d’ignorance impuissante qui augmente encore mon inquiétude. J’insiste, questionnant encore, cherchant à savoir s’il n’aurait pas eu des nouvelles, même indirectes, si le train serait parti de Poitiers en avance, expliquant ainsi que Jeanne et André l’aient manqué, s’il est possible qu’ils aient subi un contretemps et qu’ils arrivent finalement, sains et saufs, demain. Mais Jean-Pierre, ne me donne aucune des réponses que j’attends, prenant une voix douce et un ton attristé pour me dire qu’il ne sait rien de plus que moi, et que s’il comprend que je sois soucieuse, je ne suis pas la seule dans ce cas, non seulement en ce qui concerne la sécurité de nos deux mais, mais aussi, et selon lui c’est encore plus important, pour la sûreté de tout le réseau.

Je me détourne, partant de mon pas le plus rapide vers le poulailler. Je n’ai plus rien à y faire à cette heure là, mais j’ai besoin de m’isoler un moment, besoin de prendre quelques minutes pour retrouver mon calme. C’est là que je laisse libre cours à mon anxiété, enfouissant ma tête dans mes mains alors que je me laisse aller contre le grillage, appuyant mon dos contre les mailles de métal en prenant quelques inspirations profondes dans l’espoir de me détendre un peu. Et puis, j’essaie de me raisonner, de me dire que, pour l’instant en tous cas, rien ne me permet de penser que la mission a échoué, qu’il s’agit sans doute juste d’un contretemps, et que si Jeanne et André avaient été capturés, nous aurions certainement déjà eu la visite des soldats ennemis ici.

Tout ces arguments que je me répète intérieurement ne parviennent pas à me rassurer, mais me permettent au moins de retrouver un peu de calme, et c’est d’un pas un peu plus assuré que je quitte l’abri relatif du poulailler pour me diriger vers la remise qui sert au cours que nous prenons le soir, et où je n’ai absolument rien à faire à cette heure là.

Je jette un regard rapide autour de moi, veillant à pénétrer dans la remise sans être vue de quiconque, puis me dirige rapidement vers le mur du fond sur lequel je compte les pierres jusqu’à découvrir celle que je peux desceller, tire la poignée et pénètre dans la petite pièce qui a servi d’abri aux deux parachutistes anglais pendant plusieurs semaines. Aussitôt entrée, je prends soin de refermer derrière moi, puis, lentement et en tentant de faire le moins de bruit possible, je me dirige vers l’émetteur.

Je n’ai pas l’habitude d’émettre de mon propre chef, sans que qui que ce soit ne m’ait donné un message à envoyer, et je sais qu’il est déconseillé de le faire dans la journée, mais je n’hésite pas un seul instant. Je m’installe rapidement et me lance immédiatement dans la rédaction d’un message pour la dernière personne à avoir vu Jeanne, le passeur de Poitiers. Mais il ne répond pas, sans doute occupé ailleurs. J’insiste un moment, puis laisse tomber, poussant un soupir découragé en laissant retomber mes mains sur mes genoux. Je reste plusieurs minutes ainsi, essayant de me reprendre avant de me décider enfin à me lever, et à ressortir de la petite pièce aussi discrètement que j’y suis entrée, puis me dirige lentement vers l’étable.

 

La journée me semble interminable. En début de soirée, pendant que nous sommes tous réunis dans la remise, Jean-Pierre retourne traîner du côté de la gare, pour le cas, assez improbable il faut le reconnaître, où nos deux amis auraient pris un train plus tard, mais cette fois encore, il revient seul.

Non seulement mon inquiétude augmente d’heure en heure, mais je me sens si minée par l’incertitude, par l’absence de nouvelles, que je suis prête à toutes les extrémités, et alors que la nuit venue, je me tourne et retourne dans mon lit, fatiguée de chercher un sommeil que je ne trouve pas, je décide de retourner essayer d’entrer en contact avec le passeur, sortant de la chambre sur la pointe des pieds pour ne pas éveiller Françoise.

La nuit est froide, et je resserre les pans de mon manteau devant moi tandis que j’avance doucement et silencieusement vers la remise, m’interrogeant sur la nécessité de prévenir Raymond de mon initiative. Mais j’y renonce rapidement, persuadée que notre chef, soucieux de discrétion, ne le permettra pas.

Je parviens à entrer en contact avec le passeur cette fois. Très étonné et pas forcément ravi de mon appel, il m’affirme toutefois que, comme il l’était prévu, il n’a revu ni Jeanne, ni André après avoir pris les deux parachutistes anglais en charge. Il n’a rien de plus à m’apprendre, et après lui avoir recommandé de faire particulièrement attention et lui avoir demandé avec insistance de contacter notre réseau s’il apprenait le moindre détail de quelque nature que ce soit concernant nos camarades, je coupe la communication.

Il me faut plusieurs secondes avant de quitter mon siège, puis la petite pièce, tâtonnant dans l’obscurité puisque, pour ne pas être remarquée, je n’ai emmené ni bougie, ni torche.  C’est peut-être pourquoi je suis si surprise quand, brusquement, le faisceau lumineux d’une lampe de poche  m’éblouit en se fixant sur mon visage.

D’abord trop aveuglée pour voir qui est en face de moi, je couvre mes yeux d’une main, cherchant dans les ténèbres qui se trouve là, face à moi, découvrant au fur et à mesure que ma vue s’adapte, le visage sévère de Raymond dont les yeux sont fixés sur moi alors que son arme est pointée dans ma direction. Cette posture menaçante est si inattendue que je reste interdite, mon regard passant du visage clairement désapprobateur de notre chef au canon de son pistolet braqué sur moi, d’autant plus sidérée qu’il ne dit pas un mot, se contentant de rester immobile en ayant l’air d’hésiter entre me tirer dessus ou me demander ce que je fais là, alors que pour ma part, je ne sais quoi dire, appréhendant de provoquer une réaction négative de sa part si j’ouvre la bouche.

Il finit par se décider au bout d’un temps qui me paraît incroyablement long, caressant doucement son collier de barbe avant d’articuler lentement, d’un ton de voix qui me fait frissonner tant il est froid et distant.

-« Que faisais-tu là-dedans ?  Qui as-tu appelé ? »

Je soupire, il n’y a là rien que je ne puisse expliquer.

-« J’ai contacté le passeur de Poitiers, j’espérais qu’il pourrait m’apprendre quelque chose au sujet de Jeanne. »

Il hausse un sourcil et secoue négativement la tête.

-« Personne ne peut envoyer un message sans mon accord, et tu le sais. Si tu te dispenses de ma permission, je ne peux qu’avoir des doutes au sujet de celui à qui tu l’as envoyé. »

Encore une fois, je suis stupéfaite, tellement que j’en bafouille, me retournant pour désigner le mur de pierres en répétant.

-« J’ai pris contact avec le passeur, j’espérais qu’il saurait quelque chose… »

Cette fois, alors que je reporte mon regard sur Raymond, il s’approche de moi, son arme toujours levée dans ma direction et son expression pour le moins soupçonneuse et inamicale.

-« Qui as-tu contacté ? »

De nouveau, je tente de lui expliquer à quel point je m’inquiète, notamment pour Jeanne, mais rien de ce que je dis ne semble parvenir à le convaincre. Les commissures de ses lèvres s’abaissent dans une moue qui me paraît plus méprisante qu’autre chose, et il me désigne la porte de la remise de la pointe de son arme.

-« Retourne à la ferme, et sans mouvement brusque ! »

Sa manière de me parler, la même que s’il s’adressait à un ennemi qu’il aurait fait prisonnier me choque profondément, et j’obéis en silence. Nous marchons doucement dans l’allée qui conduit à la maison, Raymond à trois pas derrière moi, puis gravissons lentement les escaliers, mais passons sans nous arrêter devant la chambre dans laquelle je passe mes nuits, et où Françoise dort certainement profondément, montant encore jusqu’à l’étage supérieur. Là, nous arrivons devant une porte que notre chef me demande d’ouvrir, son ton toujours aussi sec, et nous pénétrons dans une pièce très petite et chichement meublée d’une petite table, une chaise et un lit de camp dans un coin. La seule fenêtre, minuscule elle aussi, est un modèle à guillotine comme on en voit en Angleterre. Je m’avance d’un pas, regardant ce qui ressemble plus à une cellule qu’autre chose, alors que Raymond lui, recule, franchissant le seuil de la pièce à reculons en me lançant péremptoirement.

-« Tu resteras ici jusqu’à ce que nous ayons décidé de ton sort. »

Il ferme la porte aussitôt après cela, et j’entends distinctement la clef tourner dans la serrure.

Abattue, je m’assieds sur le lit de camp et mets ma tête dans mes mains, ma peur pour Jeanne s’additionnant  à l’inquiétude que je ressens maintenant en ce qui concerne mon propre sort.

Pas un instant je n’aurais pensé pouvoir perdre la confiance de notre chef, ou de qui que ce soit d’autre dans la ferme d’ailleurs. Depuis notre arrivée, je me suis parfaitement adaptée à tous ceux qui vivent là, et même si je n’ai pas lié d’amitié profonde avec qui que ce soit, j’ai des relations courtoises et même chaleureuses avec tout le monde et, jusqu’à présent, personne n’a jamais montré la moindre méfiance envers moi. Cette idée me réconforte et je me sens un peu rassurée à ce sujet, me persuadant que l’un ou l’autre de nos camarades va ramener notre chef à la raison, lui faisant remarquer que je n’ai rien d’une traîtresse, si besoin en rappelant le passeur pour qu’il confirme que je l’ai bien contacté.

Malheureusement, ce n’est pas mon seul souci, et je soupire et renifle, sentant les larmes monter alors que mes pensées vont vers Jeanne, me demandant si seulement elle est encore en vie, et si oui, dans quel état elle peut bien être. Ce n’est plus seulement de la crainte que j’éprouve à ce sujet, mais une véritable frayeur, l’ignorance de sa situation augmentant encore mon angoisse.

C’est Bernard qui vient me chercher le lendemain, m’éveillant en m’appelant d’une voix forte, alors qu’il est planté sur le seuil de la pièce. Je bâille et m’étire, me levant doucement, un peu soulagée de le reconnaître, persuadée que cet homme avec qui je m’entends plutôt bien et que je considère comme honnête et raisonnable, va pouvoir faire entendre raison à Raymond, à moins que ce ne soit déjà fait et qu’il ne soit là que pour m’annoncer que notre chef regrette déjà son attitude suspicieuse de la veille. Mais je suis très vite déçue. Non seulement Bernard ne me rend ni mon sourire ni mon salut, mais comme Raymond la veille, il pointe son pistolet dans ma direction et n’arbore pas une expression plus gentille ou compréhensive.

Il ne me demande toutefois pas de lever les mains, lui non plus, et je passe devant lui d’une manière tout à fait naturelle et normale, du moins en apparence, parce que, dans ma tête, tout se bouscule. D’abord, mon inquiétude pour Jeanne ne cesse d’augmenter, puis celle concernant mon propre sort, tant le comportement de Bernard, en qui j’espérais trouver un allié, me perturbe.

Nous descendons jusqu’au premier étage sans prononcer une parole, et Bernard me désigne la porte de la pièce dans laquelle la vieille dame l’a soigné, m’incitant à y pénétrer.

A l’intérieur, je découvre trois personnes, assises derrière une table de bois, Le lit de camp sur lequel Bernard a été allongé quand il était blessé n’est plus là, mais à sa place, juste en face de la table,  il y a une chaise de paille sur laquelle on me demande de m’asseoir pendant que celui qui m’a amenée jusque là s’installe en compagnie de Raymond, Jacques et Madame Thérèse.

Ils ne disent pas un mot, me regardant tous les quatre avec tant de sévérité que je dois me retenir pour ne pas me recroqueviller sur ma chaise. Mais ce sentiment de malaise ne dure pas, et bientôt, je me rappelle que je n’ai absolument rien à me reprocher et me redresse, leur adressant mon regard le plus direct et le plus franc. Ils ne se laissent pas impressionner, mais je ne m’y attendais pas, tentant de repousser toutes mes angoisses au fond de mon esprit pour leur faire face le plus sereinement possible.

Enfin, après ce moment de silence qui me paraît interminable, Raymond prend la parole, ses yeux toujours fixés sur moi.

-« Je suppose que tu sais pourquoi tu es là, Gabrielle. Pour le moins, tu t’es rendue coupable d’insubordination en faisant ce que tu savais être strictement interdit. »

Il s’arrête de parler un instant, le temps de caresser son collier de barbe, puis reprend.

-« Mais ceci n’est pas le soupçon le plus grave qui pèse sur toi. Nous sommes inquiets, très inquiets. Quelqu’un qui émet en pleine nuit et dans le plus grand secret ne peut qu’avoir quelque chose à cacher, tu ne crois pas ? »

Il ne semble pas attendre de réponse, tournant enfin la tête vers ceux qui sont assis avec lui pour les voir tous hocher la tête comme s’ils approuvaient ce qu’il vient de dire. Ma frayeur, que j’étais plus ou moins parvenu à enfouir au fond de moi refait surface, additionnée d’une indignation que je n’essaie pas de contenir alors que je me lève pour répondre à ces sous-entendus sur ma loyauté envers, non seulement ce réseau, mais aussi mon pays.

-« Comment pouvez-vous, même à mots couverts, m’accuser de trahison ? Envers vous comme envers la France ? C’est vrai, je suis allée émettre en pleine nuit, et sans prévenir personne, mais c’était une décision spontanée, un geste irréfléchi qui ne m’a été dicté que par le souci que je me fais pour Jeanne ! »

Au fur et à mesure de mon discours, mon indignation augmente, et j’en frémis alors que je poursuis d’un ton rageur.

-« Vous êtes si soupçonneux que vous me donnez l’impression d’être persuadés de ma trahison, de n’avoir aucun doute sur ma culpabilité, comme si aucun d’entre vous n’avait jamais fait d’erreur, ou ne s’était jamais soucié de quelqu’un au point de faire n’importe quoi pour être un peu rassuré ! »

Face à moi, mes quatre interlocuteurs restent impassibles. Comme souvent, Raymond caresse pensivement son collier de barbe, alors que Jacques et Madame Thérèse chuchotent entre eux et que Bernard, lui, regarde ses mains. Ce comportement presque indifférent m’exaspère davantage et je mes mains sur les hanches, les invectivant plus fort.

-« L’époque que nous vivons, pour dure et difficile qu’elle soit, ne doit pas vous rendre paranoïaques ! Je ne suis pas une traîtresse au service  de l’ennemi, juste une jeune femme qui s’inquiète pour son amie, ne pouvez vous pas le comprendre ? »

Cette fois, le ton que j’emploie les fait sortir de leur apparente torpeur. Ils me considèrent tous les quatre, mais c’est encore une fois Raymond qui se charge de me répondre, la voix coupante.

-« Il n’y a pas que cette nuit. Le fait que tu aies refusé de nous aider à nous débarrasser des soldats, à la prison, ne joue pas en ta faveur non plus. En fait, rien ne nous incite à te faire confiance »

Il se tourne vers les trois autres une seconde puis ramène son regard vers moi.

-« Ta culpabilité n’est pas établie de façon certaine, mais il ne nous est pas possible de prendre le moindre risque. D’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement de la sécurité de Jeanne, André et le passeur, mais aussi celle de tout le groupe qui vit ici, et même des réseaux avec lesquels nous sommes en contact. »

Je reste pétrifiée, comprenant soudain que mon sort est certainement déjà scellé, quoi que je puisse dire pour tenter de me disculper. Pourtant, après ce bref instant de stupeur, j’essaie encore une fois de me faire entendre.

-« Il vous suffit de questionner le passeur qui vous confirmera que je l’ai bel et bien appelé. »

Ce n’est pas Raymond qui me répond cette fois, mais la vieille dame. Elle reste assise, les mains croisées posées devant elle sur la table, mais me regardant dans les yeux,  son regard aussi froid que son ton de voix.

-« Tu es entrée en contact avec lui, oui. Mais qu’est-ce que ça prouve ? Sûrement pas que tu n’as pas passé d’autres messages, hier soir ou avant cela, par exemple pour prévenir l’ennemi du départ de nos camarades avec les parachutistes. Ce qui expliquerait que personne ne soit revenu de cette mission. »

Mon indignation croît encore en l’entendant m’accuser indirectement d’être à l’origine de la disparition de Jeanne et je hausse la voix, la colère prenant le pas sur le souci pendant un moment.

-« Comment osez-vous penser une chose pareille ? Jamais je ne pourrais faire quoi que ce soit qui nuise à Jeanne ! Je ne peux pas croire… »

« Je suis interrompue brusquement par la porte de la pièce qui s’ouvre à toute volée, laissant passer un Jacques qui marche rapidement en direction de ceux qui me font face, se penchant pour leur chuchoter quelques mots que je n’entends pas, mais qui semblent provoquer une réaction un peu mitigée en eux. D’abord, c’est de la joie que je vois se peindre sur leurs visages, vite remplacée par de la perplexité alors qu’ils me jettent tous un regard qui me paraît quelque peu incertain, jusqu’à ce que Raymond se lève et fasse un signe à Bernard, lui indiquant de me ramener à la chambre où j’ai passé la nuit.

Nous retournons donc à la petite chambre, Bernard toujours l’arme au poing. Bien que toujours aussi inquiète, je ne peux retenir une pointe de curiosité au sujet de ce que Jacques a bien pu dire aux quatre personnes qui se trouvaient assises à la table, et bien que n’étant pas sûre qu’il accepte de me renseigner, je me décide à lui poser la question directement.

-« Que s’est-il passé ? Qu’est ce que Jacques vous a annoncé de si important ? »

Comme je le craignais, la seule réponse que j’obtiens est un ferme « Ca ne te regarde pas » prononcé d’un ton particulièrement bourru qui me fait pousser un profond soupir de désappointement.  Je n’insiste pas toutefois, et c’est en silence que nous arrivons devant la porte de la  petite chambre. C’est Bernard qui l’ouvre, ce qui me permet de constater, alors que pour la première fois depuis que nous avons quitté les autres, il n’est pas derrière moi mais sur le côté, qu’il a rengainé son arme. Ce n’est pas grand chose, et peut-être ne l’a-t-il fait que pour avoir les mains libres pour ouvrir, mais cette constatation me réconforte un peu alors que je pénètre dans la chambre.

Sur la petite table, un petit déjeuner m’attend. Un bol de soupe, deux tranches de pain et une petite tasse de café sont déposés sur la petite table, et alors que je pensais ne pas pouvoir avaler quoi que ce soit, je mange le tout avec un certain appétit, même si, pas une seconde, mon souci pour Jeanne ne diminue.

Je passe la journée entière là, à ne rien faire d’autre que de me poser des questions dont je n’ai pas les réponses. A la mi-journée, c’est Bernard qui m’apporte un repas léger, déposant un plateau du même genre que celui du matin. Il ne prononce pas une parole, ne sourit pas, mais son attitude me paraît légèrement plus détendue et son visage un peu moins fermé. Cela ne diminue en rien l’angoisse que j’éprouve au sujet de Jeanne, mais pourtant , je me sens presque mieux après le départ de Bernard, même si je ne mange que du bout des lèvres.

L’après-midi est encore plus interminable. Je passe mon temps à marcher de long en large dans la pièce en tentant, avec plus ou moins de succès de contenir mon imagination et de chasser les images horribles que je vois derrière mes paupières.

La clef qui tourne dans la serrure me tire de mes pensées moroses, et je me tourne vers la porte, persuadée de voir entrer Bernard qui m’apporte mon repas du soir, mais c’est une toute autre personne qui franchit le seuil, fermant la porte à clef derrière elle.

Ses mains sont vides et ne portent aucun plateau, son avant-bras gauche est recouvert d’un énorme bandage et son front est orné d’une longue estafilade suffisamment profonde pour être sûre qu’elle laissera une cicatrice, mais son sourire est éclatant, et ses yeux aussi bleus et lumineux que le ciel d’été le plus pur.  Une seconde, je suis si sidérée que j’en resté pétrifiée, aussi immobile qu’une statue, alors qu’elle avance à grands pas vers moi, tendant déjà les bras, jusqu’à ce que reprenne enfin mes esprits et que je me jette contre elle.

Nous restons enlacées, savourant seulement la présence de l’autre un moment, mais très vite, nos bouches se trouvent, s’effleurant d’abord avant d’échanger des baisers si brûlants que je sens tout mon corps s’enflammer. Mes mains commencent à bouger d’elles-mêmes, glissant sous le pull de Jeanne,  caressant doucement sa peau et provoquant une quantité de petits frissons sur leur passage, tandis que la bouche de Jeanne quitte la mienne pour descendre le long de mon cou.

Des milliers de questions me viennent à l’esprit, et si mon inquiétude s’est envolée, il n’empêche que je m’interroge encore sur le sort qui m’est réservé, et sur ce qui a bien pu se passer pour qu’elle revienne avec tant de retard sur ce qui était prévu, mais pour l’instant, plus rien ne compte, et je repousse toutes mes interrogations à plus tard quand, doucement, nous basculons sur le lit de camp.

 

Ma tête appuyée sur l’épaule de Jeanne, je laisse mon index courir légèrement le long de l’entaille, sur son front, reprenant mon souffle tout en savourant le moment de détente et les réminiscences du plaisir intense que je viens d’éprouver. Dans mon dos, les mains de Jeanne tracent un délicat entrelacs de formes géométriques aléatoires, d’une  manière un peu machinale qui ajoute encore à mon bien-être. Je soupire, peu désireuse d’interrompre ce moment, mais les questions que j’ai repoussées sans aucun mal tout à l’heure, reviennent en force dans mon esprit, et je me redresse légèrement, déposant un tout petit baiser sur sa joue avant de questionner à voix basse.

-« Que s’est-il passé ? Pourquoi n’êtes-vous pas rentrés à temps ? »

Elle a un petit sourire et resserre son étreinte autour de moi avant de répondre.

-« Nous avons eu des ennuis dès le départ, avant même d’arriver à Poitiers. John, qui n’était peut-être pas encore suffisamment solide sur ses jambes, a trébuché dans les couloirs du train. Le juron qui lui a échappé à ce moment là était typiquement anglais. Malheureusement, il a été entendu par plusieurs passagers, et si la plupart d’entre eux ont fait comme si de rien n’était, j’ai tout de suite remarqué le regard curieux et particulièrement intéressé d’un homme. »

Elle s’interrompt, le temps de repousser une mèche de ses cheveux qui s’égare sur mon front, puis reprend.

-« J’ai fait de mon mieux pour ne pas avoir de réaction, du moins en apparence, mais j’ai surveillé l’homme du coin de l’œil, surtout quand nous sommes arrivés en gare. Il fallait que nous rendions chez le passeur sans être repérés par qui que ce soit, mais je me suis vite rendue compte que l’homme nous suivait. Il essayait d’être discret, en faisant mine de s’arrêter pour regarder les devantures, par exemple, mais à aucun moment je ne l’ai perdu de vue jusqu’à ce que, en concertation avec André, nous lui tendions un petit piège. Nous avons tourné au coin d’une rue, tous les quatre, et l’avons attendu, plaqués contre le mur de l’immeuble qui se trouvait là. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que nous l’éliminions. »

Le dernier mot me fait frémir. Elle le sent et me jette un petit coup d’œil, mais garde un visage tout à fait serein pour murmurer qu’il n’est pas possible de faire du sentiment en temps de guerre, avant de recommencer son récit.

-« Nous ne pouvions pas emmener le corps avec nous, ni le cacher convenablement, alors nous sommes partis le plus vite possible, jetant de fréquents coups d’œil derrière nous pour vérifier que nous n’étions pas suivis, mais nous n’avons remarqué personne et avons réussi à atteindre le lieu de rendez-vous avec le passeur sans autre problème. C’est quand André et moi sommes retournés à la gare, pour repartir après avoir laissé les deux anglais, que les véritables ennuis ont commencés. »

Encore une fois, elle s’interrompt, fronçant les sourcils avec une expression contrariée que je trouverais adorable si les circonstances n’étaient pas les mêmes. Mais son silence ne dure pas, et elle reprend la parole presque aussitôt.

-« Les ennemis nous attendaient, dès les abords de la gare, et il y en avait sans doute aussi sur les quais, même si je ne peux pas l’affirmer avec certitude puisque nous n’avons pas eu le temps d’arriver jusque là. Je ne sais pas comment ils ont été mis au courant de notre présence ou de notre retour à la gare, mais je présume qu’un autre passager que l’homme que j’avais repéré a eu la langue trop bien pendue. Quoi qu’il en soit, nous avons aperçus les soldats avant de pénétrer dans la gare en elle-même et nous avons aussitôt pris la poudre d’escampette, malheureusement pas assez vite pour éviter d’être repérés par les ennemis. Ils nous ont pris en chasse, n’hésitant pas à tirer en pleine rue sans se soucier de toucher des passants. Nous courions le plus vite que nous le pouvions, tournant à droite, à gauche, changeant de direction le plus souvent et le plus brusquement possible, ne tenant aucun compte du fait que nous nous trouvions dans une ville que nous ne connaissions absolument pas ni l’un ni l’autre.

Nous avons réussi à semer la plupart d’entre eux, à l’exception de trois soldats qui ne voulaient pas lâcher prise et bientôt, nous avons été obligés de leur faire face. Nous nous trouvions à ce moment là dans une petite rue totalement désertée par ses habitants, j’ai même eu le temps de voir des volets se fermer quand nous nous sommes retournés pour affronter nos poursuivants. C’est  à ce moment là que j’ai été blessée, mais finalement, nous nous en sommes plutôt bien sortis  et nous avons réussis à nous enfuir. »

Elle lève son bras au moment où elle parle de sa blessure, mais ne paraît heureusement pas souffrir outre mesure. Son expression se fait songeuse un instant, ressemblant beaucoup à celle qu’elle arborait juste après la mort d’Alain, mais elle se reprend rapidement, me faisant même un petit sourire avant de poursuivre son récit

-« Nous sommes sortis de la ville avec l’idée de trouver une autre gare, de prendre le train ailleurs, mais après réflexion, nous avons pensé qu’elles seraient sans doute toutes surveillées, au moins dans les environs de Poitiers. Alors, nous avons commencé à marcher. Il faisait nuit, à ce moment là, et nous sommes sortis de la ville, avançant dans la campagne, le plus loin possible des routes et même des rares habitations, des fermes en général, que nous apercevions. Nous avons marché toute la nuit, et au matin, nous étions très fatigués. Ma blessure, que j’avais bandée de façon sommaire me lançait, et André, lui, ressentait des douleurs dues à un accident dont il a été victime il y a quelques années, et commençait à boiter bas.

Nous avons donc décidé de nous arrêter et de nous reposer un peu, conscients que nous serions de toutes façons bien plus faciles à repérer en plein jour. Et l’aube se levait. Alors, nous avons cherché un coin discret où nous pourrions récupérer et attendre la nuit suivante pour repartir, et j’ai même posé un collet, à quelques centaines de mètres de l’endroit où nous avons fini par nous asseoir, dans l’espoir d’attraper un lapin, ou un gibier quelconque, mais le gibier n’a pas été celui que nous espérions. C’est un agriculteur, un habitant d’une des fermes que nous avions évitées durant la nuit qui nous a trouvés, alors que nous somnolions tous les deux au pied d’un chêne. Il nous a fait très peur au début, nous n’avions vraiment pas envie de faire une nouvelle victime, en tous cas pas parmi les français, mais heureusement, nous n’avons pas eu besoin d’arriver à de telles extrémités. »

De nouveau elle s’interrompt, reprenant son souffle tout en resserrant son étreinte sur mes épaules, reprenant avec une expression un peu adoucie.

-« L’homme, qui faisait partie d’un petit réseau dans le même genre que celui d’où nous venons, dirigé par Francis, a vite deviné que nous étions des résistants, d’autant plus qu’il avait entendu parler de notre aventure de Poitiers et des trois soldats que nous avions abattus. Il nous a donc pris en charge, nous emmenant dans un endroit sûr où nous avons pu nous restaurer et prendre un peu de repos d’abord, puis s’occupant de trouver quelqu’un pour nous emmener en voiture jusqu’à Niort, où nous avons pris le train de manière tout à fait clandestine, jusqu’à ce que nous arrivions ici. Nous avons fait le trajet de la gare à la ferme à pied, et ça nous a pris un certain temps, mais finalement, nous sommes arrivés en milieu de matinée. »

Elle se tait enfin et tourne la tête pour me regarder bien en face, cherchant peut-être à distinguer sur mon visage des signes de ma réaction devant ce long récit. Je lui souris, mais ne dis rien, heureuse de pouvoir simplement profiter de sa présence, mais le silence ne dure pas, puisqu’elle le rompt au bout de quelques secondes, effleurant mon cou, juste sous l’oreille, de la pointe de son index en m’interrogeant.

-« J’ai été particulièrement surprise, en arrivant, de découvrir que tu avais pratiquement été mise au secret. J’ai questionné Raymond, bien sûr, et il m’a tout simplement répondu que tu avais perdu sa confiance. Il a fallu que j’insiste pour avoir la possibilité de venir te voir, mais maintenant, j’aimerais que tu me donnes ta version des faits. »

J’acquiesce  en  soupirant, regrettant un peu de ne pouvoir savourer le moment plus longtemps, mais je comprends sa curiosité et je lui explique succinctement le déroulement des évènements, n’omettant pas de préciser que si l’idée de contacter le passeur était sans doute irréfléchie, je n’y ai vu aucun mal à ce moment là, et qu’il ne m’est pas venu à l’idée que Raymond y verrait une possibilité de trahison.

Elle me croit, je n’ai aucun doute là-dessus, mais semble un peu contrariée par l’initiative que j’ai prise ce soir là, bien qu’elle ne donne pas l’impression de m’en vouloir pour autant, au contraire. Elle hausse les épaules et me raconte qu’en apprenant cette histoire de la bouche de notre chef, sa première réaction a été la crainte que je n’ai été sanctionnée de manière beaucoup plus sévère, et pour tout dire, définitive, mais une fois qu’elle a été rassurée sur ce point, elle n’a eu de cesse d’insister pour venir me voir, malgré la fin de non recevoir que Raymond et Madame Thérèse lui avaient opposée. Bien sûr, il lui a fallu insister, faire valoir la confiance qu’on avait en elle, les preuves de loyauté qu’elle avait données, mais à force d’arguments, et en ne lâchant prise à aucun moment, elle a fini par obtenir le droit de venir me parler. Son ton reste doux et tendre alors qu’elle m’explique ce qui a finalement été décidé par Raymond.

-« J’ai réussi à lui faire admettre que je devais te voir, ne serait-ce que parce que je suis celle à qui tu te confieras le plus volontiers, mais il y a un point sur lequel il n’a pas voulu céder. Tu ne sortiras pas de cette chambre tant qu’il n’aura pas acquis la certitude que tu n’a pas envoyé de message compromettant. »

L’idée de rester enfermée ici ne me réjouit guère, mais je suis tout de même soulagée de savoir que ce sera ma seule sanction pour ce que notre chef considère comme de l’insubordination. Cependant, un point demande à être éclairci, et je m’empresse d’interroger Jeanne à ce sujet.

-« Comment va-t-il vérifier que je n’ai contacté que le passeur ? »

Elle a un petit sourire un peu amer, avant de me répondre doucement.

-« Avec le temps. Si rien ne se passe dans les trois ou quatre semaines qui viennent, il pourra raisonnablement penser qu’aucune information concernant nos activités ou nos projets n’a été divulguée. »

Je ne parviens pas à retenir un grognement de contrariété. Trois à quatre semaines me paraissent une éternité ! Mais je n’ai pas le choix et je décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur, d’autant plus que les choses auraient certainement été bien pires si Jeanne n’était pas revenue pendant que j’étais dans la pièce qui ressemblait à un prétoire, face à ces quatre personnes qui me donnaient l’impression de me juger. Soupirant avec résignation, je me colle un peu plus contre le corps de mon amie, recommençant à caresser délicatement la peau de son ventre. Très rapidement, elle réagit,  resserrant sa prise sur mes épaules alors que ses lèvres viennent se perdre dans mon cou. Je gémis, déjà prête à recommencer ce qu’elle m’a fait découvrir tout à l’heure, mais nous sommes interrompues par de forts mouvements sur la poignée de la porte, indiquant sans contexte que quelqu’un veut entrer. Nous sursautons toutes les deux et nous levons en hâte, cherchant déjà nos vêtements éparpillés sur le sol de la petite chambre, Jeanne déjà à moitié vêtue quand elle s’approche de la porte pour crier à celui qui frappe de plus en plus fort maintenant, d’attendre deux secondes.

Nous nous dépêchons et il faut très peu de temps pour que Jeanne ouvre enfin la porte, découvrant sur le seuil un Bernard aux mains encombrées par le plateau qui contient mon repas et visiblement agacé d’avoir attendu, qui nous jette à toutes deux un coup d’œil soupçonneux alors qu’il se demande manifestement à quoi nous pouvions être occupées pour le faire patienter ainsi. Si je ne peux m’empêcher de détourner le regard, sentant un peu de rouge me monter aux joues, ma compagne, elle, reste parfaitement naturelle et sereine, s’effaçant pour laisser passer l’homme en ne paraissant ressentir aucun embarras, contrairement à moi.

Bernard dépose le plateau sur la table sans même me jeter un regard, puis se tourne vers Jeanne, l’expression interrogative.

-« Ca fait bien longtemps que tu es là. Aurais-tu eu des problèmes pour interroger cette jeune femme ? »

Sa façon de le dire me dérange, et il s’en faut de peu que je ne bondisse en l’entendant employer le verbe « interroger », jusqu’à ce que je me souvienne à quel point Jeanne a dû insister pour obtenir le droit de me rejoindre dans cette chambre, et qu’elle a elle-même reconnu avoir parlé du fait que je me confierai sans doute plus facilement à elle qu’à qui que ce soit d’autre, mais il n’empêche que le terme me gêne et que toute la joie que je ressentais depuis l’arrivée de Jeanne dans la chambre s’envole, et c’est sans entrain que je me dirige vers la table et le plateau déposé dessus.

De son côté, Bernard ne s’attarde pas et retourne à la porte, mais s’arrête sur le seuil, se tournant vers ma compagne, un sourcil levé et dans une posture qui indique l’attente, comme s’il s’attendait à ce qu’elle le suive, mais elle refuse d’un mouvement négatif de la tête. Ca le surprend, et il insiste, lui faisant remarquer qu’elle n’a plus rien à faire ici, une réflexion qui lui arrache un sourire alors qu’elle répond doucement.

-« Je préfère rester ici, pour tenir compagnie à Gabrielle. »

La désapprobation est claire dans le regard comme dans la posture de Bernard, mais il ne prononce pas un mot en ce sens, se contentant de hausser les épaules en marmonnant « à ton aise », d’un ton qui indique son incompréhension et son mécontentement alors qu’il quitte la pièce en laissant la clef sur le côté intérieur de la porte. Jeanne se précipite pour fermer immédiatement après son départ, puis revient vers moi, passant un bras sur mes épaules pour jeter un coup d’œil sur le contenu du plateau.

Le repas qui est là est léger, même pour une seule personne, mais nous le partageons volontiers, échangeant sourires et regards complices alors que nous prenons une cuillère de soupe à tour de rôle. Il faut peu de temps pour que nous terminions, et très vite, nous retournons nous allonger sur le lit de camp prévu pour une seule personne, mais dont l’étroitesse ne nous dérange absolument pas. Et c’est là, dans cette chambre minuscule qui me sert de cellule, que je passe la nuit la plus délicieuse de ma vie.

 

Les jours qui suivent me paraissent interminables. Chaque matin, Jeanne me quitte pour s’en aller vaquer à ses occupations, prenant ses repas dans la salle commune, alors que je passe la journée entière enfermée sans la possibilité de sortir prendre l’air ne serait-ce qu’une demi-heure par jour. Je m’ennuie terriblement, et ma compagne le comprend très vite, m’amenant aussi souvent qu’elle le peut, des livres qu’elle déniche je ne sais où, et essayant de passer le plus de temps possible avec moi. Mais si mes soirées et mes nuits sont  plus belles que ce que j’ai jamais pu rêver, mes journées ne sont emplies que de vide, d’autant je ne reçois aucune visite. Ni Françoise avec qui je m’entendais pourtant plutôt bien, ni Jean-Pierre ou Jacques, qui semblaient pourtant tous deux avoir de l’estime pour moi, ni même Raymond, le chef de ce réseau après tout, ne paraissent se soucier de savoir comment je vais, et je sais par Jeanne qu’aucun d’eux ne demande de mes nouvelles. Et si Bernard m’amène mes repas trois fois par jour, il reste silencieux et ne répond jamais à mes tentatives pour entamer une conversation, tant et si bien que je finis par abandonner et reste aussi silencieuse que lui à chacun de ses passages.

Il faut cinq longues semaines pour que notre chef et ceux qu’il considère comme son état major commencent à admettre que je n’ai sans doute pas passé d’autre message que celui adressé au passeur. C’est Jeanne qui aborde le sujet, un soir, alors que nous sommes toutes deux allongées sur le petit lit de camp, si serrées l’une contre l’autre que je suis pratiquement allongée sur le corps de ma compagne.

-« Une réunion est prévue, demain soir après les cours, entre Madame Thérèse, Raymond, Bernard et Jacques, pour décider ce qu’il va advenir de toi. Ils ne m’ont pas proposé de me joindre à eux, mais encore une fois, j’ai insisté jusqu’à ce qu’ils acceptent ma présence. »

La somnolence dans laquelle j’étais en train de sombrer disparaît instantanément, et je me redresse vivement, prenant appui sur mon coude pour jeter à ma compagne un regard plus inquiet que je ne le voudrais. Elle me sourit d’un air rassurant, ajoutant doucement qu’au moins, avec elle, j’aurais une alliée dans la place. Ca me réconforte un peu et je me laisse aller, me rallongeant sur son côté en soupirant, puis l’interroge à voix basse, tentant de garder un ton de voix égal, comme si je ne me faisais aucun souci.

-« Que crois-tu qu’ils vont décider ? Que peuvent-ils me faire ? Ils se rendent quand même bien compte que je n’ai rien fait de mal ! »

Elle acquiesce du menton tandis que son index court sur la petite ride de contrariété, au milieu de mon front.

-« Je suppose qu’ils vont prendre quelques mesures disciplinaires, ne serait-ce que parce que le fait d’avoir utilisé l’émetteur sans permission est considéré comme de l’insubordination. Mais je n’ai aucune idée de ce que peuvent être ces mesures.»

Une nouvelle fois, je soupire, pas vraiment rassurée par ces paroles, marmonnant en enfouissant le nez au creux de son cou.

-« Comme si toutes ces semaines passées au secret, quasiment en cellule, n’étaient pas une punition suffisante. »

Un peu surprise de l’entendre rire, je relève brusquement la tête pour trouver son beau regard bleu brillant d’une lueur malicieuse, posé sur moi. Ca m’intrigue, mais je n’ai pas le temps de lui poser la moindre question que déjà, elle referme ses bras autour de ma taille, murmurant au creux de mon oreille que cet enfermement forcé a quand même quelques avantages. Et puis, sa bouche trouve la mienne, et je ne peux que partager son avis.

 

C’est avec une impatience additionnée d’un peu de fébrilité que j’attends son arrivée, le lendemain soir. Assise sur l’unique chaise, les deux coudes posés sur la petite table, je fais machinalement tourner un stylo entre mes doigts, guettant les bruits de pas, dans l’escalier, qui m’indiqueraient la fin de mon attente. La nuit est tombée depuis un long moment déjà, et par la seule petite fenêtre je distingue nettement les étoiles qui brillent dans le ciel parfaitement dégagé de ce début du mois de mars. C’est avec un sursaut que je réagis au bruit de la clef dans la serrure, et malgré moi, je sens ma gorge se serrer d’angoisse alors que le battant s’ouvre doucement. Et puis, elle est là, ses lèvres étirées dans un sourire rassurant et chaleureux, tandis que, derrière elle, je distingue la silhouette de Raymond qui l’accompagne, la mine grave et sévère.

La présence de notre chef, que je n’attendais pas, me met un peu mal à l’aise, mais je m’efforce de ne pas le montrer, redressant le menton, alors que je me lève à leur entrée. Lui ne sourit pas, répondant à mon salut formel par un signe de tête un peu rigide avant de s’installer d’autorité dans la seule chaise de la pièce.  Nous nous asseyons sur le lit, et il est obligé de se tourner sur la gauche, fronçant les sourcils en secouant la tête avec désapprobation en voyant le bras de Jeanne se poser sur mes épaules, puis soupire et prend doucement la parole, s’adressant directement à moi alors que  sa main droite vient caresser son collier de barbe sans même qu’il ait conscience de son geste.

-« Nous avons longuement réfléchi à ton insubordination, et au problème que tu représentes pour nous tous, et pour le réseau. »

Il s’interrompt, me regardant pensivement comme s’il attendait que je réagisse à ce petit préambule, mais je ne bronche pas, et il reprend après quelques secondes de silence.

-« Nous estimons tous, à l’exception de Jeanne en qui tu as une alliée pour des raisons que j’ai parfois du mal à comprendre, que l’insubordination dont tu t’es rendue coupable en émettant sans permission, doit être sanctionnée. »

Cette fois, je réagis, profitant du petit temps qu’il prend pour respirer à la fin de sa phrase, pour lui faire remarquer que passer cinq semaines enfermée me paraît une punition bien suffisante, mais il ne me laisse pas en dire davantage, levant une main pour m’arrêter alors que je parais bien lancée, son geste si impératif qu’il coupe net mon élan. Il ne semble pas convaincu pour autant et jette un rapide coup d’œil à sa montre, comme s’il était pressé de s’en aller, avant de reprendre immédiatement la parole.

-« A titre personnel, je pense que c’est là une punition bien légère pour avoir mis tout le réseau en danger par ton inconséquence. Ceci dit, puisqu’il apparaît que tu ne nous as sans doute pas trahis, il fallait tout de même prendre une décision en ce qui te concerne. J’ai longuement parlé à ma tante, ainsi qu’à Bernard et Jacques qui sont les plus anciens ici, et que je considère comme mes bras droits, d’abord en privé, les uns après les autres, puis durant la réunion que nous avons eue ce soir. La seule voix qui s’est élevée pour prendre ta défense est celle de Jeanne, et, parce que nous avons pleinement et complètement confiance en elle, nous l’avons écoutée. Ca ne veut pas dire que nous approuvons chacun de ses arguments, mais nous avons finalement décidé de nous ranger à son opinion. »

Il se tait un instant, apparemment seulement pour se ménager un effet, comme s’il était un acteur dramatique sur une scène. Ca ne m’amuse pas du tout, mais si je bous d’impatience, je ne veux pas lui donner la satisfaction de le laisser voir, et tente de rester impassible, me contentant de jeter un regard en coin en direction de ma compagne dont le petit air satisfait me laisse penser que la sanction, quelle qu’elle soit,  ne devrait pas me déplaire tant que ça. Je reste donc stoïque, attendant avec apparemment beaucoup de calme et de patience qu’il veuille bien terminer, ce qu’il finit par faire, caressant sa barbe du même geste machinal qu’à l’accoutumée.

-« Il a donc été décidé, à l’unanimité, que tu quitteras notre réseau le plus rapidement possible, pour te rendre en Angleterre où tu seras prise en charge par des instructeurs qui t’enseigneront, non seulement tout ce que tu as besoin de connaître pour être une meilleure résistante, mais aussi un peu de la discipline dont tu manques cruellement. »

Il se lève immédiatement après cela, et je le regarde avec des yeux éberlués alors qu’il quitte la pièce en saluant Jeanne d’un signe de tête. Je prends une seconde pour me recentrer, incapable de croire qu’elle sourit avec une telle satisfaction alors que Raymond vient juste de m’annoncer mon prochain départ, et par là-même notre séparation imminente, et quand elle m’enlace, paraissant tout à fait heureuse de la situation, je ne peux m’empêcher de la repousser brusquement, luttant pour refouler les larmes que je sens me monter aux yeux.

Ma réaction la surprend, c’est évident dans son regard, mais elle garde son calme, se contentant de poser ses mains sur ses hanches, me fixant avec perplexité, un sourcil levé,  attendant manifestement que je m’explique. Ce que je fais sans pouvoir retenir ma colère, criant alors que je brandis un index menaçant dans sa direction.

-« Pourquoi ? Pourquoi te débarrasses-tu de moi comme ça ? Tu n’avais donc pas le courage de me dire que ce que nous vivons n’avait pas d’importance pour toi ? »

Je cesse brusquement de crier, trop occupée à lutter contre mes émotions pour poursuivre, et me détourne, me dirigeant vers la fenêtre dans l’espoir de l’empêcher de voir à quel point je suis bouleversée, mais à peine ai-je posé mon front contre le carreau qu’elle est derrière moi, ses mains sur mes épaules et ses lèvres frôlant mon oreille pour murmurer.

-« Je ne me débarrasse pas de toi, bien au contraire. »

C’est plus que je ne peux supporter et de nouveau, je suis obligée de lutter contre les larmes que la colère avait repoussées quelques instants, plaquant la paume de ma main sur ma bouche alors que de violents sanglots me secouent la poitrine. Derrière moi, Jeanne se rend compte de mon état et elle resserre sa pression sur mes épaules, puis tire sur la droite, m’incitant ainsi à pivoter sur mes talons de manière à lui faire face.

Son regard est doux et tendre, et je la laisse me tirer contre elle, posant ma joue contre son épaule alors que les larmes s’échappent de mes yeux sans que je ne puisse plus rien faire pour les retenir. Elle me berce contre elle en silence, attendant un moment d’accalmie pour chuchoter

-« Je ne me débarrasse de personne, je pars avec toi. »

J’entends la phrase, mais il me faut bien une seconde pour en comprendre le sens. Je relève la tête en reniflant, essuyant du revers de la main les larmes qui coulent sur ma joue, pour lui jeter un regard plus éberlué qu’autre chose. Peut-être que mon expression, partagée entre le chagrin et la stupeur, est comique, parce qu’elle sourit largement en me regardant, avant de hocher vigoureusement la tête, confirmant ainsi ce qu’elle vient de dire.

Je n’en reviens pas. Ma première réaction est la joie, une grande vague d’allégresse qui m’envahit avec une incroyable force, m’amenant à resserrer mon étreinte alors que je plonge de nouveau mon visage contre son épaule, riant et pleurant à la fois, jusqu’à ce que je sente la culpabilité s’ajouter au melting pot déjà bien fourni des émotions que j’éprouve après l’avoir accusée de vouloir m’abandonner sans même lui laisser le temps de s’expliquer. Elle ne semble pas vexée cependant, continuant de me serrer contre elle alors que ses lèvres effleurent mon front.

Je finis par me calmer et relève doucement les yeux, prête à m’excuser, mais elle ne m’en laisse pas le temps, murmurant doucement qu’il n’a jamais été question que je parte sans elle, et puis, elle m’embrasse, tendrement, dans un baiser chaste et léger qui me fait frissonner bien davantage que tout ce qu’elle a pu faire jusqu’à présent. Ce n’est que bien plus tard, une fois que j’ai entièrement retrouvé mon calme, qu’elle me prend par la main, m’entraînant sur le lit pour nous y asseoir toutes les deux, avant de me raconter qui s’est dit pendant la réunion qu’ils ont tenue à mon sujet.

Elle me parle longtemps, m’expliquant que Raymond, le premier à prendre la parole sur un  ton qui faisais penser à un avocat général, a d’abord tenu à rappeler les faits, relatant sans complaisance comment il m’avait découverte, sortant de la planque, au fond de la remise, mais aussi mon incapacité à tuer les soldats désarmés, dans la prison, terminant en prévenant que la moindre faiblesse à mon égard pourrait avoir des conséquences sur la discipline et la loyauté de tous ici, à la ferme.

Après ça, tout le monde a donné son avis. La plus sévère étant Madame Thérèse, Jacques et Bernard étant un peu plus modérés et indulgents alors que, bien entendu, Jeanne, quant à elle, prenait ma défense avec énergie et conviction. Le débat n’a pas été très long, puisque si les deux hommes envisageaient simplement une sanction, le chef de notre réseau et sa tante, eux, ne souhaitaient rien d’autre que de me voir quitter la ferme. Ils ont obtenu gain de cause, mais seulement après que ma compagne ait réussi à leur arracher la promesse qu’elle partirait elle aussi, avec moi, arguant du fait, non pas qu’elle ne souhaitait pas me quitter, l’argument n’ayant sans doute pas grande valeur à leurs yeux, mais qu’elle souhaitait apprendre tout ce qu’elle pouvait afin d’améliorer sa contribution à la lutte contre l’ennemi de  toutes les façons possibles.

-« Je n’ai même pas eu besoin de mentir à ce sujet, ils savent à quel point je suis déterminée à chasser l’occupant de notre pays, et à leur faire payer tout le mal qu’ils ont fait. »

Elle n’a pas besoin d’en dire davantage pour que je sache que c’est à son frère qu’elle pense, la lueur que je distingue dans ses yeux en est la preuve, tout autant que ses mâchoires qui se resserrent, indiquant la colère qu’elle a du mal à contenir, tout autant que son chagrin, dès que le souvenir d’Alain devient trop vif dans sa mémoire.

Je ne réponds pas, tentant plutôt de la réconforter en passant mon bras sur ses épaules avant de la tirer contre moi, Elle répond à mon étreinte en m’enlaçant à son tour, et nous restons un long moment comme ça, jusqu’à ce que la fatigue nous rattrape, nous incitant à nous allonger, et c’est ainsi que nous nous endormons, enlacées et serrées l’une contre l’autre.

 

Nous partons deux jours plus tard seulement, en début d’après-midi. Comme à l’accoutumée, c’est Jean-Pierre qui nous emmène, conduisant la camionnette sur les chemins de campagne qu’il connaît depuis toujours puisqu’il est né dans la région. Près de nous, assis à l’arrière, Bernard somnole, tandis que Fernand, lui, s’agite, se tordant le cou pour voir le paysage par la vitre du conducteur, changeant constamment de position, tantôt assis le dos contre la paroi de métal, tantôt à demi-allongé le menton appuyé dans la paume de sa main, et paraissant s’ennuyer considérablement.

La route est longue, la seule péripétie se résumant, en fin d’après-midi, à un barrage dressé par l’ennemi, que nous passons sans problème. A aucun moment, les soldats ne s’aperçoivent que nos papiers sont faux, fabriqués très habilement par l’un des membres du réseau, un ancien imprimeur bien décidé à mettre ses talents au service de la résistance.

C’est en tout début de soirée que nous arrivons en bord de mer, au Nord de Caen. L’endroit, un grand champ herbeux et dénué d’arbre, où nous nous installons pour attendre est désert, mais par souci de discrétion, Jean-Pierre gare la camionnette à presque trois kilomètres, au beau milieu d’un petit verger qu’il semble connaître parfaitement, nous obligeant ainsi à terminer le trajet à pied, cheminant à travers champs et bois en nous dissimulant du mieux que nous pouvons.

Assis sur le sol, bien camouflé dans les hautes herbes que les pluies récentes de ce début de printemps ont fait pousser en abondance, nous patientons un long moment, les yeux rivés sur la mer, guettant la moindre embarcation que nous voyons, ou croyons voir.

Si l’idée de ce départ pour un pays inconnu dont je ne connais même pas la langue, me rendais nerveuse jusqu’à ce que nous quittions la ferme, je me trouve bien plus sereine maintenant. Peut-être parce qu’au fond de moi, j’admets que c’est une solution qui me convient, l’ambiance devenant difficile avec Raymond et sa tante notamment, ou bien seulement parce que finalement, tout ce qui compte pour moi est de rester avec Jeanne, et peu importe où nous sommes, et ce que nous faisons.

Je souris toute seule à la pensée de ma compagne. Installée tout près de moi, son beau regard bleu fixé sur l’horizon, elle mâchonne un brin d’herbe d’un air songeur, souriant aussitôt qu’elle remarque mon visage tourné vers elle. Mais elle ne lâche pas la mer du regard et c’est presque sans surprise que je la vois brusquement tendre l’index vers la mer en poussant un petit cri pour attirer l’attention de chacun.

Dans l’obscurité de la nuit, une lueur clignote, bougeant au gré des mouvements de l’embarcation que nous distinguons vaguement sur la surface liquide et mouvante de la Manche. Déjà, alors que je mets debout le plus rapidement possible, m’accrochant au bras de Jeanne pour m’approcher doucement de la rive, Bernard répond aux signaux, allumant et éteignant alternativement sa lampe torche, donnant l’impression d’un véritable dialogue avec les occupants du navire qui arrive.

Ce n’est que lorsque le petit bateau de pêche est tout près de la grève, oscillant au gré des vagues, que nous descendons là, nous aussi. Déjà un homme descend d’une petite barque, la tirant sur le sable pour l’empêcher de repartir avec la houle avant de tourner vers nous un visage que je distingue mal à la seule lueur lunaire, mais qui me paraît sympathique tout de même. Il serre la main de Bernard, salue courtoisement Jean-Pierre et Fernand, puis s’approche lentement de nous, un sourire accueillant aux lèvres, mais l’expression tout à fait sérieuse alors qu’il nous observe, pour nous inviter immédiatement à monter à bord de la barque dans un français tout à fait correct, bien que teinté d’un fort accent.

Nous obéissons sans attendre, prenant toutefois le temps de dire « au revoir » à nos camarades, ceux-ci se montrant d’ailleurs, et à mon plus grand plaisir, aussi chaleureux avec moi qu’avec Jeanne malgré les rumeurs qui ont circulé sur mon compte. Ensuite, nous grimpons dans la barque, ma compagne aidant l’homme à la remettre à flot avant de sauter à l’intérieur pour venir prendre les rames.

Il faut très peu de temps pour que nous soyons à bord du bateau de pêche. Là, l’homme, qui se prénomme James, nous présente les trois personnes qui l’accompagnent, nous recommandant de ne pas rester trop longtemps sur le pont, précisant qu’il se trouve, à fond de cale, un petit compartiment situé juste derrière la réserve de poissons, aménagé exprès pour les fugitifs tels que nous, ce qui me permet de comprendre que ceux qui viennent de nous prendre en charge n’en sont pas à leur premier voyage de ce genre. Nous acquiesçons, mais avant de descendre nous dissimuler au plus profond du navire, je prends le temps de regarder les côtes françaises, dont les contours commencent déjà à s’estomper dans l’obscurité de la nuit.

C’est là, sur cette terre que je laisse derrière moi, que sont morts ma mère, ma grand-mère et Alain, aucun d’eux n’ayant eu une sépulture décente. C’est là que je laisse, sans certitude de les revoir un jour, tous les gens que j’ai rencontrés récemment, de Francis à Raymond en passant par Madame Thérèse et Marcelle, et dont le souvenir ne me quittera pas de si tôt.

Je soupire, un peu nostalgique, quand je sens la main de Jeanne se poser sur la mienne. Je tourne la tête pour trouver ma compagne qui me demande gentiment de la suivre jusqu’à la cale. J’acquiesce d’un mouvement du menton, jette un dernier regard dans la direction de mon pays, et lui emboîte le pas, toute mélancolie envolée. L’Angleterre sera une terre accueillante,  la guerre ne durera pas toujours, et l’avenir ne peut que nous sourire. C’est avec cette certitude bien ancrée au fond du cœur que, pour la première fois, je m’endors loin du pays où je suis née.

 

Fin.

 

 

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Indiscrétions, épisode 21

 

INDISCRETIONS

Deuxième saison

Créée, produite, réalisée et écrite par : Fanatic et TNovan

Traduction : Fryda (2012)

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Episode 21 : Comment être une compagne attentive

Je me glisse hors du lit en lui donnant mon oreiller. Elle n’est pas très contente mais elle le prend et se rendort. Kam a besoin d’être promené. Pendant que je suis sortie, j’attrape de quoi petit déjeuner et les journaux du dimanche. Ça va être un dimanche de détente à la maison.

Je n’aurais jamais pensé que j’aimerais cette idée, mais j’aime bien. Vraiment.

Seigneur, Harper, tu vas peut-être devenir adulte après tout. Qui aurait su que tout ce dont tu avais besoin, c’était la bonne fille ? Et, bon sang, tu as vraiment touché le gros lot avec Kels. Quoi que tu fasses, ne fous pas tout en l’air. C’est la meilleure chose que tu aies jamais eue dans toute ta vie.

« Je t’aime », je murmure en embrassant sa joue avant de sortir de la pièce.

Kam me retrouve à la porte de la chambre à coucher avec son collier et sa laisse dans la gueule. Un peu plus et je dirais bien qu’il était près à cogner à la porte si je n’étais pas sortie à l’instant.

Je ris en regardant mon copain. « Désolée, mon gars. J’ai un peu trop dormi. » Je glisse le collier par-dessus sa tête. « Allez, on va chercher des bagels pour Petit Gourou. »

« T’en donne pas au chien ! » Crie-t-elle depuis le lit. Je regarde pour la voir un peu réveillée et qui me sourit. « Et je le pense vraiment, Tabloïde. »

« Ouais, ouais, ouais. » Comme si Kam ou moi en avions quelque chose à faire. « Tu veux venir avec nous pour t’assurer que je ne le corromps pas ? » Ça ne va pas arriver de toute ma vie.

« Non. » Elle replonge sous les couvertures. « Je te fais confiance. »

Bon sang. Il fallait qu’elle dise ça, hein ? Je regarde mon copain et je hausse les épaules. « Tu l’as entendue, t’as foutrement pas de bol là. Pas de bagels. » Je fronce les sourcils. « Et je dois un autre dollar au bocal. » Je dis ça assez fort pour que Kels entende que je me suis attrapée moi-même.

Kam a presque l’air fâché. Je pense qu’il s’était fait une joie de manger un bagel sympa au saumon avec du fromage à la crème ce matin.

« Allez. Peut-être que tu pourras lui en quémander une bouchée quand on rentrera. »

 

* * *

 

Quand Tabloïde et Kam rentrent à la maison, j’ai réussi à prendre une douche et à me verser un verre de jus de tomate. Je déteste ce truc mais les bébés semblent l’adorer parce que j’en bois au moins un verre par jour. Pourquoi quand on est enceinte, on veut des trucs qu’on déteste d’habitude ? C’est un tour cruel de la nature.

Je les entends entrer et j’appelle Kam. Il entre dans la cuisine en trottinant et se plante à mes pieds.

« Tu aurais au moins pu te nettoyer le museau. Tu as de la crème dessus », lui dis-je, en tapotant le haut de ma poitrine. Il se met sur ses pattes arrière et s’appuie sur mes épaules. Techniquement, c’est encore un chiot. Je ne sais pas ce qu’on va faire quand il sera adulte. Il va me faire tomber d’un coup. J’essuie la crème de son museau et je le laisse la lécher sur mon pouce. Tabloïde entre et pose les sacs sur le comptoir.

« Dis-moi qu’il t’a attaquée pour avoir le bagel. »

« Il m’a attaquée pour avoir le bagel », répète-t-elle avec obéissance, en déballant les sacs.

« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de vous deux ? »

« Ben, tu peux me donner un baiser. » Elle se penche pour l’avoir et je le lui donne volontiers. Elle gâte peut-être notre chien mais je peux la gâter moi autant que je le veux. « Maintenant tu peux gronder ton chien parce que c’est un pique-assiette éhonté. »

« Quoi ? »

Elle soupire et s’appuie contre le comptoir en retirant le couvercle de son café. « Pendant que j’étais dans la boulangerie pour acheter notre petit déjeuner, ton chien était dehors à taxer des morceaux aux gens qui sortaient. Si c’était un comédien de rue, il serait riche. Voilà comment la crème est arrivée sur son museau. Je l’ai laissée pour qu’il se fasse attraper. »

Je croise les bras et je la regarde. « Tu t’attends à ce que je crois ça ? »

« Je te le jure, c’est la vérité vraie. »

Je prends le journal et mon jus de fruits et je me dirige vers le patio. « C’est pathétique, Tabloïde. Essaie de trouver mieux la semaine prochaine. »

« Je te l’avais bien dit que tu allais m’attirer des ennuis, » je l’entends grogner sur lui. « Espèce de pique-assiette, je vais payer pour ça toute la journée et je n’ai rien fait de mal. Je te préviens que tu ne viens pas à la boulangerie la semaine prochaine. »

 

* * *

 

Nous sommes allongées sur le lit. Je suis appuyée contre la tête de lit à faire les mots croisés du dimanche et Kels est près de moi, placée de telle façon que je puisse lui masser le bas du dos. « Dix lettres pour intrépide ? »

Kels lève les yeux des candidatures de nounous posées devant elle et penche légèrement la tête. « Courageuse. »

Ça marche. « C’est effrayant, Kels. Comment tu fais ça ? » Je remplis les cases.

« J’ai fait beaucoup de mots croisés petite. » Elle se glisse près de moi et me masse l’estomac. C’est un autre Weekend Sans Vêtements dans la maison Kingsley. « Tu veux voir quelque chose de vraiment effrayant, regarde ça. »

Je prends la candidature et je jette un rapide coup d’œil. « Non. » Je la froisse et je l’envoie dans la corbeille. Elle passe à travers le petit cercle de basketball que j’ai fixé au-dessus et atterrit sur celles que j’ai jetées précédemment. « Deux points. »

Elle rit et passe à la suivante. « Ça va être un vrai cauchemar. Certaines de ces candidatures sont irréelles. Oh, tu vas aimer celle-là. »

Je la prends et la lis. « C’est une blague, non ? Elle demande vraiment ça? »

« Oh, c’est plutôt banal. Elle veut juste que son petit ami puisse habiter ici aussi. Tu devrais voir certaines des autres demandes. »

Je pose mes mots croisés et je prends une candidature. « Chérie, tu vois celle-là ? »

« Hmm hmm. »

« Si, à ton avis, les autres candidatures que tu as là sont pires que celle-ci, je ne veux même pas les regarder. T’as qu’à juste les jeter. »

« Ce n’est pas vraiment une façon de faire, Tabloïde. »

« Ça me semble la meilleure pour l’instant. »

Elle passe rapidement les candidatures en revue et finit par toutes les jeter sur le sol.

Je hausse un sourcil interrogateur.

« Il me vient à l’esprit », dit Kels dans un ronronnement en chevauchant mes hanches, « qu’il y a autre chose que je préfèrerais faire. »

« Un mot de six lettres pour orgasme ? » Je la taquine pendant qu’elle me repousse en appuyant sur mes épaules.

« Kelsey », dit-elle d’un ton concupiscent, en enfonçant ses ongles dans mon épaule. « Et tu vas le crier haut et fort dans un petit moment. »

Oh, ça va être le genre de journée que j’aime.

 

* * *

 

Lorsque la réunion de reportage est terminée, Sam et moi nous dirigeons vers mon bureau. Il va me donner les éléments sur le sujet sur lequel il travaille et qui m’a été assigné. Apparemment, Langston est toujours en boule contre Kels. Une fois encore, elle est reléguée aux sujets légers. Elle m’a dit qu’elle avait été gentille mais je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que mon épouse chérie a bien pu faire pour rester en haut de sa liste de victimes potentielles cette semaine. En général, il est passé à sa cible suivante à ce stade. Il faudra que je trouve un moyen pour que Kels et moi on déjeune ensemble aujourd’hui pour lui demander.

Sam est assis dans le fauteuil en face de mon bureau et il ouvre son bloc-notes. « Harper, il va falloir qu’on aborde ça avec ménagement au début. Si ces gens sont effrayés, on n’aura jamais ce qu’on veut. »

« Et qu’est-ce qu’on veut exactement, Sam ? »

Il bouge dans son fauteuil, visiblement à cran sur le sujet. « Si j’ai raison, c’est un cas sérieux de maltraitance systématique sur enfant. »

Il a toute mon attention maintenant. Depuis que j’ai appris que Kels était enceinte, on dirait que je ne vois plus que des gamins – dans la rue, à la télévision, dans l’épicerie. Ils sont partout. La pensée que quelqu’un pourrait en maltraiter un… et bien, disons juste que mon sang se mettait à bouillir avant et que maintenant, ça me rend enragée. Je me penche en avant et pose les bras sur mon bureau. « Dis-moi ce que tu sais. »

« Je sais que j’ai retiré mon fils d’une garderie après qu’il ait eu trois accidents en moins de deux mois. Harper, mon gamin est sourd mais pas sujet aux accidents. »

D’accord, c’est personnel. Je ne sais pas jusqu’à quel point je pourrais être objective dans ce genre de situation. Il va falloir que je regarde longuement ce sujet. Un bon producteur veille sur les arrières de son présentateur vedette. « Et quel est le problème à ton avis ? »

« Je pense que c’est le genre de cas où les gens ne sont pas bien formés pour s’occuper des enfants qu’on leur confie. Ils sont frustrés… » Sa voix s’éteint doucement.

« Et ils se vengent sur les gamins ? »

« Oui. » Il hoche la tête, son regard croise le mien. « Je veux arrêter ça avant qu’un enfant innocent ne soit méchamment blessé ou ne meure. »

Ça je peux facilement m’y rallier. « Alors on y va. »

 

* * *

 

« Je n’ai rien fait, je te le jure. »

Harper me regarde du coin de l’œil. Elle prend le hot-dog que lui tend le vendeur après avoir demandé qu’il mette une grosse cuillère de sauce vraiment épicée dessus. « Alors pourquoi est-ce que tu es toujours reléguée aux sujets légers ? »

Elle me prend par le bras et me guide vers une volée de marches où on s’assoit. A part les bruits de la rue, c’est plutôt sympa d’être au soleil et à l’air pur, si on peut parler d’air pur à New York. « Je n’en ai aucune idée. » Une fois encore, j’ai envie de quelque chose que je suis à des années lumière de penser à manger de moi-même. « Hé ? »

Elle s’arrête juste avant de mordre la première bouchée. « Oui ? »

« Tu vas manger ça ? » Je ne peux pas croire que je suis en train de dire ça.

« C’était l’idée, oui. »

J’avance un peu la tête et je lui fais un sourire très exquis. « Ça a l’air plutôt bon. »

« Moi ou le sandwich ? » Me demande-t-elle d’une voix très confuse.

« Ce n’est pas gentil de poser des questions tordues, Tabloïde. »

« Ce n’était pas une question tordue. Je ne t’ai jamais vu reluquer un hot-dog comme ça avant. »

« C’est la faute à nos enfants. Alors tu me le donnes ou il faut que je me débrouille pour en trouver un chez le vendeur ambulant ? »

Elle regarde successivement le hot-dog et moi. « Tu vas le manger ? Ou bien tu vas le frotter sur ton estomac ? »

Je soupire. « J’avais prévu de le manger, mais si tu rends les choses difficiles, je vais bouger mon corps de femme enceinte et aller me bagarrer dans la foule pour avoir le mien. »

« Attends un peu, Miss Electricité. » Elle pose une main sur mon bras et me tend le sandwich. « Tiens, prends-le, mange-le, savoure-le. Je bouge mon cul de compagne attentive là-bas et je me prends un hot-dog. Et je t’en rapporte un deuxième. »

« Merci. » Je prends le sandwich et je la vois qui me sourit d’un air narquois. « Mais économise l’argent du mien. Il ira dans le bocal. »

« Est-ce que ce n’est pas génial la façon dont je prépare toute seule l’avenir de nos enfants ? » Elle se penche et me dépose un rapide baiser sur la joue avant de partir au petit trot vers la voiturette pour un autre sandwich.

Quand elle revient, elle me tend une bouteille d’eau dont j’ai désespérément besoin. Cette sauce était bien plus épicée que je ne le pensais. « Merci. » Je réussis à sortir ces mots en toussant tout en décapsulant la bouteille pour prendre une longue gorgée. « J’espère qu’ils ont apprécié. C’était totalement dégoûtant. A propos, tu vas sortir à temps ce soir ? »

« Ça se pourrait. Pourquoi ? »

« Tu veux recevoir une nounou ? »

« Bien sûr, on peut faire ça. Et les hot-dogs de New York sont une œuvre d’art. Comment tu peux ne pas les aimer ? »

« C’est vrai, c’est aussi ce qu’ils ont dit à propos de l’exposition de sièges de toilettes au MOMA, Tabloïde. Peut-être que ça a à voir avec la forme », dis-je avec un sourire tout en m’essuyant les mains avec une serviette.

Avant d’avoir à lui donner immédiatement une bourrade dans le dos pour l’empêcher de s’étouffer. Quand elle peut à nouveau respirer, elle fixe le hot-dog avec dégoût. « Je vais avoir besoin d’une thérapie avant d’en remanger maintenant. Je veux dire que les implications freudiennes de ce que tu viens de dire donnent le tournis. » Elle commence à geindre. « Kels, comment tu as pu me faire ça, à moi ? C’était méchant. » Je la regarde jeter le reste du sandwich. « Allez. » Elle me prend le bras. « On va chercher des frites chez l’autre vendeur. »

Je me demande bien à quoi je devrais les comparer pour qu’elle les laisse aussi tomber.

 

* * *

 

Notre première candidate semble avoir un potentiel réel, du moins si on se réfère à son dossier. Jusqu’ici, la seule chose que j’ai remarquée, c’est que son corsage est un peu trop ouvert ; mais hé, j’ai l’intention de lui fournir un code vestimentaire quand elle sera près de mes enfants et d’Harper.

Harper tient la planchette à pince avec la candidature et l’étudie attentivement. Elle prend cette chasse à la nounou aussi sérieusement que Woodward et Bernstein ont étudié l’effraction du Watergate. Je suis confiante dans le fait que nos enfants vont avoir la meilleure nounou au monde étant donnés ses critères.

J’ai le regard fixé sur la femme en face de moi, qui ne semble pas pouvoir détacher le sien de ma femme. Peut-être que j’ai mal jugé celle-ci. Elle n’est peut-être pas celle qu’il nous faut.

« Parlez-moi d’une fois », demande Harper, « où vous avez eu à vous occuper de deux jeunes enfants et qu’il y a eu une crise. Quelle a été cette crise et comment l’avez-vous gérée ? »

Harper semble inconsciente de la façon dont elle est fixée. C’est bien, très bien. Mais quand même, je ne suis pas amusée de la façon dont la trai... la candidate se penche en avant et se lèche les lèvres avant de donner sa réponse. Elle flirte avec mon Harper.

Hello ! Femme enceinte dans la pièce. Tu te rappelles de moi.

Je regarde Harper qui prend studieusement des notes de la réponse qu’elle reçoit. Oublie, Tabloïde ; elle pourrait bien avoir sauvé un bus, plein de nonnes et d’orphelins, sur le point de basculer d’une falaise, elle ne fait pas l’affaire.

« Ça vous poserait un problème d’avoir à voyager pour ce job ? » Harper pose une autre des questions que nous avons vues ensemble. De temps en temps, ça peut être un mal nécessaire, mais pas avec cette nana-là.

Elle fait un sourire plutôt timide à ma compagne. « J’irai partout où vous en aurez besoin. »

Et pourquoi pas sauter du haut d’un balcon du cinquième étage ?

« Vous avez des questions à nous poser ? » Harper semble totalement inconsciente de la situation. Soit elle est totalement accaparée par l’entretien soit elle fait de son mieux pour ignorer ce qui se passe.

« Est-ce que j’en ai », elle s’interrompt brièvement, « une présence la nuit ? »

Pas ici. Sûrement pas. Jamais de la vie. C’est la vieille goutte d’eau définitive qui fait déborder ce vase. Je me racle la gorge pour attirer l’attention d’Harper. Je secoue légèrement la tête et en moins de temps qu’il n’en faut, cette petite trainée sort de ma réalité. Harper est très gentille et la laisse sortir par la porte principale. Je suis prête à aller voir si elle peut s’envoler. Bon sang, d’autres nounous l’ont fait après tout. Je lui filerai même un parapluie si ça peut l’y aider.

« Qu’est-ce qui cloche chez elle ? » Demande Harper en revenant dans le séjour.

« Elle flirtait avec toi. »

« Ah oui ? » Le regard bleu clair croise le mien.

« Oh s’il te plait. Oui, elle flirtait. Tu n’as pas remarqué »

« Pas vraiment. Mais elle semblait plutôt amicale, oui. »

« Plutôt ! Tabloïde, si je n’avais pas été là, elle aurait fait l’entretien toute nue. Je soupçonne qu’elle aurait fait n’importe quoi pour avoir le poste. »

« Et bien, je ne suis pas libre. » Elle remue son alliance dans ma direction. « J’ai déjà la meilleure fille du coin. »

Je ne peux pas m’empêcher de sourire. « Bonne réponse. » Je lui prends la candidature des mains et je la déchire en deux. Ce n’est pas aussi satisfaisant que de balancer cette garce du haut du balcon mais ça ira quand même. « J’ai le sentiment que ça va être un véritable cauchemar. Entre les tarées et les trainées, on va disqualifier pas mal de monde. »

Elle jette la planchette à pince sur le canapé. « C’est vrai. Bon, pourquoi est-ce qu’on ne va pas faire de beaux rêves, toi et moi, chér ? »

« Hmm, c’est une offre à laquelle j’adhère pleinement. Est-ce que tu va me masser le dos ? »

Elle me lance un sourire diabolique puis me tourne vers la chambre à coucher et elle me masse les épaules tandis que nous marchons dans le couloir. « Ton dos, ton devant. Tu dis juste au Dr Kingsley où tu as mal. »

 

* * *

 

« Comment se passe le sujet avec Sam ? » Demande Kels installée sur mes cuisses. Nous sommes dans la pièce principale, à regarder une vidéo et à nous détendre après une longue journée de travail. J’ai posé les pieds sur la table basse – tant que je ne porte pas de chaussures, c’est acceptable aux yeux de ma chère épouse – et Kels est allongée sur le canapé. De là où elle est, elle exige alternativement que je lui gratte la tête, que je lui masse le ventre et que je lui donne des bonnes choses à manger. Je pense qu’elle a passé trop de temps avec Kam. Bien entendu, je ne le lui dirai jamais à elle. J’apprécie la vie et j’aimerais bien voir mes enfants un jour.

« Tu veux en savoir plus sur quoi exactement ? Le sujet ? Ou bien Sam ? » Deux conversations totalement différentes.

Elle me sourit avec affection. « Tu es tellement précise. Pas étonnant que tu sois une si bonne productrice. » Elle s’étire et se blottit un peu plus sur moi. « Commence avec Sam. »

« C’est un brave type, je l’aime bien. Il est du genre ‘ce que vous voyez est ce que vous obtenez’. J’aime bien ça. Il n’y a pas de conneries ou de prima donna de pacotille. C’est plus qu’une marionnette vivante. » Notre domaine de travail a un certain nombre de surnoms particulièrement négatifs pour les présentateurs vedettes. La plupart du temps mérités, voyez-vous. « C’est un homme attaché à sa famille, aussi. Tu savais que son plus jeune fils est sourd, n’est-ce pas ? »

Kels hoche la tête. « Je pense l’avoir entendu dire. »

« Je me demande ce que ça fait. »

« D’être sourd ? »

Je secoue la tête. « Pas ça. Plutôt d’être le parent d’un enfant handicapé. »

« Je pense que le terme politiquement correct est ‘différent’, ma chérie. »

Je soupire. Je me fiche d’être politiquement correcte. Je m’inquiète pour mes gamins. « Je sais. Je me fiche que nos gamins sortent couverts de pois violets, mais est-ce que tu n’y penses pas parfois ? Et s’ils n’étaient pas parfaits ? »

Kels a dû saisir mon inquiétude parce qu’elle attrape ma main et la ramène sur son estomac. « On les aime, quoi qu’il arrive. »

« Je sais. Et je les aimerai, bien sûr. Mais, je déteste penser que nos enfants ne puissent pas m’entendre leur dire que je les aime. Ou bien, s’ils étaient aveugles et ne pouvaient pas nous voir… ou bien la voiture qui leur arrive dessus quand ils traversent la rue. Ou bien s’ils ne pouvaient pas marcher ? Ou bien s’ils avaient un défaut cardiaque ? Ou bien… »

« Ma chérie », m’interrompt Kels avant que j’aie le temps de partir en vrille. « Tu te fais du mal à imaginer tout ce qui pourrait aller de travers. »

Elle a raison, bien sûr.

« Est-ce que tu as une raison particulière d’être inquiète ? Est-ce que ta famille a des problèmes héréditaires ? »

Je secoue vigoureusement la tête. Je le lui aurais dit avant d’utiliser mes frères comme étalons. « Pas du tout. »

« C’est bien ce que je pensais, surtout à en juger par tous tes neveux et nièces magnifiques. Alors, si on se base sur ça, tout va bien se passer. Le Dr McGuire nous l’aurait dit si nous devions nous inquiéter de quoi que ce soit. »

C’est vrai. Je caresse le ventre de Kels d’un geste rassurant. « Quoi qu’il arrive, je les aime. »

« Je le sais, Harper. Je te connais. » Elle se relève et m’embrasse. « Mais s’ils devaient sortir couverts de pois violets, je serais un peu inquiète. »

Je ne peux pas m’empêcher de rire. « Pourquoi ? »

« Est-ce que tu penses que la clinique du sperme aurait pu mélanger le sperme de tes frères avec celui de Barney ? » (NdlT : c’est un dinosaure de Rue Sésame, l’émission télé, qui est violet)

J’éclate de rire ce qui fait rebondir Kels sur mes cuisses. « Oh Seigneur ! Chér, tu viens de déclencher dans mon cerveau la plus horrible des visions de Barney et d’un petit gobelet à pois. »

Elle ricane. « Tu penses qu’ils vont lui montrer ‘Le Sixième Continent’ pour le mettre dans le ton ? »

 

* * *

 

Je rentre à la maison plus tard que prévu. Ça semble toujours être comme ça le vendredi soir. Ça doit être juste pour m’emmerder. Il n’y a rien que j’aime plus que les week-ends avec ma nana. Et, après le boulot que j’ai fait cette semaine sur le reportage, j’ai vraiment hâte que celui-ci arrive.

Kam me rejoint à la porte mais avec un peu moins d’exubérance que d’habitude. « Salut, mon gars. » Je me mets à genoux et je le prends dans mes bras, tout en ébouriffant son poil. Il gémit dans mon oreille et me lèche le cou. « Qu’est-ce qui ne va pas, mon gars ? » Je lui demande en m’écartant.

Il trottine dans le couloir jusqu’à la cuisine et regarde son bol vide. Sa longue langue rose pendouille de sa gueule. Puis il va vers le hall et gémit un peu. A cet instant précis, Kam est pathétique à voir.

« Quoi ? Est-ce que ta maman a oublié de te nourrir ce soir ? » Je demande, en ouvrant le garde-manger pour prendre la nourriture déshydratée qu’on lui donne le soir. « Kels ! » Crie-je d’un ton taquin. « Tu as oublié ton chien, bébé. » Je remplis son bol. Au lieu de venir manger, il continue à fixer le couloir qui mène à notre chambre et gémit.

Je réalise alors que Kels n’a pas répondu.

Soudain mon cœur s’arrête de battre. Les poils se hérissent sur ma nuque et d’horribles visions de la Californie emplissent mon esprit.

Kelsey.

Les bébés.

« Kels ! » J’appelle à nouveau en faisant en sorte que ma voix n’ait pas l’air trop tendue. Je traverse la maison en courant, à peine rassurée par l’absence de signes de lutte. Je déboule dans notre chambre et j’y trouve Kels allongée sur notre lit, profondément endormie.

Seigneur, fais qu’elle dorme.

Je ne pourrais pas survivre si quelque chose lui est arrivé. Pas maintenant. Je me précipite vers notre lit et je tends la main à l’aveuglette. « Kels, mon bébé », je murmure.

Elle grogne et roule sur le dos.

Merci mon Dieu.

« Chérie, tu vas bien ? » Je demande, reconnaissante à mon cœur d’avoir recommencé à battre « Je l’attrape et je la serre fort contre moi. Instantanément, je sens la chaleur qui émane de son corps.

« Je ne me sens pas bien », murmure-t-elle, ses lèvres me chatouillant le cou.

« Mmm », je murmure d’un ton évasif, en touchant son front. « Bébé, tu es brûlante. » C’est vrai. Ma petite Gourou a de la fièvre.

Kels se serre plus fort contre moi. « Je suis juste un peu fatiguée. La semaine a été longue. »

« Est-ce que tu as pris ta température, chér ? »

« Je suis rentrée et je me suis allongée pour quelques minutes. J’ai dû m’endormir. »

Elle essaie de se mettre assise mais je la tiens fermement, l’obligeant à rester là où elle est. « Tu as trop tiré sur la corde cette semaine. Tu as fait chaque petit sujet de merde que Langston t’a donné et tu ne t’es pas assez reposée. » J’embrasse son front brûlant. « Je suis désolée. J’aurais dû m’assurer que tu faisais attention à toi. »

« Ce n’est pas de ta faute. Je suis juste fatiguée et j’ai des petites crampes. »

Putain de merde ! « Des crampes ? » J’oblige ma voix à rester calme.

« Un peu. »

« Depuis combien de temps ? »

Elle hausse les épaules et ses yeux se ferment à nouveau. « Presque toute la journée. »

J’embrasse une nouvelle fois son front et je me dégage d’elle à contrecœur. Je me dirige vers la salle de bains et je prends le thermomètre et un gant. Je mouille le tissu et je reviens dans la chambre. « Ouvre. Garde ça sous la langue », je dis tout en le glissant dans sa bouche. Je presse le gant sur son front et je lui tiens la main en attendant les résultats.

Je ne suis pas rassurée de voir qu’elle a 38°C de fièvre. Je prends le téléphone et je compose le numéro de bipeur du Dr McGuire. Moins de deux minutes plus tard, il m’appelle. « McGuire ? »

« Un problème avec Kelsey, Harper ? » Demande-t-il, l’inquiétude teintant sa voix.

« Elle a de la fièvre et des crampes. »

Il me pose plusieurs questions et je lui dis ce que je sais, en demandant à Kels de remplir les trous. Après une brève consultation directe avec elle, il me reparle. « Gardez-la au lit, qu’elle se repose. Je vais appeler une pharmacie près de chez vous pour dicter une ordonnance. Qu’elle la prenne ce soir. Essayez de faire tomber sa fièvre avec des tissus frais. Si les crampes empirent, que la fièvre monte ou si elle commence à saigner, allez aux urgences et envoyez-moi un texto. »

Je peux à peine respirer. J’ai l’impression d’avoir un poids monumental sur la poitrine. « Est-ce que ça va aller, doc ? Les bébés ? » J’arrive à peine à émettre ma dernière question. Je ne veux pas pleurer devant Kels maintenant.

« Je suis sûr que tout va bien se passer, Harper. On dirait que Kels a attrapé un virus. Ça arrive tout le temps aux femmes enceintes. »

« Je… je ne pourrais pas… perd… » Je m’arrête, incapable de continuer.

« Harper, calmez-vous. Tout devrait bien se passer. Kels a besoin que vous vous détendiez et que vous vous occupiez d’elle pour l’instant. »

Je prends une inspiration profonde. « D’accord. »

« Appelez-moi demain matin et dites-moi si elle va mieux, d’accord ? »

Je hoche la tête. « Je le ferai. »

Le Seigneur m’est témoin que je ne vais pas dormir beaucoup cette nuit.

 

* * *

 

Le téléphone sonne très tôt le matin. J’ouvre les yeux et je jette un coup d’œil au réveil. Six heures. Kels est devant moi, profondément endormie et je veux répondre avant que ça ne la réveille. Elle s’est agitée toute la nuit et ne s’est pas vraiment bien reposée.

Avec précautions, je tends le bras par-dessus son épaule et j’attrape le téléphone. Je roule loin d’elle et je me redresse, me frottant le visage pour me réveiller. « Kingsley. »

« Harper, c’est Cliff Gates. » Un des responsables du studio. Oh merde, ça ne présage rien de bon.

« Qu’est-ce qui se passe, Cliff ? » 

« On a besoin de vous aujourd’hui au studio. »

« Quoi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? »

« On a eu un sérieux revers sur le reportage de Bruce. Langston a dit qu’il voulait que vous et Sam mettiez votre sujet en boite pour qu’on puisse l’utiliser. »

« Merde », je marmonne en jetant un coup d’œil vers Kels. Je ne veux pas la laisser. Sa fièvre est tombée mais je sais qu’elle ne va toujours pas très bien. « Il va me falloir au moins une heure avant d’arriver là-bas. »

« Ça va aussi prendre du temps à Sam de venir ici. Il doit prendre la route depuis Rockland County. »

« Je serai là-bas dès que j’aurais réglé quelques trucs à la maison. »

« A tout à l’heure. »

Je raccroche en jetant un coup d’œil à Kels qui s’est mise sur le côté pour me faire face. Elle ouvre lentement les yeux. Je peux dire à voir l’expression sur son visage, qu’elle ne se sent toujours pas bien. Je mets la main sur son front. La fièvre est tombée. « Comment tu te sens, bébé ? »

« Mieux », marmonne-t-elle en se frottant le visage sur l’oreiller. « Pas géniale, mais mieux. »

« Les crampes ? »

« Terminées. »

Dieu merci. « Il faut que j’aille au studio. »

« Hmm. » Elle hoche la tête en fermant les yeux. Je sais qu’elle ne se sent pas bien parce qu’elle ne pose pas de question, qu’elle ne discute pas.

Je passe ma main dans ses cheveux, toujours un peu trempés de la sueur de la fièvre de la nuit. Je ne veux pas la laisser mais si je dois le faire, je ne la laisserai pas toute seule à la maison. Je lui dépose longuement un baiser sur le front avant de me dégager d’elle à contrecœur.

Je sors du lit et je vais à la cuisine pour prendre un café. Je lis la liste de numéros à côté du téléphone pour trouver celui que je cherche. Je prends le combiné et je compose le numéro. Je mets la cafetière en marche et je regarde le liquide précieux commencer à s’écouler dans la carafe.

« Que… » Une voix très endormie répond.

« Brian ? »

« Oui. » Une pause suivie d’un léger raclement de gorge. « Harper ? Quelque chose ne va pas ? »

« En quelque sorte. Ecoute, il faut que j’aille au studio ce matin et Kels est malade. On lui a prescrit de rester au lit. » La cafetière crachote et gargouille, signalant le début d’une nouvelle journée pour moi. Je me verse une tasse, évitant la crème ou le sucre. Si je pouvais m’injecter de la caféine directement dans une veine ce matin, je le ferais. « Je ne veux pas la laisser toute seule. Est-ce qu’éventuellement tu pourrais venir lui tenir compagnie pendant que je suis partie ? »

« Absolument ! Je serai là dans une demi-heure environ. »

« Merci beaucoup, Brian. Vraiment, je… »

« Laisse tomber, L’Etalon. A bientôt. » Il raccroche et me laisse écouter une ligne silencieuse.

Je sirote mon café en retournant à notre chambre et je m’assieds sur le lit près de Kels. Elle roule sur le dos et ouvre les yeux. « Bonjour, Tabloïde. » Elle a l’air affaibli et fatigué.

« Bonjour, bébé. Comment te sens-tu ? »

« Je vais bien. J’étais vraiment fatiguée hier soir. »

« Le docteur McGuire dit que tu dois rester au lit et te reposer aujourd’hui. » Elle acquiesce de la tête, acceptant sans discuter. Je sais maintenant qu’elle se sent vraiment mal. « Brian va venir. »

« Pourquoi ? »

« Il faut que j’aille travailler un moment. Je ne veux pas que tu restes seule. »

« Ça va aller. Ce n’est pas la peine qu’il… »

Je lève la main pour devancer toute discussion. « Tu veux bien me faire plaisir ? »

« Très bien, ma chérie. » Elle prend une inspiration profonde et se passe la main sur l’estomac.

Seigneur, elle s’est bien remplie. « Tout va bien là-dedans ? » Je pose ma main sur la sienne avec précautions.

« Ils sont très actifs ce matin. C’est bon signe. »

C’est même très bon signe. C’est la meilleure chose que je puisse entendre.

 

* * *

 

« Je me sens vraiment mieux », dis-je pour rassurer Kevin tandis Brian m’apporte mon déjeuner. Mon médecin au téléphone et mon assistant dans la chambre, je ne peux pas m’empêcher de sourire. Ils se comportent tous les deux comme des mères poules.

« Kelsey », la voix de Kevin est ferme, « je veux que vous restiez au lit le restant du week-end. Pas d’activité stressante et je dis bien, pas d’activité stressante. Je veux que vous vous reposiez et que vous preniez le reste de la prescription que j’ai envoyée. Je suis sûr que ce n’est rien, un rhume des foins, sûrement. Mais votre corps est soumis à beaucoup de stress et je sais que votre travail vous occupe beaucoup. Alors, ce week-end, vous êtes bien sage et vous restez au lit.

Je vais le faire mais je ne sais pas si ma compagne peut être sage et au lit en même temps. « Oui, docteur. » Je lève les yeux au ciel en direction de Brian. « J’ai promis d’être gentille. »

Je l’entends rire au ton de ma voix. « Très bien Kelsey. Je vous crois. C’est juste que je ne veux pas avoir à affronter Harper aux urgences. » Son ton est blagueur mais je ne le blâme pas, quelque part. Elle serait folle.

« Bien vu », j’acquiesce en regardant le plateau que Brian a posé sur le lit. Comment est-ce qu’il s’attend à ce que je mange tout ça, bon sang ? Ça pourrait nourrir une petite nation toute entière. « J’ai promis de me reposer. Entre vous et Harper, et mes deux baby-sitters aujourd’hui, je n’ai pas grand choix. »

« Très bien. Il est parfois nécessaire de bloquer les ennuis avant qu’ils n’arrivent. Si avez d’autres problèmes, n’hésitez pas à m’appeler. On se voit la semaine prochaine. »

« Merci, Kevin. » Je raccroche et je jette le téléphone sur la couverture avant de faire un geste vers le plateau. « Et ça c’est quoi ? »

« Le déjeuner », dit Brian depuis l’endroit qu’il s’est créé dans un coin de la chambre. Il ne m’a pas quittée plus de dix minutes. Il a même emmené Doug avec lui pour faire les courses et s’occuper de Kam, pour que je ne reste pas seule.

« Un déjeuner pour quatre. Viens par ici et aide-moi à manger tout ça. » Je tapote le lit pour qu’il me rejoigne. « Où est Doug ? »

« Il a emmené Kam au parc. » Tandis qu’il s’installe sur le lit, le téléphone sonne à nouveau. Il l’attrape par son antenne et l’agite devant mon visage. « Dix dollars que c’est L’Etalon. »

Je prends le téléphone. Mais je ne vais pas suivre ce pari à la con. Bien sûr que c’est elle. Elle n’a pas appelé depuis près de vingt minutes pour voir si tout va bien. « Allô ? »

« Salut, chér. Comment tu te sens ? »

« Harper, je vais bien. » Brian réfrène un rire en tombant en arrière sur le lit. Il attrape un grain de raisin sur mon plateau et le met dans sa bouche. « Je viens de parler au Dr McGuire. »

« Qu’est-ce qu’il a dit ? Tu vas bien ? Tu as besoin de voir… »

« Mon chou, détends-toi. Respire. Je vais bien. Il dit que j’ai un rhume, qu’il faut que je reste au lit et que je me repose ce week-end. »

« Tu vas le faire, hein ? Tu ne vas pas discuter ? »

Non. Même si je le voulais, je ne le pourrais pas à cause de la détresse que vit Harper en ce moment. « Je reste ici et tu ne m’entendras pas en parler. »

« Tu es malade. »

« Tabloïde, je me sentais horriblement mal hier soir. J’étais un peu effrayée. Je ne vais pas risquer de perdre nos enfants. Si Kevin me dit de rester au lit, alors je reste au lit. »

« Bien, tu sais que c’est mon endroit préféré. »

« Oui, mais il a aussi dit que je dois être gentille et me reposer. » Brian ricane et je le pousse du pied. « Il a dit spécifiquement de ne pas avoir d’activité stressante. » Brian reçoit une autre poussée du pied quand je vois ses épaules secouées de rires silencieux.

« Chérie, tu fais exactement ce que Doogie te dit de faire. Je serai rentrée aussi vite que possible. »

« En parlant de ça… »

« Je n’en ai aucune idée. Ça a été la journée de la Loi de Murphy dans ce foutu studio. Tout ce qui pouvait se passer mal, s’est mal passé. On a eu des bandes bouffées par des machines. L’équipement de son et lumière s’est mis en rade. C’est comme si on avait un gremlin ici. Mais, je te le promets, bébé, je serai à la maison aussi vite que possible. »

« Concentre-toi simplement sur ce reportage, Tabloïde. Il est important. On veut que des gens répondent pour ça. »

« Je sais. Sam et moi on a monté quelque chose de vraiment bien. La crèche a agi de manière très responsable aussi et a renvoyé trois personnes. Il va vraiment y avoir une enquête. »

« Oh, c’est une bonne nouvelle. Bon boulot, chérie. »

« C’est celui de Sam. Il a vraiment fait du bon boulot. Il a pris le problème très tôt avant que quelque chose de tragique n’arrive et il a impliqué les bonnes personnes. »

« J’en suis sûre », lui dis-je tranquillement. Je suis vraiment fière d’elle et du travail qu’elle a fait sur ce reportage. « Je t’aime, Harper. »

«Je t’aime aussi, Petit Gourou. Je rentre à la maison aussi vite que possible. » 

 

 

 

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A suivre partie 22

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19 mars 2012

Pile pour le printemps :O)

 

  mar

 

 

 

 

- En résistance, de Gaxé, deuxième partie

- Quand tombent les Ténèbres, partie 6-1, traduction de Fryda

Bonne lecture !

Posté par bigK à 22:32 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]

Quand tombent les ténèbres, chap.6, première partie

Quand Tombent les Ténèbres

Par Melissa Good

Traduction : Fryda

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Gabrielle fronça les sourcils en voyant la chaise ostensiblement vide sur le porche puis elle plissa les yeux lorsqu’elle crut voir le mouvement rapide d’une silhouette vêtue de bleu. Elle pinça les lèvres. Et bien, elle avait promis de ne pas quitter le porche et elle ne l’a pas fait. Elle monta les marches et arriva derrière sa compagne, assise sur le sol près du coin arrière de la maison, ses longues jambes posées sur la rambarde en bois. Deux poulains mâchouillaient ses bottes et tous les deux levèrent leur petite tête et la secouèrent à son approche.

« Et bien… bonjour vous », dit la barde en riant et en se laissant tomber sur le sol en bois près de la guerrière. « Tu veux bien me présenter ? »

« Bien sûr. » Xena tendit la main et le plus proche lécha ses doigts agréablement. « Gabrielle, puis-je te présenter Hercule et Iolaus. » Elle lança un regard amusé aux deux poulains. « Les gars, voici Gabrielle. »

La barde se mit à rire. « Qui est qui ? »

Un des poulains trotta vers sa main tendue et glissa, tombant sur le museau. « Ok… alors voilà Iolaus », annonça Gabrielle immédiatement, ce qui fit venir un sourire aux lèvres de sa compagne. « Xena, ils sont adorables. » Elle grattouilla les oreilles du petit Iolaus et hennit doucement entre ses dents à son intention. Les deux poulains étaient bien bâtis et avec une nuance riche de jaune beurre. Mais la crinière et la queue d’Hercule étaient d’un brun foncé alors que celles d’Iolaus étaient blond clair, comme celles de sa mère.

« Mignons, hein ? » Xena sourit. « Regarde ça. » Elle claqua une fois de la langue et tous les deux tournèrent la tête, puis elle recommença et ils s’approchèrent d’elle en remuant leur petite tête.

Gabrielle en eut les yeux écarquillés. « Ouaouh… tu viens de leur apprendre ça maintenant ? » Elle se tourna et regarda derrière elle. « Pendant le temps où j’étais partie ? » Son regard revint se poser sur sa compagne. « Xena… je n’avais aucune idée que… »

Celle-ci haussa un sourcil. « Comment crois-tu qu’Argo a appris tout ce qu’elle sait ? » Demanda la guerrière d’un ton mesuré. « Ça ne vient pas tout seul. »

« Et bien… » La barde sourit d’un air peu assuré. « Je veux dire… bien sûr… j’ai bien compris que tu lui avais appris, mais… » Elle secoua la tête. « Encore un autre de tes nombreux talents, j’imagine. » Elle tendit le petit panier qu’elle portait. « De la part de maman. »

Maman, hein ? Xena étudia sa compagne avec attention. Pas ‘ta mère’, comme ça avait été le cas pendant tout le voyage pour venir ici. Le visage de Gabrielle était bien plus détendu et… elle plissa le nez. Ah… maman a usé de sa bière pour une bonne cause, on dirait. « C’est quoi ? » Elle regarda dans le panier et sourit. « Oh… je vois. » Elle sortit un gâteau et en mordit un morceau. « Mmm. »

« Oui. » Gabrielle approuva avec une bouchée dans la bouche puis elle jeta un coup d’œil à la grande femme. « Comment vas-tu ? »

Xena laissa les poulains lui lécher les doigts et eut un public immédiat et très attentif. Hercule réussit à se mettre sur ses pattes arrière et à poser les pattes avant sur le porche, passant le museau à travers la palissade pour pousser Xena dans la poitrine. « Heu… » Celle-ci ne put s’empêcher de rire tandis que le poulain la poussait et hennissait. « Je viens de me faire un nouveau fan, on dirait. » Elle brisa un petit coin du gâteau et le lui tendit, regardant avec amusement le poulain l’attraper de sa main avec la langue puis éternuer. Elle posa le front sur la rambarde et regarda tranquillement sa compagne. « Je pense que la fièvre est passée… » Elle prit une inspiration contrariée. « Je suis juste vraiment fatiguée et je ne sais pas pourquoi. »

Et elle l’était. Se lever et aller jusqu’à la rambarde avait demandé une somme impressionnante d’efforts. Elle avait l’impression de tirer sur des réserves à sec et, elle s’en rendait compte, c’était probablement ce qu’elle faisait. « J’ai l’impression que je pourrais dormir pendant des semaines. »

Gabrielle pesa ces mots. « Ça me semble une bonne idée », dit-elle en glissant un bras de réconfort autour de la taille de la guerrière tout en se rapprochant. Elle tendit un autre gâteau à Xena, en prit un pour elle et elles mâchèrent ensemble en silence, jetant les miettes aux poulains curieux.

« Alors… maman et toi, vous avez parlé ? » Finit par demander Xena, en mettant la tête sur le bras qu’elle avait posé sur la rambarde.

La barde lui lança un rapide coup d’œil. « Comment as-tu deviné ? »

« Tu as l’air plus détendue », répondit Xena d’un air ironique. « J’ai raison ? »

Gabrielle soupira et donna un coup avec ses talons dans le poteau du porche. « Bien sûr. » Elle lança un regard très sérieux à sa compagne. « Ta mère est vraiment très spéciale. »

Xena eut un bref sourire. « Oui. » Elle lécha pensivement ses doigts et fixa le panier. « Il en reste ? »

La barde l’étudia avec attention. « Si tu te sens mieux en les mangeant, tu peux tous les avoir. »

Xena leva un sourcil à ce sacrifice suprême. « Si je les mange tous, Gabrielle, je peux t’assurer que je ne vais pas aller mieux », dit-elle pince-sans-rire à la barde. « Mais… je pense que ça aide un peu. » Elle partagea le reste des gâteaux avec sa compagne tandis qu’elles revenaient vers le grand fauteuil attaché au porche, assez grand pour les accueillir toutes les deux. La brise chaude de l’été les réchauffait tandis qu’elles regardaient le soleil se coucher et elles rendirent leurs saluts aux villageois qui leur souhaitaient la bienvenue et qui se rendaient dans leurs habitations après l’auberge. Plusieurs d’entre eux s’approchèrent et passèrent quelques instants à leur parler, y compris Josclyn, qui venait d’arriver des champs du nord.

Le maire monta les marches et s’appuya contre la rambarde en leur faisant un signe de tête résolu. « Bienvenue. » Il fixa Xena. « Les petits oiseaux de passage m’ont raconté que tu as fait saigner le nez de ce fichu Romain. C’est vrai ? »

Xena resta silencieuse un bon moment avant de se rendre compte de quoi Josclyn parlait. César. « J’ai juste apporté mon aide », dit-elle d’un ton trainant. « C’est à Boudicca qu’en revient le mérite. »

Le maire acquiesça de la tête. « Très bien, si c’est comme ça que tu veux le présenter. » Il l’étudia avec une étincelle ironique dans les yeux. « Bonjour, jeune fille… bienvenue chez toi. » Il dit ces mots pour Gabrielle, qui était blottie dans le bras de Xena. « Tes histoires m’ont manqué. »

La barde lui sourit affectueusement. « Merci, Josclyn… c’est bon d’être à la maison. » Elle réfréna un bâillement, dû essentiellement à la chaleur humide. « Peut-être que je te verrai à l’auberge dans quelques jours. »

Il hocha la tête. « Oui. » Puis son regard se détourna, quelque part vers le paddock. « Ton Argo a donné des beaux poulains, Xena. »

Cela lui valut un sourire de la guerrière. « Oui… Argo est de bonne qualité. » Une note de fierté pointait dans la voix de Xena. « Ça va faire de beaux étalons. »

Josclyn se frotta le nez de son index. « Aah… oui… C’est aussi ce que je pense. » Il s’interrompit. « Ça fait un moment qu’on ne parle plus de la qualité des chevaux d’Amphipolis. »

Xena se souvint que le maire était responsable de la bonne santé financière du village et il venait de pointer une chose intéressante à laquelle elle n’avait pas encore réfléchi. « Oui… elle était connue pour ça, non ? » Répondit-elle lentement.

Ils se regardèrent et se firent un petit signe de tête. Puis Josclyn leur fit un signe de la main et continua vers sa ferme de sa longue démarche patiente.

Gabrielle la regarda d’un air curieux. « De quoi s’agit-il ? »

« Josc a une très jolie pouliche, d’environ deux ans », répondit Xena en lui lançant un regard ironique. « Elle a une robe grise, une crinière et une queue gris foncé… et elle bouge bien. » Très jolie. Pas entrainée comme Argo et bien plus petite que le cheval de guerre, mais un bel animal. « Il s’intéresse à l’avenir, je pense. »

La barde resta pensive à ces paroles. « Hmm. »

Xena se réinstalla et apprécia le calme. Elle sentait le battement du pouls de Gabrielle sur son bras nu et elle fut soulagée de remarquer que son épuisement semblait diminuer un peu, et malgré les gâteaux, elle avait encore faim. C’est bon signe… songea-t-elle en étudiant le visage de la barde. Tiens, tant que j’y suis… « Hé… écoute… Je me sens mieux… j’aimerais vraiment aller dîner à l’auberge… juste pour dire bonjour à tout le monde… qu’est-ce que tu en penses ? » Non… elle ne rata pas le sursaut soudain dans le battement de cœur de la barde et l’étincelle apparue dans ses yeux verts. En plein dans le mille. Elle en a besoin… et je ne vais pas lui dire non.

« Je… si tu en es sûre, Xena », répondit la barde lentement. « Je veux dire… oui, bien sûr, ce serait bien, mais pas si ça doit te fatiguer. »

« Nan. » La guerrière sourit. « Ça va aller. » Même si je dois m’y trainer par les ongles. « Allez, on y va. »

************************

L’auberge se remplissait maintenant que le soleil se couchait et que les marchands et les fermiers les plus riches venaient les uns après les autres s’installer pour boire et manger, et aussi profiter de la compagnie des villageois. La plupart des tables étaient occupées et plusieurs têtes se levèrent lorsque Xena poussa la porte et fit passer Gabrielle devant elle.

Les salutations fusèrent depuis toute la pièce, éclairée à présent par des chandelles sur les tables et les torches qui reposaient dans deux appliques sur le mur près de l’entrée de la cuisine. Il faisait chaud, et seule la brise qui venait des fenêtres soulageait la chaleur, en faisant vaciller les flammes comme des colonnes dansantes et l’air était plein de l’odeur de viande rôtie et de la senteur épicée de la bière fraîchement tirée à la pression.

Xena rendit les saluts par des hochements de tête et des signes silencieux comme à son habitude, mais elle ne leur prêta pas plus d’attention, observant l’accueil que recevait sa compagne.

C’était simple. Ils l’adoraient. Elle avait capturé leurs cœurs en hiver et des visages souriants et des bras amicaux l’accueillaient de toutes parts. Xena sentit une profonde chaleur monter dans ses tripes tandis qu’elle regardait la douce étincelle revenir dans les yeux de sa compagne, qui s’arrêtait souvent pour attraper une main tendue ou répondre à un salut chaleureux.

Elle en a besoin. Xena le reconnut tandis qu’elle observait les épaules de la barde se carrer et se redresser, et que le langage de son corps s’animait timidement tandis qu’elles traversaient la pièce. Regarde-la absorber tout ça… bon sang. Cela amena un sourire à ses lèvres qui s’agrandit lorsque la voix de Gabrielle s’éleva avec plus de confiance par-dessus la foule.

Elle s’installa dans un fauteuil à une table où leur famille avait l’habitude de s’asseoir et elle se carra au fond, sa botte contre le pied de table et les bras croisés. Gabrielle était toujours debout, penchée pour répondre à une question de la femme du meunier et riant doucement lorsque celle-ci la réprimanda pour sa minceur. « Je sais… je sais… mais maintenant que je suis ici, je sais que ça ne sera plus un problème », l’assura la barde en se laissant tomber dans le fauteuil près de sa compagne tout en prenant une inspiration profonde. Son regard croisa celui de Xena et elle secoua un peu la tête à son intention. « Ouaouh. »

La guerrière se contenta de sourire. Le visage de sa compagne était coloré et ses yeux contenaient une lueur chaude absolument sans prix pour elle. « On dirait bien que tu leur as manqué. » Elle fit un sourire désinvolte à Gabrielle.

Celle-ci prit une inspiration puis une autre. Elle tendit la main par-dessus la table et mêla ses doigts aux longs doigts de la guerrière. « Tu savais que ça se passerait comme ça, pas vrai ? » Dit-elle d’un ton doucement accusateur.

Xena bougea la tête de gauche à droite et haussa légèrement les épaules. « Je m’en doutais, oui. » Elle jeta un coup d’œil alentours puis regarda à nouveau Gabrielle. « Je suis contente de voir qu’Amphipolis répond à mes attentes. »

La barde se contenta de la fixer un long moment puis se leva brusquement et se jeta sur sa compagne, entourant le cou de la guerrière de ses bras pour la serrer très fort. « Je t’aime », dit-elle dans un murmure sincère.

Xena se sentit rougir lorsque tout le monde les regarda en riant chaleureusement. Elle vit Cyrène sortir pour voir ce qui causait le bruit et elle eut un sourire de travers quand sa mère les repéra et secoua la tête. « Gabrielle… je n’ai rien fait… allez… tout ça c’est pour toi. »

La barde la relâcha et se recula pour qu’elles puissent se regarder. « Désolée… » Elle leva la main et traça affectueusement la ligne colorée sur la joue de sa compagne. « Je ne voulais pas t’embarrasser. » Elle leva les yeux à l’arrivée de Cyrène à leur table et se tortilla pour sauter des genoux de Xena, se laissant tomber dans son propre fauteuil avec un air penaud. « Je euh… on dirait bien que je me montre en spectacle ce soir. »

Cyrène s’assit en face d’elles et effaça un sourire de soulagement sur ses lèvres. « Oh, c’est bon, ma chérie. » Elle fit signe à Johan de les rejoindre. « Merci d’amener le papillon grégaire avec toi. » Elle dit ceci avec un hochement de tête en direction de sa fille aux cheveux noirs, qui leva un sourcil. « Ne me regarde pas comme ça. »

« En fait. » Gabrielle leva la main. « C’était son idée. »

Xena se contenta de se carrer dans son fauteuil et les regarda en appréciant l’échange tout en gardant son expression neutre. Elle sentit un petit coup sous la table et fronça les sourcils. Un autre petit coup et elle se rendit compte qu’on pressait quelque chose de doux et chaud dans sa main, posée sur son genou. Elle plia les doigts autour et son expression se figea totalement pendant un long moment, avant qu’elle ne lève les yeux et croise le regard de sa mère.

Elle y vit une compréhension affectueuse et reçut un bref sourire en échange, tandis qu’elle explorait le petit paquet que sa mère lui avait donné. Un petit sac en tissu, avec deux objets ronds en métal à l’intérieur. Elle savait ce que c’était, et elle était contente à présent de les avoir confiés à Cyrène.

Est-ce que Gabrielle voudra reprendre le sien ? Xena sentit le poids familier du pendentif à son cou et ça la rassura. Elle leva les yeux et fit un sourire à sa mère ainsi qu’un léger signe de tête, avant de remettre le sac dans sa poche de ceinture. Plus tard. Pas ici devant le village tout entier… juste au cas où je me tromperais. Mais elle ne le pensait pas, pas en ce moment, pas avec le toucher tranquille et familier autour de son genou, quelque chose que Gabrielle ne semblait même pas avoir conscience de faire. Les doigts de la barde traçaient la courbe de sa peau et elle les sentait glisser le long de sa cuisse dans une caresse absente.

Xena jeta un coup d’œil et s’installa dans son fauteuil pour saisir une bouffée de brise, et elle remarqua que la pièce était bien peuplée… sans oublier chaude. Puis la main de la barde bougea à nouveau et elle admit pour elle-même que la foule ne causait probablement pas du coup de chaleur. Avec un sourire perplexe, elle se carra contre le dossier et prit une longue gorgée de bière.

Les serveuses apportèrent le dîner et elles se lancèrent dans l’exploration d’assiettées fumantes tout en échangeant des informations sur les quelques mois passés. Gabrielle leur fit un résumé censuré de leurs aventures, sur lequel elles avaient travaillé ensemble avant de venir à l’auberge. Elle laissa de côté les passages les plus durs mais leur raconta les aventures moins risquées qu’elles avaient eues, incluant celles avec les vierges, ce qui fit hurler Cyrène.

D’un accord commun et non dit, elles maintinrent une conversation au ton léger en contournant les sujets douloureux et elles réussirent à passer une soirée sympathique et presque détendue, malgré le fait que Gabrielle s’était soudain rendu compte que tous les regards brillants étaient tournés vers elle et elle se laissa convaincre de raconter une histoire courte.

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter… La barde retourna cette pensée. Quelque chose de léger… de court… Elle prit une inspiration et observa la pièce, y voyant des visages qu’elle avait appris à connaître au cours des longs mois d’hiver, et elle ressentit un sursaut de nervosité, se rendant soudain compte que ce n’était pas du tout la même chose que de se retrouver devant des étrangers relatifs. Ces gens la connaissaient… la plupart d’entre eux avaient une idée de ce qui lui était arrivé, à elle et à sa compagne assise tranquillement au fond… ça la secouait un peu.

Son esprit se figea et elle sentit son estomac plonger… puis un regard bleu très clair croisa le sien et elle vit le sourire confiant sur les lèvres de Xena, ce qui la remit en selle. Je peux le faire, se dit-elle tranquillement. Elle plissa le front puis leva la main et leur raconta l’histoire d’Hercule et du cochon, qui les fit se tordre de rires, des rires ravis qui la traversèrent et ramenèrent sa confiance en douceur.

Elle reporta son regard sur sa compagne et y vit de la fierté chaleureuse, tandis qu’elle finissait son histoire, et elle accepta les applaudissements enthousiastes avec un sourire intimidé, puis elle fit ses excuses. « Hé… » Protesta-t-elle quand ses paroles furent accueillies avec un chœur de grognements. « La journée a été longue… je vous en dirai plus demain. »

Elle revint vers sa compagne et l’examina, à demi cachée dans l’obscurité contre la cloison. « Je suis exténuée. » Elle se laissa à moitié tomber dans son fauteuil et prit son verre pour le vider d’un trait, puis elle le reposa. « On pourrait penser que j’ai assez dormi aujourd’hui mais je présume que non. » Elle étouffa un bâillement et regarda Xena à la dérobée. La guerrière affichait une très bonne attitude mais Gabrielle connaissait chaque partie de son corps, et pour la barde, la fatigue tendue de sa compagne était douloureusement évidente.

« C’est l’heure de dormir pour les bardes ? » Demanda Xena, contente que l’obscurité cache son propre épuisement. « Ça me parait être une bonne idée. » Elle se leva avec précautions et mit la main sur l’épaule de sa mère. « Bonne nuit… merci pour la compagnie. »

Le regard acéré ne rata rien. « Essaie de te reposer, Xena », répondit tranquillement Cyrène. « D’accord ? »

Un sourire ironique recourba les lèvres de la guerrière. « D’accord. » Elle sentit la main de Gabrielle qui s’installait autour de son coude tandis que la barde la guidait dans l’auberge pour sortir dans la chaude nuit d’été. Je présume que je ne lui ai pas non plus donné le change à elle… songea-t-elle un peu désabusée, mais elle  décida que ce n’était pas vraiment mauvais.

*********************

« Tu t’es amusée ? » Risqua Xena tandis qu’elles marchaient sur le sol en terre battue.

« Tu le demandes vraiment ? » La barde rit doucement. « Xena… je ne m’attendais pas à ce que ça se passe comme ça. » La barde soupira et se passa la main dans les cheveux. « Mais… oui… je me suis vraiment sentie bien », admit-elle avec un sourire ironique.

Xena ressentit une satisfaction tranquille. « Moi aussi. » Elle mit le bras autour des épaules de Gabrielle. « Cette histoire de cochon était amusante aussi… je ne l’avais jamais entendue. »

Cela lui valut un sourire nostalgique de sa compagne. « Je… c’est Iolaus qui me l’a racontée la dernière fois qu’on s’est vus… mais je n’ai jamais eu l’occasion de… je veux dire… je présume que j’ai arrêté de vouloir les raconter. » Gabrielle ferma les yeux lorsqu’elle sentit la douce pression des lèvres sur ses cheveux. « Oui. » Elle soupira doucement. « Tous ces visages amicaux… ça… j’ai vraiment, vraiment apprécié ça. »

« Bien », murmura la guerrière alors qu’elles atteignaient la cabane et elle réussit à rassembler l’énergie nécessaire pour monter les marches et ouvrir la porte. « Ouaouh… » Elle se cala tandis qu’Arès bondissait dans les airs et atterrissait en posant ses pattes avant sur sa poitrine. « Arès… allons… » Le loup lui lécha le visage avec enthousiasme puis tourna son attention vers Gabrielle.

« Oui… oui… je vois bien vers qui tu vas en premier. » La barde lui tira une oreille. « On sait bien qui tu préfères. »

« Seulement parce que je lui donne des friandises », murmura Xena en se laissant tomber sur le lit sur le dos avec un manque de grâce atypique. Le loup sauta près d’elle et se blottit contre elle, le museau posé sur son genou, en laissant passer un soupir satisfait.

« Oh bien sûr. » Gabrielle réfréna un rire. « Regarde-le… un vrai mercenaire. » Elle regarda le loup bouger la tête sur un endroit plus confortable et fermer les yeux de bonheur, puis elle retira ses bottes et alla vers le lit, étudiant la guerrière allongée sérieusement.

« Hé. » Elle regarda les yeux bleus cligner puis s’ouvrir avec effort. « Attends, je vais t’enlever ça. » Ses doigts tirèrent doucement sur les lacets et elle tapota les jambes puissantes tout en retirant les bottes de sa compagne. « Tu sais, Xena… je pourrais être furieuse contre toi de t’être forcée à rester pendant tout  le dîner et toute cette soirée si tu te sens mal. »

Xena ouvrit un œil bleu et la regarda avec nostalgie. « Tu ne dois pas », l'implora-t-elle doucement. « Ça en valait la peine… ton visage le montrait. » La guerrière lutta pour se mettre sur ses coudes et repoussa un épuisement ennuyeux. « Je ne me sens pas mal, vraiment… juste un peu fatiguée. »

Gabrielle grimpa dans le lit et roula sur le côté, puis elle tira la couverture sur elles deux et mit la main sur l’épaule de Xena. « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? » Demanda-t-elle avec un faux soupir tout en la repoussant sur le lit, puis elle mit la main sur son front et fut soulagée qu’il soit frais.

« Tout ce que tu veux », répondit Xena d’un ton fatigué.

« Tout ? » Souffla Gabrielle dans son oreille en se penchant un peu plus.

Xena hocha la tête, un léger sourire sur les lèvres.

La barde traça un dessin au hasard sur la clavicule de sa compagne. « Très bien… alors je veux… passer le reste de ma vie avec toi. »

La guerrière ouvrit les deux yeux et l’étudia sérieusement. « Vraiment ? »

Gabrielle soutint son regard tout aussi sérieusement. « Oui. » Elle posa la main sur la poitrine de Xena. « Je veux dire… » Elle s’interrompit et rassembla ses pensées pendant un instant. « Ça semble étrange de dire ça… c’est comme… et bien, bien sûr, non ? » Elle joua inconsciemment avec la ceinture de la tunique de la guerrière. « Mais je n’ai jamais vraiment réfléchi à devoir prendre cette décision auparavant… J’ai toujours pensé que c’était acquis. Et… et ce soir, pendant que je racontais cette histoire, j’ai levé les yeux et je t’ai vue me regarder… » Un autre soupir. « Et je me suis rendu compte que je ne voulais plus jamais, jamais, lever les yeux et ne pas te voir me regarder ; »

Un signe de tête tranquille. « Alors je présume que tu vas avoir besoin de ceci », Xena glissa un cercle de métal dans la main de la barde et lui referma les doigts dessus. Et elle se contenta d’attendre, le cœur battant si fort qu’elle était surprise que Gabrielle ne l’entende pas. Elle n’avait pas pensé le faire ce soir… mais elle se disait que ce serait mieux de… savoir. Elle ne pouvait pas s’en empêcher… elle avait besoin de savoir… de voir… si Gabrielle accepterait de retrouver cette facette de leur vie.

Gabrielle ferma les yeux et laissa sa tête tomber en avant sur la poitrine de sa compagne, sans regarder ce qu’elle avait dans la main.

Le reconnaissant au toucher.

Elle se souvenait de ce moment douloureux où elle l’avait rendu, sur ce bateau de retour de Chine. Quand elle avait dit à Xena qu’elle pensait ne plus mériter de le porter, et qu’elle avait regardé la guerrière le prendre dans sa main et aller vers la proue du navire, pour se tenir là, le vent fouettant ses cheveux noirs en arrière pour ce qui sembla être une éternité.

Xena ne lui avait plus jamais reparlé de ça. Elle n’avait plus jamais porté le sien après ce soir-là. Gabrielle l’avait soupçonnée de les avoir jetés tous les deux par-dessus bord, pour laisser la mer les emporter.

Mais elle aurait dû être plus avisée. Xena ne les aurait jamais abandonnés, du moins pas à Poséidon.

« Merci », murmura Gabrielle tranquillement, le visage toujours enfoui dans le tissu bleu foncé. Elle sentit la poitrine de Xena se soulever quand celle-ci prit une inspiration profonde et entendit son cœur agité commencer à ralentir. « Tu… ne sais pas combien j’ai regretté d’avoir fait ça. » Elle se laissa tomber sur sa compagne et sentit les bras puissants se refermer autour d’elle. « Combien de fois j’ai… oh par les dieux, Xena… je suis tellement désolée. »

« C’est bon », répondit Xena quasiment dans un murmure. « Je suis désolée aussi. » Elle approcha la tête de la barde et déposa un baiser. « On aurait dû se parler plus… je ne peux pas croire que j’ai laissé les choses aller si loin… et je ne pouvais pas… te parler de tout ça. »

Gabrielle se laissa glisser et se mit à sa place préférée avec un sentiment merveilleux de soulagement. Elle glissa la bague à son doigt et ferma sa main en un poing, faisant passer son pouce sur l’anneau de métal. « Est-ce que… tu… » Un doute l’assaillit… est-ce que Xena avait gardé le sien ? Puis elle se souvint des minuscules morceaux de parchemins pliés que sa compagne avait gardés. « Tu as toujours le tien ? »

En réponse, Xena plia la main devant les yeux de la barde. Gabrielle l’attrapa et apporta la peau chaude contre ses lèvres où elle la retint. « Tout signifie tellement plus maintenant », dit-elle doucement. « Même les petites choses. »

« Mmm », murmura Xena. « Tu as raison. » Curieusement, sa fatigue diminua légèrement. « Je pense que les petites choses font encore plus mal… on ne se rend pas compte qu’elles sont là… jusqu’à ce qu’elles disparaissent. »

La barde posa le visage sur la poitrine chaude de Xena. « Je sais… comme quand tu me laisses m’énerver sur toi. »

« Comme quand tu me souris », répondit Xena d’une petite voix.

Gabrielle leva la tête et regarda sa compagne, et les ombres d’une douleur rappelée dans ses yeux à demi clos. « C’est tellement douloureux à cause de la force de ce que nous avons, Xena… j’ai raison ? »

La guerrière hocha doucement la tête. « Oui… et je suis contente que ce soit aussi fort. » Elle se releva à demi et embrassa doucement sa compagne.

La barde sentit le goût rémanent des gâteaux au miel et du cidre qu’elle avait bu, et sans même y réfléchir, elle répondit, se blottit un peu plus et entoura la nuque de Xena de sa main, sentant la douceur soyeuse des cheveux noirs de la guerrière sur sa peau. « Mm. » Elle tenta de contrôler la réaction de son corps, se souvenant que sa compagne était malade, mais ça ne sembla pas marcher tandis que ses mains glissaient délicatement sur le tissu et se frayaient un chemin pour atteindre la peau chaude.

Avec un léger grognement, elle s’écarta et prit une profonde inspiration pour calmer sa respiration saccadée. « Heu… »

Xena traça sa joue de ses doigts et attira son visage vers le bas ; elle sentit les bras de la guerrière l’entourer et la rapprocher, de telle façon que leurs corps soient en contact sur toute leur longueur. C’était une explosion chaude et profonde de sensations et elle était à peine consciente que son esprit envoyait une protestation légère et futile, et même inutile face au chatouillis sensuel qui suivait le toucher de Xena qui remontait lentement sur sa peau. « Je pensais que… tu étais malade. » Réussit-elle à dire dans un souffle.

La guerrière temporisa sa réponse et fixa la barde avec une expression de regret nostalgique. « Je me sens soudain mieux. » C’était presque vrai en fait… l’épuisement minant luttait dans une bataille féroce avec une poussée de désir. Elle les mettait à égalité pour savoir lequel finirait par l’emporter et de regarder  les yeux au vert profond brumeux si près des siens, changeait rapidement la donne.

Gabrielle savait qu’elle devrait mettre fin à ça mais le toucher continuait à caresser sa peau affectueusement et elle se rendit compte qu’elle voulait ceci, qu’elle voulait que la passion sauvage qu’elle pouvait ressentir entre elles l’emporte, et qu’elle emporte avec elle les souvenirs horribles et sales hors de son esprit, et hors de son cœur. Elle se laissa aller dans le toucher de Xena, ses mains débouclant la ceinture de la guerrière et elle vit le sourire sensuel s’installer sur les lèvres de sa compagne à ce contact. « Tu… me promets… » Elle céda et ses lèvres mordillèrent la clavicule de la guerrière. « Tu me dis si c’est trop, Xena. »

Xena se laissa agréablement emporter par la sensation brûlante et tempétueuse que le contact de la barde lui apportait. Elle mordit légèrement le lobe d’oreille tout proche et souffla sa réponse. « Désolée… je ne peux pas te le promettre. » Sa voix baissa jusqu’à son registre le plus bas et le plus grondant, et elle entendit l’inspiration rude de Gabrielle. « Mais tu me dis si c’est trop pour toi, ma barde… d’accord ? »

Gabrielle sentit qu’elle perdait le contrôle et elle se laissa aller, faisant confiance à leur lien pour que tout aille bien. « Je ne peux pas le promettre non plus. » Ce fut ses derniers mots avant que le désir enfoui dans son corps ne la submerge complètement.

C’était comme une première fois, à nouveau… avec Xena si douce et si patiente avec elle, ne la bousculant pas, ne demandant rien… laissant simplement sa connaissance du corps de Gabrielle l’emporter rapidement au-delà de toute pensée, ou de toute crainte. Elle y ouvrit son cœur, sentant que la puissance qui montait entre elles emportait tous ses souvenirs de Dahak et les réduisait en miettes, les entrainant loin de sa vie, de son esprit et de sa réalité.

Elle n’était pas sûre de savoir comment sa chemise avait disparu mais elle se rendit compte alors que c’était la même chose pour celle de Xena, et elles glissaient l’une contre l’autre, peau contre peau, tandis que son corps se souvenait de combien il aimait le contact doux de son âme-sœur. Elle était un peu nerveuse, encore consciente des flammes taraudantes qui avaient détruit son sommeil pendant de longs mois, et qui le feraient encore si l’étreinte sécurisante de Xena ne les tenait pas à distance la nuit. Mais ces souvenirs refluaient, repoussés par le contact des doigts de Xena remontant sur son ventre et traçant des dessins légers sur ses seins.

Xena bougeait avec précautions, avec prudence, laissant ses sens s’étendre pour capturer le rythme du cœur de la barde et sa respiration, retenant presque son souffle tandis que ses mains et ses lèvres cherchaient les endroits les plus sensibles chez sa compagne. Elle passa légèrement la main sur la hanche nue de la barde et ses doigts suivirent la courbe des muscles puissants de sa cuisse, sentant le mouvement sensuel du corps de Gabrielle contre le sien. Elle sentit la poitrine de la barde se soulever lorsqu’elle relâcha un tout petit cri, et elle leva la main immédiatement pour entourer la joue enflammée. « Hé… ça va ? »

« Ou… oui. » Gabrielle cligna des yeux et les ouvrit et elle essaya de reprendre son souffle. « C’est juste que… c’est si bon. »

La guerrière sourit affectueusement et l’embrassa, et elle regarda le sourire tremblant qui grandissait sur les lèvres de sa compagne. Elle tourna son attention sur la mâchoire de Gabrielle, sentant le mouvement lorsque la barde déglutit et elle mordilla la peau sensible sur le pouls, qui battit rapidement sous ses lèvres. C’était si bon de faire ça… quelque chose qui lui avait manqué plus qu’elle ne l’aurait cru pendant les longs mois de leur éloignement. Quelque chose de plus que la jouissance physique… qu’elle pouvait trouver chez n’importe qui, comme elle l’avait dit un jour à Gabrielle. Sans le sentiment, l’acte ne signifiait… rien. Avec lui, même le contact le plus simple touchait votre âme… et de l’avoir connu… d’avoir ressenti la passion honnête qui avait caractérisé le moindre de leur contact…

De l’avoir perdu… par les dieux. Et maintenant, tandis qu’elle se promenait doucement et avec précautions le long du corps de la barde, s’arrêtant dans des endroits familiers pour les mordiller légèrement, et de sentir le contact connaisseur de Gabrielle en retour… c’était si doux. Elle atteignit le nombril de la barde et le mordilla avec excitation autour de la zone sensible, sentant les muscles se contracter fortement sous la peau et elle sentit le toucher chaud de Gabrielle dans ses cheveux et sur ses épaules.

Gabrielle s’enroula autour de sa compagne, enfouissant son visage dans les longs cheveux noirs, inspirant son odeur, laissant ses doutes s’envoler tandis qu’elle se concentrait sur le chatouillis brûlant que Xena excitait en elle ; elle sentait ce puits noir dans son esprit se tortiller pour maintenir la terreur, désespéré de vouloir conserver sa prise mais impuissant face à l’amour et à la confiance qu’elle souhaitait offrir à nouveau à la guerrière.

Et c’est ce qu’elle fit tandis que les sensations montaient en elle, elle rappela volontairement les souvenirs du temple et du feu et elle les laissa partir, les regardant se détruire et se dissoudre sous le renouveau de ces connexions particulièrement intimes. Elle laissa son propre instinct se relâcher et elle sentit une joie douce et profonde couler en elle tandis qu’elle traçait des dessins sensuels sur la peau bronzée qui se tendait en reconnaissance, puis elle frissonna quand un souffle chaud fit venir la chair de poule le long de son ventre.

Son cœur se mit à battre rapidement et une vague de sensations frissonnantes la traversa tandis qu’elle donnait le plein contrôle aux mains expertes de sa compagne et laissait Xena la prendre dans une explosion brûlante de passion.

Elle finit par être consciente de la faible brise qui la chatouillait sur ses épaules nues tandis qu’elle était allongée là, incapable de bouger, son corps tremblant en rythme avec sa respiration, uniquement consciente de l’odeur de Xena et des touchers de plume sur la peau de son dos, et du battement de cœur rapide sous son oreille.

Elle était libre. Elle pouvait sentir l’angoisse et la douleur se transformer lentement et se modifier… devenir quelque chose dont elle se souviendrait toujours, mais qui ne serait plus jamais tapi au fond d’elle dans ses ombres malveillantes et taraudantes. Dahak l’avait blessée… il l’avait utilisée dans une intention maligne qui l’avait grandement déchirée intérieurement… mais il y avait un noyau en elle qu’il ne pourrait jamais toucher… une part d’elle qui était tellement verrouillée que même sa force meurtrière ne pourrait y pénétrer.

Seule Xena en avait la clé. Et si la guerrière avait choisi de ne pas retirer les murs qu’elle avait construits autour de son propre cœur, alors cette partie d’elle-même aurait été perdue et elle le savait.

« Ça va ? » La voix de Xena lui parvint grondante sous son oreille, à la fois verbalement mais aussi à travers les vibrations qui envoyaient des chatouillis dans ses sens.

Elle réussit, sans trop savoir comment, à rassembler péniblement la force pour lever la tête et elle roula sur le côté, étudiant le profil sombre à travers ses yeux mi-clos. « Heu… à la perfection, merci. » Elle frotta légèrement sa joue contre la peau de Xena et hocha la tête d’approbation quand le battement de cœur sous son oreille ralentit et se stabilisa. « Et toi ? » La respiration de Xena était toujours saccadée et elle libéra une de ses mains agrippée au corps de la guerrière pour commencer à tracer doucement la poitrine qui se soulevait de manière erratique, souriant quand le rythme s’apaisa d’un seul coup.

« Mm. » Xena ferma les yeux. « Génial. » Puis elle se força à rouvrir les yeux. « Tu… euh… » La guerrière la regarda avec incertitude. « Tout va bien là-haut ? » Elle repoussa très doucement des doigts les cheveux trempés du front de la barde et s’arrêta, lorsqu’elle vit les larmes qui coulaient le long des joues de la jeune femme. « Gab ? »

« Tu sais… » La voix de Gabrielle tremblait. « Il a fallu que je réfléchisse à ce que tu voulais dire là ? » Elle déposa des baisers légers sur la peau à sa portée et relâcha un long soupir de soulagement en sentant toute cette chaleur amicale. « Tout va très très bien. »

Cela lui valut un vrai sourire de la part de Xena, fatigué mais honnête, et la guerrière tira la couverture légère en coton sur ses épaules nues et la serra autour de leurs corps emmêlés. « Je suis contente », répondit-elle simplement, laissant l’épuisement la submerger enfin. « Je t’aime. »

Gabrielle la regarda et cligna de ses yeux remplis de larmes.  « Je t’aime aussi. » Elle laissa retomber sa tête et ferma les yeux, s’enfonçant dans le sommeil avec un sourire de soulagement.

******************

Une pluie légère tombait, mouillant le bord du porche en bois et obscurcissant le soleil agité qui envoyait occasionnellement un rayon timide vers le sol ; celui-ci se réfléchissait sur les feuilles et éclaboussait de temps en temps de lumière grise le parchemin posé sur les cuisses de Gabrielle. La barde était assise, ou plutôt affalée dans un des grands fauteuils, une jambe passée par-dessus un bras et la tête posée contre le dossier. Elle faisait tourner une plume entre ses doigts en relisant ce qu’elle venait d’écrire dans son journal et réfléchissait à ce qu’elle pourrait y ajouter.

Ça fait deux jours que nous sommes ici. Je pensais qu’il faudrait bien plus de temps mais je me sens déjà bien mieux… par les dieux… je me sens totalement différente même. Ou peut-être que je me sens plus comme j’avais l’habitude d’être… oui… je suis retombée dans la routine de ces lieux plutôt facilement et je pense que ça a fait une vraie différence dans la façon dont je me sens et comment je me vois moi-même.

La nuit dernière n’a pas été douloureuse. Ouaouh. Je ne sais pas ce qu’il y a avec Xena… ok bon, si, je sais, mais… quand même, elle peut me faire me sentir complètement retournée de l’intérieur vers l’extérieur… d’un simple regard. Hé… rien que d’y penser, j’en ai la gorge sèche. C’est bizarre… mais c’est comme si mon corps était tellement accordé à elle que je… Ouaouh. Il faut que j’arrête ça. Mais je ne peux pas m’en empêcher – c’est si bon quand elle me touche… ou qu’elle me serre contre elle… et ça arrive tout le temps.

Pfiou. Calme-toi, Gabrielle.

Je me suis un peu inquiétée pour elle… mais elle semble aller mieux ce matin, redevenue elle-même. Je pense qu’elle a juste été dépassée par ce truc parce que le guérisseur d’ici dit que ça va bien. Il l’a examinée ce matin sur l’insistance de maman, mais je pense que ça l’a fâchée. Xena, je veux dire. Il a fallu que je rappelle à maman de prendre un peu de distance… parce que si on en fait trop, elle va commencer à masquer quand elle va mal, juste pour éviter qu’on l’embête avec ça. Elle s’est un peu mordu la lèvre puis elle a admis qu’elle avait oublié et elle a un peu laissé Xena tranquille après.

Mais bien sûr, Xena étant ce qu’elle est, s’est sentie obligée de prouver qu’elle allait bien en se portant volontaire pour aller avec l’équipe de ramassage de myrtilles ce matin. J’allais aussi y aller mais Josclyn avaient deux contrats à transcrire et il m’a demandé de l’aider. J’espère qu’elle n’en fera pas trop… elle a l’air d’aller bien ce matin mais… bon on allait bien toutes les deux ce matin.

Bon sang, oui qu’on allait bien. J’ai même abandonné l’idée de lui apporter son petit déjeuner au lit et on a passé une éternité à rester juste là toutes les deux, et à parler… elle a même fait un bon mot.

Elle m’a rendu la bague hier soir. J’ai passé beaucoup de temps assise sur ce porche à la regarder après le petit déjeuner. Elle est vraiment jolie… la crête du faucon et toutes ces gravures. Et l’intérieur où elle a fait graver nos noms et la date de notre union ici. Elle est si belle et elle signifie tellement pour moi, je ne peux pas croire que je suis en train de la tenir dans ma main. Et c’était tellement… Xena… pas d’histoire, pas de discours, juste ‘tiens’ et voilà. Je sais qu’elle a souffert quand je la lui ai rendue, autant ou même peut-être plus que moi, mais elle garde tout en elle.

Je m’inquiète pour ça parfois… parce que quand elle laisse tout sortir finalement, comme dans cette petite grotte où Solan est né, ça devient vraiment, vraiment intense. Mais je ne pense pas que je vais la changer, je vais juste essayer d’être là pour elle.

Comme elle était là pour moi hier soir… je sais qu’elle était plus qu’épuisée mais elle a repoussé ça tout au fond d’elle comme elle le fait toujours et elle l’a dépassé pour moi. Comme elle le fait toujours. Elle me fait me sentir tellement spéciale… je souriais encore quand je me suis réveillée.

Le bruit de pas de course attirèrent son attention et elle regarda arriver un des gars du village qui dévalait la route jusqu’au centre du village. Il la vit et changea brusquement de direction. « On… on a besoin d’aide… une civière. »

Gabrielle prit difficilement une goulée d’air. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Des brigands », cria-t-il en continuant à courir.

********************

L’air matinal, épaissi par l’humidité, semblait s’installer autour d’elle, mais Xena l’ignora allègrement et attrapa un autre buisson de mûres dont elle extrait les fruits dodus, évitant avec soin les épines en les déposant dans le panier passé sur son épaule.

Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle et en mit une dans sa bouche, savourant l’explosion de jus sucré avec un plaisir coupable. Ce n’était pas la première qu’elle détournait et, elle se l’avoua joyeusement, ce ne serait pas la dernière parce que les fruits étaient juteux et trop bons pour s’en priver.

Le soleil réchauffait ses épaules et elle leva les yeux pour le voir pointer son nez à travers les nuages. Un oiseau atterrit tout près et son regard s’attarda sur lui, incapable de repousser le sentiment chaleureux et doux d’un plaisir presque vertigineux qui s’était blotti dans sa  conscience toute la journée.

Ça avait été fantastique de se réveiller ce matin. Un sourire étira ses lèvres et elle déroba une autre baie, la mâchant en fermant les yeux et en se souvenant du moment merveilleux où elle avait émergé, avec le poids compact et nu de Gabrielle étalée sur elle dans un abandon total. La barde s’était réveillée quelques minutes plus tard et avait cligné des yeux, puis elle avait soupiré d’aise et s’était blottie un peu plus, envoyant des courants plaisants le long de son corps.

Une barrière était réellement tombée entre elles. Elle ne s’était jamais sentie aussi ouverte… aussi vulnérable… C’était absolument fantastique.

Et même si elle avait rassuré sa compagne sur ce point, Gabrielle avait insisté pour qu’elle reste au lit et était allée à l’auberge pour rapporter un panier chargé de plusieurs petites choses cuites et de fruits. Elle avait entouré le panier de ses bras et avait partagé son contenu entre elles, alternant des bouchées et des baisers jusqu’à ce qu’elles soient totalement rassasiées et plaisamment conquises l’une par l’autre. 

Cela avait fait renaître tant de souvenirs… Xena soupira et se força à retourner son attention vers les baies, tentant d’ignorer les regards en coin brillants qu’elle recevait de ses compagnes de cueillette. J’ai dû oublier où j’étais, en conclut la guerrière d’un air désabusé tout en sautant sur un rocher pour attraper une grosse branche.

Mais elle était contente de voir que son corps coopérait plus aujourd’hui, bien qu’un peu à contrecœur. Bien que la fatigue taraudante fut toujours présente, elle était plus éloignée et elle n’était pas aussi fatiguée qu’elle l’avait été la veille. Je me demande ce que ça peut bien être, par Hadès ? Songea-t-elle en soupirant. Ça doit être un reste de cette maudite fièvre… Mais le sommeil et être à la maison semblaient lui faire du bien et quant à sa compagne…

Xena sourit tranquillement. Elle avait observé Gabrielle tourner dans la cabane après leur petit déjeuner plaisant et toucher avec douceur les choses diverses éparpillées dans la pièce, et elle avait apprécié le sourire qui sculptait les lèvres de la barde. Elle semblait déjà aller mieux, se dit la guerrière. Les ombres noires sous ses yeux avaient diminué et même la façon dont elle bougeait semblait… différente. Plus confiante, en tous cas plus à l’aise.

Elle sentit qu’on tirait sur sa tunique et ça la sortit de sa rêverie. Elle baissa les yeux un peu surprise.

« Salut. » Un petit garçon aux cheveux ras tira à nouveau. C’était le fils d’une des femmes qui ramassaient les baies et dont le mari avait une boutique de tisserand au village.

« Oui ? » Répondit Xena en adoucissant consciemment sa voix.

Le garçonnet montra le haut du doigt. « Trop haut. » Il fronça les sourcils vers l’épaisse grappe de baies au-dessus de sa tête.

La guerrière regarda les baies puis le garçonnet, consciente du regard de sa mère qui l’observait furtivement. « Tourne-toi. »

Il fit la moue « P’quoi ? »

Xena haussa un sourcil. « Parce que je te le demande. »

Le regard marron la jaugea puis le garçonnet fronça à nouveau les sourcils. « Ok. » Il se tourna en sautillant un peu.

Xena ressentit une piqûre de nostalgie en le soulevant doucement pour le mettre sur ses épaules, et en entendant le rire ravi du garçonnet qui leva la main pour secouer rudement la branche. Des images de Solan la frappèrent avec douleur mais elle se contenta de déglutir et garda une prise ferme sur les jambes remuantes tandis que les baies tombaient autour d’eux. « Hé… » Réussit-elle à dire dans un hoquet. « Tu essaies d’en mettre un peu dans le sac, ok ? »

« Maman… regarde ! » La voix enfantine haute perchée la déchira intérieurement mais elle mit ça tranquillement de côté. Le garçonnet attaqua vigoureusement le buisson, réussissant à capturer quasiment tous les fruits dans son sac. « Mmm. » Il en fourra quelques-uns dans sa bouche et mâcha, laissant le jus couler le long de son menton en gloussant. « T’en veux ? » Il en offrit hardiment un grand spécimen à Xena qui l’accepta solennellement. « Ok… fini… tu me promènes ? »

Xena, poney guerrier. C’était une pensée faite à moitié de tristesse, à moitié d’autodérision. « Bien sûr. » Elle monta vers l’endroit où la mère du garçonnet se tenait et s’essuyait le front et elle le déposa, le laissant rebondir près de la femme en sueur. « Et voilà. »

La femme ébouriffa les cheveux de son fils et regarda la grande guerrière timidement. « Merci Xena… il va en parler pendant un bon mois. » Elle s’interrompit et tendit la main avec hésitation pour toucher le bras de Xena. « On a appris… je suis tellement désolée. »

Il fallut un long moment avant que la boule dans sa gorge ne descende suffisamment pour qu’elle puisse parler. « Merci… » La guerrière inspira. « Je te remercie. »

Une seconde femme plus âgée arriva tout près et lança un regard de sympathie à Xena. « Si… s’il y a quelque chose qu’on peut faire, Xena… si tu as besoin de parler à quelqu’un, on est là pour toi. »

C’était si inattendu qu’elle dut prendre un long moment avant de trouver une réponse à faire. Cela l’émouvait, ça touchait quelque chose de profondément enfoui, créant un pont au-dessus de l’énorme gouffre qu’elle avait toujours ressenti entre elle et les habitants de sa ville natale. « Je… heu… merci. Je… vraiment… » Elle hésita, sentant les regards sur elle. « Ça me fait plaisir… vraiment. »

La femme plus âgée se rapprocha et ouvrit la bouche pour parler, puis elle s’interrompit quand elle vit Xena se raidir.

Des bruits de sabots. Xena les entendit un moment après avoir senti la vibration dans ses bottes. Elle se retourna et étudia la zone, pestant contre les herbes à hauteur de poitrine qui bloquaient son champ de vision. « Quelqu’un arrive », leur dit-elle brusquement. « Des cavaliers. »

Les femmes échangèrent des regards anxieux et deux d’entre elles attrapèrent le bras des quatre ou cinq enfants qui les accompagnaient, les entrainant au fond des buissons tandis que le bruit des chevaux leur parvenait également.

Les herbes s’aplatirent et six cavaliers s’arrêtèrent brusquement en les voyant, leurs regards se régalant de cette vue. « Oh ho… qu’est-ce qu’on a là ? » Le chef du groupe produisit un sourire édenté. « Oooh… je vois des fruits juteux, les gars. » Il se lécha les lèvres et bougea sur sa selle, faisant avancer son cheval. Puis il s’arrêta un peu lorsqu’une des villageoises sortit du groupe et se mit bravement dans son chemin.

Grande. Son regard la jaugea. Des cheveux noirs comme la nuit et des yeux bleus comme la glace… on peut dire qu’elle a du chien. Il eut un sourire admiratif. Mais elle était habillée comme les autres et elle portait un panier rempli de baies sur son épaule… c’était juste une autre cible… « Salut, jolie madame. » Son regard jaugea la forme élancée de haut en bas.

La femme haussa un sourcil et mit les mains sur ses hanches. « Tu veux quelque chose ? »

« Oh oui… » Il fit avancer son cheval jusqu’à être à sa portée. « Je t’échange du boooooon temps contre ces baies… qu’est-ce que t’en penses ? »

La femme sourit, faisant apparaître des dents très blanches en contraste avec sa peau bronzée. « J’en pense que tu pourrais ficher le camp d’ici et je ne te briserai pas les jambes, qu’en dis-tu ? » Répliqua-t-elle d’un ton de conversation. « Ça te parait bien comme marché ? »

Il rit et se tourna vers ses compagnons. « Allez… on va s’amuser. » Il se tourna alors rapidement et lança sa monture vers l’avant, retirant une petite masse de sa sacoche de selle et dirigeant un coup vers la tête de Xena.

Je ne suis vraiment pas en forme pour ça. Xena soupira intérieurement en laissant tomber son sac et en s’accroupissant, attendant qu’il vienne assez près pour qu’elle puisse l’attraper. Elle évita son coup maladroit, s’accrocha à son bras et tira fort, le faisant brusquement tomber de l’animal et le lâchant lorsqu’il atteignit le sol. Elle se retourna alors et se baissa sous l’épée d’un de ses compagnons, cognant le cavalier dans les reins et le faisant tomber en avant sur sa selle, puis elle donna une tape au cheval qui le fit partir au galop.

Un troisième l’attaqua et elle sortit de son chemin, donnant un coup de pied au menton de son premier adversaire qui fit tourner sa tête rudement sur le côté. Elle évita à nouveau le troisième cavalier, puis se figea, lorsqu’elle vit la petite silhouette déterminée qui courait vers eux, poursuivie par une femme aux yeux fous. Bon sang. Elle jeta un coup d’œil et prit deux longues enjambées, se propulsant en l’air pour atterrir brutalement sur le troisième cavalier, les emportant tous deux du dos du cheval pour tomber sur le sol qu’elle frappa avec un craquement d’os.

Mais elle fut vite debout, le garçonnet dans ses bras et elle l’emportait hors du chemin des quatrième et cinquième cavaliers, qui passèrent dans un grondement au-dessus de son corps plié, les sabots de leurs chevaux la ratant par un quelconque miracle. Elle se redressa et envoya doucement l’enfant dans un carré d’herbes tout près. « Reste là », lui ordonna-t-elle, en se retournant pour repartir en trombe, à temps pour attraper la veste en cuir du cinquième cavalier et le faire tomber de son cheval, envoyant son coude dans sa mâchoire et le sentant s’effondrer dans ses bras. Elle le laissa tomber au sol et cria un avertissement mais la femme qui courait ne put s’arrêter à temps et le quatrième cavalier la percuta, l’envoyant contre un arbre proche.

Xena jura et s’abaissa pour soulever un caillou qu’elle envoya par un grand geste de côté du bras et qui frappa la tête de l’homme, le faisant s’effondrer sur sa selle. Son cheval prit peur et partit au galop, fonçant à travers les herbes pour disparaître au loin. Elle le regarda partir puis fit un cercle lent sur elle-même, sentant que le danger était écarté. Soit les cavaliers s’étaient enfuis, soit ils étaient prostrés sans bouger dans l’herbe, et elle relâcha un long souffle saccadé avant de se diriger vers l’endroit où la femme était allongée, la tête soutenue par l’aînée tremblante.

La femme leva les yeux à l’approche de Xena et déglutit. « Sa jambe. »

La guerrière regarda et tressaillit. La jambe de la femme était méchamment brisée, la partie la plus basse presque à angle droit. « Très bien. » Elle regarda autour d’elle et vit un cercle de regards horrifiés qui l’observaient. « Toi. » Elle repéra un garçon plus âgé. « Retourne au village… on va avoir besoin d’une civière pour la ramener. Cours. »

Et c’est ce qu’il fit, filant à travers les herbes en direction de la route. Xena relâcha un long souffle et regarda la femme blessée qui mordait son poing pour s’empêcher de hurler de douleur. « Tiens bon », dit la guerrière d’une voix basse et calme et elle frappa deux points de pression, observant le corps raidi se détendre tandis que la jambe perdait toute sensation. « Très bien… toi, tiens bien son bras, » indiqua-t-elle à l’ainée. « Et toi, tu tiens ce bras-là, et préparez-vous. »

Elles firent comme demandé, entourant les bras de la femme des leurs et la fixant dans un silence tendu.

Xena hocha la tête, puis referma doucement les mains autour de la jambe de la femme, puis elle cala son pied contre une racine d’arbre tout en tirant lentement et régulièrement le membre jusqu’à ce qu’il soit droit, et elle sentit le léger clic de frottement quand les os se réalignèrent. Un soupir de soulagement traversa le cercle des observateurs et deux femmes s’avancèrent avec des branches déjà taillées puis s’agenouillèrent, les lui tendant.

« Bien vu. » Elle étudia les branches et les posa le long de la jambe blessée, puis elle regarda sa ceinture de tunique qu’elle déboucla, l’utilisant pour sécuriser un bout de l’attelle artisanale. Elle sentit une main sur son bras et leva les yeux pour voir la mère du garçonnet qui lui tendait un morceau de corde qu’elle avait utilisé pour soutenir son panier. « Merci. » La guerrière lui sourit puis fixa fermement la partie haute de l’attelle.

« Bien. » Elle obtint l’attention de la femme blessée. « Ecoute… il faut que je relâche le blocage… et ça va faire mal… mais pas autant qu’avant, d’accord ? »

Les yeux de la femme blanchirent et elle leva à nouveau son poing vers sa bouche, mordant une de ses phalanges avant de faire un seul et rapide signe de la tête pour Xena. La guerrière fit une légère tape sur sa jambe valide avant de relâcher le point de pression, observant le corps de la femme se raidir, puis très lentement, se détendre tandis que la douleur se calmait. « Ça va ? » Demanda doucement Xena.

La femme aux cheveux clairs hocha lentement la tête et tendit une main tremblante pour attraper celle de Xena et la presser. « Merci », murmura-t-elle d’une voix rauque. « Le bébé… il courait… où est-il ? »

« Ici, Hanna. » La mère du petit garçon se rapprocha, en portant son enfant couvert de terre. « Il a été méchant et je suis tellement désolée. » Elle lança un regard sévère à son fils. « Rivas, excuse-toi… regarde ce qui est arrivé. »

Il fit la moue. « Désolé. »

Xena entoura son genou de son bras et étudia le garçon. « Quand on te dit de rester où tu es, tu devrais écouter », lui dit-elle en lui lançant un de ses regards les plus sévères.

Il fit une moue encore plus grande. « J’voulais t’aider. » Il tira sur une de ses mèches de cheveux noirs. « Cogner les hommes. » Il remua un petit poing. « Boum boum ! »

La guerrière lutta pour réfréner un sourire ironique. « Pas avant que tu soies bien plus vieux, mon pote », dit-elle d’un ton grondant. « Je peux très bien m’occuper d’eux toute seule. » Elle échangea un regard avec sa mère et secoua la tête, refermant la porte sur ce qui avait pu la tarauder. Des pas de course lui firent lever la tête et elle se retourna quand elle sentit une présence familière.

Puis une main toucha son épaule. « Hé… » Gabrielle se mit sur un genou près de sa compagne. « Qu’est-ce qui s’est passé ? » La respiration de la barde était saccadée et elle transpirait.

Xena mit une main sur son dos et le massa. « Calme-toi… » Dit-elle d’une voix basse. « Des ordures qui cherchaient les ennuis », ajouta-t-elle à voix haute, en montrant les silhouettes toujours immobiles.

La barde prit une inspiration profonde et se passa la main dans les cheveux pour les pousser en arrière. « Je vois qu’il les ont trouvés. » Elle fixa sa compagne. « Toi, tu vas bien ? »

« Parfaitement bien », répliqua Xena d’un ton neutre. « De l’aide arrive ? »

« Oui… » Gabrielle tendit le cou, en posant légèrement la main sur l’épaule de sa compagne pour garder l’équilibre. « Ils devraient être juste derrière moi… » Elle s’interrompit. « Quoique… je me suis plutôt précipitée pour venir ici. » Elle prit une inspiration profonde et la relâcha. « Pfiou. »

Xena sourit et lui tapota le côté. « Je vois ça. » Elle se tourna vers la femme blessée. « Ça va aller. » Elle leva les yeux vers les herbes qui se séparaient à nouveau et quatre villageois en sortirent, portant une civière. « Par ici. » Elle se leva et recula quand les quatre hommes arrivèrent en courant, en mitraillant de questions, auxquelles l’aînée répondit avec impatience. Gabrielle recula avec elle et se tint à côté d’elle, les regardant tranquillement poser la femme sur la civière et la soulever.

Le petit groupe repartit, la civière en premier, entourée de femmes bavardant, laissant Xena et Gabrielle fermer la marche.

Xena prit son panier et le passa sur son épaule avant de rejoindre la barde, son bras posé nonchalamment sur les épaules de la jeune femme. « Comment s’est passée la transcription ? »

Gabrielle entoura fermement la taille de la guerrière de son bras en sentant sa démarche légère chancelante. Elle lança un regard à Xena et ne fut pas surprise de voir celle-ci baisser les yeux et s’appuyer un peu plus contre elle. « Parfaitement bien, hein ? » L’accusa-t-elle gentiment en secouant la tête. « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? »

Xena soupira et donna un coup de pied dans une pierre sur son chemin. « Je pensais y avoir répondu la nuit dernière », dit-elle d’un ton grognon, en regardant en coin pour voir le sourire rapidement effacé sur les lèvres de la barde. « Je vais bien… vraiment… bien mieux qu’hier… et je viens de battre une demi douzaine de types… lâche-moi un peu, tu veux ? »

« Eeeeet bien… » La barde fit semblant de réfléchir. « Je pense que je peux. » Elle continua en silence pendant un moment, écoutant le chant paresseux des oiseaux et le sifflement de l’herbe, observant Xena du coin de l’œil. Elle finit par inspirer. « Tu veux en parler ? »

Un long silence tandis qu’elles marchaient au même rythme sur le chemin. « Tu le sais toujours, pas vrai ? » Finit par dire Xena, d’un ton tranquille et sérieux.

« Toujours », répondit la barde, tout aussi sérieusement. « C’est la bagarre ? »

Un mouvement de la tête brune. « Non… ça, ça s’est bien passé… ou plutôt, disons… aussi bien que ça se passe toujours. » Elle leva sa main libre et la laissa retomber. « C’est juste que je… ce petit enfant… il… » Elle relâcha un long souffle. « C’est idiot d’y penser. »

Solan, réalisa Gabrielle en regardant devant elle, repérant l’enfant qui avait la tête posée sur l’épaule de sa mère et le regard vissé sur sa compagne. Oh. Elle pinça les lèvres. « Xena… »

« C’est… tu sais, je ne m’autorise pas à penser à comment il était… à cet âge-là… je ne sais pas pourquoi… » Xena se contenta de soupirer. « Ce n’est pas comme si je l’avais vraiment connu. » Elle regarda le visage figé de sa compagne d’un air malheureux. « Je… je suis désolée, Gabrielle… ce n’est pas juste de ma part de même t’en parler. » Elle hésita. « Non ? »

La barde sentit un nœud se dénouer dans sa poitrine en entendant ces mots. « Xena… merci de t’en rendre compte. » Elle prit une inspiration lente. « Mais ce n’est juste pour aucune de nous… tu peux te rendre folle en pensant à ‘et si’ comme ça. » Elle soupira et posa la tête contre l’épaule de la guerrière. Elle tourna le regard et étudia le profil tendu, à demi obscurci par les cheveux noirs balayés par le vent. Elle débattit intérieurement un long moment puis prit une inspiration. « Xena… tu sais… heu… » Elle sentit que sa compagne se tournait légèrement pour la regarder.

C’était difficile. C’était une chose à laquelle elle pensait depuis un moment déjà… depuis que cela commençait à aller mieux entre elles. Mais elle n’avait aucune idée de la façon dont Xena allait réagir à sa suggestion. « Tu peux… me crier dessus si je suis stupide de te dire ça… » Commença-t-elle, sentant le bras autour d’elle se raidir. « Mais Xena… tu es encore très jeune. Tu pourrais… »

La guerrière s’arrêta de marcher et se tint là, les yeux fermés, pendant un très long moment.

« Non », répondit-elle doucement. « Je ne veux plus revivre tout ça. » Elle laissa retomber ses bras sur le côté. « Je ne peux pas. » Elle grimaça. « Je ne pense pas que mon corps en soit encore capable d’ailleurs. » Ses épaules s’affaissèrent. « Je ne peux pas… Gabrielle, je… »

Et bien. Gabrielle se mordilla la lèvre. Ce n’est pas comme si je ne m’y attendais pas… mais il fallait que j’essaie. En avant pour le plan B. « D’accord… d’accord… je suis… écoute, je suis désolée d’avoir… je ne voulais pas… » Son babillement nerveux fit sortir Xena de son immobilité silencieuse et la guerrière remit son bras autour de ses épaules et recommença à marcher lentement sur le chemin. « Je veux dire que… je sens que… je vois des enfants comme celui-là et je me dis… » Le bras de Xena se resserra et elle se blottit avec gratitude dans la chaleur qui lui était offerte. « Je pense que… je veux savoir ce que c’est. » Elle finit doucement. « Encore. »

Xena s’arrêta à nouveau, cette fois pour une raison complètement différente. Elle se tourna et mit les deux mains sur les épaules de la barde, la faisant tourner pour lui faire face et la regarder droit dans les yeux avec une intensité tranquille. « Qu’est-ce que tu as dit ? »

La jeune femme leva sa tête blond-doré et ses yeux verts brume croisèrent les siens sans fléchir. « Avant qu’on ne quitte la maison, on a parlé d’une décision à prendre », dit-elle calmement. « J’y ai beaucoup pensé. »

La guerrière laissa retomber ses mains et prit plusieurs inspirations, peu sûre de ce qu’elle devait répondre.

Gabrielle baissa le regard. Je présume que c’était trop espérer qu’elle ressente la même chose… après ce qui est arrivé. « Je suis désolée… je ne… reparlerai plus de ça. » Elle se dégagea et commença à marcher sur le chemin, laissant sa compagne silencieuse derrière elle.  Par les dieux, c’était stupide. Juste au moment où ça allait bien, il fallait que tu lui sortes ça. Et pourquoi est-ce que je fais ça en fait ? Pour moi ? Ou pour elle ? Est-ce que je veux un enfant ou bien est-ce que je veux seulement tenter de lui rendre Solan ?

Elle fit encore quelques pas. Quelle importance ? Le silence derrière elle était assourdissant. Plus maintenant, je présume.

Elle marcha seule pendant ce qui lui parut être une éternité, presque jusqu’au chemin étroit qui menait à la route vers Amphipolis. Seule avec ses pensées, pas vraiment plaisantes, jusqu’à ce qu’elle entende des pas légers derrière elle, qui avançaient à petite vitesse. Ils la rattrapèrent et Xena fut soudain près d’elle, ralentissant pour marcher à côté d’elle dans un calme embarrassé.

« Tu m’as prise par surprise », entendit-elle, dit d’une voix très douce. « Je… ne pensais pas… que tu voudrais jamais… »

Gabrielle secoua lentement la tête. « C’est bon… je ne suis… pas sûre de savoir si je le pensais vraiment. »

Xena prit son bras et s’arrêta, la faisant tourner pour lui faire face à nouveau. La guerrière prit affectueusement sa joue dans sa main et son autre main dans la sienne. « Gabrielle… je pense que si, tu le pensais. »

Elles se regardèrent. « Je sais que ça n’a pas beaucoup de sens », admit la barde. « Après tout ça. »

La guerrière laissa un sourire nostalgique recourber ses lèvres. « Non… après tout ça, ça a vraiment beaucoup de sens. » Elle caressa légèrement la peau claire. « Te connaissant… sachant qui tu es… rien d’autre n’aurait vraiment beaucoup de sens. » Elle se pencha et l’embrassa.

Et bien… Gabrielle sentit une minuscule étincelle vive la traverser rapidement. C’est un début.

Un cri retentissant attira leur attention et elles se retournèrent pour voir Toris qui courait vers elles.

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Suite et fin, chapitre 6-2

 

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En résistance, de Gaxé, deuxième partie

 

 

 

                                                        EN RESISTANCE

 

 

 

 

Merci à Prudence pour encore trouver du temps à consacrer à la relecture, et à Fryda pour les petits détails techniques.

 

 

 

Deuxième partie :

 

 

Souriante, je regarde le groupe revenir, soulagée de distinguer parmi eux la haute silhouette de Jeanne qui se détache dans les rayons du soleil couchant. Le groupe entier avance lentement, traînant des pieds dans la poussière du chemin, visiblement fatigués mais semblant tous afficher une expression de satisfaction qui m’indique que la tâche a été accomplie sans souci particulier. Poussant un petit soupir de plaisir en constatant que tout s’est apparemment bien passé, je m’appuie conte le mur, tout près de la fenêtre, laissant les souvenirs de notre arrivée ici me revenir en mémoire.

 

J’étais pleine d’appréhension le soir où René nous a laissés, Jeanne, son frère et moi, auprès des deux hommes qui devaient nous servir de guides, craignant de devoir une nouvelle fois faire la preuve de ma bonne foi, mais mes craintes se révélèrent très vite sans fondement. Les deux hommes ne nous posèrent aucune question, ne nous demandèrent même pas nos noms, se contentant de nous amener en silence jusqu’à une voiture, une Traction avant noire à l’avant de laquelle flottait un petit drapeau orné d’une croix gammée, nous expliquant simplement que c’était  le meilleur moyen de passer inaperçu. Pas entièrement convaincus, un peu inquiets, nous sommes toutefois monté à bord du véhicule, nous installant sur la banquette arrière en appréciant le confort et la chaleur dont nous n’aurions pas bénéficié si nous avions dû, encore une fois, marcher à pied.

Après plus d’une heure de route, la voiture s’est arrêtée devant la maison d’un garde barrières, et nos deux guides, toujours aussi peu loquaces, nous firent descendre et repartirent aussitôt pendant que nous nous dirigions d’un pas assez peu assuré vers la petite maison dont la porte s’était ouverte au bruit du moteur. Nous fûmes reçus par un couple de personnes âgées, des vieillards vraiment, qui nous reçurent avec beaucoup d’amabilité, partageant un repas frugal avec nous, ne nous posant pas beaucoup plus de question que les deux hommes avant eux, mais parlant plutôt de choses et d’autres. Et puis, à peine une heure ou deux après notre arrivée, une locomotive s’est arrêtée devant la maison. Une locomotive qui ne tirait aucun wagon, et dont le conducteur nous a accueillis auprès de lui en souriant sous sa grosse moustache grise pendant que le couple de vieillards nous saluaient à grands renforts de signes de la main. La locomotive redémarra presque aussitôt après que nous soyons montés à son bord et nous emmena rapidement à une gare où nous avons été pris en charge par le conducteur, qui nous emmena immédiatement vers un train de marchandises à l’intérieur duquel nous dûmes nous dissimuler, assis par terre au milieu de sacs et de caisses dont le contenu nous était inconnu. Enfin, après encore un long moment d’attente, le train démarra, nous conduisant vers une destination que nous ignorions. Mes craintes ne m’avaient bien évidemment pas quittées, et le mystère qui entourait chacune de nos étapes ne me rassurait pas, mais Jeanne, elle, semblait parfaitement tranquille et, sentant mon anxiété tout autant que celle de son frère, n’hésita pas à nous rassurer, répétant à plusieurs reprises qu’elle avait une confiance totale en Francis et donc en ses contacts, et qu’elle était persuadée que, où que nous allions, nous serions en sécurité, du moins autant que nous pouvions l’être étant donné les circonstances et notre situation. J’ai fini par la croire et me détendre suffisamment pour m’assoupir, reposant sans même le vouloir ma tête sur son épaule.

Ce sont les secousses du train, alors qu’il ralentissait et  entrait apparemment  en gare qui m’éveillèrent. En face de nous, Alain peinait lui aussi à ouvrir les yeux, alors que Jeanne semblait aussi en forme que si elle avait passé la meilleure nuit de sa vie. Elle m’a sourit, a serré mes doigts entre les siens, ce qui m’amena à penser qu’encore une fois nous avions passé la nuit en nous tenant la main, puis s’est levée  pour se diriger vers son frère dont elle a ébouriffé les cheveux avant de se poster tout près de la porte du wagon qu’elle entrouvrit légèrement, juste assez pour jeter un coup d’œil discret et rapide à l’extérieur. Le train s’est arrêté quelques secondes plus tard, et nous sommes restés quelques instants à hésiter entre sortir et aller faire quelques pas sur les quais, cherchant éventuellement ceux qui devaient nous prendre en charge, ou bien attendre sagement dans la wagon que quelqu’un se manifeste.

Finalement, il a fallut fort peu de temps pour qu’en effet, un homme se présente, ouvrant doucement la porte du wagon pour nous demander de le suivre. Nous avons donc longé les quais, marchant la plupart du temps derrière des trains à l’arrêt, jusqu’à ce que nous entrions dans le bâtiment qui abritait la gare, franchissant une  porte de métal avant de pénétrer dans une pièce de petite taille aux quatre murs dépourvus de fenêtre et chichement éclairée par un ampoule pendant au plafond. Là, notre guide, sans doute âgée d’une trentaine d’année, et portant un collier de barbe noire qu’il caressait machinalement, se présenta rapidement « Bernard », avant de nous indiquer qu’il reviendrait nous chercher dès qu’il le pourrait pour nous amener enfin au maquis que nous devions rejoindre. En attendant, il nous conseilla simplement de nous reposer et, bien évidemment, de rester discret.

Nous l’avons salué courtoisement puis nous sommes tournés vers l’intérieur de la pièce, découvrant un couple assis sur le sol, le dos contre le mur derrière lequel se trouvait les guichets. L’homme, d’âge moyen, tenait contre lui un femme sans doute plus jeune, mais au visage terriblement marqué. Outre ses yeux largement cernés et l’énorme bleu qui ornait sa pommette droite, sa manière de se tenir  les bras et les jambes repliés devant elle comme si elle voulait se faire un bouclier de ses quatre  membres, c’est surtout son regard hanté qui me frappa, tout autant que sa façon de sursauter au moment où la porte se ferma derrière nous avec un claquement sec.

Nous les avons salué poliment, nous asseyant face à eux, et sommes restés un long moment sans rien dire, jusqu’à ce que, poussée par l’ennui et le désœuvrement, et malgré l’inquiétude que je ressentais toujours au fond de moi, je tente d’engager la conversation avec ces deux là, mais je ne m’attendais pas à une telle réaction de la part de la jeune femme. A peine avait-elle entendu le son de ma voix qu’elle se mit à gémir doucement et à essayer de reculer, comme si elle voulait rentrer dans le mur, derrière elle, tandis que l’homme lui, se penchait immédiatement vers elle, murmurant avec douceur  des paroles apaisantes dans l’espoir de la calmer.

Déconcertée par cette réaction que je jugeais excessive, je ravalais les paroles que je m’apprêtais à prononcer, tournant un regard interrogatif vers Jeanne et son frère, mais si l’adolescent paraissait tout aussi éberlué que moi, sa sœur, elle, eut l’air de comprendre ce qui se passait, son regard s’assombrissant alors qu’elle baissait la tête pour contempler ses mains qu’elle frottait l’une sur l’autre d’un geste nerveux que je ne lui avais encore jamais vu.

Encore un peu déroutée,  je me suis tue, mais le silence, qui commençait à devenir pesant, n’a pas duré longtemps, puisque c’est Jeanne elle-même qui a pris la parole, se levant d’abord doucement avant de s’avancer d’un pas en direction du couple. Aussitôt, la jeune femme a poussé un nouveau gémissement, réagissant de la même façon qu’auparavant, mais contrairement à moi, Jeanne ne s’est pas laissée décontenancer et s’est adressée directement à l’homme dont le regard inquiet et contrarié ne la lâchait pas.

Gardant des gestes très lents et une voix basse, elle commença  par se présenter, se désignant elle même d’une geste de la main avant de se tourner vers son frère, puis moi, à qui elle adressa un sourire bref avant de regarder de nouveau vers le couple, interrogeant l’homme sur leur présence ici, dans cette gare, puis  attendant patiemment qu’on lui réponde, ce que l’homme fit après un temps de réflexion.

Avant toute chose, il nous expliqua que nous devions tous faire route ensemble et rejoindre le même réseau, puis se tournant vers sa compagne, l’interrogea du regard. Un instant, elle hésita, ses yeux restant dans le vague, et puis, très lentement, elle acquiesça, hochant la tête en soupirant et en se recroquevillant encore davantage contre le mur.

L’homme se gratta la tête, posa de nouveau sa main sur l’épaule de la jeune femme et commença son récit.

-« Je m’appelle Jacques, et, depuis environ un an,  je fais partie du réseau que vous allez rejoindre. La jeune femme que vous voyez près de moi se prénomme Pauline et faisait partie, elle aussi d’un maquis, du côté de la baie de Somme. Elle a été arrêté pas la Gestapo il y a trois jours de ça. . Elle s’occupait de la coordination entre plusieurs réseaux, et avait de nombreuses connections, avec plusieurs campements et maquis distincts, ainsi que  des contacts avec plusieurs chefs de la Résistance.»

Il s’interrompit un instant et  repoussa machinalement une mèche de cheveux blonds qui lui chatouillait manifestement le front avant de reprendre d’une voix sourde.

-« Inutile de vous dire qu’ils ne lui ont pas fait de cadeaux. Dieu merci, nous avons réussi a localiser l’endroit où ils la retenaient, et surtout certains de nos amis, infiltrés dans les rangs ennemis, nous ont prévenu du transfert qu’ils avaient prévu pour elle, vers une prison d’abord, sans doute vers un camp de prisonnières ou autre,  par la suite. Nous sommes intervenus pendant le transfert et avons réussi à la libérer, mais maintenant, elle doit partir.»

Il se tut, jetant un regard soucieux vers Pauline qui s’était encore tassée sur elle-même pendant ce court récit, et c’est au moment où le silence commençait à devenir pesant et malaisé, que Bernard revint, nous faisant signe à tous les cinq de le suivre.

Nous sommes donc repartis, pour ce qui me semblait être la millième fois, marchant courbés en nous dissimulant derrière les trains à quai, jusqu’à sortir de l’enceinte de la gare, nous retrouvant dans une petite rue où un fourgon gris prêt à démarrer et dont le moteur à gazogène tournait déjà, nous attendait. Nous nous sommes engouffrés rapidement à l’intérieur, toujours accompagnés de Bernard qui monta le dernier, donnant aussitôt l’ordre de démarrer à celui qui se trouvait derrière le volant.

Il a fallu encore plus d’une heure pour que nous arrivions à destination, le trajet ne se passant pas sans problème puisque, à la sortie de la ville, nous fûmes arrêtés pour un contrôle par des soldats ennemis, le conducteur se débrouillant heureusement pour leur raconter un mensonge, une histoire un peu abracadabrante de livraison à la Kommandantur qu’ils gobèrent un peu naïvement. Dieu merci, il n’y eut pas d’autre péripétie, et, en toute fin, d’après-midi nous arrivions enfin à notre destination finale.

C’est dans une ferme  que le réseau que nous rejoignions était installé. Une ferme de belle taille, avec des bâtiments bas en guise d’étable, et une maison d’habitation qui comprenait un étage. En premier lieu, nous avons découvert une vaste cour, sur la gauche de laquelle se trouvait un poulailler où caquetaient poules, oies et canard, non loin d’un petit bassin de pierre à  l’eau particulièrement claire. Ravie de passer un peu de temps dehors sans être obligée de constamment penser à passer inaperçue, je serais volontiers restée quelques minutes à observer les lieux, jetant un coup d’œil curieux vers l’étable d’où  sortait un jeune homme portant une fourche sur l’épaule ,mais Bernard et le chauffeur de la camionnette, prénommé Jean-Pierre, ne m’en laissèrent pas le temps, pas plus d’ailleurs qu’à mes compagnons, nous entraînant tout de suite vers une petite remise, derrière le poulailler, tandis que Jacques et Pauline, eux, se dirigeaient immédiatement vers la maison d’habitation.

La première chose que je remarquai, en pénétrant dans la remise, c’est la pagaille qui régnait à l’intérieur. Un invraisemblable bric-à-brac de faux, de bêches, de socs de charrues, de vieux attelages pour les chars à bœufs, de fourches et autres outils que je ne reconnus pas. Et puis, debout au milieu de tout ce capharnaüm, un homme d’une cinquantaine d’années à l’ épaisse chevelure grise et à la barbe courte mais broussailleuse, qui nous jaugea du regard dès notre arrivée.

Les mains dans les poches de son pantalon de toile beige, il s’approcha sans nous lâcher des yeux alors que nous restions tous trois debout auprès de Bernard, avant de sourire brièvement puis de nous tendre à chacun une main amicale, commençant par Alain et finissant par moi. D’abord, il se présenta, « Raymond », puis nous demanda nos prénoms, écoutant en nous regardant toujours très attentivement, se reculant ensuite pour se planter à trois pas de nous, se raclant la gorge avant de commencer à parler.

-« Vous êtes ici dans le maquis le plus important du département, le troisième de la région,  dont je suis le chef. C’est à moi que vous devrez rendre des comptes, quoi que vous fassiez.. Inutile de vous dire que nous ne plaisantons pas, que nous prenons les choses très au sérieux et que nous ne tolérons bien évidemment aucune erreur, aucun manquement à la discipline de notre réseau. »

Il s’interrompit un instant, le temps d’observer nos réactions à cette entrée en matière. Sur ma gauche, Alain s’était plus ou moins inconsciemment raidi, semblant presque au garde à vous, tandis que, pour ma part, je me sentais quelque peu nerveuse et, ne sachant que faire de mes mains, les frottais contre ma jupe, faute de mieux Seule, Jeanne paraissait tout à fait calme, attendant tranquillement la suite de ce petit discours, une attitude que Raymond sembla apprécier, si la moue qui étirait ses lèvres était une bonne indication. Il hocha la tête d’un air approbateur et passa une main dans sa barbe avant de reprendre.

-« Vous constaterez très rapidement que vous êtes ici dans un réseau bien mieux structuré que celui d’où vous venez. Il n’est pas question d’amateurisme ici. Dès demain, nous allons évaluer vos connaissances, dans des domaines aussi divers que les transmissions, l’armement, l’utilisation des armes, le chiffrage, et bien d’autres choses encore. »

De nouveau l’homme cessa de parler, s’approchant pour observer nos visages les uns après les autres, comme un sous officier qui passerait ses hommes en revue, se détendant un peu ensuite pour afficher un sourire pour la première fois depuis le début de son petit discours. Son ton de voix, très sec jusqu’à présent, se radoucit considérablement lorsqu’il reprit la parole.

-« Pour aujourd’hui, je vous laisse vous installer. Sachez seulement qu’officiellement vous êtes tous les trois mes neveux, venus me rejoindre pour m’aider à la ferme. »

Là-dessus, il nous salua d’un petit signe de tête avant de se détourner immédiatement, se dirigeant vers l’arrière de la petite remise sans plus nous accorder un seul regard.

Aussitôt, nous fûmes interpellés par Bernard qui, bien qu’étant resté un peu en retrait, avait assisté à l’entretien, et nous emmena à l’extérieur d’abord, vers le corps de ferme ensuite, nous expliquant que Jeanne et moi partagerions la « chambrée » des filles, tandis qu’Alain, lui, se trouverait dans le dortoir des hommes. L’idée de se séparer de son frère, même si ce n’était que durant la nuit,  parut contrarier Jeanne qui fronça les sourcils et jeta un petit regard en direction de l’adolescent, guettant sa réaction, mais gardant le silence en constatant que le garçon ne semblait pas plus ennuyé que ça. 

Il nous fallut peu de temps pour pénétrer à l’intérieur de la maison d’habitation, où nous devions être  logées. La « chambrée », se trouvant en fait être une pièce de belle taille à l’intérieur de laquelle huit petits lits de fer étaient installés. Deux seulement de ces lits étaient faits ,et nous avions le choix parmi  les six autres qui montraient tous un matelas et un traversin nus. Nous n’avons pas eu  besoin de nous concerter pour décider sans hésitation que nous dormirions côte à côte, et dans le coin le plus éloigné de celui où dormaient déjà deux femmes que nous n’avions pas encore rencontrées. N’ayant aucun bagage, notre installation fut particulièrement rapide, et sitôt que nous avions choisi les lits où nous dormirions, nous sommes reparties en compagnie de Bernard et d’Alain, Jeanne en grande sœur protectrice, souhaitant voir le dortoir des hommes où son frère allait passer ses nuits.

L’endroit, situé dans une grange  tout près de l’étable, était très différent et beaucoup plus vaste  que  la « chambrée » des femmes. Le nombre de lits de camp qui se trouvaient là était bien supérieur et devait approcher la vingtaine, semblant presque tous servir régulièrement. Comme nous, Alain n’avait aucun bagage, et il lui fallut encore moins de temps pour s’installer, n’ayant même pas le choix dont nous avions bénéficié. Cela ne parut pas le déranger outre mesure, et c’est de bonne grâce qu’il s’installa sur le seul lit restant, tout au fond de la pièce.

L’heure du repas avait sonné au moment où nous sommes ressortis de la grange, et alors que, toujours guidés par Bernard, nous retournions à la maison de maîtres, je sentis une certaine nervosité m’envahir à l’idée de la nouvelle vie qui nous attendait, et que je n’aurais absolument pas pu imaginer ne serait-ce qu’un mois auparavant.

Ce léger sentiment de malaise ne dura que fort peu de temps cependant. Peut-être avais-je pâli, toujours est-il que Jeanne, sentant ma fébrilité, se rapprocha de moi,  soufflant un petit « tout ira bien » au creux de mon oreille avant de poser une main légère sur mon épaule. Ces simples gestes, pourtant innocents, me firent un bien fou, et c’est la démarche tout à fait assurée que je pénétrais dans la grande salle à manger.

Alors que je pensais trouver Raymond assis en bout de table, c’est une vieille dame aux cheveux entièrement blancs serrés dans un chignon impeccable, qui se tenait là, observant tous ceux qui s’installaient petit à petit, d’un œil tout à fait attentif. Sa posture un peu voûtée, les tâches brunes qui couvraient ses mains, ses gestes légèrement tremblotants, tout montrait qu’elle était très âgée, pourtant son regard, lui, paraissait non seulement  lucide, mais aussi particulièrement acéré. Le chef du réseau était assis à sa droite et lui murmurait quelques mots à l’oreille, s’adressant à elle avec ce qui ressemblait à un très grand respect. En face de Raymond, au moment où nous arrivions, je vis  Pauline, toujours accompagnée de Jacques, et ne semblant pas beaucoup plus vaillante que tout à l’heure à la gare, s’installer à table avec quantité de précautions, le dos voûté et les yeux baissés comme si elle ne voulait regarder personne en face.

Petit à petit, chaque place fut occupée, la plupart des convives paraissant jeunes, même si Alain semblait être le cadet de toute cette assemblée. Hormis Jeanne, Pauline, moi et la vieille dame, seules deux autres femmes s’assirent, et je devinai sans difficulté qu’il s’agissait certainement de nos camarades de chambre. Discrètement, j’observais du coin de l’œil les deux femmes avec lesquelles nous allions dorénavant passer nos nuits. L’une brune, et un peu rondouillarde, portait des lunettes cerclées de fer qui lui donnaient des airs d’intellectuelle, tandis que l’autre, plus grande, plus mince mais tout aussi brune, semblait joyeuse et extravertie, bavardant avec entrain avec tous ceux qui passaient à portée de voix.

Le repas fut composé de mets simples, mais copieux, et ne dura que peu de temps, dans une ambiance conviviale et plutôt animée, les bavardages et les conversations ne cessant jamais. Plusieurs personnes nous adressèrent la parole, nous interrogeant sur la région d’où nous venions, ou sur tout autre sujet anodin, évitant soigneusement tout ce qui pouvait être trop personnel ou pouvait concerner de trop près les raisons qui nous avaient amenés ici. Si Jeanne et son frère ne parlèrent que très peu, répondant rapidement et laconiquement aux questions qu’on leur posait, je fus beaucoup plus loquace, heureuse  de faire de nouvelles connaissances et de papoter légèrement, choses que je n’avais pas faites depuis très longtemps.

Sitôt que tous les convives eurent terminé et vidé leurs assiettes, la vieille dame se leva, donnant ainsi le signal pour que chacun quitte la table.

Ni Bernard ni personne d’autre ne s’occupait plus de nous guider et après un court instant d’hésitation, nous avons décidé de regagner chacun nos chambres. La nuit était tombée et nous marchions doucement dans la cour, frissonnant sous la fraîcheur de l’air, ne prêtant pas grande attention à tous ceux qui, comme nous, sortait de la salle à manger et marchait sur la terre battue, se dirigeant tous vers la grange qui servait de dortoir. Nous laissâmes là un Alain brusquement un peu intimidé qui pénétra à l’intérieur en se grattant énergiquement le crâne et en carrant les épaules pour dissimuler sa gêne, puis prîmes lentement la direction de notre propre chambre.

Nos deux compagnes de chambre étaient déjà là, assises chacune sur son lit en papotant, riant et rougissant  comme des écolières, s’interrompant immédiatement à notre arrivée. Elles nous saluèrent gentiment, mais après que nous nous soyons toutes présentées, la conversation s’éteignit, personne n’ayant apparemment plus rien à dire. Jeanne parce que, peu bavarde de nature, elle n’avait sans doute aucune envie de jacasser, et moi tout simplement parce que je sentais les deux jeunes femmes se refermer, comme si elles éprouvaient de la méfiance à notre égard, ou plus probablement parce qu’elles n’avaient aucune envie de partager leurs petits secrets avec nous. D’autant qu’elles ouvrirent de grands yeux étonnés, échangeant des regards entre elles, au moment où elles virent Jeanne pousser le lit qu’elle s’était attribué pour le rapprocher du mien, les deux couchages n’étant plus séparés que par quelques centimètres quand elle eut fini. Mais pour ma part, je trouvais l’idée excellente et souriait à mon amie, enchantée de penser que, comme les nuits précédentes, nous pourrions nous tenir la main durant notre sommeil.

 

La journée commença de bonne heure le lendemain. Réveillées par le son d’une cloche, probablement située à l’arrière de la maison et que nous n’avions pas vue la veille, nous sommes rapidement descendues à la salle à manger après une toilette sommaire faite dans la chambre elle-même, à l’aide d’une bassine, d’un gant de toilette et d’un broc d’eau bien trop froide à mon goût. Comme le repas du soir, le petit déjeuner fut pris en commun, au milieu de bavardages de toutes sortes,  et je remarquai très vite l’empressement que mettaient nos deux camarades de chambre, pour se rapprocher de deux jeunes hommes, apparemment des frères ou des cousins s’il fallait en croire leurs ressemblances physiques, se dandinant en riant bruyamment à la moindre de leur parole. Je devinai sans peine qu’il s’agissait certainement du sujet de la conversation que nous avions interrompue  la veille au soir en arrivant dans la chambre et je me trouvais plutôt contente de ne pas avoir insisté pour qu’elles poursuivent leur discussion.

C’est au moment où nous ressortions de la salle à manger pour retourner dans la cour, accompagnées d’Alain qui nous avait rejointes, que Bernard vint à notre rencontre, nous indiquant nos tâches de la journée. Jeanne et son frère devant se joindre à ceux qui terminaient la cueillette des pommes, tandis que, pour ma part, je me trouvais affectée aux soins aux animaux. Je me rendais donc auprès du poulailler, me joignant aux deux personnes qui se trouvaient déjà là pendant que mes amis, eux, s’éloignaient en direction des vergers en compagnie de Bernard, après que celui-ci nous ait précisé que nous devions tous nous retrouver derrière la grange en début de soirée.

La journée fut plus difficile que ce que je ne l’avais imaginé. Outre le ramassage des œufs, il fallut nourrir les quelques cochons, sortir les vaches, puis les faire rentrer, et surtout les traire, une chose que je n’avais jamais faite, et qui me causa quelques difficultés, jusqu’à ce que j’attrape enfin le coup de main. Et puis, à la nuit tombée, je me rendis derrière la grange,  où je retrouvais une Jeanne et un Alain tout aussi fatigués que moi.

Si je m’interrogeais sur le pourquoi de notre réunion après une journée de labeur, je compris vite de quoi il s’agissait. A l’abri des regards sous une remise bien plus vaste et beaucoup moins encombrée que celle dans laquelle Raymond nous avait reçus, nous avons pris notre première leçon de montage et démontage d’armes à feu, dispensée par un des jeunes hommes que nous avions croisé dans la salle à manger et qui nous prit tous trois en charge de manière très consciencieuse. Dans le même temps, certains, arrivés ici depuis bien plus longtemps que nous, recevaient un autre enseignement, alors qu’à l’autre bout de la pièce, le chef de ce maquis discutait très sérieusement en compagnie de Pauline, Jacques, Bernard et la vieille dame.

Je me sentais particulièrement fatiguée après une journée plus chargée que je n’avais eu l’habitude d’en avoir ces derniers temps mais, au moment de me coucher, je ressentais aussi une certaine satisfaction en songeant que, bientôt, si tout se passait bien, je pourrais faire œuvre utile pour mon pays. Et quand la main de Jeanne vint agripper la mienne, juste avant que je m’endorme, je poussais un profond soupir d’aise, souriant de plaisir et de bien-être alors que je fermais les yeux.

Les trois jours suivants passèrent de la même manière, travaux de la ferme dans la journée, et apprentissage du maniement des armes, pour les uns, bien que nous ne puissions pas nous entraîner à tirer en raison du manque de munitions d’une part, et de la nécessité de discrétion d’autre part, dans la soirée, et initiation aux transmissions pour les autres.

.Et puis, ce matin, Jeanne a été appelée par Bernard, désignée pour partir en mission avec trois membres un peu plus aguerris du réseau. Elle n’a pas eu le temps de me dire grand chose, mais pour ce que j’ai compris, il s’agissait d’accompagner Pauline jusqu’en bord de mer, et de s’assurer que ceux qui devaient la prendre en charge et l’emmener en Angleterre seraient bien là. A priori, tout ça ne paraissait pas bien compliqué, mais par les temps qui courent, ce simple déplacement pouvait être très dangereux, sans compter l’embarquement de la jeune femme qui me semblait être le moment le plus périlleux.

Pendant toute la journée, mes pensées ne quittèrent pas Jeanne  et ses compagnons, des milliers de craintes, plus ou moins fondées me traversant constamment l’esprit et me rendant particulièrement nerveuse, jusqu’à ce qu’enfin, je la vois revenir avec ses compagnons, de la fenêtre de la chambrée.

 

Je souris toujours quand elle passe la porte et je cours la rejoindre, ignorant complètement la présence de Françoise et Claudine, nos deux camarades de chambre, pour la prendre dans mes bras, la serrant contre moi comme si, au lieu d’une journée, son absence avait duré des semaines. Elle me rend mon étreinte, souriant d’un air un peu amusé au moment où nous nous reculons, mais ses yeux pleins d’une lueur que j’identifie comme de la tendresse. Près de nous, j’entends les deux filles chuchoter, étouffant des ricanements derrière leurs mains posées sur leur bouche, mais je n’y attache pas d’importance et m’appuie contre elle, soupirant de plaisir quand son bras passe autour de ma taille.

Nous nous lâchons rapidement cependant, pour nous rendre à la salle à manger où nous retrouvons un Alain qui a l’air de très bien s’adapter à cette nouvelle vie, semblant enchanté de se faire de nouveaux amis, et amies.

Ce soir là, alors que comme à l’accoutumée, nos mains sont unies, je sens les lèvres de Jeanne déposer sur ma paume un baiser léger qui provoque des frissons tout le long de ma colonne vertébrale.

 

Les jours suivants se déroulent tous sensiblement de la même manière. Travaux agricoles pour Alain et sa sœur, soins aux animaux pour moi, et initiation, non seulement au maniement des armes, mais aussi à celui des explosifs, et mêmes aux rudiments de la transmission, pour nous trois. Je suis la moins expérimentée de tout le maquis, c’est pourquoi je suis particulièrement surprise d’être désignée pour accompagner Jacques, Bernard et Claudine pour une mission coordonnée avec quelques cheminots. On ne m’en dit pas beaucoup plus avant notre départ de la ferme, en fin de journée, juste au moment où j’aurais dû rejoindre Jeanne et son frère, mais je sais qu’il s’agit de faire sauter un pont sur l’Orne, afin de gêner les mouvements ferroviaires de l’ennemi. Pour ce que j’en ai entendu, ce pont a déjà été détruit il y a un peu plus d’un an, mais a été reconstruit par l’occupant pour qui son existence est primordiale, et se trouve donc gardé en permanence. La première question que je pose à Bernard, alors que nous mangeons des sandwichs, assis à l’arrière de la camionnette conduite par Jacques, c’est pourquoi ont-ils choisi de se faire accompagner par une débutante. Il sourit et me répond que c’est de cette manière que j’apprendrais, bien mieux qu’en assistant à des cours qui, pour intéressants qu’ils sont, restent purement théoriques.

-« Il n’y a rien de mieux que la pratique. »

C’est sa conclusion, prononcée sur un ton docte qui me ferait sourire si je n’étais pas si nerveuse. Je soupire, regardant autour de moi sans rien voir d’autres que mes camarades qui ont l’air bien plus calmes que moi, frottant mes mains l’une sur l’autre pour me donner une contenance, jusqu’à ce que la camionnette freine brusquement et que Jacques marmonne entre ses dents, sans même se tourner vers nous.

-« Un contrôle ! »

Immédiatement, je me raidis, sentant la frayeur m’envahir alors que je me demande comment le conducteur va pouvoir expliquer notre présence sur la route à peine une heure avant le couvre-feu, et instinctivement, ma main vient se crisper sur l’arme que l’on m’a confiée avant le départ et que j’ai précautionneusement glissée dans la poche de ma veste. Près de moi, je sens Claudine prendre plusieurs profondes inspirations, comme si, elle aussi, cherchait à éliminer de la tension. Seul Bernard paraît tout à fait serein, semblant ne rien redouter de cet arrêt à un barrage routier, à tel point que j’en viens à penser que Jacques et lui l’avait prévu.

Quoi qu’il en soit, nous sommes maintenant complètement arrêtés, et alors que Jacques descend du véhicule, j’entends les voix au fort accent de nos ennemis l’interroger, le ton suspicieux et autoritaire, tandis qu’un visage casqué s’encadre à l’arrière de la camionnette, nous regardant un moment avec attention et ne se détournant qu’après que Bernard lui ai fait un sourire affable accompagné d’un petit geste amical de la main.

Un peu soulagée de constater que personne ne vient nous questionner, je ne suis pas sûre que je pourrais empêcher ma voix de trembler, je tends l’oreille, essayant de comprendre ce que Jacques explique aux soldats. La portière est fermée et je ne discerne pas tous les mots, mais il me semble qu’il leur raconte une histoire compliquée de vache prête à vêler dans la ferme même qui fournit le plus de provisions au quartier général de la région, couplée à un récit pas très clair concernant deux jeunes filles fugueuses. Je ne peux m’empêcher de sourire, malgré ma nervosité, en comprenant qu’il parle de Claudine et moi, avant de frémir en songeant que les soldats pourraient venir nous interroger à ce sujet, s’ils n’étaient pas convaincus. D’ailleurs, l’un des sous officiers jette dans notre direction, au travers de la vitre de la portière, un regard clairement désapprobateur, auquel je réponds en baissant la tête, tâchant d’adopter l’air le plus contrit possible. Je relève les yeux pour voir Jacques remettre dans sa poche les papiers qu’il a présentés dès le début, saluer courtoisement le sous officier, puis se réinstaller derrière le volant, l’allure décontractée et détendue, remerciant d’un geste de la main le soldat à qui il a eu le front de demander de tourner la manivelle.

Sitôt que nous sommes repartis, je bondis, m’adressant à notre conducteur avec vivacité pour lui reprocher de nous avoir, Claudine et moi, impliqués dans ses histoires sans nous prévenir.

-« J’aurais été bien en peine pour répondre, s’ils étaient venus nous poser des questions ! »

Il hoche la tête, semblant comprendre ma réaction, mais répond d’un ton tout à fait égal.

-« J’avais besoin d’un argument supplémentaire pour les convaincre, et c’est la première chose qui m’est venue à l’esprit. Tu te serais débrouillée pour improviser s’il l’avait fallu, ça fait partie des nécessités de notre combat. »

Je secoue la tête et jette un regard en direction de Claudine, pas franchement étonnée de constater qu’elle ne me soutient pas, paraissant plutôt se désintéresser de la question, puis m’adosse de nouveau contre la paroi de métal de la camionnette, encore plus fébrile maintenant qu’avant le contrôle.

 

C’est environ un quart d’heure plus tard, après avoir roulé quelques minutes sur un chemin de terre si raviné que nous étions incroyablement secoués, que nous nous arrêtons de nouveau. Mais cette fois, il n’est pas question de barrage routier. Sitôt que la camionnette ne roule plus, Bernard se lève vivement, donnant l’impression de ne pas avoir de temps à perdre, nous enjoignant de le suivre le plus rapidement possible. Nous obéissons et sautons de la camionnette, nous mettant au pas de course pour emboîter le pas de notre camarade qui s’enfonce dans le sous-bois, pendant que Jacques, qui ne nous a pas suivis, redémarre et fait demi-tour, s’éloignant dans la direction exacte d’où nous venons. Un instant, je me retourne, un peu inquiète de le voir s’en aller alors que je me demande comment nous allons retourner à la ferme. Je n’ai que peu de temps pour m’interroger toutefois, obligée que je suis de me remettre dans le sens de la marche pour ne pas me laisser distancer par mes camarades.

Nous avançons ainsi pendant quelques minutes, et puis, brusquement, Bernard ralentit, observant les alentours avec attention, plissant les paupières dans la faible clarté du jour qui décline, avant de cesser complètement de marcher, faisant un geste de la main pour nous intimer de ne plus marcher nous non plus. Comme Francis le soir du parachutage, il s’avance seul, mais s’éloigne bien davantage, jusqu’à être hors de notre vue, dans l’ombre des arbres.

 

Nous restons un moment qui me paraît fort long à attendre toutes les deux sans rien dire, échangeant seulement quelques regards inquiets et des sourires crispés, notre nervosité augmentant au fil des minutes. Et c’est alors que la tension devient de plus en plus insupportable, m’amenant à fermer mes mains en poings serrés pour les empêcher de trembler, que Bernard revient vers nous, souriant et détendu, accompagné de deux hommes d’âge moyen portant chacun un sac à dos sur les épaules, et d’une toute jeune femme blonde qui semble tout aussi anxieuse que nous, et qu’il nous présente rapidement, précisant l’air de rien que ce sont deux cheminots et la fille de l’un d’entre eux. Nous recommençons à marcher aussitôt après, traversant les bois pour nous retrouver bientôt aux abords de prés et de champs cultivés où nous serons beaucoup plus facilement repérables sous le clair de lune. Nous nous aventurons lentement en bordure des champs de céréales, Bernard menant notre petit groupe, suivi par Claudine, puis la jeune femme et moi, les deux cheminots fermant la marche. Courbés en deux, trottinant pour avancer plus vite, nous nous hâtons vers la rivière que nous entendons maintenant couler, comme un bruit de fond qui s’accorderait à nos respirations rendues rapides par l’effort physique.

Enfin, nous arrivons sur les rives du cours d’eau dont le courant, à cet endroit là, me paraît bien rapide. Pendant une dizaine de minutes, nous ne bougeons pas, Bernard et les deux cheminots discutant à voix basse, jusqu’à ce que l’un des deux hommes fasse passer son sac à dos à Bernard, puis qu’ils se serrent tous trois la main avec une certaine solennité avant de nous rejoindre et de nous indiquer que nous devons avancer. Nous rampons donc au milieu des hautes herbes jusqu’à ce que nous arrivions à un petit bosquet derrière lequel nous pouvons nous dissimuler pour mieux observer les lieux. Sur notre droite, en aval, je distingue la sombre silhouette métallique du pont que nous devons faire sauter, et de chaque côté, les ombres mouvantes des soldats qui surveillent les environs, faisant les cent pas pour certains, tandis que d’autres sont immobiles à chaque extrémité du pont. Nous restons là quelques instants, suffisamment longtemps pour que j’en vienne à me demander ce que nous attendons, et je ne suis pas loin de poser la question à Bernard qui, couché dans l’herbe, règle ses jumelles sans quitter le pont et ses occupants des yeux, me faisant signe de me tenir tranquille d’un simple geste de la main lorsque je m’approche doucement de lui dans l’intention de l’interroger. J’obéis avec un petit soupir, reportant mon regard sur le pont et ses environs, surprise de voir une camionnette sensiblement identique à celle que conduisait Jacques tout à l’heure, arriver sur la route et se faire emboutir par un autre véhicule débouchant d’un chemin de terre.

De là où nous nous trouvons, c’est à dire à deux ou trois cents mètres, je ne peux pas affirmer avec certitude qu’il s’agit bien de Jacques, même si le conducteur qui sort de la camionnette semble avoir un silhouette à peu près identique et les mêmes cheveux blonds que l’homme qui s’occupait de Pauline avec tant de sollicitude.  En face de lui, celui qui conduisait l’autre voiture, plus petit et brun apparemment, sort lui aussi de son véhicule, et bientôt les deux hommes gesticulent et se comportent de telle façon que je suis persuadée qu’ils se disputent avec véhémence, même si nous ne les entendons pas. Cela ne me surprend qu’à moitié, je n’ai qu’à observer le petit sourire qui étire les lèvres de Bernard, près de moi, pour deviner que tout cela n’est qu’une mise en scène, certainement orchestrée pour créer une diversion. C’est lorsque je reporte les yeux sur la scène qui se déroule à quelques mètres du pont que je constate, avec une certaine satisfaction, que le stratagème semble fonctionner.

En effet, le soldat qui gardait l’entrée du pont a appelé ses camarades, et ils sont maintenant quatre à se déplacer vers les deux protagonistes, semblant décidés à leur faire cesser leur dispute et leur ordonner de circuler afin de dégager le passage, mais les deux hommes ne paraissent pas vouloir se calmer, criant si fort que nous pouvons les entendre de là où nous sommes. Mais nous ne restons pas sur place bien longtemps et, pendant que l’altercation se poursuit, nous commençons à nous avancer lentement vers le pont, rampant dans les hautes herbes sous la direction de Bernard. Nous progressons vite, profitant pleinement du fait que l’attention de tous les soldats, même ceux qui sont restés à leur poste, est entièrement tournée vers l’algarade entre les deux chauffards, ou prétendus tels. Je n’ai aucune idée de la stratégie choisie par celui qui dirige l’opération, mais je constate rapidement que nous nous sommes séparés en deux groupes distincts, les cheminots et la jeune fille d’un côté, Bernard, Claudine et moi de l’autre.

Il nous faut peu de temps pour arriver tout près de la première pile du pont, construite de métal gris que l’humidité a couvert de tâches verdâtres par endroits. Et c’est là que les choses sérieuses commencent.

Nous faisons une nouvelle pause, très courte, juste le temps pour Bernard de sortir de son sac à dos trois pains de plastic et autant de détonateurs qu’il partage aussitôt entre nous, nous montrant de la pointe de l’index où il veut que nous placions nos explosifs, donnant quelques détails à voix très basse en insistant pour que nous suivions ses instructions avec la plus grande d’exactitude. Nerveuses et un peu fébriles, après tout c’est ma première opération de ce genre et Claudine ne semble pas beaucoup plus expérimentée, nous hochons la tête, vérifions une dernière fois que nous avons tout ce dont nous avons besoin, puis nous mettons lentement en route, toujours en rampant, chacune vers notre destination.

C’est en arrivant tout près du métal humide que je remarque que je n’entends plus d’éclats de voix, au-dessus de moi. D’abord tentée de jeter un coup d’œil pour m’assurer que rien de grave n’est arrivé à Jacques, je décide finalement de m’en soucier plus tard et de me concentrer plutôt sur ma mission.  Attentive à ne pas mouiller mon matériel, je me remémore tout ce qu’on m’a appris durant les soirées passées dans la remise, m’appliquant à poser mon pain de plastic, le reliant soigneusement au détonateur, pendant que, quelques mètres plus loin et immergée jusqu’à la poitrine, Claudine fait la même chose. Une fois ma tâche terminée, je prends quelques secondes pour regarder autour de moi, constatant que Bernard en a déjà fini, alors que les cheminots, eux, sont encore à l’ouvrage, nageant au milieu des eaux, relativement calmes heureusement, de la rivière. Satisfaite qu’apparemment tout se passe comme prévu, je me détourne, me dirigeant vers Bernard en prenant mille précautions pour ne pas être repérée, déroulant le fin fil de cuivre derrière moi, si concentrée que le premier coup de feu me prend complètement au dépourvu, me faisant malgré moi pousser un petit cri de frayeur.

Immédiatement, j’accélère, commençant à courir courbée en deux dans l’espoir de ne pas être vue alors que je tourne mon regard de tous côtés, cherchant à me rendre compte de la direction dans laquelle les coups de feu sont tirés. Il ne me faut que peu de temps pour m’apercevoir que c’est Claudine qui est visée, alors qu’elle se hâte pour regagner la rive, pataugeant dans l’eau encore jusqu’à mi-cuisses.

La peur me fait encore accélérer, mais je ne m’affole pas toutefois, restant suffisamment lucide pour ne pas lâcher le crayon de retardement qui doit servir à déclencher l’explosion de ma charge, ni le fil de cuivre, et j’arrive très rapidement auprès de Bernard, me couchant dans l’herbe auprès de lui avant de tourner de nouveau les yeux vers notre camarade, juste à temps pour la voir s’écrouler, le corps sur la rive du cours d’eau et les pieds trempant encore dans l’eau pendant qu’une large tâche rouge apparaît dans son dos, juste entre les deux omoplates. Mon premier réflexe est de me relever dans l’intention de me précipiter vers elle, mais, heureusement, Bernard me retient, attrapant fermement mon avant-bras pour me tirer vers le sol, murmurant d’un ton sans réplique.

-« Reste tranquille, tu vas te faire repérer ! »

J’obéis sans résister et me rallonge à terre, les yeux toujours fixés sur le corps de Claudine immobile sur la rive, alors qu’il me précise d’une voix bien plus douce.

-« Elle est certainement déjà morte, et si elle ne l’est pas, elle n’en a plus pour très longtemps. »

Je baisse la tête et étouffe un sanglot en mettant ma main sur ma bouche, un peu choquée de l’entendre parler avec un tel détachement, comme s’il ne s’agissait que d’une péripétie anodine, mais il ne me laisse pas m’appesantir là-dessus, me désignant d’un geste le bosquet derrière lequel nous nous dissimulions tout à l’heure.

-« On retourne là-bas. »

J’acquiesce d’un mouvement du menton et me relève, courant courbée en deux derrière lui en évitant soigneusement de regarder en direction du cadavre, près de l’eau, ou même du pont duquel plus aucun coup de feu ne semble être tiré, comme si nos ennemis n’avaient repéré personne d’autre que Claudine, un peu étonnée de constater que Bernard ne semble pas pressé de faire voler ce pont en éclat.

J’ai vite la réponse à cette question précise d’ailleurs, sans même avoir besoin d’interroger l’homme devant moi. Il me suffit de suivre son regard, dirigé vers les cheminots qui arrivent dans notre direction, accompagnés de la jeune femme, pour comprendre qu’il attendait tout simplement qu’ils soient à l’abri eux aussi. Ce n’est qu’une fois qu’ils nous ont rejoints, essoufflés et suant malgré la fraîcheur de la nuit, qu’avec un bel ensemble, nous brisons les crayons de retardement, permettant ainsi à l’ampoule d’acide qui se trouve à l’intérieur de commencer à ronger le fil de cuivre que nous avons tous déroulé derrière nous, jusqu’à libérer le percuteur qui frappe le détonateur, lui-même inséré dans l’amorce, déclenchant les explosions de chacun de nos pains de plastic.

C’est impressionnant. L’énorme vacarme de l’explosion en elle-même comme le fracas des morceaux de métal qui se tordent et s’écroulent, mais aussi les débris qui volent dans les airs, les gravats retombant dans l’eau en provoquant de gigantesques remous, ou au sol avec un bruit mat presque plus saisissant encore. J’en reste un instant ébahie, regardant les dégâts considérables que nous avons causés, un peu mal à l’aise en songeant aux soldats qui devaient encore se trouver là-haut. Mais je n’ai guère de temps de m’appesantir là-dessus, sursautant quand je vois les trois hommes et la jeune fille se lever doucement, se préparant à partir en prenant autant de précautions que lorsque nous sommes arrivés.

D’abord, ce luxe de précautions m’étonne alors que je m’imagine que nos ennemis n’ont sans doute pas pu survivre à l’explosion formidable qui a détruit le pont, jusqu’à ce que je comprenne qu’ils ne sont certainement pas restés sur place après avoir tué Claudine, et que certains d’entre eux au moins, ont dû descendre pour vérifier si elle n’était pas accompagnée.

Nous quittons donc le petit bosquet, les uns derrière les autres, chacun prenant son arme en main. Dans  la mienne, le pistolet pèse d’un poids étrange, comme si j’étais surprise de le trouver là, à la fois rassurée de sa présence et inquiète d’être, peut-être, dans l’obligation de m’en servir. Dieu merci, la nuit est sombre et la lune peine à percer les nuages, mais je suis particulièrement mal à l’aise alors que nous marchons de nouveau dans les hautes herbes, l’œil et l’oreille aux aguets.

Heureusement les soldats ennemis, sans doute trop sûrs d’eux, ne sont pas aussi discrets qu’ils le devraient. La première chose que nous remarquons sont les rayons lumineux de leurs lampes torches, alors qu’ils avancent lentement dans notre direction. Aussitôt, nous nous jetons tous à terre, dirigeant nos armes vers eux mais sans nous en servir pour l’instant, attendant de voir s’ils s’approchent, ou s’ils se sont séparés en plusieurs groupes, ce qui est apparemment le cas puisque nous apercevons rapidement d’autres rayons lumineux, juste de l’autre côté. Alors que je pensais être tétanisée par la peur, je m’aperçois avec un peu de stupéfaction que je réagis aussi rapidement que mes compagnons, pourtant bien plus aguerris que moi, hormis sans doute la jeune femme, et me tourne vers ses nouvelles silhouettes menaçantes qui viennent d’apparaître, brandissant mon arme en débloquant la sûreté, prête à tirer au moindre signal que me donnera Bernard, tandis que les cheminots, eux, gardent les premiers dans leur ligne de mire.

Le temps me semble incroyablement long alors que nous attendons, couchés dans les hautes herbes que les soldats soient suffisamment proches, pourtant il ne s’écoule sans doute pas plus de quelques secondes, avant que Bernard ne se redresse légèrement, nous ordonnant d’une voix sourde de ne pas faire de quartier.

Et nous n’en faisons pas. Je tire, oubliant pendant quelques instants que ce sont des hommes qui sont en face de moi, ne voyant que des ennemis sans visage, que nous devons éliminer si nous ne voulons pas être tués nous-même. J’entends des détonations, ignorant si elles proviennent des armes de mes camarades, de la mienne, ou de celles des soldats, je vois sans y croire le corps d’un soldat ennemi s’effondrer, juste devant moi, refusant de remarquer sa jeunesse et de songer qu’il a certainement une mère, quelque part, qui le pleurera, et rejetant la pensée que c’est moi qui vient de le tuer.

Je n’ai aucune idée du temps que tout cela a duré, et lorsque le silence revient enfin, seulement brisé par le bruit de ma respiration plus rapide qu’à l’accoutumée, je reste un instant un peu hébétée, regardant autour de moi, étonnée de ne rien voir d’autre qu’un paysage campagnard somme toute assez ordinaire dans les ombres de la nuit . C’est encore une fois Bernard qui me tire de l’espèce de stupeur  dans laquelle je suis plongée, d’une bourrade dans l’épaule qui me fait chanceler , mais qui a le mérite de me remettre les idées en place.

De nouveau nous courons, traversant les mêmes prés que tout à l’heure, en gardant le regard fixé vers la lisière des bois. Le silence, total, additionné à l’obscurité donne à la scène une impression d’irréalité qui ne m’empêche pas de réfléchir à ce que je viens de faire, alors que je revois sans cesse l’image du jeune soldat qui s’écroule devant moi et l’expression incrédule qui a envahi ses traits à ce moment là.

Nous courons longtemps, même après avoir regagné le couvert des bois, zigzagant entre les arbres et les buissons sans échanger une parole. J’imagine que nous allons rejoindre Jacques qui nous attend sans soute quelques part, aussi suis-je particulièrement surprise de découvrir, que c’est André qui est planté là, son fusil à la main et guettant les alentours avec des yeux inquiets alors qu’il nous fait monter à bord d’une autre camionnette que celle qui nous a amenés là. Nous grimpons rapidement à bord du véhicule, laissant les cheminots continuer leur chemin de leur côté, et nous démarrons aussitôt, alors que je me laisse tomber sans aucune grâce sur le sol de la camionnette, poussant un profond soupir  pour repousser la tension comme pour exprimer mon soulagement d’en avoir enfin fini. Les yeux fermés, j’attends que les battements de mon cœur se calment et que ma respiration retrouve un rythme normal, sursautant en entendant Bernard pousser ce qui ressemble fort à un gémissement.

Je rouvre les yeux pour le voir remonter le bas de son polo, exposant son ventre jusqu’à hauteur de nombril et faisant ainsi apparaître une plaie circulaire et sanglante sur le côté droit de son abdomen. La vue du sang me fait réagir et je me relève si brusquement que je me cogne le sommet du crâne contre le plafond de la camionnette, moi qui ne suis pas bien grande pourtant. Je me précipite auprès de l’homme, jetant quelques regards autour de moi dans l’espoir de trouver de quoi faire un pansement sommaire pour, au moins, arrêter le saignement.

Je ne trouve rien et, en désespoir de cause, me penche vers Bernard, qui semble bien plus calme que moi, attrapant le mouchoir qui traîne dans ma poche et dont je ne me suis pas servi, pour le plaquer sur sa blessure, La douleur le fait tressaillir mais il me sourit quand même, tentant de ne pas montrer sa souffrance, alors que j’essaie tant bien que mal de nettoyer la plaie. Je n’ai aucune connaissance médicale particulière, mais je suis malgré tout rassurée par ce que je vois une fois que je distingue mieux la blessure puisque celle-ci est tout à fait nette, et ne présente pas, pas encore en tous cas, de traces d’infection.

La camionnette brinqueballe, évitant les routes en passant sans doute par des petits chemins, chaque secousse arrachant des grimaces au blessé dont je me demande comment il a réussi  à courir jusqu’au véhicule sans s’effondrer. Petit à petit, le saignement diminue, laissant deviner une plaie circulaire de petite taille mais apparemment profonde que je regarde avec un peu d’effroi, mon imagination fertile me faisant penser que j’aurais tout aussi bien pu être la seule survivante de cette opération. Cette idée me fait frissonner d’angoisse, et je suis obligée de prendre plusieurs grandes inspirations pour retrouver un peu de calme et ne pas céder à la panique que je sens venir, alors que, près de moi, à demi allongé sur le sol de métal froid de la camionnette, Bernard ne bouge pas, mais ne semble heureusement pas plus mal en point, et garde un calme que je ne peux m’empêcher d’admirer.

Il paraît cependant particulièrement fatigué lorsque nous arrivons à la ferme, André garant immédiatement la camionnette derrière la remise qui sert aux leçons du soir, et se précipitant sitôt le moteur éteint pour m’aider à faire descendre Bernard du véhicule. Celui-ci accepte notre soutien avec un empressement qui augmente encore mon inquiétude, d’autant qu’il grimace et ne parvient plus à retenir ses gémissements de douleur pendant que nous descendons,  essayant pourtant de ne pas le brusquer ni le précipiter.

Nous n’avons pas fait plus de bruit que nécessaire, et nous n’avons aperçu aucune lumière, pas même celle, ténue, d’une bougie, ni le rayon tranchant d’une lampe torche, pourtant, à peine avons-nous mis les pieds sur le sol de terre battue que Raymond est là, les deux mains enfoncées dans les poches de son pantalon, observant les sourcils froncés la pénible descente de Bernard de la camionnette, avant de l’interroger du regard dès qu’il constate l’absence de Claudine. Le blessé lui rend son regard et secoue négativement la tête, cela suffisant apparemment pour faire comprendre au chef du réseau quel sort a connu notre camarade. Il ne dit rien, ne pose aucune question, se contentant de venir au devant de nous, nous dirigeant vers la pièce servant d’infirmerie à l’intérieur de la maison, ouvrant chaque porte devant nous avant de les refermer après notre passage, prenant juste le temps d’aller prévenir celle qui fait office de médecin.

La vieille dame arrive dans la pièce avant même que nous n’ayons fini d’aider Bernard à s’allonger sur un des trois lits de fer de la petite chambre, prenant immédiatement des dispositions pour soigner le blessé. En premier lieu, elle envoie André chercher de l’eau, lui désignant d’un geste le petit réchaud à gaz qui se trouve dans le coin le plus éloigné de la fenêtre, posé sur un petite table branlante de bois sombre qui a certainement connu des jours meilleurs. Pour ma part, je me trouve envoyée dans la salle de bains de l’étage, à la recherche de serviettes et de tout le linge que je pourrai trouver. Malgré son apparence menue et fragile, la vieille dame dégage suffisamment d’autorité pour que je m’exécute sans discuter, jetant un dernier regard vers le blessé dont elle retire délicatement le polo, fronçant les sourcils d’un air tout à fait concentré alors qu’elle se penche pour examiner la plaie. Près d’elle, Raymond, les bras ballants, attend manifestement qu’elle lui donne des directives auxquelles il paraît prêt à obéir. Je n’en vois pas plus, me détournant pour aller chercher ce qu’on m’a demandé, mais j’ai néanmoins le temps d’entendre la vieille dame s’adresser au chef du réseau sur le même ton brusque et péremptoire qu’elle a utilisé avec André et moi, lui ordonnant de lui ramener sa mallette sans tarder. J’ignore de quoi il s’agit mais ne reste pas pour le savoir, me hâtant pour partir à la recherche de serviettes.

Lorsque je reviens, quelques minutes plus tard, la vieille dame et Raymond sont en train de se laver les mains dans une petite bassine, alors qu’une grande marmite pleine d’eau chauffe sur le réchaud. André n’est nulle part, et je devine qu’il a été congédié par ces deux-là, d’autant que la vieille dame, après avoir récupéré les linges que je lui amène, fait la même chose pour moi, me remerciant d’un signe de tête avant de me lancer, d’une voix sèche.

-« Allez donc vous coucher ! »

Je quitte la pièce, toujours inquiète pour Bernard, mais contente de savoir que je vais enfin pouvoir prendre quelques heures de repos, baillant à m’en décrocher la mâchoire alors que tout ce qui s’est passé durant l’opération, et que j’avais plus ou moins réussi à chasser de mon esprit, me revient petit à petit en mémoire.

J’arrive dans la chambrée sur la pointe des pieds, perturbée par mes pensées, mais tentant de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller mes compagnes de chambre, constatant toutefois rapidement que ces précautions se révèlent inutiles. Allongée sur le dos, les bras ramenés sur sa poitrine d’une manière qui me rappelle un cadavre dans son cercueil et provoque un long frisson en moi, Françoise dort profondément,  ignorant encore le sort qu’a connu son amie, mais de l’autre côté de la pièce, Jeanne, elle, est bien éveillée, venant rapidement au devant de moi avant de me serrer dans ses bras avec force, m’étreignant comme si j’avais été absente pendant six mois et non pas une seule soirée. Je m’appuie volontiers contre elle, l’entourant moi aussi de mes bras en laissant la pression et le stress s’écouler de mon corps avec un profond soupir de soulagement.

Elle me berce doucement contre elle alors que je me relâche, luttant contre des larmes de soulagement pendant qu’elle murmure au creux de mon oreille.

-« Ca a été bien plus long que je ne l’attendais, j’ai cru que vous ne reviendrez jamais. »

Je lève la tête, déposant sans y penser un petit baiser contre son cou et la serrant encore davantage contre moi pour mieux apprécier le réconfort que me procure son étreinte, pas du tout surprise quand elle baisse son visage vers moi pour effleurer mes lèvres avec les siennes.

C’est extrêmement bref, à peine ai-je le temps de sentir son souffle que déjà elle s’éloigne, reposant son menton sur le sommet de mon crâne, pendant que j’enfouis mon visage au creux de son épaule.

Nous restons comme ça, sans bouger, pendant un moment, mais finissons par nous diriger lentement vers son lit sur lequel nous nous laissons tomber, toujours dans les bras l’une de l’autre. Nous ne parlons pas, savourant simplement le plaisir que nous procure notre présence réciproque, et c’est en pensant que c’est encore mieux que de se tenir la main que je m’endors.

J’ouvre les yeux au son de la cloche pour trouver le regard de Françoise posé sur nous, l’expression éberluée, qui nous fixe comme si elle avait deux créatures maléfiques et perverties sous les yeux, simplement parce que nous avons dormi enlacées sur le même lit. Ce n’est que quand Jeanne me lâche et se lève, se penchant vers elle l’air faussement soucieux pour lui demander, vaguement ironique, si tout va bien, qu’elle se reprend et détourne le regard, bafouillant tellement que sa réponse est tout à fait incompréhensible. Ma grande amie brune hausse les épaules, une petite moue dédaigneuse sur les lèvres, puis me tend la main pour m’aider à me lever à mon tour. Nous nous débarbouillons pendant que Françoise reprend suffisamment ses esprits pour se rendre enfin compte de l’absence de Claudine, se tournant de nouveau vers nous pour m’interroger, son expression exprimant maintenant une inquiétude sincère. Je pousse un soupir, hésitant sur la manière d’annoncer le décès de notre camarade, sentant peser sur mon visage les regards de mes deux vis à vis, fais un geste vague et relève enfin les yeux pour comprendre qu’elles ont déjà deviné. Le visage de Jeanne a viré au blanc spectral, mais sa première réaction est de me tendre les bras, tentant de me réconforter alors qu’elle sent le désarroi que je repousse depuis la veille m’envahir. Françoise, elle paraît d’abord un peu hébétée, refusant d’admettre ce qu’elle a pourtant parfaitement saisi simplement en me regardant. Elle recule d’un pas, secouant négativement la tête, pose une main sur sa bouche, nous jette un regard bouleversé, puis quitte la pièce, s’enfuyant en courant.

Nous ne la suivons pas, descendant lentement vers la salle à manger pendant que je raconte à voix basse le déroulement de l’opération de la veille à une Jeanne attentive et dont le bras protecteur et réconfortant ne quitte mon épaule qu’au moment où nous pénétrons dans la grande pièce qui sert aux repas.

Françoise est absente, mais la vieille dame est déjà là, au bout de la table, non loin d’un Raymond aux traits tirés. Doucement, je m’approche d’eux, interrogeant discrètement le chef du réseau  sur l’état de santé du blessé. Il me rassure d’un mot, m’expliquant qu’il devrait bientôt être sur pied, puis me congédie d’un sourire alors que la vieille dame me jette un regard scrutateur que je sens encore peser dans mon dos pendant que je m’éloigne pour m’installer auprès de Jeanne et de son frère.

Nous n’avons pas fini de déjeuner que plusieurs véhicules, voitures et motos, conduites par des soldats ennemis dirigés par un officier, arrivent dans la cour. Sans attendre, Raymond sort de la maison, allant à leur rencontre d’un pas ferme et assuré que je trouve tout à fait remarquable compte tenu des circonstances. Dans la salle à manger, le silence s’installe aussitôt, tendu, et les aînés doivent faire preuve de toute leur autorité pour retenir touts ceux qui se seraient précipités aux fenêtres afin d’observer la scène qui se déroule à l’extérieur.

Nous ne voyons donc rien de ce qui se passe dehors, mais nous entendons plutôt bien les propos échangés par la porte que Raymond, volontairement ou non, je l’ignore, a laissé entrouverte.

Je reconnais la voix de Jacques, aux accents fatigués mais au ton suffisamment clair pour que son état n’inspire, à priori, aucune inquiétude. Certains mots m’échappent, la plupart de la conversation se fait en un mélange de français et de la langue des occupants, mais pour l’essentiel, il est question de la présence de Jacques tout près d’un pont que des « saboteurs » ont fait sauter. L’officier ennemi parle fort et avec brusquerie alors que Raymond, lui, tente de garder un ton calme et posé, expliquant qu’en effet, notre camarade devait se rendre dans une ferme de la région pour y aider une vache à vêler, et profiter de se trouver sur la route pour ramener deux jeunes fugueuses qui avaient été repérées non loin de là, afin de les ramener à la ferme. L’officier ne paraît pas vraiment convaincu, et il faut peu de temps pour qu’il demande à voir les deux fugueuses en question, ce à quoi Raymond répond par l’affirmative, haussant la voix pour m’appeler, ne marquant pas une seule hésitation pour prononcer le prénom de Jeanne ensuite. Nous nous levons en faisant racler les pieds de nos chaises sur le carrelage, suivies par le regard soucieux d’Alain que sa sœur tente de rassurer d’un petit clin d’œil complice accompagné d’une tape affectueuse sur l’épaule.

Dehors, deux soldats lèvent leurs armes à notre arrivée, tandis que l’officier, planté fièrement les jambes écartées, nous dévisage avec sévérité. Tout autour, dans la cour et pénétrant brusquement dans les remises, les étables, la maison, le poulailler, l’un d’eux plongeant même dans le bassin, les autres soldats, armes au poing, fouillent et inspectent, hurlant dans leur langue des mots que je ne comprends pas. Nerveuse, je déglutis, cherchant ce que je vais bien pouvoir raconter à l’officier, devant nous,  pour corroborer l’histoire de Jacques et Raymond, jetant un regard d’envie sur le profil plein de sérénité de Jeanne qui avance auprès de moi, aussi tranquille que si elle faisait une petite promenade dominicale.

L’entretien est bref, mais éprouvant. L’officier nous interroge, l’une après l’autre, nous demandant d’où nous sommes parties, où nous allions, et pourquoi. Heureusement nous restons côte à côte, et Jeanne répond à la plupart des questions, inventant une histoire selon laquelle nous avions prévu de retrouver nos amoureux, projetant de marcher jusqu’au Havre pour cela, pendant que je baisse la tête, adoptant le même air contrit et un peu honteux que j’ai arboré la veille au soir au moment du barrage routier. L’homme, le képi vissé sur son crâne, écoute en plissant les yeux, l’air soupçonneux et n’hésitant pas à interrompre mon amie pour la faire revenir sur ce qu’elle a déjà dit, cherchant sans doute à vérifier qu’elle ne modifie pas son récit.

Nous ne retournons pas  dans la salle à manger après cet interrogatoire, d’abord parce que celle-ci est actuellement fouillée par deux soldats qui bousculent tout autant les gens qui se trouvent à l’intérieur que les meubles, ensuite parce que l’officier ne nous a pas permis de nous éloigner, et nous en profitons pour écouter attentivement celui qui dirige nos ennemis et qui s’adresse à Raymond sur un ton particulièrement menaçant, le questionnant sur la présence de Jacques, son employé, près du pont hier, comme il le faisait déjà au moment où nous sommes arrivées. Notre chef, toujours aussi calme, lui répond d’un ton tout à fait posé, comme s’il n’avait absolument rien à cacher, se justifiant à plusieurs reprises, répétant maintes et maintes fois l’histoire de la vache prête à vêler et celle des deux fugueuses, tâchant à chaque fois de paraître le plus persuasif possible. Mais l’officier est buté et patient, insistant jusqu’à ce qu’enfin, les soldats qui l’accompagnent reviennent tous auprès de lui, lui annonçant successivement l’échec de leurs recherches. L’homme hoche la tête, ne semblant pas complètement convaincu, mais n’insiste pas, se contentant de jeter un dernier regard sceptique sur l’ensemble de la cour avant d’agiter un index menaçant devant le visage de Jacques, lequel reste tout à fait impassible. Un instant, l’officier semble hésiter, envisageant peut-être d’interroger notre camarade de manière plus « musclée », mais renonce finalement, se contentant d’annoncer à voix très haute que ces saboteurs seront retrouvés tôt ou tard, et qu’ils paieront pour le lâche attentat qu’ils ont perpétré.

Je pousse un énorme soupir de soulagement quand les soldats repartent, les roues de leurs véhicules soulevant des nuages de poussière, alors que nous retournons tous les quatre vers la salle à manger.

Le désordre est indescriptible à l’intérieur, comme si les soldats avaient pris plaisir à renverser chacun des meubles qui se trouvent là, des bancs à la longue table de bois brun en passant par le buffet posé le long du mur. Même les quelques tableaux ont été décrochés et jetés au sol, leurs cadres brisés à coups de bottes, tandis que des monceaux de vaisselle cassées jonchent le carrelage. Déjà nos camarades commencent à mettre un peu d’ordre, les uns balayant la faïence de la vaisselle, les autres remettant table et meuble en place, tout cela sous l’œil de la vieille dame qui observe la scène sans rien dire, seules ses lèvres pincées indiquant son déplaisir. Jacques et Raymond la rejoignent aussitôt et ils quittent tous trois la pièce en chuchotant, tandis qu’avec Jeanne, nous aidons nos camarades à ranger et nettoyer tout ce fatras.

L’attitude de Jeanne, qui a su rester parfaitement calme et maîtresse d’elle-même pendant le petit interrogatoire, a apparemment beaucoup plu à Raymond et la vieille dame puisque le soir même, pendant la formation, ils l’interpellent, l’entraînant dans le coin où ils ont l’habitude de se réunir pour une discussion qui dure si longtemps qu’elle n’est pas terminée au moment où nous regagnons tous nos chambres pour la nuit.

Plus tard, une fois qu’elle m’a rejointe sur nos deux lits complètement collés l’un à l’autre maintenant,  elle m’explique que Raymond et celle qui s’avère finalement être sa tante et se fait appeler Madame Thérèse, ont décidé de lui confier davantage de responsabilités.

Alors qu’elle semble plutôt satisfaite de cette espèce de promotion, même si elle se rend parfaitement compte du surcroît de travail que cela lui occasionnera, notamment en termes de formation, ma première réaction est plutôt la crainte qu’elle soit entraînée à remplir des missions de plus en plus périlleuses. Mais elle me rassure du mieux qu’elle peut, m’enlaçant doucement pour murmurer ses arguments à mon oreille, me certifiant que c’est la guerre et l’occupation en elles-mêmes qui sont dangereuses, mais qu’elle ne sera pas plus en danger quoi qu’elle fasse que si elle se trouvait sous un bombardement pas exemple.

Je suis bien placée pour savoir qu’elle n’a pas tort à ce sujet, et si cela n’efface pas mes craintes pour autant, cela suffit pour que je les fasse taire, au moins pour ce soir, alors que je me niche au creux de ses bras pour échanger avec elle quantités de petits baisers qui me laissent, au moment où je m’endors, une lancinante impression de désir inassouvi au creux du ventre.

 

Les jours suivants, si je ne change pas ma routine, celle de Jeanne se modifie un peu. La récolte des pommes est terminée et alors qu’Alain et les autres ont été affectés à d’autres travaux qui les occupent toute la journée, ma compagne, elle, passe beaucoup de temps avec Jacques, officiellement pour apprendre à gérer la ferme dans son ensemble, puisqu’il fait plus ou moins office de régisseur, mais en réalité c’est de bien autre chose qu’il s’agit. Outre la formation du soir, qu’elle fait dorénavant avec le même Jacques, elle apprend la géographie de la région, sillonnant routes et chemins à bord de la camionnette, rencontre quelques uns des contacts et surtout des espions qui collaborent avec notre réseau alors qu’ils font mine d’avoir épousé la cause ennemie, et reçoit d’autres enseignements dans la journée, notamment en ce qui concerne la transmission et même la manière dont il faut parler pour motiver ses troupes. Tout cela la tient très occupée, mais chaque soir, alors que nous regagnons la chambre, elle ne consacre plus son temps qu’à moi. Bien sûr, Françoise dort là, elle aussi, mais elle ne nous adresse pratiquement jamais la parole, se contentant de répondre laconiquement à nos bonjours, jetant plutôt des regards clairement désapprobateurs à nos deux lits rapprochés, sa présence ne nous empêchant pas de dormir dans les bras l’une de l’autre.

 

Les semaines qui suivent sont relativement calmes. Courant octobre, Une nouvelle mission de sabotage m’est confiée, cette fois en compagnie d’André, d’Alain et de Jean-Pierre. Cette nuit là, partis encore une fois à la nuit, nous nous glissons non loin du quartier général ennemi, dans le but de couper leurs lignes téléphoniques, afin de gêner leurs communications. Un travail assez facile, mais compliqué bien évidemment par la présence de soldats que nous devons éviter au moment où nous pénétrons dans le bâtiment où se trouve la centrale téléphonique. D’ailleurs, si nous parvenons à entrer sans nous faire repérer, nous sommes obligés de supprimer deux sentinelles afin de pouvoir repartir sans que quiconque donne l’alerte.

De son côté, Jeanne participe à plusieurs opérations elle aussi. Elle ne m’en dit pas grand chose, affirmant que la meilleure des protections est l’ignorance, ce dont je ne suis pas si sûre puisque nos ennemis n’hésite pas à interroger et à torturer tous ceux qui tombent entre leurs mains, mais je n’insiste guère pour en savoir davantage de toutes façons, bien plus intéressée que je suis par la manière qu’elle a de provoquer des milliers de petits frissons sur ma peau simplement en m’embrassant, ou par l’espèce de grondement bas, presque un ronronnement, qui sort de sa poitrine quant mes mains s’aventurent sur sa peau.

C’est au début de l’hiver, alors que nous avons tous les trois appris tout ce qu’on peut savoir dans tous les domaines qu’on nous enseigne, que nous nous trouvons prêts à partir pour une opération apparemment beaucoup plus importante que celles auxquelles j’ai pu participer jusque là.

Cette fois, Jeanne me parle longuement de ce que nous devons faire, tout autant qu’à son frère qui doit lui aussi participer à l’opération, s’attardant à nous expliquer qu’il s’agit de faire évader deux parachutistes anglais qui, arrivés ici pour aider certains réseaux, se sont fait repérer et capturer juste après leur arrivée sur le sol français, sans doute dénoncés par des collaborateurs infiltrés parmi les résistants.

C’est une mission importante, pourtant elle doit être préparée le plus rapidement possible, parce que les parachutistes ne vont certainement pas rester très longtemps dans la région, nos ennemis ayant l’habitude d’envoyer très vite leurs captifs dans des camps de prisonniers, mais aussi parce que ces deux citoyens britanniques, bien qu’entraînés à résister à toutes sortes de torture, ne résisteront certainement pas éternellement aux méthodes d’interrogatoires qu’ils subissent sans aucun doute.

C’est seulement le lendemain du jour où l’on nous a informés de cette opération que nous partons, six personnes entassées dans la camionnette conduite par Jean-Pierre, un peu avant le couvre feu. Outre Jeanne, Alain et moi, il y a là Jacques, André, et Raymond lui-même. La veille au soir, Jeanne m’a expliqué comment nous devions opérer, précisant que, comme toujours, notre meilleure alliée est la discrétion, mais que, pour que nous puissions bénéficier de plus de temps et avoir moins de mal à pénétrer dans la prison où les deux captifs sont retenus, une diversion sera organisée par d’autres membres du maquis, à savoir Françoise accompagnée des deux jeunes hommes qui constituaient le principal sujet de ses conversations avec Claudine.

En ville, les rues sont pratiquement désertes, seuls quelques passants se hâtent pour rentrer chez eux avant l’heure du couvre feu, sous la faible lueur jaunâtre des rares réverbères alignés le long des trottoirs. Une patrouille avance dans notre direction au moment où Jean-Pierre gare la camionnette, mais malgré un regard appuyé du sous officier qui la dirige, personne ne vient nous demander ce que nous faisons là, sans doute suppose-t-ils que nous rentrons nous aussi. Nous attendons toutefois qu’ils aient tourné au coin de la rue pour descendre de la camionnette, profitant de ce temps mort pour synchroniser nos montres, une chose que Raymond a déjà faite avec Françoise et ses camarades.

Pour éviter d’être remarqués, nous nous sommes arrêtés à une certaine distance de notre objectif, et c’est séparés en deux groupes de trois que nous rendons à notre destination, essayant d’adopter l’attitude fatiguée mais dégagée  de travailleurs qui viennent juste de terminer leur journée de travail, pendant que, de son côté, Jean-Pierre reste au volant, se préparant à rapprocher le véhicule de la prison quand nous en sortirons avec les deux captifs que nous allons tenter de faire évader.

Nous marchons lentement, nous dissimulant face au mur Nord du bâtiment, mon groupe composé de Jeanne, Jacques et moi, caché derrière les poubelles d’un immeuble, pendant que Raymond, André et Alain, eux, planquent au coin de la rue adjacente. Pendant environ cinq minutes, nous nous contentons d’attendre en silence, Jacques consultant régulièrement sa montre, jusqu’à ce que nous entendions les cris, avant même d’apercevoir les premières flammes.

Très vite, Françoise surgit, courant dans la rue en compagnie de l’un des jeunes gens, criant « au feu » d’une voix aiguë, attirant ainsi les regards des sentinelles qui surveillent les alentours, pendant que les deux garçons courent dans tous les sens, donnant l’impression du plus grand affolement alors qu’ils se débrouillent surtout pour semer la panique parmi les soldats ennemis qui se précipitent pour voir de quoi il retourne.

Très rapidement, la confusion règne, des volutes de fumée s’élevant de trois endroits différents, distants les uns des autres de quelques dizaines de mètres. Nous attendons encore quelques secondes le temps que la pagaille augmente encore, et j’ai le temps de voir Françoise faire un discret croc en jambe à un soldat avant que nous ne nous élancions, les deux groupes en même temps, tout en bas du mur que nous projetons d’escalader. Là, il n’est plus question de perdre du temps. Simultanément, André et Jacques jettent chacun une corde lestée d’un grappin en direction du haut de la muraille, le premier réussissant son coup dès la première tentative alors que le second, lui, doit s’y reprendre à deux fois. Aussitôt. Alain et Raymond s’élancent et je les regarde grimper avec un peu d’inquiétude, pas certaine de pouvoir monter à la seule force de mes bras, surtout aussi vite qu’eux, mais je n’ai guère de temps pour m’interroger à ce sujet, les deux hommes étant déjà parvenu à destination et s’occupant à couper à l’aide de pinces les barbelés déposés en rouleau serré sur le faîte du mur, pendant que Jeanne et moi commençons l’ascension, heureuses d’avoir, à titre exceptionnel, enfilé des pantalons qui nous donne une liberté de mouvement bien supérieure à celle que nous aurions eue avec des jupes.

Comme je le craignais, j’ai beaucoup de mal à franchir les six ou sept mètres qui séparent le sol du sommet du mur. D’ailleurs, je n’y serais sans doute pas parvenue sans l’aide de ma compagne qui m’encourage tout bas, mais n’hésite pas non plus à me soutenir dès que mon souffle se raccourcit ou que les efforts que je produis sont inscrits trop nettement sur mon visage. J’en suis à me demander comment elle fait pour grimper à la corde et m’aider dans mon propre effort quand nous nous trouvons enfin sur le bord du mur, en équilibre sur un rebord si étroit que nous n’y posons qu’un pied, redescendant aussitôt de la même manière que nous sommes montées, bien que je trouve cela beaucoup plus aisé.

Alain et Raymond nous attendent en bas, nous incitant immédiatement à nous dissimuler avec eux derrière le mur de ce qui semble être le réfectoire si j’en juge les tables et les chaises alignées que je distingue vaguement au travers d’une fenêtre aux carreaux poussiéreux. A peine avons nous le temps de les rejoindre qu’André et Jacques arrivent eux aussi, roulant cordes et grappins avant de les glisser dans leurs poches, pendant que notre chef consulte ce qui, dans l’obscurité de la cour, trouée par intermittence par le fort rayon lumineux d’un projecteur, me paraît être un plan des lieux. Derrière nous, de l’autre côté du mur qui donne sur la rue, la sirène des pompiers résonnent et quelques cris affolés se font encore entendre, alors que nous nous relevons très lentement, Jacques jetant un rapide regard dans la cour de l’établissement, se baissant de nouveau en nous indiquant d’un geste que des soldats passent dans la cour. Nerveuse, je ne peux m’empêcher de glisser la main dans ma poche, serrant entre mes doigts le pistolet qui m’a été confiée avant notre départ de la ferme. Je ne suis d’ailleurs pas la seule à être inquiète, il me suffit de voir Alain se gratter le crâne avec énergie pour savoir qu’il est aussi anxieux que moi, et les regards de Jacques et d’André ne sont pas si assurés qu’ils le devraient. Les seuls à sembler parfaitement sereins sont Raymond et Jeanne, l’une scrutant la cour avec intensité, les yeux à demi-fermés, pendant que l’autre, repliant son plan, s’apprête à nous donner les directives qu’il estime nécessaires.

D’abord, il nous désigne de la pointe de l’index les trois soldats qui patrouillent dans la cour, choisissant Jacques, André et Jeanne pour les éliminer, précisant que cela doit être fait dans le plus grand silence. Après cela, je devrais le suivre en compagnie d’Alain, alors que nous nous introduirons à l’intérieur des bâtiments, les trois autres nous rejoignant aussi vite qu’ils le pourront.

Le petit groupe chargé de réduire les soldats au silence, se redresse lentement, guettant le moment où les ennemis tournent le dos à notre cachette pour se mettre debout et se glisser derrière eux, avançant à pas feutrés, en sortant de longs poignards aux lames effilées de leurs ceintures. Ensuite, tout va incroyablement vite. Mes yeux, fixés sur Jeanne, la voient poser une main ferme sur la bouche de celui qu’elle attaque alors qu’elle arrive derrière lui, pour planter pratiquement dans le même temps son poignard dans sa gorge, tirant ensuite sur le côté jusqu’à faire une ouverture large d’au moins dix centimètres à l’avant du cou de l’homme qui s’effondre doucement, s’affaissant dans la mare de sang qui s’étend aux pieds de Jeanne.

Je bénis l’obscurité qui m’empêche de voir distinctement les détails d’une scène qui m’aurait certainement choquée bien davantage au grand jour, même si je suis soulagée de savoir que les trois soldats sont hors d’état de nuire, puis détourne le regard et m’empresse d’emboîter le pas de Raymond pendant que nos trois camarades nous rejoignent au petit trot, après avoir tiré les corps près du mur à l’abri duquel nous nous dissimulions il y a encore un instant. Zigzagant pour éviter la lumière des projecteurs qui balaient la cour d’une manière qui me paraît un peu aléatoire, ils sont déjà à nos côtés quand nous arrivons devant une porte de métal sombre qui cède à la première poussée de notre chef, s’ouvrant sur un long couloir plongé dans l’obscurité la plus complète. Sous nos pieds, le sol de béton nu me donne l’impression de bien trop répercuter le bruit de nos pas alors que nous avançons en file indienne, suivant Raymond qui ne montre aucune hésitation, semblant savoir exactement quelle direction suivre.

C’est lorsque nous arrivons à l’angle du couloir qui tourne à angle droit vers la droite que nous arrêtons brusquement notre progression en entendant des paroles prononcées dans la langue de nos ennemis. Un coup d’œil par delà le coin du mur nous permet de constater qu’il s’agit d’un soldat qui échange quelques mots avec un sous officier, celui-ci l’écoutant, raide et les mains derrière le dos en hochant la tête d’un air compréhensif, sous la pâle lueur d’une unique ampoule pendue au plafond.

Cette fois, seul Jacques s’avance, après avoir retiré son blouson, marchant les mains en l’air et sans se cacher le moins du monde des deux hommes qui le regardent venir avec stupeur, semblant avoir du mal à croire qu’un civil puisse ainsi déambuler dans les couloirs de l’établissement en plein milieu de la nuit. Le sous officier est le premier à se reprendre, intimant d’un geste à son subalterne de mettre notre camarade en joue pendant que lui-même s’approche, l’expression arrogante. Il s’arrête à trois pas de Jacques, le dévisageant un instant avec une espèce de curiosité malsaine, avant de l’interroger, en français, d’une voix autoritaire à l’accent très marqué.

-« Que fais-tu là ? Te serais-tu évadé de ta cellule ? »

Notre camarade ne répond pas, restant simplement immobile, les yeux plantés dans celui de son vis à vis, ne donnant absolument pas l’impression d’être effrayé par le ton arrogant qu’a employé le sous officier, lequel s’agace rapidement de l’attitude de Jacques. De nouveau il pose ses questions, avançant son visage tout près de celui du résistant qu’il prend pour un prisonnier, hurlant très fort, son teint virant au rouge brique en constatant que celui-ci ne réagit pas plus.
Je tressaille à la première gifle, flanquée si violemment que le claquement de la paume du sous officier contre la joue de notre camarade, résonne longuement dans les couloirs vides. Je porte une main à ma bouche pour être sûre de ne pas gémir à la deuxième, mordant la chair de ma paume à la troisième, remarquant que les coups sont si violents que Jacques recule d’un pas, voire de deux, à chaque gifle. Et puis, brusquement, je comprends. Si je compte bien, il suffira encore de deux ou trois claques bien assénées pour que notre camarade arrive jusqu’au coin du corridor, là où nous nous dissimulons.

Et c’est effectivement ce qu’il se passe. A aucun moment le sous-officier ne paraît remarquer que, même si les gifles sont violentes, notre camarade ne fait aucun effort pour résister et rester bien droit, ni qu’il chancelle systématiquement en arrière et jamais sur le côté. Aussi est-il manifestement stupéfait quand, arrivé à l’angle du couloir, des mains fermes l’attrapent, l’une se posant sur sa bouche pendant que d’autres l’empoignent sans aucun ménagement. Il n’a pas le temps de crier, ni de se débattre que déjà, un coup particulièrement violent, porté à la pointe du menton l’assomme proprement.

Une fois qu’il est étendu sur le sol, Jacques se cache parmi nous, frottant son visage en le considérant d’un œil rempli d’autant de colère que de dédain, alors que nous restons tous silencieux, guettant la réaction du soldat qui est resté seul dans le couloir. C’est le moment le plus incertain, et la fébrilité m’envahit de nouveau tandis que nous attendons de voir comment va se comporter le soldat. Heureusement, si après quelques instants de silence il appelle son supérieur, il ne songe apparemment pas à donner l’alerte, préférant s’avancer doucement, les sourcils froncés, paraissant plus intrigué et étonné par le silence soudain qu’autre chose. Il a toujours son arme en main cependant, et c’est très prudemment que Jeanne obéit à l’ordre silencieux de Raymond, se plaquant debout le dos contre le mur, pour le surprendre dès qu’il sera à sa portée.

Encore une fois, je suis impressionnée par son efficacité. Le jeune soldat n’a pas le temps de passer le coin du corridor qu’il est cueilli par un coup violent et précis sur le sommet du crâne. Lui non plus n’a pas le temps de se rendre compte de ce qui lui arrive, d’autant plus qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire il se retrouve désarmé, ligoté et bâillonné, André sortant tout ce qui est nécessaire à ces opérations de la poche de son blouson, avant de prêter main forte à ma grande amie brune.

Le soldat mis hors d’état de nuire, l’attention de mes camarades se reporte sur le sous officier. Une fois ses mains liées derrière son dos, nous attendons qu’il revienne à lui, patiemment pour les plus aguerris d’entre nous, et  beaucoup moins tranquillement pour Jeanne, son frère et moi qui sommes les moins expérimentés. Il finit néanmoins par ouvrir les yeux, jetant des regards à la fois éberlués et affolés sur nous tous, tirant dans un geste réflexe sur les cordes qui lui entravent les poignets, et se calmant aussitôt qu’il voit le canon du pistolet que Raymond brandit devant lui. Quelques secondes s’écoulent encore pendant lesquelles notre chef s’adresse à l’ennemi, son ton indiquant clairement que ses menaces ne sont certainement pas prononcées à la légère.

-« Si tu fais le moindre bruit, le moindre geste, je n’hésiterais pas à t’abattre. »

L’homme déglutit et acquiesce d’un mouvement du menton, toute arrogance disparue. Raymond hoche la tête lui aussi, puis reprend.

-« Deux parachutistes anglais sont retenus ici, et tu vas nous guider jusqu’à leurs cellules, sans entourloupes. »

Les deux derniers mots, soulignés d’un petit geste du canon de son pistolet, sont prononcés d’un ton si menaçant que le sous officier ne peut réprimer un petit frisson, avant de se relever du sol où il est resté depuis que nous l’avons capturé, ses yeux passant alternativement du visage de notre chef à son arme, sa crainte apparente dans sa posture. Très lentement, nous nous remettons tous à la queue leu leu, Jacques se chargeant de traîner avec lui le soldat qui peine à retrouver ses esprits et trébuche péniblement à ses côtés.

 Nous suivons le couloir jusqu’à un escalier, aussi chichement éclairé que le corridor, que nous gravissons prudemment, puis arrivons à une porte de fer que le sous officier ouvre à l’aide d’une grande clef métallique qu’il extrait de sa poche sous nos regards vigilants et attentifs. Nous débouchons ensuite sur un autre couloir, un peu plus large mais ne bénéficiant pas de davantage de lumière, au bout duquel nous distinguons immédiatement une pièce qui, elle, est largement éclairée.

Nous cessons notre avancée, le sous officier indiquant dans un souffle qu’il n’est pour rien dans la présence d’un poste de gardiens à cet endroit là. Raymond le fait taire d’un regard éloquent et d’un geste, puis s’éloigne de quelques pas en compagnie d’André et Jacques, laissant le sous officier et le soldat à notre garde. Jeanne sort immédiatement son poignard de sa poche, l’agitant sous le nez des deux hommes, pendant qu’Alain se gratte la tête en les observant tous trois avec attention.
Nos camarades reviennent rapidement auprès de nous, apparemment d’accord sur la méthode à suivre. D’abord, ils s’approchent de nos prisonniers, les évaluant du regard un instant, avant de les faire lever et, à ma grande stupéfaction, de défaire les liens qui retiennent les poignets du sous officier, tout en indiquant à Jeanne de redoubler de vigilance.

Je comprends très vite où mes camarades veulent en venir quand André enfile la veste qu’il vient de retirer au soldat, pendant que notre chef fait la même chose avec le sous officier. Pudiquement, je détourne le regard au moment de l’échange des pantalons, et quand je ramène les yeux sur le groupe, André et Raymond s’éloignent déjà, Jacques jouant les prisonniers en avançant devant eux les mains en l’air comme tout à l’heure.

Tout en gardant un œil sur nos prisonniers, nous observons la manière dont nos camarades se débrouillent maintenant qu’ils sont en pleine lumière. Dans le bureau, trois hommes en uniforme se lèvent à leur arrivée, leurs voix curieuses alors qu’ils s’adressent à Raymond, trompés par l’uniforme de sous officier. Un instant, je frémis, mais notre chef leur répond en s’exprimant apparemment parfaitement dans leur langue, leur racontant je ne sais quoi. L’argumentaire donne l’impression de fonctionner pourtant, puisque, lentement, les trois soldats sortent du petit bureau, s’approchant de celui qu’ils croient être un prisonnier, avec l’expression arrogante qu’arborent tous les occupants depuis le début.

Ensuite, tout s’accélère. A peine ai-je le temps de voir nos camarades s’en prendre chacun à un adversaire, profitant de leur surprise pour les mettre hors d’état de combattre en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, et le tout dans le plus grand silence. Après cela, Raymond se tourne vers nous, nous faisant signe de les rejoindre pendant qu’ils traînent les corps inanimés des soldats à l’intérieur du bureau. Là, notre chef semble avoir un petit moment d’hésitation, réfléchissant à quoi faire de ces soldats qui ne tarderont pas à donner l’alerte et nous poursuivre sitôt qu’ils auront repris leurs esprits. Il ne tergiverse pas bien longtemps cependant, tendant l’oreille à ce qu’André lui chuchote tout bas, avant de sortir son poignard.

 

Je ne peux pas. Je sais que Raymond attend de chacun d’entre nous qu’il soit capable de faire tout ce qui est nécessaire pour mener notre action à bien, mais au moment de planter un coup de couteau dans la poitrine d’un soldat incapable de se défendre, je défaille. Malgré le regard clairement désapprobateur de notre chef et la mimique un peu scandalisée de Jacques, je me trouve dans l’impossibilité de faire ce qui, à mes yeux, ressemble ni plus ni moins à une exécution. Sans rien dire, je lâche mon poignard, et ressors du petit bureau, tournant le dos à mes camarades pendant qu’ils terminent leur tâche macabre.

Ils sont particulièrement discrets, je n’entends que quelques frottements et glissements, des bruits d’étoffe aussi, qui me font penser que mes camarades délaissent les uniformes pour reprendre leurs propres vêtements. Et puis, durant quelques secondes ,c’est le silence complet, finalement rompu par des bruits de pas, juste derrière moi. Les yeux de Raymond, quand il passe de nouveau en tête de notre petit groupe sont particulièrement durs, mais il ne me dit pas un mot pour autant, estimant sans doute que ce n’est pas le moment. Je sais sans aucun doute possible qu’il est déçu de mon attitude et de ce qu’il considère certainement comme une forme de lâcheté, le fait que ni André ni Jacques ne m’accorde un regard ne me mettant pas très à l’aise non plus, et je baisse la tête, traînant les pieds derrière mes camarades, jusqu’à ce que je sente un bras réconfortant se poser sur mes épaules. C’est Jeanne qui est là et me serre contre elle, déposant même un petit baiser rapide sur ma tempe, semblant ne pas se soucier de ce que peuvent penser nos camarades.

Je suppose qu’avant de supprimer nos ennemis, Raymond a réussi à leur faire dire où se trouvent les cellules des parachutistes, puisque il ouvre maintenant la marche sans marquer la moindre hésitation, nous guidant vers un autre escalier et une nouvelle porte, qu’il ouvre en cherchant la clef qui convient sur un trousseau qu’il n’avait pas sur lui tout à l’heure, jusqu’à ce que nous débouchions sur un nouveau couloir, peu éclairé celui-là non plus, mais où nous distinguons sans mal des portes de bois sombres alignées les unes à côtés des autres.

Les portes sont numérotées, et notre chef paraît savoir exactement vers laquelle se diriger, commençant par la cellule numéro 32, perdant encore une fois plusieurs minutes pour identifier la bonne clef avant de pousser enfin la lourde porte.

La cellule n’est éclairée que par le rayon de lune qui passe au travers de la toute petite fenêtre aux épais barreaux, en haut du mur du fond et qui donne apparemment sur la cour, mais cela suffit pour apercevoir, couché en position fœtale et à même le sol, un homme nu qui se recroqueville à notre arrivée, gémissant doucement quand notre chef se penche vers lui pour l’inciter à se lever.

Encore une fois, je détourne le regard, mais j’ai quand même le temps d’apercevoir les traces de coups, sur son corps. Des marques violacées qui lui couvrent le torse, à celles qui ornent son visage, de ses lèvres gonflées et craquelées à ses yeux, dont l’un est si gonflé qu’il ne s’ouvre pas, l’homme offre un spectacle pitoyable qui me donne envie de pleurer. Il se lève péniblement lorsqu’il comprend que nous sommes venus pour le sortir de là, essayant même de sourire dans le même temps, mais chancelle tant qu’il est obligé de s’agripper à l’avant bras de Jacques, ce qui amène Raymond à changer immédiatement son plan d’action.

Au lieu de partir chercher le deuxième parachutiste tous ensemble, il se rendra à sa cellule seulement accompagné de Jeanne, Alain et moi restant à surveiller le couloir, tandis que Jacques et André resteront avec l’anglais, vérifiant s’ils ont quelques moyens de le soulager un peu. Pour l’instant, alors que notre chef et Jeanne s’éloigne, Jacques retire son blouson pour couvrir le parachutiste, pendant qu’André lui, utilise un mouchoir légèrement humide pour nettoyer un peu le visage de l’homme. Reconnaissant, il ne cesse de murmurer des « thank you », hochant la tête en étirant ses lèvres tuméfiées d’une manière qui ne peut que lui être douloureuse.

Dans le silence du couloir, le moindre bruit résonne et prend d’énormes proportions, mais nous parvenons à garder notre calme et à ne pas nous affoler quand nos camarades reviennent, le son de leurs pas semblant assourdissant. Avec eux, le deuxième parachutiste marche seul, torse et pieds nus mais portant un pantalon beige qui a certainement connu des jours meilleurs. S’il paraît bien plus solide que son compatriote, il a toutefois de larges cernes sous les yeux et sa poitrine est couverte de marques que je n’identifie qu’au bout de plusieurs secondes comme étant des brûlures de cigarette.

Je n’ai que peu de temps pour être horrifiée cependant, puisque sitôt qu’ils nous ont rejoints, et pendant que le deuxième britannique se présente comme étant Peter, ajoutant que son compatriote, lui, se prénomme John, notre chef donne le signal du départ. Inquiet, il jette de fréquents coups d’œil en direction du plus diminué des deux anglais, s’interrogeant sans doute sur ses capacités à grimper à la corde. Nous nous dépêchons autant que le peut ce pauvre John qui traîne vraiment la patte, s’appuyant sur Jacques, et pendant quelques minutes, je m’autorise à croire que tout se déroulera sans encombre, mais bien évidemment ça ne se passe pas comme ça.

Les premiers coups de feu retentissent au moment où nous franchissons la porte du corridor, qui donne sur la cour. Notre premier réflexe est de reculer, nous mettant à l’abri le temps de repérer d’où proviennent les tirs, mais malheureusement, ils semblent venir de partout à la fois. Nous ne nous concertons pas vraiment, Raymond nous indiquant seulement de nous regrouper derrière les murs du réfectoire, là où nous étions cachés à notre arrivée dans l’enceinte de la prison.

C’est Jacques qui se charge de prendre John en charge, le tenant solidement par le coude alors qu’ils se mettent tous deux à courir en zigzag. Ensuite, nous partons tous à leur suite, en ordre dispersés. Jeanne court près de moi, ne regardant pas devant elle, mais plutôt vers son frère, paraissant s’inquiéter bien plus pour lui, et pour moi, que pour sa propre sécurité. Dieu merci, la distance entre la porte et le réfectoire n’est pas bien grande, et nous arrivons tous là sans être touchés. Mais c’est maintenant que commence la partie la plus difficile et périlleuse. Il nous faut remonter le long du mur, nous exposant ainsi aux tirs ennemis comme des cibles sur un champ de foire, et avec un homme en si piteux état que je me demande comment il pourra faire l’ascension.

Je rejoins Jeanne et Jacques au coin du mur, sortant mon arme de ma poche pour tirer dans la direction d’où viennent les coups de feu ennemis, et cette fois, je n’éprouve plus de scrupules, il ne s’agit plus d’éliminer un homme désarmé et sans possibilité de se défendre, mais bien de nous protéger, moi et mes camarades, de ceux qui tentent de nous tuer. Dans le même temps, profitant de notre couverture,  André jette de nouveau les grappins pendant que Raymond répond à l’interrogation muette d’Alain en lui expliquant que les corps, dans le bureau, ont certainement été découverts, ce qui amène l’adolescent à se gratter le crâne avec énergie.

 

Les premiers à se lancer sont André, et John. L’anglais serre les dents et transpire à grosses gouttes pendant qu’il fait son effort, cessant sa progression à mi-parcours, visiblement incapable de continuer, prenant plusieurs minutes pour reprendre son souffle, tout cela sous le feu des ennemis. Heureusement pour lui, les soldats sont plus occupés à riposter à nos tirs qu’à viser le corps qui se balance au bout d’une corde, le long du mur, mais nous poussons tous un énorme soupir de soulagement quand il parvient à passer de l’autre coté de la muraille.

Après cela, tout s’enchaîne très vite. C’est Jacques et moi qui grimpons à notre tour. Si j’ai eu du mal à faire l’effort lorsque nous sommes entrés dans l’enceinte de la prison, je m’en sors beaucoup mieux cette fois. Non pas parce que ce serait devenu moins pénible, mais plutôt parce que je constate qu’en effet, la peur donne des ailes. Une fois au sommet, et malgré l’étroitesse du faîte, je prends le temps de regarder en arrière, constatant que ce sont Jeanne et Alain qui s’apprêtent à nous suivre, ne laissant que Peter et Raymond pour assurer leur couverture.
La descente est encore plus rapide que la montée, le seul moment délicat étant celui où nous devons renvoyer nos cordes par dessus le mur pour que nos camarades puissent venir nous rejoindre. Ensuite, nous nous tapissons au sol, surveillant notamment la porte principale de la prison qui ne devrait pas tarder à s’ouvrir. Et c’est alors que nous rechargeons nos armes, les brandissant déjà en direction du portail, je reconnais la voix de Jeanne, qui pousse un cri qui me glace sur place.

 

 

A suivre….

 

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29 janvier 2012

Fin de week-end

mar

 

 

 

 

 

Pour bien terminer votre week-end, ou commencer parfaitement votre semaine, voici un peu de lecture !

- En résistance, nouvelle ff francophone de Gaxé, première partie

- L'épisode 20 d'Indiscrétions, traduit par Fryda

Excellente lecture !

Kaktus

Posté par bigK à 21:28 - - Commentaires [3] - Rétroliens [0]

Indiscrétions, épisode 20

INDISCRETIONS

Deuxième saison

Créée, produite, réalisée et écrite par : Fanatic et TNovan

Traduction : Fryda (2012)

Beta lecture : sygui (et exceptionnellement sur cet épisode tada ! Katell Pour ceux et celles qui se souviennent ;-)

Merci à elle deux

*********************

Episode 20 : Gai, gai, marions-les

J’appelle la maison aussitôt que je suis installée dans ma chambre d’hôtel. Pas de réponse. Je tente son mobile. Pas de réponse. Je n’aime foutûment pas ça. Je sais qu’elle n’est pas au journal. Où est-ce qu’elle peut bien être, merde et pourquoi elle ne répond pas ?

Je sors mon ordi portable et je le lance. Je vérifie ma boîte aux lettres et je fais défiler la liste des mails. Ah, la voilà. J’espère qu’elle va m’expliquer ce qui se passe ; autrement, je colle mes fesses dans un avion direction la maison. Je voulais piloter mon nouveau bébé jusqu’ici, mais avec le prix du carburant en ce moment, ça ne semblait pas prudent. Comme on va le prendre dans deux semaines pour l’anniversaire de Kels et le 4 juillet, j’ai décidé que la compagnie paierait pour ce voyage-ci. En plus, je veux apprendre à le piloter. J’adore les nouveaux joujoux.

« Bonjour, ma chérie,

Mon mobile a subi des dégâts pendant le déjeuner aujourd’hui. Je t’expliquerai. Une histoire de dessert flambé et de serveur très embarrassé. Mon téléphone a mené un combat vaillant pour sauver sa vie mais a fini par succomber à ses blessures. Brian et moi allons m’en chercher un nouveau ce soir. Si tu as besoin de moi, tu peux me joindre sur le téléphone de Brian. Le numéro… »

Je ne m’embête pas à lire le reste du message et je compose tout de suite.

« Salut,  L’Etalon ! » Gazouille Brian dans mon oreille.

« Passe-moi Kels. »

« Râleuse  », grommelle-t-il.

« Garce », je réponds. Moi aussi, je sais aussi jouer à ça. En fait, je commence à aimer ces échanges avec lui. Il est sans danger et il adore Kels. Je ne peux pas lui reprocher son bon goût.

« Comment tu m’a appelée ? » La voix de Kels me prend par surprise.

« Rien. » Oh merde. Pense vite, Kingsley. « J’ai dit – Gare si tu penses que tu ne me manques pas énormément. »

« Ah oui. » Elle n’a pas l’air très convaincue.

« Tu m’as manqué un max. » Et bien sûr, je lui dis ça de ma voix la plus pitoyable.

« Tu me manques aussi, Tabloïde. Alors je présume que Kendra et toi vous êtes arrivées sans problème à Washington? »

« Oui. Le vol commercial a été une plaie. Et j’aurais souhaité que ce soit toi qui m’accompagnes, pas elle. » Mon ton est vraiment pitoyable cette fois. Je m’étire sur le lit et je tripote la couverture. La semaine va être longue.

« Oui, moi aussi. Mais le reportage est important et c’est bien qu’elle le fasse. La chaîne piquerait une crise si je m’approchais de quoi que ce soit qui touche à l’homosexualité en ce moment. En plus, j’ai eu un truc super excitant à faire sur un type qui dit que les déchets des jardins privés sont la prochaine source importante d’énergie. Un sacré changement, je te le dis. »

« Les déchets des jardins privés ? Tu ne parles pas de crottes de chien là, hein ? »

Elle rit dans mon oreille. « Si on peut considérer ça comme des déchets des jardins, ce gars dit qu’il peut en tirer du carburant. »

« Charmant ! »

« Ça résume pas mal mon sentiment sur à moi aussi. Alors, j’ai bouclé tout ça, j’ai kidnappé Brian et on est allés déjeuner. C’est là que j’ai eu un petit problème d’équipement. Alors j’ai décidé de prendre le reste de la journée pour moi et on fait du shopping depuis. »

« Attention, ma chérie », je l’avertis. « Il ne faudrait pas que tu énerves encore plus Langston. Je veux pouvoir recommencer à voyager avec toi un jour. »

« Langston peut aller se faire… bon, quoi qu’il en soit, je suis tranquille. J’ai fini mon travail. Je suis gentille. Je le promets. »

« Brave fille. »

« Merci. J’ai réussi à trouver des vêtements vraiment mignons pour les bébés aujourd’hui. Des petits pyjamas avec des petits pieds et des petits kangourous partout. Je n’ai pas pu m’en empêcher. »

Je saisis l’idée. « Mes bébés Gourous. »

« Nos bébés Gourous. »

Je viens de me faire corriger là. « Oups, oui, chérie, nos bébés Gourous. Vous me manquez tous les trois. »

« Et tu nous manques aussi. Tu vas bientôt rentrer. Hé, on reçoit des réponses pour l’annonce de la nounou. Mais je ne les ouvre pas. Je veux attendre que tu rentres pour qu’on les regarde ensemble. »

« Quel bonheur. » Je ne veux voir personne d’autre avec mes enfants que nous.

« Tabloïd, je tente au jugé mais j’ai l’impression que tu es un peu déprimée en ce moment ? »

« Je n’aime pas dormir toute seule. » Seigneur, je suis pathétique. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Je sais, je suis tombée amoureuse. La chose la plus intelligente que j’ai faite dans ma vie.

« Ne te considère pas toute seule. Les bébés et moi, nous sommes avec toi. On n’est juste pas dans la même pièce. En plus, tu peux toujours enfiler mon tee-shirt sur un oreiller, et je sais que tu l’as mis en douce dans tes bagages, et te blottir tout contre.

« Comment tu sais que… » Hmm. « Est-ce que ça marche vraiment ? »

« Oh oui, c’est sûr. Comment tu penses que je fais quand tu n’es pas là ? »

Okay, je me sens mieux. « Contente de savoir que ce n’est pas que moi. Bon sang, on rentre d’une lune de miel géniale et il faut que je m’en aille tout de suite. Je peux encore sentir ta présence, tu sais. On dirait que si je tends la main… »

« Tabloïde, je parle dans un téléphone au milieu du parc. Je préfèrerais qu’on évite de commencer ça maintenant. Si tu veux m’appeler à la maison dans, disons, une demi-heure… »

« C’est sûr. Rentre à la maison. Mets-toi au lit. Nue. Et j’appelle. » Bon sang, c’est mieux que rien.

Elle rit. « D’accord, chérie. On se parle dans une demi-heure. »

Je regarde ma montre. « Vingt-neuf minutes à compter de maintenant. »

« Je raccroche, Tabloïde. »

Dépêche-toi de rentrer, bébé.

 

* * *

 

Kendra et moi, on prend un bon petit déjeuner-réunion. Kels avait raison, elle a vraiment la pêche, presqu’autant que ma nana. Pas étonnant qu’elles s’entendent bien.

Je trouve finalement Kendra intelligente, perspicace et très concernée par le reportage que nous sommes venues faire. Un autre jeune homme a été tué parce qu’il était gay. Ça recommence comme avec Matthew Shepard (NdlT : jeune étudiant américain agressé parce qu’il était homosexuel. Ses agresseurs l’ont battu à mort et attaché ensuite à une barrière les bras écartés. Les défenseurs de la cause gay le symbolisent souvent en s’habillant comme des anges avec de grandes ailes blanches par comparaison). Pourquoi faut-il toujours qu’on tue ceux qui sont différents de nous, notamment parce qu’ils sont gays ou noirs ?

Kendra ferme son carnet de production et commence à s’intéresser fortement à son café. « Harper, est-ce que je peux te poser une question très personnelle ? »

« Tu peux toujours la poser. » Je déteste être piégée. Surtout par un journaliste ; ce sont les pires.

« Quand as-tu su que tu étais gay ? » Elle me regarde avec sincérité.

« Tu me demandes quand j’ai su que j’étais attirée par les filles ? Ou bien quand j’ai su que j’étais étiquetée comme ‘différente’ par le reste de la société ? »

Elle sourit légèrement en secouant la tête. « Je suis désolée, je ne voulais pas t’offenser. Je présume que c’est un peu comme si tu me demandais quand j’ai su que j’étais noire, hein ? » Elle regarde à nouveau sa tasse. « Tu vois, mon neveu de quinze ans a fait son coming out récemment et j’angoisse un peu, je pense. Je ne veux pas qu’il finisse comme ce pauvre gamin. »

« Hé, je n’étais pas en train de te rembarrer, mais pour moi, ce sont deux questions différentes. Je n’ai jamais été attirée par les garçons et je n’y pensais pas plus que ça. J’ai su que quelque chose se passait à l’école primaire quand les autres filles ont commencé avec leurs premiers baisers. Avec moi. » Je la laisse profiter de l’un de mes sourires les plus cavaliers. « Pourquoi est-ce que tu angoisses pour ton neveu ? »

Elle soupire et lève les yeux, mais pas vers moi. Elle regarde par la fenêtre et semble trouver le parking très intéressant. « Je ne sais pas. Je ne suis pas homophobe ou, du moins, je ne pensais pas l’être. Je veux dire que je n’ai jamais rien fait pour vous mettre mal à l’aise Kelsey ou toi, n’est-ce pas ? Je pense que c’est parce que c’est mon neveu. Je m’inquiète pour lui. »

« Tu n’as rien fait avec Kelsey ou moi, mais c’est difficile de nous mettre mal à l’aise. Je ne me suis jamais cachée de ma vie et Kels s’en fout complètement. » Je repense à la Kelsey Stanton que j’ai rencontrée il y a moins d’un an. Qui aurait pu dire que sous cet extérieur indifférent et son étiquette de Garce des Glaces, il y avait une femme au cœur si doux ? « Est-ce qu’il a pris sa décision tout seul ou bien est-ce qu’on l’y a forcé ? »

« Il l’a dit de son plein gré. Mais mon frère et sa femme ne l’ont pas très bien pris. »

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » Je me penche en avant, la main autour de ma tasse de café. Je veux qu’elle sache que je peux rester en face d’elle à l’écouter jusqu’à ce qu’elle se sente à l’aise et qu’elle ait les réponses qu’elle cherche.

« Je n’étais pas présente mais de ce que j’ai compris, il a essayé d’avoir une conversation calme et raisonnable avec ses parents. Ils lui ont toujours dit qu’il pouvait leur parler de tout. Mais quand il leur a dit ça, je présume que ma belle-sœur a quitté la pièce en larmes et que mon frère a explosé. Il a commencé à utiliser les mots les plus désobligeants de la langue qu’il pouvait trouver. »

« Ça aurait pu se passer mieux », dis-je d’un ton neutre. Je ne suis pas en position de juger sa famille. Je ne les connais même pas. « Où est ton neveu maintenant ? » Les ados gays ont le plus fort taux de suicide du pays, surtout à cause de telles situations. J’espère que le gamin va bien.

« Sans rire. Il est avec des amis en ce moment. Comme tu t’en doutes sûrement, mon frère l’a fichu dehors. »

« Je suis désolée. » Je ne peux même pas imaginer mes parents me faire ça à moi. « Tu peux le prendre chez toi ? »

« Je peux. Et je le veux, mais ça signifie lancer une guerre avec une grande partie de ma famille. »

Je hausse les épaules. « Je présume qu’il est temps de choisir un camp. Ecoute, je ne connais rien de ta famille ou de cette histoire. Mais, je sais sûrement qu’on m’a épargné pas mal d’emmerdes parce que mes parents et mes frères ne m’ont jamais traitée différemment parce que je suis gay. Peu importe qui on est, l’amour inconditionnel, ça veut tout dire. Kendra, tu as un neveu de quinze ans qui essaie de se frayer un chemin dans le monde. Est-ce que tu préfères qu’il ait quelqu’un dans son camp ou bien qu’il affronte ça tout seul parce que tu pourrais bien te mettre dans la merde en l’aidant ? »

Elle finit par me regarder. « D’accord, je vois où tu veux en venir et non, je ne veux pas qu’il soit seul. Je ne veux pas qu’il devienne une autre statistique. Mais laisse-moi te dire que je n’ai pas la moindre idée de la façon dont je dois me comporter avec lui. J’ai une trouille affreuse. »

« A quel sujet ? » C’est marrant. Les gens semblent penser qu’élever un ado gay est plus difficile que d’en élever un hétéro. Les gamins sont plutôt logiques ; ils ont besoin d’amour, de limites et d’aide pour leurs devoirs à la maison. Oui, il y aura des emmerdes en plus pour ses rendez-vous amoureux. Mais, tous les gamins se font tabasser pour une raison ou une autre – certains parce qu’ils sont moches, d’autres parce qu’ils sont cons, d’autre parce qu’ils sont grande gueule.

« Oh, je ne sais pas », dit-elle en soupirant. « Devenir un parent d’ado gay du jour au lendemain. Harper, je ne sais pas comment l’aider autrement qu’en lui faisant savoir que je ne le juge pas pour ce qu’il est. C’est un brave garçon. Il n’est pas dans un gang et il ne se drogue pas. Il a de bonnes notes et il bosse vraiment fort. Mais ça ne peut pas être facile pour lui et je ne sais pas comment faire pour que ce soit mieux. »

« Emmène-le chez toi, aime-le et tâche que le reste de la famille commence à se parler. Ne laisse pas ça te submerger, Kendra. Les ados gays ne sont pas si différents des hétéros, vraiment. Ils sont tous complètement tarés. » Je la taquine. Maintenant que je vais être parent, je suis une fontaine de sagesse sur la façon d’élever les mômes. T’as qu’à voir. « Tout ira très bien. Il a une tante géniale. »

Elle bloque une larme au coin de son œil. « Merci, Harper. J’apprécie ce que tu me dis. De temps en temps, il se pourrait que je passe la tête à ta porte pour causer un peu et avoir de l’aide. »

« Ça me va. Amène-le au studio. Il peut passer la journée avec moi un de ces jours. »

Ça la fait rire. « Je ne sais pas trop. Gay ou pas, il a l’air d’avoir un énorme béguin pour Kelsey. Tu ne le tueras pas, hein ? »

« Nan, c’est ton neveu, je ne le tuerai pas. Il se pourrait que je lui fiche un peu la trouille. » Je fais craquer mes phalanges pour marquer le point.

« Je pense qu’il s’évanouirait si Kelsey arrivait à moins de 3 mètres de lui. » Elle pose la main sur mon bras. « Encore merci. Tu m’as été d’une très grande aide. Bon, on va faire ces interviews maintenant et on voit si on peut obtenir un peu de justice pour ce garçon et sa famille ? »

« C’est une très bonne idée. »

Tandis que nous ramassons nos affaires, je ne peux pas m’empêcher de me demander pourquoi ma femme attire les gays comme le miel les abeilles.

 

* * *

 

Ce soir-là, après que j’ai raccroché avec Kels, mon téléphone sonne. Un coup d’œil à l’écran me confirme que c’est mon frère Lucien. Je suis sûre que ce sont des bonnes nouvelles. C’est ton frère, Kingsley, alors tu ravales et tu supportes. « Salut, Luc. »

« Même avec la présentation du numéro, tu réponds ? » Demande-t-il.

« Bien sûr. Qu’est-ce qui se passe ? » S’il vous plaît, faites qu’on ne se dispute pas encore une fois. Je suis fatiguée, grognon et je me sens seule. Je vais lui arracher la tête si je ne fais pas attention.

« J’étais soul. J’ai dépassé les bornes. »

Et ben, on aura tout vu. « Ouais, c’est vrai. »

Un long silence embarrassé. « C’est tout. »

Je soupire et je m’étire sur le lit. « C’est pas vraiment tout, Lucien. Tu me tannes les fesses depuis que je vous ai demandé de l’aide, à vous les garçons. Ça t’ennuie de me dire ce que j’ai fait pour te foutre en colère ? »

« Tu as besoin de le demander ? »

Je soupire. Du vécu, littéralement. « Je ne comprends pas, Luc. Tu savais pour moi et Rachel avant même de lui demander de sortir avec toi. Pourquoi est-ce que c’est devenu un foutu problème maintenant ? »

« Parce que ça l’est. »

« Seigneur, Luc. C’est pas vraiment une réponse. » Je compte jusqu’à dix. Un. Deux. Trois. Quatre. Ah, merde. « Pourquoi est-ce que je suis tout d’un coup devenue une menace pour ta virilité ? »

« Tu ne le sais pas ? » Demande-t-il d’un ton plus amer.

« Non, Luc, c’est pour ça que je te le demande. Alors, pourquoi tu ne me le dis pas et on arrête de jouer à ce petit jeu. »

« Je pensais que le labo te l’aurait dit. »

« Apparemment non. »

Nous restons silencieux et je réfléchis à toutes les minutes qu’il use sur mon forfait. Oh bon, au moins c’est la chaîne qui paie. « Et bien, sœurette, disons que tu as réussi à faire ce que je ne réussis pas, moi. »

Hein ? Oh. Merde. « Luc, je suis désolée. » Je le suis vraiment. Ça doit être rude. « Est-ce que Rachel le sait ? »

« Quoi ? Que je suis le seul Kingsley qui tire à blanc ? Que même ma sœur arrive à mettre sa petite amie enceinte mais pas moi ? Ouais, c’est une chose que j’aime bien que les gens sachent. »

Les hommes. « C’est ta femme, Luc. C’est pas ‘les gens’. Il faut que tu lui dises. Ce serait juste qu’elle le sache. »

« Juste pour elle ? »

« Oui, juste pour elle. Comme ça elle ne pensera pas que c’est de sa faute. »

« Oh, ça va si c’est de la mienne mais pas si c’est de la sienne ? » Il ricane.

« Seigneur, Lucien, mais oui, c’est de ta faute. » Je regrette instantanément ces mots. « Désolée. Ce n’est la faute de personne. Ça craint un max. Et je suis désolée pour toi. Je sais que vous voulez des enfants. » Essaie d’atténuer tout ça, Kingsley. « Je sais que tu ferais un père génial. »

« On ne le saura jamais, pas vrai ? »

« De quoi tu parles ? » Les hommes peuvent être exaspérants quelquefois.

« Allô Harper ? Tu étais en ligne ces dernières minutes ? Je ne peux pas mettre Rachel enceinte. Je ne peux mettre aucune femme enceinte. »

« Je ne sais pas si tu as remarqué, Luc, mais moi non plus il me semble. »

« Tu as une excuse. »

C’est vrai. « Toi aussi. Et tu as trois frères que tu peux taper sur l’épaule. Ou tu peux utiliser une banque du sperme. Ou tu peux adopter. Il y a plein d’options de nos jours. »

« Ouais, c’est ça. »

D’accord. Peut-être qu’on ne pourra pas régler ça en un seul coup de fil.

Il a un rire malaisé. « Et si Rachel voulait retourner avec des femmes maintenant ? »

« Seigneur, Lucien. Pas étonnant que tu sois dans un tel état. Essaie d’avoir une seule crise personnelle à la fois. Et il faut que tu fasses un peu plus confiance à Rachel. Elle ne m’a pas larguée pour toi parce qu’elle te voyait comme un donneur de sperme. » En fait, Rachel ne m’a pas larguée mais pas besoin de couper les cheveux en quatre là maintenant. « Elle est tombée amoureuse de toi. Elle est restée avec toi. Maintenant, pourquoi tu me parles à moi, merde, alors que tu devrais lui parler à elle ? »

« Tu veux bien dire à Kelsey que je suis désolé ? »

Ah ah ah… « Non. Mais je vais lui dire d’être cool quand tu t’excuseras. »

« C’est honnête. A plus tard, Harper. »

« A plus, Luc. Bonne chance, chér. »

 

* * *

 

Je reviens à mon bureau après avoir fait un autre reportage excitant. Celui-ci avait tout le charme d’un panier de serpents venimeux. Et j’ai dû passer la fin de ma journée avec le producteur de segment (NdlT : parfois nommé co-producteur) à discuter avec Jaclyn Daniels au sujet de l’ensemble du reportage. Je vais donner crédit au producteur d’avoir su lui tenir tête.

Le débat portait sur qui aurait le dernier mot sur le reportage. Jac réclamait que ce soit elle parce qu’elle était chargée des réalisations en studio ce mois-ci. Le producteur pointait qu’Harper aurait le dernier mot sur ce reportage parce que je le faisais et qu’Harper était ma productrice.

Cela n’a pas réjoui Jac. Je suis quasiment sûre qu’elle a utilisé cette excuse pour sortir et aller prendre un déjeuner liquide. Comme si elle avait besoin d’une excuse pour ça. Se lever le matin est déjà une excuse pour qu’elle aille se chercher un verre.

D’accord, je prends une inspiration profonde, je rentre mes griffes et je deviens une bonne petite journaliste. Harper serait fière de moi.

Je vérifie mes mails. Oh super, mon épouse chérie ne m’a pas oubliée ce matin. Elle a appelé et elle a parlé aux jumeaux mais elle a dû se dépêcher pour aller à des rendez-vous. Ça m’a manqué de ne pas lui parler. Au moment où je vais lire ce qu’elle a à me dire, mon interphone bourdonne. Je clique sur le mail et j’attrape le combiné. « Oui, Brian, qu’est-ce qui se passe ? »

« Tu connais quelqu’un du nom de Katherine Stanton ? »

Oh Seigneur ! Je laisse tomber ma tête. « Oui. Pourquoi ? Je suppose qu’on ne l’a pas poussée sous un métro ? » Kels, sois gentille. En plus, tu sais bien que ta mère n’irait jamais s’aventurer dans le métro.

« Non. » Brian a un rire nerveux. « Elle est dans l’entrée et elle demande à monter pour te voir. »

Beuh merde. Il vaut mieux ici qu’à la maison, je suppose. « Très bien. C’est ma mère. Qu’on l’envoie ici. »

« Ca n’a pas l’air de te faire plaisir. »

« Non, en effet, mais qu’elle monte quand même. Et mets une parka avant qu’elle arrive pour ne pas mourir de froid. »

Il fait bruyamment semblant d’avoir des frissons. « Très bien, chef. Est-ce que je fais du thé ? »

« S’il te plaît. De la tisane pour moi. De la ciguë pour ma mère. »

Je l’entends rire à travers la porte alors je ne suis pas surprise quand mon téléphone devient tout d’un coup silencieux. Je jette un coup d’œil aux nouvelles photos d’Harper et moi qui décorent ma bibliothèque. Des photos de mariage. Elles devraient la mettre dans tous ses états, c’est sûr, surtout celle du baiser. Je devrais la positionner pour que…

S’il te plaît, mon Dieu, donne-moi le temps de lire ce mail avant qu’elle n’arrive.

« Bonjour, bébé,

« Deuxième jour. Panne d’oreiller, mais je jure que ce n’était pas de ma faute. J’ai juste cogné la lampe hier soir quand on… oh attends, c’est un mail professionnel… quand on a discuté de notre reportage en cours. En fait, j’aime vraiment beaucoup tes reportages. Vraiment, vraiment. J’espère les revoir bientôt, en fait. Il se pourrait qu’il me faille les voir plusieurs fois pour bien les apprécier, alors j’espère que ça ne t’ennuie pas.

« Sérieusement, tu es constamment dans mes pensées. Je t’aime et j’appellerai pour le dîner. ‘Salue’ les jumeaux de ma part. »

Je tape répondre.

« Salut, ma chérie,

« Toi aussi tu me manques. Je t’aime aussi. Mais je ne te dis rien que tu ne saches pas déjà.

« J’espère que tu essaies au moins de prendre du bon temps. Moi oui. Et si tu le crois, je pourrais te vendre un certain pont de New York. Bien que ça a été intéressant de voir l’assistant exécutif de Jac la déposer dans son bureau cet après-midi.

« C’est marrant, je suis punie pour essayer d’être une bonne maman et elle, elle est tellement chargée qu’elle tient à peine debout. Est-ce qu’elle a des saloperies sur Langston ou quoi ? »

« Oh bon, ça n’a pas d’importance. »

« J’ai vraiment hâte d’avoir ton appel ce soir, mon chou. Je serai au même endroit. Essaie de te calmer sur les meubles.

« Bon, en tous cas, il faut que je m’occupe de ta belle-mère. Ouaouh ! C’est super cool ça ? Je peux te la jeter en pâture, me sentir mieux après et tu n’a même pas à être ici pour te la coltiner.

« Je t’aime, on se parle ce soir, bébé. »

J’envoie. La vie est belle. Ensuite on frappe à ma porte. Bon, elle n’est plus aussi belle que ça maintenant, mais je peux aussi survivre à ça. « Entrez ! » Je m’enfonce dans mon fauteuil et je la regarde entrer. Elle n’a pas l’air plus plaisant que la dernière fois que je l’ai vue.

« Kelsey. » Elle fait un signe de tête.

« Maman. » Je hoche la tête à mon tour. « Assieds-toi. » Je lui fais un signe vers mon divan.

« Merci. »

« Et à quoi dois-je le plaisir de cette visite ? » Je fais tourner mon fauteuil pour lui faire face.

« Kelsey. » Ma mère retire ses gants et les pose sur ses cuisses. C’est la dernière femme à New York à porter des gants blancs en été. « T’es-tu réconciliée avec ton père ? »

« Ce ne sont pas tes affaires. »

Brian entre tranquillement et pose le plateau avec le thé sur la table devant ma mère. Il lui lance un rapide coup d’œil et sort rapidement. Je suis surprise qu’il ne se soit pas changé en pierre.

Quand je me lève de derrière mon bureau, pendant un instant on dirait qu’elle va avoir une attaque cardiaque. Mais je n’ai pas autant de chance.

« Kelsey ! Tu es enceinte ! »

« Non ! Vraiment ? » Je regarde mon estomac. « C’est comme ça qu’on dit ? Dieu soit loué, je pensais que j’avais juste pris du poids sans raison apparente. »

« Mais comment cela a-t-il pu arriver, Seigneur ? Tu couches toujours avec cette ‘je ne sais qui’, non ? »

Est-ce qu’elle cherche à me mettre en colère ? Bien sûr que oui. « Elle s’appelle Harper. Oui, je couche avec elle. En fait, je fais tout avec elle ces jours-ci puisqu’on est mariée depuis deux semaines. Quant à la façon dont je suis tombée enceinte, Maman, je te le dirais bien mais tu ne pourrais jamais comprendre. Je ne vais même pas essayer. Je pense que c’est plutôt juste vu que tu ne m’as jamais expliqué une seule foutue chose quand je grandissais. »

« Kelsey Diane ! Comment oses-tu me parler comme ça. Je suis toujours ta mère. »

« Oh s’il te plaît. » Je suis vraiment, sincèrement agacée maintenant. « Est-ce qu’il y a un motif à ta visite ? Ou sinon est-ce que tu peux partir maintenant et nous épargner à toutes les deux d’avoir besoin de cachets pour la migraine plus tard ? »

Elle se lève avec un regard courroucé. « Je ne vais pas partir d’ici avant d’avoir eu des réponses. Il y a des problèmes entre ton père et moi depuis quelques temps et je pense que tu es responsable de ses actions. »

« Oh ben, devine quoi ? » Je reviens derrière mon bureau. « Je n’ai aucune envie de discuter de lui ou de quoi que ce soit d’autre avec toi. » Je soulève le combiné sans jamais la quitter du regard. « Brian, appelle la sécurité. Ma mère s’en va et je veux qu’on l’escorte hors du bâtiment. » Je repose le combiné et je m’appuie sur mon bureau. « Au revoir, Maman. »

Un coup est frappé à la porte. Bon sang, ça a été rapide.

« Entrez. »

On peut dire que je suis passablement choquée quand Langston entre dans mon bureau. Il regarde ma mère puis se tourne vers moi. « Tout va bien, Kelsey ? » Il remue les mains dans ses poches et s’appuie contre le chambranle de la porte. Je sens qu’il ne cherche pas à être présenté et je ne le fais pas.

« Tout va bien, monsieur. Ma mère allait justement partir. »

« Hmm, bien. Je passais vous dire que vous avez fait du bon boulot sur ce reportage aujourd’hui. » Il reste où il est. Deux officiers de sécurité passent la tête dans mon bureau et il fait un rapide geste pour pointer ma mère. « Messieurs, vous voulez bien raccompagner Mme Stanton dans le lobby ? »

Elle me lance un dernier regard noir lorsqu’ils entrent dans mon bureau. Un instant plus tard, ils sont partis tous les trois et je finis par le regarder. Je n’ai pas besoin qu’il soit encore plus fâché qu’il ne l’est déjà. « Je suis désolée. »

« Pas de problème. » Il se repousse du chambranle. « Vous avez fait du bon boulot sur ce reportage aujourd’hui. Je ne pense pas que quiconque pouvait en tirer quelque chose. Bien joué. » Et sur ces mots, il quitte aussi mon bureau.

Je m’asseois et je prends une inspiration profonde avant de la relâcher lentement. Et bien, si je m’attendais à ça.

 

* * *

 

« Comment ça s’est passé avec ta mère aujourd’hui ? » Je tiens le combiné entre mon oreille et mon épaule déballant le sachet de chez McDonalds.

« Big Mac ou Whopper ? » Dit Kels en gloussant. J’entends des vrais couverts qui tintent sur une assiette de son côté.

« Big Mac. » J’enfourne une frite dans ma bouche. « Poulet ou légumes au wok? » Elle pense qu’elle me connait bien.

« Des lasagnes en fait. »

« Vraiment ? Kels, je suis choquée. Des pâtes et du beuf le même soir ? » Je m’installe à la petite table de ma chambre d’hôtel, je regarde par la fenêtre le soleil qui descend et je me contente de l’écouter respirer.

« Oui, je sais », soupire-t-elle, « mais il fallait que je mange ça, tu sais ? »

« Et bien, au moins ce n’est pas de la moutarde aux cornichons. »

« Chhut, ne leur donne pas de telles idées. Pour l’instant, mes fringales sont plutôt normales. »

« Du chinois à 3 heures du mat’ à Paris, ce n’est pas normal. » Il m’a fallu des heures pour lui trouver ça. Des heures qu’on aurait pu mieux utiliser.

« Ce n’est pas de ma faute si on était à Paris. Si on avait été à New York, ou à la maison, ça n’aurait pas été un problème. »

Je souris en me rendant compte qu’elle fait une distinction entre New York et la Nouvelle Orléans, et la Nouvelle Orléans, c’est la maison. Douce musique à mes oreilles. « C’est vrai », je lui concède en mâchouillant une autre frite. « Mais c’était marrant. »

« Très marrant. Est-ce que tu m’emmèneras à nouveau là-bas après cinquante ans de mariage, Tabloïde ? »

« Est-ce que tu t’accrocheras à moi comme tu l’as fait quand on marchait dans les rues ? »

Elle rit dans mon oreille. « J’aurai quatre-vingt-trois ans, il faudra bien. »

« Tant qu’on marche ensemble, c’est tout ce qui compte. »

Je l’entends se lever et aller vers la cuisine, rincer les plats et les mettre dans le lave-vaisselle. Seigneur, je peux voir tout ça si clairement. J’aimerais être à la maison.

« Tabloïde ? » Son ton est très mélancolique. Je déteste ça quand elle est au téléphone. Tout ce que je veux, c’est la prendre dans mes bras et je ne peux même pas la voir.

« Oui, chér ? »

« Quel genre de mère je vais être ? »

Oh bon sang. Et bien, ça répond à ma question sur comment ça s’est passé avec sa mère. « Tu vas être une maman géniale. »

« Tu le penses ? »

« Ma chérie, je le sais. »

« Je ne veux pas être comme elle, Harper. Promets-moi que tu ne me laisseras pas le devenir. »

« Mon chou, il n’y a aucun risque que tu te comportes comme ça en un million d’années. Nos bébés ont tellement de chance que tu les aimes. Tu es déjà des milliers de fois plus la mère qu’elle est et ils ne sont pas encore là. »

« Pourquoi est-ce qu’elle me détestait, Tabloïde ? Qu’est-ce que je lui ai fait ? » Merde, je sais qu’elle pleure. Je peux l’entendre dans sa voix.

« Ma chérie, tu n’as rien fait. Elle ne voulait pas être mère, mais elle s’est mariée à une époque où on s’attendait à ce qu’une femme le soit. »

Je l’entends rire doucement et s’installer quelque part. « C’est drôle. A une époque où c’est bien pour les femmes d’essayer d’être tout, je pense à finir par être une épouse et une mère. »

Je l’écoute bouger à nouveau et elle pousse un grognement sourd. « Ça va ? »

« Hmm, mon dos me tue. »

« Désolée de ne pas être là pour le masser. » Entre autres parties de son corps.

« Je mettrai ça sur ta note. »

« C’est ça. Ajoutes-y des intérêts même si tu veux. » Je prends une inspiration profonde avant de poser ma question suivante. « Kels, qu’est-ce que tu vas faire quand nos contrats vont arriver à échéance ? »

« Je ne sais pas, Tabloïde », soupire-t-elle. « J’adore mon travail. Tu le sais, mais… » Elle s’interrompt. « Est-ce qu’on peut parler de ça plus tard ? On n’a pas à s’inquiéter de ça avant un moment. »

« Bien sûr. » Ouais, sûr, je ne vais pas m’en inquiéter pour l’instant.

« Merci. » Elle fait une pause, je présume que c’est pour retrouver ses esprits, et elle revient vers moi, le ton plus léger et plus conforme à ma Petite Gourou. « Alors, qu’est-ce que tu portes ? »

« Rien. » Je mens mais si elle veut aller par-là, ça peut être vrai en moins de deux secondes.

« Tu manges nue ? »

« Absolumment », je la taquine. « J’espère que tu vas donner une toute nouvelle signification au Happy Meal

Je l’entends presque lever les yeux au ciel avant de me parler. « Oui, c’est sûr, tu dis ça maintenant. Et qu’est-ce qu’on va faire quand on rentrera un jour à la maison, qu’on emmènera Christian et Clark chez MacDo et qu’on leur en commandera un ? Non, Tabloïde, pour être sûre je suggère qu’on s’arrête là. »

« Très bien, ma chérie. Hé, c’est quand ton prochain rendez-vous avec Doogie ? »

« Je le vois dans deux semaines. J’ai un rendez-vous juste avant de rentrer à la maison. »

« Oh génial ! Encore des photos de bébés que je pourrai montrer à Mama. »

« A Mama, à  Papa, à Robie », dit Kels en riant, « à des étrangers dans la rue qui veulent bien rester tranquilles assez longtemps pour que tu leur montres. »

« Est-ce que j’y peux si je suis une Mama fière ? »

« Tu es bêta. Voilà ce que tu es. »

« J’ai bien le droit. »

« Bien sûr et je t’aime pour ça. »

 

* * *

 

« Brian ? » Je sens immédiatement que quelque chose ne vas pas quand il entre dans mon bureau. Son attitude gaie et animée est absente, remplacée par des épaules affaissées et une expression qu’on ne peut qualifier que de dévastée. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »

« Je voudrais savoir si je peux prendre mon mardi. » Sa demande est faite d’un ton doux.

Je vais vers lui et je le tire dans mon bureau avant de fermer la porte. Je l’amène vers le canapé et je le fais s’asseoir avant de l’y rejoindre. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »

« Il faut que j’aille à un enterrement. Un de mes amis est mort aujourd’hui. »

« Je suis désolée. » Je lui prends la main et je la tiens fermement. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Il relâche un souffle de frustration qui ressemble à un léger rire, mais je sais que ça ne l’est pas. « Le SIDA. C’est pas le premier. »

Seigneur, ça n’en finit jamais. Peu importe ce que les docteurs et les scientifiques veulent qu’on pense et qu’on croit. Oui, ils ont fait beaucoup d’avancées dans ce domaine mais chaque jour, quelque part, quelqu’un enterre une personne qu’il aime. « Brian, je suis vraiment désolée. »

Il hoche la tête. « On savait que ça allait arriver, tu sais ? On le sait toujours mais on ne s’y attend jamais. » Les larmes coulent tandis qu’il secoue la tête. « Et ça n’empêche jamais qu’on soit détruit à l’intérieur de soi. »

« Je sais. » Je l’attire contre le dossier et je le prends dans mes bras. Je laisse mon ami pleurer sur mon épaule. « Je suis tellement désolée. Si je peux faire quelque chose, dis-le-moi. »

« Merci, Kelsey.Tu es vraiment une bonne amie. »

« Et toi aussi, et je n’ai pas l’intention de te laisser partir où que ce soit. »

 

* * *

 

Je regarde la table du dîner. Des chandelles, de la lumière douce, de la musique douce ; c’est un arrangement très romantique. Seigneur, la semaine a été longue. Elle m’a manqué et Kam est carrément déprimé que son jouet à mâcher ait été absent si longtemps.

On a un week-end sympa et tranquille pour se délasser. Une fois au lit, je ne me vois pas en sortir avant qu’il soit temps de reprendre le travail lundi. Tout ce que je veux, c’est passer deux jours tranquilles à la maison, à me reposer avec Harper et peut-être prendre le temps de faire les mots croisés du Times. Peut-être.

J’entends les griffes de Kam qui grattent le sol quand il fonce vers la porte principale. Je jette un coup d’œil à ma montre et je vois que c’est l’heure où elle va passer la porte. Quand elle dit sept heures, elle veut vraiment dire sept heures.

Je vais donner un moment à Kam seul avec elle ou alors il risque de se retourner contre moi.

Une fois que je vois mon petit garde du corps à poil se diriger vers sa place dans le séjour, je commence à traverser l’appartement. Je m’appuie contre le chambranle de la porte de la cuisine et je regarde l’entrée. « Salut, L’Etalon. »

Elle est en train de suspendre sa veste et tourne son regard vers moi. « S’il te plaît, dis-moi qu’il n’y a personne d’autre dans cet appartement que toi, moi, les bébés et le chien. »

« Ça résume bien la situation. » J’acquiesce de la tête. « On est toutes seules. J’ai préparé le dîner. » Je lui montre la salle à manger derrière moi. « Tu as faim ? »

Elle sourit et avance lentement vers moi. « Est-ce que tu essayes de me domestiquer, Petit Gourou ? »

« Pas du tout. Je pensais juste que tu pourrais avoir faim. Ça pourrait bien être notre dernière occasion de manger pendant les prochaines », je regarde à nouveau ma montre, « cinquante-huit heures environ. »

Elle entoure ma taille de son bras et nous nous dirigeons vers la salle à manger. « Vu que toi et les Bébés Gourous avez pris le temps de préparer le dîner, le moins que je puisse faire, c’est prendre cinq minutes pour le manger. »

« Comme c’est gentil de ta part. » Je m’appuie rudement contre elle, j’aime la sensation de l’avoir près de moi à nouveau. « Tu m’as manqué. »

Elle s’arrête et me donne un langoureux et tendre baiser. « Tu m’as manqué aussi, chér. »

 

* * *

 

Je la regarde dormir. Elle est blottie tout contre moi. Même après la seule semaine où j’ai été partie, je peux voir de nouveaux changements dans son corps. Seigneur, qu’elle est belle. Nos bébés doivent grandir de jour en jour. Elle a vraiment l’air enceinte. Pas que je risque de lui mentionner ce petit point.

Nos enfants.

Je me demande, tandis que je masse son estomac comme un talisman, ce que le futur leur réserve. Est-ce qu’ils auront des problèmes à cause du choix que Kels et moi avons fait ? Est-ce que quelqu’un essaiera de les blesser à cause de nous ?

Les enfants, merde, les adultes, peuvent être cruels. Pour autant que je le veuille, je sais que je ne peux pas protéger nos enfants de tout. Mais pourquoi est-ce qu’ils devraient être tourmentés à cause de leurs parents ? Est-ce que c’est si terrible que je sois une femme et amoureuse d’une autre femme ? Je paie des impôts comme tout le monde, j’aime mes parents et mes frères, je travaille aussi plus d’heures dans la semaine que je devrais. Je suis polie, la plupart du temps, une bonne voisine, amie avec beaucoup d’hétéros. La seule chose qui me différencie, c’est avec qui je fais l’amour. Ça ne me semble pas si important qu’on puisse bastonner mes enfants pour ça.

Oh merde ! Je m’inquiète de choses qui n’arriveront peut-être jamais, surtout si on déménage à la Nouvelle Orléans où ils seront entourés d’une flopée de grands parents, oncles, tantes et cousins extrêmement protecteurs. Une fois que les gens auront compris à qui nos enfants appartiennent, ils n’oseront pas poser le petit doigt sur eux. On est une sorte de famille de la mafia de la Nouvelle Orléans, sauf qu’on est Cajun et qu’on n’a pas d’activités illégales. Mais on a des réseaux.

Kels bouge dans son sommeil et elle me pousse pour que je m’occupe d’elle. Même dans son sommeil, elle réclame. Je lui embrasse le front, je la serre contre moi et je la sens redevenir une partie de moi.

Bienvenue dans la vie conjugale, Harper. Ça va être une sacrée balade.

 

<fondu au noir>

 

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A suivre partie 21.

 

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