Guerrière et Amazone

Vous trouverez ici des Fans Fictions francophones et des traductions tournant autour de la série Xena la Guerrière. Consultez la rubrique "Marche à suivre" sur la gauche pour mieux utiliser le site :O) Bonne lecture !!

08 novembre 2009

Petite édition dominicale

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Trois textes pour vous faire passer au mieux ce dimanche après-midi !

- le retour d'Indiscrétions (épisode 12), merci à Mint Pepper qui reprend la traduction (je n'ai plus de nouvelles de Crystel...)
- la sixième partie de Conquise, de Leslie Ann Miller, traduite par Gaya
- Sorcière, un texte inédit de Gaxé

Bonne lecture et bon dimanche !

Kaktus

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Sorcière, de Gaxé

 

 

 SORCIERE

 

De Gaxé

 

 

 

Je quitte l’enceinte du château par une porte dérobée après m’être assurée que personne ne me voit. Le seigneur, mon père, s’entraîne au combat avec ses écuyers. Quentin est là lui aussi. J’ai beaucoup de mal à ne pas aller vers lui, je voudrais me jeter à son cou. Je frissonne en imaginant qu’il me serre contre lui. Je secoue la tête pour me forcer à me reprendre. Pour cela, il faut que je me rappelle la façon dont il m’a ensorcelée. C’est bien le mot. Il a versé un philtre d’amour dans mon verre ! Si Béatrix, ma suivante, ne l’avait pas vu faire, j’aurais cru être sincèrement amoureuse de lui. Malheureusement, le sortilège est puissant. Moi qui le repoussais auparavant, tant à cause de sa bêtise que de sa cruauté et de son esprit belliqueux, je ne peux plus l’apercevoir sans avoir envie de me jeter sur lui. Je n’ai pas oublié ses défauts, mais alors que je ne les supportais pas, maintenant, je passe outre, comme si ça n’avait pas d’importance. Je ne veux pas rester ainsi, il va demander ma main à mon père, et j’accepterai de l’épouser. Je dois trouver une solution.

Le château est dans mon dos, j’avance rapidement. Dès que je suis loin de Quentin, ça va mieux, le sortilège exige apparemment une certaine proximité physique pour être efficace.

Je me dépêche, quand mon père s’apercevra de mon absence, il va organiser des recherches, je dois être arrivée d’ici là. Je fais de grandes enjambées, faisant fi de tous les conseils que ma mère et ma nourrice ont pu me donner en matière de démarche élégante. J’aurais dû prendre un cheval…

La cabane est bien là où je le pensais. Dans la clairière dont on entend souvent parler lors des veillées, isolée au milieu des bois. Je ne suis jamais venue ici, mais au château, tout le monde connaît Naxé, la sorcière. Les serviteurs, les palefreniers, les suivantes la craignent et ne parlent d’elle qu’à voix basse. Je m’arrête un instant. Je suis un peu essoufflée et j’ai peur, elle a vraiment mauvaise réputation. La cabane est en bois, rectangulaire et semble mieux entretenue que je ne l’aurais imaginée. Elle n’est pas très grande, mais il paraît que la sorcière vit seule. Nous sommes en été, aucun filet de fumée ne sort de la cheminée. Je n’entends aucun bruit, peut-être qu’elle n’est pas là. A cette pensée, je suis soulagée, j’appréhende trop de la voir. Et puis, je me souviens de la raison de ma visite, je carre les épaules et j’avance lentement. Je lève la main pour frapper à la porte quand j’entends une voix derrière moi.

-« C’est moi que tu cherches ? »

Je me retourne, elle est debout juste là où je me tenais un moment auparavant. Je frissonne, son aspect n’est vraiment pas rassurant. Grande, brune, elle est entièrement vêtue de noir. Elle porte une espèce de robe qui s’arrête à mi-mollets, sous laquelle on distingue des pantalons d’homme. Ses cheveux tombent sur ses épaules, son teint est pâle, ses yeux d’un bleu limpide, son attitude méfiante. Elle est immobile, attendant une réponse de ma part. J’inspire un grand coup et je lui expose le but de ma visite.

Nous restons dehors pendant toute la conversation, elle ne m’invite pas à entrer, ne me fait pas asseoir, mais elle m’écoute avec attention. Je lui raconte les manigances de Quentin et lui demande si elle peut me délivrer du sortilège. Elle hoche la tête en pinçant les lèvres.

-« Je ne sais pas de quoi était composé ce philtre, ce n’est pas à moi qu’il l’a commandé. »

Je m’affole un peu, je pose une main sur ma poitrine comme pour calmer les battements de cœur que provoque la panique.

-« Tu veux dire qu’il n’y a rien à faire ? Je vais rester amoureuse de cet idiot ? »

Elle fronce les sourcils.

-« Si tu l’appelles ainsi, c’est que tu ne l’aimes pas tant que ça.

-C’est parce que je suis loin de lui, mais dès que nous sommes proches, je ne peux pas lui résister ! »

Je suis de plus en plus affolée. Je veux absolument me débarrasser de cet envoûtement. J’avais placé beaucoup d’espoir en elle, on dit qu’elle est très puissante. Je sors la bourse que j’ai dérobée dans le coffre de mon père.

-« J’ai de quoi payer tes services ! »

Son regard se fait dédaigneux. Elle me dévisage, détaillant mes cheveux blonds, plongeant dans mes yeux verts, descendant sur mon décolleté où elle s’attarde un instant, parcourant toute ma silhouette. Enfin, elle hausse les épaules.

-« Tu n’as qu’à rester loin de lui. »

Je tape du pied sur le sol. Elle ne veut pas comprendre !

-« Son père et le mien sont alliés, si je suis dans cet état là, je vais accepter de l’épouser ! »

Elle sourit dédaigneusement.

-« Tandis que si tu refuses, ton père tiendra compte de ton opinion je suppose. »

Je baisse la tête, elle a raison. De toutes façons, je serais sans doute mariée d’ici à la fin de l’année, que ça me plaise ou non. Je me détourne et repars lentement en direction du château de mon père. Je n’ai fait que quelques dizaines de mètres lorsqu’elle me rappelle.

-« Attends ! » Elle marche vers moi en faisant de grands pas et me regarde de nouveau dans les yeux, très attentivement.

-« Il n’existe, à ma connaissance, qu’un seul moyen de te désenvoûter. »

L’espoir revient en moi, je suis suspendue à ses lèvres. Elle prend son temps, semblant s’amuser de mon impatience. Enfin, elle lâche.

-« Tu seras délivrée quand tu aimeras sincèrement quelqu’un d’autre. »

Le découragement m’envahit une nouvelle fois. Comme si je rencontrais des jeunes gens fréquemment ! Et il faudrait qu’ils soient de bonne famille. Mes épaules se voûtent, je me sens vaincue. Elle se gratte machinalement le front et prononce une phrase si inattendue que je me demande si j’ai bien entendu.

-« Tu n’as qu’à rester avec moi. Tu ne le verras plus, et de temps en temps quelques jeunes hommes ont recours à mes services. »

J ‘en reste bouche bée. Mes yeux s’agrandissent de stupéfaction. Elle se dirige vers sa cabane.

-« Ne réfléchis pas trop longtemps, je pourrais changer d’avis ! »

Je prends ma tête dans mes mains. Rester ici, avec une sorcière ! Ce n’est pas envisageable. Et puis alors que je me remets en marche pour rentrer, l’image de Quentin m’apparaît. Ses cheveux roux trop longs, ses yeux porcins, ses mauvaises manières, son rire gras, son regard lubrique… J’en frissonne de dégoût. J’hésite. Je n’ai jamais vécu ailleurs qu’au château, et cette femme me fait peur. Un long moment, je balance entre ma frayeur et ma répugnance. Et puis je me décide et, pleine d’appréhension, je vais frapper doucement à la porte de la cabane.

 

 

++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

 

Elle n’est pas si terrible. Ca fait une dizaine de jours que je suis là, et je me sens mieux. Il m’arrive encore d’être sur mes gardes avec elle, mais jusqu’à présent, je n’ai pas à me plaindre de sa manière de me traiter. Le premier jour, elle m’a aidé à installer ma paillasse, m’a indiqué où se trouvaient les objets dont je pourrais avoir besoin, et est sortie jusqu’au soir. Elle a ramené une poule de je ne sais où, s’est installée sur un rondin devant la cabane et a plumé la volaille sans dire un mot. Nous avons dîné en silence. Le logement est très rudimentaire. Une seule pièce, pas très grande. Contre le mur Est, sa paillasse, la mienne se trouve le long du mur Sud. L’ameublement est composé d’une table, d’un tabouret, d’un banc et d’un coffre où elle range ses quelques affaires. La cheminée est large, tenant une bonne partie du mur nord. C’est bien loin du confort du château, mais je m’habitue. Tous les matins, elle m’emmène avec elle et me montre les plantes qu’elle récolte quotidiennement. Ce sont les seuls moments où elle est loquace, elle m’explique comment reconnaître chaque végétal, quelle utilité ils ont.

Ensuite, une fois que nous sommes rentrées, nous étalons notre récolte pour la faire sécher. Parfois, elle fait bouillir d’étranges préparations dans son chaudron, sans jamais me dire à quoi cela servira. Depuis que je suis là, nous avons eu deux visites. D’abord, une mère qui amenait son enfant mordu par un animal, sans doute un renard. Naxé a examiné l’enfant, a appliqué une de ses préparations sur la plaie et a marmonné quelques paroles cabalistiques. La mère est repartie après l’avoir payée avec un plein panier de victuailles. Elle était visiblement soulagée de s’en aller. Le deuxième visiteur m’a beaucoup plus inquiété. C’était le capitaine de la garde de mon père. Je me suis dissimulée dans un coin alors qu’il interrogeait Naxé d’un ton autoritaire. Elle lui a calmement répondu qu’elle ne savait même pas qui j’étais. Il a voulu entrer dans la cabane, elle lui a dit que c’était à ses risques et périls. Il a pâli, a fait demi-tour et est parti sans demander son reste.

Souvent, elle me regarde, comme si je l’intriguais. Ce soir n’est pas différent. Je débarrasse la petite table sur laquelle nous prenons nos repas. Elle me fait signe de m’asseoir sur le tabouret en face du banc où elle est elle-même installée. Elle lève un sourcil et me sourit.

-« Ne regrettes-tu pas ta vie au château ? »

Sa question me surprend, j’espère qu’elle ne va pas me renvoyer chez moi, juste quand je commence à m’habituer à la vie avec elle. Et puis surtout, je ne veux pas revoir Quentin. Je secoue la tête de gauche à droite.

-« Non. J’ai eu du mal les premiers jours, mais maintenant, ça va. Est-ce que ma présence te dérange ? «

Elle sourit une deuxième fois, c’est plutôt rare de sa part et ça me rassure un peu.

-« Non, tu ne me gênes pas. Au contraire, j’apprécie ta compagnie Gabrielle. »

Elle n’en dit pas plus mais ne me lâche pas du regard. Je discerne une certaine chaleur dans ses yeux et j’aime bien ça. Je me sens sourire moi aussi. Nous restons longtemps comme ça, sans rien dire. Elle finit par se lever et sort en me faisant signe de la suivre. Dehors, elle me montre le ciel. Je lui dis que c’est joli, et pour la première fois je l’entends rire.

-« Ce n’est pas pour ça que je t’ai montré les cieux. Je vais t’apprendre les étoiles. »

Elle me montre la voie lactée, la grande ourse… Elle m’enseigne ce qu’elle sait du cosmos.

 

A partir de ce soir là, nos relations ont changé. Comme si petit à petit, elle abandonnait sa méfiance. Elle me parle davantage, m’explique comment elle prépare ses onguents, ses pommades… Nous avons enfin des discussions. Je lui décris la vie au château, les longues veillées à écouter les récits guerriers des soldats qui reviennent de campagne, les après-midi passées à apprendre la broderie, les rares fêtes égayées par les chants des troubadours, je lui raconte le jour où un montreur d’ours s’est présenté aux portes du Château… Elle m’écoute toujours avec attention. Et puis, au fil des jours, elle me fait quelques confidences. Elle me parle de sa mère qui l’a élevée seule. C’est elle qui lui a transmis ses connaissances en matière de botanique et son don pour guérir. Elle vient d’une région à l’Est, elle a marché plusieurs jours pour venir ici. Elle me relate son arrivée dans cette clairière, la construction de la cabane, de ses propres mains. Je lui demande pourquoi elle n’est pas restée dans sa région d’origine, elle ne répond pas et me parle d’autre chose. Malgré tout, j’aime beaucoup ces conversations, et j’ai l’impression qu’elle les apprécie elle aussi.

 

++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

 

C’est Quentin, j’en suis sûre ! Même de loin, je le reconnaîtrais entre mille. Je sens mon cœur battre plus fort. Je me précipite dans la cabane, elle relève la tête en m’entendant entrer. Je lui désigne les cavaliers qui approchent, par la porte entrebâillée. Je me tords les mains d’angoisse. S’il vient ici, je vais courir à sa rencontre, je le sais. Elle me dévisage d’un air contrarié puis va chercher une corde et me ligote. Les chevilles d’abord, les poignets ensuite. Elle m’allonge sur ma paillasse et me bâillonne avec un chiffon.

-« Pour que tu ne l’appelles pas. »

Puis, elle fait quelque chose que je n’attendais vraiment pas. Elle presse brièvement ses lèvres sur le bâillon, juste à l’emplacement de ma bouche. Elle se détourne ensuite vivement et va à la rencontre de Quentin et de ses suivants.

Je ne les vois pas mais je les entends. Elle parle avec ce ton désagréable qu’elle sait employer lorsqu’elle veut impressionner. Ca doit marcher parce que la voix de Quentin n’est pas très assurée bien qu’il essaie de paraître sûr de lui et autoritaire.

-« Sorcière ! Je recherche ma bien aimée, dis-moi où elle se trouve !

-« Comment le saurais-je ?

 Je me tortille sur ma couche, Je tire sur mes liens mais ils sont serrés et je n’arrive pas à me libérer. Je pousse un grognement de frustration, il faut que je rejoigne Quentin, je veux le prendre dans mes bras, l’embrasser… A cette pensée, je cesse mes mouvements. Il me semble sentir de nouveau le contact des lèvres de Naxé au travers du chiffon. Ce souvenir me trouble tant que j’en oublie mon envie de retrouver mon « amoureux. »

-« Ne me mens pas Sorcière ! Tu pourrais te retrouver sur le bûcher !

-« Quel intérêt aurais-je à dissimuler une pucelle ? Ou à contrarier un puissant seigneur comme toi ? »

De là où je suis, je discerne parfaitement l’ironie, mais ce n’est pas le cas de Quentin. Je l’entends rajuster son heaume et faire faire demi-tour à son destrier. Il lance encore :

-« Tu as de la chance, je n’ai pas de temps à perdre avec une manante telle que toi ! »

Il tente de paraître méprisant, mais je distingue le soulagement dans sa voix alors qu’il commence à s’éloigner. Naxé revient dans la cabane en ricanant. Elle défait mes liens, retire le bâillon et retourne vaquer à ses occupations.

Pendant plusieurs jours je cherche une occasion d’évoquer ce « presque baiser », je voudrais comprendre ce qui l’a poussée à faire ça. Ca me perturbe, je me rends compte que j’y pense beaucoup. De son côté, elle ne parle plus de ce jour là, ni de la visite de Quentin, ni de rien d’autre. Notre vie reprend son cours habituel, pourtant je sens que quelque chose la tracasse.

Lorsque je me décide à l’interroger, elle me répond qu’il nous faut envisager sérieusement de partir nous installer ailleurs. D’après elle, nous sommes trop proches du château et de ses occupants, un jour ou l’autre, je pourrais les rencontrer par hasard, à moins de rester constamment cloîtrée ici. Elle a raison, et je devrais être contrariée aussi par cette perspective, mais je n’ai retenu qu’une seule chose. Elle n’a pas évoqué mon départ, mais le nôtre ! Le soir venu, nous en discutons sérieusement et nous tombons d’accord sur le fait que la belle saison est le meilleur moment pour prendre la route. Puisque nous sommes justement en été, nous devons donc préparer notre départ le plus tôt possible.

Il lui faut moins d’une semaine pour se procurer une charrette et un cheval, sans doute auprès de personnes à qui elle a rendu service un jour où l’autre et qui la craignent trop pour lui refuser quoi que ce soit. Nos affaires sont vite empaquetées et nous nous en allons une dizaine de jours après la visite de Quentin. Nous n’avons pas de destination précise, nous nous dirigeons seulement vers le sud. Le voyage est long, environ un mois, mais il nous permet de nous connaître de mieux en mieux. Naxé est vraiment une femme surprenante, pleine de ressources. Elle sait chasser, utilisant son arc mieux que beaucoup de soldat que j’ai pu voir s’entraîner au château, elle sait pêcher, faire de la vannerie, et bien sûr, elle connaît les plantes et les baies comestibles, ce qui nous permet de nous nourrir sans problème durant tout notre périple. J’apprends beaucoup à son contact, et j’apprécie sa compagnie un peu plus chaque jour.

Un matin, nous arrivons enfin dans une région qui semble lui convenir. Elle arrête la charrette et se tourne vers moi, le visage très sérieux.

-« Il y a un village, non loin d’ici. Tu pourras certainement t’y installer et peut-être rencontreras-tu un jeune homme à ton goût. »

Elle reprends les rênes et fait mine de faire repartir le cheval mais je l’arrête en posant ma main sur son bras.

-« Je n’ai aucune envie de m’installer dans ce village, ni dans aucun autre d’ailleurs, Et je ne veux pas, non plus, trouver de compagnon. »

Elle paraît étonné de ma réponse et hausse un sourcil interrogatif. Je détourne le regard et je baisse la voix pour ajouter.

-« Je préférerais rester avec toi. »

Je relève les yeux et je vois distinctement la petite étincelle dans les siens. Même si elle essaie de me le cacher, je sais que ma réaction lui a fait plaisir. Pourtant, elle prend son ton le plus bourru pour me répondre.

-« Gabrielle, si tu restes avec moi, ça ne t’attirera que des ennuis. Où que j’aille, les gens finissent toujours par avoir peur de moi et de mes connaissances, qu’ils prennent pour des pouvoirs maléfiques. Tu seras bien plus tranquille au village. »

Je hausse les épaules et cette fois je la regarde bien en face.

-« Je préfère avoir des ennuis avec toi que d’être tranquille sans toi. » Je soupire et pose mes mains sur ses épaules.

-« Moi aussi j’avais peur de toi au début, mais j’ai appris à te connaître et… »

Je ne finis pas ma phrase, c’est trop difficile. Je n’ai jamais oublié le « presque baiser », j’y pense même de plus en plus souvent. Même si ça ne s’est jamais renouvelé, elle a parfois eu des regards et des gestes tendres envers moi. Des caresses sur la joue, dans les cheveux, son bras sur mon épaule, qui me donnent l’espoir qu’elle éprouve pour moi tout ce que je ressens moi-même pour elle, bien que dans mon esprit, je ne mette aucun mot dessus. Tout ce que je sais, c’est que je veux absolument rester avec elle. J’ai toujours les yeux dans les siens, et je tente de faire passer les mots que je ne parviens pas à dire dans mon regard. Elle se trouble et détourne la tête en murmurant.

-« Tu n’es pas raisonnable…

-Je n’ai pas envie de l’être. »

Mon obstination lui arrache un sourire. Elle secoue la tête de droite à gauche et me prend dans ses bras.

-« Tu veux vivre avec une sorcière ? Tu prends des risques, toi qui étais, il n’y a pas si longtemps, fiancée à un jeune seigneur. »

L’évocation de Quentin me fait grimacer. Je n’éprouve rien pour lui, il est bien trop loin de toutes façons, mais je me souviens de la solution qu’elle avait évoquée ce jour là.

-« Je crois que si je revoyais mon « fiancé » aujourd’hui, il ne me ferait plus aucun effet. »

Elle passe son index sur ma mâchoire d’abord, sur mes lèvres ensuite.

-« Vraiment ? Tu en es bien sûre ?

-Oui, j’en suis certaine. »

Elle sourit largement et pose un petit baiser sur ma pommette. Je passe mes bras autour de son cou, me rapproche encore plus d’elle et je murmure dans son oreille.

-« Il n’y a aucun doute là-dessus. Je n’ai jamais été aussi sûre de quelque chose de toute ma vie. »

Elle m’embrasse très légèrement sur la bouche puis reprend les rênes du cheval.

-« Allons chercher un endroit où construire notre cabane ! »

 

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Conquise, partie 6

 Conquise, partie 6

 Par Leslie Ann Miller

 

Disclaimers- Les personnages de Xena et Gabrielle appartiennent à Universal et Renaissance Pictures. Aucune violation du copyright n’est intentionnée.

Violence- Oui, assez. Rien de pire que vous pouvez voir dans la série.

Subtext/sexe- Oui, cette histoire décrit des actes sexuels entre femmes. Si c’est illégal où vous êtes, vous devriez essayer de lire autre chose.

Hurt/Comfort- Oui

Autres- Cette histoire est basée sur l’épisode d’Hercules « Armaggedon Now »

Remerciements- Je suis spécialement reconnaissante à Fizz pour toute son aide. Egalement merci à Ellen et les ex- gardes ? pour leur relecture et leur assistance.

 

Laissez-moi savoir en anglais ce que vous en pensez, bon ou mauvais ! Mon adresse mail est : Gunhilda@ionet.net (auteur)

 

Ou en français à gagamare@free.fr ! (traductrice)

 

 

Le matin suivant, je trouvais quatre gardes très ensommeillés debout au sommet des escaliers conduisant à la prison de Xena. Je pouvais dire à leur maintien tandis que j’approchais que quelque chose allait de travers.

 

« Quelque chose ne va pas ? » demandais-je.

 

Les gardes échangèrent des regards. « Et bien, ma dame, la gardienne est déjà en bas. »

 

Mon cœur sombra de terreur. « Depuis combien de temps ? »

 

« Depuis un peu après minuit. »

 

« Quoi ? Est-elle seule ? »

 

« Eh bien, elle nous a ordonné de rester à l’écart, sous peine de mort. »

 

« Ou est le capitaine Braxis ? »

 

« Dans ses quartiers, pour autant que je sache. Il sait qu’il ne vaut mieux pas interférer lorsqu’elle a bu. »

 

« Elle était saoule ? »

 

Ils acquiescèrent tous les quatre sombrement. J’eus la soudaine impression que ce n’était pas la première fois que ça arrivait.

 

« Comment savez-vous qu’elle n’est pas blessée ? » Ou qu’elle n’a pas tué Xena, pensais-je en moi-même.

 

« Oh, elle ira bien, ma dame, bien qu’elle va se réveiller avec un sacré mal de tête, si vous voyez ce que je veux dire. »

 

Je soupirais, me demandant ce que j’allais trouver dans la cellule en bas. Une ou même les deux, mortes ou mutilées, sans doute, bien que même saoule, Thalassa aurait eu l’avantage. Je regardais un des gardes dans les yeux. « Allez chercher le guérisseur. Vous trois venez avec moi. »

 

Quand nous atteignîmes le fond, deux des gardes vinrent manier la manivelle.

 

« Pas la peine, » leur dis-je. Xena était étendue dans un amoncellement sanguinolent au plus profond de sa cellule. Thalassa était assise, le dos contre le mur, fouet en main, une bouteille de vin entre ses jambes à moitié étendues, clairement inconsciente. Il y avait une flaque de vomi à côté d’elle.

 

Je boitillais vers elle. « Thalassa, » lui dis-je, la tapotant avec une béquille. « Réveille-toi ! »

 

Elle grogna mais ne bougea pas.

 

« Thalassa, debout ! »

 

Elle murmura quelque chose, mais ne remua toujours pas.

 

Je me tournais vers les gardes. « Vous deux, emmenez la à ses quartiers. Toi, va chercher un seau et de l’aide pour nettoyer ça. » Je désignais le vomi avec dégoût. « Et donnez-moi ses clefs. »

 

« Ma dame ? »

 

« Passe-moi ses clefs, s’il te plaît. »

 

Le soldat jeta un œil à la forme flasque de Xena, avant de revenir sur moi, et se racla la gorge.

 

Je savais par expérience que les soldats était entraînés à obéir à une certaine autorité de voix, et mon amitié bien connue avec Alexandre ne serait pas un maigre poids pour n’importe quel loyal sujet du nouvel empire. Quand il devint évident qu’il n’allait pas accéder à ma requête, je saisis le devant de son uniforme et le baissais, faisant en sorte de le regarder dans les yeux. « J’ai dit, donne-moi les clefs. »

 

« Ou- oui ma dame, » dit-il, et se baissa pour les saisir de la ceinture de la dirigeante. Il me les tendit ; puis, avec l’aide de son partenaire, se pencha pour la prendre. Ensemble, ils la portèrent en haut des escaliers.

 

Je fus laissée seule avec Xena. Je ne pouvais pas dire si elle était seulement vivante, de là où je me tenais, alors j’approchais avec précaution. « Xena ? Es-tu réveillée ? »

 

Bien que je réalisais que ça pouvait être un piège très habile, en jugeant de la quantité de sang sur ses habits et sa peau, quelque part, j’en doutais.

 

Je la tapotait avec une béquille, mais elle ne répondit pas. Je ne pouvais pas dire si elle respirait.

 

Je ne pouvais pas vraiment bien l’aider avec les barreaux entre nous, alors j’allais jusqu’à la porte de la cellule et la déverrouillais.

 

« Au nom des dieux, mais que faites-vous ? » demanda une voix derrière moi.

 

Je me retournais pour voir le guérisseur, Artorus, et un garde debout en bas des escaliers.

 

« Ah bien, » dis-je, et fis un signe à Artorus. « Je ne peux pas dire si elle respire. »

 

Artorus, qui étais un vieil homme aux cheveux gris, secoua sa tête avec véhémence. « Je n’irai pas là-dedans ! »

 

« Regarde le sang ! C’est évident qu’elle est blessée ! »

 

« Et alors ? » demanda-t-il.

 

Deux mots qui voulaient tout dire. « Alors laisse tes bandages et va soigner Thalassa, » lui dis-je dégoûtée. Je regardai le garde. « Va me rapporter de l’eau, du vin et des couvertures. »

 

Aucun des deux ne bougea. « Fais-le ! » hurlais-je finalement, et le garde tourna les talon et s’enfuit dans les escaliers.

 

« Où veux-tu ça ? » demanda acidement le guérisseur, élevant son sac.

 

« Là, près de la cage pour que je puisse l’atteindre. As-tu amené des bandages ? »

 

« Bien sûr ! »

 

« Bien. Maintenant, ferme la porte derrière moi si tu veux. » Je lui tendis les clefs. Je rejetais mes béquilles au loin et sautais à cloche pied dans la cellule de Xena. Il n’y avait pas de raison d’apporter des armes potentielles à l’intérieur avec moi, si Xena était encore en vie et décidait de devenir violente.

 

Le guérisseur ferma la porte derrière moi comme je lui avais demandé, puis partit, me laissant seule dans la cellule avec la femme la plus dangereuse du monde. Suis-je folle ?

 

Oui, je n’avais aucun doute là dessus. Mais quelque chose m’incitait à continuer.

 

Je m’installais à côté de Xena et la fit rouler sur son dos. Elle était inconsciente, mais elle respirait. Apparemment, Thalassa ne s’était pas bornée à la fouetter, car en plus des innombrables marques couvrant à la fois l’avant et l’arrière de son corps, il y avait des contusions sur sa figure et du sang coagulé avait fait son chemin de son nez.

 

Il ne restait pas grand chose de sa tunique en lambeaux, et j’enlevais prudemment ce qu’il en restait, essayant de ne rouvrir aucune des blessures dont la croûte s’était déjà formée. Alors qu’au premier regard il semblait y avoir eu beaucoup de sang pour des coups de fouet, aucune des blessures ne semblait spécialement profonde ou sérieuse. Thalassa était vraiment bonne avec son fouet. Si elle avait eu l’intention de tuer Xena, elle l’aurait pu. Manifestement, elle n’avait que l’intention de punir et de mutiler.

 

Lorsque le garde arriva, apportant des couvertures et des gourdes d’eau et de vin, je commençais à nettoyer et à panser ses blessures. Je n’étais pas une guérisseuse, mais j’en avais fréquemment aidé pendant la guerre, alors je savais à peu près ce que je faisais.

 

Xena remua alors que je commençais à enlever le sang de sa figure. Je me figeais alors que ses yeux papillonnèrent pour s’ouvrir, puis je soupirais de soulagement lorsqu’elle les referma. Malgré mon offre de la dernière fois, je ne voulais vraiment pas être surprise dans la cellule avec elle alors qu’elle était éveillée.

 

« Ne t’inquiète pas, » murmura-t-elle, me faisant sursauter. « Je le mérite. »

 

C’était les derniers mots que j’avais prévu d’entendre provenant de la bouche de la destructrice des nations. Même les deux gardes qui nettoyaient le vomi de Thalassa relevèrent la tête de surprise.

 

« Laisse… moi… juste… mourir. » Elle luttait pour dire chaque mot.

 

Je ne m’attendais pas à ça. « Pas aujourd’hui, » lui dis-je doucement, plus du tout effrayée par le fait d’être avec elle. « J’ai encore une histoire à te soutirer. »

 

Sa bouche se tordit en un sourire, toujours sans ouvrir les yeux. « Cyrène… peut… te la raconter. »

 

« Cyrène ? D’Amphipolis ? »

 

« Ma… mère. »

 

Si je n’avais pas déjà été assise, je suis sûre que je me serais écroulée de stupeur. Cyrène était la mère de Xena ? ? ? ! Maintenant c’était une histoire intéressante ! « Je ne vais toujours pas te laisser mourir. »

 

Xena ouvrit ses yeux et me regarda, et la douleur que je vis dans leur bleu profond fit se retourner mon cœur. « Pourquoi… non ? »

 

La vérité était que je ne le savais pas. Mais la réponse désinvolte était au bout de ma langue avant que je ne puisse la censurer. « Parce que tu n’as pas encore admis que tu as été conquise. »

 

« Jamais ! »

 

Je souris malgré moi. Voilà la Xena que je connaissais. « Tu vivras très longtemps, alors. »

 

Elle grimaça de douleur. « Si… je… l’admets… me laisseras-tu… mourir ? »

 

Je secouais la tête et portais la gourde de vin à ses lèvres. « Non. Maintenant tu dois boire ça. »

 

« Tu… es… pire… que… Thalassa. »

 

« Ca alors, merci ! Maintenant BOIS ! » Je lui mis presque le vin de force dans la gorge.

 

Elle crachota, toussa, puis grimaça. « Salope. »

 

« Je n’ai encore rien fait, » dis-je d’un air suffisant, avant de la forcer à boire encore.

 

« Je préférerais de l’eau, » grogna-t-elle, semblant soudain plus cohérente.

 

Je changeais de gourdes. « Très bien. »

 

Je la regardais calmement tandis qu’elle buvait jusqu’à la dernière goutte. Pourquoi faisais-je ça ? Pourquoi je ne la laissais pas mourir ? Ne désirais-je pas la voir morte ? Si Cyrène était réellement sa mère, je pouvais certainement tirer toutes les informations de sa part. Il était évident qu’une personne comme Xena préférerait la mort à être encagée et battue comme ça. Si je croyais réellement en la miséricorde, ne devrais-je pas me lever, partir, et la laisser mourir ? Etait-ce parce que je voulais la voir souffrir plus longtemps ? C’était une pensée horrible, mais honnête.

 

Xena grogna doucement et changea de position sur le granite froid. Elle commença à grelotter.

 

Que les dieux me viennent en aide ! Je regardais son corps, ses nouvelles plaies qui couvraient de vieilles cicatrices. Je regardais ses mains avec leurs longs doigts pleins de grâce, et sa peau, ses lèvres pâles ; ses cheveux collés par son sang, et ainsi que ses doux cils. Elle ressemblait à une personne, non un monstre, et c’était là-dedans, réalisais-je, que se trouvait mon problème.

 

Xena était devenue à un certain point une réelle personne pour moi. Je pouvais haïr la Conquérante, la bête inhumaine qui m’avait crucifiée, je pouvais haïr l’enfer et l’injustice personnifiés, mais le corps en face de moi n’était ni la Conquérante ni la Destructrice des Nations. C’était juste une femme qui souffrait. Et malheureusement, c’était le genre de personne à laquelle je faisais attention. En dépit du fait que j’avais pleinement conscience du fait qu’elle serait probablement plus heureuse morte, je ne pouvais pas me forcer à laisser ça arriver. De même que je ne pourrais jamais noyer des chatons !

 

Je pris une profonde inspiration. Pour le meilleur ou pour le pire, c’était ce que je devais faire. Je terminais de nettoyer et de bander les plaies de Xena, attentive à ressortir toutes les fournitures de soin de la cellule dès que j’en avais fini avec elles, puis l’enroulais dans les couvertures.

 

Finalement, Thalassa elle-même chancela jusqu’en bas des escaliers pour me laisser sortir. Elle ne dit rien tandis qu’elle déverrouillait la porte de la cellule.

 

Je me relevais et sautais à cloche pied jusqu’à la porte. Thalassa se baissa pour attraper mes béquilles et me les tendis.

 

« Merci, » dis-je en les prenant.

 

Thalassa referma la porte et la verrouilla. « Elle aurait pu te tuer, tu sais, » dit-elle sans me regarder.

 

« Elle ne l’a pas fait, » fis-je en haussant les épaules.

 

« Désires-tu tant que ça t'offrir toi même en sacrifice à elle ? » demanda la dirigeante, cachant difficilement l’aigretté de sa voix.

 

J’étais fatiguée et toute retournée émotionnellement, alors je n’avais vraiment pas envie d’avoir cette dispute. Je soupirais lourdement. « Ecoute, je ne m'offre pas en sacrifice à elle. Elle n’était pas tellement en condition pour me blesser, et pour pas mal de raisons, je ne suis pas sûre qu’elle le voudrait quand bien même elle le pourrait. »

 

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

 

Je secouais la tête. « Tu ne l’as pas entendue, Thalassa. Elle est seule… et peut-être même qu’elle a des remords. Quand j’essayais de nettoyer son visage, elle a dit ‘ne t’inquiète pas, je le mérite.’ »

 

La dirigeante regarda Xena. « Je ne peux pas te croire ! »

 

Je levais les yeux au ciel. « Eh bien, elle l’a dit, que tu me croies ou pas. Tu peux demander à tes gardes ; ils l’ont également entendue. »

 

Thelassa resta silencieuse un moment. « Est-ce que tu vas demander à Alexandre de me faire remplacer ? » demanda-t-elle finalement.

 

Je ne voulais pas discuter de ça maintenant, mais elle méritait une réponse honnête. Je réfléchis pendant un moment. « Non, » dis-je finalement, « mais à une condition. »

 

« Qui est ? »

 

« Tu arrêtes de torturer Xena. »

 

Thalassa prit une longue inspiration frémissante. « Très bien, » dit-elle finalement.

 

Je pris le fouet à sa ceinture.

 

« Comment peux-tu la pardonner ? » me demanda Thalassa alors que je me tournais pour partir.

 

Je m’arrêtais. « Je ne l’ai pas fait, » lui dis-je honnêtement. « Mais ça ne signifie pas que je veux la voir souffrir. »

 

 

« N’espère surtout pas que je vais te remercier pour m’avoir sauvée, » marmonna Xena le matin suivant.

 

« Ne t’en fais pas, je n’y comptais pas dessus, » fis-je en souriant. Elle semblait toujours aussi diminuée, mais au moins sa mauvaise humeur était revenue. Je pris ça comme un signe qu’elle guérissait rapidement.

 

« Va-t-en ! » marmotta-t-elle en enroulant plus serré autour de ses épaules les couvertures.

 

« Non, désolée. Le bateau de ravitaillement est venu ce matin, alors j’ai pleins de nouvelles à te rapporter. »

 

Elle voulait faire croire qu’elle était en colère, mais je pouvais dire que secrètement, elle était contente.

 

Elle sembla même déçue lorsque je me levais finalement pour partir.

 

« Je reviendrais demain, si tu me promets de me parler de ton enfance, » lui dis-je.

 

« Qu’est-ce que je pourrais bien dire ? »

 

« Trouve quelque chose qui me plaira. »

 

« Oh, d’accord. »

 

 

Ce soir-là, le capitaine Braxis m’aborda alors que je quittais la salle à manger, et je pouvais dire par son expression que peu importe ce qu’il me voulait, ça n’allait pas être plaisant.

 

« Bonsoir capitaine, » dis-je aussi gaiement que je pouvais tout en m’endurcissant moi-même pour lui faire face. « Que puis-je faire pour vous ? »

 

« J’aimerais avoir une conversation un moment, si vous avez un peu de temps. »

 

« Mais certainement. » Je le regardais, souriante en attendant la suite. Je savais que mon sourire pouvait être tout à fait désarmant, et c’était pour le moment la seule arme que j’avais contre lui.

 

Il se frotta le menton et regarda nerveusement aux alentours. Il se racla la gorge. « Les gardes m’ont raconté ce qui est arrivé hier dans la cellule de Xena. »

 

« Ah… oui. Est-ce qu’il y a un problème ? »

 

« Justement, oui. Tout d’abord, je n’apprécie pas que vous donniez des ordres à mes gardes. Deuxièmement, vous n’avez pas à interférer dans la manière dont Thalassa dirige sa prison. Et enfin, vous êtes une stupide idiote pour ouvrir la cage de Xena, et vous avez de la chance qu’elle ne se soit pas évadée et ne nous aie pas tous tués ! Sa cellule ne doit JAMAIS être déverrouillée ! Est-ce que je me fais bien comprendre ? »

 

Je raffermis ma poigne sur mes béquilles. Apparemment, le capitaine n’était pas un homme à tourner autour du pot. Il fut un temps ou des remontrances aussi claires m’auraient terriblement bouleversée, peut-être même jusqu’au point de me tirer des larmes. Mais pas aujourd’hui. J’étais en colère. « Si vous aviez été là quand on a eu besoin de vous, je n’aurais pas eu besoin de distribuer des ordres à vos gardes, » dis-je froidement. « Et si Thalassa faisait son boulot correctement, je n’aurais pas besoin d’interférer ! Mais oui, vous vous êtes très bien fait comprendre ! J’espère seulement que je n’aurais pas besoin de vouloir ouvrir à nouveau la cellule de Xena. »

 

Les muscles de la mâchoire de Braxis se tendirent et se détendirent, et je sus que je venais juste de détruire toutes les chances que je pouvais avoir d’obtenir la bonne volonté de cet homme. « Si vous n’étiez pas le petit animal de l’empereur, » dit-il rudement, « je vous aurais déjà éjecté de cette île. » Il tourna ensuite les talons et se dirigea vers les escaliers menant au bureau de Thalassa.

 

Maintenant tu as tout gagné, Gabrielle, me morigénais-je. J’avais laissé mon caractère prendre le dessus, et je prévoyais que j’allais finir par le regretter. Braxis pouvais facilement me rendre la vie dure sur cette île. Cette nuit là j’allais au lit le cœur lourd, redoutant le lendemain matin.

 

 

Je me levais avec le soleil, mais la gaieté de l’aube ne suffit pas à faire disparaître mon mauvais pressentiment. Même manger ne le chassa pas de mon esprit.

 

Je rencontrai deux gardes dans l’escalier menant à la cellule de Xena. Ils revenaient après lui avoir amené son repas matinal et se mirent à faire demi-tour pour m’escorter en bas, laissant une torche derrière pour moi.

 

Xena était pelotonnée dans un coin, nue et grelottante. Elle ne leva pas la tête à mon approche.

 

« Thalassa t’a prit tes couvertures ? » demandais-je, consternée.

 

Xena ne répondit pas, fixant toujours le mur.

 

« Tu n’as pas essayé de blesser quelqu’un avec elles, n’est-ce pas ? »

 

Elle tourna lentement la tête et me lança un regard furieux.

 

J’ingurgitais difficilement. Je n’étais pas tout à fait sûre de comment interpréter ce regard. « Et bien, » demandais-je plus fort. « L’as-tu fait ? »

 

Elle se retourna et fixa le mur. « Qu’est-ce que tu crois ? » grogna-t-elle.

 

Je levais les yeux au ciel. « Si je le savais, je n’aurais pas posé la question ! »

 

Une sorte de sourire traversa son visage. « Vas-t’en, Gabrielle. Tu n’appartiens pas à cet endroit. »

 

Je fronçais les sourcils. Qu’est-ce que c’était censé vouloir dire ?

 

Xena me regarda à nouveau, et ses yeux étaient perçants. « Tu vas être blessée, petite fille. Vas-t’en pendant que tu le peux encore. »

 

Bien sûr, lorsque que ça se mit à sonner comme un ordre, je refusais d’obéir. Je m’asseyais sur le banc à la place et croisais les bras. J’avais cependant été étonnée par ses mots. Elle ne pouvait vraisemblablement pas être au courant de ma dispute avec le capitaine Braxis. Peu importe l’explication, ses instincts étaient troublants.

 

Xena se renfrogna. « Parfait ! Reste avec moi alors. Reste avec moi jusqu’à ce que tu pourrisses. » Elle appuya sa tête en arrière contre les barreaux et ferma les yeux.

 

« Tu ne veux pas manger ? » demandais-je, mentionnant la nourriture intacte à côté des barreaux.

 

« Je n’ai pas faim. »

 

C’était un mensonge, et je le savais. « Je ne te crois pas. »

 

« Je me fiche de ce que tu penses ou crois. »

 

Ca aussi, c’était un mensonge, pensais-je, mais je haussais les épaules. « Et je me fiche que tu meure de faim ».

 

« Menteuse ! »

 

« Quoi ? »

 

« J’ai dit, ‘menteuse’. Si tu t’en moquais, tu ne m’aurais pas aidée. »

 

« Crois-moi, Xena, Je commence à le regretter de plus en plus chaque minute. » Et c’était la stricte vérité. A quoi je pensais, à défendre la Destructrice des Nations contre Braxis et Thalassa ?

 

Xena dut entendre ça dans ma voix également, parce qu’elle ne répondit pas.

 

Je ne sais pas vraiment combien de temps nous restâmes assis ici dans un silence total. Il y avait des choses que je voulais lui demander, mais je ne pouvais me décider à parler. Alors je restais assise et écoutait ses dents claquer. Peut-être que j’étais effrayée de dire quelque chose parce que je savais qu’elle avait probablement raison. Je n’appartenais pas à cet endroit. C’était l’île de Thalassa et la prison de Xena, et j’étais là pour une mission idiote, me trouvant coincée entre la prédatrice et la proie dans un changement de rôles tordu. Pire encore, je n’avais aucune idée de comment faire pour annuler la chasse et j’avais de sérieux doutes si je devais même essayer. Mais j’étais intriguée que Xena aie pensé à me prévenir, même dans cette manière insultante qui lui appartenait.

 

Une demie journée passa, peut-être, avant que la douleur sourde dans mon moignon de jambe devienne si insupportable que je fus forcée de bouger. Je saisissais mes béquilles et me levais. « Merci, Xena, » dis-je, « pour la plus divertissante des matinées. »

 

Elle renifla sans ouvrir les yeux. « Tu es une salope, petite fille. »

 

« Une éclopée, tu veux dire ! »

 

« Ca aussi. »

 

Je souris, et allais trouver Thalassa.

 

 

La dirigeante était nichée dans son bureau, et, comme Xena, elle ne releva pas la tête lorsque j’entrais.

 

Je soupirais. Je me sentais tant la bienvenue partout où j’allais ! « Alors, a-t-elle essayé de blesser quelqu’un avec les couvertures, ou les lui as-tu juste prises histoire de rire ? »

 

« J’ai fait mon devoir de protéger mes gardes ! » répondit platement Thalassa, soufflant sur l’encre brillante du parchemin qu’elle était en train d’écrire.

 

« Est-ce que tu vas la laisser nue ? »

 

« Oui. »

 

« Il fait froid là-bas en bas ! »

 

« C’est une prison. Je ne suis pas intéressée par le bien-être de Xena. »

 

« Thalassa… » commençais-je.

 

Elle se leva vivement, renversant par inadvertance le réservoir d’encre sur son bureau. « Ne viens pas me dire comment je dois conduire ma prison, Gabrielle ! N’essaie même pas ! Maintenant sors avant que j’appelle les gardes pour t’escorter. »

 

Je la regardais fixement, choquée par la menace, et me demandant si elle allait la mettre à exécution.

 

« Gardes ! » cria Thalassa, et j’entendis des pas grimper l’escalier de bois dehors.

 

Apparemment oui. J’avais poussé la chance la dernière fois avec les gardes, et il ne faisait aucun doute que Thalassa et Braxis avaient mis au point des règles avec eux depuis lors. Je n’avais vraisemblablement aucune autorité du tout dans cet endroit.

 

« J’y vais, » dis-je.

 

Les gardes arrivèrent et me regardèrent curieusement avant de passer à Thalassa. « Gabrielle est fatiguée, » dit la dirigeante. « Faites-en sorte qu’elle descende les escaliers en sécurité s’il vous plaît. »

 

Suite dans la partie 7

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Indiscrétions, chapitre 12

INDISCRETIONS

Deuxième saison

Parental Advisory Rating: L, AC

Break out those V-Chips, everyone!

Credits:

Created, Produced, Directed and Written:

Fanatic and TNovan

Episode Douze: Deux valent mieux qu’un

Le bruit de Kels qui crie dans son sommeil me réveille immédiatement.

 “Non!” Elle s’agite violement dans le lit. J’allume la lampe et me retourne pour la tirer dans mes bras. Elle se débat, les mains contre mon cou et mon visage. Je sens un de ses ongles s’enfoncer dans ma peau et griffer, mais je m’en fiche. Elle a besoin de moi. Bon dieu, elle n’avait pas eu de cauchemar depuis des semaines.

Je sais qu’elle a eu une séance difficile avec le Dr. Sherwin aujourd’hui, mais à ce point là, je ne m’en étais pas rendu compte. Elle était silencieuse et morose au dîner, plus tôt dans la soirée, mais visiblement pas d’humeur à en parler. J’aurais peut-être dû la forcer à le faire.

“Kels, bébé, c’est Harper. Je te tiens,” je chuchote dans son oreille, en essayant de garder une voix calme pour ne pas l’effrayer d’avantage. “Tu es en sécurité. C’est fini. Tu es à la maison en sécurité avec moi.” J’essaye de la réconforter, je la berce doucement, je la serre contre moi. Elle s’agrippe à mon jersey en gémissant. Elle me brise le cœur. “Allez bébé, réveille-toi. Tu es en sécurité.”

“Je l’ai tué, Harper.” Elle pleure dans ma poitrine, s’accrochant à moi comme à une bouée de sauvetage.

“Chut, chér. Tout va bien.”

Elle secoue la tête contre moi. “Non, c’est pas bien. Tu sais pourquoi je l’ai tué?”

Comment je réponds à une question pareille? Alors je choisis de ne rien dire. A la place, j’enfouis mon visage dans ses cheveux et murmure des mots sans suite.

“Il m’a dit qu’il t’avait tuée.” Elle inspire par bouffées brusques, comme si on l’avait frappée, puis enfonce de nouveau sa tête dans mon cou. “Il m’a dit qu’il t’avait tranché la gorge. Je pensais que tu étais morte.”

Oh Seigneur, dite-moi que je ne lui pas fait ça. Je ne pourrais pas vivre avec cette idée. “Kels…”

“Je voulais me venger, Harper. Je voulais qu’il meure pour ce que je croyais qu’il t’avait fait. Mon bébé a une meurtrière pour mère.” Ses sanglots sont presque incontrôlables maintenant.

“Kels, mon cœur… oh chérie…” Merde!  “Tu n’es pas une meurtrière, mon cœur. Tu t’en es sortie vivante. Tu es revenue vers moi. J’aurais donné n’importe quoi pour que tu me reviennes, Kels. J’aurais fait n’importe quoi. Et je suis tellement reconnaissante que tu te sois sortie de là. ” Je presse mes lèvres contre sa tempe, en souhaitant pouvoir soulager sa douleur.

“Mais, ce que j’ai fait, Harper,” elle proteste.

“La seule chose que tu as fait c’est de rentrer à la maison avec moi.” Je crois que je suis largement en dehors de mes compétences, là. “Ma puce, je vais appeler le Dr. Sherwin. Je pense vraiment que tu as besoin de lui parler, d’accord?” Je ne sais pas ce qu’il vaut mieux faire : reconnaître qu’elle a tué cette pourriture –parce que je suis bien contente qu’elle l’ait fait- ou plutôt minimiser ce qui s’est passé. Je ne veux pas la blesser encore plus.

Elle hoche la tête contre ma peau, mais je dois m’éloigner d’elle pour prendre le téléphone. J’essaye de me dégager, mais elle s’accroche à moi. Il me faut quelques minutes pour l’apaiser et glisser hors du lit prendre le téléphone.

Je suis choquée quand la doc décroche effectivement son propre téléphone, mais avec ce qu’elle facture de l’heure elle peut bien. “Doc, je suis terriblement désolée de vous réveiller, mais c’est Harper Kingsley à l’appareil. Kels passe une nuit vraiment difficile. Je pense qu’elle a besoin de vous parler.”

“Est-ce que vous pouvez me la passer, Harper?”

Je me retourne vers Kels, qui est toujours en train de pleurer, roulée en boule. “Non, je ne crois pas. Est-ce que je peux vous l’amener? Je sais qu’il est tard et tout, mais… Seigneur, je suis vraiment perdue là.”

“Je vais venir vous voir. Je doute qu’à ce point vous puissiez la persuader de sortir.” Je l’entends bouger sur son lit, allumer la lumière, repousser les couvertures. “Je serai là dans vingt minutes. Restez avec elle et essayez de la garder tranquille.”

“Très bien.” Je raccroche et retourne vers mon Gourou. “Chér, le docteur est en route.” Je tends la main et la passe sur ses bras. “Kels… Gourou… s’il-te-plait, viens, ma chérie.” Je m’enroule autour d’elle doucement, pour ne pas l’effrayer d’avantage qu’elle ne l’est déjà.

Kels tremble et je l’entends demander pardon encore et encore. Quand finalement j’entends ses mots clairement, mon cœur se brise. Elle s’excuse auprès de notre bébé.

Je veux pleurer avec elle, mais au lieu de ça je respire profondément et resserre mon étreinte autour d’elle. “Tout va bien chérie. Je te le promets.”

* * *

Je suis assise sur le sol en dehors de la chambre, la tête appuyée contre le mur, les yeux fermés, à prier et à attendre. Je devrais être assise dans le salon, et me détendre sur le canapé, mais je ne supporte pas l’idée d’être aussi loin de Kels. Même si la porte est fermée. Le Dr. Sherwin est avec Kels depuis presque deux heures. On n’entend plus rien à présent, mais je l’ai entendu pleurer à l’intérieur et ça me tue d’être assise là et d’écouter.

Enfin, le Dr. Sherwin sort et referme la porte derrière elle. Ah, comme j’aimerais avoir une vue aux rayons-X ! Il me faut toute ma volonté pour ne pas bondir par-dessus la psychiatre et aller voir Kelsey.  

“Je lui ai donnée quelque chose pour l’aider à dormir,” dit-elle.

“Le bébé…”

Elle lève la main pour couper court à mon objection. “C’est parfaitement sans danger pour le bébé, mais Kelsey avait besoin de se reposer. Y a-t-il un endroit où nous pourrions parler? Quelque part où vous seriez mieux installée?”

Je hausse une épaule d’un air embarrassé. “Absolument. Vous voulez une tasse de café?” Je me hisse debout et la précède à travers l’appartement.

Elle acquiesce en attrapant son sac. “Ce serait génial, merci.”

Une fois assise dans la cuisine, je me contente de fixer mon café, en regardant le lait faire des volutes pendant que je le mélange.

“Ça été très dur pour elle,” dit enfin Sherwin.

“Je sais.” Pour cette perspicace analyse le bon docteur se fait payer deux cents dollars de l’heure.

“Vous lui avez été d’une grande aide. Le soutien fiable d’un partenaire est un don du Ciel après une épreuve comme ce qu’elle a souffert.”

Je hausse les épaules ; je ne vais pas à la pêche aux compliments mais je suis excessivement soulagée d’entendre que j’ai aidé. “Je l’aime. Je ne savais pas quoi faire d’autre. Je ne sais toujours pas.”

“J’ai sa permission pour vous raconter deux ou trois choses dont elle avait peur de vous parler. Aimeriez-vous les entendre?”

Non.

“Oui.” Je lève les yeux vers elle. “S’il-vous-plait.”

 “C’est loin d’être agréable. Si, après notre discussion cette nuit, vous trouvez que vous avez des difficultés à gérer tout cela, s’il-vous-plait venez me voir. Le soutien que vous avez donné à Kelsey est quelque chose qu’elle ne peut pas se permettre de perdre.”

“Jamais. Surtout maintenant avec la venue de notre bébé.”

Elle me sourit avec douceur. “C’était un geste très courageux de votre part. Par coïncidence, c’était aussi une des meilleures choses que vous ayez pu donner à Kelsey. Ce bébé la garde concentrée sur l’idée d’aller mieux.”

“Comme je l’ai dit, je l’aime. Jamais je ne la priverais de quoi que se soit.”

“C’est ce que je vois. Bien,” elle prend une grande inspiration et avale une gorgée de café, “laissez-moi vous parler de ce qui s’est passé.”

 

* * *

Après le départ du Dr. Sherwin, je vais aussitôt à la salle de bain pour vomir. Entendre les choses que mon Gourou a dû subir entre les mains de ce taré fils de pute m’a retourné l’estomac. Je suis surprise d’avoir tenu jusqu’à ce qu’elle parte ; on peut pas dire que c’était facile.

Je repose ma brosse à dents et me dirige vers notre chambre. La tête de Kam se soulève depuis sa place au pied du lit, où il monte la garde auprès de Kels. Je lui fais signe de descendre, ce qu’il fait immédiatement. Il se rend jusqu’à son panier dans le coin où il se roule en boule, sans quitter Kels des yeux une seule fois. C’est bien, le chien.

Quand je grimpe sous les couvertures, Kels vient immédiatement dans mes bras, malgré le fait qu’elle soit profondément endormie. En regardant le réveil, je constate que je n’ai qu’une heure avant de devoir me lever et me préparer pour le travail. Bon sang j’espère que je passerai une meilleure journée au bureau. J’embrasse Kels sur le haut du crâne et ferme les yeux. “Je t’aime, Gourou.” Je repose ma main sur notre bébé. “Toi aussi, petit bout.”

 

* * *

Harper est dans une forme rare ce matin. Elle enchaîne les blagues et se comporte comme à son habitude pendant qu’on se prépare pour le travail. Elle ne dit pas un mot sur ce qui s’est passé la nuit dernière. Pas un mot sur ce dont lui a parlé le docteur.

Alors qu’on s’apprête à passer la porte, Harper me soulève dans ses bras, m’écrasant presque contre sa poitrine. “Je t’aime, Kels. Rien ni personne ne pourra jamais changer ça. Pas question de laisser le passé nous coller au cul, et on peut faire ce que l’on veut de notre futur. Compris?”

Je souris et passe mon pouce contre sa lèvre inférieure. “J’ai compris. Et tu me dois un dollar.”

“Pour cul?” demande-t-elle, incrédule.

“Deux, maintenant.”

“Cul n’est pas un gros mot. C’est une partie du corps. Et phonétiquement c’est une lettre.”

“Trois,” je rectifie. “Tu ne faisais pas référence à la consonne, Harper Lee Kingsley.”

“Mais si. J’évoquais l’alphabet comme parabole de la vie.”

“Trois dollars,” je répète. “Je devrais te faire payer deux dollars supplémentaires pour une tentative aussi pathétique de justifier ton langage.”

Elle gronde dans ma direction, mais ça ne marche pas. Comme si elle pouvait m’intimider à ce point. Elle parle quotidiennement à mon estomac. “Tu réalises que t’es en train de me ruiner, j’espère?”

Je lui fais un bisou sur le menton. “Ça va à une bonne cause, mon cœur.”

“Notre enfant va pouvoir se payer Harvard, premier cycle et école de médecine.”

“Je ne savais qu’on avait un médecin. Quand est-ce que ça a été décidé?”

“Ben, on a déjà trop de foutus avocats dans la famille.” Elle grimace. “Merde, je t’en dois quatre maintenant.”

“Cinq, en fait.”

Ce qu’elle vient juste de dire la frappe. “Je vais peut-être devoir faire vœu de silence, Kels.”

“Bah, du moment que c’est la seule chose que tu arrêtes de faire avec ta bouche.” Je me blottis plus profondément dans ses bras.

Son rire secoue son corps tout entier tandis qu’elle me tient. “Chérie, j’insiste pour que tu donnes un dollar pour ce commentaire. Même le bébé pourrait comprendre de quoi tu parlais.”

 

* * *

Je suis assise dans mon bureau, et mon esprit vagabonde comme il a coutume de le faire ces derniers temps. Je suis doucement en train de devenir du matin comme ma partenaire. Harper et moi avons toutes les deux promené Kam au parc avant de partir travailler. C’est en passe de devenir mon moment préféré de la journée. On se détend et on joue avec Kam, en profitant de l’extérieur. Et on discute. Dernièrement ces discussions tournent autour du bébé et de notre mariage prochain. Il faut qu’on décide d’une date pour la cérémonie avant qu’on commence vraiment à voir que je suis enceinte. J’angoisse déjà à la pensée de la cérémonie des Peabody Awards. Je sais que je ne rentrerai pas dans cette maudite robe maintenant.

Mon interphone bourdonne et Brian se fait entendre. “Bureau du Dr. Solomon pour toi sur la ligne deux, boss.”

“Merci, Brian.” Je sais de quoi on va parler et je souris en décrochant. “Bonjour, docteur.”

“Bonjour, Kelsey. Je vous appelle pour vous faire savoir que je vous ai adressée au Dr. Kevin McGuire. C’est sans aucun doute le meilleur obstétricien de la profession : très qualifié, jeune, énergique et il connait toutes les techniques les plus récentes. Je pense que vous allez vraiment l’aimer.”

“Super. Quand est-ce que je peux le voir?”

“Appelez simplement son bureau pour prendre une date. Je ne voulais pas prendre le rendez-vous moi-même sans connaître vos disponibilités.”

“Pour mon bébé, je me rendrai disponible d’une façon ou d’une autre.”

Je l’entends rire doucement. “Brave fille. Encore félicitations, Kelsey. Saluez bien Harper de ma part.”

“Je le ferai. Merci pour tout, Dr. Solomon.”

“Ce fut un plaisir. N’oubliez pas de nous tenir au courant. On aime bien connaître l’aboutissement de notre travail.”

“Je n’y manquerai pas.”

Dès que j’ai raccroché, je sors mon agenda et bipe ma moitié par l’ordinateur. C’est vrai que c’est amusant de communiquer par ce système.

KINGSLEY: Tu as sonné? :-)

STANTON: Contente de t’avoir captée. Tu as une minute?

KINGSLEY: Pour toi, toujours. Keski se passe?

STANTON: Je suis sur le point d’appeler l’obstétricien pour prendre rendez-vous. Tu préfères quand?

KINGSLEY: Jeudi. Je suis libre presque tout l’après-midi.

STANTON: Bien bien. Va pour jeudi, j’espère. Je te tiens au courant.

KINGLSEY: Fais-moi savoir si je peux faire quoi que ce soit pour toi, chér. 8-]

Oh, je sais bien ce qu’elle veut dire par là. Et ça me donne l’occasion de la taquiner un peu.

STANTON: En parlant de ça. Il faut qu’on discute d’un truc.

KINGSLEY: Vraiment? De quoi? Il y a un problème?

STANTON: Plus tard.

KINGSLEY: Kels?

Je regarde l’écran et tends la main vers le téléphone.

KINGSLEY: Gourou?

Je tape le numéro du bureau du nouveau docteur. La ligne commence à sonner.

KINGSLEY: Chérie?

Une voix au ton plaisant répond au téléphone. “McGuire, Nelson et Adams.”

KINGSLEY: Ne m’oblige pas à venir jusqu’ici !

Je retiens mes gloussements. “Bonjour, je suis adressée par le Dr. Solomon. Je dois prendre rendez-vous avec le Dr. McGuire pour mon premier examen de grossesse.”

“D’accord. Quel est votre nom?”

“Kelsey Stanton.” Hmm je me demande ce qu’en penserait Tabloïde si je prenais Kingsley comme nom de famille après le mariage?

KINGSLEY: Je suis sérieuse Kelsey ! Tu vas avoir de gros ennuis si tu m’obliges à venir jusqu’ici.

Ouais, ouais, Tabloïde. Garde ça pour quelqu’un qui te prendra au sérieux.

“Quelle est l’avancée de la grossesse, Mme Stanton.”

“C’est Ms Stanton et environ 7 semaines.”

“Très bien. Mercredi ça vous convient?”

“Je suis surbookée mercredi. Vous avez quelque chose jeudi après-midi?”

“Oui, en fait. C’est bon pour quatorze heure trente?”

Juste à pic, ma porte s’ouvre grand en claquant. Je la regarde avec un sourire innocent. “Salut chérie. Jeudi à quatorze heure trente, ça te va?”

* * *

La réunion de script ne pourrait pas être plus ennuyante s’ils avaient appelé Al Gore pour faire un discours. Même avec sa nouvelle personnalité de mâle dominant. C’est une des parties de mon boulot que je déteste.

Je me demande comment ça se passe pour Harper. La dernière fois que je l’ai vue, elle se rendait vers les salles de montage. Elle n’avait pas l’air ravie. Elle a pas mal de soucis avec un des monteurs de son équipe. J’espère qu’il est bien fourni en assurances pour handicap à long terme. J’ai la sensation que je vais devoir refaire du travail de voix-off plus tard dans la journée.

Larry est absent pour cause d’affectation à

la Maison

Blanche

cette semaine, ils divisent donc le temps de présentateur entre Sam et Bruce. Sam a l’air assez content d’être plus exposé. Bruce est furieux de devoir partager le rôle.

Bizarrement, il ne m’a même pas jeté un regard ce matin. J’ai remarqué qu’il avait un air douloureux sur le visage quand il croisait les jambes. Quelqu’un a peut-être fini par lui mettre un coup de pied là où ça fait mal. Bien sûr, la seule personne que je connaisse suffisamment dingue pour faire ça dans le coin, c’est Harper. Mais Bruce m’en aurait parlé si c’était elle.

Je sens un coup de coude sur mon bras droit et lève les yeux sur Kendra. Je constate que tous les autres sont en train de quitter la table de conférence. Oups, j’ai raté la fin de la réunion. Merci Seigneur.

“Hé bien, hé bien, on est préoccupée par quelque chose?” Elle me fait un grand sourire, avec juste un soupçon de reluquage.

“Non. Enfin, pas vraiment. Je me demande juste qui a mis Harper dans cette humeur de chien aujourd’hui. Je l’ai vu rentrer en trombe dans les salles de montage il y a un petit moment.”

“Dans ce cas, je parierais que c’est Silverman. Aucun des producteurs n’apprécie son travail.” Elle boit une gorgée d’eau. “Elle a un sacré caractère, hein?”

“Oh oui. Pas de doute là-dessus. Harper ne supporte pas les imbéciles sans broncher. Mais heureusement, elle sait engueuler le coupable et pas les intermédiaires.” C’est vrai. Elle est juste.

“Félicitations pour le Peabody, au fait.”

Je hoche la tête en soupirant, repensant à Omaha. “Merci. Il était sinistre celui-là.”

Kendra se penche en avant dans sa posture d’interview. “Et le pistolet qu’on t’a mis sous le nez, il était gros comment?”

Je ris et écarte les mains, suffisamment pour tenir un pamplemousse. “Le pistolet, je ne sais pas, mais le canon était au moins grand comme ça. J’ai vraiment cru que c’était la fin.” Je souris maintenant en y repensant, mais à ce moment là je ne souriais pas du tout. “Après, tout ce que je sais c’est que je ne vois plus rien et que je suis par terre avec Harper au-dessus de moi, qui me dit de ne pas bouger.”

Elle ne suit plus mon histoire et m’attrape la main, en la tirant plus près pour l’inspecter. “Grand Dieu, Stanton ! D’où est-ce que ça vient?”

Je sens un énorme sourire prendre possession de mon visage, au souvenir de la demande en mariage de Harper. “Des cloches de Pâques.”

“Harper?”

Question bête. “Ça parlait et marchait comme elle. Ça embrassait certainement comme elle. J’espère bien que c’était elle.”

“Vous avez déjà décidé d’une date?”

“Non.” Je soupire, et me lève en rassemblant mes notes. “J’ai quelques difficultés à la coincer là-dessus. Je sais qu’on retournera à

la Nouvelle

Orléans

pour la cérémonie, pour être avec notre famille. Mais quand? Je n’en ai aucune idée.” Je lui fais un sourire. “Mais je lui ferai prendre une décision, d’une manière ou d’une autre. Je connais des moyens.”

De fait, Kendra rougit. “Hé bien, de nouveau félicitations. Toi tu passes un mois de folie, non?”

“T’as pas idée.”

 

* * *

Je ne sais pas pourquoi ces salles d’examen me mettent si mal à l’aise, mais ça ne rate jamais. Kels est allongée sur la table dans une robe d’hôpital qui s’ouvre sur le devant. C’est le premier truc qui me met mal à l’aise. J’aime pas partager. Elle est préparée pour l’examen qu’elle est sur le point de recevoir, quoiqu’elle ne soit pas encore dans les étriers, merci mon Dieu.

Okay, c’est le deuxième truc qui me met mal à l’aise. Je trouve que cette table d’examen ressemble à un appareil de torture médiéval. Et mon Gourou est dessus. J’aime pas ça du tout.

“Qu’est-ce qui ne va pas, Harper?”

“Tout va bien, ma puce. Cette salle me donne un peu mal au cœur, c’est tout.” Peut-être que c’est l’odeur de tout cet antiseptique. Ouais, ça doit être ça.

“Ooh, Tabloïde, ne dis pas ça assez fort pour que Bébé Gourou t’entende.” Elle lève les yeux vers moi en souriant, elle essaye de me mettre de bonne humeur.

“Désolée.” Je me penche et écarte les pans de sa robe d’hôpital, plaçant mes lèvres contre son ventre nu. “Tu n’as pas entendu ça.”

Elle me claque le dessus de la tête. “Remonte par là, toi.”

Je me rassois droite, contente de l’avoir fait rire. “J’essayais d’aider.”

“Tu faisais l’andouille.”

Je hausse les épaules. C’est mon droit en tant que future parent.

La porte s’ouvre et un aide-soignant entre. Je me demande où est le docteur McGuire. On attend déjà depuis presque quinze minutes. Je suppose que le gamin va nous dire ce qui se passe.

“Bonjour, Ms Stanton. Je suis le Dr. Kevin McGuire.”

Oh, il vaudrait mieux que ce soit une blague. Impossible qu’il ait plus de douze ans. Mon Dieu, il marche depuis deux ans à peine et il ne peut pas avoir déjà atteint la puberté. Je fixe sa mâchoire. Il ne se rase même pas, je parie.

Bordel, pas question qu’il soit le médecin de Kels et de mon enfant. Certainement pas.

Je suis dans un genre d’univers alternatif avec Doogie Howser ou quoi? [NDLT : Doogie Howser est le héros de la série « Docteur Doogie », l’histoire  d’un adolescent surdoué médecin à 14 ans]

Le petit garçon prend un siège de l’autre côté de Kels. Il lève les yeux de son dossier et me sourit. “Vous devez être Harper Kingsley.”

Je hoche la tête, resserrant ma prise sur la main de Kels. Comment puis-je poliment récupérer mon bébé et sortir d’ici? Je vais tuer le Dr. Solomon, aussi.

“Doucement,” chuchote Kels en desserrant ma poigne sur sa main.

Je regarde Kels, puis le soi-disant docteur.

Il se penche en arrière et écarte les mains, semblant s’apercevoir que je suis sur le point de nous faire sortir d’ici. “D’accord, je sais, je fais jeune.”

Je renifle. “Vous faites douze ans. Sans vouloir vous vexer.” Je mens.

“Je ne me vexe pas. Faites-moi confiance, je suis médecin.” Il rit, sachant que sa phrase fait cliché.

Ça ne m’amuse pas. Pas de clowns autour de ma fiancée.

Il se recompose. “Désolé. Ecoutez, je suis médecin et j’ai trente-trois ans. Mon permis de conduire peut vous le prouver. Tous les hommes de ma famille ont le visage très poupin. Néanmoins, je vous assure que j’ai passé l’examen en tête de ma classe à Harvard et que je suis un obstétricien et gynécologiste reconnu par le conseil de l’Ordre. J’ai accouché des centaines de bébés et je suis pleinement qualifié.” Il nous fait un clin d’œil.

J’inspire profondément. Peut-être qu’il fera l’affaire.

Il doit sentir que je cède, parce qu’il lance l’argument qui achève de me convaincre. “Je vous assure à toutes les deux que je n’ai rien d’autre que les meilleurs intérêts de cette famille et de son nouveau membre à l’esprit.”

Famille. Il reconnaît que c’est ce qu’on est. C’est peut-être pour ça que le Dr. Solomon nous a adressées au gamin. Je regarde Kels et fait un hochement de tête. “D’accord,” je dis enfin. On verra comment se passe le premier rendez-vous. Un seul faux pas, un seul regard de perplexité et bon dieu on sort de là.

La tension dans la salle diminue légèrement, et il se rapproche de Kelsey. “Alors comme ça vous voulez avoir un bébé?”

Kels rit légèrement. “Absolument.”

“Hé bien, tant mieux parce que vos analyses sanguines me disent que vous êtes enceinte. Maintenant vérifions ça.”

Il bouge vers le bout de la table et sans lâcher les yeux de Kels ou les miens, il se positionne pour l’examen physique. “Kelsey, il faudrait que vous avanciez un tout petit peu.” Elle obéit et il me sourit. “Voilà, comme ça c’est bien. Alors, depuis combien de temps essayez-vous d’avoir un enfant?” demande-t-il tandis qu’il commence son examen. Je me doute que c’est pour la distraire, mais je lui en suis reconnaissante.

“Nous avons eu de la chance à notre premier essai. J’ai fait une insémination et je suis tombée enceinte.”

“Vous avez eu de la chance, en effet. Normalement le taux de succès n’est que de vingt-cinq pour cent pour une première tentative.” Il termine son examen et l’aide avec délicatesse à sortir ses jambes des étriers.

Okay, il se pourrait que j’aime bien ce type. Il est amical, obligeant et il ne se comporte pas en malotru quand il tient ma fiancée dans une situation compromettante.

Il retire ses gants en latex et les jette à la poubelle avant de se laver les mains dans l’évier. Il inscrit une note dans le dossier. “Pas de doute, vous êtes enceinte.” Il sourit en se rasseyant puis regarde à nouveau dans le dossier. “Très bien, alors le père biologique est un donneur appartenant à votre famille, c’est cela, Harper?”

“Oui. Un de mes frères mais on ne sait pas lequel.” Okay, légère exagération là, mais c’est entre moi et la clinique.

“Bien. J’ai noté que nous avons un historique médical plutôt complet de votre côté. C’est bien. Cependant,” il fait une pause et lève le regard vers Kelsey, “de votre côté nous n’avons pas autant de chance.”

“Non. Je suis brouillée avec mes parents et je n’ai pas beaucoup d’informations.”

“D’accord. Ce n’est pas un énorme problème et j’aime les défis.” Il lui fait un autre clin d’œil.

Normalement, je le tuerais pour ça, mais je vois qu’il le fait pour être amical et garder Kels détendue. Donc il vit. Pour l’instant.

“Kelsey, vous avez trente-deux ans et vous en aurez trente-trois à l’arrivée du bébé, exact?”

“Oui.”

“Bon, la plupart des grossesses pour les femmes de plus de trente-cinq ans sont considérées à haut risque. Comme vous êtes proches de trente-cinq et que nous n’avons pas d’historique médical de votre côté de la famille, je suis enclin à vous mettre dans la catégorie à haut-risque. Je veux être sûr que nous serons prêts quand ce bébé viendra.”

Kels me lance un regard nerveux. “C’est bon… ” je chuchote, en espérant comme jamais que ce le soit.

“Oh, oui, Kelsey, ce n’est pas un problème.” Il lui tapote l’épaule. “Une notation à haut risque dans votre dossier ne veut rien dire d’autre excepté que l’hôpital sera complètement prêt pour vous lorsque vous commencerez le travail. Je devine que cette grossesse va être heureuse, facile et sans complications.” Il tend la main vers une table pour s’emparer d’un mètre-ruban, et mesure l’estomac de Kels dans deux directions différentes. “Vous avez déjà des symptômes précoces?”

“Mes seins sont vraiment douloureux et les nausées matinales sont tout simplement… oh mon Dieu…” Kels fait la grimace. “Et je vais sans arrêt aux toilettes.”

Il acquiesce en faisant une note dans le dossier. “Absolument enceinte. Harper, comment gérez-vous les nausées matinales, si vous me permettez de vous poser la question? Je suis les réactions des partenaires à la grossesse, dans le cadre d’un étude que je fais.”

“Hé bien, moi-même je commence à en avoir marre de vomir le matin.”

Il se penche sur la table et secoue la tête. “Vous êtes impliquée n’est-ce pas? J’ai découvert que les partenaires lesbiennes ont tendance à créer une connexion plus forte avec leur compagne durant la grossesse. Au point de ressentir beaucoup des mêmes choses.” Il a un petit sourire en coin. “Je parie que vous allez détester le mal de dos.”

Je prends mon air le plus doux vers Kels. “Chér, je t’aime, mais les problèmes de dos je fais pas. Vomir est déjà suffisamment emmerdant comme ça.” Je m’arrête et secoue la tête. Je sors un dollar de mon portefeuille et lui tends. “Désolée, bébé.”

Elle le prend, mais est embêtée pour le ranger. Elle est un peu en manque de poches en ce moment précis. “C’est bon, je comprends.”

“Je ne vais même pas demander pour le dollar.” rigole Doogie… euh… le Dr. McGuire en tirant une machine à côté de Kels. “Alors, aimeriez-vous avoir un aperçu de votre bébé?”

“Oui !” répond Kels en un instant et le sourire sur son visage n’a pas de prix. Il me regarde. “Et vous, Maman?”

“Mama,” je corrige sans même y penser, “et tu parles.”

Il allume l’appareil. “C’est une machine à ultra-sons. Elle va nous donner des images du bébé. Je ferai en sorte que vous en ayez deux chacune pour que vous puissiez les faire admirer et les mettre dans un album bébé, si vous en avez commencé un.” Il saisit une bouteille de gel. “Kelsey, cette procédure ne va pas vous faire du mal ou en faire au bébé, mai le gel est vraiment froid.”

Il accentue le ‘vraiment’ de son commentaire avant de l’appliquer sur son estomac. Ça doit être froid parce qu’elle fait un bond de quelques centimètres au-dessus de la table au premier contact.

“Qu’est-ce qu’il y a dans ce truc? De l’azote liquide?” Elle se tortille un peu.

“Ça pourrait. Mais ne dites pas que je ne vous avais pas prévenue. Maintenant voyons ce que nous avons là.” Il prend la baguette dans sa main et débute un lent chemin sur l’estomac de Kelsey. Il regarde un écran affichant une zone remplie de petits points ayant l’air d’un bulletin météo pour du très mauvais temps.

“Hmm,” murmure-t-il. “Commençons la visite.” Il bouge la baguette et pointe une tâche. “Voilà le placenta. On dirait qu’il est bien positionné et qu’il reçoit tous les nutriments nécessaires de

la Maman.”

Il

bouge de nouveau l’appareil et pointe une autre tâche de cellules. “Et voilà le placenta.”

Il est super grand ce placenta. Il est où notre gamin?

“Je devrais vous dire que d’ordinaire deux placentas ne peuvent signifier qu’une seule chose.”

Oh mon Dieu.

“Qu’est-ce que vous pensez des jumeaux?”

“Des jumeaux?” Kels me regarde avec des yeux grands comme des soucoupes.

“Oui. Des faux jumeaux,” confirme-t-il.

“Laissez-moi comprendre,” je réussis à balbutier, “vous nous demandez ce qu’on pense des jumeaux dans l’absolu ou bien dans le ici et maintenant? En voulant peut-être impliquer qu’on va en avoir.”

Il pointe vers l’écran. “Pour, voici bébé numéro un.” Il pointe la première petite tâche. Il bouge son doigt juste un peu sur la droite. “Et voici bébé numéro deux.”

“Nom de Dieu!” Je tends un autre dollar à Kels. “Tu t’es bien débrouillée, bébé. Vraiment bien.” Je me penche et lui donne un baiser, qu’elle retourne avec une bonne dose d’affection.

Doogie se racle la gorge et nous interrompt. “Le docteur travaille là. En plus, vous êtes déjà enceintes vous deux. Pas la peine de continuer à essayer.”

Je me retiens de lui expliquer la biologie. Je suis trop heureuse pour l’instant. Je repousse les cheveux de Kels de ses yeux. “On va avoir des jumeaux, Gourou. Pas étonnant qu’on ait vomi autant.”

“Ah oui,” confirme Doogie. “Kelsey, vous allez découvrir qu’avec des jumeaux tout est plus intense.” Il continue à scanner et à regarder l’écran. “Okay, regardez ça.” Il tire un pointeur de sa poche et pointe une petite tâche sur un des bébés puis sur l’autre. “Vous voyez ces petits battements? Ce sont les cœurs de vos bébés qui battent. Ça m’a l’air de bons battements forts de vos deux petits. Tout a vraiment l’air bien. A ce stade, vous avez deux bébés parfaits.”

“Evidemment.” Je vole un autre bisou. “Regardez leur mère.”

Il rit avec indulgence. “Je dirais qu’ils sont plutôt chanceux de vous avoir toutes les deux.” Il imprime quatre photos et les tend à Kels. “Et voilà pour vous. Profitez-en.”

Je regarde pendant qu’il nettoie le gel du ventre de Kels et ferme la robe. Il retire le dossier du comptoir à côté et écrit quelques notes de plus. “Si Kelsey n’était pas en haut-risque avant, elle l’est maintenant car toutes les grossesses multiples sont considérées à haut risque. Encore une fois, ça ne veut pas dire que vous n’aurez pas une grossesse heureuse et en bonne santé. C’est juste une précaution supplémentaire pour préparer l’arrivée des deux nouvelles aditions à votre famille.” Son attitude devient la plus sérieuse que je lui ais vue depuis qu’il a passé la porte. “Okay Maman, voici le marché. Des jumeaux vont être beaucoup plus pénibles pour vôtre corps. Je vais vous faire suivre un régime spécial. Je vais aussi vouloir vous voir plus souvent que si vous n’aviez qu’un seul bébé. Un souci avec ça?”

“Absolument pas,” répond rapidement Kelsey, mais ensuite elle ajoute, “Docteur, mon travail exige que je voyage beaucoup. Est-ce un problème?”

Il soupire un peu. “Non. Mais, si vous pouvez, il faut que vous arrangiez votre planning de voyage de telle sorte que vous puissiez bien vous reposer. Si vous ne pouvez pas faire ça, vous devrez peut-être étudier d’autres options.”

Il ferme le dossier et tapote la jambe de Kels avec. “Vous pouvez aller vous rhabiller. Je vais dire à mon infirmière de rassembler quelques informations pour vous et d’arranger votre prochain rendez-vous. Je vais aussi vous donner quelque chose pour les nausées matinales.” Il me sourit. “Je ferai une prescription suffisamment large pour que vous puissiez en prendre aussi, si vous voulez.”

Avec un dernier clin d’œil il nous laisse seules. J’aime bien Doogie. Je pense qu’on va le garder.

 

* * *

Je crois qu’Harper doit être sous acide.

Elle sautille pratiquement depuis qu’on a quitté le bureau du docteur. Si moi je suis Gourou, là elle se comporte comme Tigrou. Même si je ne lui dirai jamais ça.

Elle termine son coup de fil au bureau. “C’est officiel. On fait l’école buissonnière.”

“Et qu’allons-nous faire?” j’interroge, en capturant sa main. Si elle continue à sautiller je vais être malade.

“On va fêter ça! Mon Dieu, bébé, des jumeaux!” Elle me soulève et me fait tournoyer en l’air dans la rue, en riant. “Je suis tellement fière de toi!”

Je secoue la tête. Je suis amoureuse d’une gamine de trois ans trop grandie. “Mon cœur, je ne crois pas y être pour grand chose.”

“Pas pour grand chose?” Elle me frotte le ventre. “C’est toi qu’as tout fait!” Elle tombe à genoux et commence à parler à mon estomac. “Enfin, vous deux y êtes aussi un peu pour quelque chose.”

“Harper,” je chuchote, en passant par douze tons de rouge sur le trottoir. Je glisse un coup d’œil aux quelques personnes qui nous regardent bizarrement. “Mon cœur, nous sommes en public.”

Elle se renfrogne et se relève sur ses pieds. “D’accord, d’accord. Rentrons à la maison où on peut fêter ça en privé.” Elle se penche vers moi et chuchote dans mon oreille, avec un souffle chaud qui réussit pourtant à envoyer des frissons le long de mon dos. “Et je veux dire, fêter ça.”

* * *

Plusieurs heures plus tard, nous sommes allongées emmêlées sur le lit. S’il me restait des doutes sur ce que pensait Harper d’avoir des enfants ensemble, maintenant je les ai perdus. Personne ne peut feindre autant de bonheur. Je le sais. J’avais l’habitude d’essayer.

Mais plus maintenant.

Je ne sais pas ce que j’ai fait de bien pour l’avoir dans ma vie, mais je vais la garder.

Elle embrasse mon estomac où sa tête repose. “J’espère qu’on ne vous a pas trop bousculé les p’tits gars.”

Je ris et sa tête rebondit deux ou trois fois.

Elle la soulève et me fixe. “Arrête ça. Sois un bon oreiller,” me gronde-t-elle. “Où en étais-je? Alors maintenant, je veux que vous soyez gentils et que vous arrêtiez de faire vomir votre Maman tout le temps. C’est pas très sympa. Et ça tracasse beaucoup votre Mama. Et ça c’est jamais un bon truc.”

Je suis obligée d’approuver. “Ce n’est jamais une bonne chose de fâcher votre Mama, ça c’est sûr.”

“Mama!” répète Harper en se soulevant immédiatement. “Il faut qu’on appelle Mama et Papa pour les bébés!” Elle se penche vers le bas et chuchote. “On est sur le point d’appeler votre Grand-mère. Elle est autoritaire comme tout, mais on l’aime.” En s’étirant en travers de mon corps, elle attrape le téléphone sur la table de chevet.

J’en profite pour peloter.

“Hey!” couine-t-elle et elle se retourne en roulant, en laissant presque tomber le téléphone. “Joue franc-jeu!” Elle retourne à sa position ultérieure. “Tu ne veux vraiment pas commencer ce genre de bataille avec moi là maintenant.” Elle tape le chiffre de raccourci automatique. “Mais, avant d’appeler votre Grand-mère, on va appeler votre oncle.”

Je me demande duquel elle parle. Mais si, je sais. C’est Robie bien sûr. Qui d’autre?

Quand qu’il répond au téléphone, Harper commence à chanter : "Anything you can do, I can do better." [Tout ce que tu peux faire, je peux le faire en mieux] [NDLT: de la même comédie musicale « Annie get your gun » dont sont tirées les chansons de l’ép. 11]

Ah, les enfants. J’en ai trois.

 

* * *

« J’aime vraiment bien la manière dont cette histoire est enfin bouclée. »

Je souris à la tension derrière le mot ‘enfin’ de Tabloïde tandis qu’elle glisse la cassette dans la machine. C’est exactement le même ton que j’entends quand je l’ai taquinée plus longtemps que je ne devrais en d’autres matières. Oh, ne va pas par là, Kels. Ça ne serait pas idéal si quelqu’un entrait dans cette salle de montage pour te trouver en train de plaquer ta productrice contre un mur et…

Arrgggh! Pas par là, Kels. 

Pense à du froid.

Une crème glacée. Une douche froide. Une tempête de glace. Ta mère.

D’accord, là ça a marché. En fait, je crois que j’ai des gelures sur les fesses. Retour au boulot. « Ça s’est bien arrangé. Ça m’étonne. »

Elle croise les bras et continue à regarder la vidéo. « La bonne nouvelle c’est qu’on n’a qu’un ajustement mineur à faire sur ton travail de voix-off. Je pense qu’on peut faire ça en le superposant à un autre endroit. »

« Hmm, donc ce que tu es en train de dire c’est que tu n’as plus besoin de moi et que je peux prendre le reste de ma journée? » C’est un sous-entendu et elle le sait.

Je veux sortir d’ici pour pouvoir aller chez les bijoutiers. Avec elle, organiser une surprise devient si fichtrement compliqué que ce n’est même plus drôle.

Harper grogne. « Ouais, t’emballe pas. On doit toujours faire des plans de toi supplémentaires pour pouvoir plier le reportage sur les cultes. »

D’accord, c’est un non. « C’était un sujet amusant. J’ai bien aimé y travailler. Et j’ai beaucoup appris. »

Elle lève les yeux au ciel. « Oui oui. »

Je lui donne une tape sur le bras. « Quoi? C’est vrai que j’ai beaucoup appris. »

« Est-ce que toi et Brian vous voyez toujours Madame Jesaisplusqui? »

« Pas exactement. » Cette petite bonne femme me terrifie. Elle a une connexion directe avec un endroit de l’univers où je ne suis jamais allée. Je me pose sur le coin du bureau et regarde la cassette qui déroule notre reportage. « Moi je vais la voire et Brian utilise ça comme excuse pour aller voire Doug. »

« Tu joues les entremetteuses. »

« Mais non! Comment peux-tu dire une chose pareille? »

« C’est la vérité. » Harper se penche, fait un peu avancer la cassette. « Tu deviens aussi terrible que Mama. C’est ça ce qu’elle enseigne dans sa fameuse cuisine? »

« Oh mon cœur, tu ne veux vraiment pas savoir le genre de chose dont on parle dans la cuisine. » Je repense à notre lit à la maison.

La porte s’ouvre en claquant et Langston entre. Il tient un épais dossier dans les mains. « Je viens de jeter un œil au planning. On dirait que le duo dynamique a terminé toutes ses tâches en avance. » Son regard passe de moi à Harper.

Comme si on allait se disputer avec lui. S’il veut nous appeler le duo dynamique, je vais le laisser faire. C’est toujours mieux que les Wonder Twins. Il joue les sournois, donc en gros je l’ignore.

Harper se redresse et lui fait un sourire professionnel. « On se prépare à plier la dernière cet après-midi. On essaye de voire si Kels doit faire de la voix-off en plus pour celle-là, d’abord. Toutes les conclusions sont faites aussi. »

Je glousse. Je suis devenue la reine des conclusions avec dénouements émotionnels par ici. Je parierais que j’en ai mis une quinzaine en boîte pour la fin de l’émission ces deux dernières semaines. Faut-il qu’ils aiment ces fins pleines de bons sentiments. Je sais que c’est mon cas.

Surtout les fins pleines de bons sentiments de Harper.

Kelsey Diane Stanton, tiens-toi bien !

Je glousse de nouveau.

Langston me lance son meilleur regard de Producteur Exécutif. Mon pote, je vis avec Harper Kingsley. Tu crois que ça va marcher sur moi? Essaye encore. « Très bien. Voici le prochain truc dans lequel vous pouvez planter les dents. » Il plaque le dossier dans les mains d’Harper. « Vous êtes ma seule équipe disponible en ce moment donc c’est pour vous. »

« On le prend, » annonce-t-elle fièrement, en me faisant un petit clin d’œil.

« Bien. C’est un sujet brûlant. Je suis sûr que vous apprécierez cet aspect. »

« Pas de briefing ? » demande Harper en le voyant se tourner pour partir.

Lentement, il revient en face-à-face. « Lisez le dossier, Kingsley. » Puis il me regarde. « Ou bien faites-le vous lire par le Talent. »

Sur cette petite vanne, il nous laisse seules. « Connard, » je grommèle.

Harper fouille dans son portefeuille et me tend deux dollars. « Celui-là est pour moi. Je pensais la même chose. »

* * *

Brian m’apporte le dossier et la copie que je lui ai demandé de faire. Harper et moi sommes confortablement installées dans mon bureau et sur le point de parcourir le dossier pour cerner le nouveau défi. « Je me demandais, » commence Brian, sans pouvoir tout-à-fait me regarder dans les yeux. Mon Dieu, il a l’air tout timide. Qui aurait cru ça possible ? « Est-ce que je peux prendre une demi-journée vendredi ? Doug m’a invité chez lui ce week-end et je voudrais éviter l’heure de pointe en sortant de la ville. »

« Absolument. » Je me rendosse dans mon fauteuil et savoure ce moment. « Mais tu dois promettre de rapporter à Kam un de ces os en cuir qu’il aime tellement. Il les enfile comme des bonbons. »

« Considère ça comme fait. Merci, boss. » Il me laisse avec Harper pour travailler. Dès qu’il est parti, j’entends qu’elle fredonne ‘Matchmaker, Matchmaker’ [Entremetteuse] de ‘Un violon sur le toit’. Je lui jette un stylo bille à la tête qu’elle pare avec le dossier.

 « Oh, ça c’est un très bon exemple pour les jumeaux, Gourou. Leur apprendre à  éborgner les gens. Mets un dollar dans le pot. »

« Ils entendent, Tabloïde, mais ils ne peuvent pas voir. Il y a ma peau dans le passage. Donc ça ne compte pas. »

« Oh c’est ça ! Et tu n’as pas accepté quand j’ai dit coller au… » Elle s’arrête et me tire la langue. « Tu m’as pas eue cette fois. »

« Tu vois, ça marche. Il y a encore de l’espoir pour toi. » Je me lève pour aller lui verser une tasse de café et prendre une bouteille de jus de fruit pour moi dans le frigo. Je rassemble ma copie du dossier et la rejoins sur le canapé. Je fais bien attention à garder une distance de sûreté entre nous, mais seulement parce qu’on travaille et que je suis d’une de ces humeurs dernièrement.

Ça, j’essaye toujours de le comprendre. Je sais que ma libido va augmenter durant le deuxième trimestre. Mais personne ne m’a rien dit pour le premier. Jusque là elle ne demande pas grâce, mais j’ai le sentiment qu’on ne fait que commencer.

 « C’est incroyable, » murmure-t-elle au dessus de sa tasse de café.

Ah oui, l’histoire.

Je regarde le dossier et lis les notes de briefing. Il faut une minute pour que je réalise. Je regarde ma partenaire. « C’est une blague, n’est-ce pas ? »

Elle secoue la tête. « Non. GeoTech veut stocker des déchets nucléaires sur des réserves indiennes. »

* * *

Je sais que je devrais la laisser dormir. Je sais que je devrais la laisser dormir.

C’est mon nouveau mantra.

Harper est allée travailler tôt hier matin et n’est pas rentrée avant très tard la nuit dernière. Parfois elle se laisse absorber par une histoire. Et celle-ci sur les malheurs de

la Nation

Navajo

m’a l’air d’en être une bonne. Je pense qu’elle sent un autre Peabody.

Elle a l’air tout simplement épuisée. Pour qu’elle reste endormie pendant que les jumeaux me jettent hors du lit tôt le matin, c’est qu’elle est même plus qu’épuisée.

Les jumeaux. On va avoir des jumeaux. On a fait deux petits bébés.

Ooh, faire des bébés. Ça c’est amusant.

Je devrais vraiment la laisser dormir.

Mais j’ai un bon gros grand souci.

Je pourrais essayer une douche très froide. Évidemment, je viens juste d’en sortir. Et ça n’a pas aidé. Tout ce qui s’est produit c’est que j’en suis sortie encore plus consumée par le désir qu’avant d’y entrer.

On est samedi. Elle pourrait se rendormir après.

Ça n’aide pas qu’elle soit allongée sur notre lit, nue avec les draps en travers de la taille et la poitrine dénudée qui supplie simplement d’être inspectée. Inspectée très manuellement.

Elle m’invite pratiquement à la toucher.

Non, je devrais la laisser dormir. Elle est fatiguée. Elle a travaillée dur. Trop dur. Et elle part pour le Nouveau Mexique tôt lundi matin. Elle ne prend jamais soin d’elle sur la route. Si ne se repose pas maintenant, elle ne se reposera pas avant qu’on soit de nouveau ensemble.

Je baisse le regard vers Kam. « Je devrais la laisser dormir, hein ? »

Mon fidèle compagnon baisse la tête et se couvre la face d’une patte. Je jurerais qu’il a compris chaque mot. Je le regarde pendant qu’il va s’allonger dans le hall, là où il est toujours relégué quand Harper et moi faisons l’amour.

Bon, c’est visiblement un vote en faveur de ne pas la laisser dormir.

Intelligent, ce chien.

J’avance vers le lit et me penche en avant, les lèvres tout près de son oreille. « Harper ? » Elle grogne un peu et bouge, faisant glisser les draps un peu plus bas.

Oh Seigneur.

Je me gratte le cou. Je devrais la laisser dormir. « Harper ? Chérie ? Tu es réveillée ? »

Elle marmonne quelque chose qui ressemble à un ‘non’ et roule sur le ventre, me cachant la vue.

Oh, et puis zut. Vous savez, elle ne s’est pas gênée pour me réveiller pour emmener le chien faire du roller l’autre week-end. Ce que j’ai envie de faire serait bien plus amusant que ça.

Bon, quelles sont mes options là ? Je peux prendre une autre douche froide et essayer de travailler. J’ai quelques scripts à revoir.

Je pourrais prendre moi-même le problème en main. Ça, c’est une suggestion stupide. On raye. Si je n’ai pas Harper, ça ne se passe pas.

Elle grogne et se renfonce dans le matelas. Ça ne joue pas en faveur de mon cas de conscience. Bon sang, Kels, reprends-toi et laisse dormir cette pauvre femme. Tu es excitée. Elle est fatiguée. Vous survivrez toutes les deux.

Je n’arrive pas à croire que je suis encore là debout à la regarder comme un morceau de viande. Je devrais avoir honte de moi pour ne serait-ce que la moitié des choses que je pense à lui faire.

Elle bouge de nouveau, grognant et grattouillant les draps. Je pense qu’elle me cherche. Soit ça soit elle rêve qu’elle est en train de caresser le chien. J’espère vraiment que ce n’est pas la seconde option.

Vous savez, ça ne peut pas faire de mal de m’allonger à côté d’elle. Je peux peut-être la réveiller avec un petit massage et voir ce qu’il se passe à partir de là. Je pourrai dire si elle est trop fatiguée et si j’arrête.

Mais bien sûr, Kels, écoute un peu ce que tu racontes. Ouais.

Je jette un œil à Kam devant la porte, et le regard qu’il me décerne semble dire ‘finis-en avec ça parce que le sol est froid et que je veux retourner dans mon propre lit’. J’ai pitié de lui –j’ai toujours aimé les animaux, je traîne son panier dans le hall et ferme la porte. Il ne rentrera pas ici de sitôt.

Je me glisse sous les couvertures et me blottis contre son dos, allongée à moitié sur elle. Je tends le bras autour d’elle pour passer la main sur son bras et entrelacer nos doigts sous l’oreiller. « Harper ? »

« Hmm ? » grogne-t-elle, soulevant légèrement la tête.

« J’aimerais vraiment beaucoup faire des choses à ton corps qui feraient peur à un être humain normal. »

Elle arrête de respirer. Ouaip, j’ai toute son attention maintenant. Elle ouvre un œil dans ma direction. « Comme quoi ? » Son ton est amusé, presque sceptique.

« Hé bien, » je me hausse à califourchon sur ses hanches, m’abaissant sur le bas de son dos. Ça seulement devrait rendre mes intentions claires. Je me penche en avant et chuchote dans son oreille. « Disons qu’on commence avec un massage. Je ne suis pas trop lourde ? »

« Oui, et non. » grogne-t-elle, relâchant ma main et reposant sa tête sur ses mains croisées. J’attrape un pot de crème que je garde près du lit et commence à la chauffer dans mes mains avant de l’appliquer sur son dos. Je suis récompensée par un long grognement heureux.

« Alors, » sa voix sonne rocailleuse et endormie, très sexy, « où est-ce qu’on va à partir de là ? »

« Où tu veux, bébé. » Je me penche près de son oreille après avoir défait et lancé hors du lit mon peignoir. « Je suis là, toute nue et consentante. »

« Oh Dieu ! » Elle enfonce son visage dans le matelas.

« Ou bien, » je donne un petit coup de dent au lobe de son oreille. « Est-ce ça te plairait que je conduise ce matin ? »

« Oh, ça me dit bien. »

Je suis un peu surprise. Je n’ai pas souvent l’occasion de faire ça, sachant qu’Harper aime bien être en contrôle. Pourtant, à l’occasion il faut prendre le taureau par les cornes, pour ainsi dire. « Alors retourne-toi. »

Je me soulève juste assez pour lui permettre de se retourner sur le dos. Elle est voluptueusement étirée sous moi, les yeux fermés, un sourire paresseux fixé sur les lèvres. Je me penche de nouveau, me frottant contre son anneau au nombril et amenant nos torses en contact. Oh bon sang ça c’est bon. Je lui prends les mains et les enroule autour des barreaux de la tête du lit. « Accroche-toi et ne lâche pas. Si tu lâches, j’arrête. Compris ? »

Elle hoche la tête, déglutit lentement et gronde quelque chose qui ressemble à accord.

« Bien. » Je débute une très lente piste de petits baisers le long de son corps, en commençant par son front, sans oublier de couvrir ses yeux, son nez, son menton. Après ça je passe à son cou et commence une campagne de petites morsures et mordillements faits pour stimuler et ne pas laisser de marque.

« Oh Seigneur, Kels. » Je sens son corps se contracter sous mes mains, y compris les deux tétons qui font plus qu’implorer mon attention à ce point. Je ne les déçois pas. La sensation de son corps qui se cambre contre le mien est délicieuse tandis que je passe de l’un à l’autre de ses seins, m’en délectant immensément. Je m’étends et couvre son corps du mien, nos jambes entremêlées, nous rapprochant plus près l’une de l’autre.

Je remonte la tête pour un long baiser profond. J’autorise une main à rester sur un sein tandis que l’autre explore lentement et longuement sa peau, et devient vite chaude et humide de transpiration. Oh bébé, ça va être une longue, longue journée.

Je prends le contrôle du baiser, alors même que la main qui se promène trouve sa cible et se glisse entre nos deux corps. Je sens ses hanches se soulever, me pressant de lui donner plus que les légères caresses qu’elle reçoit en ce moment.

 « Kelsey Diane, » gronde-t-elle quand notre baiser se termine. Elle ne m’appelle jamais comme ça sauf quand je vais avoir des ennuis. « Arrête de m’allumer. »

« Mais, » je donne un autre mordillement à son oreille, « c’est exactement ce que j’ai l’intention de faire. Toute la journée, dans une multitude d’endroits et une variété de positions. »

C’est un grondement très satisfait que j’entends cette fois. Puis un sérieux hoquet quand je prends réellement le contrôle et lui donne exactement ce qu’elle veut. Puis je commence à chuchoter une suite de commentaires dans son oreille. Je lui dis à quel point j’aime faire ce que je lui fais et combien elle a besoin que je le fasse. Elle hoche son accord. Elle n’a toujours pas lâché le lit. Bon sang elle est douée.

Je peux sentir son corps commencer à trembler et frissonner, alors je ralentis mes attentions. Ça me vaut un long gémissement frustré que nos voisins deux étages plus bas ont pu entendre. « Kels ! »

« Ah, ah, ah, c’est moi qui conduis et j’ai l’intention de prendre la longue route panoramique. » je lui rappelle.

« Conductrice du dimanche, » grommelle-t-elle, en resserrant sa prise sur la tête de lit.

* * *

Je fais rouler le verre contre mon front en espérant que sa condensation rafraîchira ma peau surchauffée. Je suis assise là sur le canapé, en train d’essayer de reprendre mon souffle pendant que Kels est dans la cuisine en train d’essayer de nous trouver de la vraie nourriture à avaler. Je lui sers d’orgasmotron depuis huit heures ce matin, mais on ne m’entendra pas me plaindre.

Seigneur, qui l’aurait cru ? Apparemment mon Gourou a aussi sauté quelques chapitres dans ce bouquin de grossesse. Note à moi-même : acheter une copie du Kama Sutra demain et voir ce que ça me vaut. Autre qu’une hospitalisation.

Je ne m’embête même pas à fermer mon peignoir, vu que j’ai des ennuis à chaque fois que j’essaye. Finalement j’ai réussi à lui faire accepter que je le porte, au moins. Je commençais à avoir froid. Mince, elle peut être exigeante quand elle veut. Je pense que je me suis peut-être froissé le muscle du mollet dans la chambre il y a environ deux heures. Forcément, à tenir une position comme celle-là trop longtemps, tu finis par te faire mal quelque part.

Je crois aussi qu’on a fichu la trouille au poisson dans son aquarium, dans le salon. Quand j’y pense, je n’ai pas revu le chien depuis qu’on m’a donné un répit suffisamment long pour le promener. C’était la ballade la plus courte de sa jeune vie. Kels m’a menacé si je ne revenais pas vite fait. Le pauvre Kam n’a pu lever la patte qu’une seule fois avant de rentrer tout de suite, sans même pouvoir renifler le lampadaire.

En levant les yeux je découvre qu’elle me sourit depuis le couloir. Elle porte un plateau de nourriture, mais me regarde comme si j’étais le dernier repas qu’elle allait consommer de sa vie. Ses yeux ne quittent jamais les miens pendant son approche. Elle pose le plateau sur le canapé, à ma droite, et s’agenouille entre mes jambes. « Tu ne vas pas manger ? » Les mots sortent de ma bouche avant que j’ai le temps de les retenir. C’était stupide comme commentaire, vu nos activités de ce matin.

Kels rit légèrement et me mord délicatement sur le haut de la cuisse droite. « Ça c’est pour toi. » Elle désigne le plateau. « Et ça c’est pour moi » Elle me désigne moi.

Oh Seigneur. 

<fade out>

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17 octobre 2009

Près du feu.

2_96
C'est exactement ce dont vous aviez besoin : un peu de lecture au coin du feu ;O)

- Possibilités infinies, chapitre 7A, traduction Fryda
- Répression partie 8-2, traduction Fryda
- Histoire de Leynax, ff francophone de Gaxé
- Sassem, de honey, parties 9 et 10
- Le Cercle de Pandore, volume 2, chapitres 39 à 52

Bonne lecture !!


Posté par bigK à 18:13 - Les blablas de Kaktus - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Le Cercle de Pandore, vol.2, chapitres 39 à 52

La Combe de las Fadas Le Cercle de Pandore Vol.2

 

Note de l’auteur

J’ai changé le prénom d’un des personnages de ce volume. Emmanuelle devient donc Myriam

 

 

 

39

« J’aimerais parler à quelqu’un qui a connu Barbara et qui n’était pas d’ici, dit Morgane à son amie.

- Quelqu’un de sa vie d’avant avec qui elle aurait gardé contact ?

- Cela doit exister, non ?

- Que dirais-tu d’aller faire un petit tour à Paris, rencontrer sa famille ?

- Excellente idée. »

Elles ne mirent pas plus d’une heure pour faire leurs bagages et prévenir la famille d’Andrée. La brune avait réussi à obtenir les adresses des proches de Barbara avec ses collègues de la police locale.

Il était encore tôt dans l’après-midi. Elles décidèrent d’y aller en voiture, ce qui leur laisserait le temps de bavarder sur la route. Alors qu’Andrée conduisait, Morgane, avant toute chose appela son cousin.

« Florent, c’est moi. Comment vas-tu ?

- Salut, cousine de mon cœur. Tu es toujours dans le Sud ?

- Plus ou moins. En fait, Andrée et moi on vient de quitter la propriété de ses parents et on vient à Paris. Ça te dérange si on dort à la maison ?

- Il ne manquerait plus que ça. Vous arrivez à quelle heure ?

- Pour le dîner, je pense.

- Ok. Je commande quelque chose chez le traiteur, ça vous va ? Et tu m’expliqueras dans quels ennuis tu as encore réussi à te fourrer pour programmer ce voyage ici.

- C’est parfait, merci. A tout à l’heure. »

Elle raccrocha avec un petit sourire amusé. Florent ne croyait pas si bien dire, ou alors, il la connaissait vraiment bien. Elle tourna son regard vers son amie.

« Il nous attend. Il avait l’air ravi.

- Tu m’étonnes, ce type t’adore.

- Toujours jalouse de mon cousin ?

Andrée eut la grâce de sourire.

- Votre relation n’est pas nette, lâcha t-elle.

- Florent est mon presque frère. Il faut faire quoi pour t’en convaincre ?

- Rien, je te charrie, c’est tout. Enfin, si je n’étais pas en train de conduire, je trouverais des tas de choses que tu pourrais faire pour me convaincre.

Morgane prit une adorable couleur rosée.

- Je n’en doute pas, tu m’as l’air très inventive, comme fille.

- Oh, tu n’as pas idée, reprit Andrée de cette voix chaude qu’elle savait faire fondre sa compagne.

- C’est dingue, dit celle-ci en riant.

- Quoi ?

- Cette double personnalité chez toi. Ou triple, ou quadruple, je ne sais pas. Depuis que je te connais j’ai l’impression d’avoir à faire à plusieurs Andrée Chevalier.

- C’est que nous sommes beaucoup d’Andrée, là-dedans, rétorqua la grande femme en se tapotant la tête de l’index d’un air très sérieux.

- Et pourtant, en chacune de ces Andrée, il n’y en a qu’une. Vous m’impressionnez, Andrée Chevalier.

- Tu préfères laquelle ?

- Si je te réponds, tu finiras pas être jalouse d’une de ces autres toi-même ?

Andrée éclata de rire.

- Alors, laquelle tu préfères ?

- J’aime toutes les Andrée que tu es. Je suis tombée sous le charme de ce lieutenant de police au regard de glace dont la voix pouvait rivaliser avec les températures du pôle en hiver et qui faisait trembler tout le monde autour d’elle, et quand j’ai creusé, j’ai trouvé adorable cette femme qui derrière la première façade était aussi timide et qui avait souffert. Là, je venais de trouver mon amie Andrée. Et puis, j’ai littéralement adoré le petit clown que tu es dans ta famille : drôle, taquine avec ton frère et tes sœurs et leurs conjoints, tata grande sœur pour les enfants, et petite dernière gâtée par tes parents pour qui tu continues à être une petite fille aimante et espiègle. 

- Quel portrait ! sourit Andrée.

- Je n’ai pas fini. J’ai aussi découvert la Andrée qui est ma petite amie : un mélange de toutes celles d’avant. Et puis, il y a ma Andrée. Celle que les autres ne connaissent pas : celle que tu es quand nous sommes toutes les deux seulement.

- Hum… Celle qui cherche à te pervertir ?

- Oui, celle là aussi, rit Morgane.

- Moi, ce que je trouve dingue, dans tout ça, c’est notre histoire. Je n’aurais pas misé un centime sur ce qui est arrivé entre nous, tu sais.

- Tu… tu ne regrettes rien, n’est-ce-pas ?

- Non ! se récria Andrée. Certainement pas. Disons… disons que je ne te voyais pas, du temps de l’affaire de Ty an Heussa, virer de bord. Tu m’avais l’air trop à l’aise dans ta petite vie d’hétéro.

- Pas tant que ça, tu sais. La preuve en était que j’étais toujours célibataire. Je pense que je t’attendais, même si ça fait cruche de dire ça.

- Moi je trouve ça adorable que tu dises ça.

- Bien sûr, il y a eu David, continua Morgane d’une voix grave. Franchement, je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui s’il était toujours en vie. C’était… c’était très fort entre nous, tu sais. Mais ça restait, je crois, un amour d’adolescence. Serais-je encore amoureuse de lui, aujourd’hui ? C’est horrible à dire, Andrée, parce que je l’ai vraiment aimé, vraiment, mais je sais qu’il n’aurait pas réussi à m’éloigner de toi, si on s’était rencontrées alors qu’il était en vie. J’y ai beaucoup réfléchi. Je me suis torturé l’esprit avec ça. A chaque fois, la réponse est la même : je l’aurais quitté pour toi.

Andrée en avait les larmes aux yeux. Elle prit la main de Morgane et en baisa la paume.

- Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureuse de t’avoir rencontrée, Bambi, murmura t-elle. Et à quel point je me traite d’idiote quand je pense que j’ai failli perdre tout ça.

- Oh, une fois que j’aurais eu fini de pleurer toutes les larmes de mon corps, je serais revenue te chercher, tu sais.

- Je le crois. Si ma façade professionnelle ne t’a pas fait peur, je pense que tu étais capable de revenir vers moi malgré ma stupidité.

- Tu cherchais à te protéger. J’aurais dû le comprendre, moi aussi. Je commençais à comprendre comment tu fonctionnais, pourtant. Cependant, je ne savais pas si je te plaisais autant que toi, tu m’attirais.

- Tu plaisantes ? Tu ne m’as pas vu abaisser toutes mes barrières les unes après les autres face à toi ? A chaque fois que je venais à Ty an Heussa, je ne pouvais détacher mon regard de toi. C’est à peine si je ne rougissais pas ni ne bafouillais comme une collégienne face à son premier béguin !

- Je crois que je l’avais remarqué, ça, avoua Morgane en souriant. C’est ce qui m’a donné le courage de continuer à t’apprivoiser et de me dire que j’avais peut-être une chance, après tout.

Andrée eut un sourire faussement désabusé.

- Tu avais plus qu’une chance, Bambi. »

 

40

Barbara avait-elle laissé des écrits ? Jusqu’à présent, rien ne le laissait supposer, mais cette fille était une maniaque qui notait généralement tout ce qui pour elle avait de l’importance. Certes, elle ne le faisait pas systématiquement sur l’instant, mais elle adorait prendre des notes pour les analyser à froid. Et si jamais elle avait laissé filtrer quelque chose…

La maison de la jeune morte était sous scellés. Il était impossible d’y entrer. Tout essai serait couronné d’insuccès, il était inutile de chercher par là. A qui Barbara avait-elle parlé ? Qui était prêt à entendre ce qu’elle aurait pu raconter ? Cette fille était un vrai mystère. Quand on croyait avoir fait le tour de sa personnalité, on découvrait de nouvelles facettes auxquelles on était loin de s’attendre. Elle semblait être une personne misanthrope , or, en creusant un peu, on se rendait compte qu’elle avait un réseau d’amis et de relations des plus diversifiés qu’elle ne voyait , certes, pas souvent, mais avec qui elle était en contact permanent.

La peur était un sentiment insidieux. Elle vous poussait parfois à agir pour vous protéger, quitte à tuer pour cela. Parfois, elle vous tenaillait au point que vous ne pouviez plus dormir. Une fois que vous avez tué pour vous protéger, restait une autre peur : celle que l’on vous découvre. Comment savoir si quelqu’un pouvait se douter de la vérité ? Comment ?

 

41

Le coucher des petites était un rituel obligatoire mais pas des plus amusants. Entre les demandes de bisous et de câlins de Léa qui se cachait sous la couette dès que l’on s’approchait d’elle pour répondre à ses désirs, Lise après laquelle il fallait courir parce qu’elle ne voulait pas se coucher et qui trouvait mille prétextes pour ne pas se mettre au lit, ce n’était pas une sinécure. En bas, Eric préparait le dîner, qu’ils ne prendraient pas avant vingt et une heures. Babou essayait de canaliser les petites qui avaient décidé d’un nouveau jeu : Lise et sa petite sœur qui s’était relevée, couraient à travers la chambre en faisant craquer le vieux plancher en hurlant à chaque fois qu’elles se croisaient. A elles deux, elles faisaient plus de bruits qu’un troupeau de vaches affolées, songea la jeune mère débordée.

Aucun autre bruit, pensa t-elle. Juste celui que font les filles et le son de la télévision en bas, en sourdine. Comme tous les soirs. Si Barbara avait crié, personne ne l’aurait entendu. A n’importe quelle heure de la journée, d’ailleurs, si portes et fenêtres étaient fermées, aucun son du dehors ne traversait les murs épais de plus d’un mètre.

Ce village était charmant. Il l’avait été avant le meurtre. Avant que Barbara et Nathalie se mettent à percevoir l’autre dimension de la Combe. Avant les photos… avant que Léa ne se mette à raconter à qui voulait l’entendre, dans son langage encore enfantin qu’il y avait des sorcières dans le grenier de la maison de la tour, qu’elle voyait de sa chambre et que Dowie venait jouer avec elle. Dowie était ce qu’on pouvait le plus rapprocher d’un ami imaginaire. Eric avait d’ailleurs décidé de s’arrêter sur cette idée, malgré la photo…

Maintenant, le village faisait peur. Elle ne traversait la cour pour se rendre chez Clémence que si elle était assurée qu’il faisait jour et que personne ne la suivait. A chaque fois qu’Eric se rendait au bourg pour acheter le pain ou des cigarettes, elle s’enfermait à double tour chez elle. Elle ne savait plus si elle devait craindre un ennemi bien vivant, tangible, ou un de ces êtres de l’ombre, un de ces fantômes qui hantaient ce village. Elle, l’incrédule Elisabeth Leroux Pradel ! Barbara lui avait ouvert un monde pour lequel elle n’était pas forcément prête. Non seulement elle avait entendu des choses, mais elle avait vu. Comment nier ? Seuls les Roman semblaient inconscients de la présence de ces forces invisibles , peut-être aussi les Barguès, mais avec eux, comment savoir ? Selon Barbara, ils avaient toujours vécu dans le village, et étaient donc habitués, immunisés contre cela ; en ce qui concernait Clémence, elle n’avait tout simplement pas la sensibilité requise ni l’ouverture d’esprit nécessaire pour s’en rendre compte. Barbara pensait néanmoins que la décoration d’intérieur de Clémence était un essai inconscient de faire fuir le passé de ces lieux qu’en vingt ans elle n’avait jamais appris à aimer. Et Eric, lui, qui avait sans doute été le premier à voir et qui niait tout aujourd’hui… Elle soupira et appela sa fille ainée.

 

42

Elles avaient perdu du temps au péage de Saint Arnoult et sur le périphérique, une fois arrivées en région parisienne. Morgane avait piloté sa compagne dans les rues de la capitale jusqu’à l’immeuble où jusqu’à une date récente, elle habitait avec son cousin, avenue Henri Martin.

Morgane, devant la porte, hésita entre frapper et entrer directement, puis pencha pour la seconde solution. Quand elles entrèrent, Florent et Charlotte étaient déjà debout, les attendant. Florent embrassa sa cousine en la serrant contre lui. Sa fiancée, bien moins démonstrative, ne s’en montra pas moins chaleureuse avec les deux jeunes femmes.

« Vous avez fait bonne route ? demanda t-elle.

- Jusqu’à Paris tout allait bien, répondit Andrée d’une voix involontairement traînante.

- J’ai préparé l’apéro, annonça Florent.

- La chambre d’amis est prête, dit Charlotte. Quand vous vous serez reposées, Morgane te montrera la maison, Andrée.

Morgane se mordit la lèvre. La chambre d’amis, bien sûr… Elle-même avait sa propre chambre, bien entendu. Elle avait évité de penser à ce qu’elle allait dire à ses amis concernant sa relation avec Andrée. Ici, pas d’assassin en vue ni de supposé fantôme pour avoir le prétexte de partager la chambre avec la brune… Elle ne répondit rien. Le silence qui suivit dura à peine quelques secondes, mais Morgane eut l’impression qu’il dura une heure pour elle et à la mine désappointée d’Andrée, elle comprit que son amie l’avait vécu ainsi aussi.

- C’est parfait, merci, assura Andrée. Je suis désolée de vous déranger ainsi, mais ce petit séjour s’avérait nécessaire.

- Tu parles d’un dérangement, tu nous ramènes Morgane plus tôt que nous le pensions. Florent, si tu nous servais à boire ?

Ils prirent place sur les fauteuils du salon. Andrée laissa son regard courir sur la décoration pour ne pas avoir à regarder sa petite amie. Ici, on était indubitablement loin de Ty an Heussa et de son décor antique. L’appartement était spacieux, meublé sobrement dans des teintes chaudes et des lignes modernes. Sur les murs, s’étalaient, non pas des tableaux de maître, mais des photos de la famille de Kernodet à divers moment de leur vie, des photos plus artistiques des deux héritiers de Kernodet et de leurs amis, ainsi que des petites esquisses à l’encre de Chine.

- Le travail de Florent, déclara Charlotte. Je veux parler des dessins à l’encre. Les photos sont de Sarah, pour la plupart, sauf bien sûr celles de la famille.

- C’est de l’art, apprécia Andrée. J’ignorais que tu dessinais, Florent.

- Depuis que je suis petit, je griffonne, répondit celui-ci en regardant les deux arrivantes d’un air étrange. C’est quelque chose d’inné, je pense. Alors, les filles, quelle urgence vous amène à Paris ?

Sa cousine, sa bavarde cousine parlait trop peu. Elle semblait nerveuse. Elle lui avait affirmé qu’elle se sentait mieux, que la dépression n’était plus qu’un souvenir. D’ailleurs, elle n’avait pas l’air déprimé. Elle avait l’air bien ; juste un peu trop tendue, nerveuse. A quoi était-elle mêlée cette fois ? Il aimait bien Andrée mais le peu qu’il savait d’elle le poussait à penser qu’elle pouvait, à sa manière, être dangereuse ; la louve, tel était le surnom que lui avait donné Amélie LeMat et il lui allait à ravir.

- On m’a officieusement confié une enquête sur un meurtre, répondit le lieutenant de police. Une fille qui habite pas loin de chez mes parents mais qui vient de Paris.

- Andrée veut interroger des gens qui l’ont connue avant son déménagement, expliqua Morgane.

- Un instant, j’ai eu peur que vous ne vous occupiez de l’affaire de la secte, dit Charlotte en se servant d’un toast. On a entendu parler de ça à la télé.

Les deux amies échangèrent un regard.

- Il est possible que j’ai jeté un œil là-dessus aussi, reconnut Andrée en souriant légèrement. Mais c’est une affaire qui ne me regarde pas vraiment : je ne m’occupe de l’autre que pour aider une amie.

Florent fronça les sourcils. Elles étaient toutes les deux tendues, il pouvait le sentir. D’habitude, Morgane était celle qui s’arrangeait pour alléger l’atmosphère quand celle-ci était lourde, mais là, elle semblait au cœur du problème. S’étaient-elles disputées ?

- Je voudrais me rafraîchir, ajouta Andrée. Où est la salle de bains ?

- Oh, je vais te montrer, proposa d’emblée Charlotte. Suis-moi. »

Les deux femmes disparurent dans le couloir, laissant Florent et Morgane seuls. La jeune femme passa une main nerveuse dans ses cheveux blonds dont les reflets roux chatoyaient dans la douce lumière de l’appartement.

« Alors, Morgane, que se passe t-il vraiment ?

- Rien. Enfin, il y a cette enquête… c’est un peu prenant, un peu compliqué.

- Il y a problème entre Andrée et toi ?

Il nota la rougeur sur les joues de sa cousine.

- Non, aucun.

- Mais ?

- C’est compliqué… non, juste pas facile… enfin, si, c’est... Je crois que j’ai fait quelque chose qui l’a vexée ou blessée, peut-être.

- Vous n’avez pas pu en parler ?

- Non, pas encore.

Nerveuse. Définitivement.

- Morgane ? Je sais qu’Andrée compte beaucoup pour toi, bien que je n’ai jamais compris comment c’est arrivé, mais si ta Reine des Neiges est vexée, il suffit d’en parler avec elle, non ? Tu n’aurais jamais été méchante volontairement.

- Non, Flo. Tu ne comprends pas. Andrée est très peu sûre d’elle sur certains plans, et j’ai vraiment fait une boulette. De plus, je ne suis pas certaine que tu comprennes à quel point elle compte pour moi.

- Et c’est sensé vouloir dire quoi ?

Andrée et Charlotte venaient de rentrer dans la pièce. Andrée s’était immobilisée sur le seuil, après avoir entendu la dernière phrase de son amie. Charlotte posa sur la table le plat qu’elle avait pris à la cuisine au passage.

- A table, les amis, lança t-elle.

- On a commandé chez le chinois du coin, précisa Florent. 

- C’est parfait, assura Morgane. Maintenant, il faut que je vous annonce quelque chose.

- Morgane !

Sans tenir compte de la protestation de sa compagne, Morgane continua tout en se déplaçant vers la brune.

- J’aurais dû vous le dire dès le départ. Andrée est la raison, la seule raison, qui a fait que j’ai choisi de vivre en Bretagne. Nous sommes ensemble.

- Ensemble ? répéta Florent qui était à deux doigts de s’étrangler.

Morgane prit la main d’Andrée.

- Ensemble.

- Je te l’avais bien dit, Florent, sourit Charlotte. »

 

43

Cela s’était passé en douceur. Les policiers, accompagné d’un représentant de l’ambassade de France s’étaient présentés à l’adresse donnée par Myriam Gilbert à sa famille. John s’était étonné de cette intrusion chez lui. Myriam était dans le salon quand la police fédérale demanda à lui parler.

La question était simple : souhaitait-elle rester chez son logeur ou les accompagner à l’ambassade, avec son fils, pour rentrer en France par la suite ? Elle leur avait demandé le temps de réunir leurs affaires. Un quart d’heure plus tard, sous le regard blessé et plein de reproche d’un John qui la croyait certainement sous l’emprise du Mal, elle quitta à tout jamais la petite maison américaine.

 

44

15 octobre
 « Maman, j’aimerais te parler. »

Clémence regarda Sophie, sa cadette avec prudence. Depuis le meurtre, elle n’avait pas beaucoup parlé. Elle s’était renfermée sur elle-même. Le psychologue que leur avait conseillé la police pour gérer avec les enfants la situation traumatisante avait dit que pour l’instant c’était normal, que Sophie avait besoin de temps pour admettre que cela s’était passé. Sophie avait très proche de Barbara, peut-être un peu trop, si sa mère avait son avis à donner – surtout depuis les révélations sur la vraie personnalité de leur voisine.

« Oui, Sophie ?

- C’est pas facile à dire, tu sais.

- Vas-y. Je t’écoute.

- Tu sais, le soir où Barbara a… enfin, tu sais.

Sa mère hocha la tête, l’encourageant à continuer.

- J’étais à l’étage, avec Julie. Enfin, Julie était dans sa chambre, sur l’ordi. Moi, je regardais la télé dans la mezzanine. Et puis, j’ai entendu Lucette crier quelque chose dans la cour, j’ai voulu savoir ce que c’était.

Cela n’étonnait pas Clémence, sa fille de dix ans avait une nature de commère de village – dans un autre genre que la perfide Lucette.

- En fait, quand je suis arrivée à la fenêtre, elle rentrait chez elle, je n’ai pu rien voir de ce qu’elle disait, ni à qui elle parlait. Peut-être à Martin… Je l’ai vu disparaître sous le porche de la cour.

- Il allait vers le champ des moutons…

- Oui. Je suis restée à regarder encore un peu dehors et après, c’est Eric qui est parti par là.

- Eric ?

L’enfant hocha la tête sans rien ajouter, le visage fermé. Derrière ses yeux verts mousse, il y avait ce mystère que Clémence n’avait su résoudre. Elle-même ressentait un certain malaise face à ce que lui avait dit sa fille : pas une fois Eric n’avait mentionné être sorti ce soir-là et pour ce qu’elle en savait, Martin non plus n’avait rien dit de tel.

- Tu es sûre de toi ?

- Oui.

Et après un silence :

- Tu sais que Barbara se méfiait d’Eric ? »

 

45

Cette maison était deuil et silence. Les deux jeunes femmes sentaient encore la présence de la mort ici, même si le corps de Barbara n’y était pas passé après son assassinat. Les parents, prostrés, étaient assis en face d’elle. De larges cernes soulignaient leurs regards. Les traces du chagrin étaient encore visibles malgré les jours passés. Morgane se surprit à penser que dans les livres, les familles des victimes étaient toujours tirées à quatre épingles et assumaient rapidement la perte. Dans la vraie vie, le deuil n’était pas évident à faire, la souffrance stigmatisait les traits… Les parents de Barbara avaient l’air de personnes n’ayant pas dormi depuis longtemps.

« Comme je vous l’ai dit au téléphone, je suis le lieutenant Andrée Chevalier, de la police nationale. J’enquête de manière officieuse sur la mort de votre fille. Je sais déjà ce que vous avez répondu à mes collègues, alors je vais vous poser d’autres questions. J’ai besoin de savoir qui était Barbara. D’une certaine manière, je pense que cela pourra nous aider à trouver celui qui l’a tuée.

- Nous ferons de notre mieux, répondit la mère. Même si cela ne nous rendra pas Barbara, je crois que de savoir sous les verrous celui qui a fait ça nous aidera.

- Vous pouvez nous parler d’elle ? demanda Morgane. De ce qu’elle aimait, de ce qui l’a poussée à aller vivre si loin de Paris, de ses amis…

- Eh bien… Barbara était une fille assez solitaire. Elle n’aimait rien tant que s’enfermer dans son propre monde pour écrire, peindre ou même broder. Elle aimait le silence. Je crois qu’elle arrivait à s’isoler en plein milieu d’une foule ; elle appelait « couper le bruit ». Parfois, on se demandait si elle n’avait pas une forme d’autisme un peu bizarre, je ne sais pas. Attention, je ne veux pas dire par là qu’elle était triste. Bon, elle a eu sa période de dépression. C’est vrai qu’elle a cherché à se suicider deux fois, il y a quelques années. On avait cru qu’elle était devenue folle. Mais après, elle était redevenue elle-même, très gaie, investie dans ce qu’elle faisait. Autant elle pouvait s’enfermer dans sa bulle, autant Barbara était complètement avec nous quand elle le voulait. « J’ai la tête au ciel et les pieds sur la terre, disait-elle. »

- Vous connaissiez tous ses amis ?

- Barbara n’amenait ici que ses amis proches.

- Vous avez connu Myriam Gilbert ?

- Non.

La réponse était sèche. Un regard d’avertissement de la part de Régine Larroque suppliait Andrée de ne pas avancer sur ce terrain.

- Très bien, soupira cette dernière. A part ce côté un peu tête en l’air, quel caractère avait-elle ?

- Je dirais difficile à cerner. Elle n’était pas compliquée à vivre, la plupart du temps. Mais elle pouvait être nerveuse, chercher la petite bête quand elle s’énervait et finir par devenir quelqu’un de très dur. Elle n’a jamais supporté l’autorité… des autres, cela s’entend. A côté de ça, elle était disponible pour aider quand on avait besoin d’elle, elle était généreuse.

- Elle vous parlait de sa vie à la Combe ?

- Oui. On se téléphonait souvent. Et puis, on connaissait tous ses amis de là-bas.

- Vous les appréciiez ?

- La plupart, répondit Madame Larroque avec circonspection.

Andrée leva un sourcil. La femme comprit l’invitation à poursuivre.

- Vous les avez rencontrés ? demanda t-elle.

- Oui.

- Alors j’aimais beaucoup Babou Pradel. Elisabeth, je veux dire. Je ne savais pas –je ne sais toujours pas – quelle opinion avoir de son mari. Il est très gentil. Très émotif aussi. Trop, c’est peut-être ce qui me gêne chez lui. Je sais que Barbara les appréciait, jusqu’à un certain point. Elle commençait à être agacée par certaines choses. Ensuite, dans l’autre maison, nous avons apprécié d’emblée la famille Roman. Ils sont simples, sympathiques, d’une tranche d’âge intermédiaire entre notre fille et nous. Jean-Yves est quelqu’un de discret, qui ne se met à parler que si on aborde le sujet de la chasse ; il est intarissable alors. Je ne comprenais pas au départ pourquoi Barbara me disait qu’elle préférait Babou à Clémence. Elle a fini par me dire que Clémence la stressait : c’est une femme agitée, pas active, non, agitée. Nerveusement instable, selon ma fille. Barbara, qui aimait vivre au jour le jour, ne comprenait pas ce besoin compulsif de Clémence de tout programmer à la minute près et de s’énerver si les événements bousculer son emploi du temps ni sa manie de toujours s’occuper de son ménage tout en faisant parfois remarquer à ses deux voisines plus jeunes qu’elles perdraient moins leur temps à faire le leur plutôt que leurs activités artistiques. De leur côtés, les enfants étaient pour la plupart liées à ma fille. Il n’y avait que Julie, l’adolescente qui ne la voyait que lors des réunions des habitants de la Combe ; une enfant solitaire avec laquelle Barbara avait du mal à communiquer.

- Les Barguès ?

- Rien à en dire. Elle les ignorait. Quand on y allait, on se contentait de les saluer de loin.

- Et Nathalie Rivière ?

- Je ne l’appréciais pas beaucoup. Oh, au début, elle est charmeuse et je l’aimais bien. Et puis, j’ai fini par voir clair en elle : une fille gentille, certes, mais jalouse et égocentrique. Je me demandais quelle influence elle avait sur Barbara. Je n’aimais pas sa personnalité : elle cherchait toujours à être le centre d’attention. Barbara m’a dit une fois que Nathalie lui reprochait indirectement une enfance dorée, à l’abri du besoin, alors qu’elle-même était une fille d’ouvrier qui n’avait pas toujours ce qu’elle désirait et qui avait dû passer après un frère gravement malade.

- Avez-vous l’adresse d’amis de votre fille ? Des gens à qui elle aurait pu confier des choses ?»

 

46

« Barbara a-t-elle pris contact avec l’un ou l’autre des membres de la fondation ? demanda au téléphone Nathalie Rivière.

- Pas à ma connaissance, reconnut Valentine. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Tous ceux qui, à Pandore, ont ce don ont tenté de l’appeler, elle reste silencieuse, sans doute absente. Christophe s’arrache des cheveux qu’il n’a plus.

- Elle est peut-être passée directement.

- Avec une mort violente ? Avec le caractère vindicatif qu’on lui connaît ? A mon avis, Barbara prépare à son assassin une surprise dont il se souviendra ; contrairement à beaucoup de nouveaux, elle connaît le plan astral comme sa poche.

- Bonjour a tête des services secrets si nous sommes sur écoute, rigola Nathalie. Tu te rends compte qu’on est en train de parler de notre amie morte, des visites qu’elle n’a pas encore faites aux vivants et de ce qu’elle est en train de préparer actuellement ?

- Oh, je crois que s’ils sont à l’écoute ils doivent déjà être en train d’appeler l’asile, approuva Valentine.

- Elle disait ça aussi, quand je plaisantais là-dessus.

- Je sais, je l’ai entendue une fois. Tu tiens le coup, toi ?

- Oui. Heureusement, j’ai Arnaud avec moi.

- Chris me demande si tu as revu la nièce de Romain.

- Non, pas encore. Je crois qu’elle serait parfaite pour Pandore, mais sa petite amie ne sera pas facile à convaincre : c’est une femme terriblement terre à terre qui fait froid dans le dos.

- Nous verrons ça. Romain dit que Morgane peut être têtue comme une mule quand elle veut quelque chose et il pense que la fondation peut vraiment l’intéresser. Allez, je dois y aller, Nath. On se rappelle plus tard.

- Tiens-moi au courant si vous avez du nouveau. »

 

47

Martin Barguès avait l’air d’un lion en cage. Il revenait de l’ancien lavoir près de l’étang, là où débutait le sentier de la forêt. La marche, qui n’était pourtant pas longue l’avait essoufflé. Il ne tenait plus les distances. Déjà, il se rendait à l’étable en voiture la plupart du temps, maintenant, alors qu’elle n’était séparée de son habitation que de deux cent mètres. Il était impossible ce qui, de la colère ou de l’inquiétude, marquait le plus son visage rougeaud.

 « La ruche est vide, annonça t-il à sa femme en entrant dans le salon.

Celle-ci laissa tomber l’assiette qu’elle tenait et qui se brisa sur le sol.

- Tu es sûr de toi ?

- J’suis pas un aveugle, ni un imbécile. La ruche est vide. Quelqu’un est passé derrière moi et a tout pris.

- Nous sommes perdus, murmura Lucette d’une voix blanche. »

 

48

Morgane et Andrée avaient pu contacter quelques uns des amis de Barbara. Certains d’entre eux avaient pu se libérer à l’heure du déjeuner pour les rencontrer. Ils s’étaient donnés rendez-vous dans une brasserie de Montparnasse.

En observant les gens qui s’étaient installés autour de leur table, Andrée se disait que Barbara avait, en effet, un cercle d’amis des plus déroutants. Cinq des amis de la victime étaient présents.

Une jeune femme blonde, portant lunettes à fin cerclage et tâches de rousseur d’une trentaine d’années et enceinte prit enfin la parole, après que Morgane et Andrée se soient présentées.

« Bonjour. Je suis Carine Barreau. Je connais Barbara depuis quelques années, comme la plupart d’entre nous ici.

- Loïc Dupuis, dit un grand jeune homme brun au visage avenant, ayant tout à fait l’air d’un cadre mordu d’informatique. Et voici ma compagne, Paule Marat, ajouta t-il en désignant une blonde aux yeux bleus cachés derrière des lunettes rondes.

- Je suis Virginie Duval, continua une brune, très jeune par rapport aux autres, qui devait à peine sortir de l’adolescence. J’ai connu Barbara en même temps que les autres.

- Et moi, je suis Florian d’Orgelles. Barbara était ma meilleure amie depuis le lycée, déclara un homme blond de l’âge de la victime.

- Je suis désolée pour ce qui lui est arrivé, commença Morgane. Comme Andrée vous l’a dit, nous cherchons à cerner la personnalité de votre amie afin de savoir qui aurait pu lui vouloir du mal .

- Plus le temps passe, plus j’ai du mal à comprendre quel genre de personnes fréquentait Barbara, avoua Andrée. Aucun de ses amis ne semble avoir de point commun particulier les uns avec les autres.

Virginie se permit un sourire.

- En ce qui nous concerne, c’est un peu normal, on vient tous de lieux et de milieux différents. Vous devriez vous les autres de notre groupe. On s’est rencontrés grâce à Internet, un forum sur une série télé de sciences fiction. Je crois que l’on est le groupe d’amis le plus hétéroclite qu’on puisse imaginer.

- Barbara n’avait pas d’autres critères que la sympathie pour se lier ou pas avec les gens, expliqua Florian. En ce qui nous concerne elle et moi, on a commencer par se détester cordialement pour finir par devenir quasiment des jumeaux fusionnels.

- C’est vrai que votre relation était épatante, se souvint Carine Barreau.

- Barbara aurait-elle fait part à l’un de vous de craintes éventuelles pour sa vie ?

- Nous en avons parlé, quand nous avons appris sa mort, reconnut Carine. Et non : je pense qu’elle ne se sentait pas menacée.

- Aussi bizarre que cela puisse paraître, elle s’était acclimatée à ce trou perdu.

- Cela a l’air de vous étonner, monsieur d’Orgelles.

- Barbara appartenait à Paris. Dans le vrai sens du terme. Elle adorait cette ville.

- Vous savez ce qui l’a poussée à partir ?

- Sa rupture avec Myriam, déclara sans fioriture le jeune homme.

Les autres avaient échangé un regard entendu.

- Vous connaissez Myriam Gilbert, je suppose ?

- Oui. Elle fait partie de ceux d’entre nous qui se sont connus sur Internet, approuva Virginie.

- Barbara vous avait-elle parlé de quelque chose de particulier en lien avec le Net concernant Myriam Gilbert ?

- A une époque, elle a eu peur que Myriam ne se soit faite embrigadée par une secte qui utilisait Internet pour recruter ses victimes. On a juste essayé de lui faire comprendre que Myriam avait juste mis un point final à leur relation et qu’elle était prête à passer à autre chose et à revenir à un mode de vie plus… classique.

- Vous savez ce qui a causé leur rupture ?

- Ce site, notamment, expliqua Carine. Je suis sans doute, avec Florian, celle qui en sait le plus sur leur histoire. J’ai découvert leur liaison un peu par hasard, et Barbara avait tout raconté dès le départ à Florian.

- Myriam n’a jamais assumé leur relation alors que Barbara était tellement heureuse, tellement amoureuse qu’elle était prête à l’annoncer à la terre entière, dit Florian. Tant qu’elles étaient entourées d’étrangers, cela ne posait pas de problème à Myriam. Avec Carine et moi, comme nous étions au courant et que nous l’avions bien accepté, elles ne se cachaient pas non plus. J’aurais eu beau jeu de critiquer quoi que se soit, ajouta t-il avec un sourire ironique.

Même Andrée se permit un sourire : Florian d’Orgelles était la personnalisation du jeune parisien gay.

- Nous n’avons appris qu’elles étaient ensemble que lorsqu’elles ont rompu, affirma Paule Marat. On ne comprenait pas pourquoi elles ne pouvaient plus assister ensemble à nos réunions ou soirées. Barbara, un jour, a lâché le morceau : il était trop pénible pour elle de voir Myriam alors qu’elles avaient mis fin à leur liaison. Barbara était dévastée. On ne savait pas si elle allait s’en sortir. On a craint pour sa vie à ce moment-là.

- Et si elle s’en sortait, n’allait-elle pas devenir complètement folle ? ajouta Florian. J’ai assisté à des accès de désespoir que vous ne pourriez même pas imaginer : je ne sais pas si on peut appeler crises de larmes ce torrent qu’elle déversait à chaque fois en hurlant de souffrance… Je ne sais pas si vous avez déjà vu quelqu’un se tordre de douleur ; ainsi était Barbara lors de ses crises. Sa peine était morale, mais je l’ai vu recroquevillée au sol, criant, gémissant, pleurant, le visage dévasté, essayant de se mutiler pour que la souffrance interne se taise face à la douleur physique… elle nous suppliait de la tuer comme on abat un animal qui souffre. Elle s’énervait quand elle comprenait que personne n’accèderait à cette demande aberrante à nos yeux, légitime aux siens. Je garderais toujours ces images, mais je ne saurais pas vous décrire vraiment ce qu’elle a vécu, ce que nous avons vécu avec elle. Ses parents et moi avons craint pour sa santé mentale. Savaient-ils pour Myriam ? Je l’ignore. Ils ont choisi de l’aider en douceur, petit à petit, à la pousser à refaire quelque chose de sa vie. Elle a fini par s’exiler, elle a petit à petit réapprit à vivre, au contact de la nature, après avoir étudié dans une école d’arts perdue dans le Lot.

- On ne la voyait pas souvent dès lors. On a pu suivre de loin cette évolution : de cette envie d’en finir, elle avait réussi à atteindre un stade où elle acceptait l’existence, continua Carine. Elle avait retrouvé son sens de l’humour tordu qui était sa marque de fabrique.

- Elle n’aimait pas vraiment la vie, avoua Florian. Elle se contentait de la vivre à la façon qui lui convenait le mieux quand il lui manquait l’essentiel.

- Je pense que pour elle personne n’aurait pu remplacer Myriam. »

Un silence suivit cette affirmation de Carine Barreau. Les uns parce qu’ils pensaient à leur amie, et deux autres parce qu’elles transposaient involontairement la situation à leur histoire. Si l’une quittait l’autre, si l’une n’assumait pas, comment survivre ? Morgane prit la main de sa compagne et enroula leurs doigts ensemble.

« Aurait-elle pu se mettre en danger volontairement pour mourir ? demanda Andrée d’une voix un peu étranglée.

- Pas depuis deux ou trois ans. »

 

49

Paris était loin de leur offrir la douceur du climat du Lot. Le ciel était maussade, l’air frais, pour ne pas dire froid. Comme elles ne rentraient à Massérac que le lendemain matin, elles avaient décidé de faire une promenade après le rendez-vous avec les amis de Barbara. Elles longeaient un quai de Seine, à un endroit que Morgane aimait particulièrement, pas loin du Trocadéro.

« Un jour, quand David est mort, je suis venue ici, et j’ai failli sauter dans le fleuve, avoua t-elle à son amie. Et puis, j’ai pensé à ceux qui m’aimaient, ma famille, mes amis… j’ai tenu bon. J’en suis contente.

- L’amour peut finir par être destructeur, répondit Andrée sur le même ton.

- Mais il peut aussi sauver. Je suis certaine – encore une de ces histoire de ressenti qui m’est arrivée dans le restaurant – que Barbara a préféré sa souffrance d’avoir aimé que de n’avoir jamais connu cet amour-là. Myriam était tout pour elle.

Andrée s’arrêta de marcher. Elle se mit devant Morgane et l’attira contre elle. Plongeant dans le chaud regard vert, elle lui murmura :

- Tu es tout pour moi aussi, Morgane. Je ne sais pas si pour toi il est trop tôt pour parler d’amour, mais Dieu que je t’aime !

Sa voix avait pris cette intonation rauque qui trahissait souvent son émotion. Un large sourire étira les lèvres de Morgane quand elle enroula ses bras autour de la nuque d’Andrée.

- C’est sans doute trop tôt dans les histoires classiques. La nôtre est loin de l’être, je pense. Je t’aime tout autant, Andrée. »

Andrée l’embrassa avec plus de passion qu’elle ne l’avait fait jusque là. L’amour qu’elle avait pour Morgane la submergeait ; elle en était ivre. Peu importait qu’elles ne s’étaient rencontrées que peu de temps auparavant, peu importait tout ce qu’elle avait pu vivre jusque là, Morgane avait pris toute la place. Elle le savait déjà, quand sur un coup de tête, quelques temps plus tôt, elle avait quitté Ty an Heussa, mais cela se confirmait aujourd’hui.

« Mon amour … »

 

50

Myriam avait été accueillie à l’aéroport par sa famille. Le voyage jusqu’à la maison de banlieue qu’ils habitaient s’était fait presque en silence : les questions d’usages sur son vol. Grégory dormait contre sa mère.

Une fois à la maison, les bagages posés l’entrée, elle avait déposé son fils dans son ancienne chambre. Elle soupira avant de revenir dans le salon. Ses parents l’attendaient.

« Pourquoi ne nous as-tu rien dit sur le but de ton voyage ? Pour l’amour de Dieu, Myriam, nous ne savions même pas que tu avais quitté la France !

- Je ne pensais pas qu’il allait y avoir un problème.

- Tu ne lis pas les journaux ? Tu ne regardes pas la télé ? Combien d’idiotes se sont faites avoir par les rencontres sur Internet ?

- On a dit qu’on ne la brusquerait pas, Louise, reprocha le mari.

- Je sais, j’ai eu tort, admit Myriam.

- Quand la police nous a appelé…

- La police ? Pourquoi ?

- Ton amie Barbara…

- Barbara ? Elle a prévenu la police ?

Soulagement, agacement : elle était reconnaissante à son ex de s’inquiéter pour elle pour une fois qu’il y avait eu une raison, mais quand même, elle se demandait si la brunette la laisserait vivre tranquillement sa vie loin d’elle.

- Non. En fait, euh…C’est nous qui avons appelé la police quand on n’avait plus de nouvelles de toi. Alors, il y a eu cette femme de la police qui nous a rappelé. Elle nous a appris que ton amie Barbara était… qu’on l’avait retrouvée assassinée.

- Non ! Pas elle ! Dis moi que tu racontes n’importe quoi juste parce que… je ne sais pas… maman ?

- Je suis désolée. »

 

51

Trois heures plus tard, Morgane et Andrée se présentaient au domicile des Gilbert.

« Nous sommes désolées de ne pas avoir attendu demain pour voir votre fille, mais nous quittons Paris prochainement, s’excusa Andrée après s’être présentée.

- Je comprends. Je dois vous prévenir qu’elle n’est pas très bien. J’ai dû lui annoncer ce qui était arrivé à son amie. Elle a très mal réagi.

Tu m’étonnes, songea Andrée.

- Pouvons-nous la voir malgré tout ? demanda Morgane.

- Entrez. Je vais la chercher.

- Si cela ne vous ennuie pas, nous aimerions lui parler seules à seule.

- Comme vous voudrez. Il y a un bureau ici où vous serez tranquilles.

Elle les introduisit dans une petite pièce éclairée par un plafonnier. Le décor était sobre : un bureau surmonté d’un ordinateur et de classeurs, un canapé et une étagère remplie de livres.

- Tu me laisses les rênes, chérie, ok ? pria Morgane.

- Volontiers. J’ai décidé d’avance que je ne la supportais pas.

- Andrée !

Elle haussa les épaules.

- Je n’aime pas les gouines homophobes, tu vois.

Elles se sourirent alors que la porte s’ouvrait sur Myriam Gilbert. Elle la reconnurent par les photos qu’elles avaient eues sous les yeux. Cependant, la jeune femme qui était devant elle avaient les yeux rougis, des traces de larmes traçaient de sillons humides sur ses joues.

- Myriam, je m’appelle Morgane Kérambélec, et voici mon amie Andrée Chevalier. Je suis désolée de ce qui est arrivée à Barbara. Nous cherchons à faire la lumière sur ce qui s’est passé. 

La jeune femme hocha la tête. Elle se laissa tomber dans le canapé, invitant d’un geste Morgane et Andrée à s’asseoir. Morgane choisit de prendre place à côté d’elle, tandis qu’Andrée avait déplacé le fauteuil de bureau près d’elles.

- Vous saviez que Barbara avait prévenu la commission de lutte contre les sectes à votre sujet ?

- Oui. J’en étais folle de rage. C’était il y a des années.

- Si on l’avait prise au sérieux, rien ne vous serait arrivé, décréta Andrée. Ni à ces gens.

- Ces gens ?

- Savez-vous seulement à quoi vous venez d’échapper ?

Myriam souffla.

- Non. Je n’ai pas trop compris ce qui s’est passé, sinon qu’on m’a privé de ma liberté et qu’il y a eu… un matraquage d’idées, proche d’une tentative de lavage de cerveau.

- Il avait commencé déjà sur le site, ce lavage de cerveau, dit Morgane avec une douceur qui contrastait avec la brusquerie d’Andrée. Pas loin de l’endroit où vivait Barbara, on a retrouvé des membres du jesuscafe morts ; adultes et enfants. Ils ont été empoisonnés au curare. On ne sait trop si c’est un suicide collectif ou un meurtre organisé.

- Oh mon Dieu…

- Le même jour, Barbara se faisait tuer.

- J’aimerais savoir si la secte, les membres du jesuscafe, connaissaient l’existence de votre ex petite amie.

- Je suppose que vous deviez fatalement apprendre notre lien. Oui, ils savaient qu’elle existait.

- Vous avez fait votre confession ? railla Andrée.

- Andrée ! reprocha Morgane.

- Non, soupira Myriam. Un jour, à l’époque de notre rupture, Barbara a payé un abonnement de quelques temps sur le site, elle a eu accès au chat et elle a balancé des choses à tout le monde.

- Des choses ?

- Elle les a traité d’hypocrites, de manipulateurs… elle prétendait qu’ils ne comprenaient rien au message des évangiles avec leur moralité. Et elle a dit que j’étais son ex. Qu’elle était une femme.

- Je suppose qu’ils n’ont pas aimé ça.

Myriam ferma les yeux.

- C’est vrai. Ils lui ont dit… bon, ils n’ont pas été sympathiques avec elle, je le reconnais.

- C'est-à-dire ? insista Morgane.

- Je pensais qu’ils avaient raison, même si leurs mots étaient… cruels. Ils lui ont dit qu’elle portait le démon en elle, à cause de son homosexualité, qu’elle n’était pas mieux qu’une bête, un animal…

Sa voix avait flanché sur la fin. Andrée sentait la colère monter en elle, et chose curieuse, Morgane ressentait la même chose, mais elle, elle savait que cette colère ne venait pas d’elle. La présence de Barbara était presque tangible pour elle.

- Après, ils m’ont prise à part, dans une salle de chat privée. Ils ont prié pour moi pour me libérer de ce péché et pour que le Seigneur mette sur mes pas un homme pour fonder un foyer.

- Barbara avait besoin que vous reconnaissiez ce que vous avez vécu avec elle, expliqua Morgane. Il fallait que cet amour qu’elle avait connu avec vous soit réel, pas seulement dans ses souvenirs, mais pour cela, elle avait besoin que d’autres sachent que vous l’aviez aimée. Parce qu’elle avait fini par douter de votre amour pour elle.

Andrée et Myriam la dévisagèrent curieusement.

- Je le crois. C’est ce que je ressens, expliqua t-elle. Elle aurait tout fait pour vous arracher à eux.

- Je le sais. Je ne pouvais pas. Je crois en Dieu. Dieu réprouvait notre relation. Il a donné les signes. J’ai eu peur pour mon fils.

- De la merde ! lâcha Andrée qui pouvait devenir vulgaire quand elle était excédée. Excusez-moi, je ne veux pas rentrer dans votre histoire qui ne me regarde en rien mais il y a des choses qui me mettent hors de moi. Vous continuez à croire à ce que ces gens vous ont dit après ce que vous avez vécu, après ce que nous venons de vous apprendre ?

- Je voulais un autre enfant. Je voulais une vie normale, une vie où personne ne me regarderait de travers parce que la personne qui la partageait était une femme. Peut-être que je ne l’aimais pas assez, tout simplement. Elle me faisait peur, avec ses sentiments trop forts. Elle nous voyait ensemble dans l’avenir, elle envisageait un avenir que je craignais d’envisager…

Morgane capta le regard de son amie et lui intima de garder le commentaire qui lui venait.

- Je… d’une certaine manière, je suppose que Barbara a fini par le comprendre, dit-elle. Je ne pense pas la trahir en vous disant qu’elle vous a sans doute gardé ses sentiments jusqu’à la fin.

- Je ne sais pas si cela m’aide.

- Pour en revenir à l’enquête, savez vous si le choix de Cours comme lieu de suicide collectif était lié à votre ex copine ?

- Non, je ne sais pas, lâcha Myriam d’un ton rude en fixant Andrée dans ses prunelles de glace. Pour eux, elle ne comptait pas. Je ne crois pas. Ils ont dû l’oublier avec toutes ces années.

- Très bien. Merci de nous avoir accordé ces quelques minutes.

- Je vous présente encore une fois nos condoléances, dit Morgane en serrant la main de Myriam. »

Quand elles furent dehors, prête à entrer dans la voiture, elle entendit Andrée marmonner quelque chose qui se rapprochait de : « Condoléances mon œil. Elle ne méritait pas un tel amour.

- Tu sais, Andrée, dit Morgane une fois qu’elles furent dans la voiture. Moi-même j’ai failli cacher notre relation à Flo et Charlotte. Je peux comprendre que cette fille ait eu peur de la réaction des autres.

- Tu as fini par leur dire.

- C’est parce que j’ai senti que cela te blesserait et créerait une faille à notre histoire, alors qu’elle n’en est qu’à son début. Pour rien au monde je ne voudrais te perdre. Mais je veux dire que pour toi, être lesbienne, c’est peut-être évident. Pour moi, c’est tout nouveau – je ne sais même pas si j’ai déjà compris tout ce que cela implique. Je pense qu’elle a réagi comme ça, avec peut-être moins de maturité. Ou elle l’a dit elle-même, son amour pour Barbara était moins fort que celui que j’éprouve pour toi.

- Tout ce que cela implique ?

- Ben je n’ai pas encore eu le temps de potasser Le Guide de la Parfaite Goudou.

Andrée partit d’un grand éclat de rire.

- Le Guide de la Parfaite Goudou ?

- Hum, hum. Il doit bien exister un truc comme ça, non ?

- Morgane, qu’est ce que c’est que ce délire ?

- Ecoute, j’ai bien réfléchi à tout ça. Je suis totalement novice, dans ce truc. Pour l’instant, je marche à l’instinct.

- Et ça me va très bien.

- Andrée, je n’ai pas envie d’un désastre comme celui de Barbara et Myriam. Je ne veux pas faire les mêmes erreurs qu’a faite Myriam. Parce que la souffrance de Barbara, au-delà de ce que nous ont raconté ses amis, je la perçois. Elle était là, tout à l’heure.

- Je me suis doutée que ce petit discours ne venait pas de toi. Mais je ne vois pas le rapport : tu es loin de ressembler à Myriam.

- Barbara assumait son amour et sa relation. Pas Myriam. Pour l’instant tout va bien, pour moi : ta famille accepte notre relation, Florent n’a pas trop mal réagit, mais tu as entendu sa réflexion : les parents ne vont pas du tout aimer ça. Je t’aime, je ne veux pas te perdre, mais je n’ai pas envie non plus de souffrir du rejet de ma famille. Je veux tout, Andrée : toi et eux. Et puis, j’ai un peu peur de la comparaison.

- La comparaison ?

- Tu as eu combien de copines ? En ce qui me concerne, la seule personne avec qui j’ai couché à part toi était David.

Andrée sourit.

- Une. Les autres n’ont jamais compté.

- Combien ?

- J’en sais rien, moi. Morgane, je n’ai pas eu une vie très sage, tu sais. Je ne sais vraiment pas combien. Il m’arrivait de sortir le soir dans les boites gay et je repartais avec une fille. Jamais la même. Ma devise était : ne pas s’impliquer pour ne pas souffrir. Et puis tu es arrivée dans ma vie et tout a changé. C’était toi que je voulais, personne d’autre. C’est toujours toi que je veux. Rien ne changera ça. Je vais te dire une chose, Bambi, même sans ton guide tu t’en sors très bien et je ne te veux pas autrement.

- Je t’aime, souffla Morgane en embrassant l’épaule de sa compagne. »

 

52

16 octobre

 

Dans l’avion qui l’emmenait loin de Chicago, Jim Watson, le pasteur Jim comme l’appelait ses fidèles, avait les mains jointes sous son menton, un air soucieux sur son visage. Il avait compris que son site était sous surveillance, ainsi que les membres les plus influents de l’église œcuménique qu’il avait fondée. Le pasteur était profondément ennuyé. Il n’aimait pas être ennuyé. Il était trop tard maintenant pour arrêter la machine ; le groupe de Chicago était définitivement hors jeu, cependant.

Il fallait qu’il soit loin quand les fédéraux chercheraient à le contacter. Il savait qu’il avait de la marge : pour l’instant, ils se contentaient de maintenir l’église sous surveillance. Pour le moment, il n’y avait aucun moyen pour qu’ils découvrent les lieux des rassemblements des Agneaux.

 

 

 

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Sassem, partie 10

PARTIE X : Nouvelle vie.

 

 

Chapitre 1 :

 

Fou de rage, Sassem se lança à sa poursuite. Il sauta à travers le mur fracassé après avoir arraché une arme des mains d’un de ses hommes, et il commença à tirer vers elle tout en courant. Malheureusement, elle réussit à se mettre à couvert et il cria de frustration.

 

- Monsieur, fit un inconscient en se portant à ses côtés, l’attaque de l’organisation, lui rappela-t-il, inquiet. Que doit-on faire ? Les gens paniquent !

 

Enervé à cause d’une interruption qui lui avait coûté sa victime préférée, Sassem pointa son arme sur lui et l’abattit. Le fidèle soldat s’écroula, un petit trou ornant son front. Les hommes qui le suivaient s’arrêtèrent automatiquement et le regardèrent s’enfoncer dans la jungle. Ils échangèrent des regards consternés, puis, comme si un signal avait été donné, ils se ruèrent sur le premier véhicule qu’ils virent et prirent la fuite.

 

Dès qu’il franchit la lisère des arbres, Sassem ralentit. La lumière était fortement atténuée et les cachettes étaient nombreuses. She-wolf pouvait être partout. Il avança, l’arme en avant. Il avait voulu jouer avec elle et il le souhaitait encore, mais elle était trop dangereuse et cette salope… cette salope avait attaqué toute son organisation ! Pour qui se prenait-elle ?! Elle allait le lui payer cher, très cher !

 

Au milieu du vacarme que les explosions, les tirs et les cris, faisaient, il entendit distinctement un bruit de course sur sa droite. Vif comme l’éclair, il se retourna, mais ce n’était qu’un foutu animal. Il n’avait pu s’en apercevoir avant, à cause de son œil enflé. Cette salope l’avait salement handicapé !

 

De rage, il lui tira dessus à plusieurs reprises, le manquant à chaque fois, et son arme cliqueta bientôt dans le vide.

 

Il la jeta brutalement contre un tronc et poursuivit son avancée. Il finirait bien par la trouver, elle n’avait jamais pu lui échapper. Et ici, c’était son territoire.

 

 

***************************************

 

Conception et Alexia traversèrent le camp comme deux fusées. Comme prévu, les soldats ennemis étaient trop surpris pour réagir assez vite, et les hommes et le tank qui les poursuivaient se retrouvèrent vite bloqués par leurs alliés.

Alexia mit quelques minutes à se souvenir où se trouvait la résidence de Sassem. Elle bifurqua à droite et entra dans un immeuble, dont l’entrée béante, ne contenait plus que des corps sans vie.

- Pourquoi on entre ici ? l’interrogea la militaire en la suivant alors qu’elle s’enfonçait plus profondément dans les couloirs.

- Tia m’a montré sur un plan où se trouvait la demeure de Sassem et cet immeuble, même s’il rallonge un peu le chemin, y mène. Etre ici me semble plus sûr que dehors. Bon évidemment, on n’a pas intérêt à traîner, je doute que les soldats aient manqué notre entrée et ils vont essayer de nous bloquer. Pour peu qu’ils en restent à l’intérieur on est faite.

- Tu sais où tu vas au moins ?

- A peu près. Si tu me laissais réfléchir je manquerais moins de nous perdre.

Conception lui jeta un œil noir. Cette fille, même si elle était le bras droit de Linya était énervante au possible. Elle lui parlait comme si elle était un boulet, alors que c’était elle qui les avait mises dans cette position intenable ! Elle était si têtue, et d’une mauvaise foi ! Conception ravala sa colère et la suivit avec malgré tout une pointe d’admiration.

Non seulement elle avait l’air de réellement savoir ce qu’elle faisait mais en plus sa volonté de ne pas laisser sa compagne derrière elle, même si elle devait risquer sa vie pour ça, était touchante.

Enfin, une porte apparut devant elles. Malheureusement, ce ne fut pas la seule chose qui apparut! Une flopée de soldats, armés et à l’air belliqueux, leur bloquait le passage. Alexia pila, puis agrippant le bras de sa partenaire, la propulsa dans la première pièce libre qu’elle vit et claqua la porte derrière elles.

Immédiatement, Conception chercha des yeux quelque chose susceptible de la coincer. Elle attrapa une chaise et la plaça sous la poignée de la porte. Elle repéra ensuite une armoire.

- Aide-moi, fit-elle à la petite blonde en saisissant un côté du meuble.

Alexia secoua la tête.

- Laisse tomber, jeta-t-elle en se dirigeant vers la fenêtre. On n’a pas le temps. Ils ne vont pas tarder à se rappeler l’existence des fenêtres.

Elle en ouvrit une et se hissa au dessus.

- Dépêche ! la pressa-t-elle en voyant qu’elle ne bougeait pas.

Elle passa de l’autre côté et Conception se précipita à sa suite alors que des coups résonnaient contre la porte. Des cris furent échangés, puis le chien d’un fusil qu’on arme se fit entendre. La militaire eut juste le temps de se laisser tomber avant que des coups de feu, ne commence à faire voler la porte en éclats.

Alexia la rattrapa et dit avec un sourire :

- On a de la chance, ils sont cons. Ils vont à toutes forces essayer de passer par l’entrée. On a pile le temps de s’éloigner et de se cacher.

- Et après ? fit la femme en se relevant.

- La maison de notre cible est dans cette direction, fit l’apprentie en pointant le doigt sur sa droite.

Conception hocha la tête et alors que les soldats semblaient sur le point de parvenir à passer la porte, elles s’élancèrent en direction de l’abri qu’offrait un camion éventré et tombé sur le flanc.

 

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Tia courait sans même essayer de savoir où. Elle ne réfléchissait plus, seul l’instinct parlait. Les branches la giflaient mais elle ne les sentait pas. Dès l’instant où elle avait mis le pied sous le couvert des arbres, la douleur qui lui transperçait les yeux avait sensiblement diminuée.

Soudain, une branche basse particulièrement noueuse apparut, l'obligeant à se déporter sur la droite en se baissant et elle n’aperçut pas la racine qui heurta son pied, faisant remonter un arc électrique douloureux le long de sa jambe et l’envoyant rouler un peu plus loin. Elle s’affala de tout son poids sur le sol et ne bougea plus.

A bout de souffle, épuisée, les yeux mi-clos, elle se laissa aller. Les bruits de combat au loin, les mains et la bouche de Sassem… les souvenirs éclatèrent en autant de petites bulles qu’elle ne put plus contenir.

Elle se mit à trembler de peur et de dégoût. Il avait voulu remettre ça… et elle avait failli le laisser faire ! Un cri de rage lui échappa. Au même moment, l’homme de ses cauchemars déboula à sa gauche. Il s’arrêta en la voyant au sol et eut un sourire cruel, un rictus sauvage qui signifiait torture atroce pour elle.

La peur céda le pas devant la colère. Sa haine de cet homme et de ce qu’il lui avait fait subir la submergea. Il lui avait fait tant de mal… y avait pris tant de plaisir… Avec un cri puissant, si plein de haine et rage qu’il en semblait vivant, elle se jeta sur lui avec force.

Surpris, il bascula avec elle et se retrouva bientôt cloué sur le dos. Il croisa le regard plein d’une hargne si complète qu’il eut peur. Dans ce regard, il n’y avait pas d’enfant perdue, il n’y avait même plus d’être humain. She-wolf était entièrement animée par la soif de vengeance et une exaltation si puissante, que l’être qu’elle était avant s’était évanouie.

Elle leva le poing et il y vit sa mort. Instinctivement, il leva la main qui s’était refermée sur une pierre, et frappa de toutes ses forces contre sa tête.

Le bruit lui prouva qu’il l’avait touchée, tout comme le sang qui gicla et le mouvement de recul que fit sa tête, mais le regard ne changea pas et comme si elle n’avait rien senti, elle abattit son poing sur son visage.

La douleur explosa et paniqué il frappa de sa pierre le corps qui l’écrasait, sans parvenir à voir où elle se fracassait. S’il la touchait, elle n’en laissait rien paraître, sa grêle de coups ne s’arrêta pas une seconde et bientôt tout cela n’eut plus aucune importance… la nuit tomba, la douleur disparue et sa main retomba sur le sol. La pierre roula un peu plus loin… Il était mort.

Et pour la première fois depuis qu’il était né… il se sentit libéré de tous les sentiments douloureux qui l’avaient toujours agité.

Tia vit le visage en bouilli de son adversaire et rejeta la tête en arrière. Elle poussa un hurlement de victoire où la toute puissance se mêlait à une colère qui ne s’était pas éteinte.

Son cri se répercuta dans la jungle et venu d’aussi loin que sa soif de sang, un hurlement identique retentit, lui répondant, lui signifiant qu’elle n’était pas seule et qu’il comprenait. Le hurlement s’éteignit et ne se renouvela pas, mais Tia avait entendu. Elle ne savait pas d’où il venait, ni qui lui avait répondu… ou quoi. Mais elle ne s’en préoccupa pas. Elle le trouverait quand elle en aurait besoin, elle le savait.

Posant le regard sur ce qui restait de son bourreau, ce monstre qui avait détruit sa vie, la rage en elle loin de s’apaiser, gonfla encore. Elle se releva comme une automate, et une douleur fulgurante transperça son coté droit. Elle baissa les yeux et vit de larges et très moche bleus s’étaler sur ses côtes. De nouvelles déformations étaient apparues et elle en conclut qu’elle avait d’autres côtes de cassées.

Un engourdissement lent la saisit et si sa colère ne la quitta pas, elle sembla se glacer, se figer en même temps qu’une faiblesse générale qui l’obligea à se rasseoir. Elle se plia soudain en deux et vomit. La douleur qui vrilla son crâne perça brièvement le voile de coton qui l’enveloppait et elle aperçut un hématome noir sur son abdomen. Elle le fixa un moment et le vit s’élargir.

« Une hémorragie interne », en conclut la grande femme. Si elle ne trouvait pas rapidement de l’aide, elle allait mourir là. « Et après ?, songea-t-elle engourdie, quelle importance ? » Elle était tellement fatiguée d’avoir mal… Elle ferma les yeux et laissa les ténèbres l’emporter. Après tout… elle leur avait toujours appartenu.

 

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Alors qu’elles parvenaient enfin à la résidence de Sassem, quelque chose en Alexia la fit s’arrêter. Elle secoua la tête tentant de savoir ce qui lui arrivait, sans y parvenir. C’était diffus, léger et en même temps, urgent.

Elle les yeux sur les bois un peu plus loin et eut la certitude qu’elle devait y aller. Sans prêter attention à Conception qui la pressait d’entrer, elle tourna les talons et s’enfonça dans la jungle.

Incrédule, la militaire la regarda faire. Puis, décidant que son devoir était de suivre cette folle où qu’elle aille, elle se rua sur ses traces, non sans écouter avec attention les échanges en Grec. Apparemment, le chef d’unité savait comment se débarrasser des chars d’assaut et il transmettait la technique à tous ses soldats.

Conception écouta attentivement. Cela pouvait servir. A partir de là, et tout en gardant un œil sur Alexia et leur environnement, à l’affut du moindre danger, elle écouta son chef d’unité mettre au point divers pièges ingénieux qui la surprirent. C’était astucieux et elle devait convenir que pour un homme, celui-ci savait de quoi il parlait. Avec ça, ils avaient une chance de reprendre l’avantage et de mettre enfin un terme à une bataille, qui durait depuis maintenant, elle jeta un œil à sa montre, Cinq heures ?!

Seulement ?! Elle avait l’impression que cela faisait une semaine entière ! Devant elle, Alexia poussa un cri de détresse et instantanément, l’attention de la militaire se concentra sur elle. Tout en s’approchant rapidement, elle scruta les alentours, à la recherche du danger mais n’en vit pas.

Elle fronça les sourcils et revint à sa partenaire. Celle-ci, le visage empli de détresse, fixait un point à terre. Elle s’avança encore un peu et aperçut enfin ce qui la mettait dans cet état. Elle eut un haut le cœur, difficilement réprimé à la vue du cadavre sanguinolent de Sassem. Puis elle vit Tia et son cœur se serra.

Elle était pâle comme la mort, le visage et le corps couvert de sang, elle ne semblait plus présente. Alexia se jeta sur elle et la prit dans ses bras. Pendant que celle-ci lui parlait avec un désespoir croissant, Conception ouvrit son micro.

- Ici chef de le garde A. J’ai besoin d’une assistance médicale de toute urgence. Je répète j’ai besoin d’une assistance médicale de toute urgence.

 - Un hélico ! cria Alexia en ouvrant son propre micro. Frédéric, on a besoin d’un hélico, c’est Tia !

Il y eut quelques bruits sourds et un grondement bas, de l’autre côté puis la voix de Frédéric retentit aussi clair et calme qu’un matin de printemps.

- Que se passe-t-il ?

- Elle… elle est blessée, elle ne se réveille pas et elle est couverte de sang… je sais pas quoi faire !

- Décris-moi ses blessures.

Pendant qu’Alexia s’exécutait, Conception écouta comment se déroulait les pièges du chef d’unité. Et entendit avec satisfaction que les deux premiers avaient fonctionné à merveille. Elle se permit, quand une pause se fit dans les ordres, de lancer la bonne nouvelle :

- La cible principale est anéantie. Je répète, Sassem est mort, dit-elle finalement en un espagnol parfaitement compréhensible.

Des fois que leur ennemi l’écoute… Des cris et des exclamations de joie fusèrent et elle sentit une galvanisation soudaine, regonfler à bloc tout les soldats. Elle sourit puis revint a sa collègue qui laissa un échapper une plainte apeurée.

- On ne peut rien faire ?! Frédéric !

- Un hélicoptère est en route, mais si vous voulez qu’il atterrisse, il vous faut, soit trouver un terrain dégagé et y amener Tia, soit faire le grand ménage au centre de l’école.

- Je m’occupe du ménage de printemps, lança Conception en intervenant.

- Très bien, je préviens le pilote, répondit Frédéric.

Alexia dévisagea la militaire et hocha la tête devant sa demande silencieuse. Elle ne bougerait pas de là… jusqu’à son retour. Elle la regarda partir puis reporta son attention sur sa compagne.

Elle était si pâle… Comme une autre de ces fois… se souvint-t-elle sans trop savoir de quoi.

- Ne me quitte pas Tia. Tu n’as pas le droit ! Pas encore ! Bon dieu, tu te rends compte ?! C’est toujours toi qui pars la première ! Et moi je dois rester derrière toute seule ! C’est injuste, c’est égoïste et je t’interdis de me faire encore une fois ce coup !

Tia ne réagit pas, son corps se refroidissant de plus en plus et la colère la prit. Une colère puissante, venue d’une autre vie, où la douleur de la séparation avait été insupportable. Et si elle ne comprenait pas vraiment ce qu’elle disait, elle sentait que c’était la stricte vérité.

- Je te déteste ! lui cria-t-elle. Tu ne me laisse jamais le choix, tu décides pour tout et je dois tout accepter sans broncher ! ? Pourquoi ?! Qu’est-ce qui te donne le droit de décider pour moi ?! Ton amour ?! C’est quoi ça ?! Et le mien ?! Il ne compte pas ?! N’agis pas encore une fois comme ça, je t’en prie, fit-elle sa colère retombant soudainement. J’ai besoin de toi… j’ai besoin de ta force… de ton amour… j’ai besoin de toi, bon dieu et tes enfants aussi ! Tu leur as promis que tu ferais tout ce que tu pourrais pour revenir vers eux ! C’était quoi ? Un mensonge ?! Alors tu abandonnes c’est ça ?! lança-t-elle la colère flambant de nouveau. Tu n’as pas le droit ! Je t’aime moi, fit-elle en revenant au désespoir. Ne fais pas comme si ça n’était pas important… pour une fois, s’il te plaît… pense à moi… et laisse-moi te montrer que ta vie est importante… plus que ta mort… laisse-moi une chance de te prouver que tu as le droit de vivre et encore plus celui d’être heureuse. Que tu le mérite, même si tu penses le contraire… je t’en prie… laisse-moi au moins une chance…

Alexia sentit un frémissement et elle fixa, avec une peur mêlée d’espoir, le visage de sa bien-aimée. Elle vit son front se plisser, comme sous le coup d’un effort colossal. Et si elle n’ouvrit pas les yeux, sa compagne sentit un la peur desserrer son étreinte glacée sur son cœur.

- N’ouvre pas les yeux, mon cœur, c’est inutile. Economise tes forces, chuchota-t-elle tout près de son oreille.

Alexia s’installa contre un arbre et prit son amie contre elle, sa tête reposant sur son épaule. Elle décida de faire la seule chose qu’elle savait réconfortante pour elle deux. C’était peut-être sa seule chance de la maintenir auprès d’elle. Il fallait donc que ça la touche, pour accrocher son attention faible et vacillante.

- Tu sais je connais une chouette histoire sur les loups. Enfin c’est pas vraiment une histoire, plus un genre de poème. Je… c’est moi qui l’ai écrit… pour toi, dit-elle sa voix se brisant sur les derniers mots, alors peut-être qu’il n’est pas si génial que ça, mais écoute-le, ok ? Et tu me diras ce que tu en penses, après. Ça s'appelle : Rêve de loup.

Lorsque mère nature ferme ses paupières à la nuit tombée
Que les étoiles l'enveloppent le soir au creux de leurs bras
De sa blancheur Sirius étoile du chien de la voûte céleste
Accueille Dame lune soufflant le voile au vent des ombres
Une brise légère aux effluves d'ambre, de vanille, de rosée
Caresse la forêt pour que s'éveillent les sapins assoupis
Fredonne une douce mélodie aux animaux baignés de songes
Blottis dans leur sommeil émergeant de lueurs spectrales
Pas un soupir ne brise le silence fondu dans les sous-bois
Seul le firmament couronne de ses bijoux l'azur du repos

Sous les vieux pins bleus bercés par la plainte endormie
Tapis sur le lit de fleurs blanches que les pétales ont formé
Le Loup allongé de sa grâce dans son épais manteau gris
Veille de ses yeux mi-clos aux rayons d'or de l'horizon
En ses lieux, solitaire dans son âme, solitaire dans sa paix
Et dans ce calme de l'éternel, ses pensées s'évanouissent
Aux ondes des murmures, à l'ouverture des portes du rêve...

Telle une prière à tous ces hommes dont le regard du mal
Provoque, haine, ignorance, souffrance aux gestes impurs
Vos dieux m'ont louangé de terreur et de mauvais présages
Tel un démon de cruauté, une incarnation du diable
Moi, qui ne suis que noblesse, qui ne suis que pureté !
Pourquoi me traquez-vous avec autant d'acharnement ?

Apprenez à connaître ce qui m'anime dans mon instinct
Écoutez mon chant du soir lorsque ma voie se fait entendre
Ce n'est pas la peur ni la mort que mon message évoque
C'est un hommage à la vie, de l'éveil à la conscience
Je suis le guide de vos sentiers de la terre et de l'au-delà
Je suis fidèle, père de famille et ne tue pas par plaisir

Tout comme vous, j'ai une Âme, un Cœur, une Essence
Ainsi, je ne suis pas la réalité que forment vos esprits…

De son œil amande une goutte de nuit perle d'espérance
Elle s'élève au ciel, brillante, parmi le champ d'étoiles
Une larme luit à jamais pour le cœur des hommes…

( poème pris sur le site : http://cercledevie.e-monsite.com/rubrique,reve-de-loup,156198.html )

- Alors ? Qu’est-ce que tu en dis ? C’est pas mal, hein ?, fit-elle en regardant au loin.

Elle n’avait plus senti aucun frémissement et elle avait si peur de vérifier si la vie était encore présente en elle… Les larmes coulèrent sans bruit sur ses joues et un sanglot monta. Elle le retint, elle ne voulait pas troubler le repos de son amour, quel qu’il soit.

Soudain elle se figea. Un murmure, quasi-inaudible et si faible qu’on l’aurait dit inexistant, avait sifflé à son oreille. Elle se pencha sur Tia et retint son souffle.

- Encore…

Le cœur d’Alexia fit un bond si puissant qu’il lui fit mal.

- Tia, fit-elle en lui caressant avec fébrilité le visage.

Ses yeux frémirent, clignèrent puis se fixèrent un bref instant sur les siens. Alexia réprima un nouveau sanglot, de soulagement cette fois, et chercha fébrilement une autre histoire à raconter.

Tia était là. Elle était avec elle.

- Tiens le coup amour, souffla-t-elle. Les secours arrivent.

Un imperceptible mouvement de la tête, qui sembla la chose la plus magnifique, à Alexia lui répondit.

- Ok, une histoire, hein ?

Autre hochement imperceptible.

- Ok. Tu connais la légende des Ojibwas ? Selon eux, c’est le loup qui a appris à l’homme tout ce qu’il sait aujourd’hui. Aucune de leur histoire sur eux ne parle de la peur du loup comme nous savons si bien le faire. Non eux, ils respectent tout chez lui.

Et alors qu’elle se mettait à conter l’histoire de Nanabush et Tooth, Tia se concentra sur la voix apaisante de celle qui l’avait arrachée à son tunnel. Non, elle ne pouvait pas la laisser. Pas cette fois. Même si elle ne savait pas pourquoi, ni comment, elle lui avait déjà fait trop de mal. Elle l’avait laissé seule suffisamment souvent… elle n’en avait plus le droit.

 

Chapitre 2 :

 

Quelques temps plus tard, Tia apprit ce qui s’était passé après son évacuation. Alexia et Linya s’amusèrent à le lui relater pour la distraire un peu et la faire patienter. Après la nouvelle exposition de ses yeux aux rayons du soleil, elle avait dû subir une opération au laser, sensée évacuer les tissus brûlés et leur laisser une chance de renouveler les tissus perdus. Elle devait prendre des gouttes et et des bandes de gaze entourait sa tête pour protéger ses yeux de la lumière.

Pendant les 48h suivant son hospitalisation, son état avait été jugé critique et elle avait subi diverses opérations en urgence. Il avait fallu s’occuper de son hémorragie interne, mais aussi de la commotion que les coups sur sa tête avaient provoquée.

Alexia avait eu bien du mal à faire comprendre au personnel médical que sa présence auprès d’elle était indispensable et plus que tout, que c’était sa voix qui la maintenait parmi eux. Elle ne pouvait le leur expliquer, elle ne savait pas elle-même d’où lui venait une telle certitude. Tout ce qu’elle savait, c’était que Tia se battrait et passerait le cap critique qu’elle vivait, si elle l’incitait à le faire.

Après pas mal de négociations et autant de dons faits à l’hôpital par Linya, Alexia avait reçu l’autorisation de rester avec Tia dans sa chambre.

Aujourd’hui, une semaine après son arrivée, elle était sortie d’affaire. Alexia était, comme à son habitude, assise à ses côtés. Elle avait été si près de la perdre… elle contempla son amie endormie et fit une fois de plus le tour de ses blessures en se demandant par quel miracle elle avait tenu si longtemps.

Outre son pansement sur les yeux, elle portait une écharpe pour soutenir le bras qui avait eu une épaule déboitée. La plupart des côtes de son flanc droit étaient brisées en plusieurs endroits, ce qui l’obligeait à rester tranquille et à parler sans s’agiter. Elle portait un pansement au niveau de l’estomac qui dissimulait une fine cicatrice, là où il avait fallu l’opérer. Enfin, elle avait des bleus et des plaies sur tout le corps.

Les plus moches étaient sur son ventre, son torse et sa tête. En détaillant son si beau visage, ainsi abimé, Alexia sentit, comme à chaque fois, une vague de colère sourde l’envahir. Elle ne regrettait pas la mort de Sassem. Elle ne regrettait pas que se soit Tia qui en soit responsable. Et même si le souvenir de ce qu’elle lui avait fait, resterait à jamais gravé en elle, elle ne voulait pas imaginer une fin plus paisible pour lui. Il avait mérité ce qui lui était arrivé. Il était mort comme il avait vécu, avec violence et sauvagerie.

Elle ne savait pas encore comment sa compagne avait ressenti leur confrontation. Tia dormait presque tout le temps. Ça l’avait d’ailleurs beaucoup inquiétée, mais les médecins lui avaient expliqué que c’était la façon dont son corps récupérait des dommages qu’on lui avait infligé.

Alors elle passait la plupart de ses journées, à la regarder, à veiller sur elle et à la remercier de s’être battue. Elle pensa même, une ou deux fois, à adresser une prière aux dieux qui devaient veiller sur elles. Elle n’avait jamais cru en dieu, mais dès l’instant où elle avait rencontré la mercenaire, elle s’était mise à y penser, comme si ils étaient plusieurs et existaient vraiment. Comme si elle n’en doutait pas… c’était vraiment bizarre, mais ça la réconfortait alors elle n’y réfléchissait pas trop. Un peu comme tout ce qu’elle vivait avec sa compagne.

Elle attendait avec patience, consciente qu’elle avait de la chance d’attendre, que sa compagne récupère suffisamment pour l’interroger sur sa santé émotionnelle. Lorsqu’elle était éveillée, elle lui expliquait ce qu’il était en train de se passer dans le monde. Comment les médias avaient eu vent des différentes attaques et comment les gouvernements impliqués après diverses réunions, avaient élu un conseil représentatif qui s’était adressé à la presse en une série de conférences, expliquant l’attaque, les raisons de celle-ci, sa réussite et les conséquences qui en résultaient.

Apparemment, ce conseil était en train de mettre en place une armée de la paix, comme l’Onu en fait, mais en moins armé. Il voulait envoyer des hommes et des femmes régler les problèmes que cette attaque avait eu sur les gouvernements et les problèmes de politiques internationales que le fait d’avoir tout révélé avait créés.

Il fallait apaiser les esprits, financer les reconstructions et négocier de nouveaux accords. Mais avant tout cela, il fallait réélire plusieurs présidents et essayer de limiter la casse avec ce qu’il restait de certaines familles royales.

Le scandale provoqué par l’organisation caché de Sassem avait et faisait encore les choux gras de la presse mondiale. Les médias exigeaient le nom de celui qui avait mis tout cela à jour et qui l’avait dirigé. La mise en place du conseil avait eu pour but de calmer les questions à ce sujet. Toute l’opération était une coopération des différents gouvernements. Aucun élément extérieur n’avait participé.

Quelques bribes d’infos avaient filtré, comme la participation de certains mercenaires et d’une force armée inconnue, mais tout avait été démenti par les porte-paroles des gouvernements.

Linya avait été satisfaite de la réaction. L’anonymat pour Lyoko était une garantie de sécurité, elle ne pouvait prendre le risque d’être associée à cette opération. Alexia quant à elle n’était pas mécontente non plus. Le nom d’Enyo avait été cité à plusieurs reprises. Cela garantissait un futur rempli de clients. Ce n’était pas demain la veille qu’elle serait au chômage !

En échange de son « aide » sur l’opération et de son silence sur sa participation, elle avait été graciée. A partir d’aujourd’hui, Tia, alias She-wolf, alias Enyo, était aussi pure qu’un bébé qui venait de naître ! Elle avait hâte de lui apprendre la nouvelle !

Alexia essaya d’imaginer les prochains mois. Tia devrait se poser quelque part pendant un bon moment, le temps de guérir, et elle pourrait le faire en toute tranquillité. Maintenant, elles pourraient s’établir. Fonder une famille. Avoir un bébé. Alexia gloussa. Une petite Tia. Qu’elle porterait.

Elle frémit d’anticipation. Bon, évidemment, elle devrait en reparler avec la mercenaire, mais…, elle posa la main sur son ventre plat, peut-être que bientôt…

Elle tourna la tête lorsque Linya entra dans la chambre. Celle-ci la salua d’un hochement de tête et d’un sourire et s’installa à ses côtés.

- Comment va-t-elle ? chuchota-t-elle.

Linya venait leur rendre visite tous les jours peu avant midi. Après le repas, c’était le tour de Frédérique. Il restait jusqu’à ce qu’elle se réveille et ils échangeaient quelques mots, avant de téléphoner aux jumeaux. Ils étaient surexcités depuis qu’ils savaient qu’elle serait bientôt de retour. Ils avaient semblé très inquiets en apprenant qu’elle était à l’hôpital.

Mais rassurés quand Alexia leur avait déclaré qu’elle ne bosserait plus pendant plusieurs mois. Cependant, il avait fallu leur expliquer que leur mère n’allait pas être en mesure de bouger pendant quelques temps et qu’elle ne reviendrait donc pas aussi vite qu’ils le souhaiteraient. Frédéric les avait calmés en leur disant qu’à chaque vacances scolaires, ils viendraient la voir et visiter la Colombie. A l’idée de voyager leur contrariété s’était envolée. Depuis lors, ils attendaient avec impatience les prochaines vacances. 

Tia avait voulu protester mais le soulagement audible dans leur voix, ainsi dans celle de sa compagne l’en avait empêchée. D’après ce qu’elle avait entendu, Alexia en avait pas mal bavé pendant l’attaque. Elle méritait bien un peu de tranquillité.

- Ça va. Elle dort, elle mange, elle accepte de ne pas trop bouger. C’est plutôt encourageant, fit-elle soucieuse.

Linya la dévisagea un instant, puis posa sa main sur la sienne.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

Alexia hésita.

- C’est… elle semble fatiguée.

- Eh bien oui, confirma son amie perplexe, le docteur a dit que c’était normal.

- Oui, je sais, mais… ce n’est pas de ça que je parle. Elle manque d’énergie.

En voyant l’air perdue de sa meilleure amie, Alexia soupira de frustration et passa une main dans ses cheveux.

- Ce que j’essaye de dire c’est que… son moral n’a pas l’air bon. Elle… n’a pas son ressort habituel.

- C’est sûrement l’hospitalisation. Ça ne lui est pas facile d’être immobilisée ainsi et elle doit s’angoisser au sujet de ses yeux aussi. Ne pas savoir si elle recouvrira la vue… pour quelqu’un comme elle, ça doit être l’enfer.

- Peut-être, répondit-elle lentement.

Mais Alexia en doutait. Quelque chose… quelque chose s’était passé. Peut-être des souvenirs ou… peut-être la façon dont elle avait tué Sassem ? D’après ce qu’elle s’en rappelait, la dernière profonde dépression de Tia avait commencé avec une chose similaire qu’elle avait faite à une prisonnière. Peut-être que c’était ça ?

Si ça l’était, elle avait bien l’intention de la faire parler. La dernière fois ça avait semblé lui suffire pour commencer à remonter la pente. Satisfaite de sa décision, elle revint à Linya.

- Tu as vu mon père ? la questionna-t-elle.

- Oui. Il a dit qu’il passerait te voir bientôt.

-Vraiment ?

Alexia était surprise. Leur dernière entrevue avait été pour le moins houleuse. Il n’avait pas apprécié qu’elle se jette au milieu de la zone de combat en le laissant derrière elle. Pour une criminelle qui plus est. En entendant ses mots, sans pouvoir faire se retenir ou même songer à le faire, elle avait levé la main et l’avait giflé.

Ils avaient été aussi stupéfait l’un que l’autre par son geste. Mais Alexia s’était vite reprise.

- Ne redis plus jamais ça.

Il l’avait dévisagée comme s’il la voyait pour la première fois. Son expression lui avait fait mal, mais elle ne pouvait pas, ne voulait pas rattraper son geste ou s’en excuser. Elle avait été à deux doigts de la perdre, elle était fatiguée et Tia était alors en salle d’opération pour subir une série d’interventions urgentes.

Elle n’avait pas envie de s’excuser d’avoir choisi sa compagne plutôt que lui. S’il ne parvenait pas à comprendre qu’elle l’aimait comme il avait aimé sa mère, alors tant pis.

Il était parti furieux et depuis elle n’avait plus eu de nouvelles. Aujourd’hui, elle le regrettait un peu. Pas ce qu’elle avait fait ou même pensé mais… il avait été séquestré et elle n’avait même pas vraiment pu savoir si il allait réellement bien. S’il avait regretté autant qu’elle leur séparation depuis tout ce temps. Si…

Elle soupira en secouant la tête. 

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas.

- Il t'a paru furieux ? Inquiet ?

- Ni l’un, ni l’autre, fit-elle en haussant les épaules. Je l’ai croisé pendant le débriefing avec les grands pontes et il m’a juste dit de te prévenir.

- Ok. Quand passe-t-il ?

- Il ne l’a pas précisé mais… il sait que tu es là et qu’elle sera coincée ici pendant plusieurs mois, donc…

- Il a tout le temps.

- C’est ça.

- Cela dit, je pense qu’il viendra rapidement. Papa l’a vu le mois dernier et il avait l’air inquiet et soucieux en parlant de toi. Il en a conclu que tu lui manquais et qu’il allait reprendre le contact assez vite.

- Ouais mais depuis il a été enlevé et on a eu une « discussion ».

- Mais…

- Laisse tomber Lin. C’est gentil d’essayer de me tranquilliser mais je ne suis pas inquiète. J’ai choisi et je ne regrette pas mon choix. De toutes façons s’il ne m’y avait pas obligée, on n’en serait pas là. C’est entièrement de sa faute, alors ce n’est pas moi qui vais regretter l’état actuel de nos relations.

- Ok, ok, fit-elle en levant les mains devant sa véhémence. Je te crois.

Alexia reposa son regard sur sa compagne endormie.

- Elle ne tiendra pas des mois comme ça. Elle est déjà déprimée et ça fait une semaine seulement.

- Pourtant le personnel vous traite comme des reines.

- Oui, acquiesça-t-elle avec un sourire. C’est marrant d’ailleurs. Officiellement, Tia et moi n’avons pas pris part à l’attaque, mais officieusement tout le monde sait que c’est elle qui l’a mise au point. Ils lui sont très reconnaissant de les avoir libérés, du coup on a droit à un traitement de faveur et à de vrais repas ! 

- Ça devrait rendre les choses moins difficiles, non ?

- Pas vraiment. Elle n’aime pas être bloquée sur un lit, encore moins dans une chambre d'hôpital. Ça lui rappelle de mauvais souvenirs. En plus de ça, on se trouve dans le pays de ses cauchemars. Il faut trouver une autre solution. On doit bien pouvoir la bouger d’ici ?

- Alexia, je sais que tu t’inquiètes mais ça n’est pas possible. Ses côtes sont dans un trop mauvais état.

- Je sais mais… elle ne va pas bien et rester ici n’arrangera rien.

- Alex, calme-toi. Ça va s’arranger. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Elle est forte, elle va s’en remettre. Et puis tu seras là.

Alexia réfléchit un moment. Puis soupira.

- Je crois que je n’ai pas vraiment le choix, de toutes façons, non ?

- Pas vraiment. Fais-lui confiance. Et fais-toi confiance. Tant que tu es à ses côtés, elle ira bien.

- J’espère.

 

********************************************

 

Quelques jours plus tard, le père d’Alexia fit enfin une apparition. Sa fille était au chevet de sa compagne endormie. Il passa la porte et se tint un instant immobile à l’observer.

Elle avait l’air fatigué et soucieuse. Il vit qu’elle tenait la main de cette femme et ne semblait pas vouloir la lâcher. Il ne jeta même pas un œil sur la blessée. Il n’avait que faire de ce genre de personne.

Il se signala par un raclement de gorge et étudia attentivement son expression lorsqu’elle le reconnut. La surprise. Une étincelle de joie. La colère. Et une tension sous-jacente. Jadis, il ne voyait dans ses yeux que de la joie. Il aurait voulu en accuser la grande femme, mais c’était entièrement de sa faute. Cependant, s’il le savait, il ne pouvait pour autant pas l’accepter.

Elle lui fit signe de la suivre dans le couloir et jeta un petit regard d’excuse à la femme allongée. Elle passa à côté de lui sans le regarder et cela lui fit mal. Elle ne l’avait même pas salué.

- Qu’est-ce que tu veux ?

De but en blanc. Elle avait toujours été franche et aussi désagréable que c’était en ce moment, il apprécia de voir qu’elle était encore un peu elle-même.

- Te voir.

Elle fronça les sourcils et attendit. Mais une soudaine timidité le saisit et il ne sut pas quoi dire. Alexia avait toujours été sa petite fille, il avait toujours cédé à ses caprices, sauf cette fois. Pourquoi ? Qu’y avait-il de différent cette fois ? En la voyant jeter un regard anxieux vers la porte, il comprit. Ce n’était pas un caprice. Et c’était bien pire.

- Je trouvais regrettable que se soit un enlèvement qui nous ait réuni.

- La faute à qui ? Tu as clairement établi les règles.

- Et comment voulais-tu que je fasse autrement ? Tu veux que je te laisse aller tranquillement avec cette… cette femme ?! s’écria-t-il furieux. Elle est dangereuse, elle te fais mener une vie dangereuse ! Elle te change en quelqu’un que tu n’es pas ! Regarde-toi, bon sang ! Tu es fatiguée, inquiète et tu es loin d’avoir l’air en forme ! Ce n’est pas toi, ça ! Toi, tu es une personne joyeuse, pleine de vie et curieuse de tout ! Tu aimes être vue et là, tu te caches en permanence ! Ne me dis pas que ça te rends heureuse, je ne te croirai pas !

Alexia le fixa de plus en plus en colère, puis tourna les talons sans répondre.

- Où vas-tu ?!

- Je retourne auprès de Tia.

- On n’a pas fini de discuter !

- On ne discute pas papa, tu hurles et je subis.

Il souffla bruyamment et contrôla sa frustration.

- Très bien, excuse-moi. On peut discuter maintenant ?

Alexia revint vers lui, non sans refermer soigneusement la porte.

- Qu’est-ce que tu attends de moi ? demanda-t-elle en croisant les bras.

- Mais… rien ! Je voudrais juste…

- Quoi ? Tu veux t’assurer que je vais bien ? Je vais bien. Que je suis heureuse ? Je suis heureuse. Mais tu ne veux entendre ni l’un, ni l’autre.

- Alex…, fit l’homme complètement découragé.

- Écoute, parce que je crois vraiment que tu es inquiet pour moi, je vais essayer de t’expliquer encore une fois. Tu dis que je ne suis pas celle que tu vois aujourd’hui, que je n’étais pas ainsi avant et tu as raison. Mais celle que j’étais avant n’était pas heureuse, papa. Elle en donnait l’illusion, c’est tout. Ma vie, telle que tu la vois, me satisfait vraiment. Et si je n’avais pas rencontré Tia, c’est vrai que je ne serais pas mercenaire aujourd’hui, mais ce que tu ne comprends pas c’est que ça aurait été une chose qui m’aurait vraiment manqué. Et que même sans elle dans l’avenir, je continuerai. J’aime ce travail. Je fais des choses importantes et papa, c’est une sensation tellement extraordinaire que de se rendre compte que notre présence compte vraiment ! On change les choses, on les rend meilleures ! Alors oui, il y a des sacrifices à faire, et ça n’est pas toujours facile à accepter, mais ça en vaut la peine, dit-elle en posant sa main sur son bras. Tu te rends compte ?! Je peux faire la différence, comme Tia, comme ce qu’on a fait avec Sassem ! C’est… c’est bien non ? Si tu ne le vois pas… je ne peux rien pour toi, conclut-elle finalement.

- Je peux comprendre que tu veuilles te rendre utile, accepta-t-il. Mais il y a d’autres façons moins dangereuses de le faire. Et si c’est vraiment les femmes ton… truc, alors ok, mais tu peux trouver mieux qu’elle.

- Tu refuses de comprendre, dit-elle désabusée. Papa, je t’aime, mais j’aime Tia encore plus et si je peux vivre sans toi, je ne peux pas même envisager d’être à moins de trois pas d’elle. Je suis désolée si tu penses qu’elle ne vaut rien, car elle est la personne la plus extraordinaire et la plus merveilleuse qui soit. Elle me comble au-delà de toutes raisons. Elle est attentive, romantique, forte, sensible et elle possède un sens de l’humour formidable. Elle est la personne qu’il me faut. Celle qui me soutient quand j’en ai besoin, qui me botte les fesses s’il le faut, qui me dit qu’elle m’aime et qui le prouve. Je ne pourrais jamais trouver mieux qu’elle. Elle est parfaite pour moi et je ne veux personne d’autre.

Son père secoua la tête mais elle poursuivit, abattant sa dernière carte.

- Et tu sais papa, toi qui a toujours voulu que je me trouve un bon parti… tu devrais être content, Tia est la 8ième fortune mondiale. Elle a tout ce qu’il faut pour prendre soin de moi. Mais tu sais même pauvre comme Job, elle serait parfaite pour moi.

- Je ne comprends pas, répondit-il les sourcils froncés mais sans aucune animosité. Tu dis que tu aimes une vie qui te met en péril. Que tu aimes une femme qui est, excuse-moi mais c’est la vérité, une tueuse. Mais pour moi ça n’a aucun sens. Et ça n’en aurait pas eu pour toi avant.

- Tu regrettes une personne qui n’a jamais vraiment été. Cette fille capricieuse qui te manque… ça, ça n’était pas moi. Tia m’a révélée à moi-même. Elle m’a montré que je valais mieux que ça.

Son père la regarda, puis secoua de nouveau la tête.

- On n’y arrivera pas. Pas tant qu’elle sera entre nous.

- Ce n’est pas elle le problème.

Il ne répondit pas et tourna les talons. Elle le regarda faire en soupirant. Ils étaient aussi malheureux l’un que l’autre et rien ne risquait de changer avant longtemps.

 

***********************************

 

Le lendemain Enyalios rendit visite à Tia.

- Enfin ! s’exclama Alexia en le voyant franchir le pas de la porte.

- Quoi ? répondit-il nonchalamment. Je t’ai manqué tant que ça ?

- Ça fait presque deux semaines que ton amie est hospitalisée, tu aurais quand même pu venir plus tôt, répliqua-t-elle en souriant.

- Je n’aurais pas pu, non madame. J’ai dû négliger pas mal de mes propres affaires pour répondre à son appel.

- Oh. Eh bien, c’était très sympa de ta part.

- N’est-ce pas ?

 Elle lui sourit de nouveau.

- Alors, comment va-t-elle ?

- Elle dort.

- Mais encore ?

- Elle en a pour des mois à se remettre, mais d’après le médecin, ses yeux semblent prendre un bon chemin.

- Parce qu’elle risquait de devenir aveugle ?! s’exclama-t-il surpris.

- Le danger n’est pas encore complètement écarté, mais ils sont optimistes.

Il hocha la tête. Linya entra à ce moment là.

- Salut !

- Eh, salut beauté !

- Enyalios, c’est ça ?

- Vous vous souvenez de moi ? dit-il avec un sourire vaniteux.

Linya leva un sourcil railleur et se tourna vers Alexia.

- Comment c’est aujourd’hui ?

- Pareil.

- Je vois. Tiens, dit-elle en lui tendant un paquet, j’ai pensé à renouveler ton stock de loisirs.

- Merci.

- Au fait, dis-moi, ton stage avec Angelsson, c’est dans quelques mois, non ?

- Je crois, oui. Pourquoi ?

- Tia sera encore là ?

- Non, elle devrait sortir juste avant. Mais je n’ai pas l’intention d’y aller, je ne veux pas la laisser seule.

- Arrête, c’est ton rêve ! protesta sa meilleure amie. Et tu sais ce qu’a dû faire Tia pour te décrocher ça ? C’est son cadeau, tu vas la vexer si tu y renonces.

- Je ne vais pas partir et la laisser derrière moi alors qu’elle a besoin d’aide ! s’insurgea-t-elle.

- Ce n’est pas ce que je te dis, calme-toi. En fait, j’avais une proposition.

- Désolé, je suis un peu à cran. Je m’ennuie pas mal et je m’inquiète autant.

- Pas de problème.

- Dites-moi les filles, je ne vous dérange pas ? fit la voix grave d’Enyalios.

- Non, pourquoi ? répondirent-elles en cœur.

- Non, rien.

Il renonça à essayer de s’incruster dans la conversation, s’assit de l’autre côté du lit et observa son ancienne élève. Elle avait repris des couleurs et si les pansements étaient assez impressionnant, elle en avait eu des pires. Il était soulagé de la revoir. Et rassuré de voir qu’Alexia était toujours là. Si elle était restée après Sassem, elle resterait quoi qu’il arrive. Sa protégée était entre de bonnes mains.

- Bon, alors ta proposition ? reprit Alexia comme si elles n’avaient pas été interrompues.

- Ma famille voudrait rencontrer Tia. Alors je me disais qu’à sa sortie d’hôpital, je pourrais l’amener à la maison. Comme ça, toi tu serais libre d’aller à ton stage avec Angelsson.

- Mais pourquoi ta famille veut la rencontrer ?

- J’imagine qu’ils savent qu’elle a un lien avec mes récents allez-et-retours et les mouvements nombreux et conséquents des membres de l’association et de nos fonds. Ne t’en fait pas, je pense qu’ils veulent juste s’assurer que ce n’est pas une profiteuse ou quelque chose dans ce genre.

- Ok, mais dans ce cas, je préfère être là.

- Eh bien, je comptais sur toi pour m’aider à la traîner là-bas alors pas de souci ! répondit-elle joyeusement.

- Ça ne me plaît pas de la laisser.

- Tu n’as pas confiance en moi ? demanda son amie gravement.

- Bien sûr que si. Là, n’est pas le problème… c’est juste…

- Que tu n’aimes pas être séparée d’elle.

- Oui, et puis je pensais qu’elle serait là pour mon stage. Sans quoi, c’est moins… amusant.

- Peut-être qu’on pourra y faire un saut ? Si elle se sent bien. Mais si tu n’y vas pas à cause d’elle, elle va s’en vouloir. Et elle sera déçue aussi.

- Je sais. Écoute, on verra ça à sa sortie, ok ?

- Ok.

 

Chapitre 3 :

 

Les mois passèrent et l’état de Tia s’améliora sensiblement. Si vite en fait, qu’elle sortit plus tôt que prévu. Ses enfants qui étaient là, eurent droit à une visite guidée par ses soins. Ils rentrèrent chez eux, à la fin des vacances de la Toussaint avec la satisfaction de savoir que leur mère rentrerait définitivement, excepté pour le travail, pour les vacances de Noël.

Le stage d’Alexia ayant lieu seulement le mois suivant, elle put l’accompagner et rester avec sa compagne.

- Ça tombe bien, fit-elle, ça fait un petit moment que je n’ai pas revu ta famille. Tes parents m’ont beaucoup manqué.

- Et la réciproque est vraie. Ils seront ravis de te revoir. Lance et Richard seront là aussi. Richard vient avec toute sa petite famille.

- Oh, y’aura Drew et Jason alors ?

- Qui sont Drew et Jason ? l’interrogea sa petite amie.

- Les enfants de Richard et Donna, lui répondit-elle. Et Lance ? Il amène sa dernière conquête ?

- Non. Il est célibataire en ce moment.

- Ouaaah les miracles existent donc vraiment ?

La réflexion arracha un petit rire à Linya. Alexia attrapa la main de Tia et la serra un peu en la regardant. Celle-ci avait le regard fixé droit devant elle. Depuis sa sortie, mais aussi bien avant ça, elle n’avait sourit qu’en de très rares occasions et elle n’avait plus fait aucune de ses blagues tordues. Elle ne répondait même plus à celles de Linya. Son amie lui avait dit que c’était sûrement un contrecoup de toutes ces semaines d’immobilité, que ça finirait par passer, qu’elle devait être patiente.

« Mais Linya ne sait pas de quoi elle parle, songea la jeune femme. Elle ne connait pas Tia comme je la connais. Même dans ses pires moments, elle n’était pas aussi distante. Absente, oui. Mais pas distante. »

La distance elle l’avait prise avec elle et, lui semblait-il, avec la vie elle-même. Et ça, ça lui faisait vraiment peur. Elle tenta une nouvelle approche.

- Linya, tu savais qu’il était possible, qu’un jour, si Tia est d’accord bien sûr, je pourrais porter son enfant ?

La jeune femme s’étrangla avec son carré de chocolat et finit par le recracher au loin. Rouge comme une tomate, elle la fixa d’un air ébahi.

- P… porter son enfant ?! Tu te fous de moi ?!

- Non, non. Ti m’a dit que c’était possible. Pas vrai ? fit-elle en se tournant vers elle.

- En effet. Mais ce n’est pas très courant et ça ne fonctionne pas à tous les coups.

- Bah, on n'aura qu’à essayer plusieurs fois. Un bébé de toi, dit-elle toute excitée, ça en vaut la peine et puis, avec ton ADN, je suis sûr qu’il s’accrochera ! Comme sa maman !

Son sourire heureux et sa joie toute simple touchèrent le cœur engourdi de la mercenaire. Lentement, elle le lui retourna. La petite étincelle qui pétilla alors, lui confirma qu’elle avait bien fait de faire cet effort. Elle lui pressa gentiment la main et déclara :

- On en reparlera une autre fois.

- Bien sûr ! On a tout le temps maintenant !

Le temps… C’était vrai. Elle avait le temps, sembla-t-elle réaliser seulement maintenant. Elle avait donc tout le temps qu’il lui fallait pour régler ce qu’elle sentait s’agiter en son sein. Cette chose noire et visqueuse qu’elle sentait vivre et se nourrir de son énergie, lui glaçait le cœur et la distanciait de ce qui l’entourait.

Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. C’était comme si cette chose était vivante. Elle avait peur de perdre ce qu’elle avait si durement gagné et plus que tout, elle avait peur, le jour où ça arriverait, de s’en foutre complètement.

Elle observa le visage de cette femme pour qui elle aurait tout braver, tout affronter, et laissa les émotions éteintes depuis quelques temps remonter à la surface. L’amour. La tendresse. La douceur. L’envie de la toucher. Son besoin irrépressible de l’entendre rire. De lui faire plaisir…

Des mots montèrent en elle.

- Je t’aime.

Alexia tourna vivement la tête, étonnée.

- Qu… quoi ?!

- Je t’aime, répéta son amie gravement.

Alexia dut se mordre la lèvre pour ne pas se laisser aller à l’émotion. Cela faisait des mois qu’elle attendait ces mots. Depuis la mort de Sassem, elle ne lui avait plus dit un seul mot tendre. Elle n’était même plus câline. Dans les premiers temps elle avait même semblé ne plus apprécier ses contacts.

Avec le temps, elle l’avait vu se détendre et les réapprécier. Mais c’était si lent, si laborieux, qu’elle ne s’attendait pas à une si grande avancée avant encore plusieurs mois. Le simple fait de lui presser la main était un vrai miracle !

Tia vit les larmes et levant son index en récupéra une, qui hésitait à tomber. Elle la regarda un instant, puis leva les yeux sur sa compagne.

- Je suis désolée. Je ne suis pas facile depuis quelques temps. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais même pas d’où ça me vient. Je suis juste… engourdie.

- Ce n’est pas grave, souffla-t-elle tout à sa joie. Ça va passer. Je t’y aiderai, ajouta-t-elle en voyant son air sceptique. C’est un peu comme pour tes yeux, en fait. Ton cœur est blessé. Il en a tant subi en si peu de temps. Il lui faut du temps pour guérir et pouvoir à nouveau fonctionner normalement. Un peu de gym et hop, il sera comme neuf !

- Peut-être.

- Ne t’en fait pas, déclara Linya, on va le faire bosser ! On commencera par des trucs tout simples comme un peu de rigolade et quand tu seras prête, on passera aux choses sérieuses, comme le sexe !

- Tu es en train de me proposer de coucher avec toi ? lui demanda la grande femme avec un petit sourire.

- Faut voir, répliqua son amie. Il te faudra être convaincante, mais qui sait ?

Tia secoua la tête, amusée mais fatiguée. Alexia ne chercha pas à en rajouter comme elle l’aurait fait avant, d’ailleurs Linya s’arrêta là, elle aussi. Cette phrase toute simple était déjà un progrès et Alexia s’en contenterait.

- Ta cion aga mort, Je t'aime, lui répondit-elle finalement en gaélique.

L’expression surprise, mais ravie, de sa compagne lui confirma qu’elle avait bien fait de chercher d’autre langue dans laquelle lui parler. Un sentiment profond de bien-être la prit. Alexia recommença enfin à se sentir complète.

La mercenaire ne connaissait pas cette langue, mais elle en comprit parfaitement le sens et la poésie des sonorités lui plu. Elle lui caressa le dos de la main de son pouce et éprouva un soulagement intense à se rendre compte que cela lui plaisait de nouveau. Peut-être que cette chose noire en elle pourrait être contenue ? Peut-être même vaincue ? Si quelqu’un en était capable, c’était Alexia. Elle croyait en elle et en son pouvoir comme en personne d’autre sur terre.

Lex, sa Lex, pouvait mettre en échec cette bête tapie au fond d’elle.

 

*********************************


Deux semaines plus tard, elles étaient toutes les trois dans la résidence principale de la famille de Linya. Quoique étrange, la première semaine se passa bien. La famille Obson fit bon accueil à Tia et sembla plus qu’enchantée de revoir Alexia.

Ce qui rendit ce séjour étrange, fut l’obstination de ses parents à tout connaître de la mercenaire, ainsi que les petites phrases sibyllines, lourdes de sens mais qui ne voulait rien dire pour les trois filles.

Déjà, la phrase avec laquelle ils avaient accueilli Alexia.

- Bienvenue dans la famille ! Depuis le temps que nous l’espérions !

Pas, bon retour dans la famille, non, bienvenue. Bizarre. Ensuite, ils n’avaient cessé de leur poser des questions étranges. Du style : « Alors on va bientôt avoir droit à une fête ? » ou encore : « il n’y a pas quelque chose que l’on devrait fêter ? » et aussi : « Vous n’avez pas une nouvelle à nous apprendre ? »

Linya supposait qu’ils parlaient de la participation de Lyoko dans l’attaque et qu’ils souhaitaient avoir plus de détails, mais elle ne comprenait pas pourquoi ils n’allaient tout simplement pas droit au but.

Leur attitude avec Tia était aussi assez spéciale. Outre l’interrogatoire très serré auquel elle était soumise lorsqu’elle n’était pas trop fatiguée, ils essayaient tous de se trouver des points communs avec elle. Ils l’invitaient sans cesse à tout un tas de jeux, qu’elle ne connaissait pour la plupart pas du tout.

Le seul bon point de tout ce ramdam, était que ça distrayait la grande femme autant que sa compagne. Linya s’inquiétait pour elles deux. A part en de rares occasions, Tia était d’humeur sombre, de plus en plus en vérité, et Alexia ne savait plus quoi inventer pour la faire revenir vers elle. A chaque fois, sa compagne lui disait qu’elle n’était pas partie et ne partirait nulle part. Qu’elle l’aimait beaucoup trop pour cela.

Linya pensait que le problème de la mercenaire venait du fait que le but de sa vie avait été atteint en tuant Sassem et qu’elle ne savait plus quoi faire. Elle avait conseillé à son amie de lui en trouver un.

En conséquence, dès le début de la semaine, Alexia s’était mise en tête de convaincre Tia de fonder une famille avec elle. Une où les jumeaux auraient leur place bien évidemment. Elle lui parlait mariage, enfants, installation…

Si Tia ne semblait pas choquer par tout cela, elle n’avait pas non plus l’air enthousiaste. Mais Alexia n’en démordait pas. Elle allait faire de leur famille, la nouvelle raison de vivre de Tia.

Linya pénétra dans la bibliothèque plongée dans le noir où elle savait trouver la grande femme. Elle était debout devant la fenêtre, baignée par le clair de lune. Elle vit grâce aux rayons doux, que la mercenaire avait retiré ses lunettes et les avaient posés sur une étagère à portée de main.

- Tia ? fit-elle un peu hésitante.

Dans cet élément, la grande femme semblait si parfaitement à son aise, qu’elle en était un peu intimidante. Et son besoin de s’isoler était si flagrant qu’elle craignait de troubler son tête à tête avec elle-même.

La mercenaire tourna la tête et le regard qu’elle posa sur elle la transperça comme un laser. Elle recula d’un pas, saisie d’angoisse. Tia s’en aperçut et s’empara de ses lunettes. Elle les mit sur son nez mais c’était trop tard. Linya avait vu ce que cachait son amie.

Le feu brûlant qui couvait en elle et semblait avoir touché l’essence même de son âme, la noirceur qu’elle avait décelé au milieu du bleu de ses yeux, étaient impossible à oublier.

Alexia avait raison, Tia allait mal et s’était bien plus grave et bien plus profond que ce qu’elles craignaient.

- Oui ? fit la voix grave de son amie.

- Je… euh… tu vas bien ? ne put-elle s’empêcher de demander.

La mercenaire resta un moment silencieuse. Elle avait remarqué la réaction de Linya. Elle avait vu. Servirait-il à quelque chose de prétendre le contraire ?

- Pas vraiment, répondit-elle enfin. Mais ce n’est pas une chose contre laquelle tu puisses quoi que se soit.

- Et Alex ? tenta-t-elle encore.

Un silence. Puis tout bas, un mot léger comme une aile de papillon :

- J’espère…

Linya hésita. Devait-elle pousser plus loin ? Elle avança d’un pas et posa une main sur son bras. Elle remarqua avec soulagement que la grande femme ne tressaillit pas. Elle posa son regard sur les lunettes et leva une main hésitante vers elle. Voyant que son amie ne faisait rien pour l’en empêcher, elle les lui retira et put enfin plonger son regard dans le bleu profond des yeux de sa compagne.

Elle n’y vit plus ce feu brûlant qu’elle craignait. Une grande tristesse et une lassitude toute aussi grande, l’avait remplacé.

- On est amies Tia, commença-t-elle en ne quittant pas son regard une seconde. Tu peux tout me dire. Même ce que tu ne peux pas avouer à Alexia. Mais si tu penses qu’elle peut t’aider en quoi que se soit, alors n’hésite pas. Parle-lui. Car il n’y a rien en ce monde, qu’elle ne ferait pour toi.

- Je sais.

Mais le savoir et se l’entendre dire était deux choses bien distinctes. La tristesse en elle sembla refluer un peu.

- Mais je ne suis pas sûre qu’elle y puisse quelque chose.

- Mais tu n’es pas certaine du contraire non plus. Tente ta chance, qu’as-tu à perdre ?

- Mon dernier espoir ?

Linya passa une main sur sa joue.

- Qu’est-ce qui te trouble ainsi ? fit son amie avec inquiétude.

Tia l’observa. Pouvait-elle lui parler de cette bête noire tapie en elle et qui ne demandait qu’à sortir ? De sa lutte constante contre elle, et qui l’épuisait ? De sa soif de sang si brûlante qu’elle avait l’impression de disparaître chaque jour un peu plus derrière cette chose ?

- J’ai peur de ne plus exister, dit-elle finalement.

Linya ne comprenait pas. C’était visible à son expression mais elle ne lui en voulait pas. Qu’y pouvait-elle ? Elle ne connaissait rien à la mort, à l’assassinat, encore moins à la vengeance.

Elle n’aurait jamais dû tuer Sassem comme elle l’avait fait. Ça l’avait changé. Et elle ne voyait aucune porte suffisamment solide derrière laquelle ranger cette horreur, aucun bouton de retour en arrière. Rien. Rien que ce cri qui lui avait répondu et semblait contenir tout ce qu’elle était.

Et puis deux yeux verts surgirent.

Du tréfonds d’elle-même, la douce chaleur qui accompagnait ce regard, l’envahit. Alexia. A chaque fois qu’elle s’imaginait perdue, Alexia surgissait et disait ou faisait ce qu’il fallait pour la soulager.

- Ça va, fit-elle en revenant au présent.

Elle prit la main de Linya et la retira de sa joue.

- Je parlerais à Lex.

- Promis ?

- Promis. Mais…

- Mmm ?

- Merci. Tu… ça fait du bien de savoir qu’en cas de problème, j’ai quelqu’un d’autre vers qui me tourner.

- Pas de problème ! répondit la blonde avec un sourire heureux.

La peine de Tia avait sensiblement diminuée, elle décela même une étincelle de joie lorsqu’elle lui retourna son sourire.

- Au fait, pourquoi étais-tu là ? lui demanda-elle en remettant ses lunettes.

- Oh oui, fit-elle en se tapant sur le front, le dîner ! Je suis venue te chercher.

- Alors, je te suis.

Parvenue au salon, Mme Obson renvoya sa fille à la recherche d’Alexia et invita Tia à s’asseoir à ses côtés. En face d’elle, se trouvait un oncle de Linya qu’elle salua d’un bref hochement de tête.

On servit un verre de vin à la mercenaire en attendant que les autres convives arrivent et la conversation roula sur divers sujets mondains jusqu’à ce que Mme Obson ne se racle la gorge et ne se tourne vers elle, l’air un peu nerveuse.

- Alors dites-moi Mlle Kensington, c’est sérieux ?

- Quoi donc ? fit-elle en fronçant les sourcils.

- Eh bien, vos… euh… relations. Vous, eh bien, vous semblez très bien vous entendre et ma foi, cela m’amène à m’interroger.

Tia était un peu perdue. Elle avait compris qu’elle parlait de sa relation avec Lex mais elle ne comprenait pas vraiment le sous-entendu.

- A quel propos ?

- Envisagez-vous de vous marier ?

Tia cracha sa gorgée de vin sur son voisin et s’excusa en bafouillant. Ça s’était une question qu’un père posait à son futur gendre ! Alors, bon, Alexia n’était pas en bon terme avec le sien, et elle savait que la famille de Linya était comme une seconde famille pour elle, mais elle ne s’attendait vraiment pas à ça !

- Euh… eh bien, oui. Pas tout de suite, mais… oui. Sûrement.

- Oh. Mais, ce ne sera pas un peu difficile ? s’enquit la femme un peu perplexe.

- Difficile ?

Pourquoi ça serait difficile ? Les mariages gays étaient légaux quasiment partout !

- Oui, eh bien, vous savez, ce… heu… genre de couple n’est pas très orthodoxe, enfin, ce que je veux dire, c’est qu’il ne doit pas être évident de trouver quelqu’un qui voudra vous marier.

Tia cligna des yeux plusieurs fois. Cette conversation était surréaliste.

- Euh… eh bien, je connais quelques endroits où ça ne posera pas de problème, répondit-elle enfin avec l’impression d’être dans un rêve.

- Oh vraiment ? Merveilleux ! s’exclama la maîtresse de maison enchantée. D’autant plus que si vous envisagez le mariage avec autant de sérieux, cela signifie que cette relation n’est pas une expérience ou une passade. C’est excellent ! Vous êtes une personne très correcte, je suis ravie de vous accueillir dans notre famille !

- Ha ? Et bien, merci.

- Tu entends ça Andrew, fit-elle à son époux. Nous qui désespérions de voir notre fille se ranger un jour ! C’est merveilleux, positivement merveilleux, reprit-elle à l’attention de la mercenaire en lui tapotant le genou.

Qu’est-ce que Linya venait faire là-dedans ?

- Je ne vous cache pas que lorsque nous avons appris votre relation particulière, nous avons été un peu choqués. Cela dit, nous avons bien vu qu’elle était heureuse ainsi et que vous êtes une personne bien. De plus nous sommes ravis de voir Alexia faire enfin partie officiellement de notre famille ! Alors tout va pour le mieux !

Tia la fixait confuse. Mais de quoi parlait cette bonne femme ?!

- Excusez-moi, vous parlez de moi et Linya ? Et Alexia ?

Mme Obson hocha vigoureusement la tête.

- Comme un couple, vous voulez dire ?

- Bien sûr, Lance nous a dit que vous formiez un trio.

Un trio ?!!!!! Un trio ?!!!! Un… TRIO ?!!!!!!!!!! La mâchoire de la jeune femme se décrocha. Au même moment Linya et Alexia franchirent le pas de la porte.

- Les filles, lança la mère de Linya toute guillerette, Tia viens de nous affirmer qu’elle envisageait le mariage ! Je suis ravie pour vous trois ! Je ne savais pas que l’on pouvait mariez les trios, mais c’est une excellente nouvelle, fit-elle en serrant leur main entre les siennes.

Les deux filles tournèrent la tête vers la mercenaire qui n’avait pas bougé de sa place et affichait toujours une expression stupéfaite. Puis un mot fit tilter Linya.

- Attends une seconde maman, tu as dit un trio ?!

- Oui. Lance nous a annoncé cette extraordinaire nouvelle il y a quelques mois. Nous avons mis un peu de temps à nous y faire, mais Tia est une jeune femme sérieuse et elle prend votre relations très au sérieux ce qui nous rassure beaucoup.

Linya laissa pérorer sa mère et se tourna vers son frère avec colère :

- Lance ! cria-t-elle, qu’est-ce que tu es encore allez raconter ?!

 

FIN.

 

Pour l’instant…

 

 

 

 

 

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Sassem, partie 9

 

Chapitre 1 :

 

Tia était revenue la veille de sa dernière réunion d’avec les dirigeants, chefs d’agences et chefs d’unités. A cette occasion, elle avait revu Enyalios qui s’était fait une joie de pointer du doigt tout ce qui manquait encore à leur plan. Il l’avait tancée devant tout le monde pour son manque de rigueur.

Elle avait accepté la critique sans rien dire, se contentant d’un :

- Je vais y remédier.

 

Les dirigeants avaient alors posé un autre regard sur lui… et sur elle. En acceptant la critique sans tenter de se justifier elle avait acquis leur respect, c’était d’ailleurs pourquoi Enyalios s’était permis une remise en cause public. Avoir leur respect faciliterait toutes les demandes et les ordres qu’elle ne manquerait pas de devoir donner.

Quand à Enyalios, ils avaient fini par comprendre qu’il n’était pas qu’un excellent soldat, mais aussi un fin stratège à l’intelligence rusée. Tout ceci, avait semble-t-il, redonné confiance aux chefs. Et si leur moral était bon, celui des troupes sur le terrain aussi. Bref, la réunion avait été moins ennuyeuse et beaucoup plus utile que la précédente.

 

Le lendemain matin à son réveil, elle contempla sa compagne. Pour une fois, elle n’eut pas l’envie irrépressible de la supplier de lui pardonner. Elle repensa à la conversation qu'elles avaient eu pendant l’anniversaire des jumeaux. Peut-être que le lui avoir dit, l’expliquait ? Après tout, Lex lui avait dit que savoir qu’elle s’en voulait, avait apaisé la colère inexplicable qui la prenait parfois. Mais elle souhaitait toujours lui dire merci.

 

C’était quand même fou de ne pas savoir d’où tout cela venait. Mais comme elle le lui avait dit, se poser des questions ne changerait pas leur sentiment, alors autant ne pas le faire…

 

« C’est ça, on y croit… c’est dingue ce que tu peux être douée pour nier les choses que tu ne veux pas voir » songea-t-elle avec un brin d’ironie.

 

En même temps que pouvait-elle faire d’autre ? Elle n’avait pas du tout l’intention de voir un psy, et exception faite de ses réveils emplis de remords et de gratitude, ce que cela faisait naître en elle était bon… alors pourquoi s’en préoccuper ?

 

Elle posa les yeux sur Alexia. « Parce que ce n’est pas que du bonheur pour elle, peut-être ? » se dit-elle en sentant un remord monter en elle. Son égoïsme laissait sa compagne se débattre avec une forte peur et une colère qui ne lui appartenait apparemment pas.

Elle détourna le regard et se leva. Ses gestes étaient brusques à l’image de sa tension interne. Elle repoussa au loin cette nouvelle culpabilité et se rendit dans la cuisine préparer un café à sa marmotte préférée. Aujourd’hui, elles partaient. Et les adieux allaient être suffisamment longs et pénibles pour ne pas ajouter la pression du temps qui file à tout ça.

 

 

***************************************

 

 

Il avala une gorgée de son whisky en admirant la vue… et en surveillant les jardiniers dans leur besogne. Le jardin était à son image… ordonné, précis et grandiose. Cela faisait dix minutes qu’il était planté face à sa baie vitrée, essayant de diriger son esprit vers autre chose que son problème actuel.

 

Acceptant le fait que la vue n’était pas le bon remède, il mena son verre et lui-même à son bureau en chêne, spécialement créé pour lui. Il était truffé de caches et de tiroirs secrets. Il avait bien entendu un coffre-fort où il rangeait diverses choses précieuses, mais depuis l’effraction de She-wolf dans son complexe, l’année précédente, il avait été obligé de revoir tout son système de sécurité dans chaque bâtiment qu’il possédait.

 

De ce fait, ces caches étaient protégées par un code ou une serrure. Chaque protection était différente et c’était la même chose pour tout son système à travers le monde. Cela avait demandé un temps infini et beaucoup de travail et d’imagination, mais il ne pouvait se permettre d’être négligeant lorsqu’il s’agissait d’elle.

 

Ainsi, même si elle parvenait à nouveau à s’introduire dans une de ses propriétés, elle aurait bien du mal à découvrir un seul des codes ouvrant ses cachettes. En admettant même qu’elle les trouve. Alors toutes…

 

Ses secrets étaient en sécurité et cela l’emplissait de satisfaction.

 

Après avoir vérifié ses mails professionnels, il se résigna à prendre à bras le corps le problème qui le préoccupait. Elle, encore. Cela faisait maintenant un bon moment qu’il n’en avait plus entendu parler. Plusieurs mois en fait, et au lieu de s’en réjouir, en se disant qu’elle avait dû s’établir quelque part et qu’il devrait avoir ainsi plus de facilités à lui mettre la main dessus, comme il l’aurait fait pour n’importe qui d’autre, il s’inquiétait.

 

She-wolf n’était pas du genre à se terrer. Toutes les occasions étaient bonnes pour contrer ses actions et elle n’en manquait jamais une. Avant, tout du moins. Depuis L’Italie… elle était étonnamment discrète. Il avait été contrarié en apprenant son évasion, mais certainement pas surprit.

 

Aucune prison n’était capable de la retenir. Mais il avait espéré bénéficier de plus de temps. Il avait voulu la récupérer et avait été pris de court. Et il n’aimait pas être pris de court.

 

Il savait qu’elle était liée à cette gamine, la petite Stefanos. Il ne voyait pas tellement pourquoi, d’après ce qu’il avait appris, c’était une gosse de riche typique. Pourrie gâtée dès l’enfance, capricieuse, et habituée à donner des ordres. Il avait été très étonné de la surprendre dans son complexe.

 

Peut-être était-ce la perte de leurs mères à un jeune âge qui les avaient rapprochées ? Quoi qu’il en soit, il y avait quelque chose à utiliser. Il envoya donc un message à un des ses régents en Grèce. Il avait ordonné la surveillance de son père dès la seconde où il avait reconnu la fille.

Ainsi, il avait vu ses gardes du corps, tout aussi discrets que ses espions, se mettre en place autour de lui et le surveiller de loin. Sûrement une idée de She-wolf. Elle était si prévoyante… Mais si ses espions les avaient remarqués, la réciproque n’était pas vraie et dans ces conditions les contourner ne devrait pas être un problème.

 

Il décida de prendre les devant, si She-wolf mijotait quelque chose autant lui offrir une petite surprise… la prendre au dépourvu pourrait lui être salutaire, voire même, lui faire prendre l’avantage. Et comme il n’aimait pas être une proie, fusse celle de cette femme, il commanda l’enlèvement de Stefanos.

 

Faire pression sur la gamine, c’était faire pression sur She-wolf. Elle avait toujours été bien trop

sentimentale….

 

Il sourit aux différents plans qui germaient dans son esprit retors et qui tous, se terminaient par une She-wolf suppliante, couchée à ses pieds…

 

 

**********************************

 

 

Les adieux furent aussi difficiles que ce qu’avait craint Tia. Ses enfants ne voulaient pas accepter sa décision. Len se retrancha dans un silence hostile et Lara la supplia de rester. L’échange de leurs attitudes aurait pu être intéressant si elle n’en avait été la cible.

- Pourquoi tu dois partir ? gémit Lara.

- Je vous l’ai déjà expliqué, chérie, fit-elle en s’accroupissant devant elle. Je n’ai pas le choix.

- Mais c’est toi le chef, ça veut dire que tu peux faire ce que tu veux…

- Arrête tes caprices, déclara sèchement son frère. C’est pas ça qui va la faire rester.

- Len, soupira sa mère en passant une main sur sa joue qu’il repoussa.

Tia jeta un coup d’œil suppliant à sa compagne et celle-ci, bien qu’elle ne puisse distinguer ses yeux, comprit la demande. Elle s’agenouilla à son tour et leva les yeux sur les jumeaux. Les tournant fermement vers elle, elle les fixa tour à tour.

- Écoutez, on sait que vous préfèreriez que votre mère reste, mais ça n’est pas possible. Et si vous souhaitez réellement qu’elle revienne, elle doit se libérer de cet homme. Il a beaucoup de moyens et peut lui causer énormément d’ennuis. Si on ne saisit notre chance ici… vous ne la reverrez que pour de brefs séjours. Mais si tout se passe comme on l’espère… il y a de fortes chances pour que vous la revoyiez plus longtemps et plus souvent. Alors au lieu de l’affaiblir en lui faisant de la peine comme vous le faites en ce moment, donnez-lui vos forces. Rendez-la invincible. Et elle reviendra plus vite et en meilleur santé qu’elle ne l’a jamais été.

Les enfants la regardèrent avec de grands yeux. Alexia était gentille et drôle, elle ne leur avait jamais parlé avec dureté. Len hocha finalement la tête et Lara posa timidement une question.

- C’est vrai ? Vous reviendrez plus souvent ?

Len guetta sa réaction autant que sa sœur. Elle tourna la tête vers la mercenaire et ils firent de même.

- C’est vrai. Peut-être même qu’on pourrait… je ne sais pas… faire du ranch notre pied-à-terre. Entre deux missions, par exemple. Enfin, c’est une chose à laquelle on doit réfléchir, car elle implique certaines choses et… enfin bref, on pourra au moins l’envisager. Mais si… je ne vais pas m’occuper moi-même de… cet homme. Il y a de fortes chances que l’on n’ait même pas cette possibilité.

- Ok, on a compris, fit Len.

Il poussa un peu sa sœur et se planta en face de sa mère.

- Je suis désolé, lui dit-il gravement. On ne voulait pas te faire de la peine.

Elle leva la main et la posa sur sa tête avec un petit sourire.

- Ce n’est rien. C’est le propre des enfants, j’imagine.

- On va t’attendre, parce que comme le dit Alexia, t’es la meilleure, alors on sait que tu vas battre ce type.

Il lui prit la main et d’un air embarrassé se pencha vers elle.

- Je suis pas sûr que ça marche vraiment, mais… je sais que je veux que tu reviennes et… et je veux que tu sois invincible comme Hulk. Alors je te donne mes forces, chuchota-t-il.

Sur ce, il se redressa et fermant les yeux, enserra de ses deux mains, celle de sa mère. Après quelques secondes il les rouvrit et la regarda.

- Ça a marché ? demanda-t-il plein d’espoir.

Tia le dévisagea, une vague de tendresse puissante la balayant.

- Oui, fit-elle la gorge nouée sans le quitter des yeux. Oui, ça a marché.

Son sourire rayonnant lui réchauffa le cœur et il se tourna vers Alexia, fier de lui. Il laissa sa place à sa sœur et reprit sa place aux côtés de la compagne de sa mère. Celle-ci se leva et lui ébouriffa les cheveux.

- Bientôt tu pourras plus le faire, lui dit-il joyeusement, je suis presque à ta taille !

- Mais pas encore ! rétorqua-t-elle amusée.

Lorsque Lara eut terminé, Tia l’attira à elle et la serra très fort contre elle. Elle saisit la main de son fils et l’amena à elles. L’étreinte dura un moment, aucun d’eux ne voulant lâcher l’autre.

- Quoi qu’il arrive n’oubliez jamais que je vous ai toujours aimés.

Ils se séparèrent enfin et elle essuya leurs larmes doucement. Puis elle se releva et fixa son oncle. Ce grand homme fort qui lui ressemblait tant.

- J’aime bien tes yeux, dit-elle en souriant. Ils ont une chouette couleur.

Gin rit et la serra dans ses bras. Il aurait voulu lui dire des milliers de choses, mais toutes ou presque avait déjà été dites et le reste, elle le savait déjà.

- Fais attention à toi, lui dit-il avec force. Je n’ai pas envie de te perdre à nouveau.

Elle hocha la tête. La voix de Lara s’éleva alors.

- Alexia sera là, t’en fait pas oncle Gin. Elle va la protéger, pas vrai ? demanda-t-elle en se tournant vers elle.

Alexia acquiesça, surprise mais touchée de la confiance que Lara avait en elle. Elle aperçut le sourire de Tia et lança :

- Tu ne m’en crois pas capable ?

- Oh si ! Mais je ne pensais pas qu’un jour quelqu’un en aurait envie. Pas de cette manière. Encore moins que ça me ferait plaisir.

Elles se sourirent puis Tia se tourna vers Lizzie à qui elle dit quelques mots en l’étreignant. La mercenaire se redressa et se tourna ensuite vers sa cousine qu’elle dévisagea. Elle leva un index et le posa sur le bout de son nez avec un sourire plein d’affection.

- Ne fais pas trop de bêtise en mon absence, p’tit chiot.

Une succession d’émotions défila alors sur le visage de sa cousine. De la stupéfaction, de l’espoir, de la joie et enfin de la nostalgie. Mais la joie domina et elle attrapa son index et serra sa main dans la sienne.

- Sinon mmm’a pourrait se fâcher hein ? lui répondit-elle avec un sourire plein de larmes.

Lorsqu’elle était bébé, elle suivait Tia partout. Sa mère était morte peu avant de la mettre au monde et elle avait fait un blocage sur sa cousine. A chaque fois qu’elle était dans les parages, elle attrapait un de ses vêtements et si Tia allait trop vite pour elle, elle se laissait traîner. Tia avait fini par la surnommer 'p’tit chiot'. Elle, elle l’appelait 'mmm’a', car elle la prenait pour sa mère. Tout ceci, c’était son père qui le lui avait raconté car elle était trop jeune à l’époque, elle avait un an, pour s’en souvenir.

- Mon premier souvenir joyeux… et tu es dedans. Ça en dit long sur les sentiments que j’avais pour toi.

Trinity se mordit la lèvre pour retenir son émotion. Puis, sa cousine l’attira doucement dans ses bras. Elle ferma les yeux et comprit que quelque chose avait définitivement changé entre elles. Et elle s’en réjouit.

 

******************************

 

Leur arrivée sur l’île les trouva fourbues. Le soleil se levait lorsqu’elles mirent enfin le pied sur la terre ferme.

- J’ai faim, fit la voix basse de la mercenaire.

- Et moi je suis fatiguée, renchérit Linya.

- Écoutez-moi ces deux petites natures ! se moqua Alexia.

- On n’est pas des petites natures ! protesta Linya, et pour te le prouver je vais aller de ce pas à mon bureau en ville !

- Et moi je vais aller voir Conception.

- Eh une seconde vous deux ! Sans vouloir vous ennuyer, vous sentez sévèrement mauvais, alors prenez au moins une douche !

- Oh, tu entends Ti, fit Linya avec une voix langoureuse en lui prenant le bras. Alexia veut qu’on prenne notre douche ensemble.

- Alors cela serait malpoli de notre part de décliner son souhait.

Elle se tourna vers la dirigeante avec un visage joyeux.

- Allons-y !

Et alors qu’Alexia les regardait partir bouché bée, elles se mirent à courir.

- Hey ! C’est pas ce que j’ai dit, lança-t-elle en leur courant après.

 

*************************************

 

Une heure plus tard, après une bataille d’eau qui avait dégénéré dans toute la maison en lancer d’éponges mousseuses, elles se mirent au nettoyage avec quelques grognements.

- J’aime bien les jeux, mais le nettoyage… grogna Alexia.

- Je pense que je vais engager une femme de ménage, acquiesça Linya.

Tia se redressa et les fixa tour à tour.

- Hey les feignasses ! Y’a des conséquences à tout, vous pouvez passer par-dessus et vous contenter de vous amusez !

- Pourquoi pas ?

- Parce que la vie n’est pas ainsi. Vous ne pouvez pas apprendre à faire face aux grosses conséquences si vous évitez les petites. Voyez les petites, comme l’eau et la mousse partout dans la maison, comme un entrainement pour le jour où une grosse vous tombera sur le coin de la figure.

- Je ne vois pas l’intérêt de s’entraîner, contra Linya.

- Vraiment ? Comment crois-tu que la force morale se développe ?

Linya la regarda d’un air désabusé puis soupira et s’accroupit pour ramasser une éponge.

- Ok, pas de femme de ménage.

- Je ne suis pas bien sûre que tu aies saisi l’intérêt, mais je n’ai pas tellement envie d’épiloguer là-dessus. J’ai trop envie d’un café.

A ces mots, la tête d’Alexia se releva vivement et son visage s’éclaira, arrachant un petit rire à sa compagne.

- Allez viens la droguée.

- Hey, si vous faites une pause, moi aussi ! décréta Linya en leur emboitant le pas.

Tia attrapa un bloc note et un stylo et les tendit à la dirigeante. Elles s’assirent autour de la table pendant que la mercenaire leur tournait le dos pour s’occuper du café.

- Tu peux me noter les noms des filles encore dispos s’il te plaît ? lança-t-elle par-dessus son épaule. Que se soit sur l’île ou dans les autres villages.

Linya hocha la tête

- Ça ne devrait pas être trop long j’en ai discuté avec Conception et les autres régentes dans l’avion, l’informa-t-elle.

Puis elle se mit au travail. Alexia la regarda faire un moment puis se leva pour récupérer tasses, cuillères et sucre.

- Crème pour moi, lui marmonna Linya en réfléchissant.

- Comme si je ne le savais pas depuis le temps ! répliqua son amie en levant un sourcil.

Elle prit la crème et le lait pour Tia et déposa le tout sur la table. Au même moment, sa compagne apporta le café et le servit. Elles sirotèrent leur boisson, perdues dans leurs pensées. Enfin, Linya eut terminé et poussa la feuille vers Tia. Celle-ci l’examina puis la donna à Lex.

- Coche celles dont tu penses qu’elles seraient un bon choix. On n’en prend que 8.

- 8 seulement ? s’étonna Linya.

- Oui. Elles vont rejoindre une unité qui était déjà prévue. J’ai juste besoin de quelques personnes sûres pour veiller sur cette jolie demoiselle et surveiller mes arrières. Pour le reste, l’unité s’en occupera.

Alexia hocha la tête tout en finissant son travail.

- C’est fait.

- Entoure maintenant celles que tu adores et rayes celles que tu détestes, dit son amie sans regarder ce qu’elle avait fait.

- Pourquoi tu lui demandes ça ? l’interrogea Linya.

- Pour mesurer l’influence que mes émotions ont sur ma capacité d’analyse, lui répondit la petite blonde penchée sur sa feuille. Tiens voilà, fini.

Tia récupéra la feuille et l’étudia.

- Pas mal. Y’a du progrès.

Alexia sourit fièrement. Elle avait accompagné Tia et Frédéric lors de leur visite des différentes unités, pour apprendre à détecter ce qui faisait d’une personne un bon soldat et/ou un bon chef. Elle avait fait pas mal de bourdes au début, mais les leçons données par les deux experts avaient apparemment porté leurs fruits !

- Au fait, Conception a appelé pendant que vous preniez votre… douche, dit-elle avec un sourire entendu. Genshenka veut te voir.

Tia leva deux sourcils étonnés et hocha la tête.

- Ok. Alors allons-y.

- Hepepepep ! la retint Alexia. Vous n’allez (vas) pas utiliser cette excuse pour me laisser finir de nettoyer !

 

**************************************

 

Linya avait emmené Tia dans un entrepôt à l’autre bout de l’île, qui servait de QG à la milice.

- Qu’est-ce qu’on fait ici ? Genshenka bosse à nouveau pour la milice ?

- Non. C’est juste là qu’on a installé la prison provisoire.

La grande femme fronça les sourcils. Linya le vit et expliqua :

- On fait construire une prison à côté, pour le cas où ce genre de choses se reproduiraient, mais on avait besoin d’un endroit solide et pas trop petit et le débarras qui se trouve ici est le seul qui corresponde à ces critères et qui n’a pas de fenêtre.

- Ok, mais je croyais que tu avais passé un accord avec le système judiciaire de Thessalie pour Jodie ? Et pourquoi tu m’emmènes la voir, ce n’est plus Genshenka qui le voulait ?

- Excuse-moi, je me rends compte que j’ai omis de te parler de certaines choses. Jodie a bien été transférée en Thessalie et je suis fière de t’apprendre que les accords que nous avons signés avec la Thessalie sont en train d’être négociés dans tous les autres territoires. Bien sûr tout le monde n’est pas d’accord, mais on a suffisamment de partisans pour finir par y arriver. Quand à Genshenka, nous l’avons mise ici, car elle a avoué savoir que Jodie tramait quelque chose. Le fait qu’elle n’en ait pas parlé fait d’elle une complice même indirectement et puis… je ne suis pas vraiment sûre qu’elle n’ait pas participé.

- Pourquoi tu ne la remets pas aux mains des agents de Thessalie, dans ce cas ?

- Parce qu’elle n’est pas Thessalienne et que le fait que nous n’avons pas de preuve autre que sa parole, va forcément poser des problèmes de juridiction. On veut être sûr de nous avant d’engager une bataille qui va nous coûter une partie du financement de l’organisation.

- Je vois. Tu veux que je l’interroge pas vrai ? fit la mercenaire avec un petit sourire.

- Oui.

- Ok. Tu sais ce qu’elle me veut sinon ?

- Pas la moindre idée.

Elle s’arrêta devant une porte verrouillée par un cadenas et à laquelle on avait ajouté une ouverture à hauteur des yeux. Deux femmes étaient assises non loin autour d’une table. Linya leur fit signe de rester assises et se tourna vers son amie.

- C’est là.

Tia hocha la tête et Linya déverrouilla la porte en criant à Genshenka de se reculer au fond de la pièce. Elle vérifia que celle-ci exécutait bien l’ordre avant de retirer le cadenas. La mercenaire entra et Linya referma la porte.

Elle vit alors arriver une Alexia furax.

- C’était très mature de vous faire la belle pendant que j’avais le dos tourné ! lança-t-elle agacée.

Linya regarda la porte maintenant verrouillée avec envie. Tia allait échapper au pire.

 

***************************

 

La pièce était exigüe mais suffisamment grande pour contenir un lit, une table et deux chaises. Genshenka et Tia ignorèrent les chaises et se tinrent l’une en face de l’autre, se jaugeant du regard. La grande femme sourit lorsqu’elle avisa la moue renfrognée de la rousse à la vue de ses lunettes.

Elle décela de la colère et de la rage mais aussi un certain remord et lorsqu’elle prit la parole, elle y vit une honte sincère.

- Je voulais te voir, commença la petite femme, parce que je veux participer à l’opération contre Sassem. Je sais que tu as besoin d’une garde personnelle, j’ai entendu Conception en parler.

Tia la toisa.

- Et pourquoi je te prendrais ?

- Parce que je regrette ce que j’ai fait. Parce que je crois en la philosophie Nazaréenne et que je veux me racheter. Si je veux à nouveau être digne des gens qui vivent sur cette île, je dois montrer qu’on peut me faire confiance et que… que je… j’ai changé.

- Vraiment ? fit la grande femme avec un air condescendant. Tu as changé ? Comme ça ?

- Ouais ! Enfin… je sais que je n’ai pas été très maligne et… mais je m’en suis rendue compte et… il faut que je me libère, souffla-t-elle sans la regarder.

- Continue.

- Je sais qu’il y aura des hommes là-bas. Et… il faut que je me réadapte à eux. Que je… je sais que je ne leur ferai pas confiance comme ça, mais… ça me semble une première étape acceptable, être au milieu d’eux… devoir leur obéir…

Enfin, la jeune femme leva les yeux sur elle et Tia y vit une envie sincère, un espoir de changement. Le désir honnête et brutal d’une nouvelle vie.

- Ok, accepta la mercenaire sans plus y réfléchir. Mais tu seras sous les ordres de Conception et si Alexia te donne un ordre, n’importe lequel, même s’il ne te plaît pas, tu l’exécutes dans la seconde. Et pour que tout soit bien clair, ton objectif principal est de la protéger. Si j’apprends que tu as fait quoi que se soit qui l’a mise en danger…

Sa voix se fit basse et menaçante et elle se pencha sur la prisonnière en laissant sa haine transparaître un peu.

- … le monde ne sera pas assez grand pour que tu puisses t’y cacher.

Genshenka écarquilla les yeux. Qu’est-ce qui avait bien pu lui faire croire qu’elle avait eu une chance contre elle ? Bon sang, cette femme était effrayante ! Elle déglutit et hocha la tête.

- Bien.

Tia lui tourna le dos et sortit. Elle vit qu’Alexia les avait enfin rejointes.

- Alors ? s’enquit Linya.

- C’est ok. Tu peux la laisser libre.

- Vraiment ?

- Vraiment. Oh, et tu peux la rajouter à la garde.

- Attends une seconde, intervint Alexia en la suivant, je ne lui fais pas confiance moi et c’est de ma vie qu’il s’agit.

- Justement. Tu devrais savoir qu’il n’y a rien de plus important pour moi que ta vie. Je pense qu’elle souhaite sincèrement se racheter et qu’on doit lui laisser une chance.

- Ok, mais pourquoi maintenant ? Cette opération est trop importante et dangereuse Tia !

- En effet, mais les choses arrivent rarement au bon moment, alors on doit faire avec. Si on veut être fixé sur elle, cette opération est le meilleur test possible.

- Tia, commença sa compagne exaspérée. Je...

- Lex, la coupa-elle en stoppant sa marche, si tu n’as pas confiance en elle, alors surveille-la. Si tu as le moindre doute sur elle pendant l’opé, alors vire-la. Mais laisse-lui au moins une chance. Elle veut revenir parmi les Nazaréennes et tu sais comme moi qu’elle ne parviendra pas à s’y intégrer vraiment si elle ne regagne pas leur confiance. Elle a aussi besoin de se mêler à des hommes, elle le reconnait elle-même. Cette opération est suffisamment loin des combats pour lui ôter un stress qui pourrait lui faire prendre la mauvaise décision mais suffisamment proche quand même pour qu’elle soit obligée de faire confiance à ceux qui seront sur place.

Alexia la fixa un moment puis soupira et haussa les épaules. Tia leva une main et la posa sur son épaule.

- Fais-moi confiance et surtout Lex… fais-toi confiance. Tu sais faire la différence entre ennemis et alliées, tu l’as toujours su.

 

Chapitre 2 :

 

Tia se réveilla, comme bien souvent, avec les premiers rayons du soleil. Elle fixa la lumière qui filtrait par les stores et lorsqu’elle dut plisser les yeux pour ne pas sentir la douleur, elle comprit qu’elle devait remettre ses lunettes. Au lieu de le faire, elle se tourna vers sa compagne et profita de la pénombre qu’il y avait encore de ce côté de la chambre.

Elle sourit à la vue de sa petite amie qui se trouvait tête et pieds inversés. Alexia avait la fâcheuse habitude de bouger pendant la nuit. La seule façon pour Tia de passer une bonne nuit était de plaquer la jeune femme contre elle et même ça, parfois, ne suffisait pas. De toute évidence, cette nuit avait été une de celle-là !

Sa compagne était tournée sur le côté et menaçait à tout instant de basculer sur le sol. C’était en fait un vrai miracle que ce ne soit pas encore le cas. Cela la faisait toujours rire quand un bruit sourd au milieu de la nuit, suivi d’un cri plaintif, la réveillait. Aujourd’hui la seule chose qui empêchait la petite blonde qui partageait sa couche, de tomber, était les draps, qui étaient si fortement entortillés autour d’elle et de ses jambes, qu’il était étonnant que le sang circule encore !

Elle tendit la main vers les dites jambes, au demeurant fort appétissantes, et entreprit de dénouer les draps. Elle fit cela avec lenteur et beaucoup de précaution, car elle ne voulait pas la réveiller.

Ces derniers temps, Tia faisait énormément de cauchemars et Alexia commençait à sérieusement manquer de sommeil. Bien sûr, elle ne se plaignait pas et ne lui en voulait nullement, mais la mercenaire commençait à s’inquiéter des cernes noirs qui se faisaient de plus en plus visibles.

Et même si son câlin du matin allait lui manquer elle prendrait sur elle, héroïquement. Évidemment, le manque de sommeil avait aussi un impact sur la grande femme mais, il était bien moindre. Elle avait reçu un entraînement ou plutôt un conditionnement à l’école. Les élèves étaient régulièrement privés de sommeil et tout était réuni pour les fatiguer le plus possible. Le dernier à s’endormir gagnait le droit de ne pas prendre de beigne. C’était bien simple, à chaque fois que l’un deux avait le malheur de fermer les yeux, un des gardes chargés de leur surveillance, le réveillait à coup de poings.

Plus tard, Enyalios l’avait encouragée à maintenir son endurance. Il disait que c’était un atout majeur que de pouvoir continuer à évaluer une situation avec lucidité et de pouvoir se battre malgré la fatigue. En cas de capture dans une zone hostile, cela pouvait aussi se révéler bénéfique. Etre insensible à ce genre de maltraitance était un bon point et donnait l’assurance à ses clients que jamais rien ne lui ferait révéler ses secrets et les leurs… sauf si elle le décidait.

Elle s’était donc délibérément privée de sommeil. Mais depuis qu’elle avait fait la connaissance de celle qui partageait désormais sa vie, elle devait s’avouer qu’elle avait un peu négligé cet aspect de son entraînement. Elle n’était en définitive pas si contrariée par ses cauchemars. Ils lui permettaient au moins de récupérer une part importante de ce qui faisait sa force et l’obligeaient à faire face à ses pires peurs, la préparant lentement mais sûrement, à sa rencontre avec son diable personnel.

Elle termina sa besogne et d’un léger mouvement des lèvres, déposa un baiser sur la peau lisse de son amante, appréciant leur texture douce, grâce à une lotion qu’Alexia mettait toujours après qu’elle se soit épilée.

Hier soir, sa compagne avait voulu lui faire une petite surprise et elle l’avait éloignée de la maison avec l’aide de Conception. Linya quant à elle, avait donné un coup de main à sa meilleure amie pour la préparer à leur petite soirée.

Lorsque Tia était revenue de son entraînement, elle avait trouvé le chalet empli de bougies au parfum de Lys, la fleur préférée de la grande femme. Alexia l’attendait appuyée sur le mur de la cuisine. Un déshabillé de soie vert émeraude et son bracelet de saint-valentin pour seul vêtement.

Tia avait retenu son souffle et s’était dirigée vers elle sans quitter son corps magnifique des yeux. La jeune femme l’avait empêché de la prendre dans ses bras d’un geste de la main. Elle lui avait désigné la table du salon et l’avait incitée à la suivre.

Alexia avait obligé son amie à déguster tout le repas en sachant pertinemment qu’elle ne portait rien en dessous de ce qu’elle voyait. Elle l’avait provoquée quasiment pendant tout le repas, montrant une jambe fuselée par-ci, un décolleté plongeant par-là…

La mercenaire avait dû faire appel à toute sa discipline pour ne pas envoyer valser couverts et nourriture et plaquer la tentatrice directement sur la table. Elle avait respiré profondément en se disant que l’attente en valait la peine.

Et lorsque le dessert était arrivé, elle avait conclu qu’effectivement le jeu en valait la chandelle. Alexia s’était présentée à elle et avait lentement, délicatement, repoussé ses bretelles de soie et avait laissé tomber le déshabillé à ses pieds. Elle s’était tenue là, immobile les yeux perdus dans les siens, éclairée uniquement par les bougies réparties un peu partout. Tia avait déglutit et s’était repue de ce spectacle extraordinaire. Enfin, son amie avait mis fin à son supplice en lui prenant la main pour la guider vers leur chambre, dont le chemin était balisé de pétales de roses de différentes couleurs.

Tia avait été stupéfiée, tant par le décor que par la créativité d’Alexia une fois dans la chambre. Elle avait été la victime consentante de toute ses fantaisies jusqu’à ce qu’enfin, épuisées, toute deux s’endorment.

Elle se leva et récupéra ses lunettes et quelques vêtements, puis elle se dirigea discrètement vers son bureau. Elle ouvrit son ordinateur, tapa son code personnel et le laissa charger ses données. Sans prendre la peine de revoir la stratégie de l’attaque comme elle le faisait chaque jour, elle se rendit directement sur sa messagerie professionnelle.

Elle lut les différents mails envoyés par les dirigeants et chefs d’agences. Ils seraient tous prêts d’ici 48h, mais ils étaient mécontents à l’idée de ne pas connaître à l’avance les plans tactiques et les lieux exactes qu’elle avait choisis d’attaquer. Tia ricana intérieurement. Si ces idiots ne comprenaient pas pourquoi elle prenait ces précautions, elle ne perdrait pas son temps à le leur expliquer.

Elle avait passé la semaine passée à préparer, en collaboration avec Enyalios, les fiches explicatives et schémas tactiques détaillés pour chacune des unités. Il n’y aurait qu’un exemplaire de chaque et elle ne les leur remettrait qu’au moment de son appel. Les soldats en prendraient connaissance pendant leur transport sur la zone d’attaque, en même temps qu’ils se pareraient de tout leur matériel.

Elle termina son petit tour d’horizon et cliqua sur l’icône d’écriture de courrier. Elle rédigea un mail à ses enfants où elle leur disait combien ils lui manquaient, puis en envoya un à Enyalios. Elle lui demandait de relayer, par l’intermédiaire de son réseau de contact personnel, un message pour Sassem.

Le temps qu’il lui parvienne et qu’elle reçoive la réponse, les 48h requises seraient écoulées et plus rien ne l’empêcherait de mettre fin au règne de terreur de cet homme.

Elle referma enfin son ordinateur et se tourna vers sa compagne, toujours profondément endormie et vit qu’elle était sur le point de basculer. En souriant, elle s’approcha d’elle et la repositionna doucement au centre du lit. Elle la recouvrit ensuite du drap qui avait glissé et laissa ses doigts passer sur les mèches blondes avec légèreté et affection.

Finalement, son estomac menaçant une rébellion bruyante, elle se résolut à sortir de la pièce pour rejoindre la cuisine. Elle y pénétra et vit que Linya s’y trouvait déjà. Elle avait les yeux fermés et les mains enroulées autour d’une tasse d’où s’échappait un arôme fort appétissant. Avant que la dirigeante ne sente sa présence, Tia eut le temps de voir la tension et l’angoisse marquer son visage.

C’était étrange… Linya avait toujours l’air si joyeuse et résolument optimiste qu’elle en avait oublié qu’elle était un être humain avec des peurs et des doutes comme tous les autres. A chaque fois qu’elle avait eu besoin de son aide dans la réalisation de ses projets, elle avait répondu présente sans même prendre une seconde pour hésiter. La mercenaire avait fini par en oublier qu’elle n’était pas une habituée des combats et que celui-ci étant loin d’être une simple bataille, cela générait forcément une pression et une angoisse monstrueuse.

Tia se racla la gorge pour se signaler et Linya reprit un visage plus animé, mais le sérieux de son expression demeura. Elle dévisagea la grande femme et comme si elle avait décidé que ce qu’elle voyait lui plaisait, ou comme si elle se réveillait, elle la salua d’un hochement de la tête. La mercenaire le lui retourna et s’approcha des placards.

- Comment se fait-il que tu sois debout si tôt ? l’interrogea-t-elle tout en sélectionnant les ingrédients dont elle allait avoir besoin.

- Je pourrais te retourner la même question. Je vous ai entendus cette nuit. Le moins que l’on puisse dire c’est que vous ne manquez pas d’énergie.

La réflexion amusa la grande femme et elle jeta par-dessus son épaule un sourire coquin.

- Si ça te gênait tant que ça, fallait venir nous rejoindre. Je suis sûre que tu aurais passé une meilleure nuit.

Linya lui retourna son sourire et sentit une bouffée de tendresse l’envahir. Elle avait traversé des épreuves traumatisantes et malgré cela, loin de se refermer comme l’aurait fait n’importe qui d’autre, elle s’était ouverte… à l’amour… à l’amitié… et elle avait gardé suffisamment de sensibilité pour se rendre compte quand une personne n’allait pas fort et suffisamment de compassion et de gentillesse pour essayer de lui rendre son morale… à sa façon tordue certes, mais… c’était bien présent et les personnes soit disant équilibrées qui peuplaient ce monde se révélaient en général bien moins attentives qu’elle.

- J’en suis sûre, confirma-t-elle, ses yeux marrons brillant à nouveau.

Satisfaite, la mercenaire retourna à ses préparatifs.

- Tu t’inquiète pour Lex.

Linya acquiesça. Tia se retourna vers elle et la dirigeante n’eut d’autre choix que de renouveler son geste. Elles se sourirent et la grande femme revint à ses œufs.

- Tu n’as pas à t’en faire. Elle sera à l’écart de la plupart des combats. Et j’ai recruté tes meilleures combattantes pour la protéger.

- Je sais.

- Évidemment, l’implication de tes Nazaréens doit te contrarier un peu, étant donné ton idéal pacifiste et… je t’en remercie d’autant plus.

- Ne le fais pas. Elles en ont besoin. Sinon, elles ne se seraient pas portées volontaires. De plus, ce combat n’est pas seulement le tien… et tu le sais.

- Oui. Mais ça ne t’empêche pas de t’inquiéter. Elles sont sous ta responsabilité.

Linya acquiesça d’un sourire triste.

- Ça va bien se passer, Lin, déclara (la) Tia en laissant ses préparatifs de côté pour lui faire face. Elles sont entourées de professionnels et aucune d’elle ne fait partie des premières vagues d’attaques. Si elles ne jouent pas aux héros, elles s’en sortiront sans trop de bobos.

- Je sais. J’ai confiance en toi. Tu es probablement la personne la plus intelligente qu’il m’ait été donné de rencontrer. Mais on ne sait jamais. Les variables imprévues existent.

- Oui. Mais s’en faire à ce sujet ne mène à rien. Parce ce qu’elles sont imprévues justement, on n'y peut rien. Alors autant ne pas s’en préoccuper.

Linya hocha la tête en déclarant avec un sourire :

- Néanmoins je parie que tu y as réfléchi et que tu as une solution toute prête pour chacune d’entre elles.

Tia ricana et se retourna. Elle attrapa un fouet et commença à battre la pâte pour les muffins. Linya l’observa un moment et se leva. Elle s’approcha d’elle et colla doucement son corps contre son dos, entourant de ses bras sa taille forte. Elle posa ses deux mains sur ses abdos plats et sa joue contre ses omoplates. Elle sentit sa grande amie se raidir mais ne bougea pas.

- Tu t’es oubliée, fit-elle doucement.

- Comment ça ?

- Je m’inquiète pour toi aussi.

Curieusement, cette déclaration d’une simplicité confondante, la laissa pantoise. Elle savait que Linya l’aimait bien et elles s’entendaient d’ailleurs extrêmement bien toutes les deux, pourtant, jamais il ne lui était venu à l’esprit qu’elle pourrait lui être attachée ainsi.

- Je… vraiment ?

L’étonnement transparut dans sa question et Linya fronça les sourcils.

- Évidemment. Que… ? Tu es à ce point peu habituée aux autres ?

- C’est pas ça…, répliqua la grande femme un peu vexée. C’est juste que… on ne s’inquiète pas pour moi, c’est tout.

- Alexia le fait.

- A part elle.

- Ton oncle le fait. Tes enfants aussi. Et Frédéric. Enyalios aussi d’après ce que j’ai pu remarquer.

Tia soupira, prise au dépourvue.

- Et moi.

- Ok. D’accord, mais… enfin… c’est récent, fit-elle en se retournant.

Linya desserra son étreinte juste ce qu’il fallait pour la laisser faire mais la réaffirma dès qu’elle fut en position. Elle posa son menton contre sa poitrine provocant un chatouillis involontaire chez sa compagne et l’écouta.

- Je n’ai pas l’habitude et, bon même si on me dit de faire attention, personne ne doute réellement qu’il m’arrivera quelque chose. A part Lex. Et toi si j’en juge à ta voix. Pourquoi t’inquiètes-tu comme ça pour moi ? T’ai-je donné une raison de douter ? demanda-t-elle un peu préoccupée.

- Non Ti. Mais tu oublies que je t’ai vu dans tes moments de faiblesse les plus profonds et que je t’ai sauvé la vie aussi. Je sais que tu es humaine. Les autres… excepté Enyalios, peut-être, te voient comme une espèce de super héros invincible et c’est vrai que tu es très forte et que tu as des talents assez incroyables, comme que ton intelligence, tes capacités d’adaptation, ta rapidité, ton ouïe, ta vision aussi, même si depuis quelques mois, elle est un peu handicapée. Tu possèdes des qualités de combattante hors du commun, mais je t’ai vu affaiblie, inconsciente et perdue. Je sais ce qui se cache sous ton armure… et si je ne doute pas de toi, je ne peux pas pour autant faire comme si ma vision de toi n’avait pas été modifiée par ces aspects.

Tia resta silencieuse un bon moment et son visage impassible, ainsi que ses lunettes miroirs, ne l’aidèrent pas à savoir ce qu’elle pensait. Elle reposa sa joue contre son torse, ne s’offusquant pas du fait que la mercenaire ne lui rendait pas son étreinte.

- Je ne cherche pas à te faire douter de toi-même, expliqua-t-elle. Je veux juste que tu comprennes que je te connais… et que ces aspects de toi me font t’aimer. Et je m’inquiète toujours pour ceux que j’aime. Si je n’avais pas vu ta détresse après… après l’Italie, peut-être que je n’aurais fait que t'apprécier. Si je ne riais pas autant avec toi, peut-être que je ne t’aurais pas adorée. Je suis désolée si je te gêne ou te met mal à l’aise, mais c’est ce que je ressens et je n’ai pas l’habitude de m’en cacher.

Une main vint se déposer doucement sur le sommet de sa tête. Elle descendit gentiment jusqu’à ses épaules puis retourna à sa place et reprit son mouvement. Etrangement, le fait d’être caressée comme le serait un petit animal de compagnie ne la dérangea pas. Elle en éprouvait plutôt un bizarre réconfort.

- Je ne pense pas que ça soit un problème, répondit la mercenaire doucement.

La dirigeante lut entre les lignes et comprit que Tia acceptait tout ce qu’elle venait de dire, y comprit la responsabilité d’être la cause de son inquiétude et celle qui consistait à la réconforter. Le temps sembla se suspendre.

Puis la réalité reprit ses droits et Linya fronça le nez. Elle fixa la mercenaire qui la regardait avec un petit sourire et lui dit avec une grimace :

- Tu n’as pas pris de douche après ton entraînement, hein ?

Son amie eut un petit rire.

- Alexia n’a pas voulu me laisser approcher d’une douche. Elle a dit qu’elle adorait mon odeur après un effort physique. Que ça relevait ma senteur naturelle. J’ai eu l’impression très vivre d’être un plat, mais bon, elle était à moitié nue et je n’avais pas du tout envie de la contrarier.

- Tu m’étonnes ! railla la jeune femme.

- Mais si mon odeur te dérange tant que ça, pourquoi tu ne me lâche pas ?

A ce moment là, toutes deux entendirent de petits pas dans l’escalier et elles se sourirent.

- Parce que je veux que tu m’embrasses, déclara-t-elle d’un ton éperdu. Alexia dort encore, profitons-en !

Tia retint un énorme sourire, ce qui aurait tout gâché et se pencha sur la jeune femme. Elle posa délicatement ses lèvres contre les siennes et, décidant de prendre la jeune femme à son propre piège, elle passa le bout de sa langue contre celles-ci avant de faire glisser sa main de sa tête à ses fesses.

Linya eut un petit sursaut et s’écarta en la fusillant du regard.

- Pas mal, mon cœur, lança une voix mal réveillée et bougonne.

Les deux femmes enlacées, tournèrent la tête vers la nouvelle venue. Alexia était adossée au chambranle de la porte. Elle les fixait pas très certaine de ne pas rêver.

- Je peux me joindre à vous ?

Les deux femmes se consultèrent du regard puis avec un sourire gourmand, Linya recula d’un pas et toutes deux ouvrirent leurs bras largement avant de lancer :

- Quand tu veux !

Alexia leur retourna leur sourire et d’un bond se jeta dans leurs bras, manquant de faire basculer sa meilleure amie. Elles s’étreignirent en riant, puis s’attablèrent devant une bonne tasse de café, pendant que Tia finissait de préparer les pâtisseries.

 

*************************************

 

Deux jours plus tard, Tia reçut la réponse attendue, sous forme de mail accompagné d’une vidéo. A cette vue elle fronça les sourcils. « Qu’avait encore inventé ce malade ? »

 Elle lut le mail, mais il disait simplement que tout était dans la vidéo. Elle cliqua pour la lancer. Lorsqu’elle l’eut entièrement visionnée, son visage était contracté en un masque de colère brûlante. « L’enfoiré… l’enfant de salaud… le petit fils de pute ! Bordel ! » Elle ne parvenait pas à croire qu’elle ait pu penser qu’il était suffisamment naïf pour ne rien voir venir !

Elle posa à nouveau les yeux sur la vidéo et la relança. Il fallait qu’elle la revoit plus calmement. Elle se concentra d’abord sur le visage du père d’Alexia. Il semblait contrarié, un peu incrédule et très inquiet. Cependant il n’avait pas été malmené et semblait en bonne santé. La chaise sur laquelle il était attaché était de facture classique mais les liens n’avaient pas l’air de lui couper la circulation. En résumé, il était bien traité.

Bien. Point suivant. Elle laissa la vidéo défiler et tenta de reconnaître quelque chose du décor qui l’entourait, mais les murs de béton gris et l’absence de lumière lui faisait penser à n’importe quelle geôle.

Elle renonça finalement et se concentra sur le dernier point. Sassem. Il s’était lui-même filmé, revendiquant ce crime sans aucune inquiétude. Pour une raison étrange, il semblait penser qu’elle ne le dénoncerait pas. Quelque en soient les raisons, ça jouait en sa faveur. Il ne se doutait pas une seconde de l’ampleur de ce qui allait lui tomber dessus.

Il ne prononçait qu’une phrase… mais quelle phrase.

- Puisqu’enfin tu sembles prête à m’affronter, disait-il avec un rictus sauvage et supérieur, comme s’il ne doutait pas une seconde de la façon dont allait tourner la rencontre, rejoins-moi où tout à commencer.

La vidéo s’arrêtait après ça. Elle fixa le vide quelques instants. « La Colombie. » Plus précisément l’école où son enfer avait été à son apogée. Elle savait que sa première rencontre avec lui avait eu lieu bien plus au Sud de l’école, mais il ne parlait pas de ça. Leur « histoire » avait commencé à l’école.

Elle avait eu l’intention de l’attaquer en France, où elle savait qu’il se trouvait jusque là, mais il n’était pas du genre à attendre. Elle ne savait pas ce qui la faisait fulminer le plus. Qu’il l’oblige à retourner au dernier endroit sur terre où elle avait l’intention d’aller un jour, ou bien qu’il foute en l’air son plan si bien établi.

Il y avait déjà une équipe qui s’occupait de l’école. Autrement dit, si elle faisait ce qu’il demandait, elle serait obligée de faire une séparation distincte entre son équipe de renfort et la garde A, d’avec le reste des troupes sur place. Elle ne savait pas si son équipe en serait capable. Assister à ces combats sans y participer. Peut-être même n’aurait-il pas le choix ?

Ils allaient être si prêts ! Bon sang, Lex ! Comment la protéger si elle se retrouvait prise entre deux feux ?! Elle se leva et fit les cent pas. « Sale fils d’enculé ! » Il la foutait dans un beau bordel.

Elle stoppa soudainement son va-et-vient. Qu’est-ce qu’elle allait dire à sa compagne ? Si elle lui parlait de la situation de son père, sûr qu’elle s’inquiéterait. Et manquer de concentration pouvait être fatal dans ces circonstances.

De plus, elle était à peu près certaine qu’il se trouvait non loin de Sassem. C’était un moyen de contrôle sur elle, que ne manquerait pas d’utiliser ce pleutre. Et si Lex l’apprenait, là encore elle risquait de faire une bêtise.

En clair, il n’y avait pas trente-six solutions. Elle allait lui mentir. Cette idée l’angoissait profondément. Alexia lui faisait enfin confiance et quand elle s’apercevrait qu’elle avait été manipulée, la colère mais surtout la déception serait difficile à encaisser.

Elle repoussa ces pensées et se concentra sur ce qu’elle allait devoir ajuster dans son plan. Lorsqu’elle eut les idées plus claires, elle tapa le code accompagné du logo S qu’elle avait mis au point pour prévenir ses alliées du lancement de l’opération, et attendit. Il allait être relayé par les différents satellites qu’elle avait ciblé plus tôt. Le bip de confirmation de réception se fit entendre et elle rassembla les affaires dont Alexia et elle allaient avoir besoin.

 

Chapitre 3 :

 

La mise en place des différentes unités se fit sans anicroche, dans la discrétion et la rapidité la plus parfaite. Mais lorsqu’elle rejoignit son équipe et qu’elle y adjoignit la garde A, elle entendit quelques grondements de mécontentement. Et lorsqu’elle apprit à tout ce beau monde qu’ils allaient rejoindre une autre équipe en Colombie, là, les commentaires fusèrent.

Elle leva la main, réclamant le silence et leur dit de la fermer. Le plan était le même. La différence résidait dans le placement sur le terrain, qu’ils allaient étudier pendant le trajet. En aucun cas ils ne devraient participer à l’assaut numéro 1. Celui-ci était d’ailleurs repoussé. Les hommes devraient la laisser pénétrer sur le terrain puis dans le complexe, qui abritait la résidence de Sassem.

Ils devraient attendre 15 minutes avant de se lancer. Le chef de l’unité sur place, serait celui qui lancerait le signal de l’attaque généralisée. Chaque chef avait choisit un soldat en particulier dont le but ne serait pas la participation aux combats mais le repérage du commandant de la base et de son second et leur exécution.

Dans le cas des écoles, les soldats furtifs, comme on les avait nommés, seraient aux nombres de 3 car outre le commandant de l’école et son second, il y avait aussi les instructeurs en stratégie, en combat et en armement qui étaient de véritables dangers.

Une autre unité serait spécialement déployée pour s’occuper des élèves. Ce serait elle la première à agir, attrapant, ciblant et en endormant le plus possible. Ils auraient 2 minutes 30 pour cela. L’unité dodo devrait ensuite se replier et laisser la place à l’unité d’assaut. Au milieu des combats, l’unité dodo devrait repérer les gamins sur lesquels ils n’avaient pu mettre la main et les endormir à distance.

Elle expliqua tout ceci à ses hommes pour qu’ils comprennent bien comment allait se dérouler les choses et combien le chaos qu’ils auraient sous les yeux était organisé.

Ils devraient alors analyser le combat et décider vers quel point ils seraient le plus utiles. Elle-même ou Conception, le cas échéant, se chargerait de leur donner le signal.

Une fois dans l’avion militaire, elle étala une carte sur le sol et montra où allait se trouver l’unité. Elle leur présenta ensuite différents points où ils pourraient se planquer en attendant de la rejoindre et/ou d’aider les équipes sur place.

Elle prit ensuite Conception à part et lui expliqua les derniers rebondissements. Elle lui donna un émetteur réglé sur une autre fréquence que celui des unités en place et lui dit que, lorsqu’elle saurait où se trouvait le père d’Alexia, elle la préviendrait. Elle devait donc choisir quelqu’un qui la suppléera auprès de l’unité, le temps qu’elle s’occupe de le délivrer.

Bien sûr tout ceci devait être gardé secret.

- Alors je propose Alexia. Elle est intelligente, possède l’expérience des combats et ne se laissera pas impressionner par cette bande de machos. De plus, elle bénéficie de ta protection et de tes enseignements. Tout le monde sait qu’elle est ton apprentie, ils ne remettront donc pas ses ordres en cause. En plus, si je l’emmène, au moment où elle saura que c’est son père que nous allons sauver, elle risque de perdre son sang-froid.

- Très juste. Ok. Je te laisse le soin de lui expliquer ce qui va se passer une fois sur place et ce que tu attends d’elle. Parles-en aux hommes aussi. Les surprises en zone de combats sont très malvenues. 

- Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?

- Je n’ai pas envie de mentir à Lex… et pour les hommes, eh bien il faut que vous preniez votre place de chef, sinon il risque d’y avoir des frictions et des remises en cause aux mauvais moments. Toi et Lex, vous devez utiliser le temps du transport pour vous imposer.

Conception hocha la tête et se rendit près d’Alexia. Celle-ci écouta attentivement ce qu’elle lui disait, mais fronça les sourcils et leva la tête vers sa compagne en signe d’incompréhension. Tia resta impassible et elle finit par reporter son attention sur Conception.

Tout au long du voyage, la mercenaire tenta de juguler sa nervosité. Elle sentait les regards inquiets et perplexes de sa compagne et elle les évitait en se sentant de plus en plus traitresse.

Finalement, peu avant d’arriver à destination, elle prit sa petite amie à part et lui fit quelques recommandations. Alexia en profita pour lui poser les questions qu’elle retenait depuis le début.

- Pourquoi m’as-tu nommée chef suppléante ? Et pourquoi ne me l’as-tu pas annoncée toi-même ? C’est quoi cette mission dont tu as chargé Conception ? Pourquoi ne veut-elle rien me dire ?

Tia choisit délibérément de ne répondre qu’à certaines d’entre elles et ignora purement et simplement les autres.

- Ce n’est pas moi qui t’es choisie pour ce job, mais Conception, ce n’était donc pas à moi de t’en informer. Tu devrais d’ailleurs en être flattée, je ne suis pas la seule à avoir remarqué tes qualités.

La mercenaire lui donna ensuite quelques conseils qui la rassurèrent puis lui tourna le dos en lui disant qu’ils arrivaient. Alexia sentait bien qu’elle ne lui disait pas tout et ça l’agaçait un peu, mais elle était si préoccupée par ce qui allait bientôt avoir lieu qu’elle oublia bien vite sa contrariété.

Serait-elle à la hauteur ? Elle ne connaissait pas ces hommes, n’avait même pas travaillé une seule fois avec eux. Comment pourrait-elle se faire écouter d’eux ? Elle jeta un regard en coin à sa compagne. « Fais-toi confiance Lex, moi j’ai confiance en toi »  lui avait-elle dit.

« Fais-toi confiance, fais-toi confiance… ok, ok. On va essayer. » Elle respira un grand coup et sentit la tension s’évacuer… vite remplacée par une angoisse sourde à mesure qu’ils se rapprochaient de l’endroit où Tia la quitterait bientôt pour rejoindre son bourreau.

Elle savait que ce n’était pas très professionnel et que ça tendrait à minimiser sa crédibilité, mais elle ne pût réprimer son impulsion. Elle prit la main de sa compagne et la serra aussi fort que possible. La pression lui fut retournée, à un degré moindre, heureusement pour ses os, et elle perçut la tranquille sérénité de sa compagne s’écouler en elle

Alors qu’elles s’arrêtaient au point convenu et que ses hommes se répartissaient le terrain, l’unité dodo prit position dans les arbres et en lisière de forêt. L’unité d’assaut, elle, poursuivit son avancé et se fondit dans l’obscurité du crépuscule, encerclant tout le territoire visé. La garde A, se regroupa un peu en arrière et se détendit.

Les 3 soldats choisis par le chef de l’unité d’assaut se tinrent en retrait, entre l’unité de Tia et la leur et regardèrent la mercenaire. Elle leur fit le signe convenu et ils disparurent parmi les ombres.

Alors, la mercenaire se tourna vers sa compagne et, puisqu’elles étaient maintenant trop près pour parler sans prendre un risque, Tia retira ses lunettes et elles se regardèrent. Un long échange, plein d’amour, de tendresse et de courage. Bien des promesses furent dites dans ce regard et bien des encouragements passèrent. Puis, la grande femme remit ses lunettes protectrices, rompant le contact, et après une dernière pression sur son épaule, elle partit.

Alexia fixa aussi longtemps que possible sa silhouette et alors qu’elle passait la lisière des arbres, une sensation diffuse de malaise la fit frissonner.

 

**************************************

 

Elle sortit du couvert des arbres au moment où les rayons du soleil illuminaient la place. Jusqu’à cet instant, elle avait réussi à repousser le malaise que revenir en ces lieux créait. Elle y était parvenu. Mais plus maintenant.

Privée du soutien silencieux de sa compagne, elle était parfaitement consciente de sa vulnérabilité. Elle ignora les visages hostiles tournés vers elle et les regards suspicieux. Comme elle l’avait prévu, Sassem voulait cette rencontre, en conséquence il avait prévenu tout le monde de la laisser entrer et surtout, surtout de ne pas la toucher.

Elle était à lui, elle le savait, c’était pourquoi elle ne se préoccupa pas d’eux et leur tourna le dos sans aucune crainte. Plus elle se rapprochait de l’annexe Nord, où se situait la résidence de Sassem, plus la peur étreignait Tia. Elle avait l’impression de faire un bond en arrière et ses mains moites lui confirmèrent qu’elle perdait ses moyens.

Elle inspira plusieurs fois, profondément, ralentissant légèrement le pas, histoire de se donner le temps de se reprendre, sans pour autant donner l’impression d’avoir peur, et chercha des yeux l’endroit suffisamment surveillé qui indiquerait où était le père d’Alexia. Elle faillit le rater. Sassem avait apparemment fait quelques rajouts depuis son évasion.

Une petite maison en béton avait été construite entre les deux bâtiments qui constituaient les lieux de vie et d’apprentissage des élèves. Elle était encadrée par une demi-douzaine de gardes armés jusqu’aux dents. De toute évidence Sassem s’attendait à ce qu’elle s’y rende, ou au moins y fasse un détour avant de le rejoindre.

Il allait être déçu. Elle claqua une fois la langue, indiquant ainsi à Conception qu’elle avait repéré la prison. Elle murmura ensuite deux mots, choisis avec soin pour indiquer sa position et coupa le micro. D’un mouvement du poignet, elle changea la fréquence et se retrouva sur celle des unités d’assaut.

- 10 minutes, chuchota-t-elle en Grec ancien.

Toutes les communications auraient lieu dans cette langue, comme c’était prévu depuis plusieurs mois déjà. Elle savait que c’était une des rares langues que Sassem ne connaissait pas et n’avait donc pas appris à ses subordonnés.

Ainsi, en admettant qu’elle perde et que Sassem parvienne à trouver leur fréquence radio, il n’aurait aucune chance de comprendre ce qu’ils se disaient et donc aucun moyen de contrer les stratégies avant qu’elles ne soient mises en œuvre.

Après quelques minutes de marche tendue, elle parvint à la massive porte en chêne, que Sassem avait fait sculpter et installer par la promotion précédent la sienne, qui indiquait l’entrée de sa maison.

Elle n’eut pas besoin de toquer, il la guettait. Il ouvrit la porte avec lenteur. Et elle se retrouva à fixer l’ouverture qui s’agrandissait, avec la peur absurde que le noir qui se dessinait devant elle ne l’absorbe. Enfin, Sassem apparut.

Tout de suite, elle nota des changements chez lui, depuis leur dernière rencontre. Il avait épaissi, ses muscles fins avaient pris plus de poids, son corps était plus massif, mais associé à sa grande taille cela lui donnait une allure folle. Il avait revêtu un pantalon en tissu noir brillant comme en portait parfois les combattants de full contact et une langue de feu remontait de son pied nu jusque sur le haut de sa cuisse gauche.

Il ne portait pas de haut, et elle vit ses pectoraux et ses abdos saillirent. Il s’était entraîné. Sérieusement. Mais elle aussi. Elle vit les gants noirs de combattant qu’il portait et comprit ce qu’il avait en tête. Elle déglutit et ne répondit pas à son sourire doucereux.

- Mais entre donc, She-wolf.

Elle attendit qu’il se recule, ce qu’il fit en riant, ravi de voir qu’elle le craignait, et pénétra enfin dans la demeure qui avait été le théâtre de tant de ses souffrances.

 

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Alors que l’attente s’égrenait avec une lenteur qui la rendait folle, des milliers de questions sans réponse tournoyaient dans sa tête. Elle ne parvenait à rester immobile qu’au prix d’un violent effort de volonté. Elle mourrait d’envie de se précipiter sur les pas de Tia, craignant plus que tout, que revenir en cet endroit la perturbe au point qu’elle ne sache plus très bien où elle se trouvait.

Elle vit soudain Conception se raidir et comme si elle avait reçu un signal secret, « ce qui devait être le cas », songea-t-elle avec une grimace, elle fit un signe aux Nazaréens qui formait son équipe et laissant Genshenka et deux autres personnes, un homme qui venait sûrement de l’île voisine de celle des femmes et une Nazaréenne provenant d’un village qu’elle ne connaissait pas encore, disparaître dans la végétation.

Elle avait été surprise que Genshenka, qui aimait tant l’action, se porte volontaire pour rester avec elle. Elle ne la quittait pas des yeux et Alexia se demandait ce que cela cachait. Lorsque Conception eut disparu, elle vit le bouton rouge se trouvant sur son bracelet de montre s’allumer. L'attaque était imminente.

Elle vida alors son esprit des pensées parasites, et, comme Tia le lui avait appris, se concentra sur son objectif et les moyens de l’atteindre. Pendant les prochaines minutes, ou heures, elle n’aurait rien d’autre en tête. Il le fallait. Des vies dépendaient des ordres qu’elle donnerait et des décisions qu’elle prendrait.

Elle inspira profondément et guetta la lumière verte. Lorsqu’elle la vit apparaître, elle leva la main et à l’aide de signes complexes, elle indiqua à ses hommes et femmes de se placer et de ne plus bouger jusqu’à son ordre.

Elle eut une pensée brève pour sa compagne et lui envoya amour et courage, puis l’extirpa de sa tête et s’accroupit, observant le déroulement des étapes et le moment et les endroits où elle devrait envoyer ses soldats.

 

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Lorsque la lumière passa au vert, Enyalios d’un geste de la main, envoya son unité au combat. Il les laissa prendre quelques pas d’avance et les suivit. Ils avançaient tous dans un silence quasi-religieux et guettaient le moindre mouvement suspect.

Alors qu’Enyalios approchait de la demeure gigantesque, de toute évidence Sassem n’était pas le seul à avoir la grosse tête, du bras droit de Sassem, il leva les yeux et vit que ses snipers étaient en position.

Entourant la maison, comme une enceinte son château fort, se trouvait différents postes de gardes et des maisons où vivaient des familles d’esclaves, sexuels ou manuels, selon les besoin du maître de maison. Ce cas de figure avait été prévu. Les lâches s’entouraient toujours d’innocents.

Les snipers étaient là pour ça. Les premières salves seraient pour les endormir. Servis avec des silencieux, les projectiles devraient permettre aux quelques hommes qu’il avait affecté à la récupération et à la mise en sécurité des civils, de se mettre en position sans être repérés.

Il lança le signal convenu : le cri d’un animal du coin, et les premiers tirs eurent lieu. A peine un chuintement les signala à Enyalios. Et de son poste d’observation, il vit les premiers esclaves tomber sans bruit, sans cri et sans attirer l’attention. Il attendit un peu et lorsqu’il fut évident que quelque chose se passait, il lança un ordre bref dans son micro à l’attention de ses snipers qui rechargèrent, avec de vrais balles cette fois, et commencèrent à tirer, toujours en silence, sur les snipers adverses.

Enyalios fit alors un petit bruit dans son micro et alors que les soldats affolés par l’attaque dont ils n’entendaient ni ne voyaient rien, couraient en tout sens, ses hommes pénétrèrent le village et entamèrent leur mission de récupération.

Ils furent découvert moins vite que ce qu’il avait prévu. Une fois cela fait, il fit signe à sa première équipe de s’élancer. Puis il donna l’ordre à ses snipers de se concentrer sur les chefs.

L’équipe 1 se rua dans le village en hurlant. Ils tirèrent le maximum de cartouches et firent un maximum de dégâts. Le but de cette cacophonie soudaine était de détourner l’attention des soldats, qui avait pris l’unité de récupération comme cible, et de créer un moment de panique.

Au milieu de cette attaque silencieuse, le boucan infernal généré par l’équipe 1 atteint son objectif. Satisfait, Enyalios observa le plan d’Enyo se dérouler à la perfection et attendit son heure.

 

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Linya suivait les points de couleurs sur l’écran géant installé dans le QG qui retransmettait les opérations en Europe. Ce bunker se trouvait sous une librairie-café branchée, les allées et venues auxquelles étaient soumis les divers employés de cet endroit, n’étaient ainsi, pas suspect.

Elle ne savait pas trop quelles sections de quels gouvernements travaillaient dans ce lieu. Il y avait trop de nationalités et de langues. Elle ne chercha donc pas à apprendre quoi que se soit sur cet endroit. La seule chose qui lui importait était d’être tenue au courant de ce qui se passait sur le terrain et d’être écoutée lorsqu’elle avait une remarque à faire.

Le premier point, elle pouvait s’en occuper elle-même. L’écran et les commentaires, ainsi que les conversations radio étaient suffisamment explicites pour ça. Le second point en revanche… si elle n’avait pas été une amie personnelle de Tia, si elle n’avait pas fourni les personnes leur garantissant une communication sécurisée et qu’elle n’avait pas été un des fournisseurs de soldats et des finances, elle ne serait même pas là.

Le fait était, que les deux dernières raisons expliquaient sa présence. Mais c’était les deux premières qui lui permettaient d’être entendue.

Elle écoutait donc attentivement les retransmissions effectuées par ses messagers et traduisaient les choses qui lui semblaient importantes, ou leur faisaient un résumé. Si une des actions sur le terrain nécessitait une réaction rapide de leur part, elle ne leur demandait pas leur avis, ne leur faisait même pas part de ses réflexions, elle donnait des ordres et on lui obéissait. Même si elle n’avait pas en charge une seule des unités sur le terrain, elle et une des Nazaréennes de l’île, étaient les seules à posséder à la fois la connaissance de la langue Grec ancienne et la stratégie militaire adéquate pour savoir de quoi elles parlaient.

Les grands pontes la regardait avec condescendance et hostilité mais n’empêchaient pas leurs employés d’obéir.

Elle était une des associés de She-wolf et cette mercenaire avait prouvé qu’elle savait ce qu’elle faisait. De plus, au vu de ce dont elle avait été capable pour se débarrasser d’un de ses ennemis, ils n’avaient pas le moins du monde envie de la remplacer dans ce domaine. Une fois de plus, la réputation de la grande et redoutable femme lui servit.

Linya avait demandé à être affectée à ce QG, pour pouvoir suivre l’attaque à laquelle participait Alexia et Tia et elle avait été très contrariée d’apprendre le changement de plan. Cependant, après plusieurs heures passées ici, elle prit conscience qu’elle avait eu beaucoup de chance. Si elle avait dû entendre seconde par seconde ce qui se passait ou non pendant leurs assaut, elle aurait pété un câble !

Le stress de ces opérations était impressionnant et si elle réagissait ainsi avec des personnes qu’elle ne connaissait pas, elle ne voulait même pas imaginer dans quel état elle aurait été s’il avait été question de Tia et d’Alexia.

Heureusement, fréquenter la grande femme lui avait permis d’apprendre à cacher son stress et elle en était vraiment contente. Elle n’aurait pas été très crédible si elle avait bégayé ou transpiré à tout bout de champ !

Si elle était extrêmement occupée à diriger et retransmettre les nouvelles qu’elle recevait, elle ne pouvait s’empêcher régulièrement de surveiller l’opérateur qui rendait compte du déroulement des opérations sur les différents continents et d’essayer d’entendre comment cela se passait sur le continent Sud-Américain.

Mais elle était trop loin et les retransmissions radios des équipes d’Europe parasitaient sa concentration. Après plusieurs tentatives infructueuses, elle se résigna à laisser tomber pour se concentrer exclusivement sur ce qui se passait ici. Trop de choses étaient en jeu pour prendre plus de risques. Elle saurait tout bien assez tôt.

Elle fit donc confiance à Tia, comme tout le monde, et la sortit, avec Alexia, de son esprit. Elle nota ensuite avec satisfaction que l’assaut d’Enyalios se passait à merveille. Si tout allait bien pour lui, qui avait formé sa grande amie, tout devait bien aller pour elle.

 

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Karl suivit son partenaire et se planqua derrière une voiture. Les balles sifflaient et malgré l’assurance qu’il entendait dans la voix de son chef d’unité, il était mal à l’aise. Certes, tout semblait se dérouler à merveille… mais cela n’excluait pas les bobos éventuels. Pas encore. D’autant moins en fait qu’il n’avait pas encore repéré le numéro 3.

Lui et son partenaire, le sergent Kasrez, avaient été affectés la veille à cette mission, et personnellement prévenus par She-wolf. Karl était plutôt fier de la confiance qu’elle lui manifestait ainsi, mais il n’avait jamais été à l’aise avec ce genre d’assaut avec un objectif différent de celui du reste du groupe. D’où l’ajout de son partenaire plus rompu à ça que lui.

Il avait reçu l’ordre de ne se préoccuper que de repérer et éliminer le numéro 3. Et ce, quoi qu’il se passe pour eux. Eliminer. Ça non plus il ne se sentait pas de le faire. Il était entré au FBI pour faire honneur à Frédéric qui l’avait sorti de sa galère et avait à peine 8 ans de plus que la mercenaire. Il la considérait depuis toujours comme une petite sœur récalcitrante et rebelle, qu’il se devait de surveiller et d’aider.

Elle, en revanche, pensait, au début du moins, qu’il était idiot et naïf et qu’il se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Il avait mis des années à lui faire comprendre qu’elle pouvait se fier à lui et lui demander de l’aide. Qu’il ne la dénoncerait pas malgré les morts qu’elle semait sur son passage et qu’il la protégerait autant qu’il en était capable.

Un jour, 8 ans après leur première et très brève rencontre lorsqu’elle avait mis au monde ses jumeaux, elle l’avait appelé. Elle savait qu’il était agent au FBI, et elle avait besoin d’un tuyau sur un client Américain qu’elle trouvait douteux.

Après cela, leur relation avait moins tendue, mais toujours superficielle. Elle ne se livrait pas et ne demandait jamais rien sur lui, Frédéric et les jumeaux. Cependant, il lui donnait des nouvelles de Len et Lara dès qu’il le pouvait, car il savait que ça comptait pour elle. Mais ça n’avait jamais été plus loin. Le fait qu’elle lui demande des renseignements étaient déjà un grand pas, et il devait cet intérêt soudain au fait que Frédéric avait été son mentor autant que le sien.

Il se baissa au moment où la déflagration d’une grenade atteignait le véhicule qui le protégeait lui et son partenaire. Les vitres explosèrent et le verre ainsi projeté lui entailla la peau du visage et des mains.

Il secoua la tête et vit son coéquipier s’élancer vers le bâtiment, où espéraient-ils, se trouvait leur cible. Il se redressa et arrosa la zone devant lui pour couvrir son déplacement. Lorsqu’il fut en sécurité, Karl se remit à l’abri derrière ce qui restait du camion militaire. Son coéquipier lui fit signe d’y aller et il le vit se pencher sur le côté et le couvrir comme il venait lui-même de le faire.

Courber en deux, il se dépêcha de le rejoindre. Ils se plaquèrent tout deux contre le mur et reprenant leur souffle, ils virent passer l’équipe bêta et l’équipe têta pour prendre en tenaille un groupe de soldats particulièrement kamikaze. Son partenaire lui expliqua, par signes à cause du bruit, ce qu’ils allaient faire ensuite. Karl hocha la tête et partit devant.

Les hommes qui gardaient l’entrée du bâtiment tombèrent avant même de savoir ce qui leur arrivait. L’agent du FBI pénétrait dans l’immeuble quand une douleur intense au niveau du sternum lui coupa brusquement le souffle et l'envoya rouler à terre.

Un sniper de l’équipe dêta régla son compte au soldat qui venait de lui tirer dessus avant qu’il ne prenne son partenaire comme cible. L’équipe dêta était chargée de déblayer le terrain extérieur pour eux. Le sergent ne perdit pas de temps, attrapa son bras et le tira à l’abri à l’intérieur du bâtiment.

Il vérifia son pouls et Karl repoussa sa main en grognant.

- Je vais bien, gronda-t-il. C’est le gilet qui à tout pris.

Kasrez acquiesça et l’aida à se remettre d’aplomb. Karl secoua la tête et écarta la douleur de son esprit pour se concentrer sur ce qui les attendait. Etre entré était une chose. Ne pas se faire tuer dans un lieu regorgeant de cachettes, en était une autre.

 

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Frédéric entendit avec effroi qu’un des hommes de l’équipe Rex avait été abattu. Il pria pour qu’il ne s’agisse pas de Karl ou qu’au moins cela ne soit pas trop grave. Il avait recueilli ce délinquant lorsqu’il avait 12 ans. Il avait essayé de lui voler son bagage à main, croyant à tord, qu’il était un de ces nombreux touristes venu visiter l’Amérique. A l’époque M. Ricardo Senior lui avait demandé de superviser une vente d’armes pour le moins difficile.

Le gosse lui avait rappelé ce qu’il avait été avant que son patron ne le prenne en main, et il avait décidé, dans la seconde, de le prendre sous son aile. Seulement il ne voulait pas l’impliquer dans des affaires illégales. Alors au lieu de l’adopter, comme il en avait d’abord eu l’intention, il était devenu son tuteur et l’avait inscrit dans la meilleure école privée d’Amérique. Il l’y avait laissé, le surveillant de loin en loin et lui rendant visite aussi souvent que cela lui était possible.

Malgré la voix qu’il avait choisi, il avait été très fier que son fils adoptif devienne un agent du gouvernement. Et encore plus fier, lorsque de son propre chef, il avait décidé de prendre She-wolf sous son aile. Il aimait ce gosse autant qu’il aimait Tia, mais Karl malgré l’endroit où il l’avait trouvé et le métier qu’il exerçait, avait eu une vie protégée. Il n’était pas aussi doué que Tia et il était donc plus inquiet pour lui que pour elle.

Pourtant, il resta concentré sur la tâche, que l’homme qui dirigeait les opérations lui avait assignée. Il s’occupait du placement et du déplacement des troupes sur 3 des 20 lieux qui étaient attaqués. Le chef, un agent haut placé à la CIA, lui avait attribué, comme à plusieurs autres, la surveillance et la gestion de ces attaques. Il avait bien tenté d’obtenir celle de Tia et de Karl, mais il n’en avait pas été question. L’homme n’aimait pas se voir dicter sa conduite par une vulgaire criminelle, comme il appelait Tia, et l’avait délibérément écarté de ses gosses.

Frédéric s’était juré de lui faire ravaler ses paroles sur sa gamine lorsque tout cela serait terminé.

Chacun des soldats de chacune des unités dont il avait la charge, étaient repérables sur l’écran en face de lui grâce à une lueur verte. Les ennemis, eux, étaient figurés par des points rouges. Les chefs d’équipes étaient en violet et le chef d’unité en bleu. Pour l’heure, une de ses équipes, située (en) au Brésil était en train de se faire prendre en tenaille.

Il bascula sur la fréquence radio du chef de cette équipe et le prévint. Il prit ensuite contact avec le chef d’unité et lui expliqua quoi faire pour éviter de perdre ses hommes. Pendant les 10 minutes suivantes, il oublia tout pour ne s’occuper plus que de cette équipe et du problème qu’ils affrontaient.

Lorsqu’enfin le danger fut écarté, il vérifia l’état et l’avancée de ses autres unités. Avec satisfaction, il vit que ça allait. Néanmoins, l’unité G, située au Pérou, avait vu son équipe B, être entièrement décimée par une embuscade. Le chef d’unité, au lieu de sonner la retraite, comme tout le monde l’aurait fait, avait ordonné le maintien des positions, et, avec l’aide d’un petit groupe de soldats, il avait contourné les hommes embusqués pour les mettre à genoux. Ils avaient ensuite pu reprendre le déroulement normal du plan.

Frédéric nota le nom du chef et le rangea dans un coin de son esprit. Un homme aussi audacieux et un peu dingue, pourrait lui être utile un jour.

Il put enfin se tourner vers son collègue qui s’occupait de l’unité où se trouvait l’équipe Rex et d’une phrase brève, il lui demanda des nouvelles. L’homme ne put pas lui répondre tout de suite, et Frédéric fut contraint de ronger son frein en revenant à ses obligations.

Tout en vérifiant qu’il n’y avait pas de nouvelle catastrophe il jeta un œil à l’homme qui s’occupait de l’unité de Tia. Rien dans son attitude ne semblait indiquer un problème et il devrait se contenter de cela, l’homme étant trop loin pour qu’il puisse lui poser des questions.

Alors qu’il reposait les yeux sur son écran, son collègue lui répondit enfin :

- L’équipe Rex est dans la place. Pas de bobo.

Il le remercia d’un hochement de tête et laissa la vague de soulagement s’évanouir lentement, puis il reporta à nouveau toute sa concentration et ses connaissances sur son travail, en espérant que Tia saurait rester calme.

 

Chapitre 4 :

 

Conception attendit que l’attaque soit lancée et bien entamée avant d’entraîner son groupe à l’intérieur de l’école. Elle avait repéré l’endroit gardé où devait se trouver M. Stefanos, mais s’y rendre maintenant, c’était être prise pour cible.

Elle vit l’équipe 1 passer à l’action et avancer silencieusement parmi les arbres. Ils se mirent en position et attendirent. L’équipe dodo, placée en hauteur dans les arbres, vérifia que ceux qui devaient récupérer les élèves étaient en place puis commença à tirer. Les premiers à tomber furent les plus éloignés de la lisière des bois.

Progressivement, alors que les snipers se rapprochaient des bords, la panique prit les élèves et les soldats. Mais cela ne dura pas longtemps. Très vite les chefs apparurent et aboyèrent des ordres. Alors, sans attendre que les récupérateurs passent à l’action, l’équipe 1 s’avança. Ils tirèrent sur les soldats, visant en priorité les chefs, mais ne parvenant que rarement à les toucher. 

Manifestement, ils s’attendaient à une attaque de ce genre. Ils auraient dû y penser. Sachant qu’Enyo venait et connaissant sa réputation, ils étaient sur leur garde. Résultat, l’avantage de la surprise passait à la trappe.

 

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Alexia vit que l’assaut tournait court et en comprit la raison. Elle bascula sa fréquence radio sur celle du chef d’unité et lui conseilla de compter sur le silence et la vivacité. Il acquiesça et elle l’entendit donner des ordres en ce sens. Elle contacta ensuite les snipers et leur ordonna de passer aux munitions réelles, de laisser tomber leur objectif jusqu’à nouvel ordre.

Après cela, elle regarda derrière elle et dit à son équipe de se tenir prête. Elle se rapprocha un peu et s’arma de patience. Elle attendait de voir si les nouveaux arrangements allaient à nouveau faire pencher la balance de leur côté, avant de décider quoi faire.

Elle voulu contacter Conception pour la mettre au courant, mais celle-ci lui avait dit de ne pas le faire tant qu’elle ne l’aurait pas en vision. Elle prit donc son mal en patience en essayant d’éviter de penser à sa compagne.

 

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Conception vit l’équipe 1 reculer et se fondre dans la pénombre générée par les bois sans cesser de tirer. Elle vit que les récupérateurs parvenaient à ne pas se faire remarquer et que les snipers étaient passés aux balles réelles.

Les soldats commencèrent à se regrouper, reculant devant les tirs ennemis dont ils ne parvenaient pas à déterminer l’origine. Reprenant confiance, Conception entendit le chef de l’unité donner des ordres précis, divisant ses hommes en plusieurs petits groupes qui se concentrèrent chacun sur un objectif donné.

Voyant que la bataille était à nouveau sous contrôle, Conception fit signe aux siens de la suivre. Courbée et silencieuse, les femmes avancèrent à sa suite. La chef de la milice s’autorisa un rapide tour d’horizon et vit avec satisfaction que les gardes, s’ils étaient toujours présent, avaient leur attention focalisée sur les combats autour d’eux.

Elle laissa un des groupes de l’équipe 1 s’avancer vers eux et passant près de deux élèves endormies, elle fit signe à Erika de s’en occuper. Conception signala ensuite leur position aux soldats devant elle et vit le chef hocher la tête avant de lui dire, par signes, de rester en arrière.

Elle dispersa 3 des 4 personnes qui lui restaient autour des bâtiments, pour surveiller leurs arrières. Une de chaque côté de la prison, plaquées contre les murs des deux immeubles l’encadrant et la troisième reculant dans la forêt.

Conception s’aplatit alors au sol et les 2 soldats qui lui restaient firent de même. Elle vit la demi-douzaine de gardes s’effondrer bientôt et le chef du petit groupe se retourna vers elle. Ils communiquèrent par signes durant quelques secondes. Conception acquiesça et ordonna à ses deux derniers soldats d’accompagner le groupe.

Elle attendit qu’ils disparaissent dans les bâtiments alentour et lorsqu’Erika revint, elle lui fit signe de la suivre. Ensemble, elles rejoignirent la prison et y pénétrèrent.

 

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Alexia vit que l’équipe 1, en association avec l’équipe dodo, reprenait le contrôle. Elle put se détendre un peu et laissa son regard errer dans la direction qu’avait prise sa compagne. Soudain un groupe de soldats ennemis surgit sur son flanc droit.

Ils furent aussi surpris de la trouver qu’elle. Ils levèrent leurs armes et Alexia fit de même. Une fraction de seconde avant que les coups de feu ne partent, elle se rappela qu’elle n’était pas seule.

- Feu ! hurla-t-elle.

Une forme dure la percuta de plein fouet au moment même où les soldats appuyaient sur la détente. Les balles sifflèrent mais ne la touchèrent pas. « Par quel miracle ?! » Puis elle atterrit rudement sur le dos et roula sur elle-même entraînée par la forme qui l’avait projeté.

Lorsqu’elle retrouva son équilibre, elle se retrouva nez à nez avec le visage grimaçant de Genshenka. Celle-ci se redressa en se retournant vivement. Alexia se releva et vit que le combat ne se poursuivait plus avec les armes, qui avaient valsées, mais à mains nues. Trois formes étaient étendues sur le sol devant elle. Tous des ennemis.

Alexia sentit la peur s’éloigner un peu, avant de voir le Nazaréen resté pour sa protection, étendu un peu plus loin. Il ne bougeait plus. Elle se figea puis vit Genshenka se jeter sur un des soldats. Alors elle se réveilla et lança l’ordre à ses troupes de se mêler aux combats. Puis comme les autres… elle se jeta dans la bataille.

 

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Tia était entrée et avait suivi Sassem avec autant de calme que cela lui avait été possible. Il l’avait détaillée tranquillement, l’accablant de commentaires lubriques, sur ses choix vestimentaires.

Il voulait lui faire sentir combien il appréciait de la voir moulée dans son marcel noir et combien son treillis noir gâchait ses formes avantageuses. Il l’avait ensuite obligée à retirer ses chaussures et ses chaussettes et lui avait indiqué le couloir à sa gauche. Curieusement, il n’y avait aucun soldat et il ne l’avait pas fouillée. Croyait-il qu’elle allait se la jouer à la loyale ? Il était vraiment mégalo si c’était ce qu’il pensait !

Elle l’avait suivi jusqu’à la pièce qu’elle avait appris à craindre au cours de son « éducation », celle de sa mise à l’épreuve.

Lorsqu’il était dans les parages la deuxième année de sa formation, bien avant son premier viol, il avait pris l’habitude de l’emmener ici, afin de tester ses progrès et son ascendant sur elle. Elle ne se rappelait plus le nombre de fois où il lui avait fichu une telle raclée qu’elle mettait ensuite des jours à s’en remettre. Il venait parfois la voir pour lui dire qu’ainsi, elle deviendrait plus forte et qu’il faisait ça pour son bien.

Elle ne l’avait pas cru à l’époque et ne savait toujours pas si elle était devenue plus forte grâce à ça. En revanche, ce qu’elle savait, c’est que c’était ici, dans cette pièce vaste et éclairée, où trois des quatre murs étaient en verre, qu’elle avait appris à haïr le soleil.

Elle passa le seuil avec le même sentiment qu’autrefois, une angoisse sourde et une impatience fébrile, qui la faisait paraître nerveuse. Sur le sol, se trouvait un immense signe japonais entouré d’un cercle rouge et inscrit sur fond blanc. Le reste était recouvert de peinture blanche, car comme il le lui avait expliqué une fois, le blanc révélait le sang.

Alors qu’elle mettait le pied sur ce sol honni, il s’amusa à lui montrer les divers endroits où épuisée et sanglante, elle s’était effondrée, défaite et impuissante. Les traces étaient restées.

- Je n’ai voulu ni les enlever, ni faire entrer un autre soldat. Je ne voulais pas risquer de les altérer. Tu vois, ajouta-t-il avec un sourire presque affectueux, tu m’as beaucoup manqué.

La même terreur glacé lui serra le ventre et elle dut faire un effort colossal sur elle-même pour parvenir à s’arracher à ses souvenirs.

« C’est un malade, il veut te déstabiliser, ne le laisse pas contrôler la situation » s’admonesta-t-elle.

- Je vois surtout, répliqua-t-elle avec nonchalance, qu'il faut que tu aille voir un psy.

Immédiatement, son visage se contracta une grimace de rage pure. Plus que tout au monde, il craignait de devenir aussi fou que sa mère, morte après avoir suivi sur l’autoroute des fées venues lui parler. Alors la moindre référence à la folie le plongeait dans un état effroyable. Elle s’en était aperçu après une remarque anodine d’un de ses régents en visite sur le site. Il l’avait exécuté dans la seconde.

Ses réactions extrêmes prouvaient sans l’ombre d’un doute sa folie, mais Tia avait gardé ça pour elle, mettant de côté une information potentiellement utile mais dangereuse pour elle à l’époque. Pour un homme se targuant d’être la maîtrise de soi incarnée, c’était dangereux. C’était d’ailleurs la seule chose qui lui faisait perdre son calme légendaire.

Comme prévu, il perdit son sourire et éructa une menace sans aucune signification et fit un pas vers elle. Tia attendait ce moment. Un Sassem sans contrôle était dangereux, mais un Sassem avec toutes ses capacités était mortel.

Alors qu’elle se préparait à l’attaque il secoua brusquement la tête et reprit pied.

- Bien joué chaton, lança-t-il avec un sourire amer et heureux à la fois.

Tia se hérissa. Elle haïssait ce surnom. Il le lui avait donné en réaction au nom dont Frédéric l’avait dotée. Une sorte d’ultime moquerie, signe de sa toute puissance sur elle car face à lui, c’était tout ce qu’elle était à l’époque. Un chaton.

Il avait su si bien la détruire…

- Je n’en attendais pas moins de toi. Néanmoins, je pense qu’il est temps de passer aux choses sérieuses. Tu n’y vois pas d’inconvénients ?

La question était de pure forme et la mercenaire n’y répondit pas, se contentant de se placer en position défensive. Il adorait attaquer et pensait qu’être le premier à le faire, dans un duel ou une bataille, était le signe des gagnants. 

Autant lui laisser croire qu’il maîtrisait les choses. D’ici peu il tomberait de son piédestal.

Elle le vit sourire d’anticipation et la vague de haine que cela amena en elle, faillit lui faire perdre la tête. Elle se contrôla difficilement et attendit, concentrant son esprit sur sa respiration pour ne plus se laisser une chance de dériver.

Il lança son pied vers sa tête et elle bloqua le coup avec son bras. Rebondissant, il utilisa l’élan ainsi obtenu pour se retourner et changeant de pied d’appui, il jeta sa jambe avec plus de force de l’autre côté de sa tête.

C’était un enchaînement qu’il utilisait souvent lorsqu’elle était jeune, et elle avait rapidement appris à le voir venir. Seulement à l’époque, elle était loin d’être suffisamment carrée pour ne pas se faire projeter au loin par sa seule puissance. Après plusieurs rencontres brutales avec le mur, elle avait appris à se baisser. Elle avait aussi appris qu’éviter un coup avait un double avantage. Il fatiguait plus vite son adversaire, surtout si le coup était puissant et il lui permettait, à elle, de garder ses forces. Contrer un coup, demandait de raidir son corps pour forcer l’autre à se fracasser sur vos protections. Cela faisait aussi appel à l’équilibre. En bref, ça nécessitait une utilisation de tous les muscles de son corps. On s’épuisait vite à ce rythme.

Contrer un coup devait être utilisé lorsque la rapidité était trop importante pour l’éviter ou bien lorsque l’on souhaitait soi-même en porter un. En clair, en cas de contre-attaque prévue ou de dernier recours défensif.

Elle l’évita donc, mais pas en se baissant, il s’y attendait trop, elle recula d’un pas et laissa son pied passer à quelques centimètres de son nez, déplaçant une quantité d’air importante. Elle s’apprêtait à lancer sa première attaque quand, la surprenant, il utilisa son élan pour se relancer avec encore plus de force. Elle eut tout juste le temps de placer ses bras devant elle. Elle banda les muscles de ses jambes en abaissant son centre de gravité et parvint à encaisser sans bouger d’un centimètre.

Pas question de lui laisser croire qu’elle était la même que la gamine de l’époque. Elle était devenue forte et elle entendait bien le lui faire savoir. Elle retint la grimace qui menaçait, lorsque l’impact de son talon contre ses avant-bras se répercuta jusqu’à ses épaules. La seule chose qui la consolait de la douleur qui fusa soudain, était que Sassem devait ressentir la même chose dans sa jambe.

D’ailleurs, il n’eut d’autre choix que de se reculer d’un bond pour se laisser le temps de récupérer en se mettant hors de sa portée. « C’est ça mon pote, recule ».

Elle s’élança vers lui d’un seul mouvement et lança un enchaînement de coup précis mais peu puissant, l’obligeant à reculer et à utiliser son pied encore douloureux. Soudain, elle se baissa et effectua un balayage rapide de son pied droit avant de s’appuyer sur ses deux mains et de frapper de son autre jambe dans le ventre de son adversaire.

Elle sentit qu’il bandait les muscles de ses abdos pour amortir le choc mais vit avec plaisir que le coup porta quand même. Elle prit appui simultanément sur ses jambes, et donc le ventre de Sassem, et ses mains et fit un retourner qui lui permis d’être à nouveau debout et opérationnelle alors qu’il était toujours au sol.

Il lui jeta un regard noir et d’un mouvement souple et vif, il se remit sur pied. Au moment il allait lancer une attaque, des coups de feu et des cris retentirent au loin et attirèrent son attention. Elle sourit et profita de sa distraction pour se jeter sur lui.

Elle eut le temps de lui envoyer une droite puissante qui jeta sa tête sur le côté et le fit reculer d’un pas. Elle ne perdit pas de temps à évaluer les dégâts causés et enchaîna avec divers coups de pieds et de poings qui, pour la plupart, firent mouche.

 

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Alexia se jeta sur le côté pour éviter son assaillant et heurta une Genshenka vacillante. Elle s’aperçut alors avec stupeur que la jeune femme était blessée. Deux petits trous dans le dos laissaient s’écouler d’abondant flots de sang. « Des balles… dans le dos… », songea la jeune femme. Elle comprit subitement comment la jeune femme avait été blessée. En la protégeant lorsque les soldats avaient débarqués. Elle s’avisa alors de sa pâleur et comprit qu’elle n’allait plus tenir très longtemps. Elle sentit, plus qu’elle ne vit ou n’entendit, son adversaire s’élancer vers elle.

Laissant son instinct parler, elle se baissa et lança sa jambe en arrière. Elle entendit un bruit et sourit. Elle tourna la tête et vit son opposant au sol, évanoui. En tombant sa tête avait heurté une racine noueuse à l’air très solide. Elle remercia sa copine la chance et fit un tour d’horizon. Les quelques soldats qui les avaient surpris peu de temps auparava