Guerrière et Amazone

Laissez un mot !!!

mar

Les statistiques du blog me disent qu'il y a BEAUCOUP de lectrices/teurs qui passent par ici, je sais même plus ou moins d'où vous venez ;O) Mais j'aimerais bien en savoir un petit peu plus, histoire de mettre des noms, à défaut de visages sur ces fameuses statistiques !

Alors, je vous propose de laisser un petit commentaire sur ce post, du style :

"Hello, moi c'est Kaktus, je vis en Suisse, j'aime le chocolat et les FF de Missy Good, ..."  et tout ce que vous avez envie de dire d'autre !

Chiche ?!!

Kaktus

 

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12 avril 2019

Maj !

mar

Une MAJ Missy Good, merci à Fryda !

- Le Cercle de la vie, partie trois

Bonne lecture !

Kaktus

Posté par bigK à 17:17 - - Commentaires [4] - Permalien [#]

Le Cercle de la Vie, partie trois

Avertissements en 1ère partie


Le Cercle de la Vie-3ème partie

Par Melissa Good

Traduction : Fryda


L’aube les trouva debout, lavées et habillées avant le reste de la famille. Xena se porta volontaire pour aider Rebekah aux tâches matinales auxquelles la jeune fille était assignée, tandis que Gabrielle rejoignait Sarah à la cuisine. « Essaie de lui donner quelques trucs pendant que tu es là », murmura Xena qui reçut un coup dans les côtes en retour. « Après le petit déjeuner, nous allons retrouver les autres et nous verrons quel genre de plan je peux trouver. »

Rebekah sembla contente d’avoir de l’aide vu que ses tâches à l’extérieur consistaient surtout à traîner du bois pour le feu et à porter des seaux d’eau. Elle porta avec obéissance les lourds seaux jusqu’à ce que Xena les lui prenne des mains, les levant au-dessus de sa tête tout en lui disant de prendre les plus petits morceaux de bois. « Tu as déjà reçu de l’aide pour ça ? » demanda la guerrière.

Des yeux marrons agrandis se tournèrent vers elle. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« De l’aide… de tes frères ou de qui que ce soit ? » Répéta Xena en versant les seaux dans les abreuvoirs pour les chevaux, puis en prenant deux grandes bûches pour les mettre sur son épaule.

« Mes frères vont à l’école », répondit la jeune fille, doucement. « Mais j’aimerais être aussi forte que toi… comme ça, ça ne me prendrait pas si longtemps pour faire les choses, et je pourrais… »

Xena posa les bûches puis regarda autour d’elle pour une hache. « Pourrais quoi ? » Demanda-t-elle, en repérant l’outil avant de s’y diriger.

« Oh… non, attends ! » Rebekah leva une petite main. « Non… tu ne peux pas toucher à ça. »

Xena fixa la hache puis la jeune fille. « Pourquoi pas ? »

« Ce sont les hommes qui font ça… j’apporte juste le bois », expliqua-t-elle. « Les filles ne peuvent pas couper du bois. »

Xena était d’humeur à semer la subversion. Elle mit la main sur la hache et la libéra du bois dans lequel elle était coincée, puis elle la leva par-dessus sa tête d’une main et l’abaissa sur le bout de la bûche, la coupant en deux. Elle libéra la hache puis la plongea à nouveau, la faisant tourner au choc pour séparer les deux parties. « Bien sûr qu’elles peuvent. » Elle sourit à la fillette tout en finissant de séparer le bois. « Qu’est-ce que tu ferais si tu étais toute seule dans les bois sans personne autour ? »

Rebekah écarquilla les yeux. « Pourquoi je serais toute seule dans les bois ? » demanda-t-elle, désorientée. « Ça t’est arrivé ? »

Xena s’accroupit, les mains sur la poignée de la hache, et elle la fixa. « Je me suis retrouvée toute seule dans les bois, oui », lui dit-elle. « Mais ce que je veux dire, c’est que parfois on ne peut pas dépendre d’autres personnes… il faut faire les choses soi-même. »

« Oh. » La jeune fille étudia les grandes mains musclées au niveau de ses yeux. « Est-ce que Gabrielle s’est retrouvée toute seule dans les bois aussi ? »

La guerrière sourit. « Pas aussi souvent, mais oui… et oui, elle peut couper du bois, mais elle n’aime pas trop ça. »

« Oh », dit la jeune fille à nouveau. « Qu’est-ce qu’elle aime faire ? »

« Et bien… » Xena se releva et jeta les morceaux de bûche sur le tas tout proche. « Elle aime écrire des histoires… et elle aime parler aux gens, qu’ils s’entendent entre eux… elle aime cuisiner et pêcher, mais elle déteste coudre ou raccommoder les bottes. »

Rebekah la fixait. « Elle sait écrire ? » Sa voix était un peu excitée. « Tu sais écrire ? »

Xena la regarda, intriguée. « Oui, je sais. »

Elle se rapprocha et baissa sa voix d’une octave. « Tu sais lire ? » Elle écarquilla les yeux.

La guerrière hocha la tête, un peu prise de court. Puis elle relia le commentaire de la fillette sur l’école et se rendit compte de ce qui se passait. « Tu ne sais pas. »

« Chut… ne dis à personne que tu sais… c’est vraiment très mal. » Rebekah tira sur la manche de sa nouvelle amie. « Tu m’apprendras ? »

Oh oh. Une tonne de oh oh, en fait. De toutes les choses qu’on lui a demandé d’enseigner, celle-ci… « Nous verrons ce que je peux faire », promit-elle, songeant que l’ignorance était sa propre chaine insidieuse. Le commentaire de Gabrielle la veille au soir sur la conscience vint au premier rang de son esprit et elle se sentit coupable, soudainement. « Je ne sais pas si tes parents aimeraient ça. »

Les épaules de la jeune fille s’affaissèrent puis elle leva les yeux. « Si quelqu’un ne voulait pas que tu fasses quelque chose, je suis sûre que tu le ferais quand même. » Ses yeux marrons analysaient la grande guerrière avec sagacité. « N’est-ce pas ? »

Xena reconnut d’un air désabusé qu’elle se trouvait prise par surprise. « Peut-être. » Elle ne put empêcher un petit sourire sur ses lèvres. « Allons… finissons-en. »

Sarah regarda par la fenêtre vers la petite cour dehors. « Rebekah a l’air subjuguée par ta sœur. » Elle sourit à Gabrielle qui épluchait des légumes avec dextérité. « C’est gentil de sa part d’aider comme ça. »

La barde sourit tranquillement. « Elle est douée avec les enfants », dit-elle tout en levant le seau de pommes de terre pour le poser près de Sarah. La femme avait passé une bonne demie marque de chandelle à expliquer les règles dans sa cuisine et Gabrielle était toujours plutôt désorientée. Ça avait à voir, avait-elle compris, avec la propreté et le fait de ne pas mélanger des trucs comme le lait de chèvre avec des trucs comme le bœuf séché.

Ça n’avait pas beaucoup de sens pour elle mais ce n’était pas sa cuisine, alors elle se contentait de rester tranquille.

« Elle n’en a pas elle-même ? » Sarah semblait surprise.

Marrant. Même après tous ces mois, c’était toujours comme une dague dans son côté. « Non… » Gabrielle se rendit compte que son visage devait afficher quelque chose et elle s’éclaircit la voix. « Elle avait… un fils. »

« Oh. » Sarah prit un air profond de sympathie. « Je suis tellement désolée… c’est si horrible de perdre un enfant… j’en ai perdu deux moi-même. »

Gabrielle l’étudia. « Vraiment ? »

Elle hocha la tête. « A la naissance… c’est juste… ça ne s’est pas bien passé. » Elle leva les yeux d’horreur pendant un instant. « Bonté divine… écoutez-moi parler de ça à quelqu’un qui attend un enfant… je suis tellement désolée, Gabrielle. »

La barde réussit à sourire. « C’est bon… je connais les risques », répondit-elle doucement.

Un silence embarrassé tomba. « Tu es si douée pour raconter des histoires », finit par dire Sarah, changeant de sujet. « J’ai vraiment passé du bon temps hier soir. »

Gabrielle se mit à nettoyer des carottes. « Merci… J’en ai d’autres écrites… si tu veux les lire je pourrais te les laisser un moment. »

La femme la fixa puis rit un peu gênée. « Vraiment ? Bonté divine, je n’ai pas le temps pour ça, Gabrielle. » Elle se retourna et ajouta des épices à la marmite au-dessus de laquelle elle était penchée. « Je laisse ça à mon mari et à ses amis… c’est eux qui lisent. »

La barde arrêta ce qu’elle faisait et la regarda. « Tu ne sais pas lire ? »

« Pourquoi j’aurais besoin de faire ça ? » Demanda Sarah, avec légèreté, en se frottant les mains. « C’est bien mieux que je sache cuisiner et coudre… et ce n’est pas notre façon de faire, Gabrielle… » Elle regarda affectueusement la barde. « On ne permet pas aux femmes de lire… nous avons d’autres tâches. »

Gabrielle devait avoir l’air stupéfait, elle en était sûre. « Je… hum… je suis désolée… je n’ai jamais réfléchi à comment ce serait de ne pas lire… je veux dire, je lis et j’écris depuis je suis toute petite. » Elle coupa les carottes et les mit dans l’eau. « J’y trouve un grand réconfort… je peux m’asseoir et simplement écrire ce que je pense… et ce que je ressens… ou un peu de poésie… je ne sais pas. »

« Bonté divine. » Sarah se mit à rire. « Tu dois avoir eu beaucoup de temps libre… il faut que je t’avertisse que ce ne sera pas comme ça ici… nous nous tenons bien occupées. » Elle pointa avec son bâton mélangeur sur le ventre de la barde. « Et après que tu auras eu un petit… et bien… tu n’écriras plus, je peux te le dire. »

« Oui, je suis sûre que c’est vrai », répondit la barde tranquillement. « Hum… je vais retrouver mes amies… voir ce qu’elles font… ensuite je reviendrai pour t’aider un peu plus, d’accord ? »

Sarah regarda autour d’elle. « Et bien… nous avons fini pour l’instant… c’est agréable d’avoir quelques minutes de tranquillité. Vas-y, Gabrielle… c’est très agréable d’avoir quelqu’un à qui parler. »

La barde hocha la tête et sourit, puis elle contourna la table et se dirigea vers la porte, ses yeux scrutant le village à la recherche d’une grande silhouette sombre.

*******************************

« Ah Xena, t’es là. » Johan arrivait de l’écurie et il la repéra. Il se rapprocha quand elle lui fit signe et il vit trois des Amazones qui venaient aussi dans cette direction. « Entrons un instant… il y aura moins d’oreilles. » Il ouvrit la porte de l’écurie et les emmena à l’intérieur.

« Que les dieux damnent ces culs de chevaux cérémonieux… » Commença Solari en crachant les mots comme des cailloux sur les murs en bois.

« Solari. » Xena lui lança un regard d’avertissement. « Très bien, écoutez. » Elle mit les mains sur ses hanches. « Ils sont dans une grotte au bout du village… c’est gardé par un seul type et un groupe de personnes qui prient autour de Jess. Je ne vois aucun problème à nous infiltrer là-bas ce soir pour les libérer, ensuite on s’extrait d’ici. »

Tout le monde hochait la tête, comme des quenouilles dans un vent violent.

« Alors… pas de dispute, d’accord ? » Déclara Xena d’un ton sec.

Les têtes se balancèrent d’avant en arrière comme des girouettes dans une tempête.

« Bien. » Xena commença à bouger tandis que la porte s’ouvrait brusquement derrière eux pour révéler Gabrielle. La barde avança vers eux, ses foulées courtes et puissantes et les yeux verts étincelants projetant une atmosphère d’outrage indigné. « Oh oh », marmonna Xena entre ses dents. « Salut… »

« Xena… » La barde s’arrêta près d’elle et mit les mains sur ses hanches, le regard noir tourné vers son âme-sœur. « Ils ne laissent pas les femmes lire ou écrire par ici. »

Xena se gratta le nez. « Heu… oui, Rebekah m’a aussi laissé entendre ça », admit-elle.

« C’est barbare. » Gabrielle renifla. « Ce n’est pas une vie… c’est de l’esclavage. »

Chacun a son échelle pour porter des jugements, pas vrai ? Xena mit un bras autour de sa petite compagne. « Je sais… je ne m’en suis pas rendue compte non plus… Rebekah m’a demandé de lui apprendre à lire. »

« Et voilà… on ne peut pas laisser ces gens juste comme ça, Xena… ils ont besoin de notre aide », déclara Gabrielle en jetant un coup d’œil aux Amazones et à Johan. « Si on les laisse, ils vont continuer comme ça une éternité. »

La guerrière soupira. « Gabrielle… c’est leur façon de vivre… ce n’est pas contre la loi et nous n’avons pas le droit de les forcer à changer. »

Les yeux verts brillèrent de colère. « Alors tu penses qu’on devrait juste les laisser comme ça et retourner dans notre village confortable, sachant que ces gens sont condamnés à une vie entière d’ignorance, c’est ça ? » Elle se secoua pour se libérer du bras de son âme-sœur et attendit.

« Gabrielle… » Xena lança un coup d’œil vers les Amazones aux yeux agrandis qui les regardaient.

« Ne me sers pas du ‘Gabrielle’ », déclara la barde fermement. « Juste parce que ce sont leurs traditions ne les justifient pas. »

« Ecoute… » Xena mit une main sur son bras puis lui prit la joue et la força à la regarder. « Ça, c’est notre façon de faire… que dirais-tu si quelqu’un te disait que c’est mal et que tu devrais arrêter ? »

« Xena, ce n’est pas la même chose et tu le sais », répartit sa compagne. « Et à part ça, je leur dirais d’aller se faire voir chez Hadès. »

« Et c’est ce qu’ils vont nous dire », insista Xena. « Ce sont leurs us et coutumes… Ecoute, les dieux savent que je ne pense pas que c’est juste, mais Gabrielle, je ne peux pas les forcer à changer de vie juste parce que je ne suis pas d’accord avec la façon dont ils élèvent leurs enfants. »

« Mais… »

« Qu’est-ce que tu vas faire… commencer à leur apprendre ? Ces hommes vont te jeter hors du village et je devrai leur botter les fesses. Et où ça nous mènera tous ? » Argumenta Xena d’un ton raisonnable. « Nous devons faire sortir Tor et Jess, des gens vont être blessés et ces enfants ne sauront toujours pas lire. »

Un silence pesant avec les regards vert et bleu qui produisaient des étincelles d’une intensité étonnante.

« Xena, ça craint », cria soudain Gabrielle, puis elle alla vers l’endroit où se trouvait un de leurs chevaux et elle lui caressa le museau avec une concentration intense.

Xena soupira. « Oui, c’est vrai. » Elle se tourna vers le groupe qui la fixait avec des yeux ronds. « Qu’est-ce qui était le plus étonnant… » Demanda-t-elle ironiquement. « Qu’elle discute avec moi, ou bien que j’ai gagné ? »

Cela les fit tous sortir de leur immobilité et déclencha des rires nerveux.

« Très bien… allons souffrir une nouvelle journée… je n’aime pas plus cet endroit que Gabrielle… et si je voyais un moyen de changer les choses… je le ferais, alors si quelqu’un a des idées ?? » Elle attendit et reçut le silence en réponse. « Allons-y… juste… soyez subtils… essayez de parler aux gens… surtout les plus jeunes… faites leur savoir qu’il y a un monde plus grand là-dehors. »

Des hochements rapides d’acquiescement puis les Amazones et Johan partirent à la queue-leu-leu, laissant Xena et Gabrielle seules.

Le silence s’installa à nouveau et Xena s’assit sur une botte de foin proche, regardant sa compagne murmurer à la jument qui mâchait flegmatiquement. Après un long moment, Gabrielle se retourna et s’appuya contre le cheval, la regardant tranquillement.

« Je n’aurais pas dû faire ça devant tout le monde… désolée. » La barde soupira.

Xena haussa un peu les épaules. « C’est bon… j’aimerais juste pouvoir faire quelque chose. »

Gabrielle s’avança et se percha sur une botte de foin, les mains sur ses cuisses. « Xena, il doit y avoir… »

« Chut… » La guerrière mit la main sur son bras. « Gabrielle… ils ne sont pas loin de chez nous… nous pouvons faire les choses petit à petit… avoir des contacts ici… et quand les caravanes marchandes passent, s’arranger pour envoyer du matériel d’enseignement… si tu le veux. »

« Si je le veux ? Tu ne penses pas que c’est important ? » Répliqua la barde. « Peut-être que tu penses qu’ils ont raison. »

« Ouaouh. » Xena leva la main. « Attends une minute… ça sort d’où ça ? » Sa voix baissa et s’approfondit. « Peut-être que je pense juste que les gens doivent vouloir changer… et de ce que j’ai vu, ce n’est pas le cas ici. »

« Comment sauraient-ils ? » Contra Gabrielle. « Si je n’avais jamais su ce que c’était de lire, et d’apprendre, et d’explorer… si tout ce que je connaissais c’était la cuisine et m’occuper de la maison, et… peut-être que je serais aussi satisfaite. » Elle soupira de frustration, voyant le tressaillement à peine caché sur le visage en face d’elle. « Je sais… on en a parlé hier soir… et je ne veux pas te mettre tout ça sur le dos, Xena… je… je ne sais pas. »

« Très bien… écoute. » Xena s’appuya contre le foin et la regarda. « Sortons les garçons d’ici ensuite nous ferons un plan et nous verrons si on peut faire quelque chose. »

Gabrielle soupira. « Tu dis ça pour que je me sente mieux. »

« Oui, c’est vrai », admit volontiers Xena. « Est-ce que ça a marché ? »

Une coulée de soleil passa entre les interstices des planches et s’étendit sur le visage de Gabrielle, dansant sur les yeux clairs et ceignant sa peau d’or. Un léger sourire finit par se poser sur ses lèvres. « Oui, ça a marché », confessa la barde en traversant les rais liquides pour venir s’installer contre sa compagne pour une étreinte rapide. « Mais maintenant tu dois aller dire aux Amazones que tu n’as pas gagné cette discussion. » Elle tapota la guerrière dans les côtes et sentit un léger rire la traverser.

« Très bien. » Xena lui tapota la nuque. « Dommage que tu n’aies pas d’histoires pour les enfants à laisser à Rebekah… elle est intelligente… je pense qu’elle apprendrait vite. »

Gabrielle sourit soudainement dans le tissu soyeux au-dessus de la clavicule de Xena. « Oh… et bien… maintenant que tu en parles… peut-être que je… oui, j’ai justement ça. »

« Ah oui ? » La guerrière se recula et la regarda, interrogative.

« Mm… » La barde était d’une bien meilleure humeur. « Des histoires tout à fait pour ce genre de petite fille, en fait. »

************************************

« Isaac, ma fille là se demandait si tu nous ferais faire un tour du village. » Johan fit de son mieux pour ne pas regarder Xena, qui de son côté regardait banalement par la fenêtre. « Si tu as un moment, bien entendu. »

L’ancien du village leva les yeux de sa tâche et grogna. « Bien sûr. » Il posa son couteau avec soin et se frotta les mains sur son tablier. « T’étais levé avant moi, pas bien dormi, Johan ? »

« Non… non… ça va… j’suis juste habitué à me lever avant le soleil. » L’ex marchand fit de son mieux pour ne pas tressaillir en œuvrant sur un nœud dans son dos dû au maigre couchage. « Une longue habitude, tu sais comment c’est. » Il reçut un soupçon de sourire ironique de la part de Xena, qui savait à quoi s’en tenir. « Je suis pas un paresseux comme ma fille là. »

Un haussement de sourcil noir.

Isaac ricana et mit un bonnet sur sa tête. « Je laisserais pas faire moi », grogna-t-il. « Mais comme tu veux… on y va. »

Xena suivit les deux hommes dehors, surprise mais pas étonnée de voir une tête blonde apparaitre au tournant quand ils émergèrent. « Salut. »

« Bonjour, ma jolie. » Johan fit un sourire affectueux à Gabrielle, pas du tout feint. Pour Xena il avait vraiment de la considération, mâtinée de respect bien senti, mais il y avait une place spéciale dans son cœur pour la jeune barde. « On fait le tour. »

« Génial. » La barde se mit au niveau de son âme-sœur, lui faisant un sourire éclatant. « Salut sœurette. »

« Salut. » Xena lui lança un regard ironique. « Je pensais que tu t’occupais des tâches ménagères. »

« J’ai fini… je venais juste te chercher, et les autres aussi », lui dit Gabrielle joyeusement.

Isaac marcha devant eux, pointant pour Johan. « Voilà l’étable de mise à bas… on a six troupeaux de moutons… un troupeau de vaches de plusieurs espèces et deux grands troupeaux de chèvres. » Il y avait une note évidente de fierté dans sa voix. « On a eu une bonne année… plein de jeunes. »

« Joli bétail », commenta Johan en marchant les mains dans son dos.

« Voilà le jardin commun… ma femme en est responsable. Elle s’occupe que les femmes apportent des plantes, comme ça on a plein d’herbes pour notre guérisseur. » Isaac montra un endroit. « Par ici c’est la salle de travail commune. » Son regard tomba sur Xena et Gabrielle. « C’est là que les femmes se retrouvent pour s’occuper de leurs devoirs. » Il y avait une note de censure dans sa voix. « On va vous attendre là demain. »

« Quel genre de choses elles font ? » Gabrielle saisit l’occasion de le questionner, tandis qu’ils traversaient l’espace ouvert.

Pendant un moment, elle pensa qu’il n’allait pas lui répondre, puis il s’éclaircit la voix d’un air agacé. « Des trucs de femmes… laver, trier… coudre… s’occuper des enfants… tu verras ça demain, jeune fille. » Il cligna des yeux. « Matthias m’a dit que tu savais raconter de bonnes histoires. »

« C’est une bonne conteuse… comme je te l’ai dit », interjeta Johan. « Tout le village était bouche bée, c’est sûr. »

Isaac grogna. « Assure-toi que tu ne remplis pas les oreilles des plus jeunes avec des histoires d’ailleurs, alors », lui dit-il d’un ton sévère. « On a des histoires dans notre bon livre… je vais demander à quelqu’un de te les raconter… tiens-t-en aux histoires vertueuses. »

Gabrielle cligna des yeux et décida de mettre la pagaille. « Et bien… je pourrais les lire moi-même si tu veux… pas de raison de prendre le temps de quelqu’un. » Ses yeux verts clignèrent d’innocence.

Isaac s’arrêta et la regarda. « Y a que les hommes qui lisent les écritures. Elles ne sont pas faites pour des yeux de femme. »

La tête blonde pencha d’un côté. « Alors… comment les femmes savent-elles ce qu’il y a dedans ? » Demanda-t-elle.

« On les lit et on étudie leur signification, après on leur dit », lui dit-il fermement.

Gabrielle haussa les épaules. « Ça me semble être un gâchis d’effort… ce ne serait pas plus simple de les laisser les lire elles-mêmes ? »

Isaac ne lui répondit pas, au lieu de ça, il se tourna vers Johan. « Voilà le résultat d’avoir éduqué tes femmes, Johan… de l’insolence et de la stupidité. » Il continua d’un pas lourd. Johan lança un regard ironique à Gabrielle mais la barde ne se repentit pas. Elle tira la langue à l’ancien irrité et continua à marcher, le rattrapant pour commencer par un autre angle.

« Fallait qu’elle commence ça maintenant ? » Marmonna Johan à la guerrière, qui étudiait les environs en pleine journée.

« J’ai appris une chose sur Gabrielle, Jo… c’est que quand elle tient un idéal entre ses dents, le seul moyen de l’arrêter c’est de l’assommer », répondit Xena avec un air ironique. « Mais je vais voir ce que je peux faire… Pas besoin de les agacer avant qu’on sorte les gars d’ici. » Elle allongea sa foulée et rattrapa Gabrielle qui testait l’ancien sur les enfants. Sans cérémonie, elle mit la main sur la bouche de son âme-sœur, étouffant ses mots. « C’est quoi cet endroit ? » Demanda-t-elle à Isaac qui eut un air approbateur face à son geste.

« C’est not’ salle de prières », répondit-il d’un ton bourru. « Matthias a pour tâche de vous instruire de nos méthodes… Prêtez attention parce que nos croyances sont sacrées. » Il ouvrit une porte latérale sur le côté opposé du bâtiment dans lequel Xena était entrée la veille au soir et leur permit de jeter un coup d’œil à l’intérieur. La même odeur de bois et de parchemin s’échappa et Gabrielle passa près de lui pour entrer, s’étant débarrassée de son bâillon sombre et mortel.

« Oh… c’est sympa ici. » La barde eut un regard plus doux pour Isaac. « Tu vas nous faire visiter ? »

L’ancien sembla content de son intérêt. « C’est le côté des femmes, les hommes s’assoient de l’autre côté de cette cloison. »

« Pourquoi ils sont assis dans des endroits différents », l’interrompit Gabrielle.

« La vérité du Seigneur est différente pour les hommes et les femmes », répondit Isaac avec brusquerie. « Les femmes sont plus faibles d’esprit et dans leur croyance… c’est cette faiblesse qui a exclu les nôtres du jardin du Seigneur…. Bien sûr, ils prient à part. »

Un sourcil blond et parfaitement dessiné se haussa. « Pardon ? »

Isaac soupira. « Matthias va vous instruire de nos croyances… mais au début du monde, il n’y avait qu’un seul homme, Adam et une seule femme, Eve…. Ils étaient hébergés dans le jardin du Seigneur et il leur dit qu’ils pouvaient tout avoir sauf le fruit d’un arbre spécial. » Il s’éclaircit la gorge avec importance. « Parce que cet arbre était interdit… pourtant Eve, faible d’esprit, ne respecta pas le Seigneur, et elle mangea un fruit de l’arbre, qui était la fontaine de la connaissance du bien et du mal, et elle fit aussi manger Adam, alors le Seigneur se mit en colère et Il les expulsa du jardin et les envoya dans le monde sauvage. »

Une main levée. « D’accord », déclara Gabrielle. « Que je comprenne bien… Tous les gens de ce monde viennent de deux seules personnes ? »

« Oui. » Isaac bougea avec impatience. « Ecoute… »

« Juste une minute… juste… d’accord, et ces deux personnes vivaient dans un beau jardin et on leur avait dit de ne pas manger des fruits d’un arbre spécial, parce que ce fruit représentait la connaissance ? »

« Euh… la connaissance du bien et du mal, oui. »

« D’accord… alors… la femme était curieuse et elle voulait savoir ce qui se passait, et elle fit manger le gars aussi, pour qu’ils sachent ce qui se passait, et ton dieu a été furieux contre eux pour ça et les a renvoyés ? » La voix de la barde était teintée d’incrédulité.

« Ce n’est pas comme ça qu’on en parle, mais… » Isaac bougea encore. « Oui. »

« Oui… oui… alors à cause de ça, dans votre culture, on interdit aux femmes de rechercher la connaissance ? » Dit- Gabrielle d’un ton raisonnable. « Vous ne les laissez pas lire ou interpréter vos parchemins, ou aller à l’école… des trucs comme ça ? »

Isaac garda le silence un moment. « Je ne l’ai pas vu sous cet angle, mais peut-être que… oui… c’est la loi. »

« Comme… une punition… pour que tout le monde ait été botté hors du jardin sympa, c’est ça ? »

L’ancien recula un peu. « Ce n’est pas une punition… c’est juste notre façon… les femmes ont d’autres tâches », protesta-t-il puis il réfléchit un moment. « Mais je vais consulter les parchemins… c’est une pensée curieuse. » Il regarda Gabrielle avec plus de respect. « La connaissance est un risque et une chose dangereuse, comme nous le savons. »

« L’ignorance, c’est le bonheur », répondit la barde avec un léger sourire.

Avant qu’Isaac ne puisse se sentir offensé, Xena attira son attention d’un balayage de la main. « C’est quoi, ça…. C’est vraiment beau. »

L’ancien s’éclaircit la voix avec un regard circonspect mais il répondit. « C’est notre sanctuaire… là où sont gardés nos plus sacrés parchemins. » Il lança un regard à Gabrielle. « Mais seul le rabbin peut les toucher… ou Dieu transformera les audacieux en poussière. »

« Vraiment ? » Murmura Gabrielle.

« Vraiment ? » Demanda Xena, une petite étincelle dans les yeux.

« C’est la vérité. » Isaac hocha solennellement la tête. « Il y a eu un éclair quand un sceptique est venu dans le sanctuaire il y a deux saisons de ça, et il l’a touché à mort. »

« Bonté divine », dit Johan, impressionné.

Isaac semblait satisfait de leur réponse. « Nous tenons nos lois et nos manières de vivre des écritures… ça nous donne la force d’affronter les difficultés de cette vie, sachant que nous irons dans un endroit meilleur. »

« C’est une pensée très réconfortante », répondit Gabrielle, d’un air pensif. « J’aimerais en entendre plus. »

« Matthias va vous l’enseigner », répondit Isaac mais avec un ton plus amical. « Nous suivons nos lois très strictement, mais vous devez comprendre que c’est pour le mieux… nous voulons que le Seigneur nous juge bien et plus nous frappons les transgresseurs dans cette vie, moins ils ont de risques d’être jugés en Enfer dans la prochaine. » Il leur fit signe de sortir et montra la place. « V’nez avec moi. »

Johan marcha à sa hauteur, laissant Gabrielle et Xena suivre derrière.

« Gabrielle, est-ce que tu avais besoin de le confronter ? » Demanda la guerrière d’un ton plaintif.

« Ce n’est pas ce que je fais… » Protesta la barde. « J’essaie de le faire réfléchir à ce qu’ils font ici… tu es peut-être satisfaite de simplement libérer Toris et Jess, mais pas moi. »

La guerrière soupira. « On peut les sortir d’ici d’abord, s’il te plait ? »

« Xena, bon sang… si tu voulais les sortir de là, tu pouvais juste entrer là-dedans et le faire… nous ne sommes pas en danger ici et tu le sais. » La barde lui lança un regard en coin. « Ne me laisse pas penser que je suis la seule ici qui s’intéresse à ce qui qui arrive à ces gens. »

La guerrière ralentit un peu et laissa de la distance avec Johan et Isaac. « Ecoute, Gabrielle… ce n’est pas que je m’en fiche… c’est juste que c’est leur culture, et leurs croyances et qu’ils y sont attachés. Ces femmes ne sont pas des esclaves et peut-être, juste peut-être, qu’elles sont heureuses de cette vie. » Elle souffla un soupir agacé. « Elles ne demandent pas notre aide. »

La barde garda le silence, en s’écartant un peu et en tapant le sol un peu plus fort en marchant.

« Arrête de taper des pieds », marmonna la guerrière.

« Je ne tape pas des pieds », répliqua sa compagne. « Je suis désolée, Xena… je ne peux pas rester comme ça à regarder les gens conduits vers l’ignorance… qui acceptent la parole de quelqu’un d’aussi faillible qu’eux », déclara-t-elle. « Je sais ce qu’on ressent… c’est tellement bien de croire en quelque chose sans le remettre en question. »

Son esprit se concentra sur son souvenir amer de Krafstar et elle regarda le sol avant de tourner son regard vers le visage de Xena.

Qui réussissait presque à cacher un air tranquille mais profondément blessé.

Parfois, Gabrielle… tu ouvres simplement la bouche et tu laisses des inepties en sortir. Elle se sermonna silencieusement. « Je ne… » pensais pas cela ? Et bien… si elle était complètement honnête, cela pourrait aussi s’appliquer à leur relation. Mais l’année dernière avait été un apprentissage difficile pour elles deux et tout n’était pas mauvais.

La guerrière se contenta d’accélérer. « Viens. »

« Xena ? » Gabrielle trottina pour la rattraper, mettant une main dans le coude de sa compagne.

La guerrière la regarde. « Hmm ? »

« Je pensais à Krafstar. » La barde lui pressa le bras.

La guerrière serra la mâchoire. « Tu n’aurais pas été si ouverte à son égard si je ne t’avais pas donné des raisons de l’être », admit-elle tranquillement. « Et j’en suis désolée. »

Gabrielle garda le silence un moment, reconnaissant tacitement la vérité des mots et les excuses. Puis elle mit cette pensée de côté et changea de sujet. « Alors… qu’est-ce que tu en penses ? »

« De quoi ? » Répondit la grande femme tranquillement, acceptant ce changement de direction.

« Leur manière de vivre. »

Xena haussa les épaules. « Ils obéissent à des règles et s’ils ne le font pas, ils sont punis… et à la fin s’ils font la chose juste, ils vont dans un endroit agréable, la mauvaise ils vont dans un endroit mauvais… ce n’est pas très différent de notre mode de vie, Gabrielle. »

« Mm. » La barde songea. « Mais foudroyer quelqu’un pour avoir touché un parchemin ? »

« Je n’y crois pas », déclara platement la guerrière. « C’est juste pour garder la connaissance dans un petit nombre d’individus… c’est le pouvoir, Gabrielle. »

« Tch… tu es si rapide pour ne pas croire, Xena… » La barde la tança. « Comment tu sais que ce n’est pas arrivé ? Nous avons vu des dieux plus vindicatifs que ça… pourquoi ne pas donner une chance à leurs croyances ? »

La guerrière regarda autour d’elle. « Parce que je suis entrée là-dedans hier soir et que j’ai déroulé un de leurs parchemins et que je suis toujours entière », dit-elle à la barde à voix basse. « Voilà pourquoi. »

Une pause. « Oh. » Gabrielle la tapa du dos de la main dans le ventre. « J’aurais dû deviner. » Elles firent quelques pas en silence avant que la barde ne se rapproche et regarde sa compagne.

Xena la regarda à son tour. « Quoi ? »

« Tu me pardonnes d’être si têtue ? » Quémanda Gabrielle doucement.

Un sourire bougea avec peine les traits de la guerrière. « Gabrielle, je ne voudrais pas que tu changes », admit-elle, en entourant la barde d’un bras amical avant de soupirer. « Viens… on dirait qu’on va avoir une visite de la prison. »

Elles suivirent Isaac dans la grotte et entrèrent à sa demande. « C’est ici qu’on punit ceux qui ne suivent pas nos lois », dit-il sérieusement. « De la façon qu’on estime juste. »

Gabrielle jeta un coup d’œil dans les petites cellules. « Qu’est-ce qu’ils ont fait ? »

« Celui-là a volé l’agneau de son voisin. » Isaac hocha la tête. « Et celui-là a eu des pensées lubriques pour la femme d’un autre. »

Xena observa la scène, peu différente de ce qu’elle avait vu la veille au soir. Son ami dans la seconde cellule dormait, heureusement. « Vous les traitez tous les deux de la même façon ? »

Il la regarda. « La pénitence c’est la pénitence, jeune fille. » Il avança le long de la ligne. « Et on a trouvé des blasphémateurs dans les bois hors du village… l’un d’eux est ici mais l’autre est trop horrible pour vos doux yeux. »

Ils regardèrent dans la cellule. Toris regarda à son tour avec un air ironique sur le visage.

« Il a vraiment l’air dépravé », déclara sérieusement Gabrielle, ce qui lui valut un regard noir de son beau-frère. « Qu’est-ce qu’il a fait ? »

« C’est pas un sujet pour une femme. » Isaac lança un regard méprisant à Toris.

« Tu sais… vu que nous donnons naissance à des enfants vivants, je pense que tu serais vraiment surpris de ce que nos petites têtes peuvent supporter », répondit Gabrielle, ses poils à nouveau hérissés tandis qu’elle sentait son âme-sœur soupirer derrière elle.

« T’as du répondant, jeune fille. » Isaac la regarda d’un air désapprobateur. La barde le regarda à son tour, désapprouvant tout autant.

« Si vous n’arrêtez pas de déverser ces conneries sur moi, je vais vomir sur vous tous ! » Un cri de basse fit écho dans la grotte, familier dans son timbre.

Gabrielle commença à marcher vers le son, s’échappant de la main d’Isaac qui la retenait. « C‘est quoi ça ? » Cria-t-elle à son tour tout en se dirigeant vers le tournant dans la roche, répondant au niveau de frustration dans la voix de son ami.

« Attends… tu peux pas aller là-bas », cria Isaac, qui s’élança derrière elle. Xena et Johan échangèrent un regard puis Xena donna une tape sur la main de son frère avant de suivre sa compagne, secouant la tête dans un dégoût désabusé. Qu’est-ce qui lui prend aujourd’hui bon sang ? Elle se mit au petit trot.

Gabrielle allongea sa foulée, distançant facilement le vieil homme pour contourner le coin, se figeant quand elle faillit se cogner dans deux anciens, qui s’éloignaient d’une grande cage. A l’intérieur, se tenait son ami, dégoulinant, sa fourrure collée à son corps.

Les deux hommes tentèrent de l’attraper mais elle se glissa près d’eux et alla directement aux barreaux, les entourant de ses mains. « Jess », dit-elle doucement.

Jessan cligna des yeux d’un air misérable. « Je veux rentrer à la maison », lui dit-il piteusement.

Gabrielle ressentit une profonde colère en elle. Elle se retourna et fit face à Isaac. « Pourquoi lui faites-vous ça ? »

« Ecarte-toi de lui, jeune fille », ordonna Isaac. « Il est dangereux. »

La barde tourna sur elle-même et poussa le verrou pour ouvrir la cage avant d’entrer. Son regard trouva celui de son âme-sœur et elle eut un air coléreux envers Xena. « Je ne peux pas croire que tu l’aies laissé ici », réprimanda-t-elle la guerrière, qui leva les mains et les laissa retomber.

« Viens par ici, pauvre petite chose. » Elle tendit la main et repoussa le poil des yeux de son ami. « Pauvre Jess. » Elle renifla. « Avec quoi ils t’ont recouvert ? »

Un silence malaisé tomba dans son dos. « Tu… connais… cette créature ? » Isaac fixait Johan avec incrédulité.

Xena sentit son plan se déliter et elle se frotta brièvement les tempes. « Oui », finit-elle par dire, s’avançant les mains sur ses hanches. « Il est… hum… son peuple vit de l’autre côté des montagnes. »

« Son peuple ? » Balbutia un des anciens. « Tu veux dire qu’il y en a d’autres comme lui ? Ce n’est pas un… »

« C’est ce que j’essaye de vous dire », déclara Jessan à travers ses dents serrées. « Vous persistez à penser que je suis… beuh… un humain. » Il passa la langue.

« Hé. » Gabrielle le poussa doucement.

« Oh… bon, vous êtes une exception », lui dit Jess, en penchant la tête en arrière pour la regarder. « Mais je pense que tu viens de mettre le bazar dans le plan. »

Gabrielle regarda son âme-sœur, qui se tenait à demi dans les ombres. « On va trouver un autre plan », répondit-elle doucement. « De toutes les façons, je n’aimais pas vraiment celui-là. » Disparaître dans la nuit était efficace… certes… mais ça n’enseignait rien à ces gens et elle pourrait toujours s’excuser envers sa compagne plus tard.

Xena soupira. « Il est inoffensif. » Elle reçut un regard doré écarquillé et indigné. « La plupart du temps. »

Isaac les regarda tous. « Qu’est-ce qui se passe ici ? »

« Xena, sors Toris, tu veux bien ? On pourrait tout aussi bien… » Commença Gabrielle, puis elle tourna son regard quand des bruits de course amenèrent un jeune homme, essoufflé.

« Isaac… Isaac… les femmes… il y a une émeute dans l’atelier… Malka vient d’atterrir dans l’abreuvoir… c’est les nouvelles ! »

Xena soupira. « Je savais que j’aurais dû faire ça toute seule. » Elle secoua la tête puis montra Gabrielle et Johan. « Restez ici. Sortez Toris. Je vais voir ce qui se passe et on se retrouve ici. Compris ? » Sa voix claqua d’un ton de commandement.

« Compris », répondit Gabrielle, la regardant affectueusement. « Tu penses que tu pourrais trouver un ou deux seaux d’eau chaude tant que tu es là-bas ? » Elle montra Jess. « Il a besoin d’un bain. »

Les yeux bleus prirent une teinte agacée. « Plus tard, Gabrielle. » Xena passa près du jeune homme qui avait la bouche ouverte et elle se mit à courir, ses foulées puissantes faisant écho quand elle partit.

Ils restèrent à se regarder les uns les autres dans un silence inconfortable. Finalement, Johan soupira. « Je vais sortir le gars. »

Cela fit sortir Isaac de sa stupeur. « Attends un peu… tu n’as pas le droit de faire quoi que ce soit ici… »

Johan mit la main sur son bras. « Mec, j’vais te dire une chose. Si cette grande fille sombre veut que quelque chose soit fait, ne t’mets pas sur son chemin, d’accord ? » Il regarda le vieil homme droit dans les yeux. « C’est pas le genre qu’on embrouille et le mec en question, c’est son frère. » Il passa près d’Isaac et prit le couloir.

Isaac le fixa, stupéfait. Puis il regarda Gabrielle à nouveau. « Vous avez menti. »

Le regard vert clair soutint le sien. « Oui, on a menti… on savait que vous teniez nos amis et on voulait les sortir sans faire trop de bazar. » Elle sortit de la cage et laissa la porte ouverte. « Je ne pouvais pas supporter de voir le pauvre Jess dans une cage… et j’ai décidé que peut-être un peu de bazar c’est juste ce qu’il vous faut. » Elle fit une pause tandis que Toris arrivait au coin et elle sourit. « Salut, frérot. »

« Je suis dépravé, hein ? » Le grand homme aux cheveux noirs s’approcha et l’étreignit. « Comment tu vas ? » Il lui toucha le ventre dans un geste affectueux.

« C’est génial… bien que je pense que ta sœur est sur le point de me faire frire. »

« Ça va lui passer », l’assura Toris. « Hé Jess… » Il eut un regard ironique pour l’être de la forêt qui émergeait de la cage. « Dieux, c’est quoi sur toi ? »

Johan revint, manquant cogner Isaac. « Voilà, c’est fait. »

L’ancien se contentait de rester là, à les fixer. « Fait ? Oui… vous êtes tous faits, c’est vrai. Je vais vous envoyer les marshals au nom du Seigneur ! » Cria-t-il avec colère. « Gardes ! » Un bruit de course lui répondit et cinq grands et jeunes hommes entrèrent, ayant de toute évidence, été envoyés par les anciens qui étaient partis. « Enfermez-les ! »

Xena sortit à grandes enjambées de la grotte externe, secouant la tête tandis qu’elle dépassait deux des anciens, qui lui lancèrent des regards outragés. Maudites Amazones. Elle jura silencieusement tout en poussant la porte et elle se dirigea vers le bruit, qui faisait écho dans tout le petit village depuis l’atelier.

Elle tourna le coin et repéra le problème. « Crottin de Centaure. » Un soupir. Elle avança vers la grande réserve d’eau de lavage hors du bâtiment où trois Amazones dégoulinantes et six villageois dans le même état bataillaient.

« Otes tes pattes de moi, espèce de bout de sabot de Centaure. » Solari grognait, tordant un bras sur lequel un villageois avait une prise ferme.

« Reste tranquille, femme ! » Cria l’homme, juste avant d’être jeté dans le réservoir sans cérémonie. Trois autres hommes poussaient Solari qui saisissait et donnait des coups de poings. Aileen et Cesta en profitèrent et sautèrent sur eux, faisant s’écraser toute la pile de gens dans la boue noire et collante qui entourait le réservoir.

Xena marmonna plusieurs jurons entre ses dents tout en se frayant un chemin en repoussant la foule attentive avant de se planter au milieu de la mêlée, attrapant deux Amazones pour les secouer comme des rats d’eau. « Très bien… ressaisissez-vous et arrêtez ça. »

Une Solari dégoulinante et couverte de boue cligna des yeux. « Oh crottin. »

Cesta tressaillit. « On est dans un tas de merde jusqu’aux chevilles, hein ? »

« Et tête-bêche », confirma Solari ironiquement. « Ecoute, Xena… »

Les hommes trébuchèrent pour se mettre debout. « Espèce de gueuses ingrates », cracha l’un d’eux en essuyant la boue sur son visage. « On les a accueillies et quoi… clochardes pathétiques. »

Xena se redressa de toute sa hauteur et les regarda froidement. « Pourquoi vous ne me laissez pas régler ça, d’accord ? » Dit-elle. « Je suis sûre que ce n’est qu’une incompréhension. » Elle baissa le regard sur les Amazones boueuses. « D’accord ? »

« Y avait pas d’incompréhension… » Rétorqua l’homme. « Elles veulent juste pas faire leur part du travail de la journée, c’est tout… on aurait dû le savoir. » Il cracha à nouveau. « Païennes. »

Xena inspira et se retint à sa patience. « Je vais m’occuper de ça. » Elle garda sa voix ferme.

« Oh oui… tu vas le faire », répondit l’homme. « Et payer pour ma chemise et la sienne aussi. » Il montra le chemin à ses compagnons et ils partirent bruyamment.

Solari tressaillit quand Xena lui relâcha le bras puis elle ôta un morceau de boue sur sa poitrine. « Ils se sont dits qu’on était nouvelles… ils voulaient qu’on lave leurs foutues bottes et leurs chaussettes », marmonna-t-elle.

« Et ils se sont dits qu’on était mûres pour la cueillette », interjeta Cesta avec colère. « Ils poussaient et tapaient comme si on était des foutus moutons… » Elle jeta un coup d’œil à Xena. « Tu aurais fait pareil. »

La guerrière mit les mains sur ses hanches et soupira. « Non… parce que j’ai appris au fil des ans à contrôler ma colère », énonça-t-elle avec soin.

« Xena, il n’y avait aucune raison pour qu’on accepte ça », objecta Solari.

« Ouais, c’était vraiment gluant », résonna la voix d’Aileen.

« C’est hors de sujet », marmonna la guerrière.

« Ils ont cette attitude comme s’ils pouvaient traiter les femmes comme de la poussière, Xena, et je… » Solari fit une pause. « Hein ? »

Un soupir. « Ça n’a pas d’importance… Gabrielle vient de dévoiler notre couverture de toutes les façons », expliqua Xena à contrecœur. « On va devoir faire ça de… »

Des bruits de pas approchaient, beaucoup, qui attirèrent leur attention et elles se retournèrent pour voir une escouade de villageois mâles qui se dirigeaient vers elles, des cordes dans les mains.

Xena regarda le tas de boue avec tristesse. « J’aurais dû faire ça moi-même… je le savais… » Elle regarda la foule qui approchait. « Ecoutez, restez juste tranquilles et voyons ce qu’ils ont à dire. »

« Xena ! » Protesta Solari.

« Ne discutez pas », grogna la guerrière férocement. « J’aimerais sortir de ça sans avoir à tuer quelqu’un pour changer. »

Nous ou eux ? Songea Solari, mais elle garda le silence. Elle regarda dans un silence prudent tandis que Xena se mettait devant elles et levait les mains dans un geste apaisant.

« Voilà les menteuses païennes », montra Isaac. « Enfermez-les avec les autres. »

Les hommes qui l’accompagnaient chargèrent vers Xena et les autres délibérément.

« Attendez une minute », protesta Xena.

« Non… plus aucun mot… nous avons assez entendu vos mensonges », déclara l’homme. « Aujourd’hui c’est le Sabbat… vous allez passer la nuit à réfléchir à la façon dont vous nous avez trompés, ensuite nous vous jugerons après la fin du Sabbat, demain soir. » Il fit signe aux gardes d’avancer.

« Ecoutez… nous voulions juste sortir nos amis d’ici sans encombre », discuta Xena, reculant d’un pas. « Pour que personne ne soit blessé. »

« Reste tranquille, femme », cracha l’homme le plus proche d’elle, tandis qu’il lançait une boucle de corde au-dessus de sa tête.

Une main se tendit et entoura son col, s’enroulant autour du tissu et lui soulevant les pieds au-dessus du sol. Un regard bleu glacé le cloua sans remords. « Sois gentil. » Xena utilisa le registre le plus bas de sa voix. « Ou moi je ne le serai pas. » Elle retira la boucle de corde de son autre main et la jeta au sol.

Solari se frotta le nez, le tachant complètement de boue. « Qu’est-ce qu’elle disait déjà sur sa colère ? » Marmonna-t-elle sourdement à Aileen, voyant que la guerrière plissait soudainement les yeux et le mouvement des muscles tendus sous la robe festive qu’elle portait.

Un silence malaisé s’installa, brisé par un cri au portail. Xena relâcha sa victime et se tourna pour voir un jeune homme qui se dirigeait vers eux à toute vitesse.

« Isaac ! Isaac ! Ya une armée qui arrive ! ! ! »

**********************************

La cellule était… bondée. Gabrielle s’était installée dans le coin au fond, perchée sur un petit banc, les coudes posés sur les genoux. Toris était assis près d’elle et Jessan était affalé contre le mur d’en face, ses mains velues posées sur ses cuisses. Johan faisait les cent pas à l’avant de la cellule. « On aurait pu se contenter de prendre le dessus sur eux… » Il finit par se tourner et regarder Gabrielle.

La barde hocha lentement la tête. « Je sais… mais Xena voulait faire en sorte que personne ne soit blessé… et j’ai suffisamment fichu son plan en l’air… je lui dois de ne pas commencer à botter des fesses. » Elle soupira. « Elle va nous sortir d’ici dans quelques minutes sûrement. Ne vous inquiétez pas. »

« C’est quoi ça ? » Demanda Toris d’une voix neutre. « Je connais ma sœur… elle n’a jamais eu de problème avec le fait de cogner des têtes… je ne comprends pas. »

Gabrielle soupira. Xena agissait étrangement et elle le savait. Elle souhaita savoir ce qui se passait dans cet esprit intelligent… que son âme-sœur troublée semble si hésitante lui faisait un peu peur. « Je ne sais pas », finit-elle par dire. « Et j’aimerais le savoir. »

Mais tout au fond d’elle elle le savait. Une partie d’elle savait et reconnaissait qu’il y avait des zones chez sa compagne qui avaient été cruellement mises en pièces quand elle avait pensé que Gabrielle était morte et ces parties guérissaient très lentement. Xena ne l’aurait jamais admis, même pour elle-même, Mais beaucoup de la confiance en elle bien solide de guerrière avait été endommagé et c’était une lutte pour elle de maintenir sa façade habituellement coriace.

Tout comme il y avait des parties d’elle qui avaient été battues au-delà de tout espoir d’avoir à nouveau à revivre l’agonie et la douleur de la mort d’Hope de ses mains. Elle avait juste espéré que le temps et la naissance de leur enfant aideraient à les guérir toutes les deux. « Ça va aller pour elle… elle a un plan », déclara-t-elle doucement. « Elle en a toujours. »

La porte donnant sur l’extérieur s’ouvrit dans un grand bruit et ils levèrent tous les yeux pour voir entrer une foule, poussant leurs amis en avant à la pointe des arbalètes. Xena était devant et son visage était figé dans un masque sans expression, les autres Amazones étaient couvertes de boue.

« Oh, par Hadès », marmonna Gabrielle tandis qu’ils approchaient avec hésitation.

« Mettez-les dans celle-ci », ordonna Isaac. « Je ne veux pas les mélanger avec nos villageois, peu importe leur degré de pénitence. » Le garde déverrouilla la porte et leur fit signe d’entrer, bien que Gabrielle nota qu’ils faisaient attention à rester hors de portée de son âme-sœur. La porte en bois de la cellule se referma et ils posèrent l’énorme verrou en acier. « Vous pouvez pourrir ici pour ce qui me concerne. » Isaac se retourna et mena les autres au-dehors. « Nous avons une défense à organiser. »

Xena alla au fond de la cellule en silence et elle s’assit près de Gabrielle, s’appuyant contre la paroi rocheuse et reniflant doucement. « Encore un autre joli bazar. » Elle croisa les bras sur sa poitrine et leur jeta à tous un regard noir.

Tous se regardèrent les uns les autres, embarrassés. Les Amazones firent retraite dans un coin, essayant de gratter un peu de la boue, tandis que Johan rejoignait Toris contre le mur opposé.

Gabrielle souffla doucement puis elle se tourna et regarda son âme-sœur ronchonne. « Alors… c’est quoi le plan ? »

Des yeux bleus maussades se tournèrent vers elle. « Ça me dépasse… vous semblez tous avoir le vôtre… alors allez-y. »

Tout le monde regarda le sol.

Sauf la barde qui se contenta de laisser ses épaules s’affaisser et de faire la moue. Elle savait que sa compagne était vraiment en colère et cela envoya un petit frisson de malaise à travers son corps. Elle savait aussi qu’elle était la seule à qui on pouvait raisonnablement penser pour désamorcer cela. Elle mit une main sur le bras bronzé de la guerrière. « Je suis désolée. » Sa voix était calme et contrite. « J’ai perdu mon sang-froid et j’avais tort. »

Elle pouvait voir l’ondulation des muscles dans la mâchoire de Xena qui mâchouillait sa lèvre et qui baissa les yeux vers la barde, un adoucissement perceptible et immédiatement visible. « Ou, et bien… » Xena se rapprocha un peu. « Tout le monde l’a fait… alors ne te sens pas mal à l’aise. Le problème c’est qu’ils sont attaqués. »

« Quoi ? » Johan et Jessan aboyèrent le mot en chœur.

« Un garde est arrivé… il a dit qu’une armée se dirigeait par ici », leur dit Solari. « Environ cinquante, soixante soldats à cheval… je pense que c’est ce seigneur de guerre, Baracus, dont on a entendu parler. »

Gabrielle regarda sa compagne. « Xena… on ne peut pas rester ici sans rien faire. »

Un haussement de sourcil noir. « Je leur ai proposé, ils ont décliné. » Elle haussa les épaules. « Ils pensent qu’ils peuvent s’en occuper eux-mêmes. »

Un autre silence embarrassé. « Elle a proposé », marmonna Solari. « On lui a dit que si on voulait l’opinion d’une femme, on la lui demanderait. »

La barde réfléchit à ces mots, voyant les muscles de la mâchoire tendus dans le visage anguleux près d’elle. « D’accord… alors ils sont paumés en plus d’être odieux. » Elle soupira. « Mais on ne peut pas se contenter de rester ici et les laisser se faire envahir… en plus, on est coincés ici nous aussi », continua-t-elle d’un ton pratique.

La guerrière ricana. « On peut défendre cette grotte… ce n’est pas un problème. »

« Xena. » Gabrielle enroula sa main autour de celle de sa compagne et entrelaça leurs doigts. « Allons… je sais que ça s’est mal passé… et que c’est de ma faute… mais il faut qu’on sorte d’ici. »

« Ils ne veulent pas de notre aide, Gabrielle », rétorqua Xena d’un air borné.

« Non… mais on devrait la leur donner quand même », insista la barde.

Elles croisèrent leurs regards pendant un long moment tandis que le reste attendait en silence. « Bien », finit par dire Xena en se levant pour traverser la cellule, approchant de la porte sans même ralentir. Elle prit une longue enjambée avant d’arriver et donna un coup de pied sauvage sur la porte en bois, arrachant quatre des poteaux pour l’envoyer à un angle bizarre, pendre sur les verrous en acier de l’autre côté. Elle la souleva puis la jeta d’un côté et elle entra dans la caverne sans même regarder derrière elle.

Avec un soupir silencieux, Gabrielle se leva et la suivit, avançant avec précautions près de la barrière en bois. « Venez. » Elle fit signe aux autres. « Allons-y. »

*****************************

La cour extérieure était pleine d’hommes qui couraient, la plupart portant des armes, soit des arcs, soit des scythes ou les habituelles piques. Personne ne les remarqua jusqu’à ce qu’ils soient au milieu de la zone, alors un homme saisit Isaac et lui montra.

Il se retourna et fixa, puis il fit signe à plusieurs hommes de se diriger vers eux. « Remettez-les à l’intérieur. »

Dix hommes se précipitèrent vers eux et Xena se contenta de marcher, les attaquant tous avec des coups de pieds et des coups de poings sauvages, jusqu’aux deux derniers, qu’elle se contenta de saisir, leur faisant se cogner la tête, les laissant tomber derrière elle tandis qu’elle continuait à avancer, droit vers Isaac.

« Très bien, tu m’écoutes maintenant », claqua-t-elle en se penchant sur lui. « Je n’ai pas le temps de rester là assise à débattre avec toi. Si c’est Baracus qui vient vers nous, vous allez être débordés et vous avez besoin de toute l’aide que vous pouvez avoir. »

Isaac la fixa puis il se tourna à l’arrivé de Matthias, regardant les hommes qui grognaient à terre. « On n’a pas besoin de votre aide », déclara fermement le jeune homme. « On peut se débrouiller tout seuls. »

Xena croisa son regard. « Ce sont des soldats qui viennent par ici. Vous êtes des fermiers. »

« Et tu n’es rien d’autre qu’une femme stupide », répliqua Matthias. « Parce que nous nous entraînons pour la guerre et nous sommes très capables », ajouta-t-il. « Ces hommes vont voir notre défense et ils vont fuir. »

« Vraiment ? » Gabrielle se mit près de son âme-sœur dont elle ressentait qu’elle était sur le point d’exploser. « Tu es du genre à parier ? »

« C’est quoi cette folie ? » Interrompit Isaac. « On n’a pas beaucoup de temps pour jouer. »

« Mm… bein, je parie que votre meilleur combattant… peut être battu par… oh… disons… une femme enceinte. » La barde lui sourit. « Avec un bâton. »

« Gabrielle », marmonna Xena entre ses dents.

La barde lui tapota le dos. « Allons, Xena… J’aurais pu être vraiment méchante et dire qu’on te mette un bandeau et qu’on te lie une main derrière le dos. » Elle s’avança et prit un bâton qui traînait, le soulevant. « On a un accord ? Je gagne, vous nous laissez vous aider, je perds, on part d’ici et on vous laisse faire. »

« Tu es folle », ricana Isaac.

Mattias prit un bâton et lui fit signe. « Très bien, on a un accord… on n’a pas le temps de jouer et je veux en finir avec ça. » Il s’avança et lança un coup contre elle.

Elle lui fit tomber le bâton des mains avec une précision mortelle. « Tu sais, je ne t’aime pas vraiment », dit-elle paresseusement, attendant qu’il reprenne son bâton. Elle s’avança vers lui et visa son bâton, le repoussant puis fouettant ses genoux du sien pour le déséquilibrer. « Tu me dis quand tu en as assez, d’accord ? Je ne veux pas vraiment m’en demander trop… on me dispute sinon. » Ceci dit avec un tout petit air d’excuses vers son âme-sœur qui fulminait.

Il se releva et s’appuya sur son bâton, puis il réattaqua, dans un mouvement circulaire à hauteur de sa tête. Elle para le coup puis le laissa la dépasser pour lui cogner les fesses, l’envoyant au sol. Cette fois, il y resta. « Bon… on peut commencer à discuter de la manière d’empêcher ces soldats d’envahir cet endroit ? »

Isaac leva les mains. « Je n’ai ni la force ni le temps de voir ça avec toi maintenant… si vous voulez nous aider à porter des choses, faites comme vous voulez. » Il se retourna et repartit vers ses papiers de plan.

Xena soupira et secoua la tête. « Je vais chercher mes affaires. » Elle jeta un coup d’œil aux Amazones, Jessan et Johan. « Jess, fais un tour de cet endroit et trouve dans quel genre de pétrin nous sommes vraiment… Prends Solari avec toi. »

Il hocha la tête et lui fit un sourire à pleines dents. « Je vais aller plonger dans le lac. J’espère que l’odeur de poils mouillés ne vous dérange pas. »

« Ça devrait sentir meilleur qu’actuellement », commenta Solari avec un tressaillement.

La guerrière se tourna et se dirigea vers l’écurie, gardant les yeux vers le sol et ses pensées pour elle-même.

Gabrielle s’appuya sur son bâton emprunté et soupira. « Frendan, as-tu remarqué s’il y avait beaucoup de tissu pour faire des bandages et des herbes, quand tu étais dans l’atelier ? »

La toute petite Amazone secoua la tête. « Non… il faut que j’aille vérifier ? » Son regard se posa sur Gabrielle d’un air adorateur.

« Ce serait mieux », dit la barde en grimaçant, ensuite elle regarda vers l’écurie. « Je vais voir si je peux lisser des plumes très ébouriffées. » Elle partit dans cette direction prenant son bâton avec elle, laissant les Amazones restantes écouter les plans des villageois.

************************************

L’écurie était tranquille à part les reniflements des chevaux et le bruit de sabots sur la paille. Xena alla directement vers le chariot et déverrouilla le compartiment caché, le sentant se relâcher contre sa main. Elle s’agenouilla au bord de la carriole et tira sur ses armes et son armure, sentant le cuir et le cuivre frais contre sa peau. Elle se releva et posa ses affaires sur le siège du chariot puis elle sortit l’armure en cuir et la secoua, faisant tomber des fétus de paille de ses plis obscurs.

Un léger craquement l’alerta qu’elle avait de la compagnie, mais elle n’en avait pas besoin, ses sens lui disant, avant que n’importe quel son lui parvienne, qui se tenait dans son dos. Le léger bruit de pas se rapprocha et elle put entendre la respiration de Gabrielle et sentir son odeur distincte.

Une main légère toucha son dos, le réchauffant à travers le tissu de sa robe, accentuant la connexion qu’elle ressentait toujours quand Gabrielle était proche.

« Hé. » La voix de la barde était douce et pensive.

« Hé », répondit Xena en grognant, consciente qu’il lui était quasiment impossible de rester en colère contre sa compagne trop longtemps. Mais elle garda les yeux sur son travail et secoua le cuir à nouveau. « Tu es heureuse là ? »

La barde se mit entre elle et le chariot, la forçant à la regarder tout en pressant leurs corps l’un contre l’autre. « Xena. » Elle mit les deux mains sur la poitrine de la guerrière. « Est-ce que je suis heureuse qu’on soit attaqués ? Quel genre de question c’est ça ? »

Les yeux bleus la regardèrent. « Tout le monde dit sans cesse ne pas comprendre pourquoi je ne cogne pas quelques têtes pour en finir avec tout ça… et bien… » Elle regarda ses mains. « Je présume que c’est ce que je vais faire maintenant. »

« Xe ? Qu’est-ce qui se passe ? » Demanda doucement Gabrielle. « Ecoute… si c’est ton sentiment, qu’ils aillent chez Hadès… on se contente de partir. »

« Et laisser tes précieux villageois ? » Répliqua Xena.

La barde sentit son cœur commencer à battre fort. « Je ne comprends pas ce qui se passe ici…Xena, on aide des gens tout le temps, tu te souviens ? »

La guerrière baissa le regard.

« Ecoute… je suis vraiment désolée que le plan ait foiré… et j’admets que c’est de ma faute, d’accord ? » Gabrielle la regarda. « Je me suis déjà excusée une demi-douzaine de fois… j’ai perdu mon sang-froid et je ne suis pas sûre de savoir ce que tu attends encore de moi. »

Xena garda le silence, mais son corps bougea, les épaules affaissées et les muscles de sa mâchoire se serrant et se détendant.

« Tu ne… te sens pas bien ou quoi ? » Hasarda la barde. « Est-ce qu’il s’est passé quelque chose d’autre… que je ne sais pas ? Ça ne te ressemble pas. » Elle fut encouragée par le fait que Xena n’avait pas bougé, ni ne s’était reculée, au lieu de ça, elle restait tranquillement immobile, presque comme si elle tirait du confort de leur contact. « Allons, mon amour… dis-moi tout… qu’est-ce qui se passe là-dedans ? »

« Je… » Xena sentit ses défenses s’éroder et la colère presque irrationnelle s’effaça, laissant une tristesse tranquille à la place. « Désolée… je ne suis pas vraiment sûre de savoir pourquoi j’ai réagi comme ça. » Elle finit par relever le regard et elle regarda les yeux verts très inquiets devant elle. « Et ce n’est pas de ta faute, Gabrielle… je ne te blâme pas d’avoir réagi ainsi quand tu as vu Jess… j’aurais dû les faire sortir hier soir et nous serions tous partis. »

Gabrielle relâcha un souffle qu’elle avait à peine remarqué retenir. « Chérie, ne me fais pas peur comme ça. » Elle laissa sa tête retomber en avant pour venir contre la poitrine de Xena, sentant que ses jambes se mettaient à trembler.

Xena l’étreignit, sentant les tremblements à travers son propre corps. « Je suis… désolée », murmura-t-elle, en massant le dos de la barde et en savourant le contact de la peau de Gabrielle contre la sienne. « Je suis… je pense que je me fatigue d’avoir à me battre, Gabrielle… je voulais faire ça sans avoir à le faire… vraiment », expliqua-t-elle tranquillement. « C’est si facile d’utiliser la force… je… »

La barde leva la tête et étudia sa compagne. « Alors partons… on ne peut pas sauver tout le monde. » Elle connaissait Xena. « Rentrons simplement à la maison. »

Les yeux bleus la regardèrent avec ironie. « Tu dis ça parce que tu sais que je ne le ferai pas. » Mais un tout petit sourire retroussa les lèvres de Xena.

Gabrielle soupira. « Je sais que tu as mal… et j’aimerais pouvoir arranger ça. » Elle regarda le visage de Xena. « Et je sais que c’est de ma faute. »

Un mouvement de la tête brune. « Non. »

La barde leva la main et caressa affectueusement la joue de sa compagne. « Oui. »

Xena déglutit. « Tu sais… j’ai failli te suivre. » Sa voix craqua. « Dans ce puits. »

Gabrielle se figea et la regarda simplement.

« Arès m’a arrêtée. »

« Bien entendu qu’il l’a fait. » Les yeux de Gabrielle s’assombrirent de colère. « Pour ses propres raisons. »

« Il m’a dit… que je n’irais jamais aux Champs Elyséens », murmura doucement Xena.

« Xena, tu sais qu’il aurait dit n’importe quoi pour que tu fasses ce qu’il voulait », objecta Gabrielle avec un ton d’urgence.

Xena prit sa joue dans sa main. « Il a fait beaucoup de choses horribles, Gabrielle… mais il ne m’a jamais menti éhontément. »

Un silence douloureux. « Alors tu l’as cru. » Elle regarda la guerrière hocher brièvement la tête. « Et tu n’as pas cru que je te retrouverais quel que soit l’endroit où tu finirais ? » Ça faisait mal et elle ne le nia pas à elle-même.

« Non… je l’ai cru », la corrigea Xena doucement. « Il m’a demandé si tu méritais vraiment cela. »

Gabrielle prit plusieurs inspirations. « Quel salaud. »

Xena lui caressa le visage. « C’est une question valable, Gabrielle… et la seule réponse qui me venait c’était non. » Elle déglutit. « Alors… ce que j’essayais de faire, c’était de trouver… ton esprit… pour que je puisse te le dire face à face, et espérer que tu me pardonnes. » Elle secoua la tête. « Et ensuite… quand j’ai découvert que tu étais toujours vivante… je devais commencer à me poser la question, à quoi ça servait ? » Elle souleva l’armure et la laissa retomber. « Pourquoi est-ce que je fais ça ? Je ne pourrai jamais expier pour tout ce que j’ai fait…personne ne peut me pardonner, pas même moi-même… je… »

« Xena… » La barde garda le silence, peu sûre de ce qu’elle devait dire.

« Tout ce que je peux faire… c’est essayer de vivre et te rendre heureuse… et je ne peux faire aucun des deux si je passe mon temps à batailler », finit sa compagne, d’un ton misérable. « Je ne sais plus quoi faire. »

Gabrielle soupira et posa le front contre l’épaule de son âme-sœur. « Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »

Xena n’avait pas de bonne réponse pour ça, alors elle se contenta de poser sa tête contre celle de Gabrielle.

« Laisse-moi deviner… tu ne voulais pas m’inquiéter », murmura la barde dans sa chemise.

« Je pensais juste que je… » Xena soupira. « Je pensais que c’était une réaction à ce qui s’était passé… et que ça faiblirait… après un moment. »

« Mais ça ne l’a pas fait », devina Gabrielle.

« Non. » La guerrière soupira. « Je ne sais pas où aller à partir de là. »

Gabrielle la caressa sans y penser pendant un moment, réfléchissant. « Attends une minute. » Elle leva les yeux. « Arès a dit que tu n’allais pas aux Champs ? »

Un hochement de tête.

« Mais… il n’a pas dit où tu allais », dit la barde d’un ton raisonnable. « Pas vrai ? »

Un silence intrigué. « Et bien, la déduction… »

« Non… oublie la déduction, Xena… il ne l’a pas dit », insista Gabrielle. « Ce bâtard rusé t’a piégée… tout ce qu’il a dit c’est que tu n’allais pas finir à Elysia. »

Xena réfléchit un instant. « C’est vrai », admit-elle à contrecœur. « Il n’a rien dit d’autre. » Elle ressentit un minuscule apaisement de la sombre dépression qui avait pris possession d’elle et qu’elle repoussait avec obstination. Son regard alla vers l’écurie. « Je pense qu’on ferait mieux d’y aller… écoute, je… »

Un doigt sur ses lèvres. « Toi écoute. Je t’aime », déclara fermement Gabrielle. « Et si je dois mettre le monde sans dessus dessous pour trouver… un moyen de croire… que ça nous permet le pardon… pour nous deux… alors c’est ce que je vais faire, Xena. » Sa voix était ferme. « Je trouverai un moyen. »

La guerrière lui prit le visage. « Tu es mon moyen », lui dit-elle simplement. « Rien d’autre ne compte pour moi. »

Cette responsabilité s’installa sur les épaules de Gabrielle. « Nous allons rentrer à la maison après ça, Xena… et il n’y aura plus de combats. Juste toi, moi et notre enfant. » elle caressa l’épaule de la grande femme. « D’accord ? »

Un léger sourire. « D’accord… » Les yeux bleus perdirent un peu de leur expression hantée. « Désolée… c’est vraiment un mauvais timing », reconnut doucement Xena. « Je pensais que j’avais la main là-dessus. »

Gabrielle pinça un peu les lèvres. « Ne me rejette juste pas, d’accord ? » Plaida-t-elle. « Nous sommes passées par beaucoup trop de choses pour ça, Xena… et je sais que toutes les deux, nous avons encore des endroits douloureux. »

La grande femme prit une inspiration et la relâcha avec un petit signe de tête. « Tu as raison… sortons d’abord de ce bazar, ensuite… » Elle détacha les lacets qui fermaient sa robe. « Peut-être que Baracus va passer à côté de cet endroit… il n’y a pas grand-chose pour lui. » Un lacet se coinça et elle tira dessus avec impatience mais sentit qu’on lui retirait doucement les mains du tissu.

« Laisse-moi faire avant que tu ne commences à le déchirer. » Gabrielle s’affaira et libéra le nœud puis elle tira sur les lacets. « Voilà. » Elle regarda son âme-sœur retirer la robe, la lumière du soleil poussiéreuse s’engouffrant dans l’écurie par les hautes fenêtres cirées et saupoudrant ses épaules d’étincelles dorées, son visage renvoyé dans l’ombre. « Alors… qu’est-ce que les Amazones faisaient ? »

« Elles se bagarraient. » Xena soupira tout en enfilant sa combinaison, et elle carra inconsciemment ses épaules tandis que le cuir réchauffait sa peau. « Quoi d’autre ? Elles ont pris ombrage de devoir faire du travail manuel. » Elle serra les attaches puis tendit la main pour prendre l’armure que Gabrielle lui tendait. « Et apparemment certains hommes pensaient qu’ils allaient faire un peu de shopping. »

Gabrielle passa sous le bras gauche de sa compagne pour serrer l’attache de sa cuirasse. « Ah oui ? Je présume qu’ils n’ont pas fait affaire ? »

Un léger ricanement. « Plus qu’ils ne le pensaient, je présume », marmonna Xena tandis qu’elle tirait sur son bracelet d’avant-bras, puis ses bracelets délacés. Gabrielle se rapprocha immédiatement et commença à les serrer. Elles restèrent dans un silence paisible pendant un moment avec le soleil qui les enveloppait, puis la barde leva les yeux.

« Et bien, ils vont devoir revoir leur opinion sur les femmes combattantes avant que nous ne partions. »

Xena se permit un sourire à contrecœur tandis qu’elle positionnait son chakram et attachait son fourreau sur sa combinaison, replaçant son épée plus confortablement. « Oh oui », acquiesça-t-elle ironiquement. « Au moins nous avons un groupe plutôt bien armé, entre nous, les Amazones et Jess. »

« Tu oublies ton frère », lui rappela Gabrielle.

« Non, je ne l’oublie pas », répliqua la guerrière avec un sourire narquois.

La barde le lui retourna et mit les bras autour de sa grande compagne avant de la serrer affectueusement. « Tu te sens mieux ? »

Xena posa sa joue sur la tête de Gabrielle et l’étreignit à son tour. Elle pouvait sentir la pression du ventre arrondi de la barde contre elle et un minuscule mouvement se transmit à travers sa combinaison. C’est ça qui est important, Xena… débarrasse-toi de tout le reste de ces conneries et essaie de te souvenir de ça. « Oui. » Elle soupira. « Je vais bien. »

« Bien. » Gabrielle plia la robe et la mit dans le chariot, puis elle fit un pas en arrière pour laisser sa compagne tirer sur son armure de jambes et ses bottes. Se tenant là dans le soleil fracturé, dans une brillance à demi obscurcie et à demi dorée, la dualité de sa nature semblait ciselée pour le regard de la barde. Elle tendit la main et mit la frange de Xena en ordre, l’arrangeant avec soin puis elle sourit. « Alors, je suis pardonnée d’avoir lancé une chèvre au milieu des poulets ? »

L’air sévère de la guerrière s’adoucit. « Oui… en plus, vu ce qui s’est passé, c’est plutôt discutable en fait », admit-elle. « Je présume que je devrais aller calmer les Amazones aussi, hein ? »

Les yeux verts étincelèrent dans le soleil. « Oh… je ne sais pas… des Amazones châtiées… ça m’a plutôt amusée », la taquina gentiment Gabrielle. « Peut-être que tu ne devrais pas leur pardonner tout de suite. »

Finalement, cela lui valut un sourire de son âme-sœur. « Châtiées ou chastes ? Je ne suis pas sûre que tu pourras gérer cette dernière option. »

« Dit par la femme qui en a renvoyé une hurlant dans la nuit », répliqua Gabrielle, en mettant une main sur sa hanche, un sourcil haussé.

Un autre sourire, celui-ci confinant à la débauche. « Viens… partons d’ici. » Xena mit un bras autour de l’épaule de sa compagne. « Je suis sûre que ta réputation est sur le point de monter de plusieurs crans… pour m’avoir domptée aussi facilement. »

« Domptée, toi ? » Gabrielle éclata de rire, tout en prenant la taille de Xena, frottant un pouce contre le cuir familier. « Comme si. » Elles continuèrent bras dessus bras dessous et sortirent dans la cour en désordre.

« Comment elle fait ça ? » Murmura Aileen à Solari, qui était occupée à nettoyer ses armes.

« Hein ? » L’Amazone brune bougea brusquement la tête et regarda dans la direction qu’Aileen lui montrait, pour voir Xena et Gabrielle qui traversaient la cour, la guerrière portant maintenant sa combinaison en cuir et son armure habituelles, et toutes les deux avaient l’air d’être des tourterelles toutes fraîches. « Par le téton gauche d’Héra, je suis sûre de ne pas le savoir », marmonna Solari, en secouant la tête. « Ça doit être ce truc de l’amour… mais tu sais quoi, je m’en fiche… ça a marché. »

« Mm », approuva Aileen. « Bon sang, ce qu’elle était en colère. »

Solari se massa la nuque là où Xena l’avait saisie. « Oh oui… mais tu sais quoi, chaque fois que je pense à elle, c’est comme ça que je la vois. » Elle montra de la tête la grande silhouette vêtue de cuir. « Là-dedans, avec Gabrielle près d’elle. »

« Elles ont traversé beaucoup d’épreuves », commenta doucement Aileen. « C’est dur de croire qu’elles ont pu rester ensemble à travers tout ça. »

Un rire léger de la part de Solari. « C’est un des grands mystères non élucidés du monde, tu as bien raison. » Elle garda le silence tandis que les deux femmes dont il était question se mettaient près d’elles.

« Et bien ? » Xena la regarda d’un air interrogateur.

« Eh. » Solari remua la main. « Une muraille bien entretenue autour du périmètre, avec des accès décents, mais ils n’ont qu’une douzaine d’arcs longs, et environ une demi-douzaine de flèches chacun… quelques bâtons, trois lances, une poignée d’outils de ferme, une douzaine de cloches que nous pourrions probablement leur jeter, et un tas de pierres. »

Xena soupira. « Ce n’est jamais facile. »

« Et ça empire », déclara Jessan, qui vint se mettre dégoulinant près d’elles, l’eau scintillant sur sa fourrure dorée. « Ils ont du minerai d’argent et des gemmes par ici. »

Tout le monde le regarda. « Quoi ? » Xena haussa les sourcils jusqu’à sa frange.

Un signe de tête poilue. « Ouaip… des seaux pleins… ils ont dû les récupérer en creusant dans cette montagne par-là… bien cachés dans leur lieu de prière. » Il s’interrompit tandis que tout le monde clignait des yeux. « Tu as dit de regarder partout », continua-t-il d’une voix blessée. « Je me demandais pourquoi ils avaient tout ce truc et étaient si secrets… et bien… ils ne gardent pas les moutons, ça c’est sûr. »

La guerrière ricana. « Bon sang. » Elle secoua la tête. « Tu penses que Baracus le sait ? »

Jessan leva ses deux bras velus puis les laissa retomber contre ses cuisses. « Je doute qu’il se dirige par ici pour la nourriture. »

« Hmmm… tu as assurément raison », marmonna Solari. « Faut que je vous dise… je ne sais pas ce que vous avez eu, mais la cuisine d’Eponine est meilleure que ce qu’on a eu nous. »

Un moment de silence révérencieux suivit cette profonde déclaration. « Beuh. » Gabrielle se mordit la lèvre.

« Il ne va pas seulement attaquer alors… il va envahir cet endroit. » Xena soupira. « Bon sang. » Elle regarda vers l’endroit où les hommes du village étaient massés autour d’Isaac. « S’ils prend ces fonds, il va pouvoir embaucher tous les foutus mercenaires de ce territoire… et on va avoir des gros problèmes. »

Tout le monde la regarda avec respect. « J’avais pas pensé à ça », admit Solari.

« Tu n’as pas été lui », lui dit Xena, brusquement. « Je sais que si j’avais trouvé un filon comme celui-là, j’aurais pris cet endroit d’assaut pour ça. » Elle réfléchit un moment puis prit une inspiration. « Je vais aller en finir avec ça. »

« Je te suis, L’E… » Jessan s’interrompit, lançant un regard d’excuse à Xena. « Je veux dire… »

Une main sur son bras. « C’est bon. » Xena carra les épaules et se dirigea vers le groupe agité, les deux Amazones dans la périphérie, qui attendaient avec son frère.

Ils la suivirent et Solari pencha la tête près de Gabrielle. « Comment il allait l’appeler ? »

Le regard vert se tourna vers elle sévèrement. « L’Elue. »

« Comme dans… » La brune Amazone haussa les sourcils. « Mais je pensais que… »

« C’est comme ça que son peuple l’appelle », expliqua la barde à voix basse, observant sa compagne du coin de l’œil. « Ils la vénèrent. »

« Oh », dit Solari d’une petite voix. « Ça alors ! »

« Oui. » Gabrielle nota le retour du sautillement fluide dans la marche de son âme-sœur tandis que celle-ci se dirigeait vers le conflit ainsi que le mouvement de ses épaules alors qu’elle passait eu déhanchement caractéristique que la barde connaissait bien. « Mais dans des moments comme ceux-là… c’est le côté d’elle dont on a besoin. » Elle leva la tête et allongea sa foulée pour rattraper la guerrière.

« Trois d’entre vous hors les murs et soyez vigilants… le reste, ramassez tous vos armes et nous nous retrouvons devant le portail », prononça Isaac d’un ton important.

« Il va charger le portail », l’interrompit la voix de Xena.

« Femme, je t’ai dit que si tu voulais… » Isaac se tourna vers elle en colère puis il s’arrêta brusquement de parler et sa mâchoire s’affaissa alors qu’il faisait face à une combattante d’un mètre quatre-vingt, au regard noir et armée jusqu’aux dents.

« Je m’appelle… » La guerrière marcha à grands pas lents vers lui, mit ses mains sur ses hanches couvertes de cuir et le regarda de haut. « … Xena. » Elle fit une pause significative. « Sers-t-en. ».

« Par le Dieu adoré, qu’est-ce que tu es ? » Le vieil homme inspira. « Tu n’es pas… non… une de ces horribles Amazones, n’est-ce pas ? »

« Non », répondit d’un ton neutre Xena, pointant du pouce par-dessus son épaules. « Ça, ce sont les Amazones. » Elle fit signe à Gabrielle qui regardait en silence. « Et elle, c’est une reine Amazone. » Un doigt pointé vers Jessan. « Et lui c’est un être de la forêt. » Une pause. « Je ne suis qu’une combattante. » Une autre pause. « Une combattante de très mauvaise humeur. » Elle se fraya un chemin à travers la foule et les regarda tous tour à tour. « Et vous allez vers un tas d’ennuis, parce que je présume que ce seigneur de guerre connait votre petit secret et qu’il vient pour démolir cet endroit. »

Les hommes se regardèrent. « Comment sais-tu ça ? » La défia Matthias. « Peut-être que tu es un de leurs espions ! »

« Ne sois pas idiot. » Jessan arriva à grands pas. « J’ai regardé dans votre petite boite. »

Un choc. « Quoi ? »

« Vous voyez ? » Il montra ses yeux dorés. « Ils fonctionnent bien. » Ensuite il leva les mains. « Les pouces opposables aussi. »

« Tu es un animal. » Isaac leva brusquement la main.

Jessan le regarda puis il se secoua soudainement, envoyant de l’eau du lac partout sur les hommes. « Ah. C’était bon ça. » Il leur fit un sourire et se tourna vers Gabrielle. « C’était plutôt animalier, hein ? »

« Ecoutez. » Xena se massa les tempes. « Votre seule chance c’est soit de le distraire, soit de fuir. » Elle les regarda. « Il a cinquante ou soixante mercenaires à cheval… se battre contre lui n’est pas une option. »

« Pour eux », marmonna Jessan entre ses dents.

Le regard bleu alla vers lui puis un minuscule soupçon de sourire recourba les lèvres de Xena.

« Nous ne quitterons pas nos foyers. » Isaac secoua la tête. « Dieu va nous regarder pendant cette épreuve… il va nous protéger de ces hommes. »

La guerrière réfléchit à ces paroles. « Oh… bien, d’accord alors… je présume qu’on va partir… vous n’avez pas besoin de nous. » Elle haussa les épaules. « Allez, tout le monde… on a ce pour quoi nous sommes venus… reprenons le chemin de la maison. » Elle se retourna et commença à marcher vers l’écurie, entourant les épaules de Gabrielle la faisant se retourner pour la suivre avant que la barde ait le temps d’ouvrir la bouche.

Elles firent sept ou huit pas quand Isaac cria.

« Attendez. »

Elles s’arrêtèrent. Xena tourna la tête et haussa un sourcil.

« Peut-être que… j’avais tort… peut-être que Dieu vous a amenés à nous dans un temps de besoin », reconnut le vieil homme. « Il agit de… très… mystérieuses façons… mais ce n’est pas à nous de questionner sa volonté. » Il s’éclaircit la voix. « Vous pouvez rester et nous aider. »

« On a souvent nommé Xena comme la réponse à une prière », l’informa Gabrielle avec un visage neutre. « On va voir ce qu’on peut faire. » Elle ignora le coup dans ses côtes. « A quelle distance se trouve l’armée ? »

L’éclaireur la regarda avec incertitude, puis Isaac, puis il haussa les épaules. « Une journée…ils ont attaqué une caravane marchande pas loin d’ici et ils se demandent toujours ce qu’ils peuvent faire de ça. »

« Salauds », marmonna Johan. « La caravane allait sûrement à Amphipolis. »

Xena soupira. « Oui… et on ne veut pas le combattre là-bas non plus… » Elle sentit un pincement d’inquiétude. « Même avec la milice… très bien… chaque chose en son temps… apportez des provisions dans cette grotte, on peut la défendre si rien d’autre ne marche », ordonna-t-elle. « Des tonneaux d’eau, des fruits secs… tout ce que vous trouverez pour survivre. »

« Matthias, demande aux femmes de commencer à bouger tout ça », prononça Isaac. « Ça leur donnera quelque chose à faire et les empêchera de se tracasser. » Il se tourna. « Prenez le chariot et apportez des tonneaux d’eau… vite. C’est bientôt le Sabbat. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? » Demanda Gabrielle curieuse.

« C’est le temps du Seigneur… quand nous ne devons pas travailler, juste nous reposer et le vénérer », expliqua Isaac. « De ce soir au coucher du soleil jusqu’au coucher de soleil demain. »

Xena s’avança. « Attends… tu te rends compte que vous allez devoir travailler demain, avant que ces gars n’arrivent, pas vrai ? »

« Notre devoir envers notre Seigneur passe avant toute chose », lui dit l’homme. « Il nous protègera comme il l’estimera… comme il vous a envoyés à nous. » Isaac se tourna et fit signe aux autres hommes. « Venez… allons nous engager dans la prière et la méditation… que Dieu connaisse nos intentions. » Ils quittèrent les femmes qui se tenaient dans l’espace ouvert et se dirigèrent vers la salle de prière, leurs têtes les unes contre les autres, le son montant et descendant.

« Par les dieux », balbutia Gabrielle.

« Et bien. » Jessan tira sur sa barbe généreuse. « Si ce n’est pas la plus grande troupe de crottes de lapins qu’on ait jamais vue. »

« Ces gens sont cinglés, Xena », dit Solari d’une voix chantante. « Tu avais raison pour commencer… on aurait juste dû attraper les gamins et filer. »

« Hé. » L’être de la forêt fit la moue. « Je ne suis pas un gamin. »

« Et moi non plus », se plaignit Toris.

Xena les regarda. « Gabrielle, tu voudrais bien écrire quelque chose dans ton journal pour moi ? »

La barde cligna des yeux. « Bien sûr. »

« Un c’est simple, deux c’est de la compagnie, trois ce sont des ennuis », énonça Xena. « Double ça si ce sont des Amazones ou des membres de ma famille. »

« Compris. » Gabrielle les regarda d’un air d’excuse, puis elle se rapprocha de la guerrière. « Est-ce que je peux assumer en toute sécurité que je suis la compagnie ? » Demanda-t-elle à voix basse.

Les yeux bleus étincelèrent solennellement à son égard. « Très bien… donnez-leur un coup de main pour bouger tout ce truc dans la grotte… et essayez de voir s’il y a une sortie à l’arrière, juste au cas où. » Elle pointa les Amazones, Jessan et sa famille. « Et toi. » Elle regarda la barde. « Tu viens avec moi. »

« Où est-ce que tu vas ? » Demanda Toris, en mettant les mains sur ses hanches.

Xena mit un bras autour de son âme-sœur. « Je vais prier et méditer », déclara-t-elle. « Peut-être que j’aurai de la chance et que je serai frappée par une idée de comment on va se sortir de ça. »

« Alors. » Gabrielle s’appuya contre l’arbre sous lequel elles s’étaient mises à l’abri. « Est-ce qu’on a un plan ? »

Xena était allongée dans l’herbe à ses pieds, et fixait les nuages ses mains croisées sur son estomac. « On n’a pas vraiment beaucoup d’options. » Elle étouffa un bâillement. « On peut tous quitter le village… on peut lui faire peur ou bien on peut le combattre. »

« Xena, je ne pense pas que ces gens voudront quitter cet endroit. » La barde passa paresseusement les doigts dans les cheveux noirs de sa compagne. « Et je sais que tu préfèrerais ne pas avoir à le combattre. »

Un haussement d’épaules. « Si je dois le faire… je dois le faire, Gabrielle… il a cinquante soldats, j’ai toi et moi, un être de la forêt, six Amazones et un troupeau de moutons. » Elle fit une pause. « Je pense que ça nous met à égalité. »

La barde se mit à rire.

« Mais… tu as raison… si on le combat et qu’on le repousse, il reviendra avec plus d’hommes et de mauvaise humeur la fois suivante », analysa la guerrière. « Et nous ne voulons pas qu’il parte frapper Amphipolis… ce dont nous avons besoin c’est de quelque chose qui lui fasse quitter les lieux sans vouloir revenir. »

« Pourquoi pas la cuisine ? » Fit remarquer la barde ironiquement. « Je blague… heu… » Elle réfléchit tranquillement. « Et si on cachait tout le monde ? »

Xena observa les nuages, des petits joufflus qui voletaient paresseusement dans le ciel bleu. « Et si Baracus pensait qu’il risque d’être sévèrement malade ici ? »

« Malade ? » Gabrielle plissa le front. « On pourrait prétendre qu’on a la fièvre, je présume… mais… »

« Non… ça doit être plus effrayant que ça… » Sa compagne réfléchit pensivement. « Tous ces types ont des barbes, pas vrai ? »

« Heu… oui. »

« Eh. » Très lentement, un sourire passa sur les lèvres de Xena. « Et si Baracus pensait que ses hommes étaient en danger de se transformer… en mignons gros nounours ? »

La barde ricana, se couvrant la bouche pour étouffer un rire. « Allons, Xena… personne n’y croirait… même si nous avons le pauvre Jessan comme exemple. »

« Non… pas s’il était le seul… » La guerrière se mit sur un coude, ses yeux intelligents étincelant. « Mais on pourrait montrer une évolution de la maladie… qui commencerait par… oh… une petite folie comme de faire la révérence, se parler à soi-même, ensuite chanter en groupe… et enfin quelques êtres de la forêt locaux… qu’en penses-tu ? »

« Oh Xena… ces types n’accepteront jamais de jouer comme ça. » Sa compagne rit. « Pas que ce ne serait pas drôle… ou que ça marcherait, pour le coup. »

« Jouer ? » La guerrière sourit. « Ils n’en ont pas besoin… c’est ce qu’ils faisaient faire à Jessan, d’ailleurs… ça fait partie de leur vénération », dit-elle. « Tout ce qu’ils ont à faire, c’est ce qui leur est naturel… ça semblera si étrange à Baracus, qu’il ne saura pas quoi faire. »

« Et bien… » Gabrielle y réfléchit. « Et toutes les femmes ? »

Un sourire. « Je présume qu’elles devront prendre des responsabilités, hein ? »

La barde la regarda avec vénération. « Tu es une humaine étonnante, tu le sais ? »

Xena rougit un peu et baissa les yeux, un sourire embarrassé sur les lèvres. « Ça pourrait ne pas marcher », avertit-elle.

Gabrielle traça la pommette dessinée d’un doigt. « Si on ne peut rien faire… on peut toujours se battre. »

Un hochement de tête. « Gabrielle… je… voudrais-tu faire quelque chose pour moi, si c’est à ça qu’on arrive ? » Xena la regarda avec sérieux.

« Si je peux, bien sûr », répondit la barde.

La guerrière prit sa main et la serra doucement. « S’il te plait… ne te bats pas cette fois-ci », lui demanda-t-elle. « Tu sais que ce n’est pas parce que je pense que tu ne peux pas le faire. »

Gabrielle prit une inspiration puis la relâcha lentement. « Mais… »

« S’il te plait », demanda Xena avec force. « Reste avec les enfants… défends les… mais pour l’amour des dieux, Gabrielle… ne te mets pas devant une lance si on en arrive à ça. »

La barde réfléchit à la requête, reconnaissant sa légitimité. « Très bien… mais tu dois me promettre quelque chose. »

« Si je peux, bien sûr. » Xena masqua un sourire de soulagement.

« Ne te mets pas dans une situation dangereuse que j’aurais pu t’éviter. » Gabrielle lui mit le bout de son doigt sur le nez. « Si tu es blessée, je ne serai pas capable de me le pardonner. »

« Je ferai de mon mieux », promit la guerrière. « D’accord alors ? »

« D’accord. » Gabrielle acquiesça à contrecœur. « Mais j’espère que ton plan marchera, parce que ça va être vraiment très, très drôle, et ça fera une histoire géniale. » Elle se pencha en avant et embrassa son âme-sœur. « Allez… je meurs d’envie de t’entendre leur dire ce qu’ils vont avoir à faire… ces culs de moutons coincés, prétentieux et dominateurs. »

Xena se releva et mit la barde debout avant de se rediriger vers le village.

********************************

« Tu veux que quoi ? » La voix de Jessan monta à en devenir presqu’un couinement, ce qui était particulièrement décalé venant d’un homme de deux mètres aux crocs aiguisés. « Xeeennaa ! Même si je pouvais les trouver… qui dit qu’ils feront ce que je leur demanderai ? »

« Essaye », lui conseilla la guerrière d’un ton brusque. « Si ça ne marche pas, reviens… nous allons t’utiliser et peut-être coller de la laine de mouton sur mon frère. »

« Hé. » Toris mit les mains sur ses hanches. « Je fais pas dans les moutons, Xena… je pensais que c’était ce qui nous avait valu de nous retrouver ici pour commencer. »

« Fais… le… » Gronda Xena doucement tout en lançant un regard à son frère.

« Je ne sais pas, Xena… tu veux que je me conduise comme un ours en hibernation… » Objecta Jessan avec suspicion. « Je veux dire… ils ont ces… » Il remua ses griffes. « Et leurs visages… » Il mima un groin. « Et ils se dandinent. »

Une main vint lui saisir sa poitrine velue et tira fort. « Ecoute… si je peux agir comme une villageoise incapable, tu peux agir comme un ours. »

« Eu… rugir. » Jessan passa d’un pied sur l’autre. « Tu vois ? Je peux me dandiner. »

« C’est mieux. » La guerrière le relâcha. « Maintenant écoutez… nous ne pouvons pas échapper à ça. Baracus n’est pas idiot… et il sait à quoi je ressemble, alors je vais rester hors de vue. » Elle les regarda. « Tout a été déménagé ? »

Solari plia les bras. « Oui… et je pense que la moitié de ce truc c’était des foutues briques… chaque chose devenait un héritage sans prix. » Elle regarda par la fenêtre vers la cour silencieuse et éclairée par le soleil crépusculaire. « Et toutes ont disparu assurément. » Elle se tourna vers Gabrielle. « C’est quoi tout ce truc ? »

La barde était assise à une table rudimentaire, dans l’écurie qu’ils avaient réquisitionnée comme centre de commandement. C’était plus confortable que d’être l’objet de toute cette curiosité furtive dans les maisons, et, comme Solari le nota, ils pouvaient au moins mâcher leurs rations de voyage dans une paix relative. Gabrielle écrivait dans son journal et elle fit une pause en levant les yeux. « Pour autant que je puisse en parler, ils ont une journée par semaine de repos… leur religion le leur dicte. Tous les travaux s’arrêtent… ça inclut la cuisine, le nettoyage, les travaux aux champs… tout sauf le repos et la prière. »

Tout le monde réfléchit à ces paroles. « Et bien… » Solari fit une grimace et haussa les épaules. « J’ai entendu parler de coutumes bien pires… ce serait génial d’avoir une excuse pour traîner une fois par semaine. »

« Oh ? Et quelle excuse tu utilises habituellement ? » Commenta Cesta en tordant les lèvres ironiquement. « Je vous ai vues filer après le déjeuner… voyons voir… c’était pour… euh… patrouiller ? »

Xena ricana. « Je ne comprends pas pourquoi ils ont besoin qu’on leur ordonne de se reposer. »

Gabrielle se mit à rire, puis elle se couvrit rapidement la bouche et retourna à ses écrits, sans regarder sa compagne. Mais ses épaules étaient légèrement secouées.

La guerrière s’éclaircit la voix. « Très bien… bon… demain on les laisse faire leur routine habituelle… Gabrielle, tu sais quoi faire quand Baracus arrivera ? »

« Je l’accueille », répondit promptement la barde. « Et je lui dis qu’une maladie étrange provoque de la folie dans tout le village. » Elle mit une note dans son journal. « J’essaie de le convaincre que c’est quelque chose dans la montagne que nous creusons. »

« Bien. » Xena hocha la tête. « Solari, vous pouvez contenir les moutons ? »

L’Amazone fit craquer ses phalanges. « Oui… mais ça va être le bazar. »

« C’est bon… je pensais que tu aimais la boue », répliqua la guerrière avec un sourire ironique. « Toris, toi et Johan vous restez dans la grotte… si Jess ne trouve pas d’êtres de la forêt locaux, on va devoir se servir de vous. »

« Xena, je ne suis pas vraiment doué pour ce genre de chose », protesta son frère. « Je ne peux pas juste… »

« Non. » La guerrière lui coupa la parole. « Ecoute, tout ce que tu as à faire c’est de t’enrouler et dormir… en quoi c’est difficile ? »

« Nu… avec une nuée de mecs armés et en colère pour me regarder ? » Argumenta Toris. « Tu pourrais toi ? »

Sa sœur laissa un sourire sournois passer sur ses lèvres. « Bien sûr », dit-elle d’un ton traînant. « Mais tu as déjà cinquante pour cent des poils… et quelques autres attributs qui me manquent malheureusement. »

La porte craqua en s’ouvrant et ils regardèrent tous dans sa direction. Sarah se tenait là, dans une longue jupe et une chemise douloureusement blanche, ses mains serrées devant elle. « Matthias m’a envoyée… pour voir si vous voulez vous joindre à nous dans la prière. »

Ils se regardèrent tous puis comme dans un consentement mutuel, vers Xena.

Elle cligna des yeux. « Heu… »

« Nous adorerions le faire », répondit fermement Gabrielle. « N’est-ce pas ? » Elle ferma son journal et se leva. « Les nouvelles expériences élargissent l’esprit, pas vrai ? »

« A ce niveau, le mien va faire la largeur de la rivière Styx », marmonna Solari.

Xena lança un regard sévère à sa compagne mais soupira. « Bien sûr, Sarah… heu… nous avons encore des choses à planifier… c’est très long ? »

« Pas vraiment… nous avons notre service, ensuite Isaac va parler sur les écritures et nous retournerons à la maison pour un dîner froid… vous êtes tous les bienvenus. » La jeune femme eut un sourire prudent, essayant de ne pas regarder vers les Amazones presque nues.

« Nous… heu…nous avons des trucs avec nous », lui dit hâtivement la guerrière. « Ça ira pour nous… vous êtes prêts maintenant ? »

Sarah hocha la tête. « Oui… il m’a envoyé voir si vous vouliez venir… et vous montrer où vous asseoir. »

« Très bien… venez. » Xena leur fit signe et avança vers la porte. « Passe devant, Sarah. »

La femme lui jeta un coup d’œil puis vers les Amazones puis de nouveau vers elle. « Heu… vous ne pouvez pas entrer dans la maison du Seigneur comme ça. »

La guerrière plissa le front. « Et alors ? » Demanda-t-elle, intriguée.

Sarah apparut très embarrassée et elle tourna son regard vers Gabrielle. « Nos lois nous interdisent de nous dénuder ainsi. » Elle s’éclaircit un peu la voix. « C’est inconvenant. »

La barde s’avança et s’éclaircit la voix, anticipant la réponse sarcastique qu’elle pouvait sentir chatouiller la langue de sa compagne. « Sarah… tu vois, c’est comme ce… tu connais le forgeron ? »

La femme cligna des yeux. « Bien sûr, mais qu’est-ce que ça a à voir avec ça ? »

« Il porte un tablier et un pantalon en peau, parce que son travail le rend nécessaire pour lui, pas vrai ? » Lui dit Gabrielle. « C’est un peu comme un outil. »

« Oui. » Sarah hocha la tête.

« D’accord… et bien… le travail de Xena c’est d’être une guerrière, et ce sont ses outils. » La barde passa la main sur le cuir noir. « Ils la protègent et la mettent en sécurité. » Ses doigts tracèrent une spire en cuivre. « Et vu qu’elle travaille pour essayer de protéger ton peuple, je ne pense pas que ton Seigneur voit un inconvénient si elle porte ceci pour écouter votre service. »

La femme étudia la guerrière silencieuse pendant un moment. « Si elle porte ça pour sa protection, alors, pourquoi il y en a si peu ? »

Ah. « Et bien… » Gabrielle se gratta le nez. « C’est parce que c’est une tellement bonne guerrière qu’elle n’a pas besoin de beaucoup de protection. » Elle laissa son toucher traîner sur la cuisse de Xena. « Si elle en portait plus, elle ne serait pas aussi rapide qu’elle l’est. »

« Je vois. » Sarah jeta un coup d’œil aux Amazones. « Et elles alors ? » Elle regarda de plus près. « Ce sont des plumes ? »

« Ce sont des Amazones. » Gabrielle prit le bras de Sarah et commença à la guider vers la sortie. « Ça fait partie de leur coutumes sacrées… en fait, quand Xena a été retenue chez les Amazones, elle a dû subir un procès qui impliquait des plumes. »

« Vraiment ? » Dit Sarah d’un ton songeur. « Tout est si différent… mais tu ne t’habilles pas comme elles. »

Gabrielle regarda le groupe, qui avançait maintenant derrière elle avec des sourires sur le visage. « Non… en fait, quand je ne suis pas enceinte, je le fais… en fait, je porte moins que les Amazones. »

Sarah la regarda. « Ton mari n’avait pas d’objection ? »

« Je n’avais pas de mari. » La barde se retrouva à dire ces mots avant même de pouvoir les arrêter.

« Je pensais que tu avais dit que tu étais… » La femme faiblit. « Ou bien était-ce aussi un mensonge ? »

Gabrielle soupira. « Non… je suis mariée… je n’ai juste pas de mari. » Elle pouvait entendre les rires légers du groupe derrière elles.

« Tu veux bien me rendre un grand service ? » Finit par répondre Sarah à tout ça.

« Euh… d’accord. »

« S’il te plait, ne m’explique plus rien, j’ai mal au crâne. »

« Pas de problème », acquiesça Gabrielle brusquement. « Alors… parle-moi de ce service. »

******************************

La salle de prière était bondée et ils entrèrent par l’arrière du bâtiment, tandis que Sarah emmenait Toris, Johan et le très rétif Jessan vers le côté des hommes avant de timidement emmener le reste vers le côté des femmes, dans la salle coupée en deux.

Un murmure bas montait et descendait et s’échappa du bâtiment tandis qu’une Sarah pudique descendait l’une des rangées suivie par ses compagnes à l’air exotique.

Xena se fit un point d’honneur à se tenir là, dans la lumière des torches tout en retournant chaque regard désapprobateur avant de s’asseoir et de croiser les bras sur sa poitrine. Elle était habituée aux regards d’une part, et d’autre part, les bancs étaient fichtrement inconfortables. Elle lança un regard d’acier à Gabrielle tandis que la barde mettait ses pieds sous le siège. « Elargir son esprit, hein ? » Marmonna-t-elle.

Gabrielle se contenta de lui tapoter la cuisse. « Tu as survécu aux Douze Actes de Sophocle avec moi devant Thèbes… tu peux survivre à ceci. »

« Oh s’il te plait… Xena… je ne t’ai jamais demandé rien de pareil… » Gabrielle l’avait suppliée en tirant sur la jupe en cuir de sa compagne dans son enthousiasme. « J’ai toujours voulu voir ça… »

Xena avait soupiré. « Gabrielle… nous n’avons pas le temps… viens maintenant, tu sais que nous avons dit à Hercule que nous allions les voir lui et Iolaus ce soir… nous nous arrêterons la prochaine fois que nous viendrons ici, je te le promets. »

Les épaules de la jeune femme s’étaient affaissées. « Je sais », avait-elle admis, en baissant les yeux. « Très bien… je suis désolée… je… je n’ai pas réfléchi. » Elle avait pris son sac et son bâton nouvellement acquis et elle s’était redressée. « D’accord… allons-y. »

La guerrière avait soupiré silencieusement, reconnaissante, et elle avait fini d’attacher l’équipement d’Argo, puis elle avait commencé à quitter la cité, se hissant sur le dos du cheval avant d’installer ses pieds fermement dans les étriers. Elles étaient à quelque distance des bâtiments quand elle avait jeté un coup d’œil derrière elle, sans savoir vraiment pourquoi et elle avait saisi Gabrielle qui regardait derrière elle avec nostalgie, son visage tendu dans un léger froncement tandis qu’elle se retournait à nouveau, glissant quasiment. Xena avait rapidement tourné la tête vers les oreilles d’Argo et avait soupiré.

Bon sang, avait-elle pensé… je suis devenue un seigneur de guerre pour ne pas avoir à traiter des gamins irritables et entêtés. Je me contentai de leur briser le crâne et de les laisser pour compte. Elle avait tiré un poil noir dans la crinière de la jument avec irritation. Je n’ai pas demandé d’acolyte et je n’ai aucune intention de la chouchouter et de la dorloter.

Encore quelques pas. Elle avait jeté un coup d’œil par-dessus son épaule, pour voir les yeux vert clair fixés sur la route, un air de concentration sur le visage expressif de la jeune fille. Ses lèvres bougeaient un peu comme si elle se parlait à elle-même. »

Essayait de se convaincre, comme elle le faisait toujours avec Xena.

La guerrière avait étudié ses mains, ensuite, avec un juron intérieur et silencieux qui aurait hérissé les poils d’Argo, elle avait tiré sur les rênes pour arrêter la jument. « Attends. » Elle avait sauté à bas et s’était agenouillée près du cheval, soulevant son sabot pour l’examiner. Un éclair de soleil couchant argenté avait dansé sur ses mains tandis qu’elle prenait sa dague, ensuite elle se releva, tenant un fer à cheval légèrement recourbé dans sa main puissante. « Bon sang. »

Gabrielle était venue se mettre devant Argo et avait regardé par-dessus l’épaule de la jument. « Oh… qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Elle a dû se casser un ongle. » Xena avait étudié le fer avec un dégoût évident. « Et je n’en ai pas d’autre… ce métal se recourbe, aussi. Je vais devoir aller voir le forgeron là-bas pour le remettre en état. » Elle avait soupiré de frustration. « Très bien… retournons là-bas… on ne peut pas prendre la route comme ça. »

Elle avait pris les rênes d’Argo et avait commencé à reprendre le chemin en sens inverse, jonglant avec le fer à cheval tout en marchant. Gabrielle était venue se mettre à sa hauteur, maniant son bâton avec un peu d’embarras tandis qu’elle marchait sur le sol poussiéreux. « Ouaouh… je veux dire… c’est dommage… mais ça ne va pas prendre trop de temps, pas vrai ? » Avait-elle demandé avec prudence, prétendant que la réponse lui irait quelle qu’elle soit.

Xena avait soupiré. « Je ne sais pas… ça dépend de si je peux trouver ce type… » Elle avait regardé le soleil. « Je présume qu’on ferait mieux de prévoir de passer la nuit ici… on va devoir mettre les bouchées doubles demain pour rattraper. » Elle avait tourné un visage renfrogné vers Gabrielle. « Ça veut dire que tu chevauches aussi. »

La jeune fille avait hoché la tête, repoussant ses cheveux derrière une oreille. « D’accord. »

Quelques pas à contrecœur. « Je présume que tu peux aller voir ton quoi que ce soit que tu veux voir », avait marmonné l’ex seigneur de guerre. « Vu qu’on est coincées ici. »

Des yeux verts brillants s’étaient soudain tournés vers elle, un sourire excité sous la surface du visage prudemment neutre de Gabrielle. « Je présume que je peux, oui », avait-elle dit. « Si ça ne te dérange pas. »

Le vent léger et chaud repoussait les cheveux de Xena en arrière et elle avait plissé les yeux à cause du soleil. « Bon sang… il fait chaud… » Avait-elle grommelé. « Ce truc se passe dehors, pas vrai ? »

« Oui… mais pas avant le coucher du soleil », lui avait dit Gabrielle. « Il devrait faire plus frais d’ici là… et il n’y a pas de nuages, alors je ne pense pas qu’il va pleuvoir, ou autre chose. » Elle avait soufflé joyeusement. « Ça devrait être parfait… pas trop venteux non plus. »

Xena avait relâché un soupir maussade. « Je pourrais aussi bien y aller avec toi… il fera plus frais que dans cette fichue auberge », avait-elle maugréé.

« Oh… ouaouh… tu le penses vraiment ? Ce serait génial ! » Les yeux de Gabrielle avaient brillé. « Je veux dire, je sais que tu préfèrerais faire un bras de fer ou bien rosser des types… mais je pourrais nous avoir des sandwiches et on pourrait beaucoup s’amuser ! » Elle avait glissé deux fois pour rester au niveau des longues enjambées de Xena. « Je vais aller à l’auberge pour nous avoir un dîner… et je peux te rejoindre à l’amphithéâtre, qu’en penses-tu ? »

« Oui… oui… comme tu veux », avait répondu la guerrière tandis qu’elles revenaient dans la ville et elle se détourna pour aller vers la forge. « Sois prudente, c’est tout, d’accord ? »

« Oui… » Impulsivement, la jeune fille lui avait fait une de ces étreintes surprenantes. « Merci, Xena… je veux dire… je suis désolée pour le fer d’Argo, mais… »

Xena lui avait lancé un regard de lassitude sévère. « Vas-y… je te retrouve là-bas. » Elle avait regardé Gabrielle partir en courant, cognant presque un âne avec son bâton, puis elle avait regardé le fer puis Argo. « Le clou est parfait, Argo… je ne sais pas ce qui m’a pris, par Hadès. »

La jument hennit et lui poussa l’épaule.

« Oui… oui… je sais… bon, viens… allons trouver un homme pour ce fer. » Elle regarda au loin. « Ensuite j’irai regarder une pièce, je présume. » Elle avait soupiré. « Ça ne peut pas être si mauvais, après tout ? »

Xena tressaillit en se rappelant la pièce, puis elle regarda le groupe de femmes. Elles regardaient maintenant attentivement le rideau tissé qui les séparait d’Isaac, et la salle s’installa.

Un coup dans ses côtes. « N’aie pas l’air aussi grincheuse », marmonna la barde.

La guerrière inclina la tête. « Je me sens comme une lionne au milieu d’un troupeau de moutons », grommela-t-elle.

« Bêêê », répliqua la barde très doucement. « Xeeennnaaa a été une môôôvaise fiiiillle. »

« Arrête ça. » Xena se mordit la lèvre pour s’empêcher de rire.

Elles se calmèrent, après plusieurs regards désapprobateurs de leurs voisines et elles écoutèrent Isaac qui commençait à parler.

Ce qui n’eut pas d’effet parce que c’était dans une langue différente. « Génial. » Xena lança un regard à sa compagne.

« Tu comprends ? » Murmura la barde.

« Non », répliqua son âme-sœur.

« Bien », répondit Gabrielle. « Alors le dogme ne nous embêtera pas. »

Xena se rendit compte qu’elle avait marqué un point et elle tourna ses pensées avec contentement vers le plan, ignorant les hauts et les bas de la langue mélodique et fluide.

************************************

A suivre partie 4

 

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18 mars 2019

Y'a comme un air de printemps.

mar

Chouette, une nouvelle histoire de Gaxé !

Bonne lecture !

Kaktus

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Défense de tuer

                                               DEFENSE DE TUER   de Gaxé

 

 

Accoudée au bastingage, Gabrielle contemplait la mer sans la voir. Les yeux rougis, les paupières gonflées et le teint blême malgré le soleil éclatant de cette fin d’été, la reine amazone remâchait son chagrin. Rien ne semblait pouvoir soulager sa peine, ni le calme des flots qui lui évitait de souffrir du mal de mer, ni le spectacle pourtant réjouissant des marsouins qui, régulièrement, accompagnaient le bateau.  Tout en se frottant les joues pour essuyer les quelques larmes qui y coulaient, elle leva les yeux vers le ciel en soupirant profondément avant de murmurer doucement.

« Aphrodite, je n’en peux plus. Je t’en prie, mon amie, retire ce chagrin de mon cœur, ôte donc cet amour qui n’a plus lieu d’être, enlève-moi cette terrible douleur qui déchire tout mon être ! »

Ces mots avaient été prononcés sans réel espoir de réponse, comme une manière d’exprimer son trop plein de douleur. Aussi, la reine amazone sursauta-t-elle de surprise quand, juste sur sa gauche, apparut la silhouette grâcieuse et toute vêtue de rose, de la déesse de l’amour. Avec un petit sourire désolé, Aphrodite s’approcha de la jeune femme blonde et passa un bras consolateur autour de ses épaules.

« Ma chère Gabrielle, je suis tellement navrée pour toi. »

La reine amazone haussa les épaules, désabusée.

« Ta sympathie est inutile. Je ne te reproche rien, mais me dire ça ne change pas grand-chose à ce que je ressens. Je suis fatiguée, lasse de pleurer et de ne pas trouver en moi la force de réagir, lasse de ressentir continuellement l’absence de Xéna, lasse de continuer à vivre sans elle à mes côtés. »

Fixant la déesse dans les yeux, elle ajouta, la voix chevrotant d’émotion mal contenue.

« Aide moi, Aphrodite, je t’en prie, fais-moi oublier, retire cet amour de mon cœur. Je ne peux pas continuer comme ça, mon chagrin est immense, si profond qu’il m’épuise. Je veux juste oublier, ne pas revoir constamment l’image de son corps pendu et décapité, jusque dans mes rêves. Je ne veux plus me souvenir de son sourire, de la tendresse de ses étreintes, de la chaleur de son regard, de la douceur de ses baisers et savoir que je ne connaitrai plus jamais cela.… Je ne veux plus souffrir. »

Aphrodite resserra légèrement sa prise sur les épaules de la reine amazone et répondit doucement.

« Je suis la déesse de l’amour, Gabrielle. Mon boulot c’est d’encourager l’amour, de l’aider à apparaitre, à se révéler, voire de le provoquer. Ma vocation n’est certainement pas de faire disparaitre ce sentiment, d’ailleurs, même si je le voulais, j’en serais incapable. » 

Gabrielle eut un petit geste d’agacement.

« Fais-moi oublier, alors ! Tu es une déesse, tu peux faire ça, non ? »

La femme blonde tout de rose vêtue secoua négativement la tête.

« Si je retire Xéna de ta mémoire, tu oublieras aussi tout de ces six dernières années, ce que tu as vu, ce que tu as appris, les gens que tu as rencontrés, même moi… Tu redeviendrais la jeune fille innocente que tu étais lorsque tu as quitté PotédaÏa. »

La reine amazone soupira encore une fois et reporta son regard sur les flots, puis murmura comme pour elle-même.

« Peut-être ne serait-ce pas si mal… Au moins, à l’époque, je ne connaissais pas cette souffrance. »

La déesse lâcha son amie et s’appuya elle aussi contre le bastingage.

« Tu ne connaissais pas l’amour non plus. »

Les épaules de Gabrielle s’affaissèrent, alors qu’elle secouait la tête, semblant découragée.

« Alors tu ne me sers pas à grand-chose, finalement. Au fond, pour une déesse, tu n’as pas tant de pouvoir. »

Pendant une seconde, Aphrodite, vexée, recula, le front plissé par la contrariété et la mine boudeuse. Mais très vite, son expression changea et redevint affligée. Elle passa de nouveau son bras sur les épaules de son amie et la serra brièvement contre elle avant de se reculer de deux pas.

« Je vais te laisser pour l’instant Gabrielle, et réfléchir à ce que je pourrais faire pour t’être utile, même si, comme tu viens de le souligner, je n’ai que peu de pouvoir. »

Le ton désabusé de la déesse amena Gabrielle à se retourner vers le pont du bateau, commençant déjà à s’excuser : « Je suis désolée, je ne voulais pas te vexer… »

Elle arrêta de parler en constatant que son amie s’était évaporée.

 

***

 

Flottant dans les airs avec une main sur le menton, son index bougeant lentement le long de sa mâchoire, Aphrodite contemplait les limbes au-dessous d’elle. Un sol entièrement nu sur lequel des âmes isolées erraient. Plissant les yeux, la déesse scruta longuement les alentours, cherchant dans les moindres recoins de la plaine dépourvue de toute végétation et si immense qu’elle semblait infinie, jusqu’à ce quelle remarque enfin une grande silhouette floue et complètement immobile. Avec un petit sourire, la déesse blonde prit son élan et se dirigea vers le sol.

 

Le vent n’était pas très violent, mais suffisant pour que les voiles soient bien gonflées, propulsant le bateau sur des flots d’un bleu éclatant, alors qu’aucune côte n’était visible. Au loin, le soleil disparaissait lentement derrière la ligne d’horizon et la température commençait à être bien plus fraiche que dans l’après-midi. La longue silhouette, presque translucide, du fantôme approcha lentement et si silencieusement de Gabrielle, toujours accoudée au bastingage,  que celle-ci, plongée dans ses pensées moroses, sursauta en entendant la voix du spectre l’appeler tout bas.

« Gabrielle ! »

La reine amazone tourna la tête, ses lèvres s’étirant dans un petit sourire triste

« Xéna… J’aimerais tellement que tu sois vraiment là. »

La grande femme brune se pencha vers la petite blonde.

« Je suis là, tu peux le voir. Et comme je te l’ai promis, je serai toujours à tes côtés. »

De nouvelles larmes coulèrent sur les joues de la barde alors qu’elle secouait négativement la tête, tout en murmurant.

« Tu es là, oui, en quelque sorte. Mais tu n’imagines pas à quel point tu me manques. »

Le fantôme de la guerrière fronça les sourcils.

« Comment ça en quelque sorte ?  Je viens et je viendrai te voir régulièrement, à chaque fois que je le pourrai. Je m’y suis engagée, et je tiens toujours mes promesses. Tu me manques aussi, tu sais. »

Gabrielle soupira doucement avant de reprendre.

« Tu ne comprends pas. C’est vrai, nous pouvons parler, et je peux te voir quotidiennement. Mais ça ne suffit pas, Xéna. A vrai dire, je n’ai pas l’impression que tu sois près de moi. Tout ce que j’ai, c’est une image de plus en plus translucide au fur et à mesure que nous nous éloignons du Japon. Je t’entends, bien sûr, et nous parlons, mais c’est bien trop peu, crois-moi, bien trop peu. »

Ces paroles perturbèrent la guerrière qui recula légèrement, alors que son visage se crispait dans une expression remplie de tristesse.

« Je suis morte, Gabrielle. Je ne peux pas faire davantage que venir te voir régulièrement, quelle que soit la vision que tu as de mon corps.»

Elle haussa les épaules et ajouta un peu plus bas.

« Et bien sûr, entendre tes pensées. »

L’espace d’une seconde, la reine amazone paru gênée, mais elle se reprit rapidement pour répondre à la guerrière.

« Alors, tu comprends ce que je ressens. C’est vrai que les premiers jours, c’était si bon de simplement te revoir que je m’en contentais. Mais malheureusement, ça ne me suffit plus. Je suis désolée, mais tu n’es rien d’autre qu’un fantôme, une image. Ce n’est pas toi, Xéna. Je te vois, mais je ne ressens pas ta présence, à tel point que lorsque tu arrives je ne m’en rends pas compte, à moins que tu ne sois devant mes yeux. Ce n’était pas ainsi auparavant. Avant ta mort, je reconnaissais ta présence, ton essence, même les yeux fermés .»

Après une courte seconde d’interruption pour reprendre son souffle, la femme blonde reprit la parole, le ton plein de tristesse.

« Ce que je voudrais, c’est pouvoir t’embrasser, te prendre dans mes bras pour te serrer contre moi, sentir ton souffle contre ma peau, même pleurer sur ton épaule serait mieux que … »

La barde cessa brusquement de parler lorsque, sans que rien puisse le laisser deviner, la silhouette du spectre, devant elle, devint floue, semblant disparaitre petit à petit. Interloquée, elle écarquilla les yeux devant ce phénomène étrange qu’elle n’avait encore jamais constaté jusqu’à présent. Mais cela ne dura pas et rapidement le fantôme de la guerrière parut plus épais, plus consistant, juste le temps pour une Xéna aux sourcils froncés de tendre une main vers la barde blonde.

« Je dois partir, il semble que je sois… »

Elle hésita une seconde et prononça « appelée » paraissant surprise. Elle murmura encore « Je reviendrai le plus vite possible » puis disparut.

Déconcertée, Gabrielle resta à regarder l’endroit où se trouvait son amie un instant auparavant sans se soucier des regards en coin que les marins, plus loin sur le pont, lui jetaient comme depuis l’embarquement, surpris qu’ils étaient de la voir souvent parler toute seule. Et puis, elle poussa un profond soupir et se dirigea lentement vers sa cabine.

****

Dans la plaine brumeuse, la guerrière découvrit avec surprise la présence d’Aphrodite. Avec ses vêtements roses, son sourire mutin et son allure un peu délurée, son apparition dans ce décor morne et désolé avait quelque chose d’incongru qui lui arracha un demi sourire. Ensuite, elle se pencha et écouta attentivement ce que lui disait la déesse de l’amour.

Cela ne dura que peu de temps. A la fin de l’entretien, la guerrière se sentait plus heureuse qu’elle pensait pouvoir l’être ici, au milieu des limbes. Souriant largement, elle hocha la tête vers sa vis-à-vis.

« Je suis prête, il n’y a aucune raison d’attendre, n’est-ce pas ? »

Aphrodite, semblant aussi joyeuse que Xéna acquiesça, mais leva un index parfaitement manucuré avant de préciser doucement.

« Il y a une condition toutefois, une condition qui fera tout échouer si tu ne la respectes pas. Tu ne dois pas oublier que je suis la déesse de l’amour et que, par conséquent, tu dois me promettre de … »

****

Le soleil se levait à peine. A l’Est, ses rayons effleurant l’horizon faisaient scintiller la surface de la mer. Debout à la proue du bateau, Gabrielle pratiquait quelques exercices physiques. Mouvements de gymnastiques en premier lieu, pour assouplir ses articulations, puis gestes simulant le combat, à mains nues d’abord, avec ses saïs ensuite. Ce n’est que lorsqu’elle eut terminé qu’elle prit le chakram en main. Elle l’observa attentivement, le tournant et le retournant comme si elle le voyait pour la première fois alors qu’elle l’avait pourtant déjà observé très souvent, puis mima plusieurs fois le geste de le lancer, imaginant la trajectoire qu’il prendrait si elle réussissait son coup. Mais elle n’osa pas le lancer réellement, ici, en pleine mer, craignant de ne pas faire le bon geste et de le perdre dans l’océan. Elle baissa la tête pour l’accrocher à sa ceinture, mais stoppa brusquement son mouvement, se redressant vivement, l’air plus que perplexe. Lentement, très lentement, elle raccrocha le chakram à sa ceinture, puis se retourna, pivotant sur ses talons avec l’impression étrange que son cœur battait plus vite et plus fort qu’il ne l’avait jamais fait. Et puis, elle ne prit pas le temps de réfléchir. Laissant son instinct prendre le dessus, elle s’élança, bondissant dans les bras de la guerrière, si fougueusement que Xéna, qui pourtant l’avait vue venir, chancela.

Pendant un long moment, pas une parole ne fut prononcée, les deux femmes restant simplement enlacées alors que la barde, pourtant pas si démonstrative que ça habituellement, couvrait le visage de son amie de petits baisers, s’interrompant régulièrement pour s’exclamer, incrédule

« Tu es là ! C’est incroyable !»

Quand elles se reculèrent enfin, leurs bras toujours entrelacés, les yeux de Gabrielle étaient remplis de larmes contenues, mais brillants aussi de joie émerveillée. Doucement, elle caressa la joue de la guerrière, son sourire si large que Xéna se demanda, l’espace d’un instant, si les commissures de la barde n’allaient pas atteindre ses oreilles. Mais heureusement, ce ne fut pas le cas, et la reine amazone pu se pencher vers sa compagne pour interroger, pleine de curiosité.

« Comment as-tu fait ? Je sais que tu as de nombreux talents, mais ressusciter, quand même, c’est très fort »

La grande femme brune éclata de rire et posa son front contre celui de son amie.

« A vrai dire, je n’ai pas fait grand-chose, hormis profiter de l’aubaine. C’est Aphrodite qui m’a fait revenir.»

Le sourire de Gabrielle s’élargit encore, à un point qu’on n’aurait pas cru possible, et elle s’écarta de sa compagne, écartant les bras en levant la tête vers le ciel.

« Aphrodite !!»

Elle n’eut pas besoin d’appeler une deuxième fois, la déesse répondant aussitôt.

« Je suis là ma jolie ! »

La barde fit de grands signes de la main à son amie blonde, l’invitant à quitter le ciel pour venir les rejoindre sur le pont, mais Aphrodite refusa d’un signe négatif de la tête.

« Non, j’ai bien d’autres choses à faire que de vous regarder vous câliner. Je voulais juste m’assurer que tout allait bien. »

Regardant droit vers la guerrière, elle ajouta, le ton menaçant.

« N’oublie pas la promesse que tu as faite à la déesse de l’amour, Xéna. Sans quoi, je ne pourrai plus rien faire pour toi.  Au revoir les filles !»

Pendant un court instant, Aphrodite agita les doigts vers les deux femmes, puis, elle disparut.

Restées seules, les deux femmes se tournèrent l’une vers l’autre, s’enlaçant de nouveau avant d’échanger un profond baiser. Ce n’est que lorsqu’elles reprirent leur respiration que Gabrielle interrogea, curieuse.

« Quelle promesse si importante as-tu faite à Aphrodite ? »

Un court instant, la guerrière sembla embarrassée, comme si elle répugnait à répondre à sa compagne mais rapidement, elle se décida, se frottant la tempe du bout de l’index.

« Je lui ai juré de faire ce qu’il fallait pour ne pas succomber de nouveau, sachant que si cela arrivait, elle ne pourra pas me ramener une nouvelle fois. »

Souriant devant l’impatience évidente de Gabrielle, qui brûlait de connaitre la nature exacte de la promesse arrachée à sa compagne par la déesse, Xéna resta encore silencieuse une seconde, heureuse de pouvoir la taquiner. Ce n’est que quand le trépignement de la barde devint trop frénétique qu’elle reprit la parole.

« Aphrodite m’a expliqué qu’étant la déesse de l’amour, elle ne pouvait ressusciter aucun être vivant, humain ou animal, qui tue ses semblables. Je lui ai donc donné ma parole de ne plus jamais ôter la vie d’un être humain, quel qu’il soit. Faute de quoi, je retournerai d’où je viens. »

Brusquement, le sourie de la reine amazone disparut, aussitôt remplacé par une expression particulièrement perplexe.

« Ne plus jamais tuer aucun de tes semblables ? C’est à ça que tu t’es engagée ? »

La guerrière acquiesça d’un mouvement du menton avant de hausser négligemment les épaules.

« C’était le seul moyen pour revenir près de toi. »

Le ton d’évidence tranquille émut profondément Gabrielle, à tel point qu’elle dut prendre un moment pour retrouver ses esprits avant d’interroger à nouveau, toujours un peu interloquée.

« Cela veut dire qu’il va nous falloir changer entièrement notre manière de vivre. Non pas que je souhaite particulièrement te voir mettre fin à la vie de qui que ce soit, mais si nous restons par les chemins, si nous continuons à chercher l’aventure, il arrivera fatalement un moment où, lors d’un combat, en nous défendant contre des brigands, des seigneurs de guerre, ou n’importe quel malveillant quelconque,  c’est une chose qui pourrait arriver.»

Portant une main à son front, Gabrielle commença à réfléchir tout haut aux conséquences de la promesse de sa compagne.

« Il va falloir que nous nous installions. Peut-être aimerais-tu retourner à Amphipolis, reprendre l’auberge de ta mère, à moins que tu préfère que nous nous installions dans une ferme…

Xéna interrompit son amie en posant une main sur son épaule, un petit sourire étirant ses lèvres.

« Cesse donc de te tourmenter Gabrielle, nous pourrons tout à fait reprendre notre vie de la même manière, il n’y a pas de raison après tout. »

« Pas de raison ? Xéna, est ce que tu te souviens de qui tu es ? »

La guerrière hocha la tête et reprit la reine amazone dans ses bras.

« Oui, je me le rappelle très bien. Et rester sur la route ne nous posera aucun problème.»

Elle déposa un petit baiser sur les lèvres de son amie et poursuivit.

« Nous l’avons déjà fait, ou presque. »

 

****

Sous le chaud soleil d’Egypte, une jeune femme blonde, juchée sur une belle jument dorée, narrait un conte de son invention à sa compagne, une grande femme brune qui marchait à ses côtés, s’appuyant à un bâton de belle taille qu’elle tenait dans sa main droite. Les deux femmes s’arrêtèrent un instant pour se désaltérer, puis reprirent leur chemin, cherchant du regard la piste qui les mènerait jusqu’à la ville qu’elles voulaient rejoindre.

 

A l’époque des Dieux de la mythologie, des seigneurs de la guerre et des rois de légendes, un pays en plein désordre demandait un héros.

Alors, survint Gabrielle, une barde talentueuse et combattante. Accompagnée de sa fidèle acolyte, une guerrière qui refusait de répandre le sang, elles rétablirent la justice dans une nation qui sombrait dans le chaos…

 

Fin

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07 février 2019

Cercle de la Vie, Missy Good, deuxième partie.

mar

 

Tout est dans le titre ;O)

Merci à Fryda pour la traduction !

Bonne lecture !

Kaktus

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Le Cercle de la Vie, partie deux

Avertissements en 1ère partie


Le Cercle de la Vie-2ème partie

Par Melissa Good

Traduction : Fryda


 

Cyrène mordilla son ongle tout en écoutant l’homme barbu et trapu raconter son histoire un peu confuse. Elle leva les yeux en entendant des pas lourds et bottés frapper le porche et elle ne fut pas surprise lorsque la porte s’ouvrit brusquement et que sa fille entra à grands pas, en sueur et imposante dans son gambison en cuir de buffle coloré.

« Xena ! » Chantonna l’homme trapu avec délice. « Comment tu vas ? »

La guerrière se figea et le regarda avec perplexité. « Salmoneus ? » Elle regarda Cyrène. « J’ai entendu dire qu’il y avait des problèmes ? »

Cyrène pencha la tête vers l’homme trapu. « Il dit que Toris et Jess sont retenus par une sorte de… » Elle regarda Sal. « Qu’est-ce que tu as dit que c’était ? » Un mouvement de chaise, c’était Elaini, qui se rapprocha pour écouter, le visage tel un masque tendu.

« Oh Xena… c’est ce culte taré », souffla Salmoneus. « Ils me rendent dingue. »

Xena s’était raidie, ses narines écartées tandis qu’elle saisissait le mot culte. Elle repoussa doucement sa mère du chemin et s’assit sur la table à laquelle se trouvait Salmoneus, penchée sur sa cuisse et le clouant d’un regard intense. « Quel genre de culte ? » Sa voix baissa dangereusement.

« Oh… et bien, juste le genre de culte ordinaire, de tous les jours, Xena… tu sais, des toges, des habitudes bizarres, ce genre de choses… un peu plus conservateur, on pourrait dire, que d’habitude, mais… »

La guerrière lui attrapa le revers et le secoua. « Salmoneus, parle, qui sont ces gens ? » Demanda-t-elle d’un ton brusque. « Qui est-ce qu’ils vénèrent ? »

« Xena… Xena… Xena… » L’homme barbu lui tapota la poitrine. « Doucement, tu veux bien ? Détends-toi… je vais te dire tout ce que je sais mais ne déchire pas les fils… ça m’a pris une éternité de trouver ce modèle. » Il s’éclaircit la voix. « C’est un genre de culte qui vénère un dieu étrange… pas que les nôtres ne soient pas étranges, mais celui-là… et bien, bref… ils sont plutôt inoffensifs… bien qu’ils aient de très très bizarres coutumes s’agissant des femmes. »

Le visage de la guerrière était figé. « Quel est le nom de leur dieu ? » La pièce était aussi devenue très calme.

Salmoneus passa d’un visage à l’autre, intrigué. « Il n’en a pas… pas qu’ils l’admettent en fait… juste une feuille brûlante ou un truc comme ça… il leur parle par échos, genre. » Il hésita. « Ils sont vraiment inoffensifs, Xena… ils sont juste cinglés… ils ne mangent pas ceci, ne mangent pas cela, il faut avoir du lait à ce moment-là, un agneau à cet autre moment… ils sont juste tarés. »

Xena se détendit un peu et relâcha les revers de l’homme. « Désolée, Sal… mais qu’est-ce qu’ils veulent de mon frère… et de Jess ? »

« Et bien… » Il s’interrompit alors que la porte s’ouvrait et que Gabrielle entrait avec Johan, Arès et le reste des Amazones. Il cligna plusieurs fois des yeux. « Par la Grande Héra, Gabrielle… tu es enceinte ! »

La barde s’avança et lui tapota l’épaule. « Je sais, Sal… mais merci… que se passe-t-il ? »

« Xena, elle est enceinte ! » Salmoneus se tourna vers la guerrière plaintivement. « Comment vous avez fait ça ? » Il se pencha un peu plus. « Quoi que ce soit, je peux le vendre, tu sais, Xena… on peut se faire un tas de dinars, là. »

La guerrière se frotta la tête. « Sal, que veulent ces gens de Toris et Jess ? Pourquoi les ont-ils capturés ? » Elle lança un regard rassurant à Elaini. « On dirait qu’ils vont bien, pour l’instant. »

« Je sais. » Elaini croisa les bras sur sa poitrine d’un air malheureux. « Il est juste effrayé. »

Xena lui lança un regard de sympathie totale. « Je connais ce sentiment. » Elle se retourna vers Sal. « Parle. »

L’homme barbu s’éclaircit la gorge. « Et bien… je me suis arrêté dans le coin, je me disais que je pourrais au moins me débarrasser de surplus de parchemins et de trucs… et ils m’ont pratiquement kidnappé ! » Il leva les mains. « Tu peux imaginer ça ? Moi ? Bref… je les ai accompagnés et j’ai écouté leur rhétorique tarée sur des sortes de cérémonies où ils ont besoin de certaines herbes et au sujet d’un nettoyage… bref, je n’avais pas ce dont ils avaient besoin, mais ils m’ont emmené jusqu’à ce système de grottes qui se trouvent à l’arrière de leur petite enceinte et j’ai vu qu’ils avaient… et bien, une série de cages, en quelque sorte. »

« … Continue. » Xena mit les mains sur sa cuisse et pianota d’impatience.

« Oui… oui… dis, vous avez quelque chose à boire par ici ? Je suis un peu sec. » Il regarda Cyrène avec espoir et celle-ci tapota une serveuse sur l’épaule. « Merci… j’en étais où ? Oh oui… des cages… oui, et il y avait des hommes dans l’une d’elles et des femmes dans l’autre… le type en toge avec lequel j’étais a expliqué qu’ils sauvaient leurs âmes perdues. »

« De quoi ? » Demanda Xena, brusquement.

« Comme si je le savais ? » Salmoneus remua une main. « Ils sortent et trouvent des gens qui ne vivent pas ce qu’ils appellent ‘des vies vertueuses’ et ils les emmènent là-bas pour leur laver le cerveau et les ramener à la raison, je présume… »

« Quel est leur problème avec Toris ? » Demanda Gabrielle, en étudiant avec attention le visage de Salmoneus.

« Tu sais, Gabrielle, la grossesse te va vraiment bien… tu es merveilleuse. » L’homme barbu rayonna devant elle. « Quant au problème… beuh… on dirait qu’ils sont tombés sur lui et le type poilu… »

« Hé… c’est mon mari », grogna Elaini.

Salmoneus la regarda puis il sourit faiblement. « Oui… j’avais deviné… » Il se tourna à nouveau vers Gabrielle. « Ils luttaient », dit-il d’une voix basse.

Gabrielle et Xena échangèrent un regard. « Et alors ? » Demanda Xena pour elles deux. « Ce n’est pas immoral. »

« Ah… ben, ils ont pensé qu’ils faisaient quelque chose… vous voyez… d’autre », répondit Sal avec un air embarrassé. « Quelque chose de moins… martial et plus marital, si vous voyez ce que je veux dire. »

Xena fronça ses sourcils noirs. « Tu veux me dire qu’ils pensaient que Jess et mon frère étaient amants ? »

« Par les boules en feu d’animal mort. » Elaini mit le visage entre ses mains. « Il a meilleur goût que ça. »

« Hé ! » Xena lui lança un regard noir. « C’est de mon frère dont tu parles. » Elle se tourna à nouveau vers Salmoneus. « Encore une fois… et alors ? Ce n’est pas immoral non plus. »

« Pour eux, si. » Sal soupira en secouant la tête. « Espèce de petits sans imagination… ils pensent que le sexe est diabolique. »

Gabrielle gloussa. « Pas étonnant qu’ils soient malheureux. »

Tout le monde dans la pièce se mit à rire et Xena entoura son âme-sœur d’un long bras et lui embrassa la tête. « Tu n’es pas sérieux, pas vrai ? »

Sal hocha la tête. « Malheureusement, si… ils pensent que la seule chose pour laquelle on devrait s’en servir, c’est pour avoir des enfants… alors… ils essaient de convaincre les personnes qu’ils capturent de l’erreur qu’ils commettent et ils prient pour qu’ils reviennent à la vertu. » Il s’éclaircit la voix. « Ils pensent aussi que les femmes ne sont que la propriété de leurs maris. » Il laissa un sourire tordre brièvement ses lèvres mobiles. « Je déteste admettre ceci, Xena… mais je voulais vraiment être celui qui te les présente. »

« Mm. » Xena acquiesça d’un air sardonique. « Mais qu’est-ce qui se passe… je veux dire, est-ce que Toris n’a pas expliqué la vérité ? »

Il secoua la tête. « Je ne saurais le dire… mais ils parlaient de prendre des ‘mesures drastiques’… et je ne suis pas sûr d’avoir compris s’ils parlaient de lui ou de son ami pelucheux, ou des deux, ou va savoir quoi. » Salmoneus haussa les épaules. « Je n’ai pu lui parler qu’une minute… et seulement parce que le type en toge était distrait et qu’il avait l’air si familier. » Il soupira. « Une fois qu’il l’a fait, j’en ai fait mon affaire de filer le plus loin possible pour venir ici. »

« Merci, Sal. » Gabrielle mit la main sur son genou et le pressa. « C’est génial que tu ais fait ça… quand est-ce arrivé ? »

« Tôt ce matin… » Il leva les yeux quand la serveuse lui tendit une grande chope. « Merci ! Très très tôt ce matin… » ajouta-t-il, en lançant un regard oblique vers la cuisine. « J’ai pratiquement couru jusqu’ici », ajouta-t-il vertueusement.

Xena se leva et repoussa ses cheveux de son front avant de faire les cent pas près de l’âtre. « Il faut que j’y aille pour les sortir de là », dit-elle, avec un soupir agacé. « Ça ne devrait pas prendre longtemps. »

« Attends une minute, Xena… je veux dire que je suis le dernier à te dire ce que tu dois faire, mais ces types sont vraiment protecteurs de leurs gens, tu vois… » Protesta Salmoneus. « Je ne pense pas qu’ils vont bien prendre le fait que tu débarques comme ça pour faire ton truc habituel. »

La guerrière le regarda en silence pendant un instant. « Mon truc habituel. » Elle répéta les mots en grimaçant. « Je n’allais pas… » Commença-t-elle puis elle s’arrêta avec un petit haussement d’épaules, laissant les mots tomber dans un silence embarrassé.

Gabrielle en profita pour tapoter la main de Salmoneus. « Merci de nous avoir apporté des nouvelles, Salmoneus… veux-tu manger quelque chose ? » Elle lança un regard à son âme-sœur sombre.

« J’adorerais ça. » Le visage barbu se plissa en un sourire affectueux. « Et, dis-moi… vu que vous êtes en mode familial, j’ai des affaires fantastiques dans mon chariot et je parie que vous en mourez d’envie. »

Tout le monde tressaillit à ces mots.

« Quoi ? » Sal sentit les regards sur lui. « C’est juste une façon de parler, allons ! »

« Désolée, Sal… » La barde s’excusa. « J’ai eu des aventures plutôt extrêmes ces derniers temps. » Elle se leva et alla se mettre près de Xena, ajustant les boucles de la guerrière d’un air absent. « Allons tous manger et nous réfléchirons à ce qu’il faut faire, d’accord ? » Ces mots étaient plutôt pour le bénéfice de sa compagne. « Ils ne sont pas en danger immédiat, n’est-ce pas ? »

Salmoneus sirota de sa chope. « Non… je ne le pense pas… ces gens sont rudes et conservateurs, mais ils ne me semblaient pas ouvertement violents. » Son regard alla sur la silhouette imposante de Xena. « Juste bornés et très bien-pensants. »

Xena fit la grimace. « Ce n’est pas interdit par la loi, malheureusement », dit-elle à l’opportuniste voyageur. « Mais je ne comprends pas… je peux comprendre pour mon frère mais que pensent-ils accomplir avec Jessan ? Au cas ils ne l’auraient pas remarqué, il n’est pas humain. »

« Oh… oh… vrai… et bien, ils l’utilisent comme preuve pour soutenir leur doctrine… ils l’ont exhibé comme un exemple de ce qui vous arrive quand vous ne vivez pas avec la morale. »

Elaini se pencha en avant. « On devient un type de deux mètres trente, couvert de poils avec des crocs et des griffes ? Arrêtez ça… si c’était vrai, la Grèce serait envahie de gens comme nous », dit-elle en ricanant. « Si nous nous allongions, vous pourriez marcher sur un tapis de poils depuis la Méditerranée jusqu’à la mer Egée. »

Même Xena rit légèrement à ces mots.

« Il y a trois types vêtus de nappes qui tournent autour de lui en se courbant et en priant sans cesse », ajouta Salmoneus, tandis qu’on posait une assiette devant lui. « Merci ! »

« Oh par Arès en bottes… » Elaini tressaillit. « Pauvre Jessie… il doit cracher ses griffes.”

« Je me demande comment ils les ont capturés ? » Songea Gabrielle.

« Ils ne l’ont pas dit et je n’ai pas demandé, si vous voyez ce que je veux dire », répondit Salmoneus tout en se remplissant la bouche. « Fé mrfayeux ! »

« Très bien… » Xena soupira. « Je vais me laver et on se retrouve ici dans un quart de chandelle… pour décider de ce qu’on va faire. » Elle commença à partir mais se retrouva avec une barde attachée à elle. « Hé. » Elle regarda son âme-sœur qui l’accompagnait. « Je peux régler ça moi-même si tu veux commencer à manger. »

« Hmm… » La barde ne la lâcha pas. « Ça dépend de ce que tu appelles manger. » Elle ignora les sourires des Amazones et de Cyrène. « En plus… quelqu’un doit s’assurer que tu te nettoies bien la nuque. »

Des rires et Arès les suivit dehors.

« Je suis un peu nerveuse au sujet de ce culte », admit Xena, tout en s’asseyant calmement, laissant Gabrielle lui frotter le dos avec une éponge douce et mouillée. « J’ai eu peur que ce soit autre chose pendant un instant. »

La barde se pencha en avant et lui embrassa la nuque. « Je sais », répondit-elle doucement. « Je pouvais le voir sur ton visage… les dieux soient loués ça n’a pas l’air d’être connecté… tu penses que c’est un culte pour un seul dieu, comme les gens d’Iacus ? »

Xena inspira. « Peut-être… c’est dur à dire… ils étaient plutôt bornés et puritains, hein ? » Elle sentit le bras de Gabrielle glisser autour de son cou et elle mordilla la peau douce avec plaisir. « Mais ils restaient plutôt retirés… ils ne sortaient pas et n’essayaient pas de ‘réparer’ les gens. »

« Peut-être que c’est un groupe dissident… (NdlT : le mot anglais est ici ‘splinter’ qui veut dire écharde en fait) ils se sont fatigués de s’entendre dire ce qu’ils devaient faire… et ont décidé de partir et de dire à tous les autres ce qu’ils devaient faire ? »

La guerrière sourit. « Ils se font du mal et je vais leur enseigner ce qu’est la dissidence (NdlT : le mot ‘splinter’ est de nouveau employé par Xena qui fait un jeu de mots sur ‘écharde’, intraduisible) », informa-t-elle son âme-sœur pince-sans-rire. « Et de tout près. » Elle ferma les yeux et soupira de plaisir tandis que la barde continuait sa tâche. « Je présume qu’on va devoir s’infiltrer là-bas… je suppose que ça ne va pas marcher si je me contente de me pointer et de demander qu’on les relâche, hein ? »

« Mm… probablement pas. » La barde se remémora l’autorité patriarcale du père de Iacus. « Peut-être que Johan pourrait… on pourrait y aller avec lui et dire que nous sommes ses filles. » Elle fit une pause, puis prit une brosse et commença à démêler les cheveux en désordre de son âme-sœur. « Je veux dire que nous le sommes… bon… et ensuite, une fois sur place, on pourrait improviser. »

Xena bâilla. « Mm…. Oui, on pourrait faire ça », acquiesça-t-elle d’un ton neutre. « Utiliser nos cerveaux au lieu de mes poings pour changer. »

Gabrielle l’étudia, une minuscule ride apparaissant entre ses yeux verts. « Hé… tes poings nous sortent de pas mal de problèmes parfois, partenaire. » Elle enroula sa main autour du bras de la guerrière. « On pourrait en avoir besoin pour nous battre contre les nuages du dogme. »

« Oui, je sais », répondit Xena, le menton posé sur un poing, étudiant la surface de l’eau. Puis elle changea de sujet. « C’est tellement dur pour moi de comprendre des gens comme ça… comme la mère d’Iacus… elle regardait son mari sur le point de sacrifier son fils... et elle agissait comme si elle n’avait pas le droit de protester. »

La barde soupira. « Xena, il y a beaucoup d’endroits où les femmes sont traitées comme ça… nous l’oublions parfois parce que c’est tellement différent ici et avec les Amazones… Les parents de Iacus ne sont pas uniques dans la croyance que les femmes ne sont rien d’autre que des propriétés, en fait… de ce que j’ai vu, c’est la règle et nous sommes l’exception. »

Un battement des longs cils noirs. « Une sacrée bonne exception… » Grogna la guerrière. « Comme si quelqu’un pouvait me posséder. »

Gabrielle regarda par-dessus son épaule et fit tourner une mèche de cheveux noirs entre ses doigts en fixant son âme-sœur avec une affection espiègle.

« Enfin… sauf si je le veux », dit Xena en laissant un sourire grognon recourber ses lèvres. « Mais c’est différent. » Elle se tourna à demi et glissa ses bras autour de la jeune femme, sa joue posée sur le ventre de Gabrielle. « Tu es sûre que tu veux faire ça ? On peut demander à n’importe laquelle de ces satanées Amazones de venir à ta place… peut-être la petite ? »

« Allons, Xena… ça va être facile », la rassura Gabrielle avec un doux sourire. « Je devrais te demander si toi tu es prête à ça… est-ce que tu vas me laisser leur parler et garder ta colère sous contrôle avec ces idiots jusqu’à ce que nous trouvions ce qui se passe ? » Elle mit un doigt sur le nez de la guerrière. « Peut-être que tu devrais me laisser, moi, emmener une Amazone à ta place, hmm ? »

Les yeux bleus prirent une teinte borne. « Tu ne vas pas là-bas sans moi. »

« Et tu ne vas pas là-bas sans moi. Alors je présume que tout est réglé », répliqua la barde. « Bon il ne nous reste plus qu’à empêcher le reste de la milice d’Amphipolis de regarder par-dessus notre épaule tout le temps. » Elle fit joyeusement une tresse des cheveux de Xena et lui ébouriffa la frange. « En plus… tu vas devoir te vêtir pour changer… et tu es si jolie dans ce vêtement brodé. »

« Hmm… alors il va falloir te trouver autre chose que mes vieilles chemises… » Dit Xena d’un ton songeur. « Bon, maman aura bien quelque chose, je parie que… bon, allons donner la nouvelle à tout le monde et nous débarrasser de toutes les objections. »

« Tu as ma permission royale de dire aux Amazones de la fermer, à propos », murmura Gabrielle en regardant sa compagne passer une chemise propre. « Merci d’avoir arrangé cette petite session ce matin… Cesta est tellement irritante… tu penses que c’est dû à la couleur de ses cheveux ? »

« Mmm… » Xena passa judicieusement les doigts dans les cheveux clairs de la barde. « Fais attention, mon amour… tu en as une teinte dans les tiens aussi, t’sais. » Elle tordit le nez droit en jouant. « Tu as fait un bon travail… je pense que tu t’es faite une admiratrice à toi. »

« Oui oui… une Amazone plus petite que moi… génial. » Gabrielle rit. « Elle est plutôt jolie, pas vrai ? » Elle prit sa boîte de parchemins tandis qu’elles se dirigeaient vers la porte. « Tu trouves Cesta jolie ? »

Xena pencha la tête en réflexion tandis qu’elles traversaient la cour balayée par le vent, les arbres privés de feuilles par le froid et le sol dur et stérile. Arès trottait avec elles et fit une petite pointe vers le porche de l’auberge, revenant avec une balle fourrée de chiffons. La guerrière s’arrêta et la prit puis l’envoya au loin. « Elle, elle pense qu’elle est jolie », commenta-t-elle d’un ton ironique. « Elle n’est pas affreuse non plus. »

« Elle a le béguin pour toi », répondit Gabrielle. « Est-ce que ça t’ennuie ? »

Xena la fixa. « Pas vraiment… est-ce que ça t’ennuie, toi ? » Elle s’arrêta au retour d’Arès qui se redressa et posa ses grandes pattes sur sa poitrine, lui lançant la balle mouillée dans le visage. « Merci, mon gars… » Elle la prit et la relança.

« Je présume que je pourrais mentir et dire non, bien sûr que non », admit Gabrielle. « Mais oui, ça m’ennuie. » Elle monta les marches et regarda Xena renvoyer la balle une troisième fois, tandis qu’Arès bondissait après elle, son pelage noir faisant des ondes dans le soleil terne de l’hiver.

« Très bien. » Xena monta sur le porche. « Je vais m’en occuper. » Elle attrapa la poignée de la porte et l’ouvrit. « Allez. »

Là, Gabrielle se posa la question tout en entrant dans l’auberge, accueillie par l’odeur riche du ragoût d’agneau et du pain frais. Qu’est-ce qu’elle veut dire par là ?

Xena prit plusieurs assiettes vides et se redressa, puis elle entra avec dans l’auberge, repérant le dos tendu de sa mère tandis qu’elle reconnaissait ses pas. Elle posa les assiettes près du bassin de plonge et commença à les laver, passant le pichet d’eau sur les plats en bois avant d’ajouter un peu de savon. Elle attendit.

Cyrène remua son ragoût d’un air buté, ignorant la présence de sa grande fille.

Xena continua à faire la vaisselle.

L’aubergiste attrapa quelques aromates et les ajouta, puis elle continua à remuer.

La guerrière frottait, s’appuyant sur une patience acquise sur une vie de champs de bataille.

Cyrène étudiait la surface du ragoût, devinant des choses intéressantes dans les bulles langoureuses, testant une patience développée par la mise au monde de trois enfants.

Incluant celle, incroyablement frustrante, butée, et exaspérante de sa fille qui se tenait en face d’elle dans la cuisine.

Qui chantonnait.

« Pourquoi ne peux-tu pas laisser d’autres personnes y aller ? » Finit-elle par demander au dos large et musclé devant elle. « Tu me dis qu’il n’y a pas de réel danger pour Toris ou pour ton ami… pourquoi ne laisses-tu pas ces Amazones y aller ? Elles te l’ont proposé, Xena… tu dois vraiment y aller… tu dois vraiment emmener Gabrielle là-bas ? »

Xena finit l’assiette qu’elle nettoyait et la posa sur le rack pour sécher, puis elle se retourna et s’appuya contre l’évier et croisa les bras sur sa poitrine. « Nous ne savons pas quelle est la situation là-bas, maman… je ne peux pas mettre ma confiance dans d’autres personnes pour savoir quoi faire. »

L’aubergiste mit les mains sur ses hanches. « C’est plutôt arrogant, non ? » Elle regarda sa fille. « Tu ne prends pas toujours les bonnes décisions non plus, Xena. »

Celle-ci pencha la tête. « Peut-être… et non, je ne le fais pas… mais le fait est que de nous tous, seule Gabrielle et moi avons eu à traiter le genre de personnes que nous les soupçonnons d’être…et le fait est que de toutes les personnes ici, seule Gabrielle et moi avons l’expérience d’aller vers une situation inconnue et de développer un plan basé sur les circonstances… tu voudrais que j’envoie là-bas des femmes sans expérience, qui ne se sont jamais trouvées dans ce genre de chose auparavant ? »

Cyrène soupira. « Mais tu dois vraiment emmener Gabrielle ? » Demanda-t-elle. « Laisse-là ici, Xena… elle est à plus de la moitié de son terme… ça ne peut pas être confortable pour elle. »

« Je ne peux pas », répondit doucement Xena. « Je lui ai promis que je ne la laisserais pas derrière moi. » Elle fixa sa mère. « Ça va aller pour elle… Elle réagit vite et elle peut sortir, en parlant, de situations auxquelles tu ne croirais pas. » Elle fit une pause. « Tu te sentirais mieux si je prenais quelqu’un d’autre que Johan ? Je peux demander à l’un des autres hommes de jouer le rôle. »

« Non. » Cyrène leva les mains. « Ce fou a la notion qu’il a été intronisé comme un membre à part entière du club d’infiltration de Xena, la Princesse Guerrière. » Elle s’avança et posa ses mains à plat sur la poitrine de sa fille. « Ma chérie… tu me rends dingue. »

Xena baissa le regard puis elle la regarda. « Je suis désolée. »

Cyrène lui lança un regard ironique. « C’est bon, tu me rends dingue depuis l’âge de deux ans. » Elle soupira et tapota affectueusement la grande femme sur le côté. « S’il te plait… sois prudente. »

Xena lui sourit. « Je le serai… je vais ramener tout le monde sain et sauf, maman… je te le promets. » Elle soupira. « Il faut que j’aille parler à Granella… elle est plutôt bouleversée par tout ce truc. » La guerrière grimaça. « Elle veut venir avec nous. »

L’aubergiste secoua la tête. « Elle est folle. »

La guerrière se retourna et alla vers la porte, puis elle s’arrêta et jeta un coup d’œil derrière elle. « Seulement depuis que j’avais deux ans ? » Elle haussa un sourcil noir.

Cyrène mit ses mains sur ses hanches et lança un regard à sa fille. « Ma chérie, as-tu déjà entendu le dicton ‘J’espère que vous aurez des enfants qui vous ressemblent ? » Elle sourit.

Xena rit. « Aucune chance… pas quand Gabrielle est concernée. » Elle sourit et sortit de la cuisine. Puis elle s’arrêta juste à la porte et se passa les doigts dans les cheveux. « Une de moins… » Elle soupira et se dirigea vers la cabane de son frère, sachant qu’elle y retrouverait Gabrielle.

Xena prit un instant pour rassembler ses arguments et prit quelques profondes inspirations avant de monter les marches du porche et de frapper légèrement à la porte.

« Gran, écoute-moi juste un instant, d’accord ? » Gabrielle s’assit et s’appuya sur l’accoudoir du fauteuil près de son amie. « Ce n’est pas très sensé là. »

« Ne me dis pas que je ne suis pas sensée », riposta l’Amazone aux cheveux noirs. « Si tu peux y aller, je peux y aller, point final, Gabrielle… j’ai toujours le droit de prendre mes propres décisions, tu te souviens ? »

La barde inspira. « Gran… personne ne dit le contraire… ce n’est pas le point. »

« Ah non ? Tout le monde ici me dit ce que je devrais faire… ce que je ne devrais pas faire… j’en ai assez ! » Répondit Granella, le visage tendu et en colère.

Gabrielle se mordit la lèvre, réfléchissant à ses prochaines paroles. C’était dur, parce que pratiquement tout ce qu’elle dirait serait interprété comme un peu hypocrite, étant donnée sa propre condition. « Gran… »

« Vas-y… dis-moi que c’est pour mon bien », lâcha l’Amazone. « Dis-moi que je dois être responsable pour le bébé… les bébés, bon sang… pas vrai ? Et toi alors ?! » Elle haussa le ton. « Bon sang, Gabrielle, ne viens pas ici me faire un sermon sur la responsabilité, ou je jure que je… »

La porte s’ouvrit et une tête se montra, avec des yeux bleu clair qui se fixèrent sur le visage de Granella, avec une lueur dangereuse. « Tu quoi ? » Demanda Xena en poussant les panneaux en bois pour entrer. « Le fait est qu’elle est physiquement capable d’y aller et pas toi. Fin de la conversation. »

Un silence inconfortable tomba. « Bien, c’était plein de tact ça, mon cœur », finit par murmurer Gabrielle en faisant une petite grimace pour son âme-sœur tout en se grattant le côté du nez.

Xena écarta les bras puis les laissa retomber sur les côtés. « Si j’avais une jambe cassée, je n’irais pas non plus », répondit-elle simplement.

« Bien sûr que si », répondirent ensemble Granella et Gabrielle.

La guerrière fronça les sourcils puis s’avança et se percha sur l’accoudoir du fauteuil dans lequel sa compagne était assise.

Gabrielle se gratta la mâchoire puis tourna la tête et lança un regard ironique à Granella. « Elle a raison. »

L’Amazone brune baissa le regard sur ses mains jointes. « Je sais », admit-elle d’un ton découragé. « Je déteste ça. »

La barde et la guerrière échangèrent un regard. « Gran… » Gabrielle mit une main sur son bras. « Ecoute… tout va bien se passer… je suis sûre que c’est juste un malentendu… on va régler ça. »

« Non. » Granella leva finalement les yeux, la mâchoire serrée. « Je veux dire que je déteste ça. » Elle montra son corps. « Je déteste être aussi impuissante… je déteste la façon dont les autres Amazones me regardent… comme si je ne faisais plus partie du peuple. » Sa voix traîna. « Peut-être que c’est vrai. »

Xena bougea, mal à l’aise. « Granella, ce n’est pas vrai… les Amazones ont des bébés tout le temps », déclara-t-elle gentiment. « Je sais que c’est inconfortable… mais ça ne durera pas. »

Granella joua avec un fil de sa chemise. « C’est différent quand on en fait partie… » Répliqua-t-elle. « Voilà…  c’est comme si je perdais cette partie de moi. » Elle eut un air malheureux. « Et je ne veux pas que ça m’arrive. »

La guerrière se leva et s’assit jambes croisées sur le sol près de la jeune femme. « Ephiny a ressenti ça aussi », dit-elle tranquillement, se souvenant. « Elle se sentait très coupable que Phantès soit mort en la protégeant… et qu’elle n’ait pas pu l’aider. »

Les doux yeux marrons se tournèrent vers elle. « C’est vrai ? »

Gabrielle hocha la tête. « Oui, c’est vrai… je me souviens qu’elle l’a dit… quand nous l’avons trouvé dans la forêt hors de la Thessalie… elle a dit qu’elle avait honte… de ne pas pouvoir se protéger elle-même. » Elle regarda sa compagne. « Et je me souviens que Xena lui disait que sa responsabilité était de faire le maximum pour donner une chance à l’enfant de naître, et que Phantès lui aurait dit la même chose. » Son regard vert croisa celui de Granella. « Si je pensais qu’en y allant, je ferais du mal à mon bébé, ou mettre en danger ma compagne, je ne le ferais pas, Gran… ou si Xena pensait que c’était vraiment une mauvaise idée, je l’écouterais, parce que j’ai confiance en son jugement. » Elle ignora le haussement de sourcil que ces mots amenaient. « Mais ça va juste être un rôle à jouer… et en fait, ça va être bien plus facile pour moi que pour la Peu Diplomate Princesse Guerrière, ici présente. »

« Hé ! » Protesta Xena.

« Allons, Xena… c’est vrai… j’aurais une meilleure chance de démêler tout ça si je prenais Argo avec moi », dit Gabrielle en riant, ébouriffant les cheveux noirs de sa compagne. « Tu sais que je t’aime, mais te faire jouer le rôle d’une paysanne douce, innocente et pudique va être quasi impossible. »

Granella les regardait puis elle finit par émettre un rire désabusé. « Là maintenant vous m’avez énervée parce que je n’aurai pas la chance de voir cette petite pièce de théâtre. »

Xena leva un sourcil insulté. « Hé… ce n’est pas moi qui ai failli cogner l’aubergiste au dernier endroit où on est restées parce qu’il n’aimait pas la couleur de la chemise que tu portais, mon amie tempétueuse. »

La barde rougit et mordilla son ongle. « J’étais de mauvaise humeur ? » Proposa-t-elle avec espoir, arborant son air le plus innocent. « Allons… j’étais très sensible ce jour-là… ça commençait à se voir… tu le sais bien. » Elle soupira et se retourna vers Granella. « Bref…quelqu’un doit rester pour accueillir Pony et garder le contrôle sur cette foire… ne laisse pas les marchands profiter de ces gens, Gran. »

« Hmm. » Celle-ci regarda Gabrielle pensivement. « Ça veut dire que j’aurai le premier regard sur leurs trucs… n’est-ce pas ? » Elle plissa les yeux puis fit la grimace. « Très bien… mais je vais vous dire à toutes les deux… après la naissance de ces gamins, papa va être coincé avec les couches sales pour au moins quinze jours pendant que je ferai la sauvageonne, d’accord ? »

Gabrielle sourit. « Conclu. » Elle se leva. « Je vais voir si maman a quelque chose que je pourrais emprunter… » Elle attendit que Xena la rejoigne puis elle sortit la première de la cabane et descendit les marches. « Ça s’est mieux passé que je ne le pensais », dit-elle à la guerrière silencieuse.

« Tu veux voir si maman a quelque chose pour Argo aussi ? » Demanda Xena d’un ton pince-sans-rire.

Oh Oh. Gabrielle mit la main dans la ceinture de la guerrière et ralentit, la faisant s’arrêter. « Ouaouh. »

Xena se contenta de s’arrêter avec un air tranquille.

« J’ai atteint le seuil de taquinerie, hein ? » Gabrielle fit un tour pour lui faire face et mit la main sur son estomac, le regard posé sur les yeux bleus voilés.

La guerrière haussa un peu les épaules. « Je ne savais pas que tu me voyais comme une personne vulgaire. »

« Xena… tu sais bien que ce n’est pas… » Commença Gabrielle, puis elle s’interrompit. « Ce n’est pas ce que je… allons… je te taquinais juste. »

Un autre haussement d’épaules. « C’est bon. » Xena se remit à marcher. « Allons, on a pas mal de choses à faire. » Intérieurement, elle se réprimanda d’être si fichtrement sensible. Mais les mots avaient piqué, elle ne pouvait pas le nier. « Je présume que je suis juste un peu à côté de la plaque aujourd’hui… mais écoute, si tu préfères prendre quelqu’un d’autre… c’est bon. »

Gabrielle l’arrêta à nouveau. « Attends… on en parle un instant. » Elle alla vers leur porche et elle s’assit sur le banc capitonné tout en tirant son âme-sœur avec elle. « Ecoute… je suis désolée… je suis allée un peu loin avec cette blague… j’essayais juste de détendre Gran, pas de te rendre furieuse contre moi. »

Xena lui fit face, sa mâchoire un peu serrée. « Je n’aime pas qu’on se moque de moi », déclara-t-elle très doucement. « Même toi. »

C’était comme de recevoir une brique de boue en pleine figure. Gabrielle ne s’était pas attendue à cette admission et là elle cherchait un moyen d’y répondre. « Je… » Elle s’interrompit puis prit une inspiration. « Je suis désolée. » Elle tendit la main pour caresser affectueusement le bras de Xena. « Tu sais bien que ce n’est pas ce que je pense de toi. »

« C’est comme quand Salmoneus présume que je vais entrer là-bas à cheval avec mon épée dégainée », répondit Xena. « Je pensais que j’avais avancé juste un peu plus pour laisser ça au passé, Gabrielle. »

« Hé… » La barde eut l’air émue. « Xena… écoute. Je suis vraiment désolée… je blaguais juste avec toi en toute honnêteté. » Elle prit doucement la main de Xena qui ne résista pas, et elle l’embrassa. « Je ne voulais pas que ça pique comme ça. »

Quelque chose fondit dans ces yeux bleus face à elle et Xena bougea un peu, pour regarder la cour balayée par le vent, puis elle revint vers elle avec un minuscule sourire désabusé. « Si on est toutes les deux affectées par ce bébé, ça va être dur de laisser passer. » Une admission ironique. « J’ai surréagi, Gabrielle… je suis désolée. »

La barde se sentit faible face au soulagement et elle reposa la tête sur l’épaule de sa compagne et soupira. « Non… c’était vraiment trop… et tu as raison, si on en arrive à ça, j’ai plus de chances que toi de perdre les pédales. » Elle leva les yeux avec nostalgie. « Je ne pense pas que tu es grossière. » Elle produisit un sourire plein d’espoir. « C’est moi qui ai dû prendre des leçons pour ne pas glisser sur ma jupe, tu te souviens ? » Elle baissa la voix. « De la bonne viande de paysan », imita-t-elle.

Xena fit la moue et la regarda en coin. Eh bien… je suis grossière parfois… je ne suis pas sûre qu’il y ait une façon raffinée et gracieuse de cogner la tête de quelqu’un. » Elle frotta ses bottes contre les planches en bois. « Mais je pense que si je faisais appel à de vieux souvenirs, je serais capable de me souvenir de ce que c’était d’être une simple villageoise. »

« On pourrait faire comme cela aurait été si on s’était rencontrées enfants », répondit Gabrielle en souriant. « Ou si on avait grandi ensemble. »

Xena réfléchit. « Je ne pense pas que tu m’aurais beaucoup appréciée », finit-elle par confesser. « J’étais une vraie plaie en grandissant. »

« Mm. » La barde se mâchouilla la lèvre. « Tu avais tout le temps des problèmes ? »

Xena hocha la tête. « Oui oui. »

« Tu mettais le bazar ? »

Un autre signe de tête. « Oh oui. »

« Toujours à te battre ? »

« Oh que oui. »

« Je t’aurais adorée », lui dit Gabrielle. « Tu aurais été le genre de personne que j’aurais suivie partout comme un chiot et j’aurais raconté des histoires. »

Xena ne put s’empêcher de sourire. « J’imagine. »

« Imagine », lui répondit sa compagne. « Je présume que certaines choses sont simplement faites pour être comme ça. »

La guerrière mit son long bras autour d’elle et la serra contre elle, mais elle ne dit rien. Elles restèrent assises comme ça quelques minutes puis Gabrielle lui tapota la jambe. « On devait se préparer… je présume qu’on ne peut pas éviter d’emmener cette garde Amazone, hein ? »

Xena soupira. « Solari est en colère en fait… elle m’a coincée et m’a dit que si elle te laissait partir vers le danger sans même une tentative pour te protéger, Pony lui botterait les fesses d’ici jusqu’aux hauteurs et retour », expliqua-t-elle. « Alors non… on a une escorte. »

Gabrielle réfléchit à ces mots. « On pourrait les vêtir comme les vierges d’Hestia. »

Xena se couvrit les yeux et eut un petit bruit d’étouffement.

« D’accord… d’accord… des laitières ? » Proposa la barde. « Je sais… un assortiment de jeunes filles à la recherche de maris ? »

La guerrière laissa passer un juron dans un langage inconnu.

« Oooh…. C’était quoi celui-là ? » Demanda Gabrielle. « J’aime bien comme ça sonne. »

« Ne le dis pas dans une pièce pleine de pasteurs », l’informa son âme-sœur.

Gabrielle fit une grimace. « Baaa. » Elle se mit à rire et fut contente que Xena se mette aussi à rire. « Hé… c’était un sourire. » Elle tendit la main et caressa affectueusement la joue de la guerrière, la fixant dans les yeux, laissant son amour venir en bulles à la surface. « Ça va être si dur de se souvenir de ne pas faire ça là-bas. »

Une note ironique d’humeur réchauffa les yeux bleus de Xena. « Hé… les sœurs se font ça tout le temps, tu te souviens ? » Lui rappela son âme-sœur innocemment. « On est en Grèce. » Elle baissa la tête et goûta les lèvres de la barde, puis revint pour un autre baiser, attirant Gabrielle doucement sur ses cuisses et continuant jusqu’à ce que la respiration de sa compagne soit douce et rauque.

Gabrielle prit une inspiration incertaine. « Je ne pense pas que les sœurs fassent ça, ma chérie. »

« Bien sûr que si », la contra Xena. « C’est la sécurité du foyer… il faut savoir quand faire du bouche à bouche, pas vrai ? » Elle fit une nouvelle démonstration et sentit les mains de Gabrielle glisser sous sa tunique, envoyant des secousses le long de sa colonne. « Et si je n’avais pas de bras… et que j’ai dû te nourrir quand tu étais enfant… comme un petit oiseau. »

Gabrielle rit doucement et s’abandonna au toucher insistant et séduisant, sans même s’inquiéter de si elle était en plein jour sur le porche de leur cabane.

******************************************

Johan finissait d’installer l’équipement sur les chevaux qui allaient tirer le chariot ouvert à fond plat en bois qu’ils allaient prendre pour le campement du culte. Il posa les bras sur le dos du cheval le plus proche et s’appuya contre lui. « Par les dieux, mesdames… si c’est ça qui est supposé être des villageoises, je vais manger mon nettoyeur de sabots. » Son regard était porté sur un groupe de femmes amassées sur le porche dans un assortiment de vêtements colorés, allant de la toute petite Frendan dans un corsage et une jupe de paysanne, à la grande Cesta dans ce qui avait été un vieux vêtement de Xena qui ne lui allait plus.

Elles avaient toutes l’air très, très agacées.

La porte de l’auberge s’ouvrit et Gabrielle en sortit, dans un chemisier paysan simple par-dessus une jupe à hauteur de genou, le vêtement flatteur pour son corps forci. Elle portait également un châle drapé sur ses épaules et avait tiré ses cheveux blonds en arrière dans un style jeune, ajoutant à l’image d’une villageoise jeune et innocente. Elle se tourna quand la porte s’ouvrit et un sourire apparut sur son visage quand Xena les rejoignit, la grande femme brune posant une main sur le dos de la barde tandis qu’elle parlait aux Amazones agitées.

Johan secoua la tête, déconcerté, reconnaissant à peine sa belle-fille. Xena portait une robe bleue bien faite avec un rebord blanc, le col exposant une bonne partie de ses clavicules, la longueur couvrant ses jambes longues et musclées. Elle avait fait de belles tresses de chaque côté de son visage, retenues en arrière dans une attache, et si Johan ne la connaissait pas, il n’aurait jamais deviné que cette belle jeune femme était aussi une des combattantes les plus mortelles de Grèce.

« Ça pourrait marcher », marmonna-t-il au cheval, qui renifla. « Tant qu’elles empêchent le reste de ces femmes de saborder l’affaire. »

« Très bien, écoutez », dit Xena pour la quatrième fois. « Vous voulez venir alors vous devez jouer votre rôle… arrêtez de gémir. »

« Xeeenaaa… » Protesta Solari, en tirant sur le corsage à frous-frous fleuri qui avait pris la place de son cuir. « Allons… je me sens comme une vendeuse de fleurs athénienne. »

La guerrière se pencha en avant, la regardant dans les yeux. « J’sais pas… je pense que ça te va bien. » Elle eut un sourire tordu pour Solari. « Qu’est-ce que tu en penses, Gabrielle ? »

La barde regarda les Amazones agitées puis se tourna et observa son âme-sœur. « J’en pense qu’il faut que j’aille parler à Johan. » Elle tapota le côté de sa compagne puis descendit les marches, évitant proprement le sujet.

Solari lui lança un regard noir et se gratta le bras. « Ça démange », se plaignit-elle. « Tous ces frous-frous… »

Xena ajusta sa jupe et lui lança un regard absolument dépourvu de sympathie. « Hé. Si je peux le faire, tu peux le faire. » Elle leva les mains et les laissa retomber. « Préparez vos affaires… il faut qu’on parte. » Elle laissa les Amazones rassembler leurs affaires et descendit les marches, sentant le mouvement peu familier du tissu autour de ses jambes et l’étrangeté de ne pas porter la moindre arme. Pas qu’elle n’en emporte pas, bien entendu… son épée et son chakram, et sa combinaison en cuir étaient en fait rangés dans un panneau caché sous le plateau du chariot au cas où leur petite représentation ne se passe pas bien. Le chariot de Salmoneus jamais pris au dépourvu, leur avait fourni des vêtements pour les Amazones ainsi que plusieurs autres objets dont ils auraient besoin, et aussi l’opportuniste avait été ravi de les ‘donner’ en échange du couvert et du logement pendant que le petit groupe était parti. Il s’était aussi organisé dans la foire des marchands et faisait la représentation joyeusement dans l’auberge, régalant les villageois de plusieurs contes, en incluant plusieurs d’elle racontés avec une perspective légèrement différente.

Elle soupira et rejoignit Gabrielle près de Johan, tandis que la barde arrangeait leurs sacs à l’arrière du chariot. Elle mit les mains sur le dos de sa compagne et le massa doucement, sentant les muscles bouger sous ses doigts. « Prête ? »

« Quasiment. » Gabrielle ferma les yeux et s’appuya contre les mains de sa compagne. « On devrait arriver avant la tombée de la nuit… tu penses qu’ils vont nous laisser entrer ? »

« Oh… on verra bien… on a un homme fort et respectable, avec sept filles fertiles… » Xena regarda Johan qui s’étouffa presque sur un morceau de pomme. « Je dirais qu’on est plutôt bien partis. »

Gabrielle jeta un coup d’œil derrière elle, vers l’endroit où les Amazones traversaient l’herbe à petits pas, glissant sur leurs jupes, puis elle tourna son regard vers son âme-sœur belle et assurée. « Tu te souviens de ce que j’ai dit quand j’ai parlé de prendre quelqu’un d’autre à ta place ? »Murmura-t-elle.

Xena hocha tranquillement la tête.

« Oublie ça, d’accord ? » Gabrielle posa la tête sur la poitrine de la guerrière. « Tu penses que je peux les attacher et les laisser dans le chariot ? »

« Chch… ça va aller. » Xena déposa un baiser sur sa tête. « Laisse-leur une chance de s’habituer à ce truc… à propos, tu es très belle. » Elle arrangea le châle autour du cou de Gabrielle et lui ébouriffa ses mèches claires.

La barde reçut le compliment avec un sourire puis recula d’un pas pour la regarder affectueusement. « En parlant de ça… tu es très jolie toi aussi… et j’adore tes cheveux. » Elle tendit la main pour toucher une tresse.

Xena fit une belle révérence et un clin d’œil. « Ben, merci, gentille dame… » Dit-elle d’une voix traînante.

« Très bien vous deux… vous avez fini de vous envoyer des civilités ? » Dit Solari en rangeant les affaires des Amazones. « Par la grande Artémis… vous êtes une publicité pour Aphrodite sur pattes vous deux, je le jure. » Elle observa ses troupes. « Cesta, range cette dague… Lista tu dois garder tes chaussures… et Frendan… oh oublie. » Solari pinça sa jupe vers le haut et coinça le bord sous sa ceinture. « Voilà… ça le fera jusqu’à ce qu’on soit près de ce fichu endroit… » Elle prit un appui de sa jambe musclée sur la marche du chariot et souleva un sac en toile plein de leurs armes à bord. « Cachez ça sous ces matelas. »

Oh bon sang. Xena soupira puis se retourna et tendit une main à son âme-sœur pour l’aider à s’installer sur le siège du chariot. « Très bien… allons-y. » Johan monta le marchepied et prit les rênes tandis que les autres grimpaient à l’arrière pour s’asseoir sur les sacs et les couvertures rugueux qui avaient été installés sur le plateau. Le voyage ne serait pas confortable mais plus rapide que de marcher. Xena étira ses jambes et s’appuya contre la paroi arrière, une main entourant le poteau du siège. Elle fit un signe de main à Cyrène qui était sortie sur le porche pour les regarder partir, avec Granella et Elaini, tandis que le chariot partait avec une embardée pour les emmener sur la route.

Le soleil se couchait tandis qu’ils avançaient laborieusement sur la longue route en pente qui menait au petit village d’Elebar. Mais le temps restait clair et les Amazones réussirent à passer le temps en jouant aux dés, tandis que Xena observait, les yeux à demi fermés. Gabrielle avait échangé son siège capitonné avec Frendan un peu avant et elle s’était installée dans la paille et les couvertures, blottie près de son âme-sœur, où elle avait passé un peu de temps à tester une nouvelle histoire sur elle, puis elle avait étreint la guerrière et l’avait utilisée comme oreiller.

Ça ne dérangeait pas Xena. Elle avait installé les deux bouts du châle de Gabrielle autour d’elle et avait étiré ses jambes, laissant la respiration paisible et le corps chaud l’apaiser malgré le grondement des roues et les regards persistants et agaçants de Cesta.

Volontairement, la guerrière posa le menton sur la tête blonde de Gabrielle et elle l’attira plus près d’elle face au vent froid qui s’élevait alors que la nuit arrivait.

« Mm », murmura Gabrielle ensommeillée, s’enfonçant dans l’épaule de sa compagne. « J’taime. » Le doux murmure atteignit à peine les oreilles de Xena mais ça lui amena un sourire sur les lèvres. Juste deux mots et s’ils avaient été dits par quelqu’un d’autre, ils n’auraient pas compté. « Je t’aime aussi », murmura-t-elle à son tour, sentant la petite pression lorsque Gabrielle les entendit.

Le chariot ralentit et Johan se tourna à demi. « On y est presque, gamine. »

Xena leva les yeux et hocha la tête. « Entre… Salmoneus a dit qu’il y avait un portail principal. Dis-leur que ton village a brûlé et que tu cherches un abri. »

Johan hocha la tête. « Oui… t’es pas sérieuse quand tu dis que vous êtes toutes mes enfants, hein ? »

Une petite étincelle apparut dans les yeux bleus qui le regardaient. « Allons, Jo… tu en es capable. » Les Amazones ricanèrent à sa mauvaise blague et elle sentit Gabrielle qui la chatouillait doucement. L’ex marchand rougit.

« Et toi t’es une pauvre petite chose innocente. » Il lui lança un regard agacé. « J’aime autant avoir une réputation que tout le monde, mais par la cheville gauche d’Hadès, Xena… »

Un petit rire. « Oh, c’est bon… les autres peuvent être tes nièces… dis-leur que tes frères ont été tués dans une attaque », dit Xena qui céda.

« Et pourquoi on serait avec lui ? » Demanda Solari d’un ton grognon.

Les yeux bleus la fixèrent innocemment. « Il nous protège… où est-ce qu’on pourrait bien aller ? » Ronronna Xena d’un ton plaisant.

« Xena ? »

« Hmm ? »

« Je vais vomir dans le chariot. »

Un haussement de sourcil noir. « Oh, c’est très stylé. »

Le chariot crissa et Xena se retourna pour regarder la route, notant le mur qui entourait le village. C’était différent de ce qu’on trouvait en Grèce, plus comme une forteresse que comme une propriété et elle étudia le mur bien construit avec un vague sentiment d’appréhension. Si on monte un mur, les gens se demandent ce qu’il y a derrière… et ils présument que quoi que ce soit, ça en vaut la peine. Si je prévoyais la conquête d’une zone… ce serait le premier endroit où j’irais, songea Xena.

Tandis que Johan menait les chevaux avec talent, les guetteurs de chaque côté du portail le repérèrent et s’avancèrent en tenant de longs bâtons. « Stop ! »

« C’est parti », marmonna Johan tout en faisant s’arrêter les chevaux pour attendre que les deux hommes le rejoignent. Ils étaient tous deux de taille moyenne, portant la barbe, des tuniques épaisses et des jambières rentrées dans des bottes de bonne confection. Ils avaient l’air plutôt prospères et l’attitude arrogante qui allait habituellement avec. « Bonne journée à vous. »

Le plus proche s’avança tandis que son compagnon faisait le tour du chariot, observant son contenu. « Et toi, qu’est-ce que tu fais par ici ? »

Johan eut un sourire précautionneux. « J’ai entendu dire qu’ici c’était un bon endroit pour ceux qui cherchent une nouvelle voie. » Il se tourna à demi pour regarder le chariot puis se remit en place. « Mon village natal a été incendié… deux seigneurs de guerre qui se battaient pour le bétail… et mes frères tués. J’ai emmené mes filles et les leurs… et on est partis de là-bas. »

L’homme lui lança un regard amical. « Oh ? Et qu’est-ce qui t’a amené ici ? » Il jeta un coup d’œil au chariot et aux chevaux costauds avec un air presque propriétaire.

Xena observa du coin de l’œil l’autre homme qui les regardait, contente que l’obscurité masque les froncements de sourcils mal cachés des Amazones. Gabrielle était réveillée et elle relâcha sa prise sur la guerrière, mais resta blottie contre elle, clignant vers l’observateur avec des yeux tout à fait innocents.

Ce qui était juste pour la barde. Xena garda le regard sur la paille, se disant à juste raison que ce serait une meilleure idée que de renvoyer un regard à l’homme. Mais il s’appuya sur les planches du chariot et la regarda avec curiosité.

« Salut », dit Gabrielle doucement en lui faisant un sourire et Xena relâcha un minuscule soupir de soulagement quand l’attention de l’homme fut attirée par son âme-sœur et elle écouta attentivement ce que Johan disait.

« Comme j’ai dit… on en a assez des anciens jours… ça ne nous a pas servi vu ce qui s’est passé. Toutes les prières à nos dieux ont servi à rien… rien, je dis… et j’ai entendu dire que vous suiviez une autre voie. » C’était une bonne phrase, décida Johan. « J’ai plus que ce qu’y a dans le chariot… mais les filles sont de bonnes travailleuses, et juste. » Il fit une pause. « Et ma petite, elle attend un enfant. »

Le regard de l’homme se tourna vers lui, ensuite celui-ci fit lentement et volontairement le tour du chariot, examinant son contenu. Les Amazones gardèrent sagement les yeux sur la paille et Xena fit de même tandis que son regard passait sur elles. Les jugeait.

Seule Gabrielle leva la tête et regarda les deux hommes de ses yeux vert brume attentifs. Elle les regarda examiner sa compagne, leurs yeux passant sur elle dans une posture presque dédaigneuse, puis se poser sur les Amazones, surtout sur le visage remarquable de Cesta. Ils se poussèrent tous les deux puis allèrent vers l’avant du chariot.

« Très bien… entrez. On va discuter hors de ce vent », décida le plus grand des deux. « Et on enverra prévenir notre chef, pour qu’il puisse parler avec toi et t’expliquer nos coutumes. » Il tapota l’épaule forte du cheval de tête. « Soyez les bienvenus. »

« Je te remercie », marmonna Johan en reprenant les rênes, attendant que les portes ouvrent, puis il guida les cheveux à l’intérieur avec le garde le plus grand à sa suite. Tandis que les portes se refermaient derrière eux, il s’arrêta à nouveau et jeta un coup d’œil alentours.

Xena fit de même, ses yeux passant le camp dans une analyse rapide. C’était un village bâti sur une série de carrés, pas vraiment différent d’Amphipolis. Dans l’entrée, un grand espace ouvert devant des bâtiments qui ressemblaient à des étables et des entrepôts et il y avait une grande avenue poussiéreuse qui menait entre les deux bâtiments centraux vers un autre espace ouvert. D’un côté, un nuage de poussière et des petits sons de lamentation attestaient de la présence de moutons et un ou deux poulets traversaient la rue. Un certain nombre d’hommes et de femmes avançaient, les hommes vêtus de tuniques et de pantalons, la plupart d’entre eux portant également le vêtement en laine rayé d’un berger. C’était utilisé, Xena le savait, comme une couverture et une douzaine d’autres choses dans les champs. Les femmes portaient toutes des longues jupes et des corsages à manches longues, légères et sans forme, et des châles sur la tête.

Les deux groupes ne se mélangeaient pas, nota la guerrière observatrice. Les hommes étaient rassemblés entre eux et parlaient, se plaignaient, gesticulaient ; et les femmes bougeaient dans leurs propres cercles, la tête baissée vers les autres, les mains pleines de bols ou autres objets domestiques. La scène semblait paisible et les gens paraissaient heureux et satisfaits. Xena lança un coup d’œil vers Gabrielle qui observait également et elle vit les muscles bouger tandis que les yeux absorbaient l’environnement.

Le grand garde fit signe à Johan de rapprocher le chariot de ce qui s’avéra être une écurie. « Attends ici. » Il s’éloigna à petits pas et ils furent laissés à eux-mêmes pendant un moment, bien que les regards des habitants soient posés sur eux avec curiosité.

« J’ai fait comme il fallait ? » Murmura Johan par-dessus son épaule.

« Tout à fait », ronronna Xena, à voix basse. « Très bien tout le monde, écoutez-moi. Ça va être moche pour nous tous alors mettez un couvercle sur votre impétuosité et souvenez-vous de pourquoi nous sommes ici. » Elle soutint le regard des Amazones, surtout celui de Solari. « On va vous insulter et vous regarder de haut, et de manière générale vous ne serez pas respectées. Faites avec. » La guerrière sentit une main lui masser le dos et elle détendit consciemment un peu de la tension qui s’y trouvait. « Restez calmes et écoutez ce qu’ils disent, et ne discutez pas. »

« Conneries. » Solari lui lança un regard dégoûté.

« Tu as insisté pour venir », répliqua Xena. « Je ne t’ai pas demandé d’être ici. »

Les yeux noisette de Solari se posèrent sur elle puis elle baissa le regard. « Très bien… elle a raison, les filles… je vous ai mêlées à ça, vous pourrez m’en vouloir plus tard. Mais tant qu’on est ici, on est des moutons. »

Cesta l’observa pensivement puis elle laissa son regard voyager vers le visage assombri de Xena.

Le garde revint avec un homme costaud plus âgé, aux sourcils épais et broussailleux et quasiment une crinière de lion. Il lança un rapide coup d’œil au chariot et à son contenu, puis il posa les coudes sur les rambardes et fixa Johan. « Bienvenue. » Sa voix était très profonde et impérieuse. « Matthias me dit que vous voulez nous rejoindre. »

L’ex-marchand hocha la tête et enroula les rênes autour d’un piquet de siège avant de sauter à bas du chariot et faire face à l’homme. « Oui… c’est vrai. » Il se retourna. « J’ai pas grand-chose à part ça. » Il montra ses mains. « Et le chariot… on a un peu de trucs par ici. »

L’homme observa la scène. « Les femmes sont toutes à toi ? » Un haussement de sourcil broussailleux mais plus par amusement que par surprise.

« Mes deux filles, oui. » Il montra les deux silhouettes dans l’ombre éclairées par la torche vacillante, blotties dans un coin. « Le reste c’est mes nièces, c’est tout ce qui reste. »

« Mmpf. » L’homme hocha la tête. « C’est courageux et aimable de ta part d’en prendre la responsabilité, tu es un homme bon… ah… » Sa voix monta dans une question.

« Johan. » L’ex-marchand tendit le bras.

L’homme costaud le prit. « Isaac. » Il jeta un coup d’œil alentours. « On va s’occuper de tes affaires… et vous trouver un endroit où dormir. » Son regard alla vers les femmes qui attendaient en silence. « Elles sont toutes sensées, eh ? »

« Eh ? » Johan tournoya pour les regarder. « Bien sûr que oui. » Il eut un regard perplexe vers Isaac. « Laisse-moi… »

Isaac fit un geste pour le faire taire. « Je voulais juste être sûr… de telles terreurs affectent souvent la sensibilité des femmes… elles sont délicates, je sais… content que ce ne soit pas le cas ici. » Il réfléchit. « Dis-leur de bouger leurs affaires et tu peux mettre les chevaux ici… Matthias me dit qu’une d’entre elles attend un enfant ? »

Il parle des chevaux ? Se demanda Johan un moment, puis il se rendit compte de la question. « Oh… oui… oui… ma petite ici. » Il mit la main sur le bras de Gabrielle, sentant la tension sous le tissu de sa manche.

Isaac grogna. « Très bien… toi et elle vous pouvez rester avec ma famille… Matthias va prendre les autres et les envoyer dans plusieurs foyers tout près. »

Gabrielle n’aimait pas ça. Être séparée de son âme-sœur ne faisait pas partie de son plan, mais elle jeta un coup d’œil derrière elle pour voir un visage tranquille et presque immobile au-dessus d’elle. « Tu vas bien ? » Elle aspira à peine le son.

« Mmhmm », murmura Xena en retour. « J’imagine ce que ça ferait de lui arracher chaque poil de son corps. » Une pause. « Lentement. » Une autre pause. « Tout en le tenant tête en bas. » Encore une pause. « Avec sa tête dans un seau de merde de mouton. »

« Vraiment. » La barde se mordit l’intérieur de la lèvre pour s’empêcher de sourire.

« Mm… je n’aime pas l’idée d’être séparées… mais voyons ce qui va se passer. » Le regard de Xena bougea si vite que ça en était quasiment indétectable. « On dirait qu’il n’y a pas beaucoup de sécurité une fois à l’intérieur. »

« Très bien, mes enfants. » Johan s’éclaircit la voix. « Vous avez entendu cet homme… on y va. »

La guerrière attendit que les Amazones sortent, puis elle se glissa à bas du chariot et se tourna pour aider Gabrielle qui la suivait, saisissant le bras de la barde pour l’aider à descendre. Elle prit leurs deux sacs puis mit la main sur l’épaule de la jeune femme tandis que Johan se rapprochait.

« Elles sont à toi, alors ? » Isaac les regarda toutes les deux.

« Ouais », acquiesça Johan.

« Plutôt jolies, oui… mais c’est dommage que tu n’aies pas de fils. » Isaac lui fit une tape sur l’épaule. « Allez, je t’emmène chez moi. » Il se retourna. « Matthias, tu en emmènes deux et tu mets le reste dans la salle communale… on regardera ça mieux demain matin. » Il soupira. « Ne t’inquiète pas, mon ami… » Il fit un sourire à Johan. « On a une bonne récolte de jeunes garçons prêts à prendre femmes… on va toutes leur trouver une solution. Ça m’a l’air d’être de bonnes filles bien fortes. »

« Xena ? » Gabrielle s’appuya contre son âme-sœur.

« Hmm ? » La guerrière baissa un peu la tête pour écouter. »

« Si tu finis par le fourrer dans un sac à patates pour l’envoyer finir dans la rivière, je te pardonnerai. »

« Mm. » Xena lui pressa un peu l’épaule. « Trouvons Toris et Jess et partons d’ici vite fait, par Hadès. »

Matthias se mit devant elles et observa le groupe de femmes. « Toi, et toi. » Il pointa Cesta et Xena. « Venez avec moi. Les autres vont à la boutique. Prenez vos affaires. » Il se retourna et commença à marcher, s’attendant visiblement à ce qu’elles obéissent. 

Xena soupira intérieurement. Juste celle avec laquelle elle voulait se retrouver. Elle avait senti le pincement qui descendait le long du corps de Gabrielle quand il avait parlé. Elle saisit l’occasion de l’obscurité pour embrasser son âme-sœur sur la tête. « Je reviens vite. » Elle tendit son sac à Gabrielle et mit le sien sur son épaule. « Allons-y. » Elle lança un regard aux Amazones et elles se mirent à marcher derrière l’homme qui avançait à grands pas.

Gabrielle les regarda partir puis elle tourna son attention sur Johan et s’avança vers lui. Il mit un bras autour de ses épaules. « Isaac… voici Gabrielle. »

L’homme la regarda à peine. « Bien… allons-y alors. » Il tapota le cheval près de lui. « Je vais te donner un coup de main pour détacher ces beautés. »

La barde sentit une vague de colère mais la cacha en passant de l’autre côté des chevaux pour commencer à déboucler le harnais, une tâche qu’elle connaissait autant que Johan. Ses doigts œuvraient automatiquement tandis qu’elle ignorait le regard surpris du chef du village.

« C’est une fille courageuse… elle a des talents ? » Demanda Isaac en jetant un coup d’œil à Johan.

L’ex marchand regarda la tête blonde penchée sur sa tâche. « Oh, ouais… c’est une très bonne cuisinière… et une merveilleuse conteuse », répondit-il. « Et géniale pour ce qui est de la négociation. » Xena l’avait briefé sur ce qu’il devait dire et il le dit, mais fut peinée de ce que ça ne donnait pas la mesure du talent de la jeune barde.

Le chef du village grogna. « On n’a pas vraiment besoin qu’on nous raconte des histoires, mais une cuisinière sera toujours la bienvenue », assura-t-il en regardant Gabrielle soulever le lourd harnais et le jeter dans le chariot. « Et elle est bien forte. On pourra en faire quelque chose, j’en suis sûr… si elle porte un fils, elle sera un ajout bienvenu dans le marché. » Il soupira tandis qu’ils amenaient les chevaux dans l’écurie et il leur donna à manger et à boire. « Son mari est mort pendant le raid ? »

Gabrielle se retourna et le regarda droit dans les yeux. « Mon mari a été tué par un fou sanguinaire », déclara-t-elle d’un ton neutre. « Mais je n’aime pas en parler. » Elle détestait aussi qu’on parle d’elle comme si elle n’était pas là. « Mais merci de demander. »

L’homme grogna puis fit un geste. « Venez… mon foyer attend. » Il se mit à marcher prenant le bras de Johan et jetant un coup d’œil à Gabrielle à qui il fit un geste de les suivre.

Les paumes de la barde la démangeaient tandis qu’elle avançait et elle se rendit compte que ce que son corps voulait désespérément ; c’était le contact familier de son bâton. Et pour en faire quoi, Gabrielle ? Cogner ce type ? Elle soupira intérieurement à ce désir. Et tu étais inquiète pour Xena.

**********************************

La maison de Matthias était un bâtiment bas sans étage, avec une cave rattachée d’un côté, comportant ce qui semblait être pour Xena l’odeur de poulets et d’oies. Elle avait poussé Solari quand elles marchaient et lui avaient donné des instructions sévères, puis elle avait suivi en grimaçant, une Cesta qui avait un évident sourire narquois et un Matthias qui fonçait vers la maison. Il entra le premier et regarda derrière lui, attendant visiblement qu’elles le suivent.

Xena se glissa devant Cesta, baissant légèrement la tête pour passer l’encadrement de la porte. L’intérieur était une pièce carrée avec une table artisanale d’un côté et une petite zone de préparation pour la nourriture tout près. A travers un couloir à l’arrière, elle pouvait voir une autre pièce avec des paillasses, visiblement pour les trois enfants qui se pressaient autour d’une petite femme blonde de taille moyenne, qui portait un tablier et une robe longue.

« Sarah… nous avons deux visiteurs », lui cria Matthias. « Isaac m’a demandé de leur donner asile le temps qu’il trouve un endroit permanent pour elles. » Il fit un geste. « Elle va s’occuper de vous… j’ai du travail qui m’attend. » Il sortit, laissant les trois femmes seules avec les enfants.

La femme leva la tête de sa marmite, fixant les deux nouvelles arrivées avec un doux intérêt. « Vous êtes les bienvenues chez nous. » Elle posa la cuillère et s’avança, tendant une main à Xena qui était un pas devant Cesta. « Ne faites pas attention à la dureté de mon époux… il a tellement de choses à l’esprit. »

Xena prit doucement sa main et la relâcha. « C’est gentil de votre part de nous accueillir », déclara-t-elle tranquillement. « Je m’appelle Xena et voici Cesta… notre village a été incendié par un groupe de brigands. »

Sarah pinça les lèvres tout en faisant un signe de tête de bienvenue à l’Amazone silencieuse. « C’est vraiment horrible… je suis désolée pour vous. C’est une grâce du Seigneur que vous soyez arrivées jusqu’ici. » Elle regarda autour d’elle. « Ce sont nos enfants… mon fils aîné Jacob… » Elle mit la main sur la tête d’un petit garçon brun d’environ six ou sept ans, qui les fixait avec un regard arrogant. Il avait un nez large et un menton qui pointait légèrement. « Et voici son petit frère, Ruben. » En entendant son nom, un garçon de trois ou quatre ans leva les yeux de son jouet en bois avec lequel il jouait sur le sol. Il mit un doigt dans sa bouche en les regardant avec des grands yeux marrons. « Et leur sœur Rebekah. » Une petite fille de neuf ans environ les regarda de derrière un rouet et elle leur fit un sourire craintif.

« Ils sont charmants », déclara Cesta avec un sourire de toutes ses dents. « Et votre maison est très jolie. »

Sarah lui sourit. « Merci… nous avons une petite chambre à l’arrière où mes parents restent quand ils viennent… vous pouvez y aller. » Elle leur fit signe de la suivre. « Venez… posez vos affaires et installez-vous. » Elle se mit à marcher suivie par les deux femmes mais le petit Jacob prit un bâton avec lequel il jouait et il se mit sur leur chemin, le pointant dans la direction de Xena au niveau de ses genoux.

« Halte ! » Il leva une main d’un air important. « Tu ne peux pas passer. »

La guerrière baissa les yeux, consciente du sourire narquois de Cesta derrière elle. « Je ne peux pas ? »

« Non. » Il remua le bâton dans sa direction.

Xena s’agenouilla pour que sa tête soit au niveau de la sienne et le regarda, ses avant-bras posés sur son genou. « Pourquoi non ? »

Il cligna des yeux. « Parce que je l’ai dit… mon papa n’est pas là alors je suis responsable. »

La guerrière hocha sagement la tête. « Je vois. » Elle réfléchit. Eh bien ma mère m’a appris que ce n’est pas poli de donner des ordres à des gens qui sont vos invités », dit-elle. « Tu ne veux pas être grossier, n’est-ce pas ? »

Il la fixa, saisi par le regard bleu profond. « Heu… non. »

« C’est ce que je pensais… alors je vais te dire une chose… pourquoi ne nous laisses-tu pas passer et je trouverai un moyen de me rattraper plus tard, d’accord ? »

Jacob devint intimidé, fondant devant la personnalité magnétique de Xena comme beaucoup avant lui. « D’accord. » Il sourit d’un air penaud baissant ses long cils clairs. « Tu es plutôt jolie pour une fille. »

La plus grande guerrière de Grèce lui fit un sourire tolérant. « Merci. » Elle se leva et passa près de lui, ignorant le ricanement de Cesta.

Sarah lui fit un sourire timide. « Tu es douée avec les enfants. »

Xena jeta un coup d’œil à l’Amazone puis à Sarah de nouveau. « J’ai beaucoup de pratique », répondit-elle en lançant un regard ironique à Sarah.

« Oh… tu avais une grande famille ? » Demanda la femme mince gentiment.

« De plus en plus avec le temps », dit Xena d’un air neutre, ignorant les yeux agrandis d’outrage de l’Amazone.

« Comme c’est charmant. » Sarah eut l’air un peu confuse mais elle secoua la tête. « S’il vous plait, venez par ici. » Elle alla vers le fond de la maison et montra une porte fine. « Vous pouvez vous installer ici… »

La pièce était petite et Xena sentit ses instincts trembler légèrement tandis qu’elle se forçait à passer la porte, se mettant sur le côté pour permettre à Cesta d’entrer derrière elle. Une commode, une petite fenêtre et un lit à peine double. La guerrière eut un petit juron, passant à une langue différente par précaution.

« Oh… c’est de l’araméen ? » Sarah était juste derrière elle et sa voix semblait surprise et ravie.

« Du turc », répondit Xena avec le sourire le plus plaisant qu’elle pouvait offrir.

« Ça me manque tellement d’entendre de l’araméen… je ne peux pas dire que j’ai entendu cette langue… ce n’est pas le cas. « Son regard alla vers la grande silhouette de Xena avec suspicion. « On le parle ici ? »

Ah. « Nous… heu… venons d’un village qui faisait des affaires », mentit Xena. « Beaucoup de marchands… tu vois… on attrape un mot par-ci par-là. » Elle serra ses mains devant elle. « Et bien, nous allons nous installer… et nous tenir hors de ton chemin. »

« Nous servons un plat de laitage ce soir… j’espère que vous allez vous joindre à nous. » Sarah les regarda. « Peut-être que tu pourras enseigner un mot ou deux à mon fils de… turc, c’est ça ? »

Pas ce mot… « Oui. » Xena colla un air poli sur son visage. « Bien sûr… nous serons heureuses de nous joindre à vous. »

Sarah se retourna et se dirigea vers la porte, les laissant dans la grande solitude du petit espace. « Et bien. » Cesta eut un sourire narquois vers le lit. « C’est confortable. »

Xena lui lança un regard puis alla vers la fenêtre, ouvrit les volets et laissa entrer un courant d’air frais. « Ne t’inquiète pas, tu vas l’avoir pour toi toute seule », murmura-t-elle en regardant dehors. L’arrière de la maison faisait face à une petite zone boisée et elle pouvait voir un chemin qui grimpait, probablement vers le centre du village. C’était plutôt retiré et serait très sombre la nuit. Parfait. Quand tout le monde dormira, j’irai trouver Toris et Jess et nous verrons comment sortir d’ici, nous le ferons et nous partirons, fin de l’histoire. Elle jeta un coup d’œil vers le village paisible. Cet endroit me donne la chair de poule.

« Allons, Xena… » Cesta s’approcha d’elle par derrière et tendit la main pour saisir le bras de la guerrière. « Ne… ouille ! »

Xena tournoya et l’attrapa tandis que ses réflexes déjà tendus réagissaient. Avec un regard agacé, elle la repoussa. « Ne fais pas ça », dit-elle d’une voix rauque. « Tu vas être blessée. »

« Hé… doucement, championne… » Cesta se massa le poignet. « Je cherchais juste un peu d’amusement, d’accord ? »

Le regard bleu la regarda d’un air mauvais. « Je n’aime pas qu’on me touche. »

Cesta haussa des sourcils innocents. « Tu ne peux pas dire ça quand on voit comment Gabrielle et toi vous comportez. »

« C’est différent », grogna Xena, retournant son attention vers la fenêtre.

« Tch tch… » La grande rouquine la regarda d’un air appréciateur. « Tu ne vas pas me dire qu’une seule petite barde blonde et enceinte te satisfait, Xena… pas de ce que j’ai entendu dire. »

Xena compta jusqu’à vingt. Puis elle recompta jusqu’à vingt. Puis elle se retourna et s’appuya contre l’encadrement de la fenêtre dans une pose de séduction. « Alors. Tu veux t’amuser un peu, hein ? »

Un grand sourire fendit le visage de Cesta. « Là tu as saisi l’idée. »

Xena passa près d’elle, fermant la porte d’un pied négligeant, ensuite elle fit le tour de Cesta, la pistant comme un grand félin affamé. « Oh oui… j’ai saisi l’idée. »

« Hé… » Cesta la regarda, un peu nerveuse, tandis que le regard bleu se concentrait sur elle. « C’est ça. » Elle recula d’un pas quand Xena s’approcha, soudain consciente de la présence magnétique de la guerrière, qui devenait de plus en plus intense quand elle s’approchait. Elle eut la gorge sèche.

« Et bien tu sais quoi… tu as peut-être marqué un point là », ronronna Xena, la forçant à reculer d’un autre pas et laissant sa personnalité se libérer de sa laisse. « Parce que j’adore m’amuser… » Sa voix tomba d’une octave, grondant dans sa poitrine. Elle tendit la main, glissant au-delà des défenses de Cesta et elle la poussa doucement vers le lit. « J’aime vraiment ça. »

« Euh », balbutia la rouquine.

« C’est ce que tu avais en tête, Cesta ? » La guerrière la poussa à nouveau, ce qui la mit sur le dos sur le lit. Xena se pencha au-dessus d’elle et la fixa, ses yeux à demi fermés. « Hmm ? Tu penses que tu peux me gérer ? »

Des yeux gris agrandis et submergés la fixèrent à leur tour. « Euh. »

« Une jolie grande fille comme toi ? Hmm ? ? ? » Un sourire fit son chemin sur les lèvres de Xena. « Je peux penser à pas mal de choses qui te feront crier. » Elle rit doucement.

« Euh… et bien… tu sais… peut-être qu’avec cette famille dans l’autre pièce… euh… ça heu… » Cesta se tortilla, se rendant compte qu’elle était piégée par un grand animal, très puissant, très agressif et très sexuel. « Peut-être que ce n’est pas une si bonne idée. »

« Non ? » Les yeux bleus innocents s’agrandirent.

« Euh… » Cesta se sentait larmoyante.

Brusquement, Xena se leva et sourit. « Peut-être que tu as raison… tout le monde ne peut pas me prendre comme le fait Gabrielle… je ne veux pas que tu sois… blessée. » Elle recula d’un pas, son regard ne quittant pas celui de Cesta.

« Ah… bonne pensée… je veux dire… euh… » Cesta se releva brusquement du lit et alla vers la porte en un temps record. « Je vais… aller chercher les sacs. Oui… c’est une bonne idée… je reviens tout de suite. » Elle fila vers la sortie presque en courant.

« Pas de problème », dit Xena à la porte refermée rapidement. « Prends ton temps. » Elle s’appuya contre la paroi et rit pour elle-même, secouant la tête par pur amusement. « Oh… Gabrielle… tu as fait tes merveilles pour ma réputation… je pense que je vais te retourner le service. » Elle soupira pour son âme-sœur absente, puis elle se mâchouilla pensivement la lèvre. « J’espère que tu ne me tueras pas pour ça. »

********************************

Gabrielle suivit Johan vers la maison d’Isaac, observant le village tandis qu’ils le traversaient. Le chef du village parlait d’une série d’attaques qu’ils avaient subies dans la zone mais il semblait plutôt fier de leur capacité à repousser les brigands. La barde avança tranquillement derrière eux, écoutant à demi et à demi souhaitant que l’aventure soit terminée. Elle n’était pas vraiment d’humeur pour ça… les sous-jacents religieux du village frottaient un sentiment si récemment affronté avec une rugosité différente et elle lutta contre la tendance à trouver des similitudes entre ce groupe de zélotes et l’autre groupe.

Elle soupira et se demanda s’ils faisaient vraiment partie de la foi en Un Seul Dieu et si c’était le cas, pourquoi ils s’installaient aussi profondément en Grèce ? Les dieux de l’Olympe étaient aussi ancrés qu’un troupeau de truies dans cette région. Ils entrèrent dans une petite cour entourée de poteaux en bois qui contenait un jardin et plusieurs poulets. D’un côté se trouvait un petit cagibi et directement en face d’eux une maison bien bâtie, avec un toit de chaume entretenu et des portes et fenêtres bien ouvragées. Tandis qu’ils avançaient vers la porte, celle-ci s’ouvrit vers l’intérieur, tirée par une petite femme aux cheveux gris et au sourire tranquille.

« Leah, nous avons des invités », déclara Isaac d’un ton grognon avant de se tourner vers Johan. « Voici un voyageur qui a vécu des moments difficiles, il s’appelle Johan… il a huit filles fortes avec lui… il cherche à s’installer. »

La femme les observa et hocha la tête. « Bienvenue dans notre maison. » Son regard passa Johan pour trouver celui, attentif, de Gabrielle. « S’il vous plait, entrez. »

« La fille de Johan porte un enfant… ils vont rester avec nous jusqu’à ce que je puisse les installer », l’informa Isaac. « Emmène-les dans la pièce de derrière et ensuite nous dînerons. » Il frappa Johan sur l’épaule. « Tu dois avoir des histoires sur ton voyage alors, mon bon monsieur… on n’a pas entendu grand-chose ces dernières semaines. »

Leah vint près de Gabrielle et mit une petite main sur son bras. « Viens… laissons-les parler… je vais te mettre à l’aise. »

La barde soupira intérieurement. « Je vais bien, merci… quelle jolie demeure vous avez. » Elle jeta un coup d’œil et vit la propreté sans tache et les quelques meubles bien faits fièrement exposés. D’un côté de la maison se tenait une table solide avec des tiroirs derrière et dans le coin opposé une bibliothèque avec des ouvrages fermés par du cuir. « Est-ce que ce sont des livres ? »

Leah regarda. « Les écritures sacrées, oui… Isaac les garde pour quand le quorum en arrive à discuter leur signification. » Elle regarda la barde. « De combien de mois es-tu… heu… »

« Gabrielle. » La barde prit sa main prudemment tendue et la pressa. « Cinq lunes en fait. » Elle mit une main sur son ventre. « Tu as des enfants ? »

Leah l’emmena plus avant dans la maison, loin des deux hommes. « Je n’ai pas été bénie pour ça », admit-elle doucement. « Ça a été une grande déception pour nous… ton mari a été tué dans l’attaque ? Comme c’est triste… »

« Non… il est mort il y… a quelques mois » se corrigea rapidement Gabrielle. « Juste après… hum… » Elle hésita. « Tu vois. »

« Oui oui… » Leah rougit et se détourna à demi. « Et bien, je vais t’emmener et tu vas pouvoir te reposer… tu dois être épuisée. » Elle conduisit Gabrielle vers une porte couverte d’un rideau. « J’ai du lait chaud de chèvre… je vais t’en chercher. »

La barde tressaillit. « Non… non vraiment… je vais bien… » Elle suivit la femme plus âgée dans la petite chambre qui contenait deux paillasses et une commode faite d’un bois clair. « J’ai un peu dormi dans le chariot en chemin. »

« Vraiment ? » Leah se retourna et la regarda avec intérêt, maintenant qu’elles étaient seules. « Tu as vraiment pu dormir dans ce truc ? J’ai essayé une fois et je me suis retrouvée pleine de bleus. » Elle cligna des yeux. « Quel âge as-tu, mon enfant ? »

Un léger sourire s’installa sur les lèvres de Gabrielle. « Assez pour ne plus être appelée enfant, en fait. » Mais sa voix prit une tonalité gentille pour compenser le piquant de ses mots. « Je viens de finir ma vingtième année. » Dieux… songea-t-elle soudain. Ça semble impossible… le temps passe si vite.

« Bonté divine… c’est ton premier ? » Leah semblait surprise.

Une simple question avec des réponses aussi complexes. « Oui », répondit Gabrielle après une légère pause.

« Et bien… » La femme réfléchit à ces mots. « Nous commençons à avoir des enfants bien plus jeunes que ça… mais peut-être que… » Elle rit un peu nerveusement. « Et me voilà à commenter, quand je n’en ai même pas un… tu peux te reposer ici, Gabrielle. »

« En fait… » La barde passa une main dans ses cheveux. « Je préfèrerais t’aider à préparer le dîner… si ça te va… j’aime bien m’occuper. » Elle fit une pause. « Pour garder mon esprit… heu… loin de certaines choses, tu vois ? »

Un air de contrition couvrit le visage de la petite femme. « Oh bonté… bien entendu… comme c’est idiot de ma part… s’il te plait, au moins tu peux me tenir compagnie près du feu. » Elle tourna autour de la barde qui lui fit un sourire gentil. « Allez… allez… peut-être qu’on pourra échanger une recette ou deux. »

Que les dieux soient remerciés que ce soit moi qui sois ici. Gabrielle ressentit un rire presque impuissant survenir. Je peux imaginer Xena en train de traiter avec elle… je me demande comment c’est pour elle ? Elle suivit Leah consciencieusement dans la pièce principale et s’arrêta pour se laver les mains dans le bassin, prenant bien soin de frotter les preuves du long voyage de l’après-midi. Sa pauvre âme-sœur pratique et sérieuse… mais quand elle devait être subtile…

Elles avaient voyagé toute la journée sur ce qui lui avait paru être la route la plus poussiéreuse qu’elle ait jamais vue. Finalement, autour du crépuscule, elles étaient arrivées près d’un petit village à l’air morne sur le bord d’un lac bleu foncé. Ça n’était pas vraiment un endroit, juste un tout petit marché, une minuscule auberge, six ou sept maisons et une écurie décrépite.

Gabrielle s’était étiré le dos, raidi par la marche de la journée et elle commençait à marcher péniblement vers l’auberge, surprise quand elle entendit le bruit sourd de Xena qui démontait et le doux crissement tandis que la guerrière la rejoignait.

« Et si on échangeait nos rôles ? » Avait dit Xena, en s’éclaircissant la voix tout en jetant un coup d’œil à l’auberge. « Tu prends Argo et je nous trouve une chambre. »

Gabrielle avait froncé les sourcils. « Heu… » Elle avait échangé un regard avec Argo. « Bien sûr… bien sûr… pas de problème. » Elle avait mis une main sur la bride de la jument tandis que Xena lui faisait un bref sourire, puis elle avait regardé la guerrière partir à grands pas vers la toute petite hostellerie. « C’est plus étrange que des criquets albinos, Argo. »

La jument avait henni et l’avait cogné dans le côté, avant de secouer la tête tandis qu’elle l’emmenait dans l’écurie, trouvant la stalle la plus abritée et la plus solide pour elle. « Voyons voir… je suis contente que Xena m’ai laissée l’aider avec ça ces derniers jours… » Elle avait retiré leurs bagages avec précautions, puis elle avait débouclé l’attache ventrale sur la selle de la jument, l’enlevant avec un grognement avant de le poser sur la cloison de la stalle. « Ouaouh… c’est lourd. »

La bride fut la suivante et la couverture de selle, qu’elle avait posé sur la cloison également. Puis elle était allée verser de l’eau à Argo et avait apporté une grande motte de foin odorante pour qu’elle la mâche. « Et voilà, ma fille… » Elle avait pris un doux morceau de tissu et avait frotté le cheval, puis elle avait retiré une grande partie de la poussière du voyage du cuir usé mais bien entretenu de son harnachement. « On pourra finir demain, comme le fait habituellement Xena », avait-elle dit à la jument affairée à mâcher. « D’accord ? »

Argo avait reniflé puis levé la tête tandis que la porte s’ouvrait et que Xena était entrée à grands pas, puis avait posé ses avant-bras sur le bord de la stalle. « Joli travail », avait-elle complimenté Gabrielle.

Les yeux vert clair l’avait fixée. « Est-ce qu’on a une chambre ? » Avait-elle demandé, une main posée sur sa hanche avec sa meilleure imitation des manières ronchonnes de sa compagne.

Inexplicablement, Xena avait baissé les yeux puis relevé le regard, la fixant de dessous des cils noirs et sexy. « J’ai probablement payé plus cher que tu ne l’aurais fait, mais oui », avait-elle dit. « Allons… ça sent plutôt bon là-bas, bien que ça fasse la moitié de la taille de cette stalle.

Gabrielle s’était agenouillée près de son sac. « D’accord… laisse-moi prendre quelques dinars. »

« Non… non… » La main de Xena sur son épaule l’avait stoppée. « Hum… je régale. »

Lentement, Gabrielle s’était redressée et avait regardé la grande femme de près. « Pardon ? »

Un haussement d’épaules. « C’est heu… et bien, tu as payé la dernière fois… c’est mon tour », avait expliqué Xena avec désinvolture. « Ce n’est pas grand-chose. »

« Oui oui. » La barde s’était avancée et avait regardé Xena. « Tu te sens bien ? »

Le visage de la grande guerrière se plissa. « Bien sûr que oui… par Hadès, Gabrielle, je ne peux pas payer un dîner sans être accusée d’avoir de la fièvre ? Je suis désolée que tu ne penses pas que je… » Elle s’était tue, presque boudeuse.

« Non… c’est bien… c’est juste que je… » Gabrielle s’était arrêtée, essayant de deviner ce qui chagrinait vraiment son amie. « C’est juste que d’habitude, quand tu changes ta manière de faire depuis deux ans, tu as une raison. » Elle avait tapoté le bras de la guerrière. « Je ne voulais pas te fâcher… viens… » Elle avait mis sa main autour du bras musclé. « C’est presque comme si on avait un rendez-vous. »

Le silence et un éclair de regard coupable dans les yeux très bleus.

Gabrielle s’était sentie un peu bête. « Oh. » Elle avait senti le rougissement et elle avait étudié ses pieds. « J’ai mis mon pied où il ne fallait pas, hein ? » Avait-elle murmuré.

Xena avait soupiré et avait donné un coup de pied dans un fer à cheval. « Je ne suis pas vraiment douée pour ça », avait-elle admis. « Je… heu… à chaque fois… je… » Elle s’était interrompue puis avait continué. « Je ne suis juste pas… je n’ai jamais eu à … observer les conventions, pour ainsi dire. » Elle s’était éclairci la voix puis elle avait pris une inspiration et lancé un regard en coin à la barde. « Alors… on fait quoi ? Tu veux dîner avec moi ou quoi ? »

Gabrielle aurait pu lui pointer, bien entendu, qu’elles prenaient le dîner, le déjeuner et le petit déjeuner ensemble chaque jour at qu’elles l’avaient fait pendant ces deux dernières années, à quelques exceptions près. « J’aimerais bien », avait-elle répondu doucement. « Je n’ai jamais été… heu… » Elle avait gardé le silence un moment. « Personne ne me l’a jamais demandé et je… je ne suis pas très sûre… »

Xena avait tendu la main, attendant que la barde la prenne, puis elle avait serré les doigts, les enroulant dans une chaude poignée autour de ceux de Gabrielle. « Nous allons improviser », l’avait-elle rassurée. « Allons… on va s’amuser. »

Elles avaient traversé cette cour main dans la main et Gabrielle avait senti son cœur tirailler pour aller dans les étoiles. « Hé… tu penses qu’ils ont du gâteau ou un truc comme ça ? »

« Ils feraient mieux », avait dit Xena d’un ton songeur.

« Tu ne les as pas laissés te piller d’une tonne de dinars, pas vrai ? » La barde avait ri.

Xena avait eu un sourire narquois. « Nan… mais ma réputation a du bon finalement. »

Elles avaient ri ensemble et continué d’avancer.

Des pas de course leur fit lever les yeux et Gabrielle cligna de surprise tandis que Cesta passait la tête dans l’encadrement de la porte et la repérait.

« Gabrielle. » La grande rouquine se glissa dans la pièce et la traversa vers elle, se frottant nerveusement les mains. « Ecoute… je pensais… »

« Dangereux », murmura la barde.

« Heu… tu sais, ce Matthias est vraiment un type bien… et il a un endroit sympa… et trois gamins vraiment mignons… ces gamins adoreraient entendre des histoires… et… et bien, nous savons tous combien tu excelles là-dedans alors… je pense qu’on devrait échanger nos places. » Cesta sortit la phrase dans un énorme soupir et la fixa. « S’il te plait ? »

Par Hadès, qu’est-ce que c’est que ça ? Gabrielle écarquilla un peu les yeux. « Attends… ralentis. » Elle tendit une main. « Je peux juste y aller et raconter des histoires… il y a un problème ? »

« Euh. » Cesta se lécha les lèvres nerveusement. « Tu manques à ta sœur. » Elle hocha férocement la tête. « Beaucoup. »

Gabrielle dut se retourner et se couvrir à demi le visage, qui se plissait dans un sourire impuissant. Elle reprit le contrôle et se retourna puis elle s’éclaircit la voix et regarda Leah d’un air d’excuse. « Elle a été traumatisée par l’attaque… il faut lui pardonner. »

Leah roucoula et tapota le bras de Cesta. « Allez… tout doux… » Elle regarda Gabrielle. « Est-ce que ta sœur est très inquiète aussi ? Peut-être que ce serait mieux que tu ailles la voir… parce que tu sembles être bien assurée, toi. »

« Hum. » Gabrielle se gratta la mâchoire. « Ma sœur a tendance à réagir de façon… heu… inattendue… je ferais peut-être bien d’aller voir ce qui se passe. » Qu’est-ce qu’elle peut bien ficher, cette chercheuse de problèmes ? « Cesta… tu… pourquoi tu ne resterais pas ici pour l’instant, d’accord ? »

« Absolument », approuva la rouquine immédiatement.

Isaac et Johan s’avancèrent en entendant les voix fortes. « Qu’est-ce qu’il se passe ici ? » Demanda Isaac d’un ton sec en jetant un coup d’œil à Cesta. « Tu devais aller avec Matthias. »

Gabrielle replia doucement les mains. « Apparemment… heu… il y a un problème avec ma sœur… j’aimerais que Cesta reste ici et je vais aller voir si je peux l’aider. »

Isaac regarda Cesta longuement puis il fit un bref signe de tête. « Johan, ça te va ? »

Les yeux de l’ex-marchand brillèrent tandis qu’il ébouriffait les cheveux de Gabrielle. « Tout ce qui va à ma petite me va. »

La barde le serra dans ses bras. « Merci, papa. »

« Tu prends soin de ta sœur, tu m’entends ? » Lui conseilla Johan d’un ton solennel.

« Oui… » Gabrielle mit son sac sur son épaule et effaça le sourire de ses lèvres avant de se retourner et de leur faire un bref signe de tête. « Au revoir. »

Le trajet jusqu’à la maison de Matthias était court, après qu’elle se fut arrêtée pour demander son chemin à un jeune garçon qui lui indiqua d’un ton impatient puis partit furtivement. Elle tapa à la porte et sourit quand une jeune femme répondit. « Bonjour. »

« Bonjour. » La femme eut l’air surprise. « Je suis désolée, je m’attendais à … »

« Je sais. » Gabrielle tendit la main. Je m’appelle Gabrielle… Cesta et moi nous échangeons nos places… l’autre femme qui se trouve ici est ma sœur. »

« Ah ! » La femme sourit. « Je vois… je vois… comme c’est sympathique. » Elle se recula pour permettre à Gabrielle d’entrer. « Je m’appelle Sarah… Matthias est sorti parler à un ami mais tu es la bienvenue ici, j’en suis sûre. » Elle la mena à l’intérieur. « Alors comme ça, vous êtes sœur ? Pardonne-moi mais… vous ne vous ressemblez pas. »

Gabrielle se mordit la lèvre, réalisant que personne n’avait remis ce fait en question. « Je sais. Tout le monde nous le dit », répondit-elle poliment. « C’est juste un de ces trucs, je présume… elle ressemble à maman et moi à papa. » En quelque sorte, songea-t-elle. Johan partageait avec elle d’être relativement petit avec des traits plus clairs, assez pour que ça passe.

« Bien, c’est adorable… ta sœur semble très intelligente », mentionna Sarah, en baissant la voix. « Tu savais qu’elle parle le turc ? »

Oh oh. « Quelques mots, oui. » Gabrielle hocha la tête. « Et elle est très intelligente. »

« Je vais te présenter… » Elle fit signe au petit garçon assis sur le sol. « Voici mon fils Jacob et son frère Ruben. » Elle regarda autour d’elle. « Et Rebekah, ma fille. » Elle sourit à la barde. « Jacob était très intéressé par ta sœur. »

Gabrielle sourit. Tu parles.  « Elle fait cet effet sur les gens… » Son regard croisa celui de Jacob et se réchauffa. « Surtout avec les beaux petits garçons. »

Sarah rayonna de fierté. « Et bien, merci. » Elle prit le bras de Gabrielle et l’emmena vers la pièce du fond. « Je déteste dire cela mais tu es bien plus présente que cette autre femme… elle s’est enfuie d’ici comme si elle était poursuivie par des loups. »

« Elle a traversé beaucoup d’épreuves. » La barde se mordit la lèvre. « Est-ce que c’est… » Elle montra la porte.

« Oui… ta sœur est là… s’il te plait, rejoignez-nous pour le dîner dès que mon mari sera rentré. »

« Merci. » Gabrielle lui sourit puis aux enfants puis elle se glissa par la porte et la referma derrière elle. Son regard trouva la grande silhouette silencieuse immédiatement, sa tête ressortant de la lumière d’une canopée d’étoiles qu’on voyait par la fenêtre. Alors qu’elle l’observait, Xena se retourna et s’appuya paresseusement contre l’embrasure de la fenêtre, un léger sourire sur les lèvres. « D’accord, qu’est-ce que tu as fait à Cesta, par Hadès ? »

Oh des yeux bleus si innocents. « MOI ? » Xena pointa sa poitrine dans une surprise feinte. « Enfin Gabrielle… je n’ai pas la moindre idée de ce dont tu parles. »

Gabrielle mit les mains sur ses hanches et eut un regard ironique pour son âme-sœur bien-aimée. « Oui oui… garde cette attitude de ‘le beurre ne fondrait pas dans ma bouche’ pour quelqu’un qui n’a pas vécu avec toi ces presque trois dernières années, Madame La Princesse Guerrière Intrigante. »

Cela lui valut un petit rire surpris de Xena. « Tu ne marches pas, hein ? » Elle la taquina. « Elle heu… était très insistante pour que je m’occupe d’elle, alors je l’ai fait. »

Gabrielle cligna des yeux. « Quoi ? »

Xena se repoussa du rebord et alla vers sa compagne, posa un bras sur chaque épaule et colla son front contre celui de la jeune femme. « Je lui ai couru après dans toute la pièce et je lui ai dit que j’allais la faire crier comme une chatte en chaleur. »

La barde ferma les yeux. « Oh par les dieux. »

« Mmhm… Elle a décidé que ce n’était probablement pas une bonne idée », ronronna Xena avec un rire sournois. « Mais maintenant elle a beaucoup plus de respect à ton égard, mon amour. »

Gabrielle eut un rire impuissant et enfuit son visage dans la poitrine de Xena. « Ce n’est pas exactement la façon dont je veux gagner le respect, mais j’achète », réussit-elle à marmonner, sentant la chaude respiration de Xena sur sa nuque. « Alors elle m’a envoyée ici… elle a dit que ce serait mieux si je… heu… m’occupais de toi. »

« Et bien. » Xena sourit et la relâcha. « Elle n’est pas si stupide après tout », lâcha-t-elle dans un souffle et elle montra le lit. « Ce truc a une meilleure image maintenant. »

« Mmm. » Gabrielle observa le lit puis regarda son âme-sœur. « Tu allais le partager avec elle ? »

Xena se contenta de ricaner.

« D’accord… je demandais juste. » La barde sourit puis regarda autour d’elle. « Et bien, heureusement, ça ne va pas être long… cet endroit… » Elle chercha le mot pour le dire.  « Beuh. »

La guerrière hocha la tête. « Ce n’est pas exactement le mot que j’aurais employé, mais oui. » Elle alla à la fenêtre et regarda au-dehors. « Je me dis que je peux aller visiter après que tout le monde sera endormi… je les trouve et ensuite on voit comment les sortir d’ici. »

Gabrielle hocha la tête. « Le plus tôt sera le mieux. » Elle entendit une voix masculine basse au-dehors. « Je pense que c’est notre signal pour le dîner. »

« Oh… tu veux dire que le seigneur du manoir est revenu ? » Le sarcasme de Xena était piquant. Puis elle prit une inspiration et se força à mettre un sourire sur ses lèvres. « Je me dis en permanence que c’est un bon entraînement pour développer de la patience pour quand notre enfant sera né. »

La barde soupira et lui prit un bras. « Tu vas être meilleure que moi, tigresse… allons. » Elle mena le chemin vers la porte, se sentant un peu mieux de simplement être avec son âme-sœur. Ça pourrait bien être amusant, se dit-elle.

Matthias leva les yeux à leur entrée puis retourna à sa conversation avec un grand jeune homme mince assis à sa droite. Gabrielle décida qu’elle ne l’aimait pas beaucoup et elle essaya de se convaincre que ce n’était pas juste parce qu’il les ignorait comme si elles n’étaient que des meubles insignifiants. Cela la taraudait et alors qu’elle regardait le visage tranquille de Xena, elle vit des signes indiscutables que cela taraudait aussi sa grande âme-sœur.

Sarah mettait du pain sur la table et elle leva les yeux et se frotta doucement le front. « Bienvenue… je peux vous demander un peu d’aide ? J’ai une marmite lourde et je ne peux pas la soulever. »

Xena laissa son regard bleu se poser sur les deux hommes qui discutaient puis elle guida son âme-sœur vers un siège près des enfants. « Je vais l’aider », murmura-t-elle, attendant que la barde s’asseye avant de continuer et de suivre Sarah dans la cuisine.

C’était un petit espace mais bien tenu, avec une zone de préparation des repas d’un côté, et de l’autre un placard de rangement où s’empilaient des paquets et des boites. Sur un trépied près de l’âtre se trouvait une marmite en fonte, presque remplie d’une substance bouillonnante. Xena s’approcha et l’examina. « De la soupe ? » Elle se hasarda à deviner.

« Oui… des champignons et de l’orge. » Sarah sourit. « J’en ai fait une bonne quantité… j’espère que vous avez faim. »

Xena essaya de ne pas renifler la fumée qui montait du liquide gris. « Tu veux que je la mette où ? »

Sarah apporta un tissu. « Tiens… je vais prendre ce côté si tu veux bien attraper cette poignée, je pourrai l’apporter à la table là-bas et la servir dans des petits bols. »

La guerrière prit le tissu et enveloppa le fil épais qui retenait la marmite. « Bouge. » Elle souleva la marmite du trépied et alla vers la table, la posa sur la surface en bois et recula. « C’est ça que tu avais en tête ? » Déclara-t-elle.

« Bonté divine », murmura Sarah en la fixant. « Tu es très forte… Matthias a du mal à la soulever. »

Xena soupira intérieurement. Oups. « Je… heu… travaille beaucoup avec les chevaux », temporisa-t-elle. « Et heu… j’aide à la moisson… tu sais, dans les champs ? » Elle bougea son bras dans un geste de fauchage.

« Ah… » Sarah sourit de compréhension. « Je vois… bien sûr… et bien, tu n’auras plus à t’inquiéter pour ça ici. » Elle tapota le bras de Xena d’un air hésitant. « On n’attend pas de nous qu’on fasse ce genre de choses. »

La guerrière étudia le morceau de coton. « Qu’est-ce qu’on attend de vous ? » Demanda-t-elle d’un ton curieux. « Il n’y a rien de mal avec ce que je faisais… j’aimais ça. »

La femme mince soupira. « C’est une culture tellement différente… mon travail ici c’est mon foyer et ma famille… comment pourrais-je passer du temps au-dehors à travailler avec des animaux… c’est le travail d’un homme. » Elle tapota à nouveau l’épaule de Xena. « Demain je t’emmènerai au centre de travail des femmes… on pourra tout t’expliquer là-bas. Je sais que tu t’y feras… tu sembles intelligente. »

« Je ferai de mon mieux », répondit Xena avec une grimace forcée qui pouvait être prise pour un sourire. Dans l’obscurité. Si on ne la connaissait pas bien. « Tu veux ceci à l’intérieur ? » N’importe quoi qui fasse avancer ce dîner et entrer plus avant dans la nuit. « Je peux l’apporter. »

Gabrielle regarda sa compagne disparaître puis elle tourna son attention vers les autres à table. Les deux hommes continuaient leur discussion, l’excluant visiblement, alors elle tourna son attention vers les enfants. Le plus âgé fronçait les sourcils, écoutant son père et leur invité avec une expression sérieuse absurde. Le plus jeune se contentait de rester assis en silence, jouant avec une tasse sur la table, en tirant sa lèvre inférieure. Gabrielle saisit son regard alors qu’il levait les yeux. « Salut. »

Il cligna des yeux. « ‘lut. »

« Tu t’appelles comment ? » Demanda doucement la barde.

Il ne répondit pas, préférant continuer à jouer avec sa lèvre et se balancer d’avant en arrière à la place.

« Il s’appelle Ruben », dit doucement la jeune fille à sa gauche. « Il ne parle pas beaucoup. »

Gabrielle la fixa puis tendit une main. « Je m’appelle Gabrielle… et toi ? »

« Rebekah. » La jeune fille sourit timidement puis prit la main tendue de la barde avec précautions. « Tu vas avoir un bébé ? »

La barde l’étudia, notant la peau fine, presque translucide. « Oui… dans un petit moment », lui dit-elle. « Quel est le nom de ton autre frère ? »

« C’est Jacob », répondit Rebekah promptement. « Tu es contente d’avoir un bébé ? »

Quelle question étrange. « Oui beaucoup… » Lui dit Gabrielle. « J’ai hâte d’y être… pourquoi ? »

Rebekah haussa les épaules. « Je ne sais pas… j’ai dû m’occuper de mon plus jeune frère depuis qu’il est bébé… c’est pas marrant. » Elle regarda vers les garçons puis revint sur Gabrielle. « Qui va s’occuper de toi ? Papa dit que vos maris ont tous été tués. »

Souviens-toi de qui tu es censée être, Gabrielle, pas qui tu es, d’accord ? « Et bien ma chérie… c’est pour ça que notre père nous a amenées ici… il s’assure que je vais bien. Et je l’ai toujours, lui, et ma sœur… ce n’est pas comme si j’étais toute seule », expliqua la barde. « Ils vont m’aider aussi. »

« Mm. » La jeune fille donna un petit coup de pied dans sa chaise. « Ta sœur est jolie. »

Gabrielle sentit un sourire sur ses lèvres. « Oui c’est vrai. »

« Toi aussi… mais vous ne vous ressemblez pas. Pourquoi ? » Rebekah semblait sortir un peu de sa coquille, visiblement envoûtée par la conversation avec quelqu’un qui n’était pas de sa famille.

« Et bien, Xena ressemble à notre mère et moi j’ai pris du côté de notre père… voilà toute l’histoire », expliqua Gabrielle avec aisance. Elle jeta un coup d’œil vers son âme-sœur qui revenait et se dit qu’elle avait belle allure dans le tissu léger. La lumière des chandelles la baignait et adoucissait ses traits puissants et la barde reçut un sourire rapide et fluctuant de la part de Xena qui posait une grande marmite sur la table. Elle attendit qu’on passe des bols de ragoût, notant que Sarah s’attachait à servir Matthias et son invité en premier, puis Xena et elle, ensuite les enfants.

Voyant qu’elles allaient continuer à être ignorées, elle se tourna vers Rebekah. « Tu aimerais entendre une histoire ? »

Les yeux de la jeune fille scintillèrent. « Tu en connais ? J’ai entendu toutes celles du livre saint. »

« J’en connais, oui », la rassura Gabrielle, notant maintenant qu’elle avait l’attention des deux garçons aussi. « Est-ce que tu aimerais en entendre une en particulier ? »

« Une avec beaucoup de combats… » S’interposa Jacob. « Et des solgats… tu en connais ? »

« Ah alors… » Matthias finit par regarder de leur côté. « Reste tranquille, Jacob, ces fillettes ne connaissent pas ce genre de choses… elles n’ont probablement pas dépassé leurs montagnes, n’est-ce pas ? » Il tourna son regard vers Gabrielle avec insistance.

« Et bien… » La barde contint sa colère. « Vu que Papa est un marchand… si, en fait… je suis allée un peu plus loin que ça… et pourquoi pas l’histoire de David et Goliath, vous aimeriez l’entendre ? »

Trois têtes hochèrent et la barde mordit un morceau de son pain après avoir goûté la soupe, comprenant le regard ironique de son âme-sœur. « D’accord… voilà ce qui s’est passé. »

Xena garda le silence, avalant sa soupe en essayant de ne pas la goûter tandis qu’elle écoutait Gabrielle raconter l’histoire familière.

Laissant de côté certaines parties, bien sûr, qui auraient été difficile à expliquer. Elle remarqua qu’à mi-chemin, Matthias arrêta sa conversation et se mit à écouter, et lorsque la barde eut terminé, il était cloué à ses paroles autant que les enfants.

« Gabrielle, c’était merveilleux… on aurait presque dit que tu y étais. » Sarah sourit en posant sa cuillère. « Tu vas être géniale avec les enfants, tu ne penses pas, Matthias ? »

L’homme grogna en lançant un regard évaluateur à la jeune barde. « Peut-être… peut-être… Johan a dit que tu avais le talent pour ça », admit-il. « Qu’est-ce qui est arrivé à l’autre… Isaac a dit qu’elle est devenue folle ? »

« Elle… heu… » Gabrielle pinça les lèvres. « Elle a été plutôt traumatisée par les événements… tu sais. » Elle jeta un coup d’œil alentours puis soupira. « Et bien… je… heu… il est plutôt tard… je pense que je ferais mieux d’aller me reposer. » Elle tapota son estomac et leur lança à tous un regard d’excuse lorsque les enfants produisirent une protestation. « Demain je vous raconterai la Guerre de Troie, d’accord ? »

« Oh bien sûr… tu dois être épuisée. » Sarah se leva, se frottant nerveusement les mains. « Le lit là-bas est tellement petit… est-ce que ça va aller pour vous ? »

« C’est très bien », répondirent-elles en chœur, puis elles se regardèrent. « Nous… euh… nous avons dormi dans le même longtemps », déclara Xena joyeusement. « Nous en avons l’habitude. »

« Est-ce que ce n’est pas mignon ? » Sarah regarda ses enfants. « J’espère que vous vous entendrez comme ça quand vous serez grands. »

Xena entoura les épaules de son bras. « Allons, soeurette… on va aller t’installer », déclara-t-elle innocemment tandis que la barde se levait et elles firent retraite dans leur petite chambre. La porte se referma derrière elles et Gabrielle tira la langue et fit une horrible grimace. « Très bien, Mme la Princesse Guerrière des Intestins… comment, par les sept niveaux de l’Enfer, as-tu réussi à manger tout ce truc ? »

Xena sourit. « Je pensais que tu avais ajouté quelques parties en extra dans cette histoire… est-ce que tu attendais que ta soupe s’évapore ? »

« Ouille… Xena… c’est grossier. Beuh », se plaignit la barde. « Qu’est-ce qu’il y avait dedans ? Non… non… s’il te plait… à y repenser, ne me dis rien. »

La guerrière rit et avança vers son paquetage pour en sortir un petit paquet et l’envoyer à son âme-sœur. « Tiens… »

Gabrielle l’attrapa au vol et découvrit le contenu, laissant passer un léger couinement de délice. « Mon héroïne. »

Xena se détendit sur le petit lit, posée sur un coude en la fixant avec un peu d’amusement. « Contente de rendre service », dit-elle d’un ton traînant. « Garde-m ’en un peu, d’accord ? Il faut que je me débarrasse de ce goût dans ma bouche », marmonna-t-elle en se levant pour retourner vers son paquetage, puis elle en sortit un petit sac. « Ah… laisse tomber. » Elle sortit une petite boule couleur miel du sac et la mit dans sa bouche. « Mm… c’est mieux. » Elle s’assit sur ses talons et regarda la petite pièce. « Alors… qu’est-ce que tu en penses ? »

Gabrielle était affairée à mâcher les petits gâteaux et rouleaux fruités. « A quel sujet ? »

« Ces gens. » Xena s ’assit et s’appuya contre le mur, encerclant son genou levé de ses bras. « Cette… religion. »

« Et bien. » Gabrielle s’approcha et s’assit avec précautions près d’elle, s’appuyant également contre le mur avant de lui passer un morceau de gâteau. « Je pense que c’est injuste de notre part de les juger… nous venons d’un mode de vie tellement différent, Xena. » Elle mâcha et avala. « Je veux dire que… est-ce que j’accepterais cela ne serait-ce qu’une minute ? Non… mais bon, je vis avec toi depuis plus de trois ans et je connais une vie différente. » Elle prit une bouchée de son rouleau fruité. « Si je ne savais rien d’autre… peut-être que je l’accepterais tout simplement comme ils le font. »

« Mm. » Xena secoua la tête. « Ça semble tellement… je veux dire, je sais que c’est comme ça qu’est notre culture au niveau des villageois… comme ta famille, Gabrielle… mais pourtant… mettre des gens dans des rôles aussi restrictifs me semble être un gâchis de ressources. »

Gabrielle réfléchit un instant. « Je ne pense pas qu’ils le voient comme ça… je pense que… juste à les écouter parler, c’est qu’ils pensent que d’avoir et d’éduquer des enfants est la chose la plus importante de toutes… alors ils veulent que les femmes se concentrent là-dessus et ne soient pas impliquées dans autre chose », répondit-elle lentement.

« Oui, j’accepterais cela s’ils donnaient la même valeur aux enfants… mais il est évident que ce sont les garçons qu’ils veulent », objecta Xena avec un air sévère. « Et ça met cette théorie en pièces, Gabrielle… c’est plutôt qu’ils utilisent les femmes comme des reproductrices. »

La barde tressaillit. « Ouille… et bien, je ne sais pas », dit-elle d’un air songeur. « Ils ne montrent pas beaucoup de respect pour les femmes, c’est vrai. » Elle garda le silence. « Mais ils ont le droit d’avoir leurs croyances. » Elle secoua la tête. « Sarah semble heureuse. »

« Mm. » Xena haussa les épaules. « Je ne pense pas que ce soit le cas pour sa fille. »

« Non », dit Gabrielle d’un air songeur. « Il y a quelque chose d’un peu familier là-dedans. » Elle lança un regard ironique à Xena. « Je réfléchissais, un peu plus tôt, à ce que ma vie aurait été si je ne t’avais pas rencontrée, et si les esclavagistes ne nous avaient pas attaqués. » Elle mordilla un morceau de gâteau. « Serais-je comme Sarah ? A travailler toute la journée pour m’occuper des enfants et essayer de rendre Perdicas heureux ? »

Xena garda le silence.

« Est-ce que ça m’aurait rendue heureuse ? » La barde s’interrogea doucement, laissant son regard vagabonder et s’arrêter sur le visage de son âme-sœur, voyant les lignes tendues de sa mâchoire bien serrée, le seul signe de sa détresse intérieure. Elle regarda le mouvement tandis que Xena avalait mais elle ne dit rien. « Je ne pense pas que je l’aurais été », conclut Gabrielle doucement. « Mais je n’aurais rien connu d’autre alors peut-être que j’aurais pensé l’être. » Elle s’appuya contre le corps chaud de Xena, sa joue posée sur une épaule tendue, et elle effleura la peau de ses lèvres. « Heureusement pour moi, je connais une situation différente, alors je sais que je suis vraiment heureuse. »

Xena ne bougea ni ne parla mais la barde pouvait ressentir la tension la quitter lentement et elle se remit à faire tourner le sucre dans sa bouche. « Et toi ? Tu ne t’es jamais posé la question ? » Demanda-t-elle à la guerrière par curiosité.

Un long silence. « J’essaie de ne pas m’encombrer avec des si comme ça, Gabrielle », finit par dire sa compagne tranquillement. « Il n’y a aucune raison à ça. » Elle posa son menton sur son avant-bras.

Gabrielle attendit patiemment.

« Je ne sais pas », continua Xena après une pause. « C’est tellement impossible pour moi de l’imaginer… le plus près qu’il me soit arrivé d’y penser c’est au temple des Parques… quand elles m’ont envoyée dans cette possibilité alternative… et alors… » Elle secoua lentement la tête. « Je savais toujours qui j’étais… si ça n’avait pas été le cas… » Xena ferma les yeux et força son imagination à la mettre à la place de Sarah. Elle garda le silence un moment puis rouvrit les yeux et tourna la tête, sa joue posée sur son avant-bras. « Je pense que je serais devenue comme Menelda… en colère contre le monde entier et comprenant à peine pourquoi. »

Gabrielle étudia son visage. « Tu es trop intelligente. » Elle tendit la main et repoussa les cheveux de Xena de ses yeux. « Je m’inquiète de t’occuper pour quelques mois à la maison… je pense que tu as raison. » L’intelligence agitée, impatiente… et l’agressivité qui faisait autant partie de Xena que ses yeux bleus… non, elle n’aurait pas été heureuse et satisfaite en tant qu’épouse d’un marchand. « Je suis contente. »

« Quoi ? » La guerrière haussa les sourcils.

« Je suis contente… je t’aime comme tu es », répondit Gabrielle, simplement. « Je vais explorer des facettes différentes de toi pour le reste de ma vie et sans les découvrir toutes. » Elle sourit. « C’est génial. »

Finalement, cela apporta un sourire à contrecœur sur les lèvres de Xena. « Tu sais, Gabrielle, ça pourrait bien être la chose la plus gentille que tu ne m’aies jamais dite », dit la guerrière en lançant un regard affectueux à sa compagne. « Allons… bougeons de ce sol dur. » Elle se releva et tendit la main à la barde. « Nous avons le temps de nous détendre un peu et laisser les autres s’endormir avant d’aller fureter.

Elle passa une tunique foncée et des bottes et aida Gabrielle à enfiler une de ses chemises de nuit, puis elle s’allongea sur le petit lit et attendit que la barde vienne se blottir contre elle. Elle pouvait entendre les sons bas de la discussion vibrer dans la pièce à côté et elle se sentit se détendre, tandis que la chandelle vacillait sur la table de chevet, leur envoyant un soupçon de suif sur la brise nocturne. Dehors, seuls les petits bruits d’animaux et une porte qui s’ouvrait et se refermait occasionnellement, brisaient le silence.

« Oh. » Gabrielle tressaillit un peu.

« Un coup de pied ? » Demanda la guerrière, en mettant la main sur la bosse sous les côtes de sa compagne. « Ouaouh… oui. » Un petit rire dans sa voix. « Il est temps de penser à des noms ? » Demanda-t-elle en embrassant la barde sur la tête. « On dirait bien qu’il ou elle va avoir une personnalité pimpante… pas que ça me surprenne. »

« Ah ah… comme si j’étais la seule à être pimpante dans ce partenariat », répliqua Gabrielle. Elle attendit que Xena la corrige et fut plaisamment surprise quand la guerrière ne dit rien. « D’accord… bon… tu penses que ça pourrait être une fille… c’est ça ? »

« Mm », approuva Xena en l’attirant un peu plus près. « Je ne sais pas pourquoi… mais oui. »

Le bébé bougea à nouveau et Gabrielle tapota son ventre. « Doucement là… pas de salto arrière pour le moment, d’accord ? » Lui dit-elle en lançant un regard vers Xena. Hmm… pas de protestation là-dessus non plus… Intéressant. « On pourrait l’appeler Argo », dit-elle d’un ton songeur sérieux.

Xena couina de surprise, puis se mit à rire. « Gabrielle ! ! »

« Ben, tu aimes ce nom », objecta la barde d’un ton neutre. « Je le sais… d’accord, d’accord… et pourquoi pas… Minya. »

Un autre rire. « Gab-ri-elle. »

La barde gloussa doucement. « J’adorerais lui donner ton nom mais tu ne me laisseras pas m’en tirer avec ça, pas vrai ? »

Un air triste. « Je ne vais pas affubler un enfant avec ce genre d’héritage, mon amour », objecta tranquillement Xena. « Ce n’est pas juste et tu le sais… mais pourquoi pas ton nom ? » Elle joua paresseusement avec les cheveux de la barde.

« Non… » Gabrielle secoua la tête. « Je ne le veux pas… je présume qu’il va falloir qu’on y réfléchisse. Je veux dire… est-ce qu’on donne un nom aux enfants en fonction de ses rêves… ou bien est-ce qu’on les laisse trouver les leurs ? »

Xena songea au dernier nom que Gabrielle avait donné à un enfant et elle embrassa à nouveau la barde sur la tête. « Peut-être que quelque chose va nous venir en tête… c’est ce qui s’est passé avec Argo pour moi. » Elle sentit que son âme-sœur gloussait. « Je ne blague pas. »

« Peut-être. » Gabrielle ferma les yeux et laissa le confort de la présence chaleureuse de Xena l’entourer, soudain très contente que Cesta ait décidé de se carapater. « Merci », murmura-t-elle.

« Pour quoi ? » Répondit la voix basse.

En guise de réponse, Gabrielle se contenta de la serrer.

Enfin, le silence s’étendait partout, Xena leva un peu la tête et se concentra, n’entendant rien d’autre que le faible craquement de planches qui s’ajustaient et un léger son métallique quand la lanterne au-dehors cogna son support. Doucement, elle se désengagea de la prise tenace de Gabrielle et installa le corps endormi de la barde sur la couverture du lit. Elle se leva et alla vers leurs sacs, en ressortit son manteau léger et revint le mettre autour de sa compagne endormie.

La barde lâcha un léger son de protestation et tendit la main vers elle ; Xena s’agenouilla près du lit. « Non… c’est bon, Gabrielle… je reviens tout de suite. »

Un battement de cils dorés puis un soupçon de reflet argenté lorsque les yeux vert clair saisirent la faible lueur de la chandelle. Une main s’enroula autour de son bras. « Xena ? »

« Chut… tout va bien », dit la guerrière pour l’apaiser. « Je vais juste retrouver Tor et Jess… et je reviens vite… toi tu dors. » Elle prit les mains de la barde dans les siennes. « Si quelqu’un me voit, ce sera plus facile à expliquer qu’une personne se balade plutôt que deux. »

« Comme si quelqu’un allait te voir », rétorqua la barde d’un ton grognon.

Des yeux bleus à demi fermés la regardèrent. « Tu veux venir avec moi ? D’accord. » Xena avait appris quelque chose ces trois dernières années. Dites à Gabrielle qu’elle ne pouvait pas faire quelque chose et vous pouviez en abandonner toute l’idée.

Gabrielle gonfla un peu les narines puis elle baissa le menton pour le poser sur son bras. « Non… vas-y… tu as raison… c’est plus sûr si tu y vas toute seule », admit-elle à contrecœur. Mais ne sois pas longue ou bien je viens te chercher. »

Xena rit et lui ébouriffa les cheveux. « Je reviens tout de suite. » Elle se leva et alla à la fenêtre d’où elle regarda dehors pendant un long moment avant de poser les mains sur le rebord et de se soulever au-dessus, atterrissant sans bruit sur le sol terreux.

Ses bottes ne faisaient aucun bruit tandis qu’elle avançait dans l’obscurité, ses yeux cherchant la plus mince lueur qui révélait de ombres et des formes invisibles à la plupart des autres gens. Elle fit appel au réseau de ses sens autour d’elle également, absorbant les sons légers des arbres qui bruissaient autour d’elle, et elle renifla les senteurs terreuses des chevaux et des chèvres, ainsi que les petits jardins d’aromates près desquels elle passait. Le vent était froid et un peu humide et elle le respira avec un sentiment de soulagement après la proximité quasi claustrophobique de la maison.

Elle fit une fois le tour du village pour se faire une idée et ensuite elle investigua les grands bâtiments vers l’arrière du village, qui s’arrêtaient tout contre un creux dans la montagne.

L’un d’eux était visiblement un lieu de rencontres. Xena passa la tête au-dedans et saisit l’odeur de parchemin et de poussière, et elle entra à pas lents, regardant autour d’elle avec des yeux bleus curieux, vers les bancs en bois et les armoires solides à un bout. La pièce était divisée en deux, avec un grand mur en bois vers le centre, et elle regarda de l’autre côté, pour voir une autre série de bancs, apparemment les mêmes que ceux du côté le plus proche du mur. Ça sentait l’huile aussi et un soupçon d’herbes qui lui piquèrent le nez. Elle avança vers l’armoire à l’avant et regarda dedans, pour voir un jeu de parchemins bien rangés. Curieuse, elle en sortit un et le déroula en partie, se penchant pour voir le texte.

Ça lui était illisible, des caractères qui n’avaient rien à voir avec ce qu’elle connaissait, et elle l’enroula à nouveau avant de le remettre en place avec précautions, puis elle ferma la porte avant de quitter le bâtiment pour le contourner par l’arrière.

Des bruits légers de pas l’alertèrent et elle se pressa contre le bois, se figeant totalement.

Une silhouette trapue et musclée passa tout près d’elle, effleurant presque son bras et continuant le long du chemin usé vers ce qu’elle pouvait voir être une porte en bois construite dans la montagne elle-même. Elle haussa un sourcil noir et se glissa à la suite de l’homme, avançant silencieusement derrière lui comme une ombre assombrie.

Il portait un sac et il déverrouilla la porte, la poussant en avant avec un craquement rouillé et il entra. De la lumière de lanterne se déversa et mit son ombre derrière lui pendant un simple instant, puis il referma la porte derrière lui et avança, sans jamais voir la grande silhouette aux cheveux noirs qui se glissait derrière lui.

La grotte était grande et une partie était consacrée à du stockage, les odeurs musquées de grain et de vieux fromage emplissaient l’air. D’un côté se trouvaient des alcôves qui avaient été séparées par des branches tissées et à l’intérieur se trouvaient des prisonniers.

« Ah », se dit Xena. « Je pense que j’ai trouvé. » Elle se glissa derrière le geôlier qui jetait du pain aux hommes derrière les barreaux, ainsi que des chopes en bois mal taillées de ce qui sembla être à Xena de la bière tiède. Les hommes étaient trop occupés par leur dîner pour lever les yeux, alors ils ratèrent la grande ombre qui suivait leur bienfaiteur sur le chemin rocailleux.

« C’est bon pour vous », leur dit l’homme. « Ça affame vot’corps et nourrit vot’ âme. » Il fouilla dans son sac et jeta à chaque homme un morceau de fruit. « Vous brisez la loi du Seigneur, vous subissez sa justice. »

Tu penses qu’il a plus de platitudes pédantes ou bien il est à cours ? Se demanda sèchement Xena. Elle le regarda prendre un autre sac et se diriger vers les ombres à l’arrière de la grotte, et elle le suivit. Il passa devant trois cellules vides avant d’en atteindre une autre, se poster devant et regarder à l’intérieur. « Hé… l’amoureux des poilus. »

Deux yeux bleus familiers lui lancèrent des éclairs.

« Voilà ta pitance. Tu peux l’avoir si tu me supplies », dit l’homme en riant.

« Embrasse ma boule de gauche », grogna Toris. « Espèce de crottin de cheval. »

« Un autre jour sans alors », déclara l’homme puis il se retourna et son visage fut frappé par quelque chose de très rapide et très dur. Il s’effondra sur le sol dans un tas silencieux.

Toris cligna des yeux puis sourit quand les ombres s’écartèrent pour révéler un visage bienvenu. « Par Zeus, je suis vraiment content de te voir. »

Xena sourit en retour et soulagea le garde de son sac de nourriture pour l’envoyer à son frère. « Moi pareil. » Elle se rapprocha et mit les mains sur les barreaux en le regardant. « Tu vas bien ? »

« Sors-moi de là par Hadès, et j’irai bien mieux », lui dit Toris. « Ces gens sont cinglés, Xena… complètement à l’ouest, tarés, fous, demeurés… »

« J’ai saisi », lui dit sa sœur ironiquement. « Détends-toi… je vérifie l’endroit ce soir et on va trouver un moyen de te sortir et Jess… où est-il à propos ? »

Toris montra un endroit. « Par là… je ne l’ai pas revu depuis qu’ils m’ont jeté ici, mais je les ai entendu parler. »

« Bien… comment vous sortir tous les deux sans déclencher une émeute. » Xena parcourut la zone et retira un couteau de sa ceinture, un autre morceau de pain et ce qui semblait être le stock de vin privé du garde. Elle le renifla. « Au moins ce n’est pas mauvais. » Elle haussa les épaules et lui tendit les trois objets. « Détends-toi et laisse-moi m’occuper de ça. »

« Xena, ne le prends pas mal mais pourquoi pas causer une émeute ? » Demanda Toris tout en mâchant du pain. « Ce n’est pas comme si tu n’étais pas douée pour les émeutes. »

C’était une bonne question, songea Xena. La réticence bizarre qu’elle ressentait à utiliser la force l’intriguait, mais elle la mit sur le compte de l’épuisement mental qu’elle ressentait depuis que Gabrielle était… revenue. Elle soupira. « Je sais… mais ces gens n’enfreignent aucune loi… ils suivent juste leurs croyances. Je ne peux pas me mettre à donner des coups de pied partout. » Son regard fit le tour de la grotte. « Pas s‘il y a un autre moyen », murmura-t-elle. « Hé… ralentis et mâche un peu. »

« C’est le premier truc que je prends depuis trois jours… lâche-moi un peu », répondit son frère. « Comment va Gran ? Elle va bien ? »

Xena lui lança un regard noir. « Tu me demandes ça à moi ? »

Toris arrêta de mâcher et cligna des yeux. « Je me dis que si ce n’était pas le cas tu me l’aurais déjà dit », dit-il d’un ton plaintif. « Bon sang, Xena… pourquoi tu es aussi susceptible ? C’est moi qui suis en prison. »

« Garde ça au chaud… on en parlera plus tard », lui dit Xena. « Elle va bien… je vais trouver Jess ensuite je verrai ce que nous allons faire au matin. » Elle regarda dans la cellule. « C’est quoi tout ça ? » Elle montra un tas de parchemins.

« Des Ecritures. » Toris jeta un coup d’œil. « Qui expliquent pourquoi je n’aurais pas dû rouler dans les buissons avec Jessan. »

« Et c’était le cas ? » Demanda Xena d’un ton neutre.

« Xena. » Toris lui jeta un regard. « Il n’est pas mon type d’une part. Et pas mon espèce, d’autre part. »

« Ça n’a pas arrêté Ephiny. » Xena sourit. « J’ai toujours pensé que Jess était plutôt mignon, moi-même. »

Son frère arrêta de mâcher et la fixa, les yeux écarquillés.

« Je blague. » Xena lui tapota le bras. « Ne va nulle part. » Elle tira le garde vers sa paillasse et le souleva pour le poser dessus, l’installant avec soin dans la couchette avant de se frotter les mains. « Pas de raison de soulever des soupçons », marmonna-t-elle tout en continuant à descendre le couloir obscur. Elle pouvait voir une faible lumière devant elle et elle ralentit ses pas en entendant le murmure de voix.

Il y avait un virage devant elle et elle se mit au bord, regardant partout et dans une grande zone ouverte remplie de lumière de torche. Tout au centre se trouvait une grande cage, et dans la cage, Jessan était debout, sa stature de deux mètres trente envoyant des ombres effrayantes contre le mur. Autour de lui se trouvaient six hommes et ils murmuraient, lisant un parchemin et bondissant de haut en bas. Le chef se rapprocha et arrosa l’être de la forêt d’un liquide.

« Arrête ça », aboya Jessan. « Ce truc sent la pisse de belette. »

L’homme bondit de haut en bas en le regardant puis reprit son murmure.

Xena contourna le bord du couloir et se leva silencieusement, dans l’attente. Après un moment, les yeux dorés se tournèrent vers elle et un grand sourire ravi élargit le visage de Jessan.

Xena mit un doigt sur ses lèvres et tapota son poignet, le pouce levé pour indiquer qu’il devrait attendre un peu. Elle sourit quand il tira la langue et étendit ses mains dans un geste pathétique. Elle tapota l’air dans un geste conciliant et il soupira de manière visible.

« Hé les mecs… je vais vous faire une confidence, d’accord ? » Il augmenta le volume de sa voix grondante. « Je ne vais pas me changer en humain, peu importe la quantité de ce truc dont vous m’aspergez, et les conneries que vous proférez… Hello ? Hello ? Par Arès, vous êtes les humains les plus idiots que j’ai jamais rencontrés », finit-il avec dégoût.

« Mon fils… tant que tu en appelles aux dieux païens, nous ne pouvons pas t’aider », dit l’homme à l’avant sérieusement. « Tu dois apprendre qu’ils ne sont que des mythes… que ton vrai dieu est le Dieu Unique. »

« Ce ne sont PAS de mythes », rétorqua Jessan. « Vous avez déjà rencontré votre dieu ? » Il écarquilla les yeux. « J’ai rencontré le mien. »

Ils l’aspergèrent à nouveau d’eau et il grogna, roulant des yeux et fixant Xena par-dessus leurs têtes pour l’implorer. La guerrière lui lança un regard de sympathie puis joignit ses mains et se glissa à nouveau dans les ombres, en direction de l’avant de la grotte. Elle s’arrêta pour souhaiter une bonne nuit à Toris qui était affairé à mâcher l’autre morceau de pain puis elle passa près de la rangée où les autres pénitents étaient incarcérés. Elle s’arrêta à l’extérieur d’une grotte et jeta un coup d’œil à l’intérieur tandis que l’occupant la fixait. « Pourquoi es-tu ici ? » Demanda-t-elle d’un ton brusque.

Il s’approcha des barreaux et la regarda à travers, essayant d’y voir mieux. « J’avais des pensées lubriques pour la femme de mon voisin », dit-il faiblement.

« Tu as fait quelque chose contre ça ? » Demanda Xena avec curiosité.

Il secoua la tête.

« Et c’est un crime ici ? » Elle se rapprocha et le regarda poser les yeux sur elle.

« Oui », répondit-il faiblement.

Elle passa la main à travers les barreaux et lui tapota la joue. « Trouve une autre religion, gamin », lui conseilla-t-elle avant de se glisser vers la porte et de sortir.

Quelques minutes plus tard, elle se haussait à nouveau sur la fenêtre et retirait ses bottes pour rejoindre une Gabrielle endormie qui se blottit immédiatement contre elle. « Hé… attention… je suis un peu froide », l’avertit la guerrière.

« Mm… » La barde l’entoura de ses bras et de ses jambes. « Pas pour longtemps. » Elle enfouit le visage dans la poitrine de Xena et soupira joyeusement. « Tu les as trouvés. » Ce n’était pas une question.

« Mmhmm… ils vont bien… ils sont juste très, très frustrés. » Xena entoura la barde de ses bras et se permit le luxe de prendre une longue inspiration de l’air porteur de la senteur de son âme-sœur. Il lui apparut que si quelqu’un entrait à l’instant, elles pourraient se retrouver elles-mêmes dans une situation similaire.

Et bien, décida-t-elle. Ils pourraient toujours essayer de la mettre en cage.

Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire félin.

A suivre 3ème partie.

 

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15 octobre 2018

FF francophone !

mar

 

Connectées, de Gaxé, une FF à découvrir en débranchant son mobile :O).

 

Bonne lecture !

Kaktus

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Connectées, de Gaxé

 

 

                                                                              CONNECTEES

Par Gaxé

 

 

J’ouvre les yeux quand la lumière s’allume brusquement, alors que la voix d’Athéna m’interpelle.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, trois minutes et quarante secondes. »

Je ne réponds pas, baillant et m’étirant tandis que, devant mon manque de réaction, Athéna reprend aussitôt la parole.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, trois minutes et quinze secondes. »

Je soupire et lance un « tu me pompes l’air, Athéna » qui ne dérange absolument pas la voix mécanique de mon appartement connecté.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, deux minutes et cinquante secondes. »

Je lève les yeux au ciel, mais sort enfin du lit pendant que mon assistante de vie, puisque c’est ainsi que ça s’appelle, reprend.

« La cafetière s’est mise en route il y a une minute et le café sera dans votre tasse dans dix-sept secondes. Deux croissants chauffent dans le four et seront prêts d’ici cinquante secondes. L’eau commence à chauffer dans la salle de bain et la douche sera à la température idéale dans dix minutes. Vos vêtements propres sont prêts. Il vous reste une heure, une minute et cinquante-deux secondes. »

Je n’attends pas qu’elle parle de nouveau et me dirige vers les toilettes avant d’aller déjeuner puis me doucher.

Je retourne dans la chambre faire mon lit, j’attrape mon blouson, mes clefs, et me dirige vers la porte d’entrée lorsque Athéna me rappelle

« N’oubliez pas votre téléphone, il est obligatoire de l’avoir constamment avec soi. »

J’obéis sans même soupirer. Je sais que je ne dois jamais me séparer de cet appareil, et que ceux qui enfreignent la loi à ce sujet sont sévèrement sanctionnés. D’ailleurs s’il arrivait qu’il tombe en panne ou qu’il soit détérioré d’une manière ou d’une autre, il serait immédiatement remplacé par le gouvernement. De ce fait, le vol de téléphone a complètement disparu puisque chacun, même les plus pauvres, en possède un, fourni par l’Etat, qui peut ainsi suivre les mouvements et déplacements de toute la population.

Ce n’est qu’une fois que je suis installée dans les transports en commun, que je profite d’un peu de tranquillité, alors que je n’ai plus à subir la « conversation » de mon assistante de vie.

Aussitôt assise, je cherche des yeux la jolie blonde que je croise tous les matins. Je ne la connais pas, nous n’avons jamais échangé le moindre mot, mais elle me plait beaucoup et nous échangeons quotidiennement un sourire et parfois, quelques regards appuyés. Et c’est le cas aujourd’hui, ce qui améliore tout de suite mon humeur.

Je suis comptable pour une entreprise d’Etat. Mon travail ne me passionne pas, mais je ne m’ennuie pas non plus et je pousse la porte de mon bureau avec trois minutes d’avance, ce qui amène un sourire de satisfaction sur le visage de mon chef.

Je suis encore de bonne humeur lorsque, ma journée terminée, je sors du bureau. Alors, je décide de ne pas rentrer immédiatement et de flâner un peu en centre-ville. Mais quand, le soir venu, je reviens enfin chez moi, c’est pour entendre Athéna me poser immédiatement des questions au sujet de mon retour plus tardif qu’à l’accoutumée.

« Vous avez quitté votre lieu de travail il y a deux heures et quarante trois minutes. Dans la mesure ou aucun autre téléphone n’a été régulièrement repéré auprès du vôtre, j’en déduis qu’il ne s’agissait ni d’une rencontre amicale, ni d’un rendez-vous romantique. Il serait pourtant temps de penser à cela, votre dernière aventure remonte à onze mois, une semaine et trois jours. Il n’est pas bon pour un être humain de rester constamment seul. »

Je lève les yeux au ciel et réplique, sarcastique

« Je ne suis jamais seule, Athéna. Tu es toujours là. »

La voix mécanique ne relève pas l’ironie, mais choisit plutôt de m’interroger.

« Pourquoi être restée si longtemps en centre-ville ? Vous n’y aviez aucune rencontre programmée, et les données de votre téléphone indiquent seulement des déambulations apparemment sans but. »

Je sais que, même si je n’ai rien fait de répréhensible, je dois répondre, sous peine d’avoir des ennuis avec les agents du gouvernement, alors, je fais ce qui m’exaspère profondément dans mes relations avec mon assistante de vie, je me justifie.

« Je me suis promenée et j’ai fait du lèche-vitrine. Il fait beau et j’ai eu envie d’en profiter un peu, tout simplement. »

Elle ne dit plus rien, sans doute satisfaite de ma réponse. Je pousse un petit soupir de soulagement, heureuse de pouvoir me détendre un peu dans le calme, puis vais m’installer sur le canapé avant d’allumer le téléviseur et de regarder distraitement le programme d’état.

 

Le week-end venu, je passe le plus de temps possible hors de chez moi. Pour oublier Athéna cinq minutes, bien sûr, mais aussi par goût. Parce que j’aime aller courir le matin, retrouver les quelques copains et copines qui m’accompagnent dans ces moments-là, et que j’aime tout autant m’attabler avec eux autour d’un verre une fois notre effort terminé.

L’après-midi, comme souvent le samedi, je me rends au cinéma. Et là, alors que je consulte le programme qui est affiché, hésitant entre un film qui relate l’histoire de notre pays et de sa révolution numérique d’une part, et une comédie encensée par la critique pour sa drôlerie d’autre part, je la vois.

Elle papote avec une amie, tapotant sur l’appareil pour acheter son ticket, que, comme tout un chacun, elle paie avec son téléphone, et je ne peux détacher mon regard de sa silhouette.

Aussi jolie que dans le tram du matin, elle est vêtue de manière plus décontractée, d’un jean et d’un chemisier de couleur vive, alors que ses cheveux blonds, habituellement noués en queue de cheval, flottent librement sur ses épaules. Elle ne m’a pas remarquée et je reste à l’observer en souriant un peu bêtement, ravie que le hasard, ou la chance, m’offre ainsi l’occasion de, peut-être, faire vraiment sa connaissance.

Et puis, juste quand je décide de m’avancer vers elle, oubliant que je n’ai toujours pas choisi quel film aller voir, je la vois faire un geste qui me sidère. J’en oublie de faire un pas, et reste là, les bras ballants en me demandant si je ne devrais pas me pincer pour m’assurer que je ne rêve pas. Je n’ai guère le temps pour me poser la question cependant, puisque, après ce geste plus que surprenant, elle tourne le regard dans ma direction et me remarque aussitôt. L’expression qui se lit sans doute sur mon visage est certainement suffisamment éloquente pour qu’elle comprenne immédiatement que je l’ai vue confier subrepticement son téléphone à son amie. Tout de suite, je vois une lueur de crainte s’inscrire dans ses yeux verts et c’est ce qui m’amène à sortir de ma paralysie et à m’avancer de nouveau à sa rencontre. Elle se redresse, levant fièrement le menton à mon arrivée, comme si elle voulait me défier, attendant sans doute que je l’accuse de trahison envers le pays ou de je ne sais quoi d’autre.

Mais je ne fais rien de tout cela, me contentant de lui sourire avant de me présenter poliment.

« Je m’appelle Léna. Nous prenons le tram ensemble, tous les matins »

Elle hoche la tête et marmonne «je t’ai reconnue », la méfiance toujours présente dans son regard, mais c’est son amie qui se tourne vers moi pour m’interroger, le ton aussi soupçonneux que le regard de la jeune blonde. 

« Tu viens vers nous parce que tu as vu ce que nous venons de faire, n’est-ce pas ? J’imagine que tu as l’intention de nous dénoncer, ça te permettra de marquer des points auprès du gouvernement. »

A peine a-t-elle terminé sa phrase que je secoue négativement la tête, la fixant droit dans les yeux pour expliquer.

« Ce que j’ai vu m’a particulièrement surprise et je reconnais que j’ai très envie de savoir pourquoi vous avez fait ça, mais… »

Je me tourne vers la jolie blonde pour finir, la regardant bien en face elle aussi.

« Ce que je voulais surtout en venant à votre rencontre, c’est parler enfin avec toi, essayer de te connaitre. »

Si elle semble toujours tendue, ses lèvres esquissent une ombre de sourire, aussitôt réprimée, mais que j’ai le temps d’apercevoir. C’est suffisant pour que j’avance d’un pas dans sa direction et que j’insiste.

« Quoi que tu aies fait avec ton téléphone, ça ne change rien en ce qui me concerne. Je suis très heureuse que le hasard nous ait permis de nous rencontrer ici et je te répète que ce que je voudrais, c’est que nous en profitions pour passer un moment à bavarder ensemble. »

Elle jette un petit coup d’œil à son amie, puis hoche la tête avant de me répondre.

« D’accord. Faisons ça. Viens donc à la séance avec nous, nous allions voir le film historique. As-tu déjà pris un ticket ?

Je fais un geste de dénégation et me tourne aussitôt vers l’appareil pour acheter ma place pendant que la jolie blonde se présente, désignant également celle qui l’accompagne.

« Voici ma cousine, Clarisse. Et pour ma part, je m’appelle Gabrielle. » 

Je souris, contente d’avoir enfin la réponse à ce qui me turlupinait depuis le début, à savoir connaitre la nature de la relation entre Gabrielle et Clarisse, d’autant qu’en apprenant leur lien de parenté je les observe un peu plus attentivement et que je ne note pas de ressemblance frappante. Légèrement plus grande que Gabrielle, Clarisse a des cheveux plus châtains que blonds, des yeux noisette et leurs visages n’ont guère de points communs, hormis peut-être, la forme de la bouche et du menton.  Il ne me faut que très peu de temps pour noter tout cela alors que je prends possession du ticket que je viens d’acquérir. Puis, lentement, nous nous dirigeons vers la salle de projection.

Nous ne parlons bien évidemment pas pendant le film, encore qu’il me semble entendre les deux cousines échanger quelques murmures pendant les bandes annonces, mais j’ignore ce qu’elles se disent et je ne cherche pas à le savoir, me concentrant plutôt sur l’écran et les images qui défilent.

Nous nous entre-regardons quelques secondes à la fin de la séance, jusqu’à ce que je propose d’aller prendre un verre, ce que mes deux compagnes acceptent sans hésitation.

Nous nous installons donc à la terrasse ombragée d’un café situé tout près du cinéma, et un silence un peu embarrassé s’installe alors que nous attendons que le garçon nous apporte nos commandes, mais je ne le laisse pas durer et interroge rapidement mes deux vis-à-vis sur des sujets sans importance, évitant soigneusement d’évoquer le geste interdit de tout à l’heure, craignant de les braquer.

J’apprends donc que Gabrielle est employée du fisc, tandis que sa cousine est infirmière, que la jeune femme blonde que je trouve si jolie et sa cousine ont le même âge et qu’elles ont passé de longs et fréquents moments à jouer ensemble durant toute leur enfance, ce qui leur a permis de développer une véritable complicité. Je leur parle aussi un peu de moi, de mon métier et des mes passe-temps, et puis, la conversation dérive vers nos assistants de vie.

Nous avons la possibilité de choisir le sexe de ceux-là, du moins de leur voix, et les nommer fait aussi partie de nos prérogatives. Si le nom de mon assistante est tout à fait classique, je suis particulièrement amusée par ceux qu’ont choisis les deux jeunes femmes qui me font face. En effet, Clarisse a choisi le nom fort poétique de sycophante, et Gabrielle, quant à elle, a nommé son assistante Potiron. Surprise de cette référence fruitière, je ne manque pas de l’interroger à ce sujet.

« Je pense que la présence de ces assistants est non seulement importune, intrusive et dérangeante, mais aussi ridicule. Alors, j’ai choisi un nom ridicule. »

Je ne retiens pas le petit rire que cette déclaration, faite avec le plus grand sérieux, déclenche en moi. Et je suis certaine que ma réaction, très spontanée, plait à la jeune et jolie inconnue du tram, comme je l’appelais en moi-même jusqu’à présent.

Je passe donc un très bon après-midi et, au moment de se quitter, je suis agréablement surprise par Gabrielle qui propose d’elle-même que nous nous revoyons bientôt, suggérant qu’il sera facile de mettre un rendez-vous au point durant nos trajets communs du matin.

Un drone de surveillance du gouvernement passe au-dessus de l’avenue qui mène à mon appartement lorsque je rentre, mais je suis d’humeur joyeuse et, contrairement à mon habitude, j’en oublie de grimacer en le voyant passer.

Le dimanche me semble particulièrement long, et quand le lundi matin arrive, je suis si impatiente que j’arrive en avance, obligée ensuite de patienter sur le quai jusqu’à l’arrivée de celle qui me plaît tant.

Elle me sourit dès qu’elle me voit et s’avance au-devant de moi en souriant, sa démarche gracieuse et son allure tout à fait détendue, sans doute parce qu’elle a déduit de son dimanche tranquille que j’avais su tenir ma langue au sujet de ce que j’ai vu au cinéma. Notre trajet est relativement court mais nous papotons agréablement et je suis presque étonnée, au moment d’arriver au bureau, que le temps soit passé si vite.

Bien sûr, ce commencement de rapprochement avec Gabrielle n’échappe pas à l’attention du gouvernement, et le soir même, à mon grand désappointement, Athéna aborde le sujet avec son manque de finesse habituel.

« Ce samedi, vous avez passé du temps avec Gabrielle Dupin, une jeune femme que vous croisez quotidiennement sur votre trajet en direction de votre travail. Cette femme, née le 14 juillet 2030, donc âgée d’une trentaine d’années, est employée au service du fisc national et a une sœur ainée et un frère cadet. Comme vous, elle est lesbienne et célibataire. Auriez-vous écouté mes conseils concernant votre vie sentimentale ? »

Je gonfle mes joues avant de soupirer profondément, mais réponds tout de même.

« Cela ne te regarde pas, Athéna. C’est personnel, intime. »

Mais mon assistante de vie ne se laisse pas décourager.

« Vous êtes dans l’obligation de me répondre, il est hors de question de cacher quoi que ce soit au gouvernement, et vous le savez pertinemment. »

Je hoche la tête, plus pour moi-même que pour Athéna qui ne tient jamais compte de ce genre de signe, puis répond, résignée.

« Je n’ai pas d’aventure avec Gabrielle, si c’est ce que tu veux savoir, pas encore en tous cas. Mais oui, elle me plaît, ça fait longtemps déjà que je l’ai remarquée, et j’espère que notre relation évoluera bientôt. »

« J’en serai ravie. Gabrielle Dupin est bien notée ainsi que sa famille proche, à l’exception de sa grand-tante du côté paternel, emprisonnée pendant trois ans pour avoir refusé de prendre son téléphone sur elle pendant ses déplacements hors de chez elle. Evidemment, c’est une peine particulièrement légère, mais le gouvernement venait juste de légiférer à ce sujet et la mansuétude était encore de mise à l’époque. Ceci dit, cette femme est maintenant décédée depuis plus de cinq ans et ne peut donc plus exercer la moindre influence négative sur sa petite nièce de quelque manière que ce soit. »

Je ricane :

« Quelle chance j’ai ! »

Athéna ne relève pas et reprend sa litanie de conseils que je n’ai pas demandés.

« Il va vous falloir la rencontrer régulièrement en dehors de vos trajets du matin. Après quelques rendez-vous, si vous la sentez réceptive, vous pourrez l’embrasser. Par la suite, si tout se passe bien et que vous vous entendez, votre relation pourra devenir plus sérieuse. »

Je n’ai rien à dire après cela, me contentant seulement de penser que si Athéna était une vraie personne au lieu d’une stupide voix mécanique, je lui ferais volontiers passer l’envie de se mêler de mes affaires. Malheureusement, je n’ai absolument aucune possibilité de la faire taire alors je laisse tomber et m’affale sur le canapé avant de prendre ma liseuse dont le contenu est bien évidemment contrôlé par l’Etat par le biais de la connexion internet, mais qui contient néanmoins quelques romans de qualité, particulièrement dans le domaine de la science-fiction. Athéna allume le téléviseur, et, si je n’écoute pas, j’entends tout de même des bribes de ce que raconte le programme d’Etat.

 

Je revois Gabrielle tous les matins, mais c’est le samedi suivant que nous nous retrouvons, dans un petit restaurant italien que j’ai déjà fréquenté et que je sais suffisamment agréable, tant au niveau de la qualité de ce qui est servi que de l’ambiance, pour que nous passions un bon moment.

Nous bavardons agréablement, revenant toutes deux sur les conseils prodigués pas nos assistantes de vie respectives. Ce genre de choses nous agace prodigieusement, et quelques remarques désobligeantes sont échangées à ce sujet. Mais, alors que nous arrivons au dessert, que personne n’est attablé près de nous et que nous sommes particulièrement détendues, je pose enfin la question que je retiens depuis le cinéma de la semaine dernière.

« Je suppose que tu te doutes que ta tentative de glisser ton téléphone à ta cousine, la semaine dernière, m’a beaucoup intriguée, et m’intrigue encore. Veux-tu me dire de quoi il s’agissait ? »

Elle ne répond pas tout de suite, me jaugeant longuement d’un regard pensif, comme si elle pesait le pour et le contre, mais finit par prendre une décision et respire profondément avant de prendre la parole.

« J’espère pouvoir te faire confiance. Ce n’est pas si grave en fait, mais si le gouvernement apprenait ça, il est évident que j’aurais de très gros ennuis. »

Elle s’interrompt un instant, me regarde de nouveau dans les yeux, mais je ne cille pas et au bout de quelques secondes, elle reprend.

« J’ai beaucoup de mal avec la surveillance constante que nous subissons. Alors, de temps à autre, Je laisse mon téléphone à Clarisse, de manière qu’il soit repéré au cinéma, comme si j’y étais vraiment. Je rejoins ma cousine à la sortie de la séance, elle me rend mon téléphone, et la vie reprend comme à l’accoutumée. »

Je hausse un sourcil, un peu épatée de savoir qu’elle est capable de prendre tant de risques, puis l’interroge de nouveau.

« Trouverais tu indiscret que je te demande ce que tu fais pendant que tu es libre de toute surveillance ? »

Elle hésite encore un instant, puis hausse les épaules d’un geste un peu fataliste.

« En vérité, je ne fais pas grand-chose, la plupart du temps, je vais au parc, non loin de là. »

Cette fois, je suis particulièrement étonnée.

« Tu prends autant de risques juste pour te promener au parc ? Alors que les drones effectuent régulièrement des contrôles pour vérifier justement que ce genre de choses n’arrive pas ?»

Elle a un sourire un peu désabusé

« Les vérifications des drones sont très aléatoires et je me débrouille pour ne jamais avoir l’air suspect. Mais ce que je veux, durant ces moments-là, c’est juste respirer, savoir que je ne suis pas espionnée pendant une heure et demie ou deux heures. Tu trouves ça bête ? »

Je réfléchis un peu à cette forme de libération qu’elle évoque et je dois avouer que je me demande quelle sensation peut provoquer le simple fait de ne pas être épiée, même si les drones de surveillance sont partout. Cette idée me fait sourire et je ne manque pas de le faire savoir à la jolie blonde, en face de moi.

« Je n’avais jamais pensé à faire ce genre d’expérience, mais de t’en entendre parler… Je dois dire que si j’en avais l’occasion, je tenterais volontiers quelque chose comme ça. »

Elle sourit doucement et répond tout bas « nous verrons ».

A vrai dire, je n’attendais pas de proposition directe ni même sous entendues, alors je suis ravie qu’elle semble l’envisager, même si pour l’instant, tout ça reste hypothétique. Mais je n’insiste pas là-dessus et nous finissons notre repas en discutant de choses plus légères, puis, le repas terminé, nous allons nous promener, justement dans le parc dont nous parlions auparavant.

 

Nous nous rapprochons de plus en plus au fil des semaines qui passent, nous voyant régulièrement durant les week-ends, et s’il arrive que Clarisse soit de nouveau là, ses absences sont de plus en plus fréquentes. Je profite énormément de chaque moment que nous passons ensemble, particulièrement lorsque la cousine de Gabrielle n’est pas là, et il me semble qu’il en est de même pour elle. D’ailleurs, environ un mois après notre rencontre fortuite au cinéma nous faisons ensemble l’expérience de ce que j’appelle « la libération provisoire », et qui se résume simplement à aller passer un peu plus d’une heure au parc. Nous confions toutes les deux nos téléphones à Clarisse, laquelle nous fait promettre de faire la même chose pour elle la semaine suivante, puis nous allons nous promener.

Mon premier réflexe est d’entrainer Gabrielle sous le couvert des arbres, supposant que nous serons ainsi plus ou moins cachées du survol des drones. Mais ma si jolie amie, dont ce n’est pas la première escapade de ce genre, me le déconseille, m’expliquant qu’au contraire, rester à l’abri de la végétation quelle qu’elle soit attirerait plutôt l’attention et entrainerait justement ce que nous souhaitons éviter, à savoir un contrôle de nos téléphones. Et nous aurions de très gros ennuis si les autorités nous remarquaient sans ceux-ci sur nous.

La promenade se déroule sans aucun problème ce jour-là, et même si nous n’avons rien fait d’extraordinaire, j’éprouve une grande exaltation à la simple idée d’avoir fait quelque chose d’interdit, mais surtout d’avoir vécu un peu plus d’une heure sans aucune surveillance, uniquement par moi-même en quelque sorte.

Gabrielle sourit de mon enthousiasme, me racontant qu’elle a souvent ressenti la même chose, même après plusieurs expérience de ce genre.

Ce petit moment nous a toutes les deux mises de très bonne humeur, et c’est particulièrement détendues, qu’après avoir récupéré nos téléphones et salué la cousine de Gabrielle, nous retournons au parc, appréciant la douceur de l’air en essayant de ne pas prêter attention aux drones qui survolent constamment la zone, que nous nous embrassons enfin.

C’est un moment romantique, plein de douceur et de choses non dites. Après quelques minutes passées à déambuler au milieu des arbres en fleur, nous nous asseyons sur un banc de bois afin d’apprécier la vue sur le lac, juste en dessous, lac sur lequel nagent cygnes et canards. Mais nous n’admirons pas tellement le joli plan d’eau pourtant enjambé par un petit pont de pierre charmant, préférant nous regarder l’une l’autre, nos yeux ne se quittant pas. Une très légère brise soulève doucement les mèches blondes de Gabrielle qui viennent caresser mon front et mes joues lorsqu’elle se penche vers moi pour effleures mes lèvres avec les siennes, me procurant de délicieux frissons qui ne cessent que bien longtemps après que nous ayons quitté le banc.

Ce soir-là, je rentre chez moi en sifflotant, mon cœur si léger et plein de joie que j’en oublie à quel point Athéna est à l’affut de chacune de mes réactions.

« D’après votre expression réjouie et votre bonne humeur si visible, je déduis que les choses avancent dans le bon sens en ce qui concerne votre relation avec la jeune Gabrielle Dupin. »

Je ne réponds pas, espérant contre toute probabilité que mon assistante de vie va en rester là, mais évidemment, ce n’est pas le cas.

« Ça fait sept semaines aujourd’hui que vous avez commencé à vous voir toutes les deux, et je trouve surprenant que vous ne vous soyez jamais rendue l’une chez l’autre. Je vous suggère donc de penser à l’inviter ici, ce serait un pas supplémentaire dans votre relation. »

Je lève les yeux au ciel, plus qu’agacée par ces recommandations.

« D’abord, tes suggestions ne m’intéressent pas, Athéna. Ensuite, si nous ne nous rendons pas visite, c’est justement pour ne pas avoir à supporter tes remarques et réflexions dans un moment que nous souhaiterions intime. De plus, même si j’ignore où se trouvent exactement les caméras, nous n’avons absolument aucune envie d’être espionnées. »

Cette fois, aussi étrange que ça me paraisse, Athéna semble presque vexée et son ton est particulièrement revêche.

« Je suis tout à fait capable de discrétion, cette option est présente dans mon programme. »

Je ne peux retenir un « ça ne m’a pas frappée jusqu’à présent » auquel elle ne répond pas, et si elle n’était pas une machine, je serais persuadée qu’elle boude. Heureuse de cette tranquillité inespérée,

Je vais m’installer sur le canapé, appréciant malgré moi le fait que cette assistante de vie si agaçante a déclenché le lave-linge, le lave-vaisselle et l’aspirateur pendant mon absence. Un petit robot s’est aussi chargé de nettoyer les vitres et la salle de bain. Satisfaite de ne pas avoir à me préoccuper des tâches ménagères, je fais mine de suivre le programme gouvernemental en rêvassant agréablement.

 

Les week-ends ne nous suffisent plus depuis longtemps et nous nous arrangeons dorénavant pour nous voir le soir, après nos journées de travail. Gabrielle quitte son bureau un peu après moi, et je l’attends plus ou moins patiemment pratiquement un soir sur deux. Nous ne faisons pas grand-chose, nous contentant en général de nous promener en bavardant de choses et d’autres, mais ce soir est un peu différent. Comme nous en avons pris l’habitude, nous marchons lentement dans les rues sous un soleil printanier, nos mains étroitement entrelacées, mais le sujet de notre conversation est très différent de ceux que nous abordons habituellement. En effet, après avoir été bizarrement silencieuse, alors qu’elle est plutôt d’une nature loquace, Gabrielle m’entraine dans une rue moins fréquentée, du genre de celles où l’on peut échanger quelques mots sans que tous les passants que nous croisons n’entendent nos paroles. La mine sérieuse, elle ne tourne pas autour du pot et m’interroge directement

« Cela te plairait-il de rencontrer mon frère ?

Je hausse un sourcil, un peu étonnée qu’elle me pose la question.

« Bien sûr, ça va de soi. Tu prends de plus en plus d’importance dans ma vie, Gabrielle. Et dans mon cœur. Alors, rencontrer ta famille me ferait très plaisir, évidemment. »

Elle secoue la tête mais sourit tout de même, peut-être touchée par ce que je viens d’admettre. Son regard est clair et franc quand elle reprend la parole.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Il ne s’agit pas de ma famille, même si nous pouvons aussi envisager une rencontre. »

Elle se tait un moment, semblant rassembler ses pensées, avant de poursuivre.

« Je n’ai cité que mon frère, Philippe, parce que je ne songeais absolument pas à une réunion familiale. En vérité, mes parents et ma sœur ne sont absolument pas au courant de ce que je vais te confier. Il s’agit de ce que nous faisons, Philippe, Clarisse, quelques amis et moi. »

Elle plante ses yeux dans les miens pour finir, le ton particulièrement grave.

« Des choses qui, si elles venaient à être connues, nous attireraient de très sérieux ennuis. »

Je hausse un sourcil, intriguée, bien que je commence à deviner dans quelle direction va cette conversation. Mais elle n’en dit pas davantage tout de suite, se contentant de me demander, la voix contenant un peu plus d’anxiété que d’habitude.

« Si tu ne te sens pas capable de garder un secret de cette ampleur, et je t’assure que ce n’est pas rien, dis-le moi immédiatement et nous n’évoquerons plus le sujet. »

Je n’ai aucune incertitude à ce sujet et je sais que, quel que soit ce dont il s’agit, et j’imagine qu’il sera question de ce qu’elle fait quand elle parvient à rester sans téléphone sur elle pendant une heure ou deux, et je n’hésite pas un instant pour répondre fermement.

« Tu n’as aucun souci à te faire. Je sais tenir ma langue, je suis prête à écouter tout ce que tu voudras bien me confier et à en assumer les conséquences. »

Elle a un petit mouvement approbateur du menton et prends une profonde inspiration mais ne marque plus la moindre hésitation avant de poursuivre, se rapprochant de moi pour parler plus bas.

« Plusieurs groupes se réunissent parfois, et je fais partie de l’un d’eux. »

Je la fixe avec intérêt, attendant qu’elle précise de quoi elle parle exactement, mais je n’ai pas à attendre longtemps puisqu’elle reprend aussitôt la parole.

 « Ces groupes ne se connaissent pas, seuls Philippe et l’un de ses amis, Marc, rencontrent quelquefois les autres, et assurent une certaine coordination. Mais en ce qui concerne mes camarades et moi, nous sommes une demi-douzaine seulement, nous ne connaissons pas les autres groupes, par souci de discrétion. D’après Philippe, c’est une condition de base pour la sécurité de tous. Quoi qu’il en soit, nous avons commencé à nous voir parce que nous pensions tous que la surveillance constante que tout le monde subit est insupportable, mais à présent, nous nous réunissons le plus régulièrement possible afin de trouver un moyen de changer les choses. » 

Je ne m’attendais pas à quelque chose de cette ampleur, pensant qu’il s’agissait seulement d’un comportement plus ou moins rebelle, du genre se débrouiller pour tromper un peu la surveillance du gouvernement, ou au moins son assistant de vie, mais rien de plus. Apparemment l’engagement de Gabrielle est beaucoup plus profond et sérieux que ce que je pensais. Mais je ne m’interroge pas pour autant et c’est tout à fait spontanément que je réplique, sans cacher mon enthousiasme.

« C’est formidable ! Bien sûr que je veux faire partie de ça ! J’espère vraiment pouvoir apporter ma pierre à l’édifice. »

Elle sourit, paraissant amusée de me voir montrer tant d’entrain, mais lève les mains vers moi dans un geste qui semble vouloir m’inciter à un peu de modération.

« Ce n’est pas si amusant que tu as l’air de le penser. C’est long, fastidieux, très difficile et c’est beaucoup de travail. »

Nous recommençons à marcher, retournant lentement vers les rues plus fréquentée, et je glisse ma main dans celle de Gabrielle, heureuse de sentir ses doigts serrer les miens, puis je l’interroge de nouveau.

« Beaucoup de travail ?  Que faites-vous donc durant ces moments où vous vous réunissez ? »

Elle jette un rapide coup d’œil autour de nous, vérifiant que personne ne peut nous entendre avant de m’expliquer succinctement.

« Nous étudions l’informatique… En fait, nous cherchons un moyen de pénétrer les systèmes du gouvernement afin de perturber, ou plus que ça, de carrément interrompre toute la surveillance et permettre ainsi, peut-être, de changer le régime sous lequel nous vivons depuis plus de vingt ans. »

Je ne le dis pas, mais je suis impressionnée par l’ambition de ce projet. Cela dit, ça me donne encore plus envie d’en faire partie, mais je n’ai pas la temps de poser une nouvelle question qu’elle précise, veillant à parler suffisamment bas pour ne pas attirer l’attention des passants.

« Pour ma part, je prends encore des cours d’informatique, que Philippe et Marc, dont c’est le métier, me dispensent ainsi qu’à Clarisse, et Dominique, une de mes collègues. Apparemment, d’après ce que nous disent nos « professeurs », plus nous serons nombreux à avoir le niveau nécessaire, mieux ce sera. Surtout si l’un de nous, ou plusieurs, se faisaient prendre.

Mais le vrai problème, ce qui nous gêne énormément, c’est justement la difficulté que nous avons à nous réunir. »

Elle lève une main vers le ciel et précise.

« Les drones sont partout, et surtout, il est impossible de travailler sur un ordinateur sans être relié à internet, donc espionné et surveillé. »

Cette dernière remarque tempère l’enthousiasme que je ressentais jusqu’à présent en me rappelant que c’est d’un jeu dangereux qu’il s’agit. Toutefois, je garde cette pensée pour moi, d’abord parce que Gabrielle le sait pertinemment, ensuite parce que la conversation va s’arrêter là pour le moment puisque nous arrivons à destination, le quai du tramway où nous savons que tout est encore plus surveillé que partout ailleurs.

Nos mains sont toujours entrelacées et nous nous asseyons serrées l’une contre l’autre, faisant soupirer d’un air attendri une vieille dame installée en face de nous. Mais le trajet est court, et nous nous quittons après un baiser langoureux qui me donne envie de beaucoup plus.

Bien évidemment, ma gaieté est immédiatement douchée par Athéna dès que je franchis le seuil de mon appartement.

« Votre aventure avec Gabrielle Dupin a débuté il y a un peu plus de deux mois. Mais il est plutôt surprenant que vous vous contentiez de rencontres de quelques heures le week-end et encore plus brèves le soir, alors que statistiquement, après un temps plus court que celui-là, 98 % des couples sont passé à une relation plus intime. N’avez-vous donc pas envie d’approfondir ce qui ressemble pourtant à un attachement sincère ? »

Je n’ai aucune envie de répondre à ce genre de question, mais d’une part, je sais que j’y suis pratiquement contrainte, et d’autre part je me demande si, compte tenu des activités du groupe de Gabrielle, nous ne devrions pas essayer de faire profil bas et de ne surtout pas nous faire remarquer de quelque manière que ce soit. Alors, je tâche de ne pas montrer mon agacement et j’explique d’une façon que j’espère naturelle.

« Nous avons décidé de prendre notre temps afin d’être sûres de nos sentiments avant de nous engager. Après tout rien ne nous presse. »

« C’est un comportement plutôt inhabituel. »

Mon assistante de vie n’en dit pas plus, mais c’est justement ce qui me parait un peu inquiétant. En temps normal, elle n’hésite jamais à me faire connaitre sa désapprobation, quel que soit le sujet, et je songe qu’il faudra que j’en parle rapidement à Gabrielle. Malheureusement, les transports en commun sont si surveillés qu’il est hors de question que je lui en touche un mot demain matin. Il y a une trentaine d’années, la plupart des citoyens possédait un véhicule particulier, ce qui aurait été bien plus pratique pour parler à l’abri des oreilles indiscrètes, et j’ai même vu certaines de ces voitures dans le musée d’état, mais dorénavant, les transports en commun sont obligatoires, ce qui permet au gouvernement de surveiller la population de manière bien plus efficace, même si c’est sous couvert d’écologie.

Je dois donc attendre le lendemain soir pour évoquer ce sujet avec ma belle amie blonde. Mais à ce moment-là, je la vois arriver accompagnée d’un jeune homme que j’identifie immédiatement comme son frère tant la ressemblance est frappante. Aussi blond que Gabrielle et à peine plus grand qu’elle, il a le même regard clair et un sourire pratiquement identique. Ils s’avancent tous deux vers moi et j’en oublie un instant tous les soucis que j’ai en tête, tant je suis subjuguée par le charme et la beauté de ma petite amie.

Philippe me salue chaleureusement avant que je dépose un petit baiser sur les lèvres de Gabrielle, puis nous quittons tous trois rapidement les quais pour nous asseoir sur un banc, dans une rue pas trop passante. Nous n’avons pas énormément de temps devant nous, traîner dehors jusqu’à la nuit alors que ce n’est l’habitude d’aucun d’entre nous, serait considéré comme suspect peut-être, ou au moins comme un comportement bizarre. Mais je peux tout de même évoquer mes inquiétudes et il se trouve que ma petite amie a eu le même sujet de réflexion, interpellée elle aussi par les commentaires de Potiron, son assistante de vie. Cela suffit pour que nous convenions de nous retrouver chez moi, ce samedi. Ce n’est certes pas un grand sacrifice pour nous, nous sommes toujours impatientes de nous voir et si ça n’avait pas été dans mon appartement, nous nous serions arrangées pour nous rencontrer de toute façon, où que ce soit. D’ailleurs, s’il n’y avait la présence plus qu’envahissante d’Athéna, j’aurais invité Gabrielle depuis longtemps. Mais puisque nous voulons éviter d’attirer l’attention du gouvernement, nous passerons outre aux commentaires indiscrets et tenterons simplement de ne pas donner trop de grain à moudre ni à mon assistante de vie, ni au gouvernement.

Je discute aussi avec Philippe, qui m’explique succinctement ce que fait son groupe informatique, ce qui correspond à ce que m’avait déjà expliqué sa sœur ainée. Mais il me rappelle également qu’il s’agit là de quelque chose de dangereux qui pourrait nous amener à être convaincus de trahison si le gouvernement venait à apprendre ce que nous préparons, et que la discrétion doit être notre premier souci. Ensuite, il me précise que, s’il sera facile de nous rencontrer puisque la relation entre Gabrielle et moi est connue, il est parfois malaisé de réunir le groupe entier en même temps, ce qui amène ces réunions à ne pas être trop fréquentes, même si, officiellement, il s’agit simplement d’un groupe d’amis qui passent du temps ensemble. La plupart des « cours », se font sur papier, dans les endroits les plus improbables, en règle générale en pleine nature ou dans les quelques parcs et squares de la vile là où la surveillance se résume aux seuls drones.

 

Gabrielle arrive vers midi ce samedi et nous commençons par nous attabler devant un repas simple que j’ai préparé, moi qui ne suis pourtant pas très douée pour la cuisine. Peut-être bêtement, je me suis mis en tête que ça ferait plaisir à Gabrielle. Alors, malgré les commentaires quelques peu sarcastiques et les suggestions et conseils inopportuns d’Athéna, je m’applique à composer entrée et plat principal, et si le résultat n’est pas grandiose, il est tout à fait mangeable. J’ai acheté le dessert chez un pâtissier professionnel et nous prenons le café dans le salon, assises sur le canapé devant la télé allumée par Athéna, mais à laquelle nous ne jetons pas un seul coup d’œil, trop occupées à nous regarder l’une l’autre.

Notre premier baiser est très léger, à peine une caresse de mes lèvres sur les siennes, mais dès le deuxième, nous laissons nos sentiments s’exprimer de manière bien plus intense. Ensuite, j’arrête de compter pour ne plus penser qu’aux sensations que j’éprouve, au désir que je ressens, aux délicieux frissons que me procurent les mains de Gabrielle dans mes cheveux et sa bouche sur la mienne.

Et puis, alors que ses mains errent sous mon tee-shirt, que sa cuisse s’insinue entre les miennes tandis que mes mains, elles, se promènent sur son torse, commençant à défaire le premier bouton de son chemisier, je cesse toute caresse, me redressant brusquement, ce qui amène un regard éberlué, ainsi qu’une petite lueur de déception, dans les yeux de ma petite amie.

Elle n’a cependant pas besoin de me poser la moindre question puisque je lui explique immédiatement, pointant mon index vers le plafond.

« Je dois dire que je n’ai guère envie d’offrir ce genre de spectacle à Athéna. »

Elle hoche la tête, semblant partager mon opinion, mais n’a pas le temps de me répondre que déjà, mon assistante de vie intervient, le ton sentencieux.

« La discrétion est intégrée dans ma programmation. Si j’étais humaine, on pourrait dire que je détourne pudiquement les yeux. »

Je ricane et réplique, un peu d’amertume dans la voix.

« Tu vas trouver ça surprenant, mais j’ai du mal à te croire, Athéna. »

« Vous devriez pourtant. Je vous assure que vous pouvez vous livrer à toutes les activités possibles et imaginables sans que ma présence vous dérange de quelque manière que ce soit. »

Nous roulons toutes deux les yeux avec un bel ensemble, puis je me lève, tendant la main vers Gabrielle pour l’aider à se mettre debout elle aussi. Je jette un coup d’œil par la fenêtre pour constater que si le ciel est encore couvert, la pluie qui tombait ce matin a cessé. Regardant ma petite amie, mon ton contient un peu de résignation alors que je lui suggère de sortir.

« Allons donc nous promener, il ne pleut plus et la température est douce, alors autant prendre l’air. »

Elle acquiesce avec un enthousiasme qui me parait un peu forcé et pour tout dire, un peu excessif.

« Oui, quelle excellente idée ! »

Nous nous préparons donc, enfilant chaussures et blousons, et bien entendu, la voix d’Athéna résonne encore une fois.

« Il pleuvra de nouveau dans une heure et 43 minutes. De plus, le vent va se lever. Vous devriez rester ici. »

Nous ne répondons ni l’une ni l’autre et, miraculeusement, mon assistante de vie n’insiste pas.

Sitôt dans la rue, je passe un bras sur les épaules de Gabrielle, la tirant contre moi pour déposer un petit baiser sur sa joue avant de murmurer.

« Je suis désolée pour tout à l’heure, mais je n’arrive pas à faire abstraction de la présence d’Athéna et des caméras. »

Elle hoche la tête et glisse son bras autour de ma taille, son sourire m’indiquant qu’elle n’éprouve aucune rancune à ce sujet.

« Je ne suis pas fan des assistants de vie moi non plus, tu peux me croire. Par contre, pour ce qui est des caméras… Es-tu vraiment sûre de leur existence ? »

Pendant une seconde, j’en reste sans voix. Et puis, je me reprends et un sourcil monte haut sur mon front alors que je l’interroge.

« Je suppose que tu plaisantes, n’est-ce pas ? Tout le monde est surveillé dans ce pays, constamment. Je suis absolument certaine que chaque logement est équipé de caméras. »

Elle secoue négativement la tête puis lève les yeux vers moi pour répondre, le ton tout à fait sérieux.

« D’après Marc, le copain de Philippe, équiper les logements de toute la population du pays, pour les gérer et les stocker ensuite, reviendrait beaucoup trop cher, pour un rendement plutôt faible. Le gouvernement se contenterait donc des renseignements que les assistants de vie, et les téléphones bien sûr, peuvent transmettre.

Je ne peux retenir le « Quoi ? » incrédule et sonore qui s’échappe de ma bouche. Mais je me reprends aussitôt pour questionner ma petite amie.

« Et comment Marc peut-il savoir ça ? A-t-il des informations dont nous ne disposons pas ? D’où les tient-il, d’ailleurs, ces fameuses infos ? »

J’ai bien d’autres questions qui me viennent à l’esprit, mais ma compagne m’invite à me taire d’un geste de sa main levée devant moi, avant de me répondre tout bas, sans oublier de regarder autour de nous auparavant.

« Marc travaille dans un service qui gère les informations transmises par les drones. Dans le secteur Nord de la ville, loin de son logement et de ceux de toute sa famille, bien sûr. Il est plutôt au bas de l’échelle hiérarchique et n’a personnellement accès qu’à des données cryptées, mais il écoute beaucoup, observe encore plus et déduit ce qu’il peut de tout cela. Evidemment, il n’a aucune vraie certitude à ce sujet, mais la probabilité qu’il ait raison est plutôt élevée. »

Je grimace, dubitative.

« Pourtant, les paroles d’Athéna, ne m’ont guère laissé de doute à ce sujet. »

Je fronce les sourcils, essayant de me souvenir si mon assistante de vie a déjà évoqué expressément des caméras, mais je dois reconnaitre que rien de précis ne me vient en mémoire. Près de moi, Gabrielle me laisse chercher quelques instants avant de reprendre, parlant toujours tout bas.

« Les assistants ne peuvent pas mentir, en principe en tous cas. Mais leurs programmes sont suffisamment sophistiqués pour qu’ils n’aient aucun mal à sous-entendre quelque chose de faux, ou à ne pas corriger les erreurs d’appréciation de leurs humains. »

Tout cela me laisse songeuse, mais je trouve néanmoins que l’absence de caméras, dans mon appartement en tous cas, me plairait beaucoup. La surveillance constante dont je suis victime, comme tout un chacun dans ce pays, m’a toujours énormément pesé, et savoir que je ne suis espionnée que par Athéna, ce qui est déjà particulièrement lourd en soi, me délivre d’un énorme poids et me procure un sentiment de soulagement intense. Et puis, je me dis que puisque nous ne serons sans doute pas filmées, peut-être devrions nous reprendre ce que j’ai interrompu tout à l’heure. Je jette un petit coup d’œil vers le ciel, remonte la fermeture de mon blouson et regarde ma petite amie, un léger sourire sur les lèvres.

« Athéna avait raison tout à l’heure. Le vent commence à se lever et le ciel se couvre de nouveau. La pluie ne va tarder à refaire son apparition. Sans doute devrions nous retourner chez moi. »

Je remue mes sourcils d’un manière suggestive qui la fait rire, mais c’est avec un grand sérieux qu’elle me répond.

« Ton assistante de vie sera encore là, tu sais. »

Je hoche la tête et hausse une épaule.

« Ça t’ennuie ? »

Elle secoue négativement la tête, son expression vaguement moqueuse.

« Pas autant que toi. »

 

Athéna exprime sa surprise de nous voir déjà revenir dès que nous passons le seuil, mais nous lui expliquons que ce sont les conditions météo qui nous ont incitées à rentrer, ce à quoi elle répond, semblant très satisfaite d’elle-même.

« Je vous avais prévenues. Vous devriez tenir compte de mon opinion plus souvent. »

Bien que je sache que mon assistante de vie ne tient jamais compte de ce genre de geste, je hausse les épaules, un peu agacée, mais Gabrielle, elle, prononce avec amabilité.

« Eh bien, tu avais raison et nous nous excusons de ne pas t’avoir écoutée. »

Ce ton de voix très aimable me surprend, et mon sourcil droit monte haut sur mon front alors que je regarde ma petite amie qui fait aussitôt une petite mimique pour m’indiquer de ne pas insister là-dessus. Je hoche la tête pour signifier mon accord, prends sa main et l’entraine dans ma chambre. Elle me suit sans difficulté, nous nous asseyons côte à côte sur mon lit, puis nous nous regardons, un peu embarrassées. J’ai terriblement envie d’elle mais ce n’est pas la situation dont je rêvais. J’aurais aimé davantage de spontanéité, un élan comme celui que j’ai rompu tout à l’heure et elle semble un peu gênée elle aussi. Alors, nous restons sans bouger, Gabrielle se contentant de s’appuyer contre moi en posant sa tête sur mon épaule, tandis que je prends sa main dans la mienne, baissant les yeux sur mes doigts qui jouent avec les siens. Nous restons un moment sans rien dire et finalement, c’est ma petite amie qui rompt le silence, murmurant comme pour elle-même.

« C’est presque difficile comme ça. »

Je souris amèrement et hoche la tête pour toute réponse.

Après un moment silencieux durant lequel nous restons ainsi, Gabrielle pousse un soupir, s’allongeant sur le lit, dans le sens de la largeur, et me tendant les bras pour m’encourager à me coucher moi aussi, joignant un petit « viens » à son geste.

Je ne me fais pas prier et obéis à sa demande en la rejoignant aussitôt, profitant que ses bras sont toujours tendus vers moi pour me glisser entre eux. Elle resserre son étreinte et, très vite, nous commençons à nous embrasser doucement. Mais cette douceur ne dure pas et il faut peu de temps pour que, comme sur le canapé tout à l’heure, nous laissions parler nos désirs…

Cette fois, je ne me laisse pas perturber par l’idée qu’Athéna nous observe peut-être, ou nous écoute, et après de délicieux moments, nous sommes toutes les deux enlacées sous le drap que Gabrielle a tiré sur nos corps nus. Je soupire de contentement, amenant ma petite amie à me jeter un petit coup d’œil amusé. Elle dépose un baiser léger sur mes lèvres, puis se redresse vivement, tendant ensuite une main vers moi pour m’inciter à me lever aussi, m’expliquant rapidement.

« Je me sens si bien maintenant que si nous restons là, je ne vais pas tarder à m’endormir. Alors je suggère que nous bougions un peu, qu’en penses-tu ? »

Je bondis aussitôt sur mes pieds, négligeant sa main tant mon mouvement est vif, puis lui jette un regard curieux.

« As-tu une idée précise en tête ou bien veux tu seulement que nous nous promenions ? »

Elle sourit tout en secouant négativement la tête.

« En fait, je pensais plutôt que nous pourrions aller passer la soirée avec Philippe. Il n’est même pas nécessaire que je l’appelle pour vérifier s’il est disponible puisque j’avais évoqué cette possibilité avec lui hier soir. »

Qu’elle veuille voir son frère avec lequel elle est très proche et qu’elle rencontre pratiquement tous les jours m’interpelle, et je me demande s’il s’agit vraiment d’une simple visite de courtoisie ou s’il n’y a pas là un autre motif, mais je ne pose évidement aucune question à ce sujet, me contentant d’acquiescer avec enthousiasme.

Nous prenons toutefois le temps de prendre une douche, qui dure d’ailleurs bien plus longtemps que prévu, nous rhabillons en devisant gaiement et de sujets sans importance, jusqu’à ce qu’Athéna, que j’avais presque oubliée, nous donne son opinion sur ce que nous comptons faire de notre soirée, juste avant que nous quittions mon appartement.

« C’est une très bonne chose que vous fréquentiez la famille Dupin, mais il faudra aussi rencontrer les parents de Gabrielle, ainsi que sa sœur, même si elle vit un peu plus loin. D’autre part, puisque cette romance semble être sérieuse, il serait bon que vous pensiez à présenter aussi vos parents à votre amie. »

Je lève les yeux au ciel mais je n’ai pas le temps de faire savoir à mon assistante de vie à quel point j’étais impatiente de connaitre son avis sur la question, que je sens la main de ma petite amie sur mon bras tandis qu’elle fait « non » de la tête. Je me mords donc la langue, mais sitôt que nous sommes dans la rue, j’interroge ma compagne à ce sujet.

« Pourquoi m’avoir empêchée de répondre à Athéna ? »

Elle hausse les épaules.

« Parce qu’il me semble qu’il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Certes, tu ne t’attireras sans doute pas d’ennui en répondant avec trop de vivacité à ton assistante de vie, ou en utilisant l’ironie comme tu le fais apparemment souvent, mais aussi bizarre que ça puisse paraître, ces machines semblent quelquefois susceptibles et il est préférable qu’elle n’ait rien à signaler à ton sujet, que les autorités t’oublient un peu en quelque sorte. »

Je hoche la tête, pas convaincue que changer complètement de comportement ne soit pas plutôt quelque chose qui pourrait surprendre, au contraire, mais à cela, Gabrielle répond avec un sourire tout à fait angélique.

« Ils penseront que tu subis une bonne influence de ma part »

Je ricane mais ne réplique rien, me contentant de passer un bras sur les épaules de ma compagne alors que nous marchons dans un quartier particulièrement moderne de la ville. La pluie a cessé et je lève les yeux vers le sommet des plus hauts gratte-ciel, faits d’acier rutilant, souriant alors que j’admire les formes tarabiscotées et les toits colorés en forme de dôme comme on en construit beaucoup de nos jours.

C’est dans ce quartier que vit Philippe, et nous arrivons rapidement en bas de son immeuble. Evidemment, Gabrielle connait le digicode par cœur et il ne faut que peu de temps pour que nous entrions dans un ascenseur spacieux et si rapide qu’il ne nous faut guère plus de quinze secondes pour arriver au dix-huitième étage.

Le frère de ma petite amie nous reçoit avec un sourire un peu contraint qui me surprend. S’il a l’air d’être tout à fait heureux de voir sa sœur, et moi aussi d’ailleurs, un pli de contrariété, qu’il n’essaie pas d’effacer, ride son front et l’expression qu’arbore Clarisse, dont je découvre la présence en avançant au-delà de l’entrée, n’est pas plus réjouie. Nous remarquons cela toutes les deux mais ne posons pas de questions, bien trop conscientes qu’ici, comme partout ailleurs, les murs ont des oreilles.

Nous nous asseyons donc tous les quatre autour de la table de la salle à manger, et alors que Clarisse s’occupe à servir des boissons, Philippe s’éclipse un instant pour revenir avec quelque chose qui, bien que n’ayant pas vraiment disparu devient de plus en plus rare, un calepin et des stylos. Avec une mimique nous indiquant de ne rien dire à ce sujet, il place le carnet devant lui et commence aussitôt à écrire, faisant ensuite circuler ce qu’il vient d’inscrire sur le papier autour de la table de manière à ce que nous puissions le lire toutes les trois.  Dans le même temps, ma petite amie et sa cousine entament une conversation à propos de la météo afin de donner le change à l’assistant de vie.

Un peu décontenancée par l’écriture manuscrite, quelque chose que je ne vois pratiquement jamais, je déchiffre tout de même le petit texte sans difficulté, apprenant ainsi qu’un des membres du groupe de Marc a été appréhendé par les agents de l’état. Haussant un sourcil, j’interroge Philippe du regard, lequel reprend son papier pour nous préciser qu’il ignore la raison de cette arrestation.

Après cela, même les deux cousines cessent de parler, et je sens un petit frisson de crainte me parcourir l’échine. Pourtant, je suis la première à me reprendre et engage la conversation avec la première chose qui me traverse l’esprit, la famille de ma petite amie.

Je prends donc des nouvelles de sa sœur, que je ne connais pas, et de ses parents que je n’ai jamais vus eux non plus. Il apparait que ceux-ci ont entendu parler de moi et manifestent le désir de me rencontrer bientôt. Mais je dois dire que, malgré nos efforts, la conversation est assez décousue, notre attention étant surtout focalisée sur le carnet et ce que nous y écrivons. D’ailleurs, l’assistant de vie de Philippe s’en rend rapidement compte et ne manque pas de nous interpeller à ce sujet.

« Votre discussion me paraît bizarre, comme si vous ne pensiez pas vraiment à ce que vous vous dites. Pourriez-vous m’expliquer cela ? »

Philippe lève les yeux au ciel et soupire bruyamment.

« Nous le faisons exprès, juste pour entendre ta voix si mélodieuse. »

Je ne retiens pas un petit rire, provoqué autant par la réplique du frère de Gabrielle que par la nervosité que je ressens devant la situation un peu anxiogène que nous vivons. Mais Focus ne semble pas amusé et reprend, le ton moralisateur.

« Vous donnez surtout l’impression de cacher quelque chose »

Cela nous fait tous dresser l’oreille, mais Philippe s’empresse de répondre avec un naturel confondant et le ton volontairement bourru.

« Que veux-tu que nous te cachions ? Nous sommes simplement si gênés d’être surveillés que cela nous ôte tout naturel. »

« Vous êtes tous jeunes et connaissez les assistants de vie depuis toujours. Il faut vous désinhiber. »

Aucun de nous n’a de réponse à ça, mais nous cessons de faire circuler le carnet, et entamons une conversation sur les derniers succès du gouvernement en matière de technologie dont parlent tous les journaux, ceux qui passent à la télévision d’état, mais aussi ceux qui paraissent sur les téléphones de toute la population, sans qu’elle y soit abonnée d’ailleurs. Il est question de téléphone encore plus perfectionnés que les modèles actuels que nous avons tous en poche, des appareils détectables dans un rayon encore plus large, ce que le gouvernement justifie en expliquant  se soucier de la sécurité de la population, puisque plus personne ne pourra s’égarer ou rester gisant au fond dans un ravin après un accident ou un problème de santé quelconque, sans être très rapidement retrouvé. L’hypocrisie de tout cela, évidente, amène un sourire amer sur mes lèvres et je distingue clairement le même genre de réaction chez chacun des membres de la famille Dupin qui m’entoure, mais nous parvenons tous à suffisamment cacher nos sentiments et continuons la conversation comme si de rien n’était. Au bout de presque une heure, nous passons une commande de pizzas auprès de Focus, et Phillipe profite de ce moment où nous parlons fort et un peu tous en même temps, pour tremper les feuilles manuscrites de son carnet dans une bassine d’eau jusqu’à ce que plus rien ne soit lisible.

Ensuite, nous mangeons en conversant de chose et d’autre sans plus attirer l’attention de l’assistant de vie.

C’est en sortant, après une soirée terminée en regardant un résumé des derniers résultats sportifs de la semaine lors des jeux européens, émission choisie par Focus, que j’évoque enfin de vive voix les évènements de la soirée. Un bras sur les épaules de Gabrielle, que j’ai décidé de raccompagner chez elle à pied, négligeant les transport en commun, j’interroge doucement.

« Crois-tu que l’arrestation du camarade de Marc soit très dangereuse pour nous ? »

Elle a une moue un peu dubitative.

« A vrai dire, je n’en sais rien. Je n’ai jamais connu une situation de ce genre. Certes, les groupes sont indépendants les uns des autres, et nous ne nous connaissons pas, mais il y a un lien entre Marc et Philippe, et si Marc est dénoncé…. On ne sait pas ce qui pourrait arriver. »

Sous mon bras, je sens ses épaules se hausser légèrement alors qu’elle reprend, un peu d’incertitude dans la voix.

« La torture est interdite, et je suis persuadée que le gouvernement respecte certaines règles, ne serait-ce que pour éviter d’avoir à se justifier devant la communauté internationale, mais il existe des moyens qui ne laissent aucune trace, et ça, je serais prête à parier que l’état n’aura aucun scrupule à les employer. » 

Je hoche la tête et resserre légèrement ma prise sur les épaules de ma petite amie.

« Sans compter les drogues qui te font parler contre ta volonté… »

Je secoue la tête, poursuivant encore plus bas bien que les rues soient beaucoup moins encombrées que dans l’après-midi.

« J’ai bien peur que Marc ne soit dénoncé rapidement, et si c’est le cas, Philippe n‘est plus en sécurité. Toi non plus d’ailleurs. »

Comme son ton, sa réaction est très vive.

« Moi ? Toi aussi il me semble. A moins que tu n’aies l’intention de prétendre que tu n’es au courant de rien. »

Elle fronce les sourcils, semblant réfléchir aux mots qu’elle va prononcer.

« Ça pourrait être possible après tout. Tu peux prétendre que lors de tes quelques rencontres avec mon frère, vous n’avez eu que des conversations ordinaires. Ils pourraient te croire. En tous cas, tu as une chance et tu serais bien plus tranquille comme ça. »

Je n’en reviens pas qu’elle puisse imaginer que je vais me dégonfler parce que la situation devient difficile et je n’hésite pas à le lui faire savoir.

« Prétendre que je ne suis au courant de rien et continuer ma petite vie comme si de rien n’était ?

C’est une idée. Peu importe que je sois amoureuse de toi, que je savais parfaitement à quoi je m’engageais en rejoignant ton groupe, et que ma conscience me torturerait continuellement si je faisais ça. Il me suffirait de faire de que tu suggères pour ne pas avoir d’ennuis et vous laisser, toi et ton frère subir les conséquences de vos actes mais aussi des miens ! »

Je suis en colère, et si je tâche de ne pas parler trop fort, bien que la rue soit presque déserte à cette heure-là, mon ton est virulent et je suis sûre que mes yeux lancent des éclairs. Gabrielle, qui jusqu’à présent ne m’a jamais entendue dire un mot plus haut que l’autre, recule d’un pas, un peu étonnée par cet éclat. Mais, j’avance d’autant et poursuis.

« Il n’est pas question que je vous laisse tomber ! Je n’en ai pas envie et je suis très déçue que tu puisses l’envisager ! »

Je fais encore un pas pour prendre les mains de ma petite amie dans les miennes.

« Enfin Gabrielle ! Comment peux-tu seulement y penser ? N’as-tu donc aucune confiance en moi, en ce que tu représentes pour moi ? Crois-tu que je sois si lâche que je me défilerai sitôt qu’il y a le moindre danger ? »

Bizarrement, alors que mon regard furieux est, en général, suffisamment impressionnant pour que même ma mère hésite devant lui, Gabrielle, elle, affiche un large sourire qui me déconcerte un peu. Ceci dit, elle ne perd pas de temps pour me répondre, resserrant ses doigts sur les miens dans le même temps.

« Je ne suggérais cela que dans l’espoir de te mettre à l’abri, tu sais. Les sanctions pour ce genre d’infractions sont très lourdes, et passer plusieurs années dans un centre de rééducation, puis encore au moins une décennie en prison, n’est pas une perspective très réjouissante. D’autant plus qu’ils se feraient un plaisir de nous séparer. »

Elle hausse de nouveau les épaules et conclut plus doucement, souriant de nouveau.

« Néanmoins, je dois te dire que, malgré la situation, j’ai été ravie d’entendre que tu es amoureuse de moi. »

Je sens la colère me quitter aussi rapidement qu’elle était venue et l’enlace, déposant un petit baiser sur sa joue avant de reprendre la discussion sur ce qui me parait le plus inquiétant.

« A ton avis, crois-tu que nous ayons un moyen de savoir si le pauvre gars qui s’est fait prendre a parlé ? »

Elle a un sourire un peu désabusé.

« Il parlera, c’est certain. Avec les drogues qui vont lui être injectées, il parlera même à son corps défendant. La seule question, c’est de savoir quand. »

Elle fait une pause et reprend, le ton grave.

« C’est une situation que nous avions envisagé, Phillipe, Clarisse et moi. Nous nous sommes mis d’accord sur un mot de passe, un message qui doit alerter immédiatement celui qui le reçoit. D’ailleurs, si je t’envoie un mot dans lequel il est question de partager une glace à la pistache, tu sauras qu’il y a un gros souci et que nous devons aussitôt nous organiser pour disparaitre des radars le plus rapidement possible. »

Je hoche la tête et resserre ma prise sur elle, comme si de rapprocher nos deux corps pouvait me permettre de la protéger. Sa main droite court lentement le long de mon bras et malgré mon inquiétude, je ne peux que savourer la caresse. Malheureusement, elle reprend vite la parole, me ramenant sur terre à la vitesse de l’éclair.

« Il est temps que tu rentres chez toi maintenant. Avant d’aller te coucher, je te conseille de préparer un sac, ni trop lourd ni trop encombrant, dans lequel tu devrais mettre quelques affaires de rechange, un peu de nourriture, et surtout de l’eau. Un sac que tu emmèneras si je t’envoie un message qui parle de glace à la pistache. Il te faudra alors partir immédiatement et venir me retrouver, ou Philippe, devant le cinéma où nous avons fait connaissance. »

Je hoche la tête, cherchant déjà quel prétexte je donnerai à Athéna lorsqu’elle me questionnera au sujet de ces préparatifs, puisqu’il est hors de question de réussir à faire quoi que ce soit à son insu. Et puis, Gabrielle lève son visage vers le mien, pose ses mains sur mes joues et m’embrasse, avec tant d’intensité que la première pensée qui me vient à l’esprit est qu’elle est en train de me dire adieu. Je rouvre les yeux et me recule doucement, fixant ses jolis yeux verts à la recherche du moindre indice qui pourrait m’indiquer qu’il s’agit bien de ça. Mais je ne vois rien d’autre que de l’amour, et un peu d’anxiété.  Elle passe son index sur ma mâchoire, murmure « essaie de dormir un peu, si jamais le moindre problème se présente, nous aurons besoin d’énergie », puis se détache de moi et se tourne vers son immeuble. Plantée sur le trottoir, je la regarde taper le code, poser la main sur la poignée de la porte, puis se retourner pour me chuchoter :

« Surtout, fais bien attention à toi, Léna. »

Je hoche la tête, réponds «  Toi aussi » et ne la quitte pas des yeux tant qu’elle est à portée de vue. Ensuite, lentement, je rentre chez moi.

J’ai un petit sac à dos rangé dans le placard de l’entrée et c’est celui-là que j’ai l’intention d’utiliser, conformément aux conseils de Gabrielle, mais à peine ai-je ouvert la porte de mon appartement qu’Athéna m’interpelle

« Voilà un retour bien tardif. Heureusement que vous ne travaillez pas demain puisque ce sera dimanche. Avez-vous convenu d’une rencontre avec les parents de votre petite amie ? »

Sans répondre, j’attrape mon sac à dos et file dans ma chambre pour réunir quelques sous-vêtements, mais elle me pose aussitôt une nouvelle question.

« Que faites-vous donc à farfouiller dans vos tiroirs ? Etant donné l’heure à laquelle vous rentrez, j’aurais pensé que vous seriez allé vous coucher rapidement. N’êtes-vous pas fatiguée ? »

Cette fois, je lève la tête pour lui donner une explication, espérant qu’elle me croira.

« Gabrielle m’a demandé de lui donner un de mes tee-shirts, pour dormir avec. Alors, je préfère chercher lequel tout de suite, avant que ça me sorte de la tête. »

Bizarrement, ça a l’air de la convaincre, puisque son seul commentaire est un « Comme c’est mignon ! » que je trouve plutôt ridicule venant d’une voix mécanique sans vie ni âme. Mais je garde mon opinion pour moi et me dirige vers la cuisine. Là encore, à peine m’entend-elle ouvrir le placard contenant toutes les denrées non périssables que je possède, qu’elle m’interroge de nouveau.

« L’assistant de vie du frère de votre petite amie a commandé des pizzas. J’en déduis que vous avez tous diné. Que faites vous donc maintenant avec vos provisions ? »

Tout cela confirme l’absence de caméras. Manifestement, elle ignore ce que je fais exactement, et je n’ai aucun mal à lui mentir en lui affirmant que la pizza ne m’a pas suffi et que j’ai envie de grignoter un peu. Ce qui amène évidemment une réflexion sur ma manière de m’alimenter.

« Il n’est pas bon pour un être humain de manger en dehors des repas, d’autant plus que, depuis que vous fréquentez Gabrielle, vous faites moins de sport. Vous risquez de grossir et de souffrir de certaines pathologies liées au surpoids, telles que le diabète, le cholestérol, et j’en passe. Je vous conseille donc vivement de ne pas faire de ceci une habitude. »

Je hausse les épaules mais répond presque aimablement

« Tu as certainement raison. Mais ce soir est exceptionnel. »

 Les quelques bouteilles d’eau que j’ai d’avance sont dans le même placard que le reste, tout en bas, et mon sac est entièrement plein lorsque je termine. Je le dépose dans l’entrée, juste devant la porte, puis, estimant que j’ai suffisamment excité la curiosité de mon assistance de vie, je retourne à ma routine habituelle, et vais me doucher et me brosser les dents avant d’enfiler un pyjama. Et puis, juste au moment où, baillant à m’en décrocher la mâchoire, je m’apprête à me coucher, mon téléphone me signale l’arrivée d’un message. Je n’ai pas le temps de le consulter que déjà, Athéna m’interroge à ce sujet.

« Une glace à la pistache ? Ces pizzas ne devaient vraiment pas être copieuses ! Mais trouvez vous vraiment sérieuse l’idée de partir maintenant pour manger une glace ? « 

Je prends un petit temps pour répondre, en profitant pour commencer à me rhabiller le plus rapidement possible, mais prend la parole tout de même, un soupçon de fierté que je ne peux réprimer se glissant dans mon ton de voix alors même que je profère ce qui pourrait n’être qu’un gros mensonge.

« Je pense que la glace n’est qu’un prétexte, Athéna. Ce que veut réellement Gabrielle, c’est me voir. »

« Vous vous êtes quittées il y a moins de deux heures ! Je comprends bien que vous êtes amoureuses l’une de l’autre mais ceci n’a rien de raisonnable. »

Je ne suis pas encore tout à fait prête, alors je fais durer un peu la conversation pendant que j’enfile mon jean.

« L’amour n’est pas censé être raisonnable. »

Je remonte la fermeture éclair de mon pantalon, attrape mes chaussures et ouvre la porte juste au moment où mon assistante de vie m’interpelle

« Attendez ! Ne partez pas ! Il semblerait qu’il y ait un problème avec votre petite amie. »

Je n’attends pas la suite, heureuse d’avoir déjà ouvert la porte avant qu’Athéna ne puisse la verrouiller.

Je me dépêche mais j’évite l’ascenseur, craignant de me retrouver bloquée par les systèmes d’Athéna si je venais à l’utiliser, préférant les escaliers dont je  descends les marches deux à deux. Heureusement, mon appartement est au troisième et il faut peu de temps pour que j’arrive dans la rue, et c’est seulement là que je prends le temps de me chausser. Ensuite, j’hésite un instant. Je sais que si je ne veux pas être suivie et retrouvée immédiatement, je dois me débarrasser de mon téléphone, mais si Gabrielle cherchait à me joindre ? Mais je ne tergiverse pas longtemps et me dirige rapidement vers la station du tramway. Je vois une rame arriver et je me hâte, ne voulant surtout pas le rater, d’autant plus qu’à cette heure-là, le trafic est beaucoup moins soutenu qu’en journée. Je descends à la station suivante, juste après avoir déposé mon téléphone dans le wagon, coincé entre deux sièges. L’idée que le gouvernement pourrait suivre le signal émis me fait ricaner, c’est la ligne la plus longue et ce subterfuge pourrait me donner une bonne vingtaine de minutes de répit, au moins. Davantage s’ils ne comprennent pas ma petite ruse tout de suite. Bien que je marche le plus vite que je le peux, allongeant mes longues jambes sur les trottoirs, je me refuse à courir afin de ne pas attirer l’attention de qui que ce soit, et il me faut quelques minutes pour arriver devant le cinéma.

Gabrielle est déjà là, portant comme moi un sac sur les épaules, en compagnie de son frère qui, lui, n’a visiblement pas eu le temps de préparer quoi que ce soit. Ils jettent tous les deux des coups d’œil nerveux autour d’eux, faisant les cent pas sans pouvoir cacher leur fébrilité. Les traits de ma petite amie s’éclairent quand elle me voit arriver, son visage exprimant un grand soulagement, tandis que Philippe, lui, garde une expression soucieuse et continue de regarder à droite et à gauche. J’enlace Gabrielle, heureuse de la retrouver déjà malgré les circonstances, mais son frère ne nous laisse pas profiter du moment et vient aussitôt interrompre ce petit moment de tendresse.

« Dépêchons nous ! Nous ne pouvons pas rester là plus longtemps ! »

Puis, s’adressant directement à moi.

« Ton téléphone, as-tu pensé à t’en débarrasser ? »

Je hoche la tête.

« Il se promène dans le tramway. »

Il interroge encore.

« Tu es sûre de ne pas avoir été suivie ?

C’est une chose à laquelle je n’ai pas prêté attention, mais je réponds tout de même.

« Je ne le crois pas, non. »

Ça a l’air de le satisfaire, et il désigne l’avenue, devant nous.

« Alors allons-y. Il ne faut pas traîner ici. »

Mais si je suis prête à le suivre, convaincue qu’il a raison, ce n’est pas le cas de sa sœur qui, elle, reste sur place, apparemment inquiète.

« Nous ne pouvons pas nous en aller tout de suite, Clarisse et Dominique ne sont pas là »

Son frère se rapproche d’elle, posant ses deux mains sur ses épaules pour lui expliquer, d’un ton qu’il essaie visiblement de rendre persuasif.

« Il est bien trop dangereux de rester ici plus longtemps. Nous avons déjà attendu presque un quart d’heure. »

Il la lâche et baisse les yeux pour terminer.

« Nous ne pouvons certainement pas rester là toute la nuit ! Et puis, si ça se trouve, elles ont déjà été capturées. Et elles connaissent le lieu de rendez-vous. »

Durant une seconde, ma petite amie arbore une expression presque outrée à l’idée qu’il puisse insinuer que nos camarades pourraient nous trahir, mais très vite, son attitude devient résignée, ses épaules s’affaissent et son regard s’éteint. Cependant, elle se reprend très rapidement, acquiesce d’un mouvement du menton et vient prendre ma main, jetant encore une fois un coup d’œil autour de nous, puis prononce un « Ok » sonore.

Nous ne courons pas, mais marchons vite. Près de moi, Gabrielle a un peu de mal à suivre mon rythme, tout comme son frère d’ailleurs, qui n’est pas tellement plus grand qu’elle. Alors, je diminue légèrement l’amplitude de mes enjambées. Ensuite, serrant toujours les doigts de ma petite amie entre les miens, j’interroge Philippe.

« Est-ce que nous allons à un endroit précis que les autres ne connaitraient pas, ou bien marchons nous au hasard ? »

Il parait un peu essoufflé, mais répond rapidement.

« Pour faire ce que j’ai l’intention de faire, je pense que nous rendre dans la proche banlieue suffira, tant que nous y arrivons de bonne heure. »

C’est Gabrielle qui le questionne cette fois, lui jetant un rapide regard.

« Ce que tu veux faire ? Et de quoi s’agit-il exactement ? »

Lui ne lève pas les yeux, semblant fasciné par le mouvement de ses pieds sur le béton des trottoirs que nous parcourons.

« Je pense être au point pour lancer l’opération, pour faire bugger tous les ordinateurs du gouvernement, tout le système. »

« Maintenant ? »

C’est presque un cri que nous poussons, Gabrielle et moi, tant nous sommes étonnées, l’une comme l’autre, cri auquel Philippe répond d’un haussement d’épaules résigné.

« De toute façon, je ne crois pas que nous puissions nous cacher très longtemps si la situation ne change pas. Nous allons être recherchés très activement. C’était déjà le cas ce soir, en ce qui me concerne au moins. Il y avait deux agents du gouvernement plantés devant mon immeuble, tout à l’heure. Par chance, j’ai raccompagné Clarisse jusqu’au tramway après votre départ. C’est en revenant que je les ai vus. Alors, j’ai prévenu tout le monde, et je me suis dissimulé près du cinéma en attendant de voir si vous pouviez venir. »

Il conclut en grimaçant.

« Apparemment, c’était trop tard pour Clarisse et Dominique. »

Un détail m’intrigue et je questionne, curieuse.

« Comment as-tu su que c’était des agents du gouvernement en bas de chez toi ? Ces gens-là n’ont pas d’uniforme. »

Il secoue la tête, toujours concentré sur chacun de ses pas.

« Il m’a suffit de les voir. Deux gars en costume cravate, raides comme des piquets et semblant surveiller les allées et venues de toute la rue. J’ai immédiatement reculé et pris la première rue transversale que j’ai trouvé. Puis, j’ai appelé Gabrielle. Heureusement, il devait attendre que je rentre pour s’occuper d’elle et ça lui a laissé suffisamment de temps pour ressortir de chez elle. »

Enfin, Philippe lève les yeux, les tournant aussitôt vers sa sœur.

« Ça a quand même dû être juste, non ? »

Ma petite amie, un peu essoufflée de marcher aussi vite, hoche la tête.

« En effet. Je venais de finir mon sac quand j’ai reçu ton message et je suis sortie tout de suite. J’ai entendu la voix de Potiron, mais elle n’a pas eu le temps de verrouiller. Il s’en est fallu de quelques secondes seulement. »

Je ralentis encore un peu mon allure, et explique à mon tour.

« C’était pratiquement la même chose pour moi. Il leur a manifestement fallu un peu de temps pour arriver jusqu’à moi. Ou pour y penser. En tous cas, comme Gabrielle, j’ai à peine eu le temps de sortir de l’appartement. »

Nous restons tous les trois silencieux après cela, avançant dans les rues les moins fréquentées, jusqu’à ce qu’un faible vrombissement se fasse entendre, nous faisant immédiatement lever les yeux vers le ciel.

Deux drones. Ils sont encore relativement loin, peut-être deux cents mètres, mais ils approchent vite et ne vont pas tarder à nous repérer. Immédiatement, nous cherchons tous les trois du regard un

endroit où nous cacher, et c’est moi qui désigne d’un geste l’auvent d’un commerce. Ça peut paraître dérisoire, mais ce sera sans doute suffisant. Après tout, les drones utilisent des caméras pour détecter les êtres humains, puis des sondes pour borner les téléphones. Et s’ils ne décèlent pas notre présence, ils ne risquent pas de chercher plus loin.

Alors, nous nous précipitons, nous collant contre la vitrine du magasin. L’auvent n’est pas très grand et pendant tout le temps durant lequel les drones survolent la rue, nous retenons notre souffle. Les caméras sont suffisamment performantes pour remarquer ceux qui se mettent à l’abri des arbres, profitant de chaque interstices entre les branches et les feuilles. Mais le morceau de toile sous lequel nous nous recroquevillons semble en parfait état, ne présente aucun trou et a l’air suffisamment épais pour nous éviter d’être repérés par les caméras. Cependant, nous poussons tous trois un immense soupir de soulagement quand, au bout de ce qui me paraît une éternité, les drones s’éloignent vers l’avenue la plus proche.

Nous reprenons notre marche, allant vers le nord comme depuis que nous avons quitté le cinéma. Rendus encore plus inquiets par cette péripétie, nous ne parlons plus guère et marchons beaucoup plus lentement, d’autant plus que la fatigue commence à se faire sentir.

Aucun d’entre nous n’a de montre. De nos jours, ce sont des objets de collection que plus personne n’utilise. Ma mère en a une, qu’elle conserve précieusement et qu’elle tient de sa propre mère, et je sais parfaitement à quoi cet objet ressemble. Un cadran cylindrique, des chiffres de un à douze et des aiguilles. Je sais même lire l’heure là-dessus. Mais quoi qu’il en soit, chacun ayant l’habitude de regarder le temps passer sur son écran de téléphone, nous n’avons aucun moyen de savoir si nous sommes encore loin des premières heures du matin, et au bout d’un long moment de marche silencieuse, alors que nous ne sommes plus très loin de la banlieue que nous souhaitons rejoindre et sans même nous concerter, nous nous arrêtons avant de nous regarder les uns les autres. Apparemment fatiguée, Gabrielle s’appuie lourdement contre moi sans chercher à cacher ses bâillements, tandis que son frère n’a pas l’air beaucoup plus vaillant. Pour ma part, relativement sportive en temps normal, et d’un tempérament énergique, je me sens suffisamment solide pour marcher encore, pendant des heures s’il le faut. D’ailleurs, je brûle d’interroger Philippe sur la manière dont il compte s’y prendre pour mettre ses projets à exécution. Mais pour l’instant, je regarde autour de nous, cherchant un lieu suffisamment couvert pour que nous puissions nous y asseoir sans risque jusqu’à ce que le jour se lève. Je n’en vois aucun, et je soupire, contrariée, jusqu’à ce qu’une idée, dont je ne suis pas sûre qu’elle plaise tellement à Gabrielle et son frère, me traverse l’esprit.

D’un geste du bras, je désigne la plaque de métal, au milieu de la rue, qui m’a inspirée cette idée. Comme je le craignais, je n’ai pas le temps de dire un mot que ma petite amie me lance un regard indigné, faisant déjà « non » de la tête.

« Il n’est pas question que j’aille passer du temps dans les égouts ! C’est sale, ça sent mauvais et c’est rempli de rats ! »

« Et c’est particulièrement sûr pour éviter les contrôles des drones. »

Je réplique, pas si enthousiaste qu’on pourrait le penser, mais persuadée que l’idée est bonne. Philippe, lui semble dubitatif, frottant les quelques poils de barbe qui apparaissent sur  son menton d’un air pensif.

« Il est certain que ce serait une bonne manière d’échapper aux contrôles de drones, et nous avons tous les trois besoin de repos. Mais je ne crois pas que nous y trouverons un endroit pour nous asseoir, et rester debout dans l’eau plus que sale n’est pas forcément la meilleure manière de récupérer. »

Je ne suis pas du genre à tergiverser, et les hésitations de toutes sortes me font rapidement perdre patience, alors, je n’attends pas que l’un ou l’autre se décide et me dirige vers la plaque d’égout.

« Il suffit que nous y allions et y restions jusqu’à ce que l’un de vous ait une meilleure idée ! »

Ils m’emboitent le pas, mais Philippe semble toujours indécis, quant à Gabrielle, elle parait carrément furieuse.

« Je n’irai pas là-dedans ! »

Je fais mine de ne pas l‘avoir entendue et soulève péniblement le couvercle de fonte, grimaçant devant l’obscurité qui règne dans le tunnel, comme devant l’odeur répugnante qui s’élève. Gabrielle recule d’un pas et son frère jette un regard désapprobateur au souterrain qu’il devine juste à mes pieds.

Nous n’avons rien pour nous éclairer, pas de téléphone bien sûr, ni de torche, ni même de boîte d’allumettes. Mais l’éclairage public est suffisant pour que je discerne deux ou trois barreaux métalliques de ce qui semble être une échelle accrochée à la paroi. Je n’attends pas que ma petite amie et son frère me donnent encore leur avis et m’engage aussitôt dans le souterrain. Ce n’est que lorsque j’arrive en bas, de l’eau à l’odeur pestilentielle jusqu’aux chevilles, que je distingue la silhouette de Philippe qui s’engage dans le souterrain tandis qu’au-dessus, j’entends la voix de Gabrielle.

« il n’est pas question que j’aille là-dedans ! »

Je peste en moi-même. J’avais déjà remarqué que ma petite amie était capable d’entêtement, mais là, ce n’est vraiment pas le moment. Je remets un pied sur la petite échelle de fer, décidée à aller la chercher, quand je la vois soudain apparaitre, se précipitant pour venir nous rejoindre juste là où elle refusait catégoriquement d’aller il y a quelques secondes.

« Referme vite ! »

Je ne pose pas de question et m’exécute aussitôt, peinant encore une fois à déplacer la plaque de fonte. Mais j’y parviens tout de même, glissant la bretelle de mon sac à dos, que j’ai ôté de mes épaules, entre la rue et ladite plaque, de manière à laisser un interstice afin de laisser passer un filet d’air qui sera plus que bienvenu, même s’il est très insuffisant, et aussi pour pouvoir distinguer les premières lueurs de l’aube quand le moment sera venu. Ce n’est qu’une fois que j’ai terminé que je me tourne vers l’endroit où je suppose que se trouve Gabrielle.

« Te serais-tu découvert un soudain, et surprenant, goût pour les souterrains malodorants ou bien y a-t-il une raison particulière qui t’a fait changer d’avis ? » 

Il fait si sombre que je ne la vois pas, mais je suis sûre, et ça me fait sourire malgré moi, qu’elle grimace alors qu’elle me répond, le ton un peu acide.

« Des drones. J’en ai vu un groupe qui arrivait au bout de la rue. »

Cette fois, c’est Philippe qui l’interroge, paraissant surpris.

« Un groupe ? Tu es sûre de ça ? En général, ils vont deux par deux, pas plus. »

J’entends vaguement l’eau clapoter et je devine que ma petite amie se tourne dans la direction de la voix de son frère.

« Oui, je suis tout à fait sûre. Il y en avait une dizaine environ. »

Ces paroles me font grimacer.

« La chasse à l’homme est bel et bien ouverte, alors. »

Ils ne répondent ni l’un ni l’autre et nous restons silencieux un moment, bien que j’entende régulièrement Gabrielle soupirer, paraissant souffrir de l’inconfort du lieu comme de la situation. Elle ne dit rien, ne prononce pas une plainte, mais je n’ai pas besoin qu’elle le fasse pour savoir à quel point elle se sent sans doute mal. Alors, toujours accrochée aux barreaux de l’échelle, je l’appelle.

« Viens près de moi, tu seras peut-être mieux »

Elle n’est pas allée très loin et après quelques petits clapotis, je sens une main se poser sur mon avant-bras. Je l’aide à monter à peu près la moitié des barreaux et elle s’assied sur l’un d’eux, se cramponnant aux montants métalliques, de chaque côté, pour ne pas perdre l’équilibre, et je l’entends prendre de grandes inspirations, ce qui me fait penser qu’elle a tourné son visage vers le minuscule espace par lequel passe un tout petit filet d’air.  Et puis, après quelques instants passés dans le silence, je questionne Philippe sur la manière qu’il va employer pour provoquer enfin le bug qui pourrait tout changer dans ce pays.

« Dès que possible, nous sortirons et tâcherons d’atteindre la banlieue nord, sans nous faire prendre si possible. Ensuite, tu vas essayer de mettre ton plan à exécution. Peux-tu m’expliquer comment tu comptes t’y prendre ? Tu n’as ni ordinateur, ni téléphone à portée de main, et sans ça, impossible d’accéder au réseau. »

Il prend un temps pour répondre, m’amenant à me demander s’il m’a bien entendue, mais juste au moment où je m’apprête à reposer ma question, il prend la parole, le ton las.

« J’ai une carte, une fausse, mais qui devrait suffire à tromper des profanes. »

« Une carte sortie de prison ? ça pourrait être pratique, en effet. »

L’ironie m’a échappée avant même que je pense à ce que j’allais dire, mais il ne paraît pas froissé et m’explique du même ton fatigué.

« Une carte d’agent du gouvernement, qu’a fabriquée un ami de Marc. Pas un membre de son groupe, juste quelqu’un qu’il connaissait. Avec ça, j’espère pouvoir rentrer chez un citoyen lambda, et prétendre que mon téléphone, que je ne lui montrerai pas, n’est pas suffisant pour essayer de contrer l’attaque fomentée par des traitres. Prétextant l’urgence, je m’arrangerai pour me servir de son ordinateur et introduire dans le système le virus qui nous libérera tous. Ensuite, je n’aurai qu’à m’en aller et vous rejoindre le plus vite possible, tout en espérant que le locataire ne finira pas par penser que mon intervention avait quelque chose de louche. »

Tout près de mon épaule, la voix de Gabrielle interroge à son tour.

« Et tu penses vraiment pouvoir berner le citoyen lambda ? »

J’entends clairement le soupir de son frère avant qu’il ne reprenne la parole.

« Chacun a tellement peur du gouvernement ici que je ne doute pas qu’une carte portant le sceau du gouvernement, même une fausse, devrait me permettre d’entrer sans souci chez la plupart des gens. Je m’inquiète bien plus de l’assistant de vie. Il est capable de suivre ce que je fais à la seconde où je le fais et comme il est connecté, il n’aura aucun mal à lancer des alertes, et même, sans doute, à m’empêcher d’agir. »

Cette fois, c’est moi qui pose la question suivante.

« Tu n’auras que peu de temps. Penses-tu pouvoir pénétrer dans le système du gouvernement en seulement quelques heures ? Ou beaucoup moins peut-être… »

Il prend une seconde avant d’expliquer, son ton peu optimiste.

« Nous avons beaucoup étudié ce système, avec Marc. Et il est possible que nous ayons trouvé une faille dans la sécurité. Je pense pouvoir m’introduire dans leur réseau sans trop de mal. »

J’ouvre la bouche pour poser une nouvelle question, qui me semble particulièrement importante, mais Gabrielle me devance, sa voix montrant son inquiétude.

« Et tu as une idée de comment bloquer l’assistant de vie ? »

S’il ne régnait pas une telle obscurité, je suis sûre que je le verrais hausser les épaules.

« Je suppose que si l’ordinateur a suffisamment de batterie, il faudra couper l’électricité. Ça ne l’anéantira certainement pas, mais ça devrait le ralentir, beaucoup. Et limiter ses possibilités. »

C’est ma petite amie qui exprime le doute que je ressens tout autant qu’elle.

« Tu crois vraiment que couper l’électricité suffira ? »

Son frère parle de plus en plus bas, mais nous l’entendons tout de même.

« Non, je n’en suis pas sûr à 100 %. Mais je pense avoir une chance et je veux la tenter. »

Il rajoute, après une seconde.

« De toutes les façons, je ne vois pas d’autres possibilités. Et comme nous sommes recherchés, je ne vais pas perdre du temps à chercher autre chose. A moins que l’une d’entre vous n’ait une suggestion ? »

Nous ne répondons ni l’une ni l’autre à cela et le silence s’installe de façon durable.

 

La nuit semble ne jamais vouloir finir. De temps à autre, je jette un coup d’œil par la petite fente, sous la plaque, guettant la moindre lueur m’indiquant que le jour n’est pas loin de se lever. L’énergie dont je me sentais remplie tout à l’heure m’a quittée et je trouve très fatigant de devoir rester debout, sans bouger, avec les pieds trempant dans une eau sale à l’odeur nauséabonde. Sur l’échelle, Gabrielle semble s’être assoupie malgré sa position inconfortable et je n’entends pas Philippe, comme s’il ne faisait pas le moindre mouvement et s’était endormi lui aussi.

C’est avec un immense soulagement que je vois enfin apparaitre, après ce qui me parait une éternité, un semblant de lumière.  Immédiatement, je secoue doucement le mollet de ma petite amie, juste devant moi, pendant que je hèle son frère.

« Philippe ! Il est temps d’y aller ! »

Pas si endormi que je le croyais, il réagit immédiatement, l’eau s’agitant autour de ses chevilles alors que je le sens s’approcher, tandis que sa sœur, elle, a beaucoup plus de mal. Elle bâille, marmonne, s’agite et si je ne l’avais pas retenue, serait sans doute tombée de son perchoir. Finalement, il ne nous faut que peu de temps pour être prêts, mais c’est avec beaucoup de prudence et de lenteur que je soulève la plaque de fonte, grimaçant encore une fois sous son poids, pour jeter un regard prudent sur la rue. Apparemment, la voie est libre et nous nous hâtons de sortir, prenant ensuite le temps de prendre quelques grandes bouffées d’air frais. Ensuite, nous reprenons la marche vers la banlieue nord, plus si lointaine maintenant.

Lorsque nous arrivons enfin à destination, nos estomacs à tous trois gargouillent. Mais avant de songer à manger quoi que ce soit, il était pratiquement impossible pour nous de le faire dans l’obscurité et la puanteur innommable qui régnait dans l’égout, il nous faut trouver un endroit à l’abri des éventuels drones. Déjà, en venant jusqu’ici, nous avons connu une ou deux frayeurs, mais si, heureusement et par chance, nous avons réussi à éviter le danger, il est évident que trois personnes grignotant en pleine rue seraient suspectes, et donc forcément contrôlées. Nous avançons donc d’un pas assuré, comme des gens qui sauraient parfaitement où ils se rendent, cherchant du regard un endroit où nous pourrions nous asseoir quelques instants pour manger les quelques provisions que nous avons emmenées. Une délicieuse odeur s’échappe d’une boulangerie devant laquelle nous passons, jetant des regards pleins de convoitise sur la devanture, mais, puisque sans téléphone, il est impossible de payer quoi que ce soit, nous ne nous attardons pas. Enfin, devant la difficulté  pour trouver un lieu adéquat, nous finissons par renoncer et nous dirigeons vers un immeuble, choisi au hasard.

C’est un quartier ouvrier ici, un quartier où le béton s’étend à perte de vue alors que les arbres et la verdure en général sont plutôt rares. Nous nous arrêtons devant un bâtiment semblable aux autres, haut d’une dizaine d’étages, à la façade plutôt plate, ne ressemblant en rien à ce qui est construit de nos jours. Ici, pas de dôme, pas de façades décorées de barres d’acier brillant sous le soleil matinal, mais des toits pentus comme au XXème siècle, et  de petits balcons rarement fleuris mais servant plutôt de débarras si l’on en croit le nombre d’objets hétéroclites qu’on y voit entreposés. Cependant, les portes de l’immeuble sont munis de digicodes tout à fait modernes et nous nous trouvons immobilisés devant elles, levant les yeux vers le ciel dans la crainte de voir surgir des drones qui repéreraient immédiatement un trio planté immobile devant une porte d’immeuble. Heureusement, la chance nous sourit encore une fois puisque juste alors que nous nous entreregardons, réfléchissant sur la conduite à adopter, une jeune fille sort du bâtiment. Elle nous jette un regard méfiant, mais ne fait pas un geste pour nous empêcher de franchir le seuil. Un moment je l’observe, alors qu’elle s’éloigne, guettant l’instant où elle saisira son téléphone pour prévenir le gouvernement de notre étrange comportement. Mais, tant que je la regarde en tous cas, elle n’en fait rien et je respire plus librement.

Une fois à l’intérieur du petit hall d’entrée, nous n’hésitons pas et nous dirigeons vers les escaliers qui mènent aux caves, là où notre présence sera moins remarquée, et où, enfin, nous nous asseyons.

D’abord, nous mangeons. Sortant pommes, biscuits, pain de mie, fromage, et même un saucisson sec que Gabrielle extrait de son sac avec un petit couteau pliant.

Nous nous restaurons rapidement, ensuite, les emballages jetés dans les poubelles qui se trouvent tout près, Philippe se lève, poussant un profond soupir en jetant un regard vers ses chaussures et le bas de son pantalon, encore humides de notre séjour dans les égouts.

« L’odeur qui se dégage de tout ça ne va pas m’aider à convaincre le premier venu que je suis un agent du gouvernement. »

Il hausse les épaules tout en rajustant sa chemise.

« De toutes les façons, je n’ai pas le choix. »

Il soupire de nouveau et se tourne vers le haut des escaliers sur lesquels nous sommes assis, mais je l’interpelle.

« Attends, je crois pouvoir résoudre ton problème de chaussures. »

J’attrape mon sac à dos et fouille un instant à l’intérieur pour en extraire une paire de baskets.

« Elles seront certainement trop grandes pour toi, mais elles sont propres. »

Il sourit largement, paraissant ravi de la proposition, et se rassied aussitôt pour retirer ses chaussures. Un moment, il parait vouloir les jeter, mais il se ravise en constatant que je chausse au moins deux pointures de plus que lui. Je lui donne une paire de chaussettes afin qu’il en glisse une au bout de chaque basket, puis il se remet debout, semblant un peu plus à l’aise.

« Je vais aller taper à la porte du premier appartement que je vais trouver, au rez de chaussée. Evidemment, je monterais si personne ne répond, mais dans la mesure du possible, je vais tâcher de rester le plus près possible de là où vous vous trouvez. De cette manière, vous pourrez m’entendre si je crie. »

Gabrielle qui, depuis que nous avons fini de manger est à moitié affalée contre moi, ce dont j’ai profité pour passer un bras sur ses épaules, se redresse brusquement.

« Si tu cries ? Pourquoi as-tu l’intention de crier ? »

Il passe une main des ses cheveux d’un geste un peu machinal.

« Si pour une raison ou pour une autre, ça se passe mal, je hurlerai, le plus fort possible. A ce moment-là, vous saurez qu’il vous faut détaler, le plus vite possible. Si vous ne m’entendez pas, à priori, c’est que ça ne se passe pas trop mal. »

Je hoche la tête alors que ma petite amie se lève pour aller enlacer son frère.

« Sois prudent. »

Son sourire est un peu amer, mais il répond gentiment.

« Ne t’inquiète pas, tout ira bien »

Il n’a pas l’air si convaincu que ça, mais elle acquiesce d’un mouvement du menton avant de le lâcher enfin. Je me lève moi aussi, lui flanque une tape sur l’épaule, puis nous le regardons s’éloigner lentement.

C’est long. J’ai l’impression que cette attente ne finira jamais. Blottie contre moi, Gabrielle soupire et s’agite. Quand son frère est parti, il a laissé la porte qui mène vers le hall de l’immeuble légèrement entrouverte et nous sommes pratiquement sûres qu’il a réussi à convaincre un locataire du rez de chaussée de lui ouvrir. Mais depuis, plus aucun bruit ne nous parvient, hormis les quelques allées et venues de ceux qui habitent là. Sans aucun moyen de mesurer le temps, nous sommes toutes deux très tendues, particulièrement ma petite amie qui ne reste pas en place, remuant constamment entre mes bras. Régulièrement, je dépose un petit baiser sur son front, ou sur sa joue, en tentant de la convaincre que c’est plutôt bon signe et qu’après tout, si les choses ne se passaient pas comme nous l’espérons, nous aurions déjà entendu son frère crier et vu les agents du gouvernement débouler. Elle acquiesce volontiers à ces arguments, mais cela ne l’empêche pas de s’inquiéter et je dois dire que je la comprends tout à fait, ne me sentant pas vraiment détendue moi-même. C‘est pourquoi je bondis lorsque, enfin, nous entendons des pas en haut de l’escalier. Prudente, Gabrielle, qui a réagi encore plus vite que moi, tend le cou, visiblement partagée entre l’espoir de voir revenir son frère, porteur de bonnes nouvelles, et l’anxiété à l’idée qu’arrivent seulement des habitants de l’immeuble ou, possibilité bien plus effrayante, des agents de l’état qui viendraient nous arrêter.

Souriant, Phillipe descend tranquillement les marches, levant le pouce de sa main droite pour nous indiquer que, d’après lui en tous cas, tout s’est bien passé. Pourtant, alors que nous le félicitons toutes deux chaleureusement, lui posant quantité de questions, il nous répond en nous indiquant qu’il nous racontera tout ça lorsque nous aurons trouvé un autre lieu où nous réfugier, ou en tous cas, quand nous aurons quitté cet immeuble. Je suis tout à fait d’accord avec ça, comprenant qu’il est urgent de s’éloigner d’un lieu où le locataire qu’il vient de quitter, ou pire encore et bien plus probable, son assistant de vie va, certainement très vite, signaler le passage de Philippe, si ce n’est déjà fait.

Gabrielle, que cette possibilité n’a pas effleurée, grimace, pas enchantée à l’idée de retourner dehors en rasant les murs, puisque les drones seront encore présents. Mais elle se laisse convaincre sans problème et nous sortons rapidement.

Dehors, la journée est bien avancée, le temps est très beau et le soleil brille de mille feux. Nous avons à peine le temps de franchir le seuil que, déjà, nous apercevons des drones dans le ciel bien dégagé et avons à peine le temps de reculer, nous mettant à l’abri de leurs caméras dans le hall. Nous ressortons aussitôt après les avoir vus s’éloigner et ne discutons pas pour choisir la direction à prendre, décidant de retourner vers le centre-ville.

Les drones sont nombreux, bien plus que d’habitude, et la chance nous sourit encore une fois, quand, environ une dizaine de minutes seulement après être revenus dans la rue, nous parvenons à échapper à leur vigilance en pénétrant dans une boutique. Sans téléphone, il est hors de question d’acheter quoi que ce soit, mais nous bavardons avec le vendeur, lui demandant volontairement quelque chose qu’il ne peut pas avoir en rayon, et passant ainsi suffisamment de temps dans le magasin pour que les drones se soient éloignés au moment où nous ressortons. Nous continuons de marcher, le plus rapidement possible afin de quitter le quartier où l’attaque a sans doute été repérée et signalée maintenant. Tout en marchant, Philippe nous explique succinctement ce qu’il a fait alors qu’il était dans cet appartement de l’immeuble.

« C’est une vieille dame qui m’a reçu. Une dame âgée, et sans doute solitaire, qui semblait ravie d’avoir de la visite, même si ma carte l’a visiblement impressionnée. Elle a été étonnée lorsque j’ai actionné le disjoncteur, mais n’a pas protesté, paraissant plutôt contente de jouer ce vilain tour à son assistant de vie, qu’elle a qualifié d’envahissant, tout en me rappelant que dans sa jeunesse, ça ne se passait pas comme ça. »

Tout en surveillant le ciel, Gabrielle interrompt son récit, le temps de poser une question, son ton un peu sarcastique.

« Elle t’a dit que c’était mieux avant, c’est ça ? »

Philippe répond sur le même ton.

« A peu près, oui. Elle m’a parlé d’un temps où les assistants de vie n’existaient pas et où on pouvait payer ses achats en argent liquide… Mais son assistant de vie, justement, a protesté dès que j’ai coupé le courant. Heureusement, ça a été efficace, encore plus que je ne l’espérais. Il a été ralenti à un point que je n’aurais pas imaginé. Il ne pouvait pratiquement plus parler et je n’ai senti aucune résistance quand j’ai pris l’ordinateur en main.

J’ai quand même essayé de me dépêcher, mais j’ai pris le temps d’envoyer deux leurres, dont un qui devrait être découvert relativement facilement. Ensuite, j’ai mis en œuvre ce que j’avais prévu. J’espère juste que le gouvernement sera berné par les leurres et ne cherchera pas plus loin. »

Un nouveau groupe de cinq drones surgit au loin. Dieu merci, nous sommes sur une large avenue bien droite et nous pouvons les voir arriver de loin, ce qui nous donne un peu de temps pour chercher un abri. Justement, un couple, déjà d’un certain âge, sort d’un immeuble, l’homme tenant la porte pour laisser le passage à son épouse. Nous nous précipitons et nous ruons dans l’entrée, bousculant la dame au passage. Elle nous regarde d’un air outré, tandis que son mari, lui, nous fait remarquer notre incorrection avec colère.

« Vous n’avez donc pas honte de malmener ainsi une dame qui pourrait être votre mère ? Bande de petits voyous ! »

Tous trois un peu gênés, nous sommes habituellement bien élevés, nous ne répondons pas, mais la dame remarque notre malaise et pose une question bien plus dérangeante.

« Pourquoi êtes-vous si pressés de pénétrer dans un immeuble que, j’en suis certaine, vous n’habitez pas ? Auriez vous quelque chose à cacher ? »

Elle lève les yeux vers le ciel, observant les drones qui passent tout près de là et ajoute.

« C’est de ces trucs là que vous voulez vous cacher ? »

Encore une fois, nous nous taisons. Je cherche désespérément une explication à donner pour notre comportement, mais rien ne me traverse l’esprit. Et puis, alors que je me demande comment éviter que le couple ne nous dénonce et donne aux autorités une indication sur l’endroit où nous nous trouvons, la vieille dame reprend, un sourire un peu malicieux sur les lèves.

« Eh bien, si c’est le cas, vous êtes pardonnés. Je  déteste ces engins et l’espionnage constant dont ils sont l’instrument. »

Intérieurement, je pousse un petit soupir de soulagement et hoche la tête vers le couple. L’homme, qui parait s’être détendu lui aussi, quitte le trottoir pour revenir à l’intérieur, nous dévisageant l’un après l’autre, avant de soupirer.

« Vous savez, nous sommes assez vieux pour nous souvenir d’une époque où les choses étaient différentes. Une époque où chacun était libre d’aller et venir sans en rendre compte à personne, où il était possible de faire du tourisme, même à l’étranger, sans devoir s’en justifier devant le gouvernement, où les assistants de vie n’étaient pas là pour nous dicter notre conduite à tous moments… »

Au bout d’un instant, il reprend, son expression brusquement affligée.

« Il était même possible, non seulement de sortir sans téléphone, mais même de ne pas en posséder. »

Son épouse hoche la tête et je leur souris, un peu rassurée par ces propos. Et puis, parce que je veux m’assurer qu’ils ne vont pas nous dénoncer, je poursuis la conversation.

« Ça devait être bien agréable. Quand j’étais enfant, ma grand-mère me racontait qu’elle avait fait un voyage sur le continent américain alors qu’elle était étudiante, sans demander la permission à qui que ce soit. Elle disait qu’elle pouvait vivre comme elle l’entendait, dans son appartement en tous cas, et même qu’il existait, à l’époque, des téléphones reliés au réseau par un câble, des appareils qu’on ne pouvait pas emmener avec soi. »

Apparemment, Philippe et Gabrielle n’ont jamais entendu parler de ce genre de chose et ils me regardent tous deux avec de grands yeux stupéfaits, mais les deux personnes, en face de nous, acquiescent, la vieille dame répondant doucement.

« Oui, je me souviens des téléphones fixes. Ma propre grand-mère, elle, me parlait d’une époque sans téléphone portable, du tout. »

Elle soupire profondément, fixant son époux avec un regard rempli de tristesse avant d’ajouter à notre intention.

« Nous avons une fille d’à peu près votre âge. Elle a eu quelques petits ennuis avec le gouvernement, il y a deux ans de ça. Elle faisait des courses avec son fils qui était encore tout petit et occupée avec son garçon, elle est sortie du magasin en oubliant son téléphone à l’intérieur. Elle est revenue le chercher à peine cinq minutes plus tard, mais le mal était fait. »

L’homme hoche la tête et reprend là où sa femme s’est arrêtée.

« Elle a passé trois mois en centre de rééducation. C’était très dur. Non seulement les conditions de vie qui ressemblaient à celles d’un pensionnat particulièrement strict du XIXème siècle, mais surtout les journées passées à se faire traiter comme une moins que rien, les heures de « cours de civisme », comme ils appellent ça…  Ensuite, il y a eu une année complète en prison. Et encore, elle a bénéficié de « l’indulgence » du juge, parce qu’elle était revenue chercher son téléphone. »

Il secoue la tête de droite à gauche, son visage exprimant un certain écœurement.

« Quelque chose s’est brisée en elle depuis ça. Elle ne se comporte plus de la même manière, est beaucoup plus stressée. Et puis, son téléphone est devenue l’élément le plus important de sa vie, elle ne le quitte plus bien sûr, mais aussi, elle en est venue à le surveiller davantage que son propre enfant. »

Il hausse les épaules et termine, le ton froid.

« Avant ça, elle rêvait d’une famille nombreuse, mais maintenant, elle ne veut surtout pas d’autre enfant, parce qu’elle a peur qu’un bébé détourne son attention et qu’il lui arrive la même genre de mésaventure. »

Gabrielle, qui a un cœur sensible, soupire, semblant consternée par cette histoire, alors qu’elle s’appuie contre moi. Et puis, la vieille dame nous interroge de nouveau.

« Pourquoi évitiez vous les drones comme ça ? Le gouvernement aurait-il quelque chose à vous reprocher ? »

Philippe et sa sœur détournent le regard, mais pour ma part, je n’hésite pas longtemps et explique rapidement notre histoire à nos deux vis-à-vis. Je sais que je prends un risque, mais mon instinct me souffle que je peux faire confiance à des deux-là, et il ne me trompe jamais. Ma petite amie me lance un regard étonné et hausse un sourcil mais ne proteste pas, se fiant apparemment à mon jugement  Son frère, par contre, paraît prêt à se jeter sur moi pour me faire taire. Il ne le fait pas, mais le coup d’œil furieux qu’il me lance est suffisamment éloquent pour que je n’ai aucun doute sur ce qu’il pense. Cependant, je n’en tiens pas compte et lorsque je termine, mon récit, bref résumé de nos tribulations depuis hier soir, le couple en face de nous ne donne absolument pas l’impression de vouloir nous dénoncer, au contraire. La femme, l’air compatissant, lève son index vers le haut.

« Je vous aurais volontiers proposé de venir chez nous attendre que votre action ait donné des résultats, mais notre assistant de vie vous dénoncerait immédiatement. »

Elle hausse les épaules, la mine désabusée.

« Je suppose que vous pouvez rester dans l’entrée quelques temps, mais si l’attente est trop longue vous serez remarqués par les autres occupants de l’immeuble. Et il n’y a pas ici que de bonnes âmes, croyez-moi. »

Son époux hoche la tête, confirmant implicitement ces propos. Peut-être se souviennent-ils tous les deux de réactions du voisinage à l’arrestation de leur fille. Cependant, alors que Philippe et sa sœur paraissent contrariés mais résignés à rester là quelques temps, je reprends la parole.

« Les caves. Comme ce matin »

Ma petite amie a l’air de trouver que c’est une bonne idée, mais Philippe, lui, grimace, sans doute gêné, même s’il ne le dit pas je le devine sans peine, par le manque de confiance qu’il éprouve envers le couple. Mais je ne ressens pas ce genre de doute et j’acquiesce alors que la vielle dame semble enthousiasmée par cette idée.

« La cave, oui ! Vous pourrez rester dans la notre sans que personne ne le sache. Et je pourrai vous apporter quelques petites choses à grignoter, et une torche, pour que vous ayez un peu de lumière. »

Son mari approuve. Je me tourne vers ma petite amie, qui donne son accord d’un simple mouvement du menton, puis vers Philippe qui, lui, est bien plus réticent. Et ne le cache pas. Mais je n’en tiens pas compte, pensant que je pourrai lui en parler une fois que nous serons dans la cave. Et puis, si tout se passe bien, si, comme je le crois, le couple ne nous dénonce pas, plus le temps passera, plus il se rendra compte que sa méfiance n’a pas de raison d’être.

Juste au moment où nous nous tournons vers les escaliers, un homme sort de l’ascenseur. Plutôt jeune, les cheveux aussi noirs que les miens, il jette un regard plein de dédain vers les deux personnes âgées, puis s’arrête un instant de marcher pour nous considérer, Philippe, Gabrielle et moi, avec une curiosité suffisamment insistante pour que nous nous sentions tous les trois un peu mal à l’aise. Il ne dit rien cependant, alors que le couple le salue avec un enjouement qui sonne faux, mais son œil méfiant et un peu inquisiteur, curieux en tous cas, ne m’inspire rien de positif. Heureusement, avant que j’ai pu dire quoi que ce soit à ce sujet, il sort de l’immeuble en haussant les épaules d’une manière qui exprime un profond dédain. Un sourcil interrogatif monte haut sur mon front alors que je me tourne vers le couple, mais Gabrielle devance mes questions, son ton indiquant clairement son étonnement.

« Quelle attitude bizarre ! A le voir, on croirait qu’il vous en veut personnellement. Je suppose qu’il s’agit d’un de vos voisins. Vous avez peut-être déjà eu maille à partir avec lui ? »

Le vieux monsieur hoche la tête, fourrant les mains dans les poches de son pantalon en grommelant.

« Il s’agit en effet d’un voisin. Un employé du service de contrôle des téléphones. Il était chargé de contrôler notre fille après sa sortie de prison. Il débarquait chez elle, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour vérifier si elle pouvait présenter son téléphone. »

Il hausse les épaules, sa lèvre inférieure se tordant dans une moue désabusée. 

« Ça a duré dix-huit mois. Maintenant, la période de probation est terminée, mais il ne se prive pas de la regarder de haut et de faire son possible pour l’intimider chaque fois qu’il la croise, quand elle vient nous rendre visite. »

Il n’en dit pas davantage, mais son épouse complète ses dires en deux phrases.

« Quant à nous, son comportement indique clairement à quel point il nous méprise. Et je suis persuadée que ça lui ferait plaisir, s’il pouvait nous prendre en faute. »

Cette dernière déclaration n’est suivie d’aucun commentaire, et nous nous dirigeons lentement vers les escaliers qui mènent à la cave. Et puis, je vois ma petite amie qui s’arrête, le pied sur la première marche et se tourne vers son frère, lequel est resté en arrière.

« Qu’est-ce que tu fais ? Viens donc, Philippe ! »

Mais il n’avance pas d’un millimètre, secouant négativement la tête.

« Non, je ne veux pas me terrer dans la cave de personnes dont j’ignore s’ils ne vont pas nous enfermer là-dedans pour pouvoir nous dénoncer tranquillement par la suite. »

Son ton est sec et ses yeux sont braqués sur les miens, son regard dur. Manifestement, il m’en veut d’avoir raconté notre histoire. Je retourne vers lui tandis que la vieille dame pose une main sur sa bouche, son regard scandalisé, tandis que son époux, lui, s’exclame.

« Comment osez-vous dire ça ? »

Il a l’air encore plus outré que sa femme, ce qui n’est pas peu dire. Mais Philippe ne se démonte pas et réplique immédiatement.

« Je ne vous connais pas. Je ne sais pas si, oui ou non, je peux vous faire confiance. Et comme je n’ai pas envie de prendre le moindre risque, je préfère encore retourner dehors et attendre de voir ce qui va se passer. Et quand. »

Il se tourne vers sa sœur et ajoute, un peu plus doucement.

« Tu devrais venir avec moi, Gabrielle. Ce serait plus sûr. »

Elle fronce les sourcils, et tend le bras pour saisir le mien

« Vraiment, tu crois que ce serait dangereux pour nous de rester ici ? 

 « Je n’en sais rien, Gabrielle. Je dis juste qu’il y a là un risque que je ne veux pas prendre. »

J’interviens aussitôt, alors que près de moi, le couple parait de plus en plus vexé.

« S’il y a un risque, il est minime. Honnêtement, je crois vraiment que nous serons plus en sécurité ici, en attendant les résultats de ton action de ce matin. »

Il secoue négativement la tête, son expression encore plus renfrognée.

« Comment peux-tu être sûre de ça ? « 

Il lève un bras pour désigner le couple.

« Les connais-tu ? Les as-tu déjà rencontrés avant aujourd’hui ? »

Je fais signe que non, et il a un sourire triomphant.

« Tu vois ? Comment as-tu pu raconter nos péripéties à des gens que tu n’as jamais vu de ta vie ? Comment peux-tu prendre tant de risques pour moi, mais surtout pour Gabrielle que tu prétends pourtant aimer ? »

Il a l’air furieux, et je commence à l’être moi aussi. C’est pourquoi je réplique avec vivacité.

« J’aime Gabrielle et je ne permets à personne d’en douter. Pas même à son frère. Quant à avoir relaté ce que nous avons fait, sache que quoi que tu en penses, je fais confiance à ces deux-là. »

Le ton monte et Gabrielle vient tirer sur mon bras, retirant ainsi l’index que je tapote sur la poitrine de son frère. Il recule d’un pas, lance un « Et puis débrouillez-vous sans moi ! » d’une voix rendue suraiguë par la colère, puis se dirige à grands pas vers la porte qui donne sur la rue non sans jeter un dernier regard en direction de sa sœur.

« Vraiment, tu ne veux pas m’accompagner ? »

Elle ne répond pas et il pousse un soupir, tend le cou pour regarder si, oui ou non, des drones survolent la rue, et pose de nouveau les yeux sur ma petite amie.

« J’espère que tu n’auras pas à regretter ton choix, Gabrielle. »

Son ton est bien plus doux cette fois. Et puis, il ouvre la porte, lève de nouveau les yeux  vers le ciel et, une fois certain qu’aucun drone ne rôde par ici, disparait dans la rue.

Près de moi, Gabrielle, une main posée sur la bouche, parait consternée. Je passe gentiment un bras sur ses épaules et la serre contre moi en espérant lui procurer un peu de réconfort, puis jette un regard autour de nous, cherchant le couple sans le trouver.

Ma surprise doit être visible, parce ce que ma petite amie n’attend pas que je pose la moindre question pour m’expliquer succinctement.

« Ils étaient si furieux et vexés qu’ils sont partis, montés chez eux sans doute. »

Elle pose sa tête sur mon épaule, l’expression de son visage indiquant autant la résignation que la tristesse.

« Je ne crois pas qu’on puisse compter sur leur cave maintenant. »

Elle soupire. Je ne dis rien, me contentant de la serrer un peu plus fort. Et puis, je hausse une épaule et lui désigne les escaliers qui mènent aux caves.

« On peut toujours aller se cacher là, en attendant. »

Elle acquiesce sans enthousiasme mais ne fait pas un pas dans cette direction, regardant plutôt vers la porte de sortie.

« Je n’en reviens pas qu’il soit parti comme ça. »

Un instant, je sens un doute s’insinuer en moi.

« Est-ce que tu regrettes de ne pas l’avoir accompagné ? »

Je hausse les épaules, essayant de ne rien laisser paraitre de ce que je ressens. Elle lève les yeux vers moi, réfléchissant apparemment sérieusement avant de répondre lentement et avec beaucoup de conviction.

« Il est hors de question que j’aille où que ce soit sans toi. Même pour suivre mon frère. »

Ça me fait chaud au cœur. Mais j’insiste tout de même.

« Je pourrais venir avec vous. »

Elle a un sourire ironique.

« Et te battre avec Philippe à la première occasion. Non. J’espère juste que nous n’aurons plus longtemps à attendre. »

Elle ne croit sans doute pas si bien dire. En fait, à peine a-t-elle terminé sa phrase que son frère revient, tirant la porte en criant d’un ton surexcité.

« Ça a marché ! Ça a marché ! »

Il arbore un gigantesque sourire qui m’amène à me demander si ses joues ne vont pas craquer à s’étirer ainsi. Mais je ressens surtout un immense soulagement, teinté d’une curiosité inquiète, comme si je craignais qu’il se soit trompé et que la situation soit toujours la même. Gabrielle semble partager mon état d’esprit et interroge à plusieurs reprises, répétant les mêmes mots comme si elle n’allait jamais s’arrêter.

« Tu en es sûr ? C’est incroyable ! Tu en es sûr ? C’est incroyable ! »

Il hoche la tête, bondissant quasiment sur place alors qu’il nous incite à venir vérifier par nous-mêmes. Nous passons donc prudemment toutes les deux la tête par la porte dans l’intention de jeter seulement un regard, mais très vite, nous sortons, regardant autour de nous avec grand intérêt et sidération.

Partout le long de l’avenue, des groupes de gens sont rassemblés. Cela en soit est un spectacle étrange, ce genre d’attroupement de plus de cinq personnes est interdit en temps normal. Mais aujourd’hui, cette interdiction ne semble perturber personne. De toutes part, les gens, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, se hèlent, poussant des exclamations en se montrant mutuellement leurs téléphones, la plupart des propos échangés concernant les assistants de vie, devenus brusquement muets, et les téléphones qui ne fonctionnent plus. Au-dessus de nous, des drones tournent en rond, apparemment désorientés, comme s’ils n’avaient plus aucune indication quant à la direction qu’ils doivent prendre. Je suppose qu’ils contrôlent encore les possesseurs de téléphones, ces engins-là sont entièrement automatisés, et les capteurs, comme les caméras, sont sans doute encore en état de marche, du moins je le présume, mais en temps normal, leur vol est rectiligne et les informations qu’ils collectent sont directement envoyées aux services de l’état qui prennent ensuite les mesures qu’ils jugent nécessaires. Aujourd’hui, si tout a fonctionné comme nous le souhaitons, et comme Philippe nous l’a assuré, les informations ne vont plus nulle part, et plus rien ne peut les recevoir. Et, bien évidemment, il en est de même pour les signaux émis par les téléphones.

Un peu abasourdie, je regarde ma petite amie qui félicite son frère, souriant de toutes ses dents avant de venir se jeter à mon cou en riant.

« Nous ne sommes plus surveillés, plus personne ne contrôle ni nos déplacements ni nos conversations ! »

Gabrielle, hilare, est si surexcitée qu’elle sautille sur place, courant maintenant au-devant de chaque passant pour encourager tous ceux qui semblent plus déconcertés qu’autre chose, à fêter cette libération. En peu de temps, la plupart des gens commence à réaliser ce qui se passe et les cris de joie se font de plus en plus nombreux. Bientôt de nouveaux, et nombreux, résidents du quartier viennent rejoindre l’avenue et petit à petit et une petite fête s’improvise. Quelques-uns ont amené des instruments de musique, d’autres chantent, tandis que d’autres encore entament des chansons tout en buvant de grandes quantité de bière et autres boissons alcoolisées.

A quelques mètres de nous, j’aperçois le couple qui a proposé de nous cacher dans sa cave, il y a si peu de temps de cela. Un instant, j’envisage d’aller près d’eux, mais en me voyant approcher, la femme détourne le regard et je décide finalement de m’abstenir, préférant plutôt enlacer ma petite amie pour l’entraîner dans une danse endiablée.

C’est environ une heure plus tard que l’homme qui nous a regardées avec tant de dédain et d’insistance tout à l’heure, apparait, entouré d’une dizaine d’autres personnes, hommes et femmes. Comme Philippe, je n’ai qu’à les voir, tous regroupés là, avec leur attitude raide et leurs expressions pincées, pour savoir que ce sont des agents du gouvernement. Intriguée, je dépose un petit baiser sur les lèvres de Gabrielle avant de la lâcher pour m’approcher discrètement du petit groupe. Ils discutent entre eux à voix basse, et si je n’entends pas leurs paroles, je suis persuadée qu’ils ne sont pas en train de se féliciter de la situation. Et puis, alors que, dissimulée derrière quelques couples de danseurs, j’essaie d’avancer encore, je vois distinctement l’’un des hommes sortir un pistolet de sa poche, tandis que ses acolytes, eux, glissent leurs mains sous leurs bras, là où, habituellement, on pose un holster. Un rapide regard derrière moi me permet de constater que Gabrielle, en pleine conversation avec son frère et une jeune femme que je ne connais pas, est directement dans leur ligne de mire. Alors, je n’hésite pas et me décale immédiatement, plaçant mon corps entre le petit groupe et ma petite amie, puis m’approche de nouveau de ceux que je surveille, avançant cette fois bien plus vite et sans me soucier de me cacher.

Le voisin du couple qui nous avait proposé sa cave me repère rapidement, donnant un coup de coude en marmonnant à son voisin immédiat, sans doute pour lui signaler ma présence et il faut peu de temps pour que la dizaine de personnes me fixe avec des yeux plus que suspicieux. Mais je n’y attache pas d’importance et désigne les armes qu’ils ont maintenant tous en mains avant de crier bien fort, et à la cantonade :

« Attention, il y a là des agents de l’état qui sont armés ! »

Je n’ai pas besoin de le dire deux fois. Déjà, de nombreuses personnes sont à mes côtés. De jeunes hommes majoritairement, mais pas seulement. Quelques femmes, plus ou moins âgées, et un homme d’une cinquantaine d’années. Quoi qu’il en soit, tous arborent des expressions menaçantes et j’entends plusieurs voix s’élever et des interrogations fuser dans la direction des agents de l’état.

Et puis, l’homme que nous avons croisé dans l’entrée de l’immeuble du couple lève son arme en direction de la foule. Lentement, comme s’il choisissait sa future victime et prenait déjà plaisir à l’idée de tirer dessus.

Mais je ne lui laisse pas le temps de faire quoi que ce soit. Mon sang ne fait qu’un tour en le voyant  faire, et je me précipite au-devant de lui, saisissant fermement son poignet droit pour tirer son avant-bras vers le haut. La lutte qui s’ensuit est brève, peut-être est-il étonné de me voir si forte et mal remis de la surprise provoquée par une attaque qu’il n’attendait pas, mais en tous cas, il ne parvient pas à viser de nouveau la foule, et son index étant encore crispé sur la gâchette, le coup part tout seul en direction du ciel, le bruit de la détonation provoquant aussitôt un grand mouvement de panique sur toute la longueur du boulevard.

De nombreux cris s’élèvent et certains se mettent à courir dans tous les sens, cherchant un endroit où s’abriter, tandis que d’autres se jettent à terre, rampant ensuite pour se dissimuler derrière des poubelles, des bancs publics ou les jardinières municipales, bien fleuries en cette période de l’année.

Pour ma part, je ne recule pas et profite du moment de stupeur de l’homme, qui ne s’attendait visiblement pas à tirer en l’air, pour lui flanquer un énorme coup de poing dans le ventre. Plié en deux, la bouche ouverte pour chercher de l’air, je profite de sa position pour lui asséner un coup de genou dans le menton qui le fait chuter au sol. Autour de nous, c’est la cohue. Ceux qui ne se sont pas enfui font la même chose que moi, et chacun des agents de l’état se trouve face à un ou plusieurs adversaires qui les molestent avec énergie.

Après encore cinq ou six coups de feu, qui provoquent de nouveau quelques grands mouvements de panique, il ne faut plus que peu de temps pour que tous ceux qui étaient armés ne le soient plus. C’est d’ailleurs sans doute ce qui amène la situation à dégénérer. Les agents de l’état, tous à terre maintenant, sont bourrés de coups de pieds et le sang commence à s’écouler de leurs blessures. Les pistolets ont changé de main, les mines des passants qui dansaient tout à l’heure se font de plus en plus menaçantes et il semble que la plupart d’entre eux soient enivrés, non pas par l’alcool, mais par la violence ambiante.

Mon adversaire est couché sur le sol, son arme dans ma poche. Tout cela s’est déroulé très vite et je cherche Gabrielle du regard, inquiète qu’elle ait été bousculée durant le moment de panique qui a suivi le premier coup de feu, tout en espérant qu’elle ait eu la présence d’esprit de se mettre à l’abri. Mais je la trouve juste derrière moi, le visage crispé dans une grimace dont je ne parviens pas à définir si elle est provoquée par la peur ou par le dégoût que lui inspirent les excès de violence qui s’amplifient de minute en minute autour de nous.

Heureuse de la retrouver apparemment en pleine forme, je tourne le dos à la foule qui grogne de plus en plus fort et l’enlace aussitôt, trouvant une forme de réconfort, dont j’ignorais avoir besoin,

au creux de ses bras. Nous nous serrons l’une contre l’autre pendant un long moment, je dépose un petit baiser sur ses lèvres, puis me retourne vers l’attroupement, qui, en moins d’une minute, s’est considérablement accru. D’un geste, je désigne à ma compagne les attaques, de plus en plus violentes dont sont victimes les agents de l’état.

« Je ne les porte pas dans mon cœur, mais je ne comprends pas qu’on puisse s’acharner ainsi contre eux. »

Elle a l’air de désapprouver elle aussi, sans doute encore plus que moi, mais elle se contente de tirer sur mon bras en marmonnant.

« Tu ne peux pas les aider. Non seulement la foule est bien trop nombreuse, mais tout le monde s’en prendrait à toi si tu essayais de protéger ne serait-ce qu’un seul agent de l’état. »

Elle a certainement raison. Pourtant, malgré tous les sentiments négatifs que j’éprouve envers ce gouvernement qui nous espionne et contrôle chacun de nos mouvements depuis toujours, je répugne à laisser tomber et résiste à sa tentative de m’entrainer derrière elle.

« Si personne n’intervient, ils seront morts d’ici peu. »

Gabrielle hausse les épaules pour marquer, non pas son indifférence, mais sa certitude que personne ne peut s’opposer à cela.

« C’est un lynchage en bonne et due forme. Et la plupart des agents du gouvernement est déjà morte. Toute cette masse de gens ne s’acharne plus que sur des cadavres. »

Elle tire de nouveau sur mon bras, plus fort cette fois.

« Allons-nous-en. Je ne veux pas assister à ça plus longtemps. »

Ça ne me plait qu’à moitié, mais je me rends à ses raisons et commence à la suivre alors qu’elle m’entraine doucement vers une rue un peu moins encombrée. Et puis, il me vient à l’esprit qu’elle ne semble pas se préoccuper de son frère, une idée si étonnante que je l’interroge immédiatement là-dessus.

« Où est Philippe ? Pourquoi ne t’inquiètes-tu pas de son sort ? »

Son visage se défait encore un peu plus, et elle marmonne en désignant l’attroupement violent, dans notre dos.

« Il ne craint rien. En fait, il participe à la curée. Je n’ai pas envie de lui parler pour l’instant. »

Je discerne parfaitement la note de déception dans sa voix, mais je n’ai rien à répondre pour l’instant et décide plutôt de l’accompagner, passant mon bras sur ses épaules, autant pour entretenir un contact physique, que dans l’espoir de lui apporter un peu de réconfort. Mais avant de partir, je jette un dernier coup d’œil vers la cohue, derrière nous. Des policiers en uniforme sont arrivés mais la majorité d’entre eux semble avoir pris le parti des opposants au gouvernement. Quant à ceux qui sont restés fidèles à l’état, ils sont malmenés avec énergie. Plus aucun coup de feu ne retentit, et si des drones survolent l’avenue, ils continuent à tourner en rond et ne paraissent plus capables de faire quoi que ce soit d’efficace. C’est une scène très surprenante pour moi qui ai toujours vécu dans un monde parfaitement réglé où rien n’a jamais été laissé au hasard, et dans lequel les agents du gouvernement ont toujours été, sinon respectés, au moins particulièrement craints.

Gabrielle tire sur mon bras, m’arrachant à ce spectacle plus qu’étonnant, pour m’entraîner vers son appartement, distant d’un petit kilomètre seulement. Là, aucune assistante de vie, ne nous accueille avec un commentaire acerbe sur les évènements du soir ou sur l’heure tardive à laquelle nous arrivons. Dehors, une certaine agitation règne, comme partout dans la ville et sans doute dans tout le pays, mais le brouhaha diffus qui monte de la rue ne nous empêche pas de savourer le calme exceptionnel de l’appartement. Délicatement, je prends ma petite amie dans mes bras, l’embrasse doucement puis l’interroge à mi-voix, comme si je craignais de rompre le silence ambiant.

« C’est une belle victoire que nous avons remportée là. Et Philippe peut être fier de ce qu’il a réalisé. Mais crois-tu que cette situation durera ? Ou bien crains-tu que le gouvernement réagisse suffisamment vite pour reprendre la main comme si rien ne s’était passé ? »

Elle soupire, se blottissant dans mes bras en enfouissant son visage dans mon épaule avant de répondre, le ton incertain.

« A vrai dire, je l’ignore. Mais il suffit de voir les réactions des gens, dans les rues, pour se rendre compte que nous n’étions pas les seuls à souffrir de la manière dont nous étions surveillés. Et je veux croire que les émeutes de ce soir ne sont que le commencement de ce qui sera une vraie révolte contre ce système autoritaire et, pour tout dire, inquisitorial. »

Elle relève son visage vers moi pour terminer.

« Je regrette seulement ce déchaînement de violence. Et plus encore le fait que mon frère, qui aurait pu être le héros de cette journée, y ait participé, d’autant plus que j’ignore quel sort ont subi Clarisse et Dominique. »

Elle soupire de nouveau et se recule, prenant ma main pour m’entraîner vers la salle de bain, son ton de voix n’indiquant plus rien de particulier alors qu’elle ajoute.

« Cette journée a été plus que fatigante, et la nuit passée dans l’égout m’a laissé un souvenir très odorant. A toi aussi, d’ailleurs. »

Je fronce le nez, réalisant à quel point elle a raison en constatant combien mes chaussures et le bas de mon pantalon empestent.  Alors, sans discuter, je prends la main qu’elle me tend et la suit jusque sous la douche.

 

 

Extrait du journal « La nation libérée ». Un article signé par Callie Staud, envoyée spéciale dans la capitale du pays.

« Depuis la soirée du 22 juin dernier, le pays entier semble revivre. Partout, sur les grandes avenues comme dans les plus petites rues, règne une joie indescriptible. Les émeutes, qui ont finalement duré moins d’une semaine ont été suffisantes pour mettre le régime gouvernemental à bas. Certes, on peut déplorer quelques violences, notamment aux alentours des prisons d’état et des centres de rééducation, particulièrement au moment où les prisonniers politiques ont été libérés, mais dans l’ensemble, la situation parait dorénavant être apaisée.

En attendant l’organisation d’élections, un évènement que notre pays n’a pas connu depuis plus de vingt ans, les principaux meneurs du mouvement de révolte, Philippe Dupin et Marc Mercier, ce dernier ayant été libéré très récemment d’un centre de rééducation, tentent d’apaiser les esprits et expliquent qu’ils se sont déjà attelé à la rédaction d’une nouvelle constitution et à l’installation de lignes câblées permettant d’utiliser des téléphones fixes dans le même genre que ceux qui fonctionnaient encore dans le pays il y a un peu plus de trente ans. Les anciens services publics serviront d’ailleurs aussi de modèles pour un retour des postes et des courriers papier qui avaient été abandonnés définitivement durant l’année 2028. Quant aux téléphones portables, comme les assistants de vie, ils sont dorénavant et irrévocablement interdits.

Demain soir, le 8 juillet, une grande fête sera organisée dans la capitale et dans toutes les grandes villes du pays, pour célébrer la fin de la surveillance et de l’espionnage organisés de la population. A ce sujet, il est demandé à chacun de rester calme et de veiller à ce que cette soirée soit placée sous le signe de la joie et la gaieté, afin qu’aucune violence d’aucune sorte ne vienne ternir cet évènement.

Les responsables du gouvernement qui vient d’être renversé ont été emprisonnés dans ce qui était il n’y a pas si longtemps un centre de rééducation, gardés par des policiers ayant pris le parti des émeutiers dès le début des derniers évènements. Bientôt jugés, ils ne peuvent guère compter sur la solidarité des pays voisins, au contraire. Cette révolte paraît avoir donné des idées aux populations de plusieurs états où des manifestations, pourtant interdites, ont eu lieu, manifestations parfois réprimées de la plus violente des manières.

Toutefois, il est encore trop tôt pour savoir si la révolte de notre peuple servira de modèle à nos voisins, et en attendant, il est suggéré à tous ceux et celles qui le souhaitent de venir participer aux fêtes de demain, ou de ne pas s’y rendre si tel est votre souhait. Une manière de profiter de notre nouvelle liberté sans avoir à rendre compte à qui que ce soit de la façon dont nous utilisons notre temps. 

 

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16 septembre 2018

Cercle de la Vie, Missy Good !

mar

 

La suite des aventures de Xena et Gabrielle, narrée par Missy Good et traduite par Fryda !

Le cercle de la Vie, première partie.

 

Bonne lecture !

Kaktus

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