Fin de week-end
Pour bien terminer votre week-end, ou commencer parfaitement votre semaine, voici un peu de lecture !
- En résistance, nouvelle ff francophone de Gaxé, première partie
- L'épisode 20 d'Indiscrétions, traduit par Fryda
Excellente lecture !
Kaktus
Indiscrétions, épisode 20
INDISCRETIONS
Deuxième saison
Créée, produite, réalisée et écrite par : Fanatic et TNovan
Traduction : Fryda (2012)
Beta lecture : sygui (et exceptionnellement sur cet épisode tada ! Katell Pour ceux et celles qui se souviennent ;-)
Merci à elle deux
*********************
Episode 20 : Gai, gai, marions-les
J’appelle la maison aussitôt que je suis installée dans ma chambre d’hôtel. Pas de réponse. Je tente son mobile. Pas de réponse. Je n’aime foutûment pas ça. Je sais qu’elle n’est pas au journal. Où est-ce qu’elle peut bien être, merde et pourquoi elle ne répond pas ?
Je sors mon ordi portable et je le lance. Je vérifie ma boîte aux lettres et je fais défiler la liste des mails. Ah, la voilà. J’espère qu’elle va m’expliquer ce qui se passe ; autrement, je colle mes fesses dans un avion direction la maison. Je voulais piloter mon nouveau bébé jusqu’ici, mais avec le prix du carburant en ce moment, ça ne semblait pas prudent. Comme on va le prendre dans deux semaines pour l’anniversaire de Kels et le 4 juillet, j’ai décidé que la compagnie paierait pour ce voyage-ci. En plus, je veux apprendre à le piloter. J’adore les nouveaux joujoux.
« Bonjour, ma chérie,
Mon mobile a subi des dégâts pendant le déjeuner aujourd’hui. Je t’expliquerai. Une histoire de dessert flambé et de serveur très embarrassé. Mon téléphone a mené un combat vaillant pour sauver sa vie mais a fini par succomber à ses blessures. Brian et moi allons m’en chercher un nouveau ce soir. Si tu as besoin de moi, tu peux me joindre sur le téléphone de Brian. Le numéro… »
Je ne m’embête pas à lire le reste du message et je compose tout de suite.
« Salut, L’Etalon ! » Gazouille Brian dans mon oreille.
« Passe-moi Kels. »
« Râleuse », grommelle-t-il.
« Garce », je réponds. Moi aussi, je sais aussi jouer à ça. En fait, je commence à aimer ces échanges avec lui. Il est sans danger et il adore Kels. Je ne peux pas lui reprocher son bon goût.
« Comment tu m’a appelée ? » La voix de Kels me prend par surprise.
« Rien. » Oh merde. Pense vite, Kingsley. « J’ai dit – Gare si tu penses que tu ne me manques pas énormément. »
« Ah oui. » Elle n’a pas l’air très convaincue.
« Tu m’as manqué un max. » Et bien sûr, je lui dis ça de ma voix la plus pitoyable.
« Tu me manques aussi, Tabloïde. Alors je présume que Kendra et toi vous êtes arrivées sans problème à Washington? »
« Oui. Le vol commercial a été une plaie. Et j’aurais souhaité que ce soit toi qui m’accompagnes, pas elle. » Mon ton est vraiment pitoyable cette fois. Je m’étire sur le lit et je tripote la couverture. La semaine va être longue.
« Oui, moi aussi. Mais le reportage est important et c’est bien qu’elle le fasse. La chaîne piquerait une crise si je m’approchais de quoi que ce soit qui touche à l’homosexualité en ce moment. En plus, j’ai eu un truc super excitant à faire sur un type qui dit que les déchets des jardins privés sont la prochaine source importante d’énergie. Un sacré changement, je te le dis. »
« Les déchets des jardins privés ? Tu ne parles pas de crottes de chien là, hein ? »
Elle rit dans mon oreille. « Si on peut considérer ça comme des déchets des jardins, ce gars dit qu’il peut en tirer du carburant. »
« Charmant ! »
« Ça résume pas mal mon sentiment sur à moi aussi. Alors, j’ai bouclé tout ça, j’ai kidnappé Brian et on est allés déjeuner. C’est là que j’ai eu un petit problème d’équipement. Alors j’ai décidé de prendre le reste de la journée pour moi et on fait du shopping depuis. »
« Attention, ma chérie », je l’avertis. « Il ne faudrait pas que tu énerves encore plus Langston. Je veux pouvoir recommencer à voyager avec toi un jour. »
« Langston peut aller se faire… bon, quoi qu’il en soit, je suis tranquille. J’ai fini mon travail. Je suis gentille. Je le promets. »
« Brave fille. »
« Merci. J’ai réussi à trouver des vêtements vraiment mignons pour les bébés aujourd’hui. Des petits pyjamas avec des petits pieds et des petits kangourous partout. Je n’ai pas pu m’en empêcher. »
Je saisis l’idée. « Mes bébés Gourous. »
« Nos bébés Gourous. »
Je viens de me faire corriger là. « Oups, oui, chérie, nos bébés Gourous. Vous me manquez tous les trois. »
« Et tu nous manques aussi. Tu vas bientôt rentrer. Hé, on reçoit des réponses pour l’annonce de la nounou. Mais je ne les ouvre pas. Je veux attendre que tu rentres pour qu’on les regarde ensemble. »
« Quel bonheur. » Je ne veux voir personne d’autre avec mes enfants que nous.
« Tabloïd, je tente au jugé mais j’ai l’impression que tu es un peu déprimée en ce moment ? »
« Je n’aime pas dormir toute seule. » Seigneur, je suis pathétique. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Je sais, je suis tombée amoureuse. La chose la plus intelligente que j’ai faite dans ma vie.
« Ne te considère pas toute seule. Les bébés et moi, nous sommes avec toi. On n’est juste pas dans la même pièce. En plus, tu peux toujours enfiler mon tee-shirt sur un oreiller, et je sais que tu l’as mis en douce dans tes bagages, et te blottir tout contre.
« Comment tu sais que… » Hmm. « Est-ce que ça marche vraiment ? »
« Oh oui, c’est sûr. Comment tu penses que je fais quand tu n’es pas là ? »
Okay, je me sens mieux. « Contente de savoir que ce n’est pas que moi. Bon sang, on rentre d’une lune de miel géniale et il faut que je m’en aille tout de suite. Je peux encore sentir ta présence, tu sais. On dirait que si je tends la main… »
« Tabloïde, je parle dans un téléphone au milieu du parc. Je préfèrerais qu’on évite de commencer ça maintenant. Si tu veux m’appeler à la maison dans, disons, une demi-heure… »
« C’est sûr. Rentre à la maison. Mets-toi au lit. Nue. Et j’appelle. » Bon sang, c’est mieux que rien.
Elle rit. « D’accord, chérie. On se parle dans une demi-heure. »
Je regarde ma montre. « Vingt-neuf minutes à compter de maintenant. »
« Je raccroche, Tabloïde. »
Dépêche-toi de rentrer, bébé.
* * *
Kendra et moi, on prend un bon petit déjeuner-réunion. Kels avait raison, elle a vraiment la pêche, presqu’autant que ma nana. Pas étonnant qu’elles s’entendent bien.
Je trouve finalement Kendra intelligente, perspicace et très concernée par le reportage que nous sommes venues faire. Un autre jeune homme a été tué parce qu’il était gay. Ça recommence comme avec Matthew Shepard (NdlT : jeune étudiant américain agressé parce qu’il était homosexuel. Ses agresseurs l’ont battu à mort et attaché ensuite à une barrière les bras écartés. Les défenseurs de la cause gay le symbolisent souvent en s’habillant comme des anges avec de grandes ailes blanches par comparaison). Pourquoi faut-il toujours qu’on tue ceux qui sont différents de nous, notamment parce qu’ils sont gays ou noirs ?
Kendra ferme son carnet de production et commence à s’intéresser fortement à son café. « Harper, est-ce que je peux te poser une question très personnelle ? »
« Tu peux toujours la poser. » Je déteste être piégée. Surtout par un journaliste ; ce sont les pires.
« Quand as-tu su que tu étais gay ? » Elle me regarde avec sincérité.
« Tu me demandes quand j’ai su que j’étais attirée par les filles ? Ou bien quand j’ai su que j’étais étiquetée comme ‘différente’ par le reste de la société ? »
Elle sourit légèrement en secouant la tête. « Je suis désolée, je ne voulais pas t’offenser. Je présume que c’est un peu comme si tu me demandais quand j’ai su que j’étais noire, hein ? » Elle regarde à nouveau sa tasse. « Tu vois, mon neveu de quinze ans a fait son coming out récemment et j’angoisse un peu, je pense. Je ne veux pas qu’il finisse comme ce pauvre gamin. »
« Hé, je n’étais pas en train de te rembarrer, mais pour moi, ce sont deux questions différentes. Je n’ai jamais été attirée par les garçons et je n’y pensais pas plus que ça. J’ai su que quelque chose se passait à l’école primaire quand les autres filles ont commencé avec leurs premiers baisers. Avec moi. » Je la laisse profiter de l’un de mes sourires les plus cavaliers. « Pourquoi est-ce que tu angoisses pour ton neveu ? »
Elle soupire et lève les yeux, mais pas vers moi. Elle regarde par la fenêtre et semble trouver le parking très intéressant. « Je ne sais pas. Je ne suis pas homophobe ou, du moins, je ne pensais pas l’être. Je veux dire que je n’ai jamais rien fait pour vous mettre mal à l’aise Kelsey ou toi, n’est-ce pas ? Je pense que c’est parce que c’est mon neveu. Je m’inquiète pour lui. »
« Tu n’as rien fait avec Kelsey ou moi, mais c’est difficile de nous mettre mal à l’aise. Je ne me suis jamais cachée de ma vie et Kels s’en fout complètement. » Je repense à la Kelsey Stanton que j’ai rencontrée il y a moins d’un an. Qui aurait pu dire que sous cet extérieur indifférent et son étiquette de Garce des Glaces, il y avait une femme au cœur si doux ? « Est-ce qu’il a pris sa décision tout seul ou bien est-ce qu’on l’y a forcé ? »
« Il l’a dit de son plein gré. Mais mon frère et sa femme ne l’ont pas très bien pris. »
« Qu’est-ce qui s’est passé ? » Je me penche en avant, la main autour de ma tasse de café. Je veux qu’elle sache que je peux rester en face d’elle à l’écouter jusqu’à ce qu’elle se sente à l’aise et qu’elle ait les réponses qu’elle cherche.
« Je n’étais pas présente mais de ce que j’ai compris, il a essayé d’avoir une conversation calme et raisonnable avec ses parents. Ils lui ont toujours dit qu’il pouvait leur parler de tout. Mais quand il leur a dit ça, je présume que ma belle-sœur a quitté la pièce en larmes et que mon frère a explosé. Il a commencé à utiliser les mots les plus désobligeants de la langue qu’il pouvait trouver. »
« Ça aurait pu se passer mieux », dis-je d’un ton neutre. Je ne suis pas en position de juger sa famille. Je ne les connais même pas. « Où est ton neveu maintenant ? » Les ados gays ont le plus fort taux de suicide du pays, surtout à cause de telles situations. J’espère que le gamin va bien.
« Sans rire. Il est avec des amis en ce moment. Comme tu t’en doutes sûrement, mon frère l’a fichu dehors. »
« Je suis désolée. » Je ne peux même pas imaginer mes parents me faire ça à moi. « Tu peux le prendre chez toi ? »
« Je peux. Et je le veux, mais ça signifie lancer une guerre avec une grande partie de ma famille. »
Je hausse les épaules. « Je présume qu’il est temps de choisir un camp. Ecoute, je ne connais rien de ta famille ou de cette histoire. Mais, je sais sûrement qu’on m’a épargné pas mal d’emmerdes parce que mes parents et mes frères ne m’ont jamais traitée différemment parce que je suis gay. Peu importe qui on est, l’amour inconditionnel, ça veut tout dire. Kendra, tu as un neveu de quinze ans qui essaie de se frayer un chemin dans le monde. Est-ce que tu préfères qu’il ait quelqu’un dans son camp ou bien qu’il affronte ça tout seul parce que tu pourrais bien te mettre dans la merde en l’aidant ? »
Elle finit par me regarder. « D’accord, je vois où tu veux en venir et non, je ne veux pas qu’il soit seul. Je ne veux pas qu’il devienne une autre statistique. Mais laisse-moi te dire que je n’ai pas la moindre idée de la façon dont je dois me comporter avec lui. J’ai une trouille affreuse. »
« A quel sujet ? » C’est marrant. Les gens semblent penser qu’élever un ado gay est plus difficile que d’en élever un hétéro. Les gamins sont plutôt logiques ; ils ont besoin d’amour, de limites et d’aide pour leurs devoirs à la maison. Oui, il y aura des emmerdes en plus pour ses rendez-vous amoureux. Mais, tous les gamins se font tabasser pour une raison ou une autre – certains parce qu’ils sont moches, d’autres parce qu’ils sont cons, d’autre parce qu’ils sont grande gueule.
« Oh, je ne sais pas », dit-elle en soupirant. « Devenir un parent d’ado gay du jour au lendemain. Harper, je ne sais pas comment l’aider autrement qu’en lui faisant savoir que je ne le juge pas pour ce qu’il est. C’est un brave garçon. Il n’est pas dans un gang et il ne se drogue pas. Il a de bonnes notes et il bosse vraiment fort. Mais ça ne peut pas être facile pour lui et je ne sais pas comment faire pour que ce soit mieux. »
« Emmène-le chez toi, aime-le et tâche que le reste de la famille commence à se parler. Ne laisse pas ça te submerger, Kendra. Les ados gays ne sont pas si différents des hétéros, vraiment. Ils sont tous complètement tarés. » Je la taquine. Maintenant que je vais être parent, je suis une fontaine de sagesse sur la façon d’élever les mômes. T’as qu’à voir. « Tout ira très bien. Il a une tante géniale. »
Elle bloque une larme au coin de son œil. « Merci, Harper. J’apprécie ce que tu me dis. De temps en temps, il se pourrait que je passe la tête à ta porte pour causer un peu et avoir de l’aide. »
« Ça me va. Amène-le au studio. Il peut passer la journée avec moi un de ces jours. »
Ça la fait rire. « Je ne sais pas trop. Gay ou pas, il a l’air d’avoir un énorme béguin pour Kelsey. Tu ne le tueras pas, hein ? »
« Nan, c’est ton neveu, je ne le tuerai pas. Il se pourrait que je lui fiche un peu la trouille. » Je fais craquer mes phalanges pour marquer le point.
« Je pense qu’il s’évanouirait si Kelsey arrivait à moins de 3 mètres de lui. » Elle pose la main sur mon bras. « Encore merci. Tu m’as été d’une très grande aide. Bon, on va faire ces interviews maintenant et on voit si on peut obtenir un peu de justice pour ce garçon et sa famille ? »
« C’est une très bonne idée. »
Tandis que nous ramassons nos affaires, je ne peux pas m’empêcher de me demander pourquoi ma femme attire les gays comme le miel les abeilles.
* * *
Ce soir-là, après que j’ai raccroché avec Kels, mon téléphone sonne. Un coup d’œil à l’écran me confirme que c’est mon frère Lucien. Je suis sûre que ce sont des bonnes nouvelles. C’est ton frère, Kingsley, alors tu ravales et tu supportes. « Salut, Luc. »
« Même avec la présentation du numéro, tu réponds ? » Demande-t-il.
« Bien sûr. Qu’est-ce qui se passe ? » S’il vous plaît, faites qu’on ne se dispute pas encore une fois. Je suis fatiguée, grognon et je me sens seule. Je vais lui arracher la tête si je ne fais pas attention.
« J’étais soul. J’ai dépassé les bornes. »
Et ben, on aura tout vu. « Ouais, c’est vrai. »
Un long silence embarrassé. « C’est tout. »
Je soupire et je m’étire sur le lit. « C’est pas vraiment tout, Lucien. Tu me tannes les fesses depuis que je vous ai demandé de l’aide, à vous les garçons. Ça t’ennuie de me dire ce que j’ai fait pour te foutre en colère ? »
« Tu as besoin de le demander ? »
Je soupire. Du vécu, littéralement. « Je ne comprends pas, Luc. Tu savais pour moi et Rachel avant même de lui demander de sortir avec toi. Pourquoi est-ce que c’est devenu un foutu problème maintenant ? »
« Parce que ça l’est. »
« Seigneur, Luc. C’est pas vraiment une réponse. » Je compte jusqu’à dix. Un. Deux. Trois. Quatre. Ah, merde. « Pourquoi est-ce que je suis tout d’un coup devenue une menace pour ta virilité ? »
« Tu ne le sais pas ? » Demande-t-il d’un ton plus amer.
« Non, Luc, c’est pour ça que je te le demande. Alors, pourquoi tu ne me le dis pas et on arrête de jouer à ce petit jeu. »
« Je pensais que le labo te l’aurait dit. »
« Apparemment non. »
Nous restons silencieux et je réfléchis à toutes les minutes qu’il use sur mon forfait. Oh bon, au moins c’est la chaîne qui paie. « Et bien, sœurette, disons que tu as réussi à faire ce que je ne réussis pas, moi. »
Hein ? Oh. Merde. « Luc, je suis désolée. » Je le suis vraiment. Ça doit être rude. « Est-ce que Rachel le sait ? »
« Quoi ? Que je suis le seul Kingsley qui tire à blanc ? Que même ma sœur arrive à mettre sa petite amie enceinte mais pas moi ? Ouais, c’est une chose que j’aime bien que les gens sachent. »
Les hommes. « C’est ta femme, Luc. C’est pas ‘les gens’. Il faut que tu lui dises. Ce serait juste qu’elle le sache. »
« Juste pour elle ? »
« Oui, juste pour elle. Comme ça elle ne pensera pas que c’est de sa faute. »
« Oh, ça va si c’est de la mienne mais pas si c’est de la sienne ? » Il ricane.
« Seigneur, Lucien, mais oui, c’est de ta faute. » Je regrette instantanément ces mots. « Désolée. Ce n’est la faute de personne. Ça craint un max. Et je suis désolée pour toi. Je sais que vous voulez des enfants. » Essaie d’atténuer tout ça, Kingsley. « Je sais que tu ferais un père génial. »
« On ne le saura jamais, pas vrai ? »
« De quoi tu parles ? » Les hommes peuvent être exaspérants quelquefois.
« Allô Harper ? Tu étais en ligne ces dernières minutes ? Je ne peux pas mettre Rachel enceinte. Je ne peux mettre aucune femme enceinte. »
« Je ne sais pas si tu as remarqué, Luc, mais moi non plus il me semble. »
« Tu as une excuse. »
C’est vrai. « Toi aussi. Et tu as trois frères que tu peux taper sur l’épaule. Ou tu peux utiliser une banque du sperme. Ou tu peux adopter. Il y a plein d’options de nos jours. »
« Ouais, c’est ça. »
D’accord. Peut-être qu’on ne pourra pas régler ça en un seul coup de fil.
Il a un rire malaisé. « Et si Rachel voulait retourner avec des femmes maintenant ? »
« Seigneur, Lucien. Pas étonnant que tu sois dans un tel état. Essaie d’avoir une seule crise personnelle à la fois. Et il faut que tu fasses un peu plus confiance à Rachel. Elle ne m’a pas larguée pour toi parce qu’elle te voyait comme un donneur de sperme. » En fait, Rachel ne m’a pas larguée mais pas besoin de couper les cheveux en quatre là maintenant. « Elle est tombée amoureuse de toi. Elle est restée avec toi. Maintenant, pourquoi tu me parles à moi, merde, alors que tu devrais lui parler à elle ? »
« Tu veux bien dire à Kelsey que je suis désolé ? »
Ah ah ah… « Non. Mais je vais lui dire d’être cool quand tu t’excuseras. »
« C’est honnête. A plus tard, Harper. »
« A plus, Luc. Bonne chance, chér. »
* * *
Je reviens à mon bureau après avoir fait un autre reportage excitant. Celui-ci avait tout le charme d’un panier de serpents venimeux. Et j’ai dû passer la fin de ma journée avec le producteur de segment (NdlT : parfois nommé co-producteur) à discuter avec Jaclyn Daniels au sujet de l’ensemble du reportage. Je vais donner crédit au producteur d’avoir su lui tenir tête.
Le débat portait sur qui aurait le dernier mot sur le reportage. Jac réclamait que ce soit elle parce qu’elle était chargée des réalisations en studio ce mois-ci. Le producteur pointait qu’Harper aurait le dernier mot sur ce reportage parce que je le faisais et qu’Harper était ma productrice.
Cela n’a pas réjoui Jac. Je suis quasiment sûre qu’elle a utilisé cette excuse pour sortir et aller prendre un déjeuner liquide. Comme si elle avait besoin d’une excuse pour ça. Se lever le matin est déjà une excuse pour qu’elle aille se chercher un verre.
D’accord, je prends une inspiration profonde, je rentre mes griffes et je deviens une bonne petite journaliste. Harper serait fière de moi.
Je vérifie mes mails. Oh super, mon épouse chérie ne m’a pas oubliée ce matin. Elle a appelé et elle a parlé aux jumeaux mais elle a dû se dépêcher pour aller à des rendez-vous. Ça m’a manqué de ne pas lui parler. Au moment où je vais lire ce qu’elle a à me dire, mon interphone bourdonne. Je clique sur le mail et j’attrape le combiné. « Oui, Brian, qu’est-ce qui se passe ? »
« Tu connais quelqu’un du nom de Katherine Stanton ? »
Oh Seigneur ! Je laisse tomber ma tête. « Oui. Pourquoi ? Je suppose qu’on ne l’a pas poussée sous un métro ? » Kels, sois gentille. En plus, tu sais bien que ta mère n’irait jamais s’aventurer dans le métro.
« Non. » Brian a un rire nerveux. « Elle est dans l’entrée et elle demande à monter pour te voir. »
Beuh merde. Il vaut mieux ici qu’à la maison, je suppose. « Très bien. C’est ma mère. Qu’on l’envoie ici. »
« Ca n’a pas l’air de te faire plaisir. »
« Non, en effet, mais qu’elle monte quand même. Et mets une parka avant qu’elle arrive pour ne pas mourir de froid. »
Il fait bruyamment semblant d’avoir des frissons. « Très bien, chef. Est-ce que je fais du thé ? »
« S’il te plaît. De la tisane pour moi. De la ciguë pour ma mère. »
Je l’entends rire à travers la porte alors je ne suis pas surprise quand mon téléphone devient tout d’un coup silencieux. Je jette un coup d’œil aux nouvelles photos d’Harper et moi qui décorent ma bibliothèque. Des photos de mariage. Elles devraient la mettre dans tous ses états, c’est sûr, surtout celle du baiser. Je devrais la positionner pour que…
S’il te plaît, mon Dieu, donne-moi le temps de lire ce mail avant qu’elle n’arrive.
« Bonjour, bébé,
« Deuxième jour. Panne d’oreiller, mais je jure que ce n’était pas de ma faute. J’ai juste cogné la lampe hier soir quand on… oh attends, c’est un mail professionnel… quand on a discuté de notre reportage en cours. En fait, j’aime vraiment beaucoup tes reportages. Vraiment, vraiment. J’espère les revoir bientôt, en fait. Il se pourrait qu’il me faille les voir plusieurs fois pour bien les apprécier, alors j’espère que ça ne t’ennuie pas.
« Sérieusement, tu es constamment dans mes pensées. Je t’aime et j’appellerai pour le dîner. ‘Salue’ les jumeaux de ma part. »
Je tape répondre.
« Salut, ma chérie,
« Toi aussi tu me manques. Je t’aime aussi. Mais je ne te dis rien que tu ne saches pas déjà.
« J’espère que tu essaies au moins de prendre du bon temps. Moi oui. Et si tu le crois, je pourrais te vendre un certain pont de New York. Bien que ça a été intéressant de voir l’assistant exécutif de Jac la déposer dans son bureau cet après-midi.
« C’est marrant, je suis punie pour essayer d’être une bonne maman et elle, elle est tellement chargée qu’elle tient à peine debout. Est-ce qu’elle a des saloperies sur Langston ou quoi ? »
« Oh bon, ça n’a pas d’importance. »
« J’ai vraiment hâte d’avoir ton appel ce soir, mon chou. Je serai au même endroit. Essaie de te calmer sur les meubles.
« Bon, en tous cas, il faut que je m’occupe de ta belle-mère. Ouaouh ! C’est super cool ça ? Je peux te la jeter en pâture, me sentir mieux après et tu n’a même pas à être ici pour te la coltiner.
« Je t’aime, on se parle ce soir, bébé. »
J’envoie. La vie est belle. Ensuite on frappe à ma porte. Bon, elle n’est plus aussi belle que ça maintenant, mais je peux aussi survivre à ça. « Entrez ! » Je m’enfonce dans mon fauteuil et je la regarde entrer. Elle n’a pas l’air plus plaisant que la dernière fois que je l’ai vue.
« Kelsey. » Elle fait un signe de tête.
« Maman. » Je hoche la tête à mon tour. « Assieds-toi. » Je lui fais un signe vers mon divan.
« Merci. »
« Et à quoi dois-je le plaisir de cette visite ? » Je fais tourner mon fauteuil pour lui faire face.
« Kelsey. » Ma mère retire ses gants et les pose sur ses cuisses. C’est la dernière femme à New York à porter des gants blancs en été. « T’es-tu réconciliée avec ton père ? »
« Ce ne sont pas tes affaires. »
Brian entre tranquillement et pose le plateau avec le thé sur la table devant ma mère. Il lui lance un rapide coup d’œil et sort rapidement. Je suis surprise qu’il ne se soit pas changé en pierre.
Quand je me lève de derrière mon bureau, pendant un instant on dirait qu’elle va avoir une attaque cardiaque. Mais je n’ai pas autant de chance.
« Kelsey ! Tu es enceinte ! »
« Non ! Vraiment ? » Je regarde mon estomac. « C’est comme ça qu’on dit ? Dieu soit loué, je pensais que j’avais juste pris du poids sans raison apparente. »
« Mais comment cela a-t-il pu arriver, Seigneur ? Tu couches toujours avec cette ‘je ne sais qui’, non ? »
Est-ce qu’elle cherche à me mettre en colère ? Bien sûr que oui. « Elle s’appelle Harper. Oui, je couche avec elle. En fait, je fais tout avec elle ces jours-ci puisqu’on est mariée depuis deux semaines. Quant à la façon dont je suis tombée enceinte, Maman, je te le dirais bien mais tu ne pourrais jamais comprendre. Je ne vais même pas essayer. Je pense que c’est plutôt juste vu que tu ne m’as jamais expliqué une seule foutue chose quand je grandissais. »
« Kelsey Diane ! Comment oses-tu me parler comme ça. Je suis toujours ta mère. »
« Oh s’il te plaît. » Je suis vraiment, sincèrement agacée maintenant. « Est-ce qu’il y a un motif à ta visite ? Ou sinon est-ce que tu peux partir maintenant et nous épargner à toutes les deux d’avoir besoin de cachets pour la migraine plus tard ? »
Elle se lève avec un regard courroucé. « Je ne vais pas partir d’ici avant d’avoir eu des réponses. Il y a des problèmes entre ton père et moi depuis quelques temps et je pense que tu es responsable de ses actions. »
« Oh ben, devine quoi ? » Je reviens derrière mon bureau. « Je n’ai aucune envie de discuter de lui ou de quoi que ce soit d’autre avec toi. » Je soulève le combiné sans jamais la quitter du regard. « Brian, appelle la sécurité. Ma mère s’en va et je veux qu’on l’escorte hors du bâtiment. » Je repose le combiné et je m’appuie sur mon bureau. « Au revoir, Maman. »
Un coup est frappé à la porte. Bon sang, ça a été rapide.
« Entrez. »
On peut dire que je suis passablement choquée quand Langston entre dans mon bureau. Il regarde ma mère puis se tourne vers moi. « Tout va bien, Kelsey ? » Il remue les mains dans ses poches et s’appuie contre le chambranle de la porte. Je sens qu’il ne cherche pas à être présenté et je ne le fais pas.
« Tout va bien, monsieur. Ma mère allait justement partir. »
« Hmm, bien. Je passais vous dire que vous avez fait du bon boulot sur ce reportage aujourd’hui. » Il reste où il est. Deux officiers de sécurité passent la tête dans mon bureau et il fait un rapide geste pour pointer ma mère. « Messieurs, vous voulez bien raccompagner Mme Stanton dans le lobby ? »
Elle me lance un dernier regard noir lorsqu’ils entrent dans mon bureau. Un instant plus tard, ils sont partis tous les trois et je finis par le regarder. Je n’ai pas besoin qu’il soit encore plus fâché qu’il ne l’est déjà. « Je suis désolée. »
« Pas de problème. » Il se repousse du chambranle. « Vous avez fait du bon boulot sur ce reportage aujourd’hui. Je ne pense pas que quiconque pouvait en tirer quelque chose. Bien joué. » Et sur ces mots, il quitte aussi mon bureau.
Je m’asseois et je prends une inspiration profonde avant de la relâcher lentement. Et bien, si je m’attendais à ça.
* * *
« Comment ça s’est passé avec ta mère aujourd’hui ? » Je tiens le combiné entre mon oreille et mon épaule déballant le sachet de chez McDonalds.
« Big Mac ou Whopper ? » Dit Kels en gloussant. J’entends des vrais couverts qui tintent sur une assiette de son côté.
« Big Mac. » J’enfourne une frite dans ma bouche. « Poulet ou légumes au wok? » Elle pense qu’elle me connait bien.
« Des lasagnes en fait. »
« Vraiment ? Kels, je suis choquée. Des pâtes et du beuf le même soir ? » Je m’installe à la petite table de ma chambre d’hôtel, je regarde par la fenêtre le soleil qui descend et je me contente de l’écouter respirer.
« Oui, je sais », soupire-t-elle, « mais il fallait que je mange ça, tu sais ? »
« Et bien, au moins ce n’est pas de la moutarde aux cornichons. »
« Chhut, ne leur donne pas de telles idées. Pour l’instant, mes fringales sont plutôt normales. »
« Du chinois à 3 heures du mat’ à Paris, ce n’est pas normal. » Il m’a fallu des heures pour lui trouver ça. Des heures qu’on aurait pu mieux utiliser.
« Ce n’est pas de ma faute si on était à Paris. Si on avait été à New York, ou à la maison, ça n’aurait pas été un problème. »
Je souris en me rendant compte qu’elle fait une distinction entre New York et la Nouvelle Orléans, et la Nouvelle Orléans, c’est la maison. Douce musique à mes oreilles. « C’est vrai », je lui concède en mâchouillant une autre frite. « Mais c’était marrant. »
« Très marrant. Est-ce que tu m’emmèneras à nouveau là-bas après cinquante ans de mariage, Tabloïde ? »
« Est-ce que tu t’accrocheras à moi comme tu l’as fait quand on marchait dans les rues ? »
Elle rit dans mon oreille. « J’aurai quatre-vingt-trois ans, il faudra bien. »
« Tant qu’on marche ensemble, c’est tout ce qui compte. »
Je l’entends se lever et aller vers la cuisine, rincer les plats et les mettre dans le lave-vaisselle. Seigneur, je peux voir tout ça si clairement. J’aimerais être à la maison.
« Tabloïde ? » Son ton est très mélancolique. Je déteste ça quand elle est au téléphone. Tout ce que je veux, c’est la prendre dans mes bras et je ne peux même pas la voir.
« Oui, chér ? »
« Quel genre de mère je vais être ? »
Oh bon sang. Et bien, ça répond à ma question sur comment ça s’est passé avec sa mère. « Tu vas être une maman géniale. »
« Tu le penses ? »
« Ma chérie, je le sais. »
« Je ne veux pas être comme elle, Harper. Promets-moi que tu ne me laisseras pas le devenir. »
« Mon chou, il n’y a aucun risque que tu te comportes comme ça en un million d’années. Nos bébés ont tellement de chance que tu les aimes. Tu es déjà des milliers de fois plus la mère qu’elle est et ils ne sont pas encore là. »
« Pourquoi est-ce qu’elle me détestait, Tabloïde ? Qu’est-ce que je lui ai fait ? » Merde, je sais qu’elle pleure. Je peux l’entendre dans sa voix.
« Ma chérie, tu n’as rien fait. Elle ne voulait pas être mère, mais elle s’est mariée à une époque où on s’attendait à ce qu’une femme le soit. »
Je l’entends rire doucement et s’installer quelque part. « C’est drôle. A une époque où c’est bien pour les femmes d’essayer d’être tout, je pense à finir par être une épouse et une mère. »
Je l’écoute bouger à nouveau et elle pousse un grognement sourd. « Ça va ? »
« Hmm, mon dos me tue. »
« Désolée de ne pas être là pour le masser. » Entre autres parties de son corps.
« Je mettrai ça sur ta note. »
« C’est ça. Ajoutes-y des intérêts même si tu veux. » Je prends une inspiration profonde avant de poser ma question suivante. « Kels, qu’est-ce que tu vas faire quand nos contrats vont arriver à échéance ? »
« Je ne sais pas, Tabloïde », soupire-t-elle. « J’adore mon travail. Tu le sais, mais… » Elle s’interrompt. « Est-ce qu’on peut parler de ça plus tard ? On n’a pas à s’inquiéter de ça avant un moment. »
« Bien sûr. » Ouais, sûr, je ne vais pas m’en inquiéter pour l’instant.
« Merci. » Elle fait une pause, je présume que c’est pour retrouver ses esprits, et elle revient vers moi, le ton plus léger et plus conforme à ma Petite Gourou. « Alors, qu’est-ce que tu portes ? »
« Rien. » Je mens mais si elle veut aller par-là, ça peut être vrai en moins de deux secondes.
« Tu manges nue ? »
« Absolumment », je la taquine. « J’espère que tu vas donner une toute nouvelle signification au Happy Meal
Je l’entends presque lever les yeux au ciel avant de me parler. « Oui, c’est sûr, tu dis ça maintenant. Et qu’est-ce qu’on va faire quand on rentrera un jour à la maison, qu’on emmènera Christian et Clark chez MacDo et qu’on leur en commandera un ? Non, Tabloïde, pour être sûre je suggère qu’on s’arrête là. »
« Très bien, ma chérie. Hé, c’est quand ton prochain rendez-vous avec Doogie ? »
« Je le vois dans deux semaines. J’ai un rendez-vous juste avant de rentrer à la maison. »
« Oh génial ! Encore des photos de bébés que je pourrai montrer à Mama. »
« A Mama, à Papa, à Robie », dit Kels en riant, « à des étrangers dans la rue qui veulent bien rester tranquilles assez longtemps pour que tu leur montres. »
« Est-ce que j’y peux si je suis une Mama fière ? »
« Tu es bêta. Voilà ce que tu es. »
« J’ai bien le droit. »
« Bien sûr et je t’aime pour ça. »
* * *
« Brian ? » Je sens immédiatement que quelque chose ne vas pas quand il entre dans mon bureau. Son attitude gaie et animée est absente, remplacée par des épaules affaissées et une expression qu’on ne peut qualifier que de dévastée. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »
« Je voudrais savoir si je peux prendre mon mardi. » Sa demande est faite d’un ton doux.
Je vais vers lui et je le tire dans mon bureau avant de fermer la porte. Je l’amène vers le canapé et je le fais s’asseoir avant de l’y rejoindre. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »
« Il faut que j’aille à un enterrement. Un de mes amis est mort aujourd’hui. »
« Je suis désolée. » Je lui prends la main et je la tiens fermement. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Il relâche un souffle de frustration qui ressemble à un léger rire, mais je sais que ça ne l’est pas. « Le SIDA. C’est pas le premier. »
Seigneur, ça n’en finit jamais. Peu importe ce que les docteurs et les scientifiques veulent qu’on pense et qu’on croit. Oui, ils ont fait beaucoup d’avancées dans ce domaine mais chaque jour, quelque part, quelqu’un enterre une personne qu’il aime. « Brian, je suis vraiment désolée. »
Il hoche la tête. « On savait que ça allait arriver, tu sais ? On le sait toujours mais on ne s’y attend jamais. » Les larmes coulent tandis qu’il secoue la tête. « Et ça n’empêche jamais qu’on soit détruit à l’intérieur de soi. »
« Je sais. » Je l’attire contre le dossier et je le prends dans mes bras. Je laisse mon ami pleurer sur mon épaule. « Je suis tellement désolée. Si je peux faire quelque chose, dis-le-moi. »
« Merci, Kelsey.Tu es vraiment une bonne amie. »
« Et toi aussi, et je n’ai pas l’intention de te laisser partir où que ce soit. »
* * *
Je regarde la table du dîner. Des chandelles, de la lumière douce, de la musique douce ; c’est un arrangement très romantique. Seigneur, la semaine a été longue. Elle m’a manqué et Kam est carrément déprimé que son jouet à mâcher ait été absent si longtemps.
On a un week-end sympa et tranquille pour se délasser. Une fois au lit, je ne me vois pas en sortir avant qu’il soit temps de reprendre le travail lundi. Tout ce que je veux, c’est passer deux jours tranquilles à la maison, à me reposer avec Harper et peut-être prendre le temps de faire les mots croisés du Times. Peut-être.
J’entends les griffes de Kam qui grattent le sol quand il fonce vers la porte principale. Je jette un coup d’œil à ma montre et je vois que c’est l’heure où elle va passer la porte. Quand elle dit sept heures, elle veut vraiment dire sept heures.
Je vais donner un moment à Kam seul avec elle ou alors il risque de se retourner contre moi.
Une fois que je vois mon petit garde du corps à poil se diriger vers sa place dans le séjour, je commence à traverser l’appartement. Je m’appuie contre le chambranle de la porte de la cuisine et je regarde l’entrée. « Salut, L’Etalon. »
Elle est en train de suspendre sa veste et tourne son regard vers moi. « S’il te plaît, dis-moi qu’il n’y a personne d’autre dans cet appartement que toi, moi, les bébés et le chien. »
« Ça résume bien la situation. » J’acquiesce de la tête. « On est toutes seules. J’ai préparé le dîner. » Je lui montre la salle à manger derrière moi. « Tu as faim ? »
Elle sourit et avance lentement vers moi. « Est-ce que tu essayes de me domestiquer, Petit Gourou ? »
« Pas du tout. Je pensais juste que tu pourrais avoir faim. Ça pourrait bien être notre dernière occasion de manger pendant les prochaines », je regarde à nouveau ma montre, « cinquante-huit heures environ. »
Elle entoure ma taille de son bras et nous nous dirigeons vers la salle à manger. « Vu que toi et les Bébés Gourous avez pris le temps de préparer le dîner, le moins que je puisse faire, c’est prendre cinq minutes pour le manger. »
« Comme c’est gentil de ta part. » Je m’appuie rudement contre elle, j’aime la sensation de l’avoir près de moi à nouveau. « Tu m’as manqué. »
Elle s’arrête et me donne un langoureux et tendre baiser. « Tu m’as manqué aussi, chér. »
* * *
Je la regarde dormir. Elle est blottie tout contre moi. Même après la seule semaine où j’ai été partie, je peux voir de nouveaux changements dans son corps. Seigneur, qu’elle est belle. Nos bébés doivent grandir de jour en jour. Elle a vraiment l’air enceinte. Pas que je risque de lui mentionner ce petit point.
Nos enfants.
Je me demande, tandis que je masse son estomac comme un talisman, ce que le futur leur réserve. Est-ce qu’ils auront des problèmes à cause du choix que Kels et moi avons fait ? Est-ce que quelqu’un essaiera de les blesser à cause de nous ?
Les enfants, merde, les adultes, peuvent être cruels. Pour autant que je le veuille, je sais que je ne peux pas protéger nos enfants de tout. Mais pourquoi est-ce qu’ils devraient être tourmentés à cause de leurs parents ? Est-ce que c’est si terrible que je sois une femme et amoureuse d’une autre femme ? Je paie des impôts comme tout le monde, j’aime mes parents et mes frères, je travaille aussi plus d’heures dans la semaine que je devrais. Je suis polie, la plupart du temps, une bonne voisine, amie avec beaucoup d’hétéros. La seule chose qui me différencie, c’est avec qui je fais l’amour. Ça ne me semble pas si important qu’on puisse bastonner mes enfants pour ça.
Oh merde ! Je m’inquiète de choses qui n’arriveront peut-être jamais, surtout si on déménage à la Nouvelle Orléans où ils seront entourés d’une flopée de grands parents, oncles, tantes et cousins extrêmement protecteurs. Une fois que les gens auront compris à qui nos enfants appartiennent, ils n’oseront pas poser le petit doigt sur eux. On est une sorte de famille de la mafia de la Nouvelle Orléans, sauf qu’on est Cajun et qu’on n’a pas d’activités illégales. Mais on a des réseaux.
Kels bouge dans son sommeil et elle me pousse pour que je m’occupe d’elle. Même dans son sommeil, elle réclame. Je lui embrasse le front, je la serre contre moi et je la sens redevenir une partie de moi.
Bienvenue dans la vie conjugale, Harper. Ça va être une sacrée balade.
<fondu au noir>
© 2000 Exposure Productions - Tous droits réservés. Le contenu de cette œuvre est protégé aux Etats-Unis et dans d'autres pays par diverses lois, comprenant, entre autres, les lois sur le copyright et autres lois sur les droits d'auteur.
Vous êtes autorisés par la présente à recevoir une copie de ce document de la liste de diffusion ou du site Web, entièrement ou partiellement, (et, sauf exception précisée par ailleurs ou fournies par Exposure Productions, à imprimer une unique copie de ce document pour votre usage personnel) mais uniquement dans le but de lire et parcourir le document. Vous êtes également autorisés par la présente à sauvegarder les fichiers sur votre ordinateur pour votre usage personnel. Tout autre emploi de document provenant de la liste de diffusion ou du site Web, y compris, sans que cela constitue une liste exhaustive, les modifications, publications, rediffusion, affichage, incorporation dans un autre site Web, reproduction du document (soit par lien, utilisation de trames, ou toute autre méthode), ou tout autre moyen d'exploiter un quelconque document, entièrement ou partiellement, pour des utilisations autres que celles permises ici ne peut être fait sans l'accord écrit préalable de Exposure Productions.
Avertissement d'ordre juridique.
Bien que cette série soit inspirée par quelques faits réels, il s'agit d'une œuvre de fiction et les références à des personnes ou des organisations réelles ne sont incluses que pour donner un certain air d'authenticité. Tous les personnages, principaux ou secondaires, sont entièrement le produit de l'imagination des auteurs, ainsi que leurs actions, motivations, pensées et conversations, et aucun des personnages ni des situations qui ont été inventées pour eux n'ont pour but de représenter des personnes ou des événements réels. En particulier, les descriptions des chaînes de télévision CBS et NBC ne sont pas destinées à représenter ces sociétés, ou aucune des personnes y travaillant, mais sont seulement utilisées afin d'apporter un sentiment d'authenticité à cette œuvre de fiction.
***************
A suivre partie 21.
En résistance, de Gaxé
EN RESISTANCE
De Gaxé
Première partie :
Des fourmis… Ce n’est certainement que ce qu’ils voient, du haut de leurs avions, là-haut. Des fourmis qui avancent en colonne, s’éparpillant dans tous les sens quand ils nous bombardent, cherchant comme elles le peuvent un abri que, la plupart du temps, elles ne trouvent pas.
J’enfouis un peu plus mon visage au creux de mon coude, comme si je pensais que ce geste dérisoire pouvait me protéger, alors qu’une déflagration énorme retentit non loin de moi. Je ne relève pas la tête et garde les yeux bien fermés. Je ne veux pas voir encore les corps déchiquetés voler dans les airs, ni les amas de chair sanglante dispersés sur la route et dans les champs alentours, j’ai déjà bien assez de mal à supporter d’entendre les cris, les gémissements et les lamentations qui me parviennent tout à fait clairement malgré le fracas des explosions, le bruit lancinant des mitrailleuses et le ronron des moteurs, au-dessus de nous. Encore une fois, j’essaie de penser à autre chose, de m’imaginer que je ne suis pas là, à plat ventre dans un pré, à attendre que les bombardiers s’éloignent, pour me remettre debout et recommencer à avancer, reprenant ma place dans cette longue file de réfugiés tristes et apeurés que nous formons depuis des jours maintenant.
Comme souvent, l’attaque ne dure que peu de temps, et au bout de quelques minutes, les avions s’éloignent, laissant derrière eux un spectacle désolant auquel je ne parviens pas à m’habituer. Rapidement, je regagne la route, remontant sur mon épaule mon petit sac de toile, presque vide maintenant, et marchant en gardant le regard fixé sur mes pieds, bien décidée à faire mon possible pour ne rien voir des horreurs qui se trouvent autour de moi. Ce n’est qu’une fois que j’ai repris ma place dans le long cortège de réfugiés que je relève les yeux, regardant le ciel en songeant à tout ce qui m’a amenée là, m’interrogeant tout autant sur un avenir qui me paraît de plus en plus sombre.
C’est à la tombée de la nuit que, petit à petit, la longue colonne se disloque légèrement, certains s’éloignant un peu de la route pour s’installer sur le bas côté, étalant des couvertures sur le sol pour s’y asseoir, grignotant quelques provisions avant de s’allonger dans l’espoir de prendre un peu de repos, tandis que d’autres restent sur la route, se contentant de se coucher directement sur l’asphalte, les yeux levés vers le ciel comme s’ils y cherchaient une raison d’espérer, ou une réponse à ce que nous vivons actuellement.
Soupirant de fatigue, je m’écarte moi aussi de la route, traversant un champ déjà occupé par des quantités de réfugiés, pour me diriger vers les arbres, un peu plus loin, à la recherche de calme et d’un peu de solitude. Je finis pas m’asseoir au pied d’un chêne, fouillant dans mon sac à la recherche de nourriture, ne trouvant qu’un morceau de pain rassis et un peu de fromage entièrement desséché que je mange du bout des dents, sans appétit malgré la marche de la journée. Après quoi j’appuie mon dos contre le tronc de l’arbre et je ferme les yeux, cherchant un sommeil qui, bien que je sois extrêmement fatiguée, ne vient pas.
Je me souviens du départ de notre village du Nord, en compagnie de ma mère et de ma grand-mère, sans nouvelles que nous étions de mon père comme de mon frère aîné, tous deux prisonniers en territoire ennemi. Ecœurées par la présence d’occupants arrogants et sûrs de leur force, découragées par l’attitude de certains de nos concitoyens prêts à tout pour entrer dans les bonnes grâces de l’ennemi, nous avons rapidement pris la décision de nous en aller, avant que les choses n’empirent et ne deviennent insupportables. Nous devions nous rendre chez des cousins de ma mère, installés en Provence et qui accepteraient sans doute volontiers de nous héberger en échange des services que nous pourrions leur rendre à la ferme. Mais rien ne s’est passé comme prévu, ou comme nous le souhaitions. A aucun moment nous n’avions imaginé que nous trouverions tant de monde sur la route, fuyant comme nous le faisions devant l’ennemi, ni surtout que ce même ennemi n’aurait aucun scrupule à s’en prendre à des civils sans défense, bombardant et mitraillant tous ceux qui avaient le malheur de marcher en-dessous d’eux. Peut-être étions nous naïves, ou exagérément optimistes, mais il ne nous est pas venu à l’esprit que nous risquerions nos vies en prenant la route ainsi, et la première attaque nous a prises complètement par surprise. Je m’étais éloignée de la route un instant, m’isolant dans un bosquet une minute, et c’est à ce moment qu’ils ont bombardé toute la colonne de réfugiés, massacrant sans discernement femmes, vieillards et enfants. A la fin de l’attaque, lorsque les avions sont partis, je me suis précipitée, cherchant parmi les quantités de corps étendus sur la chaussée, jusqu’à ce que je trouve celui de ma mère, horriblement mutilé, et de ma grand-mère, pratiquement intact.
Après cela, j’avais le choix entre retourner chez moi et continuer mon avancée en direction de la Provence, mais je n’ai pas hésité longtemps, n’ayant aucune envie de retrouver vide une maison que j’avais toujours connue pleine de monde et de vie. J’ai donc repris ma marche, sans vraiment y penser, juste parce que je n’avais pas d’autre projet, ni de raison de faire autre chose.
Toujours adossée contre le tronc du chêne, je pousse un profond soupir et essaie encore une fois de trouver le sommeil, repoussant du mieux que je peux tous les souvenirs de cette journée néfaste, étirant mes jambes fatiguées tout en fermant les yeux, espérant pouvoir me détendre suffisamment pour, au moins, prendre un peu de repos.
Je finis par m’endormir sans même m’en rendre compte, et c’est le bruit des autres réfugiés, dans le champ non loin de là, qui me réveille le lendemain. Le jour est à peine levé et une légère brume flotte dans l’air, me faisant frissonner alors que je passe une main sur mes yeux, puis sur ma nuque avant de fouiller dans mon sac en baillant.
Je n’ai plus de nourriture et je le sais, mais je cherche tout de même, alors que mon estomac réclame bruyamment. Je soupire de nouveau et saisit le porte-monnaie, au fond de ma besace, m’interrogeant sur les possibilités pour que l’un des réfugiés, dans le champ, accepte de me vendre quelques provisions. Dubitative, je lève les yeux et observe ceux qui sont là, certains mâchant lentement un peu de pain, ou de la charcuterie pour les plus chanceux, mais je constate vite que la plupart d’entre eux se contente apparemment de très peu, comme s’ils n’avaient plus grand chose, ou s’ils voulaient faire durer leurs réserves le plus longtemps possible. Pourtant, je décide quand-même de m’approcher d’une famille, un homme déjà d’un certain âge, une femme et trois enfants de moins de dix ans, qui me semble moins parcimonieuse que les autres, et dont la mine est éclatante de santé, malgré les longues heures de marche quotidienne.
Le père remarque mon arrivée le premier et m’interroge du regard pendant que les enfants, apparemment craintifs, se cachent derrière leur mère pour me fixer avec de grands yeux inquiets. Saluant poliment, je présente aussitôt ma demande, insistant sur le fait que j’ai de quoi payer, et que je n’ai besoin que de fort peu, remarquant toutefois l’expression matoise qu’affiche aussitôt le visage de l’homme alors qu’il m’écoute, hochant doucement la tête à chacune de mes paroles, une attitude qu’il garde pendant qu’il me propose deux tranches de jambon cru et trois œufs durs, mais refuse énergiquement l’argent que je lui propose, une somme qui me semble tout à fait généreuse pourtant. Un peu étonnée, j’insiste, mais il persiste, réclamant une somme dix fois supérieure alors qu’il regarde mes joues creuses et ma silhouette amaigrie par les longues journées de marche.
Un moment je reste interdite, si sidérée par la somme exorbitante qu’il exige, que je me demande s’il n’est pas tout simplement en train de se moquer de moi, mais un seul regard sur le visage mal rasé de l’homme suffit à me convaincre qu’il est tout à fait sérieux, et je sens la colère me gagner à l’idée qu’il songe simplement à profiter de la difficulté de ma situation. Pourtant, je me contiens, après un coup d’œil en direction de sa femme, à l’attitude très effacée, et ses enfants, silencieux et visiblement apeurés. Haussant les épaules, je le dévisage dédaigneusement une dernière fois, avant de me détourner pour prendre machinalement la direction de la route, puis m’arrête brusquement, soupirant de découragement en voyant la longue colonne de réfugiés qui commencent à avancer les uns derrière les autres, amenant la pensée, pas très charitable, d’un troupeau de moutons. Et puis, tout aussi soudainement que je me suis arrêtée, je repars en arrière, marchant vers les bois à la lisière desquels j’ai passé la nuit. Je ne sais pas si ce sera plus facile pour moi d’avancer sans personne autour de moi, et je me rends parfaitement compte que ce n’est pas ce qui soulagera mon appétit, mais outre le fait que cela me permettra d’éviter les attaques des avions, peut-être pourrais-je chercher quelques champignons, ou trouver une ferme qui accepte de me vendre un peu de nourriture pour un prix raisonnable. Décidément, ma décision est prise : Je fais cavalier seul.
::::::::::::::::::::::::::
La première journée est difficile. Dès le matin, j’ai la chance de trouver quelques ronciers sur lesquels se trouvent encore des mûres bien noires et juteuses que je cueille méthodiquement, tâchant de ne pas en manquer une seule, avant de les avaler rapidement, déçue de ne pas en découvrir davantage, d’autant plus que je ne mange rien d’autre jusqu’au soir. Je me couche sur un lit de mousse épais, le ventre vide mais l’humeur sereine, persuadée que ma situation s’arrangera dès le lendemain, soit que je rencontre enfin une ferme, où je pourrais au moins acheter un peu de nourriture, soit que je croise une nouvelle route qui m’amènera à un village ce qui, là aussi, résoudra une bonne partie de mes problèmes. Ces pensées optimistes me restent en tête toute la nuit, et je me réveille avec bien plus d’entrain que je ne devrais en avoir étant donné ma situation.
Je marche lentement, mâchonnant les feuilles de pissenlit que j’ai ramassées sur mon chemin, m’attardant aux abords d’un petit ruisseau qui serpente au creux d’un vallon verdoyant, après avoir rempli ma gourde d’une eau claire et limpide. Je ne les entends pas arriver, mais quand je me retourne, ils sont là. Un homme jeune, sans doute moins de vingt cinq ans, aux cheveux bouclés et au regard méfiant, accompagné d’un adolescent au visage couvert d’acné et à la mine boudeuse. Plantés à quelques pas de moi, ils me dévisagent sans aménité, le plus jeune portant une carabine retenue par une courroie de cuir sur son épaule, tandis que l’aîné lui, braque sur moi le canon d’un pistolet. Mon premier réflexe est de lever les mains à hauteur de mes épaules, montrant ainsi que je n’ai aucune mauvaise intention, mais je n’ai pas le temps de finir mon geste que le jeune homme m’interroge, le ton sec, agitant son arme devant lui dans un mouvement qui indique une certaine nervosité.
-« Qui es-tu ? Et que fais-tu là ? »
Je garde les mains en l’air pour répondre, articulant soigneusement alors que je raconte ce qui m’a amenée ici en quelques phrases. L’homme fronce les sourcils en m’écoutant, paraissant se demander s’il doit me croire ou pas, pendant que le gamin se gratte énergiquement la tête, comme s’il avait des poux.
Après quelques secondes de réflexion, l’aîné me fait un signe de la pointe de son arme, m’enjoignant de me mettre en marche. Inquiète, et même un peu apeurée, j’obéis sans discuter, gardant mes mains en l’air alors qu’il m’emboîtent le pas, avançant à trois ou quatre mètres derrière moi, l’homme m’indiquant la direction à prendre d’un ton autoritaire.
Je les précède donc dans le sous bois, marchant lentement entre les arbres, mais je me rends rapidement compte que nous sommes en train de tourner en rond, décrivant des cercles plus ou moins larges, tournant brusquement à gauche, puis à droite avant de revenir sur nos pas sans raison apparente. Très vite, je comprends que le jeune homme cherche à me faire perdre tous mes repères, sans doute pour que je sois incapable de retrouver le chemin de l’endroit où nous nous rendons quel qu’il soit.
Enfin, après quantité de détours, nous débouchons à l’orée d’un grand champ où l’herbe, très verte, a poussé si dru qu’elle m’arrive jusqu’aux genoux, et je distingue, de l’autre côté, un bâtiment bas qui ressemble beaucoup à une bergerie. Devant, se tiennent deux personnes, un homme et une femme, jeunes tous les deux, qui discutent avec animation avant de s’interrompre brusquement à notre arrivée, interrogeant ceux qui m’ont amenée jusqu’ici avec, dans la voix, une pointe d’inquiétude qui m’effraie bien davantage que les armes qu’ils portent tous les deux. Le jeune homme explique rapidement comment j’ai été découverte, puis se tourne vers moi, m’intimant de raconter mon histoire encore une fois. Sans hésitation, je m’ exécute, tentant d’employer les mêmes mots et de relater les faits d’une manière qui diffère le moins possible de celle de tout à l’heure. Ils m’écoutent avec attention, ne semblant pas vraiment convaincus lorsque j’en termine, à tel point qu’ils me confient à la garde de l’adolescent, lequel pointe sa carabine sur moi, pour aller parler entre eux à une distance suffisamment importante pour que je n’entende aucune de leurs paroles.
Leur conciliabule dure un certain temps et, fatiguée, je me décide à baisser doucement mes mains, l’œil fixé sur l’adolescent qui me paraît bien fébrile, dansant d’un pied sur l’autre alors que ses doigts se crispent légèrement sur son arme. Je ne me sens pas très à l’aise quand les trois autres reviennent, leurs mines indiquant clairement qu’une décision a été prise, et pendant un instant, je me demande s’ils ne s’imaginent pas que je représente un danger pour eux et s’ils ne vont pas tout simplement m’exécuter sur place. Et puis, alors que je lutte pour garder un visage qui respire la confiance, l’homme qui discutait tout à l’heure devant la bergerie, le plus âgé des trois, puisqu’il semble avoir une trentaine d’années, s’approche de moi, ses yeux bruns scrutant très attentivement les miens. Cela dure plusieurs secondes, pendant lesquelles je sens quelques gouttes de sueur perler sous mes aisselles, jusqu’à ce que l’homme se détende légèrement et m’annonce leur décision.
-« Tu vas rester avec nous, le temps que nous nous fassions une meilleure idée de qui tu es, et de voir si, oui ou non, tu es digne de confiance. »
Si je suis rassurée de savoir que je ne vais pas être fusillée sur place, je ne peux retenir une exclamation de surprise.
-« Comment ça, rester avec vous ? »
Je lève les mains devant moi en secouant négativement la tête.
-« Ce n’est pas ce que j’ai prévu. »
Cette fois, c’est la femme qui me répond, la voix coupante.
-« Tu n’as pas vraiment le choix, il est hors de question que nous te laissions partir maintenant que tu sais où se trouve notre QG. »
Elle s’interrompt une seconde, le temps de caresser, d’un geste pas si négligent que cela, la crosse du pistolet qu’elle porte à la ceinture.
-« A moins que tu ne veuilles partir d’un manière beaucoup plus radicale… »
La menace, à peine voilée, porte et je renonce à discuter davantage, soupirant avec résignation alors que je jette quelques regards autour de moi, ne sachant pas vraiment quoi faire maintenant que ma situation est réglée sans que j’ai mon mot à dire, ni que je puisse y changer quoi que ce soit. Devant moi, la femme semble s’apercevoir de mon désarroi et son expression devient presque amicale alors qu’elle me désigne la bergerie d’un mouvement de sa main droite.
-« Suis-moi, je vais te montrer où t’installer. »
Sans attendre ma réponse, elle se dirige vers le bâtiment et je lui emboîte le pas, levant mon visage vers elle quand, après avoir franchi la porte, elle se tourne dans ma direction pour me parler, l’air dégagé.
-« Je m’appelle Jeanne, et toi tu es Raphaëlle, c’est ça ? »
Sans même y penser, je corrige machinalement.
-« Non, mon prénom est Gabrielle. »
Elle hoche la tête en silence pendant que j’observe l’intérieur du bâtiment à l’intérieur duquel nous venons de pénétrer.
Sur notre droite, une grande pièce, sans aucun doute celle dans laquelle les moutons passaient la nuit. Les ouvertures, dans le mur, ont été bouchées avec des planches directement clouées par dessus. Cela rend la pièce très sombre, puisque, pour l’instant, elle n’est que chichement éclairée par la lumière qui vient de la porte, les bougies que je vois éparpillées un peu partout dans la pièce étant toutes éteintes. Contre le mur du fond, quelques étroits lits de bois sont alignés, et plus près de nous, sur la gauche, se trouve une grande table de bois sombre, sur laquelle traînent une carafe d’eau et une cafetière, entourée de quatre ou cinq chaises et d’un long banc, alors que dans le coin, à trois pas derrière le banc, un petit réchaud à gaz est posé sur une table pliante, juste à côté d’une grande caisse apparemment remplie de produits alimentaires. Derrière nous, séparé par une cloison de briques nues, une deuxième pièce qui me paraît beaucoup plus petite, et qui servait sans doute de chambre au berger, s’ouvre sur l’entrée où nous nous trouvons, mais lorsque je tente de jeter un coup d’œil curieux à l’intérieur, Jeanne s’empresse de fermer la porte de communication entre les deux pièces, m’empêchant ainsi de connaître l’utilité de cette petite salle. Et puis, son regard bleu plonge dans le mien un seconde, vaguement menaçant, avant qu’elle ne se détourne et me désigne les lits alignés, au fond de la pièce, d’un geste vague du bras.
-« Tu peux choisir celui que tu veux, nous ne sommes pas nombreux en ce moment. »
J’acquiesce d’un mouvement du menton et me dirige lentement vers le lit le plus à droite, placé à l’angle des deux murs, pour y déposer doucement mon sac, tout à fait consciente du fait que Jeanne ne me quitte pas des yeux. Directement sur le matelas, un sac de couchage gris est roulé, et je devine que je n’aurais pas besoin de chercher des draps ou des couvertures pour préparer mon couchage. Machinalement, je commence à sortir quelques petites choses de mon sac. Ma brosse à cheveux, ma trousse de toilette, que je dépose sur une petite étagère, contre le mur de gauche, songeant à l’étrangeté de la situation qui m’oblige à cohabiter avec de parfaits inconnus, quand je suis tirée de mes pensées par la voix de Jeanne, dans mon dos, qui reprend la parole, semblant s’adresser autant à elle-même qu’à moi.
-« Ce n’est sans doute pas le cadre que tu aurais trouvé en Savoie, mais il faudra t’en contenter. »
Je me retourne et corrige encore une fois.
-« En Provence. C’est en Provence que je me rendais. »
Elle n’insiste pas, passant une main distraite dans ses longs cheveux noirs pendant que je fronce les sourcils, intriguée par cette deuxième erreur. Comme les autres, elle a écouté mon histoire avec beaucoup d’attention, et je trouve surprenant de l’entendre se tromper ainsi sur ce que j’ai raconté, comme si elle avait été distraite pendant mon récit. Il me faut encore quelques secondes de réflexion pour comprendre qu’elle le fait exprès, sans doute pour vérifier que je ne me coupe pas, que je garde la même version, alors que je pourrais me tromper si je mentais.
C’est l’arrivée des deux hommes et du gamin qui pénètrent eux aussi dans l’ex-bergerie, qui me fait relever les yeux. Ils s’approchent tous les trois, le plus âgé interrogeant Jeanne d’un regard rapide, auquel elle répond avec un petit hochement de tête, puis il se tourne vers moi et se présente : « Francis », avant de me désigner le jeune homme qui m’a amenée jusqu’ici, « Maurice », puis l’adolescent « Alain ». Je les salue sans chaleur, d’une simple inclinaison de la tête, puis vais m’asseoir sur le lit que je me suis choisi, espérant sans le dire que l’heure du repas va bientôt sonner, mon estomac commençant à réclamer avec insistance.
C’est Jeanne qui me réveille, agrippant mon épaule sans véritable douceur pour me secouer, me lâchant aussitôt que j’ouvre les yeux pour m’inviter à partager leur repas. Je baille mais me lève immédiatement, mon appétit s’étant encore accru durant mon sommeil.
Avant même d’arriver à la table, je constate qu’une deuxième femme a rejoint le groupe pendant que je dormais. Plutôt jeune elle aussi, avec de longs cheveux châtains bouclés qui tombent en cascade sur ses épaules, elle me paraît particulièrement proche de Francis qui la couve du regard. Je m’installe un peu timidement à l’extrémité du banc, attendant sagement que tout le monde se soit servi du potage dont le délicieux fumet me chatouille les narines, avant de remplir mon assiette moi aussi, puis de me servir largement du ragoût et des pommes de terre, mordant à belles dents dans chaque tranche de pain frais que Marcelle, la nouvelle venue, a ramené du village voisin, jusqu’à ce que je remarque qu’autour de moi, chacun a cessé de manger pour me regarder, semblant surpris de me voir engloutir autant de nourriture en si peu de temps. Je me sens rougir d’embarras, me tassant sur moi-même, alors que la voix de Jeanne me parvient, semblant un peu plus douce qu’elle ne l’a été jusqu’à présent.
-« Depuis combien de temps n’as-tu pas pris un vrai repas ? »
Toujours gênée, je bafouille ma réponse, expliquant comment je me suis débrouillée ces deux derniers jours, mais relatant aussi la manière dont nous nous étions organisées avec ma mère et ma grand-mère, nous contentant en général de casse-croûte pris sur le pouce, et terminant en leur racontant comment la grande majorité de nos provisions a été bombardée en même temps que ma mère. Tous m’écoutent, mais personne ne fait de commentaire, et je finis dans un silence complet qui ne fait rien pour effacer mon embarras. Après cela, alors que je m’efforce de manger plus lentement, et fait même mine de me restreindre, c’est Marcelle qui, d’un geste, m’incite à ne pas me priver.
Il n’y a pas vraiment de veillée après le repas, Jeanne et Alain s’en vont faire la vaisselle dans le ruisseau qui coule non loin de là, glissant assiettes et couverts dans un panier d’osier, la grande femme brune m’invitant à les suivre d’un ton qui indique que je n’ai, de toutes façons, pas vraiment le choix. J’ai à peine le temps de voir Maurice, Marcelle et Francis se rendre dans la petite pièce, chuchotant entre eux, que je suis entraînée par la grande femme brune et l’adolescent, marchant à deux pas derrière l’une et devant l’autre, les deux ayant bien entendu gardé leur arme sur eux.
Nous ne rentrons pas tout de suite dans la bergerie à notre retour, Jeanne déposant le panier tout près de la porte avant de s’adosser contre celle-ci, les bras croisés sur sa poitrine dans une posture qui indique clairement qu’elle ne bougera pas de là avant de l’avoir décidé. Un peu décontenancée, je reste un moment les bras ballants avant de finalement aller m’asseoir dans l’herbe auprès d’Alain qui s’est allongé sur le sol, les deux mains derrière la nuque et regarde le ciel en silence. Un peu intriguée, je ne peux m’empêcher de regarder du coin de l’œil cet étrange garçon qui ne parle que très peu, tout comme Jeanne d’ailleurs, mais qui observe tout et tous avec beaucoup d’attention, écoute chaque parole quel que soit celui qui la prononce, et semble essayer de tout retenir.
Nous restons là environ une demi-heure, jusqu’à ce que les deux hommes, accompagnés de Marcelle, sortent nous rejoindre. Je vois Francis, dont le pistolet n’est plus à la ceinture, faire un signe discret à Jeanne, fermant sa main en poing pour lever rapidement son pouce alors que son bras pend le long de sa jambe, puis il s’en va avec celle qui est probablement sa fiancée, enfourchant chacun une des bicyclettes appuyées derrière la bergerie, et que je n’avais pas vues jusqu’à maintenant, pour s’éloigner tous deux rapidement, nous saluant d’un dernier signe de la main dans la faible clarté du soleil couchant.
Ce n’est qu’à ce moment là que nous pouvons enfin rentrer, et encore Maurice prend-il de l’avance, s’empressant de fermer la porte de communication entre les deux pièces juste avant que je ne passe la porte d’entrée. Bien reposée par la sieste que j’ai fait dans l’après-midi, je ne suis pas pressée d’aller au lit et resterait volontiers à bavarder au moins pour connaître un peu mieux ceux avec qui je suis obligée de cohabiter, mais ils ne sont apparemment pas de cet avis, et se couchent tous les trois rapidement. Je n’ai pas d’autre choix que de faire la même chose, vaguement étonnée de constater que, après toutes les précautions que je les ai vu prendre, personne ne semble juger nécessaire de monter la garde.
:::::::::::::::::::::::::::::
La journée du lendemain se déroule lentement, sans autre événement notable que les sorties forcées, en fin de matinée et en début de soirée, pendant lesquelles je m’assieds de nouveau dans l’herbe en compagnie d’un Alain toujours aussi taciturne, pendant que Jeanne et Maurice, eux, s’enferment dans la petite pièce. Je passe mon temps en m’interrogeant sur ce qu’ils peuvent bien faire là-dedans, supposant que peut-être, un émetteur y est installé, ou qu’ils y préparent les opérations qu’ils ont l’intention de mener.
Si la première journée a été plutôt calme et pour tout dire, un peu ennuyeuse, la deuxième commence différemment. Dès le matin, Jeanne me tend un balai, me faisant remarquer que puisque je vis avec eux pour l’instant, même si c’est sous la contrainte, il est normal que je participe aux corvées, et comme il est hors de question que je parte au village faire les courses… J’accepte sans difficulté, pas vraiment ravie de me trouver ramenée au rang de domestique, mais songeant que j’ai sans doute intérêt à faire preuve de bonne volonté d’une part, et d’autre part que cela m’occupera.
A peine ai-je terminé que Marcelle et Francis arrivent, se réunissant aussitôt avec Maurice et Jeanne dans la petite pièce alors que je me retrouve de nouveau sous la garde de l’adolescent. Mais cette fois, je ne le laisse pas s’enfermer dans son mutisme, et alors que nous sommes chacun assis sur nos lits respectifs, à l’abri de la pluie qui tombe depuis le matin, je tente encore une fois d’engager la conversation, l’interrogeant sur sa présence ici, parmi des combattants clandestins, vivant une vie particulièrement dangereuse pour un garçon de son âge, et pendant un instant, je crois qu’il ne va pas me répondre. Comme la première fois que je l’ai vu, il se gratte énergiquement la tête, mais alors que j’ai d’abord supposé que ce geste était dû à une infestation par les poux, il semble plutôt que ce soit un tic exprimant de l’embarras.
Finalement, il se décide, paraissant gêné de se confier à une inconnue, même si, en fait, il ne lâche que quelques mots d’un ton bourru.
-« Mon père est mort au front, et mon frère aîné parti au S.T. O. Je ne voulais pas aller en institution, j’ai préféré rester avec Jeanne. »
Je fronce les sourcils avant de le questionner de nouveau.
-« Pourquoi avec Jeanne ? Tu la connais bien ? Et ta mère, où est-elle ? »
Ce déluge de questions paraît le contrarier et il se gratte de plus belle, si énergiquement que je me demande s’il ne va pas s’écorcher le cuir chevelu. Il ne me répond pas, mais au bout de quelques secondes, c’est la voix de la grande femme brune qui me parvient.
-« Notre mère est morte en le mettant au monde.»
Je lève les yeux vers Jeanne qui vient lentement dans notre direction, surprise de ce que je viens d’apprendre, essayant déjà de chercher des ressemblances dans les visages de ces deux là. Il y en a peu à vrai dire, hormis la forme de la bouche, qui est la même chez l’un comme chez l’autre. A mes yeux, les différences sont bien plus nombreuses. A commencer par la couleur des yeux, d’un intense bleu azur chez Jeanne, alors qu’ils sont marrons clair, presque couleur noisette, chez son frère.
J’en suis là de mes réflexions, mon regard passant rapidement de l’un à l’autre, lorsque Jeanne vient s’asseoir près de l’adolescent, lui tapotant brièvement l’épaule, ce qui a pour effet de le calmer immédiatement, avant de se tourner vers moi, un sourire un peu amusé jouant sur ses lèvres mais les yeux d’un sérieux mortel.
-« Tu ne devrais pas poser autant de questions, être trop curieuse ne t’apportera bien de bon. »
Ces paroles me mettent mal à l’aise, et bien que je lutte contre, je ne peux retenir un petit mouvement de recul que Jeanne, en face de moi, perçoit clairement, ses yeux se plissant légèrement. Le moment, tendu, alors que nous restons tous les trois à nous regarder en silence, est heureusement rapidement rompu par l’arrivée de Francis et Maurice, accompagnés de Marcelle, qui comme la veille, a amené quelques provisions qu’elle a stockées dans la caisse, près du réchaud. Un petit signe est échangé avec la grande femme brune et son frère, puis l’aîné des hommes plante ses yeux dans les miens, s’adressant à moi d’un ton particulièrement ferme et résolu.
-« Nous sommes obligés de nous absenter pour quelques heures. Tu dois donc rester seule ici. »
Je hausse les épaules et lui souris, espérant lui montrer ainsi que cela ne me pose aucun problème. Mais c’est peine perdue, puisque apparemment, il n’était pas question de me demander mon opinion sur la question, seulement de m’informer. D’ailleurs, Francis ne dit rien de plus, s’éloignant de quelques pas pour aller chercher une chaise qu’il ramène près du lit sur lequel je suis assise, pendant que Jeanne, elle, fouille dans un coin, revenant avec une cordelette qu’elle tape machinalement sur sa cuisse. Mais je ne comprends leurs intentions que lorsqu’elle me désigne la chaise d’un geste, m’intimant sans entrain mais avec une détermination certaine, de venir m’asseoir. Je la fixe un instant avec de grands yeux éberlués, le rire nerveux que je sens venir disparaissant aussitôt que je remarque que chacun, dans la pièce me regarde avec le plus grand sérieux. Ce n’est absolument pas une plaisanterie, et il faut peu de temps pour que je me retrouve assise, les deux mains liées derrière le dossier et les mollets attachés aux pieds de la chaise. C’est Jeanne qui se charge de me ligoter, et si elle fait son travail très consciencieusement, elle s’adoucit au moment où elle s’éloigne de moi, chuchotant à voix basse.
-« Ce n’est pas de gaieté de cœur, mais tu dois bien comprendre que nous ne pouvons pas te laisser libre d’aller et venir à ta guise. »
Je suis si furieuse de me trouver dans cette position, particulièrement humiliante, que je frémis, d’indignation comme de colère. Elle semble le comprendre et m’adresse un petit sourire désolé, paraissant vouloir ajouter quelque chose, mais ne disant rien finalement, s’éloignant aussitôt sans plus me jeter un seul regard, comme si, malgré tout, elle n’avait pas envie d’affronter mes yeux furibonds, pour rejoindre son frère qui l’attend près de la porte d’entrée. Le groupe entier se réunit auprès de Jeanne et de l’adolescent, chacun vérifiant qu’il est armé, Francis et Maurice ajustant tous deux un sac à dos sur leurs épaules , puis ils franchissent le seuil, ferment la porte derrière eux, et je me retrouve seule, attachée sur une chaise dans une grande pièce vide dans laquelle même le son de ma respiration résonne.
Ils reviennent plusieurs heures après, visiblement fatigués mais semblant satisfaits de ce qu’ils ont fait, quoi que ce soit. Les hommes déposent leurs sacs avec un soulagement qu’ils n’essaient pas de cacher, tandis que Marcelle se laisse tomber sur une chaise en soupirant bruyamment. Jeanne, elle, vient immédiatement me délivrer, dénouant rapidement les liens qui retiennent mes mollets avant de défaire ceux qui entravent mes poignets, murmurant un petit « Je suis désolée », alors qu’elle termine. Je la foudroie du regard, frottant mes membres endoloris par plusieurs heures d’immobilité forcée, puis me lève et m’étire, n’adressant la parole à personne alors que je marche doucement à travers la pièce, tentant de rétablir une circulation sanguine normale dans l’ensemble de mon corps.
Ce n’au moment du repas, quand l’odeur de l’omelette aux champignons fait gargouiller mon estomac, que je me joins aux autres, cessant de les ignorer pour m’asseoir à la table, gardant la mine fermée que j’arbore depuis leur retour. Ils ne s’en formalisent pas d’ailleurs et discutent entre eux de sujets sans importance, ne se souciant apparemment pas de mon humeur. Pourtant, alors que comme tous les jours depuis mon arrivée, j’accompagne Alain et sa sœur aînée jusqu’au ruisseau, pour y faire la vaisselle, c’est Jeanne qui aborde le sujet.
-«Vas-tu encore bouder longtemps ? »
La question me fait bondir d’indignation, et j’emploie un ton virulent pour répliquer.
-« Je ne boude pas ! Je suis mortifiée, humiliée par la façon dont j’ai été traitée, ligotée sur une chaise comme une criminelle ! »
Elle paraît embarrassée, je lis un peu de gêne dans son regard, mais c’est d’une voix tout à fait nette et claire qu’elle répond.
-« Nous n’avions pas vraiment le choix. »
Je me redresse de toute ma hauteur, la fusillant encore du regard.
-« Bien sûr que si, vous l’aviez. Il suffisait de m’emmener avec vous ! Mais ça ne vous a même pas effleuré, je parie ! »
Je plonge si brusquement l’assiette que j’ai en main dans le ruisseau que l’eau me gicle à la figure. Je m’essuie la joue d’un geste rageur, puis frotte les traces d’œuf sur la faïence, avec une telle énergie que je me demande si ma main ne va pas passer au travers de l’assiette. Sur ma gauche, Alain reste stoïque, me jetant de petits regards en coin mais ne paraissant pas particulièrement impressionné par ma colère, tandis que sa sœur vient se baisser à mes côtés, astiquant consciencieusement chaque fourchette jusqu’à ce qu’elle brille de mille feux.
-« Honnêtement, ne peux-tu pas comprendre que nous avons tout intérêt à nous montrer méfiants ? »
Je hausse les épaules, frottant de plus belle.
-« Je ne me serais pas formalisée si l’un de vous m’avait surveillée. C’est ce que vous faites depuis le début, non ? »
Elle ne répond pas, commençant à ranger la vaisselle propre dans le panier d’osier, la mine fermée et les sourcils froncés comme si elle réfléchissait. Nous retournons à la bergerie dans le plus grand silence, et je me couche presque immédiatement après, non pas parce que je tombe de sommeil, mais plutôt pour éviter d’avoir à discuter avec qui que ce soit.
Je ne dors pas. Les yeux bien ouverts, je fixe le plafond, me demandant si je n’aurais pas intérêt à essayer de m’enfuir, puisque, de toutes façons, il semble que je serai toujours considérée avec défiance ici.
Je pousse un soupir et roule sur le côté. Je n’ai jamais vraiment rêvé de faire partie d’un quelconque réseau de résistance, et même si, dès le début, j’ai admiré ceux qui avaient le courage de s’engager dans ce mouvement, je ne me suis jamais crue capable d’actes d’héroïsme ou de bravoure quels qu’ils soient. Certes, je n’ai rien vu de tel depuis mon arrivée, mais non seulement je ne sais pas exactement ce qu’ils ont fait durant leur absence, mais je me rends aussi parfaitement compte que, d’après nos ennemis en tous cas, le simple fait d’être ici, de probablement posséder un émetteur et un poste de radio, est suffisant pour être fusillé. Cependant, depuis que je suis là, ma curiosité, mon intérêt, et même mon envie de lutter contre l’occupant se trouvent exacerbés, et je sais que si ceux qui me retiennent plus ou moins contre mon gré m’en donnaient l’occasion, je n’hésiterais sans doute pas à les aider dans leur combat.
J’en suis là de mes réflexions, m’interrogeant sur les possibilités pour quitter la bergerie sans m’attirer d’ennui, quand je sens le matelas s’incliner, comme si quelqu’un s’asseyait à mon côté. Dans la faible lueur des bougies qui éclairent chichement la pièce, je distingue la silhouette de Jeanne qui s’installe là, ses yeux bleus interrogatifs, auxquels je réponds d’un rapide hochement de tête. Elle soupire doucement, se frotte machinalement la tempe du bout de l’index, puis se penche légèrement vers moi.
-« Si tu demandes à nous accompagner, est-ce parce que tu as envie de rejoindre notre réseau ? »
Je hausse les épaules et prends quelques secondes avant de répondre.
-« Je suppose que vous ne me laisserez pas partir, n’est-ce pas ? »
Elle grimace, mais ne détourne pas le regard.
-« Non, il n’est pas question que tu t’en ailles. Il ne s’agit pas de confiance, pas seulement en tous cas, mais avant tout, simplement de prudence, y compris en ce qui concerne ta propre sécurité. Tu sais sans doute ce qui pourrait se passer si, par malheur, tu tombais entre les mains de l’ennemi, ou pire encore, des français qui collaborent avec eux. »
Elle n’a pas besoin de préciser à quoi elle pense. Des histoires horribles de tortures abominables circulent partout, et je ferme les yeux une seconde, frémissant au souvenir de ce que j’ai pu entendre durant la marche qui m’a amenée jusqu’ici. Pourtant, je n’hésite pas une seconde, et ne laisse pas ma voix trembler pour expliquer.
-« Je suis au courant de leurs méthodes, et si je reconnais que ça m’effraie, je suis prête à prendre le risque pour me joindre à vous. »
Son sourcil droit monte haut sur son front alors qu’elle scrute très attentivement mon visage et le fond de mes yeux, cherchant peut-être une trace de doute, ou d’incertitude. Et puis, elle soupire, passant une main sur sa nuque d’un geste fatigué.
-« Tu te rends bien compte des conséquences de cette décision, j’imagine ? »
Elle a un demi-sourire teinté d’amertume avant de conclure doucement.
-« Tu n’es pas près de retrouver tes cousins provençaux. »
De nouveau, je hausse les épaules, et si mon sourire n’est pas très convaincant, et pour tout dire un peu forcé, elle fait mine de ne pas le remarquer.
-« J’irai après la guerre. Ne serait-ce que pour leur raconter les derniers moments de ma mère et ma grand-mère. »
Ma voix se brise sur les derniers mots et elle détourne le regard, laissant passer un instant avant de se relever, son regard plus clair que jamais, alors qu’elle lâche doucement.
-« Demain soir, nous avons une opération. Tiens toi prête. »
Son ton est amical, plus qu’il ne l’a jamais été jusqu’à présent, et je sens une étrange chaleur m’envahir, qui n’a, je m’en rends bien compte, pas grand chose à voir avec la décision que je viens de prendre. Je ne m’interroge pas longtemps là-dessus toutefois, et fermant les yeux, me tourne encore une fois, m’endormant plus rapidement que je ne l’attendais.
:::::::::::::::::::::::::::::::::::
Je me sens particulièrement fébrile le lendemain, bien que la journée se déroule exactement de la même manière que toutes celles que j’ai passées ici. L’idée de participer à une opération, dont de plus, j’ignore la nature, hante toutes mes pensées, la crainte et l’appréhension le disputant, dans mon esprit, à un certain enthousiasme. Les heures me paraissent incroyablement longues, mais enfin, après un repas léger, nous nous préparons à partir.
Ce soir, tout le monde prend un sac à dos, on m’en confie même un à moi aussi, mais lorsque je saisis celui que me tend Maurice, j’ai la surprise de constater qu’il est complètement vide, tout autant que ceux des autres membres du groupe, à l’exception d’Alain qui emmène une pelle. Francis me donne également une lampe torche de belle taille, qu’il me recommande fermement de ne pas allumer avant d’en avoir reçu l’ordre. J ‘acquiesce et glisse la torche dans la poche de ma veste de laine, prête à emboîter le pas d’Alain et de sa sœur, quand Francis me retient en posant sa main sur mon avant-bras, prononçant d’un ton particulièrement grave ce que je considère comme un avertissement.
-« C’est Jeanne qui est chargée de te surveiller ce soir. Elle assumera la responsabilité de la moindre de tes erreurs. A toi de faire en sorte qu’elle n’ait pas d’ennui. »
Il ne me laisse pas le temps de répondre et se désintéresse de moi immédiatement après cela, se plaçant en tête du petit groupe, regardant chacun une seconde, puis donne le signal du départ.
La nuit est tombée, le ciel est nuageux, et puisque nous n’utilisons pas nos torches, nous sommes obligés de porter une grande attention à nos pas, mais je distingue tout de même quelques lumières sur ma droite, en contrebas, sans doute celles du village d’où vient Marcelle. J’esquisse un petit sourire en songeant que c’est justement la direction que j’avais l’intention de prendre avant d’être repérée par Maurice et Alain, contente de constater que mon intuition était la bonne, puis me concentre sur notre avancée.
Cette fois, il n’y a ni détour ni changement soudain de direction, mais la marche est longue, au moins deux heures, et relativement pénible, puisque nous n’empruntons ni route ni chemin, avançant en file indienne au travers des bois en piétinant herbes folles et taillis, jusqu’à ce que nous arrivions à l’orée du bois, sur un grand pré à l’herbe rase comme si elle avait été fauchée récemment. Là, Francis fait un geste pour arrêter notre progression et s’avance seul, sifflant doucement, sans doute pour imiter le cri d’un oiseau, recommençant à plusieurs reprises, et ne cessant que lorsqu’une réponse lui parvient, sous la forme d’un autre sifflement, légèrement différent. Il allume alors brièvement sa torche, alternant les moments de lumière et d’obscurité d’une manière qui me fait penser à l’alphabet morse, jusqu’à ce que, encore une fois, une réponse lui parvienne, exactement de la même façon. C’est alors que nous voyons surgir de la nuit la silhouette trapue d’un homme qui s’arrête près de celui que, petit à petit, j’ai identifié comme étant le chef de notre petit groupe. Les deux hommes se saluent chaleureusement, d’une poignée de main ferme, puis Francis nous fait un signe, nous indiquant de le rejoindre, et nous nous apercevons rapidement que l’homme, près de notre chef, n’est pas venu seul, mais accompagné, lui aussi de quatre personnes. Aucune présentation n’est faite, et aussitôt que nous sommes tous réunis, on nous donne l’ordre de nous mettre en position.
Je suis un peu déconcertée, ne sachant pas vraiment de quoi il retourne, mais Jeanne me dirige avec efficacité, m’emmenant avec elle pour que nous nous alignions tous de part et d’autre du champ, pendant qu’Alain, de son côté, aidé d’un membre de l’autre groupe muni d’une pioche, commence à creuser un trou entre deux chênes.
Nous attendons un long moment là, éloignés de quelques pas les uns des autres dans l’obscurité la plus totale. Un léger vent se lève et je frissonne, mais quand je me tourne vers Jeanne pour lui demander ce que nous faisons là, elle se contente d’émettre un grognement, ajoutant un geste de la main pour me faire comprendre que je dois me taire. Je n’insiste pas, resserrant les pans de ma veste autour de mon corps, et m’interrogeant sur les possibilités de profiter de la nuit pour m’enfuir maintenant.
A vrai dire, je n’envisage pas sérieusement de m’échapper. Au moment de mon arrivée, il y a quelques jours seulement, j’ai commencé par me faire une raison, me disant que la situation n’était pas si terrible que ça, puis, par considérer que je ne serais pas si mal que ça ici, si mes colocataires forcés cessaient de me traiter en ennemie. Et puis, je dois reconnaître qu’après tout ce que j’ai vécu dans mon village et sur la route, leur combat me fascine et me donne envie de les rejoindre, malgré tous les dangers que cela entraîne.
Je soupire, la fraîcheur de l’air m’arrachant un nouveau frisson, et jette encore un regard vers la grande femme brune, non loin de moi. Elle sent sans doute mes yeux peser sur elle, puisqu’elle tourne elle aussi son visage dans ma direction, pour un sourire inattendu qui me réchauffe le cœur. C’est juste à ce moment là que j’entends le bruit du moteur. Je lève brusquement la tête, scrutant le ciel à la recherche des lumières qui m’indiqueraient l’arrivée de l’avion, un peu nerveuse alors que des souvenirs particulièrement amers et douloureux m’assaillent. Encore une fois je frissonne, et le froid n’a plus rien à voir avec ça, me tassant un peu involontairement sur moi-même alors que je cherche toujours à apercevoir l’appareil que j’entends. La main de Jeanne sur mon épaule me fait sursauter, alors qu’elle attire mon attention pour me glisser à voix basse.
-« Tu ne le verras pas, ses feux sont éteints. »
Je hoche la tête, comprenant la nécessité de la discrétion, et le silence, seulement troublé par le bruit du moteur de l’avion qui approche, s’installe de nouveau. Et puis, au bout de quelques minutes, Jeanne m’appelle doucement encore une fois, m’indiquant qu’il est temps maintenant que nous allumions nos torches, ce qui donne sans doute au pilote de l’appareil, au-dessus de nos têtes, une idée de l’endroit où il doit larguer.
Effectivement, je vois, presque immédiatement après, tomber trois parachutes auxquels sont accrochés ce qui semble être des caisses. Des caisses qui tombent bruyamment à terre, se disloquant en partie au moment où elles touchent le sol. A mon grand étonnement, alors que je pensais que tout le monde se précipiterait vers ce qui vient de tomber du ciel, personne ne bouge jusqu’à ce que l’avion vire au-dessus de nous et que nous l’entendions commencer à s’éloigner. Et c’est à ce moment que, les torches éteintes, chacun s’avance et se hâte pour se rendre près des caisses afin de se mettre au travail.
Les premiers sont les chefs de chaque groupe qui récupèrent ce qui vient d’être largué, qui ressemble apparemment à des explosifs et des détonateurs, remplissant les sacs à dos que nous venons de déposer près d’eux, pendant que Jeanne, Maurice, une jeune femme de l’autre groupe et moi-même, nous chargeons de rassembler parachutes et débris de bois provenant des caisses, puis de les amener à Alain et son acolyte qui enterrent le tout dans la grande fosse qu’ils viennent de creuser. Après cela, et sitôt que nous avons tout ramené, nous aidons les deux jeunes gens à reboucher le trou, utilisant nos mains nues, puis dissimulons les traces de terre fraîchement remuée avec des branchages, des feuilles mortes, et tout ce qui nous tombe sous la main.
Nous terminons tout juste lorsque Francis nous rejoint, renvoyant la jeune femme vers son propre groupe avant de nous tendre un sac à dos à chacun. Le poids de celui que je reçois me fait pousser un petit grognement, mais je l’ajuste sur mes épaules sans protester, me rendant parfaitement compte que tout le monde est logé à la même enseigne.
Le retour est long et pénible. Sans véritable visibilité puisque la lune joue toujours à cache-cache avec les nuages, gênés par des sacs qui pèsent lourdement sur nos épaules, bâillant à cause du manque de sommeil, nous avançons lentement en silence, suant malgré la fraîcheur de l’air, et poussant un « ouf ! » collectif de soulagement quand nous arrivons enfin à la bergerie.
Cette nuit là, alors que, contrairement à leur habitude, Marcelle et Francis ne retournent pas au village, je me couche avec un sentiment de satisfaction, une impression de devoir accompli comme je n’en avais encore jamais ressenti jusqu’à présent.
Les explosifs ne restent pas longtemps à la bergerie. Dès le lendemain matin, nous repartons tous, répartissant du mieux que nous pouvons le poids dans nos sacs à dos, et marchant de nouveau à travers bois, dans la direction inverse de celle que nous avons prise la veille au soir.
Avant notre départ, le chef de notre petit groupe a passé quelques temps dans la petite pièce, et même si je n’ai aucune certitude, je suppose qu’il est certainement entré en contact avec ceux à qui nous amenons notre chargement, puisque apparemment c’est bien de cela qu’il s’agit.
Si j’ai trouvé le trajet de la veille pénible, celui d’aujourd’hui l’est bien plus encore, d’autant que nous marchons beaucoup plus longtemps. Près de moi, Jeanne avance pourtant sans paraître ressentir la moindre courbature, ni sembler fatiguée le moins du monde. Nous ne parlons pratiquement pas, mais de temps à autre elle se tourne vers moi pour m’adresser un petit sourire d’encouragement auquel je réponds en redressant les épaules, et en rajustant mon sac, essayant de lui donner l’impression d’être aussi en forme qu’elle.
Elle semble être un peu plus ouverte depuis notre petite conversation de l’autre soir, au bord du ruisseau, comme si sa méfiance envers moi avait diminuée. D’ailleurs, même si personne ne m’en a rien dit, tout me laisse à penser que c’est grâce à elle que j’ai participé à la petite expédition d’hier, tout autant qu’à celle d’aujourd’hui, plutôt que de rester ligotée sur une chaise dans une pièce vide pendant des heures. Alain, lui aussi, se montre un peu plus amical et chaleureux, sans que je puisse déterminer si cette attitude tient à l’opinion qu’il s’est fait de moi au fil des jours, ou s’il subit seulement l’influence de sa sœur. Mais pour l’instant, je n’y attache que peu d’importance, il me suffit d’apprécier l’amélioration de mes relations avec eux, même si j’aimerais faire des constatations identiques en ce qui concerne Marcelle, Francis et surtout Maurice qui me regarde toujours comme s’il pensait que j’allais tenter de m’échapper pour rejoindre les rangs ennemis à tous moments.
C’est en début d’après-midi que nous arrivons enfin au lieu de rendez-vous. Non loin d’une route nationale, dans une petite clairière, se trouve une camionnette grise équipée au gazogène, près de laquelle se tiennent deux hommes mal rasés et armés de fusils qu’ils brandissent sitôt que nous entrons dans leur champ de vision, et baissent lentement après que Francis ait levé une main en prononçant une phrase sibylline, « les moutons sortent parfois de leur bergerie », que je suppose être un mot de passe. Encore une fois, aucune présentation n’est faite et le contact entre notre groupe et ces deux hommes ne durent que très peu de temps. Nous leur remettons les explosifs recueillis la veille, qu’ils cachent dans un sac, lui-même dissimulé au milieu d’autres sacs contenant du charbon, puis l’un des deux hommes remet une feuille de papier à notre chef qui la lit consciencieusement, à deux ou trois reprises, avant de la jeter dans le réservoir de combustible accroché à l’arrière de la camionnette, semblant se fier à sa mémoire pour retenir ce qu’il vient de lire. Il revient vers nous immédiatement après cela, tandis que ceux que nous venons de rencontrer remontent dans leur véhicule, chacun repartant de son côté.
Nous ne faisons qu’une très courte pause, le temps d’avaler un en-cas rapide, puis reprenons la direction de la bergerie, trop fatigués pour échanger plus qu’un mot de temps en temps.
Le soir même, sitôt que nous sommes rentrés, Francis s’enferme dans la petite pièce, sans doute pour transmettre le message qui lui a été donné. Pour ma part, épuisée après cette marche à un rythme que je ne suis absolument pas habituée à soutenir, je ne pers pas de temps pour aller me coucher, et c’est au moment où je me glisse dans mon sac de couchage, poussant un soupir de satisfaction, que Jeanne s’approche, souriant doucement, pour me chuchoter « bonne nuit », ajoutant un petit clin d’œil avant de souffler la bougie qu’elle tient à la main. Je ferme les yeux et m’endors immédiatement.
Je suis réveillée en sursaut par la même voix, au ton beaucoup moins doux maintenant, qui me demande avec insistance de me réveiller. Je me redresse brusquement, me frottant les yeux avant de regarder autour de moi, un peu ébahie par l’agitation que je distingue dans l’obscurité. Il ne me faut que très peu de temps pour comprendre cependant, lorsque j’entends, à l’extérieur, des voix dures et autoritaires nous ordonner de sortir, rapidement et les mains en l’air.
Dans la pièce, chacun est en train de s’habiller à la va-vite, et armes et munitions sont distribuées en toute hâte par Francis, à tout le monde excepté moi. Je me lève, tendant l’oreille en direction des vociférations de plus en plus menaçantes qui nous parviennent de l’extérieur, attrapant mes vêtements à toute vitesse pendant qu’Alain et Maurice retirent l’une des planchettes recouvrant une des ouvertures, dans le mur, pour jeter quelques regards dehors d’abord, puis pour glisser les canons de leurs fusils dans l’espace qu’ils viennent de dégager.
La première grenade éclate tout contre la porte d’entrée alors que, à l’exception des deux garçons, nous passons tous dans la petite pièce, celle qui excite ma curiosité depuis mon arrivée. Mais je n’ai pas le temps d’observer quoi que ce soit alors que j’entends nos camarades riposter, tirant au travers de la petite ouverture, à peine ai-je le temps d’apercevoir l’émetteur dont je soupçonnais la présence que Jeanne me pousse vers une sorte de porte, manifestement ouverte beaucoup plus récemment que le mur dans lequel elle est percée, et si étroite que je ne peux passer au travers que de profil. Je me faufile du mieux que je peux, étonnée de constater que nos ennemis n’ont apparemment pas pensé à surveiller l’arrière du bâtiment, suivie aussitôt par Marcelle, puis Maurice et Alain, qui ont cessé de tirer, et enfin Jeanne et Francis qui nous exhorte à courir le plus rapidement possible vers les bois, tout près, nous indiquant de prendre la direction de l’Est, et s’élançant tout de suite avec nous.
Nous courons. Mal réveillée, je m’efforce de ne pas me laisser distancer par mes compagnons tout en essayant de ne pas penser aux courbatures que je ressens dans chacun de mes muscles, sursautant de frayeur quand je sens le souffle d’une explosion dans mon dos. Une déflagration que je n’attendais pas, et qui manque de me faire trébucher tant je suis surprise. Je ne cesse pas de courir mais ne peut m’empêcher de tourner la tête pour regarder derrière nous, si impressionnée de voir la bergerie s’enflammer que je laisse échapper un petit cri, me retournant presque pour mieux contempler la scène.
C’est la bourrade que Jeanne me donne dans l’épaule en criant « cours ! » , tout autant que la vue des silhouettes des soldats ennemis, qui, décidant enfin de faire le tour du bâtiment en flammes, nous mettent en joue et commencent à tirer dans notre direction, qui me ramènent à la réalité, et, alors que je croyais ne pas pouvoir courir plus vite, je parviens encore à accélérer. Heureusement, nous arrivons à nous abriter sous les arbres, sans que personne ne soient atteint par les balles des soldats, mais alors que j’espérais que nous pourrions, si ce n’est nous arrêter, au moins ralentir un peu, je suis vite déçue en constatant qu’au contraire, il nous faut maintenant emprunter les passages les plus difficiles, éviter les chemins et les accès dégagés pour nous faufiler là où les motos, dont le bruit des moteurs se fait entendre derrière nous, ne pourront pas nous suivre.
Nous dévalons un ravin à toute allure, discernant parfaitement le son des bottes de nos ennemis qui s’engagent à notre poursuite, leurs cris alors qu’ils nous somment de nous arrêter et de nous rendre, puis les détonations des armes à feu au moment où ils recommencent à nous tirer dessus. Essoufflée et haletante, je glisse le long de la pente sans me soucier de ma cheville qui se tord, ni des épines qui me griffent les bras et le visage, jetant quelques regards affolés sur ceux qui nous poursuivent, si paniquée que, sans même m’en tendre compte, je m’éloigne du groupe, m’affolant encore davantage au moment où je m’aperçois que je cours maintenant complètement seule. Pendant un instant, j’accélère ma course, jusqu’à ce que je trébuche sur une racine et chute lourdement sur le sol. Le choc est douloureux, mais il a l’avantage de me calmer instantanément et, pendant quelques secondes, je reste sans bouger, allongée à plat ventre dans la terre et les feuilles mortes, tendant l’oreille en espérant entendre mes compagnons d’échappée ou au moins leurs poursuivants. Décontenancée de ne plus percevoir le moindre bruit, je me relève lentement, reprenant doucement mon souffle en regardant autour de moi, cherchant en contrebas les silhouettes des uns ou des autres, sans jamais les trouver.
D’abord soulagée, je ne tarde pas à m’inquiéter de me retrouver dans une telle situation, perdue dans des sous-bois que je ne connais pas. Décidant de continuer à descendre vers le fond du ravin, je me remets en marche le plus silencieusement possible, prenant garde de ne pas faire craquer la moindre brindille sous mes pieds, courbée en deux pour ne pas être repérée par l’ennemi. Je marche longtemps, et le jour est levé depuis plusieurs heures quand je découvre un ruisseau au fond de la ravine, sans doute celui dans lequel nous faisions la vaisselle la veille au soir, et, après un court moment d’hésitation, décide de le suivre en remontant le courant.
Le soleil est déjà presque à son zénith quand, harassée, je me laisse tomber sur le sol, m’allongeant dans l’herbe en contemplant le ciel dans l’espoir de prendre un peu de repos. Mais si chacun des muscles de mon corps apprécie ce moment de répit, il n’en est pas de même pour mon esprit, et je me trouve rapidement à réfléchir et à m’interroger sur la conduite à tenir à présent.
Je ne suis absolument pas certaine de pouvoir rejoindre le groupe avec lequel je viens de passer quelques jours, d’autant que j’ignore quelle direction ils ont prise après être arrivés au fond du ravin, mais j’hésite à prendre la direction du village, qui doit pourtant pas être bien loin, en premier lieu parce que je me rends parfaitement compte qu’après l’attaque dont nous avons été victimes ce matin, et que tout le monde doit connaître, mon arrivée où que ce soit dans la région amènerait bien trop de questions pour que je sois tranquille.
Je soupire, toujours indécise et grimaçant alors que je ressens de nouveau la faim, aussi violemment que lorsque j’ai quitté la colonne de réfugiés, et c’est ce qui me décide à bouger, non pas pour m’éloigner de ce ruisseau et de ce ravin, mais en premier lieu pour voir si je trouve quelque chose que je puisse manger. J’ai rapidement la chance de découvrir une dizaine de champignons, des mousserons tout à fait comestibles que j’avale cru, après les avoir nettoyés dans le petit cours d’eau. Après quoi je continue à marcher, cherchant encore d’autres aliments éventuels quand je suis brusquement tirée de ma quête de nourriture par des aboiements encore lointains, mais qui me donnent l’impression de se rapprocher à chaque seconde qui passe. Immédiatement très inquiète, je tourne la tête en tous sens, cherchant un endroit où me dissimuler tout en sachant bien que cela ne trompera certainement pas le flair des chiens.
Luttant pour ne pas m’affoler, alors que les hurlements des chiens semblent de plus en plus près de l’endroit où je me trouve, à tel point que j’ai même l’impression d’entendre les cris gutturaux de leurs maîtres qui les encouragent, je décide de traverser le ruisseau, m’engageant en courant dans le flux, aussitôt saisie par le froid de l’eau courante, mais je n’ai pas le temps d’arriver sur l’autre rive, pourtant distante de moins de deux mètres, que j’entends une voix m’appeler.
-« Gabrielle ! »
Vivement, je regarde en aval, dans la direction d’où me provient cet appel inattendu, stupéfaite de reconnaître le groupe dont j’ai été séparée quelques heures plus tôt. Francis et Jeanne avancent en tête, suivis par les trois autres, et tous sont mouillés jusqu’à la taille, comme s’ils pataugeaient dans le ruisseau depuis un très long moment. Mon premier mouvement est de venir à leur rencontre, mais Jeanne m’arrête d’un geste aussi impérieux que son regard, chuchotant d’un ton sans réplique.
-« Continue d’avancer ! »
J’obéis et recommence à progresser à contre courant, maugréant tout bas de ne pas pouvoir remonter sur la berge, ronchonnant contre mes chaussures mouillées qui vont être fichues, jusqu’à ce que je soit rejointe par le groupe entier, restant derrière moi en file indienne à l’exception de Jeanne qui se met à mes côtés, m’interrogeant sur un ton bien plus coléreux que curieux.
-« Où étais-tu donc passée ? On a cru qu’ils t’avaient eue ! »
Je n’attendais pas un ton aussi sec, et cela ajouté à la fatigue que je ressens, me fait répondre de la même manière.
-« Je me suis égarée en descendant le ravin. Je pensais que vous aviez réussi à vous échapper. »
Elle secoue la tête, les lèvres serrées en une ligne mince qui indique sa contrariété, mais n’insiste pas, et au bout de quelques instants, c’est moi qui reprend la parole pour interroger.
-« Pourquoi restons-nous dans l’eau ainsi ? Ne serait-il pas moins pénible de marcher sur le sol ? »
Elle paraît étonnée de la question, m’expliquant comme si c’était une évidence.
-« Si nous marchons dans l’eau, les chiens ne pourront pas suivre notre piste. »
Je ne pose pas d’autre question, et personne n’ajoute rien après cela. Nous marchons en silence. L’eau, qui nous arrive à peine à hauteur des chevilles, gicle sur nos mollets, éclaboussant le bas des pantalons et des jupes, et de temps en temps, un juron fuse lorsque l’un d’entre nous bute sur un caillou, ou glisse dans la boue. Mais cela ne nous arrête pas et nous continuons d’avancer tout l’après-midi, jusqu’à ce que le soleil descende se cacher derrière la ligne des arbres qui se profilent sur la colline, face à nous. A ce moment là, nous sommes tous si fatigués qu’il me paraît évident que nous allons enfin sortir du lit du ruisseau, d’abord parce que nous n’entendons plus d’aboiements depuis plusieurs heures déjà, ensuite pour nous reposer un peu bien sûr, mais aussi parce que aucun d’entre nous n’a rien avalé depuis la veille au soir, et encore était-ce un repas rapide et pas si copieux que ça. Mais alors que tout cela tournoie dans ma tête pendant que chaque pas que je fais me demande un effort plus grand que le précédent, Francis, qui marche en tête, se retourne continuant d’avancer à reculons, et lève les bras vers nous pour attirer notre attention, son visage marqué par les efforts physiques.
-« Nous nous dirigeons vers une ville où je sais pouvoir trouver le chef d’un autre réseau qui nous prendra en charge, jusqu’à ce que nous soyons sans doute dispersés aux quatre coins de la zone occupée. Mais pour cela, il nous faut marcher encore, et rester où nous sommes, sans retourner sur la berge avant demain matin. Je sais que c’est dur, et que je vous en demande beaucoup, mais l’ennemi nous recherche certainement encore, et il est plus prudent de rester dans l’eau et de continuer pour l’instant. »
Ce petit discours arrache un gémissement à Alain, qui tend un bras pour le poser sur l’épaule de sa sœur, murmurant d’un ton harassé qu’il n’en peut plus. Jeanne lui répond en l’encourageant à voix basse, avant d’interroger le chef de notre petit groupe.
-« Que veux-tu dire par « dispersés » ? »
Il se frotte machinalement le menton, prenant quelques secondes avant de répondre.
-« Exactement ce que ça veut dire : Que nous ne resterons pas tous ensemble. Mais je demanderai à ce que tu restes avec Alain, si c’est ce qui t’inquiète. »
Ca semble la satisfaire, et pendant quelques minutes tout le monde se tait, chacun concentré sur les pas qu’il doit faire et sur la fatigue qu’il faut repousser. Cependant, en ce qui me concerne, d’autres questions me traversent l’esprit et je finis par rappeler Francis, en tête de notre petit groupe, pour l’interroger.
-« Que va-t-il advenir de moi ? Je ne fais pas vraiment partie de votre réseau, et au départ, je n’avais pas l’intention d’en rejoindre un. »
Il me jette un regard surpris.
-« Je croyais pourtant que c’est toi qui avait insisté auprès de Jeanne, pour rejoindre nos rangs. »
Je secoue négativement la tête, tentant d’expliquer clairement malgré l’épuisement que je ressens et qui m’embrouille les idées.
-« En effet, j’ai insisté auprès de Jeanne. Parce que je trouve votre cause noble, mais aussi parce que c’était ce qui me paraissait le plus utile et le plus raisonnable à faire, d’autant que je n’aurais pas supporté de rester de nouveau attachée sur une chaise pendant des heures »
Cette fois, si son expression exprime encore un peu d’étonnement, elle se durcit aussi considérablement.
-« Uniquement pour cette raison ? J’aurais pensé que tu trouvais que notre combat était juste et nécessaire. »
Il se détourne, haussant les épaules avant d’ajouter d’un ton chargé de mépris.
-« Mais si c’est ce que tu penses… »
Il presse le pas, semblant vouloir mettre un peu de distance entre lui et moi. Je reste immobile, le regardant partir, décontenancée et désolée de ne pas m’être fait comprendre, jusqu’à ce que je sois rejointe par Jeanne, qui paraît partager mon désarroi. Je me remets péniblement en marche, traînant les pieds au fond de l’eau sans plus me soucier des éclaboussures, alors qu’elle me désigne le chef de notre groupe d’un geste las.
-« Ne prends pas sa réaction trop à cœur, il est fatigué, comme nous tous, et la situation est encore plus stressante pour lui que pour nous. »
Je hausse les épaules tout en réprimant un bâillement.
-« Pourquoi y aurait-il davantage de stress pour lui ? Dans cette histoire, nous sommes tous dans le même bateau, poursuivis par les mêmes ennemis, y compris moi. »
Elle passe une main sur sa nuque, ses lèvres pincées alors qu’elle grimace de fatigue.
-« Parce qu’il est celui qui dirige ce groupe, et qu’il se sent responsable de tout ce qui peut nous arriver. C’est pour ça qu’il a fait sauter la bergerie, à notre départ, pour être certain de ne laisser aucun indice, notamment au sujet de nos identités. »
Je hoche la tête, pas vraiment convaincue mais trop épuisée pour discuter. Nous continuons à marcher, sous la lueur du crépuscule d’abord, le clair de lune ensuite, les pieds et le bas des jambes glacés par l’eau froide dans laquelle nous pataugeons, incapables de réprimer les grimaces provoqués par les tiraillements de nos estomacs. Nous ne nous arrêtons pas, même lorsque Marcelle trébuche et tombe, refusant pendant un instant de se relever tant elle est épuisée jusqu’à ce que Francis la remette sur ses pieds, lui tendant ensuite son bras pour la soutenir.
Cet incident nous tire de l’espèce de léthargie dans laquelle nous nous trouvions, marchant sans plus en avoir conscience, et nous avançons un peu moins machinalement, retrouvant tous un semblant d’énergie. Pour ma part, j’essaie de faire un tri dans les pensées qui tournoient dans ma tête, et me tourne vers Jeanne, m’inquiétant qu’elle ait, elle aussi, une aussi mauvaise opinion de moi.
-« Francis a tort de croire que je ne me suis jointe à vous uniquement pour éviter de me retrouver de nouveau attachée sur une chaise. »
Son sourire est chaleureux, et sa sincérité ne fait aucun doute quand elle me répond à voix basse.
-« Je sais. »
La conviction, dans son ton de voix, me touche profondément. Je lui souris en retour, et pendant un instant, nous ne disons rien de plus, avançant en continuant de nous regarder, ses beaux yeux bleus plongés dans les miens, jusqu’à ce que cet échange silencieux soit interrompu par Alain, qui vient s’appuyer contre l’épaule de sa sœur, cherchant un soutien autant moral que physique. Maurice n’est pas très loin lui non plus, et devant nous, Francis et Marcelle ralentissent légèrement, ce qui fait que nous sommes bientôt regroupés, comme si nous cherchions du réconfort dans la présence les uns des autres.
Nous sommes toujours ainsi au matin, avançant serrés les uns contre les autres comme si nous recherchions un peu de chaleur. Une légère brise s’est levée et nous grelottons tous, d’autant que nous pataugeons encore dans l’eau du ruisseau, de plus en plus froide. Nous sommes tous épuisés. Francis et Marcelle marchent en traînant les pieds, appuyés l’un contre l’autre, tandis que Maurice, la tête baissée, ne lâche pas ses pieds des yeux, comme s’il ne les faisait bouger que par la force de son regard. Alain, de son côté, paraît dormir debout, avançant à la manière d’un somnambule, levant parfois une main pour se gratter la tête, beaucoup plus mollement que d’habitude, alors que, pour ma part, je lutte pour garder les yeux ouverts, serrant les mâchoires afin d’empêcher mes dents de claquer. La seule à se tenir droite est Jeanne, dont la fatigue ne fait pourtant aucun doute, notamment visible dans sa façon de regarder fixement devant elle, même si elle n’oublie pas de lancer, de temps en temps, quelques paroles d’encouragement, autant à l’intention de son frère que de l’ensemble du groupe.
C’est une fois que le soleil a dépassé la ligne d’horizon que Francis, lâchant Marcelle pour la première fois depuis la tombée de la nuit, se dirige enfin vers la rive du cours d’eau. Tentant de se redresser pour faire bonne figure malgré tout, il nous désigne un petit sentier de cailloux, nous conseillant fermement de ne pas marcher sur la terre, où nous pourrions laisser des traces de pas.
C’est avec un soulagement qu’aucun de nous n’essaie de cacher que nous le suivons, changeant de direction pour nous diriger vers le Sud, sur un terrain qui s’élève rapidement, la déclivité rendant notre progression encore plus pénible. Les premiers à demander grâce sont Marcelle et Maurice, qui, pratiquement simultanément, réclament une pause. Je ne suis d’ailleurs pas loin de renchérir, mais Francis ne m’en laisse pas le temps, secouant négativement la tête avant d’expliquer.
-« Plus nous arriverons tôt, mieux ce sera. Apparemment, l’ennemi a perdu notre trace, mais il n’est pas utile de prendre des risques en traînant en chemin. De plus, personne ne nous attend, et il faudra peut-être quelques temps à mon contact, que je ne connais que par radio, pour prendre ses dispositions en ce qui nous concerne. »
Voilà qui paraît tout à fait raisonnable, mais, à l’exception de Jeanne, nous émettons tous quelques grognements, d’autant que la faim s’ajoute à l’épuisement. Nous nous remettons toutefois en marche, sans entrain mais pressé d’arriver pour pouvoir enfin prendre du repos, mais aussi en espérant avoir rapidement quelque chose à nous mettre sous la dent, espérance qui nous amène tous à observer les abords du sentier que nous suivons maintenant, comme je l’ai fait ce matin même lorsque j’ai trouvé les mousserons. Nous n’avons malheureusement pas autant de chance, et c’est le ventre vide que nous continuons à avancer durant toute la matinée.
Il faut encore quelques heures de marche avant que nous n’apercevions une ville de taille moyenne, sur notre droite. D’abord, nous passons non loin d’une ferme, que nous évitons soigneusement, puis quelques maisons éparses, derrière lesquelles nous nous faufilons courbés en deux en nous dissimulant du mieux que nous pouvons, et c’est au moment où nous arrivons à la périphérie de l’agglomération que Francis se tourne vers nous, levant une main pour nous faire cesser notre avancée avant de prononcer d’un ton qui ne parvient pas à cacher son épuisement.
-« Je vais y aller seul. Je reviendrai vous chercher dès que possible. Profitez-en pour vous reposer un peu, mais tâchez de ne pas vous endormir. »
Cette déclaration amène aussitôt quelques protestations, notamment de la part d’Alain qui ne comprend pas qu’on en finisse pas une fois pour toute avec ce périple épuisant. Mais notre chef, qui nous a déjà tourné le dos et s’éloigne, ne se donne pas la peine de répondre, et c’est Jeanne qui se charge d’expliquer la situation à son jeune frère.
-« Un groupe de six personnes, que personne ne connaît, attirerait beaucoup trop l’attention en déambulant dans les rues, ou en cherchant son chemin. Il vaut bien mieux laisser Francis s’en charger et attendre tranquillement son retour. »
Nous avons tous hâte d’arriver enfin à destination, mais il paraît évident que Francis et Jeanne ont raison, et personne n’insiste et nous nous affalons tous sur le sol, poussant un soupir de soulagement collectif alors que, pour la première fois depuis plus de 24 heures, nous pouvons enfin rester plus de quelques minutes sans marcher. Maurice s’assied en tailleur dans l’herbe en marmonnant dans sa barbe, tandis que Marcelle, le dos appuyé contre un chêne, s’évente le visage de la main. De son côté, Alain dépose son fusil sur le sol et s’allonge sur le dos, contemplant le ciel en silence, sa sœur assise à ses côtés, pendant que je suis l’exemple de l’adolescent, étendue de tout mon long sur le sol tout près de Jeanne.
Nous restons silencieux, trop fatigués pour entamer une conversation, mais au bout de plusieurs minutes, les marmonnements de Maurice deviennent de plus en plus audibles, et il finit par tourner son visage vers moi, plantant des yeux à l’expression clairement accusatrice dans les miens.
-« Je me demande comment l’ennemi a su où nous trouver. A croire que quelqu’un l’a renseigné. »
Son regard qui ne me lâche pas m’indique bien qui il soupçonne, et je me sens un peu mal à l’aise, mais j’ai ma conscience pour moi, et je me contente de lui renvoyer un regard dédaigneux, haussant les épaules dans le même temps. D’autres réagissent cependant, puisque Marcelle secoue la tête avec désapprobation alors qu’Alain prononce un « n’importe quoi ! » tout a fait éloquent Mais celle qui répond le plus clairement est Jeanne qui foudroie le jeune homme du regard avant d’expliquer d’un ton calme mais sans réplique
-« Il y a surtout de grands chances que les commerçants et les paysans du village aient fini par se rendre compte que Francis et Marcelle faisaient beaucoup de courses pour deux personnes, et il est probable que l’un d’eux aient fini par trop bavarder. A moins que les hommes auxquels nous avons livré les explosifs hier ne se soient fait prendre »
Son intervention me fait particulièrement plaisir, même si, au fond, je me sentais tout à fait capable de faire face par moi-même à cette insinuation sans fondement. Je la remercie d’un large sourire, puis me réinstalle sur le sol, alors que Maurice recommence à marmonner tout bas, mais sans insister, et le silence s’installe de façon beaucoup plus durable alors que nous essayons tous de récupérer des nombreux efforts physiques que nous avons faits depuis la veille.
C’est la pression que Jeanne applique sur mon épaule qui me réveille. J’ouvre péniblement les yeux, baille, puis constate avec stupeur que je me suis endormie la tête posée sur son genou. Rougissante et embarrassée, je lève brusquement les yeux pour trouver les siens qui me regardent avec ce qui ressemble à de l’amusement, d’autant que ses lèvres sont étirées dans un demi-sourire un peu ironique. Je rougis davantage et me remets debout à toute vitesse, époussetant machinalement mon chemisier pour me donner une contenance, mais ma gêne semble augmenter encore son amusement et je l’entends rire tout bas. Toujours mal à l’aise, je détourne le regard, observant le petit coin de sous-bois où nous nous trouvons, heureuse de voir que Francis est de retour, accompagné d’un homme d’une quarantaine d’années, qu’il s’apprête manifestement à nous présenter. Heureuse de la diversion, espérant que nous pourrons enfin partir d’ici et faire un repas rapidement, le plus tôt possible, je m’approche, jetant un regard curieux au nouveau venu. Plutôt grand et bien bâti, ses yeux bruns de myope paraissent immenses derrière les verres épais de ses lunettes, alors que, sur son crâne, une casquette grise cache difficilement une calvitie déjà bien étendue. Il nous salue d’un simple signe de tête après que le chef de notre petit groupe nous ait donné son prénom, « René », puis nous informe qu’il vaudrait mieux attendre la nuit pour pouvoir pénétrer en ville le plus discrètement possible.
Si le fait de rester à nous reposer ne pose problème à aucun d’entre nous, trop fatigués pour ne pas apprécier le fait de ne pas marcher pendant quelques heures, la perspective de ne pas pouvoir manger avant cette nuit nous fait pousser à tous quelques grognements de déception qui n’échappent pas à René. Il a un petit sourire en me regardant passer une main sur mon estomac en grimaçant, pendant que Jeanne, bien que tout aussi contrariée que nous tous, pose une main qui se veut consolatrice sur mon épaule. Si j’apprécie le contact tout autant que l’intention, je dois reconnaître que le large sourire qui vient illuminer mon visage est plutôt provoqué par la vue du panier d’osier que Francis dissimulait derrière lui jusqu’à présent et qu’il brandit maintenant devant nous d’un geste victorieux. Comme des enfants impatients, nous nous précipitons au devant de notre chef, l’entourant immédiatement dans une cohue qui rappelle effectivement beaucoup une cour de récréation. Il rit, levant les bras devant lui pour réclamer un peu de calme, puis dépose son panier à terre, retirant ensuite le linge qui le recouvre, pour nous permettre de découvrir ce qui se trouve à l’intérieur.
Certes, il ne s’agit pas d’un repas de roi, mais il y a là du pain, du fromage de chèvre, des œufs durs, et des poires. Nous nous asseyons dans l’herbe pour pique-niquer, plus joyeux que nous ne l’avons été depuis que j’ai involontairement rejoint le groupe, après quoi, puisqu’il nous faut attendre encore, nous nous installons du mieux que nous pouvons pour faire une sieste, Jeanne et Francis se mettant d’accord pour se relayer pour surveiller les alentours.
Il fait nuit quand Jeanne m’éveille de nouveau, mais cette fois, son geste est bien plus doux, puisqu’au lieu de me secouer par l’épaule, elle se contente de passer sa main sur le haut de mon bras dans un geste qui ressemble plus à une caresse qu’autre chose. Je lui souris, puis m’étire, me relevant lentement sans la lâcher du regard, rougissant sans trop savoir pourquoi, mais ravie que ses yeux restent dans les miens.
Nous serions restée longtemps comme ça si Alain n’était pas venu donner une légère bourrade dans les côtes de sa sœur, tout en nous interpellant.
-« Allez toutes les deux ! Il est temps de partir, tout le monde vous attend ! »
Il me faut deux ou trois secondes pour me ressaisir, mais Jeanne est bien plus rapide que moi et reprend immédiatement contact avec la réalité, hochant la tête en direction de son frère avant de prendre mon bras pour m’entraîner vers le petit groupe, déjà en file indienne derrière Francis qui ouvre la marche. Je suis le mouvement, trop heureuse de constater que Jeanne ne me lâche pas une fois que nous les avons rejoints, sa main restant posée délicatement sur mon coude.
Nous avançons le plus discrètement possible, marchant les uns derrière les autres sans parler et rasant les murs une fois que nous arrivons au cœur de la ville. Il se trouve que René tient une auberge, ce qui est plutôt une bonne chose, puisque ça signifie qu’à priori, il a sans doute de la place pour nous accueillir sans que personne ne nous remarque, même si, encore une fois, la discrétion sera de mise.
Une fois sur place, nous montons silencieusement les marches d’un escalier de bois dont les marches craquent bien trop souvent à mon goût, jusqu’à ce que nous arrivions sous les combles, pénétrant dans une grande pièce mansardée et, toujours par souci de discrétion, sans aucun éclairage que le clair de lune dont la faible lueur pénètre par un œil de bœuf.
Une femme aux cheveux poivre et sel et au sourire chaleureux nous accueille, chuchotant un « bonsoir » d’une voix agréable, avant de nous désigner d’un geste la petite table sur laquelle se trouve une soupière et des bols qui n’attendent apparemment que nous. De part et d’autre de la table, directement posés sur le sol, six sacs de couchage sont alignés, avec quelques couvertures soigneusement pliées et rangées sur le côté. La femme, qui dit se prénommer Berthe et être l’épouse de René, nous conseille gravement de faire le moins de bruit possible, puis nous laisse aussitôt, nous souhaitant bonne nuit avant de s’éclipser, refermant doucement la porte derrière elle.
Nous ne sommes plus aussi affamés, mais la soupe est tout de même la bienvenue, et nous lui faisons honneur immédiatement, puis, nous nous dirigeons vers les sacs de couchage.
Les quelques heures de sommeil de l’après-midi m’ont été bénéfiques, et alors que, petit à petit, les autres s’endorment chacun leur tour, je reste éveillée un assez long moment, fixant d’abord le plafond, avant de finalement rouler sur le côté pour poser mon regard sur le profil de Jeanne, allongée sur ma droite. Timidement, je tends une main, caressant délicatement sa joue du bout de mes doigts, les retirant aussitôt qu’elle remue un peu, se frottant la joue comme si je l’avais chatouillée. Elle soupire, s’agite, puis se tourne vers moi elle aussi, et je sursaute légèrement quand je remarque que ses yeux sont maintenant bien ouverts. Je baisse le regard, embarrassée, mais le relève immédiatement en sentant sa main venir doucement saisir la mienne. Nous échangeons un sourire, entrelaçons nos doigts, puis, lentement, sombrons dans le sommeil.
Alain est déjà debout quand j’ouvre les yeux le lendemain. Immobile, il regarde ma main, toujours liée à celle de sa sœur, en se grattant énergiquement la tête. Pourtant, il répond gentiment à mon sourire et mon « bonjour amical » paraissant plus intrigué que contrarié. Le son de ma voix tire Jeanne du sommeil, et si elle dégage doucement sa main, son regard reste tendre au moment où il se pose sur moi. Nous nous levons et allons rejoindre les autres, réunis autour de la table, juste au moment où Berthe pénètre dans la pièce, se hâtant de fermer la porte d’un petit coup de pied, alors qu’elle tient un panier dans une main et un bidon de lait dans l’autre.
Le petit déjeuner qu’elle nous apporte est plus près du repas complet qu’autre chose. Encore une fois, le potage tient une bonne place, ainsi que des œufs et du pain. Elle dépose le bidon qu’elle teint en main sur la table, en nous expliquant dans un souffle que sa sœur et son beau-frère tiennent une ferme et lui fournissent la plupart des produits qu’elle nous amène. Comme la veille, elle ne reste que très peu de temps avec nous, se contentant de nous recommander encore une fois de faire le moins de bruit possible, de nous informer de la venue de René, « dès qu’il le pourra », puis de repartir aussitôt.
Nous mangeons, faisons un brin de toilette, puis nous asseyons sur le sol, parlant peu et toujours très bas, attendant l’arrivée de René qui devrait nous indiquer quel sort nous est réservé.
C’est long, très long. Si nous sommes tous heureux de reposer nos jambes fatiguées après les longues heures de marche des deux jours précédents, l’inactivité nous pèse toutefois beaucoup. De temps à autre, l’un d’entre nous se lève, va jeter un coup d’œil prudent et rapide au travers de la vitre circulaire de l’œil de bœuf, puis vient se rasseoir en soupirant.
Je me tiens près de Jeanne, silencieuse alors que je me remémore la petite scène de la nuit précédente. Du coin de l’œil, je l’observe. Assise sur le sol, les avant bras reposant sur ses genoux alors que ses longues jambes sont pliées, l’arrière de son crâne appuyé contre le mur derrière nous, elle a les yeux fermés mais je sais qu’elle ne dort pas, bien que je n’ai aucune idée de ce à quoi elle peut penser. Malgré tout, je suis persuadée que son geste, de sa main vers la mienne, n’était pas anodin, pas plus que sa manière de me tenir le bras pendant une bonne partie du trajet entre l’endroit où nous nous sommes reposés hier et l’auberge de René et Berthe. Cette idée me fait sourire de plaisir, et je suis si perdue dans ces heureuses pensées que je sursaute de surprise quand, brusquement, tous ceux qui se trouvent là se lèvent, se remettant si rapidement sur pied que je suis certaine qu’ils ont été entendus à l’étage au-dessous. D’ailleurs, celui dont l’arrivée a provoqué une telle réaction fait immédiatement signe à chacun de se calmer alors que nous l’entourons tous, pressés d’avoir des nouvelles et contents de cette diversion à notre ennui.
En premier lieu, René nous explique qu’il a contacté tous les réseaux avec lesquels il est en contact, mais qu’aucun d’eux ne désire prendre en charge six fugitifs, en tous cas s’il est possible de faire autrement. C’est pourquoi l’aubergiste nous informe qu’il sera nécessaire de nous séparer, deux groupes de trois étant apparemment bien plus facile à accueillir dans ces groupes clandestins.
Les yeux de René, un peu inquiets alors qu’il parcourt notre petite assemblée du regard, se teintent rapidement d’une petite lueur de soulagement alors qu’il constate nos réactions. Il n’y a ni colère ni cris, ni même de contrariété, juste quelques soupirs désappointés. Et puis, Marcelle et Francis se prennent simplement par la main, annonçant qu’ils restent ensemble, tandis que Jeanne se contente de passer un bras sur les épaules de son frère et un autre sur les miennes. Maurice, lui, regardes les uns et les autres, puis hausse les épaules, désignant ensuite le couple d’un mouvement du menton.
-« Je suppose que je vais rester avec ces deux là, alors. »
Le regard de René insiste un moment sur celui du jeune homme, comme s’il cherchait à savoir si Maurice est gêné par la décision qu’il vient de prendre, mais ça n’a pas l’air d’être le cas, et après quelques instants, l’aubergiste entreprend de nous expliquer les dispositions qui ont été prises.
D’abord, le trio composé de Francis, Marcelle et Maurice partira dès ce soir, en compagnie de René lui-même, qui les amènera à la sortie de la ville où ils rencontreront un homme qui les guidera jusqu’à un petit bourg, à quelques kilomètres d’ici, d’où ils repartiront le lendemain, accompagnés d’une autre personne, vers le réseau qui doit les accueillir.
En ce qui nous concerne, Alain, Jeanne et moi, nous devrons rester encore une journée entière, ici, sans sortir de la pièce mansardée ni nous faire remarquer de quelque manière que ce soit, et attendre jusqu’à la nuit suivante, pour rejoindre l’organisation dont nous allons grossir les rangs.
L’annonce ne fait pas plaisir à Jeanne, c’est le moins que l’on puisse dire. Elle pousse un profond soupir, marmonnant qu’une journée ici, à ne rien faire et sans pouvoir bouger, est bien suffisante. Sans réfléchir, je pose une main sur son avant bras, dans l’intention plus ou moins consciente de l’apaiser, et j’ai la surprise de constater que ça marche bien mieux que je ne le pensais. Sous mes doigts, je sens la tension disparaître presque instantanément de son corps, tandis qu’elle tourne son visage vers moi pour m’adresser un large sourire. Je lui souris moi aussi, m’appuyant largement contre elle sans toutefois oser poser ma tête sur son épaule, malgré l’envie que j’en ai, non pas que je craigne sa réaction, mais plutôt à cause des regards de nos compagnons. Ceux-ci ne paraissent pas prêter particulièrement attention à ce que nous faisons cependant, le trio devant partir dès ce soir commençant plutôt à s’agiter, discutant entre eux, contents de quitter l’auberge dès ce soir. C’est le moment que choisit René pour extraire un paquet de cartes de sa poche, le déposant sur la table avec une expression d’enjouement un peu forcé.
-« Voilà de quoi vous occuper ! »
Notre groupe regarde le jeu de cartes en grognant, alors que les trois autres, eux, n’y prêtent aucune attention, interrogeant plutôt l’aubergiste sur le réseau qu’ils doivent rejoindre, le nombre de ses membres, la région où il est situé, et toutes sortes d’informations qu’il ne peut ou ne veut pas leur donner. René ne reste d’ailleurs pas très longtemps après cela, nous informant simplement qu’il viendra chercher le trio dans quelques heures, leur conseillant d’être prêts à partir et leur recommandant de se préparer à marcher pendant au moins une dizaine de kilomètres. Il nous laisse quatre bougies et une boîte d’allumettes, nous sommes en automne et la nuit tombe de bonne heure, puis quitte la pièce, retournant à son travail habituel en attendant la nuit.
Les adieux sont brefs. Je dépose une bise sur chacune des joues de Marcelle, puis de Francis, mais me contente de répondre d’un signe de tête au vague salut que Maurice me fait de la main. Jeanne et Alain ne sont guère plus expansifs, ce n’est pas dans leur nature ni à l’un, ni à l’autre, se contentant de donner une accolade à chacun des partants, l’adolescent ajoutant un « bonne chance » au moment où le trio passe la porte.
Nous allons nous coucher peu après leur départ. Bien que nous ne soyons plus que trois, nous choisissons de rester ensemble, proche les uns des autres, comme la veille. Mais cette fois, nous n’attendons pas de somnoler, Jeanne et moi, pour nous tourner l’une vers l’autre, restant face à face et sans rien dire, tandis que, derrière sa sœur, Alain s’endort après s’être agité quelques instants en soupirant.
Au bout de quelques minutes, nos mains se rejoignent, comme elles l’ont fait la nuit précédente, mais ne se prennent pas immédiatement. D’abord, ce sont nos doigts qui s’effleurent, avant de parcourir entièrement nos mains et jusqu’à nos poignets, puis de s’entrelacer doucement. Encore une fois, c’est ainsi que nous nous endormons.
La journée du lendemain est épouvantablement longue. Dès le début de la matinée, Jeanne, obligée de s’asseoir pour ne pas se cogner la tête, s’isole avec son frère, dans un coin de la pièce après que l’adolescent ait une nouvelle fois remarqué nos mains liées au réveil. Leur discussion, relativement longue et à laquelle je ne participe pas, préférant faire pendant ce temps là une réussite sur la petite table, est calme, mais apparemment suffisamment prenante pour que le gamin en oublie de se gratter la tête. Je ne sais pas ce qu’ils se disent exactement, mais j’ai surtout l’impression qu’Alain demande simplement à sa sœur de lui expliquer quelque chose qu’il ne comprend pas. Lorsqu’ils viennent me rejoindre, attendant avec moi la venue de Berthe et du petit déjeuner qu’elle doit nous amener, ils semblent tous deux tout à fait détendus et sereins, Jeanne passant même son bras sur mes épaules pour me serrer brièvement contre elle, étreinte que je lui rends spontanément, et avec un plaisir que je n’essaie même pas de cacher. La venue de la femme de l’aubergiste, qui nous amène de quoi faire un copieux petit déjeuner, interrompt rapidement ce moment, même si comme à l’accoutumée, elle ne reste que très peu avec nous, ne nous parlant que pour nous prodiguer les mêmes conseils qu’à chacun de ses passages. Nous mangeons le plus lentement possible, après tout se nourrir peut être considéré comme une occupation quand on a rien d’autre à faire que d’attendre, puis finissons par jouer aux cartes tant notre oisiveté nous pèse.
René vient nous chercher aux alentours de 23 heures, sa casquette grise enfoncée profondément sur son crâne. L’expression tendue et un peu nerveuse, il demande tout d’abord à Alain de laisser son fusil ici, l’arme sur son épaule étant bien trop visible, même dans l’obscurité de la nuit. L’adolescent s’exécute en ronchonnant pendant que sa sœur enfonce son pistolet dans sa ceinture avant de rabattre soigneusement les pans de sa veste devant, la dissimulant ainsi efficacement.
La nuit est plus claire que nous ne l’aurions souhaité, mais nous avançons tout de même, rasant les murs et obligés de nous dissimuler dans l’ombre au passage d’une patrouille de soldats occupants. Heureusement, les hommes ne sont pas très attentifs, discutant entre eux et paraissant plus pressés de rentrer se mettre au chaud que de traîner dans les rues. Par chance, c’est la seule péripétie jusqu’à ce que nous sortions de la ville, prenant la direction d’où nous sommes arrivés la veille, avant de bifurquer vers le Nord, marchant dans les bois en piétinant les herbes folles et les feuilles mortes de la semelle de nos chaussures.
Il faut presque trois heures pour que nous arrivions près d’une petite agglomération, une petite ville qui semble assoupie dans l’obscurité de la nuit. Deux hommes nous attendent, non loin d’une ferme où nous entendons un chien aboyer, répondant au coup de sifflet de René par un sifflement identique, avant que chacun échange des phrases, sans doute des mots de passe préparés à l’avance, après quoi notre guide nous quitte aussitôt, se contentant d’un bref « au revoir » lancé à la cantonade accompagné d’un vague geste de la main pendant qu’il marmonne qu’il doit refaire le même trajet dans l’autre sens et qu’il aimerait bien pouvoir dormir deux ou trois heures cette nuit. Nous regardons sa silhouette s’estomper rapidement dans la nuit, puis nous tournons vers les deux hommes.
A suivre…
Joyeux Noël !
C'est aussi Noël sur le blog, avec un TRES joli cadeau, que vous offre Fryda, qui a repris la traduction d'Indiscrétions !!
Je sais que vous apprécierez ce présent à sa juste valeur :O) J'en profite pour vous souhaiter de très bonnes fêtes de fin d'année. Merci de votre fidélité !
Bonne lecture !
Kaktus
Indiscrétions, épisode 19
INDISCRETIONS
Deuxième saison
Créée, produite, réalisée et écrite par : Fanatic et TNovan
Episode 19 : J’adore Paris au printemps
Traduction reprise par Fryda (décembre 2011)
NdlT : Les termes en italiques sont en français dans le texte ou des tournures de cajun, parler de la Louisiane.
*****************
« Oh Seigneur, oui. »
Kels m’attrape les fesses et me colle contre elle. Je me penche et capture ses lèvres dans un baiser torride. Je reste immobile un moment pour laisser Kels me sentir puis je reprends notre rythme.
Sa main droite commence une lente caresse le long de ma colonne vertébrale, m’effleurant. Ça me distrait mais aussi tout comme le contact de ses seins sous les miens. Nos corps glissent aisément l’un contre l’autre. Des mois passés à s’aimer nous ont appris à nous connaître et la sueur qui résulte de nos efforts facilite grandement le mouvement. Son souffle s’accélère et je suis satisfaite de sentir sa réponse à mon contact.
Elle bouge sa jambe et l’enroule autour de ma taille. « Harper… » Dit-elle dans un souffle. Ma chérie a les yeux fermés et la tête en arrière. Ça lui fait arquer le corps et je glisse mon bras sous elle, je la tiens serrée et j’utilise l’autre pour m’empêcher de peser totalement sur elle. J’adore être aussi près d’elle.
Qui aurait pensé que le sexe marital était si bon ?
Kels me ramène à la réalité en criant. J’arrête tout mouvement immédiatement et commence à me reculer. « Bébé, je t’ai fait mal ? »
Elle prend une inspiration profonde et ouvre des yeux embués. « Non… » Elle essuie la sueur de mon front. « C’est tellement bon. C’est intense. »
« Les bébés ? » Je ne suis toujours pas convaincue.
« On va tous bien. Mais ça va changer si tu t’arrêtes maintenant. » Elle prend mon sein dans sa main et pince mon téton sans que je m’y attende, ce qui me fait tomber sur elle. « C’est mieux », dit-elle en soupirant, tandis que je glisse sur elle.
Je ris sur sa peau, goûtant le sel de sa sueur. Je dépose des baisers sur sa poitrine et sur son cou avant d’atteindre à nouveau sa bouche. « J’adore être mariée avec toi », dis-je dans un murmure avant de couper court à toute réplique de sa part. Mais sa réponse est évidente quand ses hanches recommencent à bouger.
Nous recommençons. Je suis très consciente des changements dans son corps. Ses seins sont plus lourds et totalement appétissants. Il se pourrait que je doive lutter avec nos enfants pour les approcher dans quelques mois. Mais pour l’instant, je n’ai pas de concurrence.
Ses mains viennent s’enfouir dans mes cheveux et me maintiennent en place, pas que j’ai la moindre intention de bouger. « Je t’ai tellement », halète Kels, « attendue. »
Je grogne sur son sein.
« Rien n’importait avant toi », continue-t-elle.
Je prends le rythme, anxieuse de la satisfaire. Le vol vers Paris nous a presque consumées de désir. Quand on a fini par arriver à l’hôtel La Vie en Rose, on a vraiment eu du mal à arriver à la chambre. Et là, le roulis de notre bateau-hôtel ajoute à notre plaisir.
Seigneur que je suis contente que ses nausées matinales soient passées et pour de bon.
Je commence à rire mais ce n’est pas vraiment drôle. Ses ongles me grattent l’épaule et je me concentre sur la tâche. Je bouge rapidement et profondément, j’écoute les changements dans sa respiration, tout ce que je veux c’est l’entendre crier de plaisir. J’adore être avec elle comme ça, face à face, seins contre seins, hanches sur hanches. J’adore la regarder dans les yeux et vivre tout ça comme elle le fait.
Elle me donne cette vision de son cœur. Ses yeux écarquillés et inquisiteurs. Elle en veut plus. Je peux le lui donner.
Ma main glisse de dessous elle jusqu’à sa hanche. Je l’attrape et commence à guider ses mouvements, l’écartant un peu plus, la soulevant en rythme avec mes poussées. Kels me mord le cou en réponse. Oui, mon bébé est au bord. Je fais tourner mes hanches. Une fois, une seconde fois et une troisième.
« Harper ! S’il te plait ! »
« Qu’est-ce que tu veux chér ? Je dis d’une voix rauque, connaissant parfaitement la réponse.
« Seigneur… » Elle halète. « S’il te plait. »
« De quoi tu as besoin ? »
« De toi ! »
Je l’embrasse rudement. « Tu m’as, chér. » Je bouge à nouveau. « Mon cœur, mon âme et… » Je grogne quand elle met la main entre nos corps et me touche. « Et mon corps. » On peut jouer à deux à ce jeu. Je me frotte à sa main la faisant hoqueter et se mordre la lèvre inférieure.
Tout comme Kels, toute mon attention est concentrée sur un point précis de mon corps. Je la sens monter, la vague submergeante de la jouissance. Elle commence dans mes tripes, un serrement et un chatouillis dans mes extrémités et qui saisit rapidement tout mon corps.
Je veux le partager avec elle. Je bouge avec force contre elle et nous crions ensemble au même moment. Son corps se raidit entre mes bras. Puis tremblante, elle retombe sur le matelas m’entrainant avec elle. J’enfouis mon visage dans son épaule, humant son odeur, la nôtre.
Ses bras s’enroulent autour de mon cou et elle me serre contre elle. « Je t’aime, Harper. Tellement. »
Je prends des inspirations profondes pour calmer mon cœur qui bat vite. Je suis inquiète pour nos enfants, je roule de son corps et avec quelques mouvements rapides, je jette mon accessoire. Je m’enroule autour d’elle et j’étale ma main sur son sein que je masse doucement, faisant rouler le téton entre mes doigts. « Tu es toute ma vie. » Je la regarde avec intérêt quand son corps me répond à nouveau.
Elle ferme les yeux. « J’aime bien les lunes de miel. »
Je mordille son oreille. « On en a eu deux jusqu’ici. Je ne sais pas à combien on sera capables d’échapper. » Bien que Dieu sait combien lui faire l’amour tout le reste de ma vie résonne d’une manière douce à mes oreilles.
Kels se tourne vers moi et me fait un sourire très satisfait. Je le mets de côté. Je lui embrasse l’épaule. Kels me caresse les cheveux et dit, « on aura toujours Paris. »
J’éclate de rire et je la prends dans mes bras. « Tu es folle. »
* * *
Le matin suivant nous débarquons de notre petit paradis. La Vie en Rose est accosté juste en dessous du Pont de la Tournelle, sur la Rive Gauche. Je prends une inspiration profonde et suis assaillie par l’odeur de pain fraîchement cuit et de café de la multitude de petits troquets que nous croisons sur notre route. Je prends fermement la main de Kels dans la mienne, reconnaissante de notre anonymat en France. Tout le monde se fiche pas mal de savoir qui on est. Dans mon jean et ma veste en cuir, les cheveux tirés en arrière dans une queue de cheval, et avec des lunettes de soleil, on pourrait être n’importe quel couple hétéro amoureux. Et Dieu sait que Paris fourmille d’amoureux.
« Où est-ce qu’on est ? » demande Kels, en s’appuyant contre mon bras.
Je lui embrasse les cheveux. Mon Petit Gourou n’a pas vraiment vibré de joie quand je lui ai fait la surprise de notre voyage de noces. D’abord, le Concorde est un peu trop petit pour sa claustrophobie, même s’il rabote la moitié du temps de vol. Ensuite, pour une raison quelconque, mon épouse qui parle le français n’a pas beaucoup d’intérêt pour Paris.
Qui peut ne pas aimer Paris ?
Malheureusement, les billets étaient payés ainsi que notre hôtel flottant. Kels, éternel bon petit soldat, a accepté mon plan. Je pense que le fait que ce n’était que pour trois jours y a été pour quelque chose.
Il faudra que je me souvienne de ça : à l’avenir, demander son avis à l’épouse sur les projets de voyage avant de sortir la carte de crédit.
Je suis persuadée de pouvoir faire en sorte que Kels tombe amoureuse de la Ville de Lumières, comme ça a été le cas pour moi à mon premier voyage. « Ça c’est la Rive Gauche et on est dans le Quartier Latin. On l’appelle comme ça parce que c’était le centre de la vie universitaire parisienne et qu’on y parlait que le Latin. »
« J’aurais échoué. »
« Pareil pour moi, bébé. »
« Alors », elle me caresse le bras de sa main libre, « c’est quoi nos plans pour aujourd’hui ? »
Ils changent rapidement à son contact. « Je pensais qu’on pourrait aller vers l’Ile de la Cité et voir Notre Dame et la Sainte Chapelle. »
« Je connais Notre Dame, mais la Sainte Chapelle, c’est quoi ? »
« Beau, comme toi. »
Ma réponse la fait rougir et sourire timidement. Je suis peut-être mariée mais j’ai encore le truc.
* * *
Nous traversons la Seine et nous retrouvons vite devant Notre Dame. L’édifice est magnifique, un chef d’œuvre de l’architecture gothique du treizième siècle. Des vitraux, des statues, des tours à escaliers en spirale et des gargouilles se combinent pour refléter la splendeur de ses artisans et le Dieu qu’ils servaient. Je dois admettre avoir un faible pour les gargouilles, qui œuvrent ici à la fois comme entonnoirs et comme symbole des âmes piégées entre le paradis et l’enfer.
« Stupéfiant », murmure Kels, malgré le fait que nous nous tenions à l’extérieur du sanctuaire.
Je montre la statue à la gauche de la porte. Elle dépeint un homme qui tient sa tête dans ses mains. « C’est Saint Denis. C’était l’évêque de Paris et il a été décapité par les Romains. La légende dit qu’après avoir été décapité, il s’est levé et a mis sa tête sous son bras. Il s’est arrêté à une fontaine pour la laver et il est reparti pour trouver une meilleure place auprès de son Créateur. »
« Et les gens croient ça ? »
« Tellement que le christianisme a gagné du terrain. Mais Notre Dame n’a pas toujours été une cathédrale chrétienne. Pendant la Révolution française, elle est devenue le ‘Temple du Culte de la Raison’. Une femme vêtue comme notre Statue de la Liberté se trouvait sur l’autel pour représenter le symbole de la divinité de l’Homme. »
« Comment tu en sais autant sur Paris ? »
« Ma chérie, je suis née en Louisiane, qu’on a achetée aux Français. Je peux tracer mes ancêtres jusque dans la campagne française au début du seizième siècle. » Je souris d’un air cavalier et je prends un accent français horrible, un peu comme Pépé le Putois (NdlT : en VO : Pepe le Pew est une mouffette (pas un putois…) créé par Looney Tunes, et qui se promène dans Paris au printemps à la recherche du Grand Amour). « En plus, je voulais devenir une amante fabuleuse en grandissant. »
Kels rit de mon trait d’esprit. « Ça, tu l’as réussi. »
« Ma petite mouffette du sexe faible », je continue en lui prenant les hanches pour la coller contre moi. « Tu m’as trouvée ! » Je lui embrasse le front. « Comme c’est mignon ! » Le nez. « Comme c’est malin ! On ne se séparera plus jamais ! » Alors que nous rions toutes les deux, je réussis à l’embrasser sur les lèvres.
« Toi », réplique Kels, dans un accent encore pire, « tu es ma mouffette préférée. »
* * *
Nous nous détournons de notre route vers la Sainte Chapelle. Harper insiste pour que nous achetions des glaces malgré le fait que nous n’avons pas encore mangé. Je proteste mais ça ne fait que la renforcer dans l’idée qu’elle a mérité cette indulgence, et elle m’emmène vers une petite devanture de magasin. Nous nous penchons au-dessus du comptoir et étudions tous les parfums de glace et de sorbet présentés.
« Allez, ne commande pas juste du chocolat ou de la vanille », m’avertit Harper. « Ce truc est génial. » Elle regarde la serveuse et lui fait un sourire énorme. La fille prend ça pour du flirt. Mais moi je sais ce que c’est. Harper est très certainement excitée par l’idée de manger cette glace.
Ah les jeunes. Je regarde la liste des parfums et je fais mon choix. « Framboise », je commande. J’ai toujours adoré ce fruit.
Harper me regarde d’un air lubrique. « Mangue et fruits de la passion », dit-elle.
Bien sûr qu’elle veut de la mangue et de la passion. Harper est faite de passion. Surtout récemment. Dieu merci les femmes atteignent leur apogée sexuelle en fin de trentaine et début de quarantaine. Je pourrais bien ne pas survivre à Harper autrement. Je ne sais pas ce que je vais faire d’elle dans quinze ans.
Purée, bien sûr que je sais. Je vais m’allonger et en profiter. Et m’assurer que la porte de la chambre à coucher est verrouillée pour que les jumeaux n’entrent pas accidentellement.
Harper me regarde attentivement tandis que je goûte ma première glace de chez Bertillon.
Oh mon Dieu. C’est stupéfiant. C’est un orgasme culinaire.
Harper doit voir et comprendre ce qui se lit sur mon visage. Elle a une expression étonnamment suffisante. « Plus tard, je te le promets. »
Je commence à apprécier Paris.
* * *
C’est époustouflant. Je me tiens dans l’église supérieure de la Sainte Chapelle, baignée d’un arc-en-ciel de couleurs. Je tends la main et regarde les couleurs chatoyantes danser sur ma peau. Il se pourrait que je révise mon opinion sur Paris.
La cathédrale est faite de pierre et de verre. Elle a été terminée en cinq années étonnantes ; il a fallu près de deux siècles pour terminer Notre Dame. La pièce dans laquelle nous nous trouvons est magnifique. Le mur en face de l’autel a un vitrail rose énorme qui, selon les guides qui nous sont fournis, dépeint la fin du monde. A partir de la gauche de l’autel et faisant le tour des deux autres murs, il y a quinze vitraux séparés avec plus de onze cents scènes, la plupart tirées de la Bible.
Harper me montre une scène. « Ça c’est Caïn qui frappe violemment Abel. Caïn est en rouge. » Je hoche la tête. « Ces panneaux décrivent la vie de Moïse. Ceux-là l’arrestation de Jésus et sa crucifixion. »
Je regarde le guide que je tiens. « Ça dit que c’est comme ça qu’on a appris la Bible aux illettrés. »
« Vrai. Bien que ce haut sanctuaire ait été créé pour les membres de la famille royale. La véritable raison pour laquelle cette cathédrale a été construite, c’était pour recevoir la couronne d’épines que Jésus portait à sa crucifixion. »
« On peut la voir ? » Je commence à regarder vers l’autel un peu plus attentivement. Ça serait impressionnant, même si je doute que ce soit l’authentique.
« J’ai bien peur que non chér. Elle est maintenant dans le trésor de Notre Dame et on ne la sort que pour le Vendredi Saint. On vient juste de la rater. »
Je décide de m’amuser un peu avec elle. « Pourquoi est-ce qu’on n’est pas venues pour Pâques alors ? »
Harper commence à répondre, s’arrête, recommence. Elle finit par lever ma main et remue mon alliance devant mes yeux. « Peut-être l’année prochaine. »
Je reconnais l’expression dans les yeux d’Harper. Je l’ai vue hier soir et ce matin. Plusieurs fois. Et merde, on est en voyage de noces. Personne ne s’attend à ce qu’on quitte la chambre, encore moins à ce qu’on fasse du tourisme comme on a fait aujourd’hui. « Ça me va parce que j’ai des plans pour toi là maintenant. »
« Ah oui ? » Harper répond, avec une grande expression d’espoir.
« Absolument. Emmène-moi à la maison, Tombeuse. »
* * *
Kels n’est pas branchée à l’idée de nous arrêter pour un déjeuner tardif sur la route du retour, mais j’insiste. J’ai bien l’intention qu’on ne sorte pas ce soir. Alors on a besoin de recharger notre énergie.
En plus, je veux que ma chérie voie voit un peu de la ville. Autrement Mama va avoir une attaque si Kels ne peut décrire que l’intérieur de notre cabine quand on rentrera.
On se dirige vers le Marais qui se trouve être aussi le quartier gay de Paris, comme le Village l’est à New York. Ici, je n’ai pas de scrupules à tenir la main de Kels et à me pencher pour lui poser un baiser sur la joue.
Ce quartier est l’un des plus vieux de Paris et une grande partie de la population juive de la ville y réside. C’est aussi là que je trouve ma nourriture préférée au Yahalom, qui vend du pain halla qui fond dans la bouche.
On mange et on prend un taxi jusqu’à notre bateau.
Et on s’installe pour la soirée.
* * *
« Ne bouge pas », je ronronne dans son oreille, en entrant dans la douche derrière elle. Elle se fige. Elle me connait bien. Je tends la main pour lui prendre le savon. Je commence à laver longuement et lentement son dos, avec ce qui est plus un massage humide qu’autre chose. « C’est bon ? »
« Oh oui », répond- elle sans bouger un seul muscle. Elle connait mes règles. Je lui dis de ne pas bouger, elle ne bouge pas. Elle est très obéissante, tout bien considéré.
Je prends mon temps et j’écoute sa respiration, ou plutôt, je l’écouter essayer de contrôler sa respiration. Je souris et je glisse mes mains autour de son torse pour continuer à la savonner. Elle a un contrôle extrêmement étonnant sur ses muscles. Je peux pardonner le léger tremblement. Après tout, je fais de mon mieux pour la torturer. De la meilleure des façons.
Elle déteste que je ne la laisse pas me toucher, mais ça lui va quand même. Du moins, elle ne s’en est jamais plainte. Je parie que si je me mets devant elle, ses yeux seront fermés. Quand elle les ouvrira, ils seront de cette couleur bleue vraiment incroyable. C’est le regard qu’elle a quand elle est excitée. Et ça ne rate jamais pour moi non plus.
Je pourrais aussi bien tester cette théorie.
Je me glisse devant elle, l’eau chaude me massant le dos et je regarde son visage. Les yeux bien fermés. Mes mains remontent lentement de son estomac à ses seins. Je les pétris affectueusement. Elle prend une inspiration profonde et tremblante. Elle ouvre les yeux et me regarde, en se léchant les lèvres. Comme prévu, ses yeux sont très bleus, très sexys.
« S’il te plait », murmure-t-elle.
« S’il te plait quoi, Tabloïde ? » Je continue sur sa poitrine en me rapprochant d’elle. Je sens la chaleur qui irradie d’elle et qui ne vient pas que de l’eau qui coule de la douche.
« Laisse-moi te toucher. »
Seigneur que c’est tentant, j’adore son contact. Mais pas maintenant. « Non », je traine sur le mot. « Si je fais ça, tu vas prendre la main. Je veux diriger. »
« Je te promets… »
Je me penche et je capture sa bouche dans un baiser torride. Quand j’en ai fini, je recule. « Non », je répète doucement. Ma main droite voyage le long de son corps et écarte ses cuisses. Elle bouge vite à ma requête silencieuse. « Le mur », je lui dis.
Elle grogne, trouvant une position dans la douche qui lui permet d’écarter les bras sur les côtés. Ça a deux objectifs. Un, ça lui donne le soutien dont elle a besoin. Et deux, ça lui donne quelque chose à faire de ses mains au lieu de débattre quant à savoir si elle va me toucher ou pas. Je sais que l’un de ces jours, elle va péter les plombs que je lui fasse ça.
Mais je sais qu’elle adore ça. Je peux le dire simplement en la regardant. Sa peau rougit, sa respiration augmente et ses muscles se tendent. S’il y avait le moindre doute dans mon esprit, il disparait totalement quand ma main glisse entre ses jambes. Je regarde les muscles rouler sur son estomac tandis que j’explore tout mon content. Les gémissements me renseignent sur le plaisir qu’elle prend à mon toucher.
« Oh tu aimes ça, pas vrai, Tombeuse ? » J’enroule ma main libre dans ses cheveux et je frotte mon corps contre le sien, continuant mes investigations. Comme si j’avais besoin d’investiguer. Je connais chaque partie de son corps et je sais comment les faire réagir.
Je sais qu’elle a probablement eu des amantes bien plus talentueuses que moi mais on dirait que je la satisfais toujours. Dans mon cœur, dans mon esprit et avec mon corps, ceci est bien plus que du sexe. C’est faire l’amour. On peut coucher avec n’importe qui. On ne peut faire l’amour qu’avec quelqu’un qui a votre cœur et votre âme. Tout comme elle a les miens.
« Kels… » Elle grogne, la tête tombant vers l’avant. « Oh, bébé, s’il te plait. » Je regarde ses bras trembler tandis qu’elle se retient au mur.
Mes mains massent sa nuque, mes lèvres trouvent son oreille. Je laisse un chemin de petits baisers avant de mordiller un peu son lobe. « Tu veux aller au lit, Tabloïde ? »
« Oui, s’il te plait. »
Je me tourne, la plantant là. A la regarder, on penserait qu’elle a été enchainée et torturée pendant des heures. Elle a la tête penchée en avant, la respiration saccadée. Après avoir coupé l’eau, j’attrape une serviette et je la sèche puis je lui lève le menton pour que son regard croise le mien. « Va au lit et attends-moi », je lui dis doucement. « Tu sais comment je te veux, pas vrai ? »
« Oui. »
Elle bouge alors et se dirige vers notre chambre à coucher. Je me sèche, prenant mon temps, utilisant une huile de corps légèrement parfumée à la lavande pour me mettre à mon avantage. Je suis sûre que je lui donne assez de temps pour qu’elle marine dans son jus, comme on dit.
J’entre dans notre chambre et je la trouve étendue sur le lit. Elle est sur le dos et agrippe déjà les draps. Je ris doucement en marchant lentement autour du lit. Son regard me suit. « Je veux essayer quelque chose de nouveau ce soir, Harper. Tu en as envie ? »
« Oh oui. » Elle hoche la tête. « Je ferai tout pour toi. »
« Hmm, comme c’est gentil. » Je Llui dis-je en m’allongeant près d’elle. « Parce que ce que j’ai en tête est en fait pour toi. »
Elle déglutit et ferme brusquement les yeux. « Seigneur… »
J’adore jouer avec elle. « Pas un mot, Tabloïde. » Je m’étire sur le dos et je la guide sans mots jusqu’à ce qu’elle soit à genoux au-dessus de moi.
Alors je commence une exploration orale profonde de l’intérieur de ses cuisses, sans jamais aller assez haut pour être là où elle me veut vraiment. J’entends ses grognements et gémissements de frustration mais elle ne dit pas un mot, parce que je lui ai dit de ne pas parler. C’est son halètement qui me distrait de ma quête. Je m’arrête, je lève les yeux et je lui dis tout en amenant mes mains sur ses côtés. « Tu veux peut-être te tenir à la tête de lit. » Et je vais où elle me veut et a besoin de moi. Elle tremble déjà. Ses hanches bougent dans mes mains en sursauts rapides.
Finalement, elle ne peut plus s’en empêcher et doit parler. « Oh Seigneur, Kels, s’il te plait. S’il te plait. »
J’adore la façon, dont elle supplie.
J’entends un grognement rude, sa respiration s’arrête et tous ses muscles se raidissent ; Tandis que je prends tout ce qu’on me donne et que je le fais mien, j’imagine que l’arrière de la tête de lit portera des marques permanentes de ses doigts.
Elle s’affaisse en avant dans un dernier orgasme et s’appuie contre la tête de lit. Je bouge et viens me mettre derrière elle, massant son dos et essuyant une goutte de transpiration qui coule lentement. « Viens, bébé. Allonge-toi avec moi. Je vais te tenir. »
Je la guide et elle me tombe dans les bras, tranquillement allongée, tremblant légèrement. Elle ouvre les yeux et me regarde. Ils sont presque gris maintenant. « Je t’aime. »
« Je t’aime aussi. Beaucoup. »
* * *
Je tourne le coin de la rue et je sens l’air quitter mes poumons. Plus loin dans le couloir, rehaussée par le soleil de l’après-midi, se trouve la Venus de Milo. Elle est exquise et bien au-delà de tout ce que j’avais imaginé. Je tire Harper par la main et je l’entraine dans le couloir, sans me préoccuper des autres personnes sur notre chemin.
Nous nous tenons devant la barrière de cordes et regardons la sculpture. « Mon Dieu, qu’elle est belle », je murmure.
« Elle a été sculptée en 150 avant JC. Tu peux imaginer ce que ça doit avoir été d’assister à sa création ? Et de savoir combien de générations l’ont regardée et ont ressenti la même chose ? »
Voilà une facette d’Harper différente de ce que j’ai connu jusqu’ici. « Tu es romantique », dis-je d’un ton accusateur en tirant sur sa veste en cuir. « Pas du genre inavouée, plutôt du genre invétérée. »
Elle m’embrasse sur le dessus de la tête, déplaçant mes cheveux. « Juste avec toi, chér. »
« Bien. » Je n’aime pas l’idée que quelqu’un d’autre puisse voir cette facette d’elle. Mon pouce frotte mon alliance. « Je te veux toute à moi. »
Nous nous promenons dans le Louvre jusqu’à ce que nous arrivions dans la pièce qui abrite l’œuvre d’art la plus célèbre et la plus fortement assurée – la Joconde. La première chose que je remarque, c’est combien la galerie est bondée. La seconde, c’est combien le portrait est petit. Il est en sécurité derrière un épais panneau de verre, ayant déjà été volé une fois au musée. Malgré les interdictions, beaucoup de gens prennent des photos avec flash du chef d’œuvre de Léonard.
Harper renifle et fait la grimace.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle se penche pour murmurer sa réponse. « Je pense que certains de nos amis touristes devraient prendre une douche. Soit c’est ça, soit cette pièce mérite une meilleure climatisation. »
Je serre les lèvres pour m’empêcher d’éclater de rire. C’est vrai. Ça sent vraiment mauvais ici.
« Tu peux la voir ? » demande-t-elle.
Je me dresse sur le bout de mes pieds et je regarde par-dessus la tête du touriste qui se trouve devant moi. « Ouais, plutôt bien. »
Soudain, je sens deux grandes mains autour de ma taille et je suis soulevée. J’ai l’impression d’être redevenue une enfant, petite et légère, sans souci. Elle me tient assez haut pour que je puisse voir par-dessus tout le monde. Je me rends soudain compte que bientôt elle va le faire avec nos enfants. Une vague d’affection pour ma compagne monte en moi et je hoquète sur des larmes inattendues.
Elle me remet au sol et me regarde d’un air interrogateur. « Ça va ? »
Je hoche la tête et glisse les bras autour d’elle, sans me soucier du fait qu’on est dans un endroit public. Je pose mon oreille sur son cœur et j’écoute pendant un long moment pendant qu’elle me caresse affectueusement les cheveux.
« Il est temps de rentrer à l’hôtel ? »
« Non, tu m’as promis un dîner et un tour sur la grande roue à La Concorde. Tu dois me nourrir pour me donner des forces, tu sais ? »
Elle rit de son rire séduisant. « Très bien, je veux assurément que tu soies forte. J’ai des plans pour toi. »
* * *
L’aube est encore à quelques heures quand je me réveille. Je m’étire et j’entends mon épaule craquer. Je me demande ce qui m’a réveillée ?
« Harper, mon chou. » Elle me tapote affectueusement le dos. Je sens qu’elle veut me réveiller mais elle se sent un peu coupable.
Je roule sur le dos et je la prends dans mes bras. « Oui, chér ? Je peux faire quelque chose pour toi ? » J’adore les lunes de miel. Je commence à tracer des lignes légères sur son dos. Sa peau est si douce. Et goûtue. Je me penche et je la mordille sur la nuque.
« Harper », elle grogne en bougeant contre moi.
« Oui, chérie, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? »
Elle met les mains sur mes épaules et me repousse légèrement. « Tu peux m’apporter des plats chinois ? »
Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Je secoue la tête, j’ai dû mal entendre. « Des plats chinois ? »
« Du poulet et des haricots mangetout. »
« Des haricots mangetout ? »
« Et de la soupe aigre et un nem et », je la vois rougir même dans l’obscurité de la cabine, « un Twinkie. »
Mon chou, j’ai déjà un Twinkie que tu peux manger. Kingsley, arrête ça. Tout de suite. Tu n’y es pas du tout là. Ne rends pas ça plus difficile qu’il ne faut. « Des envies ? »
Elle acquiesce de la tête.
Et bien, je savais que ce jour viendrait. Je me glisse hors des draps et la chaleur et le confort de son corps me manquent instantanément. Je commence à enfiler des vêtements. Je regarde ma montre et je grogne. Où est-ce que je vais trouver un traiteur chinois à trois heures du matin à Paris, bordel ?
Quand je suis prête à partir, je me penche et je donne un baiser langoureux à ma femme. « Je reviens dès que possible. »
Elle passe les doigts sur ma veste. « Merci, ma chérie. Oh », elle me rappelle alors que j’atteins la porte de la chambre, « tu peux t’assurer que c’est de la sauce brune, pas blanche ? »
« Bien sûr », je réponds. Je veux dire, bordel, c’est déjà une tâche impossible, pourquoi ne pas la rendre encore plus dure, hein ?
* * *
Hmm. Paris a été merveilleux. C’était beau et très romantique, et pour le sexe, ça a été incroyable, mais c’est bon d’être de retour à New York. C’est la journée du checkup, alors on va probablement avoir plus d’images des bébés. Je pense que Kevin a plutôt bien deviné qu’Harper les attend à chaque fois que nous venons. Il en a fait une partie régulière de mes examens. Tant que ça ne fait pas de mal aux bébés, je n’ai aucun problème avec ça. J’adore la façon dont ça fait sourire Harper. Ça lui donne aussi une autre connexion avec nos enfants.
« Alors », dis-je pour attirer l’attention de mon épouse qui a été capturée par un tableau sur le mur.
« Kels, tu devrais voir ça. C’est super cool. Il faut qu’on en ait un comme ça à la maison. Il y a tout sur les bébés semaine après semaine. »
« Tout comme les trente ou quarante livres sur les bébés que tu as achetés et la pléthore de sites internet que tu as marqués. Tu n’a pas besoin d’un tableau mural. »
« Pour mon bureau. »
« Tabloïde, amène tes fesses par ici et assieds-toi avec moi. » Je tends la main d’un air très déterminé. « On a des trucs à penser. »
« Comme quoi ? » Elle balance sa jambe par-dessus un tabouret près de la table et prend ma main en s’asseyant.
« Une nounou et des prénoms. »
« Ah oui, une nounou avec un prénom, ce serait bien », dit-elle pour me taquiner. « Autrement, on va passer notre temps à dire ‘hé vous’. »
« Pourquoi est-ce que je t’ai épousée ? » Je la pousse d’un air joyeux.
Elle se penche pour grogner dans mon oreille : « parce que je t’ai mise enceinte. Il fallait bien que je fasse de toi une femme honnête. »
« Tu peux continuer à le croire si tu veux. »
« C’est ce que je vais faire, merci. » Elle m’embrasse.
Kevin entre et nous trouve dans un silence romantique. « Est-ce que vous vous arrêtez quelquefois ? » Il pose mon dossier sur le comptoir et l’ouvre, jetant un coup d’œil aux notes de l’infirmière.
« On attend d’être ici en fait. Les salles d’examen l’excitent », dit Harper d’un ton chantant.
Ce qui lui vaut une bonne tape sur la jambe.
Kevin s’assied près de moi en face d’Harper. « Alors comment vous sentez-vous ? »
« Je me sens super bien. J’ai senti les bébés bouger la semaine dernière. »
« Ah, une petite accélération. » Il sort son ruban et prend les mesures auxquelles je me suis habituée. « C’est attendu, surtout avec des jumeaux. Vous avez deux petits qui se battent pour prendre la place. Attendez de sentir le vrai premier coup de pied. Ça ne devrait plus tarder maintenant. » Il hoche la tête, visiblement satisfait de la taille de mon estomac. Pas moi. Même si je sais que c’est bon pour les bébés. C’est mauvais pour ma fierté.
« Je vois que vous avez pris pas mal de poids. » Mince alors, ouille ! « J’aimerais que les mères qui font une grossesse multiple fassent autant attention à elles que vous le faites. »
« Je peux compter sur des encouragements et un bon soutien de la part de celle-ci. » Je pousse Harper. « Elle ne me laissera pas faire quelque chose qu’elle pense mauvais pour nous. »
« Excellent. » Il fait un clin d’œil à Harper. « Ce sont des bébés très chanceux. » Il se tourne et note quelque chose sur le tableau. « Kelsey, dans quelle position dormez-vous habituellement ? »
« Sur le côté, collée contre Harper. »
« Sur le côté droit ou le gauche ? » Demande-t-il sans jamais détourner le regard du tableau.
« Le gauche. »
« Bien. C’est parfait en fait. »
« C’est si important ? » Harper semble un peu agacée par ses questions sur nos habitudes de sommeil.
« Oui, ça l’est en fait. Dormir sur le côté gauche accroit l’arrivée de sang dans l’utérus de Kelsey. C’est mieux pour les bébés. Si elle avait dormi sur le côté droit, je lui aurais demandé d’essayer de s’adapter, mais pas besoin. » Il se tourne à nouveau vers nous et nous fait un sourire encourageant. « Pas étonnant que ces bébés se développent aussi bien. Vous êtes trop douées toutes les deux », nous taquine-t-il. « On n’arrive même pas à vous faire commettre des erreurs. »
Il pratique l’examen médical aussi vite et aussi efficacement que d’habitude. Il est très satisfait des progrès de nos bébés. Il inscrit encore des notes sur mon tableau avant de revenir pour faire les photos des bébés pour Harper.
Seigneur que je déteste ce gel. Je ne m’y attends jamais vraiment et je tressaille à chaque fois.
Harper regarde attentivement l’écran, attendant que Kevin lui montre les bébés et toutes les nouveautés sur eux. Je suis allongée les yeux fermés et j’écoute ces merveilleux battements de cœur.
Stupéfiant.
* * *
Il y a un désavantage à être mariée à une femme enceinte : je dois maintenant faire les magasins. Et j’ai intérêt à aimer tout ce que je vois. Comme si j’allais discuter avec elle maintenant. Je veux vivre pour voir mes enfants. Elle est extrêmement sensible au fait qu’elle achète des vêtements de grossesse. A cause des jumeaux, ça se voit plus tôt que la plupart des femmes à son stade. Je continue à lui dire qu’elle est belle mais ça n’a pas l’air de la calmer vraiment.
« Il faut vraiment qu’on réfléchisse à embaucher une nounou », me dit-elle une nouvelle fois inutilement tandis que je change les paquets que je porte de côté. Je me demande ce qu’elle penserait si j’embauchais une mule pour les porter pour moi ? C’est probablement une très mauvaise idée. Vire-moi ça.
« Je sais. Comment tu vois ça ? Par une agence ou une petite annonce ? »
« On peut essayer les deux, je pense. » Elle soupire en regardant un autre haut. Il ressemble exactement à celui qu’elle vient de me montrer, mais quand elle le lève pour que je donne mon avis, j’acquiesce de la tête. A ce rythme, je ne vais plus jamais pouvoir secouer la tête pour dire ‘non’.
« Qu’est-ce que tu préfères ? »
Je pense qu’elle me parle de la façon d’embaucher une nounou. « Je veux être sûre qu’on a une bonne trame d’entretien et on doit faire une recherche sur leurs antécédents. La plupart des agences n’en font qu’une au mieux. Et personne, mais alors personne sûr, ne s’approchera de nos enfants sans que je sache ce qu’elle a mangé au petit déjeuner en classe de troisième. Je ne prends pas de risques avec vous trois. »
Ça me vaut un sourire éclatant. « Je parie que Papa pourrait nous trouver quelqu’un pour faire ça. »
« Oh, sans aucun doute. »
« Je vais l’appeler tout à l’heure. »
Je souris à ce commentaire. Je suis vraiment contente que Kels et son père s’entendent aussi bien. Je ne sais pas si elle l’a remarqué, mais elle semble plus heureuse maintenant qu’ils ont commencé à se réconcilier.
« Bon », elle avance vers le présentoir de vêtements suivant. « On commence à travailler sur les questions pour les entretiens et on passe une annonce, je présume. »
Je hoche à nouveau la tête. Il faut que je retourne travailler pour trouver quelqu’un à contredire et avec qui discuter.
* * *
Je m’assois derrière mon bureau. Je suis prête à recommencer à travailler. Je démarre l’ordinateur et j’attends que Brian finisse de rassembler les dossiers qu’il a pour moi. J’ai vu Harper il y a quelques minutes. Elle engueulait quelqu’un et elle avait l’air contente d’elle.
La porte s’ouvre. Brian apporte une petite pile de dossiers, et me lance un regard circonspect en me les tendant.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
« Il y a un mémo de Langston. »
« J’ai des ennuis ? » J’esquissee un sourire narquois en prenant mon coupe papier. J’ouvre l’enveloppe cachetée d’un geste sec, un peu à la façon dont j’aimerais couper la gorge de Langston…
« Je n’ai jamais vu arriver de bonnes nouvelles dans une enveloppe cachetée. Tu veux de la tisane ? »
« Oui, s’il te plait. » Je retire le mémo tandis que Brian quitte mon bureau. Je m’enfonce dans mon fauteuil et je prends le temps de lire avec soin le mémo adressé à Harper et à moi.
Oh oui, je suis dans de mauvais draps.
Mes reportages ont été réattribués aux autres correspondants et j’ai été reléguée à tous les petits reportages merdiques qu’il a pu trouver, des segments qui vont être traités par des producteurs de segments de bas niveau. Les reportages les plus importants ont été distribués et Harper va travailler avec Kendra, Sam et les autres sur ceux-là.
Je soupire en continuant à lire. Toutes mes apparitions personnelles, en public et sur des shows ont été annulées. Et mon temps d’antenne a été coupé.
Il y a un an, j’aurais été contrariée et j’aurais fait une crise. Mais maintenant, je suis contente de prendre ça comme un allègement de ma charge de travail et de me détendre. C’est mieux pour mes bébés. C’est nul pour ma carrière, mais c’est mieux pour mes bébés.
Je pose la lettre sur mon bureau et je ferme les yeux. Je me passe la main sur l’estomac et je peux encore les sentir bouger. Ils bougent pas mal et j’en savoure chaque seconde. J’essaie de ne pas le mentionner ou d’en faire trop là-dessus en ce moment parce qu’Harper ne peut pas le partager avec moi et je sais que ça la tanne vraiment.
« Kels ? » J’ouvre les yeux, Brian me tend mon thé. « Tu vas bien ? »
« Oh, oui. »
« Des mauvaises nouvelles ? »
« En temps normal, oui. En ce moment, non. » Je souris, prends mon thé et le sirote.
« D’accord, qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de Kelsey Stanton ? » Il se penche comme s’il m’examinait pour trouver des implants de personnalité.
Je le renvoie d’un geste. « Brian, parfois on arrive à un moment dans sa vie où les priorités commencent à changer. Les miennes changent. Chaque jour où je vis une nouvelle expérience avec ma grossesse, mon centre d’intérêt évolue. Tu vois ce que je veux dire ? » Je me penche en avant et je lui fais signe de s’asseoir. « Je veux une famille. Je veux une famille bien plus que je ne veux une carrière, je pense. J’ai vu de très près ce que mettre sa carrière par-dessus tout peut faire à une famille et je ne le laisserai pas arriver. »
« Je comprends tout à fait. »
Juste au moment où je vais commenter ces mots, Harper passe ma porte avec sa copie du mémo à la main. Ou, devrais-je dire, une copie incroyablement chiffonnée du mémo dans sa main. « Quel fils de pute de salaud de conn… »
Je prends mon stylo et je commence à noter. Je vais lui faire verser de l’argent pour les comptes des jumeaux. Ça sera plus facile que de tenter de l’arrêter à ce stade. Oh, bon, je vais essayer quand même. « Harper, ma chérie, calme-toi. »
Brian fait une sortie rapide en refermant ma porte derrière lui. Il est malin, ce garçon.
« Je vais avoir une conversation d’homme à homme avec lui, enfin si c’est un homme. »
Je me lève de derrière mon bureau et je vais vers elle. Je lui caresse lentement les bras, j’essaie qu’elle me regarde. « Tu veux bien te calmer et m’écouter un instant ? Tout ça me va très bien. »
« C’est des conneries ! Tu as travaillé depuis le début pour en arriver là. Et maintenant, un connard met la merde à cause de nos enfants. Non ! Je ne vais pas rester les bras croisés. Il a pas choisi la bonne personne à emmerder. » Elle essaye de se dégager pour aller faire quelque chose d’incroyablement stupide. Je la retiens serrée.
Quand elle arrête de gigoter, je l’amène près du divan et je la fais asseoir. Je me place plutôt stratégiquement devant elle et je mets les mains sur mon estomac. « C’est bon, Harper. C’est mieux pour moi en ce moment. Mieux pour eux. Moins de travail c’est une bonne chose. »
« C’est pas juste, merde. »
« Juste ? Dans ce boulot, qu’est-ce qui est juste ? Non, ça ne l’est pas. Mais là maintenant, c’est ce qui est mieux. Et si tu fais quelque chose, tu vas aussi payer mon erreur. Alors, je veux que tu te comportes correctement et que tu fasses ce que le chef veut. » Je glisse ses mains sous mon haut comme ça elle a un contact direct avec les bébés. « On va savourer cette période et peut-être commencer à acheter des meubles pour bébé. »
« Tu ne dis pas ça juste parce que tu penses que je t’en demanderais trop ? » Sa voix, pour la première fois dans mon souvenir, contient une touche d’insécurité. « Tu sais que j’aime bien les grands reportages, mais Kels, je ne pourrai jamais te faire de mal, ni à nos bébés. Jamais. »
« Oh mon chou, je le sais bien. Harper, il fait ça parce que je l’ai embarrassé et que je l’ai envoyé au diable. C’est moi qu’il attaque. Pas toi. Tu restes sur les gros reportages. Je suis retirée de la course. On me rappelle qui est le chef, qui a le pouvoir. »
« Ça fait chier. Je n’aime pas l’idée de ne pas travailler avec toi. »
« Je sais, mais tu as toujours le contrôle créatif sur mes travaux. Et tu peux toujours sortir sur les grands reportages. Je peux te dire que Kendra a vraiment le feu sacré. Je pense que tu vas adorer travailler avec elle. »
« Tu me manques déjà. Je me fous totalement du feu de Kendra ou de quoi que ce soit. »
D’accord, je peux déjà dire que le mode Mère poule ne va pas tarder à sortir. « Harper, écoute-moi. Ne prends pas ça pour toi. Je ne le fais pas pour ça. Je regarde le bon côté des choses. J’ai moins de travail et plus de temps pour me préparer pour les bébés. C’est bien. Il faut que tu restes concentrée et que tu continues à lui produire les super histoires qu’il est habitué à recevoir de toi. Et je n’en attendrai pas moins de toi. Tu comprends ? »
Elle finit par sourire. Je pense qu’elle a saisi. Je sens qu’elle me masse le ventre. « D’accord, chef. Seigneur, que je t’aime. Et je pense que je dois un fric fou au fonds pour la scolarité des jumeaux. »
« Ouais, j’en ai bien peur, Tabloïde. » Je me penche et je l’embrasse sur le front. « On va essayer d’arranger ça avec le dîner auquel, à propos, tu m’emmènes ce soir et dont tu payes l’addition. D’accord ? »
« C’est comme si c’était fait, chér. »
« Bien. On devrait commencer à réfléchir à comment on va appeler ces deux-là, aussi. Je pense que ce sera plus facile d’attirer leur attention plus tard s’ils ont des noms. »
Elle rit de ma blague. « Sûr. Voyons voir… » Elle fronce les sourcils en réfléchissant. Je sens poindre les ennuis. « Carol et Coral ? Susan et Suzanne ? »
Je plisse le nez en entendant ces noms. Je me demande si Tabloïde se rend compte qu’elle propose de donner le nom d’une de mes ex à un des bébés. J’en doute. « Tu essaies d’ajouter plus d’argent au fonds pour le lycée ? Et qu’est-ce qui te fait penser que les deux sont des filles ? Ça pourrait être des garçons. Ou un de chaque. »
« Jonah et Johan ? Patrick et Patricia ? » Elle finit par s’arrêter, heureusement. « J’essaie seulement d’être serviable, ma chérie. J’ai hâte que le Dr McGuire nous dise le sexe des bébés. Tu veux le savoir aussi, non ? »
« Hmm, tu sais, je n’y ai pas vraiment pensé pour être honnête. » Je m’installe sur le divan près d’elle dans le creux de son bras, et je retire de la peluche imaginaire de sa chemise. « Je pense. Ça rendrait le choix des noms et les achats plus faciles. Mais, Harper, s’il ne peut pas le dire par ultrasons, je ne veux pas prendre le risque d’une amniocentèse. C’est bien trop dangereux. D’accord ? »
« Bien sûr, mon chou. En plus, je m’évanouirais si je voyais l’aiguille, je parie. » Elle sourit alors d’un air triomphant. « Et j’ajouterai tes dollars à ma note. »
« Marché conclu. Tu vois, on n’a pas besoin de ce genre de stress », je la taquine et je prends une grande inspiration, contente que la tempête soit passée. « Un mètre quatre-vingts de productrice évanouie, à mon avis, ce n’est pas très bon. »
« Nan, pas du tout. » Je sens ses lèvres sur le dessus de ma tête et je me blottis un moment, sachant qu’elle va devoir retourner travailler bientôt. « Merci, bébé. »
« Avec plaisir. C’est pour ça que je suis ici. »
<Fondu au noir>
Avec les premiers flocons...
Au menu du jour :
- deux FF inédites de Gaxé : Démoniaque et Rencontre souterraine
- la conclusion de Réparation, de Sword'N'Quill, traduction menée à bien par Fryda. UN GRAND MERCI à elle pour avoir permis aux francophones de découvrir cette superbe histoire, qui pour moi, fait partie du top ten des FF xenites !!
Bonne lecture !!
Réparation, conclusion
REPARATION
Par Susanne M. Beck (SwordnQuill)
CONCLUSION
Bien qu’on fût en hiver, Ice choisit de prendre la route du nord, vers la Pennsylvannie. Cela impliquait de passer par les montagnes de Flagstaff, un paysage féérique de neige et de glace, si on oubliat les terribles conditions de conduite. La jeep était bien conçue et équipée pour braver la tempête qui nous ballotait tout le long, mais je me retenais malgré tout au tableau de bord, les phalanges blanchies (une « serre de belle-mère », disait mon père).
J’eus l’impression que les quelques heures passées dans la neige avaient duré une année ou deux, avant que nous entrions dans le Desert Peint du Nouveau Mexique, dont la beauté n’a jamais été surpassée. Mais je n’ai pas eu l’occasion d’en voir beaucoup, voyez-vous, parce que ma nuque semblait montée sur ressort, vu comme je regardais en permanence par-dessus mon épaule pour voir si nous étions suivies.
Bien entendu, mes chances de pouvoir repérer d’éventuels poursuivants étaient aussi grandes que celle de voir Elvis chanter « Blue Hawaii » près d’un stand de Burritos au bord de la route. Je ne saurais absolument pas reconnaître des poursuivants à moins qu’ils n’agitent une pancarte « on vous pousuit ! » devant le pare-brise, mais j’avais besoin de sentir que j’étais utile.
Juste avant que je ne passe le reste de ma vie avec un torticolis, je sentis un téléphone et un bout de papier glissés dans ma main. Je regardai Ice.
« Vois si tu arrives à joindre Donita à l’un de ces numéros. »
J’acquiesçai de la tête et commençai à numéroter. Je me rendis vite compte que cette tâche serait aussi inutile que de tenter de voir si on nous poursuivait. Chaque tentative se soldait par une quantité infinie de sonneries dans le vide, comme une sorte de juron discordant en écho.
Avec un soupir de frustration, je refermai le téléphone et le posai sur mes cuisses. « Rien », dis-je, bien que ce ne fût pas nécessaire.
« Essaie de nouveau dans un moment. » Bien que la voix d’Ice fût le sommet du calme, je pouvais voir sa mâchoire se serrer et gonfler.
« D’accord. On va s’en sortir, hein ? » Je lui fis un minuscule sourire nauséeux.
Lorsqu’elle le tourna vers moi, son regard n’était rempli que de confiance. « Bien sûr qu’on va s’en sortir. »
Je me mis à rire. « Après tout, rouler sans but avec un fugitif kidnappé que tout le monde semble vouloir mort, n’est rien comparé à tout ce qu’on a déjà traversé, pas vrai ? »
Il faudraitvraiment que quelqu’un découvre un vaccin pour la maladie des « pieds dans le plat ». Et si on en trouvait un, je serais la première à me faire vacciner.
« Je suis désolée, » dis-je doucement en posant la main sur sa cuisse.
« Moi aussi », murmura-t-elle, puis elle retomba dans un silence qui ne fut brisé que lors de notre premier arrêt. C’était un silence coléreux, mais il était tourné vers elle-même et pas vers moi. Alors je pressai sa cuisse et l’aimai du mieux que je pouvais jusqu’à ce que je puisse trouver mieux.
Les aires de repos elles-mêmes, comme je finis par le découvrir, étaient un exercice de créativité. Comme d’emmener un Cavallo battu et bleui jusqu’aux toilettes des hommes au bout du canon d’un revolver n’était pas envisageable, Ice et moi pûmes bénéficier du confort de toilettes modernes mais Cavallo dut se contenter des buissons sur le bord de routes plus ou moins désertées.
Et comme Ice était bien plus expérimentée pour se charger d’un fugitif dangereux qui nous voulait mortes toutes les deux, je la laissais bien volontiers s’en occuper, espérant en même temps qu’elle allait le faire se fourrer dans un buisson de sumac vénéneux ou un truc tout aussi virulent.
Il fut plutôt complaisant en fait le premier jour. Je pense que c’était la combinaison du valium qu’on lui avait fait prendre et du fait que la femme qui l’escortait jusqu’aux buissons pouvait, et elle l’avait fait, lui coller la rouste de sa vie, et qu’il ne lui faudrait pas grand-chose pour déployer ce talent particulier s’il souhaitait une nouvelle représentation.
Les aires de repos mises à part, nous continûames à avancer pas mal la nuit. Le cinquantième essai pour joindre Donita ne réussit pas mieux que le premier, mais je pus contacter Montana qui apaisa considérablement mes esprits. Tout semblait s’être bien déroulé au ranch. Nia s’en était sortie haut la main, surprenant tout le monde, depuis les Amazones jusqu’à la police, et surtout, son mari. Un mari qui, apparemment, fut à deux doigts de finir dans la grande maison pendant un très long moment lorsque la police apprit la véritable raison de la présence de Nia au ranch.
Montana me passa Corinne, qui tout comme moi, n’avait pas réussi à joindre Donita ou quiconque pourrait savoir où elle se trouvait. Nous échangeâmes sur notre sort pendant un moment puis je raccrochai lorsqu’Ice entra dans une autre aire de repos sans intérêt. Celle-ci était longue et étroite, avec quelques places de parking et quelques tables de pique-nique au bord d’un petit bois de sapins, ainsi qu’un petit bâtiment à clins avec une pancarte à l’avant annonçant des chambres et des distributeurs automatiques.
A part un routier endormi ou deux, l’endroit était franchement désert. Ce qui, je pense, incita Ice à se garer ici.
Connaissant ma vessie lilliputienne, Ice me tendit une lampe torche presque aussi longue que mon bras et sourit. « Vas-y et fais ce que tu as à faire. Je vais installer M. Célébrité pour la soirée. »
Ce qui, bien entendu, signifiait que je n’allais pas voir de lit d’hôtel dans un futur proche. Mais c’était sensé. Être piégé dans une chambre de motel sans aucune chance d’échapper à des policiers qui nous tomberaient dessus en nuées, n’était pas exactement le plan le plus brillant au monde. Et Ice était connue pour être brillante.
Et pourtant, après douze bonnes heures, le dernier endroit où j’avais envie de me trouver, c’était la jeep, aussi agréable fût-elle.
Sachant que les mendiants n’ont pas vraiment le choix, j’acceptai courageusement la lampe et lui rendis son sourire.
Son humeur sembla au moins s’en trouver mieux.
Un plus assurément selon ma bible.
J’allumai la lampe puissante et suivis un sentier étroit et mal entretenu jusqu’au bâtiment puis recherchai la petite image qui annonçait, sauf pour les abrutis finis, que des toilettes pour dames se trouvaient dans le coin. J’ouvris la porte abîmée et couverte de graffitis et fus immédiatement assaillie par l’odeur doucereuse et nauséeuse du désodorisant à la fraise, qui masquait à peine celle de l’urine stagnante et Dieu seul sait quoi d’autre.
Je tournai la tête pour aspirer une profonde bouffée d’air frais et entrai, faisant de mon mieux pour ignorer la façon dont mes semelles de bottes collaient au sol, me dirigeant vers le premier box où il n’y avait pas cinq rouleaux entiers de papier enfournés dans la cuvette.
« Seigneur, c’est vraiment dégoûtant. » Je sentis tout mon visage se tordre tandis que je soulageais la pression dans ma vessie tout en faisant de mon mieux pour rester aussi loin du siège que je le pouvais. Si je devais envier quelque chose aux hommes, ce serait la possibilté de pisser debout. Les avertissements incessants de ma mère sur la corrélation entre les « maladies » et les sièges de toilette, résonnaient dans ma tête et pour la première fois de ma vie, je finis par croire qu’il y avait un peu de vérité dans ses histoires.
Ma tâche terminée, je me lavai la main (sans savon bien entendu) et ne pris pas la peine de me lancer le vieux « coup d’œil » dans le miroir craquelé et tâché qui pendouillait au-dessus de l’évier par un seul boulon branlant.
Et je ressortis, inspirant l’air frais teinté d’odeur de pin avec un sentiment certain de soulagement. Je descendis la piste éclairée par le faisceau de ma lampe et saisis le mouvement d’Ice qui ramenait Cavallo à la jeep.
Le regard de ce dernier croisa le mien avec ce que je présumai être de la vengeance mêlée de malveillance. Mais vu que les yeux qui me fixaient étaient de simples fentes entourées de chair gonflée et noircie, posées au-dessus et de chaque côté d’une bosse de chair écrasée de ce qui eut un jour pu ressembler à un nez, j’ai bien peur que la seule émotion qui me traversa à ce moment fut une légère révulsion. Certainement pas la terreur profonde qu’il recherchait sans aucun doute avec cette attitude.
Ice saisit le regard et sourit d’un air narquois tout en jetant littéralement Cavallo à l’arrière de la camionnette, puis elle le suivit à l’intérieur. Je finis mon périple et me glissai sur le siège arrière.
Ice et moi fîmes un arrêt dans un McDo pour manger, mais il n’y avait quasiment rien sur le menu qui permette de nourrir un homme qui ne pouvait ouvrir la mâchoire de plus de deux centimètres, aussi nous décidâmes de lui prendre un milkshake à la vanille. (NdlT : ici l’auteur utilise l’expression McHeartAttack’s pour désigner le restaurant, qui signifie McAttaqueCardiaque littéralement. Il s’agit d’une recette de chez McDonald’s qui consiste à mettre un McChicken au milieu d’un McDouble, artères bouchées par la graisse garantie avec un tel régime…). Lorsque je tendis le milkshake par-dessus le siège, l’homme me fixa méchamment comme si je lui tendais du vomi de chien dans un gobelet. Je haussai les épaules et fis comme si j’allais le renverser sur le sol jusqu’à ce qu’un grognement résigné me fit sourire intérieurement.
Utilisant ses mains menottées, il prit le gobelet, attrapa la paille et aspira le milkshake en deux secondes à peine.
Je présume que le vomi de chien est plutôt bon pour ceux qui ont faim.
Lorsqu’il eut terminé, Ice le rallongea et l’enchaîna à nouveau. Puis elle déboutonna son pantalon malgré ses protestations véhémentes bien que confuses, prit une seringue dans le sac noir que je lui tendais et le renvoya dans le pays des songes, grâce à de très bons médicaments.
Elle se frotta les mains et sauta à bas de la camionnette avant de se glisser dans le siège du conducteur. « Qu’est-ce que tu fais ? » Me demanda-t-elle en me regardant par-dessus le repose-tête.
« Je me disais que j’allais installer des oreillers et des couvertures », dis-je en haussant les épaules. « Ce sera sûrement mieux pour toi de dormir ici, parce que tu vas avoir besoin de plus d’espace. »
« Nan », me contredit-elle avec un léger mouvement de la tête. « Je ne veux aucune de nous près de lui. Viens par ici. On a plein de place. »
Je la regardai d’un air dubitatif mais son sourire était engageant, comme toujours, et les questions que j’aurais pu avoir, fondirent sous sa douceur.
Elle souriait toujours quand je me hissai de nouveau sur le siège avant. Elle tendit la main derrière elle et attrapa un des oreillers pour le fourrer dans l’intervalle entre les deux sièges, ce qui eut pour effet d’aplatir plus ou moins cette zone. Puis elle releva le volant le plus haut possible, quasiment hors de sa limite, inclina son siège vers l’arrière et tapota ses cuisses d’un geste d’invitation.
Bien que je sus qu’elle m’indiquait de m’allonger et de mettre la tête sur ses cuisses, je ne pus m’en empêcher. Il me fallut pas mal me tortiller mais le résultat fut à la hauteur de la peine quand ma compagne se retrouva avec les cuisses pleines de moi et que je me retrouvai sur le siège le plus confortable jamais offert à un homme. Ou plutôt à une femme en l’occurrence.
Je souris à la vue de son expression stupéfaite et déposai un baiser effronté sur son nez, puis je me blottis et posai la tête sur une large épaule, nichée dans le creux de son cou, inspirant son odeur merveilleuse. « Mmmm. Tu sens toujours si bon. »
Elle passa les bras autour de moi et m’étreignis en posant sa joue sur mes cheveux. « Toi aussi. »
Je posai les lèvres sur son pouls puis sentis le battement lent et régulier accélérer un peu tandis que ma langue passait légèrement sur sa peau. Je ne pouvais vraiment pas m’en empêcher. Elle avait si bon goût que je pris une autre lichette, puis une autre encore, et je souris lorsque sa joue s’écarta de ma tête, exposant toute la longueur de sa gorge délicieuse.
C’était l’invitation dont j’avais besoin, bien entendu.
Tandis que mes lèvres exploraient la colonne puissante de son cou, mes mains n’étaient pas en reste. Elle portait une demi-chemise incroyablement facile à soulever, même de ma position malaisée, et virtuellment en un rien de temps, je saisis le poids léger, chaud et ferme de son sein.
A ce moment, elle baissa la tête, je levai la mienne et nos lèvres se touchèrent dans un baiser doux et passionné.
Avec un meilleur accès, sa main trouva son chemin sous ma chemise et mes seins se retrouvèrent rapidement et délicieusement aimés, répondant à son toucher en envoyant des vagues de feu dans chaque endroit de mon corps qui pouvait les ressentir.
Ce qui était partout en fait.
Je tentai de bouger sous ses caresses mais j’étais coincée sous son corps délicieux d’un côté, le fichu volant de l’autre, et la porte derrière moi. Mais le piège ajoutait un soupçon d’érotisme subtil qui alimenta encore plus mon désir, comme s’il n’avait jamais eu besoin d’une aide quelconque lorsque la femme fabuleuse qui était mon amante, était concernée.
Sachant que l’homme qui partageait la jeep avec nous était endormi au bruit de ses ronflements sonores, je me détendis un peu et lorsque ses lèvres se posèrent sur les miennes avec plus d’insistance, je répondis avec toute mon âme, m’ouvrant à elle jusqu’à ses tréfonds.
Les gémissements qui accompagnaient sa respiration, étaient sucrés comme du miel et je les bus avidement tout en honorant ses seins et la chaleur fulgurante de sa peau de mes mains pleines du chatouillis du sang qui courait dans mes veines.
Ses propres mains, si grandes et si agitées, allèrent jusqu’à mon ventre et s’occupèrent rapidement du bouton et de la fermeture-éclair de mon jean.
Je brisai notre baiser tandis que ses mains atteignaient leur but et commençaient une caresse brûlante dans un brasier dévorant. « Seigneur, oui », hoquetai-je, la tête appuyée sur la vitre fraîche et couverte de buée. « Oh oui… continue… oh… comme ça, mon amour… oui… comme… ça. »
« Je te veux », grogna-t-elle en réponse. Ses longs doigts plongeaient profondément, puis se retiraient, puis revenaient, me remplissant si merveilleusement d’elle. Ses hanches se mirent en mouvement et balancèrent au rythme de ses poussées et je dus me mordre la lèvre pour m’empêcher de crier mon plaisir.
Elle pencha la tête et l’enfouit dans le creux de ma gorge, puis ses lèvres et ses dents se collèrent à ma peau tandis que ses doigts continuaient leur va-et-vient dansant et incessant. Le contact de ses dents sur ma peau relâcha en moi un flot de passion si grand que je pensais nous y voir nous noyer toutes les deux.
Je sentis que je m’ouvrais encore plus pour elle, mon corps avide et affamé de son toucher, mon besoin d’elle quasiment insurmontable.
Elle écarta les cuisses et je me glissai entre elles sur le siège. Ses hanches ondulaient contre l’extérieur de mes cuisses et ses gémissements sourds et gutturaux se transformaient en gémissements à la fois d’effort et de plaisir sublime ; son corps prenait le rythme du mien dans une danse voluptueuse probablement chorégraphiée par les cieux, tellement sa beauté était grande.
Je faillis hurler lorsque je sentis ses doigts se retirer et j’ouvris brusquement des yeux embués de volupté et de choc. « Nooooon…. »
« Je veux ton goût dans ma bouche, Angel. »
« Mais… »
« Maintenant », grogna-t-elle, en réussissant, Dieu seul sait comment, à se glisser de dessous moi et à me positionner de telle façon que tout mon dos soit collé à la portière. Mes genoux furent remontés en même temps, mon jean retiré sans effort de mes hanches et le long de mes jambes.
De la voir se débrouiller pour adapter sa longue taille au siège avant étroit aurait pu sembler presque comique, mais toute envie inappropriée de rire me sortit de l’esprit quand sa bouche descendit sur moi et que sa faim vorace suivit. Je sentais ses lèvres vibrer contre moi tandis qu’elle fredonnait son ravissement. Sa langue, d’abord soyeuse, puis ferme et insistante, tournoya et vrilla dans ma chaleur humide, avant que ses dents acérées ne s’accrochent et qu’elle suce tendrement.
J’eus l’impression qu’on me retournait la peau. Bien que mes yeux hurlaient leur désir de se fermer pour que tout ce que je ressentais, fût l’expression de son amour pour moi, je ne pus m’empêcher de regarder ses cheveux noirs brillants tandis qu’elle festoyait. Comme si elle ressentait mon regard brûlant qui la fixait, elle leva la tête et ses yeux étaient d’un éclat argenté et totalement émerveillé.
J’enroulai mes doigts dans ses cheveux et elle se remit à sa tâche avec une ferveur que l’on ne voit que chez les dévôts les plus fervents. Mon corps était son autel, mon humidité ses fonts baptismaux, et sa bouche m’offraient leur tribut de la manière la plus passionnée.
Mes hanches battaient contre elle et elle poussait en retour, me clouant et me prenant, m’aimant au-delà de toute mesure jusqu’à ce que mes yeux finissent par se fermer, me piégeant dans un corps qui ne pouvait plus que ressentir, haleter et prier.
Lorsque ses doigts entrèrent à nouveau en moi, j’implosai jusqu'à ce qu’il ne reste plus rien de moi qu’une pointe de lumière colorée, qui s’agrandit de plus en plus pour devenir lumière et trouver la liberté pour s’élever dans les cieux pour un bref moment de douleur transcendée.
Et dans ce bref moment, je sus vraiment ce que c’était que d’être immortelle.
Les larmes coulèrent et je les laissai, trop faible et submergée d’émotions pour faire autrement.
Cela m’apaisa d’une certaine façon et je me tournai et m’enveloppai dans la chaleur et la sécurité de ses bras. Elle sécha mes larmes de ses lèvres, qui se posèrent comme des papillons, sur chaque paupière close, jusqu’à ce que je cille et ouvre les yeux pour regarder son visage merveilleux à travers un film brumeux de larmes. « Je t’aime », dis-je, la voix pleine de sanglots. « Tellement. Parfois, les sentiments… »
« Chhhut », murmura-t-elle en me serrant contre elle, la joue sur ma tête. « C’est bon, mon doux Ange. Je comprends. Chhh. »
Elle commença à fredonner, doucement, de sa belle voix, et tandis que ses mains traçaient des cercles paresseux et tendres sur mon dos, je sentis mes yeux se fermer à nouveau. Et bien que je tentai de lutter pendant un moment, je fus submergée par le sommeil, comme à chaque fois, et je sentis que je me détendais par étapes, lentement, à l’abri dans le cercle des bras de mon amante.
***********
La seconde journée commença quasiment comme la première, bien qu’Ice et moi fûmes un peu courbaturées de l’expérience de la nuit précédente. Pas que ça me dérangeait, bien sûr. Ni elle, si le sourire sur son visage en me voyant me réveiller était une bonne indication.
Après nous être rapidement occupées de nous et de notre invité plutôt réticent, nous repartîmes dans une direction vaguement orientée nord-est mais sans but particulier. Nous étions un peu comme l’avion qui attend la permission d’atterrir en faisant des cercles. Mais contrairement à l’avion, nous n’avions pas le réconfort d’une tour de contrôle pour nous diriger.
Pendant notre voyage, je fixais le paysage défilant par la vitre et commençais à noter que les bords effilés des montagnes laissaient graduellement la place aux plaines plus plates qui caractérisaient le Midwest. C’était un peu comme de rentrer à la maison, mais pas de la façon la plus joyeuse. Même si les circonstances avaient été différentes, mon retour dans la région de ma naissance n’aurait pas fait jaillir d’émotions bienvenues.
J’en étais arrivée à me rendre compte, au cours de ma vie d’adulte, que la maison n’est pas forcément l’endroit qui nous a vu naître, ou bien celui où on a grandi. Ce n’est pas forcément l’endroit où on s’est installé après s’être marié et avoir pensé à fonder une famille. Ce n’est pas nécessairement l’endroit où l’on va quand on vieillit, un endroit où le soleil se cramponne à la douleur de vos os et de vos articulations.
Non, la maison, comme on dit dans un nombre incalculables de broderies accrochées au-dessus d’innombrables éviers de cuisine, c’est vraiment là où se trouve son cœur.
Une cellule de prison. Un chalet en bord de lac. Un ranch tentaculaire. Un taudis mexicain. Une jeep empruntée qui voyage sur de kilomètres, de nulle part à nulle part.
Mon cœur était dans chacun de ces endroits bien plus qu’il ne l’avait jamais été dans la maison que j’avais partagée avec mes parents.
Le raisonnement est simple, en fait, si on s’en donne la peine. Ma maison, c’est là où se trouve Ice. Mon cœur lui appartient, et de fait, elle est ma maison. Applez ça le Théorème d’Angel, si vous voulez.
En tous cas, comme l’après-midi s’avançait, « ma maison » décida qu’il était temps de faire une nouvelle pause pipi, pour laquelle mes reins lui vouèrent une dévotion éternelle.
J’y allai la première puis échangeai avec Ice, qui me tendit le pistolet à utiliser sur Cavallo si besoin. Je le lui rendis illico comme si c’était un serpent venimeux prêt à me mordre la main. Elle me le tendit à nouveau, comme vous vous en doutez. « Je ne fais pas confiance à ses manières de gentil petit garçon », murmura-t-elle tout près de mon oreille. « Alors fais-moi plaisir et garde le avec toi. Je te le reprends dans deux minutes. »
« Oh bon », soupirai-je bien qu’aussitôt Ice partie, je le laissai tomber sur le siège et le couvris d’une surchemise qu’elle avait portée le matin.
Une demi-seconde plus tard, j’entendis le bruit de chaines qu’on remuait et la jeep commença à balancer légèrement sur ses suspensions suite à la force déployée par Cavallo pour tenter de se libérer de ses liens métalliques. L’intérieur de la jeep résonna bruyamment de ses jurons.
« Arrêtez ça ! » Criai-je par-dessus le vacarme. « Vous allez juste réussir à vous faire du mal tout seul ! »
« Je vais vous faire du mal à toi et à ta putain de camionneuse une fois que je serai libre », grogna-t-il, bien que vu sa mâchoire toujours gonflée, cela ressembla plus à un marmonnement qu’à une menace clairement exprimée.
« Je ne pense pas que ça arrive avant longtemps », répliquai-je.
« Va te faire foutre ! »
« Non merci. Vous n’êtes pas mon genre. »
Ce ne fut pas la chose la plus maligne à proférer, je l’avoue, mais je ne semblais pas pouvoir m’en empêcher. L’ouverture était simplement trop grande pour ne pas entrer.
Il beugla à nouveau et la jeep se secoua encore plus violemment à la suite du redoublement de ses efforts pour se libérer. « Pourquoi vous me faites ça ?!? Pourquoi, putain, vous me faites ça à moi !?! » Après un long moment, il se mit à sangloter à moitié de frustration et abandonna ses essais pour s’enfuir. Il s’assit du mieux qu’il put et me regarda par-dessus le siège arrière avec un regard noir et furieux. « Dis-moi. J’ai le droit de savoir. »
Je secouai très lentement la tête. « Vous avez perdu ce droit le jour où vous avez piégé Ice pour un meurtre que vous aviez commis vous-même, espèce de salaud. »
Il eut un rire amer. « J’temmerde, blondinette. Ça faisait partie du jeu. Cette garce de Steele le savait. Si elle n’était pas aussi foutument stupide, elle se serait rendu compte qu’elle allait payer. »
« Elle n’était pas stupide. »
« Ah oui ? Alors pourquoi elle a fini en taule, hein ? » Il pointa la mâchoire d’un air de défi.
« Je présume que ça vous rend aussi stupide qu’elle, maintenant, non ? »
Il écarquilla les yeux et son visage prit une teinte pourpre. « Merde, non, vous m’emmenez pas chez les flics, hein ? C’est plutôt crétin ! ! ! Vous savez ce qu’ils vont me faire ? ? »
J’aurais pu m’en inquiéter. Autrefois. Là, je me contentai de hausser les épaules avec une nonchalance étudiée.
« Vous ne pouvez pas me faire ça ! Vous pouvez aussi bien me flinguer maintenant alors ! Je suis mort, putain ! Mort ! ! ! »
« Peut-être que vous auriez dû y penser avant de tirer sur ma compagne, hmmm ? Ou avant d’envoyer votre bande de brutes après elle au Canada ? »
« Allez ! J’te l’ai dit, putain ! Ça fait partie du jeu ! »
Je sentis mes yeux se plisser. « Ce n’est pas un jeu pour moi, M. Cavallo. Pas du tout. »
Il essaya de sourire mais l’expression qui en résulta fut plutôt macabre sur son visage gonflé et bleui. « Peut-être que tu devrais arrêter de jouer avec les loups alors, hein ? »
« Ce n’est pas moi qui suis enchainée à la niche, M. Cavallo. »
« J’temmerde, pétasse. Je. T’emmerde. »
« Vous avez une maîtrise intéressante de notre langue, mais je vais vous donner un petit conseil. Comme c’est moi qui ai la clé et le pistolet, vous pourriez essayer d’y aller plus légèrement avec les jurons. Ils ne vous apportent pas beaucoup de points. »
Pendant un long moment, je crus vraiment que sa tête allait simplement sortir de son cou comme une fusée. Puis, comme si une valve de vapeur intérieure s’était soudainement ouverte, il se détendit dans ses liens et la rougeur disparut de son visage. « Ecoute, quoiqu’ils te proposent, je le double. Je le triple, même. J’ai de l’argent, beaucoup d’argent. »
« Tout l’argent du monde ne me ferait pas vous relâcher. »
« Alors quoi ? Tu veux plus qu’on te colle aux fesses ? Bien. Je peux faire ça. Je connais des gens. Des tas de gens. Des gens haut placés. Ils s’arrangeront pour que plus personne n’entende jamais parler de toi. Tu seras libre et à l’abri. Aussi simplement que ça. Tu veux une belle maison ? Une belle voiture ? Des bijoux ? Les filles aiment ça, les bijoux. Dis-moi ce que tu veux. Tu l’auras. »
« Je ne le pense pas. »
« Merde, foutue bonne femme ! Je t’offre de la merde sur un plateau là ! ! »
« Et c’est exactement ce que vous m’offrez, M. Cavallo. De la merde. Peu importe l’emballage et le ruban, c’est toujours de la merde. Et elle pue. »
Une fois de plus, son visage s’empourpra de colère mais cette fois, tout aussi vite, la couleur disparut. « Ecoute, jeune dame, dis-moi juste ce que tu veux. Tout ce que tu veux, tout, dis-le et tu l’auras. Mais laisse-moi partir, d’accord ? »
Ça faisait longtemps, si ça m’était jamais arrivé, que je n’avais vu un homme sur le point de pleurer. Là où j’aurais pu ressentir de la pitié autrefois, tout ce que je ressentais c’était un faible sentiment de révulsion qui courba mes lèvres vers le bas.
Heureusement, je fus épargnée d’avoir à répondre par l’arrivée d’Ice qui ouvrit la portière arrière et grimpa à l’intérieur. Cavallo se tourna et lutta avec elle de toutes ses forces mais vraiment, quelle chance avait-il contre elle ?
Il faut reconnaître qu’Ice fut presque gentille avec lui et en moins de deux minutes, il se retrouva de nouveau assommé paisiblement par les médicaments, tout désir de fuite parti.
« Et bien, c’était amusant », dit-elle d’un ton ordinaire en se glissant à nouveau dans le siège du conducteur.
« Tu n’en as pas vu la moitié », répondis-je en lui tendant le pistolet. « Tu sais, j’ai eu l’occasion de devenir très riche en échange d’une toute petite faveur. »
« Ah oui ? »
Je ne pus masquer mon sourire. « Ouais. Avec tout ce qu’il m’offrait, j’aurais pu être une reine. »
« Qu’est-ce qui t’en a empêché ? »
« Je n’ai pas eu le cœur de lui dire que je l’étais déjà. »
Elle me sourit, secoua la tête et démarra la jeep.
« En route, valet », ordonnai-je avec un geste impérieux de la main. « Mon public m’attend. »
Je fus gratifiée d’un gentil pincement sur ma joue royale (une de celles que j’ai sur la figure) et éclatai de rire tandis que nous partions.
**************
Alors que l’après-midi se transformait en soirée avec le coucher du soleil, le téléphone sonna et me sortit en sursaut de la demi-somnolence confortable dans laquelle j’étais tombée. Pendant deux sonneries entières, je le fixai comme s’il s’était transformé en vipère sur mes cuisses avant de le prendre et de répondre. « Allô ? »
« Angel, Dieu soit loué. Où êtes-vous ? » La voix de Donita résonna grêle et très éloignée.
Je sentis ma gorge se serrer tandis que j’étais tiraillée entre un extrême soulagement et un malaise taraudant. « Donita ! » Dis-je en tournant brusquement le regard vers Ice qui me montra de la main un petit centre commercial quasiment déserté.
J’acquiesçai de la tête et retournai mon attention vers le téléphone. « Vous allez bien ? On a essayé de vous joindre ces quatre derniers jours ! Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« C’est une longue histoire », répondit Donita. « Et vous, ça va ? »
« Oui, tout va bien. »
« Contente de l’entendre. » Elle fit une petite pause. « Vous vous souvenez que j’ai demandé où vous étiez ? A y repenser, ne me dites rien. Il vaut probablement mieux que je ne le sache pas. »
Le malaise augmenta dans mes tripes. « Donita, qu’est-ce qui se passe ? »
Une pause plus longue.
« Pouvez-vous me parler librement là où vous êtes ? »
Je jetai un coup d’œil à Ice et bien qu’elle ne puisse entendre notre échange, elle devina le sens de mon regard et hocha la tête. J’interrompis à mon tour la conversation tout en la regardant nous faire traverser le petit centre commercial jusqu’à son extrémité, qui abritait un supermarché 24/24 plutôt étendu et plutôt bondé. Elle trouva un endroit près du milieu entre deux voitures plus petites et se gara, puis elle s’adossa dans le siège et me regarda d’un air attentif.
« Oui », finis-je par dire à Donita. « Nous pouvons parler. »
« Très bien. » Elle prit une inspiration profonde et la relâcha lentement. La ligne crachota un moment puis s’éclaircit à nouveau. « La raison pour laquelle vous n’avez pas pu me contacter, c’est que j’ai bénéficié d’un hébergement gratuit de trois jours grâce à deux agents du FBI, très costauds et très intimidants. »
Je me figeai un instant tandis que mon esprit tentait de comprendre ce que ça signifiait. « Est-ce que vous êtes en train de me dire que avez passé les trois derniers jours en prison ? » A la périphérie de ma vision, je vis la mâchoire de ma compagne se serrer.
« Bon du premier coup, Angel. »
« Mais comment… pourquoi… qui ?!? »
« Comme je l’ai dit, c’était le FBI. Ils m’ont gratifiée d’une petite visite et ont essayé de me faire dire où vous étiez. »
« Mais… vous ne le saviez pas ! »
« C’est ce que j’ai essayé de leur dire. Ils n’ont pas aimé ma réponse. Celle sur la confidentialité de l’avocat vis-à-vis de son client est plutôt bien passée, elle, je vous le dis. »
Ma tête tournoyait de confusion. « Je… ne comprends pas. Pouvez-vous reprendre depuis le début, s’il vous plait ? »
Donita eut un rire léger. Je pouvais l’imaginer levant une main joliment manucurée. « Bien sûr. Je sais que je vous prends un peu par surprise. ». Elle s’éclaircit rapidement la voix, puis commença à parler. « Voilà l’histoire. Quelqu’un quelque part a découvert que Cavallo avait disparu. »
« Mais comment est-ce que c’est relié à nous ? Je veux dire, vous nous avez dit que cet accord avait été fait sous le strict sceau du secret. Comment quelqu’un qui n’était pas dans cette pièce a-t-il pu être mis au courant ? »
« C’est ce que je n’ai pas réussi à établir encore. Les types du FBI ne lâchaient aucune information. Ils voulaient juste la mienne. Celle que je n’avais pas. »
« Bon sang. » Je soupirai et sentis une main chaude attraper la mienne. Malgré la gravité de la situation, je ne pus m’empêcher de sourire. Ice me regarda, le visage assombri, les yeux remplis d’inquiétude. Pas à cause de ce qu’on me disait mais pour la façon dont je le gérais. Je lui fis un signe de la tête pour lui dire que ça allait mais elle continua à tenir ma main. J’entrelaçai nos doigts pour qu’elle ne retire pas la sienne tout de suite. « Bien », dis-je, après avoir digéré ses paroles. « Et quoi d’autre ? »
« Et bien, comme je ne leur disais pas ce qu’ils voulaient savoir, ne possédant pas de pouvoirs surhumains, ils m’ont fait inculper pour « obstruction à la justice » et fait jeter en tôle pour me faire mariner. Mais ça ne pouvait pas durer parce qu’ils n’avaient aucune preuve que mes clientes, et je parle de vous, étaient d’une manière quelconque impliquées dans quoi que ce soit d’illégal, même de loin. Alors ils m’ont laissé partir sans trop de problèmes mais j’ai repéré qu’on me filait en chemin. » Elle rit doucement. « Mais j’ai réussi à les semer, pour l’instant. »
« Et ça nous entraine où tout ça ? » Demandai-je doucement, craignant la réponse.
« A l’abri. A nouveau, pour l’instant. Ils montent des barrages de police autour de Pittsburgh. Ils sont convaincus que vous avez kidnappé Cavallo et que vous allez l’utiliser pour l’échanger contre l’abandon des charges contre vous deux. Ce qui est très près de la vérité, si on y pense. Et, visiblement, ils ne veulent pas que cela arrive. »
Je m’interrompis un instant, mettant de l’ordre dans mes pensées en essayant d’imaginer les questions auxquelles Ice souhaiterait le plus des réponses. J’étais même plutôt surprise du fait qu’elle me laissait si facilement mener tout ça moi-même, mais je me disais que si elle avait tellement confiance en moi je n’allais pas la laisser tomber. « Jusqu’où vont les barrages ? »
« Aux dernières nouvelles jusqu’à l’ouest de Dayton, à l’est de Trenton et au sud de Washington DC. Mais il n’y a pas tant d’agents déployés pour l’instant, alors c’est un peu au petit bonheur. »
Je relâchai intérieurement un soupir de soulagement. Nous étions à un peu plus de cent kilomètres au sud ouest de Saint Louis, bien loin des contours du barrage. Du moins pour l’instant. Une autre question me vint à l’esprit et je l’énonçai à voix haute. « Vous pouvez me dire pourquoi le FBI est impliqué ? Ce sont des fédéraux et j’ai cru comprendre que c’était une affaire d’Etat, non. » Je vis Ice hocher la tête de satisfaction au coin de mon œil. Je souris à nouveau.
« Ça l’est toujours, oui, mais quelqu’un dans les hautes sphères politiques, et personne ne dit qui, a réussi à convaincre le FBI d’entrer sous un motif d’enquête fédérale de kidnapping. Comme je l’ai dit, ils sont sûrs que vous avez mis la main sur Cavallo et que vous voyagez en ce moment avec lui. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour presser les bons boutons, et hop, faites entrer le FBI ! »
« Seigneur », lâchai-je dans un souffle, en posant la tête sur la vitre fraîche. « Quel bazar. »
« Comme vous dites, Angel. »
« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »
« Le mieux, c’est de vous tenir à carreaux. Je sais que c’est difficile parce que je me doute que vous avez quitté le ranch. Mais s’approcher de Pittsburgh est une très, très mauvaise idée. Ces hommes veulent Cavallo et ils se fichent pas mal de savoir comment ils vont l’avoir. C’est l’ennemi numéro 1 du gouvernement par ici. »
Je hoquetai de rire. « Et nous sommes plutôt bien classées en numéros 2 et 3, non ? »
« A la vitesse du canon », j’en ai bien peur.
« Votre comparaison laisse pas mal à désirer, Donita. »
Elle parla entre ses dents. « Désolée. »
« C’est bon », répondis-je, en sentant un mal de crâne s’installer derrière mes yeux. Le genre nauséeux qui vous retourne les intestins et vous fait tourner la tête. « Bon, on est supposées faire quoi ? Tourner en rond jusqu’à ce que quelqu’un nous attrape ou décide quoi faire de nous ? Est-ce qu’il y a encore quelqu’un de notre côté au gouvernement ? »
Je savais que je me lamentais mais je ne pouvais pas m’en empêcher.
« Oui, Angel. Il y en a. Les gentils veulent Cavallo autant que les méchants. Et ils font de leur mieux pour que cela arrive mais c’est une lutte permanente, j’en ai bien peur. Ils se battent contre une montagne de politiciens de haut rang et de réseaux d’anciens de la taille de la Chine. Et vous savez à quelle vitesse les roues de la bureaucratie tournent. »
« Comme dans du sirop d’érable un hiver dans le Vermont. »
« Exactement. » Ce fut son tour de soupirer. « Je suis désolée. Je suis supposée être votre avocate et votre amie et je suis plutôt à la ramasse sur les deux plans. »
« Pas du tout, Donita. Nous sommes juste toutes dans une mauvaise passe en ce moment. On va… se contenter de rouler jusqu’à ce que vous nous disiez quoi faire, d’accord ? »
« Oui, d’accord. » Elle semblait découragée mais sa voix prit une teinte plus joyeuse. « Mais il y a un bon côté quand même. Si tout ça continue à tourner au vinaigre, balancez Cavallo dans la poubelle la plus proche et dirigez-vous vers l’ouest. J’ai quelques amis là-bas qui vous mettront en sécurité. Ils ont travaillé pour le Programme de Protection des Témoins et croyez-moi quand je vous dis qu’ils ont l’habitude de faire disparaître des gens très célèbres. »
« Pas de façon permanente, j’espère. »
Elle rit. « Pas de la façon à laquelle vous pensez, non. Alors, tenez-vous à carreaux et je reviens vers vous dès que j’ai des nouvelles. Je vais réveiller le Lieutenant-Gouverneur de son rendez-vous avec la blonde qui-n’est-pas-sa-femme et avec qui il a dîné ce soir. Souhaitez-moi bonne chance.
« Bonne chance. »
« A vous aussi, Angel. Saluez Ice de ma part, d’accord ? »
« Ce sera fait. »
« Bonne nuit, Angel. »
« Bonne nuit, Donita. »
Tandis que je refermais le téléphone d’un geste abattu, Ice retira sa main de la mienne et me le prit. Elle le posa entre nos sièges et me prit dans ses bras du mieux qu’elle put, ma tête posée sur son épaule. « Ça va aller, Angel », murmura-t-elle, en m’embrassant la tempe. « Je te le promets. »
Et parce que c’était Ice, et parce que je l’aimais et lui faisais confiance à un point auquel je n’aurais jamais imaginé aimer et faire confiance à quelqu’un d’autre, je fis ce que mon cœur me dictait.
Je la crus.
************************
Celui qui a dit que la vie n’est qu’une grande série de cercles géants ne s’est pas trompé.
Je ne trouve rien de plus proche pour expliquer pourquoi, près de trois ans après, je me retrouve assise dans une chambre d’hôtel plutôt semblable à celle où je suis allée avec Ice le jour de ma sortie de prison, à écrire sur un cahier fait de papier assez bon marché et granuleux pour venir du même arbre, attendant à nouveau de filer quelque part avant l’arrivée de la police.
C’est un peu comme si les trois années passées dans l’intervalle entre l’événement de cette époque et celui-ci, n’étaient qu’un rêve provoqué par quelque drogue hallucinogène ou par la fièvre, et dont je n’arriverais pas à me réveiller.
Mais l’évolution dans mon corps et les nouvelles rides sur mon visage disent bien le contraire et, personnellement, je suis contente que ce ne soit pas qu’un rêve, parce qu’il y a assurément de grands moments que je suis heureuse d’avoir pu vivre en chair et en os, littéralement.
Vingt-quatre heures ont passé depuis ma conversation avec Donita. Vingt-quatre heures de nouvelles plutôt mauvaises.
Ça n’a pas commencé comme ça, bien sûr. Ça ne le fait jamais.
Donita a réussi à contacter le Lieutenant Gouverneur, apparemment un allié puissant pour nous dans tout ce bazar. Il ne semblait pas particulièrement prendre mal le fait d’être dérangé dans son tête-à-tête avec sa dernière conquête blonde du jour et a accepté de nous aider de son mieux. (NdlT : les expressions en italique sont en français dans le texte original)
Les choses ont vite bougé dans la matinée et je ressentais un espoir impatient monter en moi. Même Ice semblait se mettre à l’humeur du jour et dans ses yeux, il y avait une étincelle que je n’avais pas vue depuis longtemps.
Mais à la onzième heure, en l’occurrence midi, tout a changé quand le Lieutenant Gouverneur s’est retrouvé face à un groupe d’hommes avec des haches bien trop grandes à affronter et qu’il a rapidement perdu l’envie de combattre.
Comme la robe de bal de cendrillon, notre espoir d’une solution de paix s’est mué en haillons.
C’est Ice qui a répondu à cet appel-là et pas la peine de vous dire que notre téléphone n’est plus qu’un souvenir, paix à son âme.
C’est alors qu’elle a décidé de prendre les choses en main.
Et on a fini ici, à la périphérie d’un grand aéroport métropolitain du middle-west, dans un petit hôtel miteux tenu par des amis à elle. Des amis avec des barbes fournies, des nez crochus et des corps qui laissent penser qu’ils pourraient arrêter un train lancé à grande vitesse sans même transpirer. Des amis qui donnent à l’expression « caractère ombrageux » un sens artistique. Et des amis sur lesquels Ice pouvait compter et elle le faisait, pour lui sauver la vie. Et la mienne en même temps.
Cavallo est ici aussi, dans une autre chambre, et il est constamment surveillé par le plus grand de la bande. Une vraie brute qui a calmé les ardeurs de notre captif à la seconde où celui-ci a porté le regard sur son nouveau gardien. Je n’ai plus entendu un seul couinement de sa part depuis, ce qui est tout aussi bien parce que j’ai un mal de crâne qui assommerait un taureau furieux.
On s’est méchamment disputées aujourd’hui. On aurait dit que ça durait des heures. Si méchamment que je dois confesser qu’une minuscule vrille de crainte m’a envahie tandis que je regardais ses yeux, argentés et brillant de rage, fixés sur moi. Ça n’a duré qu’un instant mais un instant pendant lequel j’ai ressenti ce qu’avaient dû ressentir ses victimes en regardant ces mêmes yeux de braise. Et ça m’a effrayée. Puis elle est sortie et m’a laissée derrière elle, frissonnante.
Nous nous sommes disputées au sujet de son plan, bien sûr, et de mon rôle dans celui-ci. Ou plutôt de mon absence de rôle.
Elle voulait que je m’éloigne d’ici, d’elle. Du danger. La ville était grande, disait-elle, et ses amis m’aideraient à m’y fondre. Nous avions de l’argent grâce à Corinne et je pouvais m’installer à l’aise pendant que les événements se déroulaient. Je serais en sécurité, disait-elle. Et libre.
Et bien entendu, je ne voulais rien entendre.
Nous nous sommes mises là-dedans ensemble, nous en sortirons ensemble, ou pas du tout.
Je peux être aussi entêtée que deux mules si je m’y mets. Et cette fois, je m’y suis vraiment mise. Je n’allais fléchir. Pas sous ses suppliques. Pas face à sa rage.
C’est mon droit d’être auprès d’elle. Je l’ai gagné. Et je ne vais pas l’abandonner.
A la fin, comme je l’ai dit, elle est partie, sa colère dans son sillage comme un nuage de tonnerre. Elle est revenue il y a une heure ou deux et bien que sa colère soit toujours présente, son humeur s’est muée en une résignation tranquille.
Elle dort maintenant mais pas d’un sommeil paisible. Elle remue et se tourne, et parfois, elle tend la main vers moi.
Et bien que chaque fibre de mon corps brûle de la rejoindre sur ce lit étroit, je ne le fais pas. Parce que je sais, aussi sûrement que le soleil se lève à l’est, que si je cède à mon impulsion, je vais me réveiller seule au matin et qu’elle sera loin, très loin.
Et je ne vais pas laisser ça se produire.
Alors voilà, je suis assise à boire tasse après tasse d’un café piteux et je fais passer le temps en écrivant et en regardant ma compagne dormir de son sommeil agité, en priant pour que ce plan nous apporte la paix dont nous avons toutes les deux si désespérément besoin.
Ses amis nous ont prêté une voiture. Une voiture si fade qu’’elle pourrait se fondre dans un pudding à la vanille et personne ne s’en apercevrait. C’est cette voiture qui va nous aider à nous échapper.
Cavallo sera transporté par un autre ami, attaché et drogué à l’arrière d’une jeep, vers un endroit dans le parking longue durée de l’aéroport. Quand le moment sera venu, cet ami appellera Donita pour lui dire où est Cavallo et la chasse commencera.
S’il y a une justice, Donita et les gentils le trouveront les premiers.
Mais je doute que cela se produise.
Quant à nous, on se dirigera vers la cachette de Donita dans notre petite voiture insipide.
J’espère juste qu’on y arrivera.
**********************
C’est plutôt amusant de voir comment les gens peuvent dire certaines choses quand ils pensent que vous ne pouvez pas les entendre. J’ai souvent pensé expliquer aux femmes qui m’entouraient que parce que je choisissais de ne pas parler, cela n’impliquait pas que je n’entendais pas, n’écoutais pas ou ne ressentais rien.
Mais je n’ai jamais donné suite. Après tout, à quoi ça servirait ? Est-ce que ça diminuerait la pitié dans leurs yeux quand elles me regardent ? Est-ce qu’elles trouveraient des choses plus plaisantes à penser ou à dire ?
Mais je ne leur en veux pas non plus. Elles sont jeunes et pleines de vie. Le chagrin, pour ce qui les concerne, les brûle rapidement comme une flammèche, et est tout aussi vite oublié sous le poids excitant de la vie qu’elles sont bien trop occupées à vivre.
Mon chagrin à moi perdure, un vieil ennemi qui se retourne contre moi. Il est avec moi depuis si longtemps que parfois, il me semble être plus un ami chéri qu’un adversaire implacable.
Mes vraies amies sont toutes parties et tout comme les étrangères auxquels elles ont cédé la place, je ne leur en veux pas. Elles ont leurs activités et des gens qui ont besoin d’elles. Le monde continue à tourner après tout, peu importe combien parfois nous aimerions qu’il s’arrête.
Elles m’ont demandé, certains diraient même « suppliée », de les accompagner, mais la pensée de passer l’hiver à venir dans un endroit si désolé et si froid, surpasse mon désir de les avoir tout près de moi.
Seule Nia est restée. Elle est devenue une femme gentille et compatissante, dont la beauté brille de l’intérieur comme on pouvait s’y attendre. Elle endure mes longs silences moroses sans même se plaindre et elle m’aide avec les quelques besoins que j’ai encore. Parfois, je désespère de voir ce que je perçois être sa vie gâchée et gaspillée mais elle sourit rapidement et me rassure en me disant que, à cet instant, il n’y a pas d’autre endroit où elle voudrait être.
Peut-être que c’est un temps et un endroit où nous pouvons guérir toutes les deux.
On dit que les jeunes vivent pour le futur et les vieux pour le passé. Et alors qu’autrefois, je me serais peut-être battue avec témérité pour dénigrer ces balivernes, je vois maintenant la vérité dans ces paroles et je la fais mienne.
Alors que j’ai peut-être beaucoup d’autres choses pour lesquelles vivre, si on peut vraiment appeler ça vivre, les souvenirs semblent être la seule chose pour laquelle je veux vivre.
Et des souvenirs j’en ai, à la fois dans ma tête où ils rejouent en permanence comme un film pour lequel je n’ai pas besoin de payer l’entrée, et dans les piles de journaux et d’albums qui restent près de moi avec constance et réconfort. Bien que j’ai laissé la bibliothèque de la prison loin derrière moi, il se trouve que mon affinité pour toutes les choses qu’on peut lire m’a suivie avec patience, attendant simplement le moment où je serais assagie et assez calme pour m’en rendre compte.
Les journaux, je les ai lus, relus et relus encore jusqu’à ce que les mots eux-mêmes s’impriment dans mon cerveau. Je les ai tous mémorisés, je pense, plusieurs fois. Mais s’il y a une bonne chose à avoir vécu aussi longtemps que je l’ai fait, c’est que la mémoire n’est plus exactement ce qu’elle était. Du moins à court terme.
Ce qui signifie que chaque fois que j’ouvre un de ces livres précieux, je revois les mots comme s’ils étaient aussi frais, excitants et nouveaux que la première fois que je les ai regardés, il y a de ça un peu plus d’un an. Une petite joie peut-être mais dans une vie remplie de peu de joies, je la prends et la serre contre moi avec tout l’égoïsme d’un petit enfant à qui on demande de partager ses jouets avec un étranger.
Les albums, je les ai lus et relus aussi, mais ils ne m’apportent aucune joie et je suis très reconnaissante à mon esprit d’avoir tendance à oublier plutôt rapidement les images qui s’y trouvent.
Parce que les albums prennent la relève des journaux, racontant le dernier voyage des deux femmes que j’aime le plus au monde, les femmes qui ont emporté mon cœur et mon esprit avec elles quand elles sont parties, et ne les ont jamais rapportés.
Elles ont failli réussir, vous savez. Failli c’est le mot clé. Et profondément enfouie dans cette obscurité pourrissante que j’appelle parfois un cœur, vit une minuscule lueur d’espoir qu’elles ont, en fait, vraiment réussi, malgré l’évidence submergeante du contraire.
Les autres ne partagent pas cet espoir et je suis difficilement en position de leur opposer cette opinion. Ce n’est pas comme si ça ne sonnait pas aussi dans mon propre esprit comme une aberration.
Mais les personnes âgées ont une certaine immunité en matière de pensées tordues. On attend ça de nous, alors plutôt qu’une injection de thorazine et de gentils messieurs en blouse blanche, je n’ai à souffrir que d’affronts légers, de regards de pitié et de paroles irréfléchies.
Je présume que pour que vous puissiez bien apprécier, je devrais commencer par le commencement ou au moins assez près du commencement que je le peux. Donita a été assez aimable pour remplir les énormes trous dans l’histoire, mais la plus grande partie de ce que je sais, est présente devant moi dans des journeaux en lignes imprimées bien trop petit pour que mes yeux âgés puissent les saisir, même avec l’usage des lunettes que je suis obligée de porter depuis un temps où j’étais bien plus jeune et bien plus alerte et avenante.
La livraison avait été montée comme prévue et Donita avait reçu son coup de fil. Un jet était prêt à décoller, réservoir plein, et elle avait réussi à sortir une décision de la cour toute fraiche de son sac à malices, ainsi que le procureur d’état à l’origine du marché (et qui n’avait apporté aucune aide depuis) et deux huissiers sous serment chargés d’emporter Cavallo vers la prison.
Mais quelque part en chemin, il y avait eu une fuite et le FBI avait débarqué avant que l’avion de Donita n’ait même quitté la piste. Le FBI avait un avantage énorme sur Donita parce qu’il avait des agents pratiquement dans chaque état.
La seule information qu’ils n’avaient pas, on dirait, c’était la marque de la voiture dans laquelle se trouvait Cavallo. C’était la seule chose que Donita avait eu le bon sens de garder pour elle et ça avait très probablement sauvé la vie à ce dernier.
Le FBI fouillait déjà le parking quand la cavalerie de Donita était arrivée, pour ainsi dire, et j’imagine que la scène devait ressembler à ce moment-là à ces jeux horribles où les candidats se dégradent à courir dans les allées d’un supermarché à la recherche d’un produit particulier et très cher.
Le dénouement, dans ce cas là, soit ridiculiserait les forces gouvernementales, soit les absoudrait.
On m’a dit que Donita et le FBI étaient arrivés sur les lieux quasiment en même temps. Et peut-être que la lutte pour la rétention d’un simple bonhomme, même profondément maléfique, aurait été bien plus rude si l’avocate n’avait pas détenu un très gros atout dans sa manche.
Les médias.
Dans mon album, il y a une photo de presse qui montre Donita levant sa décision de justice pour que tout le monde la voie. Un sourire triomphant sculpte ses jolis traits. Elle a du chien dans son costume d’Ange Vengeur et je le lui ai dit une ou deux fois ces dernières années. Sur un côté de la même photo, on voit plusieurs hommes avec un air très furieux et les bosses dans leurs vestes sont la preuve de l’armement lourd qu’ils portent.
Le commentaire dessous est très bref et très succinct. Donita a eu l’homme. Le FBI est reparti les mains vides.
Et ça aurait dû être la conclusion de cette histoire sordide. Mais ça ne l’a pas été.
Les agents du gouvernement détestent être pris pour des andouilles et s’ils ne peuvent pas passer leur frustration sur le coupable, l’innocent fera l’affaire.
Avec Cavallo appréhendé et emporté, il n’y avait plus aucune raison de continuer la poursuite contre Ice et Angel. Mais ils ont quand même continué, déterminés à obtenir leur lot de viande fraîche de quelque façon qu’ils l’estimaient nécessaire. Que tout soit terminé avec l’arrestation de Cavallo avait peut-être traversé leur esprit mais ça n’avait pas arrêté leurs gestes. Ils étaient repartis pour une autre traque, une qu’ils étaient déterminés à ne pas cesser tant qu’elle ne porterait pas ses fruits.
Donita n’en savait rien mais je n’ai pas le cœur de la blâmer pour son absence inhabituelle de jugement, bien qu’elle ne passe pas un seul jour à se blâmer elle-même pour ça.
La décision de justice avait rappelé la meute. Mais comme c’est parfois le cas avec les sales cabots, ils étaient devenus sourds à leur maître et avait continué la chasse, avec la même rage.
Personne ne saura jamais si Ice avait senti la boucle du filet se resserrer autour de son cou. Je crois que oui. Parce que j’ai la croyance profonde qu’Ice est, au fond d’elle-même, une créature sauvage et indomptée qui vit sur des instincts que la plupart d’entre nous, influencés par la soi-disant civilisation, ne pouvons même pas comprendre. Une telle créature semble, avec ses sens hors du commun, savoir quand le danger se rapproche.
Peut-être était-ce le sentiment d’un danger invisible ou peut-être juste un désir de prendre un chemin moins emprunté, mais quelque chose lui fit choisir de sortir d’une autoroute bien trop fréquentée vers un chemin forestier quasiment déserté.
Plusieurs témoins, parce qu’il y a eu des témoins, ont dit que le conducteur d’un camion transportant des bûches et venant dans la direction opposée, avait conduit de manière erratique sur plusieurs kilomètres. L’un des hommes qui l’avait dépassé un peu plus tôt, a dit qu’il avait vu le conducteur le visage rougi et se tenant la poitrine. Fondé sur ce témoignage, le médecin légiste avait déclaré que la mort du conducteur était due à une crise cardiaque. On n’avait pas retrouvé assez de l’homme pour contredire ce diagnostic.
Mais le meilleur témoin était une jeune femme fraîchement sortie de l’université, qui s’était arrêtée au bord de la route pour changer un pneu crevé. Elle n’avait pas vu le camion lui arriver dessus, selon elle. Elle n’avait même pas imaginé le danger immanent jusqu’à ce qu’une voiture blanche n’arrive de son côté de la route, selon elle « en fonçant » et qu’une jeune femme blonde, dont la description était exactement celle d’Angel, ne lui hurle de courir.
Elle n’avait pu que sauter à courte distance avant que le camion ne percute l’avant gauche de la voiture blanche, les entrainant tous les deux au bas d’une longue colline verdoyante. Le pare-choc arrière de la voiture avait touché la jambe de la jeune femme, la lui brisant, mais cela lui avait probablement sauvé la vie. Tandis qu’elle roulait sous l’impact, elle avait pu voir l’avant de la voiture et du camion chanceler longuement au bord du ravin. Puis ils avaient basculé et étaient tombés, à ce qu’on m’a dit, plus de cent cinquante mètres plus bas sur le sol pierreux.
Les deux véhicules avaient explosé à l’impact, ce qui avait démarré un petit feu de forêt qui avait pris plusieurs heures à être circonscrit.
Il ne restait plus grand-chose quand la police était allée jeter un coup d’œil pour d’éventuels survivants.
Les nouvelles ne nous étaient parvenues que trois jours plus tard et le souvenir de ce coup de téléphone est gravé de manière indélébile dans mon cerveau capricieux. Bien que ma capacité à décrire les choses pâlisse en comparaison de l’aptitude d’Angel avec les mots, je ne peux que dire que si Stonehenge avait pris forme et visage, il aurait ressemblé très exactement au tableau qui avait pris vie dans le séjour lorsque Montana avait raccroché de l’appel de Donita.
Le choc avait fait place à l’incrédulité. Ce qui n’était pas surprenant vu qu’Ice avait acquis un statut d’immortalité parmi les Amazones. Les esprits les plus logiques pointaient simplement qu’il n’y avait pas assez de preuves pour conclure quoi que ce soit, peu importe ce que le FBI et la police locale pouvaient énoncer avec tant d’assurance.
Critter, Pony, Cowgirl et Cheeto avaient pris immédiatement la décision d’enquêter elles-mêmes. Elles étaient parties sans même prendre de bagages. Nous autres, nous restâmes en arrière, trop choquées pour parler, même entre nous.
Ce qu’elles avaient découvert me fut révélé bien longtemps après les faits. Mon dernier souvenir clair de cette nuit-là dérivait dans un sommeil plutôt agité.
Ce sommeil fut long en fait, parce que je me réveillai deux bonnes semaines plus tard, fixant un large éventail, plutôt déroutant, d’appareils médicaux qui m’entouraient. J’avais apparemment fait une nouvelle crise, dont mon rétablissement était compromis par ce que les docteurs appelaient un infarctus « plutôt massif ». On me dit que j’avais eu de la chance d’y avoir survécu.
Un regard vers Critter m’apprit qu’une telle « chance » était en fait une chose maudite et misérable.
J’entendis toute l’histoire par petits bouts, entre deux piqûres de morphine pour me garder au calme et des tests qui provoquèrent encore plus de souffrance que ma vie ne le mérite, pour ce qu’elle vaut.
Les Amazones avaient réussi à pister les quelques témoins de l’accident, incluant, et c’était important, la jeune femme dont la vie avait été sauvée par l’intervention héroïque et fort à propos de deux étrangères dans une voiture blanche.
Sa description de la femme qui l’avait encouragée à courir était toujours la même. Attirante, des cheveux blonds et courts et des yeux verts brillants. Comme cette description pouvait s’appliquer à un grand nombre de femmes, Pony et les autres n’étaient pas autrement inquiètes.
Elles avaient apporté quelques photos, quelques-unes d’Angel et d’autres de femmes répondant à la description.
Tout était allé trop vite, avait relaté le témoin, bien qu’elle eut montré les photos d’Angel comme étant celles qui se rapprochaient le plus de la femme de la voiture. Elle ne pouvait pas l’affirmer cependant. Elle espérait qu’elles le comprenaient.
Mais elle avait alors vu l’autre photo et on m’avait rapporté qu’elle s’était raidie et que la couleur avait quitté son visage.
« C’est elle », avait-elle dit. « C’est la conductrice. Ces yeux. Je n’ai jamais vu une telle couleur de bleu auparavant et il y avait tellement de fureur en eux ! J’en ai encore des cauchemars. »
Après ça, selon Pony, la femme était restée muette et n’avait plus voulu prononcer aucun mot, peu importe combien elles l’avaient suppliée.
Sans plus d’information, elles étaient parties et étaient allées jusqu’à la scène de ce qui était qualifié avec euphémisme « d’accident ».
« Il n’y a aucune chance qu’elles aient survécu, Corinne », m’avait dit Pony à son retour, malgré les ordres du médecin, et avec des larmes abondantes sur le visage. « Aucune chance. Et même si elles l’avaient fait, elles n’auraient pas pu se sortir du feu. C’est tout simplement impossible. Elles sont parties. Toutes les deux. Et pour de bon. »
J’ai bien peur d’avoir connu un moment de folie à ces paroles, bien que je ne m’en souvienne pas franchement, sauf le souvenir d’une rage brûlante qui me consuma, me rendant même dans mon état de faiblesse, insensible et imperméable à la douleur que je sais avoir ressentie. Je les haïssais toutes à cet instant. Je haïssais Pony pour avoir abandonné, je haïssais Ice et Angel d’être mortes, et je me haïssais par-dessus tout, parce que je vivais.
Mais ça n’avait pas beaucoup d’importance parce que ce bref instant de folie ne m’apporta rien de plus que le besoin de me réfréner face à la possibilité d’être à nouveau « meurtrie ».
S’il est vrai que l’espèce humaine peut mourir par sa simple volonté, ce fait a dû être oublié dans ma fabrication génétique parce que je crois que personne n’a pu jamais vouloir échapper à la vie autant que moi durant tout ce temps.
Et pourtant mon corps ignora traîtreusement mon souhait et devint plus fort, jusqu’à ce que le moment arrive que je soies assez bien pour quitter l’hôpital.
Et le monde continua à tourner, insensiblement.
Tandis que mon corps continuait à guérir, je m’enfermai en moi-même et refusai de parler, même à celles qui m’étaient les plus proches. Mais je restai profondément consciente de la vie qui se déroulait autour de moi. Et, en particulier, des événements qui transpiraient en Pennsylvannie.
Les roues de la justice tournent lentement en effet, mais à la fin l’inévitable se produit. Cavallo fut traduit au tribunal et un gouvernement tomba en conséquence. Plusieurs officiels de haut rang finirent en prison pour une longue liste de crimes et d’autres démissionnèrent suite à leur disgrâce, préférant une telle ignominie à la perspective d’une longue peine de prison voire pire.
Et grâce à Donita, on se souvint du rôle qu’avaient joué Ice et Angel. Sur la pression politique ferme, avec le soutien des médias toujours présents, le Gouverneur finit par honorer le contrat ; il prononça un pardon posthume pour les deux femmes et donna l’ordre de purger leur casier judiciaire.
Ice finit par obtenir réparation pour les crimes qui lui étaient imputés.
Si seulement elle avait été vivante pour le savoir.
Donita m’a envoyé ces pardons il y a deux semaines. Ils sont maintenant suspendus dans la salle de séjour pour que tout le monde puisse les voir. Je ne passe jamais sans les regarder et je parcours des doigts les noms écrits en caractères gras et travaillés des deux femmes que j’aime. Ces bouts de papier, si insignifiants pour la plupart, sont le seul mémorial en ma possession, à part les journaux, les albums et ma mémoire défaillante.
Montana, Critter, Pony et les autres gardent le contact avec moi et les appels téléphoniques hebdomadaires sont le seul moment où je consens à parler, à part de brèves conversations avec Nia. Elles vont toutes aussi bien qu’on peut s’y attendre.
Le monde tourne et la vie continue.
Seul les vieux et les malades semblent piégés dans le poids inébranlable du temps, pleurant sur cette pensée.
Donita garde aussi le contact, bien que sa vie très occupée limite le nombre d’appels téléphoniques qu’elle a le temps de passer. Nous communiquons surtout par courrier, ce que je trouve réconfortant d’une certaine façon. La correspondance est un art perdu et j’étais triste de la voir disparaître.
Elle essaie souvent de me remonter le moral avec des histoires variées et un peu absurdes, et elle me réprimande constamment sur le fait que je ne m’accroche pas à la vie. Mais bien sûr, ses menaces ne changent pas grand-chose, bien que j’apprécie qu’elle prenne le temps de les faire. Je regrette parfois mon attitude figée mais je crois qu’elle comprend.
Nous sommes liées par notre amour et notre respect pour deux femmes extraordinaires, et un lien de cette nature pardonne les défauts.
J’ai reçu une telle lettre d’elle – un petit paquet en fait – juste aujourd’hui, et le contenu, bien qu’absolumment pas exceptionnel, a causé ce séjour complet dans des souvenirs oubliés et douloureux. Et bien que ma main soit raide et percluse de douleurs, peut-être que ce voyage en solitaire dans le passé m’a aidée à apaiser les démons de souffrance et de culpabilité qui me taraudent toujours.
L’enveloppe contenait une photo du soleil se couchant sur un quelconque paradis tropical. Je suppose que le coucher de soleil pouvait être considéré comme beau si on apprécie ce genre de choses. La photo était dans une fine feuille de papier non réglé qui contenait un billet d’avion et quatre mots.
Des petits mots. Des mots simples, vraiment. Insignifiants quand on lisait séparément mais lorsqu’ils étaient ensemble, ils contenaient assez de puissance pour raviver la flamme de l’espoir qui dansait faiblement dans un cœur las de vivre.
Peut-être que je ne suis qu’une pauvre folle qui veut y croire. Mais si je le suis, je porterai fièrement le titre de « folle » et je maudis tous ceux qui espéreraient penser autrement.
Le billet est à destination d’une île appelée Bonaire, quelque part dans le sud des Caraïbes. J’imagine que cette île est celle qu’on voit sur la photo dans ma main.
Et les mots ?
Assez simples à écrire, même avec une main douloureuse.
Mais assez merveilleux pour je brise le long vœu de silence et que je les hurle à pleins poumons.
Viens à la maison.
************************
Fin.
EPILOGUE :
Je suis assise dans le sable chaud et sec, le tronc d’un palmier de haute taille me sert de dossier sans récriminer tandis que j’écris mes pensées sur un simple carnet. Le bord de mon chapeau en paille mou m’aide à me protéger les yeux du soleil bas à l’ouest dont la chaleur réchauffe mon corps à peine vêtu de la façon la plus merveilleuse.
La brise est tout aussi chaude et apporte avec elle l’odeur toujours présente de la mer. Au-dessus de ma tête, des mouettes tournoient et plongent pour trouver leur dîner en relief sur un ciel brillant qui explose d’un kaléidoscope de couleurs tandis que le soleil brille de ses derniers feux sur l’océan à pleine vue, luisant de rose et d’or.
Pleinement satisfaite, d’une façon que je n’ai jamais connue auparavant, j’étire des muscles satisfaits, heureuse de les sentir répondre rapidement et sans aucune douleur. Mon bras cassé, dû à notre rencontre fortuite avec un camion fou, est pleinement guéri et je suis au bord de l’extase à l’idée que je peux de nouveau écrire.
J’entends un bruit sur ma gauche et je tourne la tête pour voir Corinne qui se dirige vers moi avec un pichet en verre rempli de thé glacé et deux grands verres. Son caftan coloré volète dans la brise et je ne cherche même pas à retenir mes rires quand son chapeau, quasiment identique au mien, s’envole de sa tête comme une sorte de nouvelle espèce d’oiseau sans aile.
Elle me jette un regard de réprimande mais ne peut pas tenir longtemps cette expression avant que le sourire, qui est devenu quasiment perpétuel, ne réapparaisse sur ses lèvres.
La pâleur grise et maladive qui colorait sa peau à son arrivée est partie. La raideur d’un corps affaibli par l’âge et l’infirmité sont partis aussi. Elle est presque rayonnante maintenant et donne l’impression d’avoir la moitié de son âge, comme si Bonaire hébergeait la Fontaine de Jouvence mythique et qu’elle en avait bu à pleines gorgées.
La culpabilité, la douleur et les larmes qui ont accablé notre première rencontre font aussi partie du passé. Elle comprend pourquoi les événements se sont produits comme ils l’ont fait, et elle accepte que nous ayons eu besoin de faire croire à notre mort jusqu’à ce que le pardon final n’arrive. Elle dit aussi qu’elle comprend pourquoi nous avons choisi un endroit aussi éloigné pour en faire notre chez nous et je n’ai pas de raison de ne pas la croire.
« Je suppose que tu ne vas pas vouloir rendre service à une vieille femme et courir après mon chapeau, n’est-ce pas ? »
Je ris à nouveau en secouant la tête tandis que j’accepte le verre de thé frais qu’elle me tend. « On t’en trouvera un autre demain. »
« Je pourrais bien être morte demain, tu sais », réplique-t-elle en s’asseyant près de moi.
« Et bien, tu n’en aurais plus besoin alors, n’est-ce pas ? » Répliqué-je d’un ton joyeux.
« Les jeunes d’aujourd’hui sont tellement grossiers », gémit-elle avec le ton d’un vrai martyr.
« Oui, mais tu ne m’échangerais pour rien au monde », dis-je en retour en retirant mon chapeau pour lui plaquer sur la tête.
Elle ajuste le chapeau d’un air pimpant avant de faire tinter son verre contre le mien. Nous restons assises dans un silence confortable tandis que le soleil continue son voyage vers l’ouest.
Je lève les yeux et suit la trace d’un vol maladroit de flamands roses en direction du sud, vers les eaux fraîches d’un lac tout proche de notre maison. S’il y a un Dieu, il ou elle doit très certainement être doté d’un sens de l’humour très tordu pour avoir créé un tel animal.
« Sainte Mère de Dieu, aie pitié de l’âme de ta pauvre pécheresse. »
Le murmure quasiment étouffé de Corinne me détourne de mes pensées et je la fixe, les yeux écarquillés et se serrant la poitrine.
« Corinne ? » Demandé-je, alarmée. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »
Elle ne répond pas, se contentant de fixer la mer.
Je tourne lentement la tête et suis figée par la même affliction.
Sortant de l’eau, ma compagne avance vers nous comme si elle venait d’être enfantée par la mer elle-même.
Elle tient nonchalamment un masque et un tuba dans une main, des palmes dans l’autre, et la seule chose qui couvre son corps est son bronzage profond et l’eau de mer luisante qui coule sur sa silhouette magnifique en goutelettes chatoyantes telles les lueurs d’un feu. Le soleil l’éclaire par-derrière et elle est la beauté incarnée. Sauvage et indomptée, et aussi libre que l’océan derrière elle.
Je me mets rapidement debout avant que mon esprit ne réalise même l’intention de mon corps et je survole le sable plus vite que je n’ai jamais couru auparavant.
Elle laisse tomber son équipement et ouvre les bras au moment où je saute. Avec un cri joyeux, elle me fait tournoyer encore et encore. Le son de nos rires se mêle à celui de l’océan.
Puis elle me repose et je perds le souffle en regardant des yeux de la même couleur que l’eau derrière moi. Ils sont si beaux, si clairs et si honnêtes, et tellement pleins de joie de vivre. Aucune ombre noire ne vient tâcher leur profondeur ; aucune culpabilité ne ternit leur brillance.
Je vois tout au fond de son âme et ce que je vois, c’est la paix, l’amour et la joie, et c’est tellement beau.
Ses dents sont singulièrement blanches en contraste avec le bronzage profond de son visage quand elle me sourit pleinement, ressemblant tant à la jeune fille de la photo que je chéris tellement, irradiant une innocence qui lui a autrefois été si cruellement arrachée. Son corps est chaud et flexible, ses muscles tendus et nous glissons ensemble sur les perles d’eau posées sur sa peau.
Nos lèvres se rejoignent sans même y penser. Elle a le goût du sel, celui de la passion et des promesses.
Je réponds avec mon corps qui se mêle au sien. Mon cœur et mon âme suivent sans effort.
Le baiser nous laisse sans souffle et nous nous séparons en nous fixant, nos sourires mençant de briser nos visages.
« Je t’aime, Morgan Steele. »
« Et je t’aime aussi, Tyler Moore. » Elle caresse ma joue de sa main humide et son pouce puissant effleure mes lèvres. « Mon Ange. »
Tout en nous étreignant, nous nous tournons légèrement pour faire face à l’océan et je pose la tête contre sa poitrine tandis que le dernier rayon de soleil plonge dans la mer dorée, l’enflammant.
Notre voyage a été long, rempli de danger, de migraines et d’angoisse. Mais à la fin, nous avons fini par trouver ce que nous cherchions tout le long.
L’amour.
La paix.
La liberté.
La joie.
Et au bord du précipice de cette nouvelle vie que nous avons gagnée, je sais que malgré les épreuves et le chagrin, je suis, et j’ai toujours été, la femme la plus heureuse au monde.
Angel.
FIN
NdlT : Le voyage finit aussi pour moi avec ce troisième tome. J’ai aimé apporter ma pierre à l’édifice que sont ces trois histoires pleines d’amour, de rebondissements, et de tant d’autres choses. J’ai apprécié de faire cette route avec Ice et Angel (Corinne et les Amazones aussi bien sûr) et j’espère vous avoir donné le goût de nous accompagner sur ce bout de chemin. Merci à l’auteure de nous avoir offert cette opportunité, sans elle, pas de traduction J. Merci aux lecteurs/lectrices qui m’ont suivie depuis – presque – le début.
Fryda (fini de traduire le 4 décembre 2011)
Rencontre souterraine. de Gaxé
RENCONTRE SOUTERRAINE
De Gaxé
Xéna, Gabrielle et Argo appartiennent à MCA et Renaissance Picture.
Le feu brûlait vivement, leurs couches étaient préparées l’une contre l’autre comme à l’accoutumée, et deux bols de soupe chauffaient, à moitié enfouis dans la braise. Plus loin, Argo, brossée et dessellée, broutait tranquillement au pied d’un chêne.
Gabrielle jeta un regard satisfait sur le camp et soupira de contentement, tout était parfait. Elle saisit un sac de toile dans les sacoches posées au sol, et s’éloigna en direction du pommier qu’elle avait vu tout à l’heure, persuadée qu’elle avait largement le temps de récolter quelques fruits avant que Xéna ne revienne avec le produit de sa chasse.
*****************
La guerrière fronça les sourcils et scruta le campement et ses alentours très attentivement avant d’appeler.
-« Gabrielle ? »
N’obtenant aucune réponse, elle avança plus rapidement et déposa le lièvre qu’elle venait de tuer et d’écorcher, à terre, non loin du feu, avant d’appeler de nouveau, d’une voix bien plus forte.
-« Gabrielle, où es-tu ? »
Pendant un instant, elle n’entendit rien d’autre que le silence de la nuit, seulement troublé par les bruits rapides et furtifs des quelques animaux qui erraient encore dans la forêt, puis, au bout de quelques secondes, son ouïe exercée discerna un son, semblant venir de très loin. Elle inclina la tête, concentrée, avant de se précipiter dans la direction d’où provenait ce qui lui avait paru être un cri de détresse.
Elle courut un long moment, sans prêter aucune attention aux branches qui lui égratignaient le visage et les bras, ignorant les ronces qui lui griffaient les jambes, jusqu’à ce qu’elle arrive à un espace un peu plus dégagé où elle s’arrêta un instant, reprenant son souffle avant d’appeler encore.
-« Gabrielle ! Est-ce que tu es là ? »
La voix de la barde lui parvint enfin clairement, même si elle ne réussit pas à identifier exactement d’où elle lui parvenait.
-« Je suis là, Xéna ! »
La guerrière plissa les paupières, observant chaque centimètre carré de l’espace devant elle, cherchant la silhouette familière au milieu des ombres de la forêt. Lentement, elle fit un pas en avant, puis deux, jusqu’à ce qu’elle aperçoive enfin un trou béant dans le sol, juste quelques mètres devant un pommier. Elle se précipita, se jetant au sol juste sur le bord de la fosse et regarda à l’intérieur. Là, accrochée des deux mains à une racine qui dépassait de la paroi, les jambes pendant dans le vide, Gabrielle leva vers elle un visage grimaçant de fatigue.
-« Xéna ! »
Elle n’eut pas le temps d’en dire davantage que déjà la guerrière déroulait son fouet pour le laisser pendre dans la fosse, le dirigeant vers les mains de son amie.
-« Accroche-toi, Gabrielle, je vais te tirer de là. »
Elle s’allongea à plat ventre afin d’avoir une longueur suffisante, manœuvrant le fouet jusqu’à ce que la barde puisse l’attraper de la main droite et assurer sa prise en enroulant une ou deux fois la lanière de cuir autour de son poignet. Lorsque cela fut fait, la guerrière se releva doucement, s’arc-bouta en plantant fermement ses talons dans le sol, et commença à reculer tout en tirant le fouet avec elle. A aucun moment, elle ne sentit venir le glissement de terrain. La terre s’effondra si soudainement sous ses pieds, qu’elle eut à peine le temps de tendre une main dans l’espoir de trouver quelque chose à quoi se retenir, pendant que l’autre resserrait sa prise sur le fouet. Elle entendit son amie crier et lutta pour garder les yeux bien ouverts dans l’espoir de l’apercevoir et, peut-être de pouvoir l’attraper au passage, jusqu’à ce que sa tête soit heurtée par un tronc d’arbre qui tombait en même temps qu’elle, lui faisant perdre conscience.
*******************
Xéna se redressa péniblement en grognant, passant une main sur son front en grimaçant lorsqu’elle sentit un peu de liquide poisseux humecter ses doigts. Elle leva la tête vers le haut dans l’espoir d’apercevoir un peu de ciel, mais ne distingua que l’obscurité. Poussant un soupir, elle finit de se lever et, resserrant sa prise sur le fouet qu’elle n’avait pas lâché, le suivit comme s’il s’agissait d’un fil d’Ariane, jusqu’à ce qu’elle distingue vaguement le corps de sa compagne sur le sol. S’agenouillant vivement, elle posa une main sur la gorge de la barde, soufflant de soulagement en sentant le battement régulier contre ses doigts, puis utilisa son autre main pour secouer doucement son amie par l’épaule.
-« Gabrielle ! Gabrielle, réveille-toi ! »
La reine amazone s’agita, gémit, puis ouvrit enfin péniblement les yeux, son regard d’abord flou, devenant plus clair au bout de quelques secondes. Elle porta une main à son crâne, effleurant du bout des doigts la bosse qui ornait son occiput avant de tourner un visage à l’expression encore un peu désorientée vers la guerrière.
-« Tout s’est effondré et nous sommes tombées, c’est bien ça ? »
Xéna acquiesça puis tendit les bras, juste à temps pour attraper la barde qui s’était jetée contre elle, à la recherche de réconfort. Après un instant, la guerrière rompit le silence, caressant la joue de sa compagne du bout des doigts avant de demander.
-« Est-ce que tu vas bien ? »
L’amazone se redressa et posa un regard un peu inquiet sur sa compagne.
-« Oui, rien de cassé, mais… Nous sommes dans de sales draps, non ? »
Xéna haussa une épaule et leva de nouveau les yeux.
-« Difficile à dire. Il fait trop sombre pour se rendre compte à quelle profondeur nous sommes exactement. »
Elle s’adossa contre la paroi, tenant toujours la barde par les épaules, et reprit d’un ton rassurant.
-« Nous ne pourrons vraiment évaluer la situation que quand nous y verrons plus clair. As-tu de quoi faire du feu et allumer une torche ? »
Gabrielle baissa la tête et répondit à voix basse.
-« Non. J’avais juste l’intention de ramasser quelques pommes et de revenir au camp tout de suite, et je n’ai rien emporté, désolée. »
Xéna sourit et déposa un petit baiser sur les cheveux de sa compagne.
-« Ne t’en fais pas pour ça. Il nous suffit d’attendre tranquillement que le jour se lève et qu’un peu de lumière descende jusqu’ici. Alors, nous aviserons. »
Elle resserra sa prise sur les épaules de son amie et s’installa aussi confortablement que possible, étendant ses longues jambes devant elle.
-« Pour l’instant, je suggère que nous dormions. »
La barde émit un petit grognement pour donner son accord, se nicha plus profondément dans les bras de sa compagne et ferma les yeux elle aussi.
*********************************
La guerrière ouvrit doucement les yeux et dressa l’oreille tout en s’efforçant de ne pas faire un seul mouvement. Attentive, elle tenta de discerner la nature des sons, pourtant discrets, qui l’avaient tirée du sommeil. Sur sa gauche, un souffle rapide, et nerveux. A droite, deux respirations plus lentes et profondes, et au milieu, juste en face de l’endroit où elle se tenait allongée avec Gabrielle, un autre souffle, qu’elle percevait un peu moins nettement. Toujours sans bouger, elle scruta les ténèbres, tentant de distinguer au moins une silhouette dans l’obscurité, mais ne put rien apercevoir tant les ténèbres étaient épaisses. Très lentement, millimètres par millimètres, sa main descendit le long de son corps, pour se poser contre sa hanche, tout près du chakram. Ensuite, sans que sa vigilance ne décroisse un seul instant, elle attendit.
Les premières lueurs de l’aube teintèrent le haut de la fosse de rouge, donnant immédiatement à Xéna l’information qu’elle attendait. La cavité dans laquelle elles étaient tombées était très profonde, certainement trop pour qu’elles puissent envisager d’escalader les parois. Elle n’eut cependant que peu de temps pour y penser et ruminer sa déception, de légers bruits de pas attirant son attention. Fronçant les sourcils, elle tourna le regard en direction des coins les plus sombres de la fosse, là où se trouvaient ceux dont les respirations plus ou moins bruyantes l’avaient tenue éveillée pendant pratiquement toute la nuit. Elle ne vit rien de plus qu’auparavant, et petit à petit, entendit les bruits de pas décroître. Un moment, elle songea à se lever et aller voir de plus près, mais renonça rapidement à cette idée tant elle répugnait à laisser Gabrielle seule. Au lieu de ça, elle se leva et alla examiner les parois de la cavité d’un peu plus près, passant une main légère sur la terre qui s’effrita immédiatement sous ses doigts. Soupirant, elle retourna auprès de sa compagne et s’accroupit à ses côtés, un peu surprise de la trouver éveillée. Elles échangèrent un sourire, puis Gabrielle se redressa, s’adossant à la paroi avant de questionner son amie.
-« Tu as trouvé un moyen de nous sortir de là ? »
La guerrière secoua négativement la tête.
-« Pas encore, non. Je suis allée regarder les murs, et je ne pense pas que nous pourrons les escalader, surtout sur une telle hauteur. »
La barde ne parut pas particulièrement désappointée par cette réponse et se pencha en avant pour tapoter l’avant-bras de son amie.
-« Je suis sûre que tu trouveras, j’ai confiance en toi. »
Xéna sourit devant l’assurance de son amie, puis se releva et lui prit la main afin de l’aider à se mettre debout elle aussi, avant de tendre un bras en direction de l’endroit le plus sombre de la cavité.
-« Il est possible qu’il y ait une autre sortie. »
L’amazone plissa les paupières, essayant de discerner quelque chose dans l’ombre, puis tourna vers sa compagne un visage à l’expression interrogative.
-« Qu’est-ce qui te fait dire ça ? »
Xéna haussa les épaules et se dirigea lentement vers le lieu qu’elle venait de désigner tout en expliquant succinctement à sa compagne.
-« Nous avons eu des visiteurs cette nuit. »
Gabrielle haussa un sourcil surpris, et suivit la guerrière, se penchant en même temps qu’elle pour examiner le sol. Le manque de lumière rendait la chose difficile, mais la clarté était suffisante toutefois pour remarquer des traces de pas, bien marquées dans la terre. Xéna se baissa davantage, effleurant les marques du bout de l’index.
-« Ce sont de bien petits pieds. Comme si ces traces avaient été laissées par des enfants. »
Elle se releva et suivit les traces du regard jusqu’à ce qu’elle remarque une galerie à ras de terre, et très basse, devant laquelle elle s’accroupit à nouveau en marmonnant.
-« C’est par-là qu’ils sont arrivés. »
Elle haussa les épaules, grimaçant devant l’étroitesse de la galerie.
-« C’est donc par ici que nous allons quitter ce trou. »
Elle se remit debout et noua l’extrémité de son fouet à sa ceinture avant de tendre la poignée à Gabrielle.
-« Nous allons être obligées d’avancer à quatre pattes, et dans l’obscurité. Ne lâche surtout pas le fouet, ce serait trop bête que nous nous perdions l’une l’autre dans le noir. »
La barde jeta un regard dubitatif vers le bas et secoua la tête.
-« Ce serait surtout surprenant dans une galerie aussi étroite. »
Xéna sourit à la remarque avant de s’engager doucement dans la galerie obscure en répliquant, la voix pleine d’espoir.
-« Ce sera peut-être plus haut et large d’ici quelques mètres. »
Prenant une profonde inspiration pour se donner du courage, Gabrielle se baissa à son tour et suivit son amie en grommelant dans sa barbe.
-« Souhaitons surtout que ça ne rétrécisse pas ! »
Heureusement, les craintes de Gabrielle se révélèrent sans fondement. Rapidement, les parois de la galerie s’élevèrent, la voûte du plafond montant suffisamment haut pour que la barde puisse se tenir debout pendant que sa compagne plus grande, bien que marchant courbée, pouvait se tenir sur ses pieds elle aussi. Elles avancèrent pendant un temps qui parut fort long à l’amazone, toujours dans l’obscurité la plus complète, jusqu’à ce que la galerie débouche sur une petite salle au fond de laquelle coulait un cours d’eau.
Xéna se redressa et s’étira avec satisfaction, poussant un soupir de soulagement en appuyant les deux mains sur le creux de ses reins, avant d’arrêter son geste, les yeux fixés sur un point, contre la paroi gauche de la petite grotte. La barde suivit son regard, poussant un petit cri à mi-chemin entre la surprise et la joie, avant de chuchoter dans un sourire.
-« Ces braises sont encore suffisantes pour refaire un feu. »
La guerrière acquiesça du menton et commença à s’avancer doucement tout en dénouant le fouet pour le rouler et l’accrocher de nouveau à sa ceinture. Les deux femmes se baissèrent près des braises rougeoyantes, remarquant dans le même temps le tas de brindilles et de branches déposé tout près de là. La barde s’empressa de souffler doucement, puis de rajouter quelques brindilles dans le petit foyer cerclé de pierres pendant que son amie se redressait et parcourait la petite grotte du regard sans rien remarquer d’anormal. Il ne s’agissait que d’une caverne comme elles en avaient déjà vues des centaines, au sol sablonneux et entièrement vide, hormis quelques rochers plus ou moins imposants dispersés de ci-de là.
Lorsque le feu fut bien parti, les flammes montant haut vers la voûte du plafond, la guerrière se dirigea lentement vers le petit cours d’eau, fixant le flux un instant, puis se tourna vers sa compagne, toujours accroupie devant le foyer et en appréciant manifestement la chaleur.
-« J’imagine que ceux qui ont allumé ce feu sont les mêmes qui nous ont surveillées cette nuit, et ils ne sont peut-être pas bien loin. Crois-tu pouvoir faire face s’ils reviennent pendant mon absence ? »
La barde releva brusquement la tête.
-« Ton absence ? »
Xéna hocha la tête et désigna la petite rivière d’un geste du bras.
-« Je vais plonger, et voir s’il est possible de revenir à la surface en passant par-là. »
Gabrielle opina d’un signe de tête et se déplaça autour du feu, cherchant dans le tas de bois mort jusqu’à ce qu’elle trouve ce qu’elle cherchait, un morceau de branche suffisamment long et épais qu’elle enflamma. Une fois qu’elle eut la torche bien en main, elle sourit à sa compagne.
-« Ceci fera une arme tout à fait acceptable en cas de besoin. »
Elle s’approcha de Xéna, posant la torche sur le sol un instant pour mettre ses mains autour de la taille de son amie.
-« Fais attention à toi. »
Son ton de voix très sérieux fut interrompu par un gargouillement bruyant venu de son estomac, ce qui amena un peu de rose à ses joues. Cela fit sourire la guerrière qui se pencha pour déposer un tendre baiser sur le front de l’amazone.
-« Je te promets d’être prudente. »
Elle se détacha doucement, déposa son arme sur le sol, près du feu, fit un clin d’œil à Gabrielle, puis pénétra dans l’eau, plongeant sous la surface si rapidement qu’elle n’entendit pas son amie lui lancer d’une voix taquine.
-« Ne traîne pas, surtout ! »
La barde resta debout sur la rive pendant un petit moment avant de retourner s’asseoir près du feu, gardant la torche enflammée à portée de main.
*******************************
Xéna se redressa et prit rapidement une grande goulée d’air, avant de chercher son amie du regard. Celle-ci, toujours près du feu, se leva en la voyant arriver, se précipitant à sa rencontre, apparemment soulagée de la voir revenir enfin, et son sourire s’agrandit encore en voyant ce que sa compagne tenait à la main.
-« Tu as pensé à tout, à ce que je vois. »
La guerrière hocha la tête et tendit le poisson à sa compagne en grimaçant.
-« C’est une bonne chose que j’ai réussi à l’attraper, parce que je suis allée aussi loin que je le pouvais, mais… »
Le sourire de la barde diminua rapidement, jusqu’à s’effacer complètement.
-« Tu n’as pas trouvé de sortie. »
Elle baissa la tête et soupira en fixant son regard sur la tanche que son amie avait pêchée, tendant la main vers elle.
-« J’ai besoin d’un couteau pour le nettoyer. »
Xéna plongea la main dans son décolleté pour en extraire un petit poignard qu’elle confia à sa compagne, lui attrapant le poignet au moment où l’objet changeait de main.
-« Ne t’en fais pas, Gabrielle. Nous sortirons d’ici d’une manière ou d’une autre, je te le promets. »
L’amazone hocha la tête, étirant ses lèvres en un sourire qu’elle voulait courageux et optimiste, retournant lentement s’asseoir près du feu en commençant à écailler la tanche pendant que Xéna se tournait de nouveau vers la petite rivière.
-« Je serai de retour avant même que le poisson soit cuit. »
Gabrielle fut si surprise qu’elle faillit en lâcher son couteau de saisissement.
-« Tu y retournes ? »
La guerrière haussa les épaules.
-« Je suis allée voir en aval, maintenant je dois vérifier en amont. »
La barde grimaça, reprenant sa tâche sans regarder sa compagne.
-« Je sais, mais j’espérais que tu te reposerais un peu avant de repartir. »
Xéna soupira, et leva les deux mains devant elle avant de les laisser retomber. Elle avança jusqu’à ce que l’eau lui arrive à peu près à hauteur des genoux, puis plongea.
La guerrière repoussa d’une main lasse les cheveux qui lui tombaient sur le visage. Sa quête en amont de la rivière avait été aussi vaine que la précédente, en aval. Regardant en direction de sa compagne, près du feu, elle fut surprise, et un peu désappointée, de constater que celle-ci ne lui accordait pas un regard. Alors que la tanche grillait sous la braise, dégageant un délicieux fumet que la grande femme brune ne pouvait ignorer, la barde, sa torche à la main, gardait les yeux fixés sur la paroi opposée à celle à laquelle elle était adossée. Intriguée, Xéna tourna le regard dans cette direction mais ne vit rien, gênée qu’elle était par un gros rocher, et s’avança rapidement.
-« Gabrielle ? Est-ce que tout va bien ? »
La jeune femme blonde ne jeta même pas un coup d’œil à son amie et, même si sa posture sembla se détendre légèrement, sa voix était tendue lorsqu’elle répondit.
-« Je vais bien, oui »
La guerrière s’approcha encore, jusqu’à être tout près de sa compagne, et regarda de nouveau l’endroit que l’amazone fixait avec tant d’attention. Elle réagit immédiatement, ses réflexes l’entraînant à se baisser pour ramasser son épée toujours au sol et à la brandir, mais elle n’eut pas le temps d’en faire davantage que la main de Gabrielle se posait doucement sur son avant bras.
-« Ils n’ont pas l’air agressifs. »
Xéna plissa les lèvres dans une moue dubitative, mais baissa son arme, la gardant à la main alors qu’elle s’asseyait aux côtés de son amie et l’interrogeait doucement.
-« Depuis combien de temps sont-ils là ? »
L’amazone haussa les épaules.
-« Ils sont arrivés quelques minutes après ton départ. Je venais juste de mettre la tanche à cuire. »
La guerrière jeta un coup d’œil vers le feu avant de reporter son regard sur les trois personnages qui les observaient fixement et en silence, debout contre la roche, puis se tourna de nouveau vers sa compagne.
-« Je suis surprise que tu n’aies pas essayé d’engager la conversation. »
Gabrielle eut un petit sourire et répondit tout en dégageant la tanche de sous les braises, la nettoyant sommairement avant de la diviser en deux portions égales et d’en tendre une à la guerrière.
-« J’ai essayé. Je me suis approchée, les mains vides et bien en vue. Je les ai appelés gentiment, je leur ai fait mon plus beau sourire, mais ils ont reculé sans répondre. »
Elle prit une bouchée de poisson, mâchant la chair savoureuse avec un plaisir évident, avant de reprendre.
-« Je l’ai fait à plusieurs reprises. Ils ont reculé, à chaque fois, dès qu’ils me jugeaient trop près d’eux. Et sans jamais prononcer une parole. »
Xéna sourit, agitant son index devant Gabrielle.
-« Ce n’est pas très prudent d’y être allée les mains vides. »
Mais le ton était plus affectueux que sévère et la barde ne s’offusqua pas de cela, au contraire elle s’appuya contre l’épaule de sa compagne.
-« Puisque tu ne m’as rien dit, je suppose que tu n’as pas trouvé de sortie en amont non plus ? »
Son amie acquiesça, son front se plissant dans la contrariété. Elle termina rapidement sa portion de poisson, frotta énergiquement ses mains l’une contre l’autre, puis désigna d’un geste les trois silhouettes à l’autre bout de la grotte.
-« il va falloir que nous entrions en contact avec eux, ils savent certainement comment sortir d’ici. »
Gabrielle termina son repas à son tour et se dirigea lentement vers la rivière, se baissant pour se laver les mains dans l’eau froide.
-« Et comment comptes-tu t’y prendre pour les convaincre de nous aider ?
Xéna haussa négligemment une épaule.
-« On va commencer comme tu l’as fait, en essayant de nouer un contact. »
L’amazone revint se planter devant son amie, se frottant doucement le front du bout de l’index.
-« Ils risquent de s’enfuir, même si on ne les brusque pas. »
La guerrière se leva elle aussi, passant un bras autour des épaules de la barde pour la serrer brièvement contre elle.
-« S’ils s’enfuient, on les suivra. »
Elle se baissa pour ramasser la torche qu’elle fit passer à l’amazone avant de chercher une autre branche à enflammer. Une fois qu’elles eurent toutes deux une torche en main, elles commencèrent à avancer lentement en direction des trois personnages qui les observaient toujours avec une grande attention. Comme Gabrielle l’avait prédit, ils ne restèrent pas sur place bien longtemps, commençant à reculer dès que les deux femmes eurent fait quatre pas dans leur direction. Stoppant leur avancée, les deux amies se concertèrent du regard, puis Gabrielle fit encore un pas tandis que Xéna restait en arrière, tenant les deux torches dans sa main gauche, en profitant pour observer les trois personnages un peu plus attentivement.
Des hommes, sans aucun doute. Trapus et solides, et vêtus de la plus minimaliste des manières, d’une sorte de pagne en peau qui ne leur couvrait que le bas ventre. Avec tous les trois des cheveux aussi sombres que leurs barbes broussailleuses, et, détail qui attira l’attention de la guerrière, des yeux apparemment dépourvus de paupières.. Des hommes de petite taille, sans doute de vingt à trente centimètre inférieure à celle de Gabrielle, chacun d’entre eux portant un bâton long d’environ un mètre dont l’une des extrémités étaient taillée en pointe.
Ils cessèrent de reculer en voyant la guerrière s’arrêter, mais leur posture indiquait toujours la plus grande méfiance malgré les quelques paroles apaisantes que leur lança la barde.
-« N’ayez pas peur, nous ne vous voulons aucun mal ! Au contraire, nous avons besoin de votre aide. »
Les hommes ne répondirent pas, échangeant quelques regards que les deux femmes ne purent pas interpréter, puis tournèrent les talons et détalèrent à toutes jambes sitôt qu’ils virent la guerrière faire un pas en avant. Celle-ci rejoignit rapidement son amie, deux pas devant elle, et lui tendit une torche avant de lui donner une petite tape sur l’épaule.
-« Allons-y ! »
La jeune blonde emboîta le pas de son amie brune, tournant son visage vers elle pour interroger.
-« Pourquoi crois-tu qu’ils sont si craintifs ? »
Les lèvres de Xéna se tordirent dans une moue dubitative.
-« Je n’ai jamais entendu parler d’un peuple de petite taille comme celui-là. Je suppose qu’ils vivent sous terre depuis très longtemps, et peut-être sont-ils timides, ou effrayés par les gens ordinaires comme nous. »
La barde haussa un sourcil.
-« Un peuple ? Nous n’avons vu que trois personnes pour l’instant. Et comment pourrait-ils vivre continuellement sous terre ? »
La guerrière se baissa pour observer les traces que les trois personnages avaient laissées à l’entrée d’une galerie qui s’ouvrait juste derrière l’endroit où ils s’étaient tenus immobiles.
-« Il ne prennent vraiment aucune précaution, ça va être un jeu d’enfant que de les suivre. »
Elle s’engagea immédiatement dans la galerie, jetant un regard par dessus son épaule pour s’assurer que sa compagne la suivait avant de répondre enfin à ses questions.
-« Nous n’en avons vu que trois, mais je suis persuadée qu’ils sont plus nombreux que ça. D’abord parce que j’ai entendu quatre respirations cette nuit, ensuite parce que je ne peux pas croire qu’il s’agisse simplement de trois personnages qui erreraient bêtement sous terre, sans but ni raison. Et la vie souterraine, sans lumière, me paraît la seule explication à leur absence de paupières.»
Elle secoua la tête, pestant contre le manque de hauteur de la galerie qui l’obligeait à marcher courbée en deux encore une fois, et reprit.
-« Ils n’ont pas vraiment cherché à se cacher, ce qui me fait penser qu’ils n’ont pas vraiment peur de nous. Ils m’ont plutôt donné l’impression d’être un peu timorés peut-être, mais surtout intrigués ou étonnés, comme s’ils ne s’attendaient pas à voir qui que ce soit ici. »
Elle s’interrompit, marchant un instant en silence avant de s’arrêter pour brandir sa torche devant elle afin d’examiner la galerie avec plus d’attention.
De chaque côté, de larges pieux de bois soutenaient ce qui ressemblait à des poutres placées en travers du plafond.
-« Ils ont étayé, ce qui signifie que c’est un passage qu’ils empruntent suffisamment souvent pour qu’ils s’en donnent la peine. »
La barde hocha la tête, ne jetant qu’un coup d’œil distrait aux étais, avant de revenir à ce qui la préoccupait.
-« Tu ne trouves pas que c’est un peu trop facile, comme s’ils voulaient que nous les suivions ? »
Xéna fit un petit geste de dénégation, un demi-sourire étirant ses lèvres.
-« Je ne crois pas que ce soit un piège. Mon intuition me dit qu’ils sont plutôt inoffensifs. D’ailleurs, s’ils avaient voulus nous attaquer, ils en auraient eu tout le loisir cette nuit. »
Sa phrase terminée, la guerrière cessa de nouveau d’avancer et inclina sa torche, faisant signe à sa compagne de faire la même chose et tendit le bras devant elle.
-« Nous arrivons au bout de la galerie »
Elle tendit un bras, désignant une lueur devant elles.
-« Il y a du feu là-bas. Essayons tout de même d’arriver discrètement. »
Chacune déposa sa branche enflammée à terre, puis elles se remirent lentement en marche, la guerrière passant devant sa compagne blonde, jusqu’à ce qu’elles arrivent à l’extrémité de la galerie. Là, Xéna se plaqua dos contre la paroi, tirant son amie à ses côtés avant de jeter un coup d’œil curieux sur la scène qui se déroulait devant elle, tandis que derrière elle, Gabrielle tendait le cou pour regarder par dessus son épaule.
Un grand feu brûlait au centre de ce qui ressemblait à un campement, à l’intérieur d’une grotte de belle taille. Des couches étaient alignées sur le sol, de façon apparemment aléatoire. Dans un coin, deux ou trois grands paniers étaient rassemblés, posés sur un gros rocher plat. Les trois hommes se tenaient près du foyer, au centre d’un cercle formé par environ deux dizaines de personnes, hommes et femmes tous de petite taille, et même quelques enfants. Ils ne semblaient pas parler, mais faisaient des gestes et des signes précis, comme s’ils s’exprimaient de cette manière, alors que tous ceux qui se trouvaient autour d’eux les observaient attentivement.
Après un instant, Gabrielle commença à remuer et interrogea son amie du regard, mais celle-ci secoua négativement la tête et recula un peu à l’intérieur de la galerie, entraînant l’amazone avec elle. Lorsqu’elle estima s’être suffisamment éloignée, elle se pencha à l’oreille de sa compagne pour murmurer doucement.
-« Si nous arrivons trop brusquement, ils vont s’enfuir de nouveau. Je préfère que tu ailles chercher ta torche et que tu bloques le passage vers cette galerie quand nous en sortirons. Pour ma part, je vais me débrouiller pour me positionner devant la seule autre sortie que j’ai repérée. Un fois qu’ils seront coincés sans pouvoir s’échapper, ils seront bien obligés de nous faire face, et on arrivera bien à nouer un contact d’une manière ou d’une autre. »
La barde acquiesça et s’empressa d’aller chercher une des torches qui gisaient encore sur le sol à quelques mètres de là, avant de rejoindre rapidement sa compagne. Elles avancèrent de nouveau jusqu’à être tout près de l’entrée de la grotte, où la guerrière interrogea brièvement son amie.
-« Prête ? »
Gabrielle prit une profonde inspiration et hocha la tête pour donner son assentiment, raffermissant sa prise sur sa torche. Ensuite, tout alla très vite.
Xéna poussa son cri de guerre, bondissant et traversant la grotte en quelques sauts périlleux particulièrement rapides, pendant que son amie se plaçait devant la galerie, brandissant sa torche devant elle d’un air menaçant. Les petits personnages, surpris par cette intrusion, se mirent tous à courir dans la direction de l’autre sortie, celle que la guerrière avait repérée, mais ils n’eurent pas le temps de l’atteindre que déjà la grande femme brune se tenait devant, les mains croisées sur sa poitrine, et un sourire pas très avenant sur le visage.
L’affolement ne dura que fort peu de temps, et très vite, les petits personnages se regroupèrent, échangeant des regards effrayés avant de commencer à s’agiter, remuant les mains en faisant diverses mimiques plus ou moins expressives.
Le calme revint au bout d’un moment et celui qui semblait le plus âgé s’approcha lentement de la guerrière, le pas hésitant mais la mine assurée. Il se planta devant elle et leva fièrement le menton, avant de brandir son bâton pointu en direction de la poitrine de Xéna qui ne cilla même pas devant la menace, le laissant faire pendant quelques secondes avant de s’impatienter et de repousser le bâton sur le côté d’un revers de main. Après cela, elle avança d’un pas, montrant une détermination certaine, mais essayant de ne pas paraître menaçante pour autant. Debout devant l’homme, elle attendit un instant, surveillant la barde du coin de l’œil pendant que celle-ci se dirigeait lentement vers elle après avoir récupéré les deux torches. Une fois qu’elles furent côte à côte, ne lâchant jamais longtemps des yeux ni celui qui était face à elles, ni les autres, elles se concertèrent du regard, semblant hésiter sur la suite à donner à tout cela. Enfin, la guerrière haussa les épaules et attira l’attention de l’homme qui leur faisait face d’un geste, avant d’articuler soigneusement.
-« J’ai bien remarqué que vous ne parliez pas, mais j’aimerais savoir si vous comprenez ce qu’on vous dit. »
L’homme ne broncha pas, ne montrant aucun signe de compréhension, se contentant de froncer les sourcils et de se gratter machinalement le menton au travers de sa barbe, en dévisageant la guerrière qui poussa un soupir exaspéré avant de jeter un coup d’œil à sa compagne. La barde sourit, s’avança et commença à bouger.
Ses gestes étaient lents, et volontairement exagérés. D’abord, elle se frappa la poitrine, puis désigna son amie de la pointe de l’index avant de faire un mouvement circulaire qui les englobait toutes les deux, puis de désigner le haut de la grotte, à plusieurs reprises. L’homme la regarda faire très attentivement, puis se tourna vers ses compagnons pour faire quelques gestes lui aussi, bien plus rapides et complexes que ceux de l’amazone. Les deux femmes observèrent la scène avec beaucoup d’intérêt, essayant d’interpréter l’échange, mais n’y parvinrent ni l’une ni l’autre, ce qui amena la guerrière à marmonner d’un air dégoûté.
-« Comment peuvent-ils avoir développé un langage gestuel dans un environnement aussi obscur ? »
Gabrielle sourit d’une façon un peu désabusée, répondant sur le même ton.
-« C’est tout à fait incroyable. »
Son amie se frotta une main sur le front.
-« De toutes façons, aussi improbable que ce soit, il va falloir faire avec. »
L’homme, qui s’était retourné vers elles pendant leur courte discussion, s’approcha de nouveau de la guerrière qu’il toucha plusieurs fois de la pointe de son bâton, au creux de l’estomac d’abord, sur chacune des épaules ensuite, pour finir par effleurer presque délicatement chacun de ses mollets. La grande femme brune se raidit sous le premier contact, et resta extrêmement vigilante jusqu’à ce qu’il ait finit, mais toléra néanmoins tous les autres en remarquant l’air concentré de l’homme, son attention augmentant encore lorsqu’il se tourna vers Gabrielle pour faire la même chose. Lorsque ce fut terminé, il s’inclina légèrement, puis s’éloigna à reculons pour rejoindre les autres membres de sa tribu, avec qui un nouveau ballet de gestes et de signes compliqués commença.
Les deux femmes attendirent la fin de ce qui ressemblait à des palabres, observant les alentours à la recherche de tout ce qui pourrait les aider à remonter à la surface ou, tout du moins, à communiquer avec cet étrange peuple. Rien n’ayant attiré son attention, Xéna soupira une fois, puis une deuxième fois avec encore plus d’impatience, avant de s’avancer d’un pas décidé vers le petit groupe.
L’homme qui s’était présenté devant elle auparavant, qui semblait être l’aîné du campement et qui paraissait le diriger, la regarda arriver sans crainte ni appréhension apparente, et fit un geste vers le feu, apparemment pour l’inviter à s’asseoir en leur compagnie. Elle n’hésita pas et s’exécuta, invitant Gabrielle à se joindre à eux d’un simple regard. Une fois que tout le monde fut installé, en cercle autour du feu, quelques femmes s’empressèrent, amenant une énorme marmite qu’elles mirent à chauffer pendant que deux autres femmes faisaient passer à chacun des tubercules d’une étrange couleur, à mi-chemin entre le brun et le rougeâtre.
Xéna et Gabrielle échangèrent un regard mal à l’aise lorsqu’elles comprirent que la racine qu’on leur avait donné devait être mangée, mais la guerrière ne tergiversa pas, et bien que n’ayant jamais vu de telles racines, ferma les yeux et mordit à pleines dents dans la sienne, tandis que la barde, elle, prit plus de temps avant de se résigner à son sort.
D’abord, elle épousseta consciencieusement le tubercule, chassant le moindre grain de poussière réel ou imaginaire d’un revers de main, ensuite elle l’observa, le tournant et le retournant dans tous les sens, puis elle le sentit, inspirant fortement à plusieurs reprises, et ne cessa son petit manège qu’en s’apercevant que tous la fixaient avec des yeux impatients. Elle poussa un petit soupir et mordit à son tour dans la racine, essayant de cacher sa grimace d’appréhension du mieux qu’elle le pouvait. Le goût, s’il était inhabituel et ne ressemblait en rien à ce qu’elle avait pu manger jusqu’à présent, n’était pas désagréable, et elle finit sa part bien plus volontiers qu’elle ne l’avait commencée.
Autour d’elle, tous les membres du peuple de petite taille, ainsi que la barde les avait déjà nommés dans son esprit, se mirent à rire. Les bouches étaient ouvertes, les ventres tressautaient, les épaules étaient secouées, et certains se tapaient même sur les cuisses avec enthousiasme, tout cela dans un silence d’autant plus impressionnant que les manifestations de joie étaient évidentes.
Cela dura un long moment, mais ils se calmèrent progressivement et reprirent leur repas comme si de rien n’était. Les deux amies, qui n’avaient évidemment pas partagé l’hilarité générale, ne comprenant pas ce qui avait pu provoquer une telle gaieté, soupirèrent de soulagement, achevant leur racine en échangeant quelques regards intrigués. Les mêmes deux femmes qu’auparavant apportèrent ensuite des écuelles de bois qu’elles remplirent à la marmite et distribuèrent de la même manière que les tubercules. Là encore, l’amazone ne put se départir de sa méfiance et hésita un long moment avant de se décider à entamer le ragoût qu’on venait de lui donner, mais encore une fois, elle dut admettre que cette viande, qu’elle ne parvenait pas à identifier, était bien meilleure qu’elle ne le craignait, et termina son repas avec un plaisir évident.
Lorsque tout le monde fut repu, l’aîné des hommes se leva et se dirigea vers les deux femmes leur faisant un geste plein d’autorité pour les inviter à le suivre. Elles n’hésitèrent pas et s’exécutèrent, curieuse de savoir où il comptait les emmener, et eurent la surprise de constater qu’il s’arrêtait devant les trois paniers qu’elles avaient aperçus tout à l’heure. Il s’assit au pied du gros rocher sur lequel les paniers étaient posés et regarda les deux femmes sans ciller jusqu’à ce qu’elles s’asseyent elle aussi. Là, il ferma les yeux, semblant méditer ou réfléchir un instant très intensément, avant de relever la tête et de tendre les bras en direction des trois paniers, une expression extatique sur le visage. Bientôt, tous les autres membres du campement vinrent s’asseoir auprès d’eux, formant un cercle autour du rocher et tendirent les bras vers les trois paniers, la même expression ravie s’affichant sur leurs traits.
La scène était étonnante. Les hommes, les femmes et les enfants, tous semblaient rendre un véritable hommage aux paniers, comme s’ils étaient un bien précieux et merveilleux auquel chacun devait montrer respect et amour.
Gabrielle, bien qu’un peu interloquée, tenta de faire la même chose que leurs hôtes, pour les même raisons qui l’avaient poussées à partager leur repas. Respecter leurs coutumes, ne pas les choquer, et si possible, essayer de les comprendre. La guerrière, de son côté, se refusait à rendre ce qui ressemblait à un hommage, à de simples paniers. Elle se contenta donc de rester assise en silence et d’observer d’abord les trois objets sur leur gros rocher, cherchant ce qu’ils pouvaient avoir d’extraordinaire pour que ces gens se comportent de telle manière devant eux.
Elle ne vit rien d’autre que de grosses corbeilles, plus hautes que larges et tout à fait ordinaires, particulièrement usagées de surcroît. Décoloré, l’osier se détachait à de nombreux endroits, et ce qui restait en place semblait près de tomber en poussière. La guerrière secoua la tête dans l’incompréhension et parcourut de nouveau la grotte du regard, attendant impatiemment que la « cérémonie » ou quoi que ce soit d’autre, se termine.
Ce dura encore quelques minutes, puis l’aîné se releva enfin, se tournant vers son peuple pour leur faire signe de se mettre debout eux aussi. Il se tourna vers Gabrielle, un large sourire aux lèvres et lui tapota gentiment l’épaule, lançant un coup d’œil beaucoup moins approbateur à la guerrière, avant de leur faire une nouvelle fois signe de le suivre.
Ensemble, ils se rendirent de nouveau auprès du feu, où tous les hommes étaient en train de se réunir pendant que les femmes vaquaient à diverses occupations que les deux amies ne distinguaient pas clairement dans la demi-obscurité de la grotte. L’aîné s’approcha des deux amies, puis tendit une main hésitante, désignant quelque chose par-dessus l’épaule de la guerrière dont le premier mouvement fut de se retourner pour regarder derrière elle. Elle comprit lorsque l’aîné fit un geste de dénégation et après une demi-seconde d’hésitation, dégaina son épée, gardant la poignée dans la main droite alors qu’elle posait la lame à plat sur sa main gauche.
Tous les hommes s’approchèrent observant l’arme avec beaucoup de curiosité et échangeant quantité de gestes et de mimiques entre eux, tendant parfois une main en direction de la lame pour l’effleurer prudemment. Xéna les laissa faire un instant, un peu amusée au fond de leur émerveillement un peu enfantin, mais rangea rapidement son épée dans son fourreau quand ils s’enhardirent et voulurent prendre l’arme en main. Elle recula d’un pas et prit son expression la plus autoritaire, leur signifiant clairement qu’il n’était pas question qu’elle confie sa lame à qui que ce soit. Bien que visiblement déçus, ils n’insistèrent pas, et brandirent leurs bâtons, les plaçant juste sous le nez de la grande femme brune, l’incitant manifestement à les observer de près. Elle haussa les épaules et recula à nouveau d’un pas pour avoir un peu d’espace, saisissant un des bâtons au hasard afin de le regarder attentivement, le rendant rapidement à son propriétaire après avoir constaté que c’était exactement ce à quoi elle s’attendait, une arme grossière et sans qualité particulière.
Après cela, l’effervescence se calma, comme si les hommes n’avaient rien attendu d’autre que l’attention portée à leurs armes par la guerrière. D’un seul mouvement, ils se tournèrent tous vers l’aîné qui, levant son bâton au-dessus de sa tête d’un geste martial, invita apparemment chacun à le suivre, son regard insistant sans équivoque sur la guerrière et la barde. Les deux amies échangèrent un coup d’œil, puis Gabrielle secoua négativement la tête.
-« Je préfère rester ici, voir ce que font les femmes. »
Elle fit un geste en direction des paniers et poursuivit.
-« Et essayer de comprendre certaines choses. »
Xéna hocha la tête pour donner son assentiment.
-« Pour ma part, je vais aller avec eux. »
Elle sourit à sa compagne, posant gentiment une main sur son épaule.
-« Je suppose qu’ils partent à la chasse, et je suis sûre que tu es aussi curieuse que moi de savoir quelle viande nous avons bien pu manger tout à l’heure. Et puis il n’y a qu’en les suivant dans les galeries que j’ai une chance de trouver un moyen de remonter à l’air libre.»
La barde lui rendit son sourire et pressa la main sur son épaule avec la sienne.
-« J’espère que tu trouveras. »
************************
Une torche à la main, l’aîné s’engagea le premier dans la galerie devant laquelle la guerrière s’était tenue en arrivant dans la grotte. Xéna le suivait immédiatement derrière, heureuse d’emprunter un passage qui lui permette de se tenir entièrement debout, contrairement aux fois précédentes. Son sentiment de satisfaction augmenta encore quand, après quelques minutes de marche, elle sentit le sol s’élever sous ses pieds, l’idée de revoir la surface aussi rapidement la faisant jubiler. Cela ne dura malheureusement pas, la galerie recommençant à descendre au bout de quelques mètres seulement, mais la guerrière n’eut guère de temps pour ruminer sa déception. L’aîné venait de s’arrêter, désignant du bout de sa torche trois galeries, parallèles les unes aux autres et qui démarraient au ras du sol.
Fronçant les sourcils, Xéna se baissa pour mieux observer les trois tunnels qui avaient retenu l’attention de l’aîné, sa perplexité augmentant encore quand elle remarqua leur étroitesse. Il n’était certainement pas question que quiconque pénètre là-dedans. Se redressant vivement et d’un mouvement souple, elle posa sur l’aîné un regard interrogatif auquel il répondit par un sourire énigmatique, avant de faire signe à la guerrière de se reculer légèrement.
L’un des hommes avança alors, s’accroupissant devant les trois petites galeries avant d’introduire lentement une torche dans celle de droite, puis une autre dans celle de gauche, ne délaissant que la galerie centrale. Ensuite, solidement campé sur ses deux jambes, son bâton pointu bien en main, il attendit.
Enfumés, paniqués par les flammes, les rats, de gros mulots apparemment très vigoureux, se précipitèrent, s’échappant de la galerie à toute vitesse pour être embrochée par l’homme posté là qui dressa fièrement son bâton vers l’aîné et la guerrière, paraissant particulièrement fier de sa prise. Le vieil homme flanqua une tape amicale sur l’épaule du chasseur, dans un geste de satisfaction évidente avant de se tourner vers la femme brune, le menton levé dans une attitude remplie de fierté, lui désignant les rats comme si c’était la plus belle prise qu’un chasseur puisse ramener, ce qui d’ailleurs, était peut-être le cas dans cet univers souterrain.
************************
Gabrielle réprima un haut le cœur en regardant les femmes écorcher des rats et ce qui semblait être des taupes, et en réalisant que c’était sans doute le même genre de viande qu’elle avait avalé avec plaisir quelques instants auparavant. Contenant sa nausée à grand peine, elle s’approcha encore, réfléchissant aux gestes qu’elle aurait à faire dans l’espoir de réussir à communiquer convenablement. D’abord, elle se contenta de rester à observer les femmes, répondant aux sourires qu’elles lui adressaient de temps à autres, mais bien vite, elle posa une main hésitante sur l’avant bras de celle qui se trouvait le plus près d’elle, lui désignant sa tâche de la pointe du menton. La femme acquiesça avec un large sourire et se leva, tendant volontiers ses outils de pierre à la barde qui les prit avec une main qu’elle s’efforça de garder ferme, avant de se baisser pour copier du mieux qu’elle pouvait la façon de faire des autres femmes.
Après quelques tâtonnements, elle acquit rapidement le coup de main qui lui permit de s’acquitter de son ouvrage de manière tout à fait convenable, et en fut félicitée d’une caresse énergique dans le dos administrée par celle qui lui avait prêté ses outils. Encouragée par l’atmosphère bienveillante et chaleureuse qui régnait, l’amazone se sentit suffisamment sûre d’elle pour tenter de poser quelques questions.
Elle se releva et, sans quitter la femme du regard, désigna les trois paniers d’un geste du bras, soulevant un sourcil en essayant de prendre l’expression la plus interrogative possible. En face d’elle, la femme hocha la tête avec énergie en souriant largement avant de tendre les deux bras dans une posture identique à celle que tout le monde avait adoptée auparavant. Gabrielle secoua la tête et, recommença patiemment, désignant de nouveau les trois paniers, du bout de l’index cette fois, avant de ramener les mains devant elle, paumes tournées vers le haut en haussant les épaules, écarquillant les yeux avec une moue interrogative.
La femme sembla comprendre à cette deuxième tentative, et fronça les sourcils, montrant les paniers une nouvelle fois, la tête inclinée en regardant la barde s’approcher doucement du gros rocher. Elle parut hésiter une seconde, puis haussa les épaules et se tourna vers ses compagnes, ses mains s’agitant à toute vitesse devant elle.
La « discussion » dura un certain temps, pendant lequel Gabrielle attendit tranquillement sans donner le moindre signe d’impatience que le petit groupe se mette d’accord. Enfin, la femme qui avait prêté ses outils à l’amazone se détacha du groupe pour se diriger vers elle, un sourire un peu hésitant sur le visage, et l’entraîna tout près du gros rocher au pied duquel elle se baissa. La femme cessa tout mouvement un instant, paraissant se recueillir, puis commença à déplacer une pierre, ronde lisse et de belle taille qui se trouvait là, révélant derrière elle, une petite cavité juste à la base du gros rocher d’où elle retira, avec mille précautions, une tablette d’argile qu’elle tint précautionneusement contre elle pendant un instant. Autour d’elle, les femmes, qui s’étaient regroupées, retinrent toutes leur souffle avant de tendre toutes, et avec un bel ensemble, les bras en direction de la tablette, de la même manière et avec la même expression ravie qu’elles avaient arborée, en direction des paniers.
Après un moment, la femme qui tenait la tablette fit un geste indiquant à Gabrielle de s’asseoir, et, une fois que la barde se fut exécutée, lui tendit la plaque d’argile avec des mouvements extrêmement prudents. Consciente de l’importance que l’objet revêtait aux yeux de celles qui l’entouraient, l’amazone se montra elle aussi particulièrement attentive, posant très délicatement la tablette sur ses genoux, avant de se pencher dessus, curieuse de comprendre ce qui provoquait un tel comportement de la part de ce peuple.
******************
La rivière charriait du bois mort en si grande quantité qu’ils n’eurent aucun mal à en rassembler un grand tas, qu’ils se répartirent ensuite, chacun portant un fagot sur son dos.
La guerrière jeta un regard au cours d’eau, tentée de plonger pour le suivre en partant de cette grotte là, mais décida finalement de rester avec les petits hommes, alors qu’ils s’engageaient dans ce qui lui semblait être la centième galerie depuis leur départ du campement.
Celle-ci était large, haute et bien étayée, la terre sous leurs pieds était battue, sans doute par des milliers de passages. Les torches projetaient une lumière mouvante, qui faisait danser leurs ombres sur les parois du tunnel, donnant une allure un peu fantasmagorique à leur petit groupe. Xéna, un peu abasourdie par le véritable dédale de galeries et de grottes qui s’étendaient sur une surface considérable, fut encore plus étonnée en arrivant dans une salle bien plus vaste et plus haute que toutes celles qu’ils avaient traversées jusqu’à présent, mais ce qui attira immédiatement son attention fut la clarté qui régnait là. Alors que les petits hommes marchaient du même pas pressé qu’ils avaient adopté dès le départ, la guerrière, elle, ralentit son allure, cherchant du regard d’où pouvait provenir une telle luminosité.
Il ne lui fallut que peu de temps pour trouver une ouverture, tout en haut des murs, une ouverture qui semblait très étroite, mais qui donnait, sans aucun doute possible sur l’extérieur.
Elle s’approcha rapidement des murs, passant une main dessus, d’abord doucement, puis avec de plus en plus d’énergie, rassurée de constater qu’ils étaient faits de roche, bien dure et apparemment solide. Tendant un bras, elle chercha une prise du bout des doigts, souriant lorsqu’elle en trouva une sans difficulté. Reculant de deux pas pour avoir un meilleur angle de vue, elle s’efforça de visualiser l’ascension nécessaire pour atteindre le sommet avec un minimum de risque, si concentrée qu’elle sursauta de surprise au moment où l’aîné lui toucha doucement le bras, lui faisant ensuite signe de venir rejoindre le petit groupe. L’espace d’un instant, elle hésita, préférant continuer à étudier les parois, puis changea d’avis, et emboîta le pas de l’homme, prenant simplement la précaution de marquer régulièrement les parois des galeries qu’ils empruntaient avec la pointe de son épée, afin de ne dépendre de personne pour retrouver la grotte.
Le trajet de retour fut relativement court. Ils déposèrent chacun leur fagot dans une petite fosse, près du foyer principal, puis Xéna parcourut immédiatement le campement du regard, cherchant sa compagne au milieu des ombres, pendant que les hommes, eux, se réunissaient près du feu.
La barde se trouvait au milieu du groupe de femmes, semblant essayer d’apprendre quelques gestes et signes, avec apparemment une grande application. La guerrière ne retint pas son sourire devant ce spectacle, s’approchant doucement de sa compagne en tentant d’interpréter les gestes qu’elle faisait, sans doute pas si habilement qu’elle l’aurait souhaité à en juger par l’expression hilare des femmes autour d’elle.
Silencieusement, prenant garde à ne déranger personne, Xéna s’assit sur le sol, en face de son amie, observant avec attention chacun des gestes qu’elle faisait sans parvenir à en saisir le sens. L’amazone lui sourit gentiment mais ne s’interrompit pas pour autant, fronçant les sourcils dans la concentration alors qu’elle tentait de reproduire des mouvements plus ou moins élaborés. Autour d’elles, les femmes souriaient, secouant énergiquement la tête de bas en haut avec approbation, ou au contraire de droite à gauche en signe de dénégation, et l’encourageant avec de petites tapes sur l’épaule. La guerrière observa la scène un long moment, mais finit par se lasser et se releva, signifiant à Gabrielle de la suivre d’un simple geste du menton. Elles s’installèrent dans un coin, Xéna appuyant son dos contre une paroi et croisant les bras sur sa poitrine, avant de raconter brièvement ce qu’elle avait fait de son temps à sa compagne. Celle-ci bondit pratiquement sur place en l’entendant évoquer la possibilité d’une sortie, ce qui fit briller une étincelle malicieuse dans les yeux bleus de son amie. Désignant d’un mouvement du menton les petits personnages éparpillés dans le camp, elle interrogea l’amazone, un soupçon d’amusement perçant dans sa voix.
-« Aurais-tu envie de revoir la surface ? Pourtant, tu m’as plutôt donné l’impression de bien t’adapter, aux gens comme à l’environnement. »
La barde haussa les épaules en faisant une petite grimace à son interlocutrice.
-« Bien sûr que j’ai envie de remonter ! »
Elle pivota sur ses talons, faisant un tour complet sur elle-même pour observer l’ensemble de la grotte et ses occupants, avant de faire de nouveau face à sa compagne.
-« Je trouve ce peuple intéressant, par leur manière de vivre si surprenante soit-elle, et ce sont des gens agréables et accueillants parmi lesquels il ne serait certainement pas désagréable de vivre, mais… »
Elle s’interrompit un instant, regardant vers le haut avant de ramener ses yeux sur Xéna.
-« Je ne peux pas imaginer ne jamais revoir le soleil, ou un ciel bleu d’été, je ne crois pas que je supporterais de ne plus jamais sentir la pluie sur mon visage, ou le vent dans mes cheveux. »
Elle avança jusqu’à être si proche de son amie que leurs corps s’effleurèrent alors que leurs souffle se mêlaient.
-« Et surtout, je ne crois pas que tu le supporterais toi-même. »
La guerrière passa ses bras autour de la taille de sa compagne et la tira un peu plus contre elle, tout en hochant la tête pour acquiescer.
-« C’est vrai, j’aurais beaucoup de mal à rester ici, mais pas à cause de l’absence de soleil, ni du manque d’espace, mais plutôt parce que je ne supporterais pas de te voir malheureuse, quelles que soient les raisons. »
Les mots, prononcés d’une voix sincère, touchèrent profondément Gabrielle, non pas parce qu’elle doutait des sentiments de la guerrière, mais plutôt parce que celle-ci n’avait pas l’habitude d’exprimer ce qu’elle ressentait à voix haute. La barde, souriant doucement, posa une main sur la joue de sa compagne, dont les yeux ne quittaient pas les siens. Lentement, leurs visages se rapprochèrent, Xéna resserrant sa prise sur la taille de son amie, puis leurs lèvres se rejoignirent en un baiser profond et intense.
Un bruit de pas et une sensation de mouvement sur le côté amenèrent la guerrière à interrompre le baiser. Sans lâcher sa compagne, elle releva brusquement la tête, surprise de constater qu’une grande partie des petits personnages étaient là, à les regarder avec des yeux curieux et intrigués, que l’absence de paupière faisait paraître encore plus grands. En les voyant, la barde recula immédiatement, rougissant légèrement en lissant machinalement sa jupe pour cacher son embarras, tandis que la guerrière, elle, cherchait ce qui pouvait bien provoquer un tel étonnement chez les petits personnages.
Après un petit instant, l’aîné s’avança et, prenant la barde par la taille, posa sa bouche sur la sienne, sans montrer la moindre hésitation, mais paraissant plutôt vouloir expérimenter ce qu’il venait de voir. Passé le premier moment de stupeur, Gabrielle le repoussa énergiquement, s’essuyant la bouche d’un revers de main avant de lancer un regard noir à l’homme. Celui-ci la regardait, un air d’incompréhension totale sur le visage, puis se tourna vers la personne la plus proche de lui, le chasseur qui avait tué les deux rats, et le tira vers lui pour l’embrasser de la même manière qu’il venait de le faire avec l’amazone. Rapidement, les autres membres du campement se mirent à imiter leur chef, et bientôt, tout le monde embrassait tout le monde, changeant régulièrement de partenaire sous l’œil ébahi des deux femmes.
Retenant un rire en mettant une main sur sa bouche, la barde se tourna vers son amie, remuant ses sourcils pour indiquer son amusement. La guerrière haussa les épaules, regardant les petits personnages avec un demi-sourire avant de passer un bras sur les épaules de son amie pour l’entraîner plus loin.
-« Ils découvrent quelque chose qu’ils ne connaissaient pas, apparemment. Laissons-les s’amuser, et raconte-moi plutôt ce que tu as fait pendant mon absence. »
Gabrielle hocha la tête en s’asseyant près du foyer que tout le monde avait déserté pour l’instant, se tournant vers les flammes avec une satisfaction évidente.
-« Eh bien, je n’ai pas appris grand-chose, mais je crois avoir compris pourquoi ces paniers sont si importants pour eux. »
Xéna haussa un sourcil et s’installa confortablement aux côtés de sa compagne.
-« Voilà une histoire qui m’intéresse. »
La barde se racla la gorge, se cala contre son amie avant de commencer, narrant avec force détails et une certaine fierté, la manière dont elle avait réussi à obtenir ces renseignements avant d’entrer dans le vif du sujet.
-« La tablette n’était pas recouverte de signes écrits, mais de dessins. Malheureusement, elle est sans doute aussi ancienne que les paniers, et en aussi mauvais état. »
La voix de la guerrière sembla légèrement déçue alors qu’elle interrogeait.
-« Tu n’as pas pu les déchiffrer ? »
Gabrielle sourit victorieusement, hochant la tête avec ardeur.
-« Ca n’a pas été facile, et la plupart des dessins étaient effacés, mais je crois avoir réussi à saisir l’essentiel. »
Elle fit une pause pour prendre une respiration un peu plus profonde, et surtout pour le plaisir qu’elle éprouvait à faire patienter son amie, avant de commencer enfin son court récit.
-« D’après ce que j’ai pu voir des dessins, les ancêtres de nos amis sont descendus sous terre d’eux-mêmes, apparemment pour fuir un grand danger dont je n’ai pas réussi à déterminer la nature. Ils avaient trois paniers avec eux, trois paniers qui contenaient tous leurs biens, mais aussi quelques objets, peut-être des reliques je ne suis pas bien sûre, liés à leur religion. »
La barde cessa de nouveau de parler, mais cette fois, c’était seulement pour prendre une gorgée d’eau à la gourde de sa compagne. Cela fait, elle s’essuya les lèvres d’un revers de main, puis reprit.
-« Ils ont été suivis jusqu’ici, et ont été obligés de se cacher, de se faufiler dans des endroits extrêmement difficiles d’accès afin d’échapper à leurs poursuivants, et lorsqu’ils y sont enfin parvenus, se sont installés de façon sommaire, s’adaptant petit à petit à cette manière de vivre qui est finalement devenue permanente.
Pendant leur périple dans les galeries, tandis qu’ils s’efforçaient de distancer et d’égarer leurs ennemis, ils ont bien évidemment emmené les paniers avec eux, les utilisant sans doute pour stocker leurs réserves de provisions, et certainement tout ce qui était précieux ou indispensable à leurs yeux. Ils ont tellement pris l’habitude d’en prendre grand soin, de ne jamais les lâcher du regard et de s’assurer qu’ils ne risquaient pas de s’abîmer ou de prendre l’eau qu’au fil du temps, les paniers qui ne servaient plus de garde-manger depuis longtemps, sont devenus bien plus précieux que les éventuelles reliques, si elles sont encore là. »
La guerrière hocha lentement la tête, ses lèvres se tordant dans une moue admirative.
-« Apparemment, tu as réussi à déchiffrer l’essentiel. »
La barde se frotta les yeux d’une main tout en répondant.
-« A vrai dire, certains dessins étaient pratiquement indiscernables, tant la tablette s’effritait. Mais grâce à ceux qui étaient gravés au-dessus, ou au-dessous, j’ai extrapolé un peu, imaginé ce qui avait pu se passer, en essayant de rester le plus proche possible de la réalité. »
Elle se frotta de nouveau les yeux, grimaçant pour retenir un bâillement sans parvenir à le cacher à son amie qui lui caressa doucement le bras avec un petit sourire, avant de désigner l’ensemble du campement et de ses occupants d’un geste large.
-« Tout le monde se prépare à dormir et nous devrions en faire autant. Nous aurons besoin d’être en forme pour remonter à la surface. »
Gabrielle acquiesça, cherchant du regard ce qui pourrait leur servir de couche, tout en questionnant, une note d’impatience dans la voix.
-« Quand crois-tu que nous pourrons partir ? »
Avant que Xéna ne puisse répondre, une femme s’approcha, tendant le paquet qu’elle tenait dans les bras vers les deux amies, un large sourire aux lèvres, et faisant immédiatement quantité de gestes et de signes compliqués dès qu’elle eut les mains libres. Gabrielle l’observa un instant, hochant plusieurs fois la tête pour la remercier, puis regarda un peu plus attentivement ce qu’elle venait de lui donner.
Le paquet contenait de simples couvertures, faites de petites peaux cousues ensemble, mais sa vue fit grimacer la barde, son visage exprimant un tel dégoût que sa compagne souleva un sourcil étonné et observa plus attentivement les couvertures pour comprendre ce qui provoquait cette réaction chez son amie.
-« Tu es gênée parce que ce sont des peaux de rats ? Pour ma part, je crois que c’était plutôt prévisible, non ?»
Gabrielle soupira profondément, et haussa les épaules avant de commencer à étendre deux couvertures sur le sol en marmonnant.
-« Je suppose que oui. »
Elle s’allongea, visiblement à contrecœur mais tentant de faire bonne figure, ne se détendant que lorsque sa compagne, une fois bien installée à ses côtés, l’enlaça. Il ne fallut que peu de temps pour que, malgré sa répulsion, la barde s’endorme comme tous les occupants du campement.
*******************
Xéna se leva lentement et s’étira, tendant ses bras haut vers la voûte du plafond, avant de tourner son regard en direction de sa compagne, souriant malgré elle devant l’expression dégoûtée qu’elle arborait encore dans son sommeil.
Après un court instant d’hésitation, tentée de réveiller son amie immédiatement, la guerrière décida plutôt d’aller à la rencontre de l’aîné, qui, en compagnie de plusieurs autres membres de sa tribu, s’installait devant le feu qu’un des hommes venait de ré-alimenter. Se baissant pour être à la même hauteur que l’homme assis, elle mima du mieux qu’elle put, l’action de manger, portant plusieurs fois sa main à sa bouche avant de feindre la mastication. L’aîné comprit rapidement de quoi il s’agissait, hélant d’un geste une des femmes pour lui donner sans doute quelques directives, ses mains s’agitant à toute vitesse devant lui. Dès qu’il eut terminé, la femme se précipita, revenant rapidement avec deux écuelles de bois contenant manifestement le même ragoût que la veille.
La guerrière fit la moue devant ce que lui présentait la femme, puis secoua négativement la tête, cherchant du regard quelque chose d’autre qu’elles pourraient manger sans risques de nausées. Ne trouvant rien qui attire son attention, elle saisit une brindille, près du feu, pour dessiner sommairement dans la poussière du sol, ce qui ressemblait à une des racines qu’elles avaient goûtées la veille. La femme hocha la tête et s’éloigna, se dirigeant vers l’un des coins les plus sombres de la grotte pour en revenir très rapidement avec ce que la guerrière lui avait demandé.
Gabrielle soupira, passant une main sur son front pour dégager une mèche de cheveux, avant de bailler à s’en décrocher la mâchoire. Mal réveillée, elle cligna des yeux dans la semi obscurité de la grotte avant de jeter un regard machinal sur la couverture qui couvrait ses genoux, se levant d’un bond en la rejetant brusquement quand elle se rappela avec quelles peaux elle était faite. La respiration haletante, elle ne se détendit qu’en voyant venir son amie, au devant de laquelle elle s’avança en marmonnant, les dents serrées.
-« Je ne resterai pas ici une heure de plus ! ».
Même si elles étaient prononcées tout bas, l’ouïe exercée de la guerrière discerna parfaitement les paroles de sa compagne. Elle prit son expression la plus raisonnable et passa un bras sur les épaules de l’amazone dans un geste réconfortant.
-« Nous partirons dès que nous aurons avalé quelque chose, il ne serait pas très judicieux de faire un ascension aussi difficile que celle qui nous attend, avec l’estomac vide. »
La barde secoua la tête, les lèvres étirées dans une moue boudeuse.
-« Il n’est pas question que je mange du rat à nouveau. »
Xéna sourit, relâchant son amie tout en lui montrant les racines qu’elle tenait à la main.
-« Ce ne sera pas nécessaire. »
Gabrielle poussa un soupir de soulagement et s’empara immédiatement d’une racine, commençant à manger avant même d’être arrivée près du feu, là où elle s’assit sur le sol en compagnie des membres de la tribu. La guerrière la suivit de près, entamant sa propre racine dès qu’elle fut assise.
Sitôt le repas terminé, l’aîné se rapprocha de la guerrière, brandissant son bâton comme il l’avait fait la veille, manifestant apparemment le désir de retourner chasser le rat, son expression passant rapidement d’enthousiaste à désappointée quand il comprit, d’après les gestes de dénégation que la grande femme brune faisait, qu’elle n’avait pas l’intention de les accompagner. Fronçant les sourcils, il avança jusqu’à coller son visage aussi près de celui de sa vis à vis que leur différence de taille le lui permettait, ses yeux sans paupière paraissant démesurément grands. Elle posa sa main sur la poitrine de l’homme, le repoussant doucement mais fermement, puis passa un bras sur les épaules de la barde avant de tendre un index déterminé vers le haut, à plusieurs reprises. L’aîné grimaça puis se tourna vers les membres de sa tribu, ses mains dessinant dans l’air de multiples signes rapides et complexes, entamant une conversation silencieuse, mais certainement animée.
D’abord un peu amusée par cette agitation, la barde finit par pincer les lèvres devant les mines désapprobatrices qu’arborait la plupart des petits personnages, et se tourna vers sa compagne pour murmurer.
-« Ils n’ont pas l’air d’approuver. »
La guerrière haussa les épaules.
-« On se passera de leur permission. »
Là-dessus, elle saisit gentiment le bras de son amie, décidée à partir immédiatement. A ses côtés, Gabrielle la suivit sans montrer aucun entrain ni enthousiasme, ce qui amena Xéna à l’interroger avec un peu d’étonnement.
-« Pour quelqu’un qui ne voulait pas rester ici plus longtemps que nécessaire, je trouve que tu manques singulièrement d’ardeur. »
L’amazone ne répondit pas tout de suite, s’arrêtant d’abord de marcher pour désigner la tribu d’un geste du bras.
-« Ils ont été bons, accueillants et bienveillants. J’aurai aimé leur dire au revoir. »
Observant les petits personnages à son tour, la guerrière haussa un sourcil avant de croiser les bras sur sa poitrine.
-« Et comment comptes-tu leur faire connaître la gratitude que tu éprouves envers eux ? En les serrant tout contre ton cœur les uns après les autres ? Pour les remercier de t’avoir fait manger du rat ? »
Même si la taquinerie était évidente dans la voix de sa compagne, la barde se raidit, la simple mention de l’animal lui donnant de nouveau envie de vomir. Lançant un regard noir à son amie, qui riait sous cape, elle s’approcha du foyer pour saisir deux torches, en tendant immédiatement une à la guerrière en lui intimant sèchement.
-« Allons-y ! »
Elles traversèrent la grotte et s’engagèrent dans la galerie sans plus échanger une parole, la guerrière levant régulièrement sa torche pour repérer les signes qu’elle avait gravés sur les parois.
Le silence, lorsqu’elles arrivèrent à destination, était impressionnant. Observant l’ensemble de la salle, puis la paroi qu’il allait falloir escalader, et enfin l’ouverture dans le plafond, la barde ne put retenir un frisson d’appréhension. Sa compagne le remarqua et passa un bras sur ses épaules, la tirant contre elle dans un geste rassurant.
-« Ne te laisse pas impressionner. Pour ce que j’ai pu en juger, les prises sont nombreuses, et solides. La seule difficulté est la longueur de l’ascension. »
Elle s’interrompit, resserrant légèrement sa prise sur les épaules de son amie avant d’ajouter avec beaucoup de conviction.
-« Tu en es tout à fait capable, Gabrielle. J’ai une entière confiance en toi. »
L’amazone hocha la tête et sourit bravement, essayant de montrer une assurance qu’elle ne possédait pas, avant de tourner de nouveau son regard vers l’ouverture, tentant de distinguer le ciel sans y parvenir, si concentrée qu’elle ne remarqua pas immédiatement le mouvement de sa compagne lorsque celle-ci lorsque celle-ci tourna sur elle-même en marmonnant, se contentant de questionner à voix basse.
-« Que dis-tu ? »
Xéna tapota le haut du bras de sa compagne qui détacha enfin les yeux du plafond pour tourner le regard vers la grande femme brune qui fit un mouvement du menton en direction de la galerie d’où elles venaient.
-« Finalement, tu vas pouvoir les faire, tes au-revoir. »
Gabrielle regarda dans la direction indiquée par sa compagne, pas vraiment surprise de voir que tous les membres de la tribu se trouvaient là, immobiles et debout, en train de les observer dans le plus grand silence.
Après un moment, l’aîné s’approcha doucement, brandissant devant lui un bâton pointu visiblement plus long que ceux que les deux femmes avaient vus jusque là. Arrivé devant la guerrière, il prit l’arme de bois à deux mains et la lui présenta avec une attitude qui ressemblait à de la déférence, s’inclinant légèrement en attendant manifestement que Xéna saisisse le bâton, ce que celle-ci ne tarda pas à faire, remerciant l’homme d’un signe de tête avant de retourner auprès de son amie, lui montant le bâton en chuchotant.
-« Au moins, ça nous fera un souvenir. »
La barde sourit et s’avança à son tour pour saluer l’aîné, inclinant la tête alors qu’il lui tapotait l’épaule d’un geste un peu paternel. Puis, au moment où elle pensait pouvoir reculer et s’apprêtait à faire un signe de la main pour saluer l’ensemble de la tribu, il prit fermement son visage entre ses deux mains pour déposer sur ses lèvres le même baiser un peu mouillé qu’il y avait laissé la veille. Prise par surprise une nouvelle fois, l’amazone le repoussa sans douceur, grimaçant en s’essuyant la bouche d’un revers de main, d’autant plus vexée qu’elle entendait son amie ricaner derrière elle. Se retournant brusquement, elle lui lança un coup d’œil furibond, puis lui flanqua une bourrade sur l’épaule, suffisamment violente pour la faire trébucher, le mouvement la faisant avancer involontairement d’un pas, et l’amenant de nouveau face à l’aîné qui, sans perdre un instant, profita de l’occasion pour embrasser la guerrière de la même manière qu’il l’avait fait avec la barde.
Reculant vivement en repoussant l’aîné sans aucune douceur, la guerrière ne riait plus du tout et jeta un regard courroucé à son amie qui gloussait derrière elle, mais n’eut pas le temps de lui dire le fond de sa pensée, l’aîné attirant de nouveau son attention en touchant délicatement son avant bras. Dès qu’elle posa de nouveau les yeux sur lui, l’homme désigna l’ouverture du plafond puis se baissa pour creuser un trou dans le sol, montrant alternativement chacune des deux ouvertures de la pointe de l’index. Une fois qu’il fut sûr que les deux femmes l’observaient attentivement, il les désigna, l’une après l’autre, indiqua le trou dans le plafond, puis reboucha celui qu’il avait fait dans la terre du sol, ne cessant son manège qu’après que les deux amies lui aient fait des signes de tête approbateur lui signalant qu’elles avaient compris ce qu’on leur demandait, ce que Xéna confirma d’ailleurs en paroles, même si elle n’était pas certaine qu’il comprenne ses mots.
-« Je te donne ma parole que nous boucherons le trou dès que nous serons sorties. »
L’aîné hocha la tête avec enthousiasme, souriant largement, puis retourna se placer juste devant les autres membres de sa tribu, restant aussi immobile qu’eux. Les deux amies échangèrent un regard, puis s’approchèrent lentement de la paroi, la guerrière calant le bâton qu’on lui avait donné dans son dos, coincé derrière le fourreau de son épée, en marmonnant.
-« J’aurais préféré une corde. »
Elle leva une dernière fois les yeux vers l’ouverture du plafond, caressa doucement et brièvement l’épaule de sa compagne et entama l’ascension, Gabrielle la suivant trois ou quatre mètres plus bas.
*************************
La barde reprit son souffle, écroulée sur le sol de la forêt dans laquelle elles venaient d’arriver, regardant les nombreuses écorchures que les aspérités de la roche avaient laissées sur ses mains. A ses côtés, Xéna, assise dans l’herbe elle aussi, observait les alentours, cherchant ce qu’elle pourrait utiliser pour boucher le trou béant, juste au pied d’un énorme chêne.
Fermant les yeux, essayant de récupérer de l’effort physique intense qu’elle venait de faire, Gabrielle frissonna en revivant quelques uns des moments les plus difficiles de leur ascension. Comme quand sa main avait glissée, ses doigts douloureux peinant à tenir fermement leur prise sur une roche humide, ou quand Xéna avait été obligée d’agrandir l’ouverture donnant sur l’extérieur avec son épée, et que les débris lui étaient tombés sur la tête, manquant de l’assommer.
Le mouvement de sa compagne, qui se levait avec une souplesse surprenante compte tenu des efforts qu’elle venait de faire, la tira de sa rêverie. Elle ouvrit péniblement les yeux, luttant contre l’envie de se laisser tomber dans l’herbe et de juste observer le ciel, pour regarder la guerrière se diriger d’un pas déterminé vers un rocher de belle taille dont elle fit lentement le tout, comme pour mieux l’évaluer, avant de saisir le bâton que l’aîné lui avait donné, l’utilisant comme un levier dans le but évident de faire rouler le rocher. Poussant un petit soupir, la barde se leva elle aussi, frottant ses mains l’une sur l’autre avant d’aller rejoindre son amie.
-« Où crois-tu que nous sommes ? »
Xéna interrompit son effort un instant, le temps de jeter un regard vers l’amazone et de placer différemment son levier, reprenant sa tâche alors qu’elle répondait.
-« Je n’en suis pas très sûre, ce n’est pas une région que je connais, mais je ne pense pas que nous soyons excessivement loin de notre campement de l’autre soir, j’ai plutôt l’impression que nous nous trouvons dans la même forêt. »
Gabrielle hocha la tête, apparemment satisfaite de la réponse de sa compagne, puis s’arc bouta et poussa des deux mains contre le rocher, joignant ses forces à celles de la guerrière.
Cela prit un long moment, la roche était vraiment imposante, mais petit à petit, elles se rapprochèrent du gouffre, Gabrielle demandant une pause à son amie juste au moment où elles allaient enfin atteindre leur but et poser le rocher sur la crevasse par laquelle elles étaient passées pour revenir à la surface. Xéna arrêta de pousser et jeta un regard amusé à l’amazone, son sourcil droit monta haut sur son front alors qu’elle interrogeait, un peu d’ironie perçant dans sa voix.
-« Encore quelques adieux à faire, peut-être ? »
L’amazone répondit d’un haussement d’épaule dédaigneux avant de s’allonger à plat ventre sur le sol, regardant une dernière fois vers le monde souterrain qu’elles venaient de quitter. Tous les membres de la tribu se tenaient immobiles, les visages tournés vers le haut, l’aîné tenant son bâton fermement au-dessus de sa tête dans un geste que les deux femmes lui avaient fréquemment vu faire. Souriant largement, la barde agita la main de gauche à droite, espérant qu’ils comprendraient cette manière de saluer, puis se releva rapidement, reprenant immédiatement sa place aux côtés de sa compagne.
Après un dernier effort aussi bref qu’intense, le rocher obtura complètement l’ouverture dans le sol.
***********
Gabrielle grimaça en se frottant le cou, là où un souffle chaud et humide lui chatouillait la peau, mais c’est seulement en entendant renâcler Argo qu’elle se décida à ouvrir les yeux. Debout près d’elle, la jument dorée promenait ses naseaux de son visage à ses épaules tandis que, une main sur l’encolure de sa jument, Xéna souriait des réactions de sa compagne.
Lentement, la barde se redressa, s’asseyant sur l’herbe en étirant ses bras vers le ciel, avant de tendre une main pour caresser le chanfrein de la jument, tout en questionnant son amie avec curiosité.
-« Comment est-elle venue jusqu’ici ? »
La guerrière haussa négligemment les épaules, mais le ton de sa voix, comme la lueur dans ses yeux, indiquaient à quel point elle était fière de sa monture.
-« Je l’ai appelée. »
L’amazone se leva en souriant et vint s’appuyer contre sa compagne, posant doucement sa joue sur son épaule.
-« Combien de temps ai-je dormi ? »
Xéna tourna la tête pour déposer un petit baiser sur le crâne de la barde.
-« Juste le temps de venir pour Argo, et de chasser le dîner de ce soir pour moi. »
La simple mention du dîner fit lever la tête à Gabrielle qui chercha du regard le gibier tué par sa compagne, souriant en voyant le paquet enveloppé de peau que la guerrière lui désigna du menton en chuchotant.
-« Une poule d’eau. »
La barde se tourna légèrement pour étouffer un gloussement contre l’épaule de son amie qui entoura sa taille de son bras avant d’ajouter.
-« Nous devrions retourner au campement de l’autre soir, toutes nos affaires sont là-bas. »
L’amazone acquiesça mais n’esquissa pas le moindre geste, restant appuyée contre la guerrière.
-« Je suppose que tu es certaine de pouvoir le retrouver sans problème ? »
Xéna lui jeta un regard faussement vexé, haussant un sourcil pour répondre d’une voix grondante.
-« Est-il nécessaire de poser une telle question ? »
Gabrielle sourit, mais ses yeux restèrent fixés sur le gros rocher qu’elles avaient déplacé.
-« Je n’aurais jamais imaginé qu’un peuple puisse vivre ainsi, sous terre. »
Sa compagne ne répondit pas tout de suite, resserrant brièvement sa prise sur le corps de la barde avant de la relâcher, se tournant ensuite complètement vers sa jument, saisissant la bride d’une main ferme avant de l’enfourcher rapidement, puis de tendre une main vers son amie.
-« Je n’en avais jamais entendu parler moi non plus, mais apparemment ils aiment la discrétion, et sont tout à fait heureux de vivre comme ils le font. »
Gabrielle prit la main tendue, s’installant sur le dos de la jument en entourant la taille de son amie, devant elle, avec ses bras en poussant un petit soupir de plaisir.
-« Quoi qu’il en soit, je garderai un bon souvenir de ce peuple, qui, contrairement à la plupart de ceux qui vivent à la surface de la Terre, a su se montrer chaleureux et bienveillant. »
La guerrière hocha la tête, semblant partager l’avis de l’amazone, et répondit d’un ton extrêmement sérieux.
-« Personnellement, ce que je regretterai le plus, c’est leur cuisine. J’espère que tu as pensé à noter une ou deux recettes. »
Le rire de la guerrière, alors que la barde s’indignait, résonna haut et clair dans toute la forêt.
Démoniaque, de Gaxé
DEMONIAQUE
De Gaxé
Un appartement apparemment banal, un deux pièces tout ce qu’il y a de plus ordinaire dans un quartier comme on en trouve dans toutes les villes de France, voilà le cadre de ma première affectation. Je soupire, tordant mes lèvres dans une moue un peu dégoûtée, alors que je regarde la façade de l’immeuble d’un œil distrait, gardant plutôt mon attention sur les passants pour guetter celle qui vit là.
Elle sort au bout d’un bon quart d’heure, l’air joyeux et arborant un petit sourire, comme si elle était pressée de se rendre à sa destination quelle qu’elle soit. Je n’ai aucun mal à la reconnaître, je l’ai beaucoup observée quand j’étais en bas, avec mon formateur, et c’est à ce moment là que j’ai remarqué la blondeur de ses cheveux, la finesse de sa taille, le vert de ses yeux et la douceur de son regard comme de son sourire.
Je ne bouge pas alors qu’elle quitte son entrée, attendant qu’elle s’éloigne et tourne au coin de la rue, pour pénétrer dans son immeuble. Là, je m’arrête une seconde, vérifiant rapidement mais consciencieusement que je suis seule, puis prend la petite bouteille d’eau qui se trouve dans ma poche et la vide lentement dans sa boite aux lettres, jusqu’à la dernière goutte. Les deux enveloppes qui s’y trouvent sont si imbibées d’eau que les lettres qui sont à l’intérieur seront très abîmées, et si j’ai de la chance, complètement illisibles. Je ricane, jubilant toute seule de la réussite de mon mauvais coup, puis retourne dans la rue, m’asseyant sur un banc public pour attendre tranquillement son retour.
C’est long, plusieurs heures. Mais je ne m’ennuie pas, je reste sur mon banc à regarder les allées et venues des passants tout en me remémorant la manière dont je suis arrivée ici.
::::::::::::::::::::::::::::
J’étais encore très jeune quand j’ai succombé à une overdose. Un accident tout à fait prévisible, compte tenu de ma consommation régulière et excessive de stupéfiants de toutes sortes, d’autant que je n’hésitais jamais à abuser de l’alcool dans le même temps.
Quoi qu’il en soit, je suis allée directement en enfer, sans jugement aucun. A ma propre stupéfaction, je me suis très rapidement adaptée à cet environnement pourtant particulièrement hostile. La méchanceté, la violence tant physique que verbale, la sournoiserie, tout cela était la règle et me convenait tout à fait, tant et si bien que j’ai très vite été remarquée par un des démons chargés de surveiller les lieux.
Selon l’expression consacrée, notre entretien fut bref mais constructif, et aussitôt après, je me trouvais en formation pour devenir un démon de troisième catégorie, de ceux qui sont chargés d’amener des âmes pures destinées au paradis à coup sûr, à commettre des actes si contraires à leur naturel qu’ils en deviennent, si la mission est réussie, des êtres cédant régulièrement à quelques uns au moins des péchés capitaux, scellant ainsi, et sans même s’en rendre compte, leur destin de futurs damnés.
::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::
La colère :
C’est à la tombée de la nuit qu’elle revient enfin, marchant lentement comme si elle était fatiguée, mais paraissant toutefois ravie de son après-midi. Je la laisse passer devant moi sans rien faire pour attirer son attention, ne me levant pour la suivre discrètement que lorsqu’elle est à trois ou quatre mètres devant moi, et me hâtant pour coller mon visage contre la vitre de la porte d’entrée dès qu’elle est à l’intérieur de l’immeuble, pressée de voir sa réaction en découvrant son courrier trempé. Mais je suis plutôt déçue. Si elle est, sans aucun doute, contrariée, elle ne manifeste pourtant aucune colère, se contentant de regarder autour d’elle, les sourcils froncés, cherchant d’où peut bien provenir toute cette eau. Elle ne trouve bien évidemment pas et finit par se détourner en soupirant, pensant peut-être à une mauvaise blague d’un quelconque chenapan, prenant la direction de l’ascenseur en tournant et retournant son courrier trempé entre ses doigts. Je souris et m’éloigne de la porte vitrée, retournant dans la rue en sifflotant, mes mains glissées dans les poches de mon pantalon.
Bien que mon formateur aie mis un logement à ma disposition, dans le même quartier que celui de ma victime, je ne rentre pas pour autant. Comme la nourriture, le sommeil ne m’est absolument pas indispensable, même s’il est tout à fait possible. Mais ce soir, soucieuse de mener ma mission à bien, et alors que la nuit est douce et claire, je choisis plutôt de mettre en place mon deuxième plan d’action. Munie d’un sac de plastique comme on en trouve dans tous les supermarchés, je parcours le parc, non loin de là, cherchant et ramassant les éléments dont j’ai besoin pour mettre mon deuxième acte de malveillance en place.
Il me faut un certain temps pour récolter tout ce dont j’ai besoin en quantité suffisante, mais je ne me presse pas, saluant courtoisement les quelques personnes que je croise, souvent des promeneurs avec leur chien, et attendant patiemment que le quartier soit désert pour retourner dans l’immeuble de ma victime et accomplir mon forfait.
Je suis dissimulée dans les escaliers, le lendemain matin, guettant sa sortie de l’appartement en ricanant, persuadée qu’elle va bouillir de colère en découvrant ce que j’ai préparé pour elle.
Et en effet, elle pousse un cri au moment où elle met un pied dans toutes les déjections canines que j’ai répandues sur son paillasson et devant sa porte. Reculant instinctivement en grimaçant, elle fronce le nez devant l’odeur forte et désagréable, mais, à mon grand désappointement, semble plus triste et perturbée qu’autre chose. D’ailleurs, elle réagit rapidement, et après avoir jeté un bref regard autour d’elle, sans doute dans l’espoir de découvrir qui lui a fait cette très mauvaise blague, elle commence aussitôt à nettoyer, enfilant des gants de plastique avant de jeter son paillasson dans un gigantesque sac poubelle, puis nettoyant efficacement le palier à grand renfort d’eau javellisée. Encore une fois, je suis déçue de son calme, ma seule consolation étant de la voir se dépêcher ensuite, courant en consultant continuellement sa montre, me permettant ainsi de constater que j’ai au moins réussi à la mettre en retard. Je hausse les épaules, un peu perplexe, et retourne dans la rue tout en cherchant de meilleurs moyens de mener ma mission à bien, commençant par me demander si je pourrais plutôt essayer de la faire céder à un autre péché capital.
Au début de ma mission, j’ai choisi la colère parce que c’était le péché qui me paraissait le plus facile à provoquer, mais peut-être ai-je commis une erreur. Si je continue de cette manière, je cours le risque de l’effrayer. Or, mon but n’est pas de la voir se replier sur elle-même dans la crainte de tout et de tous, et si je ne parviens pas à provoquer sa colère, je devrais peut-être me tourner vers d’autres possibilités. Tranquillement assise sur le même banc que la veille, je commence par réciter intérieurement la liste des autres fautes les plus graves, celles qui, renouvelées trop souvent, amènent directement les âmes en enfer : Luxure, gourmandise, envie, avarice, orgueil et paresse.
Je soupire et me gratte machinalement l’oreille alors que je prends ma première décision. Dès ce soir, j’essaierai encore une fois de la mettre en colère, mais si j’échoue de nouveau, il me faudra changer mon fusil d’épaule et je me déciderai à provoquer une rencontre entre elle et moi, persuadée que je suis que ce n’est qu’en étant proche d’elle que je pourrai l’amener à changer suffisamment pour se laisser aller à certains mauvais penchants comme tout le monde en a plus ou moins profondément enfouis au fond de soi.
Par souci de discrétion, j’attends la nuit suivante pour accomplir ce dernier méfait. Un travail qui me prend davantage de temps que les précédents, mais qu’importe, je ne suis pas pressée, j’ai tout le temps qu’il me faut, non seulement cette nuit, mais aussi à plus long terme. Dès le début, mon formateur m’a bien précisé que le temps n’ayant absolument pas la même valeur en enfer, je peux passer des mois, des années, voire des décennies occupée à la même mission sans que ça ne pose aucun problème, tant que la réussite est au bout. D’ailleurs, tout est prévu pour cela, de l’argent au logement et même à mon apparence physique qui changera au fil des années si cela s’avère nécessaire.
Cette fois, je n’attends pas dans les escaliers pendant toute la nuit, préférant me rendre à l’appartement qui m’a été attribué et que je n’ai pas encore vu jusqu’à présent. Je découvre un espace clair et lumineux, aux meubles modernes et fonctionnels, correspondant tout à fait au genre de personnage que je suis sensée jouer. Plutôt satisfaite de ce que je découvre, je me lève toutefois de très bonne heure le lendemain, afin de pouvoir retrouver mon poste d’observation, dans les escaliers, sans me faire remarquer par quiconque. Mais cette tentative n’a pas plus de succès que les précédentes. Non seulement elle ne manifeste aucune colère, mais elle semble plutôt peinée et désemparée, une expression qui aurait sans doute émue n’importe qui ayant un peu de compassion, ce qui n’est évidemment pas mon cas. Elle effleure du bout des doigts les grossièretés peintes et les injures abominables que j’ai gravées dans le bois de sa porte, avec la pointe d’un couteau. Et puis, alors que je m’attendais à la voir commencer à nettoyer comme elle l’a fait hier matin, elle va sonner à la porte de l’appartement voisin, interrogeant celui qui lui ouvre d’une voix inquiète et pleine de tristesse.
Je suis trop loin pour bien discerner et comprendre ses paroles, mais la conversation est brève de toute façon, et se résume sans doute à quelques questions concernant les allées et venues dans les escaliers.
Elle retourne rapidement à l’intérieur de son appartement après cela, fermant la porte derrière elle, et je reste un instant sur place, hésitant entre rester là pour observer la suite des évènements, ou bien m’en aller, en tous cas pour le moment. C’est la deuxième idée que je suis, mais, alors que je suis déjà engagée sur les marches, et à trois pas à peine de son palier, elle ressort, et nous nous trouvons nez à nez.
Décidant de profiter de l’opportunité qui se présente, je m’approche, observant les graffitis et les mots orduriers, sur sa porte, comme si je n’avais jamais rien vu de semblable de ma vie, et me tourne ensuite vers elle, réussissant à mettre sur mon visage une expression qui montre à la fois de la curiosité et de la compassion, tout en désignant les grossièretés, sur sa porte.
-« Ce ne sont pas vraiment des œuvres d’art. »
Elle a un petit sourire mi-amusé mi-dégoûté et acquiesce.
-« C’est le moins qu’on puisse dire, en effet. »
Son expression amusée s’efface rapidement et elle retrouve immédiatement une mine contrariée et attristée, alors qu’elle hausse les épaules en me montrant le seau et les produits d’entretien qu’elle vient de déposer sur le sol.
-« Je viens de prendre ma journée, juste pour nettoyer. »
Je glisse mes mains dans les poches de mon jean, gardant une attitude dégagée pour l’interroger, reportant mon regard sur sa porte en fronçant les sourcils.
-« Vous avez une idée de qui a bien pu faire ça ? »
Elle secoue négativement la tête, soupirant profondément.
-« Non. Tout ce que je sais c’est que quelqu’un en a après moi depuis quelques jours, ce n’est pas le premier mauvais coup qu’on me fait. »
Je hausse un sourcil, prenant un air concerné.
-« Vraiment ? Y aurait-il quelqu’un qui vous en veut ? »
De nouveau, elle secoue la tête.
-« A vrai dire, je n’en ai aucune idée. Je n’ai pas d’ennemi, je m’efforce toujours d’être aimable et agréable avec tout le monde… »
Elle semble si perdue, déprimée même, que pendant une seconde, elle me ferait presque de la peine. Je me secoue intérieurement pour chasser cette sensation ridicule et fait quelques pas, jusqu’à être très proche d’elle, tentant encore une fois de ne pas paraître trop intéressée par ses réactions.
-« Il peut tout simplement s’agir de malveillance pure, sans raison particulière. Ce sont des choses qui arrivent. »
Elle me jette un regard choqué, comme si elle n’avait jamais entendu parler de ce genre de chose et ne se doutait pas que ça puisse exister. Je hausse les épaules et n’insiste pas, alors qu’elle se ressaisit et qu’une expression résolue vient s’inscrire sur son visage.
-« J’y réfléchirai plus tard, pour l’instant, il faut que je m’y mette. »
Elle me salue d’un signe de tête et se détourne, le temps d’enfiler les mêmes gants de plastique rose que la veille puis, alors que je m’engage dans les escaliers en direction de la sortie, me rappelle, la voix curieuse et un peu intriguée.
-« Je ne vous ai jamais vue ici, avez-vous emménagé récemment ? »
Je lui fais un petit signe négatif, le mensonge venant sans difficulté.
-« Je suis passée pour rendre visite à une vieille amie, mais apparemment, elle ne vit plus ici. »
Je la laisse à son nettoyage, ne doutant pas qu’elle vienne à bout des peintures sans trop de mal, mais ricanant intérieurement en songeant aux gravures, sur le bois de sa porte, dont elle ne parviendra pas à se débarrasser si facilement. Cette pensée en amène une autre, et c’est en franchissant le seuil de son immeuble que je trouve le moyen de nouer des contacts plus approfondis avec elle.
Ce n’est qu’en fin d’après-midi que je reviens devant sa porte, profitant du trajet pour dissimuler la balle cherchée par un groupe d’enfants et qui a roulé jusqu’à mes pieds sans qu’ils s’en aperçoivent. La vanité de leurs recherches me fait sourire et je suis de bien meilleure humeur au moment où je croise un homme, visiblement éméché, qui sort d’un bistrot en chantonnant. Je n’hésite pas à tendre discrètement la jambe pour lui faire un croche pied, ricane au moment où il s’écroule sur le sol, et c’est avec le sourire aux lèvres que je gravis les escaliers qui m’amènent jusqu’à son palier. Comme je m’y attendais, la peinture a entièrement disparu, mais bien sûr, les gravures sur la porte sont toujours là, se distinguant d’autant mieux sur un panneau parfaitement propre et net. Je sonne et elle m’ouvre rapidement, paraissant surprise de me voir là. Je lui souris et lui désigne le petit sac de plastique qui pend à ma main droite.
-« J’ai pensé que vous auriez du mal avec ces gravures, alors je me suis dit que je pourrais vous donner un coup de main. »
Son étonnement, visible, est presque comique et je ne retiens pas un petit rire, qu’elle partage au bout d’une seconde. Ensuite, elle regarde à l’intérieur de mon sachet, fronçant les sourcils en voyant la sciure et la colle à bois.
-« Vous pensez pouvoir reboucher tout ça ? »
J’acquiesce avec conviction.
-« Certainement. Et lorsque ce sera sec, il suffira de passer une couche de peinture pour que toutes ces petites phrases si poétiques soient pratiquement invisibles. »
Elle hausse un sourcil un peu incrédule mais va volontiers me chercher un petit récipient pour que je puisse mélanger ce qui se trouve dans mon sachet de plastique. Après ça, et alors que j’applique consciencieusement la mixture sur les profondes rayures qui se trouvent sur sa porte, prenant soin de nettoyer immédiatement tout de qui dépasse, elle m’interroge avec curiosité.
-« J’avoue que je ne comprends pas ce qui vous pousse à m’aider ainsi, alors que nous ne nous connaissons absolument pas. »
Je hausse les épaules, souriant intérieurement mais lui répondant avec le plus grand sérieux.
-« Disons que j’aime rendre service. »
Elle semble se contenter de cette réponse et reste simplement à me regarder travailler, tout en me racontant les quelques mauvais coups dont elle a été victime récemment, paraissant peinée, mais toujours pas en colère. Je ne l’écoute que distraitement, après tout je connais parfaitement chaque détail de ces méfaits, m’appliquant à boucher les entailles plus ou moins profondes avec le plus grand soin en espérant qu’elle remarquera mon évidente bonne volonté. Elle affiche un immense sourire lorsque je termine, m’invitant immédiatement à entrer pour me laver les mains et m’offrir un verre, mais je refuse d’un mouvement de tête.
-« Je préférerais peindre, pour en finir une fois pour toute. »
Cela paraît la surprendre et elle me fait remarquer qu’elle pourrait tout à fait se charger de la peinture elle-même, mais j’insiste, désireuse d’attirer sa sympathie afin d’être sûre que nous puissions nouer des liens amicaux qui me permettent ensuite de l’attirer sur les chemins qu’elle n’a jamais fréquenté jusqu’à présent. Elle finit par céder et il me faut peu de temps pour terminer mon ouvrage après lequel nous pénétrons dans l’appartement, nous asseyant devant un verre le temps que la peinture sèche. Après avoir échangé nos prénoms, Gabrielle pour elle et Léna pour moi, nous parlons de choses et d’autres, ce qui me permet de constater, une fois encore, à quel point je n’éprouve aucune difficulté à mentir. Je lui parle très brièvement de mon travail imaginaire, et m’invente une enfance banale et une famille indifférente, expliquant ainsi le fait que je sois isolée ici.
De son côté, elle me parle avec, j’en suis certaine, une totale franchise, me narrant quelques anecdotes de son enfance qui fut, selon ses dires, tout à fait ordinaire mais heureuse, entourée d’une famille aimante avec laquelle elle garde des contacts étroits malgré les kilomètres qui les séparent.
Nous sympathisons suffisamment pour qu’elle me propose de partager son repas et, lorsque je la quitte pour regagner mon propre appartement, je me trouve tout à fait enchantée de ma soirée, un sentiment que je ne me souviens pourtant pas avoir déjà éprouvé de mon vivant, à l’issue d’une soirée somme toute fort simple. Je me sens si détendue que, puisque je suis un démon, je décide de m’amuser un peu, crevant de la pointe de mon canif les quatre pneus d’une ambulance stationnée devant un hôpital, et saccageant en riant les fleurs en pot posées sur tous les rebords de fenêtres que je peux atteindre.
La gourmandise :
Je repasse la voir dès le lendemain soir, l’invitant à mon tour sous prétexte de lui rendre sa courtoisie de la veille, mais surtout en espérant la faire succomber à la gourmandise. Si elle accepte volontiers de m’accompagner, elle a un mouvement de recul lorsqu’elle se rend compte que c’est dans un restaurant gastronomique que je l’emmène. Elle recule, tentant de refuser poliment, et je dois faire preuve de beaucoup de persuasion avant qu’elle ne se laisse convaincre.
Le maître d’hôtel regarde nos vêtements ordinaires avec une expression dédaigneuse que sa courtoisie ne parvient pas à dissimuler, mais nous n’en tenons aucun compte et nous installons avec plaisir à la table qu’il nous désigne, prenant le temps de choisir soigneusement les plats que nous allons déguster. Ensuite, je fais de mon mieux pour l’inciter à profiter des mets exquis qui nous sont servis, n’hésitant pas à m’empiffrer moi-même pour cela, malgré les expressions outrées arborées par les serveurs devant mon manque de manières. En face de moi, Gabrielle savoure tout ce qui lui est servi avec délectation, mangeant délicatement avec des gestes élégants tout en souriant devant ma gloutonnerie. Toutefois, j’ai beau essayer de l’inciter à manger davantage, lui faisant remarquer qu’elle n’a aucune raison de se priver et qu’elle peut se régaler autant qu’elle le souhaite, elle repousse chacune de mes tentatives en me disant qu’elle n’a pas envie de prendre de l’embonpoint et d’atteindre le poids et le volume d’une baleine, ce qui pourrait m’arriver si, comme ce soir, je fais trop souvent preuve de voracité . Je sais qu’il n’y a plus aucun risque de ce genre pour moi et je lui réponds en secouant négativement la tête, sans même me rendre compte de la sincérité de mon sourire.
Cette fois encore, nous passons une soirée tout à fait agréable, devisant légèrement et riant pour des bêtises, comme l’air compassé et l’attitude guindée du personnel qui nous amusent beaucoup.
Nous ne rentrons pas très tard, Gabrielle doit travailler le lendemain et je suis sensée aller gagner ma vie moi aussi. Mais, au moment où nous nous levons de table, je remarque le regard appréciateur qu’elle laisse traîner furtivement sur mon corps. Ma première réaction, instinctive, est de me sentir flattée, tournant légèrement sur moi-même pour qu’elle ait un meilleur aperçu, ravie de l’effet que je semble lui faire et appréciant l’espèce de douce chaleur que je sens monter en moi, jusqu’à ce que je réalise que je devrais plutôt songer à profiter de la situation au lieu de bêtement me laisser admirer. Je cherche son regard du mien, retenant un sourire ironique en voyant ses joues se colorer de rose, alors qu’elle détourne immédiatement les yeux, se raclant la gorge avant d’enfiler sa veste avec des gestes un peu plus nerveux que la normale. Je n’insiste pas et la précède vers la porte en silence.
L’envie :
Après cette soirée, nous restons sans nous voir ni même nous parler jusqu’à la fin de la semaine. Je n’ai bien évidemment pas oublié ma mission, mais je préfère prendre quelques jours tranquilles, occupant mes journées à d’innocentes activités comme de renverser les poubelles dans les rues aux petites heures du matin, briser quelques vitrines, ou forcer des parcmètres, pour ensuite déposer la monnaie sur les sièges des voitures stationnées devant, et dont j’ai cassé les pare-brises, mais aussi pour réfléchir à ma prochaine tentative.
Sans abandonner l’idée de la gourmandise, il me semble possible d’essayer de provoquer l’envie en elle. Pour cela, je me sers de l’argent dont mon compte en banque est largement pourvu, équipant l’appartement mis à ma disposition de tous les équipements dernier cri possibles. Je remplis aussi ma garde robe de vêtements de marques, passe chez le concessionnaire pour commander une auto, un modèle à la ligne sportive et au nom prestigieux, puis vais chez le bijoutier, acquérir une montre au prix exorbitant dont je n’aurais certainement jamais eu envie en temps normal.
Je n’ai rencontré Gabrielle que très récemment, et même si je l’ai observée d’en bas, je ne la connais que très peu. Cependant, je ne suis pas persuadée que tous ces objets attirent vraiment sa convoitise, et si je veux tenter ma chance, il va peut-être falloir que je trouve autre chose. Malheureusement je ne peux guère me servir des souvenirs de ma vie passée puisque, à l’époque, tout ce que je pouvais jalouser était d’ordre matériel, mais je suis prête à parier qu’il n’en est pas de même pour elle.
C’est au tout début du week end, le vendredi soir, que nous nous retrouvons. Bien décidée à lui montrer tous les équipements high tech qui encombrent mon appartement, je l’invite à passer la soirée chez moi, lui proposant bien évidemment de partager le délicieux repas que j’ai commandé chez le traiteur le plus réputé de la ville, espérant malgré tout que cela suffira à déclencher un réflexe envieux en elle.
Je suis très vite déçue. Polie, elle s’extasie sur tout ce que je lui montre, admire volontiers la qualité de l’image du home cinéma, observe attentivement chaque appareil, mais tout cela avec une espèce de détachement qui n’indique aucune envie particulière.
C’est alors que nous nous délectons d’une nourriture particulièrement savoureuse qu’elle me pose une question que je n’attendais pas et qui, pendant une seconde, me laisse sans voix.
-« Tous ces objets, tout le matériel que tu m’as montré, ce repas… Est-ce que tu essaies de m’impressionner ? »
Ses yeux sont dans les miens, directs et francs, et je ne trouve rien de mieux que de lui répondre en l’interrogeant à mon tour.
-« Et ça marche ? »
Elle a un petit rire et détourne le regard, paraissant un peu embarrassée maintenant. Ses joues se colorent légèrement de rose et elle tripote machinalement sa fourchette, mais elle me regarde de nouveau bien en face pour répliquer doucement.
-« Je crois surtout que si tu veux m’épater, ou me troubler, tu as bien d’autres cartes à abattre. »
Pendant un moment, je ne pense plus du tout à ma mission alors que je hausse un sourcil, posant mon menton dans la paume de ma main, l’encourageant à poursuivre.
-« Vraiment ? Et à quelles cartes penses-tu précisément ? »
Cette fois, elle ne cille pas une seconde, énumérant immédiatement et sans aucune hésitation.
-« Tout d’abord, j’aime tes yeux, et ton sourire. Mais surtout, j’aime ta manière d’être, avec moi, mais aussi en général. Et puis, j’aime ton côté serviable, comme quand tu m’as aidée à remettre ma porte en état. »
Si je n’étais pas un démon, j’aurai rougi en songeant qu’elle réagirait certainement bien différemment si elle savait que c’est moi qui, en premier lieu, suis responsable de l’état de sa porte ce jour là, et pas seulement de ça d’ailleurs. Mais je ne suis pas sensée être capable de ressentir de la gêne ou de l’embarras, ou d’autres sentiments du même genre, alors je fais comme si de rien n’était et replonge dans mon assiette sans oublier d’émettre de petits bruits de contentement dans l’espoir de l’inciter, encore une fois, à la gourmandise. Cet effort est tout aussi vain que le premier, mais j’éprouve un plaisir inattendu et surprenant à la voir rire devant mes pitreries, ce qui me pousse à en rajouter, jusqu’à ce qu’elle me jette sa serviette à la figure en m’annonçant que je suis tout à fait dégoûtante, un fait que je n’ignore pas et que je confirme en hochant vigoureusement la tête.
Nous sommes à la fin de l’été, la journée a été belle et la soirée l’est tout autant, aussi n’ai-je aucun mal à convaincre Gabrielle de faire une petite promenade après ce repas certes savoureux, mais un peu lourd. C’est vers un parc, à la périphérie de la ville que je l’entraîne, un parc connu dans la région pour être le lieu où se retrouvent les amoureux, et où j’espère la voir succomber à l’envie devant ce qui devrait lui plaire bien davantage que quelques équipements neufs .En cette fin de semaine, j’ai vraiment l’espoir que nous y croiserons quelques couples, et je ne suis pas déçue puisque, juste après notre arrivée, nous en rencontrons un presque tout de suite. Deux jeunes gens qui se tiennent par la main, se regardant amoureusement sans paraître remarquer quoi que ce soit autour d’eux. Sans en avoir l’air et du coin de l’œil , je surveille attentivement la réaction de Gabrielle, satisfaite de la voir jeter un regard rapide vers le couple, un petit sourire jouant sur ses lèvres. Ravie et espérant avoir enfin trouvé un angle d’attaque, si je puis dire, je décide d’enfoncer immédiatement le clou.
-« Ils ont vraiment l’air particulièrement heureux, tu ne trouves pas ? »
Sa seule réponse est un « mmh» émis d’une manière un peu songeuse, mais voyant que son sourire ne s’efface pas, j’insiste.
-« Ca donne envie d’être à leur place, non ? »
Elle tourne son visage vers moi, un sourcil levé alors que son sourire devient un peu moqueur.
-« Serais-tu une romantique ? »
Ce n’est pas du tout la réponse que j’attendais, et je reste interloquée une seconde. Ma surprise doit être visible parce qu’elle se met à rire, posant une main sur sa bouche un instant avant de hausser les épaules pour me répondre, le ton et l’expression tout à fait sereins.
-« Je suis contente de voir des gens si manifestement heureux, mais je ne les jalouse pas, je sais que mon tour viendra. »
Elle paraît tranquille et si sûre d’elle-même en disant cela que pendant un très court moment, je me surprends à l’envier moi-même, un sentiment quelque peu ironique si l’on songe que c’est exactement ce que je voulais provoquer en elle. Ma déception ne dure pas cependant, rapidement dissipée par le plaisir que j’éprouve à regarder son profil alors que nous marchons lentement jusqu’à ce que nous découvrions un banc, au cœur du parc, tout près d’un étang sur lequel nagent quelques cygnes. Nous nous asseyons et elle lève immédiatement son visage vers le ciel, me désignant les étoiles d’un geste en soupirant.
-« C’est beau, n’est ce pas ? »
Je n’ai jamais été particulièrement sensible à la beauté des cieux, mais j’acquiesce tout de même. D’abord parce que je suppose que c’est ce qu’elle veut entendre et que j’ai besoin, pour remplir ma mission, de garder sa sympathie, mais aussi, et c’est beaucoup plus surprenant, parce que je me sens étrangement bien là, à ne rien faire d’autre que regarder la voûte étoilée au-dessus de nous. Une sensation de bien être qui augmente encore quand, doucement, elle vient poser sa tête sur mon épaule, sa main s’enroulant délicatement autour de mon avant bras. Un peu surprise de ce geste de confiance et d’abandon dont je n’ai jamais eu l’habitude, que ce soit durant ma vie ou bien évidemment après, et je me raidis légèrement, mais ça ne dure pas. Il faut peu de temps pour que le calme, la douceur du moment comme de l’air ambiant, et le plaisir d’avoir près de moi quelqu’un que je commence à apprécier bien plus que je ne devrais, me permettent de me détendre comme je ne l’ai jamais été depuis très longtemps, et je pousse un soupir de regret sincère quand Gabrielle baille avant de m’annoncer qu’il est temps pour elle d’aller se coucher. Je profite de son état de fatigue pour effleurer de la main le portefeuille, dans la poche intérieure de mon blouson, que j’ai préparé pour la tenter une fois encore. Je le laisse où il est cependant, alors que je raccompagne ma nouvelle amie jusqu’à son domicile, souriant chaleureusement au moment où elle me dit bonsoir. Ce n’est qu’une fois qu’elle a disparu dans l’ascenseur, que je m’engage lentement dans l’escalier, bien décidée à passer de nouveau la nuit assise sur les marches.
Je pense beaucoup à Gabrielle durant cette nuit. D’abord, sans même me rendre compte que je souris bêtement dans le vague, je me remémore les moments où nous avons ri et plaisanté, notamment au restaurant gastronomique, puis la douceur de ses regards et des sourires qu’elle m’a adressé, à chaque moment que nous avons passés ensemble, finissant par soupirer en me souvenant du poids de sa tête sur mon épaule. Et puis, au bout de quelques heures, je finis par me ressaisir, m’admonestant moi-même de perdre mon temps à rêvasser au lieu de chercher un moyen de la faire tomber dans le péché.
L’avarice :
Je n’ai pas de pouvoir magique, un privilège seulement réservé aux démons de première catégorie, mais mes sens sont beaucoup plus aiguisés qu’ils ne l’étaient de mon vivant, et je n’ai aucun mal à l’entendre se lever, alors même que je suis assise dans les escaliers. Attentive, je guette chaque bruit, chaque son qui m’indique quels sont ses mouvements. J’entends des bruits de vaisselle et le raclement d’une chaise sur le sol, qui m’indiquent qu’elle est sans doute en train de prendre son petit déjeuner, je peux même sentir l’odeur du café. Ensuite, c’est le son de l’eau qui coule que je perçois tout à fait nettement, et je devine qu’elle se trouve sous la douche, ce qui, encore une fois, m’amène à rêvasser quelques instants, mon esprit imaginant sans difficulté la scène dans les moindres détails. De nouveau, je suis obligée de me secouer pour me remettre les pieds sur terre, et c’est quand je devine qu’elle s’apprête à sortir que je dépose sur le palier, bien en vue, le portefeuille qui se trouvait jusque là dans la poche de mon blouson, pariant qu’elle va présumer qu’il a été perdu par quelqu’un qui passait là. Je retourne me dissimuler dans les escaliers aussitôt après cela, guettant sa réaction avec impatience, persuadée que, puisqu’il n’y a aucun papier d’identité dans le portefeuille, elle succombera à la tentation et gardera la somme d’argent, très importante, qui s’y trouve.
J’aurais dû m’en douter. Non seulement elle ne touche pas aux nombreux billets de banque, ne les comptant même pas, mais son premier réflexe est d’aller sonner chez ses voisins, s’inquiétant de savoir si le portefeuille n’appartiendrait pas à l’un d’eux. Ensuite, elle sort, et je n’ai qu’à la suivre discrètement pour comprendre qu’elle se rend au commissariat déposer le portefeuille. La police n’a aucun moyen de connaître l’identité de la personne à qui pourrait appartenir ce petit objet de cuir, et je suis prête à parier qu’ils ne vont pas essayer de chercher, mais ce qui m’ennuie le plus, c’est que je suis persuadée que Gabrielle s’en doute tout autant que moi. Pourtant elle va au commissariat sans aucune hésitation, considérant certainement que si malhonnêteté il y a, ce ne sera pas la sienne.
Un peu désappointée, malgré tout j’avais placé beaucoup d’espoir dans ce petit stratagème, je pousse un soupir et cesse ma filature, enfouissant les mains dans les poches de mon jean alors que je m’éloigne du commissariat, tout en réfléchissant. Comme diable vais-je bien pouvoir la pousser à l’avarice ? Même si je connais très peu Gabrielle, il m’a suffit de ces quelques jours pour me rendre compte que tous ces péchés, ces comportements que je trouvais si naturels de mon vivant, ne le sont pas du tout pour elle, au contraire. De son point de vue, il paraît tout à fait normal de se comporter comme elle le fait, affichant une vertu qu’elle ne sait même pas posséder, et je sais que l’avarice, comme l’orgueil et même la paresse vont certainement être particulièrement difficiles à provoquer en elle. Bien sûr, il me reste la luxure, pour laquelle je crois avoir bien plus de possibilités, dans la mesure où je l’ai déjà vue me regarder avec ce que j’appellerai de l’intérêt pour mon physique, mais bizarrement, alors que je devrais me réjouir de cette facilité apparente et être pleine d’enthousiasme, pressée d’en venir là, je me sens plutôt timide, et un peu gênée, comme si l’idée de me servir de l’attirance qu’elle a pour moi me dérangeait. Pour un démon comme moi, l’idée d’avoir des scrupules est si ridicule que je la repousse d’un haussement d’épaules, mais je ne me décide pas pour autant à prendre une initiative à ce sujet.
Nous n’avons pas prévu de nous voir aujourd’hui pourtant, alors que je me creuse la cervelle pour trouver un moyen de la rendre avare, mes pas me ramènent naturellement vers son quartier d’abord, sa rue ensuite, et je me retrouve rapidement assise sur le même banc que le premier soir. Je reste là un long moment, passant davantage de temps à songer à son sourire ou à la douceur de son regard qu’à mettre un plan d’action au point.
C’est finalement Gabrielle elle-même qui me tire de ma rêverie, venant se planter devant le banc sur lequel je suis assise, avant de rire de mon air absent. Je lève les yeux en l’entendant, et bondit sur mes pieds comme si j’étais prise en faute, marmonnant de la même manière que si elle m’avait réveillée. Elle rit de plus belle à cette attitude, ne semblant pas remarquer mon léger sentiment de culpabilité alors que, pour ma part, je me demande d’où il peut bien venir.
Je passe une main sur ma nuque et me frotte les yeux, pendant qu’elle reprend son souffle, puis elle pose doucement sa main sur mon avant bras et m’invite gentiment à venir boire un café chez elle, puisque, selon ses propres dires, « j’ai l’air d’en avoir bien besoin. »
Il ne faut que peu de temps pour que soyons toutes deux installées à la table de sa cuisine, moi devant une tasse de café que je sirote lentement, alors qu’elle préfère boire une canette de coca.
Mon embarras, qui a très rapidement disparu, revient tout aussi vite quand Gabrielle m’interroge, souriant à demi en me demandant ce que je pouvais bien faire ainsi, assise sur un banc à deux pas de chez elle. Je me racle la gorge, cherchant un mensonge qui, contrairement à mes habitudes, ne vient pas, et finit par balbutier, regardant partout sauf dans sa direction.
-« Eh bien, je me promenais sans savoir où j’allais, et… Apparemment, j’ai pris la direction de chez toi sans même y penser. »
Son sourire s’agrandit alors qu’elle hoche la tête, semblant satisfaite autant de ma réponse que de la gêne que j’éprouve en la lui donnant. Elle ne répond pas cependant et termine tranquillement son verre, ses yeux brillant d’un éclat malicieux. Un instant, je remue sur ma chaise, mal à l’aise mais déterminée à tenter une nouvelle fois de l’inciter à l’avarice, puis me lève en glissant ma main droite dans ma poche.
-« Combien veux-tu pour le café ? »
Pendant une demi-seconde, elle me regarde avec de grands yeux éberlués, mais son étonnement ne dure pas, et très vite, elle se détend, souriant à demi.
-« Ce n’est pas drôle. »
J’insiste encore un peu.
-« Ce n’est pas une boutade. Il est important de faire attention à son argent, et je ne trouverai pas anormal de te payer ce que tu as dû dépenser pour ce café. »
Cette fois, elle ne sourit plus, se renfrognant plutôt, alors qu’elle se lève elle aussi pour tendre un index menaçant dans ma direction.
-« Je n’apprécie pas ce genre de plaisanterie, et si tu es sérieuse, c’est encore pire. »
Elle détourne enfin le regard et hausse les épaules, l’air désabusé.
-« Je ne pensais pas t’avoir donné l’impression d’être mesquine. »
Elle me donne l’impression d’être non seulement vexée, mais aussi sincèrement peinée, et je me sens de nouveau particulièrement mal à l’aise. Je sais que je ne devrais pas me préoccuper de ce qu’elle éprouve et me concentrer seulement sur ma mission, mais sa mine désolée et attristée, tout autant que son expression vexée me désole tellement que je ne peux retenir le mouvement qui m’amène près d’elle, lui prenant la main sans rien dire, mais avec le sourire d’excuse le plus sincère que je suis capable de faire. Heureusement, elle n’est ni rancunière ni vindicative et finit par se détendre, me lançant un regard désapprobateur avant de retirer délicatement sa main de la mienne pour croiser ses bras sur sa poitrine.
-« Qu’est ce que tu cherches avec moi, Léna ? »
La question me surprend et me gêne, même si je suis persuadée qu’elle n’a aucun moyen de deviner ce que je suis. Pourtant, je parviens à garder un visage imperturbable et réponds d’un ton tout à fait innocent.
-« Qu’est ce que tu veux dire ? »
Elle secoue la tête, les sourcils froncés, avant de décroiser les bras puis de se frotter la tempe de l’index.
-« Parfois, j’ai l’impression que tu me testes. »
Ce n’est pas ce que j’essaie de faire, aussi n’ai-je même pas à mentir lorsque je réponds avec conviction.
-« Non ! Bien sûr que non ! Te tester pour quoi ? » »
Elle relève les yeux, le sourire revenu sur ses lèvres, et s’approche jusqu’à n’être plus qu’à quelques centimètres de moi.
-« Si tu me cherches des défauts, tu vas forcément en trouver, je ne suis pas parfaite. »
Ses yeux sont dans les miens alors qu’elle est là, tout près, le visage levé pour me regarder bien en face. J’ai une envie presque irrépressible de l’embrasser, à laquelle je ne résiste pas immédiatement, me penchant d’abord légèrement vers elle et ses lèvres entrouvertes avant de me ressaisir et de reculer de deux pas, mon trouble ne lui échappant apparemment pas puisque son sourire s’élargit et qu’une légère lueur s’allume dans ses yeux.
Elle n’insiste pas toutefois et se détourne vers la table pour la débarrasser, déposant ensuite verre et tasse dans l’évier avant se diriger vers la penderie de l’entrée.
-« Je serais volontiers restée en ta compagnie, mais j’ai prévu de voir des amis aujourd’hui. »
J’acquiesce d’un mouvement du menton, enfile mon blouson et la précède vers la porte, la laissant sur le trottoir après l’avoir salué d’un « au revoir » bien trop timide à mon goût.
Je marche lentement dans les rues de la ville, les mains dans les poches et sans faire vraiment attention à la direction que je prends. Une petite bruine tombe depuis ce matin et, petit à petit, l’humidité pénètre à l’intérieur de mon blouson, mais je n’y prends pas garde, alors qu’une quantité de questions se bousculent dans ma tête. En premier lieu, et pour la première fois depuis le début de ma mission, je me demande si je ne cours pas à l’échec. Non seulement chacune de mes tentatives a été vaine, mais je commence à avoir l’impression que je perds ma motivation et que plus rien ne m’intéresse ou ne m’amuse. Même les gestes qui faisaient ma joie il n’y a pas si longtemps, comme d’arracher les sacs des vieilles dames, ou casser les rétroviseurs des voitures en stationnement, me laissent un sentiment d’insatisfaction que je n’avais connu jusqu’à présent.
Les mains dans les poches de mon pantalon, je pousse un profond soupir en réalisant que, bien plus que la poursuite de ma mission, c’est la hâte d’être au lendemain pour revoir Gabrielle qui emplit mon esprit.
L’orgueil
Je suis au pied de son immeuble avec une bonne demi-heure d’avance, trépignant en consultant ma montre hors de prix si souvent que j’ai l’impression que le temps ne passe pas. Un moment, je songe à monter, à ne pas attendre l’instant exact de notre rendez-vous pour sonner à sa porte, et si je me contiens, c’est plus par fierté que par éducation, le savoir-vivre n’étant pas un comportement naturel pour un démon.
Je ne sais pas si elle était aussi impatiente que moi, mais elle m’accueille avec un grand sourire chaleureux et, pour la première fois, une bise sur la joue qui provoque une délicieuse chair de poule sur toute la longueur mon corps, ce qui manque de me faire oublier mon objectif. Heureusement, je m’en souviens tout de même, et commence immédiatement à la complimenter, les mots venant d’autant plus facilement qu’ils sont tout à fait sincères. Elle rougit légèrement en m’entendant la féliciter sur sa bonne mine, alors que je lui fais remarquer à quel point je la trouve jolie, mais si elle semble contente, il me paraît que ce n’est pas pour la phrase, somme toute banale, en elle-même, mais plutôt parce que c’est moi qui la prononce, une constatation qui provoque une étrange chaleur en moi.
Nous déjeunons face à face, et si je mange avec appétit un repas délicieux, même s’il est plus simple que les mets délicats servis au restaurant gastronomique ou ceux que j’avais commandés chez le traiteur. Encore une fois, je tente de flatter son égo, d’abord en m’empiffrant bien plus que de raison, puis en lui faisant remarquer, à plusieurs reprises, à quel point sa cuisine est savoureuse.
Si ma première remarque lui fait visiblement plaisir, je vois dans son regard qu’elle s’en lasse rapidement, et après plusieurs tentatives, je décide, très délibérément et sans un regret, d’apprécier le moment et sa compagnie, oubliant volontairement et pour la première fois, ma mission pour cela.
Après le repas, nous nous rendons au cinéma pour y voir une comédie très drôle mais aussi remplie de quelques scènes tendres pendant lesquelles elle se rapproche de moi comme elle l’avait fait sur le banc du parc. Encore une fois, je tente d’oublier qui je suis et pourquoi je suis là, me concentrant sur la douceur du moment comme sur le plaisir que je prends à la sentir aussi proche de moi. Je finis d’ailleurs par m’enhardir un peu, et c’est moi qui, juste avant la fin du film, prends délicatement sa main dans la mienne. Elle ne me la retire pas, et c’est ainsi que nous sortons de la salle, nous dirigeant vers ma voiture dont l’aspect tape à l’œil, que j’avais choisi volontairement, me dérange maintenant beaucoup, tout autant qu’il gêne Gabrielle. Bien sûr, elle ne dit pas un mot à ce sujet, mais il me suffit de voir son regard et son sourire un peu crispé pour le savoir.
Quoi qu’il en soit, le véhicule est puissant et rapide, et il nous faut peu de temps pour nous trouver en pleine nature, prêtes à faire une promenade. Le temps est beau et la température douce sans être trop chaude, le paysage vallonné et verdoyant est particulièrement joli, le silence et le calme très agréables après le bruit et l’agitation de la ville où nous passons notre temps habituellement, et je me sens tout à fait détendue, tellement que je ne peux que me laisser aller à la chaleur de ses bras et la douceur de son baiser.
Nous sommes assises dans l’herbe, à l’ombre d’un chêne et face à un petit étang devant lequel quelques pêcheurs silencieux attendent patiemment que le poisson veuille bien mordre. Personne ne prête attention à nous, et nous passons une après midi tout à fait délicieuse comme je ne me souviens pas en avoir jamais vécu.
Après la tendresse qu’elle a montré envers moi, blottie dans mes bras jusqu’à ce que le soleil se couche, il m’est extrêmement difficile de la laisser en bas de chez elle lorsque nous rentrons enfin. Elle me quitte avec un sourire, une caresse sur la joue et un nouveau baiser qui me fait frissonner pendant de longues secondes. Je la regarde s’éloigner et pénétrer à l’intérieur de son immeuble, hésitant à passer encore une fois la nuit dans les escaliers, pour être plus près d’elle, mais renonce et retourne finalement à mon propre appartement.
::::::::::::::::::::::::::::::::
Je rentre pour regarder avec un peu de dégoût les gadgets hors de prix et les équipements ultra-modernes que j’ai acquis si récemment dans le seul but de provoquer l’envie en elle, souriant en songeant à quel point tout cela a été vain. Pourtant je ne me sens pas d’humeur joyeuse, au contraire, c’est plutôt de l’amertume que je sens monter en moi. Une amertume qui me laisse dans la bouche un goût de bile que même le whisky dont je me sers un verre largement rempli ne parvient pas à effacer. Assise sur le canapé, les deux mains posées sous mon menton, les yeux dans le vague, je me laisse aller un instant à me souvenir de la douceur de son étreinte et de la saveur de ses baisers, mais très vite, je réfléchis beaucoup plus sérieusement à la situation.
Ma mission n’est pas terminée, je n’ai même rien essayé en ce qui concerne la paresse, mais je sais déjà qu’elle a échoué, et que j’en suis complètement responsable. Je n’ai pas un grand effort de lucidité à faire pour me rendre compte que, pour chaque péché vers lequel j’ai essayé de l’entraîner, je n’ai pas agi avec beaucoup de conviction. Au contraire, plus je me suis rapprochée de Gabrielle, plus j’ai eu de mal, pour ne pas dire des scrupules, à faire ce qui était nécessaire, et maintenant, il ne me reste plus qu’à recommencer, en faisant bien plus d’efforts, ou à laisser tomber et en subir les conséquences.
Je pousse un soupir, appuyant mon dos contre le dossier du canapé en levant les yeux vers le plafond. Je n’ai pas l’habitude d’abandonner. En règle générale, j’ai toujours mené chacune de mes entreprises à bien, quelles qu’elles soient et même quand elles semblaient vouées à l’échec dès le départ, mais ceci est bien différent. La vérité, c’est que je n’ai aucune envie de réussir. Je n’imagine pas Gabrielle, avec sa douceur, sa bonté qui n’a rien de feinte, son honnêteté, sa capacité à voir le bon côté des gens plutôt que le mauvais, en plein milieu de l’enfer, elle ne le supporterait pas. Ce serait, pour elle, encore plus épouvantable que pour n’importe quelle personne ordinaire. Le simple fait d’y penser, d’imaginer sa détresse si elle devait se trouver là, me rend physiquement malade, et, à cette évocation, je retiens un sanglot sec qui m’irrite la gorge.
Il n’en faut pas davantage pour que je prenne ma décision sans plus tergiverser. Brusquement, je me relève, quittant mon appartement d’un pas décidé pour me rendre rapidement jusqu’à la rue de Gabrielle. Là, je reste un moment à regarder ses fenêtres au travers desquelles je ne distingue aucune lumière, m’imaginant son visage paisible alors qu’elle dort, confortablement enfouie au creux de sont lit, puis je vais m’installer sur le banc qui m’accueille depuis le début de cette histoire. Les bras en croix, je lève les yeux vers le ciel, prend une profonde inspiration, puis appelle mon formateur.
-« Darius ! »
A peine ai-je prononcé son nom qu’il est assis près de moi, ses lèvres étirées dans un rictus ironique alors qu’il caresse doucement sa barbiche noire entre son pouce et son index, me regardant avec une expression plus amusée qu’autre chose.
-« Pourquoi m’as-tu appelé, Léna ? Aurais-tu déjà terminé ta mission ? »
Je sais avec certitude qu’il a suivi chacun de mes mouvements, et qu’il connaît parfaitement le déroulement des évènements. Mais, puisqu’il pose la question, je n’ai aucune raison de ne pas lui répondre.
-« La mission est terminée. J’ai échoué. »
Il lève un sourcil surpris puis glousse, semblant plutôt amusé par ma mine sérieuse et déterminée, avant de se pencher vers moi, un air de fausse bonhomie sur le visage.
-« Allons, Léna ! Ne te décourage donc pas si vite ! Tu as encore beaucoup d’opportunités pour réussir. »
Il hausse les épaules, effleure une nouvelle fois sa barbiche du bout des doigts, puis ajoute tout bas, comme s’il me faisait une confidence.
-« Je ne devrais pas, mais puisque tu es une débutante, je vais te donner un conseil. Songe à combien il serait facile de la mettre en colère maintenant que vous êtes proches l’une de l’autre. »
Devant mon manque évident d’intérêt, il insiste.
-« Imagine sa colère si tu saccageais son appartement, aussitôt après qu’elle t’aies laissé entrer par exemple, ou si tu profitais de ses sentiments envers toi. »
Cette fois, je relève brusquement la tête, non pas parce que j’ai l’intention de faire ce qu’il me suggère, mais plutôt parce que je ressens une espèce de crainte pour elle en réalisant combien elle est vulnérable, à quel point elle s’est mise en danger en s’attachant à moi, même si elle ne le sait sans doute pas.
Il sourit, satisfait d’avoir attiré mon attention, croyant peut-être avoir réussi à me convaincre et me désigne l’immeuble de Gabrielle d’un geste.
-« Retournes-y. Ce soir ou dès demain, comme il te conviendra. Tu es bien armée pour réussir dorénavant. »
Je ne réponds pas, me contentant de secouer négativement la tête avec énergie, espérant que cela le suffira à le persuader de ma résolution. Mais ce n’est pas le cas, et il se penche de nouveau vers moi, son ton devenant dangereusement doucereux alors qu’il plante ses yeux dans les miens.
-« Tu n’as pas vraiment le choix. Certes, il t’est possible d’abandonner, mais tu sais ce qui t’attend dans ce cas. »
Je n’ai pas besoin qu’il précise à quoi il pense. Si je retourne en enfer, je serais punie. Et l’idée de passer une éternité plongée dans l’eau bouillante, par exemple, n’a absolument rien de réjouissant. Pourtant, je persiste dans mon choix, incapable que je suis d’envoyer ma blonde amie subir les tourments infernaux, provoquant le mécontentement évident de mon formateur qui commence à montrer des signes d’agacement. Il se lève et se place face à moi dans une attitude qui n’a plus rien d’amusée ou d’encourageante. Son regard s’assombrit encore et il tend un index menaçant dans ma direction, l’agitant juste devant mon visage.
-« Comment peux-tu être aussi stupide et obstinée ? Je fondais beaucoup d’espoir en toi, j’étais persuadé que tu deviendrais un excellent élément, un démon qui franchirait rapidement tous les échelons, et voilà que tu abandonnes, sans raison apparente. »
Il tourne sur lui-même, jette un coup d’œil furieux vers l’immeuble de Gabrielle, puis reporte les yeux sur moi, secouant la tête ave une expression dégoûtée.
-« J’en viens à croire que…»
Toujours face à moi, il se baisse, mettant son visage à hauteur du mien, son teint rougi par la colère.
-« Aurais-tu eu la sottise de développer des sentiments envers elle ? »
Je ne réponds toujours pas, mais je suppose que la réponse à sa question se lit sur mon visage, parce qu’il se redresse vivement, levant les mains devant lui avant de les rabattre vers le sol dans un geste qui traduit son écœurement. Et puis, il hausse les épaules et m’attrape sans douceur par le bras, marmonnant d’un ton particulièrement menaçant.
-« Tu n’auras que ce que tu mérites. »
Je sais qu’il a l’intention de me ramener, mais il n’a pas le temps d’entamer la descente qu’un homme surgit devant nous, un vieil homme tout de blanc vêtu, qui stoppe notre mouvement d’un seul geste de la main. Je ne sais pas de qui il s’agit, mais je distingue nettement le recul de mon formateur devant lui. Sans rien dire, l’homme s’avance au devant de moi, son regard fixe et scrutateur plongeant au fond de mes yeux, me mettant rapidement très mal à l’aise. J’essaie cependant de ne pas le montrer et me redresse de toute ma hauteur, donnant à mon regard l’expression la plus dédaigneuse possible, alors que je carre les épaules dans une posture de défi. Ca le fait sourire et il détourne enfin les yeux pour se tourner vers Darius qui, depuis son arrivée, n’a pas bougé et semble encore plus contrarié, reculant de nouveau lorsque l’homme s’avance doucement au devant de lui.
-« Cette âme ne retournera pas en enfer, démon. »
Cette fois, le teint déjà rougi de mon formateur vire au cramoisi, et il fulmine tant que ses yeux ne sont pas loin de lancer des éclairs, au sens propre. Pourtant il cède et se détourne presque aussitôt, marmonnant dans sa barbe.
-« Si tu crois pouvoir en faire quelque chose, tu vas vite être déçu. »
Et puis, il disparaît, aussi vite qu’il était apparu à mes côtés. Si je suis soulagée par son départ, je reste méfiante, observant l’homme avec suspicion alors qu’il revient vers moi, souriant avec douceur et bonté, pour poser délicatement ses mains sur mes épaules.
-« Tu es un démon de première catégorie, n’est ce pas ? »
Toujours dans l’expectative, j’acquiesce d’un mouvement du menton. Ca a l’air de le réjouir et son sourire s’élargit alors qu’il me questionne à nouveau.
-« As-tu mené beaucoup de missions à bien ? »
Je n’ai pas très envie de répondre à cet homme dont je ne connais ni le nom, ni le rôle exact dans ce qui vient de se jouer, pourtant je lui donne tout de même la réponse qu’il attend, comme si je ne pouvais pas résister à ce regard clair et persuasif qu’il pose sur moi.
-« C’était ma première mission. » Je hausse les épaules, terminant en marmonnant pour moi-même. « Et je ne l’ai pas réussie. »
Juste à ce moment là, alors que j’envisage de me détourner, lassée par ses questions et sans envie de l’interroger moi-même, je sens mes vêtements disparaître brusquement. En une fraction de seconde, je me retrouve nue comme un ver, sans comprendre ce qui a bien pu provoquer cela. Devant moi, l’homme fait aussitôt un geste du bras, et aussi vite que précédemment, je suis de nouveau couverte, du même genre de vêtements que ce que je portais un instant auparavant. Stupéfaite, ma première réaction est d’interroger l’homme du regard, cherchant une explication au fond de ses yeux clairs et honnêtes, mais je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche qu’il s’éloigne d’un pas, et je suis forcée de l’attraper par le bras pour le retenir. Un peu étonné de cette initiative, il se retourne, un sourcil levé, attendant manifestement que j’explique mon geste.
-« Qui es-tu ? Et que se passe-t-il exactement ? Qu’est-il arrivé à mes vêtements ? Comment as-tu pu faire partir Darius aussi facilement ? »
Une fois encore il sourit, mais hoche la tête, acceptant apparemment de me donner quelques éclaircissements.
-« Mon nom est Paul, et je suis un bienheureux, un de ceux qui parcourent la planète dans l’espoir de sauver quelques âmes, de la même manière que les démons essaient de les entraîner à leur perte. Je suis en position de force dans cette affaire, et Darius le savait, c’est pourquoi il n’a pas insisté. Quant à tes affaires, Darius les a tout simplement récupérées, comme il a certainement repris tout ce qu’il t’avait fourni pour le déroulement de ta mission. »
Je fronce les sourcils, réalisant au fur et à mesure qu’il parle à ce que cela signifie. Plus d’appartement, de voiture, sans aucun doute plus de compte en banque ni d’argent…. Voilà qui ne va pas simplifier les choses si je dois rester sur Terre. A moins que le bienheureux n’ait d’autres projets pour moi… C’est avec autant d’incrédulité que de spontanéité que je pose la question.
-« Tu étais en position de force pour sauver mon âme ? »
De nouveau il sourit, secouant négativement la tête.
-« Pas la tienne, non. Celle de Gabrielle. Toi, tu es un bonus. »
Cette réponse est tout à fait inattendue, et m’amène à rétorquer avec vivacité.
-« Gabrielle est naturellement pure et bonne, et n’a certainement pas besoin d’être sauvée de quoi que ce soit ! »
Il hausse un sourcil, jugeant sans doute mon ton quelque peu agressif, mais m’explique tout de même.
-« Te voir disparaître aussi soudainement, et sans aucune explication, lui aurait causé beaucoup de chagrin, mais aurait également provoqué ce que tu as essayé de lui inspirer au début de ta mission : La colère. A partir de là, nul ne sait ce qui serait arrivé, mais Gabrielle a un caractère entier, et nous pensons que ta présence à ses côtés sera excellente pour son équilibre. »
Il termine en consultant sa montre, paraissant pressé d’en finir avec moi et mes questions, alors que je ne peux retenir un sourire, en réalisant ce qu’il vient d’affirmer, à savoir que je pourrais être nécessaire à Gabrielle. En face de moi, Paul paraît avoir vraiment hâte de s’en aller maintenant, peut-être parce qu’il a d’autres âmes à sauver, ou un rapport à rendre, ou je ne sais quoi d’autre, toujours est-il que bien que j’ai encore des quantités de points à éclaircir, je décide d’aller à l’essentiel.
-« Que va-t-il se passer maintenant ? »
Apparemment soulagé que je n’insiste pas sur les détails, il répond brièvement.
-« Tu vas retourner voir Gabrielle, et lui expliquer d’où tu viens, pourquoi tu es là, et comment tu as été sauvée. Ensuite, ce sera à vous de voir si vous pouvez vous entendre et vous aimer suffisamment pour passer votre vie ensemble. »
Sa manière d’évoquer cette éventualité, comme si rien n’était plus souhaitable, et d’imaginer que Gabrielle va croire mon histoire sans sourciller si je lui raconte la vérité, me laisse sans voix pendant une seconde, et il profite de ce court instant de répit pour s’éloigner de quelques pas, se plantant au beau milieu du trottoir pour tendre les bras devant lui, les paumes et le visage tournés vers le ciel, les yeux fermés et l’air profondément concentré. Je profite de ce moment pendant lequel il ne souhaite manifestement pas être dérangé, pour observer avec un peu de curiosité les nouveaux vêtements que je porte. Le style vestimentaire n’a pas changé, je suis toujours habillée d’un jean, d’une chemise et d’un blouson de couleur noire, chaussée d’une paire de baskets, mais cette fois, je ne porte plus aucune marque prestigieuse, plutôt des vêtements qui, s’ils sont apparemment neufs, sont très certainement de qualité tout à fait ordinaire.
Toutes ces constatations ne m’ont pris que fort peu de temps, mais quand je relève les yeux vers la rue, Paul est de nouveau devant moi, souriant avec bienveillance alors qu’il m’adresse un petit salut, s’apprêtant sans doute à me laisser. Je me précipite pour le retenir, apercevant une lueur d’agacement dans son regard juste avant que j’arrive près de lui, mais il garde la même attitude courtoise et détendue alors qu’il se tourne vers moi, une expression interrogative sur le visage.
-« Suis-je vraiment obligée de dire toute la vérité à Gabrielle ? »
L’air interrogatif est remplacé par la désapprobation et il fronce les sourcils, son œil s’assombrissant, alors qu’il imagine peut-être que je veux commencer la nouvelle vie qui m’est offerte par un mensonge. Je m’empresse de le détromper, expliquant rapidement.
-« Elle ne voudra jamais me croire. »
Son sourire revient aussitôt, sur ses lèvres comme dans ses yeux, et il se penche vers moi pour murmurer au creux de mon oreille.
-« Elle te croira. »
Et puis, il disparaît, aussi rapidement que l’avait fait Darius avant lui. Un moment, je reste plantée sur le trottoir, peinant à réaliser à la chance inouïe qui vient de m’être donnée. Ensuite, je lève les yeux vers le ciel, prononçant un « merci » sonore, et me dirige vers l’appartement de Gabrielle.
Automne bis
Et Hop ! Rebelote ! :O)
- Combattantes, deuxième partie , de Gaxé
- Quand tombent les ténèbres, de Missy Good, chapitre 5, partie deux, traduction Fryda
Bonne lecture !!!


