Guerrière et Amazone

Laissez un mot !!!

mar

Les statistiques du blog me disent qu'il y a BEAUCOUP de lectrices/teurs qui passent par ici, je sais même plus ou moins d'où vous venez ;O) Mais j'aimerais bien en savoir un petit peu plus, histoire de mettre des noms, à défaut de visages sur ces fameuses statistiques !

Alors, je vous propose de laisser un petit commentaire sur ce post, du style :

"Hello, moi c'est Kaktus, je vis en Suisse, j'aime le chocolat et les FF de Missy Good, ..."  et tout ce que vous avez envie de dire d'autre !

Chiche ?!!

Kaktus

 

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15 octobre 2018

FF francophone !

mar

 

Connectées, de Gaxé, une FF à découvrir en débranchant son mobile :O).

 

Bonne lecture !

Kaktus

Posté par bigK à 15:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Connectées, de Gaxé

 

 

                                                                              CONNECTEES

Par Gaxé

 

 

J’ouvre les yeux quand la lumière s’allume brusquement, alors que la voix d’Athéna m’interpelle.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, trois minutes et quarante secondes. »

Je ne réponds pas, baillant et m’étirant tandis que, devant mon manque de réaction, Athéna reprend aussitôt la parole.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, trois minutes et quinze secondes. »

Je soupire et lance un « tu me pompes l’air, Athéna » qui ne dérange absolument pas la voix mécanique de mon appartement connecté.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, deux minutes et cinquante secondes. »

Je lève les yeux au ciel, mais sort enfin du lit pendant que mon assistante de vie, puisque c’est ainsi que ça s’appelle, reprend.

« La cafetière s’est mise en route il y a une minute et le café sera dans votre tasse dans dix-sept secondes. Deux croissants chauffent dans le four et seront prêts d’ici cinquante secondes. L’eau commence à chauffer dans la salle de bain et la douche sera à la température idéale dans dix minutes. Vos vêtements propres sont prêts. Il vous reste une heure, une minute et cinquante-deux secondes. »

Je n’attends pas qu’elle parle de nouveau et me dirige vers les toilettes avant d’aller déjeuner puis me doucher.

Je retourne dans la chambre faire mon lit, j’attrape mon blouson, mes clefs, et me dirige vers la porte d’entrée lorsque Athéna me rappelle

« N’oubliez pas votre téléphone, il est obligatoire de l’avoir constamment avec soi. »

J’obéis sans même soupirer. Je sais que je ne dois jamais me séparer de cet appareil, et que ceux qui enfreignent la loi à ce sujet sont sévèrement sanctionnés. D’ailleurs s’il arrivait qu’il tombe en panne ou qu’il soit détérioré d’une manière ou d’une autre, il serait immédiatement remplacé par le gouvernement. De ce fait, le vol de téléphone a complètement disparu puisque chacun, même les plus pauvres, en possède un, fourni par l’Etat, qui peut ainsi suivre les mouvements et déplacements de toute la population.

Ce n’est qu’une fois que je suis installée dans les transports en commun, que je profite d’un peu de tranquillité, alors que je n’ai plus à subir la « conversation » de mon assistante de vie.

Aussitôt assise, je cherche des yeux la jolie blonde que je croise tous les matins. Je ne la connais pas, nous n’avons jamais échangé le moindre mot, mais elle me plait beaucoup et nous échangeons quotidiennement un sourire et parfois, quelques regards appuyés. Et c’est le cas aujourd’hui, ce qui améliore tout de suite mon humeur.

Je suis comptable pour une entreprise d’Etat. Mon travail ne me passionne pas, mais je ne m’ennuie pas non plus et je pousse la porte de mon bureau avec trois minutes d’avance, ce qui amène un sourire de satisfaction sur le visage de mon chef.

Je suis encore de bonne humeur lorsque, ma journée terminée, je sors du bureau. Alors, je décide de ne pas rentrer immédiatement et de flâner un peu en centre-ville. Mais quand, le soir venu, je reviens enfin chez moi, c’est pour entendre Athéna me poser immédiatement des questions au sujet de mon retour plus tardif qu’à l’accoutumée.

« Vous avez quitté votre lieu de travail il y a deux heures et quarante trois minutes. Dans la mesure ou aucun autre téléphone n’a été régulièrement repéré auprès du vôtre, j’en déduis qu’il ne s’agissait ni d’une rencontre amicale, ni d’un rendez-vous romantique. Il serait pourtant temps de penser à cela, votre dernière aventure remonte à onze mois, une semaine et trois jours. Il n’est pas bon pour un être humain de rester constamment seul. »

Je lève les yeux au ciel et réplique, sarcastique

« Je ne suis jamais seule, Athéna. Tu es toujours là. »

La voix mécanique ne relève pas l’ironie, mais choisit plutôt de m’interroger.

« Pourquoi être restée si longtemps en centre-ville ? Vous n’y aviez aucune rencontre programmée, et les données de votre téléphone indiquent seulement des déambulations apparemment sans but. »

Je sais que, même si je n’ai rien fait de répréhensible, je dois répondre, sous peine d’avoir des ennuis avec les agents du gouvernement, alors, je fais ce qui m’exaspère profondément dans mes relations avec mon assistante de vie, je me justifie.

« Je me suis promenée et j’ai fait du lèche-vitrine. Il fait beau et j’ai eu envie d’en profiter un peu, tout simplement. »

Elle ne dit plus rien, sans doute satisfaite de ma réponse. Je pousse un petit soupir de soulagement, heureuse de pouvoir me détendre un peu dans le calme, puis vais m’installer sur le canapé avant d’allumer le téléviseur et de regarder distraitement le programme d’état.

 

Le week-end venu, je passe le plus de temps possible hors de chez moi. Pour oublier Athéna cinq minutes, bien sûr, mais aussi par goût. Parce que j’aime aller courir le matin, retrouver les quelques copains et copines qui m’accompagnent dans ces moments-là, et que j’aime tout autant m’attabler avec eux autour d’un verre une fois notre effort terminé.

L’après-midi, comme souvent le samedi, je me rends au cinéma. Et là, alors que je consulte le programme qui est affiché, hésitant entre un film qui relate l’histoire de notre pays et de sa révolution numérique d’une part, et une comédie encensée par la critique pour sa drôlerie d’autre part, je la vois.

Elle papote avec une amie, tapotant sur l’appareil pour acheter son ticket, que, comme tout un chacun, elle paie avec son téléphone, et je ne peux détacher mon regard de sa silhouette.

Aussi jolie que dans le tram du matin, elle est vêtue de manière plus décontractée, d’un jean et d’un chemisier de couleur vive, alors que ses cheveux blonds, habituellement noués en queue de cheval, flottent librement sur ses épaules. Elle ne m’a pas remarquée et je reste à l’observer en souriant un peu bêtement, ravie que le hasard, ou la chance, m’offre ainsi l’occasion de, peut-être, faire vraiment sa connaissance.

Et puis, juste quand je décide de m’avancer vers elle, oubliant que je n’ai toujours pas choisi quel film aller voir, je la vois faire un geste qui me sidère. J’en oublie de faire un pas, et reste là, les bras ballants en me demandant si je ne devrais pas me pincer pour m’assurer que je ne rêve pas. Je n’ai guère le temps pour me poser la question cependant, puisque, après ce geste plus que surprenant, elle tourne le regard dans ma direction et me remarque aussitôt. L’expression qui se lit sans doute sur mon visage est certainement suffisamment éloquente pour qu’elle comprenne immédiatement que je l’ai vue confier subrepticement son téléphone à son amie. Tout de suite, je vois une lueur de crainte s’inscrire dans ses yeux verts et c’est ce qui m’amène à sortir de ma paralysie et à m’avancer de nouveau à sa rencontre. Elle se redresse, levant fièrement le menton à mon arrivée, comme si elle voulait me défier, attendant sans doute que je l’accuse de trahison envers le pays ou de je ne sais quoi d’autre.

Mais je ne fais rien de tout cela, me contentant de lui sourire avant de me présenter poliment.

« Je m’appelle Léna. Nous prenons le tram ensemble, tous les matins »

Elle hoche la tête et marmonne «je t’ai reconnue », la méfiance toujours présente dans son regard, mais c’est son amie qui se tourne vers moi pour m’interroger, le ton aussi soupçonneux que le regard de la jeune blonde. 

« Tu viens vers nous parce que tu as vu ce que nous venons de faire, n’est-ce pas ? J’imagine que tu as l’intention de nous dénoncer, ça te permettra de marquer des points auprès du gouvernement. »

A peine a-t-elle terminé sa phrase que je secoue négativement la tête, la fixant droit dans les yeux pour expliquer.

« Ce que j’ai vu m’a particulièrement surprise et je reconnais que j’ai très envie de savoir pourquoi vous avez fait ça, mais… »

Je me tourne vers la jolie blonde pour finir, la regardant bien en face elle aussi.

« Ce que je voulais surtout en venant à votre rencontre, c’est parler enfin avec toi, essayer de te connaitre. »

Si elle semble toujours tendue, ses lèvres esquissent une ombre de sourire, aussitôt réprimée, mais que j’ai le temps d’apercevoir. C’est suffisant pour que j’avance d’un pas dans sa direction et que j’insiste.

« Quoi que tu aies fait avec ton téléphone, ça ne change rien en ce qui me concerne. Je suis très heureuse que le hasard nous ait permis de nous rencontrer ici et je te répète que ce que je voudrais, c’est que nous en profitions pour passer un moment à bavarder ensemble. »

Elle jette un petit coup d’œil à son amie, puis hoche la tête avant de me répondre.

« D’accord. Faisons ça. Viens donc à la séance avec nous, nous allions voir le film historique. As-tu déjà pris un ticket ?

Je fais un geste de dénégation et me tourne aussitôt vers l’appareil pour acheter ma place pendant que la jolie blonde se présente, désignant également celle qui l’accompagne.

« Voici ma cousine, Clarisse. Et pour ma part, je m’appelle Gabrielle. » 

Je souris, contente d’avoir enfin la réponse à ce qui me turlupinait depuis le début, à savoir connaitre la nature de la relation entre Gabrielle et Clarisse, d’autant qu’en apprenant leur lien de parenté je les observe un peu plus attentivement et que je ne note pas de ressemblance frappante. Légèrement plus grande que Gabrielle, Clarisse a des cheveux plus châtains que blonds, des yeux noisette et leurs visages n’ont guère de points communs, hormis peut-être, la forme de la bouche et du menton.  Il ne me faut que très peu de temps pour noter tout cela alors que je prends possession du ticket que je viens d’acquérir. Puis, lentement, nous nous dirigeons vers la salle de projection.

Nous ne parlons bien évidemment pas pendant le film, encore qu’il me semble entendre les deux cousines échanger quelques murmures pendant les bandes annonces, mais j’ignore ce qu’elles se disent et je ne cherche pas à le savoir, me concentrant plutôt sur l’écran et les images qui défilent.

Nous nous entre-regardons quelques secondes à la fin de la séance, jusqu’à ce que je propose d’aller prendre un verre, ce que mes deux compagnes acceptent sans hésitation.

Nous nous installons donc à la terrasse ombragée d’un café situé tout près du cinéma, et un silence un peu embarrassé s’installe alors que nous attendons que le garçon nous apporte nos commandes, mais je ne le laisse pas durer et interroge rapidement mes deux vis-à-vis sur des sujets sans importance, évitant soigneusement d’évoquer le geste interdit de tout à l’heure, craignant de les braquer.

J’apprends donc que Gabrielle est employée du fisc, tandis que sa cousine est infirmière, que la jeune femme blonde que je trouve si jolie et sa cousine ont le même âge et qu’elles ont passé de longs et fréquents moments à jouer ensemble durant toute leur enfance, ce qui leur a permis de développer une véritable complicité. Je leur parle aussi un peu de moi, de mon métier et des mes passe-temps, et puis, la conversation dérive vers nos assistants de vie.

Nous avons la possibilité de choisir le sexe de ceux-là, du moins de leur voix, et les nommer fait aussi partie de nos prérogatives. Si le nom de mon assistante est tout à fait classique, je suis particulièrement amusée par ceux qu’ont choisis les deux jeunes femmes qui me font face. En effet, Clarisse a choisi le nom fort poétique de sycophante, et Gabrielle, quant à elle, a nommé son assistante Potiron. Surprise de cette référence fruitière, je ne manque pas de l’interroger à ce sujet.

« Je pense que la présence de ces assistants est non seulement importune, intrusive et dérangeante, mais aussi ridicule. Alors, j’ai choisi un nom ridicule. »

Je ne retiens pas le petit rire que cette déclaration, faite avec le plus grand sérieux, déclenche en moi. Et je suis certaine que ma réaction, très spontanée, plait à la jeune et jolie inconnue du tram, comme je l’appelais en moi-même jusqu’à présent.

Je passe donc un très bon après-midi et, au moment de se quitter, je suis agréablement surprise par Gabrielle qui propose d’elle-même que nous nous revoyons bientôt, suggérant qu’il sera facile de mettre un rendez-vous au point durant nos trajets communs du matin.

Un drone de surveillance du gouvernement passe au-dessus de l’avenue qui mène à mon appartement lorsque je rentre, mais je suis d’humeur joyeuse et, contrairement à mon habitude, j’en oublie de grimacer en le voyant passer.

Le dimanche me semble particulièrement long, et quand le lundi matin arrive, je suis si impatiente que j’arrive en avance, obligée ensuite de patienter sur le quai jusqu’à l’arrivée de celle qui me plaît tant.

Elle me sourit dès qu’elle me voit et s’avance au-devant de moi en souriant, sa démarche gracieuse et son allure tout à fait détendue, sans doute parce qu’elle a déduit de son dimanche tranquille que j’avais su tenir ma langue au sujet de ce que j’ai vu au cinéma. Notre trajet est relativement court mais nous papotons agréablement et je suis presque étonnée, au moment d’arriver au bureau, que le temps soit passé si vite.

Bien sûr, ce commencement de rapprochement avec Gabrielle n’échappe pas à l’attention du gouvernement, et le soir même, à mon grand désappointement, Athéna aborde le sujet avec son manque de finesse habituel.

« Ce samedi, vous avez passé du temps avec Gabrielle Dupin, une jeune femme que vous croisez quotidiennement sur votre trajet en direction de votre travail. Cette femme, née le 14 juillet 2030, donc âgée d’une trentaine d’années, est employée au service du fisc national et a une sœur ainée et un frère cadet. Comme vous, elle est lesbienne et célibataire. Auriez-vous écouté mes conseils concernant votre vie sentimentale ? »

Je gonfle mes joues avant de soupirer profondément, mais réponds tout de même.

« Cela ne te regarde pas, Athéna. C’est personnel, intime. »

Mais mon assistante de vie ne se laisse pas décourager.

« Vous êtes dans l’obligation de me répondre, il est hors de question de cacher quoi que ce soit au gouvernement, et vous le savez pertinemment. »

Je hoche la tête, plus pour moi-même que pour Athéna qui ne tient jamais compte de ce genre de signe, puis répond, résignée.

« Je n’ai pas d’aventure avec Gabrielle, si c’est ce que tu veux savoir, pas encore en tous cas. Mais oui, elle me plaît, ça fait longtemps déjà que je l’ai remarquée, et j’espère que notre relation évoluera bientôt. »

« J’en serai ravie. Gabrielle Dupin est bien notée ainsi que sa famille proche, à l’exception de sa grand-tante du côté paternel, emprisonnée pendant trois ans pour avoir refusé de prendre son téléphone sur elle pendant ses déplacements hors de chez elle. Evidemment, c’est une peine particulièrement légère, mais le gouvernement venait juste de légiférer à ce sujet et la mansuétude était encore de mise à l’époque. Ceci dit, cette femme est maintenant décédée depuis plus de cinq ans et ne peut donc plus exercer la moindre influence négative sur sa petite nièce de quelque manière que ce soit. »

Je ricane :

« Quelle chance j’ai ! »

Athéna ne relève pas et reprend sa litanie de conseils que je n’ai pas demandés.

« Il va vous falloir la rencontrer régulièrement en dehors de vos trajets du matin. Après quelques rendez-vous, si vous la sentez réceptive, vous pourrez l’embrasser. Par la suite, si tout se passe bien et que vous vous entendez, votre relation pourra devenir plus sérieuse. »

Je n’ai rien à dire après cela, me contentant seulement de penser que si Athéna était une vraie personne au lieu d’une stupide voix mécanique, je lui ferais volontiers passer l’envie de se mêler de mes affaires. Malheureusement, je n’ai absolument aucune possibilité de la faire taire alors je laisse tomber et m’affale sur le canapé avant de prendre ma liseuse dont le contenu est bien évidemment contrôlé par l’Etat par le biais de la connexion internet, mais qui contient néanmoins quelques romans de qualité, particulièrement dans le domaine de la science-fiction. Athéna allume le téléviseur, et, si je n’écoute pas, j’entends tout de même des bribes de ce que raconte le programme d’Etat.

 

Je revois Gabrielle tous les matins, mais c’est le samedi suivant que nous nous retrouvons, dans un petit restaurant italien que j’ai déjà fréquenté et que je sais suffisamment agréable, tant au niveau de la qualité de ce qui est servi que de l’ambiance, pour que nous passions un bon moment.

Nous bavardons agréablement, revenant toutes deux sur les conseils prodigués pas nos assistantes de vie respectives. Ce genre de choses nous agace prodigieusement, et quelques remarques désobligeantes sont échangées à ce sujet. Mais, alors que nous arrivons au dessert, que personne n’est attablé près de nous et que nous sommes particulièrement détendues, je pose enfin la question que je retiens depuis le cinéma de la semaine dernière.

« Je suppose que tu te doutes que ta tentative de glisser ton téléphone à ta cousine, la semaine dernière, m’a beaucoup intriguée, et m’intrigue encore. Veux-tu me dire de quoi il s’agissait ? »

Elle ne répond pas tout de suite, me jaugeant longuement d’un regard pensif, comme si elle pesait le pour et le contre, mais finit par prendre une décision et respire profondément avant de prendre la parole.

« J’espère pouvoir te faire confiance. Ce n’est pas si grave en fait, mais si le gouvernement apprenait ça, il est évident que j’aurais de très gros ennuis. »

Elle s’interrompt un instant, me regarde de nouveau dans les yeux, mais je ne cille pas et au bout de quelques secondes, elle reprend.

« J’ai beaucoup de mal avec la surveillance constante que nous subissons. Alors, de temps à autre, Je laisse mon téléphone à Clarisse, de manière qu’il soit repéré au cinéma, comme si j’y étais vraiment. Je rejoins ma cousine à la sortie de la séance, elle me rend mon téléphone, et la vie reprend comme à l’accoutumée. »

Je hausse un sourcil, un peu épatée de savoir qu’elle est capable de prendre tant de risques, puis l’interroge de nouveau.

« Trouverais tu indiscret que je te demande ce que tu fais pendant que tu es libre de toute surveillance ? »

Elle hésite encore un instant, puis hausse les épaules d’un geste un peu fataliste.

« En vérité, je ne fais pas grand-chose, la plupart du temps, je vais au parc, non loin de là. »

Cette fois, je suis particulièrement étonnée.

« Tu prends autant de risques juste pour te promener au parc ? Alors que les drones effectuent régulièrement des contrôles pour vérifier justement que ce genre de choses n’arrive pas ?»

Elle a un sourire un peu désabusé

« Les vérifications des drones sont très aléatoires et je me débrouille pour ne jamais avoir l’air suspect. Mais ce que je veux, durant ces moments-là, c’est juste respirer, savoir que je ne suis pas espionnée pendant une heure et demie ou deux heures. Tu trouves ça bête ? »

Je réfléchis un peu à cette forme de libération qu’elle évoque et je dois avouer que je me demande quelle sensation peut provoquer le simple fait de ne pas être épiée, même si les drones de surveillance sont partout. Cette idée me fait sourire et je ne manque pas de le faire savoir à la jolie blonde, en face de moi.

« Je n’avais jamais pensé à faire ce genre d’expérience, mais de t’en entendre parler… Je dois dire que si j’en avais l’occasion, je tenterais volontiers quelque chose comme ça. »

Elle sourit doucement et répond tout bas « nous verrons ».

A vrai dire, je n’attendais pas de proposition directe ni même sous entendues, alors je suis ravie qu’elle semble l’envisager, même si pour l’instant, tout ça reste hypothétique. Mais je n’insiste pas là-dessus et nous finissons notre repas en discutant de choses plus légères, puis, le repas terminé, nous allons nous promener, justement dans le parc dont nous parlions auparavant.

 

Nous nous rapprochons de plus en plus au fil des semaines qui passent, nous voyant régulièrement durant les week-ends, et s’il arrive que Clarisse soit de nouveau là, ses absences sont de plus en plus fréquentes. Je profite énormément de chaque moment que nous passons ensemble, particulièrement lorsque la cousine de Gabrielle n’est pas là, et il me semble qu’il en est de même pour elle. D’ailleurs, environ un mois après notre rencontre fortuite au cinéma nous faisons ensemble l’expérience de ce que j’appelle « la libération provisoire », et qui se résume simplement à aller passer un peu plus d’une heure au parc. Nous confions toutes les deux nos téléphones à Clarisse, laquelle nous fait promettre de faire la même chose pour elle la semaine suivante, puis nous allons nous promener.

Mon premier réflexe est d’entrainer Gabrielle sous le couvert des arbres, supposant que nous serons ainsi plus ou moins cachées du survol des drones. Mais ma si jolie amie, dont ce n’est pas la première escapade de ce genre, me le déconseille, m’expliquant qu’au contraire, rester à l’abri de la végétation quelle qu’elle soit attirerait plutôt l’attention et entrainerait justement ce que nous souhaitons éviter, à savoir un contrôle de nos téléphones. Et nous aurions de très gros ennuis si les autorités nous remarquaient sans ceux-ci sur nous.

La promenade se déroule sans aucun problème ce jour-là, et même si nous n’avons rien fait d’extraordinaire, j’éprouve une grande exaltation à la simple idée d’avoir fait quelque chose d’interdit, mais surtout d’avoir vécu un peu plus d’une heure sans aucune surveillance, uniquement par moi-même en quelque sorte.

Gabrielle sourit de mon enthousiasme, me racontant qu’elle a souvent ressenti la même chose, même après plusieurs expérience de ce genre.

Ce petit moment nous a toutes les deux mises de très bonne humeur, et c’est particulièrement détendues, qu’après avoir récupéré nos téléphones et salué la cousine de Gabrielle, nous retournons au parc, appréciant la douceur de l’air en essayant de ne pas prêter attention aux drones qui survolent constamment la zone, que nous nous embrassons enfin.

C’est un moment romantique, plein de douceur et de choses non dites. Après quelques minutes passées à déambuler au milieu des arbres en fleur, nous nous asseyons sur un banc de bois afin d’apprécier la vue sur le lac, juste en dessous, lac sur lequel nagent cygnes et canards. Mais nous n’admirons pas tellement le joli plan d’eau pourtant enjambé par un petit pont de pierre charmant, préférant nous regarder l’une l’autre, nos yeux ne se quittant pas. Une très légère brise soulève doucement les mèches blondes de Gabrielle qui viennent caresser mon front et mes joues lorsqu’elle se penche vers moi pour effleures mes lèvres avec les siennes, me procurant de délicieux frissons qui ne cessent que bien longtemps après que nous ayons quitté le banc.

Ce soir-là, je rentre chez moi en sifflotant, mon cœur si léger et plein de joie que j’en oublie à quel point Athéna est à l’affut de chacune de mes réactions.

« D’après votre expression réjouie et votre bonne humeur si visible, je déduis que les choses avancent dans le bon sens en ce qui concerne votre relation avec la jeune Gabrielle Dupin. »

Je ne réponds pas, espérant contre toute probabilité que mon assistante de vie va en rester là, mais évidemment, ce n’est pas le cas.

« Ça fait sept semaines aujourd’hui que vous avez commencé à vous voir toutes les deux, et je trouve surprenant que vous ne vous soyez jamais rendue l’une chez l’autre. Je vous suggère donc de penser à l’inviter ici, ce serait un pas supplémentaire dans votre relation. »

Je lève les yeux au ciel, plus qu’agacée par ces recommandations.

« D’abord, tes suggestions ne m’intéressent pas, Athéna. Ensuite, si nous ne nous rendons pas visite, c’est justement pour ne pas avoir à supporter tes remarques et réflexions dans un moment que nous souhaiterions intime. De plus, même si j’ignore où se trouvent exactement les caméras, nous n’avons absolument aucune envie d’être espionnées. »

Cette fois, aussi étrange que ça me paraisse, Athéna semble presque vexée et son ton est particulièrement revêche.

« Je suis tout à fait capable de discrétion, cette option est présente dans mon programme. »

Je ne peux retenir un « ça ne m’a pas frappée jusqu’à présent » auquel elle ne répond pas, et si elle n’était pas une machine, je serais persuadée qu’elle boude. Heureuse de cette tranquillité inespérée,

Je vais m’installer sur le canapé, appréciant malgré moi le fait que cette assistante de vie si agaçante a déclenché le lave-linge, le lave-vaisselle et l’aspirateur pendant mon absence. Un petit robot s’est aussi chargé de nettoyer les vitres et la salle de bain. Satisfaite de ne pas avoir à me préoccuper des tâches ménagères, je fais mine de suivre le programme gouvernemental en rêvassant agréablement.

 

Les week-ends ne nous suffisent plus depuis longtemps et nous nous arrangeons dorénavant pour nous voir le soir, après nos journées de travail. Gabrielle quitte son bureau un peu après moi, et je l’attends plus ou moins patiemment pratiquement un soir sur deux. Nous ne faisons pas grand-chose, nous contentant en général de nous promener en bavardant de choses et d’autres, mais ce soir est un peu différent. Comme nous en avons pris l’habitude, nous marchons lentement dans les rues sous un soleil printanier, nos mains étroitement entrelacées, mais le sujet de notre conversation est très différent de ceux que nous abordons habituellement. En effet, après avoir été bizarrement silencieuse, alors qu’elle est plutôt d’une nature loquace, Gabrielle m’entraine dans une rue moins fréquentée, du genre de celles où l’on peut échanger quelques mots sans que tous les passants que nous croisons n’entendent nos paroles. La mine sérieuse, elle ne tourne pas autour du pot et m’interroge directement

« Cela te plairait-il de rencontrer mon frère ?

Je hausse un sourcil, un peu étonnée qu’elle me pose la question.

« Bien sûr, ça va de soi. Tu prends de plus en plus d’importance dans ma vie, Gabrielle. Et dans mon cœur. Alors, rencontrer ta famille me ferait très plaisir, évidemment. »

Elle secoue la tête mais sourit tout de même, peut-être touchée par ce que je viens d’admettre. Son regard est clair et franc quand elle reprend la parole.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Il ne s’agit pas de ma famille, même si nous pouvons aussi envisager une rencontre. »

Elle se tait un moment, semblant rassembler ses pensées, avant de poursuivre.

« Je n’ai cité que mon frère, Philippe, parce que je ne songeais absolument pas à une réunion familiale. En vérité, mes parents et ma sœur ne sont absolument pas au courant de ce que je vais te confier. Il s’agit de ce que nous faisons, Philippe, Clarisse, quelques amis et moi. »

Elle plante ses yeux dans les miens pour finir, le ton particulièrement grave.

« Des choses qui, si elles venaient à être connues, nous attireraient de très sérieux ennuis. »

Je hausse un sourcil, intriguée, bien que je commence à deviner dans quelle direction va cette conversation. Mais elle n’en dit pas davantage tout de suite, se contentant de me demander, la voix contenant un peu plus d’anxiété que d’habitude.

« Si tu ne te sens pas capable de garder un secret de cette ampleur, et je t’assure que ce n’est pas rien, dis-le moi immédiatement et nous n’évoquerons plus le sujet. »

Je n’ai aucune incertitude à ce sujet et je sais que, quel que soit ce dont il s’agit, et j’imagine qu’il sera question de ce qu’elle fait quand elle parvient à rester sans téléphone sur elle pendant une heure ou deux, et je n’hésite pas un instant pour répondre fermement.

« Tu n’as aucun souci à te faire. Je sais tenir ma langue, je suis prête à écouter tout ce que tu voudras bien me confier et à en assumer les conséquences. »

Elle a un petit mouvement approbateur du menton et prends une profonde inspiration mais ne marque plus la moindre hésitation avant de poursuivre, se rapprochant de moi pour parler plus bas.

« Plusieurs groupes se réunissent parfois, et je fais partie de l’un d’eux. »

Je la fixe avec intérêt, attendant qu’elle précise de quoi elle parle exactement, mais je n’ai pas à attendre longtemps puisqu’elle reprend aussitôt la parole.

 « Ces groupes ne se connaissent pas, seuls Philippe et l’un de ses amis, Marc, rencontrent quelquefois les autres, et assurent une certaine coordination. Mais en ce qui concerne mes camarades et moi, nous sommes une demi-douzaine seulement, nous ne connaissons pas les autres groupes, par souci de discrétion. D’après Philippe, c’est une condition de base pour la sécurité de tous. Quoi qu’il en soit, nous avons commencé à nous voir parce que nous pensions tous que la surveillance constante que tout le monde subit est insupportable, mais à présent, nous nous réunissons le plus régulièrement possible afin de trouver un moyen de changer les choses. » 

Je ne m’attendais pas à quelque chose de cette ampleur, pensant qu’il s’agissait seulement d’un comportement plus ou moins rebelle, du genre se débrouiller pour tromper un peu la surveillance du gouvernement, ou au moins son assistant de vie, mais rien de plus. Apparemment l’engagement de Gabrielle est beaucoup plus profond et sérieux que ce que je pensais. Mais je ne m’interroge pas pour autant et c’est tout à fait spontanément que je réplique, sans cacher mon enthousiasme.

« C’est formidable ! Bien sûr que je veux faire partie de ça ! J’espère vraiment pouvoir apporter ma pierre à l’édifice. »

Elle sourit, paraissant amusée de me voir montrer tant d’entrain, mais lève les mains vers moi dans un geste qui semble vouloir m’inciter à un peu de modération.

« Ce n’est pas si amusant que tu as l’air de le penser. C’est long, fastidieux, très difficile et c’est beaucoup de travail. »

Nous recommençons à marcher, retournant lentement vers les rues plus fréquentée, et je glisse ma main dans celle de Gabrielle, heureuse de sentir ses doigts serrer les miens, puis je l’interroge de nouveau.

« Beaucoup de travail ?  Que faites-vous donc durant ces moments où vous vous réunissez ? »

Elle jette un rapide coup d’œil autour de nous, vérifiant que personne ne peut nous entendre avant de m’expliquer succinctement.

« Nous étudions l’informatique… En fait, nous cherchons un moyen de pénétrer les systèmes du gouvernement afin de perturber, ou plus que ça, de carrément interrompre toute la surveillance et permettre ainsi, peut-être, de changer le régime sous lequel nous vivons depuis plus de vingt ans. »

Je ne le dis pas, mais je suis impressionnée par l’ambition de ce projet. Cela dit, ça me donne encore plus envie d’en faire partie, mais je n’ai pas la temps de poser une nouvelle question qu’elle précise, veillant à parler suffisamment bas pour ne pas attirer l’attention des passants.

« Pour ma part, je prends encore des cours d’informatique, que Philippe et Marc, dont c’est le métier, me dispensent ainsi qu’à Clarisse, et Dominique, une de mes collègues. Apparemment, d’après ce que nous disent nos « professeurs », plus nous serons nombreux à avoir le niveau nécessaire, mieux ce sera. Surtout si l’un de nous, ou plusieurs, se faisaient prendre.

Mais le vrai problème, ce qui nous gêne énormément, c’est justement la difficulté que nous avons à nous réunir. »

Elle lève une main vers le ciel et précise.

« Les drones sont partout, et surtout, il est impossible de travailler sur un ordinateur sans être relié à internet, donc espionné et surveillé. »

Cette dernière remarque tempère l’enthousiasme que je ressentais jusqu’à présent en me rappelant que c’est d’un jeu dangereux qu’il s’agit. Toutefois, je garde cette pensée pour moi, d’abord parce que Gabrielle le sait pertinemment, ensuite parce que la conversation va s’arrêter là pour le moment puisque nous arrivons à destination, le quai du tramway où nous savons que tout est encore plus surveillé que partout ailleurs.

Nos mains sont toujours entrelacées et nous nous asseyons serrées l’une contre l’autre, faisant soupirer d’un air attendri une vieille dame installée en face de nous. Mais le trajet est court, et nous nous quittons après un baiser langoureux qui me donne envie de beaucoup plus.

Bien évidemment, ma gaieté est immédiatement douchée par Athéna dès que je franchis le seuil de mon appartement.

« Votre aventure avec Gabrielle Dupin a débuté il y a un peu plus de deux mois. Mais il est plutôt surprenant que vous vous contentiez de rencontres de quelques heures le week-end et encore plus brèves le soir, alors que statistiquement, après un temps plus court que celui-là, 98 % des couples sont passé à une relation plus intime. N’avez-vous donc pas envie d’approfondir ce qui ressemble pourtant à un attachement sincère ? »

Je n’ai aucune envie de répondre à ce genre de question, mais d’une part, je sais que j’y suis pratiquement contrainte, et d’autre part je me demande si, compte tenu des activités du groupe de Gabrielle, nous ne devrions pas essayer de faire profil bas et de ne surtout pas nous faire remarquer de quelque manière que ce soit. Alors, je tâche de ne pas montrer mon agacement et j’explique d’une façon que j’espère naturelle.

« Nous avons décidé de prendre notre temps afin d’être sûres de nos sentiments avant de nous engager. Après tout rien ne nous presse. »

« C’est un comportement plutôt inhabituel. »

Mon assistante de vie n’en dit pas plus, mais c’est justement ce qui me parait un peu inquiétant. En temps normal, elle n’hésite jamais à me faire connaitre sa désapprobation, quel que soit le sujet, et je songe qu’il faudra que j’en parle rapidement à Gabrielle. Malheureusement, les transports en commun sont si surveillés qu’il est hors de question que je lui en touche un mot demain matin. Il y a une trentaine d’années, la plupart des citoyens possédait un véhicule particulier, ce qui aurait été bien plus pratique pour parler à l’abri des oreilles indiscrètes, et j’ai même vu certaines de ces voitures dans le musée d’état, mais dorénavant, les transports en commun sont obligatoires, ce qui permet au gouvernement de surveiller la population de manière bien plus efficace, même si c’est sous couvert d’écologie.

Je dois donc attendre le lendemain soir pour évoquer ce sujet avec ma belle amie blonde. Mais à ce moment-là, je la vois arriver accompagnée d’un jeune homme que j’identifie immédiatement comme son frère tant la ressemblance est frappante. Aussi blond que Gabrielle et à peine plus grand qu’elle, il a le même regard clair et un sourire pratiquement identique. Ils s’avancent tous deux vers moi et j’en oublie un instant tous les soucis que j’ai en tête, tant je suis subjuguée par le charme et la beauté de ma petite amie.

Philippe me salue chaleureusement avant que je dépose un petit baiser sur les lèvres de Gabrielle, puis nous quittons tous trois rapidement les quais pour nous asseoir sur un banc, dans une rue pas trop passante. Nous n’avons pas énormément de temps devant nous, traîner dehors jusqu’à la nuit alors que ce n’est l’habitude d’aucun d’entre nous, serait considéré comme suspect peut-être, ou au moins comme un comportement bizarre. Mais je peux tout de même évoquer mes inquiétudes et il se trouve que ma petite amie a eu le même sujet de réflexion, interpellée elle aussi par les commentaires de Potiron, son assistante de vie. Cela suffit pour que nous convenions de nous retrouver chez moi, ce samedi. Ce n’est certes pas un grand sacrifice pour nous, nous sommes toujours impatientes de nous voir et si ça n’avait pas été dans mon appartement, nous nous serions arrangées pour nous rencontrer de toute façon, où que ce soit. D’ailleurs, s’il n’y avait la présence plus qu’envahissante d’Athéna, j’aurais invité Gabrielle depuis longtemps. Mais puisque nous voulons éviter d’attirer l’attention du gouvernement, nous passerons outre aux commentaires indiscrets et tenterons simplement de ne pas donner trop de grain à moudre ni à mon assistante de vie, ni au gouvernement.

Je discute aussi avec Philippe, qui m’explique succinctement ce que fait son groupe informatique, ce qui correspond à ce que m’avait déjà expliqué sa sœur ainée. Mais il me rappelle également qu’il s’agit là de quelque chose de dangereux qui pourrait nous amener à être convaincus de trahison si le gouvernement venait à apprendre ce que nous préparons, et que la discrétion doit être notre premier souci. Ensuite, il me précise que, s’il sera facile de nous rencontrer puisque la relation entre Gabrielle et moi est connue, il est parfois malaisé de réunir le groupe entier en même temps, ce qui amène ces réunions à ne pas être trop fréquentes, même si, officiellement, il s’agit simplement d’un groupe d’amis qui passent du temps ensemble. La plupart des « cours », se font sur papier, dans les endroits les plus improbables, en règle générale en pleine nature ou dans les quelques parcs et squares de la vile là où la surveillance se résume aux seuls drones.

 

Gabrielle arrive vers midi ce samedi et nous commençons par nous attabler devant un repas simple que j’ai préparé, moi qui ne suis pourtant pas très douée pour la cuisine. Peut-être bêtement, je me suis mis en tête que ça ferait plaisir à Gabrielle. Alors, malgré les commentaires quelques peu sarcastiques et les suggestions et conseils inopportuns d’Athéna, je m’applique à composer entrée et plat principal, et si le résultat n’est pas grandiose, il est tout à fait mangeable. J’ai acheté le dessert chez un pâtissier professionnel et nous prenons le café dans le salon, assises sur le canapé devant la télé allumée par Athéna, mais à laquelle nous ne jetons pas un seul coup d’œil, trop occupées à nous regarder l’une l’autre.

Notre premier baiser est très léger, à peine une caresse de mes lèvres sur les siennes, mais dès le deuxième, nous laissons nos sentiments s’exprimer de manière bien plus intense. Ensuite, j’arrête de compter pour ne plus penser qu’aux sensations que j’éprouve, au désir que je ressens, aux délicieux frissons que me procurent les mains de Gabrielle dans mes cheveux et sa bouche sur la mienne.

Et puis, alors que ses mains errent sous mon tee-shirt, que sa cuisse s’insinue entre les miennes tandis que mes mains, elles, se promènent sur son torse, commençant à défaire le premier bouton de son chemisier, je cesse toute caresse, me redressant brusquement, ce qui amène un regard éberlué, ainsi qu’une petite lueur de déception, dans les yeux de ma petite amie.

Elle n’a cependant pas besoin de me poser la moindre question puisque je lui explique immédiatement, pointant mon index vers le plafond.

« Je dois dire que je n’ai guère envie d’offrir ce genre de spectacle à Athéna. »

Elle hoche la tête, semblant partager mon opinion, mais n’a pas le temps de me répondre que déjà, mon assistante de vie intervient, le ton sentencieux.

« La discrétion est intégrée dans ma programmation. Si j’étais humaine, on pourrait dire que je détourne pudiquement les yeux. »

Je ricane et réplique, un peu d’amertume dans la voix.

« Tu vas trouver ça surprenant, mais j’ai du mal à te croire, Athéna. »

« Vous devriez pourtant. Je vous assure que vous pouvez vous livrer à toutes les activités possibles et imaginables sans que ma présence vous dérange de quelque manière que ce soit. »

Nous roulons toutes deux les yeux avec un bel ensemble, puis je me lève, tendant la main vers Gabrielle pour l’aider à se mettre debout elle aussi. Je jette un coup d’œil par la fenêtre pour constater que si le ciel est encore couvert, la pluie qui tombait ce matin a cessé. Regardant ma petite amie, mon ton contient un peu de résignation alors que je lui suggère de sortir.

« Allons donc nous promener, il ne pleut plus et la température est douce, alors autant prendre l’air. »

Elle acquiesce avec un enthousiasme qui me parait un peu forcé et pour tout dire, un peu excessif.

« Oui, quelle excellente idée ! »

Nous nous préparons donc, enfilant chaussures et blousons, et bien entendu, la voix d’Athéna résonne encore une fois.

« Il pleuvra de nouveau dans une heure et 43 minutes. De plus, le vent va se lever. Vous devriez rester ici. »

Nous ne répondons ni l’une ni l’autre et, miraculeusement, mon assistante de vie n’insiste pas.

Sitôt dans la rue, je passe un bras sur les épaules de Gabrielle, la tirant contre moi pour déposer un petit baiser sur sa joue avant de murmurer.

« Je suis désolée pour tout à l’heure, mais je n’arrive pas à faire abstraction de la présence d’Athéna et des caméras. »

Elle hoche la tête et glisse son bras autour de ma taille, son sourire m’indiquant qu’elle n’éprouve aucune rancune à ce sujet.

« Je ne suis pas fan des assistants de vie moi non plus, tu peux me croire. Par contre, pour ce qui est des caméras… Es-tu vraiment sûre de leur existence ? »

Pendant une seconde, j’en reste sans voix. Et puis, je me reprends et un sourcil monte haut sur mon front alors que je l’interroge.

« Je suppose que tu plaisantes, n’est-ce pas ? Tout le monde est surveillé dans ce pays, constamment. Je suis absolument certaine que chaque logement est équipé de caméras. »

Elle secoue négativement la tête puis lève les yeux vers moi pour répondre, le ton tout à fait sérieux.

« D’après Marc, le copain de Philippe, équiper les logements de toute la population du pays, pour les gérer et les stocker ensuite, reviendrait beaucoup trop cher, pour un rendement plutôt faible. Le gouvernement se contenterait donc des renseignements que les assistants de vie, et les téléphones bien sûr, peuvent transmettre.

Je ne peux retenir le « Quoi ? » incrédule et sonore qui s’échappe de ma bouche. Mais je me reprends aussitôt pour questionner ma petite amie.

« Et comment Marc peut-il savoir ça ? A-t-il des informations dont nous ne disposons pas ? D’où les tient-il, d’ailleurs, ces fameuses infos ? »

J’ai bien d’autres questions qui me viennent à l’esprit, mais ma compagne m’invite à me taire d’un geste de sa main levée devant moi, avant de me répondre tout bas, sans oublier de regarder autour de nous auparavant.

« Marc travaille dans un service qui gère les informations transmises par les drones. Dans le secteur Nord de la ville, loin de son logement et de ceux de toute sa famille, bien sûr. Il est plutôt au bas de l’échelle hiérarchique et n’a personnellement accès qu’à des données cryptées, mais il écoute beaucoup, observe encore plus et déduit ce qu’il peut de tout cela. Evidemment, il n’a aucune vraie certitude à ce sujet, mais la probabilité qu’il ait raison est plutôt élevée. »

Je grimace, dubitative.

« Pourtant, les paroles d’Athéna, ne m’ont guère laissé de doute à ce sujet. »

Je fronce les sourcils, essayant de me souvenir si mon assistante de vie a déjà évoqué expressément des caméras, mais je dois reconnaitre que rien de précis ne me vient en mémoire. Près de moi, Gabrielle me laisse chercher quelques instants avant de reprendre, parlant toujours tout bas.

« Les assistants ne peuvent pas mentir, en principe en tous cas. Mais leurs programmes sont suffisamment sophistiqués pour qu’ils n’aient aucun mal à sous-entendre quelque chose de faux, ou à ne pas corriger les erreurs d’appréciation de leurs humains. »

Tout cela me laisse songeuse, mais je trouve néanmoins que l’absence de caméras, dans mon appartement en tous cas, me plairait beaucoup. La surveillance constante dont je suis victime, comme tout un chacun dans ce pays, m’a toujours énormément pesé, et savoir que je ne suis espionnée que par Athéna, ce qui est déjà particulièrement lourd en soi, me délivre d’un énorme poids et me procure un sentiment de soulagement intense. Et puis, je me dis que puisque nous ne serons sans doute pas filmées, peut-être devrions nous reprendre ce que j’ai interrompu tout à l’heure. Je jette un petit coup d’œil vers le ciel, remonte la fermeture de mon blouson et regarde ma petite amie, un léger sourire sur les lèvres.

« Athéna avait raison tout à l’heure. Le vent commence à se lever et le ciel se couvre de nouveau. La pluie ne va tarder à refaire son apparition. Sans doute devrions nous retourner chez moi. »

Je remue mes sourcils d’un manière suggestive qui la fait rire, mais c’est avec un grand sérieux qu’elle me répond.

« Ton assistante de vie sera encore là, tu sais. »

Je hoche la tête et hausse une épaule.

« Ça t’ennuie ? »

Elle secoue négativement la tête, son expression vaguement moqueuse.

« Pas autant que toi. »

 

Athéna exprime sa surprise de nous voir déjà revenir dès que nous passons le seuil, mais nous lui expliquons que ce sont les conditions météo qui nous ont incitées à rentrer, ce à quoi elle répond, semblant très satisfaite d’elle-même.

« Je vous avais prévenues. Vous devriez tenir compte de mon opinion plus souvent. »

Bien que je sache que mon assistante de vie ne tient jamais compte de ce genre de geste, je hausse les épaules, un peu agacée, mais Gabrielle, elle, prononce avec amabilité.

« Eh bien, tu avais raison et nous nous excusons de ne pas t’avoir écoutée. »

Ce ton de voix très aimable me surprend, et mon sourcil droit monte haut sur mon front alors que je regarde ma petite amie qui fait aussitôt une petite mimique pour m’indiquer de ne pas insister là-dessus. Je hoche la tête pour signifier mon accord, prends sa main et l’entraine dans ma chambre. Elle me suit sans difficulté, nous nous asseyons côte à côte sur mon lit, puis nous nous regardons, un peu embarrassées. J’ai terriblement envie d’elle mais ce n’est pas la situation dont je rêvais. J’aurais aimé davantage de spontanéité, un élan comme celui que j’ai rompu tout à l’heure et elle semble un peu gênée elle aussi. Alors, nous restons sans bouger, Gabrielle se contentant de s’appuyer contre moi en posant sa tête sur mon épaule, tandis que je prends sa main dans la mienne, baissant les yeux sur mes doigts qui jouent avec les siens. Nous restons un moment sans rien dire et finalement, c’est ma petite amie qui rompt le silence, murmurant comme pour elle-même.

« C’est presque difficile comme ça. »

Je souris amèrement et hoche la tête pour toute réponse.

Après un moment silencieux durant lequel nous restons ainsi, Gabrielle pousse un soupir, s’allongeant sur le lit, dans le sens de la largeur, et me tendant les bras pour m’encourager à me coucher moi aussi, joignant un petit « viens » à son geste.

Je ne me fais pas prier et obéis à sa demande en la rejoignant aussitôt, profitant que ses bras sont toujours tendus vers moi pour me glisser entre eux. Elle resserre son étreinte et, très vite, nous commençons à nous embrasser doucement. Mais cette douceur ne dure pas et il faut peu de temps pour que, comme sur le canapé tout à l’heure, nous laissions parler nos désirs…

Cette fois, je ne me laisse pas perturber par l’idée qu’Athéna nous observe peut-être, ou nous écoute, et après de délicieux moments, nous sommes toutes les deux enlacées sous le drap que Gabrielle a tiré sur nos corps nus. Je soupire de contentement, amenant ma petite amie à me jeter un petit coup d’œil amusé. Elle dépose un baiser léger sur mes lèvres, puis se redresse vivement, tendant ensuite une main vers moi pour m’inciter à me lever aussi, m’expliquant rapidement.

« Je me sens si bien maintenant que si nous restons là, je ne vais pas tarder à m’endormir. Alors je suggère que nous bougions un peu, qu’en penses-tu ? »

Je bondis aussitôt sur mes pieds, négligeant sa main tant mon mouvement est vif, puis lui jette un regard curieux.

« As-tu une idée précise en tête ou bien veux tu seulement que nous nous promenions ? »

Elle sourit tout en secouant négativement la tête.

« En fait, je pensais plutôt que nous pourrions aller passer la soirée avec Philippe. Il n’est même pas nécessaire que je l’appelle pour vérifier s’il est disponible puisque j’avais évoqué cette possibilité avec lui hier soir. »

Qu’elle veuille voir son frère avec lequel elle est très proche et qu’elle rencontre pratiquement tous les jours m’interpelle, et je me demande s’il s’agit vraiment d’une simple visite de courtoisie ou s’il n’y a pas là un autre motif, mais je ne pose évidement aucune question à ce sujet, me contentant d’acquiescer avec enthousiasme.

Nous prenons toutefois le temps de prendre une douche, qui dure d’ailleurs bien plus longtemps que prévu, nous rhabillons en devisant gaiement et de sujets sans importance, jusqu’à ce qu’Athéna, que j’avais presque oubliée, nous donne son opinion sur ce que nous comptons faire de notre soirée, juste avant que nous quittions mon appartement.

« C’est une très bonne chose que vous fréquentiez la famille Dupin, mais il faudra aussi rencontrer les parents de Gabrielle, ainsi que sa sœur, même si elle vit un peu plus loin. D’autre part, puisque cette romance semble être sérieuse, il serait bon que vous pensiez à présenter aussi vos parents à votre amie. »

Je lève les yeux au ciel mais je n’ai pas le temps de faire savoir à mon assistante de vie à quel point j’étais impatiente de connaitre son avis sur la question, que je sens la main de ma petite amie sur mon bras tandis qu’elle fait « non » de la tête. Je me mords donc la langue, mais sitôt que nous sommes dans la rue, j’interroge ma compagne à ce sujet.

« Pourquoi m’avoir empêchée de répondre à Athéna ? »

Elle hausse les épaules.

« Parce qu’il me semble qu’il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Certes, tu ne t’attireras sans doute pas d’ennui en répondant avec trop de vivacité à ton assistante de vie, ou en utilisant l’ironie comme tu le fais apparemment souvent, mais aussi bizarre que ça puisse paraître, ces machines semblent quelquefois susceptibles et il est préférable qu’elle n’ait rien à signaler à ton sujet, que les autorités t’oublient un peu en quelque sorte. »

Je hoche la tête, pas convaincue que changer complètement de comportement ne soit pas plutôt quelque chose qui pourrait surprendre, au contraire, mais à cela, Gabrielle répond avec un sourire tout à fait angélique.

« Ils penseront que tu subis une bonne influence de ma part »

Je ricane mais ne réplique rien, me contentant de passer un bras sur les épaules de ma compagne alors que nous marchons dans un quartier particulièrement moderne de la ville. La pluie a cessé et je lève les yeux vers le sommet des plus hauts gratte-ciel, faits d’acier rutilant, souriant alors que j’admire les formes tarabiscotées et les toits colorés en forme de dôme comme on en construit beaucoup de nos jours.

C’est dans ce quartier que vit Philippe, et nous arrivons rapidement en bas de son immeuble. Evidemment, Gabrielle connait le digicode par cœur et il ne faut que peu de temps pour que nous entrions dans un ascenseur spacieux et si rapide qu’il ne nous faut guère plus de quinze secondes pour arriver au dix-huitième étage.

Le frère de ma petite amie nous reçoit avec un sourire un peu contraint qui me surprend. S’il a l’air d’être tout à fait heureux de voir sa sœur, et moi aussi d’ailleurs, un pli de contrariété, qu’il n’essaie pas d’effacer, ride son front et l’expression qu’arbore Clarisse, dont je découvre la présence en avançant au-delà de l’entrée, n’est pas plus réjouie. Nous remarquons cela toutes les deux mais ne posons pas de questions, bien trop conscientes qu’ici, comme partout ailleurs, les murs ont des oreilles.

Nous nous asseyons donc tous les quatre autour de la table de la salle à manger, et alors que Clarisse s’occupe à servir des boissons, Philippe s’éclipse un instant pour revenir avec quelque chose qui, bien que n’ayant pas vraiment disparu devient de plus en plus rare, un calepin et des stylos. Avec une mimique nous indiquant de ne rien dire à ce sujet, il place le carnet devant lui et commence aussitôt à écrire, faisant ensuite circuler ce qu’il vient d’inscrire sur le papier autour de la table de manière à ce que nous puissions le lire toutes les trois.  Dans le même temps, ma petite amie et sa cousine entament une conversation à propos de la météo afin de donner le change à l’assistant de vie.

Un peu décontenancée par l’écriture manuscrite, quelque chose que je ne vois pratiquement jamais, je déchiffre tout de même le petit texte sans difficulté, apprenant ainsi qu’un des membres du groupe de Marc a été appréhendé par les agents de l’état. Haussant un sourcil, j’interroge Philippe du regard, lequel reprend son papier pour nous préciser qu’il ignore la raison de cette arrestation.

Après cela, même les deux cousines cessent de parler, et je sens un petit frisson de crainte me parcourir l’échine. Pourtant, je suis la première à me reprendre et engage la conversation avec la première chose qui me traverse l’esprit, la famille de ma petite amie.

Je prends donc des nouvelles de sa sœur, que je ne connais pas, et de ses parents que je n’ai jamais vus eux non plus. Il apparait que ceux-ci ont entendu parler de moi et manifestent le désir de me rencontrer bientôt. Mais je dois dire que, malgré nos efforts, la conversation est assez décousue, notre attention étant surtout focalisée sur le carnet et ce que nous y écrivons. D’ailleurs, l’assistant de vie de Philippe s’en rend rapidement compte et ne manque pas de nous interpeller à ce sujet.

« Votre discussion me paraît bizarre, comme si vous ne pensiez pas vraiment à ce que vous vous dites. Pourriez-vous m’expliquer cela ? »

Philippe lève les yeux au ciel et soupire bruyamment.

« Nous le faisons exprès, juste pour entendre ta voix si mélodieuse. »

Je ne retiens pas un petit rire, provoqué autant par la réplique du frère de Gabrielle que par la nervosité que je ressens devant la situation un peu anxiogène que nous vivons. Mais Focus ne semble pas amusé et reprend, le ton moralisateur.

« Vous donnez surtout l’impression de cacher quelque chose »

Cela nous fait tous dresser l’oreille, mais Philippe s’empresse de répondre avec un naturel confondant et le ton volontairement bourru.

« Que veux-tu que nous te cachions ? Nous sommes simplement si gênés d’être surveillés que cela nous ôte tout naturel. »

« Vous êtes tous jeunes et connaissez les assistants de vie depuis toujours. Il faut vous désinhiber. »

Aucun de nous n’a de réponse à ça, mais nous cessons de faire circuler le carnet, et entamons une conversation sur les derniers succès du gouvernement en matière de technologie dont parlent tous les journaux, ceux qui passent à la télévision d’état, mais aussi ceux qui paraissent sur les téléphones de toute la population, sans qu’elle y soit abonnée d’ailleurs. Il est question de téléphone encore plus perfectionnés que les modèles actuels que nous avons tous en poche, des appareils détectables dans un rayon encore plus large, ce que le gouvernement justifie en expliquant  se soucier de la sécurité de la population, puisque plus personne ne pourra s’égarer ou rester gisant au fond dans un ravin après un accident ou un problème de santé quelconque, sans être très rapidement retrouvé. L’hypocrisie de tout cela, évidente, amène un sourire amer sur mes lèvres et je distingue clairement le même genre de réaction chez chacun des membres de la famille Dupin qui m’entoure, mais nous parvenons tous à suffisamment cacher nos sentiments et continuons la conversation comme si de rien n’était. Au bout de presque une heure, nous passons une commande de pizzas auprès de Focus, et Phillipe profite de ce moment où nous parlons fort et un peu tous en même temps, pour tremper les feuilles manuscrites de son carnet dans une bassine d’eau jusqu’à ce que plus rien ne soit lisible.

Ensuite, nous mangeons en conversant de chose et d’autre sans plus attirer l’attention de l’assistant de vie.

C’est en sortant, après une soirée terminée en regardant un résumé des derniers résultats sportifs de la semaine lors des jeux européens, émission choisie par Focus, que j’évoque enfin de vive voix les évènements de la soirée. Un bras sur les épaules de Gabrielle, que j’ai décidé de raccompagner chez elle à pied, négligeant les transport en commun, j’interroge doucement.

« Crois-tu que l’arrestation du camarade de Marc soit très dangereuse pour nous ? »

Elle a une moue un peu dubitative.

« A vrai dire, je n’en sais rien. Je n’ai jamais connu une situation de ce genre. Certes, les groupes sont indépendants les uns des autres, et nous ne nous connaissons pas, mais il y a un lien entre Marc et Philippe, et si Marc est dénoncé…. On ne sait pas ce qui pourrait arriver. »

Sous mon bras, je sens ses épaules se hausser légèrement alors qu’elle reprend, un peu d’incertitude dans la voix.

« La torture est interdite, et je suis persuadée que le gouvernement respecte certaines règles, ne serait-ce que pour éviter d’avoir à se justifier devant la communauté internationale, mais il existe des moyens qui ne laissent aucune trace, et ça, je serais prête à parier que l’état n’aura aucun scrupule à les employer. » 

Je hoche la tête et resserre légèrement ma prise sur les épaules de ma petite amie.

« Sans compter les drogues qui te font parler contre ta volonté… »

Je secoue la tête, poursuivant encore plus bas bien que les rues soient beaucoup moins encombrées que dans l’après-midi.

« J’ai bien peur que Marc ne soit dénoncé rapidement, et si c’est le cas, Philippe n‘est plus en sécurité. Toi non plus d’ailleurs. »

Comme son ton, sa réaction est très vive.

« Moi ? Toi aussi il me semble. A moins que tu n’aies l’intention de prétendre que tu n’es au courant de rien. »

Elle fronce les sourcils, semblant réfléchir aux mots qu’elle va prononcer.

« Ça pourrait être possible après tout. Tu peux prétendre que lors de tes quelques rencontres avec mon frère, vous n’avez eu que des conversations ordinaires. Ils pourraient te croire. En tous cas, tu as une chance et tu serais bien plus tranquille comme ça. »

Je n’en reviens pas qu’elle puisse imaginer que je vais me dégonfler parce que la situation devient difficile et je n’hésite pas à le lui faire savoir.

« Prétendre que je ne suis au courant de rien et continuer ma petite vie comme si de rien n’était ?

C’est une idée. Peu importe que je sois amoureuse de toi, que je savais parfaitement à quoi je m’engageais en rejoignant ton groupe, et que ma conscience me torturerait continuellement si je faisais ça. Il me suffirait de faire de que tu suggères pour ne pas avoir d’ennuis et vous laisser, toi et ton frère subir les conséquences de vos actes mais aussi des miens ! »

Je suis en colère, et si je tâche de ne pas parler trop fort, bien que la rue soit presque déserte à cette heure-là, mon ton est virulent et je suis sûre que mes yeux lancent des éclairs. Gabrielle, qui jusqu’à présent ne m’a jamais entendue dire un mot plus haut que l’autre, recule d’un pas, un peu étonnée par cet éclat. Mais, j’avance d’autant et poursuis.

« Il n’est pas question que je vous laisse tomber ! Je n’en ai pas envie et je suis très déçue que tu puisses l’envisager ! »

Je fais encore un pas pour prendre les mains de ma petite amie dans les miennes.

« Enfin Gabrielle ! Comment peux-tu seulement y penser ? N’as-tu donc aucune confiance en moi, en ce que tu représentes pour moi ? Crois-tu que je sois si lâche que je me défilerai sitôt qu’il y a le moindre danger ? »

Bizarrement, alors que mon regard furieux est, en général, suffisamment impressionnant pour que même ma mère hésite devant lui, Gabrielle, elle, affiche un large sourire qui me déconcerte un peu. Ceci dit, elle ne perd pas de temps pour me répondre, resserrant ses doigts sur les miens dans le même temps.

« Je ne suggérais cela que dans l’espoir de te mettre à l’abri, tu sais. Les sanctions pour ce genre d’infractions sont très lourdes, et passer plusieurs années dans un centre de rééducation, puis encore au moins une décennie en prison, n’est pas une perspective très réjouissante. D’autant plus qu’ils se feraient un plaisir de nous séparer. »

Elle hausse de nouveau les épaules et conclut plus doucement, souriant de nouveau.

« Néanmoins, je dois te dire que, malgré la situation, j’ai été ravie d’entendre que tu es amoureuse de moi. »

Je sens la colère me quitter aussi rapidement qu’elle était venue et l’enlace, déposant un petit baiser sur sa joue avant de reprendre la discussion sur ce qui me parait le plus inquiétant.

« A ton avis, crois-tu que nous ayons un moyen de savoir si le pauvre gars qui s’est fait prendre a parlé ? »

Elle a un sourire un peu désabusé.

« Il parlera, c’est certain. Avec les drogues qui vont lui être injectées, il parlera même à son corps défendant. La seule question, c’est de savoir quand. »

Elle fait une pause et reprend, le ton grave.

« C’est une situation que nous avions envisagé, Phillipe, Clarisse et moi. Nous nous sommes mis d’accord sur un mot de passe, un message qui doit alerter immédiatement celui qui le reçoit. D’ailleurs, si je t’envoie un mot dans lequel il est question de partager une glace à la pistache, tu sauras qu’il y a un gros souci et que nous devons aussitôt nous organiser pour disparaitre des radars le plus rapidement possible. »

Je hoche la tête et resserre ma prise sur elle, comme si de rapprocher nos deux corps pouvait me permettre de la protéger. Sa main droite court lentement le long de mon bras et malgré mon inquiétude, je ne peux que savourer la caresse. Malheureusement, elle reprend vite la parole, me ramenant sur terre à la vitesse de l’éclair.

« Il est temps que tu rentres chez toi maintenant. Avant d’aller te coucher, je te conseille de préparer un sac, ni trop lourd ni trop encombrant, dans lequel tu devrais mettre quelques affaires de rechange, un peu de nourriture, et surtout de l’eau. Un sac que tu emmèneras si je t’envoie un message qui parle de glace à la pistache. Il te faudra alors partir immédiatement et venir me retrouver, ou Philippe, devant le cinéma où nous avons fait connaissance. »

Je hoche la tête, cherchant déjà quel prétexte je donnerai à Athéna lorsqu’elle me questionnera au sujet de ces préparatifs, puisqu’il est hors de question de réussir à faire quoi que ce soit à son insu. Et puis, Gabrielle lève son visage vers le mien, pose ses mains sur mes joues et m’embrasse, avec tant d’intensité que la première pensée qui me vient à l’esprit est qu’elle est en train de me dire adieu. Je rouvre les yeux et me recule doucement, fixant ses jolis yeux verts à la recherche du moindre indice qui pourrait m’indiquer qu’il s’agit bien de ça. Mais je ne vois rien d’autre que de l’amour, et un peu d’anxiété.  Elle passe son index sur ma mâchoire, murmure « essaie de dormir un peu, si jamais le moindre problème se présente, nous aurons besoin d’énergie », puis se détache de moi et se tourne vers son immeuble. Plantée sur le trottoir, je la regarde taper le code, poser la main sur la poignée de la porte, puis se retourner pour me chuchoter :

« Surtout, fais bien attention à toi, Léna. »

Je hoche la tête, réponds «  Toi aussi » et ne la quitte pas des yeux tant qu’elle est à portée de vue. Ensuite, lentement, je rentre chez moi.

J’ai un petit sac à dos rangé dans le placard de l’entrée et c’est celui-là que j’ai l’intention d’utiliser, conformément aux conseils de Gabrielle, mais à peine ai-je ouvert la porte de mon appartement qu’Athéna m’interpelle

« Voilà un retour bien tardif. Heureusement que vous ne travaillez pas demain puisque ce sera dimanche. Avez-vous convenu d’une rencontre avec les parents de votre petite amie ? »

Sans répondre, j’attrape mon sac à dos et file dans ma chambre pour réunir quelques sous-vêtements, mais elle me pose aussitôt une nouvelle question.

« Que faites-vous donc à farfouiller dans vos tiroirs ? Etant donné l’heure à laquelle vous rentrez, j’aurais pensé que vous seriez allé vous coucher rapidement. N’êtes-vous pas fatiguée ? »

Cette fois, je lève la tête pour lui donner une explication, espérant qu’elle me croira.

« Gabrielle m’a demandé de lui donner un de mes tee-shirts, pour dormir avec. Alors, je préfère chercher lequel tout de suite, avant que ça me sorte de la tête. »

Bizarrement, ça a l’air de la convaincre, puisque son seul commentaire est un « Comme c’est mignon ! » que je trouve plutôt ridicule venant d’une voix mécanique sans vie ni âme. Mais je garde mon opinion pour moi et me dirige vers la cuisine. Là encore, à peine m’entend-elle ouvrir le placard contenant toutes les denrées non périssables que je possède, qu’elle m’interroge de nouveau.

« L’assistant de vie du frère de votre petite amie a commandé des pizzas. J’en déduis que vous avez tous diné. Que faites vous donc maintenant avec vos provisions ? »

Tout cela confirme l’absence de caméras. Manifestement, elle ignore ce que je fais exactement, et je n’ai aucun mal à lui mentir en lui affirmant que la pizza ne m’a pas suffi et que j’ai envie de grignoter un peu. Ce qui amène évidemment une réflexion sur ma manière de m’alimenter.

« Il n’est pas bon pour un être humain de manger en dehors des repas, d’autant plus que, depuis que vous fréquentez Gabrielle, vous faites moins de sport. Vous risquez de grossir et de souffrir de certaines pathologies liées au surpoids, telles que le diabète, le cholestérol, et j’en passe. Je vous conseille donc vivement de ne pas faire de ceci une habitude. »

Je hausse les épaules mais répond presque aimablement

« Tu as certainement raison. Mais ce soir est exceptionnel. »

 Les quelques bouteilles d’eau que j’ai d’avance sont dans le même placard que le reste, tout en bas, et mon sac est entièrement plein lorsque je termine. Je le dépose dans l’entrée, juste devant la porte, puis, estimant que j’ai suffisamment excité la curiosité de mon assistance de vie, je retourne à ma routine habituelle, et vais me doucher et me brosser les dents avant d’enfiler un pyjama. Et puis, juste au moment où, baillant à m’en décrocher la mâchoire, je m’apprête à me coucher, mon téléphone me signale l’arrivée d’un message. Je n’ai pas le temps de le consulter que déjà, Athéna m’interroge à ce sujet.

« Une glace à la pistache ? Ces pizzas ne devaient vraiment pas être copieuses ! Mais trouvez vous vraiment sérieuse l’idée de partir maintenant pour manger une glace ? « 

Je prends un petit temps pour répondre, en profitant pour commencer à me rhabiller le plus rapidement possible, mais prend la parole tout de même, un soupçon de fierté que je ne peux réprimer se glissant dans mon ton de voix alors même que je profère ce qui pourrait n’être qu’un gros mensonge.

« Je pense que la glace n’est qu’un prétexte, Athéna. Ce que veut réellement Gabrielle, c’est me voir. »

« Vous vous êtes quittées il y a moins de deux heures ! Je comprends bien que vous êtes amoureuses l’une de l’autre mais ceci n’a rien de raisonnable. »

Je ne suis pas encore tout à fait prête, alors je fais durer un peu la conversation pendant que j’enfile mon jean.

« L’amour n’est pas censé être raisonnable. »

Je remonte la fermeture éclair de mon pantalon, attrape mes chaussures et ouvre la porte juste au moment où mon assistante de vie m’interpelle

« Attendez ! Ne partez pas ! Il semblerait qu’il y ait un problème avec votre petite amie. »

Je n’attends pas la suite, heureuse d’avoir déjà ouvert la porte avant qu’Athéna ne puisse la verrouiller.

Je me dépêche mais j’évite l’ascenseur, craignant de me retrouver bloquée par les systèmes d’Athéna si je venais à l’utiliser, préférant les escaliers dont je  descends les marches deux à deux. Heureusement, mon appartement est au troisième et il faut peu de temps pour que j’arrive dans la rue, et c’est seulement là que je prends le temps de me chausser. Ensuite, j’hésite un instant. Je sais que si je ne veux pas être suivie et retrouvée immédiatement, je dois me débarrasser de mon téléphone, mais si Gabrielle cherchait à me joindre ? Mais je ne tergiverse pas longtemps et me dirige rapidement vers la station du tramway. Je vois une rame arriver et je me hâte, ne voulant surtout pas le rater, d’autant plus qu’à cette heure-là, le trafic est beaucoup moins soutenu qu’en journée. Je descends à la station suivante, juste après avoir déposé mon téléphone dans le wagon, coincé entre deux sièges. L’idée que le gouvernement pourrait suivre le signal émis me fait ricaner, c’est la ligne la plus longue et ce subterfuge pourrait me donner une bonne vingtaine de minutes de répit, au moins. Davantage s’ils ne comprennent pas ma petite ruse tout de suite. Bien que je marche le plus vite que je le peux, allongeant mes longues jambes sur les trottoirs, je me refuse à courir afin de ne pas attirer l’attention de qui que ce soit, et il me faut quelques minutes pour arriver devant le cinéma.

Gabrielle est déjà là, portant comme moi un sac sur les épaules, en compagnie de son frère qui, lui, n’a visiblement pas eu le temps de préparer quoi que ce soit. Ils jettent tous les deux des coups d’œil nerveux autour d’eux, faisant les cent pas sans pouvoir cacher leur fébrilité. Les traits de ma petite amie s’éclairent quand elle me voit arriver, son visage exprimant un grand soulagement, tandis que Philippe, lui, garde une expression soucieuse et continue de regarder à droite et à gauche. J’enlace Gabrielle, heureuse de la retrouver déjà malgré les circonstances, mais son frère ne nous laisse pas profiter du moment et vient aussitôt interrompre ce petit moment de tendresse.

« Dépêchons nous ! Nous ne pouvons pas rester là plus longtemps ! »

Puis, s’adressant directement à moi.

« Ton téléphone, as-tu pensé à t’en débarrasser ? »

Je hoche la tête.

« Il se promène dans le tramway. »

Il interroge encore.

« Tu es sûre de ne pas avoir été suivie ?

C’est une chose à laquelle je n’ai pas prêté attention, mais je réponds tout de même.

« Je ne le crois pas, non. »

Ça a l’air de le satisfaire, et il désigne l’avenue, devant nous.

« Alors allons-y. Il ne faut pas traîner ici. »

Mais si je suis prête à le suivre, convaincue qu’il a raison, ce n’est pas le cas de sa sœur qui, elle, reste sur place, apparemment inquiète.

« Nous ne pouvons pas nous en aller tout de suite, Clarisse et Dominique ne sont pas là »

Son frère se rapproche d’elle, posant ses deux mains sur ses épaules pour lui expliquer, d’un ton qu’il essaie visiblement de rendre persuasif.

« Il est bien trop dangereux de rester ici plus longtemps. Nous avons déjà attendu presque un quart d’heure. »

Il la lâche et baisse les yeux pour terminer.

« Nous ne pouvons certainement pas rester là toute la nuit ! Et puis, si ça se trouve, elles ont déjà été capturées. Et elles connaissent le lieu de rendez-vous. »

Durant une seconde, ma petite amie arbore une expression presque outrée à l’idée qu’il puisse insinuer que nos camarades pourraient nous trahir, mais très vite, son attitude devient résignée, ses épaules s’affaissent et son regard s’éteint. Cependant, elle se reprend très rapidement, acquiesce d’un mouvement du menton et vient prendre ma main, jetant encore une fois un coup d’œil autour de nous, puis prononce un « Ok » sonore.

Nous ne courons pas, mais marchons vite. Près de moi, Gabrielle a un peu de mal à suivre mon rythme, tout comme son frère d’ailleurs, qui n’est pas tellement plus grand qu’elle. Alors, je diminue légèrement l’amplitude de mes enjambées. Ensuite, serrant toujours les doigts de ma petite amie entre les miens, j’interroge Philippe.

« Est-ce que nous allons à un endroit précis que les autres ne connaitraient pas, ou bien marchons nous au hasard ? »

Il parait un peu essoufflé, mais répond rapidement.

« Pour faire ce que j’ai l’intention de faire, je pense que nous rendre dans la proche banlieue suffira, tant que nous y arrivons de bonne heure. »

C’est Gabrielle qui le questionne cette fois, lui jetant un rapide regard.

« Ce que tu veux faire ? Et de quoi s’agit-il exactement ? »

Lui ne lève pas les yeux, semblant fasciné par le mouvement de ses pieds sur le béton des trottoirs que nous parcourons.

« Je pense être au point pour lancer l’opération, pour faire bugger tous les ordinateurs du gouvernement, tout le système. »

« Maintenant ? »

C’est presque un cri que nous poussons, Gabrielle et moi, tant nous sommes étonnées, l’une comme l’autre, cri auquel Philippe répond d’un haussement d’épaules résigné.

« De toute façon, je ne crois pas que nous puissions nous cacher très longtemps si la situation ne change pas. Nous allons être recherchés très activement. C’était déjà le cas ce soir, en ce qui me concerne au moins. Il y avait deux agents du gouvernement plantés devant mon immeuble, tout à l’heure. Par chance, j’ai raccompagné Clarisse jusqu’au tramway après votre départ. C’est en revenant que je les ai vus. Alors, j’ai prévenu tout le monde, et je me suis dissimulé près du cinéma en attendant de voir si vous pouviez venir. »

Il conclut en grimaçant.

« Apparemment, c’était trop tard pour Clarisse et Dominique. »

Un détail m’intrigue et je questionne, curieuse.

« Comment as-tu su que c’était des agents du gouvernement en bas de chez toi ? Ces gens-là n’ont pas d’uniforme. »

Il secoue la tête, toujours concentré sur chacun de ses pas.

« Il m’a suffit de les voir. Deux gars en costume cravate, raides comme des piquets et semblant surveiller les allées et venues de toute la rue. J’ai immédiatement reculé et pris la première rue transversale que j’ai trouvé. Puis, j’ai appelé Gabrielle. Heureusement, il devait attendre que je rentre pour s’occuper d’elle et ça lui a laissé suffisamment de temps pour ressortir de chez elle. »

Enfin, Philippe lève les yeux, les tournant aussitôt vers sa sœur.

« Ça a quand même dû être juste, non ? »

Ma petite amie, un peu essoufflée de marcher aussi vite, hoche la tête.

« En effet. Je venais de finir mon sac quand j’ai reçu ton message et je suis sortie tout de suite. J’ai entendu la voix de Potiron, mais elle n’a pas eu le temps de verrouiller. Il s’en est fallu de quelques secondes seulement. »

Je ralentis encore un peu mon allure, et explique à mon tour.

« C’était pratiquement la même chose pour moi. Il leur a manifestement fallu un peu de temps pour arriver jusqu’à moi. Ou pour y penser. En tous cas, comme Gabrielle, j’ai à peine eu le temps de sortir de l’appartement. »

Nous restons tous les trois silencieux après cela, avançant dans les rues les moins fréquentées, jusqu’à ce qu’un faible vrombissement se fasse entendre, nous faisant immédiatement lever les yeux vers le ciel.

Deux drones. Ils sont encore relativement loin, peut-être deux cents mètres, mais ils approchent vite et ne vont pas tarder à nous repérer. Immédiatement, nous cherchons tous les trois du regard un

endroit où nous cacher, et c’est moi qui désigne d’un geste l’auvent d’un commerce. Ça peut paraître dérisoire, mais ce sera sans doute suffisant. Après tout, les drones utilisent des caméras pour détecter les êtres humains, puis des sondes pour borner les téléphones. Et s’ils ne décèlent pas notre présence, ils ne risquent pas de chercher plus loin.

Alors, nous nous précipitons, nous collant contre la vitrine du magasin. L’auvent n’est pas très grand et pendant tout le temps durant lequel les drones survolent la rue, nous retenons notre souffle. Les caméras sont suffisamment performantes pour remarquer ceux qui se mettent à l’abri des arbres, profitant de chaque interstices entre les branches et les feuilles. Mais le morceau de toile sous lequel nous nous recroquevillons semble en parfait état, ne présente aucun trou et a l’air suffisamment épais pour nous éviter d’être repérés par les caméras. Cependant, nous poussons tous trois un immense soupir de soulagement quand, au bout de ce qui me paraît une éternité, les drones s’éloignent vers l’avenue la plus proche.

Nous reprenons notre marche, allant vers le nord comme depuis que nous avons quitté le cinéma. Rendus encore plus inquiets par cette péripétie, nous ne parlons plus guère et marchons beaucoup plus lentement, d’autant plus que la fatigue commence à se faire sentir.

Aucun d’entre nous n’a de montre. De nos jours, ce sont des objets de collection que plus personne n’utilise. Ma mère en a une, qu’elle conserve précieusement et qu’elle tient de sa propre mère, et je sais parfaitement à quoi cet objet ressemble. Un cadran cylindrique, des chiffres de un à douze et des aiguilles. Je sais même lire l’heure là-dessus. Mais quoi qu’il en soit, chacun ayant l’habitude de regarder le temps passer sur son écran de téléphone, nous n’avons aucun moyen de savoir si nous sommes encore loin des premières heures du matin, et au bout d’un long moment de marche silencieuse, alors que nous ne sommes plus très loin de la banlieue que nous souhaitons rejoindre et sans même nous concerter, nous nous arrêtons avant de nous regarder les uns les autres. Apparemment fatiguée, Gabrielle s’appuie lourdement contre moi sans chercher à cacher ses bâillements, tandis que son frère n’a pas l’air beaucoup plus vaillant. Pour ma part, relativement sportive en temps normal, et d’un tempérament énergique, je me sens suffisamment solide pour marcher encore, pendant des heures s’il le faut. D’ailleurs, je brûle d’interroger Philippe sur la manière dont il compte s’y prendre pour mettre ses projets à exécution. Mais pour l’instant, je regarde autour de nous, cherchant un lieu suffisamment couvert pour que nous puissions nous y asseoir sans risque jusqu’à ce que le jour se lève. Je n’en vois aucun, et je soupire, contrariée, jusqu’à ce qu’une idée, dont je ne suis pas sûre qu’elle plaise tellement à Gabrielle et son frère, me traverse l’esprit.

D’un geste du bras, je désigne la plaque de métal, au milieu de la rue, qui m’a inspirée cette idée. Comme je le craignais, je n’ai pas le temps de dire un mot que ma petite amie me lance un regard indigné, faisant déjà « non » de la tête.

« Il n’est pas question que j’aille passer du temps dans les égouts ! C’est sale, ça sent mauvais et c’est rempli de rats ! »

« Et c’est particulièrement sûr pour éviter les contrôles des drones. »

Je réplique, pas si enthousiaste qu’on pourrait le penser, mais persuadée que l’idée est bonne. Philippe, lui semble dubitatif, frottant les quelques poils de barbe qui apparaissent sur  son menton d’un air pensif.

« Il est certain que ce serait une bonne manière d’échapper aux contrôles de drones, et nous avons tous les trois besoin de repos. Mais je ne crois pas que nous y trouverons un endroit pour nous asseoir, et rester debout dans l’eau plus que sale n’est pas forcément la meilleure manière de récupérer. »

Je ne suis pas du genre à tergiverser, et les hésitations de toutes sortes me font rapidement perdre patience, alors, je n’attends pas que l’un ou l’autre se décide et me dirige vers la plaque d’égout.

« Il suffit que nous y allions et y restions jusqu’à ce que l’un de vous ait une meilleure idée ! »

Ils m’emboitent le pas, mais Philippe semble toujours indécis, quant à Gabrielle, elle parait carrément furieuse.

« Je n’irai pas là-dedans ! »

Je fais mine de ne pas l‘avoir entendue et soulève péniblement le couvercle de fonte, grimaçant devant l’obscurité qui règne dans le tunnel, comme devant l’odeur répugnante qui s’élève. Gabrielle recule d’un pas et son frère jette un regard désapprobateur au souterrain qu’il devine juste à mes pieds.

Nous n’avons rien pour nous éclairer, pas de téléphone bien sûr, ni de torche, ni même de boîte d’allumettes. Mais l’éclairage public est suffisant pour que je discerne deux ou trois barreaux métalliques de ce qui semble être une échelle accrochée à la paroi. Je n’attends pas que ma petite amie et son frère me donnent encore leur avis et m’engage aussitôt dans le souterrain. Ce n’est que lorsque j’arrive en bas, de l’eau à l’odeur pestilentielle jusqu’aux chevilles, que je distingue la silhouette de Philippe qui s’engage dans le souterrain tandis qu’au-dessus, j’entends la voix de Gabrielle.

« il n’est pas question que j’aille là-dedans ! »

Je peste en moi-même. J’avais déjà remarqué que ma petite amie était capable d’entêtement, mais là, ce n’est vraiment pas le moment. Je remets un pied sur la petite échelle de fer, décidée à aller la chercher, quand je la vois soudain apparaitre, se précipitant pour venir nous rejoindre juste là où elle refusait catégoriquement d’aller il y a quelques secondes.

« Referme vite ! »

Je ne pose pas de question et m’exécute aussitôt, peinant encore une fois à déplacer la plaque de fonte. Mais j’y parviens tout de même, glissant la bretelle de mon sac à dos, que j’ai ôté de mes épaules, entre la rue et ladite plaque, de manière à laisser un interstice afin de laisser passer un filet d’air qui sera plus que bienvenu, même s’il est très insuffisant, et aussi pour pouvoir distinguer les premières lueurs de l’aube quand le moment sera venu. Ce n’est qu’une fois que j’ai terminé que je me tourne vers l’endroit où je suppose que se trouve Gabrielle.

« Te serais-tu découvert un soudain, et surprenant, goût pour les souterrains malodorants ou bien y a-t-il une raison particulière qui t’a fait changer d’avis ? » 

Il fait si sombre que je ne la vois pas, mais je suis sûre, et ça me fait sourire malgré moi, qu’elle grimace alors qu’elle me répond, le ton un peu acide.

« Des drones. J’en ai vu un groupe qui arrivait au bout de la rue. »

Cette fois, c’est Philippe qui l’interroge, paraissant surpris.

« Un groupe ? Tu es sûre de ça ? En général, ils vont deux par deux, pas plus. »

J’entends vaguement l’eau clapoter et je devine que ma petite amie se tourne dans la direction de la voix de son frère.

« Oui, je suis tout à fait sûre. Il y en avait une dizaine environ. »

Ces paroles me font grimacer.

« La chasse à l’homme est bel et bien ouverte, alors. »

Ils ne répondent ni l’un ni l’autre et nous restons silencieux un moment, bien que j’entende régulièrement Gabrielle soupirer, paraissant souffrir de l’inconfort du lieu comme de la situation. Elle ne dit rien, ne prononce pas une plainte, mais je n’ai pas besoin qu’elle le fasse pour savoir à quel point elle se sent sans doute mal. Alors, toujours accrochée aux barreaux de l’échelle, je l’appelle.

« Viens près de moi, tu seras peut-être mieux »

Elle n’est pas allée très loin et après quelques petits clapotis, je sens une main se poser sur mon avant-bras. Je l’aide à monter à peu près la moitié des barreaux et elle s’assied sur l’un d’eux, se cramponnant aux montants métalliques, de chaque côté, pour ne pas perdre l’équilibre, et je l’entends prendre de grandes inspirations, ce qui me fait penser qu’elle a tourné son visage vers le minuscule espace par lequel passe un tout petit filet d’air.  Et puis, après quelques instants passés dans le silence, je questionne Philippe sur la manière qu’il va employer pour provoquer enfin le bug qui pourrait tout changer dans ce pays.

« Dès que possible, nous sortirons et tâcherons d’atteindre la banlieue nord, sans nous faire prendre si possible. Ensuite, tu vas essayer de mettre ton plan à exécution. Peux-tu m’expliquer comment tu comptes t’y prendre ? Tu n’as ni ordinateur, ni téléphone à portée de main, et sans ça, impossible d’accéder au réseau. »

Il prend un temps pour répondre, m’amenant à me demander s’il m’a bien entendue, mais juste au moment où je m’apprête à reposer ma question, il prend la parole, le ton las.

« J’ai une carte, une fausse, mais qui devrait suffire à tromper des profanes. »

« Une carte sortie de prison ? ça pourrait être pratique, en effet. »

L’ironie m’a échappée avant même que je pense à ce que j’allais dire, mais il ne paraît pas froissé et m’explique du même ton fatigué.

« Une carte d’agent du gouvernement, qu’a fabriquée un ami de Marc. Pas un membre de son groupe, juste quelqu’un qu’il connaissait. Avec ça, j’espère pouvoir rentrer chez un citoyen lambda, et prétendre que mon téléphone, que je ne lui montrerai pas, n’est pas suffisant pour essayer de contrer l’attaque fomentée par des traitres. Prétextant l’urgence, je m’arrangerai pour me servir de son ordinateur et introduire dans le système le virus qui nous libérera tous. Ensuite, je n’aurai qu’à m’en aller et vous rejoindre le plus vite possible, tout en espérant que le locataire ne finira pas par penser que mon intervention avait quelque chose de louche. »

Tout près de mon épaule, la voix de Gabrielle interroge à son tour.

« Et tu penses vraiment pouvoir berner le citoyen lambda ? »

J’entends clairement le soupir de son frère avant qu’il ne reprenne la parole.

« Chacun a tellement peur du gouvernement ici que je ne doute pas qu’une carte portant le sceau du gouvernement, même une fausse, devrait me permettre d’entrer sans souci chez la plupart des gens. Je m’inquiète bien plus de l’assistant de vie. Il est capable de suivre ce que je fais à la seconde où je le fais et comme il est connecté, il n’aura aucun mal à lancer des alertes, et même, sans doute, à m’empêcher d’agir. »

Cette fois, c’est moi qui pose la question suivante.

« Tu n’auras que peu de temps. Penses-tu pouvoir pénétrer dans le système du gouvernement en seulement quelques heures ? Ou beaucoup moins peut-être… »

Il prend une seconde avant d’expliquer, son ton peu optimiste.

« Nous avons beaucoup étudié ce système, avec Marc. Et il est possible que nous ayons trouvé une faille dans la sécurité. Je pense pouvoir m’introduire dans leur réseau sans trop de mal. »

J’ouvre la bouche pour poser une nouvelle question, qui me semble particulièrement importante, mais Gabrielle me devance, sa voix montrant son inquiétude.

« Et tu as une idée de comment bloquer l’assistant de vie ? »

S’il ne régnait pas une telle obscurité, je suis sûre que je le verrais hausser les épaules.

« Je suppose que si l’ordinateur a suffisamment de batterie, il faudra couper l’électricité. Ça ne l’anéantira certainement pas, mais ça devrait le ralentir, beaucoup. Et limiter ses possibilités. »

C’est ma petite amie qui exprime le doute que je ressens tout autant qu’elle.

« Tu crois vraiment que couper l’électricité suffira ? »

Son frère parle de plus en plus bas, mais nous l’entendons tout de même.

« Non, je n’en suis pas sûr à 100 %. Mais je pense avoir une chance et je veux la tenter. »

Il rajoute, après une seconde.

« De toutes les façons, je ne vois pas d’autres possibilités. Et comme nous sommes recherchés, je ne vais pas perdre du temps à chercher autre chose. A moins que l’une d’entre vous n’ait une suggestion ? »

Nous ne répondons ni l’une ni l’autre à cela et le silence s’installe de façon durable.

 

La nuit semble ne jamais vouloir finir. De temps à autre, je jette un coup d’œil par la petite fente, sous la plaque, guettant la moindre lueur m’indiquant que le jour n’est pas loin de se lever. L’énergie dont je me sentais remplie tout à l’heure m’a quittée et je trouve très fatigant de devoir rester debout, sans bouger, avec les pieds trempant dans une eau sale à l’odeur nauséabonde. Sur l’échelle, Gabrielle semble s’être assoupie malgré sa position inconfortable et je n’entends pas Philippe, comme s’il ne faisait pas le moindre mouvement et s’était endormi lui aussi.

C’est avec un immense soulagement que je vois enfin apparaitre, après ce qui me parait une éternité, un semblant de lumière.  Immédiatement, je secoue doucement le mollet de ma petite amie, juste devant moi, pendant que je hèle son frère.

« Philippe ! Il est temps d’y aller ! »

Pas si endormi que je le croyais, il réagit immédiatement, l’eau s’agitant autour de ses chevilles alors que je le sens s’approcher, tandis que sa sœur, elle, a beaucoup plus de mal. Elle bâille, marmonne, s’agite et si je ne l’avais pas retenue, serait sans doute tombée de son perchoir. Finalement, il ne nous faut que peu de temps pour être prêts, mais c’est avec beaucoup de prudence et de lenteur que je soulève la plaque de fonte, grimaçant encore une fois sous son poids, pour jeter un regard prudent sur la rue. Apparemment, la voie est libre et nous nous hâtons de sortir, prenant ensuite le temps de prendre quelques grandes bouffées d’air frais. Ensuite, nous reprenons la marche vers la banlieue nord, plus si lointaine maintenant.

Lorsque nous arrivons enfin à destination, nos estomacs à tous trois gargouillent. Mais avant de songer à manger quoi que ce soit, il était pratiquement impossible pour nous de le faire dans l’obscurité et la puanteur innommable qui régnait dans l’égout, il nous faut trouver un endroit à l’abri des éventuels drones. Déjà, en venant jusqu’ici, nous avons connu une ou deux frayeurs, mais si, heureusement et par chance, nous avons réussi à éviter le danger, il est évident que trois personnes grignotant en pleine rue seraient suspectes, et donc forcément contrôlées. Nous avançons donc d’un pas assuré, comme des gens qui sauraient parfaitement où ils se rendent, cherchant du regard un endroit où nous pourrions nous asseoir quelques instants pour manger les quelques provisions que nous avons emmenées. Une délicieuse odeur s’échappe d’une boulangerie devant laquelle nous passons, jetant des regards pleins de convoitise sur la devanture, mais, puisque sans téléphone, il est impossible de payer quoi que ce soit, nous ne nous attardons pas. Enfin, devant la difficulté  pour trouver un lieu adéquat, nous finissons par renoncer et nous dirigeons vers un immeuble, choisi au hasard.

C’est un quartier ouvrier ici, un quartier où le béton s’étend à perte de vue alors que les arbres et la verdure en général sont plutôt rares. Nous nous arrêtons devant un bâtiment semblable aux autres, haut d’une dizaine d’étages, à la façade plutôt plate, ne ressemblant en rien à ce qui est construit de nos jours. Ici, pas de dôme, pas de façades décorées de barres d’acier brillant sous le soleil matinal, mais des toits pentus comme au XXème siècle, et  de petits balcons rarement fleuris mais servant plutôt de débarras si l’on en croit le nombre d’objets hétéroclites qu’on y voit entreposés. Cependant, les portes de l’immeuble sont munis de digicodes tout à fait modernes et nous nous trouvons immobilisés devant elles, levant les yeux vers le ciel dans la crainte de voir surgir des drones qui repéreraient immédiatement un trio planté immobile devant une porte d’immeuble. Heureusement, la chance nous sourit encore une fois puisque juste alors que nous nous entreregardons, réfléchissant sur la conduite à adopter, une jeune fille sort du bâtiment. Elle nous jette un regard méfiant, mais ne fait pas un geste pour nous empêcher de franchir le seuil. Un moment je l’observe, alors qu’elle s’éloigne, guettant l’instant où elle saisira son téléphone pour prévenir le gouvernement de notre étrange comportement. Mais, tant que je la regarde en tous cas, elle n’en fait rien et je respire plus librement.

Une fois à l’intérieur du petit hall d’entrée, nous n’hésitons pas et nous dirigeons vers les escaliers qui mènent aux caves, là où notre présence sera moins remarquée, et où, enfin, nous nous asseyons.

D’abord, nous mangeons. Sortant pommes, biscuits, pain de mie, fromage, et même un saucisson sec que Gabrielle extrait de son sac avec un petit couteau pliant.

Nous nous restaurons rapidement, ensuite, les emballages jetés dans les poubelles qui se trouvent tout près, Philippe se lève, poussant un profond soupir en jetant un regard vers ses chaussures et le bas de son pantalon, encore humides de notre séjour dans les égouts.

« L’odeur qui se dégage de tout ça ne va pas m’aider à convaincre le premier venu que je suis un agent du gouvernement. »

Il hausse les épaules tout en rajustant sa chemise.

« De toutes les façons, je n’ai pas le choix. »

Il soupire de nouveau et se tourne vers le haut des escaliers sur lesquels nous sommes assis, mais je l’interpelle.

« Attends, je crois pouvoir résoudre ton problème de chaussures. »

J’attrape mon sac à dos et fouille un instant à l’intérieur pour en extraire une paire de baskets.

« Elles seront certainement trop grandes pour toi, mais elles sont propres. »

Il sourit largement, paraissant ravi de la proposition, et se rassied aussitôt pour retirer ses chaussures. Un moment, il parait vouloir les jeter, mais il se ravise en constatant que je chausse au moins deux pointures de plus que lui. Je lui donne une paire de chaussettes afin qu’il en glisse une au bout de chaque basket, puis il se remet debout, semblant un peu plus à l’aise.

« Je vais aller taper à la porte du premier appartement que je vais trouver, au rez de chaussée. Evidemment, je monterais si personne ne répond, mais dans la mesure du possible, je vais tâcher de rester le plus près possible de là où vous vous trouvez. De cette manière, vous pourrez m’entendre si je crie. »

Gabrielle qui, depuis que nous avons fini de manger est à moitié affalée contre moi, ce dont j’ai profité pour passer un bras sur ses épaules, se redresse brusquement.

« Si tu cries ? Pourquoi as-tu l’intention de crier ? »

Il passe une main des ses cheveux d’un geste un peu machinal.

« Si pour une raison ou pour une autre, ça se passe mal, je hurlerai, le plus fort possible. A ce moment-là, vous saurez qu’il vous faut détaler, le plus vite possible. Si vous ne m’entendez pas, à priori, c’est que ça ne se passe pas trop mal. »

Je hoche la tête alors que ma petite amie se lève pour aller enlacer son frère.

« Sois prudent. »

Son sourire est un peu amer, mais il répond gentiment.

« Ne t’inquiète pas, tout ira bien »

Il n’a pas l’air si convaincu que ça, mais elle acquiesce d’un mouvement du menton avant de le lâcher enfin. Je me lève moi aussi, lui flanque une tape sur l’épaule, puis nous le regardons s’éloigner lentement.

C’est long. J’ai l’impression que cette attente ne finira jamais. Blottie contre moi, Gabrielle soupire et s’agite. Quand son frère est parti, il a laissé la porte qui mène vers le hall de l’immeuble légèrement entrouverte et nous sommes pratiquement sûres qu’il a réussi à convaincre un locataire du rez de chaussée de lui ouvrir. Mais depuis, plus aucun bruit ne nous parvient, hormis les quelques allées et venues de ceux qui habitent là. Sans aucun moyen de mesurer le temps, nous sommes toutes deux très tendues, particulièrement ma petite amie qui ne reste pas en place, remuant constamment entre mes bras. Régulièrement, je dépose un petit baiser sur son front, ou sur sa joue, en tentant de la convaincre que c’est plutôt bon signe et qu’après tout, si les choses ne se passaient pas comme nous l’espérons, nous aurions déjà entendu son frère crier et vu les agents du gouvernement débouler. Elle acquiesce volontiers à ces arguments, mais cela ne l’empêche pas de s’inquiéter et je dois dire que je la comprends tout à fait, ne me sentant pas vraiment détendue moi-même. C‘est pourquoi je bondis lorsque, enfin, nous entendons des pas en haut de l’escalier. Prudente, Gabrielle, qui a réagi encore plus vite que moi, tend le cou, visiblement partagée entre l’espoir de voir revenir son frère, porteur de bonnes nouvelles, et l’anxiété à l’idée qu’arrivent seulement des habitants de l’immeuble ou, possibilité bien plus effrayante, des agents de l’état qui viendraient nous arrêter.

Souriant, Phillipe descend tranquillement les marches, levant le pouce de sa main droite pour nous indiquer que, d’après lui en tous cas, tout s’est bien passé. Pourtant, alors que nous le félicitons toutes deux chaleureusement, lui posant quantité de questions, il nous répond en nous indiquant qu’il nous racontera tout ça lorsque nous aurons trouvé un autre lieu où nous réfugier, ou en tous cas, quand nous aurons quitté cet immeuble. Je suis tout à fait d’accord avec ça, comprenant qu’il est urgent de s’éloigner d’un lieu où le locataire qu’il vient de quitter, ou pire encore et bien plus probable, son assistant de vie va, certainement très vite, signaler le passage de Philippe, si ce n’est déjà fait.

Gabrielle, que cette possibilité n’a pas effleurée, grimace, pas enchantée à l’idée de retourner dehors en rasant les murs, puisque les drones seront encore présents. Mais elle se laisse convaincre sans problème et nous sortons rapidement.

Dehors, la journée est bien avancée, le temps est très beau et le soleil brille de mille feux. Nous avons à peine le temps de franchir le seuil que, déjà, nous apercevons des drones dans le ciel bien dégagé et avons à peine le temps de reculer, nous mettant à l’abri de leurs caméras dans le hall. Nous ressortons aussitôt après les avoir vus s’éloigner et ne discutons pas pour choisir la direction à prendre, décidant de retourner vers le centre-ville.

Les drones sont nombreux, bien plus que d’habitude, et la chance nous sourit encore une fois, quand, environ une dizaine de minutes seulement après être revenus dans la rue, nous parvenons à échapper à leur vigilance en pénétrant dans une boutique. Sans téléphone, il est hors de question d’acheter quoi que ce soit, mais nous bavardons avec le vendeur, lui demandant volontairement quelque chose qu’il ne peut pas avoir en rayon, et passant ainsi suffisamment de temps dans le magasin pour que les drones se soient éloignés au moment où nous ressortons. Nous continuons de marcher, le plus rapidement possible afin de quitter le quartier où l’attaque a sans doute été repérée et signalée maintenant. Tout en marchant, Philippe nous explique succinctement ce qu’il a fait alors qu’il était dans cet appartement de l’immeuble.

« C’est une vieille dame qui m’a reçu. Une dame âgée, et sans doute solitaire, qui semblait ravie d’avoir de la visite, même si ma carte l’a visiblement impressionnée. Elle a été étonnée lorsque j’ai actionné le disjoncteur, mais n’a pas protesté, paraissant plutôt contente de jouer ce vilain tour à son assistant de vie, qu’elle a qualifié d’envahissant, tout en me rappelant que dans sa jeunesse, ça ne se passait pas comme ça. »

Tout en surveillant le ciel, Gabrielle interrompt son récit, le temps de poser une question, son ton un peu sarcastique.

« Elle t’a dit que c’était mieux avant, c’est ça ? »

Philippe répond sur le même ton.

« A peu près, oui. Elle m’a parlé d’un temps où les assistants de vie n’existaient pas et où on pouvait payer ses achats en argent liquide… Mais son assistant de vie, justement, a protesté dès que j’ai coupé le courant. Heureusement, ça a été efficace, encore plus que je ne l’espérais. Il a été ralenti à un point que je n’aurais pas imaginé. Il ne pouvait pratiquement plus parler et je n’ai senti aucune résistance quand j’ai pris l’ordinateur en main.

J’ai quand même essayé de me dépêcher, mais j’ai pris le temps d’envoyer deux leurres, dont un qui devrait être découvert relativement facilement. Ensuite, j’ai mis en œuvre ce que j’avais prévu. J’espère juste que le gouvernement sera berné par les leurres et ne cherchera pas plus loin. »

Un nouveau groupe de cinq drones surgit au loin. Dieu merci, nous sommes sur une large avenue bien droite et nous pouvons les voir arriver de loin, ce qui nous donne un peu de temps pour chercher un abri. Justement, un couple, déjà d’un certain âge, sort d’un immeuble, l’homme tenant la porte pour laisser le passage à son épouse. Nous nous précipitons et nous ruons dans l’entrée, bousculant la dame au passage. Elle nous regarde d’un air outré, tandis que son mari, lui, nous fait remarquer notre incorrection avec colère.

« Vous n’avez donc pas honte de malmener ainsi une dame qui pourrait être votre mère ? Bande de petits voyous ! »

Tous trois un peu gênés, nous sommes habituellement bien élevés, nous ne répondons pas, mais la dame remarque notre malaise et pose une question bien plus dérangeante.

« Pourquoi êtes-vous si pressés de pénétrer dans un immeuble que, j’en suis certaine, vous n’habitez pas ? Auriez vous quelque chose à cacher ? »

Elle lève les yeux vers le ciel, observant les drones qui passent tout près de là et ajoute.

« C’est de ces trucs là que vous voulez vous cacher ? »

Encore une fois, nous nous taisons. Je cherche désespérément une explication à donner pour notre comportement, mais rien ne me traverse l’esprit. Et puis, alors que je me demande comment éviter que le couple ne nous dénonce et donne aux autorités une indication sur l’endroit où nous nous trouvons, la vieille dame reprend, un sourire un peu malicieux sur les lèves.

« Eh bien, si c’est le cas, vous êtes pardonnés. Je  déteste ces engins et l’espionnage constant dont ils sont l’instrument. »

Intérieurement, je pousse un petit soupir de soulagement et hoche la tête vers le couple. L’homme, qui parait s’être détendu lui aussi, quitte le trottoir pour revenir à l’intérieur, nous dévisageant l’un après l’autre, avant de soupirer.

« Vous savez, nous sommes assez vieux pour nous souvenir d’une époque où les choses étaient différentes. Une époque où chacun était libre d’aller et venir sans en rendre compte à personne, où il était possible de faire du tourisme, même à l’étranger, sans devoir s’en justifier devant le gouvernement, où les assistants de vie n’étaient pas là pour nous dicter notre conduite à tous moments… »

Au bout d’un instant, il reprend, son expression brusquement affligée.

« Il était même possible, non seulement de sortir sans téléphone, mais même de ne pas en posséder. »

Son épouse hoche la tête et je leur souris, un peu rassurée par ces propos. Et puis, parce que je veux m’assurer qu’ils ne vont pas nous dénoncer, je poursuis la conversation.

« Ça devait être bien agréable. Quand j’étais enfant, ma grand-mère me racontait qu’elle avait fait un voyage sur le continent américain alors qu’elle était étudiante, sans demander la permission à qui que ce soit. Elle disait qu’elle pouvait vivre comme elle l’entendait, dans son appartement en tous cas, et même qu’il existait, à l’époque, des téléphones reliés au réseau par un câble, des appareils qu’on ne pouvait pas emmener avec soi. »

Apparemment, Philippe et Gabrielle n’ont jamais entendu parler de ce genre de chose et ils me regardent tous deux avec de grands yeux stupéfaits, mais les deux personnes, en face de nous, acquiescent, la vieille dame répondant doucement.

« Oui, je me souviens des téléphones fixes. Ma propre grand-mère, elle, me parlait d’une époque sans téléphone portable, du tout. »

Elle soupire profondément, fixant son époux avec un regard rempli de tristesse avant d’ajouter à notre intention.

« Nous avons une fille d’à peu près votre âge. Elle a eu quelques petits ennuis avec le gouvernement, il y a deux ans de ça. Elle faisait des courses avec son fils qui était encore tout petit et occupée avec son garçon, elle est sortie du magasin en oubliant son téléphone à l’intérieur. Elle est revenue le chercher à peine cinq minutes plus tard, mais le mal était fait. »

L’homme hoche la tête et reprend là où sa femme s’est arrêtée.

« Elle a passé trois mois en centre de rééducation. C’était très dur. Non seulement les conditions de vie qui ressemblaient à celles d’un pensionnat particulièrement strict du XIXème siècle, mais surtout les journées passées à se faire traiter comme une moins que rien, les heures de « cours de civisme », comme ils appellent ça…  Ensuite, il y a eu une année complète en prison. Et encore, elle a bénéficié de « l’indulgence » du juge, parce qu’elle était revenue chercher son téléphone. »

Il secoue la tête de droite à gauche, son visage exprimant un certain écœurement.

« Quelque chose s’est brisée en elle depuis ça. Elle ne se comporte plus de la même manière, est beaucoup plus stressée. Et puis, son téléphone est devenue l’élément le plus important de sa vie, elle ne le quitte plus bien sûr, mais aussi, elle en est venue à le surveiller davantage que son propre enfant. »

Il hausse les épaules et termine, le ton froid.

« Avant ça, elle rêvait d’une famille nombreuse, mais maintenant, elle ne veut surtout pas d’autre enfant, parce qu’elle a peur qu’un bébé détourne son attention et qu’il lui arrive la même genre de mésaventure. »

Gabrielle, qui a un cœur sensible, soupire, semblant consternée par cette histoire, alors qu’elle s’appuie contre moi. Et puis, la vieille dame nous interroge de nouveau.

« Pourquoi évitiez vous les drones comme ça ? Le gouvernement aurait-il quelque chose à vous reprocher ? »

Philippe et sa sœur détournent le regard, mais pour ma part, je n’hésite pas longtemps et explique rapidement notre histoire à nos deux vis-à-vis. Je sais que je prends un risque, mais mon instinct me souffle que je peux faire confiance à des deux-là, et il ne me trompe jamais. Ma petite amie me lance un regard étonné et hausse un sourcil mais ne proteste pas, se fiant apparemment à mon jugement  Son frère, par contre, paraît prêt à se jeter sur moi pour me faire taire. Il ne le fait pas, mais le coup d’œil furieux qu’il me lance est suffisamment éloquent pour que je n’ai aucun doute sur ce qu’il pense. Cependant, je n’en tiens pas compte et lorsque je termine, mon récit, bref résumé de nos tribulations depuis hier soir, le couple en face de nous ne donne absolument pas l’impression de vouloir nous dénoncer, au contraire. La femme, l’air compatissant, lève son index vers le haut.

« Je vous aurais volontiers proposé de venir chez nous attendre que votre action ait donné des résultats, mais notre assistant de vie vous dénoncerait immédiatement. »

Elle hausse les épaules, la mine désabusée.

« Je suppose que vous pouvez rester dans l’entrée quelques temps, mais si l’attente est trop longue vous serez remarqués par les autres occupants de l’immeuble. Et il n’y a pas ici que de bonnes âmes, croyez-moi. »

Son époux hoche la tête, confirmant implicitement ces propos. Peut-être se souviennent-ils tous les deux de réactions du voisinage à l’arrestation de leur fille. Cependant, alors que Philippe et sa sœur paraissent contrariés mais résignés à rester là quelques temps, je reprends la parole.

« Les caves. Comme ce matin »

Ma petite amie a l’air de trouver que c’est une bonne idée, mais Philippe, lui, grimace, sans doute gêné, même s’il ne le dit pas je le devine sans peine, par le manque de confiance qu’il éprouve envers le couple. Mais je ne ressens pas ce genre de doute et j’acquiesce alors que la vielle dame semble enthousiasmée par cette idée.

« La cave, oui ! Vous pourrez rester dans la notre sans que personne ne le sache. Et je pourrai vous apporter quelques petites choses à grignoter, et une torche, pour que vous ayez un peu de lumière. »

Son mari approuve. Je me tourne vers ma petite amie, qui donne son accord d’un simple mouvement du menton, puis vers Philippe qui, lui, est bien plus réticent. Et ne le cache pas. Mais je n’en tiens pas compte, pensant que je pourrai lui en parler une fois que nous serons dans la cave. Et puis, si tout se passe bien, si, comme je le crois, le couple ne nous dénonce pas, plus le temps passera, plus il se rendra compte que sa méfiance n’a pas de raison d’être.

Juste au moment où nous nous tournons vers les escaliers, un homme sort de l’ascenseur. Plutôt jeune, les cheveux aussi noirs que les miens, il jette un regard plein de dédain vers les deux personnes âgées, puis s’arrête un instant de marcher pour nous considérer, Philippe, Gabrielle et moi, avec une curiosité suffisamment insistante pour que nous nous sentions tous les trois un peu mal à l’aise. Il ne dit rien cependant, alors que le couple le salue avec un enjouement qui sonne faux, mais son œil méfiant et un peu inquisiteur, curieux en tous cas, ne m’inspire rien de positif. Heureusement, avant que j’ai pu dire quoi que ce soit à ce sujet, il sort de l’immeuble en haussant les épaules d’une manière qui exprime un profond dédain. Un sourcil interrogatif monte haut sur mon front alors que je me tourne vers le couple, mais Gabrielle devance mes questions, son ton indiquant clairement son étonnement.

« Quelle attitude bizarre ! A le voir, on croirait qu’il vous en veut personnellement. Je suppose qu’il s’agit d’un de vos voisins. Vous avez peut-être déjà eu maille à partir avec lui ? »

Le vieux monsieur hoche la tête, fourrant les mains dans les poches de son pantalon en grommelant.

« Il s’agit en effet d’un voisin. Un employé du service de contrôle des téléphones. Il était chargé de contrôler notre fille après sa sortie de prison. Il débarquait chez elle, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour vérifier si elle pouvait présenter son téléphone. »

Il hausse les épaules, sa lèvre inférieure se tordant dans une moue désabusée. 

« Ça a duré dix-huit mois. Maintenant, la période de probation est terminée, mais il ne se prive pas de la regarder de haut et de faire son possible pour l’intimider chaque fois qu’il la croise, quand elle vient nous rendre visite. »

Il n’en dit pas davantage, mais son épouse complète ses dires en deux phrases.

« Quant à nous, son comportement indique clairement à quel point il nous méprise. Et je suis persuadée que ça lui ferait plaisir, s’il pouvait nous prendre en faute. »

Cette dernière déclaration n’est suivie d’aucun commentaire, et nous nous dirigeons lentement vers les escaliers qui mènent à la cave. Et puis, je vois ma petite amie qui s’arrête, le pied sur la première marche et se tourne vers son frère, lequel est resté en arrière.

« Qu’est-ce que tu fais ? Viens donc, Philippe ! »

Mais il n’avance pas d’un millimètre, secouant négativement la tête.

« Non, je ne veux pas me terrer dans la cave de personnes dont j’ignore s’ils ne vont pas nous enfermer là-dedans pour pouvoir nous dénoncer tranquillement par la suite. »

Son ton est sec et ses yeux sont braqués sur les miens, son regard dur. Manifestement, il m’en veut d’avoir raconté notre histoire. Je retourne vers lui tandis que la vieille dame pose une main sur sa bouche, son regard scandalisé, tandis que son époux, lui, s’exclame.

« Comment osez-vous dire ça ? »

Il a l’air encore plus outré que sa femme, ce qui n’est pas peu dire. Mais Philippe ne se démonte pas et réplique immédiatement.

« Je ne vous connais pas. Je ne sais pas si, oui ou non, je peux vous faire confiance. Et comme je n’ai pas envie de prendre le moindre risque, je préfère encore retourner dehors et attendre de voir ce qui va se passer. Et quand. »

Il se tourne vers sa sœur et ajoute, un peu plus doucement.

« Tu devrais venir avec moi, Gabrielle. Ce serait plus sûr. »

Elle fronce les sourcils, et tend le bras pour saisir le mien

« Vraiment, tu crois que ce serait dangereux pour nous de rester ici ? 

 « Je n’en sais rien, Gabrielle. Je dis juste qu’il y a là un risque que je ne veux pas prendre. »

J’interviens aussitôt, alors que près de moi, le couple parait de plus en plus vexé.

« S’il y a un risque, il est minime. Honnêtement, je crois vraiment que nous serons plus en sécurité ici, en attendant les résultats de ton action de ce matin. »

Il secoue négativement la tête, son expression encore plus renfrognée.

« Comment peux-tu être sûre de ça ? « 

Il lève un bras pour désigner le couple.

« Les connais-tu ? Les as-tu déjà rencontrés avant aujourd’hui ? »

Je fais signe que non, et il a un sourire triomphant.

« Tu vois ? Comment as-tu pu raconter nos péripéties à des gens que tu n’as jamais vu de ta vie ? Comment peux-tu prendre tant de risques pour moi, mais surtout pour Gabrielle que tu prétends pourtant aimer ? »

Il a l’air furieux, et je commence à l’être moi aussi. C’est pourquoi je réplique avec vivacité.

« J’aime Gabrielle et je ne permets à personne d’en douter. Pas même à son frère. Quant à avoir relaté ce que nous avons fait, sache que quoi que tu en penses, je fais confiance à ces deux-là. »

Le ton monte et Gabrielle vient tirer sur mon bras, retirant ainsi l’index que je tapote sur la poitrine de son frère. Il recule d’un pas, lance un « Et puis débrouillez-vous sans moi ! » d’une voix rendue suraiguë par la colère, puis se dirige à grands pas vers la porte qui donne sur la rue non sans jeter un dernier regard en direction de sa sœur.

« Vraiment, tu ne veux pas m’accompagner ? »

Elle ne répond pas et il pousse un soupir, tend le cou pour regarder si, oui ou non, des drones survolent la rue, et pose de nouveau les yeux sur ma petite amie.

« J’espère que tu n’auras pas à regretter ton choix, Gabrielle. »

Son ton est bien plus doux cette fois. Et puis, il ouvre la porte, lève de nouveau les yeux  vers le ciel et, une fois certain qu’aucun drone ne rôde par ici, disparait dans la rue.

Près de moi, Gabrielle, une main posée sur la bouche, parait consternée. Je passe gentiment un bras sur ses épaules et la serre contre moi en espérant lui procurer un peu de réconfort, puis jette un regard autour de nous, cherchant le couple sans le trouver.

Ma surprise doit être visible, parce ce que ma petite amie n’attend pas que je pose la moindre question pour m’expliquer succinctement.

« Ils étaient si furieux et vexés qu’ils sont partis, montés chez eux sans doute. »

Elle pose sa tête sur mon épaule, l’expression de son visage indiquant autant la résignation que la tristesse.

« Je ne crois pas qu’on puisse compter sur leur cave maintenant. »

Elle soupire. Je ne dis rien, me contentant de la serrer un peu plus fort. Et puis, je hausse une épaule et lui désigne les escaliers qui mènent aux caves.

« On peut toujours aller se cacher là, en attendant. »

Elle acquiesce sans enthousiasme mais ne fait pas un pas dans cette direction, regardant plutôt vers la porte de sortie.

« Je n’en reviens pas qu’il soit parti comme ça. »

Un instant, je sens un doute s’insinuer en moi.

« Est-ce que tu regrettes de ne pas l’avoir accompagné ? »

Je hausse les épaules, essayant de ne rien laisser paraitre de ce que je ressens. Elle lève les yeux vers moi, réfléchissant apparemment sérieusement avant de répondre lentement et avec beaucoup de conviction.

« Il est hors de question que j’aille où que ce soit sans toi. Même pour suivre mon frère. »

Ça me fait chaud au cœur. Mais j’insiste tout de même.

« Je pourrais venir avec vous. »

Elle a un sourire ironique.

« Et te battre avec Philippe à la première occasion. Non. J’espère juste que nous n’aurons plus longtemps à attendre. »

Elle ne croit sans doute pas si bien dire. En fait, à peine a-t-elle terminé sa phrase que son frère revient, tirant la porte en criant d’un ton surexcité.

« Ça a marché ! Ça a marché ! »

Il arbore un gigantesque sourire qui m’amène à me demander si ses joues ne vont pas craquer à s’étirer ainsi. Mais je ressens surtout un immense soulagement, teinté d’une curiosité inquiète, comme si je craignais qu’il se soit trompé et que la situation soit toujours la même. Gabrielle semble partager mon état d’esprit et interroge à plusieurs reprises, répétant les mêmes mots comme si elle n’allait jamais s’arrêter.

« Tu en es sûr ? C’est incroyable ! Tu en es sûr ? C’est incroyable ! »

Il hoche la tête, bondissant quasiment sur place alors qu’il nous incite à venir vérifier par nous-mêmes. Nous passons donc prudemment toutes les deux la tête par la porte dans l’intention de jeter seulement un regard, mais très vite, nous sortons, regardant autour de nous avec grand intérêt et sidération.

Partout le long de l’avenue, des groupes de gens sont rassemblés. Cela en soit est un spectacle étrange, ce genre d’attroupement de plus de cinq personnes est interdit en temps normal. Mais aujourd’hui, cette interdiction ne semble perturber personne. De toutes part, les gens, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, se hèlent, poussant des exclamations en se montrant mutuellement leurs téléphones, la plupart des propos échangés concernant les assistants de vie, devenus brusquement muets, et les téléphones qui ne fonctionnent plus. Au-dessus de nous, des drones tournent en rond, apparemment désorientés, comme s’ils n’avaient plus aucune indication quant à la direction qu’ils doivent prendre. Je suppose qu’ils contrôlent encore les possesseurs de téléphones, ces engins-là sont entièrement automatisés, et les capteurs, comme les caméras, sont sans doute encore en état de marche, du moins je le présume, mais en temps normal, leur vol est rectiligne et les informations qu’ils collectent sont directement envoyées aux services de l’état qui prennent ensuite les mesures qu’ils jugent nécessaires. Aujourd’hui, si tout a fonctionné comme nous le souhaitons, et comme Philippe nous l’a assuré, les informations ne vont plus nulle part, et plus rien ne peut les recevoir. Et, bien évidemment, il en est de même pour les signaux émis par les téléphones.

Un peu abasourdie, je regarde ma petite amie qui félicite son frère, souriant de toutes ses dents avant de venir se jeter à mon cou en riant.

« Nous ne sommes plus surveillés, plus personne ne contrôle ni nos déplacements ni nos conversations ! »

Gabrielle, hilare, est si surexcitée qu’elle sautille sur place, courant maintenant au-devant de chaque passant pour encourager tous ceux qui semblent plus déconcertés qu’autre chose, à fêter cette libération. En peu de temps, la plupart des gens commence à réaliser ce qui se passe et les cris de joie se font de plus en plus nombreux. Bientôt de nouveaux, et nombreux, résidents du quartier viennent rejoindre l’avenue et petit à petit et une petite fête s’improvise. Quelques-uns ont amené des instruments de musique, d’autres chantent, tandis que d’autres encore entament des chansons tout en buvant de grandes quantité de bière et autres boissons alcoolisées.

A quelques mètres de nous, j’aperçois le couple qui a proposé de nous cacher dans sa cave, il y a si peu de temps de cela. Un instant, j’envisage d’aller près d’eux, mais en me voyant approcher, la femme détourne le regard et je décide finalement de m’abstenir, préférant plutôt enlacer ma petite amie pour l’entraîner dans une danse endiablée.

C’est environ une heure plus tard que l’homme qui nous a regardées avec tant de dédain et d’insistance tout à l’heure, apparait, entouré d’une dizaine d’autres personnes, hommes et femmes. Comme Philippe, je n’ai qu’à les voir, tous regroupés là, avec leur attitude raide et leurs expressions pincées, pour savoir que ce sont des agents du gouvernement. Intriguée, je dépose un petit baiser sur les lèvres de Gabrielle avant de la lâcher pour m’approcher discrètement du petit groupe. Ils discutent entre eux à voix basse, et si je n’entends pas leurs paroles, je suis persuadée qu’ils ne sont pas en train de se féliciter de la situation. Et puis, alors que, dissimulée derrière quelques couples de danseurs, j’essaie d’avancer encore, je vois distinctement l’’un des hommes sortir un pistolet de sa poche, tandis que ses acolytes, eux, glissent leurs mains sous leurs bras, là où, habituellement, on pose un holster. Un rapide regard derrière moi me permet de constater que Gabrielle, en pleine conversation avec son frère et une jeune femme que je ne connais pas, est directement dans leur ligne de mire. Alors, je n’hésite pas et me décale immédiatement, plaçant mon corps entre le petit groupe et ma petite amie, puis m’approche de nouveau de ceux que je surveille, avançant cette fois bien plus vite et sans me soucier de me cacher.

Le voisin du couple qui nous avait proposé sa cave me repère rapidement, donnant un coup de coude en marmonnant à son voisin immédiat, sans doute pour lui signaler ma présence et il faut peu de temps pour que la dizaine de personnes me fixe avec des yeux plus que suspicieux. Mais je n’y attache pas d’importance et désigne les armes qu’ils ont maintenant tous en mains avant de crier bien fort, et à la cantonade :

« Attention, il y a là des agents de l’état qui sont armés ! »

Je n’ai pas besoin de le dire deux fois. Déjà, de nombreuses personnes sont à mes côtés. De jeunes hommes majoritairement, mais pas seulement. Quelques femmes, plus ou moins âgées, et un homme d’une cinquantaine d’années. Quoi qu’il en soit, tous arborent des expressions menaçantes et j’entends plusieurs voix s’élever et des interrogations fuser dans la direction des agents de l’état.

Et puis, l’homme que nous avons croisé dans l’entrée de l’immeuble du couple lève son arme en direction de la foule. Lentement, comme s’il choisissait sa future victime et prenait déjà plaisir à l’idée de tirer dessus.

Mais je ne lui laisse pas le temps de faire quoi que ce soit. Mon sang ne fait qu’un tour en le voyant  faire, et je me précipite au-devant de lui, saisissant fermement son poignet droit pour tirer son avant-bras vers le haut. La lutte qui s’ensuit est brève, peut-être est-il étonné de me voir si forte et mal remis de la surprise provoquée par une attaque qu’il n’attendait pas, mais en tous cas, il ne parvient pas à viser de nouveau la foule, et son index étant encore crispé sur la gâchette, le coup part tout seul en direction du ciel, le bruit de la détonation provoquant aussitôt un grand mouvement de panique sur toute la longueur du boulevard.

De nombreux cris s’élèvent et certains se mettent à courir dans tous les sens, cherchant un endroit où s’abriter, tandis que d’autres se jettent à terre, rampant ensuite pour se dissimuler derrière des poubelles, des bancs publics ou les jardinières municipales, bien fleuries en cette période de l’année.

Pour ma part, je ne recule pas et profite du moment de stupeur de l’homme, qui ne s’attendait visiblement pas à tirer en l’air, pour lui flanquer un énorme coup de poing dans le ventre. Plié en deux, la bouche ouverte pour chercher de l’air, je profite de sa position pour lui asséner un coup de genou dans le menton qui le fait chuter au sol. Autour de nous, c’est la cohue. Ceux qui ne se sont pas enfui font la même chose que moi, et chacun des agents de l’état se trouve face à un ou plusieurs adversaires qui les molestent avec énergie.

Après encore cinq ou six coups de feu, qui provoquent de nouveau quelques grands mouvements de panique, il ne faut plus que peu de temps pour que tous ceux qui étaient armés ne le soient plus. C’est d’ailleurs sans doute ce qui amène la situation à dégénérer. Les agents de l’état, tous à terre maintenant, sont bourrés de coups de pieds et le sang commence à s’écouler de leurs blessures. Les pistolets ont changé de main, les mines des passants qui dansaient tout à l’heure se font de plus en plus menaçantes et il semble que la plupart d’entre eux soient enivrés, non pas par l’alcool, mais par la violence ambiante.

Mon adversaire est couché sur le sol, son arme dans ma poche. Tout cela s’est déroulé très vite et je cherche Gabrielle du regard, inquiète qu’elle ait été bousculée durant le moment de panique qui a suivi le premier coup de feu, tout en espérant qu’elle ait eu la présence d’esprit de se mettre à l’abri. Mais je la trouve juste derrière moi, le visage crispé dans une grimace dont je ne parviens pas à définir si elle est provoquée par la peur ou par le dégoût que lui inspirent les excès de violence qui s’amplifient de minute en minute autour de nous.

Heureuse de la retrouver apparemment en pleine forme, je tourne le dos à la foule qui grogne de plus en plus fort et l’enlace aussitôt, trouvant une forme de réconfort, dont j’ignorais avoir besoin,

au creux de ses bras. Nous nous serrons l’une contre l’autre pendant un long moment, je dépose un petit baiser sur ses lèvres, puis me retourne vers l’attroupement, qui, en moins d’une minute, s’est considérablement accru. D’un geste, je désigne à ma compagne les attaques, de plus en plus violentes dont sont victimes les agents de l’état.

« Je ne les porte pas dans mon cœur, mais je ne comprends pas qu’on puisse s’acharner ainsi contre eux. »

Elle a l’air de désapprouver elle aussi, sans doute encore plus que moi, mais elle se contente de tirer sur mon bras en marmonnant.

« Tu ne peux pas les aider. Non seulement la foule est bien trop nombreuse, mais tout le monde s’en prendrait à toi si tu essayais de protéger ne serait-ce qu’un seul agent de l’état. »

Elle a certainement raison. Pourtant, malgré tous les sentiments négatifs que j’éprouve envers ce gouvernement qui nous espionne et contrôle chacun de nos mouvements depuis toujours, je répugne à laisser tomber et résiste à sa tentative de m’entrainer derrière elle.

« Si personne n’intervient, ils seront morts d’ici peu. »

Gabrielle hausse les épaules pour marquer, non pas son indifférence, mais sa certitude que personne ne peut s’opposer à cela.

« C’est un lynchage en bonne et due forme. Et la plupart des agents du gouvernement est déjà morte. Toute cette masse de gens ne s’acharne plus que sur des cadavres. »

Elle tire de nouveau sur mon bras, plus fort cette fois.

« Allons-nous-en. Je ne veux pas assister à ça plus longtemps. »

Ça ne me plait qu’à moitié, mais je me rends à ses raisons et commence à la suivre alors qu’elle m’entraine doucement vers une rue un peu moins encombrée. Et puis, il me vient à l’esprit qu’elle ne semble pas se préoccuper de son frère, une idée si étonnante que je l’interroge immédiatement là-dessus.

« Où est Philippe ? Pourquoi ne t’inquiètes-tu pas de son sort ? »

Son visage se défait encore un peu plus, et elle marmonne en désignant l’attroupement violent, dans notre dos.

« Il ne craint rien. En fait, il participe à la curée. Je n’ai pas envie de lui parler pour l’instant. »

Je discerne parfaitement la note de déception dans sa voix, mais je n’ai rien à répondre pour l’instant et décide plutôt de l’accompagner, passant mon bras sur ses épaules, autant pour entretenir un contact physique, que dans l’espoir de lui apporter un peu de réconfort. Mais avant de partir, je jette un dernier coup d’œil vers la cohue, derrière nous. Des policiers en uniforme sont arrivés mais la majorité d’entre eux semble avoir pris le parti des opposants au gouvernement. Quant à ceux qui sont restés fidèles à l’état, ils sont malmenés avec énergie. Plus aucun coup de feu ne retentit, et si des drones survolent l’avenue, ils continuent à tourner en rond et ne paraissent plus capables de faire quoi que ce soit d’efficace. C’est une scène très surprenante pour moi qui ai toujours vécu dans un monde parfaitement réglé où rien n’a jamais été laissé au hasard, et dans lequel les agents du gouvernement ont toujours été, sinon respectés, au moins particulièrement craints.

Gabrielle tire sur mon bras, m’arrachant à ce spectacle plus qu’étonnant, pour m’entraîner vers son appartement, distant d’un petit kilomètre seulement. Là, aucune assistante de vie, ne nous accueille avec un commentaire acerbe sur les évènements du soir ou sur l’heure tardive à laquelle nous arrivons. Dehors, une certaine agitation règne, comme partout dans la ville et sans doute dans tout le pays, mais le brouhaha diffus qui monte de la rue ne nous empêche pas de savourer le calme exceptionnel de l’appartement. Délicatement, je prends ma petite amie dans mes bras, l’embrasse doucement puis l’interroge à mi-voix, comme si je craignais de rompre le silence ambiant.

« C’est une belle victoire que nous avons remportée là. Et Philippe peut être fier de ce qu’il a réalisé. Mais crois-tu que cette situation durera ? Ou bien crains-tu que le gouvernement réagisse suffisamment vite pour reprendre la main comme si rien ne s’était passé ? »

Elle soupire, se blottissant dans mes bras en enfouissant son visage dans mon épaule avant de répondre, le ton incertain.

« A vrai dire, je l’ignore. Mais il suffit de voir les réactions des gens, dans les rues, pour se rendre compte que nous n’étions pas les seuls à souffrir de la manière dont nous étions surveillés. Et je veux croire que les émeutes de ce soir ne sont que le commencement de ce qui sera une vraie révolte contre ce système autoritaire et, pour tout dire, inquisitorial. »

Elle relève son visage vers moi pour terminer.

« Je regrette seulement ce déchaînement de violence. Et plus encore le fait que mon frère, qui aurait pu être le héros de cette journée, y ait participé, d’autant plus que j’ignore quel sort ont subi Clarisse et Dominique. »

Elle soupire de nouveau et se recule, prenant ma main pour m’entraîner vers la salle de bain, son ton de voix n’indiquant plus rien de particulier alors qu’elle ajoute.

« Cette journée a été plus que fatigante, et la nuit passée dans l’égout m’a laissé un souvenir très odorant. A toi aussi, d’ailleurs. »

Je fronce le nez, réalisant à quel point elle a raison en constatant combien mes chaussures et le bas de mon pantalon empestent.  Alors, sans discuter, je prends la main qu’elle me tend et la suit jusque sous la douche.

 

 

Extrait du journal « La nation libérée ». Un article signé par Callie Staud, envoyée spéciale dans la capitale du pays.

« Depuis la soirée du 22 juin dernier, le pays entier semble revivre. Partout, sur les grandes avenues comme dans les plus petites rues, règne une joie indescriptible. Les émeutes, qui ont finalement duré moins d’une semaine ont été suffisantes pour mettre le régime gouvernemental à bas. Certes, on peut déplorer quelques violences, notamment aux alentours des prisons d’état et des centres de rééducation, particulièrement au moment où les prisonniers politiques ont été libérés, mais dans l’ensemble, la situation parait dorénavant être apaisée.

En attendant l’organisation d’élections, un évènement que notre pays n’a pas connu depuis plus de vingt ans, les principaux meneurs du mouvement de révolte, Philippe Dupin et Marc Mercier, ce dernier ayant été libéré très récemment d’un centre de rééducation, tentent d’apaiser les esprits et expliquent qu’ils se sont déjà attelé à la rédaction d’une nouvelle constitution et à l’installation de lignes câblées permettant d’utiliser des téléphones fixes dans le même genre que ceux qui fonctionnaient encore dans le pays il y a un peu plus de trente ans. Les anciens services publics serviront d’ailleurs aussi de modèles pour un retour des postes et des courriers papier qui avaient été abandonnés définitivement durant l’année 2028. Quant aux téléphones portables, comme les assistants de vie, ils sont dorénavant et irrévocablement interdits.

Demain soir, le 8 juillet, une grande fête sera organisée dans la capitale et dans toutes les grandes villes du pays, pour célébrer la fin de la surveillance et de l’espionnage organisés de la population. A ce sujet, il est demandé à chacun de rester calme et de veiller à ce que cette soirée soit placée sous le signe de la joie et la gaieté, afin qu’aucune violence d’aucune sorte ne vienne ternir cet évènement.

Les responsables du gouvernement qui vient d’être renversé ont été emprisonnés dans ce qui était il n’y a pas si longtemps un centre de rééducation, gardés par des policiers ayant pris le parti des émeutiers dès le début des derniers évènements. Bientôt jugés, ils ne peuvent guère compter sur la solidarité des pays voisins, au contraire. Cette révolte paraît avoir donné des idées aux populations de plusieurs états où des manifestations, pourtant interdites, ont eu lieu, manifestations parfois réprimées de la plus violente des manières.

Toutefois, il est encore trop tôt pour savoir si la révolte de notre peuple servira de modèle à nos voisins, et en attendant, il est suggéré à tous ceux et celles qui le souhaitent de venir participer aux fêtes de demain, ou de ne pas s’y rendre si tel est votre souhait. Une manière de profiter de notre nouvelle liberté sans avoir à rendre compte à qui que ce soit de la façon dont nous utilisons notre temps. 

 

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16 septembre 2018

Cercle de la Vie, Missy Good !

mar

 

La suite des aventures de Xena et Gabrielle, narrée par Missy Good et traduite par Fryda !

Le cercle de la Vie, première partie.

 

Bonne lecture !

Kaktus

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Le Cercle de la Vie, partie une

Avertissement standard de l’auteure : Ces personnages, pour la plupart, appartiennent à Universal et Renaissance Pictures, et à quiconque a un intérêt économique dans Xena : Princesse Guerrière. Ceci est écrit pour s’amuser et aucune règle de copyright n’a été enfreinte volontairement.

Avertissements spécifiques (de l’auteure) à l’histoire :

Violence – C’est une histoire avec Xena. Il y a des êtres de la forêt, des méchants, des bardes enceintes, des Amazones malignes, plusieurs fauteurs de trouble et une tourte à la viande très persistante. Bien sûr qu’il y a de la violence. Mais pas trop. Peut-être une tête, peut-être deux… ça dépend de comment ça se présente.

Subtext – Je n’avertis plus pour le subtext. Si vous êtes arrivés aussi loin dans les histoires, vous savez de quoi il s’agit. Je ne pense pas personnellement qu’il y ait quelque chose dans leur relation qui mérite un avertissement. Ce n’est pas comme si elles étaient végétariennes par exemple.

Il y a de la censure en dessous de 13 ans (NdlT aux USA), pas plus. Ça ne change jamais… pour ceux qui s’attendent à ce que j’introduise de la franche hilarité, pas de limites pour des scènes d’orgie illustrées, assurez-vous que vous avez beaucoup de café et de doughnuts à portée de main. Et un fauteuil confortable.  Et un bon livre. Je peux recommander d’excellentes bardes qui écrivent de l’alt FF si vous m’en faites la demande.

Si vous lisez cette histoire et que vous êtes offensés par l’amour qui y est décrit, tant pis. Pas de brownie aux framboises pour vous.

Tous les commentaires sont toujours les bienvenus à l’adresse :

mailto:merwolf@bellsouth.net

(NdlT : ou à fryda@orange.fr)


Le Cercle de la Vie (Circle of Life)

Par Melissa Good (1999 – 2000 ?)

Traduction : Fryda (2018 – les histoires de Missy Good sont indémodables J)

 

Accroche : Après que la barde a frôlé la Mort, Gabrielle et Xena s’installent chez elles à Amphipolis pour attendre la naissance de leur enfant. Mais les choses ne se passent jamais comme prévu et quand des Amazones, des êtres de la forêt et des ennemis sont impliqués…


L’auberge était modeste, dans un village plutôt éloigné des chemins, dans une section éloignée de la Grèce. C’était une structure solide, avec un étage et quelques dames peintes, et une clientèle qui comprenait surtout des mercenaires et des combattants à la retraite qui s’étaient installés dans la zone. Ça sentait le ragoût d’agneau, le vieux cuir et la bière, et les bottes frottaient les joncs boueux trempés par la pluie précoce de la journée.

Les gens du pays s’en fichaient… l’auberge était un moyen de passer le temps à fanfaronner et à raconter des histoires, surtout des mensonges, de batailles qui ne s’étaient jamais produites. Il y avait du bon et du mauvais à ce sujet, songeait l’aubergiste, tandis qu’il préparait une autre tournée de chopes de bière pour que ses filles les servent. La bonne chose c’était que quand les garçons avaient des dinars, ça ne les dérangeait pas de les dépenser. La mauvaise chose c’était que, ils n’en avaient pas tout le temps et voulaient quand même leur bière.

Derren soupira, se souvenant du temps où lui aussi portait l’armure, coincé dans une cité hivernale perdue avec peu de choses à faire et encore moins d’argent. Alors il les servait et espérait que tout se passe bien.

Parfois c’était le cas, parfois pas. Ce soir c’était calme alors que certains des garçons étaient sortis et s’étaient retrouvés impliqués dans une querelle locale qui ne s’était pas bien terminée. Les tempéraments étaient acides et les corps faisaient mal et il avait été pressé fortement de maintenir la paix entre les hommes irrités.

Avec un grognement, il se rassit et espéra que le reste de la nuit se calme. Il faisait froid dehors et le courant d’air sifflait à travers les fissures dans les planches, détruisant les meilleurs efforts du feu pour garder l’endroit au chaud, et il avait hâte de retourner à sa petite chambre à l’arrière, où un âtre privé et confortable faisait un meilleur boulot dans la petite zone.

Des bruits de pas résonnèrent sur les planches dehors et il leva la tête, fixant les portes au moment où elles s’ouvraient et admettaient une grande silhouette en cape qui s’arrêta sur le seuil et passa l’intérieur en revue.

Derren eut la chair de poule et ses pouces se dressèrent en sentant l’énergie évidente et inconfortable dans la puissance fluide des mouvements de la personne qui venait d’arriver, et le balayage presque arrogant de la tête encapuchonnée tandis qu’elle évaluait l’auberge. La cape entourait un corps élancé et armé et la poignée d’une épée était visible à la base de son cou.

Puis la personne fit un léger hochement de tête et leva une main, repoussant la capuche et révélant un profil ciselé et des cheveux noirs de jais qui bloquèrent la respiration de Derren. Oh oh.

La tête se tourna et il fut cloué par des yeux clairs et froids qui le traversèrent, dans un visage figé qu’il se rappelait dans ses rêves.

Ou ses cauchemars pour être précis. Des périodes de massacres et de sang, quand il observait ces yeux glacés avec un feu surnaturel tandis qu’une épée vorace transperçait des corps comme s’ils n’étaient faits que de paille. Ce n’était pas bon. Nerveusement, il eut un léger hochement de tête pour la nouvelle venue. « Xena. »

Le regard vint sur son visage pendant un instant, laissant un frisson à leur place. « Derren. » La voix basse et musicale remua ce vieux frisson en lui. « Ça fait un bail. » Elle le regarda un moment puis tourna la tête, sans plus s’y intéresser.

Xena fit face à la foule de l’auberge et leur jeta un regard, puis elle commença à traverser la pièce vers une table de l’arrière, repoussant sa cape loin de ses bottes boueuses. Elle ignora les regards et ne donna que peu d’attention aux expressions sombres tandis qu’elle se frayait un chemin à travers les chaises éparpillées, retirant une paire de gants en cuir pour les rentrer dans sa ceinture.

A mi-chemin, un homme se leva pour lui bloquer le passage, levant une tête aux cheveux châtains et aux yeux noisette à la hauteur de son regard. « Tiens tiens… regardez qui on a là. » Il la regarda de haut en bas.

Xena s’arrêta et le regarda impassiblement.

« J’tai pas vue depuis que tu nous as laissés pour mort près de la Thessalie, Xena… j’avais hâte de te revoir. » Il mit ses pouces dans sa ceinture et se balança en arrière.

Un haussement de sourcil noir. « Moi pas », répliqua Xena. « Hors de mon chemin, Grégor… je ne suis pas d’humeur à jouer ce soir. »

Il la regarda avec un air appréciateur. « J’ai entendu dire que tu avais pris ta retraite… en fait j’ai entendu dire que tu te louais comme entraineuse de chevaux quelque part dans la cambrousse. »

Xena bougea et soupira. « Seconde chance, Grégor, sors de mon chemin », dit-elle avec brusquerie.

Il poussa du pied la chaise hors du chemin. « Tu sais quoi, j’ai attendu d’avoir ma chance avec toi depuis la Thessalie, Xena… et j’ai entendu dire que tu étais là posée sur tes fesses, toute gentillette… peut-être qu’il est temps que je le découvre enfin… je pense que peut-être tu t’es ramollie. »

Xena bougea vers l’avant à une vitesse foudroyante et lui cogna l’entrejambe du genou, puis elle lui planta un coude dans le menton tandis qu’il s’effondrait vers l’avant, ce qui le mit au sol. « Je sais pas… qu’est-ce que tu en penses ? » Demanda-t-elle d’une voix égale, tandis qu’elle passait par-dessus son corps grognant.

« Ça veut dire non », toussa-t-il en crachant des dents et du sang. « Ça m’apprendra à écouter les rumeurs. »

« Petit malin. » Xena alla jusqu’à la table qu’elle avait choisie sans autres brutalités. Elle s’assit et mit un pied sur le support de la table tandis qu’une serveuse nerveuse s’approchait. « De la bière, et une assiette de ce que vous servez », grogna-t-elle en lançant un regard noir d’avertissement à la fille, tout en s’adossant et clouant son regard sur Derren.

Elle leva la main et un long doigt pointa vers lui puis s’enroula vers elle. Elle garda son regard noir jusqu’à ce qu’il traverse la pièce et arrive à sa table, transpirant abondamment. « Ecoute… Xena… on ne veut pas d’ennuis ici. »

Elle ignora la déclaration. « Je cherche Sefrel. »

Les yeux de Derren prirent une teinte prudente. « Hé… Xena, il ne fait plus ce genre de travail. » Le constructeur d’engins de siège s’était installé quelques années auparavant et il passait maintenant ses journées à exécuter des chaises et des tables. « Plus depuis longtemps. »

Des yeux bleus impitoyables le transpercèrent. « Dis-lui juste que je veux le voir. J’ai une commande… j’ai besoin qu’il me fasse quelque chose. »

« Mais… »

« Derren, fais-le, c’est tout. » La voix basse devint un grondement familier. « Maintenant. »

A contrecœur, il fit un signe de tête puis recula, retirant son tablier pour le jeter sur le bar avant de foncer dehors.

Des murmures inconfortables s’élevèrent quand il partit mais Xena les ignora, sirotant lentement sa bière que la serveuse lui avait promptement apportée. Elle connaissait au moins la moitié des hommes dans la pièce, d’une bataille ou d’une autre, mais elle se retint de renouveler leur relation, préférant rester solitaire, une présence noire et agacée dans son coin sombre.

Elle était à la moitié de la chope quand la porte s’ouvrit à nouveau et Derren revint avec un homme mince aux cheveux gris vêtu d’un sarreau d’ébéniste. Ils traversèrent la foule pour venir s’arrêter devant elle, un air de réticence et de crainte sur leurs visages. Elle donna un coup de pied à la chaise qui lui faisait face. « Assieds-toi, Sefrel. »

Il resta debout. « Xena… écoute… aucun irrespect ici, mais je ne fais plus ce genre de travail. »

Les yeux bleus féroces le clouèrent sur place. « De quel travail tu parles, Sefrel ? » La voix basse et veloutée lui fit se lécher ses lèvres sèches nerveusement. « Pourquoi tu ne t’assieds pas pour écouter d’abord la proposition ? »

Sefrel la regarda, une prudence naturelle luttant avec l’attirance de son charisme considérable. Il étudia son visage, se demandant si les histoires qu’il avait entendues, même ici dans les territoires reculés, étaient vraies. Elle avait assurément la même allure… ces yeux meurtriers, le visage qui ne se plissait dans un sourire qu’à contrecœur. Le corps élancé et musclé dans le cuir noir et l’armure étincelante. L’attitude. Il pouvait sentir la séduction, cependant, tout comme aux jours passés. Xena avait emmené ses hommes autant avec son aura personnelle qu’avec ses talents sur les champs de bataille, et il soupira, se rendant à l’inévitable.

Il s’assit et mit ses mains usées sur la table, et il attendit.

Xena tourna le regard vers Derren et le renvoya. A contrecœur, l’aubergiste partit, non sans un regard inquiet vers l’ébéniste, cependant. « Je s’rai derrière le bar si t’as besoin de quelque chose, Sef », dit-il, en ramassant son courage et lançant à Xena ce qu’il espérait être un regard d’intimidation. Il avait passé beaucoup de temps comme mercenaire et les muscles lourds n’avaient pas complètement disparu. Pas encore.

Xena lui rendit son regard noir et haussa un sourcil, ce qui le fit tourner les talons et fuir comme un chien. Elle secoua la tête et regarda Sefrel. « Ça fait longtemps. »

Le petit homme hocha la tête. « Le siège de Bethrel, n’est-ce pas ? »

Un hochement de tête. « Tu as construit le bélier que nous avons utilisé pour prendre la cité. » Un sourire passa sur le visage autrement figé de Xena. « C’était du bon travail. »

Il regarda ses mains. « Je te le dis, Xena… je ne fais plus ça. » Ses yeux gris passèrent sur elle. « Je ne pense pas pouvoir t’aider… je ne peux pas te construire d’engin de guerre. »

La grande femme se pencha en avant, ses bras couverts de bracelets posés sur la table. « Je n’en veux pas. » Elle baissa la voix. « Sefrel, je n’ai pas d’armée… qu’est-ce que je ferais d’un engin de siège ? » Demanda-t-elle d’un ton raisonnable. « Je suis partie depuis quatre ans maintenant. »

Il était désorienté. « Mais… que… qu’est-ce que tu veux, alors ? » Un soupçon dans sa voix. « J’ai entendu dire que tu avais arrêté les combats sanglants, mais… »

Xena prit une gorgée de sa bière. « Je me souviens que tu faisais des panneaux… pendant ton temps libre, avec des sculptures… des images et des choses comme ça. »

Sefrel cligna des yeux. « Oui… je le fais toujours… » Il montra une chaise toute proche bien robuste. Le dossier montrait un chemin où couraient des chevaux sculptés. « Tu as besoin de quelque chose comme ça ? » Sa voix portait de l’incrédulité.

Des yeux bleu clair, dangereux et infinis plongèrent dans les siens et la voix baissa encore plus, le piégeant avec son pouvoir profond et sensuel. « J’ai besoin d’un berceau. »

Un moment de pur silence. « Qu… que… quoi ? » Couina-t-il.

« Un berceau. C’est une chose dans laquelle on met un bébé », expliqua Xena patiemment. « Tu en as entendu parler, non ? »

Il se gratta la tête. « Une ou deux fois, oui. » Il regarda autour de lui. « Y en a pas beaucoup par ici… » Il la regarda à nouveau. « Pourquoi t’as besoin d’un berceau ? »

Xena prit une inspiration, comptant jusqu’à vingt avant de répondre. « Pour un bébé. »

Il baissa la voix. « Tu prépares un kidnapping ? » Une note vaguement outragée entra dans sa voix. « C’était toujours hors des limites… »

Encore vingt secondes. « Non. »

Son regard alla vers le corps de Xena.

« Non. » Xena devança la question. « Ecoute… ça n’a pas d’importance, tu vas le faire ou pas ? »

Un moment d’hésitation puis il hocha la tête. « Bien sûr… » Il se détendit un peu. « Tu as quelque chose que tu voudrais… oh. » Il prit le morceau de parchemin plié de sa main et le déplia. A l’intérieur se trouvaient une série de dessins, interlacés avec des lignes sculptées et connectées. « Hé… ce n’est pas mal… »

« Tu peux le faire ? » Xena pencha la tête d’un côté d’un air interrogateur.

« Pour quand ? Pour combien ? » Demanda Sefrel, prudemment.

« Trois mois… et tu me dis ce que ça vaut », répondit la femme aux cheveux noirs. « Marché conclu ? » Elle tendit une main puissante.

Il la regarda, se souvenant des mauvais jours. Et des pas si mauvais que ça. Sa main prit celle de Xena, sentant la chaleur vivante qui émanait d’elle et qui déclencha des souvenirs d’un genre différent. « Marché conclu. »

Xena se radossa, satisfaite. Ce serait parfait. Et après tout le reste, elle était déterminée à garder les choses en l’état.


Une autre auberge, une autre petite cité hors des routes principales, mais celle-ci était plus visiblement prospère avec des murs bien construits et calfeutrés avec soin, qui éloignaient le vent vif ; les sols étaient bien balayés et montraient des signes de lavage et de sablage fréquents. C’était l’heure du déjeuner et l’auberge était presque pleine d’habitants qui se reposaient de leurs travaux d’hiver, et de marchands excités à l’idée d’un festival du temps froid tout proche, qui faisait la promesse d’amener des voisins des villages environnants et de créer des affaires.

Contre le mur du fond, le maire du village était assis au milieu d’une pile de parchemins, à travailler les détails avec deux marchands robustes, l’aubergiste dont l’auberge supporterait les visiteurs et une jeune femme de taille moyenne et aux cheveux clairs, dont le visage amical présentait un sourire constant, ainsi que des yeux verts piqués de doré. A ses pieds, un grand loup noir était blotti, son museau posé sur sa botte.

« Je vais les lâcher pour les chambres », disait Cyrène. « Mais je ne les nourris pas sans un pourcentage en échange. »

« Attends… » Interjeta Gabrielle en levant la main. « Pourquoi on ne leur imposerait pas un pourcentage global et ensuite on le redistribue ? Si tout le monde nous réclame un dinar, ce sera trop confus… Prenons une part à tout le monde pour les marchandises quand ils arrivent et une autre quand ils partent, et on les taxe en fonction. »

Les deux marchands hochèrent la tête. « Oui… ça semble bien… on peut financer tout le monde comme ça… personne n’est perdant. »

« Bien… » Gabrielle se leva et contourna la table. « Je vais chercher de l’eau… je reviens tout de suite. »

Cyrène la regarda partir, sachant bien qu’elle ne pouvait pas se risquer à lui proposer d’aller la chercher à sa place. Mais son regard suivit la jeune barde, traçant les changements dans la silhouette fine avec un sourire nostalgique. Même à cinq mois, Gabrielle semblait à peine enceinte, seule une légère courbe de sa taille trahissait son état, presque invisible dans la chemise bleu royal trop grande qui flottait autour d’elle. Autrement… l’aubergiste hocha tranquillement la tête pour elle-même. La barde semblait en bonne santé et son esprit têtu avait rebondi de la tranquille introspection qu’elle avait montrée quand elles étaient arrivées la première fois. « Elle va très bien aller », murmura-t-elle à Johan, qui était assis près d’elle. Elle se demanda brièvement si elle pouvait dire la même chose de sa fille, cependant.

Il faisait nuit, presque minuit quand le guetteur avait annoncé l’approche d’Argo et elle avait enfilé rapidement une robe de chambre pour rencontrer les deux femmes tranquilles qui se dirigeaient vers l’auberge.

Xena était descendue de cheval et même dans la pâle lumière, sa mère avait vu la fatigue qui semblait émaner de la grande silhouette de sa fille, tandis qu’elle aidait Gabrielle à descendre à son tour et qu’elles arrivaient près de la rambarde du porche. Et elle avait vu une désolation tranquille dans les yeux bleus qui la regardaient, enfoncés dans un visage qui portait de nouvelles épreuves depuis qu’elle l’avait vue.

Alors elle avait embrassé Xena d’abord et elle avait senti sa maigreur sous sa cape et elle s’était posé la question.

Et maintenant ?

« J’emmène Argo à l’écurie », avait dit la guerrière très tranquillement. « On se retrouve à la maison. » Ceci dit pour Gabrielle, qui avait hoché la tête et touché son bras avant qu’elle ne se retourne pour partir.

Ensuite Cyrène avait demandé. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Et Gabrielle, en peu de mots, le lui avait dit. Elle qui allait dans le puits. Se réveillant trois semaines plus tard ne sachant rien d’autre que le fait qu’elle avait survécu, d’une façon ou d’une autre.

Mais Xena ne le savait pas et cela avait fracassé quelque chose de profond en elle, quelque chose qui ne revenait que très lentement en place. « Alors nous avons décidé que la maison… était le meilleur endroit », avait fini Gabrielle, en relâchant un petit soupir. « Et comme je suis contente de voir cet endroit. »

« Comment vas-tu ? » Avait demandé Cyrène doucement.

Les yeux vert clair, qui s’étaient éteints et étaient devenus gris dans la lueur de la Lune, avaient brillé. « Je vais bien », avait répondu la barde avec un tout petit sourire mélancolique. « A part le fait d’être enceinte », avait-elle ajouté.

On aurait dit qu’on assommait Cyrène avec une plume. « Par mes dieux. » Elle avait posé les mains sur les épaules de Gabrielle. « Toi aussi ? »

« Moi aussi… est-ce que ça veut dire que Xena avait raison et que Gran l’est aussi ? » Une étincelle avait pris possession des yeux de Gabrielle.

« Oui… et elle le paye bien », avait répondu Cyrène. « Pauvre petite chose… elle est malade tous les matins… » Elle avait touché la joue de la barde. « Et toi, mignonne ? Tu vas bien ? »

Gabrielle avait baissé les yeux puis frotté son nez. « Oui… je suis… » Son regard était allé vers l’écurie puis revenu sur Cyrène. « C’est un peu compliqué. »

Bien sûr. Rien n’était simple avec elles, se souvint Cyrène. Elle avait envoyé Gabrielle vers leur cabane puis était allée à la cuisine, assemblant quelques fruits et du fromage dans un petit panier. Elle avait attendu patiemment jusqu’à ce qu’elle entende des pas familiers près de la porte, puis elle avait soupiré quand elle s’état ouverte pour laisser entrer Xena. « Je pensais bien que tu allais passer. » Elle leva le panier.

Xena avait lâché un petit sourire et s’était avancée. « Merci… je présume que tu as entendu la bonne nouvelle ? »

Elle avait mis la main sur le visage de sa fille. « Et la mauvaise », avait dit Cyrène très doucement. « Ma chérie, ça a dû être terrible pour toi. »

La guerrière était restée immobile un moment puis elle avait soupiré lentement. « Ça l’a été », admit-elle dans un murmure, puis elle avait inspiré à nouveau. « Mais c’est terminé et je peux mettre ça derrière moi maintenant. » On aurait dit qu’elle essayait de se convaincre elle-même autant que Cyrène.

Qui s’était sentie profondément blessée pour elle. « Ta famille aurait été là pour toi, Xena… tu le sais ça, n’est-ce pas ? »

Le regard bleu la fuyait. « Je le sais… mais… je ne pouvais pas rentrer ici », avait réussi à dire la guerrière. « Pas ici. » Les muscles de sa mâchoire s’étaient contractés… et elle avait vu Xena déglutir une fois… deux fois… puis cligner des yeux.

Cyrène avait posé le panier et pris sa fille dans ses bras. « Oh ma chérie », avait-elle murmuré, sentant les frissons passer dans la longue silhouette. Pendant un moment d’angoisse, elle avait pensé que Xena allait s’effondrer mais la grande femme avait inspiré et s’était redressée, lui rendant son étreinte.

« Merci. » La guerrière s’était éclairci la voix sans s’en rendre compte et elle avait soulevé le panier. « Je ferais mieux de rentrer. »

Cyrène lui avait tapoté le côté. « Je suis contente que tu sois rentrée », avait-elle simplement répondu. « Va dormir un peu. »

Xena avait hoché la tête et lui avait fait un demi-sourire avant de se diriger vers la porte, la refermant derrière elle.

« Bien sûr que ça va aller », l’assura l’ex marchand. « C’est une coriace, Cy… et tu sais quoi, on va avoir une paire de beaux petits-enfants qui vont courir autour d’elle très bientôt. » Il soupira d’un air désabusé. « Je pensais que je serais bien loin d’être un grand-père, pour sûr. »

Elle rit. « C’est bien  vrai. » Cyrène retourna à la conversation tandis que Johan traitait les derniers points durs dans le plan ambitieux. Les deux premières semaines avaient été difficiles mais les choses se remettaient à la normale et pour ça, elle était profondément heureuse.


L’eau froide passa les lèvres de Gabrielle ; elle portait un soupçon du goût du chêne de la tasse qu’elle utilisait. Elle scruta l’auberge et se détendit contre le comptoir de service, bougeant un peu tandis que son ventre pressait contre le bois. Toujours pas habituée à ça, hein ? Se dit-elle. Je ferais mieux de commencer à m’y faire… ça va être de pire en pire.

Pas que ça ait été si mal jusqu’ici, elle devait l’admettre, du moins pas pour elle. Granella, elle… elle lança un regard vers la jeune Amazone qui avait un mois de grossesse en plus, et qui semblait en avoir le double. Elle était assise près du feu, parlant à une grande compagne couverte de poils, l’être de la forêt Elaini, qui faisait rebondir les fesses de l’un de ses bébés pelucheux sur son genou, tout en savourant ses rires. Gran était bien plus visiblement enceinte qu’elle ne l’était elle-même, avec une boule énorme et courbée sous ses côtes, et une couche de douceur tout autour d’elle également.

La barde s’était inquiétée de ça au début, parce que son corps semblait laisser la place à contrecœur à la vie qui grandissait en elle, mais Elaini l’avait prise à part et lui avait dit qu’elle soupçonnait Granella de porter plus d’un bébé, et ça, en même temps que le fait que Gabrielle était plus active et déterminée à conserver sa force, ça faisait une vraie différence. « Crois-moi, petite sœur… tu seras contente quand ça sera terminé », l’avait assurée l’être de la forêt avec ironie.

Gabrielle ferma les yeux et soupira, puis elle les rouvrit et absorba son environnement familier. C’était bon d’être ici… après la peur et l’horreur…

Gabrielle avait été si proche de mourir. Et son âme avait dû faire le choix drastique entre laisser périr son âme-sœur chérie, tuant l’enfant qu’elle avait mise au monde, et savoir qu’abandonner sa propre vie pour l’en empêcher semblerait assurément une chose bien pire à Xena.

Quand c’était arrivé, elle avait mis sa confiance dans le courage de sa compagne et s’était soumise à son destin, endurant ce dernier coup d’œil au-dessus de l’épaule de Hope, pour voir la terreur et la compréhension, et une âme qui souffrait dans les yeux bleus qui étaient la dernière chose qu’elle pensait voir dans le monde des mortels.

Elle avait espéré que Xena lui pardonnerait, un jour, c’était tout. Elle avait ressenti la poussée de douleur à travers leur lien, s’y accrochant jusqu’à ce que l’obscurité ne l’avale, dans un cauchemar de chaleur et d’impact et l’odeur de lave bouillante.

Mais elle n’était pas morte et ce qui s’était ensuivi était un tourbillon de confusion et de douleur, et se réveiller pour savoir que des semaines avaient passé, une longue éternité quand elle n’avait aucune idée de l’endroit où était Xena, ou bien ce qu’elle faisait… tout ce qu’elle avait su c’était que la guerrière était vivante, elle pouvait le sentir à travers le lien qui reliait leurs âmes.

Vivante et incroyablement en souffrance, la douleur faisant écho à ce lien et flottant au-dessus de Gabrielle, jusqu’à ce qu’elle puisse à peine réfléchir. Ça n’avait diminué qu’à la toute fin et s’était tu, devenant un coup véhiculant la colère et l’impatience… tandis que la présence augmentait et prenait en puissance.

Et ensuite elle était allée près de Potadeia, sur le chemin vers la maison à Amphipolis pour attendre Xena. Se retrouvant à marcher dans des forêts qu’elle connaissait depuis son enfance, tournant à un coin feuillu juste pour ressentir la poussée soudaine, éruptive et incroyable de leur connexion tandis qu’une silhouette obscure fonçait sur elle, l’épée levée, le cri se réverbérant.

Leurs regards s’étaient cloués l’un sur l’autre.

Et elle était enfin revenue à la maison, rejoignant la personne qui comptait plus que sa propre vie.

Mais ça avait été difficile pour toutes les deux, et seulement maintenant, deux mois plus tard avec leur famille autour d’elles, la vie commençait à revenir à la normale. Il y a un mois, Xena n’aurait pas accepté de partir pour ce petit voyage dans le sud. Elle pouvait à peine supporter d’être partie pour une journée de chasse, ses yeux recherchant anxieusement le moment où elle retournerait au village jusqu’à ce qu’ils tombent sur le visage de Gabrielle et seulement à ce moment un soupçon de sourire viendrait sur ses lèvres tandis qu’elle se détendait.

Pas qu’elle veuille en parler, soupira la barde intérieurement. Elle l’avait taquinée une fois sur le fait de ne pas être éloignée de la vue de la guerrière et la réponse de Xena l’avait stupéfiée à la rendre muette. « J’ai peur de fermer les yeux et que quand je les rouvre, tu sois partie », avait dit la guerrière avec un sourire désabusé et mélancolique. « C’est fou, hein ? »

Puis le regard bleu s’était baissé et Xena avait joué avec le morceau de bois dans ses mains sans s’en rendre compte, jusqu’à ce que Gabrielle s’approche et lui baisse doucement la tête pour l’embrasser et poser la sienne contre les cheveux noirs. Elle savait parfaitement qu’elle ne pouvait pas promettre de ne plus jamais la quitter comme ça. La vie était bien trop cruelle pour elles deux pour qu’elle mette son âme-sœur en souffrance dans ce genre de danger. Il avait fallu des mois pour passer sur la mort de Xena et ça faisait moins d’une semaine. Xena s’était soumise à un mois long, torturant et à moitié dingue, se sauvant d’elle-même, du passé… profondément seule dans sa douleur.

Ça demanderait du temps, Gabrielle le savait. Et tout comme son expérience l’avait changée, ceci changerait Xena, il restait à voir exactement comment.

Mais les choses s’étaient mises à aller lentement mieux et Xena avait décidé de faire une sortie au sud pour une journée ou deux, dans une balade mystérieuse qui avait probablement à voir avec le bébé. Gabrielle rit pour elle-même quand elle pensa à sa compagne choisissant paisiblement des couvertures et des jouets.

En fait, elle ne pouvait pas se décider sur qui avait été la plus excitée la première fois qu’elle avait senti le bébé bouger. Elle avait attrapé le bras de Xena, alarmée, mais la guerrière avait doucement posé la main sur son ventre et toutes les deux avaient hoqueté quand il avait bougé à nouveau, puis Xena avait posé sa joue et écouté, ses beaux yeux bleus s’éclairant alors qu’elle jurait pouvoir entendre le battement de cœur du bébé. Un sourire plein et heureux s’était formé sur ses lèvres pour l’une des rares fois depuis qu’elles étaient rentrées à la maison, et ça, bien plus que le mouvement, avait réchauffé l’âme de la barde au plus profond.

Gabrielle sourit au doux souvenir et souhaita la présence de son âme-sœur, qui lui manquait plus qu’elle n’était prête à l’admettre, malgré sa profonde protectivité frustrante, qui menaçait de rendre la barde folle.

« Hé, Gabrielle », l’appela Elaini en lui faisant signe. « Viens par ici et aide-moi à convaincre Gran, hein ? »

La barde se repoussa du bar et avança à pas lents avant de s’asseoir dans le fauteuil près de ses amies et de s’y adosser. « D’accord… bien sûr… on doit la convaincre de faire quoi ? » Répondit-elle aimablement, en prenant une inspiration plus profonde, tandis qu’elle se souvenait que son âme-sœur avait mentionné avoir le souffle court tout le temps pendant sa propre grossesse. Elle savait maintenant ce qu’elle voulait dire. C’était comme si elle ne respirait pas assez vite, ou assez profondément… et elle se retrouvait parfois vertigineuse tandis que son corps luttait pour avoir assez d’air. C’était vraiment agaçant et elle devait être prudente et ne pas le faire devant Xena qui avait, l’autre jour, justement insisté pour la porter jusqu’à la cabane en plein jour, tandis que la moitié du village les regardait avec un amusement amical. Sale gamine. Mais Gabrielle ne put réfréner un sourire en se souvenant des yeux bleus mélancoliques, qui avaient fait fondre ses arguments comme du beurre.

« J’essaie de la convaincre de me laisser trouver combien elle en a là-dedans », déclara Elaini, en remuant ses doigts poilus et griffus avec suggestion.

Gabrielle écarquilla les yeux et elle cligna à la vue des griffes. « Euh… » Elle vit l’air alarmé sur le visage de Gran. « Juste… pour… heu… et bien, une question théorique… comment tu vas heu… »

Elaini leva les yeux au ciel. « Oh oui… je vais faire un trou ici et regarder », dit-elle en ricanant, puis elle posa délicatement le bout de ses doigts sur le bras de la barde et ferma les yeux. « Je vais juste Voir. » Elle sourit et bougea son contact vers le ventre de la barde, étendant sa Vision. La force vitale de Gabrielle était très puissante, d’une chaleur dorée et distinctive et elle n’eut aucun souci pour la sentir. Au-delà de ça… ah… un petit point brillant, teinté d’argenté dans sa Vision qui était assurément l’enfant en croissance. Elle ouvrit les yeux. « Tu en as un », informa-t-elle la barde avec un sourire.

Gabrielle tapota son ventre. « Dieux… j’espère bien… s’il y en avait plus que ça, ils seraient de la taille d’une noix. » Elle rit ironiquement. « Allons, Gran… c’est mieux de le savoir maintenant… je veux dire que si ce sont des jumeaux, tu auras deux exemplaires de tout. »

L’Amazone aux cheveux noirs grogna. « Toris est cuit si c’est le cas », grogna-t-elle. « Un à la fois c’est bien assez difficile… qu’est-ce que je vais faire avec deux ? »

« Excuse-moi si je ne sympathise pas », fit remarquer Elaini, mère de triplés. « Les tiens n’ont pas de crocs et de griffes aiguisés comme des aiguilles, je te le dis. »

Les deux humaines tressaillirent en pure réaction. « Ouille. » Granella se couvrit la poitrine.

« Ouais, ouille », acquiesça Elaini avec un rire. « Tu en penses quoi ? »

« Tu devrais, Gran… surtout vu que ce groupe d’Amazones va se regrouper ici dans les jours à venir pour la foire aux marchands… elles doivent savoir si elles doivent tout acheter en double pour toi », la taquina doucement Gabrielle.

Un soupir douloureux. « Oh, c’est bon. »

Elaini sourit de toutes ses dents et mit la main sur la surface arrondie, fermant ses yeux dorés pour se concentrer. « Il y en a un », annonça-t-elle, puis elle s’interrompit. « Hmm. »

Granella et Gabrielle échangèrent un regard. « Je ne sais pas toi, Gabrielle… mais ‘hmm’ n’est pas sur ma liste de mots joyeux aujourd’hui », grogna l’Amazone en lançant un regard diabolique à l’être de la forêt.

« Il y en a deux », dit Elaini en riant. « Ohh… il est puissant celui-là… » La force de vie était un point bleu pulsant, presque aussi puissant que celui qu’elle avait ressenti de Gabrielle. « Tout beau et bleu. »

« Crotte de Centaure », soupira Granella. « Je le savais… Toris, c’est de la viande morte. » Elle fit une pause. « Bleu ? »

L’être de la forêt hocha la tête. « Tout le monde a plus ou moins une couleur… Gabrielle est d’une nuance agréable de jaune dorée couleur beurre, par exemple… tu es d’un joli vert… mon Partenaire de vie est d’une nuance d’orange loufoque… »

« Et Xena ? » Demanda tranquillement la barde.

« Argenté… comme du métal poli », répondit promptement Elaini. « Elle est très distincte… il y a tellement de variétés et elles sont dupliquées, mais elle est la… » La voix de l’être de la forêt diminua un instant. « La seule que j’ai vue de cette nuance. »

Gabrielle la regarda attentivement mais elle fut empêchée de la questionner plus avant par un appel de la garde dehors. « Mm. » Un sourire se forma sur son visage quand elle entendit le cri du faucon en chasse. « Xena est de retour… excusez-moi. » Elle se leva et alla vers la porte, passant la tête dehors puis se glissant sur le porche, forçant son regard résolument vers l’horizon.

L’aube peignait le ciel d’une nuance ouatée de rose, une couche sur la brume qui se déposait de manière épaisse sur le sol dans l’air frisquet du matin.


Un regard bleu direct accueillit l’aube tandis que Xena levait son menton de son avant-bras et qu’elle penchait la tête en arrière et éclaircissait son esprit des pensées vagabondes qu’elle s’était autorisées. Le sommeil… avait été problématique un moment et en l’absence de Gabrielle, les cauchemars étaient inévitables. Sans le fidèle Arès pour veiller sur elle, ça lui avait semblé mieux de rester éveillée.

Il n’y avait aucun sens à ce qu’un brigand vienne pour mettre la pagaille dans son abri tranquille, pas vrai ? Cela ne faisait que deux nuits et elle avait tenu bien plus longtemps que ça sans dormir auparavant. Elle serait à la maison avant l’heure du déjeuner et après ça, convaincre son âme-sœur enceinte de faire une sieste ne serait pas vraiment un problème.

La pensée d’être avec elle à nouveau amena un sourire sur les lèvres de la guerrière aux cheveux noirs et elle se mit debout, s’étirant dans la matinée naissante, surprenant un peu Argo. La jument renifla puis s’avança, la poussant dans la poitrine tout en soufflant de l’air léger et chaud contre son ventre. « Salut ma grande. » Xena gratta la jument derrière les oreilles et lui frotta la nuque. « Il est temps de rentrer à la maison, hein ? »

La maison. Ses deux mois à Amphipolis lui avait permis de guérir doucement et elle avait hâte d’y passer plus de temps, à regarder Gabrielle se rapprocher encore et encore de la naissance de… Xena sourit tranquillement dans la crinière d’Argo. Leur enfant.

Elle peignit les crins argentés épais, étudiant le dessin de la lumière et de l’obscurité tandis que le soleil passait à travers les feuilles et les tachetait toutes les deux.

Elle se souvint de cette première nuit horrible, après qu’elle eut grimpé le puits et trouvé un trou dans la roche pour s’y cacher, quand l’ankylose passa et que chaque senteur, chaque son, même celui du silence, la frappaient comme des couteaux.

Elle avait fermé les yeux et s’était contentée de prier, et d’espérer, et de supplier, avec le besoin d’entendre le plus léger grattement d’une botte, le crissement de la peau sur le tissu, un souffle… n’importe quoi qui lui aurait permis de mentir à la vérité que son esprit refusait d’accepter.

Qu’elle était seule.

C’était comme d’être transpercée dans les tripes, la douleur était si intense et si réelle, et elle empirait, jusqu’à ce qu’elle se soit roulée en boule et contentée de rester là, allongée, souffrant bien trop pour même pleurer.

Seules deux choses lui permettaient de rester saine mentalement. Un, que Gabrielle entendrait ses pensées et qu’elle n’avait aucune intention de tourmenter son âme-sœur bien-aimée. Et deux, qu’elle avait compris le choix horrible de sa compagne et qu’elle était, d’une façon subtile et horrible, contente d’éviter à Gabrielle de passer par ce qu’elle vivait actuellement.

Une partie d’elle voulait, mourait d’envie de… avait besoin de… de ramper à nouveau dans cette grotte et de plonger dans le puits derrière elle. Seule la part obscure, la part morne, grise et sans âme, savait mieux comment se comporter. Elle savait qu’elles n’allaient pas au même endroit.

Elle avait levé la tête, son regard tombant sur un sac en cuir solitaire, attaché au sien, et la compréhension la saisit qu’elle n’entendrait plus jamais la voix de sa propriétaire, ou qu’elle ne verrait plus ces yeux verts la regarder.

Elle pensa se souvenir avoir crié mais elle n’en avait jamais été sûre, tandis que son corps convulsait encore et encore, frappant sa tête contre les rochers jusqu’à ce qu’une obscurité miséricordieuse la saisisse.

Et ensuite elle s’était réveillée, dans une aube très grise, à la réalité d’un vide solitaire qui l’avait réduite à des larmes impuissantes, ouvrant et fermant ses poings sur des morceaux de rocher, se cristallisant dans la connaissance austère qu’elle devait retrouver Gabrielle. La voir, même si c’était pour la dernière fois, un besoin si grand qu’il outrepassait la douleur et la forçait à un semblant de vie jusqu’à ce que la recherche soit terminée.

Elle avait appris deux choses très importantes, pendant tous ces jours seule et en recherche. Elle avait appris douloureusement, honnêtement… qu’elle était capable de vivre sans son âme-sœur. Que sa vie avait une signification au-delà d’elles deux. Qu’elle était capable de faire le bien pour l’intérêt du bien et pas parce que Gabrielle était là, pour le lui rappeler.

Et elle avait appris qu’alors que c’était possible, elle ne voulait plus jamais le refaire. Avant ceci, ça avait été une question théorique, un vœu et une promesse dite par un cœur fidèle, mais sans le poids de l’expérience derrière. Il était facile de dire ‘Même dans la mort, je ne te quitterai jamais’ sans savoir ce que ça voulait vraiment dire.

Maintenant elle savait. Tout comme Gabrielle avait su quand ça avait été le tour de Xena de mourir. C’était un sentiment presque paisible, vraiment, d’être capable de dire à la barde. « Je sais ce que c’est que de te perdre et je ne traverserai plus jamais ça. » Et que Gabrielle comprenne, parce qu’elle était aussi passée par-là. Ça les mettait sur un pied d’égalité, d’une certaine façon.

« Allez ma fille… on y va, d’accord ? » Murmura-t-elle à la jument patiente tandis qu’elle balançait la selle sur son dos, resserrant les lanières de ses mains expertes. Elle avait laissé la couverture de selle d’Argo en place pour lui éviter le froid humide et elle n’avait plus qu’à ajouter les paquets qu’elle avait achetés aux lanières de selle de la jument ; elle tapa du pied avec soin sur le feu avant de partir. Même maintenant, deux mois plus tard, le souvenir de cette souffrance la hantait, apportant de la peur avec elle contre laquelle elle n’avait pratiquement aucune défense. Elle s’enroulait dans ses tripes, la rongeant avec une férocité taraudante dont elle savait qu’elle ne la quitterait pas avant qu’elle soit de retour à Amphipolis et que ses yeux se perdent dans la vue de son âme-sœur bien vivante. « Il est temps de rentrer, Argo », murmura-t-elle, ce qui provoqua un mouvement des oreilles.

Le soleil s’était levé sur le haut des arbres tandis que la jument galopait pour descendre les montagnes vers la route de la rivière qui menait à Amphipolis. Elle n’y était que depuis quelques marques de chandelles avant de repérer un petit groupe devant elle, qui allait dans la même direction. « Voyons voir, Argo. » Elle se mit debout sur les étriers et renifla le vent qui soufflait vers elle. « Du cuir, des plumes et cette senteur de pin maudite par les dieux… ça doit être des Amazones. »

Elle poussa Argo à avancer, sachant que chaque Amazone sur cette route particulière, se dirigeant dans un sens particulier, lui était probablement connue.

Et bien sûr, lorsqu’elles entendirent le bruit des sabots d’Argo et qu’elles se retournèrent, la leader du groupe leva un poing pour la saluer, ce qu’elle lui rendit. Elle tira sur les rênes de la jument et la fit s’arrêter près du petit groupe. « Solari… c’est bon de te voir. » Elle sortit les pieds des étriers et se glissa le long du dos de la grande jument, un bras tendu pour saluer.

Elle reçut un sourire vrai de la part de la jeune femme aux cheveux noirs qui le saisit. « Salut Xena… c’est bon de te voir aussi… j’amène ce groupe à l’entraînement avec moi… Pony est juste derrière moi avec un chariot de marchandises pour la foire. »

« Maman sera heureuse d’entendre ça », dit Xena en riant. « Elle qualifie vos trucs… d’intrigants et de très… pittoresques. » Elle jeta un coup d’œil aux autres Amazones, dont elle en connaissait quelques-unes, mais dont deux lui étaient étrangères.

« Oh… désolée… » Solari leva les yeux au ciel. « Mes maudites manières… tu connais Ellis, Lista et Aileen, pas vrai ? »

Xena hocha la tête. « Je me souviens… Aileen, comment va la gamine ? »

La jeune Amazone sourit timidement. « Elle grandit à toutes pompes… Rena s’occupe d’elle pendant que je viens passer quelques semaines ici, mais elle me manque déjà. »

Solari se mit à rire. « Et voici Frendan, de notre village au nord, et Cesta, qui nous a juste rejointes d’une autre tribu dans le sud. »

Xena leur fit à toutes les deux un signe de tête amical. Frendan était une femme toute petite à l’air inquiet, avec des cheveux bouclés roux et un physique costaud de travailleuse. Sa compagne était bien plus grande, presqu’autant que Xena avec un corps élancé et fièrement musclé ainsi que des cheveux roux-châtain et des yeux inhabituellement gris sombre. « Nous ne sommes pas loin d’Amphipolis », dit la guerrière. « Je vais me joindre à vous. »

Elles reprirent la marche. Solari se mit à la gauche de Xena et raconta les histoires en cours au village. C’était le troisième groupe à l’entraînement à venir, vu que Xena remplissait sa promesse d’enseigner les techniques de combat pendant le long hiver humide. Elle avait apprécié les deux autres cours car ils lui apportaient la pratique qu’elle négligeait autrement, et ils lui permettaient de garder ses compétences acérées sans qu’elle ait à se convaincre de laisser Gabrielle le matin ou d’abandonner ses soirées paisibles au coin du feu.

Cela lui allait parfaitement. Les gamines apprenaient quelque chose, elle restait en forme, Gabrielle était heureuse. « Alors… comment va Eph ? » Demanda-t-elle, ajustant sa prise sur la bride d’Argo.

« En pleine forme… je vais te dire un truc, qu’elle se soit mise en couple avec Pony a fait des merveilles pour les deux… rappelle-moi de remercier Gabrielle A NOUVEAU pour ça quand on arrivera à Amph, d’accord ? »

La guerrière rit. « Je le ferai… au moins cet hiver n’a pas été aussi rude que le précédent… en parlant de ça, comment va notre amie Paladia ? »

Solari plissa les yeux au soleil. « Tu peux le lui demander toi-même… elle arrive avec Pony… une partie des trucs qu’on apporte inclut de jolies peintures et des dessins qu’elle a faits. » L’Amazone la regarda d’un air espiègle. « L’un d’eux te représente. »

Xena haussa brusquement les sourcils. « MOI ? »

« Ouais. » Solari sourit. « Et bon sang, elle t’a bien cernée, aussi. » Elle donna un coup dans les côtes de la guerrière puis se retourna alors qu’Ellis lui posait une question.

Xena se contenta de secouer la tête et soupira, ensuite elle regarda par-dessus la nuque d’Argo et vit Cesta qui la regardait également, le regard de la grande Amazone l’évaluant pensivement. La guerrière eut l’impression distincte qu’on l’examinait et elle soupira intérieurement. Elle doit être nouvelle ici. « Bon. » Elle sentit Argo renifler et se prit à penser qu’elle pourrait en faire autant. « Et tu es d’où exactement dans le sud ? » Gabrielle l’avait poussée à développer ses talents de conversation… ceci semblait être une bonne occasion.

« Pas tellement au sud qu’on n’ait pas entendu parler de la fameuse Princesse Guerrière », répondit Cesta, avec un sourire franc.

Oh crotte de Centaure. Xena se contenta de la regarder. Mais Argo ricana à sa place.

« J’avais hâte de te rencontrer… surtout après que les deux premiers groupes sont revenus et n’ont pas tari d’éloges sur tout ce qu’elles avaient appris. » Cesta se rapprocha. « Tout le monde raconte tellement d’histoires à ton sujet. »

J’aurais pu me contenter de passer. Xena examina l’oreille gauche d’Argo avec attention. Mais non, il a fallu que je m’arrête. » Et bien la plupart de ces histoires sont à moitié des mensonges et à moitié de l’exagération », répondit-elle ironiquement. « Je ne leur prêterais pas beaucoup d’attention si j’étais toi. »

Le regard gris la balaya à nouveau. « Oh… j’en doute. »

Ah… une autre qui aime les combattants couverts de boue et en sueur, qui n’ont pas dormi ou pris un bain depuis trois jours. Xena grogna silencieusement, croisant le regard de Solari.

« Quelque chose ne va pas, Xena ? » Demanda l’Amazone brune.

La guerrière regarda devant elle, repérant les premiers avant-postes d’où provint un léger sifflement. Elle siffla en retour et sourit lorsqu’un cri de faucon s’ensuivit. « Non… non… je vais bien… on est presque à la maison. »


Pour la barde qui regardait, le petit groupe qui approchait sembla démarrer comme un nuage gris, pour se transformer en des silhouettes en mouvement, dans lesquelles elle repéra la grande et inratable forme de son âme-sœur. Et celle d’Argo, bien entendu, qui était elle-même plutôt distincte, étant le seul cheval.

Quelques instants plus tard elle reconnut la silhouette à la gauche de Xena comme étant Solari, ce qui la fit sourire, puis un peu plus tard deux autres devinrent familières. Mais elle ne reconnut pas les deux dernières, ce qui était surprenant, pas la petite femme près de Solari, ni la grande rouquine sur le côté droit de Xena.

Le langage du corps était si intéressant à déchiffrer à distance, se dit Gabrielle. La rouquine essayait d’attirer l’attention de Xena et était entrée dans la zone de confort de son âme-sœur. La guerrière écartait régulièrement Argo mais l’Amazone se rapprochait à chaque fois. Stupide, très stupide… Xena avait des ‘vibrations distinctes’ qui disaient ‘fiche moi la paix’ et les gens les ignoraient habituellement à leur propre péril.

La façon dont Xena carrait les épaules et penchait la tête indiquait une patience forcée, cependant, et Gabrielle pouvait voir le léger mouvement tandis qu’elle jouait avec les rênes d’Argo, son mouvement nerveux typique quand elle était mal à l’aise. Ce qui signifiait qu’elle faisait de son mieux pour être ‘gentille’. Probablement parce que c’était des Amazones et qu’elle savait que sa compagne attendait cela d’elle, se rendit-elle compte, faisant une note mentale pour être extra gentille avec son âme-sœur pour les efforts qu’elle faisait.

La rouquine toucha et caressa Argo, se penchant tout près de la jument et encore plus près de sa compagne. Les poils de la barde se hérissaient maintenant tandis qu’elle regardait le corps sculpté de l’étrangère et ses mouvements intriguants, et qu’elle se rendait compte que l’intérêt de la nouvelle venue était plus qu’amical. Elle se redressa et fit quelques pas en avant tandis que le groupe passait l’entrée du village et commençait à se diriger vers l’auberge.

Elles entourèrent toutes Xena tout en babillant et la rouquine tendit la main pour toucher le bras de la guerrière. Gabrielle vit le sursaut tandis que Xena réagissait, puis se forçait à ne pas réagir en frappant la femme. Bon sang, cette petite… La barde irritée était sur le point de bondir en bas des marches quand les yeux bleus se posèrent sur elle et que leurs regards se croisèrent.

Et tout à coup, il n’y eut plus personne d’autre dans cette cour qu’elle-même et la grande silhouette vêtue de cuir qui marchait vers elle à grands pas, ayant simplement lâché les rênes d’Argo et dit excusez-moi en les laissant derrière elle. Qui n’avait d’yeux que pour elle.

Hé. Prends ça, Amazone. Gabrielle sourit. « Salut étrangère », réussit-elle à dire avant que Xena ne la prenne affectueusement dans ses bras et l’étreigne, l’entourant pour l’attirer plus près, dans un monde chaud fait d’odeurs de cheval, de sueur et de terre, et du cuir et des épices toujours présentes qui émanaient naturellement de son âme-sœur. C’était merveilleux.

Des lèvres trouvèrent les siennes et elle goûta la pointe de pomme dans le souffle de sa compagne, tandis qu’elle mordillait doucement partout et explorait avec sa langue. Prends ça aussi. Elle eut mentalement un sourire narquois. C’est à moi et ne l’oublie pas.

Elle aurait pu simplement rester là pour toujours mais un coin de son esprit lui rappela qu’elle avait des Amazones desquelles s’occuper et qu’on était midi et qu’elles étaient devant l’auberge au milieu de tout le village. A contrecœur elle s’écarta et tapota la poitrine de Xena. « Nous sommes sur le porche de maman, tigresse. »

« Je le sais bien. » Xena rechignait à relâcher sa prise. « Je suis née à quelques pas d’ici, tu te souviens ? » Elle enfouit son visage dans les cheveux de Gabrielle pendant un instant. « Tu m’a manqué », ajouta-t-elle, très doucement.

Un léger sourire passa sur le visage de la barde tandis qu’elle passait une main apaisante sur les côtes de sa compagne. « Tu m’as manqué aussi… est-ce que tu as trouvé tout le ‘truc’ dont je ne suis pas supposée parler ici ? »

« Mmm. » Xena pencha la tête pour dérober un autre baiser. « Et j’ai rapporté quelque chose que je n’étais pas allée chercher… des Amazones. »

« J’ai vu… c’est qui la rouquine qui a failli se faire assommer pour des jours ? »

« Une nouvelle du sud… elle a un penchant pour le cuir apparemment », répondit Xena avec un soupir.

« Mm… est-ce qu’elle sait que tu es prise ? » Demanda la barde, en mordillant un morceau du cuir en question.

Xena rit et se redressa, glissant un bras sur les épaules de son âme-sœur tandis qu’elles se retournaient pour aller au-devant de leurs invitées. « Je pense qu’elle le sait maintenant », dit-elle en voyant l’expression agacée de Solari avant de lever les yeux au ciel.

« Salut tout le monde. » Gabrielle leva une main et leur fit signe.

« Ma Reine. » Solari pencha la tête et salua. « J’ai ramené un autre groupe pour les cours et je suis ici pour te dire que la caravane de marchands est à environ deux jours d’ici derrière nous. »

« Très bonnes nouvelles, Soli… » Gabrielle avança, vêtue de son grand manteau et de son cuir de combat. « C’est génial de vous voir… contente que vous ayez pu venir. Je sais que Xena a passé de bons moments avec les cours. » Elle jeta un coup d’œil à son âme-sœur. « Pas vrai ? »

« C’est vrai », acquiesça la guerrière aimablement. « Solari, peux-tu leur montrer les quartiers des invités… il est trop tard aujourd’hui pour commencer un cours alors on verra l’emploi du temps demain matin. »

« Compris. » Solari hocha la tête. « Ma Reine, voici deux nouvelles membres de la Nation… Frendan, des frontières du nord et Cesta qui nous rejoint depuis une tribu sœur dans le sud. »

Gabrielle leur sourit à toutes les deux. « Bienvenue… je suis contente de vous voir ici. »

Cesta avança et inclina la tête légèrement. « Nous avons entendu parler de toi, Reine Gabrielle, dans le sud. C’est un plaisir de faire enfin ta connaissance. » Son regard évalua la petite femme et elle haussa très légèrement un sourcil.

« Merci », répondit la barde du même ton. « Pourquoi vous n’iriez pas vous installer avant de nous rejoindre pour le dîner ? C’est habituellement juste après le coucher du soleil. » Elle s’appuya contre Xena et mit une main propriétaire sur l’estomac de la guerrière, sentant le léger rire silencieux en réponse.

« Très bien… vous avez entendu… allons-y. » Solari les incita à se diriger vers un bâtiment bas de style baraquement qui avait été construit pour elles. « On se voit plus tard vous deux. »

« A plus tard, Soli. » Xena leva une main et la laissa retomber.

Elles les regardèrent s’éloigner puis se tournèrent l’une vers l’autre. Xena caressa la joue de sa compagne avec affection. « Comment vont les choses ? »

La barde rit doucement. « Xena, tu n’es partie que deux jours… est-ce que tu t’attendais à des gros changements ? » Elle la taquina. « Le bébé bouge de plus en plus, je dirais… » Elle porta la main sur son ventre et la guerrière fit de même. « Tu lui as manqué aussi, je pense… mes talents de chanteuse sont loin d’égaler les tiens. »

Xena sourit puis lâcha un soupir. « Je vais me débarbouiller… j’ai dû traverser de la boue jusqu’aux genoux sur la plus grande partie du voyage de retour… Contente que tu aies eu cet engagement vis-à-vis de ces marchands et que tu n’aies pas eu à endurer ça. »

« Nan… on aurait trouvé un moyen de s’amuser avec ça », contra la barde joyeusement tout en glissant un bras autour de la taille de sa compagne avant de la tirer pour se diriger vers leur cabane. « J’ai failli annuler cette rencontre… on était à un dinar que tu n’atteignes la route de la rivière et que tu me trouves trottinant derrière toi. »

La cabane avait un peu changé depuis qu’elles étaient revenues. Xena avait pris le temps de construire une salle de bains solide et calfeutrée avec son propre petit foyer, insistant sur le fait que son âme-sœur devait avoir un endroit agréable, chaud et sécurisé pour prendre un bain. Ce qui valait évidemment aussi pour la grande baignoire bien agencée, qui comportait une volée de marches pour bien y entrer. Gabrielle avait bien pensé protester mais ensuite elle s’était dit qu’elle devait être cinglée de le faire, vu que c’était une baignoire magnifique et une petite addition très confortable. Elle s’était rendu compte qu’il y avait un moment où résister était plutôt idiot.

Des tiroirs avaient été nouvellement ajoutés contre le mur du fond, déjà partiellement remplis de petites couvertures et de cadeaux des cercles de tricot et de tissage. Gabrielle avait été touchée par l’offre, surtout vu le fait qu’elle était une piètre couturière et qu’elle se disait qu’elle n’aurait pas à s’inquiéter sur comment vêtir l’enfant pendant un moment.

Xena avait prudemment conçu des crochets pour son armure, très haut au-dessus du sol, ainsi que ses armes, comme une concession à la sécurité du bébé, ce qui avait fait glousser Gabrielle un temps infini. « Xena… le bébé va prendre six mois rien que pour ramper… je ne pense pas qu’il va attraper ton armure de jambe avant longtemps », avait-elle taquiné sa compagne.

« Pas une raison pour prendre le risque », fut la réponse bornée de son âme-sœur. « Ces trucs ont des bords acérés. »

Le portrait fait par Paladia de la panthère et du renard était accroché au-dessus du foyer et Xena avait construit pour elle une petite zone près du feu, avec un bureau lisse et incliné comportant un emplacement pour son encre et un fauteuil capitonné magnifique, vu que se blottir sur le tapis devant le feu n’allait pas être d’actualité pendant un moment.

Et ces deux mois n’avaient pas non plus été de tout repos… elles avaient intercédé dans une querelle de clan juste après être rentrées, avaient sauvé deux villages de l’inondation, arrêté un seigneur de guerre qui était venu avec la notion erronée qu’Amphipolis était bonne à prendre, et elles s’étaient élevées contre un prince mesquin qui cherchait à ajouter les villages voisins à son fief pour les rançonner.

L’un dans l’autre, deux mois plutôt actifs et aucune remarque de la part de Xena sur sa propre participation à tout ça. Bon, presque pas. Après qu’elles eurent réglé quelques petits trucs entre elles, il faut dire.

Gabrielle regarda la grande femme dégrafer son manteau et le ranger, puis commencer à enlever le cuir et l’armure boueux qui l’engonçaient. Avec une familiarité chaleureuse, elle s’approcha et commença à déboucler les liens, laissant ses doigts tracer la surface dessous avant de passer au suivant. « Gran porte des jumeaux », dit-elle, tout en passant sous le bras gauche de Xena pour s’occuper de la boucle.

« Je me disais bien. » La guerrière passa son armure maintenant libérée par-dessus sa tête et la posa. « Bon sang, ça a vraiment besoin d’être lavé », marmonna-t-elle. « Elle va tuer Toris. »

Gabrielle sourit et commença à délacer son bracelet droit. « Je ne pense pas qu’il le sache déjà… mais si on regarde comme elle est énorme… ce n’est pas difficile de le deviner. » elle leva les yeux vers le visage de Xena, regardant les sourcils noirs se froncer de concentration tandis que la guerrière tentait de délacer le second bracelet. « Elaini a confirmé que je n’en ai qu’un. »

Xena la regarda et sourit, laissant tomber son bracelet sur le sol pour tracer affectueusement le léger gonflement sous les côtes de sa compagne. « Elle le savait ? »

« Mm… elle… je présume qu’elle peut juste… elle a ressenti sa force de vie, je pense… comme ils le peuvent pour tout le monde. C’est comme ça qu’elle a su que Gran avait des jumeaux… elle pouvait le ressentir, je pense. » Elle secoua un peu la tête. « Je n’imagine pas comment c’est… » Elle leva les yeux. « Je veux dire, je sais ce qu’on ressent avec toi… mais ce n’est pas proche de ce que c’est pour eux, pas vrai ? Ils peuvent faire bien plus… voir bien plus, pas vrai ? »

La guerrière hocha la tête. « Je pense aussi… oui… de ce que décrit Jess… c’est presque comme un sixième sens, comme entendre, ou sentir… pour eux c’est comme ça. » Elle retira son second bracelet puis relâcha les lacets sur sa combinaison en cuir et se dirigea vers la salle de bains avec Gabrielle toujours enroulée autour d’elle. « Il devrait revenir incessamment… je n’avais aucune idée que son peuple avait une petite tribu à l’ouest d’ici… c’est étrange que je n’aie jamais entendu parler de quelqu’un qui les aurait vus pendant toutes ces années. »

Gabrielle réfléchit tout en aidant son âme-sœur à remplir la baignoire, observant avec un amusement ironique Xena se mordre la langue pour s’empêcher de dire à la barde d’être prudente en portant les seaux d’eau. Elle s’en sort tellement bien. Elle posa le dernier seau et s’avança, glissant les bras autour de la guerrière pour l’étreindre affectueusement. « Merci. »

Le regard bleu intrigué se posa sur elle. « Heu… j’ai fait quelque chose ? » Hasarda Xena, incertaine.

« Tu n’as pas fait quelque chose… tu ne m’as pas houspillée de t’aider avec l’eau », répondit Gabrielle, le menton posé sur la poitrine de son âme-sœur. « Je sais que c’est dur pour toi de t’en empêcher. » Ça avait été le cœur de plusieurs disputes aigües entre elles et elle savait que la grande femme essayait d’éviter une répétition de la dernière.

« Mm… » Xena plissa le front. « Tu vas t’en tirer encore un mois et demi et après ça, ma barde, peu importe ta virulence, tu ne feras pas ce genre de choses », l’avertit-elle.

« Oh… alors j’ai devant moi deux mois et demi de dorlotage forcé ? » Demanda Gabrielle avec un sourire, cependant. « Considérant que ça aurait pu être neuf mois, je pense que je vais devoir l’accepter. » Elle savait à ce point qu’elle serait probablement prête pour ça, malgré ses efforts déterminés pour rester très active. C’était déjà dur d’utiliser son bâton et son équilibre était constamment en mouvement et la rendait folle.

Xena se retourna et s’appuya contre la baignoire, mêlant ses doigts dans les cheveux de Gabrielle. « Est-ce que c’est une reddition ? » Demanda-elle doucement.

La barde se blottit contre elle et mit la tête dans le creux de l’épaule de la guerrière. « Oui. » Elle resta tranquillement là pendant un moment puis elle tapota le cuir. « Allez… entre là-dedans. Si on doit amuser des Amazones ce soir, je veux que tu sois à moi jusqu’au dîner. »

Xena ne put s’empêcher de sourire. L’assurance possessive était relativement nouvelle… pas que ça l’ennuyait mais ça avait été une surprise après qu’elles furent de retour à la maison. Elle soupçonnait que ça puisse avoir un rapport avec la grossesse ou peut-être que leur expérience récente la déclenchait… mais que Gabrielle affirme cela si fermement était définitivement une expérience inhabituelle pour la fameuse Princesse Guerrière. « Je ne me plaindrai pas », répondit-elle tout en relâchant les bretelles de sa combinaison pour l’enlever, puis elle s’abaissa dans l’eau avec un soupir.

« Dieux, Xena… et tu dis que moi j’ai de la boue dans des endroits étranges ? » Gabrielle secoua la tête et tendit une barre de savon à la guerrière.

Xena baissa le regard pour voir le dessin des lacets entre autres imprimé sur sa peau. « Et bien… » Elle rit et frotta les marques avec du savon. « Pas aussi fort que quand tu as eu le dessin de ton top partout sur toi dans l’argile rouge. »

« Tch… tu adores la boue et tu le sais… tu sautes dans les mares, Xena… je t’ai vue le faire. » Gabrielle frotta une marque avec un tissu en coton, le passant sur la peau claire d’hiver de sa compagne et sur les petites cicatrices estompées qui marquaient son corps. Leur séjour à la maison avait permis à son âme-sœur de retrouver sa force sapée par leurs épreuves mutuelles mais elle avait encore du chemin à parcourir avant de redevenir ce qu’elle était. Elle s’était retrouvée presque au bout de ses réserves quand elles s’étaient rejointes et Gabrielle avait dû faire de gros efforts pour ne pas pleurer en voyant ce que l’angoisse mentale de leur séparation avait fait à son âme-sœur.

Elle avait été… et bien, choquée n’était pas un mot assez fort pour ce qu’elle avait été quand Xena lui avait dit avec réticence et à contrecœur le chemin qu’elle avait emprunté, essayant désespérément de revenir vers elle. Ce qu’elle avait entendu des Amazones avait été dur. Mais elle s’était sentie très fière que Xena ait mis de côté ses propres désirs et les avait aidées ; ça leur avait redonné une minuscule part de ce qu’elle leur avait pris il y a de ça quelques années.

Gabrielle aurait aimé rencontrer Cyane. Elle avait beaucoup réfléchi au fait que Xena avait tué toutes ces chefs Amazones… en combat singulier. Pas étonnant que Vélasca ait semblé l’admirer… qu’elle l’avait nommée ‘vraie Amazone’ après qu’elle… fut morte. C’était dur pour elle d’accepter et de se réconcilier avec le fait que la personne qui comptait le plus pour elle dans ce monde soit capable de faire une telle chose… mais elle n’était pas sûre qu’elle ait eu le choix.

En fait, Xena l’avait fait. L’état de la nation Amazone actuellement le prouvait. En tant qu’Amazone elle-même, elle devrait être horrifiée à tout le moins.

Mais… c’était son âme-sœur. Et peu importe combien elle essayait, quand ces yeux bleus confiants la regardaient, elle ne pouvait tout simplement pas y voir un monstre. C’était la magie de l’amour, supposait-elle. Parce que Xena s’était tellement ouverte maintenant, qu’elle s’était débarrassée de ses défenses concernant Gabrielle, qu’elle savait qu’elle avait un pouvoir sur elle comme aucune personne ne l’avait jamais eu.

Elle pourrait venger les Amazones. Elle pourrait causer chez Xena l’angoisse et la souffrance que ces chefs Amazones avaient sûrement ressenties quand leurs vies leur avaient été prises, et les longues années de déclin qui s’en étaient ensuivies.

Elle pourrait.

Et se détruire ce faisant.

Elle n’était pas sûre de savoir à quoi elle croyait… les dieux l’avaient trahie tant de fois qu’ils n’étaient plus une option à qui penser, et elle sentait que quelque part, d’une certaine façon, il y avait un chemin qui menait à un endroit meilleur, le tout était de le trouver.

C’était étrange et à la fois effrayant, mais ça elle le connaissait. Quel que soit le chemin emprunté, peu importe où elle devait le trouver, elle voulait que Xena y soit avec elle, parce que l’éternité qu’elle trouverait au bout serait bien trop longue sans elle.

« Un dinar pour tes pensées ? » La voix profonde de Xena la fit doucement revenir à la réalité.

« Je réfléchissais… d’une façon bizarre, j’étais vraiment contente que tu t’arrêtes pour aider les Amazones, Xena », répondit la barde, tendant la main pour masser le dos musclé de sa compagne. « Je veux dire… qu’aurais-tu fait si tu avais passé le Portail de l’Eternité et que je n’ai pas été là ? »

Un silence pensif s’ensuivit, brisé par l’écoulement d’eau tandis que Xena se lavait les poignets. « J’aurais continué à chercher », finit-elle par dire doucement. « J’aurais trouvé un moyen de t’atteindre, peu importe où tu étais. »

Gabrielle sourit un peu pour acquiescer. « Oui, tu l’aurais fait, n’est-ce pas ? » Elle massa la nuque de la guerrière puis se pencha et déposa un baiser.

« Aurais-tu été heureuse de me voir ? » La voix de Xena était très calme.

La question arrivait sans prévenir et frappa Gabrielle en pleine face. « Quoi ? » Elle se tourna pour voir le visage de Xena, le sien montrant de l’incrédulité. « Quel genre de question bizarre c’est ? »

La guerrière ramena ses genoux et les enserra. « J’ai suivi quelqu’un… une amie… dans le Pays des Morts autrefois… et elle me haïssait là-bas… elle m’a dit combien j’avais corrompu son âme », déclara-t-elle tranquillement, puis elle regarda Gabrielle et haussa légèrement les épaules. « Je ne la connaissais que depuis un mois. »

« Après tout ce qu’on a traversé, comment peux-tu même me poser cette question ? » Murmura la barde.

« Après tout ce que nous avons traversé, comment pouvais-je ne pas poser cette question ? » Contra son âme-sœur avec une honnêteté douloureuse.

Elles se regardèrent en silence, puis Gabrielle relâcha le tissu et mit les mains autour du visage de Xena et la fixa avec attention. « Oui. J’aurais été heureuse de te voir », répondit-elle doucement. « Je t’aurais vu passer ce portail et j’aurais attendu, et je t’aurais prise dans mes bras et j’aurais remercié tous les dieux qui écoutaient à ce moment-là. » Une pause. « Oui. »

La mâchoire de Xena trembla sous son toucher et la guerrière baissa les yeux, incapable de répondre.

Gabrielle la rapprocha et lui embrassa la tête, passant une main dans son dos pour la réconforter. « Je t’aime… ne l’oublie jamais, s’il te plaît », murmura-t-elle dans l’oreille rose toute proche.

Il fallut un moment mais Xena hocha la tête contre elle et s’éclaircit la voix. « Je sais… et je t’aime aussi. »

Gabriel lui embrassa à nouveau la tête. « Oh, je le sais très bien », la rassura-t-elle. « Viens… avant que tu ne te transformes en prune sèche. »

Une pause. « Pruneau », répliqua faiblement Xena puis elle bougea et mit les mains de chaque côté de la baignoire et poussa vers le haut pour se mettre sur le côté près de Gabrielle, qui prit un bout de tissu pour commencer à la sécher. « Désolée. »

« C’est bon. » Gabrielle embrassa sa poitrine nue. Elles avaient toutes les deux ce genre de moments depuis toute l’affaire, bien qu’heureusement ils devenaient de plus en plus rares. « Tu as mangé ? »

« Non… j’ai baladé des Amazones », blagua légèrement la guerrière, contente du changement de sujet. « Argo et moi on a pris des barres de céréales sur le chemin ce matin. » Elles revinrent dans la pièce principale et Xena enfila une tunique en coton épais, baissa les manches et serra la ceinture sur la chemise et les leggings qu’elle ajouta. « Et toi tu as mangé ? » Son front se souleva ainsi que son humeur.

La barde traversa la pièce et prit un plateau de pain, de fromage et de viande séchée qu’elle apporta avec elle, attrapant son âme-sœur en route pour s’approcher du foyer. « Allez… assieds-toi et on partage… je vais te raconter ce qu’a fait ta mère. »

Xena se laissa volontiers conduire, contente d’être à la maison et blottie avec sa compagne sur leur canapé confortable, écoutant les plans pour la foire. « Une taxe unique est une bonne idée. » Elle prit une bouchée de pain et de fromage et elle mâcha.

« Merci », marmonna Gabrielle la bouche pleine. « Je pensais que c’était une bonne idée… autrement tous ces petits quarts de dinars par ci, demi dinars par là… c’est si désorganisé. » Elle mordilla une figue séchée et avala. « Comment s’est passé ton voyage ? Des ennuis ? »

« Nan. » Xena secoua la tête. « J’ai croisé des types qui étaient dans mon armée autrefois… mais je n’ai eu qu’à en frapper un seul, alors tout s’est bien passé. » Elle finit un sandwich et en commença un autre, surprise de se voir aussi affamée. « Mm… c’est le nouveau fromage de maman ? »

Gabrielle se blottit un peu plus et en prit un morceau pour le goûter. « Oui… elle a dit que tu l’aimais bien », dit la barde. « C’est goûtu. » Elle regarda sa compagne attraper un autre bout puis elle lui tendit un bol de cidre. « Tiens… essaie de ne pas t’étouffer, d’accord ? » Elle sourit à l’air décontenancé. « Personne ne te court après. »

Xena avala son cidre puis eu un froncement de sourcils moqueur vers la barde. « Qui oserait ? » Demanda-t-elle, le bout de son doigt sur le nez de Gabrielle. « A part toi, évidemment. »

La barde attrapa son doigt entre ses dents blanches et bien soignées et elle le suça un moment, en remuant les sourcils. Puis elle le relâcha. « Ta petite copine rousse pour commencer », répliqua-t-elle avec un air dégoûté. « Pour qui elle se prend, d’ailleurs ? » Gabrielle plissa le front. « Il faut que je parle à Eponine… qu’est-ce qu’on leur apprend ces temps-ci, bon sang ? »

Xena étudia sa compagne mécontente avec un amusement ironique puis l’enserra. La jeune femme blonde était visiblement jalouse des attentions de la grande Amazone, même si elle savait fichtrement bien que Xena n’avait d’yeux que pour elle, et ça c’était tout simplement attachant. « Pense aux blagues qu’elle va endurer au Village », dit-elle, en mettant le nez dans le cou de son âme-sœur. « Je pense que tout le monde ici sait plutôt exactement qui… » Elle mordilla la peau douce et sentit la chair de poule le long du cou de la barde silencieuse. « Possède chaque morceau de mon cœur. » La guerrière prononça les derniers mots dans un murmure rauque, inhalant l’odeur de Gabrielle d’un air rêveur.

Gabrielle laissa les mots l’envelopper. « Ah oui ? » Elle pencha la tête en arrière, plongée dans les yeux bleus de Xena avec un léger sourire. « C’est ce que tu penses, hein ? »

« Ce que je sais », répliqua la guerrière d’un ton sérieux. « Ma Reine. »

Cela provoquait toujours un frisson le long de la colonne de Gabrielle et cette fois ne faisait pas exception. « Je pense que tu as raison », reconnut-elle doucement. « Ma championne. » Elle sourit à la vue de la petite étincelle qui s’alluma à ce moment. « Je parie que Solari la bouscule en ce moment même », ajouta-t-elle, en glissant une main sur la poitrine de la guerrière tout en s’appuyant contre elle.

Xena garda le silence un instant. « C’est l’heure de la sieste ? » demanda-t-elle en voyant le bâillement étouffé.

Bon sang. Gabrielle pouvait sentir son corps faire connaître ses souhaits et elle pensa un instant lutter contre lui, sachant qu’elle avait une bonne douzaine de choses à faire. « Non… je… »

« Moi j’en ferais bien une », déclara la guerrière d’un ton neutre.

En pur réflexe, Gabrielle leva une main et toucha le front de sa compagne. « Quoi ? »

Xena soupira. « Je n’ai pas dormi cette nuit… ça a été deux longues journées de cheval… » Elle haussa les épaules, souriant presque à la vue de la mâchoire tombante de son âme-sœur. « Allons, Gabrielle… je ne suis pas totalement idiote là-dessus. » Une longue pause tandis que la barde écarquillait les yeux. « Si ? »

« Si, chérie… tu l’es habituellement », finit par balbutier Gabrielle avec un léger rire. « Allez, alors… j’en ai vraiment besoin aussi, c’est juste que j’ai plein de choses à faire. » Elle se leva avec précautions et tira Xena avec elle, puis elle emmena son âme-sœur vers le grand lit confortable et elle rampa dessus, ravie de voir la guerrière la suivre volontiers. Elle attendit que Xena soit installée sur le côté, puis elle se blottit contre le corps de la grande femme, laissant passer un léger soupir lorsqu’elle sentit les bras de Xena l’entourer. « Mm… » Une brise fraîche passait par la fenêtre et la guerrière les recouvrit de la couette. « Comment se fait-il que tu n’as pas dormi cette nuit ? » Demanda Gabrielle en tournant un peu la tête pour la regarder. « Il y a eu des problèmes ? »

Xena avait les yeux pratiquement fermés. « Non », admit-elle après un instant. « Je ne pouvais juste pas dormir. » Elle referma les paupières espérant que ça mettrait fin à la conversation.

Mais c’était Gabrielle et elle aurait dû mieux deviner. Une main vint entourer sa joue et elle rouvrit les yeux avec un soupir silencieux. « Xena, je suis désolée », murmura la barde.

Un moment passa. « Tu n’as pas à être désolée, ma barde », lui dit Xena fermement. « Sûrement pas pour une petite insomnie. » Elle referma les yeux tout aussi fermement.

C’était mieux comme ça, elle ne voyait plus les yeux vert clair qui la regardaient, dans une compréhension morose.


Cyrène s’appuya un instant contre la porte, surveillant l’intérieur de l’auberge. Elle était pratiquement pleine et elle pouvait entendre les sons de conversations ordinaires monter et descendre, ce qui indiquait que tout allait bien. Elle remarqua les nouvelles Amazones et se demanda si ses filles allaient les rejoindre pour dîner.

Comme mue par un signal, la porte de l’auberge s’ouvrit, laissant entrer un courant d’air froid et humide en même temps que la silhouette reconnaissable de Xena. La guerrière se tourna vers la cuisine dès son entrée, ayant repéré sa mère, et lui prodigua un sourire légèrement penaud. « Bonjour, maman. » Elle tint la porte ouverte pour Gabrielle qui passa sa tête claire sur le côté de l’épaule large de sa compagne et lui fit un geste de la main.

« Et bien. » Cyrène réfléchit à si elle devait être agacée que sa fille n’ait pas dit un mot de plus que salut quand elle était arrivée, puis elle soupira en lisant l’air légèrement embrumé du sommeil récent que Xena portait encore. « Contente que tu sois rentrée, ma chérie… tout s’est bien passé ? »

« Ouais… génial », la rassura Xena. « Toris est rentré ? »

« Pas encore… il pensait que le voyage avec Jessan ne durerait que quelques jours… ça fait presque une semaine, j’espère qu’ils ne se sont pas attirés d’ennuis. »

« Elaini le saurait », la rassura Gabrielle. « Ils ont sûrement été détournés quelque part… je suis sûre qu’ils vont bientôt rentrer. » Elle fit une pause. « Sinon… on ira les chercher. » Elle lança un regard vers sa compagne qui se contenta de hocher la tête.

« Je sais bien. » Cyrène lui sourit. « Viens mignonne, j’ai des tartelettes aux mûres pour toi ce soir. »

Le regard de Gabrielle s’éclaira. « Vraiment ? »

Xena prit une expression blessée. « Juste pour elle, hein ? Je vois ce que je vaux. »

Gabrielle glissa un bras autour d’elle et lui donna une petite tape sur le ventre. « Ne t’inquiète pas… je t’en laisserai… une. » Elle s’appuya contre elle. « Peut-être. »

« Eh bé, merci. » La grande guerrière leva les yeux au ciel. « Bon… allons jouer avec tes Amazones. »

« Très bien… » Répliqua la barde en mettant un bras dans le creux de son coude. « Mais si cette rouquine te touche encore, je vais lui en mettre une avec un gressin. »

Xena rit doucement et mit un bras autour d’elle. « Du calme, cogneuse. » Elle se passa une main dans ses cheveux tandis qu’elles traversaient l’auberge, essayant de mettre un peu de vivacité dans son corps embrumé par le sommeil et elle retourna les hochements de tête et les saluts de leurs amis.

« Alors, c’est elle la fameuse Reine, hein ? » Cesta se pencha en avant et observa les deux femmes qui venaient juste d’entrer.

« Ouais », acquiesça Solari, en sirotant une chope de cidre épicé. « C’est elle. »

« Elle le fait pas, » commenta la femme en regardant la chemise usée et les bottes fourrées que la barde portait.

Solari posa sa chope. « Ecoute. » Elle renifla d’un air songeur. « Je ne vais le dire qu’une seule fois, alors écoute bien. » Elle se rapprocha. « Ne dis pas ce genre de conneries par ici, d’accord ? Et ne juge pas les gens par ce qu’ils portent… C’est une Amazone véritable, authentique à cent pour cent que tu vois là, qui a un tempérament que tu ne croirais pas et les muscles pour l’appuyer. »

Cesta regarda le sujet de la conversation. « Tu blagues, pas vrai ? »

Solari secoua la tête. « Ne laisse pas ce sourire doux te tromper. » Elle regarda Gabrielle enserrer son âme-sœur enveloppée dans son manteau. « Elle peut vaincre Ephiny à la lutte et elle a botté les fesses de tout le monde au dernier festival avec un bâton. Elle est douée, Cesta… ce n’est pas parce qu’elle ne porte pas d’épée dans son dos comme la grande, sombre et mortelle femme à ses côtés, que ça veut dire qu’elle n’est pas dangereuse, à sa façon. »

« Hmm… je ne l’aurais pas deviné », commenta Cesta d’un ton neutre. « Elles forment vraiment un couple étrange. »

Solari lui lança un regard. « Ne commence pas », l’avertit-elle. « Je vais te dire un truc, Gabrielle apprécie peu que quelqu’un aguiche ces beaux yeux bleus. »

La femme rousse la regarda. « Je ne commence rien… pour l’instant. » Elle sourit. « Allez, Soli… ce n’est pas comme si je n’avais pas passé des semaines autour du feu à vous écouter baver sur Xena… je suis juste assez honnête pour avancer mes pions. »

« Ecoute. » Solari lui prit le coude. « Ne joue pas à jeu-là… je t’avertis… ces deux-là sont comme ça. » Elle croisa ses doigts. « Tu cherches des ennuis. »

« Chh… » Cesta lui tapota le bras. « Détends-toi… je ne veux pas briser leur couple… Artémis sait que je ne suis pas une briseuse de foyer, je me dis juste qu’il n’y a pas moyen qu’une seule petite blonde comme ça puisse garder quelqu’un comme elle satisfaite, et je cherche juste un petit extra. » Un haussement d’épaules. « En plus, elle est enceinte… ça te coupe l’envie, tu sais ? »

Solari soupira. « Non… je sais pas… mais de ce que je devine, Xena est plutôt heureuse avec ce qu’elle a… je n’irais pas toucher le nid si j’étais toi. » Elle leva les yeux à l’arrivée de Xena et Gabrielle. « Salut vous deux. »

Elles s’assirent et Gabrielle se pencha en avant et demanda comment ça se passait avec les Amazones, tandis que des serveuses posaient des chopes et des assiettes pour chacune. « Est-ce que vous avez subi la grande tempête qui est passée ici il y a à peu près une demi-lune ? » Demanda la barde. « C’était stupéfiant… le vent a arraché une partie du toit de l’écurie et Xena a dû courir après les chevaux qui ont été terrifiés et se sont sauvés. »

« Nous l’avons vécu mais ce n’était pas si méchant, parce qu’on est plus loin en hauteur », dit Lista, timidement. « Mais il y avait du vent… un des avant-postes a été complètement arraché de son arbre. »

Xena avait pris une gorgée de sa chope et réfléchissait. « Il y a avait quelqu’un dedans ? » Demanda-t-elle paresseusement, faisant bouger son autre main qui était douloureuse d’un coup de sabot de la semaine précédente.

Lista gloussa. « Oh oui… » Elle rougit un peu. « Mais le hum… » Elle se couvrit le visage et se contenta de rire.

Gabrielle saisit un mouvement du coin de l’œil et elle enroula ses doigts chauds autour de la main de sa compagne et la massa doucement, apaisant la raideur qu’elle pouvait sentir sous son toucher. Elle sentit une pression en réponse et sourit en se tournant vers Solari. « Alors ? »

Solari riait aussi. « Et bien, c’était une nuit froide et tempétueuse… les deux avant-postes, à raison, sentaient que personne de sensé ne se baladerait dans la forêt au milieu de la nuit dans ce mauvais temps… alors elles ont pris le temps de hum… » Elle remua la main. « Vous voyez ? »

Xena se pencha en avant. « Elles ne se sont pas rendu compte qu’une tempête démantelait leur avant-poste ? » Demanda-t-elle avec un léger sourire. « Je ne peux pas croire qu’on puisse être aussi distraite. »

Gabrielle se frotta le nez. « Oh là-dessus je ne sais pas trop », murmura-t-elle puis elle leva les yeux en entendant les rires soudains et rougit, mais elle ne reprit pas sa déclaration. Elle produisit un sourire penaud à Xena et un minuscule haussement d’épaules impuissant.

La guerrière rougit à son tour, à peine visible dans l’intérieur assombri de l’auberge et elle ébouriffa les cheveux clairs de sa compagne. « Tu veilles toujours sur ma réputation, hein ? » Demanda-t-elle d’un ton ironique.

Le regard vert croisa le bleu. « Toujours », répondit doucement la barde avec un ton affectueux. Gabrielle s’interrompit un instant puis reprit. « Après tout, quelqu’un doit bien s’en charger, pas vrai ? » Elle était consciente du regard de la nouvelle venue sur elles, langoureux et intéressé, et elle tourna la tête pour le croiser directement. « Alors, Cesta… raconte-nous le sud. Je ne pense pas que nous ayons jamais croisé d’Amazones de ce côté-là. »

La rouquine fut un peu surprise mais elle s’éclaircit aimablement la voix et commença à faire une description de son village natal. Elle avait apparemment été apprentie pour fabriquer des arcs, mais la tribu en avait déjà quatre et elle avait peu d’occasion de pratiquer son art. Ayant entendu dire que les tribus des hauteurs recherchaient des artisans, elle avait décidé de tenter sa chance.

Cela semblait logique, pensa Gabrielle, en notant les mains calleuses qu’elle utilisait un peu en parlant tout comme le faisait la barde elle-même. La femme semblait plutôt amicale et avait une beauté naturelle plutôt remarquable, jusqu’aux minuscules taches de rousseur sur son nez bien dessiné. Ses cheveux ondulés brillaient dans la lumière du feu et elle avait une façon de bouger fluide qui dénotait un style de vie très actif. Elle était plutôt sympathique et volontaire pour faire sa part au service de la Nation, et elle semblait contente d’en faire partie.

Gabrielle ne l’aimait pas.

La barde soupira alors que Solari poussait Freddan à faire une description de son territoire natal pour continuer à passer la balle. D’accord, je ne l’aime pas parce qu’il y a cet instinct profond et mystique que Xena me dit toujours de développer, ou je ne l’aime pas parce qu’elle a fait des avances à ma compagne ?

Elle savait être capable de jalousie, mais après tout, la jeune femme était nouvelle dans le groupe et pour être totalement honnête, Xena était une sorte d’attraction. Elle fit glisser son regard vers le visage à demi-obscurci de sa compagne, absorbant les angles familiers avec un demi sourire. Oh oui… c’est anodin, Gabrielle… c’est bon pour son ego et ça ne te fait pas de mal, alors laisse tomber et calme-toi.

Un autre soupir. Peut-être que si elle n’était pas aussi attractive, ça ne me ferait rien… et c’est tellement injuste pour Xena.

« Hé. » Un léger coup de coude la ramena de ses pensées et elle leva les yeux pour voir le regard interrogateur de son âme-sœur. « Tu es partie loin ? »

Gabrielle sourit et lui tapota la main. « Je réfléchissais… de ce que nous dit Solari, la caravane qui arrive par ici va être le clou de la foire… j’ai hâte de voir ces dessins de Paladia. »

Xena tressaillit. « Tu n’en auras pas un de moi », déclara-t-elle fermement.

« Oh que si. » La barde se mit à rire en secouant un doigt vers elle.

« Solari… je ne peux pas croire que tu lui aies parlé de ça. » Xena jeta un regard noir accusateur à l’Amazone brune, qui sourit de toutes ses dents en retour. La guerrière soupira puis elle secoua la tête d’un dégoût feint. « Est-ce que Cait vient aussi ? »

« Tu veux rire ? » Lista gloussa. « Comme si on pouvait les séparer, ces deux-là. » Elle se pencha en avant. « Tu sais… il faut que je te dise, Reine Gabrielle, quand tu as envoyé Paladia au village, la plupart d’entre nous pensaient que c’était une idée horrible. Mais maintenant qu’on a toutes eu une chance de la connaître mieux, elle n’est pas si mauvaise. »

Gabrielle lui sourit. « En fait, c’était la décision d’Ephiny… et elle a eu du mal à la prendre, mais je pense que c’était la bonne. Je sais que c’est dur de faire l’impasse sur ce qu’elle a fait mais j’ai vraiment ressenti qu’il y avait quelqu’un qui en valait la peine sous toute cette méchanceté. » Elle ne regarda pas sa compagne volontairement quand elle prononça ces mots, bien que tout le monde lança des coups d’œil vers la guerrière. « Je suis contente que les choses se soient arrangées. »

Xena arbora juste un demi-sourire et tendit la main pour gratter doucement la nuque de la barde. « Elle a du talent pour ce genre de choses », dit-elle d’un ton traînant, se moquant d’elle-même, reconnaissant les similarités. « Dommage qu’Eph n’ait pas pu venir… j’ai entendu dire que Xenan était malade ? »

Solari hocha la tête. « Ouais… il ne va… pas bien, il a un estomac sensible et il a du mal à digérer la nourriture d’hiver cette année, alors Eph l’a emmené au village et elle a essayé toutes les combinaisons possibles avec lui… Ce qu’il préfère ce sont les carottes d’hiver râpées avec du miel. »

La serveuse apporta un plateau de tranches de viande et de légumes rôtis et elle le posa, ce qui arrêta la conversation.


Gabrielle était contente de rentrer à leur cabane enveloppée dans le manteau de Xena, appréciant la chaleur du corps de sa compagne tandis qu’elles marchaient sur le sol gelé et durci. « Sympa ce groupe », dit-elle en réfrénant un bâillement. « Tu vas commencer les cours d’épée demain ? »

« Je n’ai pas encore décidé », répondit Xena d’un air absent. « Peut-être… ou peut-être des combats à mains nues… ça dépendra de comment je me sens demain. »

Je suis sûre que les combats à mains nues seraient très populaires. Gabrielle ne dit pas ces mots acides à voix haute, mais elle sentit tout de même un doux massage sur son épaule. « J’aimerais beaucoup pouvoir me joindre à vous un moment », dit-elle tranquillement. « Ça me manque de ne pas m’entraîner à fond avec toi. »

Le regard bleu l’étudia sans être vu. « Ça me manque aussi », admit la guerrière. « Mais encore deux mois… ensuite tu pourras lutter avec moi autant que tu voudras. »

« Oui. » L’amertume sortit alors et Gabrielle se sentit incapable de l’empêcher. « S’il me reste de l’énergie à la fin de la journée… je… »

« Hé… » Xena s’arrêta et lui fit face, ses avant-bras posés sur les épaules de Gabrielle. « Tu pourras… ce n’est pas comme si tu allais le faire seule, Gabrielle, tu te souviens ? »

Un moment de silence ensuite la barde s’appuya contre elle et soupira. « Je suis désolée… je suis juste… j’ai l’impression d’être constamment en train de chercher une surface plane et tout bouge… tout devient plus difficile… j’ai l’impression de perdre une partie de moi. » Elle fit une pause. « Bientôt je ne pourrai même plus t’étreindre. » Elle sentit des larmes irrationnelles brûler ses yeux.

Oh oh. Xena passa rapidement ses options en revue puis elle prit sa compagne dans ses bras, la berçant aisément, regardant son visage éclairé par la lune. « Pas de problème », rassura-t-elle la barde avec un sourire. « On peut improviser. » Elle rapprocha Gabrielle et l’embrassa. « Tu n’as aucune idée de combien je peux être créative. »

Gabrielle sentit un bandeau autour de sa poitrine se relâcher et elle glissa ses bras autour du cou de son âme-sœur, la regardant affectueusement. « Comment se fait-il que pour quelqu’un de si peu de mots, tu saches toujours quoi dire ? » Elle posa sa joue contre l’épaule de Xena. « Désolée d’être aussi pleurnicharde », ajouta—elle tranquillement. « Je présume que j’ai passé trop de temps à écouter les complaintes des femmes du cercle de tricot. »

« Elles… ne sont pas reliées à moi », dit Xena fermement, en haussant un sourcil avant de commencer la petite marche vers leur cabane. Elle monta sur le porche et ouvrit la porte du coude, entrant et attendant qu’Arès entre à son tour avant de refermer la porte du pied. Ensuite elle traversa la pièce et s’installa sur le lit, en tenant toujours la barde silencieuse. « C’est ça que tu penses vraiment, Gabrielle ? Que je vais te laisser t’occuper du bébé pendant que je serai partie à faire des trucs ? »

Gabrielle garda le silence un moment puis elle se contenta d’enfouir son visage dans l’épaule de Xena. Elle se souvenait, trop bien, de quand ce genre d’honnêteté entre elles aurait été… impossible. « Je pense que c’est ce syndrome de la femme enceinte qui perd l’esprit dont nous avons déjà parlé. » Elle réussit à produire un sourire pour la guerrière anxieuse. « Non… je sais ça bien mieux… par Hadès, Xena… toi, tu sais bien mieux… tu me connais moi bien mieux pour ne pas penser que je suivrai ce petit scénario. »

Xena sembla soulagée. « J’allais le dire. » La guerrière sourit puis libéra une main pour caresser doucement le visage de la jeune femme, emmêlant ses doigts dans les cheveux clairs et soyeux. « Je n’ai pas imaginé une seule seconde m’en tirer avec ça… Gabrielle, je veux faire partie de ça avec toi. »

« Même les parties scabreuses ? » Mais les yeux de la barde brillèrent un peu.

Xena ricana doucement. « Crottin de cheval, crottes de loup, crottes de poulet, caca de bébé… » Elle leva la main et haussa les sourcils. « Pense à ce par quoi est passée Ephiny. »

Gabrielle réfléchit. « Oh… crottin de cen… »

Un sourire. « Exactement. »

La barde rit puis elle se blottit un peu plus, passant la main sur la tunique de Xena et jouant avec les lacets. « Merci. » Elle leva les yeux. « Merci d’être là pour moi quand je dérape. »

« Hé… c’est à ça que servent les amis, pas vrai ? » Xena se pencha et l’embrassa sur le front, puis elle redescendit de quelques centimètres.

« Mm… ce n’est pas à ça que servent les amis. » Gabrielle glissa la main autour du cou de la guerrière et l’attira à nouveau après qu’elles se furent séparées. « Ni à ça. » Elle ferma les yeux et savoura la sensation des lèvres de Xena qui mordillaient son cou. « Je ne sais pas si c’est la grossesse ou pas… mais tout me semble plus… ah… ouaouh. »

« C’était quoi ça ? » Gronda la guerrière dans son oreille tout en mordillant doucement le lobe.

« Intense. » Couina Gabrielle, sa voix se brisant. « Dieux… Xena… tu portes toujours ton manteau… »

« Je présume que tu vas devoir trouver un moyen de m’en sortir », ronronna la guerrière, se relaxant sur son côté tout en emportant sa compagne avec elle. « Tu rends les choses trop faciles avec ces chemises sympas et lâches. » Elle fit la démonstration, glissant une main sous le tissu et laissant son toucher voyager sur la peau sensible.

Gabrielle savait qu’elle n’avait pas besoin d’être rassurée. Vraiment. Mais c’était bon de le savoir dans tous les cas. Et Xena avait raison… elle était très inventive.


Une nouvelle fois, le soleil se leva sur des yeux bleus patients, qui le regardaient s’écouler au-dessus du rebord de la fenêtre dans la cabane et peindre des rayures sur le sol en bois.

Cette fois, encore, c’était par choix. Xena avait développé un besoin empreint de hantise pour passer au moins un peu de temps le matin à simplement regarder Gabrielle… à juste être avec elle, là dans la paix de leur foyer. Arès était blotti au pied du lit et la guerrière était allongée sur le dos, son âme-sœur blottie contre elle.

Le gonflement de ventre naissant de la barde lui rendait difficile de se mettre sur un endroit régulier, alors Xena compensait habituellement en se tournant à demi sur le côté et à entourer sa jeune compagne, la berçant doucement au fil de la nuit. Cependant, ce matin-là, elles étaient toujours dans la position où elles avaient fini avant de s’endormir, avec Gabrielle quasi enroulée sur elle, les bras l’enserrant dans une étreinte farouche.

La lumière du soleil grimpait sur le lit et les arrosait, saisissant les cheveux clairs de Gabrielle dans une vague de rouge doré et faisant ressortir le duvet soyeux qui couvrait son visage. La grossesse avait un peu adouci ses traits tandis que son corps commençait à puiser dans les réserves dont elle avait besoin pour permettre au bébé de grandir proprement, mais pour le regard observateur de Xena, elle n’avait jamais paru aussi belle… et chaque jour qui les rapprochait de la naissance le montrait encore plus.

La paix du matin calme lui rappela ce premier matin horrible après qu’elle eut retrouvé Gabrielle… après qu’elles eurent quitté Potadeia pour être seules, enfin seules dans une clairière tranquille ; quand après tout ce temps, elle s’était réveillée du rêve douloureux et obsédant du souvenir de leur amour, pour le retrouver pour de vrai.

C’était l’obscurité, son corps bougeait nerveusement dans l’avant-aube comme il l’avait fait pendant un mois et elle avait gardé les yeux fermés, tandis qu’elle sentait la silhouette chaude nichée contre elle.

Son coeur avait battu si fort que cela lui avait donné une migraine, et elle s’état assise, tiraillée entre l’espoir et le désespoir, entre s’acrocher à son rêve, ou ouvrir les yeux pour ne voir que le vide de la réalité.

Mais la chaleur ne s’était pas évanouie, le battement de cœur solide sous ses mains n’avait pas faibli et elle avait ouvert lentement les yeux. Pour voir des cheveux clairs refléter la faible lueur du feu et une joue pâle posée contre son épaule.

Enfin.

Elle s’était effondrée et une Gabrielle surprise et ensommeillée s’était agrippée à elle, murmurant des mots de réconfort pendant longtemps. Rappelant à Xena sa propre réaction le matin après qu’elle lui fut revenue, avec un soulagement intense, quand la guerrière avait exprimé de l’embarras devant son manque de sang-froid.

Mais chaque matin après ça, c’était allé mieux, jusqu’à maintenant… maintenant elle se réveillait en paix, baignée dans l’affection familière de Gabrielle.

Quant à savoir comment la barde avait survécu… Xena sentait, au plus profond d’elle-même, qu’il y avait eu une intervention divine… une faveur prodiguée à son égard qui devrait être remboursée plus tard. Elle en avait discuté une fois ou deux avec la barde, qui se demandait si Hope elle-même n’était pas intervenue… ou Dahak… mais leur but avait toujours été de les séparer… de les éloigner l’une de l’autre.

Alors ça avait du sens, qu’Hope soit allée à Potadeia. Dans son esprit, elle pouvait ressembler à sa mère et la tourner contre la guerrière, puis la tourner à nouveau contre elle-même, abattant Xena avec la seule arme qui pouvait la détruire.

Ça aurait pu marcher… s’il n’y avait pas eu ce Lien. Si Xena n’avait pas su, dans cette première interaction et même après tout ce temps, que ce n’était pas Gabrielle.

Tout comme elle avait su dans un regard d’un quart de seconde dans ces yeux vert brume, quand ça l’avait été. Elle sourit en pensant à ce moment, quand leur monde avait changé, faisant entrer de la couleur et de la lumière dans ce qui avait été une existence grise et morne.

Et elle sourit à nouveau, tandis que la peau douce sous sa main bougeait un peu, le bébé qui se retournait, ou bien nageait, ou peut-être qu’il s’étirait juste le matin comme tout le monde. Elle fit une pause attentive puis le sentit à nouveau et elle sourit dans la lumière du soleil qui se déversait maintenant sur elles.

« C’est… pour quoi… ce sourire incroyable ? » Demanda la voix endormie de Gabrielle tandis que la barde passait paresseusement le doigt le long du côté de sa compagne.

« Pour toi », répondit Xena. « Et pour notre bébé bondissant. » Elle tapota le ventre de la barde.

« Mm. » Gabrielle traça doucement la courbe. « Garçon ou fille, qu’en penses-tu ? »

C’était une question souvent posée sans vraiment de réponse.

« Je pense que… c’est peut-être une fille », répondit Xena, surprenant son âme-sœur. « A la façon dont tu portes. » Elle appuya doucement sur le côté de la barde puis sur le bas de la courbe. « Dis-moi si ça te fait mal, d’accord ? »

La barde roula sur le côté, se soumettant à l’examen avec une aise ensommeillée. « Comme si j’avais besoin de le faire… tu me connais presqu’autant que moi-même. » Elle leva la main et la passa sur la peau de Xena, traçant les rides et les courbures, finissant avec une petite tape. Ce n’était que maintenant, après deux mois de paix relative, que la cuisine de Cyrène commençait enfin à se faire sentir sur la haute silhouette de son âme-sœur et la barde fut soulagée de ne plus voir de creux profonds entre ses côtes.

Soulagée qu’elle dorme à nouveau toute la nuit. « Une fille, hein ? » La barde lui sourit. « Tu sais quoi, j’ai aussi ce sentiment. » Elle roula tandis que Xena finissait son examen et elle attrapa une petite fiole sur la table de nuit. « Oooh… c’est l’heure du badigeon ? » Blagua-t-elle ironiquement.

Xena rit et prit un peu de la crème de la fiole sur le bout de ses doigts ensuite elle la déposa sur la peau tendue du ventre de sa compagne. « Je pense que tu aimes ça », l’accusa-t-elle avec un sourire.

« Tu veux rire ? » Gabrielle avait de nouveau roulé sur le dos et elle se tortillait joyeusement. « Bien sûr. Yah ! Arès… arrête ça… tu as le museau froid ! »

Le loup s’était réveillé et avait rampé pour voir ce que faisait sa meute et il avait décidé d’essayer de goûter la crème que Xena utilisait. Il éternua et passa la langue.

« Ah oui ? Et bien garde ta langue pour toi, mon pote », lui dit Xena tout en finissant sa tâche.

« Mmm… merci. » Gabrielle la regarda affectueusement. « Je vais te dire un truc… je te rendrai la pareille avec de l’onguent après que tu auras bastonné les Amazones toute la journée… qu’en penses-tu ? »

La guerrière sourit et mit le bout de son doigt sur le nez de la jeune femme. « Ça marche. » Elle pencha la tête et embrassa la barde avec un tendre sérieux.

« Tu sais, tu m’as vraiment manqué ces derniers jours », dit Gabrielle, tandis que Xena se levait et enfilait une chemise. La guerrière regarda par-dessus son épaule, une expression mêlée de plaisir et de confusion sur le visage. « Je veux dire… à part le fait que je t’aime… et que tu es le centre de mon monde etc. C’est juste bon de t’avoir ici. »

Xena réfléchit un moment tout en plongeant le visage dans une grande bassine d’eau avant de le frotter. Finalement, elle s’appuya contre le bord du plateau et pencha la tête vers sa compagne. « Merci. »

Gabrielle sourit un peu, puis elle roula pour se lever du lit et rejoignit son âme-sœur. « Tu veux venir avec moi pour ma balade ? » Elle passa les doigts dans les cheveux noirs de la guerrière. « J’ai essayé de convaincre Granella de venir avec moi… mais elle dit que c’est trop dur. »

« Bien sûr », confirma Xena avec aisance. « Elle devrait essayer de rester un peu plus active… ça va lui causer des ennuis, surtout avec des jumeaux. » Elle échangea sa chemise de nuit contre son gambison et serra les attaches. « Tu m’accuses de te dorloter… Toris le fait vraiment, lui… il faut que je lui parle quand il rentrera. »

Gabrielle finit de se laver puis se glissa dans une des vieilles chemises de son âme-sœur, qui étaient toujours un peu trop larges pour elle, mais très confortables. Puis elle enfila des leggings et s’assit pour mettre ses bottes. « Ça va devenir intéressant dans un moment », dit-elle, sentant la pression quand elle se pencha en avant. « Je suppose que ton cerveau inventif pourrait créer des extensions de bras, non ? »

Xena rit tout en serrant ses propres bottes et elle sautilla sur place. « J’ai eu de la chance dans ce domaine. » Elle tendit les bras et les regarda. « Et si je filais nous chercher quelques muffins avant qu’on parte ? »

La barde sourit joyeusement. « Un petit déjeuner de piste avec toi… oui… j’aime bien cette idée. » Elle prit une profonde inspiration et hocha la tête. « Allons-y. »

Quelques minutes plus tard, après que Xena eut fait un détour vers la cuisine pour attraper des muffins et des fruits devant une Cyrène qui désapprouvait, elles étaient sur la piste facile qui menait après la rivière qui fournissait l’eau potable à Amphipolis. L’air était froid et sec et on voyait le souffle des deux femmes tandis qu’elles avançaient sur le chemin. « Tout va bien ? » Demanda Xena discrètement, tout en voyant la poitrine de son âme-sœur monter et descendre.

« Oui… » La rassura Gabrielle, tandis qu’elles s’installaient dans un rythme facile. Son équilibre bougeait, elle le reconnut, et des petits muscles auxquels elle n’avait jamais pensé auparavant, tiraillaient tandis que son corps essayait de compenser. Après une minute, il le fit et elle mit plus d’énergie dans ses foulées, sentant la tension bienvenue dans ses cuisses. « D’accord… tu as dit petit déjeuner ? »

Xena rit et lui tendit un muffin.


« Salut maman. » Gabrielle passa la tête à la porte de la cuisine, souriant quand Cyrène se retourna pour lui faire signe d’avancer. « J’ai une liste des choses que les Amazones apportent… je pensais que tu aimerais la voir. »

« Entre donc, ma jolie. » La femme d’âge mûr lui sourit. « Et maintenant tu peux t’asseoir et prendre un vrai petit déjeuner, au lieu de manger à la fortune du pot avec ma fille insistante. »

La barde rit mais fit ce qu’on lui disait, s’installant à la longue table de travail. « Mais j’aime bien ce truc, maman… » Protesta-t-elle. « En plus, on ne peut pas mâcher un bol de gruau en marchant… ça rebondit et tombe de partout quand on essaye de le mettre dans sa bouche. » Elle leva les yeux. « Pas vrai, Eustase ? »

La cuisinière trapue se retourna et hocha la tête. « Ben vrai, m’dame. »

Gabrielle soupira, ignorant le rire retenu de Cyrène, qui posa une assiette d’œufs et de jambon légèrement fumé. « Ouaouh… ça sent bon. » Elle échangea son parchemin avec l’aubergiste contre une fourchette et commença à manger tandis que Cyrène lisait la liste. « C’est une bonne sélection… je pense que ces bourses plairont bien… et les arbalètes. »

« Mm. » Cyrène s’assit et passa le doigt sur le bord. « Des peintures… c’est cette horrible personne que vous avez ramenée avec vous de cette grotte ? »

La barde hocha la tête. « Oui… » Elle parla la bouche pleine. « Mais… elle s’est vraiment améliorée… Soli m’a dit qu’un des dessins représente Xena… j’ai hâte de le voir. Elle a fait le renard et la panthère au-dessus de notre âtre. »

« Oh oh… tu vas avoir du fil à retordre là, ma chérie », l’avertit Cyrène. « Est-ce qu’elle fait des commandes ? Si elle est douée, j’aimerais qu’elle en fasse un de Xena et Toris… et un de Toris et Gran… et bien sûr de vous deux… avec Arès peut-être… »

« Maman… » Gabrielle rit. « Une chose à la fois, d’accord ? ? » Elle prit une gorgée de jus de pomme. « En plus, je pense que Gran te jetterait un fruit pourri si tu suggérais qu’on la dessine en ce moment. »

« Eh… peut-être que… » Cyrène remua une main. « Les jumeaux c’est rude… et tout le monde ne s’en sort pas aussi facilement que toi, ma jolie… je ne peux pas me souvenir de quand j’ai vu quelqu’un porter aussi bien que toi. » Elle soupira. « Et certainement pas… surtout pas avec Xena… par Zeus, ça a été une grossesse pénible. »

« Elle a toujours été difficile à gérer, hein ? » La barde sourit. « Je pense qu’elle se battait même avant de naître… ça fait tellement partie d’elle, je ne peux pas l’imaginer comme une enfant calme et paisible. »

« Tu as bien raison, Gabrielle », acquiesça Cyrène d’un ton ironique. « Je me souviens de quand elle avait… oh… deux ans environ… et une bagarre a démarré dans la taverne… j’avais quelqu’un qui tentait de régler ça, mais il y avait ce type… un homme grand et rude, plus grand que Toris aujourd’hui, mais vraiment balaise, tu vois ? »

« Mmm. » Gabrielle mâchait, écoutant avec attention. Elle adorait les histoires sur l’enfance de son âme-sœur. « Je ne sais pas maman… il a pas mal pris lui aussi. » Ses yeux brillèrent. « Toi et ta cuisine dangereuse. »

« Ehhh… » Cyrène pencha la tête pour acquiescer. « Je pense qu’il partage ce par quoi Granella passe… ils se grignotent l’un l’autre. » Elle s’éclaircit la voix. « Bref… » Elle fit une pause. « Et en parlant de ça, j’aimerais que tu partages la même chose avec ma fille… dieux, elle m’a fait peur quand vous êtes rentrées à la maison. »

« Je sais. » Gabrielle hocha calmement la tête. « Moi aussi… mais elle va bien mieux… ça prend juste du temps. »

Cyrène soupira. « Peut-être… mais il lui manque toujours cette étincelle… ça m’inquiète. » Elle fixa pensivement la table. « J’en étais où… oh, oui. Cet ours d’homme avait attrapé un banc et il faisait le vide avec… je baissais la tête, les clients couraient, quand tout d’un coup, j’entends ce cri. »

« Un cri. » La barde plia un morceau de jambon en deux et mordit.

« Oh oui… on aurait dit le cri d’un canard sur qui on se serait assis… juste ce couinement outragé, mais ça a tout arrêté. Et ils étaient là, au milieu de la taverne, cette grosse brute avec son banc et ma petite fille de deux ans qui tenait sa poupée chiffon sous son bras et agitait une marmite de l’autre. »

Gabrielle se couvrit rapidement la bouche, manquant d’aspirer un morceau de jambon. « Oh maman… ne fais pas ça quand je mâche… » Elle rit en se représentant la scène.

« J’étais liquéfiée… » Cyrène se mit aussi à rire, en se tenant les côtes. « Cette toute petite fille, qui se tenait là à crier ‘Pfiou !’. C’était ce que Xenie disait quand elle n’aimait pas l’odeur de quelque chose… ‘Pfiou’ »

La barde ferma les yeux et rit de plus belle, les larmes coulant de ses cils. « Oh dieux de l’Olympe… qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Même une brute comme lui ne pouvait pas frapper un bébé… il a filé comme si Cérébus le suivait et Xena est devenue l’héroïne de la taverne… ces hommes jouaient avec elle et lui donnaient tellement de gâteaux au miel… c’était un miracle qu’elle n’ait pas explosé. » Cyrène posa le menton sur sa main. « Elle en adorait chaque minute… et à dire vrai, moi aussi. » Elle soupira. « Je sais… je sais que j’étais trop occupée… je ne… je n’étais pas aussi proche des enfants que je le voulais… il y avait tant à faire et personne pour m’aider… elle avait besoin d’une attention que je ne pouvais pas lui donner. Parfois… je me demandais si les choses auraient été différentes si j’avais pu. »

Ça collait. Gabrielle mâcha son jambon. Elle pensa à sa compagne, maintenant si prudente et méfiante, quand elle était une jeune adulte qui voulait… avait besoin de cette attention qu’elle n’avait jamais eue à la maison. La trouvant dans une bande de garçons fermiers et un groupe de combattants, que d’une certaine façon, elle, par une chance brutale et un talent acéré, avait façonnés pour en faire une armée. La trouvant à nouveau dans un empereur romain à qui elle faisait une confiance aveugle. La trouvant encore et encore, donnant à chaque fois son cœur… qui lui était renvoyé à chaque fois, ensanglanté. Peu importaient ses succès, peu importaient les batailles gagnées… cette enfant en elle n’avait jamais trouvé l’approbation et l’amour qu’elle cherchait.

Jusqu’à ce qu’elle soit si intoxiquée que quand ça lui fut offert, elle se méfia et l’ignora en faveur de la froide obscurité familière qui, au moins, n’affecterait pas son cœur vulnérable.

Jusqu’à ce que l’obscurité perde son emprise et que les batailles ne suffisent plus, et qu’il ne reste plus rien pour elle que les souvenirs amers, la douleur et savoir qu’elle affrontait une vie entière de tueries. Et elle avait posé ses armes, essayant à la fin d’atteindre cette enfant dont le souvenir était si ténu, juste pour voir qu’il n’y avait plus rien de son foyer que le soupçon et le dégoût. La fin de la route.

Excepté ce minuscule détour au hasard près d’un petit village d’éleveurs de moutons nommé Potadeia. Gabrielle sourit calmement, chérissant les visions fugitives qu’elle avait, de temps en temps, de cette enfant qui ressortait timidement et pleine d’un espoir caché depuis tellement, tellement longtemps. « Je ne sais pas… peut-être… » Elle fixa Cyrène. « Mais peut-être pas… je pense que les Parques… ou quelque chose… avait un plan pour elle et rien de ce que tu aurais fait n’aurait pu beaucoup changer cela, maman… tu ne peux pas te blâmer pour ça. »

« Mm. » Cyrène l’étudia. « Tu sais, c’est drôle, mais quand je t’ai vue, la première fois, dans la taverne face à tous ces gens en colère, je me suis retournée et j’ai regardé Xena et je l’ai vue qui t’observait avec une expression sur le visage que je n’avais plus revue depuis avant Cortese… depuis que Lycéus était mort. » Elle fit une pause et secoua la tête. « Je savais… à ce moment-là… qu’il y avait toujours une petite part de ma fille… de l’enfant que j’aimais… et que j’avais élevée... »

Gabrielle finit son petit déjeuner et regarda le plan de travail pensivement. « Je pensais… voilà une personne qui a besoin d’une amie. Et je peux être cette amie. » Elle leva les yeux avec un petit mouvement de l’épaule. « Et je l’étais. »

« Oui, tu l’étais. » Cyrène sourit et lui pinça le nez. « Alors… avez-vous déjà réfléchi à des noms ? » Elle décida que la conversation était devenue trop sérieuse et elle changea de sujet. « Granella me dit qu’ils n’arrêtent pas de se disputer… maintenant qu’ils vont en avoir deux, peut-être que chacun d’eux donnera un nom et qu’ils arrêteront de se battre là-dessus. »

« Oh, voyons voir… nous n’y avons pas vraiment pensé, bien que Xena a dit ce matin qu’elle pense que ça va être une fille… et tu sais, je le pense aussi, alors ça rend les choses plus faciles. » Elle prit un petit pain chaud du panier qu’Eustase avait mis devant elle et elle mordilla. « C’est plutôt étrange, parce qu’il y a tellement de choix. » Ses yeux pétillèrent. « Cyrène, pour commencer. »

« Oh dieux, non. » L’aubergiste remua la main. « Non non… pas moi, s’il te plait. » Elle fit une pause. « Pas que je ne sois pas flattée, ma jolie, mais non… je n’ai pas trop envie d’entendre crier mon nom. »

« Et bien, pas des nôtres non plus. » Gabrielle rit doucement. « Nous en avons déjà assez qui portent nos noms. » Elle secoua la tête. « Je ne sais pas… je présume que nous allons devoir commencer à en parler. »

« Mm… et bien, j’ai quelques idées si vous en manquez. » Cyrène sourit. « Et, en parlant d’elle, où est Xena ? »

« Elle cogne des Amazones », répondit la barde. « Et cet après-midi, elle travaille avec les poulains… ensuite elle a une autre session avec les gamins avant le dîner. »

« Dieux… son énergie m’épuise. » Cyrène se repoussa de la table et brossa son tablier. « J’ai de la cuisine qui m’attend… le cercle de tricot est attendu sous peu, est-ce que tu vas réessayer ? »

Gabrielle grimaça. « Hum… » Elle se leva aussi, s’étirant avec précautions puis elle fit le tour de la table. « Je pense que je vais laisser ce talent à ma compagne… je vais aller trouver les enfants et m’entraîner sur mes histoires les plus légères. » Elle n’avait aucune patience pour le tricot ou la broderie… c’était répétitif et exigeant… comment son âme-sœur arrivait à concentrer sa nature énergique, elle ne le comprendrait jamais. Elle-même pouvait coudre des boutons… un raccommodage par-ci par-là… même coudre une poche. En dehors de ça… « A plus tard, maman… merci pour le petit déjeuner. » Elle se caressa l’estomac et sourit. « Pour nous deux. »

Elle quitta la cuisine et sortit par la porte principale de l’auberge, posa les mains sur la rambarde du porche et regarda la foule matinale qui allait et venait. De l’autre côté, elle repéra Johan avec une escouade d’enfants du village ; il travaillait sur un nécessaire de pêche et elle se dit qu’ils allaient être occupés un bon moment. Les marchands avaient mis en place les détails de la foire et elle avait fini de travailler sur deux disputes frontalières la veille. Satisfaite d’être complètement libre, elle décida d’aller à l’école de bataille des Amazones et de regarder son âme-sœur travailler.

Xena était debout, son épée posée contre sa cuisse droite tandis qu’elle observait Lista et la petite Frendan s’affronter, s’essayant à une combinaison de mouvements qu’elle venait juste de démontrer. Arès était blotti tout près, heureux que son humaine préférée soit de retour. Il adorait Gabrielle mais il avait tendance à coller Xena quand elles étaient toutes les deux présentes. Surtout parce que la guerrière stoïque était une excellente source de bonnes choses, rangées dans une petite bourse sous sa ceinture. Arès n’était pas idiot. « Attendez… Attendez… » Xena s’avança et mit le bout de son épée entre elles deux, écartant leurs armes. « Non… ce n’est pas de haut en bas… c’est un peu de côté… et il faut que vous vous tourniez quand vous faites tourner vos épées vers le bas, pour ajouter du poids. » Elle leur montra à nouveau. « Comme ça… »

« Oh… d’accord… bien… » Frendan hocha la tête et bougea légèrement son corps. « Comme ça ? »

Xena hocha la tête. « C’est ça… si vous balancez votre corps comme ça, vous pouvez même être déséquilibrées et ça sera quand même une frappe efficace. »

« Attends… attends… » Objecta Cesta en se levant de la bûche morte sur laquelle elle était assise. « Ça n’a pas de sens… comment peux-tu te défendre comme ça ? »

Xena soupira intérieurement. Cesta faisait partie de ces gens qui ne sont pas aussi bons qu’ils le pensent. Xena devina qu’elle avait dû être une des meilleures épéistes de son village et que cela l’amenait à questionner tout ce que Xena enseignait. Soit c’était ça, une pensée ironique lui vint, ou elle aimait juste être le centre d’attraction. « Tout est dans l’élan », expliqua-t-elle avec ce qui était pour elle une patience exceptionnelle. « Viens par ici. »

Cesta s’approcha avec délectation. Elle bondit en avant avec une posture compétente, levant son épée pour l’amener près du côté gauche de Xena. La guerrière attendit volontairement que le coup approche de son zénith puis elle releva son arme et para le coup, faisant tourner son corps tandis qu’elle faisait la démonstration et elle utilisa aisément l’élan vers l’avant pour repousser Cesta. « Tu vois ? » Elle fit sauter son épée dans sa main, la faisant rouler sur son avant-bras avant de la recapturer.

« Attends… laisse-moi essayer ça encore une fois. » La rouquine repoussa ses boucles rouges en arrière, étudiant la posture décontractée de Xena avec une concentration bornée. Elle avança, ses deux mains autour de la poignée de l’épée puis elle balaya avec toute sa force. La guerrière lut son langage corporel et se positionna juste à temps, recentrant son équilibre avec les genoux légèrement pliés, laissant son arme s’élever pour croiser le coup, le laissant repousser ses bras en arrière, approfondissant son accroupissement, puis elle se détendit, mettant un peu plus d’énergie dans son coup en retour qu’elle ne l’avait prévu et elle envoya Cesta bouler en arrière.

La jeune femme reprit son équilibre et grogna de frustration. « Comment tu fais ça ? » Elle abaissa son arme et s’approcha de Xena. « Tu nous montres ce truc mais même quand on le fait bien, ce n’est pas comme toi. »

Xena posa son épée sur son épaule. « C’est pour ça que je vous fais travailler les unes contre les autres… je peux vous donner des conseils et des techniques… mais je ne peux pas transmettre l’expérience… ou les années de pratique », expliqua-t-elle d’un ton raisonnable. « Je fais ça depuis très longtemps, Cesta… je ne peux pas te dire combien d’heures j’ai passées à m’entraîner juste avec cette épée… » Elle la fit tourner puis la fit rouler sur son bras et la saisit, puis elle la fit tourner à nouveau. « Jusqu’à ce qu’elle devienne une extension de mon bras… autant une partie de moi quand je combats que mes mains… ou quoi que ce soit d’autre. » Elle haussa les épaules. « Je ne peux pas vous apprendre ça… ou vous donner ceci… » Elle glissa son épée dans son fourreau et alla vers la bûche au sol, puis elle s’accroupit à côté.

« Qu’est-ce que tu fais ? » Demanda Cesta, curieuse.

Xena fit légèrement rouler la bûche puis elle s’installa et en attrapa deux grosses branches, projetant violemment le bois vers le haut pour avoir ses épaules dessous, puis elle se redressa lentement, bougeant le poids de son corps dans une position plus équilibrée. Elle observa avec un sourire ironique leurs mâchoires s’affaisser puis elle prit une inspiration. « Rien ne vient facilement. » Elle s’accroupit ensuite puisse redressa à nouveau, sentant ses jambes s’enrouler et bouger sous elle. « Je ne peux pas vous donner des années à faire ça… » Elle répéta le mouvement puis pressa la bûche contre sa tête et la laissa tomber. « C’est ce qui me permet de faire ça. » Elle s’accroupit à nouveau puis bondit brusquement en l’air, faisant un saut facile en arrière avant d’atterrir légèrement sur ses pieds avec un petit sautillement.

« Par la Grande Artémis », souffla Frendan.

Xena rit d’un air ironique tandis qu’elle posait son pied sur la bûche et s’appuyait sur sa cuisse. « Non… juste beaucoup de travail. » Elle fit signe à Frendan et Lista de continuer. « Allez-y… on recommence. » Elle se redressa mais laissa son pied sur la bûche, croisant les bras sur sa poitrine tandis qu’elle regardait.

Cesta s’approcha et donna un petit coup de pied dans la bûche, puis elle posa la main sur la cuisse tendue de Xena. « C’est plutôt impressionnant. » Elle retira sa main avant que Xena puisse répondre, puis elle regarda les deux combattantes. « Peut-être que ce dont nous avons besoin c’est un programme de mise en condition… je veux dire que c’est sympa de savoir ce que les mouvements peuvent être, mais ce serait bien mieux que nous ayons les muscles pour vraiment les exécuter comme tu le fais. »

« Et bien », dit pensivement Xena d’une voix traînante. « Tu sais… tu as peut-être marqué un point là, Cesta. »

La rouquine se redressa et s’éclaira. « Contente que tu le penses… parfois ça demande une paire d’yeux extérieurs, pour voir les choses, tu vois ce que je veux dire ? »

« Absolument », acquiesça Xena. « En fait… je pense que tu devrais aller t’asseoir avec Eponine, quand elle arrivera, et proposer un nouveau programme pour elle », déclara-t-elle serviablement. « Elle adore entendre des nouvelles façons de faire les choses. »

« Vraiment ? » Cesta se rapprocha. « Très bien… je vais faire ça… peut-être que je pourrais avoir quelques trucs de ta part dans les jours qui viennent, hmm ? »

La guerrière leva paresseusement une main, faisant un pouce levé, puis elle serra le poing et le relâcha, étendant les doigts. « Je vais voir si je peux trouver quelques idées… » Dit-elle d’un air traînant. « Mais tu lui parles… elle le prend un peu mal quand ça vient de moi… d’être une outsider etc. »

« Génial… tu sais, nous pensons de la même façon, Xena… c’est étonnant. » Cesta lui fit un sourire satisfait et se retourna pour regarder les deux combattantes. « Elles auront toujours un désavantage parce qu’elles sont si petites… pas comme nous. »

Les yeux bleu clair se posèrent sur elle puis Xena pinça légèrement et rapidement la lèvre. « Tu le penses vraiment ? ? »

« Oh oui », répliqua Cesta avec confiance.

Xena sauta par-dessus la bûche et tendit la main. « Attendez, les filles. »

Les deux femmes cessèrent et la regardèrent. La guerrière se retourna et fit signe à Cesta d’avancer. « Viens par ici. » Elle fit une pause. « Non… pose ton épée un instant. »

Cesta lui lança un regard perplexe mais elle fit comme on lui demandait, posa son arme et vint se mettre au centre du cercle, frôlant Xena qui recula d’un pas et mit un orteil sous un bâton à demi-caché dans l’herbe séchée pour le faire sauter dans sa main ; elle le passa à la rouquine. « Tiens… prends ça un instant. »

La jeune femme leva le bâton et hocha la tête. « Oh bien… je cherchais un travail avec plus de contact. » Elle fit face à Xena. « Où est le tien ? »

« Oh… non… pas moi. » Xena fit face à une zone boisée tout près et elle leva une main, repliant son doigt dans un geste d’appel.

Gabrielle sortit de l’ombre et s’avança, traversant tranquillement l’herbe morte de l’hiver d’un pas régulier et musclé malgré sa condition. Le soleil terne ondulait dans ses cheveux blonds-dorés et semblait s’installer sur son visage, tandis que son regard venait sur Xena avec un sourire sur ses traits. « Salut. » Elle pencha la tête vers la guerrière lorsqu’elle arriva à sa hauteur. « Que se passe-t-il ? »

« Tu veux bien faire une démonstration pour moi ? » Demanda Xena avec une innocence dévastatrice.

Les yeux vert brume se posèrent sur Cesta qui attendait, puis sur le visage de Xena avec une douce étincelle. « Bien sûr. » Elle avait vu la grande rouquine se répandre partout sur son âme-sœur bien-aimée et avait presque fondu de son nid agréable sous le chêne tout proche, jusqu’à ce qu’elle voit le signal paresseux de la main de la guerrière.

Le ‘Je t’aime’ s’était installé dans son ventre grognon et avait apaisé son âme, et elle s’était détendue jusqu’à ce que le geste de Xena l’amène à s’avancer. « Qu’est-ce que tu avais à l’esprit ? »

Xena fit sauter un autre bâton et le lui tendit. « J’allais juste démontrer à Cesta combien être grand peut être un désavantage si on s’attaque à quelqu’un qui sait vraiment ce qu’il fait. »

« Oh… hé… attends… » Cesta recula en protestant. « Attends, elle est enceinte. »

Gabrielle bougea les mains dans un éclair, attrapant le bâton des mains de la grande femme si vite qu’elle ne le vit même pas venir. « C’est bon… je vais y aller doucement », dit-elle gentiment à la jeune femme. « Je ne veux pas me faire trop de tension. »

« Hé ! » Cesta reprit son bâton, le visage rouge d’embarras. Ça allait bien que la Princesse Guerrière batte tout le monde mais elle serait damnée si elle allait laisser cette demi-pinte d’Amazone faire la même chose.

Xena se contenta de reculer jusqu’à ce qu’elle se cogne à Solari, qui lui jeta un regard. « Tu es méchante », murmura l’Amazone. « Rappelle-moi de ne jamais titiller ton côté diabolique, Xena. »

Les yeux bleus la regardèrent innocemment. « Moi ? Je fais juste un cours, Solari… je n’ai aucune idée de ce que tu veux dire. » Elle se tourna. « Bien, Cesta, maintenant attaque ma barde ici présente… essaie un mouvement haut combiné. »

La grande rousse bougea sa prise, le visage maintenant sérieux, puis elle glissa en avant et visa le niveau de l’épaule de Gabrielle, essayant de toucher son bâton et de le lui enlever des mains.

Gabrielle saisit l’attaque d’un bout de son bâton puis le fit tourner et s’accroupit un peu, plongeant sous le coup de Cesta avant d’amener son propre bâton pour frapper la grande femme dans les côtes. Puis elle tira son bâton en arrière et envoya l’autre bout entre les jambes de Cesta, le faisant rudement tournoyer avec son équilibre actuel et elle fit tomber l’autre femme sur les fesses avec un son sourd peu cérémonieux. « Je suis plus près du sol », expliqua-t-elle gentiment. « Ça me donne un meilleur équilibre et ça réduit le périmètre effectif d’attaque. Vous les grands vous avez plein de sortes d’angles et de surfaces intéressants à cogner. » Les autres Amazones rirent tandis qu’elle tendait une main à Cesta pour l’aider à se relever.

Elle fit un pas de côté et tendit la main pour tapoter le long côté de son âme-sœur et ensuite ses genoux, tandis que Xena permettait ces tapes sans les empêcher. « Ce que j’ai appris de Xena, c’est que peu importe votre taille… ce qui compte c’est d’apprendre à utiliser ce que vous avez pour faire ce que vous avez à faire. » Son regard alla sur Frendan, qui la fixait d’un air dévot. La petite Amazone faisait peut-être trois ou quatre pouces de moins que la petite stature de la barde, et Gabrielle lui fit un clin d’œil, recevant un sourire timide en retour.

Cesta secoua ses plumes ébouriffées et retourna vers son épée, la tenant dans des doigts agités. « Bien… le bâton n’est pas mon arme… tu veux essayer avec celle-là ? »

« Tu lèves la main avec une épée sur Gabrielle, je te la coupe », déclara Xena, avant que la barde puisse même commencer à répondre. Le visage de la guerrière portait un masque froid familier et Gabrielle se rapprocha instinctivement, enroulant une main autour de son bras.

Toutes fixèrent Xena d’un air inconfortable.

Gabrielle soupira. « La plupart des gens, Cesta, savent que je ne me bats pas avec autre chose qu’un bâton… je n’ai jamais appris à manier l’épée, et je ne le veux pas. » Elle donna une tape à sa grande compagne, la bousculant doucement. « Xena est un peu surprotectrice à ce sujet. »

La posture de Xena se détendit et elle mit un bras autour de la Reine.

« Désolée. » Cesta leva les mains. « Je ne voulais pas être insultante… c’est juste que je me sens plus à l’aise avec ça. » Elle leva l’épée. « Nous nous concentrons surtout là-dessus et l’arc dans le sud… pas vraiment le bâton, j’en ai bien peur. » Elle fit une grimace de regret mais elle réussit tout de même à insinuer qu’elle ne pensait pas grand bien de l’arme.

« Et bien, ça m’a sauvé la vie à plus d’une occasion », répliqua Gabrielle. « Mais quoi qu’il en soit… j’ai interrompu les travaux… je vais juste retourner regarder tranquillement. » Elle tapota Xena sur le ventre. « Pense à boire de l’eau, d’accord ? » Elle se pencha un peu plus. « Madame se permet de soulever une bûche comme si ça n’était rien. » Elle baissa d’une octave. « Frimeuse. »

Xena la serra rapidement dans ses bras et rit. « Merci… j’y penserai. » Elle recula et sautilla. « D’accord… essayons cette attaque par-dessus de nouveau. »

Gabrielle s’assit sur la bûche, ses pieds sous elle et elle regarda son âme-sœur avec contentement.

Le soleil était haut dans le ciel quand le bruit de pas hâtifs attira son attention. Xena leva la tête, repoussant ses cheveux trempés de sueur et elle fit signe aux trois Amazones qui lui faisaient face de reculer.

Johan arrivait vers elles, ses pieds bottés martelant le sol. « Xena ! »

La guerrière commença à marcher vers lui, se mettant dans une course puissante qui mit ses cheveux en arrière et l’herbe poussiéreuse s’éparpilla sous son poids. « Jo… qu’est-ce qu’il se passe ? » La peur pour sa mère la saisit soudainement. « Maman va bien ? »

Il s’arrêta dans un nuage de poussière et mit la main sur la poitrine de Xena pour se stabiliser. « Oui, ma fille… mais c’est des mauvaises nouvelles… t’ferais mieux de venir… c’est ton frère et Jess. »

Xena lâcha un juron puis se retourna tandis que Gabrielle et les Amazones arrivaient en trottinant. « Quelque chose est arrivé à Tor et Jess… je te retrouve à la maison. » Elle regarda derrière la barde. « Arès, tu restes avec maman, d’accord ? » Elle se retourna et commença à aller vers l’auberge, passant de la marche à la course en quelques pas avant de disparaître rapidement de leur vue.

Ils se regardèrent et Gabrielle soupira en glissant un bras autour d’un Johan silencieux et haletant. « Viens, papa… allons-y et tu nous raconteras ce qui s’est passé. »

A suivre – 2ème partie

 

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19 juillet 2018

Fin du Festival de Missy Good !

mar

 

- Partie 11 et fin du Festival de Missy Good

Un tout grand MERCI à Fryda qui, encore une fois, a été au bout de la traduction de cette longue FF !!

 

Bonne lecture !

Kaktus

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Le Festival, partie 11 et FIN

Avertissement en 1ère partie


Le Festival – 11ème et dernière partie

Par Melissa Good

Traduction : Fryda (2018)


Xena était sûre de ne pas l’avoir entendue correctement. « Quoi ? » Lâcha-t-elle d’un ton incrédule. Je n’ai pas entendu ça. Je sais que je ne l’ai pas entendu.

Une torsion de la plume. « Tu m’as entendue, outsider… tu réussis, nous t’acceptons. Tu rates… et bien, nous devrons décider de ton sort. » Elle tourna dans le cercle aux acclamations des Amazones. « Voilà comment ça marche… J’effectue l’épreuve, tu as une chope de bière. A chaque fois que tu ris, tu bois. » Elle sourit à la guerrière ébahie. « Plus tu tiens, plus c’est dur. »

Bon sang. J’ai bien entendu ça. La guerrière entendit un son étouffé près d’elle et ne fut pas surprise de voir la main de Gabrielle sur son bras tandis que la barde se plaçait devant elle et faisait face aux Anciennes. « Salut. »

Rena mit rapidement la plume derrière son dos. « Ah ben, salut, Majesté. » Elle tapota son masque et fit un sourire joyeux à Gabrielle.

Celle-ci mit son bras autour des épaules de la femme et se pencha un peu plus. « Ecoute. Tu sais… que je suis vraiment attachée à Xena », déclara-t-elle d’un ton confidentiel.

« Sans blague », marmonna Rena, pince-sans-rire. « Vraiment ? »

« Mm », confirma la barde. « Oui et je détesterais vraiment l’idée que quelqu’un ici… n’importe qui… tente… oh… de l’embarrasser ou de la faire passer pour une idiote… ou un truc comme ça.

Pas de réponse.

« Parce que si c’était le cas, je devrais faire quelque chose d’horrible comme… oh… les faire aller au lit et rater le reste de la fête. » Une pause. « Tu vois où je veux en venir ? »

« Heu… oui. » Rena sortit difficilement les mots. « Je… cherchais juste un défi qui n’implique pas d’objets pointus et acérés, des femmes en sueur, des cordes ou des lances. » Elle se mordilla la lèvre. « C’était ça ou bien un concours de mangeuses d’œufs. » Un haussement d’épaules. « C’est une loi traditionnelle bizarre. »

« Bizarre », soupira Gabrielle. « Oh oui… et bien, dans ce cas, on va s’en passer. »

La mâchoire de Rena s’affaissa un peu. « Tu es sérieuse ? »

Le regard de la barde était maintenant très calme. « Tu ne vas pas la ridiculiser, Rena. Pas devant elles et pas devant moi, ou bien je jure que… »

« Chut… » L’Ancienne mit une main sur son bras. « Ce n’était pas le plan… calme-toi… » Elles arrêtèrent de parler quand un bras amical tomba sur leurs épaules.

« Vous avez fini ? » La voix de Xena portait plus qu’une touche d’amusement. « J’aimerais bien que ce… défi… soit terminé pour que je puisse avoir du dessert. »

Elles la regardèrent. « Tu… es d’accord ? » Demanda Rena avec hésitation, lançant un regard de doute à Gabrielle.

« Xena… » La barde la regarda en guise d’avertissement.

« A une condition », répondit Xena, consciente des regards fascinés de la part des Amazones en cercle.

« Une condition ? » Rena se reprenait vite. « Et bien… je suppose que… très bien, c’est quoi ? »

Avec un mouvement si rapide qu’il ne fut qu’un éclair dans la lumière du feu, Xena prit une longue plume de la coiffe de Rena et la fit tourner dans ses longs doigts. « On en fait un duel. » Elle renvoya le défi avec soin à l’Ancienne, la défiant de refuser.

« Euh. » Rena fut saisie par surprise. « Je ne… suis pas sûre… de ce que disent les règles à ce sujet. »

« Pas de problème. » Gabrielle lui fit un doux sourire. « Je peux les changer. » Elle lança un regard à peine voilé d’admiration à son âme sœur. « Un duel, ça me paraît bien. »

« Hum… c’est pas juste. » Rena fit retraite. « Tes bras sont bien plus longs. »

Xena écarta lesdits membres. « Tu portes une armure », ronronna-t-elle. « Et tu es une cible plus petite. »

L’Ancienne la regarda de haut en bas. « Ça c’est sûr », marmonna-t-elle. « Oh, par les poils de cul de Centaure… très bien. »

Une acclamation s’éleva puis un bourdonnement de conversations intéressées tandis que les deux femmes s’éloignaient pour se préparer.

« Tu n’as pas vraiment à faire ça », dit Gabrielle à voix basse. « Xe, je le pense… je préférerais qu’on oublie juste… »

« Chut. » Xena se pencha et l’embrassa. « Ça va aller… je ne suis pas chatouilleuse. »

« Xena. » Gabrielle lui lança un regard agacé. « Tu l’es très certainement. »

Un doigt sur son nez. « Détends-toi », murmura la guerrière puis elle fit un clin d’œil tout en ajustant sa tunique, puis elle alla à grands pas vers la zone centrale, où Rena était dans une consultation furieuse avec trois autres Anciennes et Eponine. Elle contourna le feu d’un pas nonchalant, rendant les sourires timides aux Amazones du premier rang en attendant qu’elles aient fini de comploter. Une jeune serveuse s’avança, portant un plateau de chopes. Elle en tendit une à Xena qui prit une gorgée et se lécha les lèvres d’un air appréciateur.

Un lent bruit de tambour s’éleva tandis que Rena et les autres finissaient leur réunion et que l’Ancienne venait à sa rencontre, s’arrêtant à deux longueurs de bras tout en inspirant. « Faut que je te prévienne… je fais ça depuis longtemps, Xena… j’ai un contrôle parfait de mon corps. » Elle attrapa sa chope, la renifla puis secoua un peu la tête.

La guerrière avança d’un pas et laissa l’énergie animale faire surface, posant un sourire séduisant sur ses lèvres tandis qu’elle étudiait l’Ancienne de la tête aux pieds. La lumière du feu ne masqua pas la rougeur qui en résultait. « Je garderai ça en tête. » Sa voix passa à un registre bas et caressa les mots tendrement. Elle leva la plume et haussa ses deux sourcils. « On y va ? »

Rena baissa son masque et secoua la tête, bondissant légèrement pour mettre en ordre ses plumes.

« Je ne peux pas croire qu’elle a dit oui. » Ephiny se pencha et poussa la barde qui était assise sur ses oreillers, ses jambes repliées sous elle, regardant sa compagne attentivement.

« Mm… moi non plus », murmura Gabrielle à son tour. « Elle ne va pas dans ce genre de truc habituellement. » Elle tourna la tête alors que Jessan rampait pour s’approcher d’elle et se détendit à son côté, le bout de ses crocs dénudés en un léger sourire. « Salut Jess… »

« Salut… tu aurais dû me dire que les Amazones étaient aussi marrantes… » L’être de la forêt la poussa joyeusement. « Des défis de plumes ? » Il tourna la tête juste pour voir Xena faire sa revue de haut en bas de l’Ancienne et il se mordit la langue. « Oh… il faut qu’elle arrête de faire ça. » Il se frappa la tête.

Gabrielle le regarda un peu alarmée. « Tu vas bien ? »

Son ami se frotta le visage. « Il y a juste beaucoup… eu… d’énergie… par ici. » Il lança un regard ironique vers Gabrielle.

« De l’énergie ? » La barde le regarda intriguée un moment puis elle rougit. « Oh. » Elle retourna son attention au concours. Xena avait reculé et elle roulait des épaules pour les détendre, et la barde pouvait dire en voyant le langage du corps de son âme sœur qu’elle considérait le concours comme un moment de pur divertissement. Gabrielle était intriguée, connaissant la sensibilité de la guerrière aux chatouillements, mais elle décida d’attendre de voir ce qui se passait. Elle pouvait voir ce que Jessan voulait dire avec l’énergie, cependant… quand Xena était de cette humeur, le sex-appeal coulait d’elle, en commençant par ce sourire enjôleur et en continuant avec les petits rebondissements dans ses mouvements.

Cela amena un sourire à la barde qui soupira, posant son menton sur son poing.

« Je te préviens, Xena… » Rena fit un cercle sur sa gauche, levant sa plume. « Tu l’auras voulu… »

La grande guerrière sourit et leva les bras tout en s’immobilisant. « Allez… toi d’abord. » Elle plia un doigt joueur vers l’Ancienne. « Un tir libre. »

L’autre femme jura puis fonça sur elle, les plumes de son masque montant et descendant comme celles d’un poulet enragé. Elle tendit un bras avec prudence et fit bouger la plume dans sa main sur le bras de Xena.

Pas de réaction.

Elle essaya l’autre bras. Puis elle s’enhardit et s’avança, chatouillant Xena sous le menton. « Tu fais semblant. »

La guerrière bougea avec fluidité, la saisissant sous le bras et provoquant un couinement étonné. « Toi non. » Elle visa les côtes de Rena, mais l’Ancienne s’écarta du chemin avec un juron. « Allez, bois. »

« C’est pas juste… » Protesta Rena. « Tu es couverte. » Mais elle prit une gorgée de la bière forte.

Xena sourit et tendit la main vers sa ceinture, puis elle jeta un coup d’œil alors que Jessan criait et se couvrait les yeux. Elle détacha le tissu et laissa la chemise s’ouvrir avec une lueur diabolique dans les yeux. « C’est mieux ? » Son corps bien musclé était éclairé par la flamme et l’ombre du feu, peignant une image séduisante.

La femme lui lança un regard mauvais. « T’es vraiment la reine de l’embrouille, hein ? » Répondit-elle outragée. Mais elle plongea en avant, passant la plume sur les côtes exposées de Xena, puis fonçant sur le côté tandis que la guerrière lui touchait l’arrière de la jambe. Elle se mordit la lèvre, mais un cri lui échappa néanmoins et elle prit une autre gorgée tout en lançant un regard dégoûté à la guerrière.

Un autre évitement, un autre balayage et cette fois Xena la toucha le long du dos, la faisant sauter en avant comme un lapin surpris. Mais elle ravala le rire et ainsi n’eut pas à avaler de bière. Rena tourna en cercle, planifiant son attaque. Elle feinta à droite et bougea sur sa gauche, entrant dans la garde de la grande femme pour passer sa plume le long du ventre de la guerrière, regardant les muscles se contracter violemment en réponse. « Ah ! » Gloussa-t-elle d’un air triomphant.

Xena ne s’embêta pas à lui dire que c’était sa lutte âpre pour repousser ses défenses assez fort pour laisser l’Amazone la toucher plus que n’importe quoi d’autre. Elle se contenta de sourire puis prit quand même une gorgée de sa bière, bien qu’elle n’ait émis aucun son. La bière était bonne et elle s’amusait bien. Le jeu lui rappelait les longues soirées d’amusement avec son armée quand les concours de toutes sortes étaient constamment présents.

Et tout le monde… tooouuut le monde voulait sa chance avec Xena. Elle plongea soudainement en avant et toucha l’Amazone juste au-dessus de la hanche, se laissant tomber sur un genou pour s’écarter de sa prise tandis que celle-ci criait puis elle sauta en arrière, se soulevant complètement du sol, levant ses genoux hors de la portée de l’Amazone. Rena jura, mais but, finissant sa bière avant de s’essuyer les lèvres.

La serveuse s’avança et reprit la chope, puis elle lui en tendit une autre.

Son essai suivant fut de se baisser et de toucher Xena derrière les genoux, un endroit qu’elle affectionnait. La guerrière sauta hors du chemin comme si elle avait des ressorts dans les genoux, évitant la plume avec une grâce consommée. « Bougre. » Rena se mordit la langue pour réfréner son rire tandis qu’un léger toucher voyageait le long de son cou.

Rena se rendit compte qu’elle n’avait qu’un seul moyen de maintenir cette fichue bonne femme immobile assez longtemps pour marquer un point, alors elle se lança sur Xena, attrapant la grande femme autour des cuisses et les amenant toutes les deux au sol. Deux chopes de bière s’envolèrent vers le feu tandis qu’un cri montait de la foule et elle cria en retour, profitant rapidement de son avantage pour enfourcher la guerrière, se mettant à l’œuvre dans un esprit de vengeance. « Ahah ! Je t’ai eue ! ! ! »

Avec un sourire diabolique, elle passa la plume lentement le long du corps puissant de Xena, commençant à sa clavicule et ne ratant rien jusqu’à son nombril. C’était… presque une expérience enivrante en soi, alors qu’elle pouvait sentir la puissance grondante juste sous la surface, luttant pour se lancer sur elle. Elle avait passé sa vie au bord du danger, mais ceci… Rena inspira brusquement. C’était comme de chevaucher un éclair.

Xena… transpirait le danger. Elle relâcha une vague d’énergie sensuelle et sombre qui envoya des frissons le long du corps de Rena et lui rappela avec force la réputation sanglante qui pendait au-dessus d’elle comme un linceul ombrageux. Il serait si facile de s’y perdre… Comment faisait Gabrielle pour lui résister ?

Peut-être qu’elle ne le faisait pas, songea l’Ancienne. Peut-être qu’elle était fascinée par ce côté sombre comme l’était tout le monde.

Xena se détendit et croisa les jambes aux chevilles, regardant son attaquante joyeusement. Pas un pouce de réaction tandis que l’Amazone couvrait son corps exposé de coups de plume chatouilleuse. Le regard bleu regardait calmement son bourreau et sa respiration restait lente et régulière. « Allons… tu dois faire mieux que ça », la taquina-t-elle, son sourire chassant le danger comme des bulles de savon qui éclatent.

L’Amazone s’arrêta et la fixa avec incrédulité. « Par le fils de la fichue Bacchante. » Rena leva les mains de frustration. « J’abandonne… je ne pense pas que je pourrai… ooouuiiiilllle ! ! »

Xena s’était arquée et elle repoussa doucement l’Ancienne, roulant pour la clouer au sol d’un long bras musclé. Puis elle fit un grand geste avec sa plume et dessina une ligne lente et taquine le long des côtes de Rena, la regardant serrer les dents en réaction. La plume remonta, dansant sur l’extérieur de son épaule puis à l’arrière de sa jambe. Un son bizarre d’étouffement sortit de l’Amazone.

« Tu sais quoi… » Xena retourna son attention aux côtes, passant le bout de la plume de haut en bas et regardant les muscles sursauter sous ses assauts. « Je pense que tu es chatouilleuse. »

« Eeeeehhhhhh ! ! ! ! » Finit par exploser Rena tandis que la plume passait derrière ses genoux. « Partouslesdieux espèce de fichue… » Elle tapa le sol de ses poings et grogna.

Xena s’assit et la relâcha, faisant face à la foule, la plume en question levée. Une salved’applaudissements l’acclama et elle sourit. « Quelqu’un d’autre veut tenter sa chance ? » Elle les taquina puis pointa la plume d’un air sévère vers la barde qui s’était immédiatement levée. « Pas toi. »

Gabrielle rit. « Oooh… c’est pas juste ! »

Des rires s’élevèrent dans le cercle tandis que Rena s’asseyait et lançait un regard ironique à son bourreau. « Je pense que je me suis fait avoir. » Mais elle rit. « Bienvenue, Xena. » Elle tendit la main et la guerrière la serra fermement. « Bienvenue dans la Nation Amazone. » Une clameur s’éleva et ce fut le chaos, alors que la plus grande partie de la foule s’amassait dans la zone centrale pour la féliciter.

Gabrielle réussit cependant à les battre et se mit à ajuster la tunique de son âme sœur pour la refermer avec un air de propriétaire tandis que Xena aidait Rena à se relever.

« Ah… » L’Amazone se brossa les mains. « Maudit masque… j’ai oublié comment ils pouvaient être inconfortables par tous les dieux. » Elle l’enleva et essuya la sueur de son front avant de lancer un regard à Xena. « Pas étonnant que tu aies accepté… tu n’es pas du tout chatouilleuse, toi. »

La barde captura la plume de Xena et la fit tourner entre ses doigts. « Mmm… » Elle chatouilla légèrement l’intérieur du coude de la guerrière et obtint un couinement. « Ça dépend de qui chatouille. » Elle sourit avec espièglerie tout en passant la plume sous l’oreille droite de Xena pour être récompensée par un rire impuissant.

La mâchoire de Rena s’affaissa. « Espèce de petite… »

Gabrielle se contenta de sourire puis elle se pencha en avant et mit le nez sur la poitrine de Xena. « Comment tu as fait ça ? » Murmura-t-elle. « Je sais parfaitement bien que tu es chatouilleuse. »

« Seulement quand c’est toi qui le fais », répondit doucement Xena. « Personne d’autre. »

La barde cligna des yeux de surprise. « Oh. » Puis elle sourit. « Cool. »

« Mm », acquiesça la guerrière, mettant un bras autour des épaules de son âme sœur, puis elle se retourna pour saluer ses nouvelles sœurs Amazones.

Ce fut un tournoiement de corps, de sons et de senteurs et Xena réussit à peine à retenir ses instincts tandis qu’elle était étreinte avec prudence par des tonnes d’Amazones chaleureuses et en sueur. Seule la main de Gabrielle sur son dos retint son désir de repousser les corps, mais elle ne voulait pas fâcher la foule en réalisant que c’était leur façon de l’accepter parmi elles.

« Essaie de ne tuer personne, Xena… » Murmura Eponine tandis qu’elle prenait son tour. « Elles ont attendu des années pour faire ça. »

« Tch. » Xena leva les yeux au ciel. « Les Amazones. »

Eponine rit et lui donna une tape sur le dos. « Nous savons reconnaître une bonne chose quand nous la rencontrons. »

Ensuite, lentement, la foule se désagrégea en un cercle compact, ne laissant que Xena, Gabrielle et Ephiny au centre. La régente leur sourit et montra la foule d’un mouvement de tête. « Allez-y d’abord… ensuite le reste d’entre nous pourra se détendre et en finir avec ça. »

Le battement bas des tambours faisait un sous-courant séduisant tandis que Gabrielle prenait la main de sa compagne et qu’elles s’approchèrent de la régente qui tenait un parchemin. Ephiny attendit qu’elles s’arrêtent puis elle prit une inspiration. « Bien. » Elle s’éclaircit la voix dans le silence soudain, avec le seul bruit des tambours qui remuaient l’air. « Gabrielle, tu es la Reine par droit de caste et tu as choisi de prendre consort ici, devant la Nation, en cette nuit de festival. » Le langage était formel et un peu guindé et elle tressaillit en s’entendant parler.

Ensuite elle attendit.

Gabrielle se rendit compte qu’on attendait une réponse de sa part, mais la régente n’avait pas eu le temps de lui expliquer la cérémonie à cause de l’incident de l’après-midi. Je présume que je dois dire quelque chose… oh bon… « Ça couvre ce que je pense, oui », finit-elle par répondre, ce qui fit se mordre la lèvre à la régente pour s’empêcher de rire. Ben quoi. « Je pense que j’ai choisi la bonne. »

Un élan de rires, chaleureux et honnêtes traversa le cercle. Gabrielle regarda son âme sœur. « Elle est coriace et robuste… se bat plutôt bien… agréable à regarder… »

Un autre élan de rires et cette fois, Ephiny s’y joignit. Xena se contenta de hausser un sourcil et lui sourit.

« Euh… oui… oui… » Ephiny leva la main. « Accepté… hum… » Elle lut le parchemin silencieusement. « Ah… nous y voici… d’accord. » Elle prit une inspiration. « A ce point, je suis censée demander si quelqu’un ici objecte au choix de notre reine, et ensuite laisser cette personne parler, sans la censurer. »

Elle garda le silence.

Le bruissement des feuilles sembla soudain bruyant alors que même les tambours s’étaient tus.

Gabrielle ferma brièvement les yeux et serra les lèvres tandis que ses doigts s’enroulaient autour de ceux de son âme sœur. Elle ne s’était pas attendue à ce qu’Ephiny pose cette question et la réponse aurait pu être…

Mais le silence continua pendant soixante battements de cœur, tandis que tout le monde se regardait.

« Que tout ça soit écrit. » La voix calme d’Ephiny faillit les surprendre après la paix de ce moment. Elle tourna les yeux vers la guerrière. « Xena, tu es venue devant nous et tu as réussi les épreuves. » Elle roula des yeux, cachée de la foule. « Et tu as été acceptée par la Nation. Jures-tu d’obéir à notre Reine, de la défendre même avec ta vie ? » C’était un changement subtil du verbiage, vrai, mais Ephiny était satisfaite de ça et elle pensa que Gabrielle l’était aussi.

Xena sourit. « Je le jure. »

« Moi aussi », ajouta Gabrielle, bien qu’elle sache qu’on ne l’attendait pas d’elle.

« Tu es la reine, Gabrielle… tu n’as pas à dire ça », murmura Ephiny entre ses dents.

« Le soleil n’a pas besoin de briller non plus, mais il le fait », répondit la barde, recevant un sourire de retraite de son amie.

« Très bien… Majesté, ton choix est écrit. » La régente prit une plume tendue par une jeune Amazone et fit une inscription sur le parchemin, puis elle passa le doigt sur le reste des codicilles. « Redondant… redondant… inutile dans ce cas… oh, j’aimerais bien les voir appliquer ÇA… ah. » Elle s’éclaircit la voix. « Scellé avec un baiser et nous en avons fini. »

« Comme si nous n’avions pas fait ÇA devant tout le monde. » Gabrielle leva les yeux au ciel et provoquaun éclat de rire dans la foule. Même Tyldus riait, installé près du feu pour voir la cérémonie. Du coin de l’œil, elle repéra la tête poilue de Jessan et elle se tourna, pour le voir sourire et faire des clins d’œil.

Elle se retourna pour voir son âme sœur qui la regardait avec des yeux bleus attentifs. Elle glissa les bras autour de Xena et sentit la main de la guerrière lui prendre la joue. Elles se regardèrent un long moment et Gabrielle mémorisa la scène, pour l’ajouter à sa petite collection de périodes douces dans sa vie. Elle pencha la tête quand Xena baissa la sienne et leurs lèvres se touchèrent comme elles l’avaient fait un an avant, devant la plupart des spectatrices.

Elle jura avoir entendu le tonnerre.

Elle pouvait légèrement goûter l’orge riche de la bière sur les lèvres de Xena et la sauce fruitée de leurs viandes, et elle se laissa dissoudre dans le contact alors que leurs corps se fondaient l’un dans l’autre sous une couverture d’étoiles.


Xena se réinstalla contre les coussins, attirant Gabrielle sur sa poitrine avec un bras possessif autour de l’estomac de la barde. La musique était forte maintenant tandis que les serveuses faisaient passer de grandes chopes de bière et du vin fruité en même temps que les pâtisseries épaisses, moelleuses au miel et à la noisette qui tenaient lieu de dessert.

Les trois autres unions s’étaient passées sans heurt, avec une Gabrielle qui prenait doucement et continuellement les parchemins des mains d’Ephiny, puis célébrait la cérémonie de celle-ci et Pony, les renvoyant ensuite à leurs sièges tandis qu’elle finissait avec les deux autres couples. Il n’avait pas fallu longtemps, mais les deux autres avaient un air de reconnaissance intimidée que ce soit leur douce reine qui préside, et l’une des secondes paires lui avait murmuré qu’elle espérait qu’elle et sa compagne soient au moins à moitié aussi heureuses que Gabrielle et Xena.

Cela lui avait valu une belle étreinte de la part de la barde et un sourire de Xena, qui se tenait avec sollicitude auprès de sa compagne, tenant les parchemins pour elle. Ensuite elles étaient retournées à leur plate-forme avec une Ephiny et une Eponine à l’air plutôt tranquille et plutôt incrédule, et un Xenan endormi, blotti près de sa mère, ses sabots sous lui, et appuyé contre elle.

Gabrielle se nicha contre la guerrière, la tête en arrière, grognant lorsque cette dernière lui tendit un autre gâteau. « S’il te plaît… je vais exploser d'un moment à l'autre. » Elle relâcha un souffle. « Je suis tellement pleine que je peux à peine respirer. »

Xena rit. « Bien. » Elle lui tapota doucement le ventre puis pressa légèrement sa compagne.

« Ouille… pas trop fort ou bien je vais me lâcher », l’avertit la barde, en s’étirant un peu avant de poser la tête contre la poitrine de son âme sœur. « Tu as vu le collier qu’Eph a donné à Pony ? » Elle leva les yeux vers la guerrière avec un sourire. « Il est joli. »

« Mmhmm… » Acquiesça Xena aimablement, ressentant les effets de plusieurs chopes de bière et de bien trop de nourriture. Elle espéra sincèrement que personne n’aurait d’idée idiote ce soir… elle savait qu’elle n’avait pas assez de coordination pour la sécurité et qu’elle était assez coordonnée pour ne pas être inoffensive. « Très beau… j’aime bien l’épée qui empale l’étoile. » Cela lui amena un souvenir. « Oh… » Elle tendit la main et tira quelque chose de sa botte pour le tendre à la barde. « Oublié… pardon… »

Gabrielle prit le petit paquet et l’étudia, avant de lever le regard vers les yeux bleus tranquilles. « C’est quoi ? »

Xena haussa les épaules. « Je me suis dit que je devrais t’offrir quelque chose… considère ça comme un cadeau tardif d’anniversaire, si tu veux. » Elle emmêla paresseusement ses doigts dans les cheveux de la barde.

La barde déballa l’objet qui avait vaguement la forme d’une dague longue, posant de côté les morceaux de tissu jusqu’à ce qu’elle expose une pièce d’ivoire longue et sculptée avec soin, prévue être tenue à la main et se finissant avec un point minuscule et flexible. De minuscules visages intriqués et des animaux étranges étaient sculptés sur la surface et la poignée donnait une prise lisse et confortable.

Gabrielle la prit en main et la plia, s’imaginant écrire avec ce point fin et précis. « C’est… beau, Xe. » Le diminutif semblait lui venir plus souvent aux lèvres ces derniers temps et elle se fit une note mentale pour demander plus tard à la guerrière si ça la dérangeait. « Incroyable… je n’ai jamais rien vu de tel. »

Xena sourit tranquillement. « Non… tu n’aurais pas pu, pas ici en tous cas. »

La barde fit tourner l’objet dans sa main. « Pas ici… d’où est-ce que ça vient ? »

La guerrière hésita puis elle s’éclaircit la voix. « De Chine », répondit-elle calmement. « Après avoir débarqué… j’ai dû attendre la nuit pour… bon, bref… j’ai fait le tour du marché du port pendant un moment… je n’avais pas vu ce genre de choses depuis longtemps, je dirais. » Des vues et des odeurs qui la hantaient depuis longtemps, les moindres étant les drogues, accessibles à chaque étal. « J’ai… vu ça… » Elle s’interrompit un moment puis reprit. « Je l’ai acheté pour toi avant de vraiment penser à… l’endroit où j’étais ou ce que je faisais. Je me suis sentie plutôt stupide quand j’ai… » Elle s’arrêta à nouveau et cette fois, elle ne continua pas.

Gabrielle fit tourner l’objet dans sa main à nouveau puis elle leva les yeux et porta son autre main à la joue de la guerrière, la fixant avec une totale compassion. « Merci. » Elle caressa la peau douce. « Pour tout. »

Xena lui sourit. « A ton service. » Elle toucha la plume. « Ecris-moi un poème avec. »

La barde lui sourit à son tour. « D’accord. » Puis elle soupira et chercha la bourse à sa ceinture. « Je t’ai déjà dit que tu étais la personne pour qui c’était le plus difficile de penser à un cadeau ? »

« Humm… non », admit sa compagne.

« Mm… et bien tu l’es », lui dit Gabrielle tranquillement. « Je veux dire… combien de couteaux et de morceaux d’armure peut-on offrir à une seule femme, pas vrai ? » blagua-t-elle. « Tu ne portes pas vraiment de bijoux et je sais mieux que quiconque qu’il ne faut pas essayer de te trouver quelque chose en lien avec ton équipement. »

« C’est vrai », confirma Xena. « Mais… je n’ai pas vraiment besoin que tu me fasses des cadeaux, mon amour. »

Le regard vert brume se posa sur elle. « Tu dis toujours ça… mais ça ne m’empêche pas d’essayer. » Elle sortit quelque chose de sa bourse. « Et bien… j’avais une idée… je sais que tu aimes bien attacher tes cheveux en arrière quand on voyage… pour les écarter de ton visage… alors je… » Elle déballa une attache de tresse en cuir de couleur rouge profond. « Je me suis dit que je pourrais en fait en faire un moi-même… et je l’ai fait. » Elle lança un regard fier à l’objet, se souvenant des heures passées à donner forme au cuir avec les petites boucles d’un couteau en cuir.

Un sourire charmeur passa sur les lèvres de Xena et elle toucha l’objet du bout de son doigt. « Ouaouh… c’est vraiment joli, Gabrielle… merci. »

« Mm… Mais je me suis dit ensuite, eh bien, que tu pourrais en avoir un n’importe où… je veux dire… »

« Pas fait par toi », interjeta la guerrière en le prenant des mains de la barde pour l’étudier.

« C’est vrai… mais… » Gabrielle le retourna doucement, montrant l’intérieur, où une cachette finie se trouvait. « Ça a été le plus difficile… je… et bien, il y a ce poème que tu as beaucoup aimé et je me suis dit que si j’arrivais à l’écrire à l’intérieur… eh bien… ce serait vraiment unique. »

Xena cligna des yeux et regarda le cuir dans la faible lumière du feu. De petites lettres dorées lui faisaient face, huit, non, douze lignes gravées avec patience. Elle les lut deux fois avant de lever les yeux vers la barde qui attendait. « C’est vraiment beau… merci, mon amour. » Elle toucha le visage de Gabrielle. « C’est unique… tout comme toi. »

La barde serra la mâchoire et déglutit. « Je peux… » Elle montra les cheveux de sa compagne.

« Bien sûr. » Xena se pencha en avant et attendit patiemment alors qu’elle sentait les mains de la barde lui faire affectueusement une tresse, le toucher l’apaisant, en même temps que le son du battement de cœur de Gabrielle qu’elle pouvait entendre à travers la tunique de la barde, la tête pressée contre elle. Elle sentit le mouvement s’arrêter puis des bras encercler ses épaules et l’étreindre. « Je t’aime », entendit-elle d’une voix murmurée dans son oreille.

Xena sourit et lui rendit son étreinte. « Je t’aime aussi », murmura-t-elle en réponse, sentant une petite vague de bonheur monter. Elles restèrent ainsi un moment puis se séparèrent, s’installant dans une position plus confortable.

Gabrielle passa la main dans ses cheveux et se détendit contre la poitrine de Xena, tandis que les danseuses suivantes s’avançaient, ce groupe portant des feuilles de palmier et des pipeaux. « Xena, qu’est-ce qu’elle fait avec cette noix de coco ? » Murmura la barde d’un air curieux.

La guerrière s’éclaircit la voix.

« Oublie. » La barde leva les yeux au ciel, puis regarda une Amazone qui approchait d’Ephiny et qui s’agenouillait près de la régente, gesticulant des deux mains. « Oh oh. »

Xena posa le menton sur l’épaule de la barde. « Hummm… d’accord, je vais essayer de deviner ce que c’est », observa-t-elle. « Des chèvres enragées qui se répandent ? »

Gabrielle ricana. « D’où est-ce que tu tiens ÇA ? » Elle regarda la femme. « Euh… le mauvais temps arrive… les pièges sont en danger ? »

« Comment tu as deviné ça ? » S’interrogea la guerrière. « Ce dernier mouvement de main ? »

La barde observa le geste. « Hum… non… je ne pense pas que c’est ce que ça signifie. »

Ephiny leva une main puis se mit debout et alla vers elles, se laissant tomber sur un genou sur la plate-forme. « Hé… désolée de vous interrompre… » Ses yeux étincelaient vers Xena qui avait remis ses deux bras autour de l’estomac de son âme sœur. « On a un petit problème. »

Elles échangèrent un regard ironique. « Vraiment ? » Gabrielle lui donna toute son attention. « Qu’est-ce qu’il y a ? »

« C’est Cait. » Ephiny soupira. « Elles sont prêtes à célébrer les rites d’initiation et elle était prévue cette fois-ci. »

« C’est quoi ? » Demanda Xena tranquillement. « Les rites, je veux dire. »

« Oh… comme d’habitude. » Ephiny remua la main. « Un combat mains nues au choix avec une de nos guerrières accomplies. » Elle sourit. « Généralement, les nôtres font compétition pour être celle qui le fait… parce que si on est choisie, ça veut dire que vous êtes considérée comme l’une des meilleures… et elles avaient toutes leurs plumes hérissées de peur à l’idée d’avoir à te combattre pour cet honneur. »

« Oh non. » Xena secoua la tête. « Pas ce soir… je ne durerai pas une demi-marque de chandelle. »

Un rire léger. « C’est ce que je me suis dit… mais quoi qu’il en soit, c’est le contrat. »

Gabrielle plissa le front. « Et bien… Ephiny, elle a montré qu’elle pouvait se tenir avant ça… tu ne peux pas faire une exception ? »

« Bien sûr. » La régente grimaça. « En un battement de cœur… le problème c’est qu’elle veut que Paladia se joigne à elle. »

Gabrielle et Xena se regardèrent. « Ah. » La barde pinça les lèvres. « Je vois. »

« J’en tremble rien qu’à l’idée de ce que le conseil dirait si je mentionnais ÇA… » Ephiny soupira. « Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de soutien populaire là-dessus. » Elle regarda le sol pensivement. « Je ne suis pas sûre de savoir ce que Paladia en pense… elle ne veut probablement rien à voir avec nous après que la sentence sera rendue. »

« Hmm… je n’en suis pas si sûre », contra Gabrielle. « Je vais te dire une chose… appelle une réunion du conseil pour demain… voyons juste comment les choses se passent. »

Ephiny soupira. « Très bien… mais je ne pense pas qu’il y ait grande chance… peut-être que je peux convaincre Cait de continuer seule. » Son regard alla vers Xena. « Tu aurais plus de chance, tu sais. » Un sourire ironique. « Elle mange, dort et respire tout ce que tu dis. »

La guerrière fit un petit signe de tête. « Je sais », répondit-elle tranquillement. « Je vais aller lui parler. » Elle pressa le bras de la barde puis la relâcha et se leva, ajustant sa tunique avec un geste automatique. « Je reviens tout de suite. »

Gabrielle la regarda disparaître dans l’obscurité avant de retourner son attention à Ephiny. « Alors. Ça s’est plutôt bien passé, hein ? » Elle montra la foule. « Avec la cérémonie et tout ce truc. »

Ephiny s’assit près de son amie et joua avec la surface du matelas. « Oui… vraiment, en fait… plus que je ne m’y attendais. » Elle leva les yeux vers Gabrielle. « Je ne te mentirai pas… il y a eu pas mal de… débats… sur ton choix de consort. » Ensuite son visage se plissa en un sourire ironique. « Mais comme je le disais… ce que nous pouvions dire, ou faire, n’allait pas affecter vos engagements vis-à-vis l’une de l’autre. »

« Vrai. » La barde sourit. « C’est une jolie cérémonie… Pony et toi étiez tellement mignonnes. »

Ephiny rougit. « On m’a tellement charriée pour ça… mais je suis contente qu’on l’ait fait. » Elle donna une tape au genou de Gabrielle. « Espèce de petite sournoise. » Elle leva les yeux vers Elaini qui arrivait et s’installait. « Hé… vous allez bien tous ? Vous avez eu assez à manger ? »

« Oh… bon sang, oui. » Elaini mit une main sur son estomac et leva les yeux au ciel. « Merci… » Elle regarda vers l’autre plate-forme. « Alors… Ephiny… c’est ton fils, n’est-ce pas ? »

La régente eut un regard affectueux vers Xenan qui dormait contre une Pony à l’air intrigué. « Oui… ça l’est. » Elle sourit au garçonnet. « Il est à l’école avec les Centaures en ce moment… il me manque beaucoup. »

Elaini sourit faisant briller ses crocs. « Il est adorable… il est venu voir nos gamins tout à l’heure et c’était tellement mignon. » Elle se tourna vers Gabrielle. « Est-ce que tu vas rester ici, mon amie ? » Elle tapota le genou de la barde. « Ça me semble être un endroit sympathique et sûr pour passer une grossesse. »

Gabrielle fut prise entre un rougissement et un rire. « Euh… non, en fait, nous rentrons chez nous. » Elle lança un regard d’excuse à Ephiny. « Cyrène ne me pardonnerait jamais si je ne le faisais pas », expliqua-t-elle. « Mais nous reviendrons souvent. »

Un sourire de la régente. « Surtout si tu portes une princesse Amazone, pas vrai ? » Elle donna une tape taquine à son amie. « Qu’est-ce que tu penses… un garçon ou une fille ? »

Un mouvement de tête de la barde. « Je n’en ai aucune idée… » Elle fit une pause. « Mais si j’étais du genre à parier… » Des sourires autour d’elle. « Je parierais sur une fille. »

« Ooooh… » Ephiny eut un rire diabolique. « Je te retiens là-dessus… est-ce que tu… je veux dire, vous avez tout ce qu’il vous faut là-bas ? Des couvertures, des berceaux, des nids d’ange… »

La barde rit. « Je ne sais pas… nous… je veux dire, ils ne savent pas encore, tu sais ? On l’a seulement découvert il y a quelques semaines et nous n’y sommes pas retournées depuis… » Je me demande ce qu’ils vont dire ? Oh la la… je me demande ce que mes parents vont dire ? « Mais Cyrène est une collectionneuse… elle a mentionné, avec désinvolture, qu’elle avait un tas de trucs pour bébés pour ‘tous ceux qui en auraient besoin’. » Elles rirent à ces mots.

« Je me demande comment va Gran… » Songea Ephiny. « Je crois qu’elle en est à… quoi… un mois de plus que toi ? »

Gabrielle hocha la tête. « Environ… oui… » C’était bizarre, songea-t-elle. C’était comme si elle était maintenant membre d’un club… un club de mères dont elle avait été exclue auparavant. Etrange, mais agréable. « Il faudra que tu viennes nous rendre visite… lui donner du fil à retordre. » Elle se tourna à demi. « Toi aussi… Elaini… puisque vous veniez par là de toutes les façons… pourquoi ne pas venir et rester quelques jours ? »

L’être de la forêt sourit. « Et bien. Ce serait génial… je venais justement te demander au sujet de ça. »

« Génial ! » La barde sourit joyeusement. « J’ai beaucoup de questions à te poser. »

Elaini rit doucement. « Je sais, petite sœur… je sais. »

Des bruits de pas les interrompirent et elles levèrent les yeux tandis qu’une coureuse glissait pour s’arrêter avant la plate-forme suspendue. C’était une éclaireuse de l’un des avant-postes avancés, songea Gabrielle. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »

La femme s’arrêta et inspira une goulée d’air. « Le poste du périmètre vient de signaler… qu’Erika et un groupe d’Amazones armées sont en route vers chez nous. »


Xena prit son temps pour traverser la hutte de guérison, qui était située dans la partie arrière du village dans un endroit calme. Les feuilles craquaient légèrement sous ses pieds tandis qu’elle s’éloignait du bruit de la fête et la brise fraîche qui soufflait sur le village apportait un souffle d’air bienvenu après la foule.

Elle leva les yeux pour regarder les constellations à travers les feuilles et elle en trouva quelques-unes de ses préférées, puis elle regarda devant elle pour voir la lueur basse de la lumière de la fenêtre de la guérisseuse. Les planches de bois du seuil résonnèrent sous son poids, faisant écho bruyamment dans le calme tandis qu’elle posait une main sur la porte pour l’ouvrir.

A l’intérieur, la plus grande partie de la pièce baignait dans la paix de la lumière du foyer, des paillasses avec leurs occupantes voilées d’ombres tandis que les Amazones blessées essayaient de dormir de leur mieux. Elle s’arrêta un moment au bord de la pièce, puis entra, avançant tranquillement près des dormeuses et se dirigeant vers le fond où se trouvait la paillasse de Cait. Une Amazone plus âgée était accroupie près d’elle, lui parlant doucement, mais même de là où elle était, Xena pouvait voir l’air entêté de désapprobation sur le visage anguleux de la jeune fille.

Elles levèrent les yeux en même temps quand Xena atteignit le lit et les yeux de Cait brillèrent en la voyant. « Salut. » Elle fit un sourire à la jeune fille.

L’Amazone se releva et se gratta la tête. « Salut, Xena… comment se passe la fête ? »

« Plutôt bien », répondit la guerrière d’un ton traînant. « Pourquoi tu n’irais pas te chercher une chope… la bière est douce et froide. »

Elle comprit le message. « Bien sûr… on se voit là-bas. »

Xena la regarda partir puis s’installa sur le petit tabouret près de la paillasse de Cait. « On t’a beaucoup crié dessus pour cet après-midi ? »

Cait regarda avec soin autour d’elle. « Bon sang que oui. » Elle fit un sourire espiègle à Xena. « Mais je m’en fiche un peu… je me suis amusée. »

La guerrière sourit. « Bien. »

La jeune fille attendit un moment puis s’éclaircit la voix. « Merci d’avoir envoyé Elaini tout à l’heure, c’était super de ta part. » Ses doigts fins jouaient avec la couverture. « Je suis vraiment contente que Gabrielle aille bien. »

Xena bougea un peu et entrelaça ses doigts. « Moi aussi. »

Une petite pause. « Tu as eu peur ? »

Le regard bleu traversa la lumière de la chandelle. « Je pense que oui », répondit la guerrière, puis elle laissa un faible sourire recourber ses lèvres. « J’ai traversé le jardin d’herbes d’Esta en venant. »

Cait écarquilla ses yeux gris. « Non ! »

Xena hocha la tête. « Si si. »

« Dieux… » La jeune fille gloussa. « Je parie qu’elle a fait une sacrée crise. » Elle prit une inspiration avec précautions et regarda Xena. « Est-ce que tu… tu te souviens d’avant qu’on quitte Amphipolis ? »

« Oui. » Le visage anguleux de la guerrière se plissa en un bref sourire.

Cait hocha solennellement la tête. « Tu avais raison. »

« Ah oui ? »

« Oui. » La jeune fille sembla soudain plus âgée. « Je ne pense pas que c’était le cas, au début, tu vois… j’étais plutôt ennuyée d’être là, coincée avec un aussi terrible travail, comme elle l’était. » Une pensée lui fit pincer ses lèvres fines. « Mais je me souviens de ce que tu as dit… comment tout le monde méritait une seconde chance et de juste continuer encore et encore… et soudain tout comme ce jour-là, c’était juste. »

Xena hocha pensivement la tête. « C’est pour ça que tu as demandé à Ephiny de la laisser vous rejoindre ? »

Cait réfléchit à la question, prenant son temps dans un silence qui ne dérangeait aucune d’elles, naturellement silencieuses. « Je ne pense pas qu’elle ait jamais eu sa place quelque part », finit par dire la jeune fille. « Sauf dans ce groupe de la grotte, tu vois. »

« Je vois. »

« Je pense que c’est important. »

Xena bougea à nouveau puis se frotta les tempes pour lutter contre l’enivrement de la bière. « Peut-être que c’est le cas », reconnut-elle. « Je sais que… quand j’ai enfin pu rentrer à la maison… et que ma famille m’a acceptée, ça a fait une grosse différence. » Les mots sortirent avant qu’elle puisse vraiment y penser. « Que Gabrielle m’accepte… qu’elle croit en moi… cela m’a fait retrouver un peu de mon humanité, Cait… je ne peux pas te dire combien ça avait d’importance. »

Cait la regarda, ses yeux fixés sur son visage. « Oh. » Elle soupira doucement. « Est-ce que ça veut dire que tu vas m’aider alors ? » Elle lança à Xena son meilleur regard interrogateur. « Si tu le disais, je parie qu’elles le feraient. »

« Probablement », admit Xena. « Mais est-ce qu’elle veut devenir une Amazone ? »

La jeune fille soupira. « Et bien, le lui faire dire serait comme de faire chanter un cochon… mais elle aurait pu partir… et elle ne l’a pas fait, tu vois. » Elle fronça les sourcils. « Je ne peux pas comprendre pourquoi… mais elle ne l’a pas fait. »

La guerrière se pencha en avant et mit une main chaude sur le bras de la jeune fille. « Je pense que je sais pourquoi. »

Le regard gris se fixa sur elle avec étonnement.

« Je pense qu’elle a trouvé une amie. » La voix de Xena prit une touche douce.

Cait garda le silence, mais elle y réfléchit. « Une amie plutôt bizarre », confessa-t-elle. « Je lui tombe dessus tout le temps. »

Un éclair de blancheur saisit la lumière de la chandelle quand Xena sourit. « Je vais voir ce que je peux faire », promit-elle. « Mais tu devrais continuer avec ta part ce soir… tu l’as mérité, Cait. »

La jeune fille soupira. « Mais c’est comme de tricher, Xena… je veux dire, quel genre de défi c’est si je suis sur le dos dans ce lit ? » Un autre soupir tandis que la guerrière se contentait de la regarder. « Oh, très bien. »

« Brave fille. » La femme aux cheveux noirs rit.

Cait devint pensive. « Xena… je peux te poser une question ? »

La guerrière se réinstalla et entremêla ses doigts autour de son genou. « Bien sûr. »

Les yeux de la jeune fille la regardèrent avec précautions et sa voix baissa. « Comment… je veux dire que… oh zut. » Elle s’éclaircit la voix. « Comment as-tu su… je veux dire, qu’est-ce que ça faisait… quand… ben, comment tu as su que tu étais amoureuse ? » Elle dit ces derniers mots rapidement et son visage se colora légèrement. « Je veux dire… avec Gabrielle, bien sûr »

« Bien sûr. » Xena se mordit tranquillement la lèvre. « C’est une question difficile. »

« Je suis désolée. » Cait lui lança un regard embarrassé. « Tu n’as pas besoin de répondre… je me demande à quoi je pensais en te posant la question. »

Tu te demandes hein ? Xena sourit intérieurement. « Non, c’est bon… c’est juste un peu dur de répondre parce que je n’ai pas vraiment pensé au moment… exact. »

Ce qui était faux, bien entendu. Elle le savait très certainement.

La journée avait été totalement désastreuse. Elles s’étaient envoyé des piques de l’aube au crépuscule, dans la pluie battante qui les avait complètement trempées ainsi qu’une Argo agacée. Le maquis ne leur avait pas donné ne serait-ce que le début d’un abri et elles s’étaient retrouvées à devoir monter leur campement dans la sécurité discutable d’arbres larges et feuillus, qui les couvraient largement d’eau à chaque fois que le vent soufflait.

« Je ne cuisine pas », avait déclaré Gabrielle, en s’appuyant contre le tronc de l’arbre tout en posant brutalement son sac sur sa tête dans un vain effort pour éviter la pluie.

« Parfait, parce que je ne fais pas de feu », avait lâché brusquement Xena, ôtant l’harnachement d’Argo tout en balançant ses propres affaires de l’autre côté du tronc. Son sang-froid avait été mis à mal et elle avait passé plusieurs moments détrempés à souhaiter être ailleurs.

Puis elle avait regardé d’un air grognon de l’autre côté de l’arbre et elle s’était retrouvée à fixer le profil malheureux de Gabrielle, la pluie coulant du nez et des oreilles de la barde pour dévaler le long de ses bras nus. Un de ces jours, Xena… s’était-elle dit. Un de ces jours, elle en aura tout simplement assez, elle prendra ses affaires et elle repartira vers Potadeia.

A ce moment-là, Gabrielle, qui avait peut-être senti le regard posé sur elle, avait tourné la tête et regardé sa compagne de voyage, son regard vert s’apaisant de manière inattendue. « Je… heu… je pourrais essayer de… préparer quelque chose si tu peux nous sortir des trucs », avait-elle tenté. « Ecoute ? je préférerais ne pas me disputer avec toi toute la nuit, Xena… c’est assez misérable comme ça. » Elle avait claqué des dents, involontairement, et elle avait serré la mâchoire.

Xena avait senti que quelque chose en elle fondait à ces mots et elle avait tendu un bras. « Viens par ici. »

Gabrielle avait rampé et s’était installée à côté d’elle hors de la tempête. « Hé… il ne pleut pas ici », avait-elle dit d’un ton accusateur.

« C’est toi qui a choisi la première. » La guerrière avait haussé les épaules. « Pas ma faute. »

« Ah oui ? Et combien de temps tu m’aurais laissée là sous la pluie ? » La colère de Gabrielle reprenait de plus belle.

La réplique cinglante était sur ses lèvres, presque murmurée et pourtant…

Elle était morte là.

« Je pensais que nous n’allions pas nous disputer toute la nuit », avait plutôt répliqué Xena, se sentant vaguement confuse.

« Ben, c’était av… Xena, pourquoi tu me fixes ? »

« Tu trembles. »

« Bien entendu… il fait un froid de canard ! » Avait répondu la barde avec frustration.

Qu’est-ce que je vais faire si elle part ? La question avait soudain pris une terrible importance pour Xena. La pensée de sa vie vide sans la jeune femme l’avait submergée et elle s’était rassise, sonnée.

« Xena ? » La voix avait changé, elle s’était approfondie et adoucie et une main froide avait touché son coude. « Hé… qu’est-ce qui ne va pas ? »

Elle avait levé le regard et regardé Gabrielle droit dans les yeux, et la colère qui s’y trouvait un instant auparavant s’était dissoute en une inquiétude chaleureuse qui s’était déroulée en elle et l’avait fait se concentrer sur ce qu’elle ressentait pour la première fois.

Ce n’était pas de l’attirance, qui était une chose qu’elle avait considérée normale entre elles. C’était bien plus complexe et en même temps une émotion bien plus simple.

L’amour.

Secouée, elle avait pris une des couvertures et l’avait mise autour de sa petite compagne, tout cela en silence.

« Xena ? » La voix de la barde était maintenant inquiète.

« Hmmm ? » Avait-elle fini par répondre. « Désolée… tu voulais une autre couverture ? »

La main de la barde était sortie de son nid confortable et avait touché le front de la guerrière. « Tu viens d’être mordue par un truc ? »

Et Xena avait soupiré, un petit sourire ironique lui échappant. « Oui… peut-être. » Son regard s’était posé sur sa compagne de route. « Tu as toujours froid ? »

Avec hésitation, Gabrielle avait attendu un moment avant de hocher la tête. « Un peu, oui… écoute, tu es sûre d’aller bien ? Tu as un air vraiment bizarre. » Elle s’était arrêtée, réfléchissant. « On dirait un cerf pris dans une lumière la nuit. »

Avant qu’elle puisse changer d’avis, Xena avait glissé un bras autour des épaules de la barde et l’avait rapprochée, sentant la résistance étonnée fondre immédiatement, tandis que Gabrielle se détendait contre elle avec un petit hoquet de surprise. « Oui… je vais bien… » Avait-elle murmuré.

Gabrielle lui avait retouché le front. « Je pense que tu couves quelque chose… tu as vraiment chaud. »

Couver quelque chose. Oh oui. Xena avait regardé la pluie sans la voir. Je me demande où je vais aller chercher une cure pour ça ? Ça n’était pas supposé arriver.

Gabrielle avait mis les bouts de la couverture autour d’elle et s’était installée, désorientée mais heureuse tandis qu’elles partageaient les rations de voyage sous la pluie.

Elle sourit à Cait. « Tu le sais simplement », admit-elle. « Tu regardes l’autre personne et tu sais tout simplement. »

Cait digéra ces mots. « Hmm. »

La porte de la salle s’ouvrit brusquement tandis que la jeune guérisseuse arrivait en courant. « Dieux… vous n’allez jamais le croire… on a une alerte ! »


Les Amazones étaient rassemblées et attendaient lorsque Xena arriva dans la zone du festival et elle s’arrêta un peu avant pour observer le groupe de tête qui attendait les arrivants.

Ephiny se tenait là, les bras croisés, parlant en phrases courtes à Eponine. Les mains de la maîtresse d’armes se serraient et se desserraient et les Amazones autour d’elles réagissaient au stress en s’agitant et en bougeant sans arrêt.

Au milieu, comme le calme au centre de la tempête se tenait Gabrielle, les mains sur ses hanches et un air d’attente tranquille sur le visage. La barde semblait complètement non affectée par l’activité nerveuse autour d’elle et tandis que Xena l’observait, elle sentit sa présence et tourna la tête, ses yeux brillant tandis que son regard trouvait sa compagne.

Un coup d’œil aux Amazones, des yeux verts à peine levés au ciel et Xena répondit avec un sourire tordu.

Qui avait besoin de parole ? C’était l’un de leurs trucs préférés dans leur partenariat, cette communication silencieuse qui signifiait une compréhension qui allait bien plus profondément que la surface des choses. La guerrière se fraya doucement un chemin au milieu de la foule et finit au côté de la barde. « Salut. »

« Salut à toi », répondit Gabrielle. « Tu as entendu ? »

Xena hocha la tête.

« Qu’est-ce que tu en penses ? » Demanda la barde tranquillement.

Un haussement d’épaules. « Je pense qu’on le saura dans un instant », répondit Xena, sa grande taille lui permettant de voir qu’un petit groupe armé approchait. Elle regretta momentanément de ne pas avoir d’arme puis elle admit ironiquement que dans son état actuel, ce ne serait pas la meilleure idée au monde. Elle posa paresseusement une main sur l’épaule de Gabrielle et attendit.

Erika menait le groupe, son épée sortie, son corps couvert de poussière et de ce qui ressemblait à du vieux sang séché. C’était une Amazone petite et compacte aux cheveux noirs et aux yeux noisette, qui à cet instant étaient injectés de sang. Son visage montra un air de surprise marqué lorsqu’elle repéra Gabrielle et elle changea un peu de direction, pour venir se tenir juste devant la barde. « Majesté. »

Et bien, songea Xena. Elle n’est probablement pas ici pour nous faire des ennuis, alors. Elle nota que le regard de l’Amazone bougeait pour venir se poser sur elle et elle fit un sourire froid à Erika.

« Bonjour, Erika », répondit Gabrielle tranquillement. « Tu vas bien ? »

Les yeux noisette se tournèrent vers la barde avec fatigue. « Pas du tout, en fait, mais… là n’est pas la question. Je suis ici pour t’avertir… qu’Arella se dirige par ici et elle a l’intention de capturer autant d’Amazones qu’elle le peut pour les vendre comme esclaves. »

« Je sais », répondit simplement la barde. « Elle est déjà venue ici. »

Erika cligna juste des yeux dans un étonnement total puis elle regarda autour d’elle faisant un cercle avant de regarder à nouveau Gabrielle. « Mais… »

« Elle a amené un groupe de mercenaires puants », lui dit Ephiny, en se frottant un peu les bras. « Elle a occupé le village pendant une demie journée environ, mais… » Un haussement d’épaules. « Tout s’est arrangé. »

Le groupe autour d’Erika sembla profondément soulagé, mais leur cheffe fit une grimace appuyée. « Et bien, je vais les rattraper… il faut que je la trouve. »

Ephiny et Gabrielle échangèrent un regard entendu. Xena se contenta de lever les yeux vers les feuilles qui bougeaient. « Pourquoi ? » Finit par demander la barde.

« Pour enfoncer mon épée dans son cœur », répondit Erika d’une voix acérée. « Une chose que j’aurais dû faire il y a bien longtemps. » Voyant leurs visages choqués, elle prit une inspiration. « Et maintenant, après ce qu’elle a fait… »

« Qu'est-ce qui s’est passé, Erika », interjeta Ephiny. « A l’avant-poste… j’ai envoyé une coureuse là-bas aussi vite que… et bien, hier… mais… »

Erika regarda ses bottes. « Elle… nous a vendues. » Les mots étaient retenus comme s’ils avaient mauvais goût. « Quelqu’un a offert assez de dinars, et elle a juste… » L’Amazone soupira. « Elle nous a droguées un soir au dîner et le lendemain matin nous étions en cage. » Elle passa sa main dans ses cheveux bouclés. « Bref… il faut que j’y aille… quelqu’un sait dans quelle direction elle est partie ? »

« Elle n’est pas partie », dit Xena de sa voix basse et vibrante.

La jeune femme la fixa du regard. « Bon sang… vous l’avez capturée alors… c’est bien. » Elle prit une inspiration. « Ça me rend les choses plus faciles… » Son regard alla vers Gabrielle. « Pardonne-moi, Majesté… je sais que c’est ton bailliage, mais justice doit m’être rendue. »

Gabrielle l’étudiait lorsqu’elle sentit des mains chaudes se poser sur ses épaules, les pouces pressant sa peau comme dans un léger massage. « Erika, la justice… a été rendue. »

Intriguée, l’Amazone aux cheveux noirs regarda le visage grimaçant de la barde puis celui d’Ephiny, puis les yeux de Xena. « Elle est… non, ce n’est pas possible… elle est morte ? »

« Oui », répondit tranquillement Xena. « Lors de sa sentence, elle a choisi le défi plutôt que de laisser Gabrielle la juger et… » Un léger haussement d’épaules. « J’y ai répondu. »

Le bras d’Erika, qui tenait toujours son épée, tomba à son côté comme soudainement sans force. Elle regarda Xena avec incrédulité. « Elle est partie ? »

« Oui », déclara Ephiny.

Une de ses compagnes attrapa le bras de la jeune femme tandis qu’elle chancelait. « Bon sang… » Murmura Erika. « Je devrais être contente… mais ce que je ressens maintenant, c’est de la déception. »

Ephiny fit un signe vers trois éclaireuses proches. « Donnez-leur de la nourriture et des boissons… installez-les », ordonna-t-elle en faisant un bref signe de tête au petit groupe. « Je pense que vous pouvez faire une pause… Erika, viens par ici, tu peux nous raconter ce qui s’est passé. » Elle tourna sur elle-même. « Très bien… égayez-vous… retournons à nos tâches. »

Erika les suivit sur la haute plate-forme où elle s’effondra, posant ses avant-bras sur ses genoux tout en fixant la surface capitonnée tandis que les autres femmes s’installaient autour d’elle.

Xena choisit un endroit près de l’arrière de la plate-forme et s’adossa, fixant Erika pensivement. La dernière fois qu’elle avait vu l’Amazone brune, elle et Arella étaient les meilleures amies. Peut-être plus… qu’est-ce qui s’était passé qui avait changé cela ? Elle regarda Gabrielle s’asseoir, tendre une chope à la femme tranquille, que celle-ci agrippa de ses mains atones.

« Erika… qu’est-ce qui s’est passé ? » Demanda la barde doucement. Au loin, un sourd grondement de tambours s’éleva ainsi que les sons frais d’une flûte.

La femme ne répondit pas. Au lieu de ça, elle tourna lentement la tête et regarda Xena. « Comment est-elle morte ? » Sa voix était rauque.

La guerrière joignit les doigts et posa son menton dessus. « Le dos brisé. »

Erika ricana. « Dommage qu’elle soit morte alors... tu aurais dû la laisser vivre comme ça. » Sa voix était vraiment amère. « Ça aurait été de la justice immanente. » Elle s’interrompit et prit une longue gorgée de la bière qu’elle tenait. « Je présume que vous voulez savoir pourquoi j’éprouve ça, pas vrai ? »

« Et bien… » Gabrielle s’éclaircit un peu la voix. « Vous sembliez être plutôt amies la dernière fois que nous… je veux dire que Xena et moi vous avons vues. »

« Ouais. » Erika ricana. « Ce bon vieux temps. » Elle relâcha un souffle après un moment. « Je suis allée avec elle après qu’elle a été envoyée à l’avant-poste… les choses étaient… d’accord… je pensais qu’elle faisait des progrès, en fait, pendant les premiers mois elle s’en sortait bien. » Une pause. « J’étais… et bien, j’étais heureuse et je pensais qu’elle l’était aussi. »

« Non, hein ? » Murmura Eponine.

Un rire court et sans humour. « Non », confirma Erika. « Elle a commencé avec cette merde de ‘il faut qu’on sauve la Nation Amazone d’elle-même’… j’ai essayé de la convaincre d’arrêter avec ça. » Elle s’interrompit. « Nous avons commencé à nous disputer. » Inconsciemment, elle leva une main à son menton et le toucha. « Les choses se sont dégradées à partir de là. » Elle secoua la tête. « Elle ne m’écoutait plus… alors j’ai arrêté d’essayer. »

Gabrielle déglutit, mais ne dit rien.

« Il y avait deux ou trois villages pas loin… j’ai rencontré quelqu’un… un gars et j’ai décidé que je l’aimais bien. » Elle ferma ses yeux noisette. « On l’a retrouvé avec les deux jambes brisées un soir… il a refusé de raconter ce qui s’était passé… mais il refusait aussi de me parler à nouveau. » Elle réfléchit à son souvenir. « Je pense qu’il ne remarchera plus jamais. »

« Tu penses qu’elle a fait ça ? » Demanda Ephiny, la voix choquée.

Erika la regarda. « Je sais qu’elle l’a fait. » On voyait la douleur dans ses yeux. « Elle m’a raconté… chaque petit détail. »

Gabrielle regarda au-delà d’elle et trouva le regard bleu glacial. Elle déglutit un peu puis se leva et alla vers son âme sœur pour s’asseoir et s’appuyer contre elle. Xena mit un bras autour d’elle par pur réflexe. « C’est horrible », finit par dire la barde en secouant la tête.

« Non, Gabrielle. » Erika semblait perdue quelque part. « Ce n’était pas horrible… ce qui était horrible ce fut quand… elle a appris que j’étais enceinte. » Son visage se figea. « Et elle m’a frappée encore et encore dans le ventre jusqu’à ce que je perde le bébé. »

Même la mâchoire de Xena s’affaissa. Gabrielle put sentir l’onde de choc comme elle la partageait et elle sentit les bras de la guerrière se refermer autour d’elle dans une protection inconsciente.

« Par Artémis », lâcha Ephiny. « Elle était tarée. »

Erika se contenta de baisser la tête. « J’aurais dû écouter ma mère », répondit-elle d’un air las. « Elle avait raison… elle m’a dit ce qui arriverait avant que je ne parte. » Ses épaules s’affaissèrent. « Mais je suis contente que ce soit fini. » Elle regarda Xena. « Merci. » Puis elle finit sa chope. « En parlant de ça… je ferais bien d’aller la retrouver… si elle veut bien me parler. » Un autre sourire sans humour. « Avant de partir, je lui ai dit qu’elle était une folle intolérante, dépassée et d’esprit étroit. » Elle se leva avec effort et se brossa les vêtements. « C’était qui la folle ? »

Un silence profond s’installa après son départ et les quatre amies se contentèrent de se regarder les unes les autres. Gabrielle soupira et appuya sa tête contre sa compagne. « C’est si difficile à croire. » Elle leva les yeux vers le profil immobile au-dessus d’elle. « Est-ce qu’elle était vraiment tarée ? »

Xena regarda au loin vers le feu. L’était-elle ? Y avait-il une telle différence entre ce qu’Arella avait fait et ce qu’elle avait fait à Gabrielle, la pourchassant sans cesse, la forçant à abandonner son bébé, Hope ? 

La guerrière soupira. Même sa conscience guidée par le remords devait admettre qu’il y avait une différence en fait et qu’Arella était, en toute probabilité, vraiment tarée.

Ou bien essayait-elle de se justifier ? Son assurance naturelle qu’Hope était diabolique était-elle vraiment de l’instinct, ou bien… se terrait-elle simplement sous la douleur qu’elle avait fait défaut à Gabrielle et que c’était une tentative de l’effacer ? Se débarrasser de Hope et revenir à ce qui était auparavant… pas vrai ?

Dieux. Xena sentit une douleur dans sa poitrine. S’il vous plaît, ne me laissez pas être le genre de personne qui l’aurait fait volontairement. Je ne pourrais pas supporter de le savoir…

Ou bien le simple fait qu’elle posait la question apportait-il sa propre réponse ?

Une main chaude sur sa joue ramena brusquement son attention sur la barde. « Oui ? »

« J’ai dit… est-ce que tu vas bien ? » Le regard vert l’étudiait avec inquiétude.

Xena scruta son visage, mémorisant les angles doux et les courbes délicates. « Oui… j’ai bu un peu trop de bière, je pense. » Elle relâcha un souffle qu’elle avait à peine réalisé retenir. « Je pensais à tout ça… c’est… fichument horrible. »

Ephiny grogna son assentiment. « Je n’ai jamais beaucoup aimé Erika… » Elle s’interrompit, songeuse. « Après tout, elle a essayé de me tuer. » Un soupir. « Mais elle ne méritait pas ça… » Son regard trouva celui de Gabrielle. « Ecoute… je sais que tu n’as pas besoin de justification pour la décision que tu as prise, mais… »

Gabrielle étudia le capitonnage. « Oui. »

Eponine secoua la tête. « Ménelda ne va laisser personne oublier ceci de sitôt. »

La barde leva les yeux, intriguée. « Qu’est-ce qu’elle a à voir avec ça ? »

Les deux Amazones échangèrent un regard. « C’est la mère d’Erika », répondit Ephiny, d’un ton embarrassé. « Dieux… désolée… je pensais te l’avoir déjà dit… »

Gabrielle la fixa, stupéfaite, entendant un mot léger dans un langage inconnu s’échapper des lèvres de Xena. « Euh… non… tu ne l’as pas mentionné », répondit faiblement la barde. « Elle va être contrariée quand elle entendra tout ça… » Son esprit balaya ce qu’elle avait appris sur la guérisseuse et elle lança un regard vers sa compagne.

« Mm », acquiesça Xena doucement.

Eponine soupira. « Tu as raison… je ferais mieux d’aller garder un œil sur elle. » Elle se pencha timidement et embrassa Ephiny, qui lui sourit, ensuite elle se releva et brossa sa combinaison en cuir. « Cette fichue fête a plus de rebondissements qu’un conseil plein avec les plumes en plus. »

Elles la regardèrent partir, ensuite Gabrielle prit une inspiration, juste au moment où un cri perçant et effrayé atteignait ses oreilles.

Tout se figea pendant un instant, ensuite Ephiny expulsa un énorme soupir. « Gabrielle, je t’aime bien, mais pour l’amour d’Artémis, RETOURNE CHEZ TOI ! » Gémit-elle. « Je suis épuisée ! ! ! ! »

La barde la fixa tout en étant mise debout par sa grande compagne. « Ce n’est pas de MA faute ! ! ! » Cria-t-elle, ce qui réveilla brutalement Arès qui dormait enroulé sur la plate-forme après être revenu de la chasse.

La régente lança un regard noir à Xena par-dessus son épaule. « Comment tu fais pour vivre au milieu d’un cyclone ? »

Un éclair blanc de dents. « Ça rend la vie intéressante… en plus… » Xena se tourna et descendit de la plate-forme, laissant ses mots en suspens.

« En plus quoi ? » Grogna la régente tandis qu’elle se frayait un chemin parmi les Amazones surprises.

« J’en adore chaque minute », répondit la guerrière avec satisfaction.


Cait resta tranquillement allongée après le départ de Xena, avec le désir de la suivre. La guerrière lui avait donné beaucoup à réfléchir, cependant, et elle passa quelques minutes à juste soupeser les choses.

Xena, décida-t-elle, était une personne très compliquée. Parfois elle semblait même regretter d’être la plus impressionnante combattante du monde entier, ce que Cait ne comprenait pas du tout. On aurait presque dit qu’il y avait deux personnes en elle… la guerrière confiante qui adorait combattre et cette autre personne, qui était agréable et drôle, et qui aimait tellement Gabrielle que cela semblait horrible parfois.

Elle ne pouvait pas décider laquelle elle préférait, mais elle soupçonnait Xena de ne pas pouvoir se décider non plus, alors ça allait bien.

Xena avait l’habitude très agaçante d’éluder les questions, cependant… surtout les difficiles, comme comment tu sais que tu es amoureuse. C’était quel genre de réponse ce ‘tu le sais juste’ ? Cait soupira. Peut-être qu’elle demandait à la mauvaise personne… peut-être que Gabrielle serait une meilleure cible. Au moins elle aurait un semblant d’’explication… et peut-être un de ces super rougissements mignons en bonus.

Cait décida qu’elle préférait Gabrielle. Au début, elle avait un peu pensé qu’elle était stupide et certainement très sentimentale, bien que très gentille. Mais après un moment, elle s’était rendu compte que le genre de force que la jeune barde avait était tout aussi formidable que celle de n’importe quelle guerrière. Et en plus, elle était une bonne combattante, dans les négociations.

Un bruit derrière elle lui fit tendre l’oreille avec attention. Ensuite un demi-sourire se fraya un chemin sur ses lèvres tandis qu’elle reconnaissait les pas lourds. « Salut. »

Paladia se laissa tomber sur le tabouret près de la paillasse avec un air grognon. « Salut. »

« Tu t’es fatiguée de la fête ? » Demanda Cait en affectant de ne pas noter le paquet que Paladia avait jeté près d’elle. « Qui a gagné la compétition de danse ? »

« J’en sais rien. » L’ex-renégate haussa les épaules. « Qui peut le dire ? Tous ces trucs de monter et descendre et d’envoyer des bâtons et des trucs… » Ses yeux clairs balayèrent la pièce puis revinrent se poser sur Cait. « J’tai apporté des machins qu’elles se passaient… tiens. » Elle tendit le paquet.

Cait mit le paquet sur son estomac et l’ouvrit d’une main. « Super. » Elle choisit un morceau du paquet et le mordit. « Merci… la nourriture ici est purement horrible. »

Paladia se contenta de grogner et étudia ses mains tout en jouant avec un morceau de chaume tombé du toit. Tout le monde l’avait traitée plus gentiment depuis le truc de la capture, soit parce qu’elle avait apporté son aide, soit parce qu’elles étaient juste embarrassées pour elles-mêmes, elle n’en était pas sûre. Mais ce n’était pas si mal. Deux des jeunes éclaireuses lui avaient même parlé. Mais elles avaient des idées étranges sur elle et Cait.

Comme si elle et la jeune fille étaient amies ou quoi. D'où est-ce qu’elles avaient tiré cette idée ? « Les cérémonies ça allait… beaucoup de trucs sentimentaux que tu aurais adorés », commenta-t-elle d’un air détaché. « Oui… et… le plus dingue… cette Ancienne grincheuse a fait passer ton héroïne à travers une épreuve vraiment étrange. »

Cait écarquilla les yeux. « Non… vraiment ? C’était quoi ? »

« Un combat de chatouilles », dit l’ex-renégate.

« Pardon ? » S’étouffa la jeune fille. « Je ne suis pas sûre d’avoir entendu ça correctement. »

« Y a rien à entendre », répliqua Paladia. « Deux mots merdiques… chatouille, et combat. » Elle tendit la main pour faire une démonstration sur le haut du bras de la jeune fille.

« Oooh. » Cait sursauta et lui lança un regard sévère. « Arrête ça. »

Un air coupable et intrigué apparut sur le visage de Paladia. « Heu… » Elle recommença et reçut une tape sur la main. « Et ben, ton héroïne a fait un meilleur boulot… elle n’a pas ri une seule fois, pas même quand la vieille harpie l’a mise par terre et a redoublé d’efforts. »

« Pas possible », cria la jeune fille. « Je ne peux pas le croire… Xena ne laisserait personne lui faire ça. »

Paladia haussa les épaules. « Je pense qu’elle a cru que c’était un gag. » Elle bougea un peu. « Bref… elle met quionsait sur le cul et renverse les rôles… et après tout le monde s’est ramené et l’a tapoté sur le cul et l’a embrassée et a dit qu’elle était l’une d’elles maintenant. » Un mouvement de tête blonde. « Trop bizarre. »

Cait eut l’air confus. « Trop trop bizarre », approuva-t-elle. « Peut-être que c’était une blague. »

« Mmpf. » Paladia recourba les lèvres. « Bref… mais sûr elle a de l’allure toute nue, je te le dis. »

« Peuh. » La jeune fille lui lança un regard.

« Ooouui… » L’ex-renégate leva les deux mains et fit un geste subtil. « Toute gentille et… » Elle leva les yeux et vit le regard tempétueux cloué sur elle. « Ah… oublie. »

Cait plissa les yeux. « Tu es vraiment mauvaise. »

Un ricanement en réponse. « Moi ? Comme Hadès… tu aurais dû entendre les fichus commentaires qui fusaient… je me sentais comme un oursin aux pieds nus dans mon premier marché. »

Cait hésita puis elle rit. « Dieux. »

Un silence embarrassé tomba. Cait le laissa s’étirer jusqu’à ce qu’elle ait assez titillé ses nerfs et elle prit une inspiration. « Tu… tu as pensé à ce que tu vas faire après ? » La douleur dans sa poitrine lui donnait le vertige, mais elle la mit de côté.

Paladia fut surprise de la question. Elle hésita un peu puis elle finit par entremêler ses doigts sans lever les yeux. « Nan », répondit-elle brièvement. « Mais je vais trouver, je pense. »

Cait joua avec sa couverture un instant puis elle leva les yeux. « Je leur ai demandé de te laisser rester. »

Le regard gris croisa le sien, choqué. « T’as fait ça pourquoi ? »

« Je ne sais pas… je pensais que peut-être tu aimerais ça », répondit la jeune fille tranquillement. « Je sais que ça peut être agaçant ici parfois… ça me le fait, mais ce ne sont pas de mauvaises gens. »

Paladia déglutit avec force. « Elles voudront pas. »

« Ça veut dire que tu aimerais qu’elles disent oui ? » Demanda Cait doucement. « Xena a dit qu’elle verrait ce qu’elle peut faire. »

« Pourquoi ? » Demanda Paladia brusquement. « Pourquoi, par Hadès, elle s’intéresserait à ce qui va m’arriver ? J’ai sauté sur sa précieuse Gabrielle, tu te souviens ? »

Cait mordilla sa lèvre. « Je ne comprends pas toutes les choses qu’elle fait, mais elle veut toujours s’assurer que les gens ont une seconde chance. » Elle fit une pause. « Je suppose que c’est parce qu’elle en a eu une. »

« Mpf », grogna l’autre jeune fille, réservée.

Cait garda le silence un instant. « Tu veux que je lui dise d’oublier ça ? »

Un long silence. Finalement Paladia soupira pesamment. « Non. »

« Dieux. » Les yeux de Cait brillèrent doucement. « N’aie pas l’air aussi dévastée. »

Elle reçut un regard mauvais en réponse, mais cela la fit sourire. Elles tournèrent le regard ensemble quand des bruits de pas s’approchèrent et Cait grogna intérieurement. Ménelda.

Une arbalète apparut et la guérisseuse entra dans la lumière, ses yeux noirs et irraisonnés. « Eloigne-toi d’elle. » La pointe de la flèche était dirigée droit sur le cœur de Paladia.


Cait fixa la guérisseuse. « Qu’est-ce que tu fais ? »

La femme aux cheveux noirs arma le mécanisme de l’arbalète. « Chut, mon enfant… je ne vais rien laisser t’arriver. »

Cait fronça ses sourcils blonds. « Je vais parfaitement bien… pose ça, s’il te plaît. »

Paladia s’était figée et était profondément immobile, ses narines légèrement écartées.

« Ménelda… pose cette foutue arbalète. » La voix endormie de Solari l’interrompit. « T’es cinglée ? »

« Non… » La guérisseuse visa avec soin. « Je m’assure juste que la petite Cait ici présente ne fasse pas la même erreur que ma fille. » Ses yeux étaient fixés sur Paladia. « Tu les as toutes bien trompées, pas vrai ? »

« Je ne trompe personne », coassa l’ex-renégate, le regard cloué sur l’arbalète.

« Ménelda… » Solari luttait pour se redresser. « Pose ce foutu truc, maintenant ! »

« Ferme-la », lança la guérisseuse par-dessus son épaule. « T’es un ventre mou, comme toutes les autres. Et bien, pas moi, et je ne vais pas rester assise ici et laisser ça se produire. » Elle se retourna et leva l’arme, visant rapidement, son doigt se resserrant sur la détente, ignorant Solari, qui lâcha un cri d’avertissement.

« Non ! » Cria Cait, puis elle rassembla ses forces et se redressa, plongeant depuis la paillasse pour se lancer contre une Paladia surprise, entourant sa nuque de ses bras et la serrant comme si sa vie en dépendait.

Paladia l’attrapa par pur réflexe, ses bras se resserrant autour du corps mince de la jeune fille dans une réaction de surprise.

Un profond silence s’abattit.

« Non », répéta Cait, sa voix pleine de douleur tandis que sa blessure se rouvrait, relâchant du sang rouge et chaud sur la peau nue de Paladia. « Non… Xena a dit… » Elle prit une brusque respiration. « Elle a dit qu’elle méritait une seconde chance… » Une douleur lancinante la traversa. « T’as pas le droit de… d’enlever ça. »

Paladia ne leva pas les yeux. Son regard était concentré sur quelque chose au-delà de sa vision, sa poitrine bougeant avec des respirations irrégulières.

« Espèce de petite folle. » Ménelda secoua la tête. « Tu ne comprends pas. »

« Non. » Une voix profonde et régulière répondit derrière elles et la guérisseuse tournoya, pour voir une grande silhouette sombre sortir de l’ombre et entrer dans la lumière. « C’est toi qui ne comprends pas. »

Une image aux cheveux clairs se matérialisa près d’elle, les yeux verts de la couleur du miel dans la faible lumière. « Cait, tu vas bien ? »

Un long silence tendu tomba, avant une réponse étouffée. « En fait, je pense que non », dit la jeune fille.

« Xena… » Gabrielle mit la main sur le dos de sa compagne.

« Oui. » La guerrière s’avança et s’arrêta au niveau de Ménelda. Son regard alla vers l’arme puis vers le visage de l’Amazone. Elle haussa un sourcil. « Pose ça avant que je ne le mette en pièces. »

Ménelda se contenta de la laisser tomber.

La guerrière avança et s’agenouilla sur un genou près d’une Paladia toujours figée, et elle posa une main sur le dos de Cait. « Doucement… » Elle attrapa la jeune fille par les épaules. « D’accord… viens… lâche-la. »

Pendant un moment, la guerrière pensa qu’elle ne l’avait pas entendue puis les bras de la jeune fille se relâchèrent lentement et elle laissa Xena redresser Cait. « Bon sang », jura la guerrière quand elle vit le sang.

Paladia fixait la tache cramoisie sur sa propre poitrine comme si elle ne pouvait imaginer d’où elle venait. Ses bras tombèrent lentement sur ses côtés tandis que la guerrière reposait doucement Cait sur sa paillasse et elle leva les yeux, les clouant sur la forme mince et claire sous les mains de Xena.

Gabrielle vint près de Ménelda, étudiant l’air surpris sur le visage de l’ex-renégate, et souriant un peu à un vieux souvenir familier qui était son véritable écho.

Elle avait l’impression d’avoir passé des jours et des jours à sa poursuite. A travers les rivières et la saleté et des géants… par-dessus des rochers et des ronces qui déchiraient sa jupe et égratignaient sa peau au passage. Tout ça pour atteindre cette dernière longue route qui se dirigeait légèrement en montant vers un endroit dont elle n’avait appris le nom que récemment.

Amphipolis.

Et à chaque autre pas, elle s’était demandé ce qu’elle avait fait, au nom des dieux, pour être là dans la nature, après quelqu’un qui faisait de son mieux pour l’effrayer. Etait-elle cinglée ?

Ou pourchassait-elle un rêve ?

Elle avait un point au côté à force de courir. Tout ce chemin descendant et sale et à travers un village inconnu, tournant la tête d’un côté et de l’autre tandis qu’elle cherchait ses habitants.

Personne. Mais elle avait entendu la clameur depuis le grand édifice devant elle et se disant qu’elle trouverait au moins ses habitants, elle s’était avancée, poussant la porte pour l’ouvrir et foncer à l’intérieur, puis elle glissa pour finir par s’arrêter momentanément.

La foule était affreuse et portait des pierres, des bâtons, des faux. Ils se concentraient sur la grande femme aux cheveux noirs qui se tenait devant eux, les mains levées dans une pauvre défense, un air de désespoir sans fin sur le visage.

Jamais dans sa vie elle n’avait ressenti une telle affinité avec quelqu’un comme elle le faisait avec cette étrangère grossière et effrayante, et de la voir là, voyant ces pierres qui la frappaient, voyant l’effondrement de ses épaules tandis qu’elle se rendait, remua un sentiment en Gabrielle, une protection féroce qui surpassa ses craintes et l’envoya au milieu des gens, pour se mettre devant la femme assiégée face à cette foule.

Ça lui avait paru si… juste. Si naturel. Elle s’était retournée après leur départ et ses yeux s’étaient levés vers ceux de Xena et ce regard avait été là.

A la fois de l’incrédulité et de l’émerveillement, de la culpabilité et du soulagement.

C’était un sentiment indescriptible, qui réclamait à une âme inconnue, quelque chose qu’elle avait recherchée depuis toutes ces années avec la connaissance que sa vie avait été changée, d’une manière spéciale et très rare.

Si tout dans sa vie allait mal, elle aurait toujours ça.

Elle se fit une note mentale de parler plus tard à Cait de ce sujet. Maintenant, elle retournait son attention vers Ménelda. « Ça aurait été une vraiment mauvaise erreur », dit-elle doucement à la guérisseuse. « Je sais que tu es en colère pour ce qui est arrivé à Erika, mais blesser quelqu’un d’autre n’est pas la réponse. »

« Comment peux-tu te tenir là et dire ça ? » Murmura Ménelda.

« Parce que c’est vrai », répondit Gabrielle, les yeux rivés sur les cheveux noirs soyeux de Xena. « Tu dois apprendre à relâcher ta haine. »

La guérisseuse garda le silence un moment, puis elle soupira. « Je ne pense pas pouvoir le faire. » Elle regarda Xena et une Paladia toujours stupéfaite. « Je ne peux pas m’empêcher de les haïr. » Elle tourna son regard vers la barde. « Et je ne comprends pas pourquoi tu ne le fais pas. »

Gabrielle soupira. « Je ne sais pas quoi dire pour t’aider… autre que te dire que ressentir cela ne t’apportera jamais la paix. »

« Et tout ce pardon t’a apporté la paix à toi ? » Demanda Ménelda sceptique.

Les yeux verts brume se tournèrent vers elle avec un peu de pitié. « Notre pardon mutuel oui. » Elle appuya les mots, consciente du visage figé et sans expression de Xena penchée au-dessus de la paillasse de Cait. « Beaucoup. » Elle attendit mais Ménelda ne parla pas. « Peut-être que… je ne sais pas si cela va t’aider, mais aimerais-tu retourner auprès d’Erika ? Le groupe là-bas a l’air d’avoir besoin d’aide. » Peut-être qu’elles pourraient s’aider l’une l’autre, songea-t-elle tranquillement.

Ménelda ricana doucement. « Ça te rendrait les choses plus confortables, n’est-ce pas ? » Elle fixa la barde. « Personne pour critiquer le fait que tu caches une vipère en ton sein. » Elle prit une inspiration. « Tout le monde ici a l’air d’accepter… elles ont sauté sur ton petit chariot… mais je vais te dire, Gabrielle… moi pas et je ne le ferai jamais. »

La réaction de la barde ne fut pas celle à laquelle elle s’attendait. Gabrielle se contenta de hocher la tête. « Tu as raison », répondit-elle tranquillement. « Certaines personnes ne peuvent pas changer. » Elle cloua Ménelda du regard. « Alors je pense que c’est ton point de vue contre le mien et je vais faire de mon mieux pour m’assurer que c’est le mien qui gagne. » Elle tourna le dos à la guérisseuse et alla vers sa compagne agenouillée. « Alors, réfléchis-y et fais-moi savoir ce que tu veux faire. »

Ménelda garda le silence un moment, puis elle se retourna et partit sans un mot.

Gabrielle soupira puis tourna son attention vers son âme sœur et sa protégée. « Hé. »

« Hé », murmura Xena entre ses dents. « Elle a juste rouvert la plaie… ça va aller. »

« Mm… qu’est-ce que je devrais faire avec elle, Xena ? » Murmura Gabrielle. « Ménelda je veux dire ? »

« La cogner », répondit la guerrière d’un ton sec.

« Quoi ? » Siffla la barde. « Et en quoi ça va l’aider ? »

« En rien… mais tu te sentiras super bien après », répliqua Xena tout en finissant d’ajuster le nouveau bandage sur la poitrine de la jeune fille. « Pour être honnête, Gabrielle… je me fiche pas mal de ce qui va lui arriver. » La guerrière haussa les épaules. « Elle a une idée fixe à mon égard et rien ne va changer cela. »

Gabrielle tressaillit à cette déclaration honnête, mais elle soupira. « Tu penses qu’elle a raison ? » Demanda-t-elle. « que tout le monde se met de mon côté ? »

La guerrière lui lança un regard de réprimande.

« Désolée. » La barde appuya sa tête contre l’épaule de Xena. « Je pense que c’est juste déprimant quand j’ai tort au sujet de gens… ça fait deux fois maintenant. » Elle soupira. « Ma moyenne est plutôt moche. »

Xena fit un bruit entre ses dents. « Je ne compte que pour un ? » La gronda-t-elle, essayant de faire sortir la barde de son humeur morose. « Bon sang. »

Gabrielle pianota sur sa cuisse. « Et bien… » Elle permit à la taquinerie de réchauffer son esprit. « Tu marques un point… tu devrais au moins compter pour deux. »

« Deux ! » Répondit Xena avec un air faussement blessé. « Allons… allons… donne-m’en cinq au moins… j’étais la Destructrice de Nations, Gabrielle. »

Les regards bleu et vert se croisèrent et échangèrent de la chaleur. « D’accord… d’accord… » Gabrielle se rendit puis se tourna vers Paladia. « Ça va ? »

L’ex-renégate semblait avoir enfin repris ses esprits. « Ouais. » Elle s’assit sur la paillasse proche et mit ses mains entre ses genoux. « Cette gamine tarée va bien ? »

Xena sourit tranquillement à Cait qui la regardait d’un air léthargique. « Oh oui. »

Le regard de Cait passa lentement de Xena à Gabrielle et s’arrêta sur le visage de la barde, un sourire minuscule et presque émerveillé sur les lèvres de la jeune fille. « Tu ne vas pas me gronder, hein ? »

Gabrielle lui fit un sourire chaleureux et aimant. « Ce serait hypocrite de ma part, n’est-ce pas ? »

« Plutôt », acquiesça Cait. « C’est plutôt… un sentiment bizarre, non ? »

« Oui », répondit la barde, inconsciente des airs intrigués de l’auditoire. « Mais c’est quelque chose que je tiens chèrement dans mon cœur. » Elle toucha la jeune fille sur le nez du bout du doigt. « Et tu le devrais aussi. »

Cait hocha faiblement la tête et ferma les yeux.

Xena finit sa tâche et se releva, tendant la main à son âme sœur. « C’est fini… allons… laissons-les se reposer un peu. »

« Merci », grogna Solari. « Emmène l’angoisse à la guimauve dehors, d’accord  ? Ça coule pas mal ici. »

Gabrielle rit doucement. « Merci de nous avertir, Solari. »

L’Amazone blessée secoua la main vers elle. « N’importe quoi pour avoir un peu de paix par ici. »

Xena guida sa compagne dehors, se tournant à demi tandis qu’elles atteignaient la porte. « Hé. » Elle montra du menton Paladia, qui restait assise sur sa paillasse dans un silence sombre. « Garde un œil sur elle, d’accord ? »

L’ex-renégate lui lança un regard de réprimande profonde.

La barde et la guerrière sourirent puis disparurent par la porte dans l’étreinte brumeuse d’un brouillard naissant.


On était bien après minuit, se dit Xena, et la zone qu’elles traversaient était très tranquille. On avait demandé à la plupart des participantes de rester près du feu de camp et à la surprise de la guerrière, c’est ce qu’elles avaient fait. Même Eponine et Ephiny étaient revenues une fois qu’elles avaient atteint la salle de guérison et vu le tableau figé et silencieux à l’intérieur.

Maintenant, l’humidité de l’air augmentait et la guerrière regarda ses bottes remuer la brume, poussant les volutes devant elles en bouffées délicates et éthérées. Une profonde inspiration lui apporta la douce senteur des fleurs de nuit, en même temps que les odeurs du feu de camp, et Xena sourit sentant un bras se glisser autour de sa taille et la chaleur alors que Gabrielle se blottissait contre elle.

« Belle nuit », commenta la barde en penchant la tête en arrière pour regarder les étoiles. Des nuages pelucheux en obscurcissaient quelques-unes, mais la plupart scintillaient pour elle, avec des dessins amicaux. La sécurité du bras de Xena autour de ses épaules était très agréable et elle inclinala tête pour embrasser le poignet qui drapait sa nuque.

Xena fit de même, effleurant les cheveux clairs de la barde de ses lèvres et respirant l’odeur familière avec un plaisir absent. Elle n’eut soudain aucun désir de rejoindre les Amazones, souhaitant plutôt de la paix et du temps tranquille seule avec son âme sœur, bien qu’elle admit avoir vraiment passé du bon temps à la fête.

Gabrielle ralentit ses pas et leva les yeux. « Heu… » Souffla-t-elle. « Xena, tu sais… je suis… vraiment fatiguée… tu peux retourner à la fête si tu veux… »

Le regard bleu se réchauffa et un sourire apparut sur les lèvres de Xena. « Gabrielle, après tous les ennuis que tu as déclenchés autour d’elle ces derniers jours… tu penses que je vais te laisser partir comme ça sans escorte ? »

Une étincelle dans les yeux de la barde. « Je pourrais soupçonner que tu me veux juste pour toi-même. »

Xena haussa son sourcil droit et elle se pencha en avant jusqu’à ce qu’elles soient nez à nez. « Tu pourrais avoir raison. »

« Tch… c’est très antisocial, Xena. » Gabrielle saisit l’occasion de leur proximité et embrassa doucement la guerrière sur les lèvres. « Mm. » Elle tendit une main et l’emmêla dans les cheveux noirs et s’appuya contre le corps puissant de sa compagne avant de revenir pour une exploration plus en profondeur. « Mais… ce n’est pas toujours… une mauvaise chose », murmura-t-elle tandis que des doigts puissants glissaient sur son côté et envoyaient des frissons plaisants sur sa peau.

« Allez. » Xena la tenait fermement et se dirigeait vers leurs quartiers. « La journée a été longue et tu as besoin de repos. »

Gabrielle sourit et captura un doigt de la main sur son épaule, et elle le mordilla avec enthousiasme. « Du repos ? » Ses yeux verts étaient posés sur Xena avec malice. « Hmm… si tu le dis, oh Princesse Guerrière surprotectrice. » Elle laissa sa compagne les amener à leur porte et elle s’arrêta, tandis que Xena tendait son long bras pour tirer sur la porte faite de bâtons. « Dieux… » Elle leva les yeux brusquement. « Je sais que tu n’as pas laissé de chandelle allumée, Xena. »

La guerrière cligna des yeux de surprise. « Non… » Instinctivement elle se mit devant Gabrielle et entra, ses sens luttant pour éliminer le reste de bière. Sur le petit bureau que la barde s’était approprié pour ses parchemins, une chandelle était allumée, bien située au milieu, dans un petit plat en céramique pour éviter que la cire ne tombe sur la table.

La lumière ronde et dorée de la chandelle vacillante éclairait le bureau et luisait sur une image posée près de la boîte à rouleaux de Gabrielle, qui la fixa à son tour. « Qu… »

La barde regarda par-dessus l’épaule de Xena et inspira brusquement. « Ouaouh… » Elle passa devant la guerrière et s’approcha de l’image, s’agenouillant pour en étudier les détails. Il y avait la panthère bien sûr, son pelage noir d’encre bien représenté et le renard blond-roux timide, sa queue enroulée sobrement autour de ses pattes joliment peintes.

Mais les yeux du renard regardaient maintenant Gabrielle avec une teinte qui rappelait les siens, et la panthère… un franc sourire se dessina sur le visage de la barde. Le bleu le plus clair dans un champ de noir, si évocateur de son âme sœur que c’en était incroyable. « Tu vois ce que je vois ? »

Xena s’agenouilla près d’elle et étudia la peinture, son visage tendu dans un sourire inconscient. « C’est incroyable. »

La barde hocha la tête d’un air absent, absorbant l’allure du félin majestueux, son cou légèrement penché, ces yeux qui ressortaient dans une pose tellement féroce et avec tant de défi… et les pattes énormes qui entouraient le renard, avec tellement de détails qu’elle pouvait voir les ombres légères des muscles sous son pelage épais, les griffes à demi sorties sur une patte brillant d’avertissement. Si elle regardait de plus près… elle pourrait jurer que le félin souriait légèrement, un soupçon de crocs blancs sur les bords de ses lèvres.

Puis elle passa au renard, son pelage brillant et sa posture fièrement redressée, seule la tête était un peu penchée, pour lui donner un air plus délicat, plus doux alors qu’il posait des yeux vert brume sur celle qui le regardait.

« C’est nous », murmura Xena d’une voix étonnée. « Comment… »

C’était résolument elles, reconnut Gabrielle. Leurs esprits saisis par l’œil d’une artiste grognonne et exprimés d’une manière unique et très spéciale. « C’est sûr que c’est nous », souffla-t-elle. « C’est Paladia qui a fait ça. »

Les yeux bleus s’agrandirent. « Bon sang. » Xena se pencha en avant et étudia la peinture. « Elle est vraiment douée. » Sa voix contenait une admiration honnête et elle tendit un doigt prudent pour toucher la toile en peau soigneusement tendue, qui, bien que simple, était faite avec soin. « Mais pourquoi… »

Gabrielle avait levé un morceau de parchemin posé près de la peinture et elle le déroula. « C’est un cadeau d’union », dit-elle tranquillement. « Je pense. « Elle montra le bout de parchemin à la guerrière.

« Ces trucs stupides sont supposés être une excuse pour faire des cadeaux. Voilà. »

Xena sentit un rire étonné lui échapper et elle se détendit. « Elle est… spéciale », admit la guerrière puis elle prit la joue de la barde dans sa main. « Tu peux te sentir bien sur ton jugement cette fois, mon amour. »

Un sourire satisfait apparut sur les lèvres de la barde. « C’est vrai. » Elle soupira, s’appuyant contre la grande femme. « Ça va être génial au-dessus de l’âtre, tigresse. »

« Mm… » Xena pencha la tête, réfléchissant. « Tu sais, tu as raison… Gabrielle, si les Amazones pouvaient faire en sorte qu’elle produise des œuvres… elles feraient une fortune avec elle… je peux te dire que j’ai croisé la route de dizaines de princes et autres qui adoreraient être peints avec autant de détails. »

Un haussement de sourcil blond. « Hmmm… mais il faudrait qu’elle soit une Amazone pour ça, hein ? »

Xena saisit sa pensée. « Oh oui. »

Elles se sourirent. « D’accord… maintenant que les ennuis du monde entier sont réglés… » Gabrielle se rapprocha et passa la main sur la nuque de la guerrière, sentant le passage de la chair de poule qui suivit son toucher. « J’ai été unie à toi pour la troisième fois. Tu sais Xena… la plupart des gens ont peut-être la chance de faire ça une fois… et certainement une fois à la même personne. Tu penses qu’on en fait trop ? »

« Et bien… » Xena rit doucement en se mettant debout, tirant son âme sœur avec elle. Elle emmena la jeune femme vers le lit et, les mains autour de la taille de la barde, elle la souleva pour l’y déposer. « Pour dire la vérité, Gabrielle… j’ai un peu… perdu l’espoir, à un certain point, d’être jamais capable d’apprécier quelque chose d’aussi normal qu’une union. » Elle rejoignit la barde sur le lit, s’étirant sur le côté avec un léger grognement. « Alors trois ou quatre ? Surtout à la seule personne que j’ai jamais aimée assez pour vouloir être appelée Son Consort . »

« Non… » Gabrielle traça les traits forts de sa compagne d’un toucher affectueux. « Tu ne te mets pas facilement à la seconde place, pas vrai ? »

Le regard de Xena alla vers la peinture, puis revint sur le visage de Gabrielle. « Nan… seulement pour des petites bardes renardes. » Ses dents brillèrent dans un sourire félin.

Gabrielle baissa un peu la tête, sentant le léger rougissement, que ces yeux amenaient encore sur sa peau, la réchauffer. Elle leva les yeux vers Xena sous ses cils clairs ce qui amena un sourire encore plus large sur les lèvres de sa compagne. « C’était vraiment gentil de la part de Paladia. »

« Mmmhmmm… » La guerrière approuva, tendant la main pour écarter les cheveux clairs des yeux de Gabrielle. « Il est temps pour *toi* d’une coupe de cheveux, ma barde. » Elle se rapprocha et souleva les cheveux de la jeune femme pour faire une touffe. « Une coupe de pivert ? »

Des yeux verts levés au ciel. « Gabrielle, Pivert de Potadeia », dit-elle ironiquement. « Oh… oui… ce serait génial, Xena… j’ai toujours voulu avoir ça en héritage. »

Un sourire. « En parlant d’héritage… » Elle relâcha les cheveux de la barde et mit la main sur le ventre de Gabrielle. « Comment tu te sens ? »

La barde couvrit la main de sa compagne de la sienne et entrelaça leurs doigts. « Je vais très bien… j’étais un peu fatiguée avant, mais… ça semble avoir disparu pour l’instant. »

Xena frotta son doigt contre la peau chaude qu’elle pouvait sentir sous le tissu. « J’ai hâte de rencontrer ce bébé. »

Un sourire surpris et heureux apparut sur les lèvres de Gabrielle. « Vraiment ? » Xena n’avait pas beaucoup parlé du bébé… en dehors de son acceptation initiale de la nouvelle. Gabrielle s’était… enfin, pas vraiment interrogée, mais… « J’y pense tout le temps… et bien, quelle est sa taille maintenant et à quoi il pense… est-ce qu’il peut déjà penser ? » Elle se mordilla la lèvre. « Est-ce que cette petite chose nage comme un têtard et si c’est le cas, pourquoi doit-on enseigner à nouveau aux enfants à nager, s’ils l’ont fait au départ ? »

« Parfois non… » Xena se mit sur le dos et croisa les chevilles, qui pendaient du lit. Elle fit une pause pour regarder la barde, apparemment fascinée par les mouvements souples des muscles de ses jambes quand elle fit le mouvement, commencer à tracer des lignes juste sous la peau. « Maman a dit qu’elle m’avait jetée dans une grande baignoire quand j’étais un bébé… et j’ai commencé à… » Elle fit des mouvements avec ses bras comme si elle nageait comme une grenouille. « Un peu comme ça. »

« Et bien… » Gabrielle soupira et roula sur le côté pour être plus près de sa cible. « Tu as un sens inné pour les trucs, tigresse… mon oncle a dû m’apprendre à nager… j’étais vraiment effrayée quand il m’a plongée dans l’eau, même si elle n’arrivait qu’à ma poitrine.

« Hmm… quel âge avais-tu ? » Demanda la guerrière. « Je pense que ça a de l’importance… après un moment… je sais que je ne me souviens pas avoir appris à faire un tas de trucs… nager, chevaucher… lire. »

« Vraiment ? » Gabrielle était fascinée. « Je me souviens avoir appris tout ça… je ne pense pas avoir un sens inné pour quoi que ce soit. » Ses paroles furent coupées par des lèvres douces et elle s’avança dans le contact, le savourant totalement.

« J’ai une autre opinion », grogna Xena doucement quand elles se séparèrent.

La barde gloussa. « Ça ne compte pas. »

Un haussement de sourcil noir. « Je pensais à ton talent pour les histoires », la taquina gentiment Xena, en observant une rougeur prévisible assombrir la peau claire. « Tch… tch… quel esprit mal tourné. » Elle tapota le genou de la barde. « Lève ta jambe. »

Gabrielle obéit et sentit les longs doigts à l’œuvre sur les lacets de sa botte. Elle soupira d’aise tout en glissant un bras sous la nuque de Xena et en mordillant le long de la gorge de la guerrière, s’interrompant pour mordre le pouls juste sous sa mâchoire. « Tu as été une telle inspiration. »

« Hmm ? Pour quel talent ? » Contra Xena avec un rire bas, tout en délaçant la botte de Gabrielle pour commencer sur l’autre, laissant ses doigts tracer les mollets musclés de la barde au passage.

« Oui », répondit doucement Gabrielle qui se débarrassa impatiemment de son autre botte et laissa ses doigts œuvrer sur la ceinture autour de la taille de sa compagne. Elle détacha la boucle et écarta le tissu, glissa une main en remontant le ventre de la guerrière et le long de la surface ridée de ses côtes qui s’écartèrent à son toucher tandis que Xena inspirait brusquement. « Toute histoire que je pourrais écrire… » Elle ferma les yeux en réaction quand le toucher de sa compagne s’enroula autour de sa cuisse. « Te mets au centre… peu importe de quoi il s’agit. »

Sa tunique tomba de ses épaules et elle se glissa contre Xena dans une extase de sensations, sentant sa respiration et celle de la guerrière se synchroniser, tandis qu’elles s’appuyaient l’une contre l’autre. Vertigineuse, elle était contente qu’elles aient choisi de venir se mettre en privé… la plate-forme capitonnée du festival avait été conçue pour une activité intime, mais la pensée de tous ces regards sur elles… La barde soupira et se trémoussa un peu, tandis que le toucher de Xena voyageait sur son ventre et caressait ses cuisses. Une partie d’elle serait toujours cette villageoise de Potadeia, soupçonna-t-elle. Et ça, décida-t-elle, tandis qu’un rire bas et ronronnant lui chatouillait l’oreille, ce n’était pas vraiment une mauvaise chose.

Xena sentit ses défenses tomber, mais pas plus que ça, tandis qu’elle restait consciente de la vie autour d’elles. Elle n’était pas vraiment inquiète qu’on les attaque, bien qu’on ne sache jamais, mais les possibilités d’Amazones curieuses, traînant tout autour, étaient infinies. Pas qu’elle s’en soucie, Xena rit pour elle-même, tandis qu’elle commençait une avance lente et sans répit le long du corps de son âme sœur, commençant sur sa clavicule. Mais Gabrielle s’en soucierait, elle, et ce côté parfois timide et souvent innocent de sa compagne était quelque chose qu’elle protégeait plutôt.

Que les Amazones gardent leur franchise… elle préférait la gentille honnêteté de la barde. Elle descendit lentement le long des côtes de Gabrielle, en traçant chacune de sa langue et les sentant remuer plus vite, tandis que la respiration de la barde augmentait. Elle enroula une main légèrement autour de la cuisse musclée de sa compagne et commença une légère caresse sur la peau douce, récompensée par un son incohérent de la barde dont les doigts voyageaient sur le corps de Xena et envoyait des décharges brutales de feu sur ses nerfs tandis qu’ils trouvaient leur place familière, accompagnés par la vague chaude qu’elle associait toujours à leur connexion. Le désir monta en elle, insatiable et demandeur d’une dimension physique ajoutée au lien profondément émotionnel entre elles, et elle s’y rendit, leurs corps se touchant dans une douce familiarité.

Et tandis que la paix s’installait sur une Nation parfois hargneuse et parfois contrôlée, Dionysos sourit.


Une brise plaisante rafraîchissait la peau d’Ephiny et elle murmura d’un ton appréciateur, avant de se blottir à nouveau et de laisser le sommeil la rappeler. Un léger mordillement sur son oreille lui amena un sourire aux lèvres, mais elle fit semblant de ne pas le sentir.

Un autre mordillement, et cette fois, un toucher sur son cou. « Arrête… c’est trop tôt », marmonna-t-elle en protestant.

L’effleurement de quelque chose de très soyeux sur la peau de sa poitrine s’ensuivit et elle put sentir un souffle chaud sur sa joue.

La respiration se rapprocha puis alla à son oreille. Elle sourit tranquillement, attendant les mots qu’elle savait devoir arriver.

« Grognement. »

Ephiny ouvrit brusquement les yeux pour voir les minuscules yeux noirs la fixer, au-dessus d’un nez noir qui remua dans sa direction. « Hé ! »

L’écureuil sauta en arrière, grognant vers elle d’outrage, avant de remuer sa queue de dégoût et de sauter hors de la plate-forme en se sauvant vers l’arbre le plus proche.

« Espècedesatanéepelureattaquéeparlesmites… » Grogna Ephiny tandis qu’elle se redressait pour s’asseoir, jetant un coup d’œil autour d’elle avec un embarras soudain. A son grand soulagement, elle était plus ou moins seule sur la plate-forme et toutes les autres dormaient encore dans l’avant-aube brumeuse. Elle leva une main tremblante et repoussa ses cheveux blonds bouclés de son front, levant les yeux pour observer le ciel grisonnant, avant de jeter un coup d’œil au campement tandis que des pas légers arrivaient à son oreille.

A son soulagement, c’était Pony, qui jonglait avec un pichet de quelque chose de chaud, deux assiettes et un récipient mystérieux. Elle regarda la maîtresse d’armes contourner précautionneusement plusieurs corps jusqu’à ce qu’elle atteigne triomphante la plate-forme pour s’installer près de la régente avec un bruit sourd et satisfait. « Salut. »

Ephiny se massa la nuque un peu raidie. « Salut… où tu étais ? »

Pony leva le pichet. « Je pensais que tu aimerais avoir quelque chose de chaud… il fait un peu froid ce matin », répondit-elle joyeusement tandis qu’elle versait une portion de cidre chaud fumant dans une chope et la tendait à son amante, puis elle ouvrit le récipient pour révéler du pain d’épice, également chaud. « Ils viennent d’être cuits. » Elle sourit en cassant un morceau pour le mettre dans la paume d’Ephiny ouverte et avide.

« Mmm… » La régente prit une bouchée conséquente et la mâchouilla. « Tout va bien ? »

« Abcholumment », la rassura Pony avec un hochement de tête. « Chpache rien… chébon… »

« Pon ? »

« Mpf ? »

« Avale, d’accord ? »

L’Amazone aux cheveux noirs obéit puis elle prit une gorgée de son cidre. « Désolée. » Elle sourit en plissant son nez épaté. « Quelle matinée géniale… hein ? » Elle donna un coup de pied sur le bord de la plate-forme et s’appuya sur une main, prenant une inspiration profonde de l’air frais de l’aube.

Ephiny la regarda avec un peu d’amusement. « Tu es de bonne humeur », dit-elle.

Eponine y réfléchit un instant puis elle haussa les épaules. « Je pense que oui… c’est une matinée agréable, on a passé le festival… pourquoi ne pas être de bonne humeur ? »

« Tu marques un point », approuva la régente, en tendant la main pour une autre tranche de pain d’épice. « Oh oh… nous ne sommes pas les seules debout, je vois. » Elle fit un geste vers les quartiers de la reine où deux ombres émergeaient.

La lumière naissante de l’aube les captura dans toute leur beauté contrastée, dans la puissance sombre de Xena et la bonne nature chaleureuse de sa compagne tandis qu’elles allaient vers le foyer à pas égaux. La guerrière portait son gambison coloré et Gabrielle ses vêtements de voyage familiers, le tissu brun et vert contrastant avec sa peau brunie par le soleil et ses cheveux clairs. Tandis qu’elles regardaient, la barde donna une tape sur le côté de sa compagne et eut les cheveux ébouriffés en réponse, puis Xena tourna vers le chemin à moitié caché menant dans la montagne, laissant Gabrielle continuer vers elles.

Etait-ce son imagination, se demanda Ephiny, ou bien les yeux de Gabrielle étaient-ils aujourd’hui vraiment plus lumineusement verts que d’habitude ? La barde semblait certainement briller dans la lumière de l’aube et son visage était plissé en un sourire amical tandis qu’elle montait sur la plate-forme, choisissant ses pas avec soin parmi les Amazones encore endormies. « Bonjour. »

Ephiny pencha la tête et regarda la barde qui s’installait les jambes croisées près d’elles. « On dirait que tu as passé une bonne nuit. » La taquina-t-elle.

De manière prévisible, Gabrielle rougit, mais elle sourit également. « Oui…  merci. » Ses yeux brillaient. « Et la fête a été bonne, elle aussi. »

Les yeux noisette et caramel s’agrandirent de surprise.  « Hum. » Ephiny toussa un peu. « Alors… où est partie Xena ? »

La barde leur prodigua un sourire satisfait et accepta le morceau de pain d’épice qu’Eponine lui tendit rapidement. « Merci… euh… où est partie Xena… et bien, vous voyez quand vous êtes de bonne humeur et que ça vous donne juste envie de… et bien, je ne sais pas… sauter partout ? »

« Ooouuuui… » Répondit Ephiny en traînant sur le mot.

« Xena, étant Xena, adore user de cette énergie en cherchant à s’épuiser », leur dit Gabrielle, en mâchant son pain avec un air de contentement. « Dix-sept sortes d’exercices, courir des lieues… vous savez. »

« Mm… je me souviens qu’elle faisait ça quand elle était à la maison… quand je vous ai rejointes il y a un an », se souvint pensivement Ephiny. « Je l’ai suivie dans la forêt… je l’ai regardée faire des trucs stupéfiants, plus qu’à l’habitude, et elle avait une… une sorte d’énergie sauvage qui était vraiment incroyable à regarder. » Elle haussa les épaules. « Je ne sais pas ce qui déclenchait ça, cependant… sûrement pas notre visite. » Elle lança un regard ironique à Gabrielle. « A moins que ça n’ait été le simple fait de recevoir une lettre de toi. »

Le front de Gabrielle se plissa tandis qu’elle réfléchissait. Puis ses lèvres se tendirent dans un sourire nostalgique. « Quand nous nous sommes séparées… elle m’a dit de réfléchir à vous rejoindre de manière permanente. » Elle regarda Ephiny cligner des yeux de surprise. « Bien sûr… je ne l’ai jamais fait… » Son regard prit une nuance d’excuse. « Mais je pense qu’elle ne l’a pas su jusqu’à ce que je lui envoie cette note lui disant de venir me chercher. »

« Gabrielle… » Eponine se pencha en avant. « N’importe quel *idiot* aurait pu lui dire quelle aurait été ta décision, t’sais… même moi je m’en suis rendu compte. »

Un haussement d’épaules. « Je… le sais… mais… parfois… je ne sais pas, ça l’inquiétait que je sois dans la nature avec elle… que je rate beaucoup d’occasions pour ce qu’elle pensait honnêtement être une vie meilleure. » Un minuscule sourire passa sur ses lèvres. « Elle a toujours été comme ça… si je voulais partir, elle était là, à me soutenir… à me dire de suivre mon cœur… pendant longtemps j’ai pensé que c’était parce qu’elle était fatiguée d’être responsable de moi. »

« Mais ce n’était pas le cas », déclara Ephiny.

« Non », acquiesça Gabrielle. C’était parce qu’elle avait peur… et c’est toujours le cas, que son influence me blesse… que parce qu’elle est qui elle est, et à cause de ce qu’elle a fait, ma vie emprunterait un chemin sombre. » Elle haussa les épaules. « Et ça pourrait être vrai… mais nous nous influençons l’une l’autre et peut-être que ça finira par nous amener à aller au centre… elle marchera vers la lumière, je marcherai un peu dans la nuit… nous finirons par beaucoup de nuances de gris, au lieu du noir et blanc.

« Ouaouh », lâcha Pony. « C’est vraiment profond, Gabrielle. »

La barde rit doucement. « Oui, et bien… je suis une barde, tu te souviens ? Nous sommes dans la parole. »

Ephiny mit la main sur le genou de Gabrielle. « Et ça te fait peur ? »

La barde secoua la tête. « Non… j’y pense parfois… et ça me faisait peur avant… mais après tout ce que j’ai traversé, j’ai juste décidé de prendre les choses comme elles viennent… et d’avancer vers la meilleure vie possible. »

Ephiny fixa son amie avec respect. « Tu es une personne courageuse, mon amie… tu le sais, pas vrai ? »

« Tout le monde me le dit… je ne le vois pas moi-même », répondit la barde avec modestie. « Mais je comprends mieux Xena maintenant… je lui ai souvent dit ça tout le temps, combien elle était courageuse… et elle se contentait de me regarder comme si j’étais cinglée et me disait qu’elle faisait juste ce qu’elle avait à faire, alors c’était quoi le problème ? » Un haussement d’épaules. « C’est ce que je ressens… je fais ce que j’ai à faire… et je sais que je suis capable d’être lâche et d’autres trucs mauvais, alors… » Un autre haussement d’épaules. « Bref… ce que je suis venue dire ici c’est que je voulais vous remercier toutes les deux… d’être de si bonnes amies pour nous deux. »

Un petit silence tomba. « Je ne suis pas sûre que Xena aurait approuvé cela, la dernière fois que vous étiez ici toutes les deux », finit par dire Ephiny, d’une voix tranquille. « Et je ne suis pas sûre que je l’aurais fait non plus. »

Gabrielle prit les mains de la régente dans les siennes. « Xena est une personne très dangereuse, Eph… personne ne le sait aussi bien qu’elle-même… elle est très concentrée et résolue quand cela concerne une chose qu’elle veut… il en faut beaucoup pour l’arrêter quand elle est comme ça. » Elle hésita. « Je le sais… parce que je fais partie des quelques personnes qui l’ont fait… et surtout j’ai pu faire ça parce que sous toute cette agressivité et parfois folie, j’ai toujours su qu’au cœur… au centre de tout, une partie de son cœur m’appartient. » Son regard s’attrista. « Mais après ces funérailles, je ne l’ai plus pensé vrai… et j’étais très effrayée quand elle m’a prise, parce que je savais… qu’il n’y avait plus rien entre nous pour l’arrêter si elle voulait vraiment passer sa colère sur moi. » Elle pressa la main d’Ephiny. « Tu avais raison d’essayer de m’arrêter. J’étais folle de vouloir partir avec elle. »

Ephiny étudia le sol puis inspira et leva les yeux. « Je l’aurais poursuivie, avec toutes mes ressources, si elle t’avait fait quelque chose. »

« Je sais », répondit la barde. « Elle le sait… et pour être honnête avec toi, Ephiny… je ne pense pas, à ce point, que si elle avait fait quelque chose… qu’elle t’aurait arrêtée. » Elle soupira. « Nous étions toutes les deux… très, très fracturées… le fait que vous deux l’ayez acceptée comme faisant partie de ma vie, et comme amie, je ne peux pas te dire combien ça compte pour moi. »

La régente la regarda. « Je suis contente… mais je ne l’ai pas fait pour toi », répondit-elle tranquillement. « Je ne lâche pas mes amis aussi facilement… et elle compte beaucoup pour moi. »

Gabrielle lui sourit.

« Oui… pareil », approuva Eponine vivement. « Moi aussi. »

Le sourire de la barde s’amplifia. « Merci à vous. »

« Heu… » Eponine se mit debout d’un bond. « Je… euh… j’ai quelque chose… à faire, alors si vous voulez bien m’excuser… »

Ephiny et Gabrielle échangèrent un regard. «Vas-y. » La régente lui fit un geste de renvoi.

« Merci. » Eponine remua la main et partit.

« Pon ? » Ephiny posa un bras sur son genou et appela son amante.

« Hein ? » Eponine trottina pour revenir, un air excessivement innocent sur le visage.

« Si tu reviens avec des bleus, ne me cherche pas pour arranger ça, d’accord ? »

« Moi ? Euh… non… non… où est-ce que je pourrais me faire des bleus ? » Répliqua la maîtresse d’armes d’un ton indigné. « Je vais juste… euh… patrouiller. »

Ephiny se contenta de secouer la tête et lui fit un geste de la main. « Au revoir. »

Gabrielle rit tandis qu’elles regardaient l’Amazone brune disparaître. « On se détend… si elle ne courait pas après Xena, je pense que l’amour de ma vie se sentirait négligée. »

La régente leva les yeux au ciel, notant la facilité avec laquelle Gabrielle utilisait le terme affectueux. « Alors… vous rentrez à la maison ? »

Gabrielle s’appuya en arrière sur ses mains. « Oui… on va d’abord s’arrêter à Potadeia, pour que je puisse leur donner la nouvelle… » Elle regarda son ventre et fit un sourire ironique à Ephiny. « Ensuite direction Amphipolis… je ne mentirai pas en disant que je serai contente d’y aller. » Elle s’étira. « Il faudra nous rendre visite cet hiver, Eph… peut-être qu’on pourra travailler sur ce plan commercial régional dont nous avons parlé l’an dernier… attirer des marchands de partout et faire du commerce par ici. »

« Mm… j’aime bien cette idée. » Ephiny hocha la tête. « Entre nous, les Centaures et vous tous… on peut vraiment installer quelque chose de régulier… quatre fois l’an, avec tout ce truc qui entre et qui sort… ce serait une bonne chose pour nos bourses. » Elle soupira et tendit à la barde la moitié restante de pain d’épice. « Et je parie que tu feras partie de ces personnes bénies qui restent absolument superbes pendant toute leur grossesse. »

Le regard vert se posa sur elle. « Qu’est-ce qui te fait dire ça ? »

Ephiny rit. « C’est juste une impression… pourquoi, ça t’inquiète ? »

Gabrielle hésita puis haussa les épaules. « Non. »

Son amie se pencha en avant et lui donna une tape sur le genou. « Gab, je t’aime beaucoup, mais tu ne peux pas mentir pour te sauver. » Elle se rapprocha et tendit une tasse à la barde. « Et maintenant, si tu écoutais Tatie Ephiny, d’accord ? »

Cela lui valut un rire de la part de la jeune femme. « Dieux… écoutez l’ancienne », blagua-t-elle. « Je ne suis pas inquiète, vraiment… c’est juste étrange. »

Ephiny lui prit le bras et prit une expression sérieuse. « Tu m’écoutes bien, d’accord ? Je ne connais peut-être pas tout, Gabrielle, mais je sais ceci… même si tu étais une jeune poule borgne, cul-de-jatte, déplumée, ta compagne à moitié cinglée, qui aime le cuir et le maniement de l’épée serait toujours folle de toi, compris ? » Elle soupira. « Et crois-moi, nous passons toutes par le sentiment que ça ne peut pas être vrai. »

La barde la regarda un long moment puis elle sourit et pressa la main d’Ephiny. « Merci », répondit-elle doucement. « Vous viendrez, n’est-ce pas ? Je parie que Gran va avoir besoin du même discours… Toris est loin d’être aussi sensible que sa sœur. »

Ephiny sursauta et se frappa le côté de la tête. « Xena… et sensible… dans la même phrase… il faudrait que je note ça dans les annales de la nation Amazone… » Puis elle se mit à rire. « Tu parles que je vais le faire… vous partez quand ? »

Gabrielle jeta un coup d’œil au ciel. « A midi, probablement… bien que Xena pourrait bien se laisser convaincre de rester un peu plus longtemps… je pense qu’elle s’est bien amusée au festival. »

Ephiny se mit debout et tendit la main. « Très bien… allons régler quelques petits trucs… et ce conseil que tu voulais que je réunisse est prévu pour après le petit déjeuner. » Elle aida la barde à se relever. « Allons… je pense entendre une autre miche de ce pain d’épice qui m’appelle. »

« Je te suis », répondit Gabrielle joyeusement. « Tu sais bien que je ne vais pas discuter là-dessus. »


Xena s’arrêta sur la crête haute, là où le sol élevé surplombait des collines pentues et recouvertes de forêt, à demi enveloppées dans la brume qui bougeait et changeait devant ses yeux dans la lumière brillante. Elle s’appuya contre l’arbre et calma sa respiration ayant couru pour monter la montagne à grande vitesse chassant les petits animaux et les cailloux devant elle sans même y penser.

L’air frais de l’automne portait les effluves des arbres et l’humidité du brouillard qui se posaient sur sa peau et mouillait le gambison serré autour de son corps. La brise apportait aussi des petits bruits de la forêt qui l’entourait, le craquement d’un lapin qui mâchait, un cliquetis tandis qu’un pivert arrangeait un nid et le doux froissement des feuilles qui se murmuraient l’une à l’autre, portant des secrets dans un langage que Xena avait toujours aimé écouter.

Elle avait toujours souhaité le comprendre. Mais l’énergie du monde qui l’entourait, ça elle la comprenait… et elle pouvait la sentir vibrer dans le bois contre lequel elle était appuyée, et grondant à travers le sol sur lequel elle se tenait, une énergie dont elle faisait partie, et une source qu’elle aspirait d’une façon qu’elle ne pouvait pas expliquer et qu’elle comprenait à peine.

C’était juste bon d’être vivante, juste là. Le soleil levant apparaissait à l’horizon et peignait son visage de pêche et de lumière dorée, elle pouvait le sentir à travers ses paupières closes et elle lui sourit en retour, bougeant les oreilles tandis qu’elle détectait la présence proche d’Arès. Elle ouvrit les yeux à contrecœur et lança un regard au loup. « Alors. Tu es revenu. »

Arès remua la queue d’un air hautain et s’assit, enveloppant ses pattes de la longue partie poilue. « Roo », dit-il tout en laissant tomber un petit lapin aux pieds de Xena.

« Oh… comme ça tu m’as apporté un cadeau, hein ? » La guerrière le regarda avec tolérance. « C’est bien, considérant combien tu m’as fait peur ce matin, puis tu m’as fait glisser et tomber sur ton autre maman. »

Arès haleta ce qui lui donna l’air de sourire. « Agrrr. »

« Oh oui… je ne pense pas que ça la dérangeait en fait, mais ce n’est pas le sujet. » Xena remua un doigt vers lui puis elle soupira quand il lui lécha le genou et la fixa d’un air adorateur. « Oh… pas ce regard… tu as appris ça de Gabrielle, pas vrai ? »

Le loup bâilla.

Xena sautilla plusieurs fois. Eh bien, paresseux, tu peux t’asseoir là si tu veux… j’ai des choses à faire. » Elle se pencha en avant et repéra un plateau juste sous elle, une surface agréable, plate et verte qui répondrait à ses désirs à la perfection. « Parfait. » Elle prit son élan et sauta de la crête, se lançant vers le bas pour atterrir sur un surplomb rocheux puis rebondir et faire deux saltos avant de toucher le plateau.

Avec un grand geste, elle dégaina son épée et salua le soleil, puis elle démarra une série d’exercices d’échauffement pour détendre ses muscles. La lame bougeait dans un dessin vacillant autour d’elle tout d’abord de la main droite, puis de la main gauche tandis qu’elle serrait la poignée pour faire un huit avec précision utilisant en grande partie ses poignets et les muscles tendus dans ses avant-bras.

La douleur était bienvenue et elle sourit, puis elle lança la lame vers le haut et par-dessus son épaule juste pour s’amuser, la rattrapant lorsqu’elle redescendit le long de son côté avant de la renvoyer en l’air. Elle sauta et l’attrapa dans sa descente, puis elle démarra une deuxième série d’exercices, se concentrant sur le ressenti de sa position et de l’espace autour d’elle, fermant les yeux pour se défendre contre un ennemi invisible.

Huit cadrans, quatre au-dessus de sa taille, quatre dessous, deux devant, deux derrière chaque membre. Le truc c’était d’affûter des instincts si précisément qu’aucune pensée n’était requise et chaque membre agissait en défense de son territoire, tous s’intégrant en douceur dans une attaque rapide qui lui permettait de pousser vers l’avant, faire tournoyer son épée et donner un coup de pied arrière en même temps, sans perdre l’équilibre.

Elle se concentra encore plus, imaginant des ennemis qui fonçaient sur elle de toutes les directions et son corps répondit, tournoyant dans un cercle, plongeant quand des épées fantômes frappaient à sa tête. Sans avertissement, elle sauta en l’air, faisant tourner l’épée sous ses jambes dans un mouvement qui aurait décapité un adversaire, puis elle tourna en l’air pour éviter une contre-attaque fantomatique. Dans son esprit, elle pouvait entendre le grognement de surprise de l’ennemi infortuné et elle donna un coup de pied vers le bas, atterrissant sur un seul pied et tournoyant avant de lancer un coup de pied sauvage qui aurait brisé des os s’il avait touché quelque chose.

Au suivant. Le sang de Xena battait maintenant et ses narines s’écartèrent légèrement, apportant de l’air tandis qu’elle commençait à s’entraîner sur des sauts et des coups de pied, courant vers un arbre proche pour utiliser ses branches comme des cibles, finissant par faire tomber une branche qui passait par-dessus sa tête. Puis elle se retourna et fonça sur la surface verte, rengainant son épée pour se lancer dans des roulades, se lançant dans des sauts périlleux, puis atterrissant pour se relancer en l’air, tournoyant et bondissant avec un excès d’énergie qui se libérait franchement.

Le soleil éclaboussait le plateau avant qu’elle ne fasse un dernier saut, se laissant atterrir sur le dos, étirant ses bras dans la surface moelleuse et moussue, tournant son visage vers la chaleur bienvenue. La brise fraîche repoussait ses cheveux noirs et refroidissait la sueur qui luisait sur sa peau exposée ; elle soupira dans une satisfaction purement animale tandis qu’elle sentait son cœur lent et régulier.

Au loin, elle entendit le léger grognement d’Arès et elle concentra son audition, fermant les yeux et écoutant l’herbe qui bruissait, les criquets et quelques oiseaux au loin avant qu’un léger bruit ne crée une dissonance. Elle écouta attentivement puis sourit au ciel bleu clair. « Salut Pony. » Mais elle resta où elle était, se contentant de croiser les chevilles et de remuer confortablement ses bottes.

Les bruits de pas augmentèrent puis le soleil fut obscurci par la silhouette compacte et musclée qui la fixait, secouant la tête.

« Assieds-toi. » La guerrière lui fit un signe de la main, attendant que l’Amazone se laisse tomber sur le côté et s’étire, la tête sur une main, attrapant un brin d’herbe de l’autre.

« T’sais… tu es sacrément quelque chose », commenta Eponine, en mâchouillant l’herbe.

Xena haussa les sourcils. « Quoi ? »

« T’es sacrément quelque chose… je suis assise à te regarder faire depuis une marque de chandelle et demie… et je jurerais que j’ai tellement secoué la tête que j’en ai un pincement dans la nuque. »

« Ah oui ? » Xena tendit la main avant même que la maîtresse d’armes n’ait le temps de croasser, elle mit ses doigts puissants derrière la nuque de l’Amazone et testa. « Oui… C’est le cas. » Elle fit légèrement tourner ses doigts et sentit les os se remettre en place, ensuite elle tapota l’Amazone sur la tête et remit sa main dans l’herbe. « C’est mieux ? »

Eponine tendit la main avec hésitation vers sa nuque puis elle cligna des yeux. « Je ne m’attendais pas à ce que tu fasses ça », marmonna-t-elle. « Mais oui. »

Xena sourit.

« Alors… ça fait quoi d’être invincible ? » Demanda Pony en reprenant son sang-froid.

Un œil bleu se tourna vers elle. « Je n’en ai aucune idée », répondit Xena sérieusement. « Je déteste perdre… mais ça ne veut pas dire que je n’ai jamais perdu… mauvaise journée, mauvais combat… je peux être battue et je l’ai été, des dizaines de fois. » Un léger souvenir lui vint à l’esprit. « Par une Amazone une fois, en fait, quand j’étais plus jeune. »

« Mm… vraiment ? » Pony eut l’air intrigué. « Mais pas beaucoup récemment, hein ? »

Un haussement d’épaules. « Ces derniers temps, j’ai dû me battre surtout pour sauver ma vie ou celle de Gabrielle… ça prend une autre connotation », admit-elle. « En plus… je… heu… » Elle garda le silence.

Pony sourit. « Tu ne veux pas perdre devant ta chérie, c’est ça ? »

La guerrière lui lança un regard puis éclata de rire. « Quelque chose comme ça, oui. » Elle leva les mains et les laissa retomber sur le sol. « L’ego, comme aime à le dire Gabrielle. »

Eponine haussa à son tour les épaules. « On en a toutes un », dit-elle en riant. « Tu t’intégrerais bien ici. »

Xena y réfléchit. « Je présume que c’est pour ça que vous me donnez autant de fil à retordre, hein ? » Elle roula la tête d’un côté et regarda l’Amazone brune pensivement. « Je suis parfois un peu fatiguée de devoir défendre ma réputation. »

Pony mâchouilla son brin d’herbe un moment, essayant de formuler une réponse. Finalement, elle haussa les épaules. « Je pensais que tu aimais les défis. »

La guerrière soupira. « Parfois. » Elle cueillit un morceau de mousse et le fit rouler entre ses doigts. « Mais j’ai combattu tellement longtemps que ça a pris de l’âge après un moment. » Ses yeux bleus se tournèrent vers le visage de l’Amazone. « J’ai eu quinze ans de défis, Pony… tu penses que ce n’est pas assez ? »

Une secousse de la tête. « Tu dis ça, mais quand je te regarde faire ce que tu viens de faire… tu ne peux pas me dire que ça ne t’émoustille pas, Xena… je ne le croirais pas. »

Xena sourit ironiquement. « Non… tu as raison… c’est le cas… mais c’est différent… c’est moi qui me mets au défi toute seule… je me pousse au-delà de limites que j’ai fixées… je n’ai pas à m’inquiéter d’une Amazone qui me saute dessus depuis un buisson à chaque demie-lieue. » Elle se mit sur ses coudes. « Ecoute… je ne dis pas que je n’aime pas m’entraîner avec d’autres… et je ne dis pas que je ne vais pas le faire… mais est-ce qu’on peut laisser tomber l’ouverture de la saison de la chasse dès que j’entre dans le village ? » Elle soupira. « Pony, quelqu’un va être blessé… je vais glisser et enfoncer une épée dans les tripes de quelqu’un un de ces jours, et ensuite quoi ? »

Eponine cracha son brin d’herbe. « Très bien… à une condition. »

Un haussement des deux sourcils. « Et ce serait… ? »

L’Amazone eut un sourire narquois. « Maintenant que tu es l’une d’entre nous… tu vas devoir nous enseigner ce que tu sais. » Elle tapota le bras de la guerrière. « Des cours, Xena… c’est ma condition. » Elle remua la main à la protestation qui s’élevait. « Je sais… je sais… tu rentres à la maison… mais c’est une longue saison d’hiver et nous adooorons aller à Amphipolis. »

« Des cours, hein ? » Répéta Xena, avec un soupçon de sourire.

« Oui oui. »

Le sourire devint paresseux et plein. « Tu es sûre de ce que tu veux ? »

Eponine cligna des yeux puis fronça les sourcils. « Hé… c’est un défi ? »

Elles rirent ensemble et Xena s’étira paresseusement. « Très bien… marché conclu », acquiesça-t-elle. « Tu envoies du monde là-bas… je travaille avec elles… c’est probablement une bonne chose puisque je n’aurai pas Gabrielle avec qui m’entraîner pendant un moment. » Elle eut une pensée nostalgique pour les mois paisibles de l’hiver précédent. « D’accord ? »

« Marché conclu », acquiesça Eponine. « Tu rentres au village ? Je sais que vous voulez partir. »

Xena se mit debout et brossa l’herbe sur son gambison. « Oui… » Elle attendit que l’Amazone se lève puis elle se mit à courir, sentant le soleil sur son dos et le vent sur son visage tandis qu’elle laissait Eponine et ses jurons derrière elle.


Gabrielle sortit de la salle du conseil et prit une profonde inspiration de l’air frais. « Mm… » Dit-elle, à personne en particulier. « Belle journée pour voyager. » L’air renfermé de la salle avait couvert sa nuque de sueur et elle tendit la main pour soulever ses cheveux et laisser la brise souffler sur sa peau.

« Bonjour ! » La voix de Jessan explosa et elle se retourna pour voir l’être de la forêt marcher à grands pas vers elle, son corps énorme ruisselant d’eau, des gouttelettes luisant comme des diamants sous le soleil. « Ouaouh… quelle fête hier soir… Gabrielle, tes Amazones savent vraiment comment s’amuser. » Il secoua rapidement la tête, envoyant de l’eau partout y compris sur la barde.

« Hmm… merci, Jess. » Gabrielle leva la main et ferma les yeux tandis que la douche mouillait sa peau nue. « Vous êtes prêts à partir ? »

« Oh oui. » Un grand sourire. « Elaini est prête et passe quelques minutes dans la salle à manger pour dire au revoir. Tout le monde adore les enfants. » Il fit une pause. « Merci de nous inviter chez vous à propos… j’avais hâte de passer du temps avec vous. »

La barde mit une main dans son bras velu et se mit à son niveau. « Moi aussi… » Elle leva les yeux. « C’est agréable d’être avec quelqu’un qui… » Elle s’interrompit à la recherche des mots adéquats.

« Qui comprend ? » Jessan la regarda, ses yeux dorés chaleureux. « Tu peux me dire comment c’est pour toi et nous vous dirons comment c’est pour nous… peut-être qu’on apprendra tous quelque chose. »

Gabrielle sourit. « Je parie que oui. » Elle jeta un coup d’œil au village et sourit en arrêtant son regard sur l’entrée peu éclairée et feuillue du chemin qui montait vers les sources. Quelques instants plus tard, une silhouette aux cheveux noirs entra dans son champ de vision, avançant avec aisance tandis qu’elle évitait les feuilles qui surplombaient le chemin.

Xena courait toujours quand elle entra dans le village et son pas augmenta lorsqu’elle repéra Gabrielle et Jessan et elle changea de direction pour les intercepter. La guerrière ralentit et s’arrêta lorsqu’elle les atteignit, le sol faisant rebondir des cailloux minuscules lorsque ses bottes les touchaient. « Comment ça s’est passé ? » Demanda-t-elle à la barde. « Bonjour », avec un hochement de tête pour Jessan.

Gabrielle hocha fermement la tête. « Tout est réglé… c’était… et bien, un peu rude, mais Ephiny était avec moi et après ça… il y aura une sorte de probation, mais je pense que ça va se faire. »

« Xena ? » Jessan penchait la tête d’un côté et de l’autre. « De quoi est-ce qu’elle parle ? »

« De Paladia… elle va rester ici », répondit Xena d’un ton neutre. « Et Ménelda ? »

Un haussement des épaules nues de la barde. « Elle n’a pas décidé… Eph a dit que c’est une bonne idée, mais… qu’elle soit aussi loin peut aussi être mauvais, parce qu’elle et Erika ensemble pourraient être bien, ou elles pourraient juste renforcer leurs mauvais côtés respectifs. »

Xena y réfléchit. « Vrai », dit-elle. « Mais elle a besoin d’aide. »

« Mm… je sais… » Gabrielle mâchouilla sa lèvre inférieure. « Il faut que je réfléchisse à ce que je vais faire pour elle. » Elle soupira et carra les épaules. « Alors… prête à partir ? Je vais juste aller donner la bonne nouvelle à Cait, ensuite je suis prête. » Elle s’appuya contre sa compagne. « On peut s’arrêter ce soir à cet endroit sympathique près de la source ? » Elle battit des cils. « S’il te plaît ? »

Xena sourit, ignorant l’air espiègle de Jessan. « Je suppose que tu veux du saumon aussi, hein ? »

« Et bien. » La barde mit le nez en l’air et avança à grands pas lents. « Bien sûr. »

La guerrière lui donna une tape sur les fesses. « Vas-y… je vais me changer et seller Argo… je te retrouve à la hutte de la guérisseuse. »

« Hé ! » Cria Gabrielle en la tapant sur le côté. « Arrête ça ! »

Xena évita la prise de défense de sa compagne et lui attrapa l’arrière de son haut, la tirant en arrière pour la relâcher avec un bruit. « Je t’ai eue… »

« Oooh… » Gabrielle décida qu’elle était d’humeur festive et plongea vers la grande femme, l’attrapant à la taille dans un essai désespéré de la tirer vers le sol. Etant données leurs différences de taille et de poids, ce ne fut pas un succès. « Oooh… allez, Xena… »

La guerrière rit en baissant les yeux vers son âme sœur qui luttait avec détermination. Elle tendit le bras qu’elle passa autour de l’estomac de la barde puis elle la souleva jusqu’à ce qu’elle soit à l’envers, couinant comme un poulet, ses jambes battant l’air. « Tch… tch… »

« Xeeeennnaaa !!! » Gabrielle tenta d’attraper les genoux solides de la guerrière, réussissant à passer un bras derrière l’un d’eux pour la chatouiller sans merci. « Eeeehhhoooo !!! » Elle avait oublié que son estomac était aux mains de Xena, jusqu’à ce qu’un chatouillis plumeux se fasse son chemin le long de son côté. « Très bien… très bien… je me rends ! »

Au lieu de la reposer, Xena la lança en l’air pour la redresser puis elle l’attrapa et la prit entre ses bras. La barde reprit son souffle, soufflant ses cheveux hors de ses yeux avec une bouffée impatiente. « Je t’aurai pour ça. »

« Ah oui ? » Répondit doucement Xena en la fixant d’un air affectueux.

« Oui », lança Gabrielle en retour tandis qu’elle entourait le cou de la guerrière de ses bras et qu’elles se regardaient dans les yeux l’une de l’autre.

« Gabrielle ? »

« Hmm ? »

« Tu m’as déjà. » Le regard bleu s’adoucit.

Gabrielle posa sa tête sur l’épaule capitonnée. « Je présume que oui, hein ? »

Elles se tournèrent à l’unisson quand Jessan lâcha un soupir mélodieux. « Ooooohhh… » Il mit les deux mains sur son cœur. « C’est teeeeelllement mignon… »

Les deux paires de sourcils grimpèrent en même temps. « Je vais te frapper », dirent-elles en même temps.

« Et je ne parlerai MEME PAS de cette longue conversation qu’on a eue en revenant de Cirron, Xena… » Gazouilla Jessan. « Tu vois de quoi je parle… pas vrai ? »

« Jessan. » La voix de Xena descendit d’une octave.

« Non non… ça ne sortira jamais de ces lèvres poilues. » L’être de la forêt leva une main vertueuse.

« Quelle conversation ? » Demanda Gabrielle avec intérêt. « Tu ne m’en as jamais parlé. » Elle tourna le regard vers sa compagne qui lançait un regard noir à leur ami. « Allons, Xena… ça peut pas être si terrible ? »

Xena fixa Jessan qui sourit. « T’sais, Xena… ce méchant regard serait bien meilleur si tu n’étais pas en train de bercer ton petit cœur là. » Il sortit le bout de sa langue entre ses crocs.

Xena relâcha un souffle puis elle tourna son attention vers la barde inquisitrice. « Je vais seller Argo. » Une pause. « Maintenant. »

« D’accord, chérie. » Gabrielle lui tapota l’épaule. « Tu veux bien me poser avant ? » Elle fut posée avec soin sur ses deux pieds. « Merci. » Elle attendit que la guerrière se soit éloignée de quelques pas. « Nous reparlerons de cette conversation, d’accord ? »

Les yeux bleus étincelèrent par-dessus une épaule bronzée tandis que Xena s’arrêtait puis elle secoua la tête et repartit.

Jessan et Gabrielle échangèrent un regard et rirent. « Allons-y… » Gabrielle lui reprit le bras. « Encore un arrêt. » Elle s’interrompit quand une file d’hommes, vêtus de simples tissus passèrent à côté d’eux, leurs corps couverts de boue. « Ah… je vois qu’Ephiny a trouvé un usage pour ces types. » Elle sourit tandis que leurs prisonniers essayaient en vain de se débarrasser de la boue.

Jessan rit. « Oh oui… quelque chose au sujet de creuser les fondations de ses nouveaux quartiers ? » Dit-il. « Elle a parlé d’une baignoire creusée dans le sol… je crois. »


Cait pianota sur sa cuisse tandis que la guérisseuse regardait encore une fois la blessure de son épaule. Elle faisait moins mal aujourd’hui, vraiment, elle les en avait assurées. Elle occupait juste une paillasse sans raison… ce serait sûrement mieux pour elle de se reposer dans sa propre hutte confortable. « Vraiment… je me sens bien mieux aujourd’hui. »

La guérisseuse lui jeta un coup d’œil puis secoua la tête. « T’sais, je pourrais développer un complexe à cause de toi, Cait. On pourrait penser qu’on est en train de te tuer ici. »

La jeune fille soupira. « Oh… s’il te plaît… je m’ennuie tellement ici. »

Solari ricana sur la paillasse proche. « Eh bé, merci Cait… c’est sympa d’être ta voisine. »

« Dieux… ce n’est pas ce que je… » Cait se rendit compte que Solari se moquait d’elle et elle fronça les sourcils. « Je me sens bien mieux dans mon propre lit, c’est tout. »

Les yeux de l’Amazone brune brillèrent. « On aimerait toutes ça, gamine… surtout s’il y a quelqu’un d’autre dedans. »

Cait rougit.

La guérisseuse se mit à rire. « Soli, tu es sur le point de rentrer chez toi, je pense… ton sens de l’humour est de retour. » Une salve de rires faibles traversa la pièce, qui s’arrêta lorsque la porte s’ouvrit et que Gabrielle entra, apportant une odeur de pin avec elle.

« Salut, tout le monde. » La barde fit un geste de la main. « Comment allez-vous ? »

Un chœur de ‘génial !’ lui répondit, faisant sourire la jeune femme blonde. « C’est bon à entendre… désolée que le festival ait été aussi frénétique pour tout le monde… peut-être que l’année prochaine il sera plus paisible. » Oui… Gabrielle rit ironiquement pour elle-même. Peut-être qu’on ne sera pas là.

« Reine Gabrielle », appela une voix à l’arrière et la barde reconnut celle de l’une des jeunes éclaireuses qui avait été blessée dans la bataille.

« Oui ? »

« C’est vrai que tu es enceinte ? » Demanda la jeune fille, rougissant lorsque tout le monde se retourna pour la fixer. « Et bien, dieux… aucune d’entre vous n’a les tripes pour lui demander… qu’est-ce qu’elle va faire… me frapper ? »

Gabrielle rit. « Oui… c’est vrai… heu… de huit semaines, je pense. » Elle posa la main sur son estomac plat. « Je ne suis pas encore habituée à cette idée. »

Des sifflements et des acclamations faibles s’élevèrent. « Tu as déjà choisi des noms ? » Demanda Solari avec un clin d’œil.

« Dieux…non… » La barde se mit à rire. « On a tout le temps pour ça… mais vous devez m’excuser… il faut que je parle à Cait et ensuite on part pour la maison. » Elle alla vers la paillasse de la jeune fille et la regarda, consciente de l’intérêt profond des Amazones autour d’elle, qui avait trouvé d’autres choses à observer tout en écoutant. « Hum… » Gabrielle se tourna vers la guérisseuse. « Ecoute… tu sais… j’ai vraiment besoin de parler à Cait en privé… ça t’embêterait que je l’aide à rejoindre ses quartiers ? Je pense qu’elle ira aussi bien là-bas qu’ici. »

Du coin de l’œil, Gabrielle vit le sourire rapide et triomphant sur les lèvres de Cait et elle réfréna un sourire à son tour.

La guérisseuse soupira. « A tes ordres, Majesté… laisse-moi lui préparer un sac d’herbes. » Elle se rendit avec grâce et Gabrielle mit le sac sous son bras tout en aidant avec soin Cait à se lever. « Doucement… tu vas probablement avoir un peu de vertiges. »

« Dieux. » La jeune fille s’accrocha au bras de la barde tout en attendant que le monde se stabilise. « Et comment tu sais ça ? »

Gabrielle soupira. « Déjà vu, déjà fait. » Elle glissa un bras autour de la taille de Cait et la redressa. « J’ai eu une blessure de flèche plutôt terrible il y a longtemps… c’était plutôt douloureux alors je sais par quoi tu passes. »

Cait s’appuya timidement contre elle et prit quelques inspirations. « Très bien… allons-y… je veux sortir d’ici avant qu’elle ne change d’avis », ajouta-t-elle à voix basse. « C’est tellement ennuyeux… et toutes ces personnes qui se plaignent de tout… »

« Oui… » Gabrielle ouvrit la porte et la guida pour sortir. « Je sais que quand je suis malade, ou blessée… je veux qu’on me laisse tranquille la plupart du temps… » Elle fit une pause. Eh bien, à l’exception de Xena, bien sûr. »

Cait sourit. « Bien sûr… c’est une tellement bonne guérisseuse… tout le monde ici parlait d’elle. »

Cela lui valut un large sourire de la barde et elles firent le reste du court trajet en silence. Les quartiers de Cait étaient au bout, près des terrains d’entraînement et auraient normalement dû accueillir quatre filles. Cependant, trois de ses colocataires avaient eu de la promotion la veille et elles n’avaient pas perdu de temps pour déménager leurs affaires vers les quartiers des Amazones, laissant la jeune Cait dans sa splendeur solitaire.

Gabrielle regarda autour d’elle avec intérêt tandis qu’elle aidait doucement la jeune fille à se mettre au lit, tirant la couverture soyeuse autour d’elle et souriant quand elle reconnut le dessin. « Ça vient de la maison. »

Cait passa le doigt. « Oui… Cyrène me l’a donné avant que je parte… j’ai pensé que c’était terriblement sympa de sa part… je veux dire que ce n’est pas comme si je faisais partie de sa famille ou quoi. »

La barde s’assit sur une chaise basse tout près et posa les coudes sur ses genoux. « Cait... ce n’est pas vrai », dit-elle calmement à la jeune fille. « Tu fais partie de notre famille… n’en doute jamais. »

Les yeux gris clignèrent au bord des larmes. « Je ne suis qu’une orpheline. »

« Non. » Gabrielle lui prit la main et la couvrit de la sienne. « En tant qu’Amazone, tu es ma sœur… et Xena aussi maintenant… mais même avant ça, tu faisais partie de nos vies et je t’ai toujours considérée comme faisant partie de ma famille. »

Cait se contenta de la regarder, sa respiration lourde pendant un instant. « C’est… tellement étrange… je me rappelle à peine mes parents. »

« Oui… je sais… je me souviens de ce que j’ai ressenti quand Xena m’a dit que je faisais partie de sa famille… elle m’a dit que notre amitié nous liait elle et moi plus que le sang ne le ferait jamais, et tu sais quoi… c’était la chose la plus stupéfiante qu’on m’ait jamais dite. » Gabrielle soupira doucement au souvenir. « Je me sentais… fière… et impressionnée… c’était très spécial. »

Un petit silence descendit tandis que les deux femmes semblaient absorbées dans leurs pensées.

« Gabrielle… je peux te demander quelque chose ? » Dit finalement Cait très doucement. « J’ai demandé à Xena… mais la réponse qu’elle m’a faite n’a pas vraiment été une explication… »

La barde rit doucement. « Elle ne fait pas beaucoup dans les détails… non… bien sûr. Quelle est la question ? »

« Comment tu sais que tu es amoureuse ? »

Gabrielle soupira. « Oh », dit-elle dans un souffle. « Cette question-là. » Son regard alla sur le visage de la jeune fille. « Tu veux dire… amoureuse, pas simplement aimer quelqu’un, n’est-ce pas ? »

Cait hocha sobrement la tête.

« Hm. » La barde mordilla son pouce, puis elle se pencha en arrière et concentra son regard sur la petite étagère au-dessus du lit, où se trouvaient des pommes de pin, chacune d’elles décorée de couleurs vives. « Tu sais… parce que quand tu regardes la personne dont tu es amoureuse, tu as… mal… juste ici. » Elle mit la main sur son cœur. « C’est comme si quelque chose t’oppressait… mais quelque chose d’autre te remplit à l’intérieur, encore et encore, jusqu’à ce que tu sois prête à exploser. » Elle s’interrompit. « Tu le sais, parce que tu ferais n’importe quoi, et serais n’importe quoi pour cette personne, tu mourrais pour elle, tu abandonnerais tout ce que tu sais, et tous tes rêves juste pour être avec elle... » Une autre pause. « Elle devient le centre de ton monde. »

Elle déglutit, ignorant les larmes qui coulaient sur ses joues. « Et… quand elle te regarde… avec le même amour dans les yeux que tu as pour elle… il n’y a rien sur cette terre, ou au-delà qui peut se comparer à ce sentiment. » Elle leva les yeux vers une Cait impressionnée. « Voilà ce qu’est l’amour, Cait… il n’y a rien de plus fort, rien de plus merveilleux… que quand tu découvres ce que cette personne, cet arbre unique dans la forêt, signifie pour toi. »

Elles se regardèrent. « C’est ça que tu voulais savoir ? » Finit par demander Gabrielle, tranquillement.

« Dieux », murmura Cait. « Tu rends ça tellement magique. »

Un petit hochement de tête. « Pour moi, ça l’était. »

Cait soupira. « Mais… si ton arbre est un cocotier ? » Son regard alla vers Gabrielle dans une requête plaintive.

La barde lâche un rire surpris. Eh bien… alors tu fais tomber les noix de coco, tu les ouvres et tu savoures », répondit-elle. « D’accord ? »

Cait y réfléchit. « D’accord », finit-elle par approuver.

« Maintenant… sur un sujet tout à fait différent… ton amie Paladia va être intégrée sur une base d’essai… mais tu dois garder un œil sur elle, compris ? » Lui dit la barde, sans rater la lueur surprise et ravie dans les yeux gris clair. Le sujet n’était pas si différent après tout, hein, songea-t-elle tranquillement. « Elle devrait montrer ses dessins à plus de gens… elle nous en a donné un à Xena et à moi pour notre cérémonie d’union. »

« Ben ça… c’est… » Bafouilla Cait. « C’est vrai ? Je vais la taper… elle ne m’a pas dit qu’elle allait faire ça… c’était celui de la panthère et du renard ? »

Gabrielle hocha la tête.

« Dieux… il est parfait, pas vrai ? Elle a travaillé des jours pour faire ces yeux de la bonne couleur… elle m’a fait vér… » Cait rougit un peu et s’arrêta. « C’était sympa, pas vrai ? »

Le visage de la barde se plissa en un grand sourire. « Bien sûr que ça l’était… il est au-dessus de notre âtre… je l’adore et Xena aussi. » Elle regarda Cait pencher la tête et elle s’écouta, entendant des bruits de pas qui étaient assez lourds pour être ceux de son âme sœur, mais qui manquaient du rythme distinct de la guerrière. La porte s’ouvrit et Paladia passa la tête. « Salut… entre. » La barde lui fit signe d’entrer.

« Hum… » Paladia eut un air de doute. « Nan… vous êtes occupées. » Elle commença à sortir, mais Gabrielle s’était mise rapidement debout et avait atteint la porte, tendant la main pour attraper le bras de l’ex-renégate. « Hé ! »

« Non. C’est bon… entre… » Insista Gabrielle en la tirant ce qui eut pour effet que toute la grande blonde émerge dans la pièce. Elle portait un petit sac et elle le poussa devant elle en direction de Cait.

« Tes affaires », grommela-t-elle. « La guérisseuse te l’envoie. »

« Merci. » Gabrielle lui prit des mains et le posa sur la table. « On parlait justement de toi. »

Un air instantanément soupçonneux. « Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? »

La barde la regarda affectueusement. « Je disais justement à Cait combien Xena et moi nous aimons le dessin que tu nous as fait… il est merveilleux. » Elle fut récompensée par un rougissement qui colora le visage de la grande jeune femme de cramoisi. « Et je lui disais aussi qu’elle ferait mieux de se dépêcher de guérir, parce qu’elle a une nouvelle Amazone à entraîner. »

Gabrielle, experte dans la lecture du langage du corps, vit le léger affaissement dans la posture de l’ex-renégate et elle ressentit une sympathie tranquille pour elle. Même après tout ça… c’était un cas où son jugement avait fait mouche.

Eh bien… bonne chance », dit Paladia avec embarras.

Cait mit un sourire sur ses lèvres. « Merci… je vais en avoir besoin », répondit-elle avec une lueur tranquille dans ses yeux gris clair.

Paladia sentit le silence et elle leva les yeux pour voir le regard de Cait posé sur elle, puis elle se tourna vers une Gabrielle également amusée. Elle contracta le front. « Pourquoi vous me regardez ? » Demanda-t-elle avec hésitation.

Gabrielle se redressa et leva le menton, rendant son regard à la grande femme. Eh bien… tu as un foyer ici si tu le veux. »

Paladia se figea, au point de même arrêter de respirer. Quand elle reprit sa respiration, c’était un halètement. « Pourquoi… dans les sept niveaux d’Hadès tu ferais ça ? »

Le regard vert brume brilla d’une intime conviction. « Parce que tout le monde a droit à une seconde chance, Paladia. » Elle attrapa le bras de la grande femme. « Bonne chance. » Puis elle fit un léger geste de la main vers Cait et retourna à la porte. « Il faut que je parte… nous rentrons à la maison », leur dit-elle, pas sûre qu’elles aient entendu, tandis qu’elle refermait la porte sur un tableau silencieux et pensif.

L’air frais la frappa et elle soupira, les mains sur ses hanches, regardant le campement. Elle repéra son âme sœur qui faisait traverser la place à Argo et elle regarda le petit Xenan qui galopait vers elle, dansant autour d’elle tout en remuant les mains. Jessan et Elaini s’approchaient également, entourés d’un groupe d’Amazones de tous âges, luttant entre elles pour pouvoir tenir un des triplés, qui s’amusaient comme des fous en tirant sur les colliers et les plumes.

Gabrielle hocha la tête pour elle-même, puis elle carra les épaules et traversa la place, en direction de la maison.


Fin

 

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03 juillet 2018

Canicule

mar

 

Deux lectures rafraichissantes !

- Le Festival de Missy Good, partie 10, traduction de Fryda

- Histoire d'eau, une ff francophone de Gaxé

 

Bonne lecture !

Kaktus

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Le Festival, partie 10

 

Avertissement en 1ère partie


Le Festival – 10ème partie

Par Melissa Good

Traduction : Fryda


Des coups réguliers de marteau résonnaient tandis qu’un groupe d’Amazones travaillaient industrieusement sur la zone qui serait utilisée pour la fête de la soirée. Quatre femmes trapues et robustes balançaient des bûches sur leurs épaules, les plaçant avec soin pour le feu de camp, et deux filles sans peur avançaient à petits pas sur des branches fines, posant de longues rangées de fleurs aux couleurs éclatantes.

Toute l’atmosphère du village s’était définitivement rehaussée, comme s’en rendait compte Xena, alors qu’elle voyait deux ou trois des éclaireuses habituellement sérieuses se badigeonner avec des fruits. Un sourire se fraya un chemin sur ses lèvres. Peut-être que ça ne serait pas si mal après tout… Plusieurs des travailleuses les repérèrent et les saluèrent joyeusement et Gabrielle leur répondit. La barde lui jeta un coup d’œil. « C’est mieux que la dernière fois, hein ? »

Xena soupira. « Je me faisais la même remarque », admit-elle ironiquement. « Oui… » Son regard fut attiré par une silhouette qui passait et elle remarqua l’intérêt profond de la grande blonde pour elle. « Je pense qu’elles me voient de manière plus chaleureuse. »

Gabrielle regarda la blonde Amazone qui avançait rapidement, foncer dans un arbre. « Tu crois, hein ? » Dit-elle innocemment tandis que la jeune femme rebondissait et disparaissait dans la hutte la plus proche. « Je ne pense pas que ‘chaleur’ soit la température que nous voyons là, mon chou, mais… » Elle tendit la main et ajusta l’avant du cuir cramoisi de Xena. « Je t’adore en rouge. »

Xena rit et mit un bras autour des épaules de la barde pour l’attirer plus près. « Et bien, c’est le Festival de Dionysos… on pourrait aussi bien l’apprécier. » Ses yeux brillèrent et elle baissa rapidement la tête, surprenant Gabrielle avec un doux baiser.

La barde soupira, observant une autre Amazone foncer dans un arbre. « Xena, tu causes le chaos. » Puis elle se lécha les lèvres et baissa à nouveau la tête de la guerrière. « Autant bien le faire. » Elles s’arrêtèrent à l’ombre d’un grand arbre et savourèrent l’instant, conscientes dans la périphérie de leur regard de l’arrêt de tout bruit autour d’elles. « Il faut qu’on arrête ça », murmura la barde.

« Pourquoi ? » Xena lui mordilla la mâchoire.

« On va manger du chaume ce soir assises sur des rochers », répliqua Gabrielle avec un rire. « Viens. »

Des voix bruyantes sortaient de la salle à manger et Xena et Gabrielle avancèrent, bras dessus bras dessous. « Oh oh », marmonna Gabrielle. « On dirait qu’il y a des enn… Ne me regarde pas comme ça ! »

Un battement des longs cils noirs. « Je n’allais rien dire. »

La barde plissa ses yeux verts. « Tu y pensais. »

Xena rit tout en tirant sur la porte et elle poussa sa compagne à l’intérieur.

Un groupe d’Amazones était rassemblé autour de la table principale et elles pouvaient à peine voir les cheveux blonds bouclés d’Ephiny au milieu. Ménelda était appuyée contre la table en bois et elle criait.

« Bon sang, Ephiny… j’en ai plus qu’assez ! Je te dis que cette bâtarde s’est sauvée et elle a kidnappé cette jeune fille et tu dois foutument faire quelque chose ! »

Xena et Gabrielle échangèrent un regard. « Tu sais, Xe… Ce n’est pas nous qui déclenchons les ennuis ici. Nous finissons juste par les réparer », marmonna la barde à voix basse. « Très bien… qu’est-ce qui se passe ? » Ajouta-t-elle à voix haute.

Ménelda se retourna et mit les mains sur ses hanches. « Le problème que tu nous as apporté, Majesté. »

Gabrielle sentit l’explosion arriver et se contenta de mettre les mains sur son âme sœur avant que la guérisseuse ne bénéficie du côté sombre de Xena. « Oh oh, tigresse… attends… » Elle mit les mains sur la poitrine qui bougeait régulièrement et attira le regard brûlant sur elle. « Hé… hé… »

Ephiny contourna la table et se mit entre Ménelda et la guerrière toujours frémissante. « Ménelda, c’était déplacé. Et c’était ma décision pas la sienne. » Elle parla durement puis tourna un regard noisette sérieux vers Gabrielle, qui tournait le dos à la régente vu que son attention était concentrée sur Xena. A contrecœur, Ephiny croisa le regard brûlant de la guerrière. « Paladia et Cait ont disparu. »

Gabrielle sentit le pouls sous ses doigts ralentir et elle frotta la peau douce de son pouce avant de se retourner pour faire face à Ephiny. « Disparu ? » Son regard alla de la régente à la guérisseuse en colère. « Peut-être qu’elles sont juste parties se promener ? » Dit-elle d’un ton neutre tandis qu’elle sentait les mains de Xena se poser fermement sur ses épaules.

Ménelda ricana. « Parties se promener ? Cait est méchamment blessée ou bien tu l’as oublié ? »

Gabrielle sentit les doigts se resserrer sur elle et elle mit les mains sur ses hanches. « Je peux te demander quel est ton problème ? » Demanda-t-elle avec irritation. « Tu es incapable d’une civilité basique ou quoi ? Tu agis comme si tu avais un chobos dans le… » La prise se resserra encore, mais elle put sentir la légère chaleur d’un rire sur sa nuque.

Ménelda la regarda avec dégoût. « On est là en train de blablater alors que cette criminelle est peut-être en train de faire les dieux savent quoi à Cait. »

Gabrielle regarda le sol avec dégoût, puis se retourna et fit face à Xena. « S’il te plaît, tu pourrais les retrouver ? »

« On a déjà cherché », interjeta la guérisseuse.

Xena toucha le bout du nez de la barde de son doigt. « D’accord. » Elle se retourna et lança un regard à la foule. Elles se séparèrent sans un mot et elle les traversa, claquant des doigts pour appeler Arès alors qu’elle arrivait à la porte et le loup la rejoignit.

« On a lancé un groupe de recherche », dit Ephiny à Gabrielle à voix basse. « Pony est partie et quelques autres… on ne sait pas depuis combien de temps elles sont parties. »

La barde hocha la tête. « Xena va les trouver. » Elle regarda Ephiny puis Ménelda. « Je pense qu’il faut qu’on parle. » Elle fit une pause pour leur laisser le temps d’absorber ses paroles.

« Maintenant ? » Demanda Ephiny en jetant un coup d’œil à la foule.

« Ce serait bien », l’informa Gabrielle. « En fait ce serait génial. » Elle leur fit signe de la précéder. « Chez moi ? »

Les deux Amazones silencieuses sortirent tranquillement, suivies par une barde très agacée.


« Tu vas où, Xena ? » Rena la rejoignit alors qu’elle atteignait la salle des guérisseuses et commençait à scruter le sol.

« Chercher des gens », répondit la guerrière, oubliant la porte principale pour aller à celle de derrière. Son regard saisit l’encadrement de la porte et elle regarda un support solide, qui portait une égratignure à hauteur de son épaule. Elle se pencha un peu plus et repéra un minuscule fil bleu encastré dans le bois. Elle le sortit et l’examina puis elle entra dans la pièce et observa la paillasse la plus proche. « Paladia et Cait ont disparu. » Elle nota les couvertures posées sur les lits et son regard passa sur celui de Cait où la couverture manquait.

« Ah. » Rena était assise sur un seau retourné, l’observant avec un plaisir évident. « Elles se sont enfuies, pas vrai ? »

Les yeux bleus saisirent la lumière du soleil tandis que Xena regardait par-dessus son épaule. « Qu’est-ce qui te fait dire ça ? » Elle se releva et se frotta les mains, ne notant aucun signe de lutte.

L’Ancienne grisonnante rit. « Je suis vieille, pas aveugle, Xena. » Elle se leva et alla vers la guerrière. « J’ai beaucoup apprécié quand tu as donné ce baiser à ta jolie demoiselle dans la cour des Centaures », murmura-t-elle, donnant un coup dans les côtes nues de la guerrière.

Xena réfréna un rougissement et lui préféra un reniflement grognon. « Bien, je dois aller les trouver, alors… » Elle claqua de la langue pour appeler Arès qui reniflait dans le buisson tout proche. « Viens par ici, mon gars. » La guerrière entra, prit l’oreiller de Cait et le tendit au loup.

Naturellement, il le mordit, puis secoua sa grosse tête, arrachant l’oreiller de sa main et envoyant voler les plumes par-dessus les paillasses. « Agrufhf. »

« Hé. » Solari protesta faiblement, en retirant un morceau de son visage. « Garde les batailles d’oreiller pour quand je pourrai les apprécier, hein ? »

« Désolée. » Xena reprit l’objet déchiré. « Arès, sens-le simplement, d’accord ? » Ce que fit le loup en éternuant. « Trouve », dit Xena en baissant le ton de sa voix. « Trouve. »

Arès haleta vers elle puis éternua à nouveau. « Roo. » Il passa près d’elle et trotta sur le chemin de la forêt, son museau fermement posé sur le sol.

« Je pense que je vais venir te donner un coup de main, Xena », décida Rena. « J’aime bien cette gamine. »

La guerrière soupira intérieurement. « A ta guise, mais il faut que tu tiennes le rythme. » Elle partit à grandes enjambées derrière le loup puis se mit à courir tandis qu’il se dirigeait vers la forêt.

Rena se mit à son niveau, riant un peu. « Je ne suis pas de ces petits chiots, t’sais… je me suis astreinte à garder ma condition physique. » Elle garda le niveau de la grande femme avec facilité. « Vous les jeunes pousses vous l’avez facile… attendez d’avoir mon âge et de faire ce truc. »

Xena grimpa derrière Arès et lança un regard ironique à sa partenaire de course. « Je ne suis pas si jeune, Rena. »

« Pfft. » L’Amazone ricana. « Ecoute, gamine… j’ai deux fois ton âge alors mange mes plumes. » Elle sauta agilement par-dessus une racine protubérante. « Je pourrais être ta mère. » Une pause. « Dieux, c’est une pensée effrayante », marmonna-t-elle. « J’entends ces gamines qui se plaignent de douleurs et autres… je pourrais rendre mon déjeuner. »

La guerrière se gratta la joue, mais garda le silence.

« Tu vois ? C’est ce que j’aime chez toi, Xena. » L’Ancienne hocha brusquement la tête. « Je ne t’ai jamais entendue te plaindre… et ne pense pas que je ne sais pas combien tu as été frappée hier. »

Un haussement d’épaules. « Pas besoin d’en faire grand cas. » Xena gardait un oeil sur un Arès agité et elle se baissa quand il se dirigea sur un chemin étroit. « Mais Gabrielle n’est pas d’accord avec toi. »

Rena rit. « Bien sûr que non… mais c’est différent. » Elle passa sous une branche basse. « Je parie qu’elle saisit toutes les occasions de te dorloter, hein ? »

Xena se contenta de la regarder.

« Profites-en. » Les yeux de l’Ancienne brillèrent. « Ça vient droit de son cœur. »

Un léger sourire éclaira le visage autrement grimaçant de la guerrière. « Je sais. »

Elle se pencha un peu en avant alors que le chemin montait, accélérant dans la pente tandis qu’Arès avançait, son museau effleurant les feuilles avec avidité. Brusquement, le loup s’arrêta et sautilla au bord d’un ravin, regardant en bas avec un air intrigué. Il se retourna et regarda Xena puis en bas à nouveau.

La guerrière vint près de lui et regarda en bas, puis elle jeta un coup d’œil le long du bord du ravin. « Hm… je parie qu’elles ne sont pas descendues par ici. »

Rena regarda près d’elle. « Je parie que tu as raison. » Elle examina l’arbre d’un côté. « Regarde ça. »

Ce que fit Xena, voyant un morceau de branche légèrement brisé. Elle mit la main autour, couvrant totalement le morceau et elle sentit la rugosité de l’écorce aux coins contre sa main. « Une prise. »

« Mm », approuva Rena retournant la main de Xena pour la regarder. « Un peu plus petite que la tienne. »

« Oui », reconnut la guerrière. « Ok… je présume qu’on va par là. » Elle progressa surle chemin étroit qui bordait le ravin, plaçant ses bottes avec précautions tout en avançant. Rena la suivit agilement, sa stature plus petite manoeuvrant plus aisément autour des arbres aux branches épaisses. Elle mit la main sur le dos nu de Xena, puis cria quand le corps de la guerrière bougea avec fluidité.

« Ne fais pas ça », l’avertit Xena avec un soupir, ayant à peine réussi à s’empêcher de pousser l’Amazone dans le ravin. « Pas sans parler en même temps. »

« Oups… désolée. » Rena sourit sans se repentir. « Ta peau est douce pour quelqu’un d’aussi coriace, tu sais ça ? »

Xena lui lança un regard puis elle rit et secoua la tête. « On peut revenir à la recherche de ces gamines ? » Elle reprit sa marche, passant sous une branche basse puis elle se figea soudainement et l’Amazone lui rentra dedans. Elle réussit à garder son instinct et s’immobilisa, pointant en bas. « Là. »

Rena regarda par-dessus son bras étiré, repoussant une branche pleine de feuilles avec impatience. « Ah. » Elle sourit. « Je te l’avais dit. »

Xena sourit aussi tandis qu’elle devinait la grande silhouette de Paladia, posée contre un grand arbre, un genou relevé avec un morceau de parchemin clair dessus, son autre jambe servant d’oreiller à Cait.

L’ex-renégate n’avait pas l’air à l’aise en fait, elle tournait sans arrêt la tête vers la jeune fille, le plissement de son front visible pour Xena même de là où elle était. « Bien, bien », dit la guerrière. « Je ne pense pas que Cait soit en danger. »

Il y avait un petit panier à proximité et une outre de vin était accrochée à la branche près de la tête de Paladia, et il était évident pour Xena que toutes les deux avaient passé du temps là, à regarder l’eau.

« Elles doivent être descendues par ici », pointa Rena vers un chemin abrupt à demi caché qui aurait terminé près de l’endroit. « Si c’est pas mignon. »

Xena sentit un sourire sur ses propres lèvres puis elle soupira et avança. « Bien, on les ramène. » Sans une parole d’avertissement, elle atteignit le bord de la clairière et sauta en l’air.

« Fils de BACCHANTE ! » Cria Rena, en se tortillant sur le surplomb fin pour regarder juste à temps pour voir Xena attraper une branche et se lancer dans un double saut avant d’atterrir près des deux fugitives. « Prétentieuse », marmonna l’Amazone pour elle-même, en baissant les yeux vers Arès qui regardait et remuait la queue. « Elle fait toujours ça ? »

« Agrrroo. » Le loup renifla sa botte et la poussa de son museau.

« Oh non… je ne fais pas ça… tu es cinglé. » Rena plissa le front tout en commençant sa descente du chemin abrupt. « Je ne suis pas arrivée à mon âge en étant aussi imprudente. »


Les quartiers de la reine étaient très calmes lorsque les trois femmes entrèrent et Gabrielle montra aux deux autres les fauteuils bien installés devant la table qu’elle utilisait comme bureau. Elle attendit qu’elles soient assises puis elle s’assit à son tour derrière la table et croisa les mains sur son journal. « Alors… par où on commence ? »

Ephiny regarda le sol et Ménelda croisa les bras sur sa poitrine tout en gardant le silence.

Génial. Gabrielle relâcha un soupir tranquille. « Je présume que je commence alors. » Elle cloua la guérisseuse du regard. « Pourquoi es-tu si hostile ? »

Elle vit une légère courbure sur les lèvres d’Ephiny et elle sut que la régente riait intérieurement à son ton direct. « Je ne t’ai jamais rien fait », ajouta-t-elle.

Ménelda la regarda farouchement. « Je n’aime pas la façon dont on dirige ici et c’est trop dommage que je sois la seule qui ait les tripes de le dire. » Volontairement, elle ne regarda pas vers Ephiny qui ricana doucement.

Au lieu de se mettre en colère, Gabrielle réfléchit à la déclaration. « D’accord. Qu’est-ce que tu voudrais voir changer ? »

La guérisseuse ne s’attendait pas à la question et sa mâchoire s’affaissa un peu. « Quoi ? »

Un léger haussement d’épaules. « Tu as dit que tu n’aimais pas comme c’est. Très bien, je l’accepte, mais ne pas aimer les choses ne compte pas tant que tu n’as pas une idée pour les changer », expliqua la barde d’un ton raisonnable. « Qu’est-ce que tu n’aimes pas, que la Nation soit en paix ? Que vos voisins ne vous attaquent plus beaucoup ? Que vous avez étendu votre zone de marché deux fois plus qu’avant ? Quoi ? »

Ephiny la regardait avec fascination, son menton sur un poing. Le style de Gabrielle était unique, son attitude gentille et interrogative plus que frontale et cela déséquilibrait ses adversaires parce qu’on ne pouvait pas juste regarder dans ces jolis yeux verts et voir une ennemie. Ephiny soupçonna que c’était comme ça qu’elle arrivait à affronter les parts sombres de Xena, parce qu’il n’y avait ni jugement ni accusation dans son approche, juste le besoin de comprendre.

« Il n’y a… » Ménelda lutta pour arranger ses pensées. « Il n’y a plus de discipline. »

« Ah. » Gabrielle hocha solennellement la tête. « Tu veux parler de l’entraînement ? Ou bien l’attitude de chacune en général ? »

« Les deux… aucun… je… » La guérisseuse se frotta la tête. « Je ne sais pas… c’est comme si personne ne voulait plus vivre selon nos traditions. »

« Hmm. » La barde réfléchit. « Et en quoi est-ce ma faute ? »

La guérisseuse la regarda. « Tu es la reine. C’est ta responsabilité. »

« Je vois. » La barde se leva et contourna la table, faisant les cent pas tranquillement devant le grand lit. « Alors… que nous soyons bien d’accord… tu décides qu’il y a un problème avec la discipline… qui s’est soudainement développé… quand, il y a trois ans ? »

« Ça fait plus longtemps que ça », protesta Ménelda. « Tu l’as vu… regarde ce qui s’est passé l’autre jour. »

Une main fine se leva et un doigt dressé pour marquer le point. « Mais je ne suis dans la vie des Amazones que depuis… oh… deux ans ? » Gabrielle plissa le front. « Pas vrai ? Et pas non plus beaucoup pendant ces deux années… je pense que j’ai passé un total de… deux mois… ici ? »

« Qu’est-ce que ça a à voir avec tout ça ? » Grogna Ménelda. « C’est quand même ta responsabilité. »

La barde l’étudia. « Peut-être, mais vu que je n’ai aucun contrôle sur les événements journaliers ici, c’est un peu dur à admettre. » Elle regarda Ephiny. « Je ne pense pas que nous ayons sorti une directive qui réduit la discipline ces derniers temps, n’est-ce pas ? »

Ephiny secoua la tête. « Non… et je pense que Pony se sentirait gravement insultée à cette insinuation. Le régime d’entraînement qu’elle a créé était complet et dans mon esprit, effectif. »

« Bien sûr, tu la défends », lâcha Ménelda. « Regarde ce qui s’est passé hier. »

La régente soupira. « Tout l’entraînement du monde ne peut t’aider si tu es prise par ce genre de surprise… nous dépendions de nos avant-postes pour nous prévenir et elles ne s’attendaient pas à ce qu’une amie se retourne contre elles. »

« Non… personne ne s’attend à ça », dit la guérisseuse en fixant la reine qui les regardait tranquillement.

La barde mit les mains sur ses hanches. « Je ne pense pas que ça ait quoi que ce soi à voir avec la discipline Amazone », répondit-elle avec honnêteté. « Je pense que… tu es malheureuse et tu cherches un bouc émissaire et je remplis les conditions », répliqua Gabrielle. « Alors au lieu de changer ta vie pour la rendre heureuse, tu trouves quelqu’un à blâmer. » Elle fit une pause. « Dans ce cas, c’est moi. »

La guérisseuse la fixa. « Tu ne sais pas de quoi tu parles. »

« Ah bon ? » Répondit doucement la barde. « Et tu ne m’as toujours pas dit ce que tu ferais différemment, parce que tu ne le sais pas. » Gabrielle défendit son point de vue sans répit. « C’est plus facile d’essayer de rendre les autres misérables. » Une pause. « La question est, pourquoi m’attaques-tu soudainement ? »

« C’est de ta faute, bon sang… » Claqua Ménelda. « Elles te regardent et… » Elle s’interrompit un instant. « Oublie ça. »

La barde vint devant elle et mit les mains sur les accoudoirs, se penchant en avant en clouant la femme de ses yeux vert clair. « Je n’aime pas que les gens soient mauvais à mon égard sans raison, Ménelda. Ça me fait me sentir vraiment mal et ça agace ma compagne. »

« Mais tu es la… »

« Non. » Gabrielle la coupa. « Je ne suis pas ‘la reine’. » Sa voix prit de la puissance. « Je suis une personne et je m’appelle Gabrielle, et j’ai des sentiments tout comme toi. » Elle fit une pause. « Alors… quel est ton problème avec moi ? »

Un long, très long silence tandis que les deux femmes se regardaient. Ephiny resta tranquille.

« Ce n’est pas juste », finit par dire la guérisseuse d’une voix rauque.

« Qu’est-ce qui n’est pas juste ? » Demanda Gabrielle calmement. « Qu’est-ce que tu trouves si horrible ? » Sa voix baissa d’un ton. « Tu n’étais pas comme ça… nous avons eu des conversations géniales quand je suis venue ici ce mois-là. »

La mâchoire de l’autre femme bougea. « Tu es restée avec elle. »

Ephiny se raidit et se leva à demi, jusqu’à ce que Gabrielle lui fasse signe de se rasseoir. « Non… c’est bon, Eph… je me suis dit que c’était ça », dit-elle puis elle fit une pause et prit une inspiration. « Oui, je l’ai fait. »

« Comment as-tu pu ? » Demanda Ménelda quasiment dans un murmure. « Après ce qu’elle a fait ? »

Gabrielle la regarda. « Parce que je mourrais sans elle », répondit-elle doucement. « Parce qu’elle fait partie de moi… l’autre moitié de mon âme. » Son regard scruta celui de l’Amazone. « Parce qu’elle m’a tout pardonné. » Elle laissa les mots tomber dans un silence douloureux. « Mais ce n’est pas ce qui t’est arrivé, n’est-ce pas ? »

Ephiny sentit sa mâchoire tomber tandis qu’elle observait les émotions se chasser sur le visage de la guérisseuse. Personne… personne de vivant, en tous cas, ne savait ce qui était arrivé à Ménelda. Elle avait tout gardé en elle, n’en parlant à personne pendant toutes ces années. Comment Gabrielle pouvait-elle savoir ce qui s’était passé ?

Ce n’était pas possible, mais tandis qu’Ephiny observait les yeux vert brume qui scrutaient et testaient le visage silencieux de Ménelda, elle était convaincue que d’une certaine façon, Gabrielle savait. Ça faisait partie de la magie spéciale et personnelle de la barde, qui lui permettait de voir dans le cœur des autres, tandis qu’elle touchait les cordes de l’émotion avec une précision absolue.

Elle ne s’était pas attendue à ce que Ménelda plonge en avant pour saisir le cou de Gabrielle, repoussant la jeune femme en arrière tandis qu’elle relâchait un cri sauvage et angoissé.

Ephiny se précipita en avant, bondissant de son fauteuil, mais Ménelda s’était retournée, envoyant Gabrielle et elle-même loin d’elle et elle étranglait à présent la barde surprise. « Sois damnée… ne ramène pas ces souvenirs, garce ! »

Gabrielle s’arqua et fit perdre l’équilibre à son adversaire puis elle les souleva toutes les deux par force pure, ses bras musclés la repoussant du sol tandis qu’elle se détachait de la prise de Ménelda. Elle frappa la gorge de l’Amazone de son coude puis eut assez de levier pour se jeter sur la guérisseuse et la clouer au sol. Ménelda était plus grande, mais elle était légère et elle ne put bouger sous le poids solide de la barde. « Nous avons toutes des souvenirs que nous préfèrerions ne pas avoir. »

La femme haleta, son visage rougissant. « Tu… es… folle… elle va… se retourner contre toi… à nouveau… et elle va… finir… ce qu’elle a commencé. » Elle luttait vainement. « Tu ne comprends pas ? »

Gabrielle se contenta de la maintenir au sol, la regardant avec une compassion tranquille. « Je prends le risque. »

La guerrière resta immobile et se contenta de la regarder.

« Tu ne peux pas vivre en te basant sur ce qui pourrait aller mal, Ménelda… pas si tu as une chance d’être heureuse. Tu dois vivre pour les bonnes choses », lui dit Gabrielle. « Alors… oui… je sais qu’on s’est fait du mal l’une à l’autre. Et je sais que ça pourrait se reproduire. » Elle prit une inspiration. « Mais nous avons décidé de saisir la chance de l’amour. » Son regard s’adoucit. « Je suis désolée que ça n’ait pas été la même chose pour toi. »

Pendant un long moment, Ménelda la fixa. Puis lentement, douloureusement, elle sembla s’effondrer sur elle-même. « Elle ne voulait pas me blesser », murmura-t-elle. « Elle était juste toujours en colère. »

Gabrielle ferma les yeux et se détendit, soulevant son poids de la guérisseuse maintenant inoffensive, ignorant l’expression de choc sur le visage d’Ephiny. « La colère est une chose vraiment destructrice », dit la barde doucement, caressant le bras de l’Amazone de compassion. « Ça te fait faire des choses que tu ne veux pas faire, parfois. »

« Elle m’a attaquée… avec un couteau… » Gémit Ménelda. « Il était tard… elle était… nous buvions… je n’avais pas fait attention où nous campions… je savais que c’était une zone d’éboulement… la dernière chose dont je me souviens, c’est ce couteau… et moi qui réagis… et ensuite ça fait mal. »

Gabrielle la souleva et l’étreignit affectueusement, se souvenant de l’impact d’un poing sur son visage. Et comme la mort avait semblé… si tentante à ce moment-là, tellement ça avait fait mal. « Je suis désolée… je sais combien ça a dû te faire mal. » Elle continuait à murmurer de manière apaisante, jusqu’à ce que la femme arrête de sangloter, puis elle s’assit. « Eph… aide-moi à la mettre debout… » Gabrielle soupira tout en mettant les jambes sous elle pour se repousser du sol, tressaillant à la douleur soudaine dans son dos.

A mi-chemin, elle sentit une vague d’étourdissement et elle hoqueta, tandis que le monde s’obscurcissait et qu’elle sentait une nausée vertigineuse la saisir et faire lâcher ses genoux.

Elle fut à peine consciente de la prise soudaine et désespérée d’Ephiny sur son bras tandis qu’elle trébuchait vers le lit et réussissait à atterrir dessus, s’allongeant, le monde s’obscurcissant et se resserrant sur elle, et devenant très, très tranquille.


Paladia se pencha un peu plus sur son parchemin pour étudier la ligne qu’elle venait de dessiner, puis elle la frotta un peu avec un doigt couvert de charbon et la redessina. Elle fit une pause et regarda la ravine qu’elles surplombaient et retourna à son travail.

La matinée avait fini par être plus ou moins bonne, admit-elle à contrecoeur pour elle-même, bien que Cait se soit assoupie après qu’elles avaient grignoté les trucs qu’elle avait réussi à piquer à l’arrière de la salle à manger. Et bien sûr, elle avait oublié d’apporter un fichu oreiller alors la fichue gamine avait décidé d’utiliser sa jambe pour le remplacer.

Paladia regarda la jeune fille endormie avec un froncement de sourcils. Cait avait les yeux fermés et sa poitrine mince montait et descendait avec ce que l’ex-renégate supposait être un rythme normal, bien qu’étant donné l’angle du soleil, elle avait prévu de réveiller la jeune fille bientôt pour qu’elles n’aient pas trop d’ennuis.

Avec un soupir, elle retourna à son dessin, traçant un rocher et le pin à l’air intéressant qui s’enroulait presque autour de lui, après avoir été frappé par la foudre et flétri. Elle dessina les longues feuilles étroites puis elle tourna son regard pour se concentrer sur un buisson feuillu tout près quand quelque chose bloqua sa vision.

Elle cligna des yeux avec un froncement de sourcils tandis qu’elle essayait de donner du sens à ce qu’elle réalisa avec un sursaut, être une personne bronzée, aux couleurs noires et cramoisies. « Oh, merde ! » Cria-t-elle, surprise. « D’où est-ce que tu sors ? »

Cait se réveilla en sursaut et cligna des yeux, sa main à la recherche d’un couteau, qui ne se trouvait pas là. Elle hoqueta quand son épaule protesta et elle se laissa retomber. « Dieux. »

« Ne bouge pas, d’accord ? » Paladia lança un regard à Xena. « C’est juste la wonder guerrière. »

La grande femme brune avança à grands pas, posa le pied sur un rocher et s’appuya sur son genou. « Salut. » Elle choisit d’ignorer la description que Paladia faisait d’elle.

Cait roula avec raideur utilisant toujours la jambe de Paladia comme oreiller. « Salut… c’est super que tu nous aies trouvées. » Elle salua son héroïne. 

« Mm », acquiesça Xena, s’asseyant sur le rocher et s’y adossant tout en étirant ses longues jambes avant de les croiser aux chevilles. « Plus que tu ne le penses. »

Elles se regardèrent. « Oh, merde. » Paladia roula les yeux de dégoût. « Laisse-moi deviner… on leur a manqué. »

Xena saisit du regard le panier, l’endroit agréable et la vue, et elle sourit. « Oui. » Elle prit le parchemin des mains de l’ex-renégate avec soin, ignorant son regard de protestation. « Hé… pas mal. » Elle complimenta une Paladia maussade, se tournant à demi pour comparer la vue avec l’image.

L’expression grognonne sur le visage de l’ex-renégate diminua, pour être remplacée par de l’intrigue. « Merci », marmonna-t-elle. « Faut que je fasse quelque chose pour passer le temps par ici. »

Xena rendit le dessin tandis que Rena et Arès arrivaient. « On dirait que tout est sous contrôle ici », dit-elle à l’Ancienne, entendant le léger « Oh oh » de Cait.

Rena les étudia. « Regardez-vous… quelles gamines paresseuses. »

Xena réfréna un sourire. « Et bien… je pense qu’on peut laisser Cait tranquille. »

L’Ancienne mit les mains sur ses hanches et prit la pose. « Je t’incluais là-dedans, gamine. »

Un haussement de sourcil noir. L’attitude de Rena demandait un ajustement vu qu’elle n’était pas habituée à être traitée avec un tel mélange de familiarité et de respect voilé en dehors de sa propre famille. Gamine ? Elle soupira intérieurement. Respecte tes Anciennes, Xena… « Très bien, grandmaman », dit-elle lentement en traînant la voix.

Cela lui valut que l’Ancienne écarte les narines. « Me lance pas ce fichu regard… le reste d’entre nous doivent descendre et descendre et descendre encore le chemin, on ne peut pas juste voler dans les airs comme un fichu écureuil. » Elle montra du doigt la guerrière confortablement assise. « Bien sûr… à toi la route facile ! »

Paladia ricana à la vue de l’expression perplexe sur le visage de la grande guerrière, puis elle cria de choc en sentant un pincement sur sa cuisse. « Hé ! ! !”

Cait croisait les mains sur son estomac, sobrement, battant des cils vers le feuillage au-dessus d’elle. « Dieux, la journée est belle, pas vrai ? »

Xena était tiraillée entre être vaguement insultée par la taquinerie de l’Ancienne et vaguement complimentée et elle décida qu’il n’y avait aucune raison d’être en colère. Elle se leva et se brossa des mains. « Bon, on s’amuse beaucoup, mais… »

La sensation nauséeuse la frappa si fort dans les tripes qu’elle tomba sur un genou, attrapant le rocher pour s’empêcher de tomber. Rena fut instantanément à côté d’elle et posa une main sur elle pour la maintenir.

« Hé… Xena… » La voix de l’Ancienne prit une teinte abrupte d’inquiétude. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Xena ferma les yeux et se concentra, sentant un filet de peur traverser brutalement sa conscience, aussi piquant et froid qu’un torrent de montagne. « Bon sang. » Elle repoussa la désorientation et se leva, se secouant pour sortir de la prise de Rena. « Je vais bien… je dois… je dois rentrer au village. » Elle prit plusieurs inspirations, planifiant son trajet. « Tu les ramènes ? »

Rena la fixa avec incompréhension. « Oui. Bien sûr. »

« Merci. » Et la guerrière fut partie, bondissant vers le chemin qui la ramenait vers les Amazones et une compagne dont elle savait qu’elle avait des ennuis. Arès bondissait derrière elle, glissant dans la pente boueuse.

Elles la regardèrent partir. « Qu’est-ce qui se passe, par l’œil droit d’Hadès ? » Se demanda Rena, en tournant le regard vers les deux échappées.

Cait soupira. « C’est Gabrielle, bien sûr. » Elle tressaillit en essayant de s’asseoir. « Quelque chose doit aller de travers… on ferait mieux de rentrer. »

Paladia ricana. « Et tu vas faire quoi… saigner pour résoudre le problème ? »

« Ne sois pas bête, ma fille… » Ajouta Rena. « Elle n’a pas reçu de pigeon voyageur… elle a sûrement entendu un bruit ou quoi. »

Cait réussit à tourner la tête et elle leur lança à toutes les deux un regard sévère. « Sûrement pas », les informa-t-elle. « Elle sait toujours quand Gabrielle a des ennuis. Ça fait partie de leur… truc. »

« Bien, vous allez perdre des parties de vos ‘trucs’ si vous ne bougez pas fissa », leur dit Rena. « Des gens avalent des plumes sales à cause de vous. »

« Oh… génial », grogna Paladia. « Je présume que je te porte pour rentrer, hein ? »

Cait renifla. « Je peux marcher. »

« Non, tu peux pas. » L’ex-renégate imita son ton.

La jeune fille tressaillit et se rendit compte qu’elle avait raison. « Bon, je vais te raconter une histoire alors. »

« Oh… » Grogna Paladia.

« Pas celle-là », dit Cait en renonçant.

Rena les regarda, intriguée. « Hé les gamines, vous avez le béguin ? »

Deux paires d’yeux se tournèrent vers elle. « Dieux non ! » Balbutia Cait.

« T’es cinglée ? » Aboya Paladia.

« Hmm. » L’Ancienne ôta un sourire de ses lèvres. « Bon… d’accord, on y va, alors. » Elle aida Paladia à ramasser ses affaires et porta son parchemin et ses pinceaux tandis que cette dernière attrapait Cait avec force bougonnements . « Hé… j’espère qu’on va croiser Pony et les filles sur le chemin… elles vont être bluffées que je vous ai trouvées. »

Cait regarda par-dessus la large épaule de Paladia. « C’est Xena qui nous a trouvées », corrigea-t-elle fermement.

« Chut… ne contredis pas tes aînées, jeune pousse », dit Rena en riant tandis qu’elle prenait la tête.


Ephiny retint la barde qui tombait, remerciant Artémis que Gabrielle ait atterri sur le lit et pas sur le sol dur. Elle vérifia le pouls sur un poignet mou et se mordit les lèvres quand elle sentit le rythme rapide. Un bruit lui fit regarder par terre, où Ménelda se mettait péniblement debout.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » Demanda la guérisseuse, d’une voix rauque.

La régente secoua la tête tout en lissant les cheveux clairs de Gabrielle pour les écarter de son front. « Je ne… comprends pas… elle semblait aller bien », murmura-t-elle. « Son cœur bat tellement vite… »

Ménelda leva une main avec ce qui semblait être un énorme effort et elle entoura le poignet fin de la barde. « Bon sang. » Elle examina la jeune femme. « Elle a eu… ou bien… je ne… est-ce que j’ai fait quelque chose… »

Ephiny secoua la tête. « Je ne le pense pas… je… ah, elle est enceinte. »

La guérisseuse eut un mouvement brusque de la tête. « Quoi ? »

La régente hocha sa tête blonde frisée. « Environ… oh, je dirais autour de six semaines environ. » Elle repoussa volontairement sa colère contre Ménelda, se disant avec justesse qu’il y avait un moment et un endroit pour ça et que ce n’était pas le cas là maintenant.

« Tu aurais dû me le dire. » La guérisseuse la fixa. « Ou bien estimais-tu que je ne valais pas la peine qu’on me le dise ? »

Exphiny soupira. « Plus tard… on s’occupe d’abord d’elle, d’accord ? » Elle sentit le pouls de Gabrielle qui battait fort contre ses doigts. La barde était pâle et sa peau semblait froide. « Apporte une couverture… elle a froid. »

Ménelda se mit difficilement debout et aida Ephiny à tirer la pelisse noire épaisse sur la forme élancée de la barde puis elle mit la main sur sa tête. « Elle a l’habitude de s’évanouir ? »

« Non », dit tranquillement la régente. « Pas que j’ai remarqué… elle m’a toujours semblé vraiment en bonne santé, en fait. » Elle étudia attentivement la barde.

Un grognement bas attira leur attention et Ephiny s’assit sur le bord du lit, attrapant Gabrielle par les épaules alors qu’elle remuait. « Hé… doucement… »

Les cils clairs battirent puis s’ouvrirent et la barde leva une main tremblante vers sa tête. « Qu… » Son visage se contracta de douleur. « Oh… dieux… » Elle mit un bras autour de son estomac et roula sur le côté. « Ouille… »

« Gab… » Ephiny lui serra l’épaule anxieusement. « Hé… qu’est-ce qui ne va pas ? Dis-moi où tu as mal ? »

La barde serra les dents. « Des crampes… oh… dieux… c’est comme si on me retournait les entrailles. »

Ménelda inspira un souffle choqué. « Oh par Hadès… » Elle se passa la main dans ses cheveux courts. « Non non… écoute… Gabrielle, essaie de te détendre, d’accord ? » L’instinct de guérisseuse prit l’avantage, repoussant tout le reste pour le moment.

« Tu peux lui donner quelque chose ? » La régente parla doucement et rapidement. « Ménelda, elle ne peut pas… » Elle stoppa la pensée et serra la mâchoire, frottant affectueusement l’épaule tendue de la barde. « Doucement… Prends une inspiration profonde, Gabrielle. »

C’est facile pour elle de dire ça, gémit la barde silencieusement tandis qu’elle essayait d’obéir. Son corps se mit en boule et elle passa une main autour de l’oreiller, le serrant fort. « D’accord… » Hoqueta-t-elle. « Je fais… ce que je peux. » Un cri mental partit vers son âme sœur, souhaitant qu’elle soit là et qu’elle s’occupe de tout, à la recherche désespérée de son toucher.

« Fais quelque chose. » Ephiny serra les dents et fixa Ménelda.

« Oh… maintenant je suis une guérisseuse, pas vrai ? » Lâcha la femme, mais elle se leva et alla vers les sacs mis au sol, farfouilla dans l’un d’eux puis dans le suivant jusqu’à ce qu’elle en tire un sachet. « Je n’ai aucune idée de si elle s’est même embêtée à porter… ah. » Ses mains trouvèrent les herbes qu’elle cherchait et elle se leva, les apportant au bureau où se trouvaient un pichet et une tasse.

« Doucement… doucement, mon amie… » Ephiny murmurait à la barde en souffrance. « Allez… allez… détends-toi… on va te donner quelque chose et tu te sentiras bien mieux. » Elle croisa mentalement les doigts, reconnaissant les symptômes d’une fausse couche naissante. Non… Artémis, non… s’il te plaît… je t’offrirai tout ce que tu veux… mais ne laisse pas ça lui arriver.

Gabrielle cligna des yeux et les ouvrit et elle fixa la porte, sans la voir. « C’est le b… bébé, pas vrai ? » Murmura-t-elle, la peur rendant sa voix aiguë ? « Oh doux dieux, s’il vous plaît… »

« Chut… non… ça va aller. » Ephiny sentait la tension dans le corps de sa jeune amie. Elle leva les yeux au retour de Ménelda qui tournait un mélange dans une tasse de son doigt. « C’est quoi ? »

« Tu ne le saurais pas même si je te le disais », répondit brusquement la guérisseuse. « Aide-moi juste pour lui faire avaler. »

Ephiny la fixa, avec une appréhension soudaine.

« Oh… on ne peut pas me faire confiance, c’est ça ? » Siffla Ménelda en voyant son visage.

« Tu viens juste d’essayer de l’étrangler », répliqua Ephiny échauffée. « Mais si… je te fais confiance, Ménelda. Mais souviens-toi de ceci… si quelque chose lui arrive, je t’arracherai personnellement les tripes et je les mettrai à pendre au portail du village. » Sa voix était froide et dure, bien plus que Gabrielle ne l’avait jamais entendue.

Elles se fixèrent du regard. Ménelda finit par recommencer à remuer la tasse. « Allons-y ou bien toute cette discussion sera inutile », marmonna-t-elle mal à l’aise.

Ephiny soupira puis elle releva doucement la barde à demi-consciente. « Gabrielle… tiens bon, d’accord ? Il faut que tu boives ceci. »

Gabrielle ouvrit douloureusement les yeux à ces mots. « Qu’est-ce que c’est ? » dit-elle d’une voix croassante.

« Ça va te détendre. » Ménelda mit la coupe à ses lèvres. « Bois. »

La barde reçut une odeur piquante et déplaisante, mais la douleur la submergeait et elle savait qu’elle n’avait pas le temps d’attendre que Xena revienne. A contrecœur, elle prit une inspiration puis se mit à boire.

Pour être arrêtée par une main douce sur sa tête et une autre inflexible sur la tasse, qui fut écartée de son visage, accompagnée d’une présence chaude et familière. « Arrête. »

Ménelda recula en sursaut et Ephiny hoqueta, surprise par la soudaine présence menaçante de la guerrière. « Dieux… Xena… merci Artémis. » La régente recula tandis que Xena se mettait sur un genou près du lit, prenant affectueusement la joue de la barde dans sa main libre. On ne l’a même pas entendue arriver… bon sang…

La guerrière renifla la tasse puis d’un mouvement de poignet elle en jeta le contenu par la fenêtre. « Eph… apporte-moi mon kit », demanda-t-elle tranquillement, caressant doucement le visage de la barde de son autre main. « Doucement… détends-toi juste, mon amour… je suis là. »

« Xe… » La barde faillit sangloter. « Ça fait mal. » Elle agrippa le bras de la guerrière faisant ressortir les veines sur ses poignets puissants. « Ouille… » Un bas gémissement lui échappa. « S’il te plaît… »

« Chut… je sais… tiens bon », répondit Xena à voix basse et régulière, apaisant son âme sœur d’une caresse affectueuse. « Doucement… respire… c’est ça… »

Ephiny revint rapidement auprès du lit avec les herbes et regarda la guerrière en trouver trois par son seul toucher et les mélanger, puis remplir la tasse d’eau du pichet. Le visage de Xena était complètement impassible, mais la régente pouvait voir que ses mains tremblaient et la montée et la descente rapides de sa poitrine dans une respiration paniquée. Elle se souvint brutalement de la Thessalie et mit la main sur le dos tendu de la guerrière par pur réflexe. La peau bougea sous son toucher, mais elle sentit les bandes d’acier sous ses doigts se détendre un peu.

« D’accord… d’accord… » Xena se glissa sous l’une des épaules de Gabrielle et la releva puis elle amena la tasse à ses lèvres. « Bois ça. »

Une gorgée. Deux. Gabrielle fit la grimace. « Oh… beurk. » Trois gorgées puis elle vida la tasse et laissa sa tête retomber contre la poitrine de sa compagne. Elle avait toujours un bras enroulé contre son ventre et elle gémit lorsqu’une autre crampe attaqua son corps. « Xe… je ne… oh… »

« Chhhut… » Xena posa la tasse et se glissa dans le lit, relevant sa compagne pour la tenir contre sa poitrine. « Je suis là… je suis là… ça va aller, mon amour », dit-elle doucement à Gabrielle, ignorant les deux autres femmes dans la pièce tandis qu’elle espérait que les herbes fonctionnent. « Ça va aller. » Elle glissa une main sur le dos de la barde, massant les muscles douloureusement tendus. « Allez… respire pour moi… de bonnes inspirations profondes. »

Ephiny avait l’impression d’écouter aux portes tandis qu’elle captait les mots doux, tellement différents de ce qu’elle avait vu chez Xena jusqu’ici que c’était presque comme entendre une autre personne.

Ce qui, se dit-elle, était exactement ce que c’était… cette autre Xena que Gabrielle semblait si bien connaître et qui était, en fait, son âme sœur bien-aimée comme elle l’appelait. C’était la personne pour laquelle elle risquerait volontiers sa vie. Qu’elle défendait férocement. A l’amour de laquelle elle se raccrochait, même dans les circonstances les plus horribles.  Peut-être que je vois pourquoi maintenant.

Elle regarda les mains de Xena bouger doucement sur le corps blessé de la barde, tentant d’apaiser sa détresse et essuyant les larmes qui coulaient de ses paupières closes, puis elle jeta un coup d’œil à Ménelda qui regardait les deux femmes avec une expression indéchiffrable. Ephiny se demanda à quoi pensait la guérisseuse. Je le saurai probablement bien assez tôt, songea-t-elle avec ironie.

Gabrielle sentit une léthargie chaude et douce la traverser et elle faillit crier de soulagement tandis que les crampes affreuses dans son ventre diminuaient. Elle se tortilla pour se rapprocher de sa compagne, absorbant la chaleur de son corps et entendant le battement violent du cœur de Xena, son oreille pressée contre la poitrine de la guerrière. Tout allait bien. Xena était là. Elle était en sécurité. « Je vais mieux », marmonna-t-elle contre le cuir rouge.

Xena ressentit un soulagement tremblant et elle ferma les yeux, la tête posée contre celle de Gabrielle. Elle pouvait sentir le corps de la barde se détendre lentement contre elle et elle envoya un remerciement tranquille à quel dieu ou déesse avait veillé sur son âme sœur.

Ça avait été juste.

« Comment vas-tu ? » Demanda-t-elle après quelques instants, à nouveau consciente de la présence silencieuse d’Ephiny et de la silhouette tendue de Ménelda contre le mur.

Gabrielle prit une inspiration profonde puis la relâcha. « Je vais bien. » Elle sentit ses sens revenir à la normale, à son grand soulagement.

Ephiny baissa la tête et s’assit brusquement dans le fauteuil tout près. Puis elle leva lentement sa tête bouclée et fixa la guérisseuse. « Tu te souviens de ce que je t’ai dit ? » Sa voix tremblait de colère.

Mais Xena leva la main. « Attends… cette première tasse n’était pas mauvaise. » Elle glissa à nouveau contre la tête de lit, serrant Gabrielle contre elle avec une douceur stupéfiante. « C’est juste que… elle est très sensible aux herbes… je dois être très prudente avec ce que je lui donne. » Elle fit un bref signe de tête à Ménelda. « C’était un bon choix… celles-là étaient juste meilleures pour elle. »

Ephiny fit retraite et baissa le regard vers le sol.

Xena observa les yeux de la barde qui se fermaient. « Qu’est-ce qui s’est passé ? » Demanda-t-elle à la régente blonde.

Ephiny leva les yeux et soupira. « On… discutait juste de trucs… » Qu’est-ce que je peux lui dire ?  Elle observa les traits tendus et contrôlés. « Il y a eu un peu d’échanges musclés… Gabrielle s’en est occupée… mais quand elle s’est levée, elle s’est évanouie. »

Le regard bleu devint glacial. « Musclés ? » Son regard passa sur Ménelda.

« Xe ? » Le regard vert brume la regardait. « Qu’est-ce qui ne va pas ? » La voix lasse de Gabrielle stoppa sa fureur montante. La main de la barde bougea et elle leva les yeux avec une expression inquiète.

C’était dur. Mais son âme sœur avait besoin d’elle et cela… et bien Ménelda devrait attendre. Elle repoussa sa colère et prit une inspiration tremblante, caressant les cheveux de la barde autant pour son propre confort que pour celui de la jeune femme. « Très bien… ça n’a pas d’importance. »

Ephiny se leva et s’approcha d’elle puis se mit à genoux près du lit avant de mettre une main sur le genou de Xena. « Qu’est-ce que je peux faire… tu as besoin de quelque chose ou bien Gabrielle… je… »

Gabrielle rouvrit les yeux à ces mots et regarda son amie, forçant un minuscule sourire sur ses lèvres. « J’ai tout ce dont j’ai besoin ici », blagua-t-elle faiblement, tapotant la poitrine de Xena d’une main. « Désolée… je ne voulais effrayer personne. » Les herbes que Xena lui avait données détendaient son corps, mais ne lui donnaient pas vraiment sommeil et elle fut contente de se laisser tomber contre la poitrine de la guerrière de manière aussi inerte que possible. Les horribles crampes étaient parties et elle se sentait juste faible maintenant.

Et affamée, songea-t-elle, surprise. Quelle drôle de chose.

Xena bougea un peu. « Heu… » Elle étudia sa compagne. « Si tu pouvais nous faire envoyer de quoi manger… je pense qu’elle a juste besoin de repos. » Elle fronça les sourcils. « Beaucoup de repos. »

La barde la regarda. « Xe… » Sa voix contenait de la protestation.

« Gabrielle, tu aurais pu perdre le bébé », lui dit son âme sœur très, très doucement. « Tu t’en rends compte, pas vrai ? »

La barde déglutit. « Je… je ne… je veux dire que je n’ai pas vraiment fait grand-chose, Xena… on est venues ici, on a parlé et ensuite… »

« Et ensuite ? » Répéta sa compagne.

« Ce n’était rien… juste un peu de lutte, c’est tout… j’allais bien », insista Gabrielle. « C’est juste quand je me suis levée que… j’avais des vertiges… »

« Gabrielle… on ne va pas discuter », déclara platement Xena. « Tu restes au lit jusqu’à ce que je te dise que ça va. »

« Xena… pour… »

« Elle a raison. » La voix de Ménelda leur parvint tranquillement du coin. « Majesté. »

Xena lança un regard à la guérisseuse puis décida qu’elle allait utiliser tous les alliés qu’elle pouvait à ce moment. « Tu vois ? »

Gabrielle les regarda toutes les deux. « Je vais bien maintenant », insista-t-elle. « Je ne veux pas rater la fête. »

« Gabrielle. » Ephiny mit la main sur son mollet et le pressa. « On peut faire la fête à tout moment. » Elle laissa un sourire passer sur ses lèvres. « Tu sais que nous adorons les fêtes. »

Les épaules de la barde s’affaissèrent. « Mais… »

Xena eut pitié d’elle et l’embrassa sur le dessus du crâne. « Très bien… je t’amènerai personnellement à la fête, mais tu restes ici d’ici là et tu te contentes de regarder les autres quand tu viendras. » Une pause. « Marché conclu ? »

« A une seule condition », négocia Gabrielle avec talent.

La guerrière leva les yeux au ciel. « Je ne m’en sortirai jamais avec ce truc… ok, c’est quoi ? »

« Tu restes ici aussi », lui dit la barde avec un sourire.

Xena sourit en retour. « Oh… c’est tout ? » Elle étreignit la jeune femme. « Très bien… tu gagnes. » Comme si j’allais la quitter, même pour une minute. Bien.

Gabrielle soupira d’aise. Puis elle leva la tête et regarda Xena. « Alors… tu les as trouvées ? »

Un regard. « Oui. » Xena se tourna vers Ephiny qui les regardait. « Près de la rivière… Rena les ramène ici. » Elle fit une pause. « Elles étaient… heu… »

« En cavale ? » Demanda Ménelda depuis son coin. « Sacrées folles de gamines. »

Ephiny vit l’étincelle dans les deux paires d’yeux et elle se leva brusquement. « On part », annonça-t-elle. « Je vais vous faire envoyer un plateau… et peut-être de l’amusement. » Ses yeux brillèrent sobrement. « Repose-toi, mon amie. »

« On va le faire », dit doucement Gabrielle, une main jouant avec l’avant de la combinaison en cuir de Xena tandis qu’elle les regardait passer la porte.

Un silence s’installa dans la pièce, ponctué par les cris de préparation qui continuaient au-dehors. Gabrielle entendit le battement de cœur dans la poitrine contre son oreille ralentir et elle attendit qu’Arès approche timidement du lit et saute avant de lever la tête et de regarder le profil anguleux au-dessus d’elle. « Tu vas bien ? »

Un mouvement brusque tandis que Xena concentrait son attention sur son âme sœur. « Moi ? » Demanda la guerrière incrédule. « Gabrielle, ce n’est pas moi qui ait un problème ici. »

La barde sourit affectueusement et retira quelques feuilles de dessous la combinaison de sa compagne. « Tu es venue rapidement ici », répondit-elle. « Je ne t’ai même pas entendue arriver. »

Xena observa son corps couvert de boue et de feuillage avec ironie. « Je pense que tout le monde l’a entendu. » Elle soupira. « J’ai fichu une frousse bleue à quelques personnes sur mon chemin. »

Gabrielle hocha la tête. « Je peux l’imaginer. » Elle retira encore quelques feuilles. « Hum… je pense que je peux survivre toute seule quelques minutes si tu veux enlever tout ça. » Les bras de Xena l’enserraient toujours fermement ; comme si la guerrière avait peur qu’elle s’enfuie.

« Oh. » Xena baissa les yeux d’un air penaud et la relâcha, la reposant avec précautions contre les oreillers avant de remonter la pelisse sur elle et de se lever, envoyant une petite cascade de pousses d’herbe et de feuilles au sol. Elle avait évité les chemins et prit une route plus directe, finissant dans une explosion pour sortir du feuillage près de la salle de bains, effrayant les trois Amazones à l’intérieur qui plongèrent hors de leur baignoire pour finir sur le sol. Cela avait ajouté un peu de chaume à sa décoration corporelle et maintenant elle retirait patiemment les trucs chatouillants de dessous sa combinaison rouge en cuir.

« Pourquoi tu n’enlèves pas ça ? » Demanda Gabrielle. Un haussement de sourcil provocant. « Ce n’est pas ce que je voulais dire. » Le sourcil se baissa dans un froncement. « Oh… tu sais très bien de quoi je par… Xena, ce n’est pas non plus ce que je voulais dire », lui dit la barde avec un air d’exaspération feinte.

Mais c’était une bonne idée, se dit Xena, après qu’elle ait récompensé sa jeune compagne d’un rire ironique. Elle retira la combinaison, secouant les morceaux d’écorce avec des mouvements vigoureux, puis elle alla vers leurs sacs et en sortit deux chemises, une qu’elle enfila et l’autre qu’elle apporta avec elle au lit.

Gabrielle avait tout observé avec une joie paresseuse et elle s’assit quand Xena se mit au bord du lit à nouveau, pour permettre à la guerrière de lui retirer ses vêtements de cérémonie. Les doigts chauds étaient bons contre sa peau et elle garda le silence quand Xena prit la chemise pour la lui passer par-dessus la tête.

« Est-ce que Cait va bien ? » Demanda-t-elle finalement, d’une voix douce tandis que la guerrière s’occupait de lui enlever ses bottes.

Le regard bleu se posa sur elle. « Oui… elle va bien. Elles faisaient juste l’école buissonnière. » Elle pinça les lèvres d’amusement. « Je les ai trouvées dans un endroit sympathique, Cait somnolait et Paladia dessinait. » Elle retira les bottes de la barde puis lui chatouilla les orteils.

« Eh… Xena ! » Elle écarta son pied et réfréna un rire.

La guerrière sourit et joua tranquillement avec les couvertures avant de relâcher un bref soupir. « Alors… tu vas me dire ce qui s’est vraiment passé, ou bien… » Elle regarda le visage de la barde attentivement. « Ecoute… je ne vais pas me précipiter pour l’attaquer, si c’est de ça que tu as peur. » Sa voix prit une tournure amère.

Gabrielle cligna des yeux. « Non… je… » Elle fit une pause, réfléchissant tranquillement. « Je présume que c’est ce à quoi ça ressemble pour toi, non ? » Murmura-t-elle, en se souvenant de l’explication tronquée d’Ephiny.

« Comme si on ne pouvait pas me faire confiance avec la vérité, oui », répondit Xena honnêtement.

La barde tressaillit. « Ouille. »

Xena haussa les épaules.

« Viens par ici. » Gabrielle tira sur sa manche. « Allonge-toi et je vais te raconter toute l’histoire. » Elle s’interrompit. « Je pense que j’essayais juste de trouver un moyen d’excuser ce qu’elle a fait… parce que je suis désolée pour elle. »

Xena accepta cela. « Très bien. » Elle attendit que la barde bouge puis elle s’appuya contre la tête de lit et étira ses jambes sur le lit. Gabrielle l’entoura immédiatement d’un bras et se blottit, laissant ses yeux se fermer dans une paix tranquille pendant un long moment.

« Mmm… c’est si bon », murmura-t-elle après un instant, puis elle renifla la peau de Xena. « Pourquoi tu sens la sauge ? Je veux dire que ça ne me dérange pas, c’est une bonne odeur, mais ce n’est pas notre savon de bain habituel. »

« Hum. » La guerrière se gratta la mâchoire. « J’ai pris un raccourci. »

« Un rac… oh Xena… non… » Le regard vert se posa sur elle. « Pas à travers le jardin d’herbes ? » Gabrielle soupira puis tendit la main et retira un fétu d’aneth de derrière l’oreille de son âme sœur. « Oh, je n’ai pas fini d’en entendre parler… c’est la fierté et la joie d’Esta… elle ne m’a même pas laissée en faire le tour la dernière fois que je suis venue. »

« Tu… es plus importante que des herbes », déclara Xena, sans se repentir. « Il était sur mon chemin. » Elle examina le fétu et le renifla délicatement. « Hmm. » Elle le mâchouilla expérimentalement.

Gabrielle suçota sa lèvre et lâcha un petit rire. « Ça c’est ma Xena. » Elle tapota la guerrière sur le ventre. « Contente de voir que ce truc marche toujours. »

Xena s’installa plus profondément dans les oreillers doux. « Mmm… oh oui… c’est sûr », fit-elle remarquer ironiquement. « Ça m’a presque mise KO. » Elle chatouilla paresseusement l’oreille de la barde. « Alors… tu me racontes, ou pas ? »

« Attends. » La barde leva la main. « Mise KO ? Ça n’est jamais arrivé auparavant. »

Un soupir. « Je sais… peut-être que c’est tout ce truc avec le bébé », répondit Xena. « C’était comme… je ne sais pas… comme d’être sous une cascade, je pense… il m’a fallu une minute pour réaliser ce qui se passait, puis j’ai décollé en quelque sorte. »

« Hmm. Désolée », dit Gabrielle d’un ton d’excuse. « Mais je suis contente que tu sois revenue… » Elle prit une inspiration, remettant de l’ordre dans ses pensées. « Nous avons… je les ai ramenées ici parce que j’étais… dieux, Xena, j’en avais tellement assez de l’entendre exploser sur pratiquement tout et tout le monde… je me suis dit que je pourrais… trouver pourquoi elle était aussi en colère tout le temps. »

« Je devine que ça a été le cas ? » Demanda tranquillement la guerrière.

« Mm. » La barde hocha la tête contre sa poitrine. « En quelque sorte, je pense… elle… » Gabrielle soupira. « Elle a connu des mauvais jours quand elle était plus jeune… je pense que cette personne qui est morte dans l’éboulis était sa compagne et elles… Xena, cette personne était mauvaise avec elle. »

« Mauvaise ? »

« Oui. »

Xena réfléchit à cette déclaration avec soin. « Mauvaise comme… ton père était mauvais avec toi ? »

Un hochement de tête. « Elle… je présume qu’elle se sentait un peu… » C’était la partie difficile. « Je… pense qu’elle était furieuse… contre moi… parce qu’elle pensait que je… et bien, elle pensait que nous étions comme elle et cette personne, et… » Gabrielle sentit le corps sous elle se figer. « Et elle ne comprenait pas. » Une pause. « Que nous ne l’étions pas. »

Xena la fixa. « Elle pensait que j’étais… que je suis… » Les mots traînèrent. « C’est ce que tout le monde pense, pas vrai ? » Continua-t-elle finalement d’une petite voix.

« C’est stupide de penser ça », déclara Gabrielle tranquillement, mais avec assurance. « Ça n’a pas de sens, Xena… tu me l’as expliqué toi-même… les gens qui font ça le font parce qu’ils se sentent… sans défense dans leur vie, et c’est comme ça qu’ils se sentent mieux. » Elle hésita. « Ils doivent faire ça pour se sentir supérieurs. »

Pas de réponse. Gabrielle leva les yeux pour voir que le visage de sa compagne était tel un masque figé et ses yeux se concentraient sur autre chose que le présent. « Xena, tu n’es pas le genre de personne à faire ça. » Elle saisit la main relâchée de la guerrière dans la sienne et enroula ses doigts autour.

Xena ferma les yeux. « Ils le pensent quand même », répliqua-t-elle. « Tout le monde l’a toujours fait… on m’a vue comme une brute qui prenait plaisir à utiliser mes poings sur des gens plus faibles que moi. » Elle haussa les épaules. « C’est dans ma nature, je pense. » Elle serra la mâchoire. « Je ne peux même pas dire que ce n’est pas vrai. »

« Moi je peux », déclara la barde.

« Ah oui ? » Xena leva la main et la passa sur sa mâchoire, à l’endroit exact où elle avait frappé Gabrielle dans cette grotte.

« Oh oui », répliqua Gabrielle en lui prenant la main pour l’amener à ses lèvres. « Je sais ce que c’est, tu te souviens ? Je sais ce que ça fait d’être frappée sans raison et sans prévenir, et comment c’est d’être laissée blessée, en se demandant ce qu’on a fait pour mériter ça. » Elle regarda son âme sœur droit dans les yeux. « Dans cette grotte, il n’y avait pas de questionnement. Je savais ce que j’avais fait. » Elle soupira. « C’est très différent, Xena. » Son regard étudia le visage figé avec attention. « Tu y penses beaucoup, pas vrai ? »

Xena hocha la tête. « Je pense à… comment… j’ai pu faire ça, peu importe… la situation… j’étais… » Elle s’interrompit et déglutit. « Ça fait mal… de savoir que je pouvais faire ça… je n’ai jamais pensé… pas avec toi… ce qui est drôle parce que j’ai tué des gens sans remords plus de fois que je ne peux le dire. »

« Je sais exactement ce que tu ressens », répondit doucement Gabrielle. « A chaque fois que je revis le passage de cette porte et la vision de toi au sol avec lui. » Elle prit une inspiration. « Je pense… comment ai-je pu faire ça ? »

Elles restèrent silencieuses un moment. « Je sais qu’il t’a fallu beaucoup de courage pour me laisser revenir », finit par dire la barde. « Merci. »

Le regard bleu se posa sur elle. « Je sais qu’il t’a fallu beaucoup de courage à toi pour me faire à nouveau confiance », répondit-elle tranquillement. « Et je suis très contente que tu l’aies fait, mais ce que j’ai fait ne demandait pas de courage, Gabrielle. » Elle traça lentement la mâchoire de la barde. « Je ne pouvais pas affronter une vie sans toi. »

Gabrielle dut prendre un instant pour simplement respirer. « Je ressentais la même chose », murmura-t-elle enfin.

Elles s’étudièrent l’une l’autre. Finalement Xena hocha la tête. « D’accord… alors… tu as trouvé que quelque chose n’allait pas, et après ? »

« Oh. » La barde dut réfléchir à ce qu’elle disait. « Et bien… non, avant ça, je la poussais dans ses retranchements… et elle a comme qui dirait déraillé. » Son regard alla vers celui de la guerrière. « Elle m’a sauté dessus et nous avons lutté… mais… » Elle leva une main pour prévenir la protestation indignée. « Elle n’était pas une menace, Xena… elle ne pouvait pas me blesser. Je l’ai plaquée au sol en une seconde, honnêtement… et ensuite j’ai tiré tout ce truc d’elle. »

« Oui oui. » Xena fronça un peu les sourcils. « Est-ce que tu te sentais mal avant ça ? »

« Non… Pas que je… et bien, je pense que … je veux dire que j’avais une sorte de mal de crâne… ou j’étais en train d’en avoir un, quoi qu’il en soit, et ça me rendait irritable, je me souviens de ça, et… » Elle réfléchit un instant. « Mon dos me faisait mal. »

Elles restèrent silencieuses quand la porte s’ouvrit et que Rena entra avec un plateau. « Bien, bien, bien… regardez-moi ça. » Elle regarda les deux femmes avec un sourire ironique. « On est bien à l’aise ? » Elle posa le plateau sur la table de chevet et souleva le couvercle. « Bon… on n’a pas une, mais deux sortes différentes de soupes, du poulet rôti pour la timide, du mouton rôti pour la brave, du fromage blanc, de la marmelade d'orange, deux pêches, deux poires, deux bols de gruau sympathique et un pichet de lait. »

Gabrielle la regarda par-dessus l’épaule de sa compagne, reniflant délicatement. « Ça sent bon. »

Xena se mâchouilla l’intérieur de la lèvre pour s’empêcher de rire. « Elles n’ont pris aucun risque, je vois. »

« Oui oui », acquiesça l’Ancienne puis elle se percha sur le bord du lit. « Alors… c’est ça ton urgence, hein ? » Ses yeux brillèrent sérieusement pour Xena. Cait la précoce avait raison, je vois. » Son regard prit une tournure curieuse. « Comment tu fais ça ? »

« C’est juste quelque chose que nous partageons », l’informa poliment Gabrielle. « Est-ce que Cait et Paladia vont bien ? »

Rena pencha la tête vers la jeune femme. « Marrant, c’est exactement ce qu’elles m’ont demandé à ton sujet. » Elle prit un air sévère. « Maintenant, écoute bien, gamine… il n’y a pas de quoi rire et si ton corps te dit de ralentir alors tu ferais mieux de l’écouter. »

Gabrielle pianota sur la poitrine de sa compagne. « Tu l’as payée pour qu’elle dise ça, pas vrai ? » Fit-elle mine d’accuser la femme brune. « C’est une conspiration. »

Rena posa une main noueuse sur les siennes. « Pas de conspiration, juste la vérité, mon amie. » Elle fit un sourire sincère à Gabrielle. « Nous voulons voir un bébé bondissant et en bonne santé dans quelques mois… alors tu restes là et tu te détends, et tu traînes avec cette chèvre turbulente un moment, d’accord ? »

Chèvre turbulente ? Xena grogna intérieurement.  Elle est pire que ma mère.

Gabrielle la regarda, une minuscule étincelle se frayant un chemin dans ses yeux vert brume.

« Mêêêê. » La guerrière fit un bégaiement caprin. Arès leva la tête et grogna. « Mêêêê ! » Xena refit le bruit pour lui.

« Très bien… très bien… comment puis-je résister à ça ? » Gabrielle gloussa.

Rena mit les mains sur ses hanches et fixa Xena. « Ce cuir plein de mauvaise attitude, c’est juste pour jouer, pas vrai ! »

La guerrière passa immédiatement en mode sérieux, levant un sourcil tout en la clouant d’un regard bleu glacial. « Non », répliqua-t-elle pleinement impassible. « C’est très réel. »

Un silence de mort tandis que Rena clignait des yeux et que Gabrielle se mordait presque la lèvre pour éviter de rire.

« La plupart du temps », céda Xena avec un rire ironique. « Et le reste du temps… et bien… » Elle ébouriffa les cheveux de Gabrielle affectueusement. « Ma barde me fait sortir de ma coquille. »

L’Ancienne relâcha un souffle retenu et ricana. « T’es quelque chose, Xena… je te le dis. » Elle secoua la tête. « Bon, je vais vous laisser les deux tourterelles… appréciez votre déjeuner… » Elle se leva et avança à pas chaloupés jusqu’à la porte, se retournant en l’atteignant. « Oh… et la nourriture aussi. » Son visage anguleux se plissa dans un sourire espiègle et elle partit.

Xena s’affaira à attraper une des assiettes en bois du plateau et à la remplir avec un assortiment de choses, évitant avec soin le gruau.

« Chèvre turbulente, hein ? » La taquina Gabrielle. « J’aime bien Rena… elle est vraiment adorable. »

Un haussement de sourcil. « Gabrielle, PAS DU TOUT. »

La barde se contenta de rire. « Bien sûr que si. » Puis elle soupira. « Xena… qu’est-ce qui m’est arrivé aujourd’hui ? Est-ce que c’est… je veux dire, j’espérais… » Un soupir. C’était trop tôt pour avoir un impact lourd sur sa vie. Elle n’allait pas passer les sept prochains mois à faire attention.

« Et bien. » La guerrière la poussa un peu et apporta l’assiette. « Je pense que ton corps protestait parce qu’il n’avait pas l’énergie pour faire les trucs qu’il fait… alors… » Elle regarda l’assiette puis la barde avec un air gentil, mais sérieux. « Il faut que tu écoutes ce que ton corps te dit, mon amour… donne-lui ce qu’il demande et tu seras probablement bien. » Elle regarda Gabrielle prendre l’assiette avec détermination.

« C’est tout ce que j’ai à faire ? » Un regard vert se posa brusquement sur elle. « Et je peux continuer à faire des trucs ? »

« Repose-toi, mange, prends soin de toi. Oui. » Xena hocha la tête. « Ce n’est pas grand-chose, hein ? »

Gabrielle prit une bouchée de poulet. « Je peux avoir de la soupe ? »

« Bien sûr. » Xena sourit de soulagement tranquille et elle étendit un bras vers le plateau.

« Les deux », marmonna son âme sœur autour de sa bouchée. « Et des céréales. »

La guerrière se tourna vers elle. « Tu détestes les céréales. »

« Je ne prends pas de risque », déclara Gabrielle avec fermeté. « Tu me passes le lait ? »


« Avez-vous vu Eph ? » Demanda Eponine tandis qu’elle entrait dans la salle à manger pour la quatrième fois. L’endroit grouillait de gens qui se préparaient pour le banquet et le festival de la soirée. Esta fulminait dans le coin et quand la maîtresse d’armes entra, elle bondit vers elle comme un chiot affamé vers sa mère. « Esta, tu as… oooh ! »

La cuisinière attrapa le bras d’Eponine et la tira sur plusieurs pas. « Je vais la tuer. »

Pony écarta les narines alarmée. Elle passa rapidement en revue les gens et les mots lui vinrent immédiatement à l’esprit. « Heu… je suis sûre que Ménelda ne le pensait pas. »

« Ménelda ? » Répondit brusquement Esta. « Qu’est-ce que cette harpie a à voir avec tout ça ? »

« Euh… les Anciennes ont encore fait un raid sur le garde-manger ? » Hasarda l’Amazone brune.

« Non… » Grogna la cuisinière.

« Qu’est-ce que j’ai fait ? » Couina Eponine.

« Rien, non, pas toi, pas cette meute de louves d’Anciennes affamées, pas Ménelda… je vais tuer ce tas de six pieds marchant qui n’apporte que des ennuis », cria Esta à pleins poumons.

« Oh. » Pony se gratta la mâchoire. « Tu veux dire Xena ? » Elle regarda autour d’elle. « Qu’est-ce qu’elle a fait ? »

« Viens par ici. » Esta tenait toujours le bras de Pony et elle la tira jusqu’à la porte arrière de la salle à manger, puis elle passa la tête dehors. « Voilà ce qu’elle a fait ! ! ! »

Pony prit une inspiration profonde, reniflant l’odeur plaisante du jardin d’herbes, riche de sauge, de thym et de la senteur chatouillante de l’eucalyptus. Le jardin était entouré par une haie épaisse qui le protégeait du vent et du mauvais temps et concentrait les odeurs entêtantes.

Sauf que là, il y avait un trou dans la haie. Un grand trou.

Un trou de six pieds qui correspondait à un chemin arraché aux plantes et qui semblait avoir été piétiné par un Centaure en rut. « Heu. » Elle pianota l’encadrement de la porte. « Esta… c’était une urgence… elle était pressée. »

La cuisinière la tira à l’intérieur et lui jeta un œil noir. « Quel genre d’urgence est plus importante que mes herbes ? Je sais que pour vous les guerrières… tout ce qui est béni par Artémis est une urgence… le temps, une vache qui rampe, votre arc débandé… alors c’était quoi cette fois ? »

Eponine la regarda tranquillement. « Gabrielle avait des problèmes. »

Esta la regarda. « Oh. » Elle se calma. « Elle va bien ? »

La femme brune hocha la tête. « Oui… mais c’était un peu effrayant… Eph a dit qu’elle avait presque l’air de faire une fausse couche. »

« Une faus… elle est enceinte ? » La cuisinière écarquilla les yeux. « Dieux bénis… tu le savais ? »

Eponine renifla, haussant les épaules. « Oui… depuis un petit moment… elle l’a dit à Eph quand elle est arrivée, mais elle lui a demandé de ne rien dire parce qu’elle voulait participer aux jeux. » Elle regarda autour d’elle. « En parlant d’Ephiny… tu l’as vue ? »

Esta paraissait perdue dans ses pensées. « Quoi ? Oh, oui… je l’ai vu se diriger vers la salle de bains il y a un moment. »

Ah. Pony soupira. Elle aurait dû s’en douter. « Merci… il faut que j’y aille. » Elle regarda au-dehors. « Ecoute… désolée pour le jardin… on va t’aider à le remettre en état. »

« Ne t’inquiète pas pour ça. » La cuisinière lui tapota le bras d’un air absent. « Hé… tu penses que la Reine aimerait avoir quelques-uns de ces petits pâtés ? Il faut qu’elle maintienne ses forces. »

Eponine serra les lèvres pour ne pas sourire. « Je suis sûre qu’elle adorerait ça. » Elle regarda la femme trapue partir puis elle soupira et se glissa dehors, utilisant le trou pratique comme une route pour s’échapper vers la salle de bains. 


« Je vais bien, merci », répéta Cait pour la sixième fois alors que deux apprenties guérisseuses se penchaient sur sa paillasse. « Vraiment. » Elles avaient changé le bandage sur son épaule, faisant plusieurs bruits mécontents au sujet des feuilles et de la saleté qu’elle avait accroché pendant son voyage dans les buissons. Paladia s’était échappée après l’avoir déposée sur la paillasse, disparaissant devant les regards désapprobateurs des guérisseuses et sortant tranquillement par-derrière.

Mais pas avant que Cait en place une. « Trouve ce qui ne va pas avec Gabrielle, d’accord ? » Elle avait entendu le léger grognement, mais qui ne dura pas. « Très bien », avait-elle entendu et elle avait souri.

Ça avait rendu l’affairement et les palpations valables et elle les avait endurées en silence, se contentant de lever un peu les yeux au ciel.

D’accord, beaucoup. Finalement, les guérisseuses eurent terminé et elles la remirent au lit. « Je peux avoir une tasse d’eau ? » Demanda-t-elle quand elle fut absolument sûre qu’elles avaient fini. Elle en reçut une et prit une gorgée bienheureuse. Elle décida que tout ça en avait valu la peine, en tous cas ça n’avait pas été ennuyeux. Xena qui s’était pointée, c’était plutôt une surprise, et d’avoir été là, de voir leur… truc… fonctionner, ça avait été terriblement excitant.

Elle se demanda ce qu’on ressentait vraiment. Ça avait dû faire mal, décida-t-elle, parce que ça avait presque fait s’effondrer la robuste Xena et son visage était un mélange de frayeur, de douleur et de confusion qui avait été remarquable à voir.

Mais quelque part, elle ne pensait pas que ça dérangeait Xena. Ça devait être tellement étrange d’être connectée à quelqu’un comme ça, mais la guerrière semblait l’accepter et elle dépendait assurément de ça pour l’aider à garder sa Gabrielle bien aimée loin des problèmes. Cait soupira puis elle leva les yeux quand une ombre passa dans son champ de vision. « Salut. »

Elaini s’accroupit et l’observa, ses yeux dorés clignant dans la lumière légère. « J’ai entendu dire que tu avais eu une petite aventure. »

Cait toucha le poignet poilu. « Elaini… s’il te plaît… est-ce que Gabrielle va bien ? »

L’être de la forêt s’assit jambes croisées près d’elle et posa ses coudes sur la paillasse. « Je reviens juste de là-bas… elle se repose confortablement. » Les lèvres d’Elaini se courbèrent en un sourire, exposant un peu ses crocs. « Très confortablement en fait. » Elle soupira. « Et… oui, je pense qu’elle va aller bien… Xena a dit qu’elle pensait que c’était le stress et tout ce qui est arrivé ces derniers jours. » Elle réfléchit. « Et elle bouscule Gabrielle pour qu’elle prenne mieux soin d’elle, ce qui est une bonne chose. »

Cait fronça les sourcils. « Elle est malade ? »

Elaini rit doucement. « Non, petite… elle est enceinte. »

« Enc… » Les yeux de la jeune fille s’arrondirent. « Bon sang… tu ne veux pas dire qu’elle attend un enfant, n’est-ce pas ? »

Un hochement de la tête dorée.

Cait poussa un souffle. « Ouaouh. » Elle digéra ces mots. « Alors… elle va bien ? »

« Oui, très bien », dit Elaini. « Tu veux manger quelque chose ? »

Cait secoua la tête. « J’ai déjà mangé, merci. » Elle tapota son estomac. « C’était agréable… des petits bouts de plein de choses. » Elle réfréna un bâillement.

« Et bien, tu te reposes maintenant. » L’être de la forêt lui tapota l’épaule. « Je voulais juste que tu saches pour Gabrielle… Xena a dit de passer te voir. »

Les yeux de Cait s’illuminèrent. « C’est vrai ? »

Elaini lui rendit son sourire. « Oui. Elle se disait que tu devais te poser des questions. »

« Bon sang. » Cait soupira joyeusement. « C’est génial de sa part. » Son regard alla vers le regard doré près d’elle. « Elle est plutôt gentille, tu sais. »

Un doux sourire. « Je sais. » L’être de la forêt bâilla, exposant ses dents. « Elle a sauvé mon village. »

Toutes pensées de sommeil s’envolèrent. « Ah oui… tu vas me raconter ? » Supplia  Cait. « Je ne l’ai pas encore entendu. » Une pause. « S’il te plaît ? »

Elaini jeta un rapide regard autour d’elle, notant les regards intéressés sur les autres paillasses. « Très bien », décida-t-elle. « Je peux faire ça… »

Elle ne vit pas la forme sévère de Ménelda s’installer dans le coin.


Les sons dehors commençaient à s’amplifier, mais Xena se contenta de garder les yeux fermés et elle se laissa aller paresseusement dans un état de mi-sommeil mi-veille qui était très plaisant. Gabrielle était installée dans son endroit préféré, la tête nichée dans l’épaule de la guerrière et un bras fermement enroulé autour de l’estomac de cette dernière, sa respiration chaude passant régulièrement sur la poitrine de Xena tandis qu’elle sommeillait.

La barde avait tenu sa parole, nettoyant avec détermination non seulement son assiette, mais celle de sa compagne également, ne laissant que les bols de céréales qui allèrent à Arès. Xena l’avait ensuite convaincue de dormir, lui prodiguant un massage de dos minutieux jusqu’à ce que la jeune femme ne soit plus qu’un poids sans stress blotti contre elle.

Tout cela l’avait… effrayée. Pas tant à cause de ce qui aurait pu arriver à la minuscule vie presque sans forme qui grandissait dans la barde, mais pour ce que ça aurait fait à Gabrielle.

Elle aurait été dévastée. Xena ne voulait pas que ça arrive et elle était plutôt contente qu’au moins maintenant Gabrielle écouterait sérieusement ses conseils et commencerait à y aller plus doucement. La barde murmura de manière inintelligible dans son sommeil et resserra sa prise, glissant un genou pour maintenir sa compagne en place. Ceci amena simplement un sourire de la part de la guerrière qui se blottit agréablement un peu plus, respirant l’odeur de la barde avec un sentiment de satisfaction tranquille.

Ses pensées se tournèrent vers Ménelda, en colère contre l’attaque de la femme, luttant cependant de façon inefficace avec la dépression tranquille due à la raison de sa querelle avec la barde. Comment pouvaient-elles penser que j’étais…  Xena ouvrit les yeux lentement et regarda Gabrielle. Comment pouvaient-elles penser que je trahirais cette confiance ? Elles n’ont vu qu’une petite partie de notre vie ensemble… Comment pouvaient-elles comparer avec le reste… J’ai combattu la Mort elle-même pour nous garder ensemble… Est-ce que ça ne signifie rien ou bien est-ce simplement…

Elle songea à la manière dont leur relation apparaissait à des gens extérieurs et elle grimaça, se souvenant des premiers jours quand elle avait traité la jeune barde de façon si désinvolte que ça avait dû sembler cruel à ceux qui observaient.

Est-ce que Gabrielle restait avec elle parce qu’elle avait vu les choses au-delà de ça? Ou parce qu’elle y était habituée et que Xena avait été une alternative plus attirante à son père ? Il lui avait fallu tellement de temps pour s’accoutumer à la jeune fille… pour arrêter de l’ignorer et lui donner un moment, sans mentionner l’écouter ou l’encourager.

Pourquoi ? Elle questionna la femme endormie. Pourquoi par Hadès es-tu restée ? Pourquoi es-tu revenue encore et encore et encore ? Ça n’avait aucun sens.

Peut-être que… Xena sentit un sourire venir sur ses lèvres. Gabrielle avait puérilement revendiqué qu’elle était visionnaire… qu’elle était capable de voir le futur. Peut-être que c’était le futur qu’elle voyait et c’était une chose qu’elle voulait. Ah… mais quelle route il a fallu emprunter pour arriver ici, mon amie. Elle caressa les cheveux de la barde affectueusement. Un futur qu’elle voulait tellement qu’elle était prête à tout risquer pour lui.

La guerrière réfléchit. Quel compliment incroyable c’était d’avoir quelqu’un qui voulait être autant avec vous, quelqu'un qui risquerait régulièrement sa vie et son corps et son âme immortelle, et ne le verrait pas comme un trop grand sacrifice. Aurait-elle fait de même ?

Un haussement des sourcils de surprise. C’était ce qu’elle faisait à cet instant, non ? Abandonnant volontairement tout ce qu’elle avait connu pour rester au côté de Gabrielle, pour la protéger, l’aimer…

C’est drôle comme ça n’avait jamais eu l’air d’être un sacrifice du tout.

Bon, alors elles étaient toutes les deux complètement aveugles à l’égard de l’autre et tellement heureuses de ça. Xena soupira et regarda le plafond d’un air désabusé. Il y avait des destinées pires que celle-là.

Un bruit de tambours monta dans la chambre accompagné d’une psalmodie de répétition. Xena tressaillit alors que les voix n’étaient pas synchronisées et que la discordance en résultant blessait son audition sensible. Arès leva la tête et gémit, et elle lui lança un regard de sympathie. « Oui… je sais… » Murmura-t-elle, très doucement, le tapotant sur la tête. « Tu n’es pas habitué à ça, hein ? » Même Gabrielle, qui se décrivait elle-même comme une idiote musicale ne produisait pas souvent de sons discordants comme ceux-là, surtout parce qu’elle s’était rendu compte que sa compagne trouvait les chants dissonants agaçants au possible.

Le feu de camp avait craqué maintes fois, faisant ressortir leurs silhouettes et donnant de la lumière à Gabrielle pour son projet, qui était de mémoriser et chanter un petit morceau qui ferait partie de ses histoires.

Xena avait passé la plus grande partie de la soirée dans des exercices vigoureux et y serait toujours si, après la longue marche de la journée et deux combats, elle n'était tout simplement pas épuisée. Trop fatiguée, en fait, pour objecter chaque fois que le contralto chevrotant de la barde lui grattait les oreilles. Au lieu de ça, elle s’était blottie dans sa fourrure de couchage, faisant de son mieux pour bloquer le bruit.

Ça avait été futile… la voix de Gabrielle était perçante et pour autant qu’elle essayait, bloquer le son ne fonctionnait pas.

Alors elle s’était assise et avait mis la fourrure autour d’elle et posé les coudes sur ses genoux tandis qu’elle regardait, par-dessus le feu, la barde férocement attentive.

La lumière avait vacillé sur ses traits subtilement changeants, faisant ressortir un corps récemment musclé bien mis en valeur par son vêtement Amazone couleur rouille. Gabrielle marmonnait pour elle-même, faisant des marques sur un parchemin et complètement inconsciente de celle qui la regardait, jusqu’à ce qu’elle lève les yeux droits dans ceux de Xena. « Oh ! »

Une main sur sa poitrine. « Dieux… Xena… tu m’as fait peur. » Un froncement de sourcils. « Je pensais que tu dormais. »

Une dizaine de réponses brusques étaient venues sans effort aux lèvres de Xena et elle se força à les réfréner. C’était ça que faisait Gabrielle, tu te souviens ? « Non… non… je… reposais juste mes yeux. »

Un soupçon de culpabilité était entré dans l’attitude de la barde. « Je t’empêche de dormir, c’est ça ? » Elle avait soupiré. « Désolée… je n’arrive pas à me sortir de cette partie… et j’en ai besoin, pour raconter cette histoire comme il faut. »

Se disant qu’elle ne dormirait jamais autrement, Xena avait ôté les fourrures et s’était levée, puis elle était allée du côté du feu près de la barde et elle s’était laissé tomber sur le rouleau de couchage, lui prenant le parchemin de la main pour l’étudier. « Très bien… regarde… »

Elle avait pris une inspiration et avait chanté les premières notes puis elle avait regardé la barde, lui faisant comprendre qu’elle devait les répéter.

Et elle avait trouvé un regard vert intéressé fixé sur son visage dans une sorte de transe. « Gabrielle ? »

La barde avait rapidement secoué la tête. « Euh… désolée », avait-elle dit en riant. « C’est juste tellement intéressant quand tu fais ça… je ne m’y attendais pas du tout. » Elle retourna son attention au parchemin. « D’accord… qu’est-ce que tu disais déjà ? »

Xena avait soupiré et répété les notes. « Vas-y… à ton tour ». Son visage s’était involontairement contracté au résultat. « Euh… »

Gabrielle avait soupiré et touché la page. « Dieux, Xena… si seulement j’avais ta voix pendant quelques minutes… tu rends ça si beau et je sais que je n’y arriverai jamais. »

Et Xena avait haussé les épaules. « Si je pouvais te le donner, je le ferais… ça ne me sert pas à grand-chose. »

La barde avait touché la page. « Je pense que je vais abandonner celui-là. » Elle avait levé les yeux vers Xena. « Je vais te laisser dormir un peu. »

Ça avait touché quelque chose en elle. « Je ne suis pas fatiguée », avait-elle menti fermement, ensuite elle avait tourné à nouveau son attention vers la chanson. « Allez… tu peux le faire. »

Il avait fallu la moitié de la nuit, de Xena qui passait les notes et de la barde qui les répétait en pure imitation, jusqu’à ce qu’elle puisse enfin suivre la chanson jusqu’à la fin sans que cela entraîne un tressaillement de Xena. « Oh… ouaouh… Xena… c’est incroyable… merci. »

Une main sur son bras. Ces yeux verts pathétiquement reconnaissants. Comme ça avait été incroyablement bon. « Encore une fois », avait-elle répondu d’un ton grognon, en montrant la page.

Gabrielle avait soupiré, mais elle s’était redressée comme la guerrière lui avait appris et elle avait pris une inspiration ventrale et commencé à chanter.

Xena s’était doucement jointe à elle et leurs voix s’étaient mêlées dans une magie qu’elle ne s’attendait pas à trouver, qui avait donné de la profondeur et de la couleur à une chanson d’enfant idiote alors qu’elle avait trouvé incroyablement facile de s’harmoniser avec la barde.

Etrange.

Elles avaient fini et s’étaient regardées et un sourire ravi s’était posé sur les lèvres de Gabrielle. « Hé… c’était plutôt bon ! » Elle avait ri, enroulant une main audacieuse autour de celle de Xena pour la presser. « On fait une équipe géniale. »

Xena avait ri ironiquement à son enthousiasme.

Mais quelque part elle n’avait pas ressenti le besoin de la corriger.

Un œil vert s’ouvrait maintenant et se tournait vers elle. « Faut que tu leur donnes des leçons de chant, Xe. » La barde avait massé une oreille. « On dirait des canards en rut. »

La guerrière sourit et inspira. « Je vais les arrêter. » Elle commença à chanter doucement la chanson de son souvenir.

Gabrielle sourit de délice ensommeillé et après un moment, une voix douce et ronronnante la rejoignit dans une harmonie délicieusement familière.


Le soir tombait quand elles traversèrent le campement, marchant avec ce qui semblait être à Gabrielle, une lenteur ridicule. Bon. Elle considéra le bras soucieux sur ses épaules. Ça pourrait être pire. Elle pourrait me porter.

Une brise fraîche et très plaisante soufflait sur la zone découverte, apportant des soupçons captivants d’odeur de viande rôtie et la fragrance enfumée du feu. Des Amazones passaient rapidement près d’elles, la plupart d’entre elles riant, toutes de bonne humeur tandis qu’elles se dirigeaient vers l’assemblée.

« Sympa », commenta Xena tandis qu’elles arrivaient à la salle à manger et pouvaient voir la zone du festival. Elle était décorée d’énormes cordées de fleurs, relâchant leur fragrance dans l’air, et des plates-formes capitonnées basses où s’asseoir, avec une zone large et vide devant le feu pour les danseuses et les autres artistes.

Les musiciennes répétaient d’un côté, les sons bizarres de la flûte et de la lyre ponctués par des roulements sporadiques de tambour. Déjà, des serveuses volontaires passaient dans l’assemblée de femmes, portant des plateaux de chopes et des petits snacks, qui étaient pris avec une grande avidité. Tandis qu’elles entraient dans le cercle du feu, on entendit des appels et elles furent accueillies par la foule avec enthousiasme.

Toutes les deux. Gabrielle leur lança un gros sourire joyeux et elle mit la main dans le coude de sa compagne tandis qu’un groupe de femmes tournaient autour d’elles, la plupart lui demandant des nouvelles de sa santé. « Non, je vais bien… merci de le demander… rien vraiment, juste un peu de vertiges… » Répéta-t-elle au moins vingt fois, ensuite elle se retrouva gentiment guidée vers la plate-forme de devant, où des oreillers avaient été ajoutés avec sollicitude pour son confort. « Oh… pets de Centaure. » Elle leva les yeux au ciel tandis que Xena arrangeait un petit nid douillet pour qu’elle puisse s’asseoir. « Tu veux bien arrêter ça ! »

La guerrière sourit et lui fit une courbette et un grand geste pour l’inviter à s’asseoir, puis elle se laissa tomber proprement dans une position jambes croisées et elle observa la foule. « Tu veux boire quelque chose ? » Demanda-t-elle alors que l’une des serveuses s’approchait, tout son corps secoué d’excitation. Xena prit une inspiration avec précaution en essayant de ne pas éclater de rire.

« Vous voulez du cidre ? » Demanda l’Amazone en avançant le plateau. « Ou bien… quelque chose de plus fort ? » Son regard alla droit sur Xena et elle haussa un sourcil de questionnement.

« Le cidre c’est bien », répondit la guerrière, en choisissant deux chopes et faisant un signe de tête. « Merci. » Elle en tendit une à Gabrielle puis s’appuya sur son coude tout en sirotant son cidre. Elles s’étaient toutes les deux endormies et réveillées aux derniers rayons du soleil, décidant de mettre simplement des jolies tuniques qui allaient ensemble par hasard, au lieu de leurs vêtements habituels.

C’était très bien, décida Xena. Elle n’avait pas été vraiment d’humeur à mettre toute son armure en fait et elle avait l’idée qu’il faisait un peu trop frais pour que Gabrielle soit à demi-nue. Bien sûr, la barde n’était pas d’accord, mais… Alors elles portaient des nuances riches de pourpre et de bleu pimpant, avec des broderies qui se répondaient autour de leurs manches et sur les chemises le long des cuisses. Xena avait choisi une paire de bottes légères d’intérieur qu’elle transportait avec elle, et elle étendit ses longues jambes les croisant confortablement aux chevilles tandis qu’elle observait la foule.

Gabrielle s’installa sur les oreillers, se sentant très décadente en mettant ses jambes sous elle et elle s’appuya sur un coude près de son âme sœur, assez près pour mordiller ses cheveux si elle en éprouvait l’envie.

Et c’était le cas. Elle bougea un peu et goûta une oreille, puis elle s’adossa, sirotant sa boisson. « On va bien s’amuser. »

Xena la regarda, notant qu’Ephiny et Eponine s’approchaient, s’arrêtant régulièrement pour retourner des cris enthousiastes. Les deux Amazones étaient superbes dans leurs combinaisons de cuir aux couleurs assorties, les cheveux clairs d’Ephiny contrastant joliment avec ceux plus sombres de sa compagne. Pony jouait avec quelque chose autour de son cou et elle le regardait en permanence, puis elle secoua la tête avec un marmonnement presque audible.

« Bien, bien. » La régente sourit tout en montant sur la plate-forme et elle s’assit. « On m’a l’air bien à l’aise. »

Gabrielle posa la tête sur l’épaule de Xena et lui sourit. « C’est le cas… c’est génial ici, Eph… et ça sent très bon aussi. »

Ephiny se mit à rire. « Ça devrait… si on considère toutes les fleurs que nous avons cueillies partout… les abeilles vont nous en vouloir à mort, je te le dis. » Elle accepta une chope de l’une des serveuses et prit une longue gorgée. « J’en avais bien besoin. »

Xena laissa la discussion passer sur elle tandis qu’elle regardait le groupe qui se réunissait. Plusieurs Amazones passaient dans la foule, donnant une guirlande colorée à chaque célébrante, consistant en fleurs et morceaux de tissu. Tandis qu’on offrait les guirlandes, les femmes embrassaient et étreignaient chaque personne puis passaient à la suivante. Quelques porteuses de guirlandes étaient réunies d’un côté et les regardaient avec un mélange de trépidation et d’excitation. Oh oh. La guerrière regarda vers sa compagne timide. « Gabrielle ? »

La barde cessa sa discussion des décorations et se pencha. « Hmm ? »

Le regard bleu alla vers les porteuses de guirlandes, puis vers les femmes qui les acceptaient ainsi que les embrassades, puis revint vers la barde. Avec un haussement de sourcil interrogateur.

Gabrielle regarda la situation puis son visage se plissa tandis qu’une légère rougeur le couvrait et ensuite elle soupira. « Je vais gérer », marmonna-t-elle. « Mais si je me mets à tirer sur mon oreille, est-ce que tu vas faire ce truc de la Princesse Guerrière jalouse que tu fais si bien ? »

Un bref éclat de dents blanches. « Bien sûr. »

« Merci. » Gabrielle retourna vers Ephiny puis elle s’arrêta et retourna son attention à son âme sœur. « Et, Xena ? »

« Mm ? » La guerrière mit son nez dans l’oreille de la barde.

La barde ferma momentanément les yeux puis les rouvrit. « Essaie de ne pas les faire s’évanouir, d’accord ? »

Xena pointa un doigt vers sa poitrine. « Moi ? » Elle battit innocemment de ses longs cils noirs. « Gabrielle, je n’ai aucune idée de quoi tu parles. »

« Oui oui. » Gabrielle la regarda affectueusement. « Voyons combien d’entre elles ont les tripes de t’approcher. » Elle secoua la tête et se retourna vers Ephiny, gardant un œil nerveux sur les jeunes femmes avec les fleurs.

La guerrière rit pour elle-même et se pencha en arrière, regardant une serveuse qui s’agenouillait près d’elle, lui offrant une sélection d’un plateau plein de petites friandises. Xena en prit une poignée pour elle-même et une pour Gabrielle et elle eut un sourire appréciateur pour l’Amazone. « Merci. »

La femme, plus une jeune fille en fait, rougit et lui rendit son sourire, puis elle se releva et alla vers sa cible suivante, lançant un regard timide à Xena par-dessus son épaule. Elle avait de longs cheveux châtains, avec des rubans fins et un nez mignon en trompette et cela provoqua un sourire engageant de la part de la guerrière.

La jeune fille cligna des yeux puis glissa, plongeant pratiquement hors de la plate-forme et envoyant des morceaux partout. L’un d’eux atterrit dans le haut d’Eponine, la faisant couiner et lançant Ephiny dans un jeu pour l’en sortir.

Gabrielle se tourna et eut un regard pour sa compagne.

« Quoi ? » Protesta Xena. « Je n’ai rien fait ! » Elle se mit debout et alla vers le bord de la plate-forme, s’agenouilla et aida la serveuse bouleversée à se relever puis elle ramassa son plateau. « Et voilà. » Elle le lui tendit et regarda la jeune fille essayer sans y parvenir de réfréner un rire nerveux.

« Rien, hein ? » La taquina Gabrielle tandis qu’elle rejoignait la barde et attrapait un oreiller inutilisé pour s’y appuyer.

« Absolumment rien », déclara Xena d’un ton grognon, lui passant quelques morceaux goûteux. « Tiens. »

La barde mordilla les bonnes choses puis s’interrompit tandis que les jeunes filles aux fleurs s’approchaient de la plate-forme. Elle se leva tranquillement tandis que les jeunes filles arrivaient et leur produisit ce qui se rapprochait le plus d’un doux sourire. Etrange, songea-t-elle. Ses mains tremblent.

La jeune fille monta avec précautions sur la passerelle en bois et prit une des couronnes de fleurs autour de son cou, la tendant timidement à la barde.

Gabrielle s’avança, penchant la tête pour la recevoir puis elle regarda la jeune fille droit dans les yeux et murmura. « Je ne mords pas. »

L’Amazone rit doucement puis rassembla son courage et donna un baiser à la barde avec précautions, suivi par une étreinte prudente, que Gabrielle rendit avec plus de confiance. Puis elle relâcha la jeune fille et recula. « Voilà… ce n’était pas si difficile, pas vrai ? » Elle renifla la couronne et sourit. « Bon sang que ça sent bon. »

L’Amazone lui fit un grand sourire puis se mordit la lèvre. Gabrielle nota qu’Ephiny et Eponine avaient déjà leurs couronnes et les filles regardaient, avec une trépidation évidente, son âme sœur.

Qui, la sale gamine, était étendue comme un grand félin de la jungle, les regardant avec des yeux bleus prédateurs qui luisaient méchamment dans la lumière du feu. Gabrielle mit les mains sur ses hanches. « Xena, viens par ici chercher tes fleurs, ma chérie. »

C’était parfait. Ça calma la nervosité de la jeune fille et elle vit une rougeur surprise sur le visage de son âme sœur, qui lui fit un faux regard noir avant de se mettre gracieusement debout et de s’avancer, penchant considérablement la tête pour recevoir les fleurs à la senteur douce.

La jeune fille hésita tandis que la guerrière se redressait et Gabrielle sentit que c’était une nervosité totalement différente que celle qu’elle lui avait montrée à elle. Xena s’avança, avec ce mouvement implacablement puissant si habituel chez elle et elle prit le contrôle de la situation, penchant à nouveau la tête pour embrasser légèrement la jeune fille sur les lèvres, lui serrant brièvement l’épaule au lieu de l’étreindre.

Un moment d’arrêt, puis Gabrielle prit le bras de la jeune fille tandis que ses genoux la lâchaient et qu’elle manquait perdre ses couronnes. « Doucement. » Elle tapota le bras de la fille en lançant un regard ironique à son âme sœur.

Xena renifla une des fleurs qui entouraient gracieusement son cou et elle cligna des yeux, puis elle retourna à sa place et s’installa sur son oreiller de prédilection, étendant ses longues jambes à nouveau pour reprendre son attaque sur les denrées apéritives.

« Sale gamine », marmonna la barde entre ses dents, surprenant les autres Amazones. « Merci… elles sont vraiment belles. »

« A ton service, ma Reine », dit doucement la fille avec toujours l’air un peu dépassé. Elle recula et alla sur la plate-forme suivante où Jessan et Elaini avaient pris place, leurs bouts de chou explorant la surface capitonnée avec énergie.

Gabrielle la regarda approcher des deux êtres de la forêt avec confiance, puis elle s’assit et regarda sa compagne. Les fleurs colorées contrastaient avec sa peau bronzée et sa tunique pourpre, et la barde se dit qu’elle avait vraiment belle allure.

Le ciel était assombri maintenant et les étoiles faisaient un arc au-dessus de leur tête dans une couverture étincelante tandis qu’un lent son de tambour régulier commençait, accompagné par une flûte obsédante. Des Amazones portant des tenues courtes en tissu circulaient, passant des plateaux de nourriture plus substantielle que les apéritifs, mais toujours prête à être prise et mordillée.

Gabrielle se reposa contre ses oreillers, savourant la musique et regardant avec curiosité les premières danseuses se mettre en place, leurs corps sinueux assortis aux notes de musique. Ses sens semblaient accrus tandis qu’elle prenait conscience de la présence proche de sa compagne et elle écarta les narines pour saisir l’odeur chaude et épicée de la peau de Xena.

La guerrière choisit un morceau de gibier et le trempa dans une sauce riche et fruitée avant de le tendre à Gabrielle, souriant quand la barde le prit doucement entre ses dents et en mordit un bout.

« Mm. » Gabrielle se rapprocha, ayant soudain un grand besoin de contact avec sa compagne. Xena s’enroula volontiers autour d’elle, lui prodiguant un nid confortable, tandis qu’elle entourait de ses bras le corps de la guerrière. Peut-être était-ce la musique, se dit-elle, absorbant la chaleur qui l’environnait.

Elle prit un morceau feuilleté de poisson et le présenta à la guerrière, qui ferma ses lèvres autour et mordilla le doigt de la barde en même temps. Les yeux bleu clair étaient assombris dans la lumière du feu et ses cheveux noirs ombrageaient son visage, ajoutant un sentiment de mystère. Gabrielle sourit et traça la peau douce, ouvrant la bouche quand Xena lui tendit un morceau de fromage et une expression sévère.

Elles le partagèrent chacune leur tour, regardant les danses, écoutant la musique, discutant avec Eponine et Ephiny, qui tenait Xenan contre elle et s’appuyait contre les jambes d’Eponine. Après le passage de nourriture suivant, le rythme changea et un autre groupe entra depuis le côté du cercle, celui-ci totalement différent.

Armées jusqu’aux dents, en tenue complète d’Amazone, additionnée de masques de nuit noirs et intimidants. Le groupe de huit danseuses prit possession de la zone centrale et les deux Amazones meneuses s’avancèrent à grands pas, lances en main, directement vers Gabrielle.

Elles atteignirent le bord de sa plate-forme puis durent s’arrêter parce qu’une grande silhouette aux cheveux noirs se dressa devant elles, bloquant le chemin avec une menace paresseuse. Xena avait conclu que ça faisait partie de la cérémonie, mais ça ne coûtait rien de prévenir le risque, surtout pas avec son âme sœur bien-aimée. Elle fit face aux deux Amazones, ignorant leurs bras agités et leur armure tandis qu’elle se relevait avec simplement un couteau de ceinture pour se défendre.

Gabrielle décida que c’était surréaliste. Elle se pencha en avant et tapota l’épaule d’Ephiny. « Ça fait partie du plan, pas vrai ? »

Ephiny hocha immédiatement la tête. « Oh oui… c’est un défi cérémoniel… pas de problème. »

La barde soupira. « Tu aurais dû nous avertir. »

La régente rit. « Allons, Gab… ça fait partie du spectacle. »

Le regard vert l’étudia. « Ça ne va pas l’être si Xena brise le bras de quelqu’un, pas vrai ? »

Mais la guerrière s’était rendu compte qu’il n’y avait aucune intention maligne et décida de s’amuser avec les Amazones, dont elle reconnut que la meneuse sous les plumes était Rena. « Qu’est-ce que tu veux ? » Elle mit les mains sur les hanches et défia l’Ancienne.

Rena ricana, un rire audible même à travers son masque. « La Reine a dit qu’elle souhaitait prendre une compagne pour la vie », déclara-t-elle à voix forte. « Je suis ici pour juger si celle-ci le mérite. »

« Ah oui ? » Demanda la guerrière en haussant un sourcil. « Et comment ? »

Une main se leva produisant une longue plume noire. « Le test de chatouillis. »


Suite et fin en 11ème partie

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Histoire d'eau, de Gaxé

 

 

 

                                                                  HISTOIRE D’EAU

 

 

Nous avons toujours été ensemble, toutes les deux. Aussi loin que je m’en souvienne, nous étions très proches, aussi bien physiquement qu’affectivement. Nous étions très nombreuses, plusieurs millions ou centaines de millions peut-être, je ne sais pas vraiment. Mais ça ne nous gênait pas. Notre nuage était épais, et confortable, et plus chaud qu’il n’y paraissait. Elle était la plus grande et forte des gouttes d’eau, alors que j’étais, et que je suis toujours, un peu plus menue. Nous ne nous quittions jamais, je ne me sentais bien qu’en sa compagnie et il en était de même pour elle. Tout se passait bien et j’aurais aimé que ça dure éternellement comme ça, mais malheureusement, ça n’a pas été le cas.

Ce matin, le vent s’est levé. Doucement d’abord, juste une petite brise qui nous donne l’impression d’être délicatement bercées. C’est plutôt amusant en fait, comme si nous étions sur un petit manège pour enfants. Et puis, après quelques heures, le souffle devient de plus en plus fort, et quand le premier coup de tonnerre retentit, des bourrasques de plus en plus violentes apparaissent.

Il ne faut pas longtemps pour que nous commencions à tomber en pluie, très drue, tout de suite. Ma très chère amie et moi nous tenons le plus près possible l’une de l’autre et quand nous quittons le nuage, nous sommes encore ensemble. Mais le vent enfle de nouveau, nous envoyant toutes de droite et de gauche. Il devient terriblement difficile de lutter contre, et ce qui devait arriver arrive. Bousculées, secouées en tous sens, nous ne parvenons pas à résister aux bourrasques et très vite, nous sommes séparées. J’ai du mal à distinguer ma bien aimée au milieu de toutes les autres gouttes, mais je la vois tout de même suffisamment pour me rendre compte qu’elle lutte autant qu’elle le peut pour revenir vers moi. Mais c’est peine perdue et bientôt, je la perds de vue.

Je tombe. Entourée d’une multitude de mes semblables, je vois le sol se rapprocher à toute allure et je finis ma chute dans une source de montagne, petite, mais qui bouillonne vigoureusement.

Je ne reste pas là longtemps. J’entends tous les bruits autour de nous. L’écoulement des eaux dont nous faisons partie, les grondements sourds des véhicules qui passent sur une route non loin d’ici, les mouvements des animaux qui viennent s’abreuver, les pépiements des oiseaux au-dessus de nous…

Et puis, il y a une forme d’aspiration. Je ne sais pas exactement de quoi il s’agit, mais comme quantité d’autres gouttes avec moi, je me trouve dans une espèce de tuyau, sombre et relativement court dans lequel nous sommes toutes pressées, bousculées et finalement projetées à toute vitesse dans la citerne d’un camion qui s’éloigne aussitôt de la source.

J’ignore où je suis. Je n’avais même jamais imaginé qu’il puisse exister un endroit comme celui-ci. C’est très bizarre et bien moins agréable que le nuage d’où je viens. D’abord, nous sommes groupées dans une grande cuve, à l’intérieur de laquelle il ne se passe rien. J’ai beaucoup de temps pour penser et ma très chère amie est particulièrement présente dans mon esprit. Souvent, je me demande ce qu’il est advenu d’elle, si elle a trouvé un lieu où subsister ou si elle a disparu, si elle s’est évaporée.

Une goutte d’eau ne peut pas pleurer, sauf peut-être en s’auto mutilant, mais je ressens beaucoup de chagrin lorsque j’imagine une telle fin pour elle, alors je préfère être optimiste et penser qu’elle a eu la chance de tomber dans un endroit propice à sa survie, comme un lac par exemple. Il parait que certains sont très jolis et je suis certaine qu’une goutte d’eau aussi belle et forte que ma bien aimée ne ferait que renforcer la beauté de certains sites.

Quoi qu’il en soit, je ne reste que très peu de temps dans cette cuve puisque, avec toutes les autres, je suis projetée dans un nouveau tuyau, beaucoup moins large celui-là. La pression est très forte et nous sommes particulièrement bousculées. Nous avançons très vite vers un lieu dont nous ignorons tout quand, sans que rien ne le laisse augurer, une ouverture apparait brusquement en dessous de nous et quelques-unes d’entre nous sont précipitées dans le vide. Puis, aussi vite qu’il est apparu, le trou se referme. Cela se reproduit souvent, à un rythme soutenu, et alors que d’autres gouttes se rajoutent constamment à notre groupe, faisant que notre flux ne diminue pas, c’est mon tour de basculer par l’ouverture.

Ma chute ne dure guère, et rapidement, je me trouve, avec celles qui sont tombées avec moi, dans un récipient de plastique, une bouteille apparemment. Je regarde autour de moi avec curiosité, mais je ne vois rien qui puisse m’égayer. Les bouteilles, remplies, sont étiquetées et stockées avant d’être expédiées je ne sais où. Je sais que je serai bientôt bue, comme nous toutes, mais je n’y attache que peu d’importance. Ma très chère amie me manque terriblement et mon optimisme plus ou moins forcé disparait. Je m’inquiète, me demandant si elle connait un destin aussi funeste que le mien. Quant à mes compagnes d’infortune, je n’éprouve pour elles qu’une indifférence qui me fait regretter encore plus de ne pas avoir ma bien aimée près de moi.

La bouteille est posée sur une table entourée d’êtres humains qui bavardent sans que je comprenne un mot de ce qu’ils se disent. Nous ne sommes plus que quelques-unes au fond de la bouteille, nos camarades ayant été versées dans un apéritif de couleur jaune au parfum anisé. Et puis, alors que l’un des humains fait de grands gestes pour accompagner le flot de paroles qui sort de sa bouche, la bouteille est renversée et nous coulons lentement sur la table. Il n’en faut pas plus pour que nous soyons épongées, l’éponge essorée dans l’évier, et que je vois ma vie se poursuivre dans un tuyau d’écoulement des eaux usées.

Puisque je suis dans un environnement nouveau, j’en profite pour observer attentivement les alentours. Non pas que je sois particulièrement fascinée par ce nouvel univers, mais je ne peux m’empêcher d’espérer que, peut-être, je pourrais retrouver ma bien aimée ici. Mais je ne trouve aucune trace de sa présence. Evidemment, cette situation me déçoit et m’attriste, mais je suis aussi heureuse qu’elle ne connaisse pas un tel sort.  Circuler dans un conduit sombre et malodorant, parcouru par les rats, au milieu de déjections de toutes sorte, de petits paquets de cheveux ou de résidus de lessive n’a, en effet, rien de réjouissant. D’ailleurs, la présence d’une aussi belle goutte d’eau ici aurait certainement quelque chose d’incongru.

Continuellement, d’autres gouttes nous rejoignent, très nombreuses, mais ma très chère amie n’est jamais parmi elles. Nous ne restons pas sur place ici non plus. Nous progressons lentement et si je n’ai aucune idée de l’endroit où nous nous rendons, j’ai hâte d’y arriver tant vivre dans cet endroit me dégoûte.  Mais si je n’ai aucun moyen de mesurer le temps, j’ai de plus en plus souvent l’impression que je ne sortirai jamais d’ici. Pourtant, nous finissons enfin par arriver dans un lieu qui ne ressemble en rien à tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent.

Une construction humaine, vaste et compliquée, que nous ne pourrions éviter même si nous le voulions. Ceci-dit, l’appréhension que je ressens en arrivant se dissipe rapidement. Après être passées au travers d’une grille, puis d’une autre si fine qu’on pourrait la qualifier de tamis, nous subissons divers traitements et nous ressortons si propres que je me sens revivre, d’autant plus qu’ensuite nous nous retrouvons à ciel ouvert, relâchées dans un cours d’eau.

Je n’en reviens pas ! Enfin propre, nettoyée de toutes les impuretés accumulées dans l’égout, je me sens revivre et seule l’absence de ma bien aimée m’empêche d’être heureuse. Je suis dans une rivière au courant rapide qui m’entraîne joyeusement dans une course effrénée dont je profite largement. Il m’arrive même de jaillir, de gicler au-dessus des flots pour admirer le paysage, ou simplement pour le seul plaisir que j’éprouve à faire ce que je n’avais jamais pu faire jusqu’ici, même si je fais toujours bien attention de ne pas retomber sur la rive, ou sur un rocher, là où je risquerais de m’évaporer. Si seulement ma bien aimée était là ! Je sais à quel point elle aimerait cette vie, elle qui a toujours eu un tempérament plus aventureux que le mien. Je ne me lie avec aucune de mes innombrables compagnes, même si leur présence à mes côtés ne me gêne pas. La seule goutte d’eau que je voudrais près de moi est ma bien aimée et même si je commence à penser que je ne la reverrais sans doute jamais, aucune de mes tribulations ne peut me la faire oublier.

Le courant devient encore plus rapide, je suppose que le sol est pentu. J’apprécie cette sensation de liberté que ça me donne et je ne cherche pas à ralentir ni à rester en arrière, mais après quelques journées, je sens que nous approchons du but, d’ailleurs, je vois le fleuve avant même que nous ne pénétrions dedans. Cela provoque des remous, de petits tourbillons qui me rappelle vaguement ceux que le vent avait provoqués dans le nuage. Mais ça ne dure pas, et au bout d’un moment, je suis le flot de ce nouveau cours d’eau. Le rythme est beaucoup plus lent, le lit bien plus large et je m’ennuie davantage, mais je suis aussi curieuse de connaître la suite. Après tout, une goutte d’eau peut très bien connaître l’amour, je le sais d’expérience, mais par-contre, la géographie n’est pas mon fort.

De temps à autre, nous croisons des poissons que je regarde avec curiosité. Je n’en avais jamais vu avant d’arriver dans la rivière et je ne me lasse pas de les observer, c’est la seule chose qui me distrait de la nostalgie que je ressens alors que la pensée de ma très chère amie ne quitte toujours pas mon esprit.

Si je pouvais bâiller, je le ferais. Je présume qu’on pourrait qualifier ce fleuve de majestueux alors qu’il s’écoule lentement vers je ne sais où, mais pour ma part et comme presque toutes celles qui m’accompagnent je le trouve surtout morne et sans attrait. Le seul moment qui sort de l’ordinaire est celui où, un soir d’orage, nous sommes rejointes par une quantité de nouvelles gouttes qui viennent grossir notre flux. Je sais qu’il est impossible que ma bien aimée en fasse partie, mais il n’empêche que je passe de longs moments à la chercher du regard parmi toutes ces nouvelles arrivantes. Bien sûr, je ne la trouve pas et quand nous arrivons à la mer, qui semble d’après la rumeur, notre ultime étape, je suis si découragée que je me contente de suivre le mouvement, appréciant tout de même le goût de sel qui vient m’imprégner petit à petit.

Ici, je ne ressens pas le courant de la même manière que dans les cours d’eau précédent. Il parait que c’est parce que nous sommes encore trop près de la côte, mais il y a néanmoins davantage de mouvements que dans le fleuve. La houle, les bateaux que nous apercevons, les poissons bien plus nombreux et parfois beaucoup plus gros que ceux que j’ai vus jusqu’à présent me changent les idées et la vie que je mène ne me parait plus aussi monotone.

Je joue à me jeter contre la coque d’une embarcation légère et bruyante, m’amusant à passer entre les lames de l’hélice en pensant au plaisir que ma bien aimée prendrai à ce genre de jeu, quand quelque chose change autour de moi. Comme si une vague d’émotions me traversait, une sensation particulièrement agréable et je retourne dans les flots en regardant partout autour de moi pleine d’espoir. Et si…

Ma bien aimée est là. C’est elle qui m’a retrouvée, moi qui croyais ne plus jamais la revoir. Nous sommes sans doute des milliards, des centaines de milliards même, mais je n’ai aucun mal à la reconnaitre, elle est unique.  Nous nous précipitons l’une vers l’autre avec toute la force de notre amour. Nos retrouvailles sont intenses, pleines d’émotions et il nous faut peu de temps pour décider que nous ne supporterons pas que d’autres évènements nous séparent de nouveau. La décision n’est pas difficile à prendre, c’est une évidence. Nous nous fondons l’une dans l’autre.

Unies définitivement, nous sommes l’océan.

 

 

 

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