Guerrière et Amazone

28 août 2016

Canicule

mar


Un peu de fraicheur dans votre dimanche :O)

- trosième partie de Chose promise, chose due, de Missy Good, traduction de Fryda !

- Nos vies passées, dernière histoire des aventures de Tia et Lex, narrées par honey

Bonne lecture !

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Chose promise, chose due, partie 3

Voir les avertissements en partie 1


Chose promise… chose due

3ème partie

Par Melissa Good (mai 1998)

(traduction Fryda – 2016)

Le soleil couchant les trouva ce soir-là installées dans une clairière paisible, à l’intérieur d’un anneau de hauts arbres et d’une longue bande d’herbe pentue qui menait à un grand lac. Xena s’était arrêtée tôt même si aucune d’elles n’était fatiguée.

Surtout parce qu’elle était juste contente d’être en extérieur et libre, et seule avec la barde, sous un ciel clair, avec la seule compagnie des oiseaux et des petits animaux. Et Argo et Arès bien entendu. Argo les avait portées la plus grande partie de la journée et elles avaient bien avancé, alors quand elles passèrent près d’un endroit dont elle se souvenait comme particulièrement agréable, elle fit sortir la jument du chemin et se dirigea à travers les grands arbres, dont les feuilles soyeuses effleuraient leurs épaules comme une douce couverture.

« Joli coin », dit Gabrielle, assise sur une bûche. « On n’est pas restées ici quand on avait pris ce chemin une fois ? »

Xena hocha la tête et eut un sourire tranquille. « Oui. » Elle finit d’enlever la selle d’Argo et la posa sur le sol, puis elle déboucla la couverture de la jument. « C’était la fois où tu es revenue de l’Académie. »

La barde s’adossa et croisa les jambes aux chevilles. « Ohhh oui… je me souviens… j’ai pu te persuader d’écouter certains de mes poèmes ce soir-là. » Elle rit. « Tu n’avais aucune idée de quoi me dire. » Un souvenir affectueux d’yeux bleus, qui clignaient vers elle un peu alarmés à travers la lumière vacillante du feu de camp, la fit sourire.

La guerrière lui lança un regard. « Tu as raison… je ne savais pas. » Elle frotta la jument ensuite elle déboucla sa cuirasse et la fit passer par ses épaules. « Ça te dit du poisson frais ? »

« Comme si j’allais jamais refuser cette offre. » Gabrielle sourit d’un air suffisant. « Ce lac a l’air génial… mais je vais attendre que tu finisses d’attraper le dîner… comme ça je ne serai pas encore accusée d’effrayer les poissons. »

Xena, agenouillée pour déboucler ses protections de jambes, leva les yeux et eut un regard ironique envers sa compagne. « Tu peux venir tant que tu ne chantes pas. »

Gabrielle tira la langue puis elle croisa les bras sur sa poitrine, et elle regarda d’un air appréciateur Xena enlever sa combinaison en cuir et se relever nonchalamment, sa peau nue et bronzée accueillant les rayons rouges du soleil. Le travail difficile avec les chevaux avait ajouté pas mal de muscles au dos et aux épaules de son âme sœur, et elle regarda avec une fascination paresseuse les ondulations sous sa peau. Elle a l’air vraiment en forme, décida Gabrielle en regardant la guerrière venir dans sa direction et capturer la lumière d’une direction totalement différente. Oh oui… résolument… Ses pensées l’emmenèrent dans un endroit très plaisant.

« Gabrielle ? » Le ton curieux interrompit ses divagations.

« Hein ? » Elle leva les yeux pour croiser un regard bleu tourné vers elle. « Oh… désolée… » Elle eut un sourire penaud. « J’appréciais juste la vue. »

La guerrière leva les yeux au ciel. « Merci. » Elle lança une chemise à la barde et descendit la pente, allongeant ses dernières foulées pour plonger dans l’eau avec une entrée propre et presque sans éclaboussures.

Gabrielle attendit qu’elle fasse surface puis elle se leva et mit la chemise sur son épaule avant d’aller prendre la combinaison de sa compagne pour la secouer et la brosser affectueusement. Elle saisit le regard d’Arès et serra le vêtement contre elle. « A quoi tu penses, Arès ? »

Le loup éternua.

« Oooouuui. » Gabrielle  rit. « C’est aussi ce que j’ai dit… bon sang que j’avais l’air idiote là-dedans cette fois-là. » Elle plia la combinaison et la posa avec soin sur le tas de sacoches, ensuite elle alla vers ses affaires à elle et s’assit, enleva ses bottes et remua les orteils. « Mmm… » Elle soupira en se penchant en arrière et en s’étirant, sentant le mouvement plaisant contre les muscles de son estomac. Elle détendit ses bras et regarda le ciel tandis qu’il passait d’une lueur orangée de soleil couchant à un bleu profond, et montrait les premières lumières des étoiles au-dessus d’elle. Une profonde inspiration lui apporta la senteur de l’eau toute proche et de l’herbe sur laquelle elle était allongée, ainsi que la riche odeur des arbres. « Ça sent très bon ici, pas vrai, Arès ? »

Le loup, une pomme de pin coincée entre ses deux grandes pattes, leva les yeux tout en mâchouillant l’objet. « Agrrrooo », yodla-t-il doucement, se mettant debout pour trottiner vers elle, où il laissa tomber sa pomme de pin sur son ventre et s’assit avec un air d’attente.

« Ouille. » Gabrielle prit l’objet pointu et l’inspecta. « Je présume que ça veut dire que tu as faim, hein ? » Elle entendit un grondement distinct. « C’est toi ou c’est moi ? »

« Agrrroooo. » Le loup lui lécha la main, ensuite il leva ses yeux jaunes, fixant quelque chose qui lui fit remuer la queue.

Gabrielle roula la tête d’un côté et repéra son âme sœur qui émergeait de l’eau. « Ooohh… tu penses qu’elle a le dîner ? » Demanda-t-elle au loup, puis elle inspira brusquement quand la pleine lumière du soleil frappa le corps constellé de gouttes d’eau de Xena. « Oh… on s’en fiche. » Elle fit claquer sa langue. « Je vais te dire une chose… tu peux avoir le poisson, je prends ta maman, d’accord ? »

« Roo ? » Arès pencha la tête, renifla son ventre et le lécha.

« Aghh… c’est froid. » La barde prit la langue du loup entre deux doigts, qui la sortit encore plus avec un piaulement étouffé. Elle la relâcha et lui gratta la tête d’un air absent tandis qu’elle regardait Xena s’approcher. La guerrière secouait ses cheveux mouillés, eti projetait des gouttelettes d’eau teintées de feu dans la lumière du soleil, ce qui mettait en valeur son corps puissant en l’entourant d’un manteau de cramoisi chaleureux. Non… Gabrielle sentit un sourire se frayer un chemin sur ses lèvres. Le temps passé à Amphipolis n’avait pas du tout causé de tort à son âme sœur. Elle pencha la tête à l’approche de Xena qui s’arrêta tout près, dégoulinante. « Tu as fait vite. »

Xena haussa les épaules. « Il y a beaucoup de poissons par ici… et pas beaucoup de gens. » Elle s’agenouilla et posa les deux grands poissons sur les pierres qui entouraient le feu de camp pour qu’ils cuisent à petit feu, puis elle se releva et tendit la main à Gabrielle. « Tu veux aller nager ? »

La barde lui prit la main et se laissa relever. « Voilà une offre que je ne peux pas refuser. » Elle saisit la ceinture qui tenait sa jupe tandis que Xena l’aidait à détacher son haut, à enlever le vêtement tout en la chatouillant un peu sur les côtes. Sa peau était plus claire que celle de sa compagne, mais pas de beaucoup, et elle avait une teinte dorée, là où Xena avait une teinte de bronze. Elle leva les yeux vers le regard bleu dansant et sourit, puis elle la poussa doucement. « Cours ! »

Elle partit en courant, entendit le rire de Xena, puis elle sentit la chaleur quand la guerrière la rattrapa, passant un doigt le long de son dos tandis qu’elles se dirigeaient vers l’eau. Elle plongea dans le lac, savourant la poussée quand l’eau froide se referma sur sa tête et couvrit son corps. Elle refit surface en crachotant. « Beuh… tu ne m’as pas dit que c’était froid ! »

Xena avait aussi fait surface et marchait près d'elle dans l’eau. « Tu n’as pas demandé », déclara-t-elle joyeusement. « En plus, c’est un lac, et on est à l’automne, Gabrielle… à quoi t’attendais-tu ? »

« Je m’attendais à ce que tu trouves une source chaude, bien sûr », répondit la barde en l’éclaboussant. « Toi, la talentueuse. »

Xena ricana et l’éclaboussa en retour.

Ce qui tourna en une bataille d’eau, qui dura jusqu’à ce que les derniers rayons du soleil teintent l’eau et Xena finit par s’approcher du barde insaisissable, pour mettre une prise ferme sur son corps glissant et la rapprocher. « Je t’ai eue », grogna-t-elle, d’un air triomphant.

Gabrielle cessa de se battre et mit les bras autour du cou de sa compagne. « Ouaip », acquiesça-t-elle joyeusement, surprise que Xena n’hésite pas à baisser la tête pour prendre possession de ses lèvres. La chaleur comparée à la fraîcheur de l’eau était fantastique et elle se tortilla pour se rapprocher, se pressant plus contre le corps de la guerrière. Elle finit par se détacher avec un petit soupir. « Nous sommes au milieu d’un lac, au milieu d’une forêt, mon amour. »

« Hmm… » Xena eut un rire de fond de gorge. « Personne à des lieues à la ronde… à part Argo, Arès et un hibou dans cet arbre à ta gauche. »

Gabrielle scruta la pénombre. « Allons, Xena… même toi tu n’es pas aussi bonne. » Elle gloussa, cognant sa compagne de la tête.

La guerrière attrapa une pierre dégoulinante d’eau puis d’un mouvement de son poignet, elle l’envoya voler dans les arbres. Un vrombissement explosa dans le plus proche et un grand hibou marron s’envola en leur lançant un regard mauvais en passant.

Xena eut un sourire narquois et haussa un sourcil. « Oh que si », ronronna-t-elle d’un ton supérieur tout en soulevant la barde pour la bercer, puis elle sortit nonchalamment du lac pour revenir à leur campement.

Gabrielle ne protesta même pas. Elle se contenta de s’accrocher et lécha des gouttelettes d'eau froide sur la peau de sa compagne avant d’être déposée sur son couchage en fourrure et de sentir qu’on la séchait avec un morceau de tissu. Avec un sourire paresseux, elle retourna le service puis s’installa tandis que Xena faisait un détour vers le feu et rapportait leur dîner qu’elles firent alterner avec  des mordillements l’une de l’autre, jusqu’à ce que Gabrielle se sente repue des deux et merveilleusement stimulée.

Xena posa leurs assiettes vides et passa une main lente et excitante le long du corps de la barde, la sentant s’arquer au contact, et elle sourit en se glissant près de sa compagne qu’elle commença à mordiller régulièrement juste sous sa dernière côte, avec l’intention de prendre un chemin créatif.

Gabrielle inspira brusquement, laissant la vague intense de sensation la percuter. Les étoiles au-dessus de sa tête semblaient plus réelles que d’habitude et elle céda volontairement le contrôle de ses sens à un toucher qui la réclamait pleinement.

Elle était consciente, enfin, de n’être qu’une boule de contentement, flottant paisiblement dans une mer endormie de chaleur.

Xena écouta la respiration régulière de son âme sœur, qui envoya un flux de chaleur sur sa peau là où la joue de la barde reposait. Son regard était acéré et alerte, tandis qu’elle veillait, se rassurant sur le manque de danger ou d’observateurs dans les environs.

Elle avait vérifié et revérifié, bien entendu, avant de se risquer dans un élan de passion, mais on ne pouvait jamais être trop sûr. Même avec les sens en alerte d’Arès pour la prévenir, elle était totalement consciente de son rôle pour les mettre, Gabrielle et elle, en sécurité. Normalement, elles n’auraient pas pris le risque. Cependant elle n’avait aucune idée vers où elles s’engageaient et les deux derniers jours avaient été très stressants pour elles deux alors…

Elles s’en étaient tirées. Xena s’étira un peu et s’enroula un peu plus autour de Gabrielle. Elles ne pourraient pas le faire très souvent, mais… ça en avait valu la peine. Elle se sentait plutôt fichûment bien et par le sourire sur les lèvres de la barde… Elle soupira doucement et bâilla, laissant ses yeux se fermer, sachant que ses sens resteraient en alerte avec une grande habitude.

Gabrielle remua dans son sommeil et se tortilla pour se rapprocher, lâchant un marmonnement silencieux tandis que ses mains cherchaient une prise plus forte, s’enroulant de façon possessive autour des côtes de Xena. Cette vue apporta un sourire appréciateur sur les lèvres de la guerrière tandis qu’elle clignait pour ouvrir les yeux et regarder la jeune femme. Le vacillement atténué de la lumière du feu rehaussait les cils clairs qui effleuraient délicatement sa peau. Elle tira les fourrures sur elles deux et pencha la tête en arrière avec un soupir, regardant les étoiles amicales au-dessus d’elles.


Maintenant, la route faisait une pente qui menait à une petite bande de collines qui les entourait et était couverte d’une forêt épaisse. Deux jours de voyage plus tard, elles avaient dû faire un détour quand Xena découvrit qu’une petite guerre faisait rage entre deux cités et qu’elle avait décidé de ne pas s’en mêler. « Ça pourrait durer un moment… » Avait-elle dit à la barde tandis qu’elles faisaient route avec prudence pour contourner le périmètre. « Il faut d’abord qu’on se débarrasse de notre affaire… peut-être sur le chemin du retour. »

Gabrielle avait hoché la tête, lançant un regard derrière elles tandis qu’Argo les portait dans une direction calculée pour leur éviter le conflit. « Tant de guerres, si peu de temps », avait-elle murmuré avec un soupir, tandis qu’elle mâchait posément un morceau de pain et du fromage que sa compagne lui avait tendus après une petite plainte. « Autant marcher me donne faim. »

Xena éclata de rire. « Oh oui… et quelle est ton excuse habituelle ? » La taquina-t-elle, ce qui lui valut une langue rose impudente en retour.

Elles marchaient maintenant pour laisser Argo se reposer, et la route lâchait des bouffées de poussière autour de leurs bottes alors que Gabrielle répétait une de ses histoires les plus récentes. Xena, comme d’habitude, écoutait dans un silence aimable.

« Tu penses que je devrais garder le passage sur le cheval ici ? » Questionna la barde en s’arrêtant pour relire. « La morsure, je veux dire ? »

Xena réfléchit. « Je pensais que c’était drôle », finit-elle par dire avec précautions. « Surtout quand tu décris la grimace que le cheval a faite après qu’il a mordu ce type. »

Gabrielle gloussa. « Le genre d’expression qui dit ‘dieux qu’est-ce que j’ai dans la bouche’ ? »

La guerrière hocha la tête. « Oui… j’ai donné du gâteau aux herbes de maman à Argo une fois et elle a fait cette même grimace. » Elle se tourna vers la jument placide. « Pas vrai ? »

Argo remua son mors et renifla en donnant un coup de tête dans les côtes de Xena.

Un léger hurlement les fit s’arrêter et se regarder. « Tu as entendu ça ? » Dit Gabrielle, le front plissé. « On dirait que quelqu’un iodle. »

Elles se retournèrent pour voir un nuage de poussière qui semblait les pourchasser avec un cri ondulant.

« Ooohooo ! Les filles ! » Le son devint plus clair.

Xena soupira. « N’écoute pas. » Elle s’arrêta et posa un bras sur les épaules d’Argo et l’autre main sur sa hanche. Arès s’assit près de ses talons et éternua dans la poussière.

Gabrielle sourit. « Hé… sois gentille… je ne l’ai pas vu depuis longtemps. » Elle trottina sur la route pour saluer le chariot qui approchait. « Salmoneus ! »

« Salut ! » Soupira l’homme d’âge mûr et il l’étreignit avec enthousiasme. « Et bien, salut ! » Il lui tapota le dos puis la tint à distance de bras et claqua de la bouche. « Regarde-toi ! Gabrielle, tu es fabuleuse », dit-il enthousiaste. « Tu rayonnes absolument ! »

La barde rougit et le poussa un peu. « Contente de te voir aussi, Salmoneus… Xena a dit qu’elle était tombée sur toi. »

L’homme lança un regard à Xena qui attendait avec un air sévère et il lui souffla un baiser. « Oh oui… j’ai eu le plaisir de rencontrer la grande sombre et mortelle il y a quelques jours… et bon sang que j’ai eu de la chance… joli timing. » Il tira sur les rênes de sa mule qui tirait vigoureusement sur un chariot. « Elle m’a assurément sauvé le… hum… »

« J’ai compris l’idée », l’assura la barde en regardant dans le chariot. « Qu’est-ce que tu as là-dedans ? »

Il rayonna. « Mon exposition éducationnelle. J’augmente l’aptitude scolaire des gens partout en Grèce. »

Un regard vert brillant passa du chariot à son visage. « Un spectacle, hein ? »

« Tch… » Il claqua de la bouche. « Tu as passé bien trop de temps avec une certaine Princesse Guerrière, je pense. » Il ouvrit une cage et laissa son occupant en sortir en se dandinant. « Tu vois ? Je parie que tu n’as jamais rien vu de pareil auparavant ? »

Gabrielle regarda le petit oiseau qui se tenait droit avec délice. « Oh… il est tellement mignon ! » Elle tendit la main avec précautions et l’oiseau s’avança pour lui mordiller les doigts. « Xena… c’est ça la chose dont tu parlais ? » Cria-t-elle par-dessus son épaule à sa compagne.

Avec un soupir de souffrance, Xena les rejoignit et posa ses avant-bras cerclés de bracelets sur le bois. « Oui… » Admit-elle.

Quand l’oiseau entendit sa voix, il tourna la tête et cacarda, puis il traversa la carriole et s’écrasa contre son côté, remuant ses ailes tronquées avec enthousiasme. « Coin ! »

« Tu sais. Je pense qu’il t’aime bien », fit observer Salmoneus avec un large sourire. « Il a grandement boudé depuis que tu l’as laissé. »

Xena leur adressa à tous les trois un regard méchant puis elle se recula du chariot et revint à côté d’Argo. « Allez, Gabrielle… on a des choses à faire. »

Salmoneus lui adressa un regard affectueux. « Elle ne change pas, pas vrai ? » Il fit un clin d’œil à Gabrielle. « Alors… comment ça a été pour toi ? »

Gabrielle passa en revue un millier de réponses différentes à cette question et sourit. « Je vais très bien… et toi ? »

« Eh… » Il regarda sa marchandise. « En fait… Xena a dit un truc dans cet endroit horrible, qui me pèse… elle a raison… ces animaux n’ont rien à faire ici et ils ne sont pas très heureux… mais je ne sais pas quoi faire avec eux. »

La barde étudia les oiseaux et tendit la main pour gratter sur la tête celui qui s’était détaché. L’oiseau bondit de bas en haut avec un air déçu. « Xena reviens ici un instant, tu veux bien ? »

Un soupir audible, mais la guerrière obéit, contournant sa compagne pour se pencher à nouveau par-dessus le chariot. « Quoi ? » L’oiseau trottina immédiatement et joyeusement vers elle et elle se laissa faire, lui frottant la tête pendant qu’il roucoulait d’aise.

Gabrielle se mordit la lèvre pour ne pas rire. « Qu’est-ce que Sal peut faire d’eux ? » Elle regarda Xena. « Il ne peut pas les rapporter où il les a trouvés. »

Xena cligna des yeux en regardant les animaux, gardant le silence pendant un long moment pensif. Arès trottina vers elle et se mit sur ses pattes arrière, ses pattes avant sur le bord du chariot pour regarder en bas. « Roo ? »

L’oiseau cacarda.

La guerrière lâcha un soupir. « Et bien… ce sont des oiseaux d’eau », répondit-elle lentement. « Je présume que si tu trouves une cité portuaire… tu pourrais les relâcher dans l’océan. » Elle gratta l’oiseau sous le menton. « Ils mangent des poissons. »

« Oui oui », approuva Salmoneus. « Ils font ça… et une tonne. »

« Exact… » Xena tambourina sur le bois. « Les autres oiseaux… tu pourrais les laisser dans un endroit chaud… au sud… dans cet endroit près de la côte qui ressemble à une jungle… et ce chat… je ne sais pas, Salmoneus… il est amical ? »

L’homme ricana. « Avec moi, ou avec toi ? » Il montra l’oiseau. « Ce truc ne me tourne certainement pas autour de mon popotin à moi. »

« Ton quoi ? » La barde et la guerrière parlèrent en même temps.

Salmoneus passa d’un regard clair comme du cristal à l’autre et soupira. « Oubliez. »

Xena haussa les épaules et alla de l’autre côté du chariot, pour regarder le petit chat sauvage avec intérêt. « Il n’a pas l’air très amical », observa-t-elle en tendant la main avec précautions. Le chat siffla. « Bon… Athènes a un zoo plutôt bien pourvu… ils pourraient être intéressés… je détesterais que tu le relâches dans le coin… il y a trop de vraiment gros chats alentours. »

L’homme mit ses mains dans sa ceinture et se balança en arrière. « Hmm… je parie qu’ils… » Il eut un sourire sur son visage barbu. « Et bien ; c’est une idée géniale, Xena ! Merci ! » Il gloussa. « Je voulais visiter Athènes… améliorer ma culture. » Il regarda autour de lui. « Il n’y a pas grand-chose ici dans les bleds. »

Elles le regardèrent.

« Oh… désolé… j’ai oublié… vous vivez par ici. » Il leur fit un sourire volontaire. « Je ne pensais pas à votre cité, bien entendu. » Il se gratta la barbe. « Ça s’appelle comment déjà ? »

Xena renifla doucement et se repoussa de la carriole. « Amphipolis, mais tu ne veux pas y aller. »

« Ah… » L’homme rit à ces mots. « C’est trop tranquille pour moi, hein ? »

La guerrière lui sourit. « Trop intelligent », corrigea-t-elle avec un sourire narquois. « Tu finirais par passer l’hiver dans une cave à légumes, crois-moi. »

Il passa le doigt sur sa barbe. « Je pourrais prendre ça pour un défi », dit-il pensivement.

Xena lui lança un regard tout en tirant sur le bras de la barde. « Pas si tu veux te coltiner avec ma mère… allons, Gabrielle… il faut partir. »

« Mère ? » Salmoneus se redressa. « Tu as une mère ? Xena, tu ne m’as jamais parlé de cette mère… c’est stupéfiant ! » Il tira sur les rênes de la mule et les suivit tandis qu’elles retournaient vers Argo. « Où est-ce que vous allez ? Peut-être que vous auriez besoin d’une escorte, hein ? »

« Non », dirent-elles à l’unisson puis elles se regardèrent avec perplexité. « On va vers les ennuis, Sal… tu ne veux pas y aller », détailla Xena. « Se battre, des guerres… des seigneurs de guerre mauvais… de la mauvaise nourriture… »

« D’accord… d’accord… pas la peine d’insister. » Salmoneus leva la main. « Je sais quand je suis indésirable. »

Xena et Gabrielle échangèrent un regard. « C’est ton département », marmonna la guerrière en jouant avec une des rênes d’Argo.

La barde lui adressa un regard amusé et la tapota dans les côtes. « Ma grande et courageuse guerrière », murmura-t-elle, sachant que sa compagne l’entendrait. « Ecoute, Sal… ce que Xena a dit est vrai. » Elle prit l’homme par le bras tout en marchant. « Quelqu’un qu’elle a connu il y a longtemps a envahi une cité… ce n’est pas un type bien… et nous y allons pour voir ce que nous pouvons y faire. »

Salmoneus s’éclaircit la voix. « Bon… je heu… bien sûr que j’adorerais vous aider… mais… je… je suis responsable de ces animaux… tu comprends. »

« Bien sûr », acquiesça Gabrielle joyeusement. « Mais nous serons de retour à Amphipolis dans un moment… tu pourrais t’y arrêter pour nous saluer… j’adorerais avoir une occasion de te parler. » Elle lui sourit et il lui répondit en souriant à son tour.

« Idée géniale, Gabrielle… je pense que c’est ce que je vais faire… je ne peux pas laisser passer une occasion de voir la mère de Xena, après tout. » Il lança un regard joyeux à la guerrière qu’elle ignora. « Soyez prudentes, d’accord ? »

« On le sera », l’assura la barde. « Fais attention à toi… deux armées se battent juste à l’est d’ici… nous faisons un détour pour les éviter. »

L’homme hocha la tête. « Je sais… j’y étais aussi… j’ai entendu le bruit et senti le cuir sale et trempé de sueur qu’ils semblent toujours porter. » Il lança un regard d’excuse à Xena. « Pas que tu transpires toi, bien sûr. »

Cela lui valut un rire ironique de la part de la guerrière. « Salmoneus… bien sûr que si. » Elle s’appuya contre Argo et lui jeta un regard. « Je prends juste le temps de nettoyer mon armure. » Elle fouilla dans une des sacoches de selle et en sortit un petit morceau de savon. « Du savon pour cuir… ce n’est pas si compliqué. »

« Vraiment ? » Salmoneus lui prit l’objet des mains et le renifla. « Oh… wow… c’est plutôt agréable… » Il examina le morceau. « Hé… tu sais quoi ? Je parie que je pourrais faire une vente d’enfer… » Il jeta un coup d’œil aux deux paires d’yeux qui le regardaient. « Ben, si j’avais le choix entre sentir mauvais et sentir bon… je pourrais leur dire que ce serait bien plus facile pour eux de se trouver des petites amies. »

Gabrielle se frotta le bord du nez. « Et bien… c’est vrai », marmonna-t-elle en lançant un regard à sa compagne. « Tu sens assurément meilleur que n’importe quel autre combattant que j’ai jamais rencontré. » Elle réfréna un rire au son d’étouffement que ses mots produisirent.

« Tu vois ? » Salmoneus rayonna. « C’est parfait ! Vous êtes toutes les deux un grand exemple de ma théorie, et qui pourrait résister ? » Il lança le savon et le rattrapa. « Merci Xena ! » Il tendit la main. « Tu peux être ma partenaire silencieuse en affaires ! »

La guerrière lui prit le bras et secoua la tête. « Sois juste prudent, d’accord ? » Elle soupira. « Je sais que c’est un gâchis d’air de te dire de ne pas essayer. »

« Prudent ?  Mon deuxième prénom c’est prudent, Xena… » L’assura-t-il. « Il faut que j’y aille… je connais ce type au nord qui fait plein de trucs de ce genre… et il vit dans une ville portuaire, aussi… »

Elles le regardèrent faire tourner son chariot et partir, des bouts de chanson salace flottant dans leur direction.

« Quel personnage. » Gabrielle soupira tandis qu’elles continuaient leur chemin. « Imagine ça… nous contribuant à l’amélioration sociale de seigneurs de guerre grognons. »

Xena fit quelques pas et eut un sourire narquois. « En fait… ce n’est pas une si mauvaise idée… la plupart des combattants que je connais aiment les bains à bulles. »

« Tch… bien sûr que non. » La barde la frappa dans le ventre. « Lâche-moi un peu, Xena. »

Sa compagne eut une expression blessée. « Je suis sérieuse… peux-tu imaginer à quoi ressemble et ce que sent une armée entière à la fin de la journée ? Je les faisais se laver. »

Un rire. « Ah oui, vraiment ? »

« Je te jure », ricana Xena. « Chaque maudit jour… j’étais connue pour ça. » Elle prit une profonde inspiration. « Je devais vivre avec eux, souviens-toi. En plus… ça éloignait les maladies du campement… j’avais plus de gens pour combattre comme ça. »

Gabrielle réfléchit un moment à ces mots tandis qu’elles marchaient. « Xena ? »

« Hmm ? » Sa grande âme sœur détourna son attention d’un endroit distant et pencha la tête vers la barde.

« Ça te manque de diriger une armée ? » Elle n’avait jamais posé cette question directement auparavant. « Je sais que tu étais douée pour ça. »

Xena regarda la route un long moment. « Parfois », admit-elle tranquillement. « L’excitation me manque… le défi que représente une guerre… un mélange de ruse et de force. » Elle soupira doucement et regarda la barde. « Mais la douleur ne me manque pas… et la mort non plus. » Une pause pensive. « Les décisions que j’ai prises qui ont menées des centaines de gens à la mort ne me manquent pas non plus. » Elle tapa dans un caillou. « Ça répond à ta question ? »

La barde se rapprocha et glissa un bras autour de sa taille. « Oui. »

Xena fit de même en posant un bras sur les épaules de la barde. « En plus, tu m’occupes beaucoup. » Elle ébouriffa affectueusement les cheveux de sa compagne. « Je… je pense que je me suis adaptée à la vie que je mène maintenant… je ne suis pas sûre de vouloir diriger à nouveau une armée… même si l’occasion se présentait. »

« Xena ? » Gabrielle leva les yeux. « Si tu le faisais quand même… je veux que tu saches que je veux venir avec toi. » Son regard scruta le visage de sa compagne. « Même si c’est ce que tu choisis de faire, je veux en faire partie. »

Les yeux bleus brillèrent. « C’est autant de raisons pour que je ne le fasse pas », répondit la guerrière. « Et oui, je le savais. »

Devant elles, le chemin sinuait dans les collines, pour descendre de l’autre côté et les conduire au repaire de Garanimus.


La cité s’élevait devant elles, haute, avec des murs de pierre qui s’étiraient de chaque côté et montaient dans la montagne adossée à la ville, fournissant une défense puissante. Le regard expérimenté de Xena scruta la structure, notant les points forts et faibles alors qu’elles s’approchaient.

« Ça n’a pas l’air si mal », dit-elle à la barde qui marchait à grands pas derrière elle.

« Tu as raison. » Gabrielle la rattrapa et regarda par-dessus l’épaule d’Argo.

Elles s’arrêtèrent et se regardèrent, puis Gabrielle mit une main sur le dos de son âme sœur et frotta brusquement. « Allez, inspire… il est temps de jouer à la Princesse Guerrière. »

Xena lâcha un petit rire. « Je ne suis pas sûre que c’est la façon dont on l’utilise en grec, Gabrielle. » Néanmoins, elle carra les épaules et fit bouger l’épée dans son dos pour s’assurer qu’elle était au bon endroit. « Allons-y. »

Des gardes sur les murs les repérèrent et un groupe d’hommes armés s’amassa à la porte, leur bloquant le passage avec une insolence débonnaire. Xena les jugea et alla vers celui qu’elle avait identifié comme le lieutenant. Elle sortit le parchemin envoyé par Garanimus et le lui tendit sans un mot. Puis elle relâcha sa posture, une main toujours sur la bride d’Argo et mit l’autre sur sa cuisse.

Le garde déroula le parchemin et le lut, puis il la regarda. « Tu es Xena ? »

« Ouais », répondit nonchalamment la guerrière.

« Attends ici. » L’homme la dévisagea avec une curiosité paresseuse puis partit en se glissant par la porte à demi fermée. Le reste des gardes la fixa avec un intérêt évident.

Gabrielle resta près d’Argo et sentit Arès se presser contre ses jambes dans une vigilance inconfortable. Elle regarda Xena avec soin pour deviner d’éventuels problèmes, notant ses épaules raidies et la tension des muscles de sa nuque juste sous son épée, ce qui signifiait que la guerrière était dans un état d’hyper alerte qui pouvait exploser à chaque seconde. Mais de l’extérieur, Xena apparaissait détendue, presque à demi assoupie tandis qu’elle fixait les environs, laissant son regard traîner sur un faucon qui vola au-dessus d’elle pendant un instant paisible.

La porte s’ouvrit et le lieutenant revint. « Juste toi. » Il s’adressa à Xena.

La guerrière tourna un regard paresseux vers lui. « C’est tout ou rien. Je peux partir », répliqua-t-elle. « Il me demande mon aide et pas l’inverse. »

Un bourdonnement s’éleva sur ses paroles. Bon… songea Gabrielle. Ils ne savaient pas que leur chef avait contacté Xena. Intéressant. Elle regarda Xena gratter le museau d’Argo, dirigeant son attention sur la jument comme si elles étaient seules sur la route. Elle cacha un sourire tandis que l’homme s’agitait puis disparaissait à nouveau. Tu ne fais jamais rien simplement, hein Xe ? 

Comme si elle avait entendu ses mots, la guerrière regarda par-dessus son épaule et fit un clin d’œil. Elle s’amuse complètement, se rendit compte la barde. Ce qu’elle peut être une sale gosse des fois.

Bien plus rapidement, le lieutenant des gardes fut de retour, cette fois il leur fit signe de le suivre avec un geste grognon. Xena prit les rênes d’Argo dans sa main et obéit aimablement, ralentissant pour laisser Gabrielle la rattraper tandis qu’elles passaient les portes. « Reste tout près », marmonna-t-elle, presque entre ses dents. « Mais reste loin de mon bras d’épée. »

Gabrielle hocha la tête d’assentiment et bougea légèrement sa position pour être en arrière et sur la gauche de la guerrière, et elle observa ce qui les entourait tandis qu’elles entraient dans une cour surmontée de murs, qui était entièrement remplie d’un marché affairé et bruyant. Hmm. Elle regarda plusieurs étals en passant. Ça commence à prendre forme… ça ne ressemble pas à une ville assiégée… peut-être que ce type a transformé la réalité.

Ils passèrent sous une arche faite de pierre épaisse pour arriver devant les marches de ce qui était visiblement un château. Xena s’y arrêta et tapota le museau d’Argo. « Tu restes ici, ma fille, d’accord ? » Elle baissa les yeux. « Arès… tu gardes un œil sur elle, compris ? »

Le lieutenant la regarda. « Quelqu’un va s’occuper de ces animaux. »

Xena s’avança en prenant l’avantage de sa taille. « Je vais m’occuper d’eux quand je reviendrai. Ne les touchez pas. La jument est entraînée pour le champ de bataille. » Elle sourit. « Et le loup ne porte pas le nom du Dieu de la Guerre sans raison. »

Ouh ouh… Gabrielle eut une sensation coupable de délices. Intimidation maximale aujourd’hui, hein, Xena ? Vas-y. Autant elle en était arrivée à apprécier le côté doux de sa compagne, autant il y avait quelque chose dans cette facette d’elle… quelque chose… de dangereux… et  la barde admettait à contrecoeur que cela l’excitait.

La mâchoire de l’homme s’affaissa légèrement. « Tr… très bien », marmonna-t-il désarmé. « Venez alors. » Il se retourna et monta l’escalier, Xena et Gabrielle sur ses talons.

Le couloir central du palais était large et surtout couvert de marbre et leurs bottes résonnaient en de subtils échos. Des portes menaient à diverses pièces de chaque côté et les murs étaient couverts de tapisseries qui décrivaient des scènes colorées de mythes et diverses histoires.

Au bout du hall central, il y avait une porte plus grande que les autres, un portail sculpté en bois avec des poignées en cuivre. Leur escorte s’avança en traînant des pieds  et les attrapa pour les tirer en arrière et faire bouger les portes avec un craquement audible et torturé.

Un flot de musique et d’encens en sortit et ils entrèrent pour voir une pièce pleine de danseurs et de courtisans colorés qui appréciaient les efforts de deux jeunes femmes au centre, qui ondulaient au son d’une flûte. Le public était en cercle autour du mur et la porte faisait face à une plateforme élevée, où se trouvaient deux trônes, dont l’un d’eux était occupé par un homme grand aux cheveux blonds vêtu d’une tunique vert brillant avec des broderies dorées. Il était concentré sur les danseuses jusqu’à ce qu’un ronronnement infernal le distrait et lui fasse tomber sa coupe avec un bruit audible.

Il secoua la main et jura, se leva et fit stopper la musique.

Xena attrapa son chakram et le remit à sa hanche, maintenant consciente des regards de toute la pièce sur elle. Les spectateurs portaient du coton et de la soie fine d’une multitude de couleurs. Ils avaient des cheveux parfaitement coiffés et des peintures délicates sur le visage.

La guerrière avança jusqu’au centre de la pièce et se tint là, sa combinaison en cuir de voyage noire tâchée avec juste le rehaut de son armure brillante. Ses cheveux étaient dans tous les sens, soufflés par le vent et elle était l’image même du combattant ordinaire et sauvage.

Mais, ô combien cette pièce lui appartenait, du sol au plafond et d’un mur à l’autre. Et elle le savait. La force de sa personnalité emplissait l’espace, rendant chacun conscient de la puissance pure et libérée qui se tenait au milieu d’eux.

Elle écarta les cheveux de ses yeux et mit les mains sur ses hanches, une jambe détendue dans une attitude d’insolence plus qu’autre chose. Des lueurs de bleu glacial scrutèrent la pièce tandis qu’elle les étudiait ; un mouvement de sourcil les répudia tous et elle se concentra sur le grand homme blond qui s’était lentement assis et la fixait. « Tu as demandé un service ? » Dit-elle d’une voix traînante dans un ton de velours qui fit écho sur les murs.

Gabrielle observait, fascinée comme toujours par ce côté de sa compagne aux multiples facettes. Pour autant qu’elle ait vu mille fois Xena faire ça, simplement entrer dans une pièce et y capturer tout le monde, ça continuait de la surprendre. Ceci n’était pas sa douce camarade… ni son amie entêtée.

Ceci, c’était la Princesse Guerrière. La chef des armées.

L’Elue d’Arès.

« Et bien. » L’homme blond reprit ses esprits. « Alors… tu t’es pointée, pas vrai, Xena ? »

La guerrière écarta les deux mains, se montrant elle-même et elle haussa un sourcil en réponse. « Tu as quelque chose à demander ? Tu ferais mieux de le cracher tout de suite ou je peux disparaître aussi vite. » Le ton bas ne changea pas d’une octave et il se réverbéra dans la pièce silencieuse. Il fut suivi d’un bourdonnement montant dans lequel Gabrielle reconnut le nom de son âme sœur.

Un autre sentiment montait maintenant et elle réalisa que c’était la crainte.

La crainte de Xena. Qui respirait ce sentiment comme si c’était son air natif. La barde vit le léger penchement de sa tête et le mouvement de son équilibre sur l’avant de ses pieds qui déploya un manteau d’alerte sur elle.

L’homme se leva et prit une profonde inspiration en faisant un signe pour montrer sur sa droite. « On va parler là-bas. »

Xena se tourna à demi et fit un signe de tête à sa compagne dans une invitation reconnaissable. Gabrielle prit aussi une profonde inspiration et alla tranquillement près de la grande femme, entrant dans le cercle des regards scrutateurs.

« Seule », objecta l’homme. « Je n’ai pas besoin de spectateurs.

Xena carra son dos et leva le menton en le clouant du regard. « Ce n’est pas une spectatrice. Où je vais, elle va », répliqua-t-elle, d’un ton sec et définitif.

Gabrielle eut un grand mal à ne pas sourire.

L’homme leva les mains puis les laissa retomber sur les côtés. « A ta guise. » Il secoua la tête et descendit bruyamment de l’estrade pour se diriger vers une petite porte juste derrière une arche.

Xena le fit attendre un long moment puis elle passa la main sur un bracelet pour enlever la poussière et marcha nonchalamment à grands pas lents pour le rejoindre, laissant son regard planer sur la pièce, observant tandis que tous les regards se détournaient d’elle.

« Tu t’amuses drôlement », dit la barde, prononçant à peine les mots.

« Moi ? » La réponse fut faite sur le même ton. « Tch… vraiment, Gabrielle. »

Elles entrèrent dans la pièce plus petite où l’homme de haute taille faisait déjà les cent pas. Il s’arrêta quand elles apparurent et il croisa les bras d’un air sévère. « Jolie entrée. » De plus près, l’impression de bel homme n’était pas exagérée ; ses cheveux blonds et raides entouraient un beau visage avec un creux bien dessiné sur le menton. Ses yeux étaient d’une couleur dorée brune intéressante et il était plaisamment musclé avec des épaules larges, bien que mince, jusqu’à sa paire de bottes bien faites.

Xena avança à grands pas lents et se mit sur le coin d’une table décorée, ses mains posées sur un genou. « Qu’est-ce que tu veux ? » Elle était consciente, à la périphérie de sa vision, de Gabrielle qui s’installait à son tour sur un banc près du mur et elle vit le regard de Garanimus se poser sur la barde brièvement, puis revenir vers elle.

« Je ne m’attendais pas vraiment à ce que tu te pointes. » L’homme temporisa, s’avança et prit une chope, dans laquelle il versa du vin et en but une grande gorgée. « J’ai entendu dire que tu avais pris ta retraite. »

La guerrière croisa les bras sur sa poitrine. « C’est vrai », répondit-elle calmement. « Si tu parles du métier de seigneur de guerre… je l’ai fait il y a trois ans. » Son regard alla brièvement vers Gabrielle puis revint sur lui. « J’ai trouvé mieux à faire. »

Il l’étudia. « Ouais…on dit que tu es devenue une sorte de vagabonde qui fait le bien autour d’elle. »

Le regard bleu perçant passa au-dessus de lui. « Je ne sais pas si je l’appellerais comme ça, mais voyager, aider les gens… oui. »

Garanimus secoua lentement la tête. « Je ne l’aurais pas cru… je ne l’ai pas cru pendant très longtemps… mais trop de mes anciens compagnons venaient par ici, disant que tu les avais rossés. Même Draco. »

Xena haussa les épaules. « C’est vrai. » Elle fit une pause. « Alors, qu’est-ce que tu veux ? »

Il lui versa un verre et le lui tendit. « Alors… c’est quoi le truc avec la gamine ? » Il fit un signe de tête dans la direction de Gabrielle. « Je ne savais pas que tu faisais dans les esclaves… bien que… » Il laissa la phrase en suspens, mais son regard scruta Gabrielle avec une appréciation languide.

La guerrière posa la chope avec soin et recroisa les bras. « Tu as dix secondes pour me dire ce que tu veux ou je m’en vais, Garanimus… Je n’ai pas le temps de jouer à tes petits jeux. »

Garanimus leva son menton carré et tendit la main. « Toujours la même vieille garce, hein ? » Il ricana doucement. « Très bien… très bien… on a pris cet endroit il y a environ six mois… les choses se passent très bien, tout est d’équerre… ça a même été un peu paisible, tu vois ? »

Xena se contenta d’attendre.

« Bien, arrive un message de ce seigneur de guerre… il fait une expédition dans le coin… il s’appelle Framna. Il dit qu’il va nettoyer l’endroit sauf si je lui verse tous les bénéfices de la ville. »

La guerrière plissa le front et haussa les épaules. « Et alors ? » Elle regarda autour d’elle. « Combats ou bien achète-le, ou bien dis-lui de déguerpir… pourquoi tu as besoin de moi ? »

Garanimus pinça ses lèvres bien dessinées. « Son armée fait cinq fois la mienne… et cet endroit n’a pas généré de bénéfices encore… bon, ça va le faire… ça va le faire… à la prochaine moisson, ça devrait faire une belle petite somme, mais pas maintenant. On n’a pas un seul dinar. »

Xena le fixa. « Et tu veux que je fasse… quoi ? »

L’homme prit une gorgée de vin. « Je veux que tu le convainques qu’attaquer cet endroit serait un suicide. » Il se rapprocha. « Je me dis que ton simple nom vaut cher… et s’il pense que tu mènes mon armée… et bien… peut-être qu’il fichera le camp. »

Xena se  mit à rire. « Tu veux rire. » Elle se leva et marcha dans la pièce, se retournant finalement pour lui faire face. « Tu l’as dit toi-même, Garanimus… je ne fais plus ce genre d’embrouille depuis des années… il ne sait probablement même plus qui je suis. »

Le seigneur de guerre rit à son tour. « Les gens ont une bien meilleure mémoire que ça, Xena… il te connaît bien, c’est sûr. »

La femme aux cheveux noirs s’appuya contre le mur et l’étudia. « Et s’il ne marche pas ? »

Garanimus haussa les épaules. « Alors il déboule ici et met le feu partout. » Il finit sa chope. « C’est malheureux pour tous ces gens… ils s’habituaient à peine à la situation… les incompétents inutiles à qui j’ai pris la ville l’avaient gâchée. »

Xena échangea un rapide regard avec Gabrielle et sut à la vue de son visage qu’elles pensaient la même chose. La ville… devait être sauvée de Framna. Que Garanimus aille chez Hadès. « Très bien », finit par dire Xena. « Je ne promets rien… on va essayer. Mais… si ça ne marche pas, on s’en va… je ne veux pas être prise dans un conflit entre vous deux. »

L’homme blond sourit. « Ça va marcher… et… écoute, sans rancune, Xena… tu vas t’y retrouver… tu pourras acheter une chemise entière à ta petite amie. » Il rit, plus en confiance. « Tu vas me présenter maintenant ? »

« Qu’est-ce que tu fais ici, Garanimus ? » Demanda doucement Xena. « Tu n’as jamais semblé être du genre à t’installer dans un seul endroit. »

Il haussa un sourcil blond arqué. « Toi non plus », contra-t-il. « J’ai un bon sentiment ici… je vais épouser la petite princesse du coin et faire de moi une royauté… qu’est-ce que tu dis de ça ! » Il se brossa la manche. « J’aime bien ne pas avoir à marauder pour avoir mon dîner… ou dormir dans la poussière… j’ai un type ici qui ne fait rien d’autre que nettoyer mes vêtements. » Son regard chercha sa silhouette poussiéreuse. « Mais tu ne comprends pas ça, pas vrai, Xena ? »

La guerrière refusa de mordre à l’hameçon. Elle croisa les bras. « J’ai conquis des royaumes dont les palais font ressembler cet endroit à des cabinets, Garanimus… ça ne m’impressionne pas. »

« Ah oui ? » Il ricana. « Alors comment tu as fait pour finir comme une vagabonde ? »

Un autre haussement d’épaules. « Ce que je ne suis pas… mais aussi, ce n’est pas moi qui ai fait le tour de la Grèce pour avoir de l’aide. » Elle lui sourit, mais sans humour. « Pas vrai ? »

Elle eut un sourire sans humour en retour. « Je vais demander qu’on te montre l’endroit où tu pourras rester… peut-être que tu peux prendre un bain », lâcha-t-il. « Comme ça tu n’effrayeras pas les gentils villageois. »

Xena plissa les yeux et lui lança un de ses regards mortels. « Je pensais que c’était précisément le but. » Les dents blanches brillèrent sur un sourire. « Après tout… tu me mets à la tête de ton armée, Garanimus… sois gentil… ou je pourrais peut-être en faire quelque chose. »

Un masque silencieux tomba sur son visage pendant un long moment, masquant ses beaux traits. « Tu sais, Xena… il y a encore des gens là dehors qui veulent ta tête… j’adorerais leur dire où la trouver. » Il laissa libre cours à sa colère. « Ils te mettront sur le bloc et couperont ton joli crâne. »

Un instant, Xena était là, calme, l’instant d’après elle avait attrapé Garanimus et le poussait contre le mur, le bout de sa dague posé sur son pouls, tandis qu’elle le soulevait du sol d’une main dans sa chemise. « Peut-être… mais je garantis que tu ne seras pas là pour le voir. » Le bout de son couteau fit couler un peu de sang sur sa peau maintenant blanche. « Peut-être que ma conversion à faire de bonnes choses implique que je débarrasse le monde de ta présence…hein ? »

Lentement, il écarta les bras et posa les mains sur le mur. « Très bien… très bien… doucement », dit-il dans un souffle. « Je vois que certaines choses n’ont pas changé. »

Xena le reposa et fit tourner son couteau d’une main avant de le remettre dans son étui. « Je paie mes dettes, Garanimus… et je te paierai celle-ci, mais ne me crée pas d’ennuis », l’avertit-elle doucement. « Compris ? »

Il hocha la tête. « Pour l’instant. » Puis son regard passa par-dessus son épaule. « Tu vas enfin me dire comment s’appelle ta petite amie ? »

La guerrière recula d’un pas puis se retourna et fit un signe à la barde qui attendait calmement, et qui se leva pour la rejoindre. « Salut. » Gabrielle tendit la main. « Je suis Gabrielle. »

Garanimus prit le bras et le serra très brièvement. « Qu’est-ce qu’une gentille fille comme toi fait avec une mauvaise ex-seigneur de guerre oubliée des dieux, Gabrielle ? »

La barde l’étudia pendant un long moment. « Je suis une barde… c’est un sujet génial », dit-elle. « Parmi d’autres raisons. » Elle croisa les bras sur sa poitrine et regarda ses yeux se poser sur sa main et l’anneau qu’elle portait.

« Je vois. » Ce fut son seul commentaire avant qu’il n’appelle une domestique en livrée et qu’il leur dise au revoir.


Gabrielle regarda la domestique poser leurs affaires et lui faire une petite révérence avant de quitter la pièce, et le silence tomba. Elle soupira puis regarda autour d’elle, la grande chambre qu’on leur avait assignée et qui était décorée de chiffons pastel.

« Allons… même moi je ne suis pas du genre chiffons », marmonna Gabrielle pour elle-même, en regardant sa compagne rôder dans la pièce comme un chat mécontent pendant une tempête. « Et bien, c’est joli et c’est grand », dit-elle diplomatiquement. « Tu pourrais t’entraîner dans ce coin sans cogner quoi que ce soit. »

Xena s’arrêta puis lâcha un rire forcé. « Oui… tu as raison… c’est tellement… » Elle leva les yeux au ciel. « Moëlleux. »

« Hmm… » Acquiesça la barde puis elle passa la tête dans une pièce plus petite. « Oooh… je m’en fiche… Xena, regarde ça. »

Son âme sœur la rejoignit et elles regardèrent dans ce qui était visiblement une salle de bains, avec une baignoire encastrée en marbre. « Heu… pas mal, » admit Xena à contrecoeur. « Ça pourrait même faire passer le reste. »

Gabrielle la poussa doucement. « Très bien… très bien… tu m’as suffisamment prouvé que tu étais coriace, tigresse… calme-toi maintenant. »

Le visage de Xena resta figé un moment puis elle plissa les yeux et sortit le bout de sa langue vers la barde. « Alors… qu’est-ce que tu penses de Garanimus ? »

La barde s’appuya contre le mur en pierre froid et plissa le front pensivement. « Je pense que c’est un sale type. » Elle regarda sa compagne. « Tous les deux, vous commenciez vraiment à vous prendre la tête… j’étais un peu nerveuse. »

Xena se passa la main dans ses cheveux noirs et hocha la tête. « Oui… je sais…il commençait à appuyer sur des boutons que je pensais mieux gérer », admit-elle d’un ton désabusé. « Des vieux trucs. » Elle se retourna et revint dans la pièce principale puis s’agenouilla près de leurs affaires et commença à sortir son kit de réparation pour son armure. « Je ferais bien de m’assurer que cette charnière tient bon… je pourrais en avoir besoin. »

Des vieux trucs. Gabrielle se tourna à demi toujours appuyée contre le mur et elle la regarda avec nostalgie. Une autre trahison, Xena ? « Je pensais que tu t’en sortais bien, en fait… il y a eu une ou deux fois où j’ai failli m’avancer pour le cogner avec mon bâton. »

Un éclair de blancheur apparut quand la guerrière finit par sourire et se leva, attrapant son kit. « Et bien… on a un peu de temps avant d’aller dîner… je vais juste réparer ceci et… hum… »

Gabrielle s’était avancée et s’occupait tendrement des attaches sur son armure, la détachant pour la poser sur la chaise. « Tu vas porter ça pour le dîner ? » Elle tira sur le cuir noir et reçut un hochement de tête pour la réponse qu’elle attendait. « C’est bien ce que je pensais… pourquoi ne me laisserais-tu pas les nettoyer pour toi ? »

« Tu n’as pas à faire ça », répondit tranquillement Xena. « Je ne suis pas ici pour impressionner les gens avec mon allure ou bien ce que je porte. »

La barde lui sourit chaleureusement. « Xena… tu impressionnes les gens rien qu’en respirant. » Elle mit les deux mains sur la poitrine de la guerrière. « Allons… enlève ça… donne une chance à ton corps de se détendre un peu… tu es tellement tendue que tu me fais dresser les cheveux sur la tête . »

Xena grogna en protestation, mais laissa la barde lui retirer l’armure en cuir et elle enfila une chemise en coton tout en s’installant dans un coin relativement vide avec ses morceaux d’armure en cuivre tout autour d’elle. Arès s’approcha et se blottit immédiatement contre sa jambe, soupirant de contentement tandis que la guerrière sortait un outil et travaillait avec expertise sur une charnière collée.

Gabrielle enleva la poussière du vêtement lourd et, enfin satisfaite, posa le cuir mouillé sur une chaise près de la fenêtre pour le laisser sécher. Elle resta à le fixer un moment et fit pensivement passer ses doigts sur la surface, bâillant un peu. « Mmph. » Elle se sentit soudain fatiguée.

« Tu vas bien ? » La voix de Xena flotta, teintée d’un peu d’inquiétude.

« Hmm ? Oh… oui. » La barde se frotta les tempes et cligna des yeux. « Je suis juste bizarrement fatiguée… » Elle s’avança vers Xena et se laissa tomber sur le tapis près d’elle, se blottissant contre elle et utilisant la cuisse musclée de la guerrière comme un coussin. « Mm… c’est bien mieux », dit-elle en posant la main sur la peau douce, sentant les muscles bouger sous elle tandis que Xena remuait un peu. « Je t’embête ? »

Elle rata l’expression de dévotion tranquille à son intention. « Jamais », l’assura Xena, en libérant une main pour lui tapoter la tête. « Allez… fais une sieste… j’ai plein de choses à faire. » Fichue armure…soupira-t-elle intérieurement.  Je ne m’en suis pas occupée comme je devais… et je le paye maintenant, je présume.

« Ce n’est pas juste… tu travailles et je dors », protesta la barde, mais pas avec beaucoup de force. La chaleur réconfortante de sa compagne l’incitait au sommeil.

« Et bien, Gabrielle… je n’ai qu’un seul jeu d’outils… et je ne pense pas t’avoir enseigné ça… alors… » Elle haussa les épaules et frotta doucement l’oreille de la barde. « Tu as congé pour cette fois. »

« Mm. » Gabrielle sentit une douce vague de sommeil rouler sur elle. « Pas qu’on ait fait grand-chose aujourd’hui… je présume que je me suis habituée à tous ces après-midi de paresse, hein ? » Marmonna-t-elle.

Xena soupira d’un air désabusé. « Toi et moi pareil, partenaire. » Elle regarda la respiration de la barde qui devenait plus profonde et elle fit une pause dans sa tâche pour arranger paresseusement les boucles dorées qui s’étalaient sur sa jambe. La tension qui avait monté depuis leur arrivée dans le château semblait se dissiper un peu à chaque caresse et la colère qu’elle avait ressentie en présence de Garanimus se calmait, devenue une paix somnolente due à la présence de son âme sœur.

Bon. Xena se pencha en arrière et travailla sur une plaque de genou. Ce que demandait Garanimus… n’était pas si difficile si on le regardait objectivement. Beaucoup de choses dépendaient de si ce seigneur de guerre avait entendu parler d’elle… bien que, elle l’admit pour elle-même, il y avait de fortes chances que oui. Trois ans, ce n’était pas si long.

Et sa réputation était… ce qu’elle était. Même maintenant, même après des années à parcourir le pays, à aider quand elle pouvait… encore… elle avait vu la réaction des gens dans ce hall à l’annonce de son nom. Ça lui avait été facile de se glisser à nouveau dans ce rôle.

Trop facile. Xena soupira, étudiant la plaque d’armure dans ses mains. Ça avait été bon, pas besoin de se mentir… pas ici, pas à elle-même.

Et pourtant, être assise ici à regarder sa meilleure amie endormie, elle savait que les choses avaient changé et d’une certaine façon, la Xena qui avait joué si bien cet après-midi, n’existait plus.

Peut-être que… peut-être que Garanimus avait changé aussi… un peu ? Elle tourna cette pensée dans sa tête tout en replaçant une boucle et elle en verrouilla le bout. Peut-être. Mais elle en doutait, se repassant ses plans d’épouser une pauvre fille et d’en faire son ticket d’approvisionnement.

Bien. Xena rit doucement pour elle-même. Elle allait payer cette dette… mais peut-être qu’elle s’occuperait aussi d’une autre… pour les gens de la ville, qui méritaient une meilleure gouvernance que ce qu’il avait à offrir.

Une vagabonde, moi ?  Une lueur dure entra dans ses yeux bleus. Garanimus, espèce de porc sans cervelle… tu vas regretter cette petite sortie. Elle était très fière, elle admettait cela… et le salaud avait poussé le bon bouton… elle avait voulu lui coller une bonne rossée.

Oh bon. « Demain est un autre jour, pas vrai Arès ? » Murmura-t-elle au loup, qui pencha une oreille. « Peut-être que je te laisserai le mordre. » Elle finit son travail sur l’armure et la posa, puis elle ajusta ses épaules plus confortablement sur le mur et mit un bras protecteur sur la silhouette endormie de Gabrielle. Mais il ferait mieux de bien se conduire au dîner… et de ne pas faire une seule remarque méchante à Gabrielle. Garanimus avait un sens de l’humour cruel et elle serait damnée si elle le laissait en user sur sa compagne.

Elle regarda la barde, blottie avec tellement de confiance contre elle et elle joua affectueusement avec ses cheveux. Je vais lui arracher le foie s’il le fait, décida Xena et elle s’amusa un moment à imaginer un tas de choses douloureuses et créatives qu’elle pourrait faire à son ancien amant, jusqu’à ce que le soleil passe lourdement par la fenêtre en ombres dorées et cramoisies, et elle décida à contrecoeur de réveiller Gabrielle.

« Hé. » Elle passa un pouce sur la peau de l’épaule de Gabrielle. « Il est temps d’aller dîner, l’endormie. » Elle avait mis une douce note de taquinerie dans sa voix, mais elle dut admettre que ça avait été dur de s’empêcher de rejoindre son âme sœur dans le sommeil.

Gabrielle bougea puis bâilla un peu en faisant un petit bruit bizarre. « Ouaouh… » Elle roula sur le dos et regarda Xena. « Ça a été bon… » Elle cligna des yeux ensommeillés. « Tu fais un bon oreiller. » Elle tapota la jambe de la guerrière. » Mais un peu dur quand même. »

Elle reçut un léger ricanement en retour. « Merci… c’est bon de savoir que je suis bonne à quelque chose. » Mais le ton de Xena était léger et un sourire apparut sur son visage. « Il est temps de retourner là-bas et d’affronter cette gentille foule… tu es prête ? »

La barde se déroula puis se mit sur le dos et s’étira luxurieusement. « Je ne manquerais ça pour rien au monde. » Elle pianota sur son estomac plat. « Tu veux que je fasse mon truc de la barde ? »

Xena tendit la main et traça le centre du corps de la barde du bout du doigt, suivant la ligne à peine visible des poils fins et clairs, souriant tranquillement quand Gabrielle ferma les yeux sous son toucher et que la respiration de la barde s’accéléra immédiatement. « On improvise », répondit-elle. « On verra s’ils sont dignes que tu joues pour eux. »

Deux yeux verts la regardèrent avec surprise, les sourcils remontant sous la frange de la barde. « Hein ? Xena… arrête ça… je ne suis qu’une barde, pas la vedette du Palladium. »

« Mmhmm… d’accord », acquiesça volontiers Xena. « Et je ne suis qu’une petite combattante alors. On fait une belle équipe. »

Gabrielle ouvrit la bouche pour répondre puis la referma. Puis elle l’ouvrit à nouveau, hésita et la referma. Finalement elle roula sur son estomac et mit son poids sur ses coudes. « C’est pas juste. »

Xena se contenta de sourire.


« Voilà. » Gabrielle ajusta avec soin une boucle sur l’armure de bronze. « Très joli. »

Sa compagne lui lança un regard ironique. « Gabrielle, ce ne sont que du cuir et une armure. »

La barde fit un pas en arrière et la regarda d’un air appréciateur. « Hmmm… oui, mais… » Le cuir presque noir luisait après le brossage effectué par Gabrielle et l’armure brillait chaleureusement dans la lumière de la chandelle. « Ils te vont vraiment bien », dit-elle avec un sourire.

Xena plissa le nez en réaction, mais laissa un sourire narquois légèrement satisfait recourber ses lèvres. « Toi aussi. » Elle écarta doucement une boucle de cheveux clairs des yeux de la barde et tira sur sa manche. « Tu as décidé de ne pas porter la tenue amazone, hein ? »

Gabrielle baissa les yeux pour s’observer un peu gênée. « La plupart du temps, je m’en fiche, mais… tous ces gens qui me regardaient me donnaient la chair de poule », confessa-t-elle. « Comme si je m’exhibais. »

Elle fut baignée dans un doux sourire. « C’était le cas. » Xena l’embrassa sur le dessus de la tête. « Et une très jolie exhibition. »

« Mm. » Cela fit sortir un rire de la petite femme. « Si tu le dis. » Elle soupira et se redressa tandis qu’un coup brusque résonnait à la porte. « Ah… je présume que nous sommes attendues. »

« Hm. » Xena grogna, se secouant un peu pour ajuster son armure, puis elle alla à grands pas vers la porte qu’elle ouvrit.

Garanimus se tenait là, appuyé contre l’encadrement de la porte avec un sourire narquois et indolent. « Bien… bien… comment tu trouves les lieux ? » Il passa près d’elle et avança à grands pas dans la pièce pour finir les bras écartés en questionnement. « C’est mieux que ce dont tu as l’habitude, je parie. »

Xena leva les yeux au ciel. « Arrête ces conneries, Garanimus. » Elle prit son épée qui brillait sur la table et la glissa dans son fourreau bien attaché sur son dos. « Les frivolités c’est pas mon style et tu le sais. »

L’homme mit ses pouces dans sa ceinture et lui fit un demi-signe de tête pour l’admettre. « Ton truc c’est plus l’écurie, je me souviens. » Il lui fit un doux sourire. « Faudra t’y faire. » Il se tourna vers Gabrielle qui pliait un parchemin et le plaçait dans son journal. « Salut toi, mon chou. »

La barde s’arrêta, fit une pause puis leva les yeux vers lui en gardant un visage neutre.

« Eh bé, tu as de beaux yeux, pas vrai ? » Il s’avança un peu plus et fut stoppé par un grognement hideux. « Que… » Il baissa le regard pour voir des dents blanches brillantes sur la fourrure noire tandis qu’Arès se glissait devant Gabrielle et baissait la tête, le poil dressé, la queue droite. Garanimus se figea. « Joli chien, Xena. »

Il entendit un léger rire. « Ce n’est pas un chien, connard. Dis bonjour à Arès. »

Le grand homme recula avec précautions. « Tu as du culot de l’avoir appelé comme ça. » Il lui lança un regard nerveux. « Il ferait bien de ne mordre personne. »

Xena s’avança et mit les mains sur ses hanches. « Le premier était un cadeau, le second dépend de si tu es gentil avec mon amie. » Elle se pencha un peu plus. « Arès aime vraiment Gabrielle… et il devient vraiment, vraiment furieux quand les gens sont méchants avec elle… compris ? »

Arès plissa ses yeux jaunes et grogna à nouveau.

« Bon loup », dit la barde en s’agenouillant pour l’embrasser sur la tête. Il se retourna et la lécha, sa queue battant furieusement. « Tu es tellement mignon. » Elle mit les lèvres tout près de ses oreilles sensibles. « Et tu es comme ta maman », ajouta-t-elle dans un murmure. « Elle t’a donné des leçons ? »

« Grrooo. » Le loup battit des cils.

« Allons. » Garanimus eut un regard dégoûté pour le loup et la fille. « J’attends l’arrivée d’un émissaire de Framna pendant le dîner… je veux que tu sois là. » Il s’adressait à Xena qui croisa son regard. « Tu sais, tu as toujours l’air en pleine forme, Xena… je te dois ça. » Il laissa son regard voyager d’un air appréciateur sur sa silhouette musclée.

« Bouge. » La guerrière lui montra la porte. « Qu’on en finisse. »

Garanimus rit puis sortit et elles le suivirent. Xena avançait à sa hauteur et Gabrielle était un pas ou deux derrière, avec un Arès collé à ses genoux. Le château était fait de pierre, avec des couloirs étroits avec des appliques murales remplies de chandelles vacillantes. Le plafond était taché de suie et le sol parsemé de joncs qui auraient mérité d’être changés. Une odeur de moisi et de musc monta au nez de la barde tandis que ses bottes les remuaient et un rapide coup d’œil lui montra l’expression dégoûtée de sa compagne dans la même réaction. « Tu sais, Xena… » Sa voix fit écho sur les murs de pierre. « Je pense que je préfère une auberge simple et propre à un château sale. »

Garanimus se retourna et la fixa rudement. « Quoi ? »

Les yeux verts, presque de la couleur de la rouille dans la lumière des torches, clignèrent. « J’ai dit que je pensais que je préférerais être dans une auberge propre que dans un château sale. » Elle montra le sol. « C’est moche et ça pue ici. »

L’homme plissa le front et renifla. « Je ne sens rien. »

Xena le regarda. « Je ne suis pas surprise… avec toute cette huile à la rose que tu portes », répliqua-t-elle brusquement. « Si je devais sentir ça toute la journée… ça me manquerait d’avoir un oignon juste sous mon nez. » Elle se tourna vers sa compagne. « Nous allons laisser la fenêtre ouverte ce soir… ça sera mieux. »

La barde hocha solennellement la tête. « Bonne idée. »

Garanimus leur lança un regard noir à toutes les deux et renifla subrepticement sa manche. « Entrez là », grogna-t-il en passant le coin pour ouvrir une grande porte en bois. Elle donnait sur une salle de banquet où se trouvaient des tables sur les quatre murs avec un espace ouvert au milieu. Les dalles étaient couvertes de joncs également et les tables avaient des bancs avec des dossiers bas. Les murs étaient ornés de tapisseries colorées et la pièce était bien éclairée, bien que bondée de servants qui s’affairaient.

Gabrielle vit les muscles du dos de son âme sœur se raidir et elle s’avança, glissa la main sous son fourreau d’épée pour la gratter légèrement, puis elle laissa paresseusement sa main sur le cuir soyeux, frais sous son toucher, et elle sentit la chaleur de Xena dessous. Elle nota une contraction tandis que la guerrière prenait une profonde inspiration puis la détente quand elle la relâcha.

On les amena à la table principale et les fit s’asseoir à la gauche de Garanimus. A sa droite, dans l’autre grand fauteuil, une jeune fille était assise, ses mains serrées sur ses cuisses. Xena songea qu’elle avait à peine plus de quinze ans avec de beaux cheveux roux, avec des boucles qui tombaient en cascade le long de son dos. Son visage était joli et elle avait de longs cils clairs visibles dans la lumière quand elle tourna la tête pour les regarder approcher.

La jeune fille maintint une expression sombre, mais elle déglutit et même de là, la guerrière pouvait lire le langage du corps tendu. Quel endroit horrible pour une enfant… songea tranquillement la guerrière. Garanimus est plutôt bel homme… mais… Elle regarda le seigneur de guerre s’asseoir à son tour et tendre la main pour pincer la joue de la jeune fille, riant à un commentaire salace de l’un de ses lieutenants qui était assis de l’autre côté.

Gabrielle et Xena échangèrent un regard. Pas besoin de se parler, juste un haussement de sourcil et du menton de Gabrielle et Xena ajouta tranquillement un autre sujet à sa liste de problèmes à résoudre. « Tu nous présentes, Garanimus ? » La guerrière posa un coude sur la table, qui était couverte de porcelaine.

Le seigneur de guerre s’adossa et eut un sourire supérieur. « Oh oui… Silvi, ma chérie… je te présente Xena, la plus grande garce avec laquelle j’ai jamais couché. »

Xena sourit d’un air doux. « Garanimus… tu veux que je te brise les mains juste là devant toutes ces gentilles personnes ? » Elle ferma les doigts sur sa main droite avant qu’il ne puisse bouger et elle resserra sa prise.

« Tu ne peux pas faire ça, Xena mon chou… c’est moi qui commande ici », siffla-t-il en retour, sans voir le regard soudain intimidé de sa future fiancée.

Un rire bas et dangereux passa entre eux. « Oh non… pas avec moi, petit salopard. » Elle laissa sa voix tomber à son registre le plus bas. « Sois gentil. » Elle contracta sa main et il sursauta, sifflant de douleur.

« Très bien… très bien… » Répondit-il à travers ses dents serrées. « Lâche-moi. »

La guerrière relâcha sa prise, puis regarda la jeune fille. « Ravie de te rencontrer, Silvi. »

La fille baissa le regard puis le leva avec hésitation, les pupilles bougeant dans tous les sens avec effort pour ne pas la fixer. « Bonjour. » Sa voix était basse et très mélodieuse. « Ravie de te rencontrer aussi. »

Xena soutint son regard puis fit un geste derrière elle. « Voici mon amie Gabrielle. »

Le regard gris passa sur cette dernière. « Bonjour. » Ceci dit avec plus d’assurance à la posture plus amicale de la barde.

« Salut. » Gabrielle lui fit un sourire.

« Oui, oui… assez de toutes ces conneries. » Garanimus les interrompit avec irritation, mais il garda les mains loin de celles de Xena. « Quand ce type sera arrivé, je vais lui dire que tu diriges mon armée… ensuite tu peux te lever pour lui ficher une trouille bleue. »

Xena s’adossa et étira ses longues jambes sous la table pour les croiser aux chevilles. « Je connais la chanson », répliqua-t-elle dans un grognement sourd. « Ce que je me demande c’est… pourquoi ? »

« Quoi ? » Il la regarda brusquement, nerveusement.

« Pourquoi toi… pourquoi ici… ? » Le pressa Xena en tournant pleinement son regard vers lui. « C’est un endroit isolé… pas beaucoup de bénéfices… il devrait s’y installer  tout comme tu le fais… pourquoi ? »

Les serveurs entrèrent en portant des plateaux de viande rôtie et des légumes, et ils commencèrent à servir dans la pièce, donnant à Garanimus une excuse pour différer sa réponse. Il fit un geste vers un groupe de musiciens qui vinrent au centre de la pièce et commencèrent à jouer. « Nous avons un contentieux », finit-il par marmonner tandis qu’une serveuse posait adroitement une grande portion sur son assiette. « Au-delà de ça… ce ne sont pas tes affaires, Xena. »

La guerrière s’adossa dans son fauteuil et croisa les mains sur son estomac. « Et bien… voyons voir… lequel de vous a volé quelque chose à l’autre… » Elle vit la main de Garanimus bouger tandis qu’il attrapait une fourchette. « Et c’était de l’argent… ou de la chair ? »

« Je te l’ai dit… ce ne sont pas tes affaires. » Il serra les dents, frappant sa viande férocement avec son couteau.

« C’est lui alors qui t’a pris quelque chose… » Xena se mit à rire. « Il t’a piqué ta petite amie ? » Elle regarda les muscles de sa mâchoire ressortir. « Qu’est-ce que tu as fait en retour ? »

« Xena… » Il posa sa fourchette et se tourna vers elle, la colère visible dans chaque pouce de son corps.

« Tu es prêt à mettre fin à ce festin alors ? » Lâcha la guerrière en réponse, prononçant ses mots avec précision. « Parce que j’en ai assez de tes conneries. »

Ils se regardèrent méchamment tandis que la tension passait le long de la table. Xena sentit un toucher discret sur son dos, doux et assuré, et elle relâcha lentement sa respiration. Bon sang… il arrive encore à me mettre en rage.

« Très bien. » Il leva la main. « Trève. »

Xena bougea dans son fauteuil et sortit sa dague pour l’inspecter avec attention. « Bien », approuva-t-elle d’une voix inexpressive.

Gabrielle sentit son corps se détendre tandis que les bruits de conversation inconfortables montaient à nouveau autour d’elle. Elle pouvait presque sentir la tension de Xena… non… elle la sentait… c’était une sensation lourde dans sa poitrine, qui s’allégea un peu lorsque sa compagne et le seigneur de guerre s’ignorèrent l’un l’autre. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue comme ça, songea-t-elle, en regardant les mouvements nerveux qui se frayaient un chemin dans le corps de son âme sœur. Doucement, tigresse… doucement… Projeta-t-elle mentalement, ne voulant pas faire un geste apparent. La plupart des regards de la pièce étaient sur eux, avec des expressions qui allaient du soupçon à la crainte et à la haine pure et simple. De la part des habitants de la ville, se rendit-elle compte, y compris la jeune fille à la droite du seigneur.

Elle plissa le front. Elle semblait plutôt bien il y a quelques minutes… mais maintenant, sous ces cils clairs pudiques, la jeune fille regardait Xena avec une expression qui pouvait au mieux être décrite comme hostile. Pourquoi ? Elle remercia la serveuse qui emplissait son assiette et s’y affaira d’un air absent, observant sa compagne du coin de l’œil avant de lui donner un petit coup après qu’elle ait ignoré sa propre assiette pendant un quart d’heure.

« Mm ? » Xena ramena son attention au présent et la regarda. « Tu vas bien ? »

Gabrielle la regarda puis regarda l’assiette, baissant les sourcils.

La guerrière semblait sur le point de protester puis elle soupira et avança l’assiette, coupant un morceau de viande avec sa dague avant de la mordiller à contrecoeur.

La barde lui donna une rapide tape sur la jambe et fut récompensée en voyant la légère courbure des lèvres de Xena tandis qu’elle finissait un morceau et en prenait un autre.

Ils étaient à la moitié du repas quand les portes s’ouvrirent et qu’un groupe de soldats de Garanimus entra, escortant un homme très grand et très musclé, portant une armure impeccable et qui regarda autour de lui avec un air arrogant. Il avait des cheveux bouclés roux et une longue cicatrice sur un bras que Xena reconnut comme étant causée par une pique de conducteur de char.

« Je suis venu chercher ta réponse, bouseux », déclara l’homme, ses énormes doigts posés sur sa ceinture.

« Jt’emmerde », déclara Garanimus d’un ton neutre. « Fais de ton pire… voici mon nouveau général. » Il indiqua sa gauche. « Elle s’appelle Xena. » Un sursaut de reconnaissance flasha sur le visage de l’homme aux cheveux roux. « Maintenant tu tires tes fesses, par Hadès, avant qu’elle ne te les botte. »

Xena réussit tout juste à ne pas lever les yeux au ciel de dégoût. J’avais oublié qu’il avait le cerveau d’une pierre et les manières d’un cochon mort. Elle regarda la réaction de l’émissaire tandis qu’il tournait son regard vers elle et l’observait gravement. Elle lui sourit et vit qu’il écartait les narines, puis elle se dit qu’une réponse était requise de sa part.

Avec un soupir silencieux, elle piqua la dague dans le bois de la table et se catapulta par-dessus, faisant un saut parfait avant d’atterrir sur ses pieds, puis elle s’avança vers le grand homme. Il sursauta quand elle s’approcha, et chercha des armes dont on l’avait soulagé. Elle s’arrêta juste hors de sa portée. « Voyons voir. » Une petite dague se matérialisa dans sa main droite et d’un mouvement rapide, elle tailla la partie basse de son armure qui tomba au sol. « Fais attention à ça. » Elle fit tss, mettant son bras en arrière avant de couper la boucle de son manteau plus vite qu’il ne pouvait la bloquer. « Mauvais travail… faut qu’tu réclames tes dinars. »

Il la regarda, son visage écarlate, droit dans des yeux si froids qu’ils brillaient. « Rentre chez toi », lui conseilla Xena, dans un grognement.

Il ouvrit la bouche pour répondre puis la referma et s’agenouilla docilement pour prendre son armure, puis il se releva et recula.

Xena le regarda, notant la discipline froide de ses mouvements  qui faisait contraste avec l’allure négligée des gardes qui l’escortaient. Je pense que je suis du mauvais côté, évalua-t-elle. Il ressemble plus à un soldat que la plupart de ces galeux. Elle ressentit un moment de regret, le regarda dans les yeux, qui étaient, à sa surprise, d’un vert clair un peu comme ceux de son âme sœur. « Tu t’appelles comment ? » Lui demanda-t-elle d’un ton brusque.

« Linneus », répondit-il.

Elle hocha la tête. « Sors d’ici. » Cela sonna plus comme un conseil que comme un ordre et il lui fit un étrange petit hochement de tête, avant de se retourner et de sortir, la tête haute.

Xena balaya la pièce du regard et soupira, puis elle revint vers la table et sauta par-dessus avant de se réinstaller dans le fauteuil avec un bruit sourd. « C’est à ça que tu pensais ? » Demanda-t-elle froidement à Garanimus.

Le seigneur de guerre gloussa. « J’ai payé pas mal de dinars pour regarder ça… » Il enfourna un épais morceau de viande dans sa bouche et le mâcha avec joie, bien plus détendu maintenant. « Oui… » Il marmonna autour de sa bouchée, se frottant le visage de sa manche. « C’était bon. »

Xena grimaça puis se pencha en arrière, cherchant un courant d’air frais, son esprit passant en revue les faits et les options. Marrant… ces trucs commencent toujours facilement… et ils finissent par être fichument complexes. Comment ça peut se faire ?  Son regard saisit le regard noir non masqué de la jeune princesse et elle soupira intérieurement. Qu’est-ce qui se passe vraiment ici ? « Alors. » Elle mit plusieurs pièces de puzzle en place expérimentalement. « Je dirige l’armée, hein ? »

Garanimus prit une longue gorgée de bière et rota. « Ben… ouais… mais ne… les emmène pas pour conquérir la Grèce ou quoi, d’accord ? » Il rit pour lui-même. « Ils aiment bien être ici. »

« Mm. » Xena joignit les doigts. « Ils sont crasseux », l’informa-t-elle. « Avec ou sans moi à leur tête… personne ne va gober que c’est une bonne armée à les voir. »

Le seigneur de guerre grogna. « Oh dieux… pas encore le refrain sur la propreté. » Il lui lança un regard inamical. « Ils se battent bien. »

Xena haussa un sourcil. « Mais le point c’est… que nous ne voulons pas combattre, tu te souviens ? Alors ils feraient mieux d’avoir meilleure allure pour effrayer ces gars. »

Il macha un morceau de pain. « Oh. » Un haussement d’épaules. « Oui… oui… très bien… d’accord… vas-y, nettoie-les… par Hadès… je m’en fiche… j’ai des gens qui le font pour moi maintenant. » Il brossa les miettes de son pain sur le sol et lui sourit. « Marre-toi bien… mais ne les agace pas trop… ils deviennent méchants. »

Un sourire plein et brillant lui répondit. « Moi aussi, Garanimus… moi aussi. » Xena se réinstalla, légèrement satisfaite, tandis qu’un plan commençait à se frayer un chemin. Soudain, une sensation de froid toucha sa main et elle baissa les yeux pour voir un fruit placé soigneusement entre ses doigts. Elle saisit Gabrielle qui pianotait sur la table et lui faisait une bonne imitation de sa propre expression impatiente. Avec un rapide sourire tranquille, elle porta la pomme à ses lèvres et prit une grosse bouchée, écrasant la chair craquante avec peu d’enthousiasme.

Gabrielle s’adossa dans sa chaise et prit une bouchée de carotte, sachant que sa compagne avait quelque chose dans sa manche et contente de juste attendre.

Pour l’instant.


Elles retrouvèrent seules le chemin vers leur chambre assignée, laissant ‘la cour’ continuer à se souler et à écouter les musiciens. Gabrielle avait renoncé à raconter une histoire, surtout à cause du mal de crâne battant qu’elle avait développé. « Dieux. » Elle se massa les temps et fut récompensée par une main chaude entre ses épaules. « Ça doit être dû à la fumée là-dedans… j’avais la nausée sans arrêt… qu’est-ce qu’ils brûlaient dans ces torches ? »

Xena lui massa doucement le dos. « Mm… je ne sais pas… mais ça avait une odeur étrange… et je ne suis pas sûre de savoir ce qu’ils mettent dans ce rôti… mais ça me rendait malade aussi. » Elle remonta sa main et pétrit la nuque de sa compagne. « Tu vas mieux maintenant ? »

Gabrielle prit une profonde inspiration et fit rouler sa tête, relâchant la tension dans ses épaules. « Oui… un peu. » Elle réfréna un bâillement. « C’est moi ou bien est-ce que ce type assis près de moi était plus ennuyeux qu’un paysage désertique ? »

La guerrière laissa un sourire recourber ses lèvres et elle mit un bras sur les épaules de Gabrielle, l’attirant plus près. « Oh oui… il blablatait au sujet de traités marchands qu’ils avaient refusés il y a sept saisons… il m’a perdue bien avant de te perdre toi… je pense qu’il aimait simplement tes yeux. »

Gabrielle rit doucement tandis qu’elles atteignaient leur porte et Xena l’ouvrit, ses défenses en alerte tandis qu’elle laissait le portail s’ouvrir et elle étudia l’intérieur avec tous ses sens avant de laisser la barde entrer. « Je vérifie juste », murmura-t-elle. « Je n’aimais pas les regards que nous lançaient les locaux. »

« Hmm… oui », approuva Gabrielle. « Même la princesse… elle a commencé un peu amicalement… mais après que ce type est parti, elle te regardait comme si tu étais Hadès en sabots. » La barde bâilla à nouveau et se frotta l’oreille. « Dieux… pourquoi j’ai autant sommeil ? » Se plaignit-elle. « J’ai fait une sieste… »

Xena rit. « Ça doit être la compagnie. » Elle cligna des yeux. « Je m’assoupissais aussi. »

Gabrielle haussa les épaules pour acquiescer, puis se changea pour sa chemise de nuit et alla vers Xena qui arrangeait son armure pour le lendemain. Elle glissa les bras autour de la guerrière et posa la tête sur son épaule avec un soupir.

« Hé. » Xena arrêta ce qu’elle faisait et étreignit la barde en retour. « C’est pour quoi ça ? »

« Oh dieux, Xena… j’ai arrêté d’avoir une raison pour faire ça depuis longtemps », murmura la barde en se nichant un peu plus. « Ce type t’a vraiment mise hors de toi, pas vrai ? »

Xena garda le silence un instant puis elle soupira. « Oui », dit-elle en reniflant doucement. « On se faisait toujours ça… des trucs moches et blessants. »

La barde tressaillit. « Ouille. »

« Ouille », confirma doucement Xena. « Je présume que… on pensait juste que c’était… je ne sais pas… marrant… taquin… mais ça avait toujours un côté mauvais. »

Gabrielle réfléchit à cette déclaration. « Tu n’aimes pas qu’on te taquine. »

« Ça dépend de qui taquine », contra la guerrière. « Toi… Toris… maman… c’est bon. »

Un signe de tête. « Les gens dont tu sais qu’ils t’aiment. » Elle donna une petite tape à sa compagne.

« Quelque chose comme ça, oui. » Une admission tranquille. « Je présume que… ça fait longtemps depuis que je… pouvais faire confiance là-dessus. »

« Mm. » La barde se redressa et commença à œuvrer sur un des bracelets de Xena. « Si je t’embête un jour à te taquiner, tu me le dis, d’accord ? »

Un léger sourire réchauffa le visage de Xena. « Gabrielle… je n’ai pas besoin de te le dire… tu le sais toujours. »

« Ah oui ? » Dit la barde surprise.

« Oui », confirma Xena. « Tu vas jusqu’à un certain point… et ça me met mal à l’aise… et toujours tu… t’arrêtes en quelque sorte ou tu fais quelque chose de mignon… ou bien… »

Gabrielle lui embrassa l’épaule. « Ou bien ça ? »

« Hummm… oui », confirma la guerrière. « Alors c’est bon. »

La barde rit doucement. « Je ne le fais pas exprès… je fais juste… ça arrive comme ça. »

La guerrière finit d’enlever son armure et sa combinaison en cuir, les plia avec soin et les échangea contre une chemise soyeuse. « Il faut que je parte tôt demain… je vais probablement te laisser dormir », l’avertit-elle doucement. « Je vais essayer de laver un peu ces types. »

Gabrielle bâilla, sans s’inquiéter de se retenir cette fois. « D’accord », approuva-t-elle en se tortillant pour entrer dans le grand lit à baldaquin qui était si moelleux qu’elle faillit y disparaître. « Oh… dieux… » Elle gloussa.

Xena s’assit avec précautions et tapota la surface. « Par la botte gauche d’Artémis », lâcha-t-elle de surprise. « On pourrait s’y noyer. » Le lit était recouvert d’une couette de soixante centimètres d’épaisseur, remplie de duvet ou de plumes, Xena ne savait pas dire. Elle le fixa d’un air soupçonneux puis s’y allongea, sentant le moelleux l’aspirer comme si elle dormait sur un nuage. « Euh. »

Gabrielle attendit qu’elle s’installe puis elle se tortilla et tapota la poitrine de la guerrière. « Je préfère toujours mon oreiller plus ferme », dit-elle pince-sans-rire tandis qu’elle se blottissait joyeusement sur son endroit favori. « Mm… »

Arès sauta et tourna plusieurs fois, ses pattes embarrassées sur la surface moelleuse, avant de finir par choisir un endroit et de s’allonger, ses oreilles  noires sortant comiquement des montagnes soyeuses qui l’entouraient.

Xena s’assura que son épée était bien posée auprès du lit puis elle éteignit une chandelle posée sur la table. L’obscurité les recouvrit doucement et elle sentit Gabrielle qui se rapprochait, son corps bien enroulé contre elle avec une prise ferme sur l’estomac de la guerrière. « Hé… je ne vais nulle part… » La taquina-t-elle gentiment. Une douce chaleur traversa sa clavicule au soupir de la barde. « Gabrielle ? »

Son âme sœur se contenta de s’enfouir un peu plus. « Oui ? »

« Quelque chose ne va pas ? Tu vas bien ? » Xena lui caressa tendrement le côté. « Hé ? »

« Je vais bien… ça va… » Marmonna-t-elle. « J’ai juste eu un sentiment bizarre pendant un instant. » Pas d’autre moyen de définir la soudaine crise de panique qui l’avait fait s’accrocher désespérément au corps chaud autour duquel elle s’enroulait. « Je pense que ça vient de ces poires sucrées. » Elle rit un peu. « Trop sucrées. »

Xena se détendit et massa le dos de sa compagne en cercles lents, la main recourbée pour que ses doigts éloignent la tension toujours présente dans les muscles de Gabrielle. A chaque mouvement, la barde produisait un minuscule son de contentement qui semblait s’enrouler autour du cœur de Xena et produire un sourire idiot sur ses lèvres.

C’était tellement bon de retrouver ce genre de relation. La froideur tendue entre elles avait été … Xena soupira et ferma les yeux pour éloigner le souvenir. Ça avait fait mal. Elle pensait qu’aucune d’elles deux ne s’était rendu compte combien ça avait affecté leurs vies jusqu’après… que ce soit fini.

Et elles étaient de nouveau ensemble, mais pas…

Ça avait été une journée épuisante, à marcher dans la chaleur à travers des buissons secs, sur une route qui était plus faite de cailloux qu’autre chose. Xena avait trouvé un campement rudimentaire, avec un mince filet d’eau qui coulait sur les rochers jusqu’à un bassin qui alimentait le sol assoiffé et ne laissait que du sable mouillé dans son passage.

Elle avait été… fatiguée et découragée de la relation encore tendue entre elles et elle avait passé un plus long moment que d’habitude à s’occuper d’Argo, faisant passer le peigne sur son pelage pour enlever chaque trace de poussière de sa crinière et de sa queue. Toucher la jument la faisait se sentir mieux, quelque part, et les reniflements amicaux et les gentilles poussées du museau d’Argo étaient un réconfort auquel elle ne s’était pas attendue.

Elle avait fini par s’arrêter et avait rangé les outils avant de donner une dernière tape au cheval, passant ses doigts dans les boucles épaisses et claires qui tombaient dans les yeux d’Argo et de lui effleurer le dos avec un regard affectueux.

Et elle avait ressenti une certaine douleur dans la poitrine en se souvenant qu’elle faisait la même chose à la barde tranquillement en train d’écrire assise de l’autre côté du campement.Se tenant là, les mains serrées dans la crinière du cheval, elle sentit une larme silencieuse rouler sur sa joue et elle se pencha en avant, la tête posée contre celle d’Argo avec désespoir. Elle se sentait perdue et seule, et effrayée… à l’idée que les choses ne seraient plus jamais comme avant entre elles.

La jument hennit et elle se redressa et essuya les larmes dans un geste presque coléreux. « Désolée ma fille. » Elle s’était excusée auprès du cheval et s’était retournée, se figeant alors que son regard croisait un regard vert timide à peine à longueur de bras d’elle. « H… Hé. »

La barde avait croisé les bras fermement autour d’elle et regardé le sol avant de finalement lever les yeux. « Je… je peux te demander un service ? »

Par pur réflexe, Xena s’était avancée, refermant la distance entre elles. « Bien sûr », avait-elle répondu, inquiète. « Tu le sais bien. »

Pas de réponse et Xena avait su, au fond de son cœur, que non, Gabrielle ne le savait pas. « Qu’est-ce que c’est ? »

Gabrielle avait pris une inspiration tremblante et très visiblement, elle avait rassemblé son courage. « Je peux te prendre dans mes bras ? »

Cela avait frappé Xena si fort que ses genoux en avaient presque lâché et elle avait titubé sur place. « Eh… eh bien, oui… bien sûr… je… tu n’as pas à… me… le demander… je… » Elle s’était juste arrêtée de parler quand Gabrielle avait franchi les quelques pas restants et avec hésitation, avait gentiment mis ses bras autour d’elle.

Le sentiment qui lui avait tellement manqué l’avait submergée, déchirant les maigres défenses qui lui restaient et elle avait commencé à trembler, serrant la barde contre elle avec une intensité presque désespérée. Ses doigts s’étaient mêlés aux cheveux clairs tandis que Gabrielle posait sa tête sur la poitrine de la guerrière et elle avait juste fermé les yeux et respiré l’odeur distincte de la barde avant d’autoriser une part d’elle-même qu’elle avait laissée pour morte, relever sa tête faible et pitoyable à nouveau.

Des larmes chaudes avaient coulé le long de sa peau et elle avait senti la respiration de Gabrielle trembler tandis que la barde sanglotait doucement.

« Gabrielle… » Avait-elle fini par dire, d’une voix rauque.

La barde avait dégluti et prit une inspiration tremblante. « Je suis désolée. » Mais elle ne l’avait pas lâchée. « Je sais que tu détestes ça… je sais que… tellement de choses ont changé… je sais… tout ça… mais… je suis désolée… j’avais tellement froid… et je me sentais si seule… »

« Je ne déteste pas ça », avait dit Xena dans un souffle. « Ne dis pas ça. » Elle n’avait pas voulu la lâcher, mais à la fin elle le devait et elles allèrent dans leur coin séparé du campement.

Et elles s’étaient regardées faiblement à travers les flammes.

Gabrielle avait fait le premier pas. Xena avait su que le suivant lui revenait. « C’est… » Une inspiration. « Plus chaud de ce côté… tu pourrais euh… »

Un minuscule sourire avait éclairé le visage couvert de larmes de la barde, apportant une chaleur longtemps absente dans ses yeux et elle avait simplement pris son couchage et s’était approchée avant de s’installer au côté de la guerrière avec un soupir tranquille. « Merci. » Simple et sincère.

Xena s’était dit que c’était la chose la plus agréable qui lui était arrivée depuis des mois, même si c’était triste de le reconnaître. Elles s’étaient fait des sourires timides et s’étaient allongées côte à côte pour la première fois depuis ce qui semblait être une éternité.

Deux silhouettes dessinées par la lumière du feu regardèrent le ciel sombre et étoilé, dans un silence profond brisé par le bruissement de l’herbe sèche et des criquets noirs. Xena avait réussi à se détendre assez pour laisser le sommeil progresser en elle quand une voix calme envoya des frissons le long de son bras.

« Je… je pense que j’en ai trouvé un nouveau… regarde…. » La voix de la barde était toujours rauque. « Un ours. »

Les étoiles étaient tellement brouillées à ses yeux que Xena n’aurait pas pu dire ce que le dessin que montrait la barde était même si sa vie en dépendait. « Oui… un ours », avait-elle répondu doucement tandis qu’elle sentait les larmes couler sur le côté de son visage.

Un doigt, mais pas le sien, les avait saisies.

Xena soupira et se frotta la tempe de sa main libre tandis qu’elle regardait son âme sœur béate. C’était vraiment un miracle, conclut-elle, sentant le sourire idiot recourber à nouveau ses lèvres.

Oh bon. Ce n’est pas comme si on pouvait me voir, pas vrai ? Se raisonna-t-elle en mettant de côté son inquiétude face à la couverture séduisante de somnolence qui la réclamait. Gabrielle dormait déjà, effondrée contre elle un peu comme elle l’avait fait cet après-midi, sa respiration profonde et très régulière.

Xena sentit une vague soudaine et inattendue de protection la traverser, tandis qu’elle regardait les traits à peine éclairés. Pas qu’elle ne fut pas habituellement inquiète de la sécurité de Gabrielle… elle l’était. Mais ceci… était différent. C’était presque un sentiment de… défense féroce, comme une maman loup avec son petit aimé.

Etrange.


Le matin arriva trop tôt. Le sens du temps de Xena cogna juste avant l’aube et elle ouvrit les yeux à contrecoeur ; son corps grogna vraiment à son plan de se lever et de démarrer ses tâches. Mais le lit duveteux et la poigne tenace de Gabrielle collaboraient contre sa volonté et, elle en fut légèrement choquée, ils gagnaient avec une facilité dégoûtante.

Un mouvement calculé pour se désengager de son âme sœur tourna en quelque sorte en un chaleureux combat, qui finit avec ses yeux qui se refermaient tandis que Gabrielle murmurait dans son sommeil et blottissait son nez dans sa nuque. Dieux,  grogna-t-elle intérieurement. Allons, Xena… de la discipline, tu te souviens ? Bouge tes fesses de ce lit.

Plusieurs poussées mentales sévères plus tard, elle finit par se glisser hors de l’étreinte de Gabrielle et elle se leva, s’étirant et bâillant, tandis qu’elle lançait un regard noir à la fenêtre assombrie ; puis elle alla péniblement dans la grande salle de bains et plongea la tête dans l’eau froide du bassin d’un côté de la baignoire.

Ça la réveilla pour de bon et elle finit de se laver, puis elle retira sa chemise de nuit et enfila son gambison capitonné, bouclant les attaches de poitrine d’un mouvement rapide et expert. Elle resserra la ceinture qui maintenait le tissu autour de son corps. Le vêtement usé et bien assoupli était bon contre sa peau et elle tapota la surface, faisant remonter un peu de meilleure humeur.

En silence, elle revint à pieds nus dans la pièce principale et s’assit sur une chaise lourdement capitonnée pour enfiler ses bottes, les côtés en cuir grattant ses jambes avant qu’elle ne les ajuste et resserre les lacets. Arès renifla son genou, secouant la queue et elle lui tapota la tête. « Non non. Tu restes ici, d’accord ? »

« Arogrroo ! » Se plaignit le loup, ses grandes oreilles s’aplatissant.

« Hé… pas de ça, hein… » Xena le tapa sur le museau. « Ton boulot c’est de t’occuper de Gabrielle, tu te souviens ? » Expliqua-t-elle dans un murmure. « Je ne veux pas que des sales types l’embêtent… d’accord ? »

« Roo. » Arès soupira et trotta vers le lit, sauta dessus et se blottit en boule aux pieds de Gabrielle.

Xena sourit tranquillement et se leva, alla vers le lit et prit son épée, qu’elle boucla dans son dos d’un mouvement expert, puis elle s’agenouilla près du lit et se contenta de regarder son âme sœur dormir un long moment.

Dieux… Son regard voyagea sur les yeux fermés avec leurs cils clairs, et le long de la courbe de sa joue. La barde avait un poing fermé sous son menton et l’autre bras était sous sa tête. Tandis que Xena la regardait, la main fermée s’ouvrit et se tendit, puis Gabrielle cligna des yeux et les ouvrit dans une alarme surprise.

« Hé… » Xena la toucha, voyant le soulagement dans le regard de la jeune femme qui leva les yeux et vit le visage de sa compagne dans la faible lumière de l’aube. « Tout va bien… il faut juste que j’aille un peu nettoyer cet endroit. »

« Oh… bien. » Gabrielle rit d’un air ensommeillé. « Xena la Gardienne du Bain Guerrière. » Elle tapota affectueusement le menton de sa compagne. « Amuse-toi. »

Xena sourit de tout son cœur. « Tu vas peut-être vouloir voir la princesse… vois si tu peux connaître son histoire. »

Un hochement de tête. « Bonne idée. » La barde se blottit dans son oreiller. « Plus tard. » Son regard alla à la fenêtre. « Je pense que… je sais pourquoi vous les guerriers êtes toujours de si mauvaise humeur. » Elle fit claquer sa langue. « Vous vous levez fichument trop tôt. »

Sa compagne rit doucement. « Oui… tu as peut-être raison là-dessus… j’étais de très très mauvaise humeur quand j’ai dû quitter ce lit. » Elle captura la main de Gabrielle et embrassa les doigts, les pressant contre sa joue. « Je t’aime », dit-elle doucement d’une voix rauque.

Gabrielle cligna des yeux de plaisir surpris. Xena ne faisait habituellement pas ce genre de choses la première. « Je t’aime aussi », répondit-elle tranquillement, enroulant ses doigts très fort contre ceux de la guerrière. « Assure-toi de prendre un petit déjeuner. »

Un rire joyeux. « Oui maman. »

« Tch. » La barde lâcha un rire lent et léger. « Quelqu’un doit bien prendre soin de toi. »

Xena tira les couvertures sur elle et les passa autour des épaules de la barde, ensuite elle se releva. « Je te laisse Arès… envoie –le sur qui que ce soit que tu veuilles faire mordre jusqu’à ce que je revienne. »

« Mm… » Gabrielle la regarda. « Et tu prendras la suite des morsures ? » La taquina-t-elle affectueusement.

« Oui » fut la réponse confiante. « Je serai probablement de retour après le déjeuner… si tu as besoin de moi, je serai en train de pister ce qui sentait comme les écuries d’Augias en venant par ici. »

« Beuh. » La barde mit les couvertures au-dessus de sa tête. « Assure-toi de laisser tes bottes dehors alors. »

Xena ricana puis clippa son chakram à sa ceinture et se glissa dehors, refermant la porte en silence, puis elle descendit le couloir sombre. Seules quelques torches restaient allumées, mais c’était assez pour ses yeux sensibles et elle trouva son chemin vers le couloir bas sans incident.

Elle s’apprêtait à traverser l’espace ouvert quand ses sens furent mis en alerte, son audition détectant un léger bruissement de la peau contre la pierre. Elle s’arrêta, tournant la tête pour saisir la brise à peine perceptible qui bougeait dans la pièce et notant une touche de transpiration nerveuse dans l’air.

Ah. Elle carra les épaules et avança avec confiance, ses oreilles traçant les bruits qui la suivaient, se rapprochant de plus en plus tandis qu’elle s’approchait de la porte au fond, assez près pour lui faire dresser les poils et envoyer un frisson froid le long de son dos tandis que l’air frais la frappait.

Deux… un de chaque côté et très assurés qu’elle ne pouvait les voir. Ils s’accroupirent, cachés dans la noirceur presque complète du couloir et tandis qu’elle arrivait à leur hauteur, les masses sifflèrent dans sa direction.

Elle en évita une, ce qui fit chanceler son propriétaire et elle laissa l’autre rebondir sur son épaule capitonnée tandis qu’elle donnait un coup de pied de côté, sentant sa botte frapper la chair. Le second homme alla se cogner contre le mur sous la force de son coup et elle tournoya pour attraper l’autre homme et saisir la masse qu’il manoeuvrait pour un second coup.

Elle arracha la masse de sa main et lui donna un coup de coude sous le menton, le forçant à reculer vers le mur, sa respiration difficile. « Pourquoi vous m’attaquez ? »

Il ne répondit pas et se contenta de lutter. Elle s’envoya un vœu de patience et le frappa à la gorge de deux doigts. Il sursauta puis frissonna tandis que sa respiration devenait rauque. « Tu as trente secondes… parce que je suis de mauvaise humeur », lâcha-t-elle. « Pourquoi vous m’attaquez ? »

« Pas… le droit… d’interférer », haleta l’homme, puis le blanc de ses yeux devint étonnamment visible dans la faible lumière.

Xena réfléchit à ces paroles. « Un seigneur de guerre ou un autre… qu’est-ce que ça te fait ? Pourquoi vous ne voulez pas que l’autre type vous dirige ? »

Il lutta pour déglutir. « C’est le meilleur de deux malédictions », lâcha-t-il puis il hoqueta quand Xena le relâcha.

Elle le maintint contre le mur jusqu’à ce que sa respiration soit régulière puis elle soupira. « Tu ne vas pas le croire… mais tu pourrais bien être en train de regarder la meilleure des trois malédictions », l’informa-t-elle. « Alors, détends-toi et arrête d’essayer de me tuer, et reste hors de mon chemin. » Elle le repoussa et passa la porte, en se dirigeant vers la petite entrée de côté qu’elle avait vue par-dessus sa jambe étirée, et elle bloqua le bras de l’homme avec le sien puis le souleva par-dessus sa tête et l’envoya tomber sur le sol.

Cela demandait beaucoup de force et il s’en rendit compte, les yeux brillant avec précaution vers elle tandis qu’il luttait pour se relever.  C’est vrai, mon pote… Lui dit-elle silencieusement. Je suis plus que je n’en ai l’air. Elle prit l’offensive à son tour, fonçant vers l’avant et attaquant son épée avec des coups puissants qui le firent reculer face à leur force pure. Un sourire féroce vint sur ses lèvres et elle rit doucement, en voyant ses yeux être d’abord troublés puis alarmés quand il ne put stopper son attaque. Elle sentit le sang qui affluait et cette vieille joie sauvage lui donna le frisson le long de son dos, et elle lâcha un cri aigu tout en sautant en l’air, se retournant pour passer sa garde et balancer sa lame de côté au tout dernier moment, pour que le côté de son cou soit frappé par le plat, ce qui le fit s’effondrer avec un choc de surprise,au lieu que sa tête ne soit séparée de son corps.

Xena se tint au-dessus de lui, un sourire aux lèvres, tandis qu’elle faisait tourner son épée dans sa main, chaque nerf chatouillé dans le soleil matinal. Elle leva les yeux pour voir le reste des attaquants se dissoudre, tandis que les hommes lui lançaient des regards presque respectueux, en faisant retraite vers l’eau. Ça avait été… merveilleux. Elle n’allait pas se mentir. Son esprit de compétition était en pleine gloire tandis qu’elle aspirait l’air frais et regardait son opposant secouer lentement la tête et masser le méchant bleu sur le côté de son cou.

Il leva des yeux marron vers elle, clignant, puis il soupira. « Je pense que je ferais mieux de prendre un bain. »

Xena le cloua d’un regard bleu glacial puis rengaina son épée et lui tendit une main pour l’aider à se relever. Il attendit un long moment, soupçonneux, avant de la prendre et de se mettre debout, la toisant. « Tu… » Il mâchouilla sa lèvre. « Es vraiment quelque chose, madame. »

La guerrière lui fit son sourire plein et félin. Oh oui, et j’en adore chaque minute. « Tu n’es pas si mal non plus », répliqua-t-elle, puis elle se retourna et fit face aux hommes qui la regardaient l’air penaud. « Très bien… fini de s’amuser pour l’instant… allons nettoyer cet endroit. »


A suivre 4ème partie

 

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Nos vies passées , chap. 1 à 4, de honey

                                 

                                  NOS VIES PASSEES

 

 

 

Prologue :

 

Le retour avait été des plus sombres. Laborieux également. Malgré leur victoire, il n'y avait eu aucune gloire. Ashee dans sa tentative désespérée de reprendre le contrôle des événements avait massacré beaucoup des siens.

 

En quittant la Tribu du Vent de la Destruction, ils avaient laissé un peuple amputé de beaucoup de leurs membres, de leur chef, Ashee, et de leurs guides pour le futur en la personne des jumeaux, en plus d'avoir ruiné les espoirs.

 

C'était beaucoup pour une journée. Bien que de leur point de vue cette Tribu était leur ennemie, Tia n'avait pu que ressentir de la compassion devant l'ampleur des dégâts que les manipulations d’Ashee avaient causé à un peuple qui, avant son apparition, se contentait d'être en compétition avec ses voisins des autres Tribus du Désert.

 

Aussi avait-elle appelé Gardan, le chef  des Fils du Vent qui se trouvait, elle le savait malgré son interdiction, prêt à intervenir. Elle leur avait expliqué la situation et ils avaient convenu que Le Vent de la Destruction avait besoin d'un nouveau guide. Il avait prévenu Tia qu'il enverrait sa sœur, Ashantra. Elle avait terminé de former ses élèves guérisseurs et avait profité comme lui de la formation de Chef de Tribu durant leur enfance. Elle était donc toute désignée pour reprendre la tribu en main et ce d''autant plus qu'elle avait manifesté quelques impatience à n'être qu'un second couteau.

 

Les autres Tribus du Désert, ravis que la menace soit éloignée, avaient approuvé sa nomination et chacun avait alloué un certain nombre de leurs guerriers pour l'accompagner dans sa prise de pouvoir.

 

Tia avait fait réunir les survivants au centre du village et avait annoncé la nouvelle. Ceux ne souhaitant pas rester étaient libres de s'en aller. Les autres devaient attendre leur nouvelle chef. Habitué à obéir à une femme depuis plusieurs années, la plupart des survivants complètement déboussolés étaient restés, acceptant leur défaite et ne souhaitant qu'honorer leurs morts.

 

Elle avait conclu en leur annonçant qu'ils reprenaient leur ancien nom de Tribu en attendant qu'Ashantra en décide autrement. Aujourd'hui ils étaient de nouveau les Vareck car les Varecks étaient les frères et sœurs des Tribus du Désert alors que Le Vent de la Destruction était leur ennemi.

 

Ils avaient baissé la tête, conscients maintenant que l'influence néfaste d’Ashee avait disparu, de ce qui leur avait été fait, à eux mais également des dégâts que cela avait occasionné chez leurs frères et sœurs du Désert.

 

Avant de partir, Tia avait fait le tour des mercenaires qu'elle avait engagé et constaté avec soulagement qu'à part quelques blessures, personne n'était mort. L'un d'eux néanmoins, Idril, avait l'air assez atteint et l'état d'Enyalios étant préoccupant, elle avait décidé de ne pas attendre l'arrivée d'Ashantra.

 

Elle avait néanmoins pris le temps de chercher Sahel à la demande de sa fille. Le jeune homme avait été grièvement blessé. En tentant de protéger Lara d'Ashee, apprit-elle de la bouche d'une amie du jeune homme.

 

L'adolescent était un proche de la Chamane, il possédait sa confiance, pourtant il n'avait pas hésité à la trahir à la dernière seconde, privilégiant sa fille. Cela lui valait l'admiration des membres de sa Tribu car il était le seul à avoir résisté l'Influence d'Ashee, mais également la reconnaissance d'une mère car cela n'avait pas dû être une décision facile pour le jeune homme que de trahir son peuple et ses propres ambitions.


Devant le regard muet mais intense de sa fille, Tia avait accepté d'emmener l'adolescent avec eux, à l'hôpital le plus proche. Il était stable, comme Enyalios, mais les blessures subies étaient profondes et nécessitaient des soins qu'un guérisseur ne pouvait prodiguer.

 

Habituellement, Tia détestait demander un service à quiconque mais aujourd'hui elle avait fait une exception. La santé d'Enyalios et du mercenaire qu'elle avait engagé étaient en jeu, ainsi que celle d'un jeune homme qui, s'il avait mal agi au départ, s'était rattrapé par la suite. De plus, ils étaient tous épuisés et Tia ne souhaitait rien de moins que rentrer le plus vite possible. Aussi appela-t-elle Marcelius Roberts, le philanthrope le plus connu au monde, aka son ancien amant, le demi-dieu, Hercule.

 

Bien qu'il ne s'en souvienne pas le moins du monde, l'homme se sentait lié à Tia et Lex et depuis leur rencontre, deux ans plus tôt, ils avaient entretenu une relation amicale épisodique. De ce fait, lui demander de dépêcher un avion médical dans le désert du Kalahari n'avait pas semblé tomber comme un cheveu sur la soupe.

 

Se trouvant dans le pays pour raisons personnelles, Marcelius les avait attendus à l'aéroport et accompagnés à l'hôpital de la capitale.

 

Une fois certaine qu'Enyalios et Idril étaient entre de bonnes mains et qu'elle eut pris des dispositions pour leurs rapatriements en s'arrangeant avec Jassim qui les avaient accompagnés, Tia décida de repartir aussitôt. Elle n'était pas ingrate envers son ami et mentor mais elle voyait à la nervosité des jumeaux qu'ils semblaient de plus en plus perdus. Ils refusaient de parler depuis qu'elle les avait retrouvés et espéraient qu'un retour en terrain familier, les aiderait.

 

Linya refusa de partir en laissant Enyalios derrière et bien que cela surprenne la mercenaire et sa femme, elles en furent également soulagées. Laisser Enyalios derrière ainsi aurait été pour le moins indélicat. Linya promit également à Lara qu'elle prendrait soin de Sahel et qu'elle lui proposerait de revenir au Ranch avec Enyalios lorsqu'il serait guéri, ne serait-ce que pour voir où sa relation avec Lara en était.

 

Bien qu’elles le tiennent pour responsable en grande partie de ce qui était arrivé à leurs enfants, Lex et Tia savaient que les choses étaient plus complexes que cela. Elles ne protestèrent donc pas devant la proposition, même si leurs expressions parlèrent pour elles.

 

Marcelius, toujours aussi galant, proposa de rester avec Linya et de les ramener dès qu'ils en manifesteraient l'envie. Il avait lui-même des affaires à régler dans le pays, ce n'était donc pas un gros sacrifice qu'il faisait, assura-t-il.

 

Tia le remercia en le serrant dans ses bras, manifestation d'affection rare chez la guerrière qui montrait à quel point elle était épuisée. Les adieux entre Lex et Linya furent plus hésitants. La petite femme répugnait à laisser sa meilleure amie après tous les dangers qu'elle avait bravés pour sa famille.

 

- C'est ma famille aussi, avait protesté Linya gentiment, la dédouanant se faisant.

 

Lex avait acquiescé, reconnaissante, et lui avait fait promettre de vite les rejoindre.

 

La seconde partie du voyage fut aussi silencieuse que la première et lorsqu'enfin tous arrivèrent au Ranch, ce fut avec un soulagement mêlé d'inquiétude. Les choses étaient différentes, tous le sentaient. Et aucun n'avait le sentiment qu'elles reviendraient un jour normales.

 

En passant le pas de la porte, saluant d'un air absent ses employés, Tia observa les environs, appréciant plus qu'elle ne l'avait jamais fait le retour de son petit monde dans cet endroit qu'elle avait jadis imaginé comme un simple refuge, une aire de repos ou une cachette pour ses enfants.

 

C'était sa maison maintenant. Elle avait construit une vie ici, s'était entourée de personnes qui comptaient. Les choses étaient difficiles aujourd'hui mais elles s'arrangeaient, elle y veillerait.

 

Alors que les jumeaux passaient à côté d'elle pour rejoindre leur chambre l'air abattu et fatigué, elle passa la main sur leur tête, un geste d'affection qu'elle avait craint ne jamais pouvoir accomplir de nouveau.

 

Oui les choses s'arrangeaient. Elle croisa le regard de sa femme et lui dédia un petit sourire.

 

Elles y veilleraient.

 


Chapitre 1 :

 

 

Le retour à la normale fut aussi long que douloureux. La motivation qui était la leur avant avait complètement disparu. En voyant à quel point leurs enfants étaient touchés par ce qu'ils avaient traversés, Tia et Lex se sentirent pour la première fois, complètement dépassée.

 

- Et si on demandait conseil à Rhapsody ? Jeta soudain Tia trois jours après leur retour.

 

Elle et Lex se trouvaient à l'arrière de la maison, assises sur une couverture sur laquelle leurs jumelles jouaient allégrement, indifférentes à l'atmosphère morose. Il faisait chaud mais l'ombre offerte par la maison suffisait à protéger tout le monde. Tout en discutant les deux femmes gardaient un œil sur leur progéniture afin qu'elles ne s'approchent pas trop de la barrière surplombant l'immense vide quelques pas plus loin.

 

Tia et Lex avaient officiellement pris des congés et laissaient le personnel gérer le domaine. Elles étaient épuisées et surtout préoccupées par les jumeaux. Maintenant que la menace était écartée, leur principal objectif était de recoller les morceaux épars de leur famille et elles avaient besoin de temps pour cela. Du temps pour eux tous.

 

- Elle s'y connaît en ado traumatisé ? Jeta Lex, contrariée par la suggestion.

 

- Non, je ne pense pas, mais en adolescent déprimé oui. Et de toute façon on connaît quelqu'un d'autre qui élève des ados ?

 

- Au moins un, répondit sa femme en relevant soudain la tête. Et un traumatisé en plus.

 

Tia fronça les sourcils.

 

- Qui donc ?

 

Lex sourit d'un air malicieux, ravie d'à la fois évité la venue de Rhapsody et de prendre Tia en défaut.

 

- Ton oncle.

 

Tia écarquilla les yeux.

 

- Gin ?

 

Lex acquiesça.

 

- Aux dernières nouvelles, il élève Lizzie qui est de loin le modèle d'adolescente traumatisée le plus représentatif que l'on connaisse.

 

Tia baissa les yeux et se mit à tripoter les lacets de Jiyeon qui tentait de mettre ceux-ci à sa bouche.

 

- Un problème ? Tu ne veux pas voir ton oncle ?

 

- Ce n'est pas ça, marmonna la grande femme sans relever les yeux.

 

- Tiaaaaaa, s'impatienta Lex, quel est le problème alors ?

 

- C'est juste... je sais pas, j'ai pas très envie qu'il voit combien je suis nulle comme mère...

 

Ce fut au tour de Lex d'écarquiller les yeux.

 

- Je suis certaine qu'il ne verra pas les choses ainsi. Au contraire, ajouta-t-elle en lui prenant la main.

 

Tia posa aussitôt les yeux sur leurs mains jointes. Depuis leur retour, elles n'avaient pas repris vie commune. Elles dormaient toujours dans des chambres séparées et se touchaient à peine. Elles ne savaient pas pourquoi. Elles s'aimaient, se l'étaient avouées, le ressentaient via leur lien qui avait retrouvé sa place dans l'âme de chacune, permettant de ressentir la plupart de leur émotion si elles les cherchaient.

 

Mais quelque chose, elles ne savaient quoi, les retenaient de se retrouver également sur le plan physique. Cela rendait leur échange parfois maladroit. Mais la plupart du temps cela leur faisait ressentir chaque contact dix fois plus fort. C'était aussi bon que déstabilisant.

 

- Cela fait longtemps que tu ne lui as pas donné de nouvelles, reprit Lex, et pour quelqu'un qui t'a cherché toute sa vie et qui désespérait de ne pas être en mesure de te soutenir dans les pires moments, se sentir enfin utile à quelque chose pour toi, lui fera énormément de bien. Il t'aime Tia, il ne te jugera jamais. C'est ça la famille. Ou c'est ainsi que cela devrait l'être, marmonna-t-elle en pensant à son propre père qui avait rejeté toute sa famille parce qu'il n'approuvait son style de vie.

 

- Je n'y avais pas songé ainsi, fit Tia pensive.

 

Lex sourit, heureuse d'avoir pu aider sa femme. Baissant le regard sur leurs mains toujours jointes elle se fit violence pour ne pas tirer dessus afin d'attirer la grande femme pour l'embrasser. Dieu que ses lèvres lui manquaient...

 

Un sourire hautement satisfait étira les lèvres parfaitement ourlées qu'elle fixait et elle releva aussitôt les yeux, croisant le regard goguenard de sa femme. Elle se racla la gorge, embarrassée.

C'était parfaitement ridicule, songea-t-elle intérieurement, c'était sa femme et elle savait très bien quel effet elle lui faisait alors pourquoi ce soudain embarras ?

 

En même temps elle ne pouvait se défendre du soupçon d'excitation que ce retour aux sources, ces sentiments qu'elle ressentait pour Tia lorsqu'elle l'avait rencontrée, mélange d'excitation, d'anticipation et d'attente, faisait monter. C'était presque comme si elles devaient se refaire la cour et c'était aussi déconcertant qu'excitant.

 

Tia leva la main qu'elle tenait et lentement, la porta à ses lèvres. Aujourd'hui elle se sentait plus hardie. Tout en sachant la réaction que son geste allait provoquer, elle darda un regard intense sur sa femme tout en lui embrassant doucement le dos de la main avant de la retourner pour déposer un baiser dans le creux de sa paume.

 

Comme prévu le souffle de Lex se suspendit et pendant un instant étourdissant Tia se contenta de fixer sa femme, les lèvres à un cheveu de sa peau. Puis elle sortit sa langue et lécha l'intérieur de sa paume d'un geste violemment érotique avant de relâcher sa main et de se redresser, l'air de rien.

 

Elle vit Lex avaler sa salive avec difficulté avant de se racler la gorge à plusieurs reprises avant d'enfin parvenir à retrouver sa capacité à parler. Cela tira un petit rire moqueur et satisfait de la mercenaire.

 

Un regard noir de Lex ne fit que redoubler son amusement. Un dernier raclement de gorge, cette fois agacée, et Lex demanda :

 

- Donc ça te va si j'invite ton oncle et tes cousines à nous rendre visite la semaine prochaine ?

 

- Si ça ne t’ennuie pas, j’aimerais avant cela essayer de me débrouiller. J’ai l’impression que je le dois au Jumeaux mais aussi à moi-même…

 

Lex hésita mais elle comprenait ce qui poussait Tia à tenter encore l’expérience par elle-même. Elle se sentait fautive en tant que mère, ayant l’impression de ne pas leur avoir accordé assez d’attention, alors elle acquiesça.

 

- Linya rentre quand ? Demanda soudain la grande femme. Tu as eu des nouvelles d'Enyalios ?

 

Lex attendit la morsure de la jalousie, que la mention de l'ancienne amante de sa femme ne manquerait pas de soulever mais celle-ci ne vient pas. Un peu surprise, elle se demanda pourquoi elle n'était pas jalouse, elle qui se trouvait être la plus irrationnelle des femmes lorsqu'il s'agissait de Tia.

 

- Enyalios va mieux. Il est tiré d'affaire. Pour Sahel cela prendra un peu plus de temps. Lorsqu'il sera stable, Linya ramènera tout le monde ici. Elle pense que d'ici une semaine, une semaine et demie cela sera bon.

 

Tia hocha la tête, contrariée que Linya soit toujours là-bas, bien trop proche de leur ancien ennemi. C'était idiot mais c'était plus fort qu'elle. Elle nota le regard de sa femme et se sentit obligée d'avouer, surtout parce qu'elle se savait percer à jour et qu'elle souhaitait être honnête :

 

- Je crois que j'ai toujours des sentiments pour elle...

 

Un rire bref lui répondit avant que Lex ne précise :

 

- Le contraire serait étonnant. Tu as passé des mois, presque un an, à vivre une véritable histoire d'amour avec elle. Et en dehors de moi, tu n'avais jamais vécu ça. Ça ne s’oublie pas en cinq minutes mon amour...

 

- Ça n'a pas l'air de t'ennuyer, rétorqua Tia en fronçant les sourcils, étonnée.

 

- Non, en effet, confirma Lex en haussant les épaules. Peut-être parce que c'est Linya. Étrangement, depuis que je vous ai vues ensemble je n'ai jamais éprouvé de jalousie à son égard. Plus envers  toi en fait.

 

- Hein ? Comment ça ?

 

- J'avais l'impression que tu m'avais volé ma meilleure amie.

 

Devant le regard d'incompréhension incrédule de sa femme, Lex rit.

 

- Je ne peux pas vraiment l'expliquer, peut-être que finalement j'ai intégré le fait que jamais personne ne saura vraiment me supplanter dans ton cœur et que j'en suis suffisamment certaine pour ne plus être inquiète que tu me préfères une autre. Ou peut-être que c'est liée à Linya et que je sais depuis le début qu'elle te rendrait à moi, qu'elle avait juste pris soin de toi en attendant mon retour, c'est bien son genre. Malheureusement elle est tombée amoureuse de toi et ça, ça m'a contrariée. Pour elle, pour moi. Pour notre relation.

 

- En gros tu es en train de me dire que tu avais/as plus confiance en elle qu'en moi, quoi.

 

Lex haussa les épaules, réfléchissant.

 

- Peut-être bien. Mais je la connais depuis l'enfance. Je sais exactement comment elle fonctionne et elle a toujours été d'une loyauté farouche envers moi. Bien plus dévouée à mon égard que moi au sien, ce dont j'ai un peu honte. Non, c'est vrai, confirma-t-elle, je n'avais aucun doute la concernant. Je n'en ai toujours aucun.

 

- Mais en moi oui.

 

Lex croisa son regard, hésita puis acquiesça.

 

- Je ne doute pas de ton amour, précisa-t-elle néanmoins. Ou du fait que nous soyons destinées de tout temps à vivre ensemble. Mais peut-être bien que ta fidélité n'est pas à toute épreuve. Certes au fil des siècles, tu m'es toujours revenu mais... il y a eu des écarts...

 

- Quoi ? Mais de quoi tu parles ??

 

- Tu as cette incroyable capacité à te défouler dans le sexe. Quand les choses vont mal pour toi tu ne déprimes pas, tu te bats, et tu utilises bien souvent le sexe comme moyen de guérison, d'échappatoire et/ou d'évitement. Tu l'as fait avec Marc-Antoine souviens-toi. Il te plaisait et tu te laissais aller avec lui alors que nous étions ensemble.

 

- Ce n'était que des baisers ! Et c'était pour le faire tomber ! C'était calculé ! Se défendit-elle indignée par l'accusation.

 

- Tu as toujours une bonne excuse mon amour, comme avec Lucifer. Mais nous étions ensemble et des baisers ne sont pas que des baisers dans ce genre de contexte. Surtout que tu y prenais vraiment beaucoup de plaisir, je me souviens, termina-t-elle en plissant les yeux toujours agacée à ce souvenir. Si moi j'avais eu le malheur de faire avec Virgil ce que tu as fait avec Lucifer j'en aurais entendu parler pendant des années.

 

- Donc en gros tu me reproches des « écarts » qui ont eu lieu dans d'autres vies ? Releva Tia incrédule. Je n'ai jamais commis rien de tel dans cette existence !

 

- Ça ne change pas le fait que je m'en souviens, répondit sa femme en haussant les épaules. Linya elle, m'a toujours été d'une fidélité à toute épreuve quelles que soient nos vies.

 

Bouche bée, Tia la dévisagea.

 

- Tu ne compares pas sérieusement notre relation amoureuse à une relation... amicale quand même ?

 

- Bien sûr que si, rétorqua Lex en la fusillant du regard. Du reste il y a eu au moins une vie où avant notre rencontre, Linya et moi étions plus que des amies.

 

- Quoi ?! Glapit Tia en se relevant d'un bond. Et pourquoi je ne suis au courant de ça que maintenant ?!

 

Lex dissimula un sourire satisfait et joua l'indifférence.

 

- Ça n'était pas relevant.

 

- Pas relevant ?!

 

- Je l'ai quittée pour toi. Et elle est restée quand même à mes côtés. Et puis je n'ai jamais été amoureuse, précisa-t-elle en cessant de la taquiner sans plus dissimuler son sourire, du moins pas tant que ça.

 

Tia plissa les yeux, rassurée mais méfiante et se rassit, attrapant Maki au passage qui essayait d'écraser le visage de sa sœur avec sa pelle.

 

- Je trouve que ces gamines essaient un peu trop souvent de s'écraser la tête, marmonna Lex en attrapant le seau que Jiyeon souhaitait jeter sur sa sœur.

 

- Elles sont de nature guerrières, remarqua Tia particulièrement satisfaite et fière de ses filles.

 

La remarque arracha un petit rire à sa vis-à-vis.

 

- Et un peu trop dominatrice...

 

- Comme leur maman, acquiesça Tia solennellement. C'est bien mes filles, continuer comme ça, fit-elle en tapotant la tête de Maki.

 

- N'importe quoi, sourit Lex.

 

En relevant la tête, Tia croisa une fois de plus les yeux de son âme-sœur et le rire qu'elle y décela lui montra tout ce que son cœur avait besoin de savoir. Voir Lex rire soulageait son âme. Là, entourée par sa femme et ses petites filles, elle fut certaine que les choses pouvaient redevenir heureuses pour tout le monde.

 

- On devrait songer à contacter un psy pour les jumeaux, fit-elle tranquillement. Je pense que cela leur ferait du bien.

 

- Pas certaine qu'un psy comprendrait vraiment leur problème... plus sûrement il les internerait.

 

- Ils peuvent utiliser des métaphores, inventer une situation similaire. Ça ne peut pas leur faire de mal dans tous les cas, non ? Ils ne parlent toujours pas et ça m'inquiète vraiment.

 

- Moi aussi... peut-être qu'en attendant de se mettre d'accord sur le recours à la psychothérapie, on pourrait tenter de les replonger dans ce qui est leur passion ?

 

- L'équitation pour Lara et gérer le ranch pour Len ?

 

Lex hocha la tête.

 

- Ca aurait au moins le mérite de leur occuper l'esprit. Et sous la houlette de Frédéric, qui rentre de son voyage bien mérité avec Anna dans quelques jours, on n'aurait pas à s'inquiéter pour eux.

 

- Il ne faut pas oublier David...

 

- Je ne l'oublie pas mais Lara n'est clairement pas en état de lui faire face. Je pense aussi qu'on leur a suffisamment donné d'espace. Il est temps qu'ils restent avec nous, acceptent notre réconfort et peut-être qu'alors ils reparleront.

 

Tia hocha la tête.

 

- Ok alors on a un plan, il n'y a plus qu'à le mettre en pratique.

 

Lex acquiesça, aussi contente que Tia d'avoir quelque chose de concret à faire pour leurs enfants.

 

                                                                       ***

Sahel fixait le plafond. Depuis combien de temps, il n'en avait pas la moindre idée. Cela lui semblait faire des jours. Peut-être était-ce le cas. Il l'aurait su s'il avait osé le demander au personnel de l'hôpital qui passait dans sa chambre. Ou s'il avait eu accès à une fenêtre.

 

Il avait jusqu'alors été trop faible pour être déplacé dans une chambre normale, l'avait-on informé à son réveil. Son état nécessitait des soins particuliers et une observation constante.

 

Mais aujourd'hui il allait quitter le service dans lequel il se trouvait pour un autre. Apparemment sa condition s'était améliorée. Il ne savait pas s'il devait s'en réjouir ou non. Dans son esprit se rejouait sans cesse la traîtrise qu'il avait commise. Il avait trahi son peuple et son chef, réduisant à néant le futur brillant qu'Ashee avait vu pour eux.

 

Il n'avait pas réfléchi, cela avait été plus fort que lui. Lorsqu'il avait vu Ashee se ruer en direction de Lara, il s'était aussitôt mis en travers de son chemin. Le regard qu'elle avait eu alors il le connaissait bien. Depuis le début il était au courant de ses plans. Elle ne le savait pas mais il l'avait entendue en parler avec le Dévoreur lors de l'une de ses transes au début de sa prise de pouvoir. Ses intentions vis-à-vis de personnes qu'il ne connaissait pas l’indifféraient alors.

 

Tout ce qu'il en avait retenu était la puissance qui serait la leur à l'issu de la venue du démon. Il avait œuvré dès le départ avec la conviction que rien de meilleur ne pourrait arriver à sa Tribu. Il s'était donné corps et âme au plan d’Ashee et ce d'autant plus que son père, le seul membre de sa famille, venait d'être sacrifié pour augmenter le pouvoir de la Chamane.

 

Pendant un bref moment il avait cru qu'il étoufferait sous le poids de la culpabilité et de la douleur mais ce poids s'était envolé très rapidement. Lorsqu'Ashee l'avait choisi comme pièce maîtresse de son plan en fait.

 

Maintenant que la Chamane n'était plus, le poids était de retour. Il comprenait qu'Ashee avait pris sur elle de le porter pour lui et il était partagé entre reconnaissance et colère. Elle lui avait volé son chagrin, l'éloignant de la mémoire de son père plus que son Influence ne l'avait fait de son vivant. Il s'en sentait d'autant plus coupable. Mais en même temps, elle avait fait cela pour lui, pour leur peuple. Ses intentions avaient été bonnes.

 

Et il l'avait trahi en choisissant Lara. Alors qu'il savait son sacrifice inévitable. Mais il pensait qu'il aurait plusieurs mois, voir années avec elle avant cela. Du moins c'était ce que le plan devait être. Mais les choses avaient dégénéré et Ashee avait pris la décision de tuer Lara. Il l'avait décelé dans son regard. Et il avait réagi.

 

Oh bien sûr, il n'avait pas fait le poids, elle s'était très vite débarrassée de lui, mais cela l'avait ralentie suffisamment pour que la mère de Lara lui tombe dessus. Et cela avait signé la fin.

 

Lara était en vie, ne cessait-il de se répéter, n'était-ce pas tout ce qui comptait ?

 

Il ne parvenait pas à s'en convaincre. Il avait utilisé la jeune fille et elle devait le savoir maintenant. Le pire était qu'il n'était pas certain que ce qu'il ait fait était la chose juste à faire. Certes il prenait conscience alors que la Chamane était morte, que son Influence n'avait pas eu lieu que sur les jumeaux. Qu'elle les avait aussi manipulés et que cela avait forcément joué un rôle dans ce qu'ils avaient fait. Mais une Influence n'était en définitive que cela, une influence. Les décisions c'était eux qui les prenaient. Et ce qu'ils avaient fait au nom du Dévoreur était immoral. Pourtant cela avait été le choix de toute la Tribu et en cela, lui, Sahel les avait trahis.

 

Et maintenant il se retrouvait seul ici. Sans Tribu, sans guide, sans but et sans Lara. Il tourna le regard vers la porte que Linya, la compagne de la mère de Lara, venait de franchir.

 

Non il n'était pas seul. Mais il ne comprenait pas pourquoi.

 

Tous les jours elle venait le visiter, elle lui donnait des nouvelles d'Enyalios, d'elle, du Ranch, de Lara et Len, de la vie de l'hôpital même. Elle babillait légèrement, attentive à garder une expression sereine et bienveillante. Elle le regardait droit dans les yeux et lui souriait.

 

Il ne savait pas pourquoi. Il était le traître qui avait emmené les jumeaux loin de leur monde. Mais cela ne semblait pas lui effleurer l'esprit. Elle parlait et venait et cela le réchauffait de l'intérieur mais de cette réaction il se sentait coupable également. Incapable de savoir comment réagir et inquiet de faire ou dire quelque chose qui la ferait partir, il se contentait de l'écouter. Il ne la quittait pas des yeux et gravait sa gentillesse dans son cœur, ses expressions joyeuses et son sourire.

 

Il ne disait rien, ne souriait pas mais ne la quittait pas des yeux. Il espérait que c'était suffisant pour qu'elle comprenne qu'il aimait lorsqu'elle venait. Aujourd'hui les choses semblaient différentes toutefois. Il pouvait le dire aux pétillements dans ses yeux et la nerveuse excitation qu'il sentait dans ses gestes plus maîtrisés qu'à son habitude.

 

Elle s'assit sur la chaise à côté de son lit et déclara :

 

- Tu sais que tu dois changer de service aujourd'hui, n'est-ce pas ?

 

Il hocha la tête surpris par son ton direct.

 

- Cela veut dire que tu vas mieux. Avec Enyalios nous attendions que tu ailles mieux pour commencer les préparatifs du départ.

 

Elle allait partir... son cœur se serra mais il fit bien attention à n'en rien laisser paraître. Qu'allait-il devenir ici ? Qui payait sa note d'hôpital d'ailleurs ? Songea-t-il soudain.

 

Il revient à son visage, il ne voulait pas être seul. Il n'avait nulle part où aller. Il ne dut pas être aussi bon à camoufler ses émotions qu'il ne le pensait car le visage de Linya se plissa d'inquiétude. Elle tendit la main et la posa sur son bras.

 

- Tu n'as pas à t'inquiéter. Tu pourras revenir, si c'est ce que tu souhaites, une fois les choses éclaircies avec Lara. On t'a pris un billet de retour. Du reste, d'après Timaria, je crois que c'est son nom, je ne suis pas certaine d'avoir bien compris, la ligne grésillait pas mal. Bref, d'après ton amie, la Tribu attend ton retour avec impatience. Tu es, en quelque sorte, leur fierté tu sais, la façon dont tu as résisté à Ashee, les tiens en sont très fier. J'imagine que cela rachète un peu leur culpabilité pour ne pas l'avoir fait du tout.

 

Sahel fronça les sourcils, perdu. Qu'est-ce qu'elle racontait ? Il allait voir Lara ? La Tribu était fière de lui ? Il ne comprenait pas. Puis un souvenir ténu, flou refit surface. Il se souvenait d'une Linya lui expliquant la raison de sa présence à ses côtés, de la raison pour laquelle il était à l'hôpital. Lara l'avait demandé. Lara voulait le voir.

 

Lara voulait le voir ??

 

Il revient à Linya et ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne sortit. Incapable de parler tant il était confus, il se contenta de la dévisager désespérément.

 

La main de Linya glissa de son bras à son poing qu'il serrait convulsivement sur les draps et elle refit le geste plusieurs fois. La caresse associée finit par l'apaiser et il put entendre ce qu'elle disait à nouveau. Il n'avait même pas eu conscience d'avoir basculer dans une bulle de panique.

 

- Tout va bien se passer Sahel. Je resterai avec toi si tu en as besoin. Lara veut juste s'assurer que tu vas bien. Et... je dois te prévenir. Elle ne parle plus. Ni Len. Ils semblent... traumatisés. On pensait, avec Lex et Tia que te voir pourrait leur délier la langue mais...

 

Elle eut un petit rire triste.

 

- Tu ne parles pas non plus.

 

Elle se redressa, soudain déterminée.

 

- Peu importe, je pense que vous avez besoin d'être ensemble. Vous êtes tous choqués et vous retrouver pourrait vous aider, à tout le moins, à briser cette barrière qui vous sépare de nous. Je ne te connais pas vraiment, mais tu as toujours sincèrement semblé tenir à Lara et c'est tout ce qui compte pour moi. Je ne te jugerai pas sur autre chose, tu n'as rien à craindre de ce côté-ci. Alors si tu as besoin d'un allié ou d'un réconfort à l'avenir, tu peux venir me voir.

 

Il se souvient soudain ce que Lara lui avait dit. Linya dirigeait une association, de très grande envergure, et qui avait pour but de sauver, protéger et aider à guérir les personnes traumatisées. Pour elle, il était une de ses personnes et c'était là, la raison de sa gentillesse.

 

Comprendre d'où celle-ci venait le rassura. Il se détendit complètement, certain de ne pas être seul à l'avenir. Il avait un endroit où retourner apparemment. Sa Tribu, son seul chez lui. Mais cela n'était pas aussi réconfortant qu'il l'avait cru. Si Linya le prenait sous son aile comme elle semblait le faire, alors il n'était pas seul. Il avait un autre endroit où aller car elle ne le laisserait jamais voler de ses propres ailes tant qu'elle ne serait pas certaine qu'il pourrait s'en sortir seul.

 

Il n'avait jamais connu sa mère. Son père lui avait dit qu'elle était morte en le mettant au monde. Ashee, la seule femme qui lui avait prêté de l'attention, ne l'avait fait que d'un point de vue sexuel et utilitaire, pour ses plans.

 

Linya était la première adulte à le regarder ainsi, comme un enfant dont elle devait prendre soin. Et bien qu'il ne veuille pas qu'elle se sente obligée, il en était malgré tout heureux. Il hocha la tête, plus pour la rassurer que parce qu'il avait compris ce qu'elle disait. Il n'écoutait plus. Il absorbait seulement ce moment, le premier, où il se sentait enfin normal.

 

- On part quand ? Demanda-t-il finalement, la voix éraillée d'avoir si peu servi.

 

Saisie, Linya se figea avant qu'un grand sourire ne vienne illuminer ses traits. Ravi d'une telle réaction, Sahel le lui rendit et cela agrandit encore celui de Linya.

 

Elle lâcha un petit rire en lui caressant la main avant de répondre :

 

- Si tout se passe bien, d'ici la fin de la semaine.

 

Il hocha la tête sans cesser de sourire et elle passa les minutes suivantes à lui expliquer comment serait leur voyage et leur atterrissage et il passa les minutes suivantes à croire qu'il était un enfant comme les autres dont la mère était présentement en train de décrire leur prochain périple.

 

 

 

Chapitre 2 :

 

 

Len regardait sa sœur se mettre en selle en attendant le retour de Frédéric avec un groupe de clients. Aujourd'hui, pour la première fois depuis leur retour, elle se remettait à l’entraînement. Même si cela faisait un moment qu'elle n'avait pas pratiqué, elle n'hésitait pas. En se redressant sur sa selle, elle releva la tête et son regard croisa le sien. Elle ne dit rien, ne changea même pas d'expression mais il comprit. Il hocha la tête, elle fit de même et elle lança son cheval au trot d'un coup de talon.

 

Ils savaient tous les deux ce que leurs parents tentaient de faire en les replongeant dans leurs anciennes activités. Il ne pensait pas que cela marcherait mais ça ne pourrait pas faire de mal. C'était à cela qu'il avait répondu lorsque sa sœur l'avait regardé. Oui, tentons l'expérience avait-il répondu. Faisons un essai, cela ne coûte rien.

 

Ils n'avaient pas échangé de mots mais des sentiments. Depuis la disparition d’Ashee leur lien psychique, étrangement, n'avait pas disparu. Il était moins fort qu'avant mais toujours présent. Ils pouvaient ainsi communiquer leurs sentiments à défaut de mots et d'images.

 

Il savait que sa sœur faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas penser. C'était presque devenu une habitude pour elle depuis ce qui s'était passé dans le parc. Il n'était pas certain que ce soit la bonne attitude mais il ne savait pas quoi proposer d'autre, alors il la laissait faire.

 

Lui-même se pardonnait plus aisément. Lorsqu'il avait suivi sa sœur dans la Tribu du Vent de la Destruction, il se pensait un monstre et l'avait accepté. Il préférait cela à laisser sa sœur seule. Ça avait donc été plus facile pour lui d'accepter ce qu'il était devenu, il avait une justification. Mais Lara ? Malgré leur lien, il n'était pas dans sa tête et ne savait pas ce qu'elle pensait réellement d'elle-même.

 

Il aurait aimé être capable de lui dire qu'elle n'était pas un monstre. Aucun d'entre eux ne l'était. Il l'avait pensé mais depuis il avait été attaché, littéralement, à l'âme d'un mal si dense et si visqueux qu'il savait n'être qu'un avorton pour les véritables abominations.

 

Il vivait donc d'autant mieux ce qu'il avait fait. Savoir qu'Ashee avait usé de son pouvoir sur eux et que le démon s'était inséré dans leurs esprits pour appuyer dessus aidait également. Ce n'était pas vraiment lui qui avait fait tout cela, pas vraiment mais un peu quand même. Il fallait une prise à toute chose pour pouvoir s'accrocher. Autrement dit, il avait cela en lui, tout comme Lara. Il était donc en partie responsable.

 

Il le savait mais ne pouvait s'en vouloir. La culpabilité, même si elle n'avait pas entravé son chemin, avait toujours été présente. Mais depuis sa rencontre avec le Dévoreur, elle s'était complètement envolée.

 

Comment se sentir sale, monstrueux, mauvais quand on a côtoyé une telle atrocité ? Il avait du mal à croire qu'Ashee était pleinement consciente de ce qu'elle voulait ramener dans leur monde... qui sain d'esprit pouvait souhaiter une telle chose ?

 

Quelque part, il sentait que ce n'était pas bon pour lui de ne pas se sentir coupable. Mais s'il était capable de réfléchir et de ressentir les émotions de Lara quand ils croisaient son regard, il était comme anesthésié le reste du temps. Ses sentiments personnels étaient bien présent mais comme lointain, enveloppé dans du coton.

 

C'était ainsi depuis son réveil dans les bras de Linya. En la découvrant à la place du Dévoreur, il avait ressenti un soulagement et une joie d'une violence qui avait comme drainé tout le reste. Depuis lors il ne ressentait pratiquement plus rien. Et comme il ne ressentait plus rien, il n'éprouvait plus le besoin de parler. Il pensait que c'était mieux ainsi. Il se souvenait un peu trop bien de sa terreur lorsqu'il avait été attaché au démon.

 

De tout ce qui s'était passé entre le parc et son retour dans les bras de Linya, il avait soigneusement décidé d'effacer tout cela. Il n'y pensait pas ou aussi peu que possible, se concentrait sur le présent et son sentiment reposant de ne plus rien ressentir. Oui, vraiment, après tous ces mois passés entre colère, déception, espoir, joie et horreur, il était parfaitement heureux de ce développement. Tout cela l'avait trop épuisé, il était fatigué du monde, fatigué de sa vie. Seul son dévouement, farouche et inaltérable envers sa sœur le poussait à avancer.

 

Frédéric finit par arriver et il jeta un dernier coup d’œil à sa sœur avant de le suivre. Elle s'en sortait bien. Elle ne paraissait pas mal à l'aise ou ennuyée. Satisfait il la laissa à son passe-temps favori et se concentra sur les propos de son père adoptif.

 

                                                                       ***

Pour Lara les choses étaient différentes. Si Len avait vu ses émotions s'abaisser à un niveau d'intensité d'une rare faiblesse, les siennes avaient augmenté de façon exponentielle. C'était comme si tout ce que Len avait perdu, elle l'avait récupéré. Elle se débattait avec des émotions d'une force telle qu'elle se sentait en permanence à fleur de peau. Dès lors parler était devenu un risque. Exprimer tout haut les sentiments violents qui l'agitaient risquait de la briser. Elle avait peur de se briser et peur de ne pas l'être, car si exprimer tout haut ce qu'elle ressentait ne changeait rien à ceux-ci, alors que deviendrait-elle ?

 

Elle luttait si fort contre elle-même qu'il lui arrivait d'en trembler. Se connecter à Len avait-elle découvert, lui offrait un second souffle, un instant de repos dans la mer agitée qu'était devenu son esprit. Elle le faisait néanmoins aussi peu que possible, refusant de prendre le risque de briser le mur émotionnel que son frère avait bâti. Il avait côtoyé l'âme du Dévoreur et seul lui savait combien cela avait été traumatisant. Mais si elle ne le savait pas, elle pouvait l'imaginer et elle refusait qu'il subisse ça une seconde fois, tout comme elle refusait qu'il se mette soudain à se sentir responsable de tout ce qu'ils avaient fait. Car si c'était la faute de quelqu'un, c'était bien la sienne. Len n'avait fait comme à son habitude que son devoir de grand frère et il était hors de question que ce soit la raison qui le brise. Il méritait mieux que ça, bien mieux.

 

Une des raisons qui lui avait fait accepter si facilement la proposition de sa mère à refaire du cheval était l'espoir qu'elle retrouverait un semblant de paix se faisant. Au-delà de son rêve d'être Jockey, monter à cheval avait toujours été une source de joie et d'apaisement, un moment où elle se sentait affranchie de toutes les contraintes terrestres le temps d'une balade. C'était aussi grisant que reposant.

 

Alors elle se concentrait sur les mouvements familiers, retrouvant les sensations presque immédiatement. Une seconde un espoir fou illumina ses traits, bien vite réprimé par la peur que cela ne soit qu'une illusion et la culpabilité. Elle n'avait pas le droit d'être heureuse, elle ne le méritait pas. Ce qu'elle avait fait, ce qu'elle avait laissé Ashee faire d'elle était impardonnable.

 

Mais elle refusait d'y penser. Alors comme elle en avait pris l'habitude ces derniers jours, elle mit comme un blanc sur ses pensées. Un blanc, elle ne savait comment le nommer autrement, qui gelait tout, souvenirs, pensées, sentiments et elle laissa ses yeux et son corps enregistrer ce qu'ils voyaient et faisaient mais sans participation de sa part.

 

Elle savait que cette attitude de presque zombie inquiétait beaucoup ses mères, et Len aussi dans une moindre mesure, mais elle ne voyait pas d'autre façon de traverser la situation. Elle ne pouvait pas parler, c'était dangereux et elle avait bien trop peur des conséquences. Du reste, elle sentait que même si elle avait essayé, elle n'aurait pas pu.

 

C'était comme si son corps refusait de lui-même ce droit, sacré en Amérique, qu'était l'expression.

 

Elle vit son frère s'éloigner en compagnie de Frédéric et espéra que cela lui ferait du bien. Elle avait peur de ce qu'il était actuellement, peur que s'il laissait ses sentiments en l'état, il finisse par perdre aussi ce qui les liait. Et elle ne pouvait pas le perdre, il était le seul qui l'aimait comme elle était et qui ne la jugeait pas. Ils avaient tellement traversé ensemble qu'il lui était impensable qu'elle puisse un jour vivre dans un monde où cette moitié d'elle n'était plus.

 

Non, c'était inenvisageable.

 

Une nouvelle fois, elle repoussa cette pensée. Détestant la personne lâche qu'elle était devenue, elle poursuivit avec attention les exercices que son entraîneur lui dictait de faire. Concentrée sur les mouvements du cheval et attentive à ne pas réfléchir, elle ne vit pas le temps passer et se retrouva surprise lorsque l'entraînement prit fin. En descendant du cheval, elle remarqua avec un certain étonnement son état de fatigue. Peut-être dormirait-elle bien cette nuit ? Elle l'espérait, c'était épuisant de lutter jour et nuit contre ses démons.

 

Rejoignant l'écurie en tirant son cheval par la bride, elle repassa dans son esprit les étapes du pansage des chevaux. Cela faisait longtemps que ce n'était plus elle qui s'en occupait. Elle avait décidé un jour que c'était indigne d'elle et ne s'en était plus préoccupé. Elle comprenait aujourd'hui que ça avait été une erreur.

 

C'était fou comme les choses pouvaient déraper si facilement. Dans son cas tout était parti d'un sentiment d'insécurité qu'elle avait camouflé sous une couche de supériorité. Comme si cela allait changer ce qu'elle ressentait. Ça avait été aussi idiot que vain, elle le comprenait maintenant. Si on veut vraiment changer les choses que l'on ressent et qui l'on est, on doit commencer par les accepter.

 

Oui je suis une fille qui se sent mal dans sa peau. Oui je me sens minable depuis que David m'a trompée et agi comme si ça n'était pas si important. Oui, je ne suis pas sûre de moi. Oui, je suis faible.

 

Si elle l'avait accepté à l'époque, probablement qu'Ashee n'aurait pu trouver de prise où s'accrocher. Mais peut-être pas. Le comprendre et comprendre comment changer les choses sainement n'avait rien de simple.

 

Donc la deuxième étape, songea Lara, était de parler à quelqu'un. De lui dire ce que l'on ressentait, d'avoir un second avis sur le chemin à emprunter, quitte à se tromper. Si une personne est à nos côtés, il est plus facile de voir que l'on fait fausse route et plus aisé de changer de voie.

 

Elle avait eu Len mais elle ne lui avait pas laissé de place. Elle avait eu Sahel mais ses sentiments pour lui étaient si neufs et si mélangés à ceux qu'elle portait toujours à David, qu'elle n'avait pas réussi à s'exprimer.

 

Elle s'essuya le front en jetant la brosse qu'elle avait utilisé pour étriller sa monture et découvrit sa mère sur le pas de la porte. Elle la fixait de ses yeux aux éclats des cieux, les bras croisés, appuyée contre le chambranle. L'incarnation même d'un ange sombre mais protecteur.

 

Peut-être qu'elle aurait pu lui parler...

 

Bien sûr, elle souffrait à l'époque avec le retour de Lex et Linya qui perdait confiance, mais elle était sa fille, non ? Elle aurait trouvé un moment pour elle si elle l'avait réclamé, n'est-ce pas ?


Elle l'espérait mais n'en était pas certaine.

 

Elle était surprise d'avoir pu réfléchir à tout cela sans ressentir le besoin de tout enfouir encore une fois. L'exercice avait été une excellente idée. Elle fixa sa mère en tapotant le flanc de son cheval en se demandant ce qu'il se passerait si elle parlait maintenant. Mais elle n'en avait pas le courage.

 

Elle savait qu'elle avait été faible en laissant Ashee la manipuler et cette faiblesse, elle l'avait héritée de son père, cet homme honni qui avait tout fait pour détruire l'esprit brillant de sa mère. Elle ne voulait, ne pouvait accepter d'avoir une quelconque ressemblance avec cet homme, encore moins de voir sa mère en prendre conscience. Elle haïssait son père, haïssait ce qu'il avait fait à sa mère bien plus que ce qu'il avait fait au monde.

 

Sa mère était son héros et il avait essayé de toutes ses forces de l'empêcher de l'être, de la transformer en un monstre comme lui. Il y avait presque réussi mais elle avait été plus forte. Elle était lumineuse. C'était ainsi qu'elle l'avait toujours vue et pas comme le sombre guerrier taciturne que tous voyaient, qu'elle-même voyait. Elle était lumineuse. Une personne capable de passer outre les atrocités dont elle avait souffert et d'en revenir ne pouvait pas être sombre.

 

C'était sa mère et il était hors de question que par égoïsme, elle étouffe sa lumière, ce qui arriverait immanquablement si elle comprenait ce que sa fille était vraiment.

 

Elle prit conscience que cela faisait plusieurs minutes qu'elle dévisageait sa mère en silence. C'était quelque chose qui l'avait toujours mise mal à l'aise, cette capacité au silence attentif de sa mère. Maintenant elle comprenait pourquoi. Cela l'obligeait à se faire face à elle-même et elle était si mauvaise actrice que sa chère mère aurait pu déceler sa faiblesse.

 

Mais aujourd'hui cela ne la gênait plus. Elle avait appris à aimer le silence. C'était reposant. Aujourd'hui elle comprenait sa mère et ce besoin de peu de mot.

 

Elle ne ressentait pas comme Lex ou même Linya, le besoin de parler. Elle se contentait bien souvent de quelques mots pour répondre à de grandes questions. Mais avec les années, elle avait acquis plus d'aisance, Lex ne la laissant jamais en paix tant qu'elle n'était pas satisfaite de sa réponse.

 

Lara s'était surprise à certains moments à admirer les propos de Tia. Il lui arrivait encore d'être maladroite mais souvent, elle trouvait le parfait équilibre entre les mots, le ton et le moment. Et cela avait un impact fou. C'était certainement quelque chose qu'elle avait acquis au contact de Lex, sa seconde mère étant incroyablement à l'aise avec les mots.

 

« Je t'aime », « Je t'admire », « Tu es mon héros ». Elle avait tellement envie de les lui dire que cela lui faisait mal. Mais elle ne pouvait pas, n'en avait pas la force. Comme si elle avait compris ce qui se passait, celle-ci la rejoignit. Posant une main sur son épaule, elle dit :

 

- Laisse-toi du temps. Quand tu seras prête, cela sortira tout seul.

 

Une larme échappa à l'adolescente que Lara essuya rageusement. Sa mère l'attira alors dans ses bras et pendant un instant étourdissant, Lara se sentit aimée, acceptée, rassurée. Elle ne voulait rien tant que rester là et faire des bras de sa mère son horizon.

 

                                                                       ***

Lex était en train de terminer le bain de ses filles, que les petites avaient décidé apparemment de prendre dans le lac, lorsqu'elle aperçut une chose qui lui tira une grimace déplaisante. Deux choses en fait. En soupirant elle attrapa ses filles et se dirigea vers le cheval qui arrivait.

 

Le cheval s'arrêta à sa hauteur avec un hennissement qu'elle sentit moqueur et Lex lui jeta un regard noir en marmonnant un :

 

- Sale canasson.

 

Puis elle reporta son regard sur sa cavalière et la salua.

 

- Rhapsody, quel bon vent t'amène ?

 

Elle entendit le grincement dans son ton et s'efforça de se reprendre en sortant son plus beau sourire. Après tout ce n'était pas de sa faute si elle avait cru avoir le champ libre avec Tia. Elle n'avait qu’à pas partir voilà tout. Si Linya ne l'avait pas prévenue de la bataille qu'elle avait dû livrer avec la belle rancheuse, elle ne l'aurait pas crue. Après tout, Rhapsody était hétéro et Lex l'avait mise en garde contre ce que d'autre rapprochement avec sa femme aurait comme conséquence et elle était plutôt du genre loyale.

 

Oui mais voilà, son âme était celle de Lao Ma et la vieille femme était assez redoutable et farouchement attaché à sa femme.

 

Lex se demandait souvent ces derniers temps ce qu'elle aurait fait si l'impératrice n'était pas morte quand Xena avait répondu à son appel en Chine.... l'aurait-elle perdue ? Ou étaient-elles, même à cette époque là, destinées l'une à l'autre ?

 

« J'imagine que j'aurai bientôt la réponse... » Songea-t-elle déterminée à garder sa femme.

 

- Désolée de te déranger mais Argo devient franchement difficile et dans ces cas-là, Tia est la seule à parvenir à la calmer.

 

- Ah, tu as officiellement changé son nom à ce que je vois, releva la petite blonde en jetant un nouveau regard noir à la jument.

 

Rhapsody haussa les épaules avant de descendre de selle.

 

- Depuis que ta femme l'a appelée ainsi, impossible de la faire répondre à un autre nom. Et quand elle ne voit pas Tia pendant un certain temps, elle s'énerve très facilement. Parfois je me demande si je ne ferais pas mieux de simplement vous la vendre.

 

- Holà non ! S'écria Lex horrifiée.

 

Elle croisa le regard surpris de sa voisine et s'efforça de camoufler son accès de panique. Aucune chance que sa trop jolie voisine la comprenne. Décidément, songea-t-elle en fronçant les sourcils elle faisait une fixette sur sa beauté. Elle qui avait pourtant dépassé ça.

 

Elle soupira intérieurement. Il n'y avait apparemment pas que sa relation avec sa femme qu'elle devait reprendre à zéro. C'était sa faute après tout. Si elle n'avait pas prêté autant l'oreille à son insécurité et fait confiance à Tia, rien de tout cela n'arriverait aujourd'hui. C'était une des raisons qui l'empêchait de véritablement se sentir menacée par l'attrait subit que Rhapsody avait manifesté à l'encontre de Tia pendant son absence. Quelque part, ça n'était qu'une conséquence des événements et de ce point de vue-là, Rhapsody était la victime.

 

Une énième fois elle songea qu'il serait plus simple de lui expliquer qu'elle était habitée par une vieille âme. Ou même de réveiller cette âme pour qu'elle comprenne par elle-même mais Tia craignait les conséquences si Rhapsody n'était pas prête à entendre et accepter tout cela.

 

Cela l'agaçait mais c'était la première amie de Tia et elle ne se sentait pas le droit de la lui gâcher. Et puis maintenant qu'elle était de retour, peu de chance que la rancheuse essaie quoi que ce soit.

 

Elle se racla la gorge puis déclara :

 

- Je ne suis pas fana des chevaux et je trouve qu'on en a déjà bien assez.

 

Elle décida d'y mettre un fond de vérité.

 

- Et puis tu connais Tia, si elle n'a plus cette excuse pour aller te voir, elle n'osera bien souvent pas venir.

 

Rhapsody hocha la tête.

 

- C'est vrai qu'elle est étonnamment timide...

 

- C'est sûr que ce n'est pas quelque chose d'habituelle avec elle, ricana Lex. Ca la met d'autant plus mal à l'aise.

 

Rhapsody sourit et acquiesça.

 

- Ta femme est dans le coin alors ?

 

Lex aimait bien sa façon de dire « ta femme », bizarrement ça la rassurait. De meilleure humeur, elle lui fit signe de la suivre et elles se dirigèrent en papotant vers la maison, croisant au passage plusieurs groupes de clients et des employés occupés.

 

Elle vit Len de loin, occupé à montrer à un petit garçon comment monter son poney et elle tourna la tête vers le manège où elle savait que Lara se trouvait. Elle fronça les sourcils en le constatant vide et commença à s'inquiéter.

 

- Quelque chose ne va pas ?

 

- Juste... je ne vois pas Lara.

 

La réflexion tira un sourire à Rhapsody.

 

- Tu es une vraie mère poule. N'oublie pas qu'elle a 18 ans, tu ne peux pas la suivre à la trace ou ça va l'agacer.

 

Lex serra les poings et s'arrêta. Elle ne pouvait pas savoir se raisonna-t-elle, elle ne savait pas ce qui s'était passé ces dernières semaines, personne en dehors de leur cercle intime ne le savait. Mais la remarque la hérissa quand même. Elle tourna un regard farouche sur son amie et déclara :

 

- Je ne suis pas une mère poule, elle a traversé, elle et Len en fait, ont traversé des moments difficiles ces dernières semaines, en grande partie par ma faute. Je ne suis pas une mère poule, j'ai de bonnes raisons de m'inquiéter.

 

Le regard interloqué de sa vis-à-vis s'assombrit. Rhapsody détourna le regard et hocha la tête.

 

- Désolé. Je ne savais pas.

 

Lex soupira et ses épaules se relâchèrent.

 

- Non tu ne savais. Tu ne pouvais pas savoir. Désolée de passer mes nerfs sur toi. Je gère mal ma culpabilité je crois.

 

Aussitôt le regard gris ardoise se vrilla au sien et Lex en ressentit toute l'intensité.

 

- Tu n'as pas à te sentir coupable. Tu es partie car à ce moment précis de ta vie, tu n'es pas parvenu à trouver quoi que se soit pour te soulager de ton mal-être. Peut-être aurais-tu pu revenir plus tôt, peut-être pas. Mais partir a représenté ton salut à ce moment-là. Tu n'as pas à regretter d'avoir voulu survivre. Tu n'es pas partie avec l'intention de ne jamais revenir, mais de revenir plus forte, afin d'être utile à ta famille. Qu'aurais-tu pu leur apporter dans l'état dans lequel tu te trouvais ? Aurais-tu pu les aider comme ils en avaient besoin ? Je pense que tu connais la réponse. Pour tes enfants, et pour Tia tu n'aurais été autre chose qu'une épave et peut-être bien qu'ils auraient pu t'aider mais alors ne seriez-vous pas passées à côté de ce qui leur arrivait ?

 

Saisie par la gravité et l'évidente sincérité de son amie, Lex protesta :

 

- J'ai l'impression qu'au contraire mon départ les a empêchés de le voir. Que les choses auraient tourné différemment si j'étais resté.

 

- Différemment peut-être mais mieux ? En-es-tu sûre ?

 

- Je ne suis pas certaine du contraire non plus.

 

- Exactement. Tu ne peux être sûre de rien. On ne peut pas l'être du futur. Il y a bien trop de variables en jeu. Tu peux seulement agir et réagir en fonction du passé et du présent. Ton présent à cet instant-là était tel que tu n'y as pas vu de salut pour toi et aucune aide pour ta famille. Ce que tu as vu c'était que rester allait créer plus de douleur. Pour toi ? Pour eux ? Cela a-t-il une importance ? La douleur est la douleur. Son but n'est pas de rester mais d'attirer l'attention sur une chose qui doit changer. Partir était nécessaire. Il y avait peut-être autre chose à tenter mais tu ne l'as pas vu à ce moment-là. Tu as fait avec ce que tu avais en main, avec ce que tu voyais alors. Il n'y a pas de regret à avoir. Tu as fait de ton mieux pour protéger votre futur à tous.

 

- Mais j'ai causé tant de mal...

 

- Dans ce genre de cas, aucune action quelle qu’elle soit n'en est exempt. Tu serais restée, un autre genre de douleur aurait été soulevé par ta faute.

 

Rhapsody haussa les épaules.

 

- C'est ainsi, c'est la vie. C'est cliché, oui, mais ça n'en reste pas moins vrai. Maintenant ce que tu dois te demander c'est ce que tu dois faire aujourd'hui, avec les cartes que tu as en main, pour changer ce que tu estimes ne pas aller en toi, en ta famille, en Tia. Et comment le faire avec le moins de dégâts possible.

 

Bouche bée, Lex ne put qu'acquiescer à son raisonnement. Elle avait raison bien sûr. Pourquoi ne l'avait-elle pas vu avant ?

 

Rhapsody cligna des yeux, un peu perdue soudain et la regarda désorientée.

 

- Désolée j'ai l'impression de m’être permis un jugement. Je... ça ne me ressemble pas, vraiment désolée.

 

Ce regard légèrement vague avant un retour à la normale, Lex l'avait vu quelques fois déjà, pas sur Rhapsody mais sur Tia et une fois sur Len. Elle n'avait pas compris ce que cela signifiait mais l'attitude si différente de sa voisine à l'instant venait de lui faire comprendre ce que c'était. Une résurgence. Une résurgence d'une ancienne vie. Un réveil de l'âme.

 

- Ca n'en était pas un, la rassura-t-elle avec un sourire. Au contraire, cela m'a éclaircie les idées et réconfortée, ajouta-t-elle en posant sa main sur son bras.

 

Un sourire soulagé lui répondit et elles se remirent en marche.

 

Alors c'était cela la sagesse de Lao Ma ? Songea Lex intriguée. Une conviction profonde énoncée d'une voix calme et sans aucun doute ? Pas étonnant qu'elle ait été le premier amour de Xena. Le charisme de Rhapsody au moment de son discours avait crevé le plafond et la force de sa conviction avait balayé ses doutes d'un revers de main. Impressionnant.

 

A ce moment-là, Lex vit Lara revenir de l'écurie et le soulagement la saisit. Souriant de toutes ses dents elle leva le bras et l'agita dans sa direction.

 

- Lara, chérie, viens ici !

 

- Gipsy est chez vous ? Ça ferait du bien à Lara de la voir, je pense. Elle se renferme beaucoup sur elle-même ces derniers temps.

 

- Je peux la faire venir si tu veux ?

 

- J'apprécierais oui. Et... peut-être voudrais-tu rester dîner avec nous ce soir ? Cela fait longtemps et je sais que Tia en serait ravie.

 

Soulagée de ne pas avoir commis d'impair et avec l'impression d'avoir été pardonnée pour une faute inconnu, Rhapsody accepta avec empressement avant de sortir son téléphone pour appeler sa fille.

 

- Mon ange, fit Lex en caressant les cheveux de sa fille aînée, tu t'es bien amusée aujourd'hui ?

 

Le sourire que lui retourna sa fille était fatigué mais le simple fait qu'elle en fasse un était une victoire en soi et les yeux de Lex s'illuminèrent de joie avant même que sa fille n'acquiesce. Incapable de se refréner, elle lâcha ses jumelles et attira Lara dans ses bras, déposant un baiser sur sa tempe.

 

- Alors je suis heureuse, murmura-t-elle avant de la relâcher.

 

Un peu embarrassée, Lara désigna ses sœurs et Lex hocha la tête.

 

- Ca m'arrangerait que tu t'en occupes un peu oui. Ta mère et moi devons discuter avec Rhapsody. Et reste dans les parages, Gipsy doit arriver d'ici peu. Ce soir on invite sa famille à dîner, cela fait longtemps.

 

Lara ouvrit la bouche, surprise, en jetant un regard au dos de son frère qu'elle voyait plus loin occupé à divertir un petit garçon. Lex suivit son regard et revient à elle.

 

- Il y a un problème entre Len et Gipsy ? S'enquit-elle perplexe. Ils ont rompu ?

 

Lara hésita puis haussa une épaule. Et pour signifier qu'elle ne répondrait plus à rien, elle attrapa sa chipie de petite sœur, Jiyeon qui tentait d'escalader sa jambe et la posa sur son épaule, la faisant couiner de mécontentement. Elle prit la petite main de Maki, plus sage pour l'heure et elles trottinèrent toutes les trois en direction du chalet d'Anna. La femme de Frédéric y avait beaucoup de vieux jouets en bois, hérités de ses propres petits enfants, que les jumelles adoraient jeter, manger ou écraser du pied.

 

Lex rit et sursauta lorsque deux bras puissants l'enlacèrent soudain par derrière. Elle n'osa pas faire un geste alors que sa femme la serrait contre elle sans rien dire. Elle mit quelques secondes avant de réellement apprécier le contact et de se détendre.

 

Elle aurait aimé savoir pourquoi ce soudain besoin de contact mais elle craignait de gâcher la magie de l'instant.

 

Le souffle de Tia lui chatouillait l'oreille et elle retient sa respiration lorsque celle-ci murmura :

 

- Je t'aime...

 

Sa femme avait un don incroyable pour lui faire chavirer le cœur et l'âme d'un seul mouvement. Dieu qu'elle l'aimait. Elle posa doucement ses mains sur les siennes et frotta sa tête contre la peau de la joue de sa femme en soupirant de plaisir.

 

- Tu ne me réponds pas : moi aussi je t'aime, amour de ma vie ? Reprit Tia mi-amusée mi-vexée.

 

Lex avala la boule qui obstruait sa gorge, du moins tenta, avant de répondre, de la seule façon dont elle s'en sentait capable. Par l'intermédiaire de leur lien. Tia écarquilla les yeux devant la soudaine et violente vague d'amour et d'émotion qui la fit trembler toute entière. Elle mit quelques secondes avant de recouvrir sa pleine maîtrise mais lorsque se fut fait, elle se racla la gorge et déclara, aussi chamboulée que sa femme :

 

- Je ne savais pas que j'étais encore capable de te bouleverser à ce point...

 

Lex se retourna dans ses bras, le regard sombre, à moitié en colère, à moitié amusée.

 

- Tu me chambouleras jusqu'à la fin de ma vie. Je t'aime, Tia mon amour.

 

La grande femme pencha la tête de côté et ferma les yeux, emplie d'une bulle de joie si pure qu'elle en semblait faite de savon. C'est alors qu'elle entendit un hennissement non loin. Un hennissement qu'elle connaissait bien. Qui lui avait manqué. Et elle ouvrit de grands yeux ravie, soudain excitée comme une puce.

 

- Argo ! S'écria-t-elle en lâchant sa femme. Comment j'ai fait pour ne pas te voir avant ?!

 

Le hennissement qui lui répondit semblait montrer qu'elle aussi se posait la question. Avec une grimace Lex vit sa femme l'oublier complètement et se précipiter vers son véritable amour.

 

- Je ne suis pas jalouse d'un cheval, marmonna-t-elle entre ses dents. Je ne suis pas jalouse d'un cheval, je ne suis pas jalouse d'un cheval.

 

Rhapsody qui venait de raccrocher l'entendit et éclata de rire.

 

 

Chapitre 3 :

 

 

Le dîner ne se passait pas vraiment comme Lex l'avait espéré. Non pas que les choses se passent mal pour autant. L'arrivée des enfants de Rhapsody, Andy et Gipsy avait bizarrement alourdit l'atmosphère. Autant pour son idée que cela changerait les idées aux jumeaux...

 

Len évitait autant que faire se peut de regarder Gipsy et celle-ci faisait de même. Tia à qui le manège n'avait pas échappé, échangeait des regards perplexes avec Rhapsody. A la fin du repas, sur une suggestion de Tia, les enfants partirent dans le salon jouer à leurs jeux vidéo, leur donnant ainsi une distraction qui devraient détendre l'atmosphère.

 

- J'ai du mal à comprendre ce qui leur arrive, releva Rhapsody. A Gipsy et Len je veux dire. Aux dernières nouvelles tout semblait aller bien entre eux...

 

- C'est aussi ce que j'avais cru comprendre, acquiesça Lex.

 

- Les jumeaux vont bien ? Demanda soudain leur voisine. Ils ont été anormalement silencieux je trouve.

 

Lex et Tia se regardèrent, hésitantes, avant d'avouer :

 

- Ils... disons qu'il s'est passé quelque chose, commença Tia, quelque chose qui...

 

- … les as traumatisés, poursuivit Lex. Et depuis...

 

- Ils ne parlent plus, termina sa femme.

 

Le regard douloureux des deux femmes fit comprendre l'étendue du problème à leur amie malgré le manque de détails.

 

- Je vois... je devrais peut-être en toucher un mot à Gipsy. Ca l'aiderait à comprendre pourquoi son petit ami ne lui a pas encore adressé la parole...

 

- Bonne idée, fit Tia.

 

Rhapsody hocha la tête et se leva, traversa le couloir et rejoignit sa fille dans le salon... où elle ne découvrit que Lara et son fils. Elle fronça les sourcils.

 

- Où sont Len et ta sœur ? demanda-t-elle à Andy.

 

- Dehors je crois. Ou dans la chambre de Len, je sais pas.

 

Rhapsody regarda Lara pour un peu d'aide et celle-ci fit une grimace désolée en haussant les épaules.

 

- Super, soupira la femme en mettant les mains sur les hanches. Bon je suppose qu'elle est assez grande pour comprendre seule et sinon... et bien ça l'entraînera à être plus attentive.

 

Elle fit demi-tour et fit part à ses amies de l’inefficacité de son entreprise. Aussitôt Tia se leva, inquiète de ne pas savoir où était son fils. Sa recherche ne fut pas longue, elle les découvrit sur les marches du perron à l'avant de la maison et elle tança l'adolescent pour ne pas l'avoir prévenue, ce qui eut l'air de l'agacer. Mais l'éclair d'animation qui traversa son regard disparut bien vite.

 

Tia soupira, s'excusa auprès de Gipsy et, la prenant à l'écart la mit rapidement au courant. La jeune fille semblait avoir compris que quelque chose de grave était arrivé car elle ne sembla pas surprise. Elle avait entendu parler de l'accident qui avait conduit David à l'hôpital et s'était douté de quelque chose en n'entendant plus parler ni de sa meilleure amie, ni de son petit ami pendant plusieurs jours. Tia lui conseilla d'y aller doucement, qu'ils étaient fragiles puis la laissa lorsqu'elle lui promit de faire attention.

 

Len avait tout entendu. Il n'était pas sourd et sa mère ne s'était pas tant éloignée. C'était fou comme lorsque vous ne parliez pas, la plupart des gens oubliaient également que vous entendiez très bien.

 

Lorsque Gipsy revient il ne parvint pas à la regarder dans les yeux. Techniquement il n'avait rien à se reprocher. Étrangement il n'avait jamais usé de son pouvoir sur elle pour lui faire faire quelque chose qu'il aurait aimé. Il ne l'avait pas non plus trompée. S'il cherchait la petite bête, il pouvait se reprocher d'avoir usé de son Influence pour lui faire oublier certaines choses, c'était tout.

 

Pourtant il se sentait minable à ses côtés. Pourquoi ? Lorsqu'elle posa sa main sur son bras, par réflexe il tourna le visage. Il tomba alors sur ses adorables yeux marron piquetés de tâches d'or et reçut un coup au cœur. Il détourna aussitôt les yeux en s'efforçant de contenir le rouge qui lui montait aux joues.

 

Voilà pourquoi. Il était tombé amoureux d'elle. Et de ce fait, ne se sentait pas le droit de le faire. Elle était beaucoup trop bien pour lui. Il avait fait des choses monstrueuses, des choses mauvaises et pour certaines, il ne le regrettait même pas. Elle était gentille, pas spécialement douce, elle avait un trop sale caractère pour ça, mais le fond de son cœur était aussi pur que celui d'un nouveau-né.

 

Il l'entendit soupirer mais elle ne s'éloigna pas. Au contraire, elle se rapprocha, passant son bras sous le sien et posa la tête sur son épaule en murmurant :

 

- Parler c'est surfait de toute façon...

 

Il ferma les yeux et décida d'accepter ce moment. Quelque part c'était tout ce qu'il pouvait faire. S'il refusait d'interagir plus que nécessaire avec ce monde, il ne pouvait pour autant le rejeter. Accepter ce qu'on lui donnait était encore le moins douloureux pour tout le monde.

 

Il aurait voulu l'embrasser et lui demander pardon d'être un si mauvais petit ami. Mais il ne pouvait pas. Faire cela reviendrait à laisser Lara seule avec sa détresse. Il ne pourrait jamais faire une telle chose. Aussi fort aimait-il les autres, aussi amoureux soit-il, Lara serait toujours une priorité pour lui. Et pas seulement parce qu'il était l'aîné mais parce qu'elle était sa moitié, sa jumelle et qu'il ne serait jamais capable de se sentir complet sans elle. Peu importe qu'ils soient de faux jumeaux comme le monde les nommaient, pour lui il n'y avait pas de différence.

 

En se concentrant il pouvait même sentir ses émotions dans un coin de son esprit. Elle semblait calme. Accaparée par le jeu auquel Andy l'avait défiée. Elle avait même l'air de s'amuser un peu. Il aurait aimé être un homme meilleur et regretter ce qui s'était passé mais il ne le pouvait pas. Il avait aimé être traité en Dieu, être un Dieu, avoir tout ce pouvoir, toutes ces possibilités, cet ascendant sur tous ceux qui l'approchaient. Ne rien craindre, tout contrôler. Et puis cela lui avait donné ce lien psychique fantastique avec Lara. Cela les avait rapprochés.

 

Oui, vraiment étrange ce que le monde pouvait vous donner... le pire avec des pointes de bien au milieu.

 

Il se tourna vers Gipsy et croisa son regard. Il tressaillit mais s'efforça de ne pas le fuir cette fois. Alors elle sourit et cela lui serra le cœur.

 

Il se sentait plus aimé qu'il ne le méritait. Et cela le faisait se sentir moins mal et plus proche de Gipsy que jamais. Il découvrait, à cause de son manque de parole, une autre facette de la jeune fille qui le rendait encore plus amoureux.

 

Comment quelque chose de si beau pouvait-il naître du mal le plus absolu ? Le bien et le mal étaient-ils donc si connectés que plus il était sombre plus le bien qui vous arrivait ensuite était intense ? Si on était capable de le reconnaître lorsqu'il frappait à votre porte, cela pouvait faire de vous la personne la plus chanceuse et heureuse du monde.

 

Une pensée le frappa soudain. Combien sa mère avait dû souffrir pour posséder aujourd'hui un amour aussi profond et indestructible que celui qu'elle partageait avec Lex ?

 

Pendant un moment, comme tout le monde, il avait oublié que rien ne pouvait vraiment les séparer. Mais ils auraient dû savoir que rien ne pouvait les tenir éloigner bien longtemps. Le départ de sa seconde mère devait avoir eu une bonne raison alors, songea-t-il soudain en fronçant les sourcils. Sa souffrance devait être incroyable pour qu'elle ait ressentie le besoin de partir loin de la seule personne qui semblait combler son âme...

 

Il sourit, amer, il aura donc fallu tout ça, ces événements affreux, tous ces morts et ses propres et innommables actes pour qu'il comprenne et pardonne à sa seconde mère, sa défection. Pourquoi ne pouvait-il pas avoir compris cela plus tôt ? Sa colère était une des choses qui l'avaient poussé à écouter la voix dans son esprit. C'était sa faute, il n'avait pas voulu avoir tort et il s'était stupidement accrocher à sa colère. Il était adulte maintenant, il aurait simplement dû demander à sa mère pourquoi. Et être capable d'entendre sa réponse quelle qu'elle soit.

 

Tout ça pour ça... c'était un tel gâchis de se rendre compte avec quel facilité il aurait pu tout éviter...

 

Ou peut-être que non. Peut-être que ces événements devaient arriver pour qu'il comprenne et grandisse. Si c'était le cas, c'était cruel comme leçon. Il aurait compris avec moins. Du moins il le pensait. Il l'espérait.

 

Il n'en savait rien finalement et cela l'épuisait de penser.

 

Pour s'empêcher de réfléchir encore il attrapa le menton de Gipsy et l'embrassa. Il n'avait pas le droit de faire ça. Il n'avait pas le droit de l'entraîner dans sa dépression. Elle répondit, enroulant sa langue autour de la sienne et il oublia ce qu'il ne devait pas faire et approfondit le baiser.

 

Il était bien en cet instant. Sans pensée, tout en sensation. Il était bien et il voulait que cela dure toute sa vie.

 

                                                                       ***

Un mouvement à sa gauche, qu'elle esquiva sans peine. Un autre à sa droite, elle fit un pas en arrière. Une jambe tenta de la faucher, alors elle bondit et contre-attaqua. Les attaques et contre-attaques se succédèrent pendant de longues minutes, chaque coup qui touchait sa cible faisant un bruit mat. Entre halètements et grognements de douleurs, le combat inégal, trois contre une, se poursuivit. Le sang se mit à couler mais cela n'interrompit aucune des participantes.

 

Jusqu'à ce qu'un coup, plus vicieux que les autres, atteigne l'une d'elles à la gorge. La malheureuse victime tomba à genoux en cherchant l'air. Prise dans son élan, sa partenaire ne put retenir le coup qui visait au départ leur adversaire et frappa durement son amie à la mâchoire.

 

Celle-ci s'effondra, inconsciente.

 

- Bon sang Eponine ! S'écria une Ephiny agacée. C'est la troisième fois cette semaine que tu assommes une de tes alliées !

 

- Désolé Régente, marmonna la fautive en vérifiant que Solaris n'était pas trop gravement touchée.

 

Rassurée, elle soupira, se releva et fit face à sa Reine, la tête basse.

 

- Je suis un peu distraite ces derniers temps.

 

- Juste un peu tu penses ? Railla l'Amazone avant de reprendre plus durement. Crois-tu que tu puisses te permettre une telle inattention sur le champ de bataille ? Que ton ennemi sera magnanime ?

 

- Magna... quoi ? Répéta Amarice.

 

Ephiny leva les yeux au ciel et renonça.

 

- Amarice conduit Solari chez la guérisseuse. Eponine suit moi.

 

Comme si on l'emmenait à l’échafaud, l'habituellement fière amazone, la suivit en traînant des pieds.

 

- Que puis-je faire pour toi ma reine ?

 

- Arrête donc avec tes reines par-ci par-là, la rabroua la Regente et dis-moi ce qui te distrait ainsi. 

 

Hésitante, l'instructrice ne répondit pas. La patience n'étant pas son fort, Ephiny s'arrêta et fit volte-face pour prendre sa guerrière entre quatre-yeux.

 

- Tu me connais Eponine, je déteste devoir tirer les vers du nez et je manque de patience, donc crache le morceau avant que je ne t'y oblige. Violemment.

 

L'instructrice avala sa salive et hocha vivement la tête.

 

- C'est... Solari votre... heu Régente.

 

Ephiny fronça les sourcils.

 

- Eh bien quoi Solari ?

 

- Elle m'a fait des avances.

 

Ephiny se redressa main sur les hanches et la dévisagea.

 

- Et ? Finit-elle par demander car elle ne voyait pas vraiment le problème.

 

- Eh bien je suis avec Simula.

 

Exaspérée, Ephiny souffla en tapant du pied.

 

- Je ne vois toujours pas le problème, si tu en venais aux faits ?

 

- Je heu... je ne sais pas Régente. Je ne sais pas quoi lui répondre.

 

- Non ?

 

- Si c'était si simple, cela ne me perturberait pas.

 

Ephiny se pinça l'arête du nez en songeant qu'elle ne cracherait pas contre une visite de la Reine Gabrielle. Ces derniers mois elle se sentait de plus en plus comme la conseillère amoureuse d'une nation qui semblait avoir perdu ses aptitudes guerrières en même temps que ses neurones. L'éducation de son amie et les insultes échangées avec Xena lui manquaient.

 

Elle grimaça et prit sur elle.

 

- Pourquoi n'en parlerais-tu pas avec les principales intéressées ? Suggéra-t-elle dans un effort louable pour s'intéresser à son problème.

 

Elle comprit tout de suite son erreur en voyant Eponine se détendre et entreprendre de lui relater dans le détail son tiraillement entre les deux amazones, aussi extraordinaires l'une que l'autre et tout aussi jalouses et possessives.

 

Ces dernières semaines, elle ne savait pourquoi, peut-être parce qu'elle-même avait succombé à l'amour en acceptant un amant, qui plus est un centaure, leurs ennemis de toujours, toutes les amazones venaient lui déballer leur petit problème amoureux. Et cela l'agaçait à un point tel qu'elle devait bien souvent prendre sur elle pour ne pas terminer les conversations qu'elle trouvait futiles avec un bon coup de poing en plein visage et le conseil qu'elle nommait « à la Xena » : « Si tu viens m'ennuyer avec tes histoires encore une fois, je te broie les deux mains. »

 

Mais Xena n'était pas sociable et elle-même était Régente, et elle prenait très à cœur son rôle aussi se contrôlait-elle de son mieux.

 

Soudain le cri de guerre d'une de leurs sentinelles retentit et Eponine s'interrompit dans son monologue pour se tenir prête, se plaçant devant sa Régente pour la protéger.

 

Aux aguets, Ephiny vérifiait les environs tout en entraînant son amie à couvert quand elle intercepta un mouvement du coin de l'oeil.

 

- Une lance sur la droite ! Hurla-t-elle en plaquant Eponine au sol.

 

                                                                       ***

Un poing surprit le grand mercenaire qu'il se targuait d'être et Enyalios accusa le coup en grognant avant d'attraper le bras de Linya et de s'appuyer de tout son poids sur elle.

 

- Linya, grogna-t-il en faisant son possible pour ne pas l'écraser complètement alors qu'elle se tortillait sous lui, Linya réveille-toi !

 

Un formidable coup de tête les prit tous deux au dépourvu. Enyalios en lâcha sa protégée en portant une main à son front en gémissant et Linya se réveilla sous le coup de la douleur intense.

 

- Mais qu'est-ce que... ? Fit-elle désorientée.

 

Il avait beau faire noir, elle distinguait suffisamment son assaillant pour l'identifier comme étant un homme. Et elle avait beau adorer Phantès, elle détestait toujours autant ces idiots qui se pensaient plus fort que les femmes et les traitaient comme des êtres faibles.

 

Elle leva le poing et... se figea. Les yeux écarquillés elle se demanda ce qu'elle était en train de faire. Qui... qui était-elle déjà ? Où était-elle ? Elle fronça les sourcils, confuse.

 

Enyalios se redressa et lorsqu'elle croisa ses yeux noirs furieux, elle fut encore plus perplexe. Qu'est-ce qu'Arès faisait ici ?

 

- Linya, ça va ? S'enquit le mercenaire un peu inquiet devant son expression perdue et son mutisme.

 

En entendant son nom, une vague de soulagement déferla sur la jeune femme. Linya, bien sûr, elle était Linya. Elle secoua la tête et déclara :

 

- Oui, je... j'ai eu un peu de mal à sortir de mon cauchemar... mais ça va maintenant.

 

Prenant conscience de la position du mercenaire, affalé sur elle, à quelques centimètres de son visage, elle se sentit rougir et bénit le noir ambiant.

 

- Qu'est-ce que tu fais ici ? Et heu... dans cette position ?

 

- Tu n'aimes pas ? La provoqua-t-il aussitôt, un sourire coquin plaqué sur le visage.

 

- Je n'ai pas dit ça, répondit-elle avant de pouvoir s'en empêcher.

 

Elle écarquilla les yeux en s'entendant et vit qu'Enyalios était aussi surpris qu'elle. Soudain l'atmosphère changea, de légère et provocante elle devient tendue et sérieuse. Étrangement le mercenaire ne semblait pas mal à l'aise ou gêné ou même joueur, constata la Dirigeante. Non, il la dévisageait, sérieux comme elle ne l'avait jamais vu. Il la regardait avec tant d'intensité qu'elle commença à se demander ce qu'il se passait. Elle ouvrait la bouche pour l'interroger lorsqu'il lui coupa l'herbe sous le pied. Réduisant la distance qui les séparait avec vivacité, il s'empara de sa bouche.

 

Saisie, la jeune femme ne réagit pas tout de suite. Lorsqu'il pressa ses lèvres plus fortement sur les siennes et caressa celles-ci de sa langue, elle comprit que non, elle ne rêvait pas. Il poussa plus loin son exploration, franchissant la barrière de ses lèvres et pressant son corps contre le sien. Lorsque le baiser devient plus sérieux, que sa langue se mit à taquiner la sienne et que son corps s'éveilla au contact du sien, Linya posa les mains contre ses épaules et le repoussa vivement.

 

Malheureusement elle n'avait mesuré ni sa force ni pensé au fait qu'il était au bord du lit et Enyalios dégringola au bas de celui-ci avec un bruit sourd. Un gémissement parvint à la jeune femme qui porta la main à sa bouche, horrifiée cette fois.

 

Elle se précipita au bas du lit et demanda, fébrile :

 

- Enyalios ça va ? Je suis désolée, j'avais oublié ta blessure, pardon, mince, tu vas bien ?

 

Elle était tellement inquiète d'avoir rouvert sa blessure qu'elle en mangeait ses mots. Pour arrêter le flot de paroles, Enyalios posa sa main sur sa bouche. Bouche qu'il venait tout juste d'embrasser. Il passa presque sans s'en rendre compte les doigts dessus, doucement, légèrement et sentit Linya se figer.

 

Il soupira, accablé par sa réaction et se redressa tant bien que mal. Elle l'aida aussitôt et il se retrouva bientôt assis contre la tête du lit, un oreiller calant son bras pour l'empêcher de bouger et rouvrir la blessure située près de son cœur.

 

- Tu vas bien, tu es sûr ? Demanda-t-elle nerveusement.

 

Il hocha la tête et la voyant se tordre les mains de culpabilité, les attrapa de sa main libre.

 

- Ce n'est pas ta faute.

 

- Bien sûr que non ! S'écria-t-elle indignée, c'est la tienne, quelle idée de m'embrasser sans prévenir après le cauchemar que j'avais fait !

 

Il cligna des yeux, un peu déstabilisée par son changement brutal d'humeur et réalisa que par certains aspects de sa personnalité, elle ressemblait beaucoup à Lex.

 

Il se racla la gorge et reprit :

 

- Non je parlais de ma blessure. Je faisais mon travail. J'aurais pu être blessé à n'importe quel moment et pour n'importe qui. Donc tu n'as pas à t'en vouloir.

 

- Mais ça n'était pas pour n'importe qui, répliqua-t-elle toute morgue envolée, c'était pour moi.

 

Ils se dévisagèrent en silence et comprenant qu'il n'aurait pas le fin mot de l'histoire, il acquiesça puis tira vivement sur sa main. Déséquilibrée, la jeune femme bascula en avant, incapable d'enrayer sa chute, Enyalios tenant fermement ses mains dans la sienne.

 

Le mercenaire se redressa de toute sa hauteur et cueillit ses lèvres alors qu'elle glissait vers lui. Cela fut un appui suffisant pour qu'elle retrouve l'équilibre. Il lâcha alors ses mains et posa la sienne sur sa joue, cherchant à approfondir un baiser qu'il rêvait de donner depuis longtemps maintenant.

 

Mais une fois encore Linya le repoussa. Déçu, Enyalios se laissa retomber contre ses coussins.

 

- J'embrasse si mal ? Se plaint-il boudeur.

 

Malgré elle, Linya rit et secoua la tête. Soupirant à son tour, elle fit le tour du lit et s'installa à ses côtés.

 

- Non. Mais j'ai quitté Tia il y a seulement quelques semaines. Je ne suis pas encore prête à me mettre avec qui que ce soit.

 

- Rien ne nous oblige à être sérieux, rétorqua-t-il les yeux pleins d'innocence.

 

Le contraste entre le propos et l'expression la fit rire de nouveau et il en fut ravi. Il adorait son rire.

C'était comme un murmure dans un ruisseau, c'était léger, chatoyant et enivrant.

 

- Je ne cherche pas quelque chose de léger. Je suis... assez vieux jeu et... un peu trop vieille pour tous ces jeux sexuels vains.

 

- Ca n'a rien de vain lorsque l'on sait ce que l'on fait, répliqua-t-il d'une voix mâle exagérée.

 

Elle sourit mais secoua la tête sans le quitter des yeux. Il se dégonfla en soupirant et elle le trouva adorable.

 

- On t'a déjà dit que tu ressemblais à Arès, le dieu de la guerre ? Fit-elle soudain.

 

Il cligna des yeux et la regarda.

 

- Heu non...

 

- Pourtant tu portes un de ses noms..., remarqua-t-elle pensive.

 

Il haussa les épaules.

 

- Mes parents étaient fans de Dieux Grecs.

 

- Et tu n'as jamais vu de buste de lui ? Parce que je t'assure que la ressemblance est frappante. Si ça se trouve, fit-elle les yeux pétillant, tu es sa progéniture cachée.

 

- Ma mère n'aurait jamais trompé mon père, même pour un Dieu, rétorqua-t-il dédaigneux.

 

Elle gloussa.

 

- Mais s'il a fait comme Zeus et prit son apparence...

 

- Je ne suis pas le fils d'Arès, gronda-t-il agacé, ce qui l'amusa de plus belle.

 

Il la dévisagea et songea que oui, vraiment, elle ressemblait à cette ennuyeuse petite blonde par moment. Les mêmes blagues idiotes. Il marmonna dans sa barbe, certain que c'était un coup de Tia. Ça lui ressemblait bien ces blagues débiles. Ces deux femmes avaient eu une influence déplorable sur la jolie dirigeante.

 

                                                                       ***

 

- Lara, Lara mon cœur, réveille-toi, fit Lex en secouant doucement la jeune fille.

 

Alors que l'adolescente ouvrait enfin les yeux, le souffle court, le regard hanté, Len ouvrit la porte de la chambre. Tia se tourna et lui dit :

 

- Retourne te coucher, c'est un cauchemar rien de plus, on gère, tout va bien.

 

Il jeta un regard inquiet à sa sœur mais acquiesça et fit demi-tour. En reportant le regard sur sa fille, Tia constata qu'elle semblait toujours inquiète et un peu perdue également.

 

- Lara, ma chérie tout va bien, tu es à la maison. On est tous là et tout va bien.

 

La jeune fille dévisagea alternativement ses mères puis observa la pièce avant de se détendre en soupirant.

 

- Si tu nous expliquais ce cauchemar, suggéra doucement Lex, on pourrait sûrement comprendre d'où il vient et faire en sorte qu'il ne réapparaisse pas.

 

Lara la fixa, inquiète, avalant sa salive à plusieurs reprises. Elle voulait parler, elle le voulait vraiment, mais elle ne pouvait pas. Elle ne devait pas. Incapable de prendre une décision, elle sera les mains sur ses draps, frustrée, et les larmes commencèrent à s'échapper de ses yeux. Embarrassée elle détourna le regard.

 

-Tout va bien, chuchota sa mère en les essuyant au fur et à mesure qu'elles sortaient, tu n'as pas besoin de parler.

 

A ces mots, Lara commença à se calmer et vit que Tia lui tendait une feuille et un crayon.

 

- Écris ce dont tu te souviens.

 

Soulagée de ne pas avoir besoin de parler et de pouvoir coucher sur papier les images qui la hantaient, elle s'empressa de s'exécuter. Cela prit plusieurs minutes pendant lesquels ses mères, à tour de rôle entreprirent de lui chanter des chansons douces tout en lui caressant le front et les cheveux. Lorsqu'elle eut terminé elle tendit le tout à sa mère et sentit le contrecoup de ses émotions lui tomber dessus. Elle lutta, souhaitant profiter de ce moment avec ses mères plus longtemps, mais Tia déclara :

 

- On en parlera demain, rendors-toi, tu es en sécurité, tout va bien, d'accord ?

 

Lara hocha la tête mais agrippa la manche de sa mère et fit de même avec celle de Lex.

 

- On va rester jusqu'à ce que tu te rendormes, promis.

 

Rassurée, Lara ferma enfin les yeux, après que ses mères lui eurent souhaité une bonne fin de nuit et déposé un baiser sur le front.

 

Pendant que leur fille se rendormait, Tia, puis Lex lurent ce qu'elle avait écrit. Fronçant les sourcils à mesure qu'elles avançaient dans leur lecture, elles échangèrent un regard inquiet à la fin.

 

Une fois certaine que la jeune fille dormait à poings fermés, elles sortirent de la pièce et se rendirent dans celle de Tia. Cela fit bizarre à Lex de pénétrer dans une chambre qui avait été celle d'une autre femme mais qu'elle sentait toujours la sienne.

 

Tia n'avait rien changé mais Linya y avait ajouté des touches de couleurs et de féminités avec quelques objets et des fleurs. Elle apprécia ce que son amie en avait fait et décida que lorsqu'elle reprendrait enfin possession de cette chambre, elle ne changerait rien.

 

- Linya a fait du bon travail... la chambre est agréable ainsi.

 

Préoccupée, Tia lui jeta un regard surpris avant d'acquiescer. Puis elle agita la feuille et déclara :

 

- Eve. Elle se souvient de sa vie en tant qu'Eve. Comment c'est possible ?

 

- Et depuis quand ça a commencé ? Tu crois que cela pourrait être une raison qui expliquerait pourquoi elle a suivi si facilement Ashee ?

 

Tia haussa les épaules en fixant la feuille, contrariée.

 

- Ni elle ni Len ne se sont jamais souvenus de leurs vies passées. Pourquoi maintenant ?

 

- Et comment l'arrêter ? Leurs vies passées étaient pour le moins violentes. Surtout celle d'Eve, Lara n'a pas besoin de ça. Les remords d'Eve en plus des siens c'est trop à gérer pour elle.

 

- Et Solan a été au Tartare dans l'espoir de me revoir... je ne veux pas qu'il se souvienne de ça non plus. Bon sang ! S'exclama-t-elle au comble de la frustration, pourquoi maintenant ?!

 

Lex ne répondit pas, son regard soucieux posé sur sa femme. Tia aussi faisait des cauchemars. Elle en avait toujours fait mais cela s'était calmé. Ce retour était-il une simple conséquence de ce que les derniers événements avaient eu de stressant ou était-ce un symptôme d'autre chose ? Quelque chose de plus insidieux ? Mais quoi ? Et qui en serait responsable ? Alti/Ashee était la seule capable de jouer avec les esprits et les vies passées pour les mélanger dans la tête des gens et elle était morte et même son âme était dans une autre dimension.

 

Elle soupira et se frotta la tempe. Elle avait l'impression que les mauvaises choses se succédaient sans jamais s'arrêter. N'avaient-elles pas droit à une vie calme pour changer ? C'était leur dernière bon sang ! Et le temps leur était compté ! Elle n'osait pas le dire à Tia, de peur de l'effaroucher, mais elle approchait de l'âge à laquelle la maladie s'était réveillée chez sa mère...

 

- Et si on en reparlait demain ? La nuit porte conseil comme on dit et on est toutes les deux épuisées...

 

Tia dévisagea sa femme et la trouva pâle et cernée. Inquiète elle s'approcha et avant d'avoir pu se contrôler, du reste elle le pouvait de moins en moins, elle posa la main sur sa joue.

 

- Tu as l'air fatigué oui... Viens te coucher, fit-elle en la tirant vers le lit.

 

Lex ouvrit de grands yeux et se figea, obligeant Tia à s'arrêter à son tour.

 

- Qu'y a-t-il ?

 

- Je heu... tu veux que je dorme... ici ? Avec toi ?

 

Pleine d'espoir elle ne quittait pas des yeux le visage de sa femme et lorsque celle-ci hocha enfin la tête tout son corps se détendit d'un coup et elle poussa un soupir de soulagement avant de se jeter dans ses bras. Prise par surprise, Tia bascula en arrière et elles atterrirent toutes deux sur le matelas.

 

- Ouf, fit Tia en accusant le coup. 

 

Lex releva la tête.

 

- Tu es sûre de toi ? Je peux revenir ?

 

- C'est ta chambre, c'est ton lit, répondit la mercenaire tranquillement en jouant avec une mèche de ses cheveux, tu es partie trop longtemps, il est temps de rentrer maintenant.

 

Lex ferma les yeux. Dieu cette femme la tuerait un jour !

 

- Ma femme, la poète... Si on m'avait dit ça quand je t'ai rencontrée à Potéidéia, je ne l'aurais jamais cru, fit-elle tout contre ses lèvres avant de l'embrasser passionnément.

 

- C'est Xena que tu as rencontré à Potéidéia, bredouilla la grande femme alors que Lex faisait courir une multitude de baisers dans son cou, moi c'était...

 

- On s'en fiche, protesta la petite blonde en s'emparant à nouveau de ses lèvres pour la faire taire. Concentre-toi s'il te plaît.

 

Tia rit devant la réprimande et fit ce qui lui était demandé. Néanmoins, Lex se demanda comment elle avait pu confondre, avant de tout oublier alors que Tia faisait courir ses mains sur son corps.

 

- Cela fait si longtemps..., soupira-t-elle heureuse.

 

 

 

Chapitre 4 :

 

Le jour suivant ce fut Len qui fit un cauchemar. Il écrivit ce dont il se souvint à la demande de ses mères et n'y repensa plus, préoccupé par ses propres démons internes. De sa description, Tia et Lex en déduisirent qu'il se souvenait de sa vie en tant que Solan, ce qui raviva leur inquiétude. Les deux femmes ne savaient pas ce qui se passait et ne voyaient pas non plus comment le savoir.

 

Lorsque Lex se réveilla une nuit en hurlant, après avoir revécu sa mort sur la croix, Tia décida que c'était assez. Elles avaient été amies avec les Dieux, elle savait qu'ils n'avaient plus le droit depuis bien longtemps de descendre sur terre pour se mélanger aux humains ou répondre à leur demande, mais ici ce n'était pas la requête d'un humain envers un Dieu, c'était une amie demandant conseil à une autre.

 

Comme lors des temps anciens, Tia se tint simplement debout et appela Aphrodite à voix haute. Lorsque rien ne se produisit elle appela Arès et demanda à Lex, pour qui la déesse de l'amour avait un gros faible, de se charger d'Aphrodite.

 

Mais aucun des Dieux ne répondit. Inquiète Lex se tourna vers sa femme.

 

- Peut-être qu'il leur est plus difficile de nous entendre à cette époque ? Il y a si peu de croyants encore en eux... et puis nous ne sommes techniquement pas dans le pays sur lequel ils règnent. Peut-être que ça joue également ?

 

Tia hocha la tête, réfléchit et déclara :

 

- Les vacances d'été approchent... et si on rendait visite à ma famille ? Ca me donnera l’occasion de demander quelques conseils à Gin concernant les jumeaux aussi…

 

A ces mots, les yeux de Lex se mirent à briller.

 

- J'adore ton oncle et sa propriété est un délice à parcourir, se sera un vrai plaisir !

 

Tia rit et la titilla :

 

- Lizzie et Trinity y seront aussi...

 

Une petite grimace lui répondit avant qu'elle ne hausse les épaules.

 

- Peu importe. J'espère juste que Linya sera de retour avant. J'aimerais qu'elle vienne avec nous, cela fait un moment qu'elle n'a pas mis les pieds en Grèce et encore plus qu'elle n'a pas pris de repos.

 

- Elle est allée en Grèce il y a quelques semaines avec Enyalios et les jumeaux.

 

- Je voulais dire avec moi. On n’a pas fait de vrai voyage d'agrément ensemble depuis un moment et ça me manque..., soupira-t-elle tristement.

 

Tia posa les mains sur les hanches en la toisant et déclara :

 

- Tu sais, parfois j'ai l'impression que tu préférerais être mariée avec elle. Depuis ton retour et votre réconciliation, tu ne parles que d'elle, termina-t-elle boudeuse.

 

Lex ricana.

 

- Dire que c'est toi qui dis ça...

 

Tia fit la grimace et s'excusa. Lex haussa une épaule.

 

- Inutile de t'excuser, on a déjà convenu que c'était aussi inévitable que nécessaire. La plus à plaindre dans cette histoire c'est Linya elle-même. Même si tu n'en avais pas conscience et que tu as appris à l'aimer pour elle, tu l'as quand même utilisée.

 

Tia soupira. Elle était toujours confuse en ce qui concernait ses sentiments pour la jolie dirigeante. Bien sûr Lex avait raison, elle l'avait utilisée. Pour survivre au départ de son âme-soeur, pour repousser son âme-soeur lorsqu'elle était revenue, pour s'occuper de ses enfants...

 

Mais elle avait, comme justement souligné par Lex, aussi développé des sentiments à son égard au fil du temps. Pas aussi profonds et indestructibles que ceux qu'elle avait pour Lex bien sûr, mais ils existaient bel et bien et ne pouvait que regretter que le refus obstiné de Linya à la proposition de trio de Lex. Évidemment, là encore ça n'aurait pas été juste pour Linya, mais bon... elle était humaine et si elle pouvait avoir la crémière et le pot de beurre, elle n'allait pas s'en priver, surtout pas si la crémière en question n'était pas contre et même complètement pour.

 

D'autant qu'au lit Linya était assez explosive...

 

Ca l'étonnait quand même cette soudaine attirance entre Linya et Lex et elle ne savaient pas trop quoi en penser. Jalouse, elle ? Sûrement un peu oui. Les deux jeunes femmes partageaient un passé qui les avait liées profondément et qui rivalisait avec ce qui les liaient Lex et elle... Et peut-être aussi était-ce parce qu'elle n'avait pas l'habitude de ne pas être le centre d'attention des femmes...

 

Elle soupira et revient à leur problème immédiat.

 

- On n’a qu'à attendre le retour de Linya et Enyalios, ou mieux leur donner rendez-vous sur place.

 

- Sauf que Sahel doit venir. Et je ne suis pas certaine que David se taira encore longtemps s'il apprend qu'on a quitté le pays sans lui amener Lara...

 

Tia soupira de nouveau en se frottant les yeux.

 

- Très bien alors j'irai en Grèce seule. Tu restes ici avec les enfants et tu accueilleras Linya et Enyalios.

 

- On a promis de ne plus se séparer, contra Lex en croisant les bras. Et ça ne souffre plus d'exception.

 

- Mais qu'est-ce que tu veux qu'on fasse Lex ? S'écria Tia énervée. On n’a aucune idée de ce qui se passe !

 

- Je ne dis pas que l'on ne doit pas aller en Grèce, je dis juste que tu n'iras pas seule ! répliqua-t-elle agacée. Et qu'on ne laissera pas nos enfants ici alors qu'ils ont besoin de nous. Linya et Enyalios devraient arriver d'ici un jour ou deux. On voit comment ça se passe avec Sahel et on décide ensuite de quand et avec qui nous partons.

 

- Et David ?

 

Lex hésita.

 

- Je pense qu'on n’a pas le choix, il va falloir aller le voir.

 

Tia croisa les bras.

 

- J'irai le voir seule pour commencer. Lui expliquer ce qui s'est passé et pourquoi. Je pense qu'après ce dont il a été témoin, il me croira. Avec un peu de chance cela apaisera sa colère envers les jumeaux.

 

- Bonne idée.

 

- Et en attendant on prépare notre expédition vers les Dieux. Si on va jusqu'en Grèce, crois-moi on ne repartira pas sans leur avoir parlé.

 

- Et comment comptes-tu les obliger à te répondre ?

 

- Je vais faire quelques recherches sur le net. De nos jours on y trouve des solutions pour tout et n'importe quoi. Je téléphonerai au représentant de la Tribu des Oracles également. Le monde des esprits n'a pas de secret pour eux, il aura peut-être une idée.

 

- Tu as son numéro ? S'étonna Lex.

 

Tia hocha la tête.

 

- Enyalios me l'a ramené de son expédition en Grèce.

 

                                                                       ***

 

Tia décida d'attendre l'arrivée de Sahel pour aller voir David. Elle espérait que le jeune homme serait capable de lui remonter le moral, suffisamment pour que, s'il le demandait, Lara soit en mesure de le voir sans s'effondrer. Elle avait toujours en tête les blessures affreuses qui lui avaient été infligées.

 

Linya et sa petite troupe débarquèrent en fin d'après-midi le dimanche. Il faisait beau mais les clients étaient peu nombreux ce qui était normal en cette saison. Les jours les plus chauds arrivaient et les activités de Ranch n'étaient pas ce qui attirait le touriste moyen à cette période. Non, l'été était la période pendant laquelle leur activité principale et leur plus grosse source de revenus provenait des courses et des foires. Démonstration, vente, visite de concurrents, concours rythmaient la vie des employés du domaine.

 

En général Lex s'occupait de la gestion des courses avec Lara et Len et Frédéric géraient le ranch avec une poignée d'employés. Elle et le reste des employés s'occupaient des concours et des foires. C'était elle qui voyageait donc le plus et comme elle adorait cela, elle ne s'en plaignait pas, bien qu'elle se retrouve alors loin de Lex.

 

Elle appréciait ces moments de presque solitude ou seuls ses devoirs d'employeurs primaient. Elle n'était plus Tia la mère ou Tia la femme. Elle était Tia tout court.

 

Elle se demanda si elle aurait le temps de s'occuper de cela cette année ou si leur voyage en Grèce se prolongerait au-delà. Elle songea également qu'il y avait quelques mois à peine, elle envisageait d'emmener Linya avec elle...

 

Avec les jumelles c'était un voyage en famille qu'elle avait imaginé avec joie et impatience. Les choses avaient changé, pour le meilleur elle n'en avait aucun doute, mais elle ressentait néanmoins une pointe de déception en prenant conscience que cela ne se réaliserait pas.

 

Oh elle pouvait toujours emmener Linya, si la jeune femme n'était pas contre, mais ce ne serait plus le même type de voyage.

 

Elle soupira puis haussa une épaule. Tant pis, elle n'échangerait pas un millier de Linya contre Lex. Elle sourit avec ironie. Et dire qu'elle refusait encore de le reconnaître quelques jours auparavant. Comment avait-elle même pu imaginer être capable de vivre sans l'avoir dans sa vie comme femme ? Cela la dépassait. A sa décharge, elle n'était pas tout à fait elle-même.

 

Néanmoins, elle ne regrettait pas son histoire avec la Dirigeante. En dehors du fait que cela lui avait littéralement sauvé la vie, cela avait été enrichissant. Linya était d'un naturel plus posé que Lex et ça avait été une expérience apaisante. La jeune femme savait quand lâcher prise et savait aussi pourquoi elle le faisait. Elle était plus mature que Lex et cela aussi avait été reposant.

 

Mais le tempérament de feu de son âme-sœur lui avait également terriblement manqué. Disons que ce que Linya lui avait apporté était ce dont son âme ravagée et son cœur brisé avaient besoin à ce moment-là.

 

Elle vit la voiture de Lex revenir au loin et sourit. Maintenant que sa femme et elle étaient réconciliées Tia avait beaucoup de mal à se passer d'elle plus de quelques minutes sans ressentir un besoin physique de la retrouver. Ce voyage qu'elle avait tenu à faire pour aller chercher sa sœur d'âme et sa troupe à l’aéroport, les avaient séparées presque deux heures. C'était beaucoup trop.

 

Elle vit Lara et Len arriver, alertés par le vrombissement du moteur. Lara sortait des écuries et Len d'une promenade avec Gipsy, laquelle avait enroulé ses bras autour du sien. La jeune femme venait tous les jours et passait son temps libre entre lui et Lara. Tia était curieuse de savoir ce qu'ils faisaient étant donné que les jumeaux n'avaient toujours pas recommencé à parler.

 

Elle était reconnaissante envers l'adolescente pour ses visites, elle voyait le bien que cela faisait au jumeaux. Ils se postèrent à ses côtés et Tia vit que Lara était nerveuse. Elle ne cessait de se tordre les mains. Elle tendit la sienne mais Len fut plus rapide et il enlaça la main de sa sœur et la pressa.

 

Elle dévisagea son fils qui lui rendit son regard et elle fronça les sourcils. Etait-il en colère contre elle ? La voyait-il comme une ennemie pour lui et sa sœur ? Elle ne comprenait pas ce qu'elle avait pu faire pour lui donner cette idée, pourtant c'était l'impression qu'il dégageait.

 

Parce qu'elle n'avait jamais reculé devant personne, elle se rapprocha de sa fille et passa son bras sur ses épaules, l'attirant contre elle. Elle fit tout cela sans quitter son fils des yeux. Lara lâcha la main de son frère et passa ses bras autour de la taille de sa mère avec un petit soupir, rassurée. Si pour Len les choses entre elle et lui étaient compliquées au moins avec sa fille elle put constater que leur relation se portait bien.

 

Len détourna le regard en serrant les poings, qu'il mit dans les poches de son jean et Tia déposa un baiser sur le haut du crâne de Lara. Celle-ci releva la tête et sourit. Un petit sourire mais un vrai sourire. Et cela mit du baume au cœur de Tia qui se pencha vers elle et chuchota :

 

- Je t'aime.

 

Le sourire de Lara se fit plus ferme et toutes deux se tournèrent vers les arrivants qui descendaient du 4x4. L'attention de Lara fut directement attirée par Sahel et elle retint sa respiration lorsqu'elle croisa son regard. Sans en avoir conscience, Lara se détacha de sa mère et resta là, indécise, à se tordre les mains. Voyant cela, le jeune homme, aidé de Linya, s'avança à sa rencontre.

 

Il boitait encore un peu et d'après ce que Linya leur avait signalé au téléphone, il avait des côtes fracturées et de profonds points de suture au torse et aux avant-bras. Ainsi que des brûlures aux mains et sur le côté droit de son visage, heureusement suffisamment légères pour qu'avec le temps, cela ne laisse pas de cicatrices.

 

Lorsqu'il s'arrêta devant elle, il retint Linya qui s'apprêtait à les laisser seuls et pressa sa main, reconnaissant pour tout ce qu'elle avait fait pour lui. Elle hocha la tête et il déposa un gentil baiser sur sa joue avant de tourner vers Lara.

 

Un peu surprise par cette marque d'affection, Linya s'éloigna et rejoignit Enyalios que Lex avait laissé en plan pour sauter dans les bras de sa femme. En avisant sa grimace mécontente et le regard noir qu'il dardait sur l'heureux couple, Linya en déduisit que Lex n'avait pas dû prendre beaucoup de précaution en le lâchant.

 

Une main sur l'épaule, il grogna alors qu'elle l'aidait à se redresser. Soudain ragaillardi par sa présence il sourit et sans crier gare, profitant que l'attention générale était détournée, déposa un bref baiser sur les lèvres de la jeune femme.

 

Surprise elle eut un mouvement de recul avant de lever les yeux au ciel sans rien dire. Elle fixa son attention sur Lex et Tia, occupées à se papouiller et réprima une grimace en détournant le regard. Elle ne savait pas trop ce qu'elle ressentait, un mélange de jalousie, de tristesse et de colère sûrement. Mais quelle part attribuer à qui, elle n'était pas certaine de vouloir le savoir.

 

Elle avait réparé sa relation avec Lex et avait rétabli une relation neutre avec Tia. Leur équilibre était fragile, elle ne voulait pas tout gâcher.

 

Percevant son malaise, Enyalios se pencha vers son oreille en resserrant son étreinte sur son épaule et chuchota :

 

- Je t'emmène faire un tour en carrosse, belle demoiselle ?

 

Fronçant les sourcils et agacée de réagir au souffle qui chatouillait sa peau, elle le regarda.

 

- Dans ton état ? Fit-elle remarquer à mi-voix. Je devrais te traîner hors dudit carrosse à peine dix minutes après ton entrée dedans.

 

- Tu me vexes, rétorqua-t-il indigné, je suis solide comme un roc !

 

- Après les heures d'avion qu'on vient de faire et les tonnes de médicaments que tu as dû prendre ? Je ne crois pas non.

 

Il s'apprêtait à rétorquer, les yeux plissés, prêt à relever le défi lorsque la voix de Tia le coupa dans son élan.

 

- Qu'est-ce que vous complotez tous les deux ?

 

Enyalios tourna vivement la tête vers sa protégée et répondit, outré :

 

- Elle me défie ! Et regarde comme elle me porte, ajouta-t-il en levant le bras de son épaule, comme si j'étais un bébé !

 

Amusée de le voir si vexé, Tia retint un sourire et répondit, regardant Linya :

 

- Il ne faut jamais remettre en cause la virilité d'Enyalios, au risque de devoir assister à plusieurs actes prouvant sa très grande force/virilité/résistance.

 

- Et c'est bien souvent d'une grande stupidité, confirma Lex doctement. Comme la fois où il a sauté de la falaise derrière la maison avec une simple corde attachée autour du bassin pour prouver qu'il était toujours assez jeune pour prendre des risques.

 

Linya ouvrit la bouche, stupéfaite et Enyalios, de plus en plus indigné fusillait les deux femmes du regard. En grommelant que les femmes étaient toutes incapables de comprendre les vrais hommes il partit à grands pas en direction de la porte d'entrée du ranch.

 

- Je devrais peut-être aller avec lui, remarqua anxieusement Linya. Il n'est pas encore remis et assez groggy depuis la descente de l'avion.

 

- Il ira bien Lin, viens plutôt avec nous dire bonjour aux jumelles, fit Tia en lui tendant la main. 

 

Linya fixa la main quelques secondes et hésita. Jetant un regard à Lex celle-ci sourit et l'incita à l'accepter. Elle fit ce qui lui était demandé en soupirant, certaine maintenant que sa relation avec ces deux femmes serait à tout jamais de l'ordre du bizarre quoi qu'elle fasse.

 

- C'est Frédéric qui les garde cette après-midi, reprit la mercenaire en menant sa petite troupe vers les chalets, tu leur as manqué tu sais. Maki n'arrête pas de dire Lin Lin Lin, où est maman Lin ? Et Jiyeon d'acquiescer avec enthousiasme en nous regardant avec ses grands yeux tristes.

 

Lex rit à la grande surprise de Linya et déclara :

 

- Elles pensent qu'elles ont trois mamans.

 

- Et... ça ne te gêne pas ?

 

Lex repoussa doucement sa femme et l'incita à prendre de l'avance. Elle prit ensuite la main que sa femme avait délaissée et répondit :

 

- Non. Tu as été leur mère pendant la toute première année de leur vie et au-delà, tu mérites ce titre bien plus que moi.

 

- Lex...

 

- Non, la coupa-t-elle, je les ai rejetées. Je ne sais pas ce qui était dû à la magie d’Ashee ou ce qui ne l'était pas, une part de moi, je pense, refusait vraiment leur présence. Peut-être était-ce le baby blues ? Je n'en sais rien mais cela ne change pas le fait que je n'étais pas présente pour elles et que toi si. Tia... vu l'état dans lequel elle était, ne devait pas être la plus aimante et meilleure des mères pour elles non plus. On sait toutes les deux que si nos filles vont bien aujourd'hui et se sentent aimées, c'est uniquement grâce à toi.

 

Lex s'arrêta et obligea Linya à lui faire face.

 

- Toute ces histoires nées de mon départ ont eu beaucoup de mauvaises répercussions sur les personnes que j'aime le plus au monde. S'il n'y a pas eu de conséquences profondes sur le long terme c'est grâce à toi. Et je suis... si tu savais Lin combien je m'en veux de ne pas être capable de faire pour toi, ce que tu as fait pour ma famille ! Tu les as aidés et protégés et en échange tu n'as récolté que de la douleur et de la solitude ! Tu mérites plus que quiconque le droit d'être appelée maman par les jumelles !

 

Lex pressa les mains de son amie, chercha les mots qui la convaincraient et plongea son regard dans le sien.

 

- Si elles sont heureuses d'avoir trois mamans alors je le suis aussi. Tu étais leur mère avant que je ne le devienne, alors même que Tia n'était pas capable de l'être complètement. Tu as mérité ta place. Et ce sera la tienne jusqu'à leur mort. Je le vis bien car c'est toi. Bien sûr que tu es leur mère, tu es ma moitié depuis aussi loin que je me souvienne, avant même Tia. C'est bizarre à dire j'en conviens mais j'ai deux moitiés, mes filles ne peuvent donc qu'avoir trois mères.

 

La réflexion tira un petit sourire à Linya qui hocha la tête.

 

- D'accord, j'accepte l'explication. Et la responsabilité.

 

- Tu ne pourras plus rester aussi loin de nous aussi longtemps maintenant, releva Lex en reprenant leur marche, elles ne comprendraient pas pourquoi leur 3ième maman ne vient pas les voir plus souvent.

 

Linya rit devant le subterfuge peu subtil de son amie.

 

- Je suppose que je vais devoir déménager le siège de Lyoko alors, ou à tout le moins, créer une nouvelle annexe dans le coin.

 

Souriant largement, Lex ne répondit rien, parfaitement heureuse d'avoir enfin réussit à convaincre sa sœur à vivre plus près d'elle.

 

                                                                       ***

Sahel ne quittait pas Lara des yeux. Ils étaient tous deux installés sur la balancelle à l'arrière de la maison. Len l'y avait presque porté avant de s'éloigner avec Gipsy. Les blessures du jeune homme avaient intrigué l'adolescente qui avait fait le rapprochement avec celles de David et elle retenait à grand peine des questions auquel il semblait bien que personne ne souhaitait répondre.

 

Ils n'avaient pas échangé un mot mais Sahel ne s'y attendait pas. D'après Linya les jumeaux ne parlaient plus. Lui-même n'avait pas éprouvé le besoin de dire grand-chose. A peine avait-il échangé deux ou trois phrases et avec Linya seulement. Il se sentait en sécurité avec elle.

 

Lara était nerveuse. Il prit donc sa main, la connaissant maintenant suffisamment pour savoir qu'un contact l'apaisait toujours. Avec satisfaction il la vit poser sa tête sur son épaule. Elle ne le fuyait pas. Lorsqu'il en avait pris conscience, il avait été stupéfait. Elle devait pourtant savoir ce qu'il avait aidé Ashee à leur faire, non ? Son attitude semblait dire le contraire et cela le rendait inquiet.

 

Il n'avait pas prévu de tomber amoureux de Lara, pas prévu de remettre en question ses actions. Du reste il avait bien fait attention à ne pas poser de question à Ashee malgré les doutes. Il souhaitait réellement le futur brossé par la Chamane mais alors qu'elle s'avançait en direction de Lara, la femme qu'il venait de demander en mariage, il n'avait pu se résoudre à la perdre. Il voulait ce mariage, il voulait ces quelques années qu'Ashee avait promis de lui donner. Ils auraient régné sur le monde ensemble. Et alors peut-être qu'il aurait été suffisamment satisfait de ce qu'il aurait eu pour ne plus penser au sacrifice inévitable de sa bien-aimée avec un pincement au cœur...

 

C'était ce qui aurait dû se passer. Mais la chamane avait ses propres plans et il avait compris qu'il ne pouvait, même pour elle ou sa Tribu, sacrifier les siens. Il s'était donc dressé contre elle et en avait payé les conséquences. Même s'il savait qu'il allait mourir, il avait été soulagé. Il faisait son devoir d'homme. Il protégeait la femme qu'il aimait. C'était ainsi que son père l'avait élevé et il avait été terriblement soulagé de revenir vers les valeurs qu’il lui avait inculquées et qu'Ashee l'avait incité à mettre de côté sans qu’il ne s’en rende compte.

 

Il n'aurait jamais pensé avoir une seconde chance avec Lara. Mais il l'avait. Pouvait-il risquer celle-ci en lui avouant ce qu'elle semblait ignorer ? Est-ce que cela la soulagerait de le haïr ? Il n'était pas certain de pouvoir le supporter. Mais il n'était pas plus certain de pouvoir supporter la peine immense que Lara semblait porter. Elle était toujours sa fiancée, il était de son devoir de la réconforter.

 

La vérité réconfortait toujours lui avait dit Linya. Parfois elle déchirait et peinait avant de découvrir son réconfort. Mais les éclaircissements qu'elle apportait permettaient systématiquement de faire le point sur soi, les autres, sa vie et ce qu'on attendait de tout cela. Cela portait vers l'avant quoi qu'il arrive. Si on ne la laissait pas nous écraser bien sûr.

 

Et si Lara la laissait l'écraser ?

 

Il ne pouvait pas prendre ce risque.

 

Il passa un bras autour d'elle et l'attira dans son étreinte. Il prononça sa première phrase depuis son arrivée aux Etats-Unis :

 

- Je ne sais pas si tu le souhaites toujours, fit-il la voix éraillée avant de tousser pour l'éclaircir, mais de mon côté il n'y a rien de changé. Je veux toujours t'épouser.

 

Lara leva les yeux sur lui, incertaine. Non pas de sa réponse, elle le voulait, il était si gentil et il avait tout accepté d'elle dès le départ, même quand cela avait tourné bizarre et qu'elle s'était mise à développer des dons et pire, à en user de façon malsaine sur les autres, il était resté à ses côtés. Et il avait risqué sa vie pour la protéger. Pour elle, il était un héros.

 

Non, elle était incertaine car elle pensait ne pas le mériter.


Néanmoins, elle l'aimait et elle avait besoin de lui. Alors elle hocha la tête et lorsqu'il sourit, un grand, un large sourire heureux, cela illumina tout son beau visage. Elle le lui rendit, légèrement, et attira son visage pour l'embrasser.

 

Rapidement le baiser devint plus profond et elle sentit les mains de son fiancé courir sur son corps, impatient d'en reprendre la possession. Elle se détacha gentiment de et repoussa ses mains. Elle désigna ses bandages et il protesta :

 

- Je vais bien, ce n'est pas grand-chose.

 

Lara secoua la tête et toucha doucement ses côtes. Il tressaillit et grimaça en comprenant qu'il venait de se trahir. Elle sourit devant sa déception et l'embrassa pour l'apaiser. Soudain il releva la tête et sussura à son oreille :

 

- Si tu te mets sur moi, je ne souffrirai pas du tout...

 

Elle lâcha un petit rire en secouant de nouveau la tête. Puis amusée et le connaissant suffisamment pour savoir qu'il ne lâcherait pas si facilement l'affaire, elle acquiesça. Oui, cette nuit, ils scelleraient leur promesse de mariage.

 

                                                                       ***

Tia remercia le père de David lorsque celui-ci l'introduisit dans la chambre de son fils. L'adolescent demanda à son père de les laisser seuls. L'homme jeta un regard surpris à Tia qui haussa les épaules.

Elle se demandait quelle excuse il avait donné à ses parents lorsqu'elle lui avait téléphoné plus tôt dans la journée pour le voir.

 

Elle avança dans la pièce et la détailla. Notant les couleurs neutres et les posters sur les murs, elle songea que Len et lui devaient bien s'entendre. Elle avisa la photo de groupe, lui, Len, Lara, Gipsy et quelques autres amis, posée sur le bureau ainsi qu'une autre photo, cette fois sur la table de chevet à côté du lit. C'était une photo encadré de David et Lara.

 

Ainsi malgré leur rupture et ce qui s'était passé, il était toujours attaché à sa fille... quelque chose sur lequel elle pourrait jouer si le besoin s'en faisait sentir. Bien sûr, ce n'était pas fair-play, mais pour ses enfants elle pouvait tout transgresser.

 

Elle se dirigea vers le lit, situé au fond de la pièce et s'assit sur le siège qu'il lui désigna, un vieux fauteuil en cuir qui avait été poussé près du lit. David était assis contre des oreillers et bien que ses bandages soient toujours impressionnants, il avait meilleure mine.

 

- Bonjour David.

 

Le garçon hocha la tête, les yeux rivés sur elle. Il ne paniquait pas au moins, songea-t-elle, même s'il semblait inquiet. Il se racla la gorge et demanda :

 

- Lara n'est pas là ?

 

Tia secoua la tête.

 

- Pas aujourd'hui. Elle est assez fragile et je ne suis pas certaine que cette entrevue lui soit bénéfique.

 

David fronça les sourcils et un éclair de colère traversa ses yeux.

 

- C'est elle qui me met dans cet état et c'est elle qui est fragile ? Gronda-t-il.

 

Tia se contenta de le dévisager sans aménité. Le garçon se calma rapidement.

 

- Tu dois comprendre une chose David, elle n'était pas, tout comme Len, elle-même ce jour-là. Tu devrais le savoir mieux que quiconque toi qui te prétends son âme-sœur.

 

A ces mots il détourna le regard, piteux.

 

- L'as-tu déjà vue user de tels dons ?

 

Il secoua la tête.

 

- L'as-tu déjà vue cruelle ?

 

- Non mais elle sait être mauvaise lorsqu'elle est jalouse. Et j'ai nettement eu l'impression qu'elle l'était.

 

- Mais pas cruelle pour autant. A la rigueur qu'elle s'en prenne à toi, disons qu'elle avait une bonne raison. Mais les gens autour ?

 

Il hésita et secoua la tête.

 

- Et Len ? L'as-tu déjà vu faire preuve d'autant de méchanceté ?

 

- Non, Len est le type le plus gentil que je connaisse. Et il ne s'énerve jamais. Même quand j'ai trompé Lara, il est resté mon ami même s'il m'a dit que pour le principe, il devait me mettre son poing dans la figure. Et il l'a fait. Mais il ne prend pas les gens en traître.

 

- Exactement. Donc avec ce que tu sais d'eux, comment peux-tu penser qu'ils aient fait cela intentionnellement ?

 

Le jeune homme ouvrit la bouche, puis la referma. Il n'en savait rien. C'était juste une impression. Tia poursuivit son entreprise de sabotage et releva :

 

- Malgré ce que tu pensais que Lara t'avait fait, tu gardes cette photo avec toi, fit-elle en désignant la table de chevet.

 

Elle se pencha en avant, avant-bras sur les genoux.

 

- Tu l'aimes encore.

 

Il la fixa, contrarié, tout en répliquant simplement :

 

- C'est mon âme-sœur.

 

- Tu sembles convaincu.

 

- Je l’ai toujours su. C'est juste que quand je l’ai compris ça m'a fait peur. J'avais à peine 15 ans, comment j'ai fait pour la rencontrer si jeune ? Je n'ai même pas eu le temps de m'amuser avant, ça n’est pas juste ! Mais quand je l’ai vue avec ce type, là, Sahel, j'ai compris que à jouer à l'idiot comme je le faisais, elle était capable de penser qu'un autre que moi pouvait être son âme-sœur. Alors j'ai décidé de changer. Mais ce type a trop d'influence sur elle et ça m'énervait, c'est pas normal !

 

- Sahel n'est pas parfait mais il a risqué sa vie pour Lara récemment. Pour moi, il ressemble beaucoup à une véritable âme-sœur.

 

David se redressa comme un ressort, soudain plein de morgue.

 

- N'importe quoi ! Pas question ! J'ai été attaqué par elle et son frère, j'ai rien dit à personne, je risque de garder des cicatrices à vie, d'être défiguré, elle n’a pas le droit d'aller vers quelqu'un d'autre ! J'ai accepté ce qu'elle m'a fait et j'ai continué de l'aimer, osez me dire que c'est pas mon âme-sœur après ça ! Si ça n'avait tenu qu'a moi je l'aurais haïe mais j'y arrive pas, je l'aime c'est plus fort que moi !

 

Surprise de sa véhémence et touché par sa sincérité, Tia tendit la main et la posa sur son bras, faisant attention à ne pas toucher un endroit lésé.

 

- D'accord, calme-toi, je te crois.

 

Alors qu'il se laissait aller contre ses oreillers, essoufflé et fatigué par son éclat, elle poursuivit :

 

- Ecoute, tu ne sais pas tout. Ce qui s'est passé, ce qui est arrivé à Lara et Len les a laissés profondément traumatisés. Mais ce que je vais te raconter, tu pourrais avoir du mal à y croire, alors garde bien l'esprit ouvert et souviens-toi de ce que tu as vu.

 

David se redressa, plus alerte et légèrement inquiet en même temps. Il hocha la tête et Tia commença son récit.

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10 juillet 2016

Ebooks et Majs !

mar

Au menu aujourd'hui :

- deuxième pack de FF sur ebooks, grâce au travail de Tomby qui nous livre pas moins de 13 histoires complètes de Missy Good ! (voir la rubrique ebooks)

- la fin de la Prophétie, de honey (voir sous Sassem)

- deuxième partie de Chose promise, chose due, de Missy Good, traduction assurée encore et toujours par Fryda !

Que dire à part ... bonne lecture !!

 

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Chose promise, chose due, partie 2

Voir les avertissements en partie 1


Chose promise… chose due

2ème partie

Par Melissa Good (mai 1998)

(traduction Fryda – 2016)

Xena n’avait pas de problème pour se réveiller, avant même que l’aube ne se pointe. Mais la fraîcheur n’était pas usuelle… et l’absence de la forme familière de Gabrielle, blottie paisiblement dans son sommeil, apporta des souvenirs obsédants qui la réveillèrent brusquement, le cœur battant dans un rythme erratique avant qu’elle ne se concentre sur l’endroit où elle se trouvait.

Elle roula lentement sur le dos et se redressa sur un coude, massant doucement ses tempes de l’autre main tandis que la panique soudaine diminuait et qu’elle relâchait un long soupir fatigué. Très bien… très bien… calme-toi, chantonna-t-elle pour elle-même silencieusement. Ça n’était qu’un cauchemar. Rien d’inhabituel.

L’air humide de l’avant-aube faisait bouger ses cheveux dans un souffle agité et elle s’assit, se rapprochant du feu qui s’éteignait et qu’elle remua pour le réveiller. Les légers craquements envoyèrent une odeur sèche de noisette dans l’air tandis que les branches dont elle avait patiemment nourri le feu prenaient et brûlaient, et elle tendit les mains au-dessus des flammes pour les réchauffer.

Bon sang.  Elle ramena ses jambes pour les croiser sous elle et elle tira sur les bords de la couverture sur ses épaules tandis que les ombres noires accueillaient les prémisses de l’aube en chemin. Se réveiller et trouver tout ça… parti… encore une fois, était un rêve récurrent qu’elle gardait pour elle-même pour éviter d’inquiéter sa compagne.

Il était toujours accompagné des traces horribles d’un rire profond et narquois qui se moquait d’elle tandis qu’elle se retrouvait abandonnée à l’extérieur d’un temple en pierre qui lui était interdit. Seule. Ou avec des souvenirs acérés de Gabrielle qui la laissait, sans regarder en arrière.

Et savoir que tout était de sa faute.

Mais la présence de Gabrielle le gardait au loin et pour être honnête, les rêves commençaient à diminuer, devenant de brèves volutes d’anxiété s alors qu’elle s’ajustait mieux à la relation restaurée entre elles. Elle se frotta la nuque, travaillant sur la raideur, avant de regarder autour du campement, paisible dans la lumière émergente. « Bonjour, Argo. »

La jument dressa les oreilles et leva le museau, écartant ses naseaux soyeux vers sa cavalière.

Ensuite Xena tourna la tête pour regarder derrière elle et elle se retrouva face à face avec une tête à bec, blanche et noire, des yeux clignant. « Ouaouh ! » Elle sauta en arrière, surprise.

L’oiseau tomba en arrière et s’écrasa dans les feuilles, cacardant de détresse.

Xena ferma les yeux et marmonna un juron virulent puis elle se pencha en avant et mit les deux mains autour du corps potelé pour le relever. « Tu pourrais te retrouver avec la tête coupée pour avoir fait ça, mon pote », l’avertit-elle avec dégoût. « Tu as vraiment de la chance que le mois qui vient de s’écouler ait diminué mes réflexes. »

« Coin ! » Il lui lança un regard mauvais puis repartit en se dandinant dans les feuilles, en direction de l’eau.

De regarder son dandinement comique fit émerger chez Xena un rire doux qui éloigna les ombres restantes et la mit de bien meilleure humeur. Elle se leva et s’étira, puis roula avec soin les fourrures dans un paquet et le remit dans son équipement dont elle sortit une barre de fruits secs à mâcher tandis qu’elle s’affairait à ranger le campement.

Le goût piquant était plaisant, plein de fruits estivaux qu’elle avait sauvés des provisions de Cyrène et insérés dans les rations de voyage qui faisaient une grande partie de ses repas rapides quotidiens sur la route. Ils lui procuraient une poussée d’énergie rapide et maintenaient même Gabrielle contente jusqu’à ce qu’elles puissent s’arrêter pour un repas plus substantiel. Elle avait découvert que pourvoir sa compagne de ce genre de choses l’empêchait de développer une humeur moyenne et elle faisait attention de ne pas trop taquiner son âme-sœur au sujet de son besoin constant de mâcher.

Juste un peu. Xena rit doucement pour elle-même. Tout comme Gabrielle la taquinait au sujet de son besoin constant d’aiguiser ses armes et de vérifier son armure. Il y avait quelque chose de chaleureux et de très confortable dans leurs plaisanteries… c’était un appel fort de leur amitié qui allait bien au-delà de leur relation romantique.

Elle se lécha les doigts et sella Argo après un bain rapide dans les eaux froides dont elle avala plusieurs goulées. L’air frais sentait bon et elle en prit plusieurs inspirations, appuyée contre le flanc chaud d’Argo. « Et bien, ma fille… allons chercher ce message, d’accord ? »

« Coin. »

Xena fit bouger sa mâchoire et pianota sur le cou d’Argo un long moment avant de se retourner. L’oiseau se tenait au milieu de son campement bien rangé, avec ce qu’on pouvait décrire comme une expression désolée sur le visage. « Quoi ? » La guerrière mit les mains sur ses hanches et lui jeta un regard noir.

L’animal s’avança en dandinant, ouvrant et fermant son bec acéré jusqu’à ce qu’il cogne une de ses jambières en métal.

« Hé ! » Xena frappa du pied, lui faisant bouger ses ailes courtes. « Allez… va-t’en. »

« Coin. » L’oiseau pencha la tête et la regarda.

La guerrière roula les yeux et secoua la tête. « Je dois partir. » Elle se retourna et se hissa sur le dos d’Argo, laissant ses genoux s’installer dans les creux familiers derrière les épaules de la jument, prenant les rênes d’une main. « Allez, ma fille. »

La jument démarra, se frayant délicatement un chemin dans le sous-bois, ses oreilles pointées en arrière pour saisir des commentaires murmurés par sa cavalière.

« Coin ! »

Xena ignora le son, fixant fermement son regard entre les oreilles d’Argo. Un léger tambourinement brisa l’aube paisible.

« Coin ? » Le bruit cessa. « Coin. »

Xena serra les dents, mais regarda par-dessus son épaule, pour voir l’oiseau qui se tenait dans le chemin, avec un air très déprimé. « Ecoute. » Elle arrêta Argo et se tourna à demi. « Tu ne veux pas aller où je vais, d’accord ? Ils vont te transformer en ragoût, crois-moi. Ce n’est pas un bon endroit. » Rivas était une… la meilleure description était une ville de hors-la-loi, où les mercenaires s’assemblaient pour passer l’hiver et ce qu’on y trouvait surtout, c’était des ennuis. Beaucoup.

L’oiseau cligna tristement des yeux.

Xena soupira. C’était visiblement l’animal de quelqu’un, pas un animal sauvage, et qui sait ? Peut-être qu’un des salopards cinglés à Rivas était le propriétaire de cette fichue chose. C’était la seule ville entre ici et là-bas… « Je ne peux pas croire que je fais ça », grogna-t-elle à Argo qui tourna la tête et renifla. « Par les seins des Bacchantes », jura-t-elle vertement, puis elle sortit les pieds des étriers d’Argo et se glissa à bas du dos de la jument, marchant d’un bon pas vers l’oiseau qui la regardait tristement.

« Coin ! » Il avança en se dandinant comme vers une amie perdue depuis longtemps.

Xena l’étudia puis s’agenouilla et l’attrapa rudement par le milieu, l’écrasant un peu et elle se releva. « J’ai perdu la boule », murmura-t-elle en portant l’animal vers la jument qui attendait patiemment. « Ecoute… tu vas à Rivas et après c’est terminé, compris ? Pas plus loin… si tu ne trouves pas là-bas ce que tu cherches, alors c’est fichûment dommage. »

Les petits yeux noirs clignèrent et le bec acéré s’ouvrit, tandis que l’oiseau haletait.

Xena soupira et le mit sous son bras puis elle se remit en selle et installa l’oiseau sur la selle devant elle. « Tu ne bouges pas… tu ne fais pas de bruit… compris ? »

« Coin ! »

Argo sursauta, effarouchée, manquant désarçonner sa cavalière.

Xena s’accrocha de ses jambes puissantes et tint bon, passant en revue une volée de jurons. La matinée allait être longue.


Gabrielle se réveilla avec le léger ronflement d’Arès et elle resta tranquille quelques minutes, à caresser nonchalamment sa fourrure. « Ta maman avait raison, Arès… » Murmura-t-elle doucement. « Tu es vraiment de bonne compagnie… mais je suis vraiment contente qu’elle ne ronfle pas comme toi. »

Le loup ouvrit un œil jaune et le tourna vers elle. « Agrroo ? »

La barde sourit et roula sur le côté, laissant son regard se poser sur le poisson en verre qui avait capturé la lumière du soleil matinal et envoyait des rayons bleu clair et verts à travers la pièce. Cela changeait… tout cet endroit, vraiment… là… il y avait quelque chose de magique ici qui rendait cette place austère et maussade plus spéciale.

Elle avait tenté de le faire avec son propre poisson… et les autres jouets, mais ceci… c’était différent.

Ça, c’était quelqu’un d’autre qui lui tendait la main et disait… « Tiens… rêve un peu. » Et le fait que c’était son âme sœur impassible et sévère qui l’avait fait, le rendait encore plus spécial, parce que c’était Xena qui avait rendu ses rêves les plus fantaisistes…

Réels.

Alors s’il y avait des cauchemars qui venaient en même temps ? Est-ce que ce n’était pas mieux que rien du tout ? Vivre sa vie sans ressentir… quelque chose… ne pas être… quelque chose…

Comme Hécube. Elle n’avait jamais connu la joie d’avoir un poisson de verre.

Tout d’un coup, Gabrielle se sentit profondément désolée pour elle. Oui, sa mère n’avait jamais eu à traverser ce que la barde avait connu… mais… elle tendit la main pour toucher du doigt la surface en verre lisse et froide, tandis qu’elle mettait l’autre bras autour du corps chaud d’Arès. « Je n’échangerais pas ma place contre la sienne pour quoi que ce soit au monde, Arès », murmura-t-elle dans l’oreille du loup.

« Agorrrooo… » Gronda Arès en léchant ses pattes arrière et en soupirant.

Gabrielle soupira aussi et regarda la lumière qui venait de la fenêtre. « Qu’en penses-tu, Arès… un jour loin d’elle et je dors tard. C’est dégoûtant. » Elle donna une tape brusque au loup et roula hors du lit, pour aller vers la fenêtre et laisser la brise fraîche repousser ses cheveux. « Quelle belle journée. » Elle s’appuya contre le rebord et regarda un rouge-gorge sauter de branche en branche, pencher sa tête colorée et capturer une chenille.

« Et bien. » Une voix la fit se retourner pour voir sa mère dans l’encadrement. « Je vois que tu es levée. »

« Enfin » compléta Gabrielle avec un sourire ironique. « Désolée. » Elle se passa les doigts dans les cheveux et s’appuya contre le rebord. « Je ne le fais plus habituellement. »

Sa mère lui fit un petit sourire. « C’est bon. » Elle fit une pause, embarrassée. « Tu… as dû faire un mauvais rêve cette nuit… tu criais. »

Gabrielle plissa le front. « Je ne me sou… oh. » C’est vrai. « Est-ce que j’appelais Xena ? » Un vague souvenir d’un vieux, très vieux cauchemar… de Xena qui la laissait à Potadeia, lui revint en mémoire. Ça doit être l’environnement, soupira la barde intérieurement. Je n’en avais pas fait comme ça depuis longtemps.

Hécube hocha la tête en silence.

« Ah. » Gabrielle bougea ses épaules et croisa les bras sur sa poitrine. « Une imagination trop active, je pense… je ne me souviens même pas de quoi il s’agissait. » Bien. Pas de raison de lui en parler, c’est mon cauchemar, pas vrai ? »

Sa mère lui fit un sourire prudent. « Tu veux manger quelque chose ? J’ai du pain frais… »

« Bien sûr. » La barde alla à son sac et enleva sa chemise de nuit, sortant une tunique gris clair pour la remplacer. « Je vais juste… » Une main sur son épaule et elle se retourna, le vêtement serré dans une main, en regardant Hécube d’un air interrogateur.

Sa mère l’étudiait, une expression pensive sur son visage abîmé par le temps. « Tu… » Elle soupira. « Tu as l’air si différente. » Elle leva un doigt légèrement tremblant pour toucher la cicatrice sur le cou de Gabrielle. « Je… suis arrivée hier soir à l’endroit où ceci s’est produit. »

« Oh », murmura Gabrielle. « C’était… il y a un moment… ça ne fait plus mal. »

« Gabrielle, tu… tu as failli mourir », dit Hécube d’une voix très basse.

La barde hocha un peu la tête. « Je sais. » Elle tira lentement sur la tunique, serrant la ceinture d’un air absent. « Mais je ne suis pas morte… c’est ça l’important. »

Hécube soupira. « Tu as libéré les Titans ? »

Gabrielle tressaillit. « Eh… oui, malheureusement… » Elle eut un air penaud. « Mais je les ai ramenés sous contrôle… avec un peu d’aide. »

« Xena a dû être très contrariée », songea sa mère qui la prit par le coude et la mena hors de la chambre. « C’était très intéressant de voir tes descriptions de son changement. »

La barde sourit tranquillement. « Oui… je sais. »

« Certains des poèmes sont très adorables », commenta alors Hécube, tandis qu’elles atteignaient la petite cuisine. « Il y en a un sur une étoile filante et comme c’était rare… j’étais… très impressionnée par celui-là. »

« Ah. » Gabrielle alla vers des tiroirs familiers et prit deux tasses. « Oui… c’était… » Elle hésita puis prit une profonde inspiration. « C’était la nuit où… je… hum… j’ai réalisé que j’aimais Xena. » Elle ferma les yeux et imagina la douce senteur de pin et du feu qui craquait.

Un silence de mort derrière elle et elle relâcha lentement son souffle. « C’était une nuit plutôt intense pour moi. »

« Il y a si longtemps ? » La voix d’Hécube semblait un peu tendue.

Gabrielle se contenta de hocher la tête sans se retourner. Elle mesura avec soin les herbes qu’elle mit dans les tasses et, dessus, elle versa l’eau de la marmite gardée toute prête près du feu. Cette nuit étoilée avait semblé… si pleine de possibilités. Alors que j’étais allongée, sous une couverture d’étoiles, je me retrouvais dans des dessins tracés par des lumières dansantes… et tandis que je regardais, l’étoile qui marquait mon cœur vint se placer dans l’obscurité… se trouvant un nouveau foyer dans une constellation faite de force et de volonté d’acier, et des yeux qui égalaient chaque lumière que ma vue pouvait saisir. Elle se souvenait de la joie tremblante et elle offrit un sourire à son moi plus jeune.

« Gabrielle, alors pourquoi… »

La barde se mordit la lèvre. « Alors, pourquoi j’ai épousé Perdicas ? » Elle finit par se retourner, apporter les tasses à la table et en poser une devant sa mère. « C’est… une question que je vais me poser tout le reste de ma vie. » Elle s’assit et mit les mains autour du bois sculpté de la tasse, fixant ses profondeurs fumantes. « Peut-être… parce que je ne pensais pas que Xena et moi… » Elle s’interrompit. « Et… je l’aimais bien… il s’inquiétait pour moi. »

Un long silence.

« Parce qu’on le voulait ? » Finit par dire Hécube très doucement. « Parce que ton père le voulait ? »

Gabrielle cligna des yeux puis regarda la compassion sur le visage de sa mère. « En partie. »

Hécube soupira. « Est-ce que… si les choses avaient été différentes… aurais-tu été heureuse avec lui, Gabrielle ? Il tenait beaucoup à toi. »

La barde secoua lentement la tête. « Non », admit-elle tranquillement. « Xena m’aurait bien trop manqué… ça aurait été… à la fin… je ne sais pas ce qui me serait arrivé. »

« Et bien… » Sa mère prit une gorgée de thé. « Elle semblait te soutenir pas mal à l’époque. » C’était une pique, elle le savait, mais elle était trop curieuse de savoir ce qu’allait dire sa fille pour l’arrêter.

« Oh oui. » Gabrielle relâcha un soupir. « Elle était prête à faire tout ce qu’elle pensait qui pourrait me rendre heureuse. » Elle eut une pensée nostalgique pour sa compagne. « Si seulement elle avait su. » Elle posa la tête sur sa main. « Nous avions si peur toutes les deux. »

Elles se tournèrent quand la porte s’ouvrit et que Lila entra d’un pas nonchalant, portant Gabriel posé sur son bras et qui les regardait avec un intérêt puéril. « Et bien… » Lila eut un regard narquois pour sa sœur aînée. « Je vois que certaines choses n’ont pas changé. »

Gabrielle leva la main, contente de l’interruption. « Très bien… très bien… j’ai dormi tard, oui. Tue-moi. » Elle sourit au bébé et le chatouilla, gloussant avec lui quand il se tortillait. « Les dieux savent que ça ne m’arrive pas si souvent… si l’aube est passée, c’est tard selon Xena. »

« Oooh… » Fit Lila. « Allons, Bri. Tu la mènes par le bout du nez… tu ne peux pas la forcer à rester au lit ? » Elle s’assit et fit rebondir Gabriel sur un genou. « Je parie que oui. »

La barde remua une main. « Eeeeet bien… oui et non. » Elle rit. « Bien sûr, si je le souhaitais, un jour particulier, ce serait facile… mais en général nous… dormons et nous réveillons au même moment, alors je ne veux pas vraiment dormir quand je suis avec elle. »

Sa mère et sa sœur la regardèrent, intriguées.

« C’est bizarre, je sais. » La barde soupira. « C’est dur à expliquer. » Elle joua à nouveau avec sa tasse et prit une gorgée. « Je pense que nous sommes beaucoup ensemble en fait. » Elle haussa les épaules. « Vous savez comme c’est… on s’habitue aux choses. »

Lila l’étudia. « Non… je ne pense pas que ce soit tout », déclara-t-elle calmement. « Je me souviens… quand tu étais ici la fois d’avant… et que cette balle de foin est tombée sur Xena. » Elle fit une pause. « Tu savais. » Elle baissa la voix jusqu’à un murmure. « Tu savais quand c’est arrivé, Bri… tu l’as senti. Tu es devenue pâle comme un linge… »

Gabrielle la regarda. « Oui », finit-elle par admettre tranquillement. « Je savais. »

« Wow », dit Lila dans un souffle. « Ça fait quoi ? »

Un haussement d’épaules. « Je ne peux le comparer à rien », répondit la barde simplement. « C’est juste une chose qui fait partie de nous. »

Un bruit puissant interrompit la scène tendue et elles virent arriver un homme petit et rond qui respirait mal dans l’encadrement. « Cachez-vous… Fuyez… une bande de voyous a traversé le troupeau et se dirige par ici ! »

« Et bien. » Gabrielle posa sa tasse et se leva. « Il est temps de se mettre au travail, je pense. » Elle se dirigea vers sa vieille chambre pour prendre son bâton et enfiler ses bottes. « Il faut que je te dise, Arès… » Marmonna-t-elle au loup qui sautillait. « Je n’ai jamais été aussi contente de voir des brigands de ma vie. »

Les cris augmentèrent dehors et elle passa la porte de devant, dans la direction du danger.


La ville de Rivas se dressait devant elle, ses dépendances miteuses à moitié effondrées sur la route. Xena guida Argo pour les dépasser avec un sourire grimaçant, alors qu’un bourdonnement de conversations s’élevait tandis qu’elles s’aventuraient plus avant dans la ville délabrée. « Ce n’est pas beau, Argo », murmura-t-elle, alors que des voix s’élevaient avec colère devant elles. Elles contournèrent un petit grenier jusqu’à la zone centrale de la ville, pour voir une grande foule d’hommes amassée au centre, entourant un chariot et une silhouette petite et presque ramassée.

« Qu’on le lapide, ce salopard ! » Cria un homme. « C’est un imposteur ! » La foule s’avança d’un coup avec une intention visiblement mauvaise. « Il nous a trompés ! »

Xena s’arrêta un instant puis soupira et serra les genoux sur les flancs d’Argo, repoussant les hommes les plus proches hors de son chemin. Un homme grand et vêtu d’une armure protesta puis leva les yeux et vit le regard bleu glacé qui le clouait et il recula sans un seul mot.

Eh. Xena sourit pour elle-même. Ça marche toujours. Elle repoussa une autre rangée de canailles puis se leva un peu dans ses étriers pour regarder la victime débraillée. Elle ferma les yeux et se rassit puis elle secoua lentement la tête. « J’aurais dû m’en douter. » Elle s’arrêta un instant puis carra les épaules et lâcha un cri qui surprit les hommes qui la gênaient et les fit s’écarter de son chemin. Elle poussa Argo vers l’avant avec plus d’énergie cette fois et n’eut pas de remords à donner des coups de pied pour écarter les hommes de son chemin quand ils ne bougeaient pas assez vite. « Reculez ! »

Un grondement sourd de mécontentement lui répondit et elle sortit son épée avec un bruit distinct d’acier contre le cuir. « Bougez ou je vous embroche. » Elle frappa le crâne de l’homme le plus près. La foule bougea à contrecoeur et elle atteignit l’avant, où un homme vraiment très grand et corpulent se tenait, sa main enroulée dans l’avant de la chemise d’un homme barbu très pâle et très sale.

Qui rayonna d’un délice suprême et non masqué en la voyant. « Xena ! » Sa voix chantait littéralement son nom.

« Bonjour, Salmoneus. » La guerrière soupira en posant son épée sur son épaule pour regarder son gardien. « Dans quoi tu t’es mis cette fois-ci ? » Elle lança un regard au chariot qui était rempli de… Elle plissa les yeux. D’animaux. Dont certains ressemblaient à l’oiseau assis en silence sur le pommeau de sa selle. Soulagée, elle jeta l’oiseau à l’arrière de la structure où il se dandina pour rejoindre ses congénères, cacardant furieusement. « Je présume que c’est à toi. »

« C’est… » Salmoneus toussa quand l’homme serra sa prise. « Hum… » Il remua la main vers Xena.

La guerrière se rapprocha et croisa le regard de l’homme. « Tu vas le lâcher ? » Elle s’assit très détendue dans la selle d’Argo, passant un pouce de haut en bas sur la poignée de son épée… son regard capturant celui de l’homme, noir. « Ou bien faut-il que je devienne méchante ? »

Il écarta les narines. « Ça dépend. A quel point tu peux devenir méchante ? »

Xena sourit. « Très. » Elle plissa les yeux. « Et c’est quand je suis de bonne humeur. »

« Elle dit la vérité… » Bafouilla Salmoneus. « Vraiment… c’est affreux, du sang partout… c’est dégoûtant. » Sa voix s’éteignit en un couinement tandis que l’homme serrait plus fort.

La guerrière sortit les pieds des étriers et passa la jambe par-dessus le cou de la jument, glissant le long de son flanc pour atterrir dans un mouvement fluide. Elle s’avança vers les deux hommes sans même jeter un coup d’œil sur ses côtés tandis que la foule s’écartait sur son chemin. « Tu ferais mieux de le lâcher… ou il va te manquer une main quand j’arriverai », commenta-t-elle doucement. Son regard se cloua à nouveau sur celui de l’homme et elle sentit ses instincts de combat prendre vie, chargeant l’air autour d’elle et relevant les poils de sa nuque pour laisser une brise fraîche et chatouilleuse voyager sur elle. Elle écarta les narines et une certaine lueur entra dans son regard, d’un endroit en elle qui, pour dire vrai, appartenait fermement à Arès.

Le grand homme détendit lentement sa main et le tissu de la chemise sale de Salmoneus se desserra tandis que l’homme courtaud reculait de quelques pas, ajustant ses vêtements sales. « Oh… bon choix… ouais, tu ne veux pas avoir d’ennuis avec elle. »

« Bien sûr que si », dit l’homme en riant et il sortit son épée pour aller vers elle, à quelques pas de l’endroit où se tenait Salmoneus. « Je rêve de croiser le fer avec la fameuse Xena depuis des années. »

« Ah oui ? » Xena l’évita et le laissa la dépasser, le frappant sur les fesses tandis qu’il trébuchait. Un rire malsain parcourut la foule. « Viens par ici, rêveur. » Elle cala son coup suivant avec sa poignée et le repoussa, le déséquilibrant malgré l’avantage de sa taille. Mais il se reprit et réattaqua, balançant son épée avec rudesse et compétence.

Xena para son coup puis se mit à sa portée et frappa sa mâchoire du coude, envoyant un craquement résonner dans l’espace ouvert. « Je parie que ça a fait mal. »

Il grogna, crachant du sang, réussissant à l’agripper d’une main au-dessus de son coude pour envoyer tout son poids contre elle. « Espèce de garce. »

« Tu commences à y voir clair. » Xena libéra son bras et retourna son épée, renversant la lame pour envoyer un coup tournant de sa main droite qui le frappa sur le côté de la tête avec le poids de la lame derrière. « Qu’est-ce qui t’y a fait penser ? » Elle lui donna un coup de pied dans l’aine puis le frappa du genou quand il se plia, le faisant tomber sur le dos avant de s’agenouiller sur sa poitrine de tout son poids.

Elle lui chatouilla la gorge de sa lame tandis qu’il haletait, étendu sur le dos, ses paupières cillant d’incrédulité. « Heureusement pour toi… je suis de bonne humeur. » Elle lui fit un sourire et se leva, puis elle rengaina son épée et se frotta les mains. « Filez tous. » Sa voix était un grondement et elle tourna son regard glacial sur la foule jusqu’à ce qu’ils commencent à s’éparpiller en grognant.

Salmoneus et elle finirent par être seuls dans la clairière, avec son chariot de… créatures. L’homme se serra les mains et cligna des paupières dans sa direction. « Oh… Xena, tu n’as AUCUUUUUNE idée de combien je suis content de te voir… c’est… et bien, c’est comme un miracle envoyé par les dieux ! »

La guerrière mit les mains sur ses hanches. « Qu’est-ce que tu fabriques ? »

Il montra sa poitrine. « MOI ? Eh bien… rien… rien du tout… je… et bien, tu vois... un cousin à moi, tu vois… il rentre d’un long voyage en mer et il a réussi à rapporter des… et bien, des curiosités… alors on a pensé que… je veux dire que j’ai pensé que ce serait… euh… et bien, éducatifs que les Grecs de partout voient ces animaux inhabituels et remarquables. » Il hocha brusquement la tête. « Tu le penses aussi ? »

Xena posa ses avant-bras sur le chariot et regarda à l’intérieur. Avec son ami, il y en avait autour d’une demi-douzaine d’autres comme lui, tous haletant d’un air malheureux dans la paille. Il y avait aussi quatre cages qui retenaient un chat à l’air dépenaillé avec des moustaches énormes, trois grands oiseaux bigarrés avec des becs de couleur claire et recourbés et deux belettes. « Je pense que tu as là un chariot plein de bêtes malheureuses, Sal. » Elle tourna la tête et le regarda. « Est-ce que c’est bien ? »

La mâchoire de l’homme tomba et il s’avança, une main levée avec hésitation pour lui toucher le front. « C’est drôle… tu ressembles vraiment à Xena… tu te bats assurément comme elle… » Il fit une pause. « Tu es malade ? Xena, ce sont des animaux idiots. »

La guerrière pinça les lèvres. « Pas si stupides… celui-là a réussi à me trouver. » Elle tendit la main et son petit copain s’avança en se dandinant pour lui mordiller les doigts de son long bec. Elle lui gratta affectueusement la tête. « Tu devrais soit en prendre soin, soit les laisser partir, Salmoneus. »

L’homme d’âge mûr mit la main sur le côté du chariot et l’étudia. « Tu sais… J’ai entendu ces histoires dérangeantes sur toi, Xena… vraiment dérangeantes… juste… impossibles à croire… Maintenant je ne suis plus aussi sûr. » Il garda le silence un long moment. « Tu as vraiment changé… plus encore que la dernière fois que je t’ai vue. »

Le regard de Xena le traversa. « Va-t’en, Sal. Ce n’est pas un endroit pour quelqu’un comme toi. » Elle poussa le bord du chariot et commença à s’éloigner. « Pars ailleurs. »

L’homme corpulent se dépêcha de la rattraper. « Attends… attends… heu… où est Gabrielle ? »

La guerrière atteignit Argo et ajusta son harnais. « A la maison. » Elle attrapa les rênes de la jument et la fit avancer. « J’ai des choses à faire ici… ensuite je pars. Je veux que tu sois parti avant que j’aie fini. » Elle commença à avancer vers l’auberge à l’air honteux.

« Mais… qu… » Salmoneus trottina pour la rattraper. « Mais… je veux dire… et bien, Gabrielle va bien, n’est-ce pas ? »

Xena s’arrêta et se retourna pour le regarder en silence pendant un court instant. Puis elle laissa un sourire étirer ses lèvres. « Elle va bien. »

L’homme d’âge mûr eut l’air soulagé. « Vous deux vous n’avez pas… heu… » Il essayait de trouver un moyen subtil et neutre de poser la question.

La guerrière eut un regard ironique. « Non. » Elle regarda alentour puis soupira et se rapprocha de lui, la tête baissée. « Nous sommes toujours ensemble. » Les mots firent un écho bizarre dans sa tête tandis qu’elle les prononçait. « Elle rend juste visite à ses parents. »

« OH… génial… génial… » Répondit-il avec effusion. « Je suis tellement, tellement content de l’entendre, Xena, je ne peux pas te dire… mais… » Son sourire devint narquois. « J’ai entendu des rumeurs juteuses… » Il lui donna un petit coup de coude. « Hein ? Allez… tu peux tout dire à ton vieux pote Sal… »

Le regard bleu glacial le cloua. « Je veux que tu sois parti avant que je ne revienne, compris ? » Gronda Xena. « Je le pense. » Elle se retourna et pointa. « Toi et le reste de ton petit cirque. » Elle se tourna et partit à grands pas vers l’auberge.

« Xeeeeeeeennnnnnnnaaaaaa… » Gazouilla Salmoneus, un sourire commençant à s’étirer sur son visage expressif. « Hmm… tu sais, je pense que tu as raison… il faut que je parte… et… va savoir… la ville la plus proche d’ici c’est… hé… c’est Potadeia. »

Xena s’arrêta et soupira, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule. « Fiche le camp », l’avertit-elle puis elle regarda à nouveau autour d’elle. « Ecoute, Sal. Je n’ai pas le temps de jouer aux devinettes avec toi… c’est un endroit dangereux et tu ne devrais pas être ici. »

Il tapa le sol du pied et croisa les bras. « Xeeeennnnaaa ??? »

« Quoi ? » Aboya-t-elle, à demi embarrassée et à demi frustrée.

Un sourire charmant apparut sur le visage barbu de Salmoneus et il leva la main et remua les doigts. « Jolie bague. » Puis il s’affaira avec son chariot et laissa la guerrière retrouver son calme et piétiner. « Tch… tch… » Dit-il pour lui-même tandis qu’il éparpillait la paille. « Bravo, Gabrielle. »

Xena attacha Argo près de l’abreuvoir et prit un moment pour ajuster son armure avant de tenter de pénétrer dans l’auberge sombre et puante. Elle prit aussi un moment pour sourire en elle-même pour Salmoneus et espéra qu’il s’en tiendrait à l’idée d’aller à Potadeia… Gabrielle adorerait voir les petits oiseaux et peut-être qu’à elles deux elles pourraient convaincre le vieux fripon de donner un meilleur asile aux animaux.

Mais elle avait maintenant un autre problème. Trouver son contact et obtenir cette fichue note. Avec un soupir, elle ajusta le chakram et poussa la porte, retenant sa respiration face à la puanteur de vin aigre, de vieille bière et de corps pas lavés. Je buvais dans ce genre d’endroit… se souvint-elle en ravalant une montée de bile soudaine. A quoi je pensais ? Elle s’arrêta juste à la porte pour laisser sa vision s’adapter à l’intérieur peu éclairé, ensuite elle continua, consciente de tous les regards tournés vers elle.

Ce n’était pas inhabituel, mais c’était rarement ce genre d’attention maintenant… les hommes, et c’était principalement des hommes, à part trois ou quatre servantes qui, au vu de leurs robes, avaient une autre occupation aussi, les hommes donc étaient un groupe hétéroclite de mercenaires, avec de vieilles armures rafistolées et des armes mal entretenues. Ils la regardaient par-dessous et la voyaient comme une rivale… ou un tas d’ennuis potentiels. L’hostilité la frappait comme de l’eau et elle sentit son dos se raidir par pur réflexe tandis qu’elle injectait un peu de balancement dans sa démarche et traversait vers une table sombre et vide près de l’arrière.

Et bien. Elle laissa son regard planer, évaluant les habitants. Il y a une chance qu’ils sachent qui je suis. Un petit sourire supérieur recourba ses lèvres. Les sales mercenaires sont monnaie courante ici, mais… il n’y a pas beaucoup de combattants qui répondent à ma description et qui font le tour de la Grèce. Elle espéra juste que qui que ce soit la trouve et lui délivre ce fichu message avant qu’elle ne s’évanouisse à cause de la puanteur.

Une servante s’avança, sans s’inquiéter de laisser son regard planer sur la haute silhouette de Xena avec une intrépidité relative. La femme, à peine une jeune fille, vraiment, avait des cheveux presque aussi noirs que la guerrière, mais était bien plus petite et était amplement dotée. Elle mit son plateau contre sa hanche et sourit. « Je peux vous apporter quelque chose ? »

Xena haussa ses sourcils noirs. « Qu’est-ce que vous avez qui ne soit ni pourri ni empoisonné ? »

Une légère étincelle apparut dans les yeux de la jeune fille. « Votre cheval le boit sûrement là dehors », dit-elle d’un ton traînant. « Mais le porto n’a tué personne cette semaine. »

La guerrière répondit avec une étincelle à son tour. « Très bien. » Elle attendit que la chope lui soit apportée et elle la sirota avec prudence, appuyée contre le mur, un pied contre la chaise proche. Il ne fallut pas longtemps… quelques instants plus tard, une silhouette sombre vint près d’elle et la regarda de haut. Elle rendit le regard, tout en se rendant compte qu’il était vaguement familier.

« Tiens, tiens », dit l’homme doucement. « Regardez qui est là. »

Son esprit passa rapidement en revue les gens et le temps passé jusqu’à ce qu’il s’arrête sur son visage, plus jeune, et sans la longue cicatrice qui lui barrait le visage d’une oreille à l’autre. « Belenius. »

Il ricana de surprise. « La grande guerrière connaît mon nom… voyez-vous ça. »

Xena lui lança un regard neutre. « Tu veux quelque chose ? » Elle prit une autre gorgée du porto, qui n’était pas le pire qu’elle ait bu, mais pas le meilleur, et de loin.

Lentement, il s’installa dans la chaise en face d’elle. « Marrant que tu te pointes ici. » Il regarda autour de lui. « C’est pas ton genre d’endroit, non ? »

La guerrière le fixa, impassible. « Ça l’était. En quoi ça te regarde ? »

Il haussa les épaules et sortit un parchemin sale de son armure pourrissante et le lança sur la table vers elle. « D’un de tes vieux amis… » Il sourit, montrant un sourire aux dents manquantes. « J’étais même pas sûr que t’étais encore dans le coin… mais on dirait que oui. J’ai entendu dire que tu avais pris ta retraite. »

Xena prit le parchemin avec deux doigts et le secoua pour l’ouvrir. « Peut-être bien que oui », répondit-elle en tournant le papier vers la lumière.

Il gloussa. « Oh… oui, tu as l’air d’une retraitée. » Il frappa la table. « Jasess peut maintenant dire qu’il a eu une raclée mémorable par un seigneur de guerre à la retraite… ça va faire une bonne histoire à raconter aux hommes. »

La guerrière lut deux fois la missive, son esprit déjà loin en pensant à l’homme qui l’avait signée. Garanimus… Un vieil… ami ? Non. Jamais… plutôt un partenaire obligé. Mais il lui avait sauvé la vie une fois il y a bien longtemps et elle lui devait une faveur depuis. Maintenant il la réclamait, disait-il… il avait besoin d’elle pour une tâche, disait le message, qui était de son niveau et que seule elle pouvait faire.

Garanimus, qui avait été son amant, pendant quelque temps. Qui lui rappelait les mauvais jours, quand elle avait sévi dans tout le pays en faisant couler le sang comme si c’était de l’eau. Maintenant il voulait une faveur… et son honneur lui dictait d’aller au moins voir ce que voulait le vieux salopard. Il avait apparemment pris d’assaut une petite cité fortifiée à l’ouest et était coincé là avec son armée de bandits et de voleurs honteux, ayant trouvé que s’installer lui allait bien.

Ce n’était pas si loin… une semaine de voyage au plus. Mais emmener Gabrielle là-bas… intérieurement elle tressaillit fortement. Est-ce que je veux la soumettre à plus de ce côté de moi ? Ça n’était pas suffisant la dernière fois ?

Et au fond de son esprit. Et si cette fois-ci… c’était trop ? Elle se raidit. Est-ce que ce ne serait pas mieux de… d’y aller seule et de s’en occuper… Gabrielle serait en sécurité à Potadeia… elle passerait un peu de temps tranquillement et paisiblement avec sa famille… ce serait bon pour elle.

Elle n’avait pas besoin de le savoir, pas vrai ?

Xena soupira et prit une gorgée du porto, ignorant le discours incohérent de Belenius. Pendant un très long et mélancolique moment, elle en fut tentée, puis la connaissance de sa douce compagne se réinstalla et elle se leva abruptement. Laisser Gabrielle sans un mot… à Potadeia ? Laisser ce vieux cauchemar devenir réalité en même temps que les autres ?

Pas de toute ta vie. « Merci, Belenius », marmonna-t-elle en laissant le porto. « Finis ça pour moi, d’accord ? »

Il l’attrapa sans hésitation. « Bien sûr… bien sûr… Xena… t’sais… je me rappelais juste le bon vieux temps… c’était plutôt sympa de faire partie de ton armée. » Il avala une gorgée en gargouillant. « Assurément, t’étais une sacrée garce et une sacrée combattante par Hadès, je t’en donne crédit. »

La pièce était trop petite. Xena se dirigea vers la porte, s’arrêtant quand elle repéra la serveuse et elle sortit une pièce de la bourse dans sa ceinture. « Tiens. » Elle la tendit à la fille. « Garde la monnaie. » Elle passa près d’elle et atteignit la porte, la poussant brusquement pour l’ouvrir et plongeant presque dans l’air doux et frais, avec un sentiment de profond soulagement.

Argo hennit dans sa direction.

Lentement, elle avança péniblement vers la jument et s’appuya contre son corps chaud. « On part d’ici, ma fille. » Elle lança un regard dégoûté par-dessus son épaule. « Je n’ai plus rien à voir avec cet endroit. »

Un léger ébrouement lui répondit tandis qu’elle rangeait le parchemin dans sa sacoche et attrapait la selle pour se hisser sur le dos du cheval. Les fenêtres vides de la ville triste semblaient rire d’elle tandis qu’elle guidait Argo loin du ramassis de bâtiments et prenait le chemin qui menait loin de Rivas.

Et bien. Elle voulait une aventure. Xena jura silencieusement. Sois prudente quand tu demandes quelque chose, Xena… la vie trouve toujours le moyen de te le donner.


Le chemin s’envolait sous ses pas tandis que Gabrielle fonçait vers les bruits, avec Arès sur ses talons. Elle prit le dernier virage et vit une demi-douzaine d’hommes à cheval, qui balançaient des masses vers les villageois apeurés pour s’amuser.

Elle sentit la colère monter et cela lui donna de l’énergie, alors qu’elle atteignait le premier et évitait son arme, balançant la sienne dans un arc court et féroce qui le cogna juste au-dessus de l’oreille et le déséquilibra. Puis elle mit les bras en arrière et les lança vers l’avant, le frappant avec une acuité sans faille dans la poitrine avec le bout de son bâton.

Il glissa du cheval, une expression de surprise sur le visage et elle sourit pour elle-même, avant de se retourner et de foncer vers le deuxième brigand qui chassait une des filles du village, dont les cris aigus se répercutaient dans la cour.

Se sentant d’humeur très combative, Gabrielle accéléra et tandis qu’elle s’approchait de l’homme, elle planta le bout de son bâton dans le sol et décolla, utilisant le bâton comme une perche et elle planta ses deux pieds dans sa poitrine de tout son poids et son élan.

Ils passèrent tous les deux par-dessus le cheval, mais elle parvint à garder son sens de la direction en place et atterrit sur ses pieds, trébuchant un peu, mais exhalant un souffle excité à son succès. Yow ! Le cavalier suivant se prit le bout de son bâton dans le dos et il plongea vers l’avant, faisant glisser son cheval qui l’envoya par-dessus sa tête dans l’abreuvoir. Oui ! La barde rebondit vers l’avant et fonça vers l’un des derniers brigands, qui chevaucha vers elle, une expression déterminée sur le visage.

« Mange ça ! » Cria Gabrielle en attrapant une pierre qu’elle lui lança. Cela le surprit et il l’évita puis le regretta quand le bâton de Gabrielle le frappa bien entre les omoplates et qu’il perdit le contrôle du cheval qui se mit à galoper en hennissant.

Les deux hommes restants virent son visage déterminé et firent tourner leurs chevaux, leur donnant de forts coups de pied avant de s’enfuir.

Gabrielle se tint au milieu de la route, posa son bâton sur le sol et s’y appuya avec un sentiment de fierté tranquille.

Puis un grondement attira son attention et elle baissa les yeux, intriguée, tandis que le sol commençait à trembler. Un tremblement de terre ? Un cri d’avertissement la fit se retourner et elle écarquilla les yeux en voyant un mur de laine arriver sur elle à une vitesse ahurissante.


« Doucement… doucement avec elle. »

Gabrielle sentait les sons aller et venir et elle était particulièrement consciente de la nausée dans son estomac.

Elle avait mal partout.

« Doucement… posez-la doucement. » Une voix inconnue et des mains qui la retournaient, la posant sur une surface douce et plate. Puis une voix qu’elle connaissait. Lila.

« Hé, ma sœur, l’héroïne… ne bouge pas, d’accord ? » La voix de la jeune femme était un mélange d’inquiétude et de fierté amusée. « Tu as été un peu sonnée… le guérisseur jette un œil. »

Gabrielle plissa le front tandis qu’elle essayait de se souvenir de ce qui s’était passé. Elle avait couru, les brigands avaient déboulé dans la ville… un groupe d’hommes et de femmes jeunes l’avait rejointe… elle se souvenait de s’être battue avec son bâton… de faire tomber le chef de son cheval.

Bon sang, il avait été surpris. Mais pas à moitié aussi surpris qu’elle d’y être arrivée. Ensuite…

Rien.

Elle cligna des yeux pour les ouvrir et voir le visage bon et inquiet du guérisseur tandis qu’il tâtait son crâne. « Salut », réussit-elle à sortir d’une voix rauque, voyant Lila dans sa vision périphérique. « Qu’est-ce qui s’est passé ? » Elle tourna son regard vers sa sœur. « Les brigands ? »

Lila leva la main et repoussa ses cheveux. « Tu les as tous battus, soeurette… » Son visage se plissa dans un sourire ironique. « Ils se sont enfuis. »

« C’est vrai ? » La barde entendit la surprise dans sa voix. « Et pourquoi j’ai l’impression que c’est moi qu’on a battue ? » Elle essaya de lever une main vers sa tête, mais sentit que le guérisseur la repoussait.

Lila échangea un regard avec Hécube. « Repose-toi… tu as été renversée, c’est tout. »

« Mm. » Gabrielle referma les yeux contre la douleur battante. « C’est ce que je ressens. »

« Tiens. » Elle sentit une surface fraîche et humide toucher ses lèvres et en réflexe, elle prit une gorgée, grimaçant un peu à l’amertume. « Beuh. »

« Allons, Gabrielle… » Tenta de la persuader le guérisseur. « Ça va aider pour ton mal de tête. »

« Qu’est-ce que c’est ? » Demanda la barde avec précautions.

« Ne t’inquiète pas de ça… ça va t’aider », la rassura l’homme. « Allez maintenant… c’est pour t’aider à te reposer… et diminuer un peu la douleur. »

« Bri, bois c’est bon. » Lila lui massa l’épaule. « Ne sois pas bornée. »

Gabrielle obéit, en faisant une grimace. « Beuh… c’est pire que celles de Xena. » Une légère pensée inquiète passa dans son esprit puis disparut avant qu’elle ne puisse se concentrer dessus. Elle laissa sa tête reposer sur la surface fraîche de l’oreiller tandis qu’elle sentait que les herbes oeuvraient rapidement sur son estomac vide. « Je les ai chassés, hein ? »

Sa mère s’agenouilla près d’elle et lissa ses cheveux en arrière, évitant un endroit sensible qu’elle pouvait sentir sur sa tempe. « C’était très courageux de ta part, Gabrielle. »

Un léger sourire étira les lèvres de la barde. « Xena va me chambrer… j’ai promis de rester loin des ennuis. » Elle ouvrit les yeux. « Où est Arès ? »

Une tête noire et poilue se redressa et mit le museau dans sa main. « Rghro ? »

« Il était avec toi… » Expliqua Lila, d’un ton apaisant. « Il mordait ces types de partout. »

Gabrielle sourit et passa les doigts dans le pelage soyeux. « Brave garçon. » Une vague de sommeil la submergea et elle s’y abandonna, fermant les yeux et laissant ses dernières pensées se concentrer sur son âme sœur, souhaitant avec mélancolie qu’elle soit là même si elle allait être taquinée pour ne pas avoir réussi à se sortir du chemin de… elle se concentra. Et bien, hors du chemin de quoi que ce soit qui l’avait frappée. Xena ne la ménagerait pas… mais il y aurait une étincelle dans ces yeux bleus… elle pouvait presque les voir… si clairement…

Hécuba soupira tandis qu’elle regardait la respiration de sa fille aînée devenir plus profonde et régulière. « Bonté divine. » Elle secoua la tête. « Est-ce qu’elle va aller bien ? »

Le guérisseur finit de ranger ses herbes et passa un peu de pommade sur une égratignure rougie sur le cou de la barde. « Elle va aller bien… mais… » Il examina l’égratignure. « Voilà… il faut mieux enlever ceci qui irrite cette blessure. »

Lila repoussa doucement les cheveux clairs de sa sœur et détacha le collier qu’il montrait, le retirant du cou de Gabrielle pour le mettre dans sa main à elle. « Je vais le garder pour elle… je sais que c’est important. »

« Tiens. » Le guérisseur soupira. « Ne vous inquiétez pas… après un peu de repos, elle ira très bien… il n’y a pas de commotion, juste un petit coup sur la tête et quelques égratignures. Ce n’est pas si mal si on considère ce qu’elle a fait… dieux, c’était quelque chose. » Il se leva et recula pour laisser Hécube se rapprocher de la barde endormie. « On ne va parler que de ça au village… dommage que ton mari n’était pas là pour le voir. »

La femme d’âge mûr soupira. « Oui. » Elle tira sur la couverture et la mit sur les épaules de sa fille. « Très bien, tout le monde dehors… qu’elle se repose. » Elle se leva et les poussa vers la sortie, fermant doucement le paravent qui fermait la chambre et laissant sa fille en paix.


Elle se réveilla dans l’obscurité, clignant fort des yeux contre la lueur qui menaçait de la recouvrir, ne sachant pas vraiment où elle était. A la maison ? Non… Elle sentit sa respiration s’arrêter. Pas ici… pas cet endroit, dieux… non…

Le rêve l’avait engouffrée, des images sombres et souriantes de sa famille, avec des regards de pitié alors qu’elle essayait d’insister sur le fait qu’elle n’avait pas passé les trois dernières années de sa vie à Potadeia.

Elle sentit sa respiration diminuer dans sa poitrine et ses yeux scrutèrent frénétiquement la pièce, suppliant son esprit de lui dire qu’elle était ailleurs.

Que le rêve qui l’avait réclamée, faisant de sa vie avec Xena à peine un fantasme, était lui-même un fantasme.

Mais plus elle regardait, plus il devenait réel. Non. « Non. » Sa voix était rauque tandis que ses yeux fixaient le poisson avec confusion. Voilà… ça c’était réel… c’était un cadeau de Xena.

N’est-ce pas ? Ou bien était-ce le poisson original ? Elle regarda autour d’elle. Pas d’Arès.

Elle leva la main pour toucher sa gorge.

Et elle ne trouva rien.

Son cœur faillit s’arrêter de terreur. Non… dieux… non… je ne peux pas perdre ça… je… non… Un gémissement lui échappa. Xena… non… s’il te plaît… ne me laisse pas ici… non… non… oh dieux… ne me prends pas ça, s’il te plaît…

La porte s’ouvrit et sa mère se précipita en entendant son cri. « Gabrielle ? » Lila vint derrière elle, et ensuite, la silhouette solide de son père.

La panique la submergeait maintenant et elle lutta pour se redresser, les fixant silencieusement.

« Doucement… » Lila s’assit sur le bord du lit et lui attrapa les épaules. « C’est bon… tu es ici… tu es à la maison… »

« Non. » Elle essaya de se lever, de fuir. « Non ! » Peut-être que si elle courait assez vite, elle pourrait s’enfuir.

Des mains l’attrapèrent et elle lutta, se battant fortement contre la prise qui l’obligeait à s’allonger. Elle arqua le dos, repoussant quelqu’un, et elle libéra une main, qui fut capturée par une autre prise, tandis que du poids venait sur elle et la forçait à s’allonger dans le lit, son cœur battant si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait sortir de sa poitrine.

« Nooon ! » C’était presque un hululement et il lui racla la gorge, et elle convulsa, réussissant en partie à se libérer et à sortir de la paillasse, sentant ses genoux impacter le sol alors qu’elle plongeait vers la porte.

Et elle entra en collision avec un objet très solide et sentit une forte prise sur elle, chaude, réelle et forte… des mains attrapaient son visage, la forçant à lever les yeux.

Lever les yeux.

Vers des yeux bleus clairs qui l’avalèrent toute entière et bannirent la frayeur vers les brumes.

« Tout va bien. » Une voix chaude et de velours passa à travers les effets de l’herbe, à travers la terreur. A travers la panique sauvage qui menaçait sa santé mentale. « Tout va bien… tu m’entends ? »

Gabrielle leva une main tremblante pour toucher la peau douce du visage qui la regardait, laissant son toucher lui prouver sa réalité. « S’il te plaît, ne me laisse pas là. » Elle sentit les mots sortir avec confusion. « Ne me laisse pas… s’il te plaît ? »

Xena regarda les yeux hantés et douloureux et sentit son cœur se briser. « Viens par ici. » Elle serra le corps tremblant de la barde contre le sien et la serra doucement. « Je ne te laisserai pas… je te tiens… calme-toi. » Elle leva les yeux et étudia les visages choqués de la famille de son âme sœur, qui étaient éparpillés là où ses mouvements erratiques les avaient laissés. « Qu’est-ce qui s’est passé ? » Elle sentit les genoux de Gabrielle commencer à se cogner et elle la souleva, lui lançant un regard inquiet tandis qu’elle enfouissait son visage dans l’épaule couverte de l’armure de la guerrière et s’accrochait à elle avec désespoir. Un son, à moitié entre un grognement et un cri, échappa à la barde. « Hé… hé… doucement. » Xena l’étreignit.

Hécube repoussa ses cheveux gris d’une main tremblante et lâcha un soupir secoué. « Je… je ne sais pas… vraiment… elle… elle dormait… on l’a entendue crier… on est venus ici… et… »

Xena étudia son âme sœur avec attention. « Elle est blessée. » Le regard bleu se tournait maintenant vers eux, porteur d’une question perçante, tandis que la posture de la guerrière changeait subtilement, son poids et celui de la barde bougeant sur son centre de gravité. « Qu’est-ce qui s’est passé ? ? » Sa voix avait pris une nuance plus sombre, plus basse.

Lila s’avança et posa une main apaisante sur le bras de la guerrière. « On a eu un petit incident cet après-midi… des brigands sont venus… Bri les a combattus avec son bâton. »

La guerrière fronça les sourcils, entendant les faibles murmures brisés qui venaient de sa compagne. « Ils l’ont blessée ? » Son regard leur indiquait les conséquences foudroyantes à leur égard si c’était le cas.

Lila fit la grimace et mâchouilla sa lèvre. « Hum… non… en fait, c’est elle qui les a blessés… ils se sont enfuis. »

Xena contracta son front et regarda Gabrielle, puis Lila et elle haussa son sourcil gauche.

La jeune femme haussa une épaule. « Ils ont fait paniquer le troupeau… Gabrielle était dans le chemin. »

L’autre sourcil rejoignit le premier. « Elle a été piétinée par des moutons ? »

« Hum. Oui », dit Lila en touchant le bras de sa sœur. « Bri ? »

Pas de réponse. Xena prit une inspiration et secoua la tête. « Le guérisseur lui a donné quelque chose ? Cette blessure à la tête ne me paraît pas assez sérieuse pour causer ce genre de réaction. »

Hécube leva un petit sac d’herbes puis se rapprocha et le tendit à Xena pour qu’elle le renifle.

Bon sang. La guerrière jura doucement. « Ce truc lui donne des cauchemars. » Elle soupira de dégoût. « Je ne l’utilise jamais sur elle. »

« Ne me laisse pas », murmura Gabrielle d’un ton brisé, ses mains se pliant contre l’armure. « S’il te plaît ? Je vais mourir ici… je… ce n’est plus ma place… Xena… s’il te plaît… tu dois m’emmener avec toi. »

« Chh. » Xena eut un regard d’excuse pour la famille de sa compagne, saisissant leurs visages blessés avec un tressaillement intérieur. « Je t’ai… et je ne vais nulle part sans toi, alors calme-toi. » Elle la posa sur la paillasse et relâcha un souffle. Le dernier kilomètre pour venir à Potadeia était à peine un souvenir, de branches sur son visage, et de la respiration laborieuse d’Argo, tandis qu’elle répondait à la terreur qui irradiait de sa connexion avec Gabrielle.

Lila s’agenouilla près d’elle et mit les doigts sur le bras de la guerrière, juste au-dessus du bracelet. « Xena… euh… il faut probablement que tu mettes un bandage là-dessus. » Elle leva les yeux. « Heu… je vais chercher de l’eau… » Elle se releva et quitta la pièce avec Hécube sur ses talons.

Ce qui laissait Hérodote qui les regardait tranquillement, son regard vert devenu noisette et énigmatique dans la lumière de la chandelle. Ensuite lui aussi partit tranquillement, les laissant en silence.

Un rayon de lumière de la lune erratique  entra par la fenêtre, mêlé à la lumière dorée des trois chandelles qui éclairaient la pièce. La brise nocturne faisait vaciller les flammes, envoyant danser des ombres et apportant un soupçon de fumée de bois qui se mêlait à l’odeur de cire.

Bon sang. Xena laissa sa tête reposer contre le mur. « Hé… » Murmura-t-elle doucement à la barde, qui bougeait légèrement contre elle.

Des yeux verts épuisés clignèrent vers elle, toujours flous de confusion. « Xena ? »

« Oui… c’est moi. » La guerrière soupira. « Ça va ? »

Gabrielle posa son front sur la dureté froide de la cuirasse de son âme sœur. « Je pense que oui maintenant. » Sa voix tremblait légèrement. « Dieux… je faisais ce cauchemar… et ça durait une éternité, Xena… c’était… je pouvais me souvenir de notre vie à deux, mais personne d’autre ne le faisait… j’étais de retour ici et ils me regardaient tous comme si j’étais folle… et ils riaient de moi… »

« C’est le truc que le guérisseur t’a donné », lui dit doucement sa compagne. « Ça te donne de mauvais rêves. »

La barde digéra ces paroles. « Ensuite je me suis réveillée… et j’étais ici… et toi pas… et je… » Elle leva les yeux, perplexe. « Je ne savais pas ce qui était réel… et ce qui était le rêve… Arès n’était pas là et mon collier… » Ses doigts touchèrent son cou. « Et ensuite ils sont tous entrés et m’ont clouée sur le lit… je pensais que… je… »

« Chh. » Xena lui caressa les cheveux. « C’est bon… je t’ai. »

« Mpf. » Un peu de son calme normal revenait. « Oui, c’est sûr. » Elle tressaillit. « Tiens… je te libère… » Elle commença à rouler hors du corps allongé de son âme sœur.

Xena la serra un peu plus entre ses bras. « Nan… j’aime bien que tu sois là. »

Gabrielle se laissa faire et mâchouilla sa lèvre, puis elle commença à lentement détacher les boucles de l’armure de Xena. « Ton bras saigne. » Elle regarda la coupure. « Qu’est-ce qui s’est passé ? » Elle réussit à enlever les pièces de l’épaule et elle les éloigna de la poitrine de sa compagne, pour les poser près du lit, ensuite elle se blottit un peu plus avec un petit hoquet de soulagement.

La guerrière baissa la tête et examina la blessure. « Je n’en ai aucune idée », confessa-t-elle. « Arès est venu me rejoindre à environ un kilomètre d’ici… ensuite je… » Elle hésita. « Je savais que quelque chose n’allait pas, alors… hum… je pense que j’ai traversé une barrière. » Elle se mordit l’intérieur de la lèvre pensivement. « Ou quelque chose comme ça. »

Lila revint, apportant une autre chandelle qu’elle posa. « Bonjour Xena », dit-elle en s’agenouillant. « J’ai oublié de te le dire tout à l’heure. » Elle jeta un coup d’œil à sa sœur. « Salut. »

Gabrielle la regarda à son tour. « Salut. » Elle fit un peu marcher sa mâchoire. « Je présume que je suis haut placée sur l’échelle de la panique, pas vrai ? »

Sa sœur lui lança un regard ironique. « Ooooooh oui. » Elle lava avec douceur le bras de Xena, rinçant le tissu ensanglanté dans l’eau qu’elle avait apportée. « D’abord, le journal, ensuite tu mets la raclée à une demi-douzaine de types et maintenant ceci…il fallait que tu fasses tout en même temps ? Tu aurais pu les espacer un peu. »

Gabrielle posa la tête contre l’épaule de Xena et soupira doucement. « Désolée… je… je ne voulais pas réagir comme ça… j’étais juste un peu confuse. » Elle tressaillit en se souvenant de ses mots. « Je ne voulais pas dire tout ça. »

Lila posa avec soin une bande de coton sur ce qui était, pour Xena, une coupure insignifiante. « Et bien…  je pense qu’ils ont essayé de se convaincre depuis un moment maintenant… d’accord, ils savent que tu es partie parce que tu le voulais… pas parce que tu étais… heu… » Son regard alla rapidement vers le visage de Xena.

« Kidnappée », proposa Xena d’un ton neutre.

Lila lui jeta un regard ironique. « Et bien, oui. » Elle se tourna à nouveau vers sa sœur. « Mais ils n’ont jamais admis… je pense… que c’était principalement de leur faute… ils préféraient juste plutôt croire que tu étais partie pour vivre des aventures, ou bien… peu importe. »

Un sourcil noir se courba. « C’est la première fois qu’on parle de moi comme d’un ‘peu importe’ », dit Xena avec un demi-sourire, tandis qu’elle grattait doucement le dos de Gabrielle.

« Mm. » Gabrielle réfléchit à la déclaration. « Je présume que j’ai anéanti leurs espoirs, hein ? » Elle enroula ses doigts autour du bras de son âme sœur, qui était posé sur elle. « Bien que… je ne pense pas que j’aurais suivi n’importe qui. »

Sa sœur posa un coude sur la cuisse de Xena. « Peut-être que tu devrais le leur dire. Ils se sentent plutôt horribles en ce moment. »

Xena les regarda à peine, amusée de la familiarité grandissante de Lila avec elle. En plus, elle essayait encore de baisser son rythme cardiaque et de ralentir le mal de crâne battant qu’elle avait développé en descendant le chemin de pierres pour venir à l’aide de son âme sœur blessée. Elle comprenait maintenant ce qui s’était passé, mais ça ne la faisait pas se sentir mieux.

Que les dieux de l’Olympe soient remerciés qu’elle ait décidé de revenir ici. Et si elle ne l’avait pas fait ? Elle regarda Gabrielle, laissant les mots hésitants de la barde à Lila la traverser. Qu’est-ce que ça lui aurait fait ? Pas que sa famille aurait nié leur relation, mais… dieux. Elle lissa d’un air absent les cheveux doux blond roux de la barde, se concentrant sur la texture soyeuse et comme la lumière de la chandelle la rehaussait.

« Xena ? » La voix de Gabrielle s’immisça dans ses pensées et elle leva les yeux.

« Oui ? » Gabrielle et Lila la regardaient avec curiosité. « Désolée… la journée a été longue. » Elle réajusta ses bras autour de la barde avec un sentiment de soulagement satisfait. « Tu as besoin de quelque chose ? »

Gabrielle eut un rire. « Non… je me demandais juste où tu étais partie. »

Un haussement d’épaule. « Très bien. » Puis elle se tut, espérant que Gabrielle se rendrait compte qu’elle en parlerait plus tard.

Une gentille tape sur son ventre lui dit que la barde comprenait en effet. « C’est bon… »

« Oh ! » Xena ouvrit les yeux brusquement. « Tu ne devineras jamais sur qui je suis tombée sur la route. »

La barde la regarda. « Autolycus ? »

« Non. » La guerrière secoua la tête.

« Hercule et Iolaus ? »

« Nan. »

« Cecrops ? »

« Non non. »

« Xena ? »

« Et bien… oui. » La guerrière traîna sur les mots, contente de l’humour revenu de son âme sœur. « Ça, c’est certain. »

Gabrielle roula les yeux. « Tu es une sacrée morveuse. »

Xena sourit. « Salmoneus. »

« Oh ! » La barde se mit à rire. « Je ne l’ai pas vu depuis une éternité… qu’est-ce qu’il fabrique ? »

« Ne le demande pas », lui conseilla sa compagne. « Il y a des animaux. »

Lila se leva. « Bien, Bri… tu as besoin de repos et je présume que tu es dans les meilleures mains maintenant. » Elle ébouriffa les cheveux de sa sœur avec affection. « Je vais parler aux parents… leur laisser la nuit pour se calmer. »

Gabrielle hocha un peu la tête. « Merci, Li… » Elle attrapa la main de sa sœur et la serra. « Où est Lennat ? »

La grande femme aux cheveux noirs rit. « Il s’occupe de ton filleul… il le fait monter sur son dos, et en général, il s’assure qu’il est complètement frénétique quand je rentre à la maison. » Elle sourit et s’approcha de la porte puis elle s’arrêta, la main tâtant sa poche. « Oh… attends. » Elle revint et s’agenouilla, sortit quelque chose et le tendit à sa sœur. « Tiens… on a enlevé ça à cause de l’éraflure… »

La barde prit le collier et le fixa, ensuite elle regarda Lila. « S’il te plaît, ne refais plus jamais ça », demanda-t-elle d’une petite voix avant de le remettre autour de son cou de ses mains tremblantes et elle prit le cristal pour l’étudier en silence.

« Je… » Lila ne trouvait pas les mots. « Bri, je suis désolée… je sais que tu l’aimes bien… mais… »

Les yeux toujours sur le cristal, la barde tendit sa main libre et tâta le cou de Xena, tirant sur le collier de la guerrière pour l’amener dans la lumière de la chandelle. Elle se rapprocha, la tête nichée sous le menton de Xena et elle ajusta les deux moitiés l’une contre l’autre avec un faible clic. Ensuite elle ferma les yeux et passa le pouce doucement sur les pièces jointes.

Xena la regarda dans un silence pensif, ses yeux bleus passant la chambre en revue avec une intensité féline. Elle s’éclaircit la voix et prit une inspiration. « C’est le peuple de Jessan qui nous les a donnés », dit-elle à Lila, qui regardait sa sœur avec une inquiétude profonde. « Ils… signifient notre relation, dans leur tradition. »

« Oh », répondit Lila d’une voix affligée. « Je ne savais pas. »

La barde ouvrit les yeux et soupira. « C’est bon… ça m’a effrayée quand je me suis réveillée. »

Sa sœur lui tapota le bras ensuite elle se leva et alla à la porte et l’ouvrit pour laisser passer la silhouette noire d’Arès. « Ououh… » Marmonna-t-elle, ensuite elle lança un regard aux deux femmes silencieuses emmêlées sur le lit, et elle partit.

Gabrielle évita la langue du loup. « Arès ! Arrête ça. » Elle attendit que le loup se calme puis regarda sa compagne. « Alors. Raconte. »

Xena l’examina en silence. « Chaque chose en son temps… tu vas bien ? »

Le regard vert doux mêlé à la lumière de la chandelle croisa le sien. « Je suis… vraiment fatiguée et j’ai un peu faim, et ma tête et mon cou me font mal, mais autrement, oui, je vais bien. » Une pause. « Alors… raconte. »

La guerrière installa ses épaules de manière plus confortable et soupira. « C’était une note d’un vieux… » Elle s’interrompit. « D’un ancien lieutenant. » Elle était inconfortablement consciente du regard intense de sa partenaire. « Il… et bien, il me demande un service que je lui dois… il veut que je vienne dans le nord, à un endroit où il s’est établi avec son armée. »

« Hmm », songea Gabrielle. « Il y a combien de temps ? »

Elle regarda la barde. « Cinq… dieux… six ans maintenant. »

Elles se regardèrent en silence. « Et bien ? » Finit par dire Gabrielle.

« Et bien quoi ? » Répondit Xena, intriguée.

« Finis-en… pour que je puisse te dire « tu es folle ! » et qu’on commence à planifier », répondit la barde avec un air de connaisseur.

Xena cligna des yeux, perplexe. « Hum… » Elle leva une main et traça affectueusement les pommettes de la barde. « Je ne te laisserai pas ici. » Elle regarda Gabrielle avec attention. « Pas après ce soir. »

La barde baissa les yeux. « Je ne resterais pas ici. » Elle releva les yeux. « Même avant ce soir. »

Elles hochèrent la tête en chœur dans une confirmation solennelle. « Alors. » Xena prit une inspiration profonde. « Ça… ne va pas être joli joli, Gabrielle… il cherche la Xena dont il se souvient… et… je ne suis plus cette personne. »

« Non », répondit doucement la barde.

« Je ne suis pas sûre de savoir ce qu’il veut… et je ne suis pas sûre de pouvoir le lui donner, quoi qu’il en soit… mais c’est un… une personne parfois cruelle et sans cœur. » Le regard de Xena s’assombrit. « Nous faisions une bonne équipe. » Elle débattit de si elle devait tout dire à Gabrielle, ensuite une résolution de ne plus jamais mentir, ou retenir des informations la saisit. « Nous étions amants. »

Elle sentit Gabrielle prendre une inspiration et le corps élancé entre ses bras se raidir. « Mais c’était plus une convenance qu’autre chose. Ça ne signifiait rien pour nous deux. »

La barde se détendit un peu. « Il est beau ? » Demanda-t-elle avec un sourire peu enthousiaste.

Un haussement d’épaules. « Il est mignon… du moins il l’était… il ressemblait un peu à Palemon. »

« Mmm. » Gabrielle soupira. « J’aimais bien Palemon. »

Xena bougea et posa la tête pour la mettre sous un menton chaud et elle se berça un peu. « Gabrielle… si ça risque de te gêner… laisse-moi te ramener à la maison », dit-elle doucement. « Je ne peux pas supporter l’idée que tu sois blessée. »

La barde se laissa aller dans l’amour qui l’environnait, le respirant comme la senteur d’une rose dans la brise nocturne. « Je ne peux pas supporter que tu ailles dans un endroit pourri sans quelqu’un pour garder tes arrières », répondit-elle paisiblement. « Je veux y être. » Elle joua avec l’anneau sur la combinaison de Xena. « Mais merci d’avoir pensé à moi. » Elle se reprit et tira sur le cuir. « Allez… enlève-moi ça. »

Xena la relâcha à contrecoeur et accepta de se relever. « Il faut que j’aille voir Argo. » Elle soupira. « Récupérer nos affaires. »

La barde hocha la tête. « Bonne idée. » Puis elle eut un sourire penaud pour son âme sœur. « Tu as des barres de voyage là-dedans ? Je meurs vraiment de faim. »

Xena sourit, reconnaissant un bon signe quand elle en voyait un. « Sinon, je te trouverai quelque chose », promit-elle en se glissant dehors.

Gabrielle alla à la fenêtre et s’appuya contre le rebord, pour regarder Xena s’en aller dans la clarté de la lune. « Alors. » Elle se retourna et croisa les bras, fixant son poisson avec une attention mélancolique. « Tu m’as rapporté ma vague, hein ? » Elle prit une inspiration tremblante, contente que les cauchemars soient passés.

Pour l’instant.


C’était à peine l’aube quand Xena se sentit sortir de son sommeil par un sentiment de malaise. Elle cligna un peu des yeux puis se concentra sur Gabrielle, enroulée comme une demi-balle, le dos pressé contre la guerrière. « Gabrielle ? »

« Oui », reçut-elle en réponse.

« Hum… tout va bien ? » Murmura Xena en mettant la main sur l’épaule de la barde.

Un silence. Puis… « Non… je veux dire… je ne me sens pas bien. » Gabrielle soupira. « Un après-coup d’hier, je présume. »

Xena se souleva sur un coude et regarda son âme sœur avec inquiétude. « Tu as mal à la tête ? »

Gabrielle secoua la partie mentionnée pour dire non. « Non… j’ai des nausées. » Elle déglutit. « Les herbes, je pense. »

La guerrière lui frotta le dos dans un léger massage. « Ou toutes ces barres de voyage que tu as mangées hier soir », la taquina-t-elle doucement. « Les points de pression ne marchent pas ? » Elle pressa un pouce contre l’intérieur du poignet  de Gabrielle et vit la barde tressaillir un peu en réaction. « J’ai quelque chose… ne bouge pas. »

Elle se leva de la paillasse où elles étaient toutes les deux allongées et traversa la pièce vers l’endroit où elle avait posé leurs sacs, s’agenouilla et farfouilla dans l’un d’eux. « Oui… » Une tasse émergea suivie de plusieurs paquets. « Attends juste un instant… » Elle fit un mélange, s’arrêta, puis ajouta un ingrédient final avant de se relever et d’apporter la tasse vers le lit. « Tiens… vois si tu peux avaler ça. »

Un œil vert se tourna d’un air grognon vers elle. « Ça a mauvais goût ? »

Xena prit elle-même une gorgée et sourit. « Nan. »

« Oh… comme si tu étais bonne juge. » Gabrielle se souleva néanmoins et prit la chope avec précautions, la reniflant. « Oh. » Elle prit une gorgée puis une plus longue. « Mm. » Son regard alla se poser sur le demi-sourire de Xena et elle soupira. « Pourquoi tu ne les fais pas toutes aussi bonnes ? »

La guerrière repoussa une mèche de ses cheveux clairs nonchalamment et eut un petit signe de tête. « Ça n’aurait pas de sens de verser quelque chose de dégoûtant dans l’estomac de quelqu’un qui a des nausées, pas vrai ? » Elle s’interrompit, regardant Gabrielle qui finissait la tasse. « Tu te sens mieux ? »

La barde cligna plusieurs fois des yeux tout en se léchant les lèvres. « Un peu. » Le sentiment nauséeux diminuait, à son grand soulagement, et elle se réinstalla contre l’oreiller, regardant Xena avec une expression reconnaissante. « Merci. »

La lumière matinale de l’aube brilla brièvement sur les dents blanches de Xena qui souriait en retour. « Il faut bien que je sois bonne à quelque chose, pas vrai ? »

« Tch. » Gabrielle posa la tasse puis emmêla ses doigts dans le tissu soyeux de la chemise de nuit que portait Xena et elle tira. « Viens par ici. » Elle fut récompensée par un lit tout plein de guerrière chaude, qui l’entoura de ses longs membres et la captura dans un panier vivant d’affection, la faisant soupirer de pur plaisir. « Dieux… que c’est bon. » Elle se tourna à demi et mit son visage dans la poitrine de Xena, respirant joyeusement son odeur. « Je suis contente que tu sois ici. »

La poitrine de Xena bougea quand elle prit une profonde inspiration. « Moi aussi », répondit-elle doucement. « J’ai trouvé le plus stupide des oiseaux sur le chemin de Rivas. »

Gabrielle digéra cette déclaration avec curiosité. « D’a… ccord », dit-elle en traînant et en mordillant le lacet contre lequel était posée sa joue. « Tu… as trouvé un oiseau. »

« Mmm… » Xena bâilla un peu. « Il se dandinait. » Elle s’interrompit. « Mais il ne volait pas.

La barde gloussa légèrement. « Xena, c’est un jeu ? »

« Non non. » Sa compagne secoua la tête. « Ils étaient à Salmoneus… petit… à hauteur de mes genoux environ… un truc volatile avec des palmes… un bec pointu… et il se dandinait. » Elle lâcha un souffle d’aise. « Un truc à l’air stupide. » Un moment de silence pensif. « Tu l’aurais adoré. »

Gabrielle lâcha un rire. « Oh…bien… un truc volatile stupide qui se dandine… et j’aurais adoré… eh bé, merci Xena. « Elle chatouilla la guerrière sur le côté et sourit quand elle se tortilla. « Je vais m’en souvenir. »

Elles restèrent tranquillement dans les bras l’une de l’autre pendant un moment, et Gabrielle sentit les restes de son malaise s’évaporer et elle resta simplement là, savourant la proximité et les mouvements caressants et rythmés de la main de sa compagne sur ses cheveux. « Xena ? »

« Hmm ? » Le murmure ensommeillé gronda profondément dans la poitrine de Xena.

« Tu aimais cet homme ? »

Xena ouvrit brusquement ses yeux bleus qui s’écarquillèrent tandis qu’elle laissait plusieurs inspirations emplir ses poumons alors qu’elle tentait de parler. « Hum… non », finit-elle par réussir à dire. « Pas du tout. »

« Oh. » La barde continua à jouer avec le lacet.

« Pourquoi tu me demandes ça ? » Dit Xena doucement.

Un silence. « Je me posais la question, c’est tout », répondit la barde d’un ton hésitant. « Parfois ton passé a une façon de s’immiscer et de me surprendre. »

Xena tressaillit intérieurement. « Pas de surprise ici. » Elle soupira. « Quand nous nous sommes séparés, je lui ai brisé les deux bras et je me suis assurée qu’il n’aurait pas d’enfant de sitôt. »

« Oh. » Cette syllabe portait un ton complètement différent du précédent. « Beurk. »

« Mm », approuva Xena. « C’est plus ou moins ce qu’il a dit à cette époque. » Elle s’interrompit. « Il… avait conclu un marché avec un de mes ennemis… il avait envoyé notre armée dans une embuscade. »

« Beuh. » La barde fit la grimace. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Il avait joué », dit Xena tranquillement. « Et perdu… nous étions piégés dans un petit ravin, assez étroit pour qu’une ou deux personnes le tiennent pendant que le reste de mon armée s’échappait. »

Gabrielle la fixa d’un air spéculateur. « Une ou deux personnes, hein ? »

Un doux sourire penaud la récompensa. « Et bien… oui… j’étais devant, alors… » Un haussement d’épaules modeste. « Je leur ai dit de filer… et j’ai retenu l’autre armée assez longtemps. »

Gabrielle cligna de ses yeux verts. « Alors… c’est pour quoi le service à rendre ? »

Un long silence. « Ils ont fini par me prendre… ça ne présageait rien de bon, mais il s’est glissé à l’endroit où ils me retenaient et m’a sortie de là… il m’a fait promettre de lui rendre service un jour. »

« Hmm. » Gabrielle fit tourner ces mots dans sa tête. « Sympa, ce gars. »

« Oh oui », grogna Xena. « Je ne sais pas ce qu’il veut… ou ce qu’il attend de moi… mais… »

« Mais il demande un service à quelqu’un qui n’existe plus depuis longtemps », déclara fermement la barde. « Tu penses qu’il va être surpris ? »

A sa propre surprise, Xena se mit à rire. « Oh… dieux… sûr qu’il va l’être. » Elle roula sur le dos, tirant la barde avec elle et elle installa la jeune femme dans une position confortable sur sa poitrine. « Il m’a dit un jour… qu’il n’y avait pas assez de feu dans le monde pour toucher la garce glacée que j’étais. »

La mâchoire de Gabrielle s’affaissa. « Et bien… » Elle renifla. « S’il le dit à nouveau, Je m’assurerai qu’il n’ait plus jamais d’enfants. » Elle croisa les bras et posa le menton dessus. « Il doit être plutôt stupide pour ne pas avoir vu à travers ce comportement. »

Xena soupira pensivement. « Je ne suis pas sûre que c’était un comportement à l’époque. »

Son âme sœur garda le silence, réfléchissant. « Je pense… Xena, je pense que tu avais si mal que… tu as simplement enfoui toutes les bonnes choses… là où personne ne pouvait les trouver », dit-elle, lentement. « Mais tu ne pouvais pas les garder enfouies pour toujours et elles sont finalement remontées comme des bulles. »

Un haussement de sourcil. « Tu me fais ressembler à une marmite de ragoût », blagua la guerrière d’un ton ironique, mais elle sourit. « Mais c’est une jolie image. »

« Oooh… » Gabrielle se mâchouilla la lèvre. « Tu n’aurais pas dû dire ça… maintenant j’ai faim. »

Cela lui valut un rire de sa compagne aux cheveux noirs. « J’aurais dû m’en douter… » Xena la chatouilla affectueusement, passant le bout de ses doigts de haut en bas de ses côtés et sentant les rires démarrer. « Maman a emballé des gâteaux… tu les prends et je prépare du thé bouillant, d’accord ? » Elle regarda le visage de Gabrielle se fendre d’un sourire et elle souffla un soupir silencieux de soulagement alors que la terreur de la nuit précédente semblait s’être complètement évaporée.

« Marché conclu, partenaire. » Gabrielle l’embrassa doucement, prenant son temps pour savourer le sursaut chaleureux de sensation que le contact envoyait à son ventre. « J’ai besoin de me renforcer avant de revoir mes parents… » Elle mordilla la clavicule de Xena, une partie particulièrement goûteuse de la guerrière. « Je souhaite vraiment n’avoir pas dit ces choses hier soir… c’est sorti comme ça. »

Xena lui prit le visage et explora ses lèvres avec une douce insistence. Elle continua jusqu’à ce que le corps de Gabrielle fonde contre le sien, ensuite elle mit les doigts derrière la nuque de la barde et la fixa dans les yeux avec une intention forte. « Je veux que tu saches quelque chose. »

Les cils clairs battirent lentement sur des yeux vert brume. « Quoi ? »

« Il y a eu beaucoup de gens dans ma vie, Gabrielle… » Xena parlait doucement, mais clairement. « Et… je pense que j’en ai probablement aimé… à part ma famille… peut-être une douzaine. »

« Je… je le sais… » répondit doucement Gabrielle. « Je ne voulais pas t’interroger, Xena… je… »

Un doigt sur ses lèvres pour la faire taire. « Il n’y a eu personne, Gabrielle, personne qui ait signifié pour moi ce que tu signifies. » Sa voix portait une note de sincérité. « Ni Marcus, ni Lao Ma, ni Hercule… personne… tu ne vas pas croiser un jour quelqu’un de mon passé qui voudra réclamer mon cœur… ou mon âme comme tu le fais. »

La barde se contenta de la regarder, sans voix.

« Tu n’as pas à avoir peur de ça, plus jamais », finit la guerrière d’une petite voix. « D’accord ? »

Elle reçut un baiser tremblant en réponse.


Il faisait noir quand Xena se dirigea silencieusement vers la petite cuisine, son pot d’eau dans une main. Elle contourna le meuble usé, essayant d’imaginer Gabrielle grandissant ici. C’était dur… mais son regard tomba sur la table poussée contre le mur elle se souvint d’une histoire décousue que sa compagne lui avait racontée un jour, au sujet d’un jeu auquel elle jouait souvent qui se passait sous la table… quelque chose comme de prétendre être dans un château, c’est ça ? Xena secoua un peu la tête et se baissa pour entrer dans la cuisine, se figeant quand elle vit la silhouette silencieuse et penchée sur la table.

Hécube leva les yeux, ses mains s’ouvrant et se refermant par réflexe sur le volume relié en cuir qu’elle tenait et elle cligna des yeux à la soudaine apparition de la grande femme dans sa cuisine. « Ah », souffla-t-elle doucement. « Xena. »

Oh bon sang. Xena prit une inspiration. D’accord… d’accord… ne panique pas… tu peux gérer ça. « Bonjour. » Elle garda sa voix neutre. « Je voulais juste chauffer de l’eau. »

La femme d’âge mûr hocha la tête d’un air las. « Vas-y. » Son pouce massait doucement le livre.

La guerrière mit l’eau à chauffer et regarda la mère de son âme sœur, triant ses essais possibles pour converser. Elle se décida pour la franchise. « Tu vas bien ? »

Hécuba leva les yeux et la fixa, sombrement. « Tu sais… je te haïssais autrefois. »

Et bien. Autant pour cette approche directe. « Je… »

Elle fut stoppée par une main levée. « Je restais allongée et réveillée la nuit et je maudissais ton nom pour m’avoir pris ma fille. » Elle prit une brusque inspiration. « Je me suis rendu compte hier soir que j’aurais dû remercier les dieux plutôt. »

Xena se mordilla la lèvre inférieure, se repoussa du mur contre lequel elle était appuyée et traversa la pièce, s’arrêtant pour s’accroupir près d’Hécube, un bras posé sur la table. « Ce n’est pas vrai. »

Des yeux noisette fatigués la fixaient. « Elle nous déteste. »

Xena secoua la tête avec véhémence. « Ce n’est pas vrai du tout. » Elle répondit de sa voix la plus basse. « Elle vous aime. »

Hécube secoua la tête. « Je ne me suis jamais rendu compte de combien elle souffrait », murmura-t-elle d’une voix brisée. « De ce que notre pression constante pour qu’elle se conforme à nos attentes lui faisait. »

Xena garda le silence, n’ayant rien à répondre à ça.

« Je me suis toujours consolée en pensant qu’elle était attirée par l’excitation… » Son regard trouva celui de Xena. « Je n’ai jamais cru qu’elle était partie à cause de ce que nous avions fait. »

La guerrière s’assit lentement sur le sol, les jambes croisées et les coudes sur ses genoux tandis qu’elle étudiait le plancher. « Quand j’ai rencontré votre fille… la première chose qui m’a frappée c’était à la fois son courage… et sa joie de vivre », dit Xena tranquillement. « Après que j’ai eu chassé ces brigands, elle a essayé de me convaincre de l’emmener. » Son regard bougea. « J’ai dit non. »

La femme soupira doucement.

« Je suis allée à la maison… espérant qu’on m’avait pardonnée et ce que j’ai trouvé, ce sont des gens qui n’étaient pas prêts à le faire si facilement », continua Xena. « Tout ce qu’ils voulaient, c’était mon sang et j’étais prête à les laisser me le prendre. » Elle sentit un toucher léger sur ses cheveux, mais garda les yeux baissés. « Et ils l’auraient fait… si une maudite gamine un peu folle de Potadeia ne s’était pas mise au milieu et les avait convaincus de ne rien faire. »

Elle finit par lever les yeux. « Haïr est aisé, Hécube. C’est beaucoup plus dur d’aimer… et ta fille n’a jamais été du genre à choisir le chemin le plus facile. Elle ne vous déteste pas », soupira Xena. « Elle vous aime… et c’est pour ça que ça fait si mal. »

Dans la semi-pénombre de la cuisine, leurs regards se croisèrent, dans un silence brisé par leur respiration. Xena bougea légèrement et posa son menton sur ses poings levés, ayant dit ce qu’elle avait prévu de dire. C’était vrai, sur plus de niveaux qu’Hécube pourrait probablement comprendre… et ça s’appliquait à elles deux, autant qu’à la relation de son âme sœur avec ses parents. Aimer était plus difficile. Ça faisait du mal et ça apportait parfois la souffrance et l’angoisse que la haine n’apporterait jamais.

Les lâches détestaient. Il fallait être un vrai héros pour aimer et selon cette définition… Xena savait et admettait que l’héroïsme de Gabrielle surpassait le sien et de loin.

Hécuba prit une inspiration. « C’est une chose remarquable à dire. »

Un léger haussement de sourcil. « Je ne suis pas douée pour parler. »

L’autre femme hocha légèrement la tête. « Elle… fait une image… fascinante de toi ici, tu le savais ? » Sa main toucha le parchemin relié.

Xena cligna des yeux. « Non… je ne savais pas… c’est un endroit très privé pour elle. »

« Elle me l’a donné pour que j’essaie de me faire une idée de qui elle est devenue… et je l’ai fait », répondit Hécube pensivement. « Ce n’est pas… ce à quoi je m’attendais. » Elle s’interrompit, choisissant ses mots. « Elle a traversé tellement de choses… »

La guerrière baissa les yeux vers le sol. « Je sais… j’ai une grande responsabilité là-dedans. »

Un bruissement de parchemin résonna fortement dans la pièce, suivi par un grattement de la peau sur le cuir. « Je peux te lire quelque chose ? » De manière inattendue, la voix d’Hécube prit une tonalité plus forte.

Xena leva les yeux. « Hum… Hécube, les choses qui sont là-dedans… sont à elle. »

Le regard noisette était tourné vers elle avec une connaissance lasse. « Je pense que ça va aller. » Elle baissa les yeux et déglutit, puis elle prit une inspiration.

Chaque jour je me réveille et je vois le soleil.

Et je sais qu’un autre jour est là, nouveau et étrange.

Ne sachant pas ce qui va advenir, ni les choses que je vais y trouver.

Puis je lève les yeux et je te vois…

Et j’accueille le futur.

« Tu sais ce que je trouve le plus remarquable ? » Dit Hécube d’un ton songeur. « Elle a traversé tellement de choses terribles… horribles… des choses dont j’aurais pensé qu’elles auraient… »

Xena sentit un frisson soudain la traverser. Elle s’agrippa à ses émotions et serra les dents, tandis que la responsabilité pour ces rêves perdus tombait sur ses larges épaules.

« Mais ces mots datent d’avant-hier. » La femme lâcha un soupir et secoua la tête. « Comment elle garde cet émerveillement en elle, je ne le sais pas. »

La guerrière sentit son souffle lui manquer, choquée. Avant-hier ? « Je… ne sais pas non plus, réussit-elle à répondre d’une voix presque normale. « Ce qui est arrivé est dans le passé, Hécube… tu ne peux pas changer ça. » Elle leva les yeux. « Accepte qui elle est maintenant et repars de là. »  Tout comme elle l’a fait pour toi, d’accord ? »

Lentement, Hécuba hocha la tête. « Je n’ai pas vraiment le choix, pas vrai ? » Répondit-elle simplement. « Je pense que c’est plus dur pour son père… mais d’une façon étrange, je pense qu’il est fier d’elle, de ce qu’elle est devenue malgré tout. »

Xena laissa un sourire ironique passer sur ses lèvres. « Je pense que ma mère pense plus ou moins la même chose de moi. »

La femme se frotta les tempes. « Tu as peut-être raison. » Elle posa les coudes sur ses genoux pour que leurs têtes soient presque à niveau. « Tu n’es pas si mauvaise, Xena. »

La guerrière lâcha à contrecoeur l’un de ses sourires pleins et détendus, qu’elle réservait habituellement à son âme sœur. « Toi non plus, Hécube. »

La femme sourit en retour. « Tu veux bien rendre ça à Gabrielle ? » Elle tendit le journal.

Les yeux bleus brillèrent dans le soleil matinal. « Non. » Xena se releva avec fluidité. « Ne recule pas maintenant, Hécube. » Elle alla chercher son eau chaude puis sortit de la pièce avec un soupir de soulagement. Bon sang… je ne m’attendais pas à cette petite confrontation. Elle revint tranquillement vers la chambre et se glissa dans la petite pièce où elle avait laissé son âme sœur.

Qui se tenait à la fenêtre, baignée dans la lumière de l’aube et la brise fraîche l’entourant. Elle se retourna à l’entrée de Xena et se rappuya contre l’encadrement, les bras croisés sur sa poitrine, un sourcil blond levé. « Qu’est-ce qui t’a retenue si longtemps ? »

« Roo ! » Approuva Arès, croisant ses pattes dans une imitation incroyable de la barde, le regard tourné vers Xena depuis l’endroit où il se trouvait près du lit. « Agrrrrrooo. »

Xena haussa un sourcil à son intention et alla vers la petite table où Gabrielle avait préparé deux tasses. « Je suis tombée sur ta mère. »

« Oooh… ouille. Désolée. » La barde tressaillit et trottina vers elle pour lui tapoter un bras. « Je ne pensais pas qu’elle serait levée aussi tôt. »

Un haussement d’épaules. « Ça s’est bien passé… » La guerrière versa l’eau puis posa le pot et renifla pensivement. « Je pense qu’elle m’aime plutôt bien. »

Gabrielle rit doucement. « Je pense que c’est un plaisir coupable… comme de savoir qu’on ne doit pas manger un seau de baies, mais qu’on le fait parce qu’elles sont si bonnes. »

Cela lui valut un haussement des deux sourcils. « Oh… joli… merci, Gabrielle. »

« Et bien… » Sa compagne mordilla la peau de son bras et posa sa joue dessus. « Métaphoriquement parlant, bien sûr. » Elle s’interrompit puis mordilla à nouveau. « Pour elle, en tous cas. »

Xena lâcha un léger reniflement de rire. « Et bien… elle a fini ton journal… nous avons parlé de tout… je pense qu’elle va bien. » Elle tendit sa tasse à la barde. « Est-ce que tu voulais… »

« Quand sommes-nous… » Elles parlèrent en même temps puis se regardèrent et se mirent à rire. « Des endroits où aller, des gens à voir, hein ? »

« A moins que tu... nous pouvons rester ici quelques jours… » Proposa Xena. « La note de Garanimus ne dit pas que c’est une urgence critique… »

Gabrielle sirota son thé. « Non. » Elle leva les yeux paisiblement. « Je pense que nous devons tous réfléchir à ce qui s’est passé ces deux derniers jours… ils ont besoin de temps pour… s’adapter », décida-t-elle. « En plus… ma curiosité est secouée et le plus tôt cette aventure démarre, le mieux ce sera. »

Xena accepta. « Très bien. » Elle fit une pause et fixa sa tasse avec grand intérêt, regardant la fumée monter en volutes. « Elle m’a lu le poème que tu as écrit l’autre jour. »

Gabrielle leva les yeux, surprise. « Oh. » Puis elle sourit un peu. « J’avais oublié que je l’avais fait… » Elle se frotta la mâchoire. « Je me demande pourquoi elle a choisi celui-là ? » Songea-t-elle puis elle leva les yeux. « Tu l’as aimé ? »

La guerrière absorba sa silhouette baignée de lumière avec une fierté mélancolique. « Je ne savais pas que tu voyais encore les choses comme ça. »

La barde y réfléchit un long moment avant de répondre. « Moi non plus… jusqu’à ce que je l’écrive. C’est venu… comme ça. » Elle leva la main et toucha sa poitrine. « De là… mais une fois que je l’ai eu écrit, je me suis rendu compte de combien c’était vrai. »

Xena sourit. « Oui, je l’ai aimé. » Elle toucha le front de son âme sœur. « Ça m’a parlé aussi. » Elle vit le petit sursaut de surprise de Gabrielle. « Allons… je pense que j’entends le futur nous appeler. »


A suivre 3ème partie.

 

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La Prophétie, partie 5 et Fin

PARTIE V : Tout est fini

 

Chapitre 1 :

Il ne fallut que deux heures à Tia et Lex pour prendre conscience de la disparition de leurs enfants. La mercenaire ne perdit pas de temps et contacta immédiatement les autorités de la ville, qui l'informèrent que David avait été admis à l'hôpital dans des circonstances étranges. Ils connaissaient les deux femmes depuis la première séparation entre David et Lara. Leurs disputes et réconciliations avaient très souvent dégénéré.

Elle avait ensuite téléphoné à Karl pour lui demander, comme une faveur, la surveillance des aéroports et des gares.

Il avait accepté bien sûr, même s'ils ne se voyaient plus aussi souvent que pendant leur jeunesse, ils se considéraient toujours comme frère et sœur. Mais il la prévint que cela risquait de prendre un peu de temps car il allait lui-même devoir demander le retour de faveur pour se faire.

Tia le savait mais cela ne l'empêchait pas d'en être agacée. Elle ne perdit pas son temps à se lamenter et s'inquiéter pour autant et, laissant Lex et Enyalios s'occuper des détails du plan qu'elle avait élaboré quelques temps plus tôt, partit à l'hôpital avec Linya. Une discussion s'imposait concernant les « circonstances douteuses » de l'accident de David.

Malheureusement, pour raisons médicales les deux femmes n'eurent pas le droit de rendre visite au jeune homme. Tout ce qu'elles purent obtenir des médecins étaient que sa vie n'était pas en danger, qu'il souffrait terriblement et était si choqué qu'il n'avait pas prononcé un mot depuis son admission.

Bien qu'ils n'aient pas été évoqués, elle ne doutait pas que les jumeaux étaient impliqués dans l'accident. Elle ne croyait pas aux coïncidences. Elle espérait juste que ses enfants n'étaient pas blessés.

L'instinct maternel de Tia la poussait à partir immédiatement mais son côté guerrier l'obligeait à patienter. La vie des jumeaux n’était pas en danger immédiat sinon elle aurait déjà retrouvé leurs corps et du reste, Ashee avait besoin d'eux vivants jusqu'à la venue du dévoreur. Elle savait que c'était Ashee qui les avaient enlevés, elle ne les voyait pas fuguer, pas après tout ce qu'ils avaient traversé ensemble. Et puis il n'y avait pas de raison qu'ils le fassent si soudainement. Donc c'était le fait de la Chamane.

Elle devait connaître les circonstances de leur enlèvement, les méthodes qu'Ashee avait utilisées et si les jumeaux avaient été blessés. Elle sentait quelque chose, elle ne savait pas précisément quoi, mais quelque chose était étrange dans cet enlèvement.

Ses instincts guerriers entraient en permanence en conflit avec ses désirs maternels. Elle devait connaître la situation pour planifier la suite mais elle souhaitait aussi se jeter à la poursuite de la femme qui avait osé lui prendre ses petits et il lui était difficile de contrôler ces violentes émotions. Mais l'ajustement se trouvait être plus difficile à faire que prévu. C'était certes familier mais comme tout ce qui n'était pas utilisé depuis longtemps, rouillé également. L'habitude n'était plus là et elle devait fournir un effort conscient pour rester raisonnable.

La présence de Linya l'y aidait beaucoup. La Louve avait eu raison de vouloir la garder à ses côtés. Il ne s'agissait pas d'amour, en ça Lex avait également bien analysé la chose. Linya lui permettait de mettre en sourdine certaines émotions en la poussant à la réflexion, à la rigueur.

Mais cela réveillait aussi ses sentiments pour elle et le manque, ce besoin de la toucher, de faire des projets d'avenir, de parler de leur famille, s'ajoutait à celui, plus brut et violent qu'elle ressentait pour Lex. Cela l'exacerbait même. Auparavant, Linya faisait barrage à son avenir avec Lex, elle reportait sur elle le besoin lancinant qu'elle avait d'être avec son âme-sœur. Elle ne le pouvait plus désormais.

Et elle devait se débattre avec l'envie de tout envoyer balader et de juste prendre Lex. Le lien qu'elle partageait lui permettait de sentir tout l'amour et les sentiments que la jeune femme ressentait pour elle et elle avait dû l'obstruer partiellement pour ne pas se laisser affecter par eux et filtrer en même temps ce que Lex pourrait comprendre des siens.

Bien qu'elle soit plus assurée, certaines craintes étaient toujours présentes et la colère de l'abandon n'était pas apaisée. Mais elle savait que tout ceci n'était que temporaire, elle et Lex se remettraient ensemble, c'était inévitable. Elle devait juste trouver un moyen de passer par-dessus sa colère et trouver une façon de faire comprendre à Lex qu'il était dans son intérêt de ne plus jamais la quitter d'un pas.

Après la défaite d’Ashee, elle avait l'intention de s'atteler à la seule chose qui comptait vraiment, la recherche d'une solution concernant leur réunion dans l'au-delà. Elle comptait bien faire appel à d'anciennes connaissances pour cela. Elle ne doutait pas de parvenir à définir un consensus avec Aphrodite, Arès ou Zeus, pour peu qu’ils participent encore à la vie des mortels comme ils en avaient l'habitude des siècles plus tôt.

Elle et Lex n'avaient pas défié les Dieux, l'espace et le temps, se retrouvant vie après vie, sacrifiant tout sans hésiter, pour se retrouver séparées après leur dernière existence ! Ce n'était pas seulement hors de question, c'était impensable. Elle ne le permettrait pas.

Ce fut une Tia à la volonté raffermie qui se présenta de nouveau deux jours plus tard à l'hôpital. David pouvait enfin recevoir de la visite et le temps était compté. Elle n'avait pas encore la localisation exacte de la chamane mais cela ne tarderait plus. Et à la seconde où elle saurait où aller, elle partirait, avec tous les éléments en main ou non. La mère en elle était incapable de rester plus longtemps sans bouger. De ce fait, son côté stratège tournait à plein régime, adaptant le plan qu'elle avait eu avec toutes les nouvelles possibilités d'un départ plus précoce.

Le matin du second jour, à la première heure, Tia se présenta donc à l'accueil de l'hôpital. Elle amena avec elle Linya qui avait l'habitude de traiter avec les familles de victimes et qui sut trouver les mots leur donnant le droit de parler au jeune homme. Elle parvint même à les convaincre de les laisser seules avec lui, ce qui facilita grandement leurs questions.

Elles entrèrent dans la chambre où reposait David et Tia dut s'arrêter sur le seuil, horrifiée. Qu'était-il arrivé à David ? Qu'était-il arrivé à ses enfants ?!

                                                                       ***

Une nuit et la moitié d'une journée suffirent à la Chamane et sa troupe pour atteindre la dernière étape de leur voyage. Les jumeaux descendirent du second avion de leur périple en s'étirant, à moitié endormis.

La Chamane avait profité du premier vol pour renforcer le lien entre le Dévoreur et les jumeaux. Elle ne pouvait intervenir dans leur acceptation du Démon, mais elle pouvait appuyer sur sa présence en eux. Dans une certaine mesure bien sûr.

Le Démon avait donc été très présent dans l'esprit des deux adolescents, à tel point qu'ils avaient agi comme un seul homme durant une majeure partie du voyage. Le Dévoreur s'était ensuite retiré, extrêmement satisfait de la tournure des choses. Voyager entre les dimensions, même avec l'aide de la magie de la Chamane et en s'appuyant sur le lien mystique qui reliait Len et Lara, le fatiguait encore énormément. Et cela serait le cas jusqu'à ce qu'il soit capable de mettre un pied physique dans ce monde.

Dans le second avion, un avion privé que la Chamane avait « emprunté », tout le monde était tombé endormi, épuisé par les derniers événements.

A présent, ils se trouvaient devant un 4x4 gigantesque, loué par un des hommes de la Chamane, un de ceux qu'elle avait acquis à sa cause bien avant qu'elle ne mette la main sur la tribu qu'elle dirigeait maintenant. Elle avait besoin de personne comme lui, plus « civilisé ». Des personnes au fait des technologies de ce monde, qui savaient comment marchait les sociétés d'aujourd'hui.

Anhila dirigeait également un réseau de drogue dont les gains permettaient à la Chamane de faire tout ce dont elle avait besoin pour mener à bien son projet.

Elle le salua en arrivant et il fit de même en lui ouvrant la porte. Il allait les conduire à travers le désert jusqu'au lieu où elle avait déplacé sa tribu en prévision de la contre-attaque de Tia. Il reviendrait ensuite chercher la milice qu'elle avait engagée pour l'occasion et dont le travail serait de protéger les abords du village ainsi qu'elle et les jumeaux.

Cette milice coûtait cher mais elle avait mis de côté en prévision de ce jour pendant des années. Elle n'avait œuvré que dans ce but.

Les jumeaux et Sahel montèrent à l'arrière pendant qu’Anhila faisait le tour du véhicule pour se mettre au volant. Ashee s'installa à ses côtés et ils partirent.

La plupart du chemin se fit en silence, chacun plongé dans ses pensées. La Chamane pensait à la suite de son plan et planifiait dans le détail la façon dont elle avait l'intention d'introduire les jumeaux à la Tribu. Sahel interrogeait ses sentiments. Il était très excité par la présence des jumeaux. Cela signifiait que leur Tribu était sur le point d'accomplir leur destinée. Les guerres Tribales arrivaient à leur fin, sous peu, tout le monde serait obligé de plier devant eux !

Il était également ravi de rentrer chez lui. Certes, il n'avait plus de parent, mais il y avait des amis et ceux-ci lui avaient manqué. En dernier, comme pour venir atténuer toute cette joie, quelques doutes surgissaient au sujet de Lara.

D'après ce qu'il avait vu depuis le test dans le parc et jusqu'au somme qu'elle avait effectué dans le second avion, le démon prenait le pas sur sa personnalité. Bien sûr il avait toujours su que cela arriverait mais il n'avait pas anticipé le fait que cela lui causerait, quelque part, une certaine dose de regret.

En s'apercevant à la descente de l'avion que Lara était de retour, il s'était senti soulagé. Et lorsqu'elle s'était tournée vers lui avec un sourire incertain, son moral était remonté en flèche. Il refusait de comprendre complètement ce que cela signifiait, repoussant régulièrement ses interrogations à ce sujet.

Pour l'instant il était juste content de lui tenir la main et regardait au dehors le paysage défiler, impatient d'arriver enfin à la maison.

De son côté Lara s'accrochait à Sahel comme à une bouée de sauvetage. Len s'était refermé comme une huître et entre ça et ce qu'elle refusait de se souvenir, elle était inquiète et confuse. Elle ne voulait pas laisser les questions sous-jacentes refaire surface, les doutes remonter, elle refusait même de s'interroger sur ce qui l'attendait ou le lieu où ils se rendaient. Elle avait fermé son esprit à tout ce qui n'était pas le moment présent.

Pourtant malgré elle, des images surgissaient.

Sa mère, le jour où elle lui était apparue pour la première à l'hôpital. Son frère avait besoin d'une greffe et elle était juste... apparue. Elle était si belle, si inquiétante et si mal à l'aise... Lara avait tant attendu ce moment qu'elle en avait perdu la voix en la découvrant. Ses yeux incroyables, si bleus, si semblables à ceux de Len... Elle n'aurait pu la renier même si elle l'avait voulu.

Lex, qu'elle avait découvert le même jour. Véritable tourbillon de fraîcheur et de gentillesse, elle était un farouche défenseur de sa mère et un tampon bienvenu entre eux tous.

Ses adorables petites sœurs, deux petites boules de joie pure, d'une simplicité et d'un rayonnement sans égal. Elle les aimait d'un amour farouche et violent.

Et enfin, Frédéric, ce père adoptif qui incarnait la dévotion dans son état le plus pur, ce concept devenu obsolète, dévalorisé et quasiment disparu qu'il avait fait revivre pour eux, élevé par amour pour Tia.

Par dévotion envers elle, il s'en était occupé et par dévotion envers les jumeaux, il était resté après le retour de Tia. Et c'était pour ce même sentiment envers leur famille, qu'il s'était investi dans leur entreprise, jusqu'à y amener l'amour de sa vie, Anna, sa femme.

Lara ferma les yeux, sentant les larmes poindre. Les reverrait-elle un jour ? Frédéric qui avait mis tant de sentiments dans l'élaboration de son système de valeur serait-il horrifié par ce qu'elle avait fait ou comprendrait-il, comme il avait compris sa mère ?

Elle se tourna vers son petit ami, ne pouvant se résoudre à s'interroger plus avant et l'observa alors qu'il regardait par la fenêtre avec un enthousiasme qu'elle ne lui avait jamais vu jusque-là.

Un peu surprise, elle découvrit son excitation enfantine avec un sentiment d'affection qui l'apaisa. Elle lui serra la main et il porta son attention sur elle. Son sourire n'avait pas baissé d'un cran et il l'attira à lui, souhaitant lui faire découvrir son pays, ce pays de sable qu'il aimait depuis sa naissance et qu'il retrouvait enfin.

Heureuse de la diversion, elle l'écouta attentivement et apprécia son étreinte. Rassurée, elle se laissa bercer par le mouvement du 4x4 autant que par la voix de Sahel. Après quelques minutes à juste ressentir, elle se sentit de nouveau sereine et commença à apprécier la balade, contaminée par le plaisir évident de Sahel.

                                                                       ***

Linya ne voyait rien. Bloquée par Tia sur le seuil de la chambre, elle la poussa légèrement dans le dos en demandant :

- Il y a un problème ?

Tia secoua la tête et fit un pas en avant pour la laisser passer. Durant tout le processus, elle n'avait pas quitté David des yeux et en pénétrant dans la pièce, Linya comprit pourquoi. Elle jeta un coup d’œil à son amie et découvrit une expression à la fois horrifiée et inquiète, qu'elle s'empressa de masquer.

Retrouvant son aplomb naturel, la mercenaire hocha la tête à son intention, pour la rassurer devina Linya, et s'approcha du lit.

La Dirigeante fit de même et détailla le jeune homme qui y reposait. David avait les yeux fermés, signe qu'il se reposait. Son bras était relié à une poche de liquide transparent qu'elle reconnut comme étant une solution saline. Le visage de David était partiellement caché par des bandages. Le côté droit de son visage était le plus touché. Elle ne voyait pas son œil et espérait qu'il n'avait pas été trop abimé.

De manière générale le côté droit de son corps avait subi d’importants dommages. Son bras était entièrement recouvert par de la gaze stérile et elle devina qu'il en allait de même pour une partie de sa jambe.

Le côté gauche était moins touché. Seule sa main reposait dans les pansements.

- Le médecin a dit qu'il ne s'agissait que de brûlures au second degré. La seule qui nécessite une intervention chirurgicale est située sur son bras droit où la peau a, en partie tout du moins, complètement disparue.

- Troisième degré.

Linya hocha la tête et poursuivit :

- Il devra subir une greffe de peau et il est fort probable que son visage, comme sa jambe garde des traces de ce qui lui est arrivé mais sa vie n'est pas en danger. On doit juste éviter de soulever le plastique qui entoure son lit et lui parler de là où on est.

- Pour éviter une contamination bactérienne, je sais. Il n'est pas installé dans la bonne chambre. Ce service n'est pas à même de le soigner comme il se doit.

Linya haussa une épaule.

- Ils font au mieux mais on n’est pas dans une grande ville... Ses parents m'ont dit qu'ils le transféreront dès le début de la semaine dans un hôpital plus adapté.

Tia hésita.

- Comment le réveille-t-on ?

Une fois encore Linya haussa une épaule.

- Il est sous morphine et on ne peut pas le toucher, j'imagine qu'à moins de hurler on va devoir prendre notre mal en patience.

Contrariée, la mercenaire se mordit la lèvre avant de commencer à faire les cent pas. Linya la regarda faire puis soupira.

- Sors, tu vas me rendre dingue. Je t'appelle dès qu'il est réveillé, ajouta-t-elle en agitant son portable. Promis.

Tia hésita une nouvelle fois puis accepta la proposition. Avant de sortir elle déclara :

- Je vais téléphoner à Lex. Qu'elle prépare nos bagages et prenne des dispositions pour les jumelles. Je veux être prête à partir dès qu'on aura nos renseignements.

- Tu veux dire lorsque David aura répondu à nos questions ou quand Karl saura où se trouve Ashee ?

Tia leva un sourcil hautain et sortit sans répondre.

- C'était une vraie question, marmonna Linya vexée d'avoir été si superbement ignorée.

                                                                       ***

Quelques heures plus tard, David se réveilla enfin. Tout d'abord, Linya s'assura qu'il était capable de répondre de façon cohérente, puis elle téléphona à Tia. La grande femme ne devait pas se promener très loin car elle apparut à la porte deux minutes à peine après qu'elle eut raccroché.

Aussitôt dans son champ de vision, le pouls de David commença à s'emballer. Linya s'en aperçut et fit signe à Tia de rester où elle était.

- David ? Qu'est-ce qui passe ? Tu as mal quelque part ? Fit-elle pour attirer son attention.

Les yeux de l'adolescent se fixèrent sur elle et il sembla retrouver un semblant de calme. Linya fronça les sourcils et interrompit Tia alors qu'elle allait parler. Impatiente et légèrement déconcertée, elle s'exécuta néanmoins, ayant une totale confiance dans le jugement de son amie.

- David, lorsque je t'ai dit que Tia allait venir pour te poser quelques questions sur ce qui t'a amené ici, tu as accepté, tu te souviens ?

Elle vit le jeune homme acquiescer en avalant sa salive et Linya tenta de comprendre d'où cette peur provenait vraiment.

- Tu sais qui est Tia, n'est-ce pas ?

Les yeux rivés sur son visage, il hocha de nouveau la tête. Linya voyait quel effort il faisait pour se contenir. Les muscles tendus, il devait souffrir le martyr ainsi, pourtant il préférait cette douleur à tout autre sentiment qu'il tentait de retenir sans y parvenir complètement.

Elle réfléchit quelques minutes en tentant d'ignorer l'impatience grandissante de Tia. Elle sentait qu'il ne répondrait pas aux questions qu'elles se posaient. Tout du moins, pas directement. Non pas qu'il veuille cacher quelque chose, ni même, elle le sentait, qu'il se taise pour protéger quelqu'un. Non, il semblait juste trop terrifié pour le faire et aussi... elle ne parvenait pas à mettre le doigt sur ce sentiment qu'il dégageait tout en sentant qu'il était la clé pour comprendre la raison de sa présence ici.

- David... les jumeaux ont disparu au moment où tu te faisais agresser...

Elle ne termina pas sa phrase, choquée par le tressaillement violent et le regard de pure terreur qu'il lui jeta. Un gémissement lui échappa et elle fit un pas en avant, la main levée dans sa direction. Elle ne pouvait passer la barrière de la bulle en plastique laissé autour de lui mais elle y posa sa main et dit, doucement :

- Tout va bien David. J'ai compris, tout va bien ne t'en fais pas. Juste concentre-toi sur ta respiration, d'accord ? Je reviens tout de suite.

Puis elle se retourna et rejoignit Tia.

- Je vais rester avec lui et finir de lui poser nos questions mais pour son bien, il vaudrait mieux que tu partes. J'ai suffisamment vu de cas comme le sien pour te dire qu'il est traumatisé et que cela à un rapport avec tes enfants. Il fait de gros effort pour nous répondre malgré cela mais tu es trop étroitement liée à eux dans son esprit pour qu'il puisse nous donner les réponses dont on a besoin.

Linya vit l'inquiétude assombrir le regard de Tia et lui prit la main pour la réconforter.

- Je sais que cela t'ennuie mais je pense qu'il ne dira rien en ta présence. Je peux te téléphoner et te laisser écouter. Tu me transmettras tes questions par sms, qu'est-ce que tu en dis ?

Tia fit un effort sur elle-même et acquiesça.

- Cependant les questions trop directes, je ne pense pas qu'il pourra y répondre. Donc réfléchis bien à ce que tu souhaites savoir et trouve des questions qui pourront t'amener la réponse sans que cela ne soit trop lié aux jumeaux.

Tia hocha la tête et pressa sa main avant d'hésiter et demander :

- Tu penses qu'ils vont bien ? Quand je vois son état..., fit-elle en jetant un coup d’œil nerveux à David.

- Je ne sais pas...

Linya n'osait pas dire à Tia qu'elle était persuadée qu'ils allaient bien car elle était quasi-certaine que c'était les jumeaux les responsables de l'état de David. Ses réactions à leur mention montraient l'évidence.

Elle regarda la mercenaire sortir de la pièce et se retourna vers l'adolescent. Le sentiment qu'elle ne parvenait pas à nommer tout à l'heure l'avait frappé lorsqu'il avait laissé échapper un gémissement.

L'horreur. Il était horrifié autant que terrorisé. Et l'horreur provenait toujours de quelque chose que notre esprit ne pouvait concevoir. David était ami avec Len, c'était même un de ses meilleurs amis et Lara... de ses propres mots, c'était l'amour de sa vie. Et même si Linya avait toujours pensé qu'il était bien trop jeune pour en être certain, lui en était persuadé et cela suffisait.

Elle commença à poser ses questions et en eut rapidement la confirmation. Il ne s'attendait pas à être attaqué par Lara et Len. Il ne s'attendait pas à être si gravement touché ni au carnage dont le parc avec été le théâtre mais plus que tout, il lui avait été inconcevable de penser qu'un jour Lara puisse le faire souffrir aussi violemment avec une joie et un manque de remords si profond qu'il en était en cet instant encore, imprégné de terreur. Et ce n'était pas les pouvoirs qui l'avaient traumatisé non, bien qu'il en confirme la présence, Linya comprit à sa façon de parler, ou plutôt d'éviter de dire le nom de Lara, combien le fait que cela ait été elle qui l'avait blessé l'avait choqué. Ça plus le plaisir évident qu'elle en avait tiré.

Pourtant lorsqu'elle se leva pour partir, il tourna vers elle un visage empreint d'inquiétude. Non pour lui mais pour Lara.

- Vous pensez... qu'elle va... aller bien ? Je ne comprends pas pourquoi elle a fait ça, je sais que ce n'était pas elle, ça ne pouvait pas être elle, même si c'était elle. Mais vous pensez qu'elle va revenir ? Pas ici, mais comme avant ? Enchaîna-t-il si inquiet et nerveux qu'il en mangeait ses mots.

Malgré ses difficultés à s’exprimer à cause de ses blessures, Linya le comprit. David ne savait pas ce qui s'était vraiment passé, il ne pouvait concevoir un monde où les démons existaient et prenaient la place des gens que vous aimiez, mais il sentait malgré tout que ce n'était pas Lara qui lui avait fait cela même s'il en avait eu la preuve visuelle. Il voulait quelque chose, un espoir auquel se raccrocher. N'importe quoi ferait l'affaire et elle savait que si elle lui disait la vérité maintenant il la croirait. Mais alors elle lui assurait des cauchemars pour une vie entière et ne se sentait pas de prendre cette décision sachant tout ce qu'elle impliquait pour lui. Et au-delà de cela, elle n'avait pas le temps de tout lui expliquer. Le temps était compté maintenant qu'elle savait les jumeaux contaminés par le dévoreur. Il était évident que leurs esprits s’ils étaient encore présents, n'en avaient plus pour longtemps.

- Je ne sais pas, répondit-elle finalement. J'espère. On va tout faire pour en tout cas.

Il hésita, serra les poings à se faire mal et déclara :

- Je ne dirais rien. Aux policiers, à mes parents. Je ne dirais rien.

Linya écarquilla les yeux, surprise.

- Pourquoi ?

- Je veux comprendre. Il faut que vous la rameniez pour ça et si je préviens la police, vous ne la  ramènerez pas. Ils la prendront avec eux. Je veux comprendre. Ça ne peut pas se terminer comme ça entre nous... je ne... je sais que je lui ai fait du mal mais ça n'explique pas... certaines choses. Je veux comprendre. Je veux lui parler. A Len aussi. Mais pas tout seul. Vous devrez être là aussi, ajouta-t-il avec une lueur de panique dans le regard.

Linya hocha la tête et le remercia avant de rejoindre ses parents et de leur assurer que tout s'était bien passé, qu'il dormait à présent et de les remercier à leur tour. Enfin, elle retrouva Tia sur le parking de l'hôpital. Elles se mirent en route vers le ranch et Linya écouta son amie lui exposer l'idée qu'elle avait eue en écoutant le récit de David.

Étonnée du rôle qu'elle souhaitait lui voir jouer, elle posa quelques questions, à la fois honorée par sa confiance et inquiète de tout faire rater.

Mais Tia la rassura et le temps qu'elle arrive au ranch tout était clair dans l'esprit de la Dirigeante.

La mercenaire ne perdit pas de temps et en moins d'une heure les préparatifs de leur voyage furent bouclés. Un dernier coup de téléphone de Karl et Tia et Lex se mirent en route pour l'aéroport.

Linya les regarda s'éloigner avec une boule au ventre. Enyalios, qui avait noté son inquiétude, posa la main sur son épaule.

- Tout ira bien. Tia sait ce qu'elle fait et son plan est... à tout point de vue, parfait.

- Ça ne veut pas dire que tout se passera bien. Les variables aléatoires avec ce genre de contexte, il y en a des tonnes.

- Bien sûr mais Tia a pris la plupart en compte et établi une réaction adéquate pour chacune d'elles. Tu dois croire en elle. Elle sait ce qu'elle fait.

Linya hocha la tête et pressa la main d'Enyalios en remerciement. Enfin, ils tournèrent le dos au chemin à présent vide et rentrèrent commencer les préparatifs de la phase deux du plan.

 

Chapitre 2 :

 

Ils se trouvaient au centre de la place du village. Une estrade avait été montée et des sièges qui se voulaient trône, mais qui étaient trop archaïques pour réellement en mériter l'appellation, y avaient été placés. Celui sur lequel était assis Len était tout en branchage sophistiqué et ivoire. Les mots gravés sur les accoudoirs et les défenses d'éléphants qui constituaient son dossier, brillaient doucement d'une lueur verte.

Le siège de Lara était lui en pierre et bois fin. Les gravures sur les branches constituant son dossier et la pierre de ses accoudoirs brillaient elles d'une lueur bleue. De toute évidence, leur construction avait été entreprise des mois plus tôt car si les matières utilisées étaient des plus simples, la finesse du travail effectué dessus requerrait minutie et temps. Sans parler de la magie qui les imprégnaient.

Deux colonnes en pierres brutes enserraient les deux trônes et un voile transparent, presque féerique, en tombait, séparant les jumeaux du reste du village. Tout autour de l'estrade des feux brûlaient et des gardes, mélange de la milice engagé par Ashee et des guerriers du village, se tenaient présent, impassibles et vigilants.

Pour ne pas paraître trop déplacée, la milice avait accepté de revêtir les vêtements traditionnels de la garde rapprochée du chef de la Tribu. Seules leur coupe militaire et leurs armes modernes les différenciaient.

Présentement Len semblait s'ennuyer à mourir. Dès son arrivée, Ashee avait activement préparé leur ascension et renforcé le pouvoir des membres de la Tribu en commençant par leur garde rapprochée. Les guerriers, au nombre de quinze, avaient été minutieusement choisis par la Chamane des mois plus tôt. Ils avaient suivi un entraînement et un régime particulier afin de préparer leur corps aux changements qu'elle leur réservait et ils prenaient leur tâche très au sérieux. Ce qui les rendait aussi vivants que des statues aux yeux du jeune homme...

Len jeta un coup d'œil à sa sœur. Elle semblait... rêveuse, le regard fixé sur Sahel. Son ami avait été promu à leur arrivé. Promu parmi leur garde personnelle. La joie qui avait peint ses traits lorsqu'il avait reçu l'habit traditionnel avait touché Lara. Elle qui était mal à l'aise quelques minutes auparavant s'était aussitôt calmée.

Vêtu de cuir et d'acier, Sahel avait fière allure. Il attirait les regards de toutes les filles de la Tribu qui passaient. Mais la façon qu'il avait de couver sa sœur du regard lui assurait sa complète dévotion. Il approuvait cela. Sa sœur avait besoin, et méritait, cette dévotion. De même que la protection que cela lui procurait.

Il savait que ce qu'ils avaient fait à David et à ces innocents au parc préoccupait Lara. Il savait également qu'elle repoussait ces pensées sitôt surgies. Se concentrer sur Sahel comme elle le faisait était une façon de les repousser, de se convaincre que ce qu'ils avaient fait était acceptable.

Ça ne l'était pas.          

Len ne se mentait pas. Il acceptait ce qu'il avait fait mais savait également que c'était mal. David était son ami depuis des années. Et ces gens dans le parc ne méritaient pas le sort qui avait été le leur. Mais il avait pris énormément de plaisir à les torturer. Et si cela l'avait choqué dans un premier temps, il avait suffisamment eu de temps par la suite pour décider, consciemment, d'accepter ce qu'il était devenu.

Il était un monstre.

Et il n'avait pas l'intention de perdre son temps à lutter contre sa nouvelle nature. Il ne pouvait se battre pour lui et pour sa sœur en même temps. Depuis toujours, il avait pris ses responsabilités d'aîné et de frère avec une extrême rigueur. Avoir fini son adolescence auprès de sa mère et de Lex n'avait fait que renforcer cet état d'esprit.

Lex et Tia étaient si dévouées l'une envers l'autre qu'elles se donnaient une force sans pareille. Ce qui semblait impossible devenait réalisable. Et ça, c'était entièrement dû à leur dévotion mutuelle et fusionnelle. Lara était sa jumelle, ils étaient plus liés que quiconque ne le serait jamais dans leur vie et c'était en partie pour cette raison qu'il avait décidé d'accepter ce qu'il avait fait.

Mais ce n'était pas la force qu'il pourrait tirer de son lien avec Lara qui lui avait fait rejeter sans beaucoup d'hésitation ce qu'il avait fait. C'était la conviction qu'elle s'effondrerait s'il n'était pas à ses côtés. Comme cela avait été le cas pour Tia à l'abandon de Lex.

Il avait assisté, impuissant, à l’effritement de la si grande force qui caractérisait sa mère. Et cela lui avait fait si mal qu'il en avait conçu une rage violente. Une rage dirigée aussi bien contre Lex, que contre sa mère ou lui-même.

Lex qui aurait dû savoir que Tia ne pouvait fonctionner sans elle, sa mère pour avoir osé laisser quiconque la priver de ce qu'elle était et lui, parce qu'il était incapable d'enrayer quoi que ce soit.

Sa mère, il l'avait admirée toute sa vie. Bien avant de la connaître, elle avait été le héros de ses rêveries d'enfant, apprenant à l'aimer sans jamais cesser de la prendre en modèle lorsqu'elle avait enfin accepté de vivre avec eux. Ce héros, il l'avait perdu en même temps que cette maman qu'il n'avait jamais osé rêver avoir un jour. Lex était partie, leur arrachant non seulement sa présence, son amour et son soutien, mais également l'âme de leur mère.

Sans l'intervention de Linya, elle aurait pu ne jamais s'en remettre. Linya avait arrêté, il ne savait comment, la chute inexorable de leur mère. Au début cela avait été quelque peu malsain ou toxique, il ne savait pas vraiment en fait, juste que ce ne semblait pas vraiment convenir à Linya et que ce n'était pas vraiment leur mère qui était là. Puis les choses s'étaient améliorées et il s'était surpris à espérer retrouver son héros en même temps que sa mère réapparaissait. Et pour ça, ce moment d'espoir et pour ce retour de leur mère, il ne saurait jamais dire combien il était reconnaissant envers cette troisième mère. Il n'y avait rien en ce monde capable de la remercier suffisamment. Il avait été si soulagé ! Sa rage avait commencé à s'apaiser et il avait recommencé à respirer à pleins poumons.

Puis Lex était revenue. Et ce qui aurait dû être un moment de joie sans pareil avait fait reculer leur mère de nouveau, fragilisant Linya au passage. Ce qui l'avait fait replonger, sentant cette fois plus que de la rage, une colère noire l'envahir. Il aimait Lex. Il l'appelait maman autrefois. Et dans sa tête, lorsqu'il pensait à elle c'était ainsi. Elle était sa mère comme Tia l'était. Mais elle avait presque détruit Tia et en revenant, avait blessé Linya. Aucune d'elles ne méritaient ça, il en était conscient. Lex avait certainement ses raisons mais il ne les connaissait pas et ça ne l'aidait pas à relativiser.

La seule chose qui l'avait incité à l'indulgence était sa sœur. Le retour de Lex avait été comme un baume sur son esprit tourmenté. Il n'avait pas su voir combien elle se sentait responsable de son départ, comme si c'était sa faute. Ça ne l'était pas pourtant, pas plus que la sienne ou celle des jumelles mais elle l'avait vécu ainsi et il n'en avait pris conscience qu'en la voyant retrouver et se rapprocher de Lex.

Toute la situation était un bordel sans nom et il fallait une cible à sa colère. Il y avait trop de choses, complexes ou simples selon l'angle d'observation mais toutes valables et pour lui c'était simplement trop. Tellement d'éléments, tellement de possibilité et si peu d'explications.

Il avait donc choisi Lex comme exutoire à sa rage et Lara comme cible de sa protection. Il s'inquiétait pour ses petites sœurs également mais il savait qu'elles étaient bien entourées. Linya, plus que Tia ou Lex, veillerait à ce que rien ne leur arrive.

- Ça commence bientôt ? Se plaignit soudain sa sœur.

- Au coucher du soleil, lui répondit-il heureux de cette diversion. Ashee l'a dit à notre arrivé.

- Je sais, j'ai oublié c'est tout, soupira-t-elle en se laissant glisser de son siège.

Elle se tourna soudain vers lui :

- C'est ennuyeux, non ?

Elle désigna le lieu autour d'eux.

- C'était censé être excitant ! On devait être des Dieux pour eux ! S'exclama-t-elle de mauvaise humeur.

- On est des Dieux pour eux. Mais personne n'a jamais dit qu'être un Dieu était excitant.

Elle lui jeta un regard méchant.

- J'ai pas l'impression d'être un Dieu. Je devrais au moins ressentir quelque chose, non ? A part quand je me sers de mes pouvoirs, je ne ressens rien...

- Ça va venir. Ashee a dit que tout changerait après la cérémonie.

- Ouais mais elle a pas dit en quoi, marmonna la jeune fille préoccupée et contrariée.

Elle trouvait qu'Ashee les gardait un peu trop dans le flou. Elle n'aimait pas ce qu'elle ressentait, complètement perdue, ayant même peur de ses pensées. Son attention revint à Sahel qui lui tournait le dos, concentré sur sa tâche de Gardien, indifférent aux regards des filles de la Tribu qui ne cessaient de passer et repasser devant eux. Tantôt elles les dévisageaient elle et son frère, tantôt c'était Sahel et les mercenaires d’Ashee.

Elle rêvait de se retrouver seule avec lui. Elle savait que c'était superficiel et un peu vain mais se perdre dans la luxure était devenu un réflexe pour elle ces derniers mois. Une façon de cesser de penser à tout ce qui était déplaisant ou angoissant et de l'angoisse depuis leur départ, elle en ressentait beaucoup.

Elle vit son frère se lever, la rejoindre et s'accroupir à ses côtés, lui prenant la main avec douceur.

- Je sais que tu t'inquiètes mais tout va s'arranger. Après la cérémonie, tes doutes s'envoleront, tout sera clair, je te le promets.

Il fit une pause puis ajouta doucement:

- Je resterais toujours avec toi. Quoi qu'il arrive.

Elle le dévisagea, se demandant comment il faisait pour être aussi calme et confiant. Elle lui envia tout cela et tenta de ressentir son état d'esprit. Se concentrant sur son visage, son regard, l'amour manifeste qu'il lui portait, elle commença à se détendre et soudain ce fut là. Une connexion qu'il n'y avait jamais eu auparavant, un lien psychique où toutes les émotions que chacun ressentait pouvaient être partagées par l'autre, ressenties, comprises.

Les derniers vestiges de crainte s'envolèrent. Elle n'était pas seule. Elle ne serait jamais seule.

Elle sourit à son frère, heureuse de ce nouveau don et soudain impatiente de découvrir les prochains. Oui, la cérémonie changerait tout, elle n'en avait plus peur. Peu importe la suite, elle et Len seraient des Dieux et seraient ensemble. Rien ne leur arriverait.

A cette seconde, de façon consciente, elle décida que sa famille n'existait plus. Jusqu'à présent, elle refusait de penser à ce qu'il allait advenir de leurs mères, de ce qu'elles pouvaient  ressentir depuis leurs disparitions et de ce qu'elles allaient faire, de ses sœurs, de Frédéric, Linya et du ranch... Mais en cette seconde, cela ne compta simplement plus assez pour qu'elle y consacre une pensée.

Elle rejeta tout. Tout ce qui n'était pas cette Tribu, Sahel, son frère ou leur avenir. Rien d'autre ne comptait à part le présent. Et nous, songea-t-elle, les yeux plongés dans ceux de son frère, juste nous.

                                                                       ***

Sahel sentait le regard de Lara. Depuis des heures, depuis leur arrivé et l'établissement de son nouveau statut, depuis qu'Ashee avait ordonné la préparation de la Cérémonie d'Hommage pour les jumeaux, Lara ne l'avait pas quitté des yeux.

Et il aimait ça.

Il avait dû et devait encore se faire violence pour ne pas se retourner et la rassurer d'un regard ou d'un sourire et il était impatient que la Cérémonie soit terminée pour la ramener dans la maison qu'il avait fait préparer pour eux deux. Il avait l'intention de faire d'elle son épouse et puisqu'elle n'avait pas de père avec qui négocier, il devrait en discuter avec Len.

Mais que lui proposer ? Il ne songeait qu'à cela depuis des heures. Que proposer à un jeune homme qui avait tout et aurait bientôt plus pour qu'il accepte de lui céder sa sœur ?

D'ailleurs voudrait-elle l'épouser ? Dans leur tribu ce n'était pas une question que l'on posait aux femmes mais il avait passé suffisamment de temps dans le monde des Occidentaux pour comprendre que les femmes et les hommes là-bas pensaient différemment. Il devrait peut-être lui poser la question ? Mais s'il le faisait, devait-il le faire avant ou après avoir obtenu la permission de Len ?

Pour se distraire, il fixa les ouvriers qui allaient et venaient en vue de la Cérémonie et passa toute les étapes qu'il aurait à effectuer lui-même lors de celle-ci.

Perdu dans ses pensées, il ne sentit pas lorsque Lara descendit de son trône pour le frôler en passant à côté de lui. Il sursauta avant d'échanger un regard bref mais intense avec elle, puis lui emboîta le pas, comme il seyait à un membre de sa garde personnelle. Il fit signe à deux autres guerriers de les suivre quelques pas derrière lui et enjoignit les autres à rester autour de l'estrade, avec Len.

Techniquement, il n'était pas le chef de la Garde, mais il était le petit-ami de leur nouvelle déesse et l'homme de confiance de leur Chamane et Chef et ces statuts lui conféraient une aura et une autorité que peu remettait en cause.

Il suivit Lara jusqu'à un bâtiment en lisière du village. C'était là que la Chamane vivait. Il ignorait que Lara était au courant. Depuis leur arrivée, les jumeaux avaient à peine fait le tour du village. Ils s'étaient principalement reposés, avaient discuté de la Cérémonie de l'Hommage et rencontré les personnes qu'Ashee voulait qu'ils connaissent.

Elle ne prit pas la peine de frapper et entra directement dans l'habitation. Il grimaça mais n'osa pas l'en empêcher. Bien qu'il sache qu'Ashee n'allait pas apprécier d'être interrompue si elle était occupée, Lara était, théoriquement, au-dessus d'elle. Et il savait ce qu'elle voulait obtenir de la Chamane en venant ici. Elle voulait être utile, avoir quelque chose à faire, n'importe quoi. Et la Chamane serait par trop heureuse d'enraciner un peu plus le mal en elle, pour être réellement agacée de sa venue.

Il ordonna aux gardes de surveiller l'entrée et les alentours. Ils ne craignaient rien, les mercenaires d’Ashee entourant complètement les abords du village mais on n'était jamais trop prudent.

Il jeta également un œil derrière lui, s'assurant que Len n'avait aucun problème et que la garde était bien là où elle devait être puis, satisfait, suivit Lara à l'intérieur.

***

Tia échangea un regard avec Enyalios et tous deux hochèrent la tête doucement, sur la même longueur d'onde. Le mercenaire se déplaça doucement, lentement et surtout, sans bruit. Tia resta à sa place. Tous deux devaient détailler le village d’Ashee en contrebas, la disposition des lieux, celles des gardes, ainsi que l'emplacement des jumeaux et de la Chamane.

Tia et son petit groupe étaient arrivés à peine une heure plus tôt sur place, leur progression ralentie par les Fils du Vent qui refusaient de lui donner l'emplacement du Vent de la Destruction s'ils ne l'accompagnaient pas dans ce combat.

Eux et les autres Tribus du Désert, comme elle l'apprit à ce moment-là, se préparaient pour ce jour depuis très longtemps et les convaincre que leur présence allait au lieu de les aider, être un plus pour Ashee, n'avait pas été une mince affaire.

En effet pour cet assaut, Tia jouait la finesse. Elle visait des frappes chirurgicales. Arriver avec une armée ne serait qu'offrir un nombre important de sacrifices à la Chamane. Tia n'avait pas oublié qu'Alti tirait son pouvoir du sang et de la mort et ne souhaitait pas lui offrir de munitions supplémentaires.

Ils restèrent une heure à étudier les environs tout en évitant les patrouilles armées qu'Ashee avait placées un peu partout. Ils se retirèrent tout aussi silencieusement qu'ils étaient venus et se retrouvèrent à mi-chemin de leur campement.

- Vu le nombre de gardes en place, on peut laisser tomber l'attaque surprise, lâcha Enyalios en se frottant la tempe.

Il avait l'air fatigué et Tia fronça les sourcils.

- Je ne comptais pas sur la surprise. Alti a toujours été capable de sentir les âmes. Au vu des pouvoirs d’Ashee, il n'y a pas de raison de penser qu'elle n'en est pas capable dans cette vie et nos âmes sont suffisants vieilles pour être repérables très facilement. Elle sait déjà que nous sommes là. Elle ne sait juste pas où exactement ni combien de personnes nous avons amené avec nous.

Après une pause, elle demanda :

- Tu es sûr que tu es d'attaque ?

Enyalios lui jeta un coup d’œil agacé.

- Évidemment, tu me prends pour qui ?

- Pour quelqu'un de si fatigué qu'il ne parvient pas à le cacher.

- Ça n'est pas la première fois que j'effectue une mission en n'étant pas au top de ma forme. Tu n'as pas à t'en faire pour moi.

- Je ne m'en fais pas pour toi, rétorqua-t-elle irritée, il s'agit de mes enfants et de Lex. Si tu te rates, c'est eux qui en paieront les conséquences ! Qu'est-ce que tu as fait bon sang ? Tu savais qu'on aurait besoin de toi non ? !

Enyalios s'arrêta et la dévisagea, mécontent. Il ne dit rien jusqu'à ce qu'elle commence à s'agiter, légèrement mal à l'aise, mais toujours sur les nerfs. Alors il répondit :

- Je bossais. Pour Linya. Et tu me connais, Tia, tu sais que je mènerai à bien les tâches que tu me confiras mais si soudain tu n'as plus assez confiance en moi, très bien, retire-moi de la mission.

Tia pinça les lèvres, agacée, puis se pinça l'arête du nez, se forçant à se détendre puis hocha la tête en fixant le sol avant de relever les yeux.

- Très bien, oublie ce que j'ai dit, je suis juste inquiète. J'ai confiance en toi et tu le sais.

- Je le sais oui, se serait bien que toi, tu ne l'oublies plus.

Tia lui jeta un regard noir.

- Je sais pourquoi je suis à fleur de peau mais on peut savoir pourquoi toi tu l'es ?

- Je ne le suis pas.

- Même épuisé tu restes calme. Tu n'es littéralement, JAMAIS, de mauvaise humeur. J'ai vécu avec toi 5 ans et je ne t'ai jamais vu te mettre en colère. Tout au plus agacé. Et certainement pas quand j'ai une bonne raison d'être inquiète. Qu'est-ce qui se passe ?

- Rien, jeta-t-il en reprenant sa route sans la regarder.

Tia décida d'ignorer son humeur, elle avait assez à faire avec la sienne et celle de Lex.

- Très bien, terminons le point alors.

Enyalios lui fit part des points les plus faibles d'entrée et de sortie qu'il avait repérés. Elle hocha la tête et réfléchit quelques minutes en silence.

- Tu as fini d'ajuster ton plan à ces nouvelles informations ? Finit-il par demander, impatient.

Tia hocha la tête et lui expliqua ce qu'elle avait décidé.

- On devrait revoir la phase deux de ton plan, la coupa-t-il alors qu'ils arrivaient au campement. 

- Pourquoi spécifiquement la deux et pas la une et la trois ?

- On devrait tout revoir, fit-il en la fixant d'un regard mauvais.

Tia plissa les yeux. Il finit par baisser les siens et la mercenaire déclara :

- On reverra le plan point par point en mangeant. On passe à l'action dans deux jours quoi qu'il arrive. Essaie de retrouver ton enthousiasme d'ici là s'il te plaît.

Enyalios grinça des dents mais acquiesça.

- Je vais chasser, fit-il en la quittant.

- Lex s'est déjà occupé du dîner.

Le mercenaire ne répondit rien et Tia n'insista pas. Elle ne savait pas ce qu'il avait mais comptait sur lui pour y remédier. La chasse avait toujours eu un effet décontractant, elle le regarda donc partir avec confiance.

Elle chercha des yeux sa femme et la trouva près du réchaud à gaz, en train de préparer à manger. L'image se superposa à une autre. Une jeune fille aux longs cheveux blonds, penchée au dessus d'un feu de bois sur lequel une marmite était posée. Tia cligna des yeux, partagée entre surprise, devant une image qui avait eu l'air plus vraie que nature, et amusement dû au contraste qu'elle offrait avec la modernité de la nouvelle.

Elle opta finalement pour la nostalgie et rejoignit Lex, sa Gabrielle d'un autre temps, et s'assit en face d'elle.

A son approche, sa femme releva des yeux inquiets et soulagés.

- Tu es sûre que c'était une bonne idée de refuser l'aide des Tribus ? Trois me paraît vraiment léger.

- On est trois pour l'instant, on sera plus dans deux jours.

Lex lui jeta un regard ironique.

- Deux de plus, ça fait toute la différence !

- Ça le fera. Et on ne sera pas que cinq. De toute façon, il est inutile d'être nombreux pour battre Alti. Ça n'a jamais été le nombre qui a fait nos victoires sur elle, tu devrais t'en souvenir. Il s'agit seulement de la battre à son propre jeu. Retourner son plan contre elle, ni plus ni moins. Deux de plus pour la phase une, c'est peu en effet mais cela dépends des personnes en questions. De ce qu'elles sont capables de faire. Et de ce que nous ferons. Et c'est une chose auquel elle ne s'attend pas. Elle pense probablement qu'on lui tombera dessus en masse, vu le nombre de mercenaires qu'elle a engagé. C'est donc à notre avantage.

Lex hocha la tête en soupirant, se massa la nuque d'une main et s'efforça de faire descendre son stress. Elle n'était plus partie en mission depuis longtemps, mais ce n'était pas cela qui la mettait sur les nerfs. Il s'agissait de leurs enfants. En balance était leurs vies, mais également leurs âmes.

Et bien que son rôle dans la Prophétie ait changé, elle avait passé tant de temps à craindre celui-ci qu'elle ne pouvait se défendre contre la peur que sa réalisation si proche faisait monter.

C'était trop facile. Elle s'en tirait à trop bon compte. Du jour au lendemain elle n'était plus ce qui ferait pencher d'un côté ou de l'autre la victoire de sa femme, elle n'était plus qu'un instrument à son service, un soutien.

Elle ne parvenait pas à y croire.

Ajouter à cela le rôle de Linya et son taux de stress crevait le plafond. Trop de choses étaient en jeu. Trop de gens. Elle leva les yeux sur Tia et l'observa en train de vérifier ses armes et munitions.

Elle, Lex, était la phase un du plan. Autrement dit, si elle foirait quelque chose, tout tombait à l'eau. Et tout le monde mourrait.

Tia avait confiance en elle, elle n'aurait pas laissé sa réalisation complète sur ses épaules sinon. Et Enyalios avait fait du bon travail depuis qu'il l'avait retrouvée. Il avait restauré sa confiance en elle et affûté ses tendances naturelles, renforçant ses capacités mis à mal par l'inaction pendant sa grossesse.

Mais en cet instant c'était comme si tout cela n'avait pas eu lieu. Elle crevait de trouille. Et si elle faisait tout échouer ?! Et si elle trahissait Tia envers et contre tout ?

Comme mû par un signal, sa mercenaire de femme releva les yeux et croisa son regard. Un instant elle se perdit. Volontairement, avec délectation. Elle avait toujours aimé se voir en dans ses yeux. L'amour, la confiance, l'assurance, le désir, tout ce que Tia ressentait pour elle passait par son regard. Cela agit comme un baume sur ses nerfs et les battements inquiets de son cœur retrouvèrent un rythme normal.

- Tout ira bien, murmura la grande femme. Tu dois juste te rappeler combien j'ai confiance en toi...

Lex acquiesça. Bien sûr, tout irait bien, s'efforça-t-elle de croire. Mais elle savait ce qui n'était pas dit, ce qu'elle avait ébranlé. Cette confiance justement, dont elles dépendaient tant aujourd'hui. Et malgré les mots de sa femme, elle n'y croyait pas. Elle avait tout réduit en morceau et Tia s'efforçait seulement de faire avec. Elle le savait.

Et brusquement elle fut là. Sa chaleur, son amour, vagues palpable dans son esprit, qui envahit tout, chassant le doute, la peur, les regrets, jusqu'à ne plus laisser place à rien d'autre. Elle n'était qu'amour et désir...

Sans même s'en rendre compte, elle se rapprocha de Tia qui ne la quittait pas des yeux, le bleu brûlant d'un désir si incandescent que l'air se troubla entre elles. Elle vit le regard descendre vers ses lèvres et le visage si parfait de son âme-sœur se rapprocher. Elle sentit la chaleur de son corps à quelques millimètres du sien et elle se tendit, dans l'attente.

Mais Tia ne l'embrassa pas. A un cheveu de sa bouche, elle maintenait la distance, l'obligeant à croiser à nouveau son regard, à y lire tout ce qu'elle avait besoin de savoir, tout ce qu'elle désespérait d'entendre à nouveau, tous ces non-dits balayés par un amour si intense et si profond qu'il fit dévaler des larmes sur ses joues.

Tia l'aimait. Tia la comprenait. Tia croyait en elle. Tia, sa Tia, et sa Xena en même temps, si complète, si elle, et si différente en même temps.

Elle ne pouvait pas l'embrasser. Parce que si elles s'embrassaient maintenant, elles oublieraient pourquoi elles étaient là et ce qu'elles avaient à faire. Cette soif qu'elles avaient l'une de l'autre, sa violence extrême était exacerbée par toutes les douleurs et les obstacles qu'elles avaient surmontés, tant et si bien qu'elles pourraient se perdre, se perdre vraiment l'une dans l'autre, se perdre à en oublier de boire, de manger, de dormir, de se défendre, oublier leurs enfants, leurs amis, oublier tout ce qui n'était pas l'autre.

Alors Lex ferma les yeux, rompant ce contact d'une intimité si profonde que s'en couper la blessait physiquement.

Elle reprit une respiration tremblante et entendit Tia faire de même à quelques centimètres. Elle se recula encore et laissa sa tête choir dans ses mains. Épuisée par l'intensité de ses émotions, elle comprit enfin pourquoi Tia avait été réduite à cette boule de peur ces derniers mois. Comme d'habitude, la grande femme avait compris bien avant elle combien leur amour pouvait être dangereux...

Il avait été sous contrôle tout ce temps par l'éclatement de son âme des siècles auparavant. Mais avant cela, avant qu'elle ne soit obligée de scinder son âme en deux, lors de leur première existence en tant que Xena et Gabrielle, il n'y avait pas eu de contrôle. Et cela avait été aussi intense que destructeur. Et encore... elles apprenaient seulement à se connaître, à s'habituer à l'autre, à développer ces sentiments indescriptibles qui les animaient à la fin de leurs vies, qui les animaient aujourd'hui. Qui l'avaient presque détruite lorsque Xena l'avait laissée...

Alors oui, elle comprenait la terreur de Tia à l'idée de la perdre et son impossibilité à se laisser aller à l'aimer comme avant. Elle releva le visage, posant le côté de sa mâchoire sur ses bras croisés, en appui sur ses genoux et dévisagea sa femme.

Elle avait attendu tant de siècles pour enfin pouvoir l'épouser et fonder leur famille...

Oui, c'était dangereux, oui c'était destructeur mais cela lui importait peu. Elle avait la certitude, totale, absolue, qu'elle saurait les protéger. Qu'elle saurait prendre soin de tout ce qui était Tia. Elle protégerait son amour, elle, leurs enfants et leur maison. Parce que tout cela provenait de Tia.

Elle ne prendrait pas le risque de blesser leurs enfants à nouveau, en les laissant de côté par exemple, parce qu'ils venaient de Tia. Et Tia devait comprendre cela. Elle devait comprendre qu'aucune d'elles ne laisserait ce qu'elles avaient créé, qu'aucune d'elles ne mettrait de côté leurs responsabilités car c'était une vie qu'elles avaient construite ensemble et que pour chacune d'elles, c'était infiniment précieux parce qu'elles l'avaient faite pour l'autre.

Si Tia comprenait cela, alors elle n'aurait plus peur de l'aimer.

- Rien ne nous séparera jamais, dit-elle doucement mais avec une certitude totale. Un amour comme le nôtre ne peut simplement pas être éteint. Les Dieux le savent aussi, sinon nous ne serions pas là. Rien ne nous séparera Tia. Rien. Je le sais.

Tia hésita puis hocha la tête.

- Je le sais aussi maintenant.

Elle sourit, désabusée et rectifia :

- Je l'ai toujours su, je l'ai juste oublié...

Lex sourit gentiment en se redressant.

- Et comment t'en vouloir avec un morceau de toi en moins ? Tout va bien maintenant, on est ensemble, on est de retour. Alti ne pourra rien contre nous.

Tia réfléchit quelques instants, sourit d'un air retors et acquiesça avant d'entourer Lex de son bras. Elle déposa un baiser contre sa tempe et chuchota :

- Elle ne l'a jamais pu. Se mettre entre nous a toujours été son erreur, je viens de m'en souvenir.

- La jalousie est un vilain défaut, se moqua Lex en se rappelant elle aussi.

- Elle ne pourra pas s'empêcher de réessayer, reprit la grande femme. D'autant plus après la première version de la Prophétie. Elle n'a jamais pu accepter l'idée que tu avais plus d'influence sur moi qu'elle. 

- Et c'est pourquoi ton plan marchera.

Tia hocha la tête. Le silence s'installa et elles le savourèrent.

- Je t'aime Lex.

Les mots, lâchés comme si de rien n'était, comme s'ils avaient été dit des milliers de fois, comme s'ils ne comptaient pas vraiment, firent exploser le cœur de Lex.

Elle ne s'y attendait pas, avait perdu espoir de les entendre à nouveau et là, alors que rien ne s'y prêtait vraiment, que ce n'était pas le moment...

Un soulagement indicible la submergea et Lex éclata en sanglots.

 

Chapitre 3 :

Deux jours plus tard

Tia s'efforçait de ne pas montrer son appréhension alors que Lex s'éloignait, lançant ainsi la phase une de leur plan. Aussi discrètement que possible, avec l'aide de deux guides combattants arrivés la veille et engagé pour l'occasion, Lex allait infiltrer le camp du Vent de la Destruction.

Elle savait son plan très bon, n'avait pas de doute quant à sa réussite. Et elle connaissait suffisamment l'arrogance d'Alti pour prédire ses actions. Malgré tout, elle ne connaissait pas Ashee et ne pouvait dire si elle différait beaucoup d'Alti. Elle et Lex différaient peu de Xena et Gabrielle. Pour l'essentiel elles étaient identiques. Et si Linya ressemblait beaucoup à Ephiny, Rhapsody n'avait rien en commun avec Lao Ma. Ashee pouvait être la copie d'Alti ou son complet opposé.

Tia prenait un risque, mais un risque calculé compte tenue des souvenirs anciens très présents chez la Chamane et des pouvoirs qu'elle avait récupérés et même augmentés. Elle n'était donc pas réellement inquiète pour Lex. Elle l'était plus pour la suite. Entre le lancement fait par Lex et le combat qu'elle devrait mener pour tout terminer, beaucoup de choses pouvaient mal se passer.

C'est pourquoi elle avait choisi avec soin les personnes à qui elle confiait ces tâches et avait limité le nombre de participants à cet assaut. Moins de personnes impliquées voulait dire moins de variables aléatoires. Et toutes ces précautions la rassuraient.

Bien sûr, les choses pouvaient quand même mal tourner mais elle se sentait néanmoins assez sûre d'elle. Ce qui l'inquiétait vraiment la concernait directement. Elle avait déjà affronté Alti et cela avait toujours été un combat difficile. Pas impossible, mais difficile.

Et le seul autre démon qu'elle avait combattu était Dahak et sa fichu fille démoniaque, Hope. Et cela avait été un combat, des combats, aussi âpres que dévastateurs. Elle et Gabrielle avaient énormément perdu en cours.

Avoir à affronter Alti en plus d'un démon... qui en plus mettait en jeu la vie de ses enfants... elle avait l'impression de revenir en arrière, au moment de la mort de Solan. Le perdre avait été si douloureux et avait déclenché une telle violence en elle ! Elle ne voulait, ne pouvait pas perdre ses jumeaux. Elle ne voulait pas revenir à ces sentiments, cette haine, cette souffrance impossible à taire. Cette fois, Lex et elle n'y survivraient pas.

S'imposa alors à elle l'image de deux adorables petites filles, copies conformes de sa femme et elle qui les attendaient à la maison. Et comme si ça n'avait été que des bulles de savons balayées par le vent, sa crainte s'apaisa.

Quel pouvoir avaient donc ses enfants pour parvenir à la calmer juste en les imaginant ? Songea la mercenaire avec un sourire fier.

Elle pourrait ne plus les revoir.

Sitôt surgie, Tia repoussa la pensée. Il n'était pas question de se laisser à nouveau submergée par ses émotions. Être Xena n'était pas aussi libérateur que ce que tout le monde pensait que ce serait.

Être Xena c'était vivre avec ses émotions oui, sous contrôle, mais parce qu'elles étaient à fleur de peau. Sans ce contrôle permanent, elle perdait littéralement pied. La crainte, l'amour, la responsabilité, tout était sublimé à un niveau quasi insupportable. Cela érodait le contrôle même dont elle avait désespérément besoin.

Elle aurait souhaité avoir plus de temps pour s'habituer à vivre avec, avoir du temps pour s'entraîner en quelque sorte, à les garder sous contrôle sans s'épuiser. Mais elle n'avait pas ce temps.

- Et c'est probablement pourquoi Linya est si importante, murmura-t-elle pour elle-même.

Elle devait gardait confiance. Elle avait confiance. Les Dieux eux-mêmes voulaient qu'elles remportent ce combat. Dans le cas contraire ils n'auraient jamais transformé la Prophétie, l'adaptant à ce qu'ils savaient qu'elle et Lex auraient besoin.

Ils avaient peur d'elle depuis l'hécatombe qu'elle avait créée dans leur rang et probablement qu'ils la haïssaient également. Mais une chose n'avait jamais changé quelle que soit l'époque, ils avaient toujours reconnu la juste cause de ses combats. Certains Dieux plus que d'autres. Aphrodite, et même Arès, étaient plus qu'à leur tour intervenus dans leur vie pour leur bien. Arès avait bien toujours quelques arrières pensées, néanmoins il avait ce bon fond qui faisait que tout Dieu de la guerre qu'il était, il l'aidait quand il le pouvait.

Elle était certaine que l'intervention de Linya dans la Prophétie était de son fait. Il n'y avait rien qu'il aimait plus que semer la zizanie entre Lex et elle sous couvert d'une bonne action. Et quoi de mieux que de le faire en impliquant quelqu'un de si important pour Lex, et de l'en faire, elle, tomber amoureuse ? Pour cela elle ne remerciait pas Aphrodite. Elle s'était sûrement laissé convaincre par son frère que ce serait un bon moyen de tester leur amour à elle et Lex.

Et quelque part ça l'avait été, mais elle n'appréciait pas pour autant la façon dont leurs pires craintes avaient dû être révélées. Encore moins qu'ils aient utilisé une non-combattante pour la soutenir dans le plus dangereux combat de son existence.

Ephiny avait été une guerrière valeureuse et déterminée. Courageuse et fière. Dure et tenace. Mais dans cette vie, si Linya possédait également toutes ces qualités, elle n'avait pas développé un gramme d'intérêt pour le combat. Elle ne savait pas se défendre, pas se battre. Même si sa vie en dépendait.

Et pourtant ô combien Lex l'avait suppliée de s'y soumettre pendant leurs années à diriger Lyoko ! Elle-même avait tenté à plusieurs reprises de lui apprendre quelques mouvements d'autodéfense. Mais rien n'y avait fait. Linya n'aimait simplement pas la violence. Elle la rejetait avec une force qui avait surprise Tia.

D'autant plus quand on savait que c'était le métier des deux mercenaires. Combien de compréhension, de patience et d'amour avait-elle eu pour elles pour ne pas leur vouloir, pour ne même pas tenter de leur faire changer de vie. Elle ne leur avait même jamais fait une seule réflexion... Sans son refus farouche d'apprendre des mouvements d'auto-défense, Tia n'aurait jamais rien soupçonné. En découvrant cette nouvelle facette de sa personnalité, elle avait découvert une raison de plus de l'admirer et de comprendre pourquoi de Lex lui était si farouchement attachée.

Patience et compréhension résumait assez bien ce qu'était Linya... tout ce qu'Ephiny n'avait jamais été, gloussa-t-elle en se rappelant sa véhémence envers les centaures avant que sa rencontre avec Phantès, le père de son fils et grand amour de sa vie, ne change sa vision des choses et une partie de son caractère.

Elle soupira, inquiète pour Lex malgré tout. La jeune femme n'était pas encore complètement remise de son passage à vide. Elle manquait de confiance en elle et n'était pas certaine que les efforts qu'elle, Tia, avait faits pour la rassurer, suffisent.

La première partie du plan reposait entièrement sur Lex, sur ses talents particuliers d'actrice et les réactions que cela entraînerait chez Ashee. Lex devait avoir confiance en elle pour l'exécuter sans se laisser entraîner.

Tia soupira.

Ce plan était une adaptation de celui qui, involontairement, était devenu le leur lorsqu'elles, Gabrielle et Xena, étaient partie récupéré Sarah, la nièce de Gabrielle dans le Palais de Gurkhan. A cause de l'intervention de Gabrielle, Xena avait dû improviser. Elle reproduisait aujourd'hui le schéma, mais intentionnellement cette fois.

Elle leva la tête au retour d'Enyalios. Elle le salua alors qu'il débarquait les dix derniers guerriers de son camion. Spécialement recruté pour l'occasion, avec une réputation sans tâche, chacun d'entre eux avait été minutieusement étudié pour ce travail.

Leur but principal était de survivre. Elle avait été claire lors de leur engagement, ils devaient surtout survivre une fois l'attaque lancée.

Dix, c'était peu. Très peu. Mais bien suffisant pour le rôle qu'ils devraient jouer.

Elle lui fit un petit signe de la tête alors qu'il remontait dans le véhicule pour aller chercher la principale protagoniste de leur plan. En retour il lui jeta un regard noir et cela la fit tiquer. Pourquoi diable lui en voulait-il à ce point ? Ashee avait-elle lancé une attaque spirituelle sur lui ? Elle devait pouvoir compter sur lui, il était crucial à la mise en place de la phase trois !

Mais avant qu'elle n'ait pu le rejoindre pour lui parler, il avait mis le moteur en marche. Elle regarda son véhicule s'éloigner en direction de l'aéroport le plus proche à une vitesse des plus dangereuses.

Elle pouvait lui téléphoner mais elle ne le ferait pas. Le timing était crucial pour les étapes suivantes. Il savait ce qu'il faisait. Elle devait croire en lui et en elle. En son jugement pour le choix qu'elle avait fait en lui attribuant un rôle aussi crucial et croire en sa force à lui. Il saurait rejeter l'influence d’Ashee si en effet c'était elle qui minait son moral.

Il était beaucoup plus fort que ses dehors de playboy ne le laissaient supposer. Beaucoup plus. Il n'aurait pas pu être le soutien qu'il avait été pour elle dans sa jeunesse sans cela. Et il avait compris et soutenu Lex alors qu'elle-même en avait été incapable. Il avait soutenu Linya aussi lorsqu'elle en avait eu besoin lors de leur escapade en Grèce. Il était bien plus fort, subtil et intelligent que les gens le pensaient.

Il était son meilleur ami, son mentor et elle croyait en lui plus qu'en elle-même. Il était une âme jeune mais il était beaucoup plus avancé qu'elle ou Lex sur la voix de la sagesse.

Cette âme neuve, c'était la raison pour laquelle elle l'avait choisi pour tout mettre en place. Ces déplacements étaient indétectables pour Ashee. Elle ne saurait jamais tout ce qui était en train de se jouer en ce moment. Elle ne verrait rien venir grâce à lui. Chercher une âme neuve, c'était comme chercher l'âme d'un bébé. Trop pur pour la sombre Ashee. Bien trop pur.

Décidée, elle se détourna du véhicule qui s'éloignait et rejoignit ses soldats pour leur expliquer ce que serait les prochaines heures. Ils s'installèrent autour du ragoût que Lex n'avait pas manqué de laisser pour eux avant de partir et commença à leur détailler son plan et leur rôle.

                                                                       ***

Linya inspira lentement et profondément plusieurs fois. Les yeux fermés elle tentait de se détendre au maximum, concentrant son attention sur les légers mouvements de l'avion dans les airs, sur sa respiration ou la texture inconfortable de son siège.

Elle ignorait autant que possible son voisin de gauche en revanche. Son odeur était aussi avenante que ses ronflements. Il avait consommé whisky et vin durant le dîner sans limite, ce à quoi elle avait déduit qu'il était nerveux d'être dans un avion. Malheureusement pour elle, la femme de son voisin était située à sa droite. Autrement dit, elle était entre eux. Leurs échanges au cours du vol avaient été des plus pénibles pour elle. D'autant plus qu'ils ne souhaitaient pas, pour elle ne savait quelle raison, être l'un à côté de l'autre.

La jeune femme semblait aussi fatiguée que son mari mais devait maintenir leur fils, Trevor, quatre ans et extrêmement turbulent, dans son siège alors que l’atterrissage approchait.

Dans ces conditions le vol avait été relativement exaspérant pour elle, et si sa tension n'avait pas baissé depuis son départ du Ranch, au moins son esprit avait été détourné de ce qui l'attendait.

Au moment de déboucler sa ceinture, Trevor, se tortilla jusqu'à échapper à la poigne de sa mère et s'empressa de passer de ses genoux à ceux de Linya, dans le but avoué d'aller réveiller son père. Malheureusement le petit monstre ne se décidait pas entre se mettre debout (oui sur elle) ou faire son chemin à quatre pattes et Linya hérita d'un fantastique coup de tête dans le menton qui lui fit claquer violemment des dents et envoya une décharge douloureuse sous son crâne.

Lorsqu'enfin elle put déboucler sa ceinture et s'éloigner de la famille catastrophe, elle se frottait le menton tout en grinçant des dents. Elle marmonna qu'elle avait eu de la chance de ne pas se mordre la langue afin de se convaincre que son voyage n'avait pas été si terrible et descendit de l'avion avec un soulagement intense.

A cause d'un bouchon créé par le versement accidentel d'elle ne savait quoi par un passager dans le couloir reliant l'appareil à l'aéroport, elle dut faire la queue avec, vraiment elle manquait de chance, ses voisins à ses côtés. Le fameux Trevor lui écrasait les doigts de pieds avec un sans gêne que partageait apparemment ses parents et elle fit un violent effort sur elle-même afin de ne pas écrabouiller purement et simplement les pieds du petit qu'elle commençait à considérer sérieusement comme un envoyé d’Ashee.

Puis enfin la délivrance arriva et elle s'empressa, presque au pas de course, de rejoindre la sortie, son sac à dos étant son seul bagage. Comme prévu elle trouva Enyalios avec une énorme pancarte, d'une stupidité à faire grincer des dents mais qui la détendit instantanément.

Le mercenaire avait déniché un panneau rose fuchsia, décoré de petits et grands cœurs et sur lequel son nom, ainsi que : « bonne saint-valentin » était noté avec des paillettes bleus.

- On est en Juillet, où as-tu déniché cette pancarte, de si mauvais goût en plus ? Sourit-elle en arrivant devant lui.

- J'ai de multiples talents..., répondit-il avec un levé de sourcil suggestif.

Elle rit et secoua la tête.

- Tu piques tes répliques à Tia maintenant ?

Indigné, le jeune homme se redressa de toute sa taille et répliqua :

- C'est elle qui me les pique ! C'est moi qui lui ai tout appris rappelle-toi ! Tout !

Le dernier mot s'était terminé sur un sourire coquin. A sa grande honte, Linya ne put s'empêcher de rougir. Pour garder sa dignité elle se retourna et regarda autour d'elle. Enyalios éclata de rire et passa un bras autour de ses épaules avant de murmurer contre son oreille :

- Qu'y a-t-il ma douce, on a des idées pas catholiques ?

Refusant de le regarder elle rétorqua :

- Non, je cherche Frédéric. On devait se rejoindre ici.

Fronçant les sourcils, Enyalios s'écarta de son amie et répéta :

- Frédéric ? Ici ? Pourquoi ?

- Je l'ai emmené avec moi, je pense qu'il nous sera très utile. Mais comme c'était à la dernière minute, on n’a pas pu avoir des places côte à côte. Donc on devait se retrouver à la sortie.

- Pourquoi n'est-il pas encore là alors ?

- J'étais en classe affaire et lui en éco. On a eu du mal à sortir à cause d'un autre passager. Les éco sortent toujours en dernier. Il ne devrait plus tarder, ne t'en fais pas.

- Je ne m'en fais pas ! Fit-il en la fixant le regard noir.

Les lèvres de Linya s'étirèrent et elle répondit en riant tout en lui donnant une petite tape sur le ventre :

- C'est ça oui. Tu n'as pas du tout peur que Tia t'étripes si quoi que ce soit arrive à son père de substitution sous ta garde !

- Il n'est pas sous ma garde, objecta-t-il en ne niant pas, il n'est même pas encore là. De toute façon il est sous la tienne, c'était ton idée !

- Comme si Tia allait m'engueuler, se moqua-t-elle. Elle passera ses nerfs sur toi, tu le sais et ça t'emmerde.

- Le favoritisme c'est dégueulasse, répliqua-t-il en la fusillant du regard.

- Et énervant, confirma-t-elle en lui retournant un regard goguenard, surtout quand c'est totalement assumé.

- Mpfff, fit-il en se détournant, boudeur. Ah le voilà !

Linya sourit en le voyant faire de grands signes au vieux mercenaire et attendit, alors qu'il partait à sa rencontre. Linya songea qu'elle était heureuse qu'il soit présent, avec lui elle n'avait pas l'impression de partir vers la plus dangereuse situation qu'elle avait jamais affronté, mais vers un simple camp de vacances.

Elle se demanda combien de temps cette impression aller durer alors qu'il revenait avec une expression parfaitement idiote sur le visage, un bras passé autour des épaules de Frédéric. Elle sourit. Elle aurait bien le temps de s'en rendre compte.

                                                                       ***

Ashee ne cessait de sentir des mouvements spirituels, les esprits s'agitaient mais elle ne parvenait pas à comprendre ce que cela signifiait et avec Xena aussi proche, cela la rendait nerveuse.

Elle l'avait sentie approcher, elle et sa petite gourde de paysanne. Impossible de les manquer. Leurs âmes étaient aussi vieilles que la sienne et il lui suffisait de se concentrer sur les vibrations particulières que d'aussi vieilles âmes dégageaient pour les localiser avec une déconcertante facilité.

Ils ne leur avaient pas fallu longtemps pour les retrouver et cela la mettait en rage. Elle avait mis tellement de temps à tout préparer et était si proche du but ! Mais elle n'allait pas gentiment attendre qu'elles lui tombent dessus, oh ça non !

Cependant elle ne serait pas aussi présomptueuse qu'elle l'avait été par le passé. Cela l'avait toujours desservie. Cette fois elle ne sous-estimerait pas l'intelligence de Xena pas plus que celui de sa petite dinde. Ces deux-là... avaient fait échouer tous ses plans, et elle n'avait oublié aucun de ses échecs. Aucun. Elle s'était promis dès le départ de prendre ses précautions cette fois. De ne jamais foncer bille en tête ou commencer à croire qu'elle avait gagné. Pas tant qu'elle n'aurait pas effectivement gagné. Ou avant d'avoir vu le cadavre de Xena à ses pieds.

C'est pourquoi lorsqu'elle sentit l'esprit de Gabrielle se rapprocher dangereusement de son camp, prit-elle bien soin de réfléchir à toutes les possibilités qui pouvaient pousser la petite paysanne à prendre un tel risque. Tout d'abord Xena devait forcément être courant de sa présence, Gabrielle n'entreprenait rien sans l'accord de sa moitié. Ensuite Xena n'aurait jamais pris le risque de la mettre en danger sans une très bonne raison. Elle tenait bien trop à sa petite gourde. Autrement dit, cela devait faire partie de son plan.

De plus elle devait savoir, ou tout au moins soupçonner, qu'elle était capable de les sentir approcher. Donc, soit elle avait pris ses précautions quant à une attaque de sa part et lui tendait un piège, soit son approche était un fait exprès, un moyen de détourner son attention pendant que Xena attaquerait vraiment par exemple.

Afin de s'en assurer, Ashee envoya un message à sa Sentinelle. Qu'il vérifie qu'il ne s'agissait pas d'un piège quelconque et recueille tout ce qu'il pouvait sur leurs positions et leurs plans. Elle savait pouvoir compter sur les informations de sa Sentinelle car Xena ne pouvait en aucun cas l'avoir repéré ni même soupçonner son existence. Cette Sentinelle était particulière. D'essence humaine, il lui avait fallu sacrifier plusieurs de ses guerriers pour la créer, tous consentants bien sûr, condition indissociable pour sa durabilité. Il était fait de brume sanguine et de vent. Silencieux, inodore, indétectable, ses âmes multiples s'étaient complètement fondu les unes dans les autres jusqu'à n'être plus qu'un prolongement de sa volonté.

Il était sa plus belle création. Le parfait espion. Le parfait système d'alarme. Xena ne le verrait même pas venir. Elle sourit alors qu'elle le sentait rejoindre la position de Gabrielle.

                                                                       ***

Lex suait à grosses gouttes. Parvenue aux abords du camp, elle jeta un œil à ses « coéquipiers » et hocha la tête en les voyants en place. Elle regarda ensuite en contrebas et découvrit le village et surtout son étendue. Bien plus vaste qu'escompté, la vallée était profonde, large au commencement et se restreignait à mesure que le village prenait possession du creux.

Néanmoins, il était bien plus grand que ce que Lex avait imaginé. De ce qu'elle voyait de là où elle était, elle pouvait dire que les prévisions de Tia étaient aussi proches du nombre réel de guerriers que le Soleil l'était de la Terre.

Lex déglutie, inquiète avant de se souvenir qu'Enyalios avait déjà fait cette estimation quelques jours plus tôt. Tia était courant et avait ajusté son plan en conséquence, même si elle ne lui avait pas expliqué celui-ci.

Lex détestait lorsque sa femme ne lui faisait pas part de ses plans. Ce culte du secret Tia l'avait perdu quelques années plus tôt, à sa demande. Et bien qu'elle lui avait assuré que c'était pour la protéger d’Ashee, Lex ne pouvait se défendre de l'idée que peut-être, elle le lui avait caché car Tia ne lui faisait plus entièrement confiance.

Elle savait qu'elle mettrait du temps à la regagner mais cela faisait mal quand même. Décidant qu'il était temps d'arrêter de se miner aussi stupidement, Lex inspira profondément et commença regarder autour d'elle, en quête des gardes et sentinelles que la Chamane n'aurait en aucun cas manqué de mettre autour de son village.

Mais avant qu'elle n'ait pu faire un mouvement, une ombre, non pas une véritable ombre, mais plus comme une vague d'air chaud et sombre, s'abattit sur elle. Un instant, elle eut le souffle coupé et se sentit paralysée.

Puis le vent passa, car il s'agissait seulement de cela bien sûr, une bourrasque chaude et poisseuse, et elle recouvra son souffle. Elle secoua la tête, un peu inquiète, mais découvrit que ses collègues allaient bien et faisait l'inventaire qu'elle leur avait demandé.

Aux aguets, elle attendit un moment, laissant Idril et Jassim calculer le meilleur chemin pour descendre jusqu'au village sans se faire repérer. Ils étaient doués pour cela, c'était la raison de leur présence. Ils étaient rapides, efficaces et silencieux. Capable de prendre d’excellentes décisions en un laps de temps qui se calculait en millièmes de secondes.

Lorsqu'un léger sifflement de Jassim la tira de son immobilité, elle décida qu'elle s'en était fait pour rien et le regarda lui indiquer le chemin qu'il avait choisi. Elle tourna ensuite la tête vers Idril et, suivant ses doigts, découvrit le nombre et les positions des gardes et des mercenaires postés sur leur chemin.

Ils étaient bien plus nombreux que prévu. Bien plus. Et bien plus proche. Mais elle n'avait pas peur. Elle avait confiance en Tia. Ses plans fonctionnaient toujours et même lorsqu'ils ne le faisaient pas, elle trouvait un moyen de les faire marcher.

Sa confiance retrouvée, elle entreprit de rejoindre Jassim. Elle sentit Idril faire de même et s'accrocha à l'image de sa femme au moment de son départ. Fière, solide, indestructible. L'image même du dieu qu'elle aurait pu être si elle l'avait voulu. Du dieu que plus d'une fois Gabrielle s'était imaginé qu'elle était, la dépeignant dans ses histoires bien plus comme une déesse justicière que la princesse guerrière que tous connaissaient.

Et c'est ce qu'elle était aujourd'hui encore pour elle. Une imbattable déesse guerrière. Et cette déesse là allait botter le cul au démon d’Ashee aussi sûrement que le soleil se lève à l'est et se couche à l'ouest.

Lex sourit en rampant, se rapprochant de son but, ignorant le sable qui remplissait sa bouche lorsqu'elle oubliait de respirer par le nez, concentrée sur l'image dans son esprit et l'amour qu'elle vouait à sa femme.

                                                                       ***

Sa Sentinelle revient et Ashee sourit, penchant la tête sur le côté comme si elle écoutait. Lara plissa les yeux, mécontente d'être soudain ignorée mais se tint coite. Elle ne savait pas pourquoi mais la pulsion l'avait saisie à la seconde où un curieux vent frais avait pénétré par la porte de la bâtisse.

Un nouveau frisson lui remonta le long de l'échine quelques minutes plus tard, alors qu'Ashee se redressait, dardant son regard sombre sur elle.

- Je sais ce que tu veux, mon enfant, mais je ne peux m'occuper de toi maintenant, répondit-elle enfin, lui donnant la permission implicite de pouvoir s'exprimer maintenant. Pour ton ascension j'ai besoin de mettre certaines choses en place.

- Tu dis ça depuis des jours, répondit la jeune fille irritée. Tu peux bien prendre cinq minutes !  Fais comme si ce n'était pas une suggestion ! Finit-elle particulièrement exaspérée de ne pas être prise au sérieux.

Pour qui se prenait-elle à la fin ?! Elle était une déesse vivante ! Elle, Lara ! Ashee n'était qu'un instrument à son service !

- Je le pourrais, acquiesça la Chamane dans une attitude faussement soumise, mais il faut que vous m'autorisiez à repousser la cérémonie de l'Hommage alors.

- Il me semblait que tu avais dit qu'elle devait être réalisée dans un timing bien précis après notre prise de « conscience », rétorqua la jeune fille suspicieuse.

- C'est le cas Déesse.

- Est-ce que tu te moques de moi ?! Explosa sa vis-à-vis. Pourquoi me demander ma permission pour repousser quelque chose qui ne peut pas l'être ?!

Ashee redressa la tête et la dévisagea, moqueuse alors qu'elle sentait le pouvoir de l'enfant l'effleurer. Voyant qu'il était sans effet sur elle, Lara se renfrogna et retint la rage qui la saisit à ce constat.

- Je ne me moque pas Déesse mais tu dois comprendre que tes demandes actuelles ne sont pas la priorité. Pour moi tout au moins. Et pour l'heure seulement. Lorsque la cérémonie aura eu lieu, absolument plus rien ne sera capable de vous retirer vos dons à ton frère et toi. Vous serez alors libres de diriger le monde à votre guise. Mais pour l'instant, la priorité est de consolider votre pouvoir, pas de vous apprendre à développer plus vos dons actuels. Qui seront, je vous peux vous rassurer sur ce point, extrêmement nombreux après la cérémonie, n'en doutez pas.

Reconnaissant sa défaite, Lara hocha la tête sèchement et se leva pour sortir. Elle n'aimait pas Ashee. Pas parce qu'elle ne lui obéissait pas ou parce qu'elle semblait immunisée contre ses pouvoirs mais parce qu'elle semblait cacher quelque chose. Sa façon de la défier, de prendre ses demandes à la légère et de donner des ordres à Sahel lui donnait des envies de meurtre.

Elle serra les poings, agacée d'être négligée une fois encore et retrouva Sahel au dehors. La veille il l'avait amenée devant la maison qu'il était en train de faire construire pour elle. Pour eux. Et lui avait parlé de ses projets d'union. Il devait tout d'abord en parler à Len, mais il avait tenu à ce qu'elle soit au courant de ses intentions et prenne le temps d'y réfléchir avant de lui donner sa réponse.

Elle ne savait quoi lui dire. Elle avait été surprise du sérieux de ses intentions. Touchée également. Mais s'attendait-il réellement à ce qu'elle ne reste attaché qu'à un seul homme et vive dans une bâtisse de taille modeste au milieu d'un désert de sable alors qu'elle aurait sous peu le monde à sa portée ?

Il brisa son impassibilité guerrière pour lui sourire et elle fondit. C'était plus fort qu'elle. Quelque chose chez lui, lui donnait envie de le prendre dans ses bras et de ne plus le laisser partir.

Elle savait qu'il lui avait été infidèle à au moins trois reprises durant leur relation. Elle n'en avait pas touché un mot, elle-même n'ayant pas manqué de le tromper à la première occasion, mais elle s'était interrogée. L'aimait-elle vraiment ? Certes elle était jalouse et protectrice à son égard, mais cela ne ressemblait en rien aux crises de rage qui la saisissait lorsque David faisait seulement mine de regarder ailleurs. Pourtant il ne faisait aucun doute que les sentiments qu'elle nourrissait à son égard étaient bien de l'amour. Un amour différent, moins violent, moins douloureux, plus sensuel et plus franc.

Reportant son attention sur Sahel, elle s'accorda à dire qu'elle avait gagné au change. Sahel était beau à se damner et s'il était très possessif, il savait néanmoins se maîtriser suffisamment pour ne pas l'empêcher de s'amuser lorsque l'envie lui en prenait. 

Le fait qu'ils soient tout deux si enclin à se tromper sans pour autant envisager de se séparer, acheva de la convaincre qu'il devait être son âme-sœur. Elle l'aimait et savait pouvoir compter sur lui. Il lui avait prouvé qu'il était de son côté et l'acceptait dans son intégralité. Incluant ses pulsions violentes et ses pouvoirs terrifiants. S'il n'avait pas apprécié la fois où elle avait usé de ses dons sur lui, il ne lui en avait néanmoins pas fait de reproche. Elle était ce qu'elle était, avait-il dit, et il l'acceptait.

Elle avait confiance en lui, comprit-elle soudain. Cela la surprit mais la conforta dans son sentiment qu'il était le bon pour elle.

- J'accepterai, déclara-t-elle soudain. Ta demande en mariage, ajouta-t-elle devant son regard interrogatif. Parle à mon frère et prépare quelque chose de... romantique. Mais sache déjà que j'accepterai.

Elle vit la joie remonter jusqu'à ses yeux et Sahel fit un effort évident pour ne pas éclater, il était en service après tout, mais sa joie était impossible à camoufler. Heureuse de sa décision, elle effleura le dos de sa main d'un doigt en passant, pour ne pas le gêner devant ses subalternes et rejoignit son frère au centre du village.

                                                                       ***

La petite dinde n'était venue qu'avec deux pauvres guerriers. Si Ashee était surprise du peu de renfort que Xena avait attribué à sa compagne, elle le fut moins en découvrant grâce à sa Sentinelle que Xena elle-même se tenait à quelques kilomètres de là avec une poignée à peine de guerriers. Et aucun d'entre eux n'appartenait aux Tribus du Désert.

Elle comprit alors le plan de Xena. Elle utilisait bien la petite paysanne comme moyen de détourner son attention et prévoyait non pas une attaque massive comme elle l'avait craint en premier lieu, mais une frappe chirurgicale. C'était plus risqué mais cela possédait deux avantages. Le premier était de lui retirer la possibilité d'utiliser tous les morts qu'une bataille d'une telle envergure n'aurait pas manqué de susciter.

Et elle reconnaissait qu'elle aurait apprécié quelques sacrifices en plus pour renforcer ses dons qui, après la cérémonie de l'Hommage, ne seront pas au plus haut.

Le second avantage était la discrétion. Les hommes des Tribus du Désert auraient voulu venir en nombre et du reste beaucoup d'entre eux, pour ne pas dire presque tous, possédaient des âmes anciennes, facile à repérer. Elle comprenait donc leur retrait de l'équation et le petit nombre de combattant au côté de Xena.

Ce qu'elle ne comprenait pas était la raison pour laquelle Xena jetterait volontairement son âme-sœur dans la gueule du loup. De plus Xena ne semblait pas sur le point de passer à l'attaque. Que préparait-elle donc ?

Se pouvait-il qu'elle croit vraiment Gabrielle capable de passer ses barrières ?

Non, c'était ridicule. Soudain elle sourit, appela le garde à sa porte et lui transmit ses ordres. Le mieux était encore de demander à la principale intéressée. Tant que sa Sentinelle était en place, elle ne craignait pas d'être prise par surprise. Elle pouvait donc bien prendre le temps d'interroger la petite barde. Peut-être même qu'elle pourrait l'inclure à la cérémonie de l'Hommage. Ainsi elle ferait d'une pierre deux coups. Elle ne prendrait pas de retard dans ses préparatifs et aurait les informations qu'elle souhaitait sur le plan de Xena.

Quelle ironie se serait pour Xena de voir sa précieuse Gabrielle détruire ce qui restait de l'âme de leurs enfants !

Curieuse de voir la réaction de la barde lorsqu'elle se verrait acculée par ses guerriers, Ashee projeta son âme hors de son corps et vola en direction de l'âme pure de la jeune femme.

 

Chapitre 4 

Alors que le ciel semblait s'abattre sur elle, Idril et Jassim, sous la forme d'un nombre conséquent de gardes et miliciens, Lex lança l'ordre de ne pas résister. Elle se redressa, les mains levées en signe de reddition et se mit sur pied.

Après une hésitation les deux hommes firent de même.

Les mercenaires engagés par Ashee se rapprochèrent doucement, méfiants, puis les fouillèrent avant de les escorter le long d'un chemin sinueux, bien camouflé par la végétation et la roche environnante et qui menait à l'intérieur de la cuvette dans laquelle se trouvait le village.

Elle sentait le regard d'Idril et Jassim dans son dos et savait qu'ils se posaient des questions quant à la rapidité avec laquelle elle s'était rendue. Ils n'avaient même pas combattu et ce n'était pas pour cela qu'ils avaient été engagés.

Du moins c'est ce qu'ils croyaient. Pour Lex et Tia tous les combattants recrutés n'étaient qu'un alibi, de la poudre aux yeux, et elles n'avaient jamais eu l'intention de les mettre en danger. Elles n'étaient pas idéalistes au point de croire que tous s'en sortiraient sans dommage mais elles avaient décidé de limité les risques au maximum. Toutes deux avaient déjà trop de morts sur la conscience.

Lex avait senti que Tia était réellement épuisée par toute cette culpabilité et elle avait décidé qu'elle ferait tout ce qu'il fallait pour alléger son fardeau.

Parvenus au pied de la cuvette, ils passèrent une espèce de barrière avant d'entrer dans le village proprement dit. Une espèce car celle-ci était invisible et si Lex la sentit, ce fut uniquement parce que cela entra en résonance avec son âme. Et si elle sentit cette résonance, ce fut grâce au lien mystique qui la reliait à Tia et les rendaient plus sensibles à la magie.

Elle était à l'endroit prévu au moment prévu selon le plan. Camouflant son assurance dans une attitude légèrement craintive, elle avança en direction de ce qu'elle pensait être le lieu où se trouvait la Chamane, croisant de multiples villageois et presqu'autant de gardes. Les enfants, et les jeunes en général, étaient peu nombreux. Ils possédaient néanmoins, comme tous les adultes présents, cette dureté dans le regard accompagnée d'une détermination sans faille, marque des soldats et guerriers les plus endurcis.

Elle avait en face d'elle une véritable armée.

Il ne s'agissait pas de villageois innocents pris au milieu d'un conflit qui les dépassait. Ils savaient tous parfaitement ce qui se jouait et pourquoi. Et ils semblaient tous prêts à donner leur vie pour ça. Au milieu de cette foule hostile, Lex sentit sa nervosité monter d'un cran.

En traversant le village, ils passèrent devant la place principale sur laquelle était érigée une estrade où siégeaient deux trônes aussi impressionnants qu'archaïques. Le voile enroulé autour était fait d'une matière qui donnait l'impression qu'une fée allait bientôt apparaître pour en terminer la confection. Tout autour se trouvaient des piliers de pierre d'un noir mat dans lesquels étaient gravé des symboles obscurs, quatre feux soigneusement entretenus et une multitude de plantes et de fleurs.

C'était magnifique. Majestueux. Lex eut du mal à en détourner le regard et elle soupçonna qu'une magie était à l’œuvre ici aussi.

« Fait pour des Dieux » chuchota une voix à son esprit et elle frissonna car si c'était sa pensée, ce n'était pas sa voix.

Elle ne croisa pas ses enfants malgré son espoir et dut prendre sur elle pour ne pas montrer sa déception.

Enfin ils parvinrent devant une bâtisse plus solide et haute que les autres. Elle vit qu'Idril et Jassim étaient emmenés dans une autre direction et espéra que ce n'était pas à l'endroit de leur exécution. Puis elle fut poussée en avant et pénétra dans ce qu'elle sentit immédiatement être un lieu de magie noire et ancienne. Très ancienne. Et très noire.

Pour conjurer l'angoisse qu'elle sentait monter, Lex toucha l'anneau entourant son annulaire droit. Il s'agissait de la bague que Tia lui avait offerte à la cérémonie d'union et qu'elle n'avait jamais pu enlever même au pire moment de sa vie.

Elle testa le lien qu'elle partageait avec Tia et que toutes deux, par mesure de précaution, avaient volontairement restreint à un mince et fragile fil de soie. Ce fut suffisant pour qu'elle sente tout l'amour et la confiance de sa femme et elle redressa les épaules, prête à faire ce qui devait être fait.

Elle fut amenée dans une pièce meublée de façon spartiate. Les murs comme le sol étaient fait de pierre brute. Contre celui du fond il y avait une solide table en bois, sur laquelle divers papiers et bocaux se trouvaient. Un fauteuil à l'aspect confortable malgré sa décoration macabre, fait d'os et de crâne, se trouvait juste à côté. Une multitude de torches et bougies était disséminée dans la pièce. Un lourd rideau rouge couvrait tout le mur derrière elle et elle y devinait le théâtre de tortures et sacrifices. Les ondes qui s'en dégageaient suintaient la souffrance et l'horreur.

Par une porte qu'elle n'avait pas vue avant qu'Ashee ne la passe, la Chamane apparut. Elle fit signe aux gardes qui l'escortaient de sortir et s'installa dans son fauteuil. Lex la détailla, un peu frustrée de la trouver en si grande forme et bien mieux vêtue qu'elle.

En effet, au contraire du reste de sa Tribu Ashee était habillé de façon très occidentale. Un pantacourt noir, dévoilant des mollets parfaits, un chemisier en lin qui mettait la sveltesse de sa taille en valeur et des sandales finement tressées.  Même sa coiffure, un dégradé qui tombait au dessus de ses épaules, dévoilait la perfection de ses traits. Sa tenue était aussi élégante que pratique. Et jurait considérablement avec l'environnement.

- Vos esclaves ne sont pas trop choqués par votre nouveau look ?

Le sourire d’Ashee se fit l'écho d'un souvenir dans l'esprit de Lex. Il était l'exacte réplique de celui d'Alti lorsqu'elle voyait ses plans tourner exactement comme elle s'y attendait. Elle déglutit et se balança d'un pied sur l'autre avant de se reprendre. Non, elle ne se laisserait pas déstabiliser.

- Tu n'as pas du tout changé Gabrielle. Toujours à parler sans réfléchir.

Lex fronça les sourcils et répliqua alors qu'Ashee se levait :

- Je m'appelle Lex.

Alti planta ses mains sur hanches et pencha la tête de côté, sans cesser de sourire, comme pour l'étudier. La jeune femme s'efforça de ne pas broncher bien qu'elle soit profondément mal à l'aise.

- Qu'est-ce que tu veux ? Lança-t-elle finalement. Pas que je te dise quoi que ce soit note bien, mais ça aura l'avantage de me retirer à ta vue plus rapidement.

- Ooooh, je te gêne ? Répondit sa vis-à-vis, une main sur le cœur. J'en suis désolée !

Puis elle éclata de rire et se rapprocha encore.

- Que cet interrogatoire dure ou non, tu es avec moi pour un bon moment ma jolie.

Elle avait fini sa phrase en la susurrant à l'oreille de Lex qui resta impassible.

- Qu'attends-tu de moi ? Redemanda-t-elle.

- Qu'en penses-tu ? Xena ?

Ashee renversa la tête en arrière et éclata d'un rire bref et joyeux.

- Crois-tu que j'ignore où elle se trouve ? Je sais très exactement où elle est. Et avec qui. Vous êtes si peu nombreux que mon armée n'aura aucun mal à vous défaire. En fait, je pourrais même envoyer quelques unités sur le camp de ta chère princesse mais je n'ai pas envie de gaspiller mon temps ou mes hommes inutilement. Tu es ici, c'est donc qu'elle viendra très vite. Et je l'attends de pieds ferme, je m'y suis très bien préparé cette fois.

Lex était soulagée. Elle n'aurait pas à jouer la comédie comme elles en avaient convenu avec Tia. Elle n'aurait pas à la trahir cette fois. Même si c'était quelque chose de planifié, le rappel de ce qu'elle avait fait sous le coup de la colère dans le palais de Gurkhan et les conséquences que cela avait eu sur Xena... n'était pas une chose qu'elle se pardonnait si facilement. Principalement parce qu'elle avait craint ces derniers mois de réitérer ce schéma, causant cette fois, la mort de Tia.

Mais si elle était soulagée elle était également inquiète. Tia attendait qu'Ashee lui tombe dessus et ce n'est pas ce que ferait la Chamane. Lex lui jeta un rapide coup d’œil, incertaine de ce qu'elle devait dire ou faire. Ashee le nota et sourit.

- Je n'ai pas besoin de toi pour avoir Xena. De toute façon tu n'es qu'une diversion. C'est tellement évident que je me sens insultée que Xena ait pu penser une seconde que cela fonctionnerait.

Lex s'efforça de garder une respiration calme alors même que les battements de son cœur s’emballaient.

- Je ne connais pas le plan de Xena dans le détail et elle a toujours été pleine de ressources, mais allons Gabrielle... on sait toutes les deux que cette fois les Dieux sont de mon côté.

Lex redressa la tête vivement.

- Non, ils ne le sont pas. Ils ne l'ont jamais été. Tu joues avec des forces qu'ils n'approuvent pas. La seule chose de ton côté c'est le mal. Et il ne gagne jamais.

Ashee se pencha vers elle et lâcha :

- Hope a pourtant bien tué Solan...

Lex ferma les yeux alors que le souvenir éclatait, faisant voler en éclat son contrôle. Ce fut si vif et brutal qu'elle sut que la magie y avait joué un rôle. Pourtant Alti, non Ashee, ne l'avait pas touchée et son pouvoir avait toujours eu besoin de passer par le toucher. Elle cessa vite de se poser des questions alors que toute la douleur d'une vie revenait en force et s'emparait, littéralement, de son âme. Elle tomba à genoux en gémissant, la tête entre les mains et s'accrocha à la seule chose qui ne lui avait jamais fait défaut.

- C'est Tia, fit-elle la voix cassée par toute cette souffrance.

- Je te demande pardon ? Fit la Chamane un peu décontenancée.

- C'est Tia son nom, pas Xena.

Lex rouvrit les yeux alors que la douleur refluait et planta son regard vibrant dans celui de la Chamane.

- Nous ne sommes plus ces personnes là. Leurs douleurs sont en nous mais nous ne sommes plus elles. Je ne me sens pas coupable de la mort de Solan car ce n'était pas moi. Je suis Lex. Alexia. Et ma femme s'appelle Tia. Gabrielle ne s'est jamais mariée avec Xena, moi je suis mariée avec Tia. Nous avons des enfants, un passé bien plus riche que le leur et un futur, des projets. Xena et Gabrielle ne partageaient que le présent. Nous avons plus. Nous sommes plus. Ça ne marchera pas. Ce que tu essais de faire, ne marchera pas. Je suis Lex.

- Je vois..., fit la Chamane en se reculant. Tu es plus forte qu'avant, moins stupide. C'est bien. Ça servira mes plans.

Lex cligna des yeux, déstabilisée. Ce n'était pas ce qu'elle attendait comme réponse. Ça ne l'aidait pas. Puis comme un éclair, son intuition se réveilla. Peut-être que si finalement.

- Quels plans ? Fit-elle hésitante.

- La cérémonie qui fera de tes enfants nos réceptacles pour le dévoreur.

Lex se raidit. Alors c'était ça. C'était ça qu'elle attendait d'eux ! Mais pourquoi eux ?!

- Je ne sais pas ce que vous avez raconté aux jumeaux mais je doute qu'ils soient d'accord pour gentiment se sacrifier, riposta-t-elle alors que toutes les fibres de son corps lui hurlaient de se jeter sur elle avant qu'elle ne touche à ses enfants.

- Ils le feront pourtant avec plaisir... mais qui peut les en blâmer ? Se moqua-t-elle. Qui refuserait de devenir un Dieu ?

Lex serra les poings et répliqua :

- Ils vont devenir des démons pas des Dieux ! Et ce ne sera même pas eux, juste leur corps ! Vous leur mentez et à votre peuple aussi ! Que comptez-vous faire lorsqu'ils s'en rendront compte ?

- Ce n'est pas un mensonge, répondit la Chamane sur la défensive. Je ne dis pas toute la vérité, juste ce qu'il faut pour qu'ils consentent au sacrifice mais je dis la vérité quand même. Et quand à mon peuple, ils savent parfaitement ce qui va arriver. Et ils en sont parfaitement heureux et qui ne le serait pas ? Je vais leur offrir le monde !

La gêne d’Ashee à la mention de son éventuel mensonge aux jumeaux mit la puce à l'oreille de Lex. Donc le consentement était un élément nécessaire au passage du démon dans cette dimension ? Alors il suffisait de troubler un seul des jumeaux pour faire capoter le plan de la Chamane ! C'était inespéré !

Lex lutta quelques secondes avec elle-même. Comment prévenir Tia ? Devait-elle rouvrir leur lien ? Et si elle le faisait, Tia serait-elle capable de comprendre sa découverte ? Leur plan initial étant modifié, il fallait trouver un moyen de faire passer les informations. Leur lien était un très bon pis-aller, mais serait-il aussi efficace qu'elle l'espérait ? Cela faisait si longtemps qu'elles ne l'avaient pas vraiment utilisé...

Frustrée, Lex serra les dents et ne reprit conscience du lieu où elle était que lorsqu'un doigt passa lentement sur sa mâchoire. Elle sursauta alors et recula vivement la tête avant de se remettre sur pied en grimaçant.

Sa tête lui faisait un mal de chien. Ce retour des souvenirs de Gabrielle avait été très pénible. S'efforçant de réunir le maximum d'informations, Lex reprit son interrogatoire.

- Si ça concerne le sacrifice de mes enfants, je vois mal en quoi je vais pouvoir vous aider.

- Tu ne voudrais pas que je te gâche la surprise quand même ? Répliqua la Chamane avec un air innocent.

Lex serra les dents et ne dit rien. Ashee se planta devant elle, les mains sur les hanches.

- Très bien, maintenant que tu es plus docile, voilà le programme. Tu vas tout me dire du plan de Xena et pendant ce temps-là, moi je continu de préparer la cérémonie. Il ne faudrait pas que je prenne du retard, l'heure tourne, sourit-elle.

- Si vous pensez que je vais vous dire quoi que ce soit...

- Tututut, l'interrompit-elle en posant un doigt sur ses lèvres, ce n'était pas une demande mais une simple énonciation. Sur ce.

Ashee fit appel au pouvoir du Dévoreur et mêla un soupçon de son influence démoniaque au pouvoir qu'elle lança sur Gabrielle. Elle regarda celui-ci s'enrouler autour de la jeune femme et entrer par son nez et ses oreilles. Elle vit la couleur de ses yeux changer brièvement, voilant le vert éclatant d'un nuage gris avant de s'intégrer à la couleur. Le vert était moins vibrant mais toujours présent.

Le sort était en place. Satisfaite, elle retourna derrière sa table pour préparer la prochaine étape de la cérémonie tout en lançant sa première question à la jeune femme.

- Alors Gabrielle dis-moi pourquoi Xena t'a envoyée te jeter dans la gueule du loup ?

***

Enyalios arrêta le 4x4 et Linya détailla les alentours d'un air circonspect.

- Au milieu de nul part ? On ne devait pas rejoindre Tia ?

- Non.

- Non ?

- Non.

Linya leva les yeux au ciel.

- Tu as trop fréquenté Lex toi. Ça t'ennuierait de t'expliquer un peu plus ?

Le mercenaire eut un petit sourire devant la réflexion, avant de s'exécuter.

- Tia t'a expliqué comment marche le pouvoir de la Chamane.

- Plus ou moins.

- Ok, donc non.

Linya lui jeta un regard de travers mais se tint coite.

- C'est très simple, elle peut sentir les âmes. Entre autre chose, mais là ce n'est pas ce qui nous intéresse.

La jeune femme fronça les sourcils.

- Plus les âmes sont anciennes plus sa localisation est précise. La tienne est aussi vieille que celle Lex et Tia, tu es donc très facile à repérer et comme tu es la clé du plan de Tia, tu ne peux pas t'approcher tant que l'attention de la Chamane ne sera pas accaparée. 

- Mais elles, elles sont proches de la Chamane... autrement dit elles l'ont fait exprès, pour se faire repérer.

- C'est ça.

- Donc... leur plan c'est de se faire prendre ??

- Oui.

Linya le dévisagea.

- C'est tout l'effet que ça te fait ?! Mais c'est... c'est... suicidaire ce qu'elles font !

- Non, calculé. Écoute, je sais que tu n'as pas l'habitude de ce genre de situation, mais je t'assure que Tia sait parfaitement ce qu'elle fait.

Linya resta un moment silencieuse, ruminant ses pensées.

- Et on reste là jusque quand ? C'est quoi la suite du plan exactement ?

- Jusqu'à ce que Tia nous envoie un signal.

Linya haussa un sourcil.

- Et par quel moyen le fera-t-elle ?

Pour toute réponse, Enyalios leva la main dans laquelle il tenait un téléphone. Son petit sourire supérieur l'agaça un peu mais n'y prêta pas plus attention et se tourna vers Frédéric.

- Pourquoi tu ne dis rien ? Tu n'as pas de question, d'inquiétude ?

- J'ai très bien formé Tia, je ne suis donc pas inquiet. Par pour elle du moins.

A la pensée des jumeaux entre les mains de cette tribu de sauvages, l'expression de la jeune femme s'assombrit et elle hocha. Revenant à Enyalios, elle demanda :

- C'est quoi la suite alors ?

- Lorsque Tia appellera c'est qu'elle sera sur le point d'être faite « prisonnière ». A ce moment-là je partirai me mettre en place et tu attendras cette fois mon signal pour nous rejoindre.

- Mais je ne sais même pas où vous serez.

Le mercenaire sourit et se rapprocha mais avant d'avoir pu sortir un mot, un toussotement discret en provenance du siège arrière l'avertit de se reculer. Il se racla la gorge, se recula et reprit l'air de rien :

- On avait prévu plan et back track. Je devais juste te donner des explications de bases pour t'orienter avec le back track et t'expliquer ensuite ce qu'on attend de toi quand tu auras rejoint les jumeaux mais puisque Frédéric est là, je lui laisserai le soin de t'amener à nous au bon moment.

A l'arrière, Frédéric hocha la tête.

- Et comment Tia saura où se trouve les jumeaux ? Je veux dire, ok j'imagine que c'est pour ça qu'elles se laissent attraper, les localiser précisément mais comment nous transmettra-t-elle les informations ?

- Tia ne m'a pas tout expliqué mais ce n'est pas nécessaire, j'ai l'habitude de ses secrets. Tout ce dont tu dois t'occuper toi, c'est les informations qu'on te transmettra et la façon dont tu rejoindras les jumeaux. 

- Et toi tu feras quoi exactement ?

- Je rejoindrai mes troupes. On les a placées loin du camp de Tia pour qu'elles ne soient pas repérées et avec elles, je mènerai deux attaques simultanément.

- Pour détourner l'attention.

- C'est ça.

- Et créer le chaos, intervint Frédéric qui savait parfaitement comment fonctionnait sa protégée.

- Tout juste Auguste, approuva Enyalios en le pointant du doigt. Tia aura alors tout loisir de créer encore plus de chaos en interne ce qui jouera en notre faveur.

Il se tourna vers elle.

- Tu n'auras aucun mal à t'enfuir avec les jumeaux et Frédéric au milieu de tout ce bordel. Veille juste bien à rester avec lui.

Linya sourit d'un air rassurant devant son regard soucieux.

- Vous pensez que les jumeaux ne feront pas de difficulté ? Il me semble qu'il y a un démon ou un truc du genre en jeu... et d'après nos informations, ils sont loin d'être aussi dociles qu'ils l'ont été et ils sont même assez dangereux...

Enyalios haussa les épaules.

- On n'a pas prévu de parlementer avec eux. Sitôt que tu les as repérés, on les sédate et on les embarque.

Une fois encore Linya fronça les sourcils.

- Vous ne semblez pas vraiment avoir besoin de moi... alors pourquoi je suis là ?

- Me le demande aussi, marmonna le mercenaire soudain mécontent.

- Pardon ?

- Tia dit que la Prophétie le prévoit ainsi alors tu dois être là.

- Il doit y avoir une raison pour que la Prophétie ne souhaite pas que l'on se passe d'elle en pleine bataille, releva Frédéric qui, en bon observateur avait noté la soudaine réticence du grand homme. Ne vous en faites pas, poursuivit-il en lui tapotant l'épaule, je veillerai sur elle.

Enyalios lui jeta un regard surpris et détourna les yeux devant l'expression interrogative de sa vis-à-vis, soudain gêné.

- Je ne m'en fais pas, marmonna-t-il en se rencognant dans son siège.

Linya fit de même en croisant les bras.

- On va attendre combien de temps ?

- Aucune idée.

Se penchant en avant, Frédéric passa le bras entre les deux sièges et tourna le bouton de la radio. Il sélectionna le mode CD et en sortit un de son sac à dos. Pendant qu'il s'occupait de l'ambiance musicale, Enyalios entreprit de sortir le plan de son sac ainsi que le back track et commença à expliquer la topographie des lieux, pointant du doigt leur localisation, celle du village d’Ashee, du camp de Tia et l'endroit d'où lui-même lancerait ses attaques.

Une fois terminé il se redressa.

- Des questions ?

Linya et Frédéric secouèrent la tête et soupirant, la jeune femme ouvrit la portière pour sortir se dégourdir les jambes.

- Ne t'éloigne pas trop et évite les rochers. Les serpents s'y cachent.

Linya acquiesça et s'étira avant de faire quelques pas autour du 4x4 sous le regard attentif des deux mercenaires en espérant que tout allait bien du côté de Tia, Lex et des jumeaux.

 

Chapitre 5 :

Tia était inquiète, cela prenait plus de temps que prévu. Ça n'était pas normal, quelque chose clochait et ce depuis qu'elle avait senti comme... une ombre passer sur elle, elle ne savait comment décrire mieux l'impression de nuage passant sur son âme. Depuis le temps passait mais l'attaque d’Ashee ne venait pas.

Lex avait-elle échoué ? N'avait-elle pas été prise ? Que se passait-il ? Puis elle la sentit toucher leur connexion et elle soupira de soulagement. Elle ne percevait pas grand-chose pour l'instant, mais c'était prévu ainsi aussi ne s'inquiéta-t-elle pas. Si Lex ressentait le besoin de toucher leur connexion c'est qu'elle était en compagnie d’Ashee. Elle n'avait donc plus qu'à patienter un peu en espérant que la Chamane tomberait bien dans le panneau.

Alors que la nuit allait tomber, Tia décida qu'elle avait assez attendu et appela ses troupes. Elle les prévint de se préparer pour un assaut au crépuscule par le côté Est, le moins gardé d'après les observations d'Enyalios et prépara ses armes.

Finalement le moment de partir arriva et la nervosité de Tia se mua en angoisse. Pourquoi ne se passait-il rien ? Lex allait-elle bien ? Puis elle se reprit. Avec des nouvelles ou non, elle devait s'en tenir au timing. Alors comme prévu, elle scinda son petit groupe en deux et indiqua à Adam le point de réunion. Se séparer n'était pas prévu mais puisque les choses ne tournaient pas comme convenu, elle n'avait d'autre choix que de changer légèrement ses plans.

Elle hésita à appeler Enyalios mais décida d'attendre d'être au pied du village. Elle aurait alors une meilleure vision des choses et qui sait, elle pourrait avoir de la chance pour changer...

« De la chance, songea-t-elle amère, comme si j'en avais jamais eu... » L'inquiétude pour Lex et ses enfants reprit soudain le dessus et Tia eut du mal à garder son calme. Elle regarda ses hommes en train de discuter du changement de dernière minute et les découvrit aussi nerveux qu'elle. Ça n'était pas normal, tous étaient de grands professionnel, elle-même était capable de se contrôler quand bien même la réunion de son âme la mettait à fleur de peau. Quelque chose clochait. Tia ferma les yeux, tentant de récupérer le contrôle sur ses émotions.

Mais tout ce qu'elle découvrit fut sa part sombre, ce qui avait été la Louve. Pourquoi était-elle aussi présente ? Et pourquoi aussi soudainement ?

Elle attrapa son téléphone sans même en avoir conscience et composa un numéro. Ce ne fut que lorsque la sonnerie retentit à son oreille qu'elle comprit ce qu'elle faisait.

Elle se mordit la lèvre et hésita à raccrocher avant de prendre conscience que la simple idée de lui parler repoussait ses craintes.

- Tia ?

- Passe-moi Linya.

Habitué à ses manières brusques, Enyalios ne prit pas la mouche et fit ce qui lui était demandé. Elle l'entendit héler Linya et quelques secondes plus tard, la jeune femme était à l'autre bout du combiné.

- Tia ? Tout va bien ?

Ce fut comme si un poids lui était retiré des épaules. Elle soupira de soulagement et rouvrit les yeux.

- Maintenant oui.

Elle comprit que sa réponse la déconcertait mais ne s'expliqua pas. Au lieu de cela elle chercha un sujet de conversation anodin. Elle avait besoin de discuter pour permettre à sa part sombre de complètement retourner à sa place.

- Tu as fait bon voyage ?

Une seconde Linya resta sans voix puis elle répondit, prudemment :

- Pas vraiment, j'étais coincée au milieu d'une famille qui ne connaissait apparemment pas le concept de limites.

Tia sourit.

- Enyalios ne t'a pas trop fatigué à ton arrivée ?

- Non, il a été charmant comme à son habitude.

- Je sens qu'on parle de moi ! Entendit-elle l'intéressé s'exclamer au loin.

Tia lâcha un petit rire.

- J'ai emmené Frédéric, fit soudain la Dirigeante. Je ne sais pas pourquoi, c'était une impulsion. Tu ne m'en veux pas ?

Tia fit une pause, le temps de réfléchir à ce que cela pourrait avoir comme avantage ou inconvénient.

- Non. Il sera un atout non négligeable sur le terrain. Il est toujours redoutable malgré son âge tu sais.

- Oui, je sais, soupira-t-elle. Il n'arrête pas de se vanter depuis qu'Enyalios lui a demandé quand est-ce qu'il allait partir en maison de retraite. Frédéric lui a même donné quelques coups en traître pour lui rabattre son caquet.

Cette fois Tia éclata de rire.

- Enyalios ne sait pas s'arrêter, ce crétin ! ricana-t-elle.

- Ça va mieux ? Demanda Linya quelques secondes plus tard.

Tia sourit pour elle-même. Décidément Linya la connaissait bien...

- Oui. Merci.

- De rien. Alors vraiment ça ne t'ennuie pas que j'ai amené Frédéric ? Je sais que tu voulais le laisser avec les jumelles pour le cas où...

La mercenaire secoua la tête.

- Pour être franche je n'étais pas tranquille à l'idée de te laisser seule avec les jumeaux.

- Je n'aurais pas été seule d'après En. Tu avais prévu un petit groupe de mercenaires pour me protéger.

- Ça n'est pas la même chose. J'ai une totale confiance en Frédéric. Reste près de lui, d'accord ?

Linya leva les yeux au ciel. Entre Tia et Enyalios elle avait l'impression d'être couvée comme un poussin. Mais elle savait quand livrer ses batailles aussi, comme avec le mercenaire, Linya ne dit rien.

- D'accord. Autre chose ?

A ce moment-là, la connexion qu'elle partageait avec Lex s'ouvrit en grand. Prise au dépourvu, une flopée d'émotions et d'informations se déversa sur elle. Grinçant des dents sous l'afflux, Tia se força à ne pas résister. Si Lex utilisait leur connexion c'était qu'elle avait trouvé le moyen d'avoir les informations qu'elles recherchaient sans qu'elle, Tia, n'ait besoin d'être capturé. Elle laissa les informations, qui n'étaient pas ce qu'elle attendait passer sur elle comme l'eau sur sa peau et enfin, réceptionna les informations sur la localisation des jumeaux.

Puis comme il s'était ouvert, leur lien se referma jusqu'à ne plus être qu'un mince fil de soie. Ce retrait aussi brutal qu'il fut la rassura. Lex allait bien. Et leur supercherie n'avait pas été découverte sinon Lex n'aurait pas pris la peine de le brider à nouveau. Elle pourrait donc encore compter sur lui lors de sa confrontation avec Ashee et en tirer toute la force dont elle aurait besoin. Le temps qu'Ashee comprenne d'où cela provenait, il serait trop tard, elle ne pourrait plus le briser.

Elle laissa la vague de soulagement déferler dans son esprit et reprit, à l'attention d'une Linya qui commençait à paniquer devant son manque de réaction :

- Je vais bien, je suis là. J'étais juste... peu importe.

A l'autre bout du fil, Linya soupira de soulagement.

- Passe-moi Enyalios s'il te plaît, et prépare-toi, ça commence.

La soudaine gravité de Tia fit se tendre son amie.

- D'accord. Fais attention ok ? Et... ramène-nous Lex...

- Tout ira bien ne t'en fais pas.

- D'accord.

Puis elle passa l'appareil à Enyalios et Tia lui indiqua l'emplacement actuel des jumeaux ainsi que leur lieu de couchage. Le mercenaire lui promis de les sortir de là sur sa vie s'il le fallait et Tia le remercia avant de raccrocher.

Elle se tourna ensuite vers sa troupe, les dévisagea un à un, décida de garder l'infiltration en deux groupes comme idée et leurs indiqua, pour le cas où ils ne seraient pas encore emprisonnés parvenus au pied du village, les endroits à attaquer en priorité.

- N'oubliez pas. Vous n'avez que deux règles à suivre une fois dans le village. Foutre un maximum de bordel. Et restez en vie. Retirez-vous dès que vous entendrez mon signal. Restez groupés et solidaires mais n'attendez ni moi, ni Lex ni qui que ce soit d'autre que le groupe avec lequel vous êtes descendu. C'est clair pour tout le monde ?

Les hommes acquiescèrent en cœur et tous se mirent en route.

                                                                       ***

« Cela ne s'était pas tout à fait passé comme prévu » songea Tia en se réveillant. Grognant à cause d'un mal de tête violent, elle tenta de bouger et avisa rapidement les liens qui encerclaient ses poignets et ses chevilles entre elles. Elle ouvrit les yeux et découvrit que ses pieds étaient également attachés à une poutre en bois au milieu d'une pièce au sol en terre battu. 

- Tu vas bien ? Entendit-elle Lex demander à sa droite.

Sa première réaction en découvrant que Lex était là fut un profond soulagement. Elle était toujours vivante, l'attaque l'avait donc épargnée. C'était la seule chose qui l'avait chagrinée pendant l'assaut. Ne pas savoir où se trouvait sa femme et potentiellement la blesser pendant celui-ci. Elle était tellement concentrée sur leur lien, afin d'en sentir la moindre variation, qu'elle n'avait même pas senti venir le coup qui l'avait envoyée rencontrer le sol.

Elle ne savait toujours pas comment elle avait été mise K.O et cela l'ennuyait. Ses sens étaient développés à l'extrême, elle aurait dû le voir venir. 

- Je vais bien, fit-elle la voix légèrement enrouée.

Elle se racla la gorge et reprit :

- Et toi ? Elle ne t'a pas fait trop de mal ?

Lex secoua la tête mais détourna le regard et l'inquiétude saisit Tia. Elle la repoussa, ce n'était pas le moment, elle aurait tout le loisir de l'interroger plus tard lorsque tout cela serait derrière elles.

- Où est-on ? As-tu pu parler aux Jumeaux ? Comment vont-ils ?

- Que tu es curieuse Xena, répondit Ashee en apparaissant soudain dans son champ de vision. Et dire qu'avant tu avais toujours toutes les réponses... tu te fais vieille mon amie.

Tia la dévisagea, un peu surprise par son apparence.

- Je m'appelle Tia, répliqua-t-elle sans la quitter des yeux.

Si bien qu'elle vit l'éclair de contrariété traverser brièvement son regard avant qu'elle ne réponde :

- Ta petite paysanne m'a déjà fait remarquer que vous rejetiez vos vies passées.

Tia fronça les sourcils et jeta un bref coup d’œil à Lex qui haussa une épaule, aussi perplexe qu'elle.

- On ne les rejette pas... ce n'est simplement pas qui nous sommes aujourd'hui. Ça fait partie de nous mais ne nous définit plus.

- Intéressant... tu as l'air de vraiment y croire, releva pensivement la chamane en se tapotant le menton. Peu importe, au final cela m'arrange, reprit-elle avec un sourire de joie mauvaise.

Elle s'approcha de Lex qui entourait de ses bras une poutre en bois et dont les mains étaient liées entre elles, et posa la main sur son épaule, presque délicatement.

- J'ai un présent pour vous deux.

Elle tourna le visage vers Lex et déposa un gentil baiser sur sa joue.

- Je sais que vous allez apprécier. Ne me remerciez pas.

Sur ces mots, elle sortit de la pièce.

- Tu sais de quoi elle veut parler ?

- J'ai peur de le savoir...

- Et ?

- Je pense... je pense qu'elle veut nous faire participer à l'arrivé du Dévoreur.

- Comment ça ?

- Je ne sais pas, c'est ce qu'elle a dit quand elle m'a attrapée. Que j'allais participer. Mais puisque ce n'est pas encore arrivé et que tu es là...

- Je vois, son petit côté sadique et son besoin d'être admirée n'ont pas changé. Ça pourrait être une bonne chose. On devrait jouer sur sa volonté à croire que nous sommes Xena et Gabrielle aussi. Jouer sur ce qu'elle pense que l'on fera en tant que telle.

- Qu'est-ce que ça changera ?

- Xena n'a jamais compté sur un tiers pour se sortir de ses problèmes. Si elle croit que je suis elle, que j'agis toujours comme elle, elle ne se posera pas de question. Elle n'envisagera jamais qu'il y a une autre partie à notre plan. Que quelqu'un va intervenir. Parce qu'aujourd'hui notre salut et celui de nos enfants ne viendront ni de toi, ni de moi, mais bien de Linya et Enyalios. Et Frédéric.

- Frédéric ?

- Linya l'a amené.

- Oh... et bien ça me paraît sage. Un allié de poids.

Tia acquiesça.

- Tu sais ce qui est amusant ?

Tia haussa les sourcils. Réaction qui rappela à Lex toutes les fois où sa femme faisait de même pour s'économiser devant ses interpellations incessantes lorsqu'il lui arrivait de babiller. Ce qui lui arrivait souvent. Avant. Elle sourit et déclara :

- J'ai tellement l'habitude d'être Gabrielle sans être elle que je n'avais même pas fait attention à cette différence. Entre elle et moi. Je veux dire, oui bien sûr je sentais qu'on était différente mais je n'avais pas réalisé ce que cela signifiait dans la vie de tous les jours. Du moins avant de le dire à Ashee. Et de même, avant que tu ne le fasses remarquer, je n'avais pas vu combien tu étais différente de Xena. Pas foncièrement bien sûr, ce sont des détails, comme cette volonté de placer la réussite du plan en d'autres mains que les tiennes. Mais bon pour ça j'ai une excuse, tu n'es réellement toi-même que depuis peu.

Lex fit une pause, lui sourit, puis reprit :

- On va y arriver. On va sortir nos enfants de là.

Tia sourit, ravie de retrouver Lex, sa Lex. Celle qui réfléchissait aux choses dans le bon sens, comprenait sa pensée, les raisons de celles-ci et surtout, surtout, croyait en elle plus qu'en n'importe quoi d'autre. Lex n'avait cessé de le lui répéter depuis son retour, mais elle avait eu du mal à la croire. Et comment en aurait-il pu être autrement ? Lex l'avait laissée car elle avait cessé de croire en elle et en leur couple. Mais plus maintenant. Maintenant elles étaient à nouveau deux. Une. Ensemble.

Elle ferma les yeux et ouvrit leur lien, juste ce qu'il fallait pour que Lex ressente sa joie, son amour et son espoir pour elles et leur futur. Leur futur comme un couple marié.

Lex sentit sa respiration se couper lorsque les sentiments de Tia lui parvinrent et dû retenir l'émotion qui menaçait de faire éclater son cœur. C'était plus qu'un amour partagé, qu'une confiance retrouvée, c'était un pardon et une requête. Tia effaçait tout et demandait un futur avec elle. Exactement comme elle en avait rêvé depuis son retour. Elle avait enfin récupéré cette confiance sans laquelle elle ne parvenait pas respirer. Dieu que cela faisait du bien ! Les dernières barrières étaient tombées et elles se retrouvaient au même point qu'avant son départ. C'était inespéré et comme d'habitude songea Lex avec une pointe d'amusement, à un moment inattendu et presque malvenu.

Mais ce moment de joie fut de courte durée. Comme pour les ramener à la réalité, Ashee revint... avec son cadeau.

Lex et Tia retinrent leurs souffles. Là devant elles se trouvaient leur fils.

- Len ! s'exclama Tia en se redressant vivement. Tu vas bien ?

Mais lorsque son fils posa les yeux sur elle, ce fut comme s'il ne l'avait jamais connu. Son regard sombre était indifférent, froid et teinté de rouge. Beaucoup trop de rouge.

***

Enyalios était parti depuis près d'une heure maintenant. Linya savait que cela pourrait prendre un peu de temps, mais elle n'était pas douée pour attendre. Enfin d'habitude elle l'était mais elle n'avait pas ce genre de rôle à jouer non plus. Cela lui rappela la mission qu'elle avait menée avec Enyalios peu de temps avant que Lex ne la rappelle au ranch.

Celle-ci c'était bien déroulée mais le fait qu'elle ait dû aller sur le terrain avec lui, l'avait autant excitée que terrifiée. Maintenant elle remerciait le mercenaire de l'avoir obligée à participer, cela lui avait fait une bonne première expérience.

A l'époque elle n'avait eu qu'à toquer à la porte de sa protégée et, tout en prenant le thé avec elle dans son bureau, lui expliquer les étapes de son « kidnapping » après avoir posé un brouilleur dans la pièce où elles se trouvaient. Pour le cas où. Même si elle s'était sentie stupide en le faisant, elle avait reconnu qu'il valait mieux prendre des précautions que compter sur la chance.

Pour le reste Enyalios lui avait demandé de lui servir de chauffeur et elle s'était exécutée. Cela avait été la partie la plus effrayante. Il ne s'était rien passé de particulier mais le fait est qu'ils étaient, qu'elle était, en train de commettre un crime fédéral. Conduire comme si elle n'avait rien fait de répréhensible avait mis ses nerfs à rude épreuve et seul le babillage stupide et les tentatives de dragues idiotes de son partenaire de crime avaient réussi à la détendre.

Mais il n'était pas là en cet instant et la nervosité qu'elle ressentait ne cessait de monter. En désespoir de cause elle rejoignit Frédéric. Ce fut là qu'elle reçut son appel. Elle inspira profondément, regarda Frédéric dans les yeux et déclara :

- Bien, c'est maintenant notre tour. Prêt ?

Il acquiesça, elle fit de même et décrocha.

                                                                       ***

- Len, soit un ange, fit Ashee en lui caressant la nuque et va t'asseoir près au centre du cercle.

Le jeune homme acquiesça et se rendit dans le cercle tracé sur le sol, au centre de la pièce. Tia l'avait aperçu en se réveillant mais la présence de Lex l'avait empêchée de se concentrer dessus. Ça et ce mal de tête lancinant qui refusait de s'atténuer.

- Tu m'as fait quelque chose ? S'enquit-elle soudain.

- Tu n'as pas complètement perdue ta clairvoyance, sourit la Chamane satisfaite. En effet ma chère, je me suis permise d'exacerber tes souffrances physiques.

- Si tu t'imagines que cela m'empêchera de réfléchir, tu me sous-estimes.

- Je ne t'ai jamais sous-estimée Xena, enfin peut-être un peu, mais j'ai retenu la leçon. Donc non, je n'imagine pas que cela te sera réellement un désavantage. Je trouvais cela simplement juste.

- Juste ? Répéta Lex incrédule. Juste pour quoi ? Pour qui ?!

- Pour moi bien sûr. Toute ces fois où vous vous êtes mises en travers de mon chemin, même lorsque je n'avais rien à faire avec vous, il fallait que vous soyez là, à me gâchez mes plans ! fit-elle en repensant à cette fois-là en Inde où elle s'était tranquillement réincarnée loin de ces deux ennuyeuses gamines mais qu'elles avaient quand même trouvé le moyen d'apparaître et de ruiner ses plans. Ce n'est que justice. Et un peu jouissif aussi. J'ai toujours adoré te voir souffrir Xena.

Elle leur tourna le dos pour rejoindre Len en terminant :

- Et accessoirement, ta souffrance alimente mon pouvoir. Et je vais en avoir besoin pour ce qui va suivre.

Elle se plaça derrière Len, mains sur ses épaules. Il était assis en tailleur sur le sol de terre battue. Les deux femmes virent qu'il n'y avait pas un mais trois cercles. Len se trouvait dans le dernier, le plus petit. Ashee dans le second.

- Parce que je suis quelqu'un qui aime partager, je me suis permise de vous autoriser à voir la première partie de la cérémonie de l'hommage. Se sera juste entre vous et moi.

- Où est Lara ? L'interrompit Lex inquiète.

- Avec le reste du village chérie. Sur l'estrade où, dès la fin de notre entretien privé, Len et moi la rejoindront pour terminer la cérémonie.

Elle se pencha ensuite en avant et susurra à l'oreille de Len :

- Tu seras le premier à recevoir tes pleins pouvoirs. Es-tu prêt à devenir un véritable Dieu vivant ?

Len hocha la tête solennellement et retira son t-shirt, dévoilant une musculature aux proportions parfaites. Aussitôt Ashee commença son incantation.

Tia se tourna vers sa femme, paniquée. Elle ouvrit en grand leur lien psychique, un peu trop brutalement apparemment, car Lex grimaça.

- Ça ne peut pas commencer maintenant ! Je ne suis pas là depuis assez longtemps, Enyalios n'a pas pu se mettre encore en place ! Depuis combien de temps je suis là ? pensa-t-elle finalement à demander, sa panique refluant.

- Je ne sais pas, je dirais une heure.

- Ok, alors il faut qu'on gagne du temps jusqu'à son arrivée. Dix, voir quinze minutes. Tu as une idée ?

- Non aucune, répondit-elle de plus en plus inquiète. Mais tu es sûre que c'est un problème si le transfert a commencé ? Je veux dire, tant qu'il n'est pas fini, on a une chance non ?

- Nos chances sont bien meilleures si le démon ne met jamais le pied ici mon amour.

- Oui, bien sûr, fit Lex penaude.

Elle paniquait stupidement et Tia le sentit. C'était sa faute. Elle n'avait pas su garder son calme. C'était pourtant une des qualités les plus admirables de Xena. Cela en mémoire, elle eut une idée. Reprenant complètement son calme, elle resserra son lien avec Lex et la sentit s'apaiser à son tour.

Ashee termina son incantation puis s'accroupit. Elle trempa son doigt dans un bol et commença à tracer des symboles sur le dos nu de Len. Régulièrement elle s'arrêtait et penchait la tête sur le côté, les yeux à demi-fermé, murmurant quelque chose. A ce moment-là, Tia sentait systématiquement un tiraillement et la douleur sous son crâne s'intensifiait. Ashee soufflait alors dans l'air et une légère brume verte apparaissait, entrant pour moitié en elle et moitié en Len.

A chaque fois que la brume entrait en lui, son fils semblait prendre de l'ampleur et la lueur rouge dans ses yeux devenait plus ardente. Bientôt elle ne distingua du vert qu'un vague reflet. De même, se traits enfantins se durcirent et sa musculature s'allongea, plus déliée, plus frêle d'apparence, elle sut que ce n'était qu'une illusion, que sa force en était en réalité décuplée.

Tia dut choisir son moment pour interrompre Ashee, elle savait qu'elle n'aurait droit qu'à une tentative et celle-ci devait la convaincre qu'elle n'avait qu'elle comme adversaire tout en l'interrompant suffisamment longtemps pour permettre à Enyalios et Linya d'arriver. Elle devait être suffisamment impressionnante pour forcer Ashee à attirer un maximum de monde en renfort et surtout assez bruyante pour attirer l'attention de tous à l'extérieur.

Elle dut faire appel à des fragments de souvenirs. Des souvenirs de la Chine, de ce temps où pour vaincre un certain Dragon Vert, elle avait fait appel à des pouvoirs qu'elle ne se pensait pas capable de contrôler un jour. Mais elle l'avait fait. Et même si depuis lors elle n'avait jamais pu à nouveau les utiliser, elle avait toujours su au fond d'elle que cela n'attendait qu'un temps plus favorable. Un temps où le choix de les utiliser ou non ne serait plus un choix.

Cela lui prit plus de temps que prévu mais elle parvint à rassembler souvenirs et pouvoir. Cela nécessitait que le calme règne en elle. Le calme absolu, ce qu'on appelait sérénité. Elle dû pour cela faire appel à tous ses souvenirs heureux, avant de se rappeler que ce qui la calmait le plus était de penser à Linya et à ses filles. Alors elle emplit son esprit de leur visage, des souvenirs partagés, de leur amour et de ses propres sentiments pour elles.

Elle concentra ceci au centre de son être et attendit le bon moment. Lorsqu'elle pensa l'avoir trouvé elle se mit sur pied et cria :

- Tu croyais vraiment que j'allais gentiment te regarder corrompre l'âme de mon fils Alti ?!

La Chamane s'interrompit brièvement mais trop peu pour se déconcentrer. C'est alors qu'elle fut frappée violemment. Ce fut comme si un mur en brique lancé à pleine vitesse l'avait percutée et envoyée voler au loin. Étourdie, Alti mit quelques secondes à comprendre ce qui venait de se passer.

Elle fixa Xena avec un regard incrédule avant de sourire devant la rage qui déformait ses traits. Elle sentit l'attaque suivante et pu aisément la contrer.

- Chapeau bas Xena, j'ignorais que tu possédais toujours ces dons...

- Tu m'as sous-estimée, comme d'habitude.

Alti eut une grimace mauvaise et lança sa propre attaque. Mais Xena possédait une maîtrise plus importante qu'elle ne se l'imaginait car un bouclier psychique la bloqua et elle répliqua aussitôt en soulevant tous les objets tranchants de la pièce, et ils étaient nombreux, avant de les lancer dans sa direction. Sans perdre de temps, elle jeta sa volonté sur l'arsenal militaire que les mercenaires d’Ashee avaient apporté avec eux et fit exploser le fond de la pièce.

Alors que l'air sifflait à ses oreilles, Tia murmura :

- On l'avait dit au Dragon Vert pourtant, la poudre c'est dangereux. Tu ne retiens pas les leçons du passé aussi bien que tu le penses Alti.

La Chamane l'entendit et laissa échapper un cri de rage. Elle appela ses gardes et alors que Tia se défaisait de ses liens et commençait à combattre les premiers qui arrivaient, Alti rappela à elle sa Sentinelle. Elle puisa dans son essence afin de compléter rapidement la première phase de l'ascension du dévoreur. Cela demandait une concentration parfaite mais elle ne pouvait risquer que Xena fasse tout capoter si près du but.

Du reste à la seconde où son fils serait sous son emprise, elle n'aurait d'autres choix que de s'arrêter. Une fois que le pouvoir eut empli son être, Alti plaqua ses mains sur le torse de Len qui, sous le coup de la magie brute, bascula en arrière et la Chamane pu envoyer sans plus prendre de précaution, tout son pouvoir en lui. Cherchant, puis trouvant son âme, elle le lia à la sienne avant de l'emmener dans la dimension du Dévoreur qui attendait son entrée et lia les deux âmes ensemble.

Presque aussitôt, Len se tordit sur le sol en proie à une douleur indicible alors que son âme, sous le touché démoniaque commençait à consumer son âme.

- Assez ! Cria-t-elle en revenant dans son corps. Xena si tu veux que ton fils vive tu dois me laisser finir le rituel !

Ce fut comme un coup de tonnerre. Les protagonistes se figèrent tous et Tia, à bout de souffle se tourna lentement vers la Chamane. Son fils hurlait de douleur.

- Que lui arrive-t-il ? S'exclama-t-elle inquiète.

- Il est lié au Dévoreur. Tu ne peux plus rien faire pour lui. Toute personne qui touche un démon finit consumée par lui. Sa seule chance est de me laisser lier sa sœur également. Leurs deux âmes ensemble sont quasi-indestructible. N'as-tu jamais remarqué cela Xena ? Leur force ensemble ?

Tia déglutie. Elle devait mentir. Ça ne pouvait pas tourner ainsi. Le destin de Len n'était pas de mourir. Il devait y avoir quelque chose à faire. Mais quoi ?!

- Le temps est compté Xena. Il ne tiendra pas longtemps. Alors que comptes-tu faire princesse ? Laisser ton fils mourir dans d'atroces souffrances et passer le reste de son éternité en territoire démoniaque ? Ou me laisser aller chercher sa sœur ?

- Non, murmura-t-elle sourde à tout ce qui n'était pas son fils, Solan a déjà passé trop de temps en enfer à m'aimer et attendre mon retour... il ne mérite pas ça...

Tia se tourna vers Lex qu'elle avait délibérément laissée attacher. Le plan était d'attirer l'attention, pas de réellement se battre. Pas maintenant. Mais sa femme était aussi paniquée qu'elle et sa crainte se lisait sur son visage. Elles avaient perdu leur fils. Deux larmes roulèrent sur ses joues alors qu'elle revenait au corps de Len, tordu de douleur au pied de la Chamane.

Et alors le monde explosa.

 

Chapitre 6 :

Lorsqu'ils arrivèrent aux abords du village, Frédéric et Linya comprirent qu'ils n'auraient pas besoin de faire profil bas. Tia avait bien organisé les choses et Enyalios et les mercenaires engagés faisaient un travail efficace.

Pour faire court, c'était un chaos sans nom.

Les coups de feu succédaient aux explosions et aux cris dans un déluge assourdissant. Sans prendre trop de précautions, les deux amis rejoignirent le petit groupe qui leur servirait de protection jusqu'à ce qu'ils mettent la main sur les jumeaux et entamèrent la descente dans la cuvette.

Presque au pas de course, la descente fut rapide, à peine quelques minutes et ils se retrouvaient à l'entrée du village. Accédant à celui-ci via le côté ouest, le petit groupe se faufila entre les maisons, évitant autant que possible les rencontres. D'après les infos d'Enyalios, les jumeaux étaient au centre du village. Avec les habitants.

Le travail d'Enyalios était de disperser ceux-ci sans pour autant faire fuir les jumeaux. Ou, si cela devait arriver, de les pousser de leur côté. Tout le monde était donc sur le qui-vive mais bien qu'ils finirent par rencontrer beaucoup de villageois et de guerriers, ils ne tombèrent jamais sur les jumeaux. Enfin, alors que deux des soldats en tête de leur convoi se démenaient pour se débarrasser des villageois qui venaient de leur tomber dessus, Linya aperçut Lara.

- Là-bas ! Fit-elle en prenant le bras de Frédéric pour attirer son attention.

Il suivit des yeux la direction qu'elle lui montrait et hocha la tête. Il se tourna vers les soldats restant et fit signe à deux d'entre eux d'aller aider leur collègue avant de montrer leur destination. Laissant les quatre soldats en arrière, le reste du petit groupe s'empressa, tout en zigzaguant pour éviter de faire d'autre rencontre, de rejoindre ce qui semblait être une plateforme.

Parvenus au pied de celle-ci, Frédéric et Linya découvrirent une Lara figée, un masque d'horreur et de panique peint sur le visage, elle semblait perdue dans un monde intérieur qu'ils ne comprenaient pas. Tout autour d'elle gisaient des corps blessés et carbonisés. Certains des villageois ensanglantés tendaient une main implorante en direction de Lara.

Cette vision glaça Linya d'effroi et elle échangea un regard horrifiée avec Frédéric.

                                                                       ***

Dès les premiers coups de feu, Ashee comprit ce qui se passait. Elle tourna un regard empreint de rage et de haine sur la mercenaire. Si elle n'avait pas déjà détruit Len, elle l'aurait fait en cette seconde rien que pour voir le désespoir peindre ses traits.

- Ça ne se passera pas comme ça Xena, tu ne m'auras pas cette fois ! De toute façon tu n'as pas le choix !

Elle se précipita sur la mercenaire qui n'eut pas le temps de reculer et lorsque la main de la Chamane entra en contact avec sa peau, la guerrière tomba à genoux, désorientée.

- Tia ! Cria soudain Lex. Elle s'enfuit. Détache-moi !

Mais Tia n'avait pas seulement perdu son équilibre, c'était tous ses sens qui étaient sens dessus dessous et le temps qu'elle reprenne contact avec la réalité, Ashee avait disparu. Elle se releva en titubant et sans regarder le corps de son fils qui venait de cesser de se tordre, elle rejoignit sa femme.

Elle défit ses liens et Lex se rua auprès de Len, qu'elle prit aussitôt dans ses bras. Tia ferma les yeux, refusant de se retourner, de voir encore une fois son enfant, son bébé, mort parce qu'elle avait été trop confiante. Ce qu'elle avait ressenti à la mort de Solan n'était rien en comparaison de la souffrance qui la déchirait en ce moment. Solan n'avait été qu'un possible, un enfant qu'elle aimait parce qu'il était à elle et Borias. Len... Len était un enfant qu'elle avait connu, soutenu, vu pleurer, se battre, être en colère. Il n'était pas qu'une volonté, une envie, un possible. Elle l'avait connu et cela rendait sa perte dix fois plus insupportable.

- Je vais chercher Ashee, pas question de la laisser mettre la main sur Lara, lâcha-t-elle d'une voix tremblante.

Lex releva la tête mais n'eut pas le temps de dire quoi que ce soit. L'eut-elle pu qu'elle n'aurait su quoi dire. La douleur de Tia, elle la partageait. Elle revint à son fils et posa son front contre le sien en chuchotant :

- Ne t'en fais pas bébé, maman va trouver une solution, maman trouve toujours une solution. Tiens juste le coup. Je reste avec toi.

Elle n'était pas certaine que Tia puisse faire quoi que ce soit cette fois mais elle refusait de penser que tout était fini. Len était dans la dimension démoniaque mais son corps respirait toujours et tant que Lara n'avait pas basculé alors tout était encore possible.

Et c'est cette pensée qu'elle décida d'envoyer en boucle dans l'esprit de sa femme, certaine qu'un mur de chagrin et une colère sans nom devait l'avoir saisie et dans cet état, il était impossible pour elle de gagner sur Ashee.

« Tout est possible, mon amour, tout est toujours possible »

                                                                       ***

- Je ne vois pas Len, cria Linya en s'efforçant de reprendre son sang-froid.

- Moi non plus !

- Alors qu'est-ce qu'on fait ? Et comment diable arrête-on Lara ?

Quelques secondes plus tôt, la jeune fille avait repris ses esprits et une rage violente et un goût du sang accru lui avait fait lancer une attaque d'une barbarie sans nom. Elle n'avait pas remarqué leur arrivée elle était obnubilée par ses pouvoirs qu'elle faisait pleuvoir sur tout ceux autour d'elle et ce, peu importe qu'ils soient de son côté ou non. Elle ne faisait pas de distinction. Elle envoyait des langues de feu, utilisait sa voix également pour plier les gens à sa volonté et c'était comme voir un spectacle de marionnettes macabre. Linya était terrifiée. Elle n'était pas certaine d'être à la hauteur, encore moins si Len faisait de même.

Comment les ramener à la raison alors qu'ils avaient dépassé le stade de l'humainement acceptable ? Comment même les approcher alors qu'un geste de leur part pouvait les tuer instantanément ? Ça n'était pas prévu. Bien que David avait été explicite sur ce que Len et Lara lui avaient infligé à lui et aux gens du parc, elle n'avait pas vraiment voulu y croire.

Len et Lara... étaient trop innocents, animés par la même soif de justice que leurs mères. Ça n'était pas possible.

- Ça suffit ! S'admonesta-t-elle soudain.

Elle aurait le temps des questions et de la peur plus tard. L'âme des jumeaux était en jeu et Lex et Tia comptaient sur eux. Il n'était plus temps de faire l'enfant.

- Très bien je vais chercher Len. Essaie d'approcher Lara et de la raisonner.

Elle plongea son regard dans celui du vieux guerrier et su que c'était là, la raison de son impulsion. Les Dieux ou elle ne savait quoi, savaient ce qui pouvait se passer et qu'elle aurait besoin d'aide. Soudain elle comprit. Elle agrippa son bras et cria au milieu de la tourmente ambiante, alors qu'il s'apprêtait à protester :

- La Prophétie a été mal interprétée. Je ne suis pas l'Inaltérable. Nous sommes l'Inaltérable. Pourquoi je n'en ai aucune idée pour l'instant. Mais je le sais.

A ses mots, les épaules du guerrier se détendirent et il hocha la tête, un peu surpris. Il sentait la vérité dans ses mots. C'était logique, normal. Ils étaient l'Inaltérable. Deux et non un. Comme les jumeaux, comme Tia et Lex, comme les jumelles. Deux plus qu'un, deux pour un.

Soulagée, Linya indiqua à un de ses gardes du corps qu'elle devait continuer, qu'il pouvait la suivre ou rester, mais qu'elle, elle partait. Et sans plus attendre, animée par une détermination et une assurance nouvelle, Linya s'éloigna, traversant la place et continuant tout droit, suivant la direction dont elle savait qu'elle la mènerait jusqu'à Len.

                                                                       ***

Enyalios bataillait dur, son attention partagée entre ses coéquipiers, ses adversaires et sa quête personnelle de la team rescue comme il l'avait nommé pour lui même. Alors qu'il ordonnait au groupe B une retraite et au groupe A une attaque frontal en zone D, il aperçut une silhouette qui fonçait droit devant elle sans tenir compte de ce qui se passait aux alentour. Il reconnut immédiatement Linya et s'élança à sa suite tout en donnant des ordres via son micro.

Ils avaient délimité le village en zones distinctes quelques jours plus tôt et établi un plan d'action pour chaque zone. Mais comme ils avaient dû changer leur plan à la dernière minute, il se retrouvait à improviser en plein combat. Heureusement il connaissait, et ses coéquipiers avec lui, par cœur la carte du village et grâce à son génie tactique, parvenait à infliger de gros dommages dans l'armée ennemie pour peu de dégâts dans leurs rangs, et ce malgré la présence des mercenaires adverses. 

Tout en suivant Linya et la protégeant de loin, il visualisait le plan du village dans son esprit et ajustait ses attaques en fonction des rapports des huit équipes qu'il avait dispersées sur le terrain. Ils avaient réussi à semer un beau chaos grâce à de rapides attaques suivies de retraites toutes aussi rapides. Mais cette tactique ne pouvait fonctionner qu'un temps, les mercenaires et villageois étant bien plus nombreux qu'eux. Après cela il devrait déclencher les pièges que l'équipe Taupe entreprenait de poser depuis le début de l'assaut.

Il avait eu cette idée en chemin après l'appel de Tia. Ils avaient dû faire avec le matériel amené et ce qu'ils pensaient pouvoir trouver une fois dans le village mais si les pièges étaient rudimentaires, ils n'en seraient pas moins efficaces. Et cela permettrait une retraite sans trop de danger lorsque le moment serait venu.

Soudain Linya s'arrêta et il fit de même, les sens aux aguets. Personne ne semblait être présent dans cette partie du village. Il re-dispatcha alors les équipes Alpha et Omega, lesquels agissaient ensemble dans un espèce de ballet impressionnant, se prêtant mains fortes à tour de rôle, comme un relais hyper sophistiqué qu'ils avaient mis au point des années plus tôt et qui était la raison pour laquelle Tia les avaient choisis.

S'approchant de Linya, il se signala doucement pour ne pas l'effrayer mais elle sursauta quand même. Une main sur le cœur elle se tourna vers lui et il aperçut avec un sentiment fugitif de joie qu'elle semblait soulagée et heureuse de le voir.

- Tu viens faire quoi ici ? Les jumeaux ont été signalés au centre de la place.

- Lara s'y trouvait mais pas Len et je sens qu'il est ici.

A ces mots, Enyalios la dévisagea puis opta pour un silence passif. Il n'aimait pas ces histoires de magie et avait malgré toute sa bonne volonté et sa foi en ses amies, du mal à en faire une réalité. Mais ce n'était pas le moment d'en débattre. Il accepta donc son affirmation comme un savoir et hocha la tête, la précédent dans son exploration du bâtiment à deux étages devant lequel elle venait de s'arrêter.

                                                                       ***

Ça n'allait pas. L'âme de Len se consumait beaucoup trop vite. A vouloir savourer sa vengeance, elle avait compromis sa victoire et elle sentait le mécontentement de son Maître la suivre comme une ombre malsaine. Elle devait trouver un moyen de gagner du temps.

Un sacrifice de sang.

C'était la seule façon d'alimenter l'âme de Len qui maintenant qu'elle se trouvait en dimension démonique, ne pouvait trouver du pouvoir et de la force qu'à travers ce que le monde faisait de plus sombre.

Sans s'arrêter dans sa course, elle appela puis lança sa Sentinelle sur tous les êtres vivants qu'elle croiserait. Elle lui ordonna d'en marquer cinquante et de lier leurs âmes entre elles puis de lui en donner le fil principal.

Elle arrivait en vue de la place lorsque sa Sentinelle, toujours aussi efficace, lui tendit le fil des âmes enchevêtrées. Elle le prit, le porta à sa bouche, appela le Dévoreur et, juste avant qu'il n'arrive jusqu'à elle, mordit dans le fil. Cela l'enflamma violemment. Les flammes remontèrent le fil jusqu'aux propriétaires et Ashee entendit les hurlements lui signifier la réussite des sacrifices.

L'âme du Dévoreur l'effleura et elle lui offrit les corps de ses victimes pendant qu'elle récoltait leur énergies et aspirait leur sang via ses liens toujours présent même si brûlés. Elle lança le tout en direction de Len et sentit le jeune homme s'apaiser, comme s'il reprenait sa respiration après une course effrénée.

Satisfaite, Ashee se tourna vers l'estrade où un vieil homme s'approchait de sa protégée par derrière.

- Oh non vieux fou, elle est à moi.

Mais avant d'avoir pu faire un mouvement, une ombre s’abattit sur elle et l'écrasa au sol de tout son poids.

En reconnaissant la propriétaire du corps en question, elle hésita entre rire et rage. Avoir Xena aussi près d'elle l'émoustillait immanquablement. Entre esprit de compétition, désir et admiration, Alti avait toujours été prise par ses émotions dès que cela touchait à la princesse guerrière. Souvent elle maudissait le jour où elle l'avait prise sous son aile. Elle était si rustre alors !

D'un mouvement de reins habile car pratiqué depuis des siècles, elle se retourna sans pour autant repousser Xena et se retrouva sous elle, nez à nez, bouche à bouche. Tia eut un mouvement de recul qui tira un rire à la Chamane.

Elle profita de l'avoir déstabilisée pour rassembler son pouvoir et empoigna la guerrière alors qu'elle tentait de se remettre sur pied. Les deux mains sur ses bras, Ashee arracha son âme de son corps et l'envoya au loin. Elle repoussa ensuite vivement son corps, désormais sans vie et rejoignit Lara au centre de la place.

- Lara ! Cria-t-elle alors que le vieil homme posait sa main sur son bras pour attirer son attention.

La jeune fille prise entre deux feux arrêta ses attaques, déconcertée. Lorsqu'elle découvrit Frédéric, elle ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit.

- Lara ! Le dévoreur attend son dû ! Il est temps ! L'apostropha la Chamane de nouveau.

L'adolescente reporta son attention sur elle et esquissa un pas dans sa direction, incertaine.

- Lara attends, intervint Frédéric, je suis là pour t'aider.

- Ne l'écoute pas Lara et dépêche-toi, ton frère est dans une sale position, plus tu tardes plus il risque la mort.

Ce fut comme une décharge. Elle se souvint de la souffrance violente qu'elle avait perçue de sa part avant qu'une rage sans nom la saisisse sous l'influence du démon. Lara se dégagea de la poigne de Frédéric et sauta au bas de l'estrade.

- Je vous suis.

Ashee hocha la tête et attrapa sa main pour la conduire au pas de course jusqu'à un endroit plus calme. Du moins cela avait été son intention. Mais Xena, cette maudite empêcheuse de tourner en rond avait une fois de plus retourné son plan contre elle ! Elle venait tout juste d'empoigner son âme et tirait dessus de toutes ses forces, bien décidée à emporter le combat sur un terrain psychique.

Elle l'avait déjà fait plusieurs siècles auparavant, elle y avait gagné et entendait bien recommencer.

Avec un cri de rage, l'âme d'Ashee fut arrachée et devant une Lara stupéfaite, son corps s'affaissa sur le sol, sans vie. Sitôt dans le monde spirituel, elle se débarrassa de la poigne de la guerrière et lui fit face.

***

Devant le corps inconscient de la Chamane, Lara ne savait pas quoi faire. Et Len ? Elle avait dit que trop tarder pouvait lui être fatale. Où était-il ? Comment l'aider si Ashee n'était plus là ? Commençant à paniquer, elle releva la tête à la recherche de Sahel.

- Lara, fit Frédéric en s'avançant, je ne sais pas ce que cette femme t'a dit pour te convaincre de la suivre ici, mais je te connais. Je sais ce que tu as fait et je sais que tu te le reproches. Mais tu dois comprendre que ce n'était pas ta faute.

Aux premiers mots, l'adolescente s'était raidie. Elle ne voulait pas parler avec lui, pas l'entendre la supplier de renoncer à faire ce qu'elle devait faire. Elle avait renoncé à tout cela quelques jours plus tôt. Frédéric, comme le reste de sa vie d'avant, ne la concernait plus. Mais l'entendre dire que ce n'était pas sa faute avait fait comme sauter une barrière. Et une rage dévastatrice déferla hors de son corps.

- Pas de ma faute ? Penses-tu vieil homme que je ne savais pas ce que je faisais lorsque j'ai brûlé vivant ces hommes ?! Fit-elle en désignant les corps encore fumant des individus avec lesquels elle s'était amusée quelques minutes plus tôt.

Frédéric qui venait enfin de capter son regard n'avait pas l'intention de se laisser distraire.

- Ce n'était pas toi. Lara est une gentille fille. Crois-tu que je ne saurais pas ce qu'il y a en toi alors que je t'ai élevée et que j'ai connu les âmes les plus noires de ce monde ? Oublies-tu que j'en suis une ? Je sais reconnaître mes pairs et toi, jeune fille, tu n'en es pas une.

Elle avait tendance à l'oublier mais c'était vrai, Frédéric avait travaillé avec Sassem, son père biologique, un dictateur sadique et cruel qui avait commis les pires crimes qu'un être humain puisse faire subir. Il l'avait fait par ambition et égoïsme et dans cette entreprise, Frédéric l'avait longtemps aidé.

Son père de cœur n'était pas un saint. Pas plus que sa mère, même si celle-ci avait des excuses que ni lui, ni elle aujourd'hui n'avaient. Frédéric pouvait bien dire ce qu'il voulait mais elle, elle savait. Elle était coupable. Le pire, était qu’elle n'était pas certaine de vouloir s'arrêter. Le sentiment de toute-puissance, ce plaisir dans la cruauté... seigneur était-elle comme son père finalement ?!

Elle secoua la tête.

- Tu as tort. Je ne suis plus cette enfant. Je suis...

Le goût du pouvoir dans sa bouche s'intensifia, le souffre dans son esprit balaya les doutes et elle se redressa, fière et destructrice.

- Je suis bien plus que ça. Mon destin est de régner et si tu ne souhaites pas faire partie des pertes inévitables, tu ferais bien de déguerpir car je ne laisserai personne se mettre entre moi et mon destin.

Oui, c'était mieux. L'horreur qu'elle s'inspirait quelques minutes tôt s'était effacée. Pour écraser les doutes, elle s'accrochait à cet avenir comme à une bouée. Elle fit volte-face. Elle devait trouver Len. Avec ou sans Ashee, la cérémonie devait se terminer. Elle sentait, à la lisière de son esprit, le démon qui la poussait à s'activer sans attendre.

                                                                       ***

Dans les bras de Lex, le corps de Len soudain s'agita. Lex sursauta, sortant de la torpeur dans laquelle elle avait plongé en pensant son enfant mort. Elle resserra sa prise sur lui et lorsqu'il ouvrit les yeux, un soulagement indicible dévala son corps.

- Len, mon bébé, tout va bien. Maman est là. Je ne te lâche plus. Je suis là.

Mais le regard rouge sombre qu'elle croisa lui envoya des frissons le long de la colonne vertébrale.

« Non, c'est impossible... » Songea-t-elle au comble du désespoir. C'était le démon. Comme Hope en son temps, Len était envahi par une âme démoniaque et cela ne pouvait signifier qu'une seule chose. Tia n'avait pas réussi à empêcher Alti de terminer la cérémonie. Elles avaient perdu. Elles avaient perdu leurs deux enfants. Non, c'était impossible. Pas encore, pas encore !!

- Nooooon, gémit-elle, refusant de lâcher l'enfant qui n'était plus le sien.

Le regard froid ne la quittait pas, pourtant il ne faisait pas un geste pour se dégager de son étreinte. Et soudain elle ne fut plus seule. Linya apparut, accompagnée d'Enyalios, arme au poing. Linya repoussa le mercenaire qui tentait de la protéger et se précipita auprès d'elle. Tout de suite, elle nota la couleur des yeux de Len et en comprit la signification. Elle remarqua également qu'il ne bougeait pas et restait bien sagement en position allongée dans les bras de sa mère.

Linya posa une main douce sur les cheveux de son amie et déclara :

- Ce n'est pas encore trop tard.

L'espoir fit briller les yeux de Lex.

- Comment le sais-tu ?

Linya haussa les épaules.

- Comme j'ai su qu'il était ici.

Comme elle n'ajoutait rien de plus, Lex comprit. La Prophétie était en marche. Et ce qu'elle disait était que Linya était la seule à pouvoir sauver ses bébés. Alors elle fit un effort et s'obligea à relâcher le corps de son fils. Le déposant délicatement sur le sol, elle laissa sa place à Linya.

- Tu peux le sauver pas vrai ? Tu vas le sauver ?

- Je vais faire de mon mieux.

Mais cela ne convenait pas à Lex qui attrapa son menton pour plonger son regard dans le sien.

- Tu dois le sauver.

- Je ne peux pas accomplir l'impossible Lex. Si le dévoreur est là, le mieux que je puisse faire est d'exhorter Len à se battre. Mais pour ce qui concerne ce démon... il n'y a que Tia et toi qui puissiez faire quelque chose.

Lex ouvrit la bouche puis la referma, perdue.

- Rejoins Tia, elle a besoin de toi. Je suis là pour Len.

- Et Lara ? Fit-elle faiblement, craignant la réponse.

Elle ne voulait pas sacrifier un enfant pour un autre. Elle voulait ses deux enfants.

- Frédéric est avec elle, ne t'en fais pas. Il est l'autre partie de cette Prophétie. Ce serait trop long à t'expliquer mais c'était prévu ainsi. Il fera pour Lara, ce que je ferais pour Len. Maintenant va. Rejoins Tia et battez-vous pour vos enfants. Débarrassez-nous de ce dévoreur, ça facilitera grandement notre travail à Frédéric et moi.

Lex hésita puis hocha la tête. Elle se redressa et se posta devant Enyalios.

- Prends soin d'eux. Eux deux. Linya et mon fils, comme s'il était besoin de préciser.

- Je prendrais soin d'eux, promit-il en comprenant sa crainte.

De sa vie s'il le fallait. Elle acquiesça et quitta enfin la demeure d'Ashee. Enyalios reporta son attention sur Linya et voyant qu'elle semblait maîtriser la situation, entreprit de sécuriser les lieux.

***

Ils étaient à court de temps. Alti ne cessait de songer au temps qui filait et l'impatience se muait en rage. Non, ça n'allait pas arriver. Pas après tous ces siècles à préparer ce moment. Elle ne laisserait pas Xena tout gâcher !

Le dévoreur se faisait de plus en plus présent dans son esprit. Dominant même parfois sa volonté, envoyant des éclairs de pouvoirs et des pensées pressantes. Elle sentait, par son intermédiaires ce qui se passait avec Len. Aussi bien son âme que son corps. Lara n'était pas loin d'elle mais elle voyait ce qui se passait de la même façon. Avec son esprit plus qu'avec ses yeux. Et ce qu'elle voyait ne lui plaisait pas. L'Inaltérable se trouvait avec les deux enfants.

Comment était-ce possible ? Ils étaient en deux endroits différents ! Mais elle ne perdit pas de temps en question inutile et utilisa le pouvoir mit à disposition par le démon pour attaquer Xena. Celle-ci prit l'attaque de plein fouet et sentit son corps immatériel parcourut par des milliers d'arcs électriques. Chacun d'entre eux étaient plus douloureux que le précédent et Tia chercha vainement un moyen d'y mettre fin. Renonçant, elle accepta plutôt la douleur, l'embrassa même, comme elle avait appris à le faire des années plus tôt. Elle n'aurait jamais pensé devoir remercier un jour Sassem pour les horreurs qu'elle avait dû surmonter... Elle utilisa la douleur comme moteur de sa détermination et se rua sur Ashee avec la fureur qui avait fait naître des légendes sur la Princesse guerrière.

Dans cette vie-là Chamane avait négligé son entraînement physique et elle ne faisait simplement pas le poids face à une Tia déchaînée.

Mais Alti n'avait pas traversé tous ces siècles sans apprendre et surtout, retenir, des techniques dont elle savait qu'un jour elle aurait besoin contre Xena. Elle rassembla son énergie, puisant dans les liens de sang qu’elle n’avait pas défait et emprisonna la douleur et l'horreur des morts dans un souvenir en boucle qu'elle transmit à Xena lorsque celle-ci, oubliant que la toucher équivalait à libérer son pouvoir, encore plus dans ce monde, la frappa d'un revers du droit.

Aussitôt le souvenir des dizaines de morts résonna dans son esprit. Tia se figea et tomba à genoux. Dans le même temps son corps se mit à convulser. C'était atroce, inimaginable. Elle était déjà morte, plusieurs fois, de façon horrible, mais ces morts-ci étaient multiples et se répétaient encore et encore. La douleur et la peur la paralysaient littéralement, déchirant son âme en morceaux de plus en plus petit. La souffrance était telle que Tia douta de garder intact cette âme si récemment retrouvée.

Au bord de la folie, perdue entre réalité et rêve, souvenirs étrangers et sensations physiques sur son corps comme celle du sable sur sa peau, elle se raccrocha à la seule chose qui lui avait toujours permis de tenir le coup. A sa lumière personnelle, son amour, son âme-sœur, à Lex.

***

- Len, je sais que tu peux m'entendre. Alors tu vas le faire attentivement, comme si ta vie en dépendait. Pense au salut de Lara. Concentre-toi sur sa sauvegarde. Elle le mérite mais plus que cela, c'est ta sœur, ta petite sœur. Tu dois prendre soin d'elle et cela signifie faire les bons choix. Pour toi comme pour elle. Alors réfléchis bien Len, réfléchis. Est-ce que venir ici était indispensable à sa protection ? Est-ce que se soumettre à ses désirs, ses envies, un démon est indispensable pour sa protection ? Ou t'en es-tu convaincu parce que cela te permettait à toi, de faire ce que secrètement tu désirais ?

Linya ne savait pas si Len était suffisamment proche de la surface pour être capable de l'entendre ou le cas échéant, de la comprendre, mais elle devait tenter le coup. Pour s'assurer d'un lien plus étroit avec lui, elle prit le risque de le toucher, sachant, sentant, que se faisant, elle donnait une fenêtre au démon pour atteindre son esprit.

Elle comptait dessus. C'était un risque calculé. Elle était l'Inaltérable. Il ne pourrait pas la corrompre aussi fort essaierait-il.

« Mais je peux te blesser... » Susurra une voix métallique et empreinte de fiel dans sa tête. Linya réprima un frisson de peur. Elle tiendrait bon, Len comptait sur elle.

- Len, commença-t-elle avant de s'interrompre à la seconde où elle touchait la peau du jeune homme.

La douleur qui la traversa fut intense et dura quelques secondes. Elle en fut paralysée instantanément. Puis, comme si son corps avait pris la mesure de l'attaque, celle-ci reflua comme le ressac de la mer. Elle sentit le démon tenter de la toucher encore sans y parvenir, à peine ressentit-elle un chatouillis courir le long de sa colonne.

Reprenant sa respiration, elle essuya la transpiration qui goûtait de son front. Le lieu, la douleur et la concentration mettait son corps à rude épreuve.

- Ok, on réessaie.

Si le dévoreur avait pris la peine de l'attaquer c'était que ce qu'elle faisait, fonctionnait. Aussi inspira-t-elle profondément avant de se focaliser entièrement sur l'adolescent devant elle, oublieuse du lieu, du bruit de la bataille, du démon même qui attendait tapis derrière les yeux autrefois bleus et mit-elle toute sa conviction dans ses propos.

- Len, Lara compte sur toi, commença-t-elle.

***

Frédéric se plaça directement dans le chemin de Lara, les bras écartés.

- Lara, tu n'es pas seule dans cette histoire. Ton frère compte sur toi. Tu peux l'aider, tu le dois, il t'a toujours protégée, c'est ton tour maintenant.

Frédéric ne savait pas d'où sortait ses mots ou la conviction que le temps était compté pour Len, mais il ne doutait pas de ce qu'il disait.

***

Dès le premier mot prononcé, Linya sentit une force blanche, elle la voyait distinctement, grandir au sein de son propre esprit qu'elle visualisait, elle ne savait pourquoi, au centre de son corps. A mesure qu'elle parlait, cette « force » lumineuse prenait de l'ampleur, nourrit par ses mots mais également par ceux de Frédéric.

- Accroche-toi à ta sœur Len, laisse son bien-être être ton guide comme cela l'a toujours été puis soit le à ton tour. Elle a besoin de toi, pas seulement pour vivre. Elle a besoin de toi comme guide. Tu as toujours été son modèle favori, bien avant votre mère. Comment as-tu pu l'oublier ? Comment as-tu pu devenir un simple suiveur ? Len, tu dois reprendre ta place maintenant.

                                                                       ***

Au nom de Len, Lara interrompit son mouvement et son bras retomba. Mais la voix dans son esprit se faisait pressante. Et elle devait faire un effort conscient pour bloquer la pulsion que ses ordres lui donnaient. Aussi ce fut pour une jeune femme figée et muette mais au regard intense fixé sur lui, que Frédéric fit son discours.

- Je sais que tu aimes ton frère. Et bien que tu te sois certainement convaincue du contraire, tu aimes ta famille, tu en prends soin, tu n'es pas le genre de personne capable de leur tourner le dos alors qu'ils se soucient de toi.

Il vit une lueur traverser le regard de Lara et poussa son avantage.

- Oui Lara, on se soucie toujours de toi. Malgré ce qui s'est passé, malgré ce que tu as fait. Nous croyons toujours en toi. David veut te voir. Malgré tout ce qui s'est passé entre vous, Linya m'a dit qu'il s'inquiétait pour toi... tout n'est pas perdu, tu peux revenir.

A mesure qu'il lui parlait, il sentait grandir quelque chose en son sein. Quelque chose de fort, de puissant. Quelque chose qui l'aidait, qui augmentait l'impact de ses mots. Lorsque cela fut trop grand pour être contenu dans son corps, cela continua simplement de grandir hors de lui. La lumière débuta comme une aura entourant son corps, puis cela grossit encore. Au milieu de cette aura grandissante, il sentit comme... un pont, il ne saurait le nommer mieux. Un pont qui le reliait psychiquement à Linya.

Il savait que ce pont existait depuis qu'ils s'étaient séparés, leur permettant de sentir ce que faisait l'autre, mais le pont était maintenant plus qu'une simple impression en arrière-plan, il était presque physique, lui permettant d'agir en synergie avec Linya, de lui parler d'esprit à esprit.

Lorsque ce pont fut scellé entre eux, ils surent que les mots qu'ils utiliseraient sur les jumeaux, peut-être même sur quiconque seraient comme des armes, à l'égal de l'Influence que les jumeaux utilisaient depuis des semaines.

D'un commun accord, Frédéric et Linya décidèrent de l'employer pour convaincre et non obliger. La nuance était mince mais suffisante pour laisser le choix à leur vis-à-vis. Le choix d'être convaincu ou non. Pour Linya comme pour Frédéric l'instant présent n'était pas tout ce qui comptait malgré le danger représenté par le démon. Ils pensaient à l'après combat. Si les jumeaux ne renonçaient pas d'eux-même à cette folie, ils pourraient bien ne jamais accepter qu'ils étaient meilleurs que ce qu'ils pensaient. Ils pourraient bien ne simplement jamais s'en remettre.

Alors ils prirent ce risque.

Ils étaient présents dans ce désert de sable pour l'avenir du monde, mais ils décidèrent que la façon de gagner importait autant que la victoire. Et celle-ci devait se faire comme cela avait commencé, sans contrainte, avec la volonté que le monde ne soit pas le seul à être sauver, que l'individu comptait autant que l'ensemble.

Lorsqu'ils étaient arrivés pour prêter main forte à Tia, ils étaient deux adultes prenant leurs responsabilités. Altruistes d'une certaine façon. Présent pour sauver le monde à ses côtés. Mais en cette seconde, ils n'étaient plus ces adultes. Aux côtés de ces deux adolescents qu'ils aimaient et dont ils s'étaient occupés pendant des années, les regardant grandir, rire et se mettre en colère, ils étaient juste deux parents inquiets pour l'avenir de leurs enfants.

***

- Len, toi et moi on s'est toujours bien entendu. Etre avec ta mère nous a permis de nous rapprocher. Avec Lara aussi même si elle aimait s'en défendre. Je ne regrette pas d'avoir quitté Tia. Mais je ne regrette pas d'avoir été avec elle, même si cela a fait de moi une traîtresse envers ma meilleure amie. Je ne le regrette pas car cela m'a permis d'être là pour vous, de me rapprocher de vous. Ces quelques mois, cette presque année où nous avons été une famille, fait partie des plus beaux moments de ma vie. Des plus heureux, je ne les regretterai, ni ne les oublierai jamais. Je t'aime, j'aime ta sœur, tu le sais. Et Frédéric est là, regarde, fit-elle en poussant son esprit dans le corps de Len.

Elle voulait un lien plus tangible avec le jeune homme mais cela voulait dire quitter son corps. Elle le fit sans hésiter, sans y penser, désireuse de lui montrer combien Frédéric, aujourd'hui encore était dévoué à son bien-être et à celui de sa sœur. Que le retour de Tia, de Lex, son mariage, rien n'avait jamais effacé, amoindri, ce lien, cet amour, cette dévotion du vieux maître envers ceux qu'ils considéraient comme ses enfants. A l'image de Karl, un autre de ses enfants de cœur. Elle poussa encore, finit par le sentir et lui montra cette image de famille. Karl, Frédéric et eux. Puis lui fit succéder d'autres images de famille, l'incluant, incluant Lex, les jumelles et tous ceux qui faisaient partie de leurs vies aujourd'hui. Tous ces gens qui les aimaient et qu'eux aimaient en retour.

                                                                       ***

Frédéric comprit la direction que prenait Linya et s'aligna dessus. Il s'approcha de sa petite fille, posa sa main sur son bras et poussa son esprit dans le sien. Fusionnant son âme avec celle de Linya, il lui montra les images de leur famille, liant enfin les âmes de Len et de Lara ensemble. Et comme une famille les deux enfants regardèrent avec attention le livre d'image que leurs parents faisaient défiler devant leurs yeux.

Cela fut d'autant plus facile pour Lara et Len que le toucher physique et spirituel avec Linya et Frédéric repoussa au loin le dévoreur, les libérant de la pression constante qu'il leur faisait subir, les libérant de la douleur et des regrets également.

***

- Je t'en prie Lara... rentre à la maison.

***

- Reviens Len, nous t'attendons.

***

Une chaleur brûlante balaya subitement son esprit rongé et Tia inspira vivement, un peu étourdie devant la disparition brutale de la douleur et de la folie menaçante.

- Lex, murmura-t-elle aussi soulagée qu'heureuse mais épuisée. Encore une fois... tu me sauves de la folie. De ma noirceur.

- Toujours, Tia mon amour. Toujours.

Les yeux de la mercenaire se posèrent sur Ashee. Aussitôt son esprit se raffermit et son regard se durci. Avec Lex dans son esprit, lui apportant chaleur, amour et force, elle ne craignait plus rien. Elle se releva, décidée à en finir une fois pour toutes.

Ashee le sentit, ce pouvoir, cette lumière qui avait toujours permis à Xena de la faire tomber. Pour la première fois elle comprit qu'elle avait eu tout faux. Ce n'était pas Xena qu'elle aurait dû combattre. C'était Gabrielle. C'était d'elle que la guerrière tirait sa force, sa véritable force. Comment avait-elle pu être aveugle à ce point ?!

Effrayée, la Chamane sut qu'elle ne gagnerait pas. Pas ainsi en tout cas. Alors poussé par le désespoir, elle entreprit une manœuvre dangereuse mais qui, si elle payait, lui assurerait tout ce qu'elle souhait depuis sa première existence.

Ashee appela, attrapa et obligea sa Sentinelle à revenir en son sein, là où tout avait commencé. Elle récupéra sa noirceur, son pouvoir, sa rage et toute la force tirée des récentes morts qu'ils avaient collectés. La fusion opérée, la Chamane lança son âme en direction de celle du dévoreur, laissant sur place une Xena stupéfiée par la rapidité de sa réaction.

Que croyait cette petite dinde ?! Songea-t-elle avec rage, qu'elle n'avait pas prévu aussi une manœuvre de secours. Qu'elle ne s'était pas exercée sans relâche, parant à toutes les éventualités ?!

Elle avait vécu trop longtemps pour ne pas en tirer de leçon, elle n'était pas idiote. Xena allait voir et avec elle, cette petite garce de paysanne. Elles allaient payer et payer cher !

Le moment où Len acceptait de revenir fut celui que choisi la Chamane pour arracher le démon de son âme, déchirant le lien étroit avec lequel elle les avait attaché, sans aucun égard pour les morceaux qui s'éparpillèrent comme du verre brisé.

L'âme de Len hurla.

***

Linya venait de réintégrer son corps. Elle avait fait son travail, guider l'âme de Len jusqu'à son corps et repousser le démon. Et Frédéric avait fait de même. Pourtant quelques secondes après qu'elle soit revenue, elle vit le corps de Len se tendre violemment.

Écarquillant les yeux, elle retint sa respiration. Que se passait-il ? Que devait-elle faire ? Elle tourna son esprit vers Frédéric mais découvrit une Lara bien portante. Étourdie de ce retour physique mais en bonne santé.

Elle revint à Len, sa main toujours dans la sienne, elle ne comprenait pas ce qui se passait. Perdue elle se retourna, cherchant Enyalios des yeux. Mais elle découvrit le mercenaire au sol, du sang s'écoulant d'une plaie au torse. Un homme qu'elle ne connaissait pas pointait une arme dans sa direction.

Elle ouvrit la bouche, stupéfiée. Quand est-ce que c'était arrivé ? Elle n'avait rien entendu ! Allait-elle mourir maintenant ? Enyalios avait les yeux fermés, elle espéra qu'il n'était pas mort. Elle revint à Len. Si elle devait mourir, soit. Mais elle ne partirait pas sans s'assurer que Len ferait partie de ce monde.

Elle ferma les yeux, tira son âme hors de son corps et replongea dans celui de Len.

***

OUIIIIII, exulta la Chamane, cela avait fonctionné !!! Elle sentait le dévoreur s'accoupler à son âme. Elle devait rejoindre son corps avant que la fusion ne soit complète ou le dévoreur ne pourrait prendre pied dans sa dimension, pire, elle risquait d'être absorbée par lui. Tirant dessus pour rejoindre son corps, elle vit l'âme de Xena sur son chemin.

Mais avant que cela n'ait pu l'inquiéter, elle eut un soubresaut. Comme si elle digérait mal, un spasme violent la plia en deux. Lorsqu'elle se redressa, le dévoreur se tenait en face d'elle. Plus terrifiant que tout ce qu'elle avait vu depuis sa naissance, Alti sut qu'elle avait échoué.

- Tu pensais vraiment pouvoir me soumettre à ta volonté ? tempêta l'âme sombre avec une rage qu'il contenait comme une marée montante. Tu pensais pouvoir m'annihiler en toi ? Tu as osé imaginer ma disparition pour ton propre profit ?

- Tu aurais fait la même chose, répliqua la Chamane tremblante mais incapable de réprimer la rage née de son échec, de la réussite de Xena, encore et toujours.

- Mais tu n'es pas moi... Et il est temps de te montrer en quoi.

Lorsque Tia parvint à leur niveau, le démon ne prit même pas la peine de la regarder. Il attrapa l'âme de la Chamane et en un clin d’œil, retourna dans sa dimension.

Bouche bée, Tia mit quelques instant avant de comprendre. Elle se retourna vers Lex, qui penchée sur son corps, les yeux fermés pour tendre son esprit vers le sien, l'attendait.

***

Happant l'air comme un noyé sortant de l'eau, Linya et Len ouvrirent les yeux en même temps. La respiration saccadée, la jeune femme sentit son visage s'étirer en un sourire éclatant. Len était de retour.

Elle se tourna vivement vers son assaillant et découvrit une nouvelle scène. L'homme était au sol, le cou brisé. Enyalios, assis contre le mur en face, une main appuyé contre sa blessure pour endiguer le saignement lui dédia un petit salut, deux doigts contre le front, avec un sourire fatigué.

Soupirant de soulagement, Linya s'assura d'un coup d’œil que Len pouvait se passer d'elle quelques minutes et se précipita vers le mercenaire.

- Tu m'as sauvé la vie...

- C'est mon job bébé, crâna-t-il et, avec une œillade aguicheuse, ajouta : tu sais comment tu peux me remercier ?

***

Tia ouvrit les yeux et découvrit le visage de Gabrielle. Elle fronça les sourcils, non c'était Lex. Qu'est-ce qu'il lui avait pris ? Une seconde elle avait cru être de retour au bord du lac où, après être allée chercher Marcus, elle s'était réveillée avec comme vision le visage de sa bien-aimée.

- Tu vas bien ? S'enquit sa femme, inquiète.

Tia sourit et se redressa.

- C'est fini ? Tu as battu Ashee ? Le démon est parti ?

Tia hocha la tête et posa la main sur sa joue, attirant son visage à elle. Posant son front contre le sien, elle répondit en soupirant :

- C'est fini. Nous avons gagné.

 

Epilogue :

« Cette fois le combat est bien terminé entre Alti et Xena. Mais comme vous avez pu le constater, ce ne fut pas une princesse guerrière et une barde combattante qui sauvèrent le monde aujourd'hui. Ce fut deux parents, pas ceux que l'on attendait, pas ceux auxquels on pensait car ils n'étaient pas les protagonistes principaux, ni le centre du monde de ces âmes pures qu'étaient leurs enfants et de ce fait, ne comptaient pas vraiment. Pas plus pour eux que pour nous, n'est-ce pas ? Pourtant l'amour de ces parents comptait aussi, leur dévotion existait bien, ils avaient supporté beaucoup pour juste être là, sans rien attendre en retour. Et n'est-ce pas cela en définitive, être parent ?

Ce furent donc ces deux parents-ci, Frédéric et Ephiny, que l'on croyait faire partie du paysage, qui sauvèrent le monde ce jour-là. Et ils le purent car, voyez-vous, deux enfants au cœur incertain mais qui avaient toujours eu conscience de leur présence, de leur importance, acceptèrent leurs mots, symbole de leur amour et de leur dévotion pour eux.

Au final, ce furent ces liens, dont ils n'avaient pas parlé mais qui avaient toujours possédé cette fenêtre, pure, inaltérable logée dans leur cœur et qu'ils avaient soigneusement entretenue au fil des années, qui les sauvèrent.

Et parce que l'amour qu'ils se portaient les uns aux autres était conscient, il put être utilisé par ces deux personnes précises et entendu, par ces deux personnes précises à ce moment précis du temps. 

C'est cela qui...»

- Ça va être encore long ? L'interrompit Aphrodite qui dévisageait son frère, jouant à la voix off comme s'il était devant un écran Tv, d'un air circonspect.

- Si tu m'interromps, oui, répliqua celui-ci avec un sourire éblouissant.

Aphrodite posa les mains sur ses hanches et le toisa, étonnée.

- C'est fou ce que tu lui ressembles quand tu agis ainsi.

- De qui parles-tu ?

- D'Enyalios.

- Tu veux dire que lui, me ressemble.

Aphrodite plissa les yeux, soudain suspicieuse devant la fierté qu'Arès affichait.

- Tu l'as fait exprès !

Le sourire éblouissant confirma ses soupçons.

- Les mortels ont passé trop de temps sans voir ma virilité et mon charisme magnétique. Je me devais de faire quelque chose pour eux !

- Dis surtout que l'interdiction de papa de descendre sur terre t'a énervé et que c'était un moyen de protester sans risquer de te faire punir !

Nouveau sourire éblouissant.

- Y'a de ça aussi. Mais surtout la première raison.

- Bon et sinon, tu as l'intention de te mêler encore des histoires de Xena et Gabrielle ? Si tu le fais, je raconterais tout à père, déclara-t-elle en croisant les bras, hautaine.

- Et pourquoi donc ? Je les ai aidés ! S'indigna le Dieu de la guerre.

- Non, je les ai aidés et toi tu as semé la zizanie comme à ton habitude ! J'ai fait la Prophétie pour les avertir et les aider et toi tu l'as modifiée et choisit Linya pour créer des tensions entre elles !

- Ma chère sœur, bien que je t'adore profondément, tu as bien dû t'apercevoir que cette première version de la prophétie ne pouvait que nuire à Gabrielle et que...

- Non, c'était une épreuve à leur amour ! Pour qu'elles se souviennent combien elles sont fortes ensemble et peuvent triompher de tout ! Gabrielle se laissait aller à ses doutes à cause de sa maladie, j'ai juste voulu l'aider !

- Et ça les a séparé, conclu-t-il avec une bonhomie de circonstance.

Aphrodite le fusilla du regard.

- Donc je suis intervenu et j'ai réparé tes erreurs.

- Et crée des ennuis en passant.

- Il faut bien s'amuser un peu, acquiesça-t-il en haussant les sourcils d'un air entendu. Et techniquement je n'ai fait que mettre à l'épreuve leur amour, ajouta-t-il en reprenant ses mots.

Aphrodite acquiesça, d'accord avec lui et Arès réprima un sourire.

- D'ailleurs mon plan a fonctionné sur toute la ligne. Elles sont toutes les trois plus proches que jamais. Ephiny a toujours beaucoup manqué à Gabrielle, elle représentait la maison pour elle mais avec le mode de vie de Xena, vivre avec Ephiny n'était pas possible. Et lorsque la mort d'Ephiny est advenue et que Gabrielle a pris conscience qu'elle n'avait pas assez profité de sa présence, elle s'est sentie coupable car elle avait perdu une amie chère à son cœur sans jamais avoir pris le temps de le lui dire. J'ai juste réparé cette erreur, qu'elle s'apprêtait à nouveau à commettre en laissant de côté Linya pour Tia malgré les visites fréquentes que l'amazone leur faisait. Et puis tu m'as laissé faire, dois-je te le rappeler ?

Bouche bée, Aphrodite resta quelques secondes sans voix.

- Tu as fait ça par amour pour elles ! S'exclama-t-elle sans parvenir à y croire. J'ai toujours su, comme le monde entier, que tu avais un faible pour Xena et l'aidait de façon altruiste de temps en temps mais Gabrielle aussi à fini par avoir ton cœur !

- Altruiste, comme tu y vas ! Protesta-t-il en faisant un bruit déplaisant avec sa bouche. Et je ne suis pas du tout amoureux de Gabrielle, je te remercie.

- Non mais c'est devenu ton amie. Tu l'aimes bien, sinon tu n'aurais pas essayé de l'aider. Tu te serais contenté d'aider Xena en la réconciliant avec sa femme, affirma-t-elle en le pointant du doigt.

- C'est sa dernière vie et elle va être raccourcie, répondit-il étonnamment sérieux. J'ai juste eu pitié d'elle.

- C'est... très gentil de ta part, répondit sa sœur déconcertée, mais si tu t'imagines que Xena va la laisser mourir ou accepter que ce soit leur dernière vie, tu te fourres le doigt dans l’œil.

- C'est une décision de père, elle ne peut rien y faire et tu le sais.

- Peuh, c'est ce qu'on verra ! Répliqua-t-elle en lui tournant brusquement le dos. Et si je t'ai laissé faire c'est uniquement parce que tu allais me dénoncer à père ! Ajouta-t-elle par-dessus son épaule.

Arès eut un petit rire amusé. Lorsqu'elle eut débarrassé le plancher, il revint à son émission. En effet il avait mis en place quelques temps plus tôt, une « télé-réalité » sur la vie des deux plus célèbres emmerdeuses mortelles que tous connaissaient et cela faisait fureur parmi les Dieux.

« Mais si vous pensiez que tout est bien qui finit bien, reprit-il comme s'il n'avait pas été interrompu, c'est bien mal connaître les Dieux, et ils sont nombreux, ou le sort, qui s'acharne avec assiduité sur nos deux héroïnes. La prochaine épreuve qu'elles auront à affronter risque bien d'avoir raison d'elles, car cette fois-ci aucune magie ni art martiaux ne leur sera utile dans ce combat. Oui cher téléspectateurs, vous avez bien entendu, cette fois-ci l'ennemi que vont devoir combattre Xena, Gabrielle mais, et c'est là que la chose devient plus excitante, également Ephiny, Solan, Eve et Lao Ma n'est pas un ennemi palpable. Car ici, c'est la folie mesdames et messieurs, la folie... à laquelle nos amies vont devoir se mesurer. »

Arès se tourna sur sa droite, coupant l'effet dramatique pour revenir à un ton plus léger. Il avait appris ce changement de cadrage des humains et en était très satisfait.

« - Alors chers Dieux et Esprits de toutes contrées, sur qui pariez-vous dans ce combat ? »

 

Fin

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12 juin 2016

Chose promise, chose due, partie 1

Avertissements standards (de l’auteure) – Ces personnages, la plupart, appartiennent à Universal et Renaissance Pictures, et à quiconque a un intérêt dans Xena : Princesse Guerrière. Ceci est écrit pour s’amuser et aucune règle de copyright n’a été enfreinte.

Avertissements spécifiques :

Violence - Pourquoi est-ce que tout le monde pose un avertissement de violence dans une histoire de Xena ? Bien sûr qu’il y a de la violence. Est-ce que vous pensez que nous écririons une histoire qui consisterait en des pages et des pages de Xena en train de… pêcher… ou quoi ? C’est une Princesse Guerrière, pas une consultante de Mary Kay (aucune insulte ici – certains de mes collègues de travail sont des consultants de Mary Kay et je leur achète régulièrement des produits). Et Gabrielle n’est pas non plus une mauviette avec ce bâton. Alors, oui – il y a de la violence.

Subtext – Allons. Même dans la série il y a du subtexte. Zut, parfois ce n’est même pas du subtexte. Parfois c’est explicite (maintexte). Mais quoi qu’il en soit, ceci est une fan fiction alternative. Cela veut dire qu’elle est basée sur le principe que Xena et Gabrielle sont plus que deux amies. Si ce n’est pas votre tasse de thé à la menthe, il y a de nombreux, très nombreux bardes talentueux dans le Xenaverse qui postent des fictions générales qui ne suivent pas ce principe. Allez les trouver. Savourez-les.

Il y a aussi de la censure légère ici, pas plus.

Alors – ayant lu ce bel avertissement, si vous lisez quand même la FF et que vous êtes choqués que Gabrielle et Xena s’embrassent, je ne peux pas vous aider. Si vous êtes offensés, envoyez-moi votre adresse et je vous enverrai un buisson de citrons. Nous aimons en envoyer par ici – il faut qu’on s’en débarrasse du maximum d’une façon ou d’une autre.

Tous les commentaires sont les bienvenus. Vous pouvez les envoyer à mailto:merwolf@bellsouth.net

ou à fryda@orange.fr

 

Chose promise… chose due

(Promises Kept)

1ère partie

Par Melissa Good (mai 1998)

(traduction Fryda – 2016)

 

Le soleil frappait fort sur un vieux combat entre l’animal et l’homme, ou, pour être précis, l’animal et la femme. L’étalon secouait sa tête hirsute, hennissant et se cabrant un peu, levant ses deux jambes avant et retombant à nouveau tandis qu’il observait avec prudence son adversaire, une grande femme aux cheveux noirs qui tournait patiemment autour de lui.

« Allons », essayait de le convaincre la femme en avançant vers lui d’un pas souple de chat. Elle tenait une carotte qu’elle levait pour l’attirer, laissant le cheval la renifler. « Allons, mon grand… tu sais que tu le veux. »

Ses naseaux s’écartèrent et il fit un pas prudent en avant, sans faire confiance à l’humaine, ayant eu, pendant sa courte vie, l’expérience de leur brutalité. Il avait deux ans, mais il était grand, bien plus de seize mains et bâti pour la charrue, avec un pelage marron épais et une crinière et une queue blondes, et un empennage blanc le long de ses belles jambes. Il s’écarta en trottinant, soupçonneux.

Mais la femme était patiente et continuait à tourner, le rapprochant de plus en plus du coin du corral, bougeant lentement, régulièrement avec cette carotte qui commençait à sentir plutôt bon.

Il la renifla. Elle avança d’un pas, puis s’arrêta, la carotte tendue.

Pour lui, elle sentait comme l’écurie, des brins de foin et du tissu, et de la sueur, rien de menaçant. Il s’avança d’un pas, dansant sur ses sabots nerveux. Plus près et il pouvait presque, s’il tendait le cou, mordiller la carotte.

Il le fit. Il attendit que quelque chose arrive.

Ça n’arriva pas. La femme se contenta de rester là, tendant la carotte, tranquille, détendue…

Un autre pas et il la mâchait, goûtant la suavité rugueuse sur sa langue tandis que la main qui ne tenait pas la carotte se levait pour le gratter à cet endroit précis sous sa mâchoire… ah… Il la poussa dans la poitrine quand elle s’arrêta, avec son odeur dans les poumons, tandis que les doigts malins grattaient et massaient juste aux bons endroits.

« Bon gars », dit Xena doucement. « Ce n’est pas si mal, hein ? »

Le cheval renifla doucement et chercha plus de carottes, en trouva une dans une poche et tapa le tissu du museau.

Xena rit et la sortit, la mettant dans sa paume pour le laisser la lécher, sentant le chatouillis de ses moustaches raides contre sa peau. « Oh… un petit malin, je vois. » Elle caressa l’animal sur le cou et le long de son poitrail, pour qu’il s’habitue à son contact. « Brave petit. » Elle plia les doigts et massa en légers cercles le pelage rugueux, regardant la peau se rétracter sous ses doigts et prenant une inspiration profonde de l’air de l’automne, plein de blé mûr et de cheval et d’herbe épaisse. « Tu aimes ça, hein ? »

Le cheval hennit doucement et resta calme, captivé par elle. Xena continua à gratter et passa son autre bras par-dessus le dos de l’étalon tandis qu’elle regardait la zone qui l’entourait avec un contentement paisible. Elle avait construit le corral dans lequel ils se trouvaient et le suivant, où les deux petits d’Argo jouaient, levant leurs petits sabots et faisant semblant de se cabrer en avançant dans le périmètre ; cet étalon était l’un des deux chevaux qu’elle domptait actuellement au bénéfice d’un marchand du bas de la rivière, qui avait entendu parler de ses talents avec les animaux et avait fait spécialement le voyage pour les livrer.

Cela avait rendu Josclyn très heureux et elle l’avait surpris à l’observer autour de l’écurie, espérant que le marchand allait reprendre son chemin et raconter les histoires sur ses effets presque magiques sur des chevaux méchamment coléreux.

Xena rit doucement. « Tu sais que tu ne veux pas vraiment te fâcher avec moi, pas vrai ? » Murmura-t-elle au cheval qui attrapait maintenant des bouchées d’herbe. « Tu n’es pas un mauvais gars… tu ne souffres pas les idiots, vrai ? » Le marchand ne connaissait rien aux chevaux et avait saisi ces deux affaires… des bêtes de deux ans indomptées à un prix très bas parce que personne n’arrivait à les dompter assez pour qu’ils servent à quelque chose.

La guerrière secoua la tête de perplexité. Ils étaient juste volontaires et avaient grandi dans la nature sans aucun contact avec les humains… et bien, qui pouvait les blâmer ? Elle soupira et passa ses doigts dans la crinière claire, la peignant paresseusement tandis que le cheval avançait de quelques pas pour avoir un meilleur coin d’herbe. « Tu vas avoir une pause maintenant, mon gars… » Dit-elle à l’animal qui renifla doucement. « Deux semaines à juste paresser ici… mais je serai de retour, ne t’inquiète pas. »

Elle s’aperçut qu’elle avait hâte de partir en voyage, un voyage relativement court pour voir la nouvelle famille de leur ami Jessan et s’arrêter dans la ville natale de son âme sœur pour une petite visite. En fait… elle rit intérieurement, elle avait probablement plus hâte que Gabrielle, vu que la visite à Potadeia avait pour but de recréer le lien maternel que la barde n’était pas sûre de vouloir développer à ce moment.

« Hé ! » Une voix masculine interrompit ses pensées et elle regarda vers l’écurie où elle repéra la grande silhouette de son frère, Toris, qui approchait. Elle tapota une dernière fois le cheval et alla à pas lents vers la barrière, regardant Toris qui passait au-dessus d’étais qui restaient du bâtiment et se rapprochait.

« Salut. » Xena s’appuya contre le bois. Toris portait une de ses vieilles tuniques qui était couverte de chaume du toit du bâtiment dont il s’occupait actuellement. Elle l’avait aidé à monter les murs de ses nouveaux quartiers confortables deux jours avant, et elle avait écouté, complètement amusée, les plans de décoration de Granella et Gabrielle ce matin même. « Quoi de neuf ? » Elle mit les mains sur la rambarde et se souleva pour s’installer sur le haut du bois et poser ses pieds sur la deuxième barre.

« Mon toit », répondit son frère avec un sourire, tirant un peu sur la tunique en cuir qui couvrait le haut des cuisses de sa sœur. « Merci… à propos… pour toute ton aide. »

La guerrière eut un sourire détendu. « Pas de problème » Elle posa les coudes sur ses genoux et bâilla un peu, étirant ses épaules pour ajuster la tunique de travail matelassée qu’elle portait, un tissu tanné avec des embouts en cuir, calculés pour protéger les zones les plus sensibles de son corps d’un coup de pied erratique ou d’une morsure. C’était un vêtement sans manches qui lui arrivait à mi-cuisse et elle le trouvait très confortable pour travailler.

Toris, d’un autre côté, portait un pantalon épais rentré dans ses bottes et une chemise à manches longues, pour éviter que les morceaux de chaume, comme il le disait, deviennent une partie permanente de sa peau. Il avait commencé à essayer de laisser pousser sa barbe, ce qui était une source constante de taquinerie de la part de sa sœur et il avait laissé pousser ses cheveux assez longs pour que Granella réussisse à lui faire un petit catogan à l’arrière. Xena tira dessus pour jouer. « Alors… est-ce qu’on va te voir avec des plumes d’Amazones ensuite ? »

« Ah ah », répondit Toris pince-sans-rire tout en s’appuyant contre le pilier. « Vous partez demain, c’est ça ? »

Xena le regarda. « Tu le sais bien. » Elle plissa le front puis le détendit en réalisant la raison de l’inconfort apparent de son frère. « Ah… c’est le grand soir, hein ? »

Toris pianota sur sa cuisse et se mordit la lèvre. « Oui », finit-il par dire en la regardant d’un air penaud. « Je suis un peu nerveux. »

La guerrière fit une grimace. « Et bien… la situation est inhabituelle, je te l’accorde, Tor… écoute, si tu n’es pas à l’aise avec tout ça, je parlerai à Gabrielle… ça peut attendre qu’on revienne… ou plus tard. »

« Non… non… ce n’est pas ça. » Son frère leva rapidement une main. « C’est… heu… » Il regarda alentours. « J’espère que je peux… heu… ah… »

Xena hocha la tête. « Accomplir est le mot qu’on utilisait dans mon armée. »

Il fronça les sourcils. « Ce n’est pas drôle. »

Elle leva un sourcil. « Je ne ris pas. » Elle se massa le menton d’une main. « Ecoute… il n’y a pas de pression, Tor… vas-y lentement et en douceur… » Pour dire la vérité, elle n’était pas… vraiment à l’aise avec tout ça non plus, maintenant qu’ils y arrivaient. Pas qu’elle ne faisait pas confiance à Toris… Mais… un long soupir. « Et plus que tout, sois… » Elle s’interrompit. « Gentil. » C’était de sa Gabrielle dont ils parlaient. Ça la chatouillait que la barde ait été forcée de regarder ailleurs pour ce service critique… pas qu’elle y pouvait quelque chose, mais… Un autre long soupir.

« Gentil. » Toris prit une profonde inspiration et la relâcha. « Bien. » Il mâchouilla à nouveau sa lèvre. « Je ne… pense pas que tu aies à t’inquiéter pour ça… j’aurai de la chance si je réussis à rester assis sans me mordre la langue à babiller », confessa-t-il désabusé. « Y a-t-il… heu… » Il s’interrompit puis reprit. « Un conseil… je… je veux dire… »

Xena rit doucement et le frappa sur l’épaule. « Toris… du calme, d’accord ? Gabrielle est une personne très douce et très aimante… garde ça en mémoire et ne deviens pas frénétique. » Oui… et tu essaies de garder ça à l’esprit toi aussi, d’accord ? Une petite vague de jalousie possessive passa la tête et la tarauda. « Tu fais ça pour nous rendre un grand service et je veux que tu saches que je l’apprécie vraiment. »

« Oui. » L’homme aux cheveux noirs soupira. « Je suis content que Gran soit partie avec ce groupe de chasse… et que vous deux alliez partir pour un moment demain… ça me donne une chance de reprendre mes esprits. » Il leva les yeux avec un sourire penaud. « Honnêtement, soeurette… c’est un grand honneur… et je suis content qu’elle me l’ait demandé… je suis juste… un peu… heu… »

« Nerveux », proposa sa sœur, avec les lèvres recourbées en sympathie.

« Mortellement effrayé », corrigea Toris avec un petit haussement d’épaules. « Je me sens comme un gamin qui sort avec son premier amour. » Ses mains trouvèrent des endroits rugueux dans la rambarde en bois et s’affairèrent dessus. « Est-ce qu’elle a déjà… heu… » Il leva les yeux et croisa le regard de sa sœur. « Je veux dire avec… ah… »

« Une fois », répondit calmement Xena. « Perdicus. »

« Ah », grogna doucement Toris. « Et il… euh… »

« Est mort, le lendemain. Oui », confirma la guerrière.

Son frère pianota sur le bois. « Et… jusqu’ici ça a été seulement… » Il la pointa du doigt puis remua la main dans un inconfort évident. « Je veux dire… »

Xena sentit une rougeur colorer sa peau, à son grand agacement. Dieux… c’est embarrassant… et de mon frère. Dieux. « Euh… oui… j’ai été… mm… » Elle s’éclaircit la voix. « Ça. »

« Beurk. » Toris soupira.

« Hein ? » Xena plissa le front et elle le fixa avec perplexité.

Toris se gratta la tête et bougea les pieds, regardant partout dans l’entrepôt puis vers les nuages, partout sauf le visage bronzé de Xena. « Euh… » Il finit par inspirer. « Je n’ai jamais pensé que j’allais te concurrencer dans cette arène particulière, soeurette. » Il sortit la phrase d’un seul trait. « C’est… intimidant comme Hadès. »

Xena s’interrompit de surprise puis éclata de rire. « Toris… nous ne sommes pas concurrents. » Elle reprit sa respiration après une minute. « C’est… euh… différent. »

« Différent ? » Répéta-t-il avec doute.

« Et bien… oui… je veux dire… quand un homme et une femme… » Xena sentit les mots glisser et lui échapper. « Mais… je veux dire que… c’est une chose, et ensuite… » Sa mâchoire remua plusieurs fois. « Par Hadès, Toris… c’est juste différent, OK ? »

Il mâchouilla ces mots. « Différent comment ? » Son ton était maintenant curieux et plus détendu.

Xena sauta à bas de la barrière et mit les mains sur ses hanches. « Maman ne t’a pas parlé des oiseaux et des abeilles ? » Grogna-t-elle.

Il la fixa. « Non. Elle t’en a parlé ? »

La guerrière se mordit la langue. « Non. » Elle pianota sur sa cuisse, ramassant ses pensées. « Elle a eu peur. »

Ils se regardèrent. « Ecoute… c’est juste différent… » Finit par dire Xena, d’un ton grognon. « C’est plus… un partage égalitaire. » Elle essaya d’ignorer le flot de sang qui chauffait son visage. Je ne peux pas croire que j’ai cette conversation. « La plupart du temps… avec un garçon… on est limité par… » Elle pinça les lèvres. « Son endurance. »

Toris eut l’air insulté. « Hé… ce n’est pas une limite. » Il s’interrompit. « Si ? »

Xena haussa un sourcil suggestif.

« Oh, génial », grommela Toris. « Maintenant je me sens vraiment intimidé. » Il secoua tristement la tête. « Et bien, je ferai de mon mieux. » Il lança un regard à sa sœur. « Elle ferait mieux de ne pas rire de moi. »

Xena rit et mit amicalement le bras autour de ses épaules, le poussant vers l’auberge. « Tu sais bien… Gabrielle ne ferait jamais ça », l’assura-t-elle. « A moins que tu ne fasses quelque chose pour le mériter. »

Il tourna brusquement la tête. « Quoi ? »

« Je blague. » Xena sourit. « Elle fera sûrement de son mieux pour te mettre à l’aise, Toris… je sais que ça ne va pas être facile… ni pour toi ni pour elle… elle a traversé beaucoup d’épreuves. »

Toris avança en silence. « Elle est vraiment sûre de le vouloir ? »

Xena soupira. « Oui. » Elle fit une pause. « Mais écoute… il y a des chances que… rien n’arrive cette fois, Toris… nous allons repartir voyager et qui sait… là maintenant elle est plutôt sûre de ce qu’elle pense vouloir en matière d’enfants. Le temps pourrait tempérer ça. »

Son frère mit le bras autour de sa taille. « Et toi ? Comment tu te sens là-dessus ? »

La guerrière frappa un caillou sur son chemin. « Je… veux qu’elle soit heureuse, plus que tout », répondit-elle pensivement. « Mais je dois admettre que… je suis un peu excitée à la pensée de tout ça. »

Toris sourit. « Je pense que tu seras une mère prodigieuse. » Il la cogna pour la taquiner. « Ou un père, si c’est le cas » l’informa-t-il. « Un enfant ne pourrait pas demander une meilleure enseignante pour plein de talents utiles. »

Xena sourit. « Merci. » Elle lui lança un regard affectueusement espiègle. « Tu sais que Granella est venu me voir pour avoir des herbes anti nausées avant de partir, pas vrai ? »

« Ah oui ? » Il plissa le front tandis qu’ils entraient dans la cuisine, se cognant l’un l’autre dans l’encadrement étroit. « Elle est malade ? »

Cyrène s’était retournée à leur arrivée et elle et Xena échangeaient maintenant des regards légèrement agacés. « Tu es sûre qu’on est de la même famille ? » Demanda la guerrière plaintivement en pointant son frère.

Leur mère secoua la tête. « Je pense que je l’ai fait tomber sur la tête une fois de trop quand il était enfant. C’est vraiment malheureux… il présente plutôt bien, autrement. »

Toris cria. « Hé ! » Il se libéra de la poigne de sa sœur. « Je demandais juste ! » Il lança un regard grognon à Xena. « Et ben, elle l’est ? »

« Toris. » Xena mit les mains sur ses épaules et regarda dans des yeux aussi bleus que les siens. « Tu vas être papa. »

« Ben. » Il haussa les épaules. « Bien sûr… je présume… finalement, je veux dire, c’est de ça qu’on a parlé tout ce t… » Un silence. « Un p… papa ? » Il déglutit. « Mmaintenant ? »

Xena hocha la tête. « Ooouuui… à moins que je ne me sois complètement trompée. » Elle sourit à son frère.

« Wow… » Un grand sourire passa sur son visage et il partit dans la pièce principale de l’auberge, cognant l’encadrement en sortant. « Wow… » Elles entendirent sa voix diminuer derrière lui.

La guerrière se mit à rire. « Il est paumé. »

Cyrène vint près d’elle et l’étreignit. « Tu as fini pour aujourd’hui ? Tu as été dehors dans cet entrepôt depuis l’aube. »

Xena hocha un peu la tête. « Oui… je voulais faire des progrès avec cet étalon… avant de partir et de le laisser batifoler pendant un mois. » Elle tira sur sa tunique. « Je vais me laver. »

L’aubergiste prit un pâté enroulé épais sur un plateau derrière elle et le lui tendit. « Tiens… tu n’as pas déjeuné. » Elle regarda sa fille prendre l’offre et la renifler avec curiosité. « Ça ne va pas te mordre… il y a de l’agneau et des légumes dedans. »

Xena prit une bouchée et la mâcha un moment. « Hé… » Elle avala. « C’est bon. » Elle se lécha les lèvres. « De la sauge… un peu d’anis… et du poivre, c’est ça ? »

Cyrène rit et lui tapota le côté. « Tu deviens bonne à ça… je vais en emballer quelques-uns pour vous deux demain. »

La guerrière rit autour d’une bouchée de pâté. « Ça sera bienvenu… Gabrielle adore manger sur le pouce quand on marche. »

Sa mère eut un sourire narquois. « Je sais. »

La porte s’ouvrit et Gabrielle passa la tête. « Ah ah… je pensais bien t’avoir vue te diriger ici. » La barde entra en portant son bâton. Elle portait un haut blanc court et sans manches attaché sous sa cage thoracique et une jupe enroulée bleu profond qui allait avec les courtes bottes bleues qui enrobaient ses jambes musclées. Elle posa le bâton contre le mur et alla vers l’endroit où se trouvait sa compagne, se soulevant d’une main posée sur le bras de Xena pour prendre une bouchée de son pâté. « Mmm. » Elle remua les sourcils à l’attention de Cyrène. « Gorfp ! »

Xena eut un regard indulgent. « Comment se passe ton cours ? »

« Génial ! » La barde avala et sourit joyeusement. « Ils ont pratiquement appris ce truc de tournoyer… mais ils ont des problèmes avec ce coup en arrière que tu m’as enseigné… » Elle prit son bâton et commença à bouger avec fluidité.

« Ah AH ! ! » Cyrène remua un doigt vers elle. « Pas dans la cuisine ! »

« Oups. » Gabrielle s’immobilisa et sourit d’un air penaud. « Désolée. »

Xena mit le reste du pâté dans la bouche de la barde et lui attrapa les épaules, l’amenant vers la porte. « Allons… j’entends un bain qui appelle. » Elle cligna d’un œil vers sa mère. « On se voit tout à l’heure. »

« Pofrrfm ? » Protesta Gabrielle, mais elle se laissa pousser. « Xrfhm ! »


Une légère fumée s’élevait au-dessus de la baignoire, riche de la senteur piquante et herbacée du savon qui envoyait des îles de mousse sur la surface de l’eau. Xena s’adossa contre le coin incliné du bain et regarda son âme sœur créer plus de bulles qu’elle envoyait cogner doucement la poitrine de la guerrière. « Tu sais… tu fais très peur à mon frère », dit cette dernière en regardant les gouttes d’eau glisser sur la pente des épaules de Gabrielle.

La barde leva les yeux, surprise. « Moi ? » Elle cligna de ses yeux vert brume, perplexe. « Qu’est-ce que j’ai fait ? » Elle glissa pour traverser la baignoire et vint se nicher contre Xena, soupirant un peu lorsque leurs peaux se touchèrent. « J’ai été gentille aujourd’hui… j’ai juste travaillé sur deux agréments d’affaires et enseigné mon cours de bâton… il n’était même pas là… je ne l’ai pas frappé… qu’est-ce que j’ai fait ? »

« Au sujet de ce soir », murmura Xena, la joue posée sur les cheveux mouillés de la barde, sentant les mains savonneuses de Gabrielle commencer un lent et doux nettoyage de sa peau. « J’ai dû lui parler d’oiseaux et d’abeilles. »

Gabrielle lâcha un léger rire. « Oh. » Elle leva les yeux. « Est-ce que ça t’ennuie… je veux dire, nous… ensemble ? »

Xena réfléchit à la possibilité de mentir puis lâcha un souffle. « Oui », répondit-elle honnêtement. « Ça me rend dingue… si c’était quelqu’un d’autre que mon frère, il serait un tas d’excréments de poulets à l’heure qu’il est. »

La barde sourit contre la peau bronzée sur laquelle elle reposait. « C’est toujours bien d’être appréciée. » Elle finit de frotter les épaules de Xena et commença à descendre. « J’ai… vraiment repensé à tout ça… il y a quelques jours maintenant. » Elle se concentra sur une tache de boue. « Xena, comment tu peux avoir de la boue ici ? »

« La pratique », répondit la guerrière. « Alors… tu y as réfléchi et ? ? »

« Rien », répondit Gabrielle. « Il a juste fallu que j’habitue mon cerveau à accepter que je pouvais faire ça… et je pense que j’ai réussi. » Elle s’interrompit. « Alors… est-ce que je t’ai entendu dire que tu pensais que Granella était enceinte ? »

Xena la rapprocha. « Oui… je pense… j’en suis plutôt sûre. »

« Tu… penses qu’elle le sait ? » Demanda Gabrielle. « Je veux dire… elle doit savoir, pas vrai ? »

« Pas nécessairement », dit Xena pensive. « Ça m’a pris une éternité… je n’étais jamais régulière dans mes cycles… alors en rater deux n’était pas inhabituel… mais après que je me suis retrouvée malade et que mon armure me serrait… j’ai calculé les choses. » Elle lança un regard ironique à la barde. « En regardant en arrière maintenant, je sais combien j’étais paumée. »

Gabrielle rit et passa la main sur le corps de la guerrière. « J’ai du mal à t’imaginer enceinte. »

Xena haussa un peu les épaules. « Et bien… j’ai porté vraiment bas… et je n’ai jamais vraiment grossi… ça ne m’a pas empêchée de me battre jusqu’à quasiment la fin. »

La barde la fixa, les yeux écarquillés.

« Gabrielle, j’étais un seigneur de guerre », lui rappela sa compagne. « Ce n’était pas confortable… mais j’ai fait ce que je devais… tu vois ? »

« Beuh. » Son âme sœur couina. « Et bien, il va falloir que tu m’entraînes. »

La guerrière sourit et la berça doucement. « Oh non… tu ne vas pas devoir traverser tout ce que j’ai vécu… tu… » Elle mit le bout du doigt sur le nez de la barde. « Vas être la femme enceinte la plus choyée de l’histoire de la Grèce. »

Gabrielle ricana. « Oh… je ne le pense pas… si tu penses que je vais passer mon temps à traîner au lit, tu es… oh. » Elle goûta la sauge sur les lèvres de Xena et sentit la profonde chaleur de leur connexion la traverser. « Et bien… » Elle rit doucement. « Peut-être que… si tu traînes avec moi. »

Xena lui caressa doucement le visage. « Je serai tout près de toi, promis. »

« Mmm. » Gabrielle soupira d’aise, faisant tournoyer l’eau de son doigt. « A part ce soir, bien entendu. » Elle lança un regard à sa compagne.

Un regard ironique lui fut retourné. « Et bien… si tu… euh… » Xena tressaillit. « Si tu veux que je… euh… je veux dire, je présume que je pourrais… »

Deux doigts vinrent sur ses lèvres, arrêtant sa déclaration. « S’il te plaît… Xena… si Toris est dévasté maintenant, imagine ce que ça lui ferait ? Il s’évanouirait. »

Xena relâcha un soupir de soulagement. « Oui, tu as raison », acquiesça-t-elle rapidement. « Bien sûr… il pourrait le faire de toutes les façons… » Continua-t-elle pensivement, puis elle soupira. « Bien… allons… avant que nous devenions une paire de raisins séchés. »

« Raisins secs », corrigea immédiatement Gabrielle, en l’embrassant. « J’ai demandé à ta mère d’aller avec toi au bazar du marchand ce soir… s’il te plaît, ne refuse pas. »

Xena prit une inspiration pour protester.

« Xena… s’il te plaît… je ne veux pas penser que tu es seule ce soir… ça m’ennuierait vraiment », plaida la barde. « En plus… il faut que tu trouves quelque chose pour les bébés de Jessan. » Une grande caravane de marchands était arrivée à Anphipolis la veille, anxieux de soulager le village d’une partie de leurs bénéfices de l’été. C’était un groupe bien varié en plus… Gabrielle avait vertueusement évité de farfouiller dans leurs marchandises, préférant laisser son âme sœur faire ses propres choix, habituellement bien réfléchis, même si occasionnellement éclectiques. «  S’il te plaît ? »

Xena lui mordilla l’oreille. « Tu sais bien que je ne peux pas te résister », se plaignit-elle, mais elle laissa un sourire courber ses lèvres à contrecoeur. « Très bien… je vais le faire », grogna-t-elle. « Mais je ne vais pas y prendre du plaisir. »

« Bien sûr que non », murmura la barde d’un ton apaisant. « Je sais bien que tu vas en détester chaque minute. » Elle laissa Xena se lever et la soulever et elle tendit la main pour attraper une serviette douce pour les sécher toutes les deux. Elle ne se sépara pas de Xena tandis que celle-ci prenait le tissu et utilisait ses longs bras à son avantage et que les mains de Gabrielle exploraient son corps odorant et chaud. « Garde les yeux ouverts pour trouver un joli morceau de tissu bordeaux, OK ? »

Xena était affairée à s’assurer que Gabrielle était bien complètement sèche. « Hein ? Pourquoi ? »

La barde s’interrompit un long moment laissant les chatouillis galopants voyager le long de son corps et l’empêcher de parler. « P… parce que je… dieux, Xena… parce que je te le demande. »

Les lèvres de la guerrière voyagèrent lentement le long du cou nu de sa compagne. « Tu me demandes de faire quoi ? »

« De continuer ce que tu fais », murmura la barde, se rendant à peine compte qu’elle était doucement soulevée et installée dans les draps doux et odorants qui couvraient leur lit.

« C’est bien ce que je pensais », grogna Xena doucement, dans son oreille.


Il faisait bien noir quand Xena monta sur le porche de l’auberge, s’appuyant de tout son poids sur la rambarde en bois, regardant au loin le grand champ, juste au nord du village, qui avait été moissonné et qui hébergeait maintenant une foule bruyante éclairée par les torches qui se réunissait pour un amusement bien gagné.  Les marchands s’étaient installés au milieu dans un énorme carré avec un groupe de charrettes de nourriture et de boissons, et déjà des groupes de villageois et de visiteurs s’y promenaient, riant et buvant.

Cyrène se joignit à elle après avoir retiré son tablier de travail et elle sourit dans l’obscurité éclairée par le feu. « Tu es prête ? »

« Oui. » Xena toucha la bourse attachée à sa ceinture et sourit. « Et toi ? » Elle ajusta le tissu brodé qui la couvrait jusqu’à mi-cuisse, de couleur dorée profonde et proche de celle du beurre et elle se passa une main dans ses longs cheveux noirs pour les redresser.

« Hmm… » Sa mère observa la foule qui s’amassait avec un peu de doute. « Je n’ai pas connu cette folie depuis des années… tu ferais bien de faire attention, les pickpockets sont assez courants ici. »

Xena leva un sourcil. « Je pense que mes réflexes sont assez bons pour garder mes poches intactes, maman. » Elle eut l’air vaguement insultée.

L’aubergiste lui donna une tape. « Ce n’est pas ce que je voulais dire et tu le sais bien. » Elle descendit du porche. « Allez… je sais que ce petit homme avec des noix douces est ici. »

Cela amusa la guerrière et elle la suivit, claquant des doigts pour Arès qui trottait près de la foule, reniflant d’un air soupçonneux. Le quartier de lune ne donnait pas beaucoup de lumière, mais la zone des marchands était bien pourvue de torches et il y avait une odeur de poix brûlante mélangée avec les arômes attirants de viande rôtie et de boulangerie.

La foule amassée les avala et Xena entendit des salutations dans sa direction, auxquelles elle fit réponse en levant la main. Des effluves d’agneau grillé et d’oignons captèrent son attention et elle se fraya un chemin vers le petit étal, tendit une pièce et reçut deux brochettes de viande et de légumes grillés. Elle en tendit une à sa mère et commença à mordiller la sienne avec contentement.

Un homme jonglait et elle s’arrêta pour le regarder alors qu’il jouait adroitement avec deux torches et un objet rond, les lançant en l’air et sur le côté avec un talent nonchalant. Elle sentit qu’on lui tirait le coude et elle laissa sa mère l’emmener vers des étals aux couleurs vives qui débordaient de vêtements. « Hé… je le regardais… » Protesta-t-elle.

« Oui oui… il y a des choses qui ne changent jamais. » Cyrène la cogna du coude. « Et combien de temps il faudrait pour que tu lui prennes ces choses des mains ? »

Xena eut un sourire cavalier. « OK… OK… » elle examina consciencieusement les marchandises, passant dessus des doigts connaisseurs. « Rouge… rouge… rouge… » Marmonna-t-elle, ignorant le rire de sa mère. « Ah. » Elle toucha une pièce de tissu de couleur vin profonde. « C’est ça. » Elle jeta un coup d’œil vers le tisserand qui se tenait les mains dans sa ceinture et la regardait avec bienveillance. « C’est combien ? »

Il s’avança à pas lents. « Et bien, petite madame… »

Xena se redressa de toute sa hauteur et lui lança son Regard le plus sévère.

Il couina. « Désolé… je suis heu… aveugle… oui… euh… il fait noir… et… je suis aveugle… et sourd… et unijambiste… »

La guerrière ne put s’en empêcher. Elle se mit à rire et s’appuya contre le pilier. « Vous connaissez quelqu’un du nom de Salmoneus ? » Demanda-t-elle en mettant les mains sur ses hanches.

« Ah… oui ! » Le marchand se frotta les mains. « Oui… oui… mon bon ami… non… mon bon cousin… oui… ce bon vieux Sal… c’est un de vos amis ? »

« Non », répondit Xena le visage sévère.

« Le fripon », ajouta immédiatement le tisserand. « On devrait l’enfermer. »

La guerrière se remit à rire. « C’est un ami, oui. » Elle remua le tissu. « C’est combien et comment tu t’appelles ? »

« Elegenius. » L’homme se frotta les mains. « Cinq dinars, voilà… et c’est de la bonne marchandise. »

Gabrielle, elle, resterait là une marque de chandelle et le ramènerait à trois. Xena réfléchit puis elle sortit une pièce de cinq dinars de sa bourse et la lui lança. « Et voilà pour toi. » Elle ignora le claquement des lèvres scandalisé de sa mère.

« Ah… » Il jeta un coup d’œil à la pièce puis croisa ses doigts potelés autour. « Et toi comment tu t’appelles, amie de mon cousin ? »

La lumière de la torche se refléta sur des dents blanches régulières. « Xena », répondit la guerrière d’un ton nonchalant.

Sa mâchoire comiquement ronde s’affaissa et il écarquilla les yeux. « Oh… pets de canard. » Il couvrit sa bouche de ses mains. « Il t’a décrite de tellement de façons… mais il ne m’a jamais averti de ta grande beauté. »

Xena ne s’attendait pas à ça et elle rougit, ce qui fut heureusement masqué par la lumière vacillante de la torche. Sa mère gloussa brièvement. « Merci », réussit-elle à dire d’une voix traînante. « Je peux juste imaginer sa description autrement. » Elle mit le tissu sous son bras et retourna dans l’air frais, reprenant son attaque studieuse de la brochette d’agneau tandis qu’elle attendait que Cyrène en ait fini avec son marchandage. Le tissu était chaud sous son bras et elle sourit tranquillement, pensant à combien il ferait de l’effet sur son âme sœur.

Ce qui amena ses pensées vers ce que faisait Gabrielle et elle soupira et elle se força à tourner son attention vers les deux femmes peintes qui se promenaient sur le sol couvert de chaume en regardant sa silhouette élancée avec intérêt. Elle prit un morceau d’agneau de sa brochette et le mâcha, leur lançant un regard direct, consciente de la petite poussée de plaisir face à cette franche admiration.

Pas qu’elle ne recevait pas ça de Gabrielle. C’était le cas… un regard vers les yeux de la barde quand ils étaient dans sa direction lui livrait une décharge d’admiration flatteuse à chaque fois. Elle se soupçonnait de faire pareil en retour, mais ceci était… différent. Elle s’attendait à ce que Gabrielle la trouve attirante… même quand elle était couverte de boue, de sueur et de mauvaise humeur. C’était la magie de l’amour après tout… et elle ressentait la même chose envers sa compagne, peu importe à quoi elle ressemblait, même dans l’ébouriffement brumeux du petit matin.

Surtout à ce moment-là, admit Xena d’un air penaud. Mais c’était bon, de temps en temps, d’avoir ce regard de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.

Comme maintenant, tandis que les deux femmes s’arrêtaient, pour choisir ostensiblement parmi une rangée de sacs en cuir qui pendaient, mais laissaient leurs regards tournés vers elle dans une invitation doucereuse. La bonne humeur de la guerrière monta un peu. Rien de tel qu’une petite caresse à l’ego pour améliorer son humeur.

« Hé. » Cyrène la poussa dans le dos. « Je ne peux pas croire que tu l’as laissé fixer ce prix, Xena… à quoi tu pensais ? »

« Le marchandage n’est pas mon fort, maman », dit-elle en traînant la voix. « Allons… je peux sentir ces noix d’ici. » Elle jeta sa brochette maintenant finie et se lécha les lèvres, envoyant un sourire débauché aux deux femmes qui la regardaient tandis qu’elle se dirigeait vers une zone bruyante sur la droite.


Gabrielle eut l’impression qu’une couche d’absurdité venait de se poser sur elle, tandis qu’elle était tranquillement assise, enfoncée dans le fauteuil confortable de la petite chambre à l’arrière de l’auberge, à regarder Toris faire les cent pas. « Tu sais… on dirait ta sœur quand tu fais ça », dit-elle d’un ton ironique, alors qu’il se tournait et lui lançait un regard familier par-dessus une épaule.

Il s’assit tranquillement sur la double paillasse qu’Ephiny avait utilisée et posa son menton sur une main. « Je suis un peu nerveux. »

La barde ramena les jambes vers le siège et les croisa. « C’est bon… moi aussi. » Elle repoussa ses cheveux derrière son oreille d’une main nonchalante. « Je ne suis pas sûre de savoir par où commencer. »

Toris soupira bruyamment. « Wow… je me sens mieux maintenant… je ne le sais pas non plus. » Il la regarda timidement. « Ce n’est pas comme s’il y avait des instructions pour ce genre de choses. »

« Hum… non », acquiesça Gabrielle. « Pas exactement. » Elle se leva lentement et alla vers la paillasse pour s’asseoir près de lui, notant son sursaut nerveux. « Ecoute… Toris, si ça te semble bizarre… nous pouvons attendre… je ne veux pas mettre la pression. »

Il prit une profonde inspiration. « C’est que… Je suis juste effrayé… un peu… je pense… je ne veux pas te faire de mal. » Il étudia son visage. « Tu veux le faire, pas vrai ? »

Gabrielle hocha la tête. « Oui… mais ton amitié m’est aussi précieuse… et je ne veux pas la mettre en péril, Toris… » Elle s’éloigna et s’appuya contre le mur, étudiant ses bottes. « C’est ce qui nous a éloignées aussi longtemps ta sœur et moi, je pense. »

« Vraiment ? » Il se tourna et lui fit face, appuyé sur un coude et un peu détendu.

« Mm. » Gabrielle hocha un peu la tête. « Son amitié était vraiment importante pour moi… et je pense que la mienne l’était pour elle. Alors… nous avions peur de pousser plus les choses… parce que nous étions toutes deux inquiètes de perdre ce qui rendait notre amitié spéciale. »

« Ça a été le cas ? » Demanda Toris, curieux.

« Non. » La barde hocha la tête. « Elle est toujours ma meilleure amie. » Elle s’interrompit, réfléchissant. « Je pense qu’elle le sera toujours. »

Il détacha un morceau de laine de la couverture. « Quand je t’ai rencontrée la première fois… je ne pouvais pas comprendre ce que tu pouvais bien faire avec elle… ça n’avait aucun sens pour moi. » Il leva la main et gratta sa barbe peu habituelle. « Tu étais si différente… mais tu me rappelais un peu Lyceus… alors j’ai pensé que Xena essayait juste de… » Il s’interrompit. « Je ne sais pas… faire revenir un peu de lui. »

Gabrielle glissa un peu et s’appuya sur ses coudes pour que leurs têtes soient à niveau. « Je sais qu’il lui manque. »

Toris soupira. « Je le crois aussi… c’était un enfant brillant… plein d’amour et plein de vie. » Il s’interrompit et déglutit. « Et j’ai toujours été un peu jaloux de lui… je sais que Xena et lui ont toujours été plus proches l’un de l’autre qu’ils ne l’étaient de moi. » Il leva les yeux. « Il la cherchait toujours… quand il est mort, dieux… ça lui a fait tellement de mal. »

La barde sentit des larmes couler de ses yeux tandis que son esprit lui ramenait un éclair de souvenir du Temple des Parques. « Je sais. »

« S’il avait vécu… je pense que… les choses auraient été différentes pour Xe… c’était comme si, sans lui qui la cherchait, elle a en quelque sorte perdu le contact avec qui elle voulait devenir. » L’homme aux cheveux noirs continua tranquillement. « Je ne pouvais pas prendre sa place. » Il s’arrêta presque de respirer tandis que Gabrielle lui touchait les cheveux et les lissait dans un geste de réconfort. « Mais je pense que tu l’as fait. »

Gabrielle accepta cela. « Pour moi… je… n’ai jamais eu personne… qui s’inquiète de ce que je pensais… de qui je voulais être… qui me prenait au sérieux, jusqu’à ce que je la rencontre… et… je présume… que cela m’a donné la force de prendre des risques… et de me défier moi-même. » Elle lui toucha la joue, sentant les poils piquants sous ses doigts et le pincement nerveux des muscles juste sous la peau. « C’est bon… je ne vais pas te faire de mal. » Elle lui sourit.

« Ce n’est pas censé être à moi de le dire ? » Répondit Toris, faiblement, osant lever les yeux dans le regard vert éclairé par la chandelle et qui passa à l’ambre. Les semaines de paix et de repos avaient effacé une grande partie de la tension sur le visage de la barde et y avaient retourné un sens de la jeunesse dont il se souvenait lors de leur première rencontre. Mais ça semblait être il y a plusieurs éternités et le temps n’avait pas retiré les ombres tranquilles qui se cachaient sous ce doux regard.

Ces yeux contenaient de la paix, cependant, et une amitié tranquille et il se sentit attiré vers eux d’une façon différente de son attraction à Granella. Son cœur, qui battait fort sous son contact, se calma lentement.

« J’étais tellement furieuse contre elle… » Gabrielle sourit avec nostalgie. « Après que nous t’avons rencontré… parce qu’elle ne m’avait jamais dit qu’elle avait un frère… j’étais blessée. » Elle continua sa caresse, le sentant s’appuyer légèrement contre son contact. « Et nous n’avons pas eu le meilleur début. »

Il souriait maintenant. « Non… je présume que non. » Son visage bougea en un sourire familier et la barde traça les rides que cela causait sur sa peau. « Nous avons tous grandi un peu ces dernières années. »

La barde soupira doucement. « Oui. » Elle s’interrompit, pensive. « Mais… même après tout ça… je ne l’aurais manqué pour rien au monde. »

« Vraiment ? » Demanda Toris, affectueusement.

« Vraiment » répondit Gabrielle avec assurance. « Ça a été dur… mais je ne l’aurais pas connue… je ne t’aurais jamais rencontré, ni Cyrène… et les Amazones… je n’aurais jamais vu les endroits que j’ai vus, fait les choses que j’ai faites… ça a été un tel cadeau, Toris… alors, non. J’accepte les mauvais moments… les bons moments valent le tout. »

Le jeune homme leva une main hésitante et posa ses doigts sur son visage, sentant sa douceur presque avec un sentiment d’émerveillement. « Tu es plutôt spéciale. »

« Non. » Gabrielle enroula ses doigts autour des siens. « Je suis une personne ordinaire… mais j’ai été assez chanceuse pour être mise dans des circonstances extraordinaires et j’ai une gardienne très spéciale qui me voit à travers elles. »

Toris sourit faiblement et se concentra sur la chaleur de ses mains. « Je dirais que ceci est une circonstance extraordinaire. » Il dut s’éclaircir la gorge quand elle tourna la tête et embrassa sa paume, envoyant un sursaut violent de sensation en lui. « Et je me fiche de ce que tu dis, Gabrielle… tu es une personne extraordinaire. » Il s’avança, son corps répondant à sa proximité et il oublia de s’inquiéter s’il était à la hauteur quand elle se pencha un peu plus et très doucement, presque avec chasteté, elle effleura ses lèvres des siennes.

« Merci pour ce cadeau, Toris. »

La respiration de Gabrielle réchauffa sa joue et il ferma les yeux, se rendant à peine compte quand ses doigts descendirent sur son épaule, sentant les muscles puissants qui bougeaient sous la peau douce. Sois gentil, avait dit Xena… mais il savait, tandis que la main de la barde caressait les angles de son visage, qu’il n’y avait aucune chance qu’il ne le soit pas. Sa nature douce et confiante l’exigeait et tandis qu’il relâchait la prise qu’il avait mise sur ses réactions, le savoir dispersa sa crainte et l’éparpilla, laissant derrière elle les seules affection, paix et chaleur.


Un groupe d’hommes hilares attira l’attention de Xena et elle se détourna du chariot du marchand contre lequel elle était appuyée et jeta un coup d’œil, puis elle prit une longue gorgée de la bière froide dans la chope qu’elle tenait. De l’autre main, elle jongla avec quelques noix rôties, enrobées de miel et de cannelle, les attrapant avec soin entre ses dents avant de les mâcher. Cyrène était occupée à marchander avec le marchand de marmites et elle-même avait déjà fini ses achats, ayant choisi des dagues petites, mais joliment sculptées dans de la corne pour les enfants de Jessan.

Hé. Elle toucha les couteaux qui étaient exceptionnellement bien faits. Ça apprendra à Gabrielle de m’envoyer faire les courses… je sais qu’elle pensait plutôt à des peluches. La barde, elle le savait, allait lever les yeux au ciel et avoir cette petite expression… les petites rides sur son front et ce petit pincement des lèvres… Xena sourit en pur réflexe en y pensant.

D’autres rires attirèrent son attention et elle s’avança vers le petit groupe, regardant par-dessus l’épaule de l’homme le plus proche une table artisanale sur laquelle deux hommes faisaient un bras de fer. L’un d’eux était visiblement un familier de la caravane… il avait l’allure rude et usée d’un marchand et avait enlevé sa chemise, il exposait d’énormes muscles saillants qui le caractérisaient comme un éleveur. Il défiait avec tension un jeune fermier dont les cheveux raides et clairs tombaient sur les yeux. Les deux hommes étaient plutôt de taille égale et Xena contourna la table pour avoir un meilleur point de vue tandis qu’ils allaient d’avant en arrière, essayant de prendre l’avantage l’un sur l’autre.

Non non… Xena les coacha silencieusement. Il faut que l’angle soit meilleur… penche ton poignet toi… Avec un grognement bas, le marchand glissa son poids vers la droite et eut l’élan pour claquer la main du jeune fermier sur le bois, l’égratignant au passage.

Amateur. Xena sirota sa bière et mordilla une noix.

« Argh… on n’a que des petits gars ici », railla le marchand en effleurant la table de sa main comme s’il pouvait écarter le jeune fermier. « Paye. » Les dinars changèrent de mains, passant à contrecoeur des villageois aux marchands et Xena se rendit compte que c’était un piège… pour récupérer des bénéfices des endroits qu’ils visitaient. L’homme allait défier tous ceux qui passaient, avec sa pratique et sa taille, plutôt garanti de gagner la plupart des tours. « Quelqu’un d’autre ? Allons… le double ou rien. » L’homme regarda autour de lui, riant jovialement.

Un sourire de joie pure et féline passa sur le visage de Xena pendant un court instant et elle tapa le villageois le plus proche dans l’épaule pour lui tendre la chope. « Tiens-moi ça. »

« Hein… oh ! » L’homme la reconnut et réfréna un salut. « Bien sûr. » Il prit la chope et s’écarta de son chemin.

Le marchand leva les yeux quand elle se fraya un chemin dans la foule et il haussa les sourcils.

« Ça t’ennuie que j’essaie ? » Demanda Xena d’un ton faussement innocent. Elle était consciente dans sa périphérie des regards qui passaient derrière son dos et des sourires vite masqués des Amphipolitiens.

Il rit en lui lançant un long regard. « Bien sûr, jolie madame. » Il se leva et fit une courbette pour qu’elle s’assoie, admirant sa silhouette élancée et gracieuse. « Je vais y aller tout doux. »

« Hé… Genus… » Josclyn s’appuya contre le chariot. « Dix dinars si tu la bats. »

L’homme rit. « Tu as bu trop de bière, Josc… mais je vais prendre ton argent. » Il plia la main et posa son coude en la regardant. « Alors on y va, jolie madame… qu’on en finisse…. Et je te paierai un verre avec mon gain, d’accord ? »

Il aurait dû être averti par la poigne de la main longue et puissante qui se referma doucement, très doucement autour de la sienne, ou par la lueur dangereuse dans les yeux clairs et perçants. Mais il ne vit qu’une jeune et belle femme, plus grande que la moyenne, mais autrement ordinaire ; alors il installa sa prise et lui fit un signe de tête.

Il plia le bras et sentit une résistance, ce qui le surprit, alors il mit un peu plus d’effort, surpris quand sa main ne bougea pas celle de la jeune femme. Puis il se rendit compte que les ombres mouvantes sur ses bras étaient des muscles puissants éclairés par la lumière de la torche et il plissa le front. Il eut une prise plus forte et poussa, et ses yeux lui sortirent de la tête alors que non seulement elle ne bougeait pas, mais elle commençait à pousser à son tour et son bras fut forcé de descendre vers la table. « Par les couilles d’Hadès », marmonna-t-il en poussant à son tour, mais sans succès.

Xena sourit et ses yeux brillèrent tandis qu’elle bougeait son poids et faisait prendre un angle à son poignet, cognant la main de l’homme contre le bois. « Je t’ai eu. » Sa voix ronronna par-dessus la table. « Mais je te paye un verre, d’accord ? »

Il la fixa, la mâchoire bougeant. « Va au Tartare. »

Josclyn gloussa et lui cogna l’épaule. « Paye, Genus… c’était juste et loyal ou bien tu veux réessayer ? »

L’homme fronça les sourcils puis regarda Xena qui plia sa main et plissa le front en questionnement. « Nan… » Il finit par rire d’un air penaud. « Je sais quand je suis battu. » Les autres marchands, qui rendaient à contrecoeur leurs gains aux villageois souriants, eurent l’air de vouloir contester, mais ils gardèrent le silence.

Xena se leva et reprit sa chope, notant qu’elle était remplie. Elle prit une gorgée, baignant joyeusement dans l’admiration qu’elle ressentait tandis que les conversations reprenaient bon train. « Joli timing », murmura-t-elle à Josclyn qui eut un sourire narquois et tranquille.

« Ah… jeune fille… je ne pouvais pas laisser passer ça. » Le maire se mit à rire. « Pas quand je t’ai vue avancer vers ce grand bœuf… c’était bien. Ils ont pas mal gagné sur nous… Briarias était notre dernier espoir de reprendre une partie de nos pertes. »

« Tu aurais pu juste demander », répondit Xena doucement en regardant émerger la fille de Josclyn, une jeune fille aux cheveux roux avec des yeux gris éblouissants ; celle-ci lui tendit un beignet couvert de cannelle. Cela amena un air surpris, mais joyeux sur le visage de la guerrière. « Merci Hetrine. »

« A ton service, Xena », répondit doucement la jeune fille. « Tu viens juste de regagner ma chance d’avoir un poney. » Elle lança un regard sévère à son père.

La guerrière rit à l’air consterné sur le visage du maire. « Quel genre de poney tu cherches pour Hetrine ? » Elle mordit dans le beignet avec un sourire. « Je ne savais pas que tu aimais chevaucher. »

La jeune fille lui sourit. « Je me suis entraînée… mais sur notre cheval de trait… beuh. » Elle tira sur sa chemise bleu œuf de rouge gorge. « Eleus a une pouliche dont il aimerait se séparer… elle n’est pas jolie, mais elle galope vraiment bien. »

Xena l’étudia d’un œil pratique. « Je la connais… elle est de la bonne taille pour toi. » Ils bougèrent un peu et la guerrière mit le pied sur le joug du chariot le plus près. « Mais elle est un peu flippante. »

Hetrine croisa les bras sur sa poitrine. « Oui… c’est aussi ce que dit Papa… » Elle soupira. « Je pense qu’elle est juste nerveuse… Eleus a un chien… et son truc préféré c’est de venir en douce embêter la pauvre pouliche et d’aboyer sur elle quand elle ne s’y attend pas. »

« Mmm… » Xena réfléchit. « C’est probablement vrai… écoute, si tu l’as et que tu as besoin d’aide pour la dresser, fais-le-moi savoir, OK ? »

La jeune fille lui fit un sourire éblouissant. « Wow… merci… je ne voulais pas demander… je sais comme vous êtes occupés. » Elle regarda autour d’elle. « Où est Gabrielle ? Je pensais qu’elle serait ici. »

Xena prit une longue gorgée de sa boisson. « Elle… s’occupe d’une affaire », répondit-elle d’un air vague.

Hetrine lui lança un regard très curieux. « Je vois. »

Xena soupira intérieurement, pariant mentalement avec elle-même sur la direction qu’allait prendre la rumeur après ce commentaire. « Des traités sont arrivés de chez les Amazones, elle doit les étudier », ajouta-t-elle d’un ton drolatique. « Elle prend ces choses-là très au sérieux. »

« Oh… » La jeune fille hocha la tête. « Oui… je vois ça… » Elle regarda autour d’elle. « Alors… tu as vu le mangeur de feu ? »

La guerrière débattit intérieurement. Et bien, c’était plutôt sans danger… Gabrielle avait dit de s’amuser, pas vrai ? « Non… et toi ? »

« On était plusieurs sur le point d’y aller… viens. » Hetrine lui montra de la main l’endroit où une foule s’amassait. « J’essayais de trouver comment il fait… ça a l’air tellement dangereux. »

Xena marcha près d’elle, finissant son beignet et prenant une autre gorgée de bière. « Pas vraiment », dit-elle. « Tout est dans la vitesse et la technique. »

La jeune fille lui lança un regard écarquillé. « Tu sais faire ça ? »

La guerrière remua la main. « Quelque chose comme ça. » Elle regarda autour d’elle, se sentant un peu téméraire puis elle sortit une torche de son support. « Quelque chose comme ça, en fait. » Elle prit une gorgée de bière et avec un mouvement rapide, elle la souffla sur la torche, allumant un feu long et violent qui frappa une torche éteinte tout près, et elle y mit le feu. Puis elle se lécha les lèvres et reposa la torche avec un sourire narquois. « Tu aimes ça ? »

« Oh… dieux. » Hetrine gloussa. « Je ne peux pas croire que tu as fait ça. »

Xena rit et montra le mangeur de feu qui combinait ses singeries avec le jongleur dans ce qui semblait être un appariement particulièrement dangereux.

L’air frais les entourait et des voix s’élevèrent pour la saluer lorsqu’elle se joignit à la foule. Elle se retrouva bien coincée entre Hetrine et le grand fils du meunier, qui lui fit un sourire intimidé et pencha sa tête aux cheveux noirs bouclés alors que leurs épaules se touchaient. Pendant un long moment, elle se permit d’imaginer que Cortese n’était jamais venu et qu’elle n’était qu’une villageoise, rejoignant un groupe d’amis pour regarder deux types cinglés jouer avec le feu et des objets pointus.

Ça marchait, songea-t-elle, se sentant adoucie sans s’y attendre. Elle avait réussi à segmenter la partie d’elle qui était désespérément intéressée dans ce qui se passait avec son âme sœur dans une petite zone qui se rongeait toute seule, libérant le reste en elle pour simplement absorber la brise nocturne et se laisser aller dans les nourritures du festival avec un abandon joyeux.

Du coin de l’œil, elle repéra une compétition de fléchettes et ensuite elle vit le ring délimité par des cordons où un type de deux fois la taille de Goliath luttait avec un opposant infortuné.

Xena sourit. Peut-être que la soirée n’allait pas être si mal après tout.


L’air nocturne repoussait doucement les cheveux de Gabrielle en arrière, tandis qu’elle traversait lentement la cour assombrie, bâillant un peu, la tête baissée, enfouie dans ses pensées. Toris avait été… plutôt mignon et embarrassé, et doux tout en même temps et elle pensait qu’ils finiraient par être de meilleurs amis à cause de ça. Elle avait découvert des choses sur lui auxquelles elle ne s’attendait pas et elle pensait que peut-être il en avait trouvé à son sujet à elle.

Sur un niveau émotionnel, ça n’avait rien approché de ce que c’était avec Xena… mais elle ne l’attendait pas. Mais ça n’avait pas été déplaisant et elle avait même réussi à faire rire Toris après, et à le faire se détendre et pas se sentir si fichument gêné.

Comme elle l’était, mais elle soupçonnait qu’elle allait le surmonter. Ses bottes frottaient un peu le sol et elle leva les yeux en approchant de la cabane, surprise de voir la grande silhouette contre la rambarde. Elle accéléra le pas pour s’approcher de sa compagne et elle s’agenouilla pour voir les yeux bleus amusés qui l’étudiaient. « Hé… qu’est-ce que tu fais là dehors ? »

Xena lui lança un regard détendu. « Je t’attendais. » Elle croisa ses longues jambes aux chevilles. « Il fait beau ce soir. »

La barde s’installa sur le porche jambes croisées. « Et bien… ajoute une autre chose à la longue liste des choses pour lesquelles ton frère ne peut pas te concurrencer. »

Xena rit doucement. « Tu essayes juste d’être gentille ? »

« Non », répondit Gabrielle franchement. « Il était doux et nous avons réussi… mais… » Elle s’appuya sur l’épaule musclée de Xena. « Il n’a pas le ‘truc’. Tu es la seule à avoir le ‘truc’ », expliqua-t-elle obscurément. « Du moins pour moi. »

La guerrière sourit puis souleva une chose qui était posée sur son côté et elle la tendit. Gabrielle la prit prudemment et l’examina. « Xena… qu’est-ce que c’est ? »

« Un ours en peluche », répondit la guerrière. « Je l’ai gagné pour toi. »

« Oui oui… » Gabrielle arrangea avec soin les oreilles tombantes de la peluche. « En faisant quoi ? »

Xena regarda vers la forêt puis le plafond puis un arbre. Arès renifla doucement à côté d’elle et se couvrit la tête de sa queue. » Oh… juste… des trucs. »

La barde s’appuya sur un coude sur la cuisse de Xena et la regarda. « Je vais en entendre parler au petit déjeuner, n’est-ce pas ? »

Un sourire éblouissant. « Pas si nous partons tôt. » Le marchand n’avait pas vraiment été mécontent… et bien, pas jusqu’à la toute fin, après que les villageois eurent récupéré tous les dinars possibles et qu’ils étaient assemblés autour d’elle, lui achetant des boissons et se laissant aller à des félicitations chaleureuses et presque possessives. Ensuite, ils avaient dit aux voyageurs qui elle était et les cris de colère avaient commencé à s’élever, ce qu’elle avait dû arranger d’une manière expéditive.

Dieux que ça avait été bon… leur plus grand et plus coriace conducteur de troupeau et elle, dans un cercle éclairé par les torches, pas de contraintes dans un match de lutte sans règles, Amphipolis qui la soutenait solidement, l’acclamait. Elle avait fait appel à ses talents paisiblement au repos et elle avait tout donné, leur montrant quelques mouvements vraiment sympas et elle avait fini agenouillée sur la poitrine du lutteur, les bras croisés et avec le plus gros sourire narquois qu’elle pouvait mettre sur son visage. La foule avait adoré ça. Elle l’avait adoré. Cela la ramena brièvement vers des soirées d’automne interminables quand elle avait réuni son armée au début, quand elle avait eu à leur prouver son droit de les diriger, de la manière la plus basique.

Mais le meilleur avait été après qu’elle se fut levée et époussetée et que les villageois s’étaient rassemblés autour d’elle, les mains tendues pour tirer un brin d’herbe, la tapoter, attraper une épaule… pas de peur. Pas d’hésitation. Ils l’avaient même soulevée sur leurs épaules et l’avaient portée jusqu’à l’auberge en riant.

Et ça ne l’avait absolument pas dérangée. « Détends-toi… » Elle rit en voyant la barde se mordre la lèvre. « Je me suis bien amusée, c’est tout… mais tu me manquais. »

Gabrielle réussit à sourire et se rapprocha, soupirant un peu quand Xena mit un bras autour de ses épaules, et elle posa la tête sur la poitrine de sa compagne. « Je pense que je vais improviser cet hiver… quand nous rentrerons, Xena… je ne sais pas si j’étais prête pour ça », admit-elle très tranquillement.

La guerrière lui caressa les cheveux affectueusement. « Tout va bien pour moi, mon amour », la rassura-t-elle. « Il ne t’a pas fait de mal, n’est-ce pas ? »                                                                                                                                                                                                            

La barde sourit et leva les yeux vers son âme sœur avec une grande affection. « Bien sûr que non… j’avais l’impression d’être emballée dans du coton, Xena… il était tellement nerveux, c’est un miracle qu’il ne soit pas tombé. » Elle soupira et se trémoussa pour se rapprocher. « Je pense qu’il avait peur que si j’avais, ne serait-ce qu’une griffure, tu viendrais en faire de l’engrais. »

« Il est intelligent », grogna la guerrière puis elle regarda son âme sœur. « Est-ce que je suis encore trop protectrice ? »

Gabrielle sourit malicieusement et ses yeux brillèrent. « Est-ce que je peux te confesser un secret profond et noir ? »

Xena cligna des yeux. « Bien sûr. »

La barde lui embrassa l’épaule. « J’aime bien quand tu fais ça. »

La guerrière lui lança un regard surpris. « Ah oui ? » Elle rit un peu d’étonnement. « Mais tu dis toujours… »

« Je le sais », admit Gabrielle doucement. « Mais, pour dire la vérité… que ça m’entoure est un sentiment merveilleux et plus que bienvenu. » Et il aura fallu que je le perde pour m’en rendre compte, pas vrai ? « Alors… si je proteste, c’est juste pour la galerie, OK ? »

Xena l’entoura de ses bras et sourit. « OK. »

Elles restèrent tranquilles quelques minutes puis Gabrielle roula un œil vert. » Alors… tu as battu combien de gens ? » Dit-elle d’une voix traînante et connaisseuse. « Et est-ce que quelqu’un a fini par parier pour moi ? »

Xena sortit un petit sac de sa ceinture et le lui tendit, le lourd cliquetis des pièces s’élevant alors que la barde le soulevait. « Oooh… » Gabrielle gloussa. « Ils n’ont pas vu ce qui les a frappés, hein ? » Elle laissa le sac tomber sur le ventre de la guerrière. « Désolée d’avoir raté ça… tu as pu dîner ? »

Xena s’étira et mit la main sur son estomac. « Plus que je n’aurais dû… je pense que j’ai essayé de tout », admit-elle d’un ton aimable. « Je vais le regretter demain… j’ai mangé une demi-douzaine de ces trucs tordus. » Elle bâilla légèrement. « Et toi ? »

Gabrielle regarda dans le sac que Xena avait rapporté. « Oh oui… je vais bien… » Elle toucha le tissu. « Oh… wow… c’est parfait… » Elle embrassa son âme sœur sur l’épaule puis prit le service de couteaux minuscules et éclata de rire. « Xena… tu es siiii prévisible… j’ai parié avec maman que tu trouverais quelque chose comme ça. » Elle retourna fouiller le sac et couina soudain lorsqu’elle se sentit soulevée et que l’air tournoya autour d’elle. « Ouaouh ! »

Xena la regarda, une étincelle malicieuse dans les yeux. « Je ne peux pas être trop prévisible, pas vrai ? »

Leurs rires firent écho doucement dans l’air frais.


Le soleil qui passait au-dessus de la rangée de montagnes les trouva sur la route, à déjà plusieurs marques de chandelle d’Amphipolis et marchant dans l’air doux et frais d’une belle journée d’automne. Gabrielle ajusta sa prise sur son bâton et regarda autour d’elle appréciant joyeusement les environs, aspirant la brise avec un sourire joyeux. « Quelle belle journée pour marcher », dit-elle en lançant un regard de côté à sa compagne.

Xena regarda autour d’elle et hocha la tête, bougeant ses épaules pour ajuster son armure et relâchant un soupir paisible. « Oui c’est sûr. »

La barde l’étudia. « J’aime bien cette nouvelle combinaison en cuir », annonça-t-elle tout en tendant la main pour toucher le tissu noir. « C’est une coupe différente, pas vrai ? »

La guerrière baissa les yeux et tira sur une lanière. « Oui… » Elle lissa la surface. « Je la voulais un peu plus longue ici… » Elle tapota le haut de sa cuisse. « Ça me donne plus de protection. »

Gabrielle sourit. Toujours aussi pratique, son âme sœur. Le cuir était un peu plus long, oui… mais aussi plus élégant et ça lui allait vraiment bien, la partie basse faisant ressortir ses cuisses musclées et la coupe au dos soulignant ses épaules bronzées et puissantes. Son armure brillait dans le soleil chaud, un beau contraste avec la surface presque noire. Xena bougeait toujours avec une grâce et une force inconscientes, mais c’était encore plus le cas quand elle portait une cuirasse. Peut-être que… Gabrielle songea… parce que ça demandait plus d’effort de bouger avec ce poids.

« Un dinar pour tes pensées. » La guerrière la regardait.

« Très bien… mais tu vas rougir », répondit immédiatement Gabrielle. « Je pensais juste à combien tu portais bien tout ça. »

Un haussement de sourcil. « Ça doit être le cuir », blagua-t-elle d’un ton ironique.

La barde rit doucement. « Je pense que c’est ce qu’il y a dans le cuir, mais… non, le cuir ne gâche rien. » Elle regarda encore une fois longuement. « Mais maman a raison… tu as l’air bien plus grande quand tu portes ceci. »

Xena étendit les bras et haussa les épaules. « C’est une armure, Gabrielle. » Elle frappa du pied et souleva un petit nuage de poussière. « C’est fonctionnel. » Elle bougea les épaules pour installer son épée, attachée avec soin sur son dos et elle ajusta un bracelet. « Au moins il fait assez frais aujourd’hui pour la porter confortablement… » Elle retourna son regard évaluateur à sa compagne. « Tu vas avoir la chair de poule dans pas longtemps. » Elle passa le doigt sur la cage thoracique de Gabrielle et regarda les poils se hérisser à son toucher. La barde portait sa tenue de voyage habituelle, sauf qu’elle avait échangé sa jupe brun-roux contre une autre bleu foncé, avec une ceinture au dessin complexe, et son haut vert pois contre un autre roux qui contrastait bien avec la couleur de ses yeux.

La barde rit et lui tapa la main. « Arrête ça. » Elle prit une autre profonde inspiration de l’air frais. « J’ai emballé ma cape… mais c’est génial d’être là dehors. » Elle mit sa tête en arrière et sautilla sur plusieurs pas, étendant ses bras en relâchant un petit rire.

Xena la regarda avec un sourire indulgent, se sentant plutôt bien elle-même. Elle était consciente du bruit des sabots patients d’Argo à sa droite et du léger son des pattes d’Arès contre le sol couvert de cailloux de la route. Elles avaient décidé de prendre le loup avec elles pour éviter qu’il ne gémisse pour leur retour, ce qui rendait sa mère folle.

La journée passa de manière plaisante tandis qu’elles traçaient un chemin familier vers Potadeia, s’arrêtant près d’une rivière pour déjeuner, puis reprenant la route pentue qui conduirait Gabrielle à sa ville natale, quand le soleil faisait un arc vers l’horizon à l’ouest.

« Animal ou plante ? » demanda la barde en mâchant une poignée de figues mielleuses.

« Animal », répondit Xena, depuis sa position plusieurs pas devant où elle faisait un ensemble de coups à l’épée tout en marchant, envoyant l’arme par-dessus son bras avant de la rattraper. Elle sépara nonchalamment en deux une pêche sauvage, attrapant le fruit d’une main pour l’examiner. « Un animal poilu. »

Gabrielle lécha ses doigts et regarda la pêche avec intérêt. « Hé… où est la mienne ? »

Xena haussa les sourcils. « Tu viens juste de déjeuner ! »

« Et tu entends quoi par là ? » Demanda innocemment la barde. « Tu sais bien que marcher me donne faim. »

La guerrière rit et s’arrêta, tendant les rênes d’Argo à Gabrielle. « Tiens-moi ça. » Elle repartit en arrière et trouva un autre fruit qu’elle coupa soigneuseusement en deux et elle le rattrapa, puis revint l’offrir à sa compagne. « Tiens… tu es contente maintenant ? »

La barde mordit dans la pêche et envoya du jus partout. « Oh… merde. » Elle rit, cherchant un morceau de tissu dans son sac. « Elle était mûre, c’est sûr. »

Xena sortit sa dague de poitrine et coupa des tranches avec soin de la sienne, réussissant à manger le fruit sans même avoir une goutte du jus collant sur elle. « Je présume que je dois trouver une rivière, hein ? » Elle réprimanda sa compagne. « Tu n’es pas sortable, Gabrielle. »

La barde sortit la langue tout en finissant sa pêche et elle suça joyeusement le noyau. « On a bien marché… pas vrai ? » Elle regarda devant. « Ce n’est pas le croisement ? »

Xena hocha la tête. « Oui… » Elle se redressa un peu alors qu’elle repérait un cavalier en approche et elle se frotta la bouche d’un air absent tout en l’observant. « Un marchand », annonça-t-elle et elle se détendit, nettoyant la lame de sa dague du jus de pêche avec des coups efficaces de sa langue.

« Attention… » La barde mit le bâton sous son bras et prit une inspiration. « Ne te coupe pas. »

Xena ricana. « Sur ma propre dague ? Oui, c’est ça. » Elle fit sauter la lame dans sa main et la rangea, puis elle fit un signe de tête au cavalier approchant et elle se mit d’un côté de la route pour le laisser passer.

C’était un homme plutôt petit avec des cheveux roux frisés, à moitié caché au milieu des paquets qu’il avait empilés sur son cheval à l’air robuste. « Salut vous… » Cria-t-il tandis qu’elles arrivaient à sa hauteur. « Est-ce que c’est la route pour Amphipolis ? »

La guerrière hocha la tête. « Oui… tu montes, le croisement est après la rivière. »

L’homme hocha la tête. « Merci… » Puis il fit une pause et l’étudia. « Tu ne serais pas Xena, par hasard ? »

Un demi-sourire sardonique répondit à ces mots. « Qu’est-ce qui te l’a fait penser ? »

Il rit. « Tu m’as été décrite comme grande, sombre et mortelle. » Il poussa son cheval des genoux pour s’approcher et tendit le bras. « Hélanus. »

Xena prit son bras et le serra. « Et bien, je suis Xena et voici Gabrielle. »

« Ah ! » Il fit un grand sourire à celle-ci. « La barde ! »

Gabrielle sourit et tendit la main. « C’est bien moi, oui. »

« C’est un honneur… un honneur… » Il se remit dans sa selle. « Comme les choses sont bien faites… j’allais te remettre un message de la part de Rivas… je viens justement de là-bas. » Il prit une inspiration. « On dirait que quelqu’un te cherche… il a un message de quelqu’un et une commission pour le délivrer… mais il a eu des problèmes à Amphipolis, alors… »

« Hm. » Xena grogna en réfléchissant à la nouvelle. « Ce n’est pas loin d’ici. » Elle calcula la distance. « Un jour… peut-être moins. »

« A peu près… il m’en a fallu deux parce que mon Roger s’est mis à boîter hier après-midi. » Il montra le cheval qui échangeait des hennissements avec Argo et regarda avec suspicion un Arès pantelant, assis confortablement sous le ventre de la jument. « Et bien, j’ai délivré mon message… il faut que je reparte. » Il fit un geste de la main. « Ravi de vous avoir rencontrées toutes les deux. »

Xena lui fit un vague geste de la main en retour. « Merci Hélanus… il y a un groupe de grottes juste devant toi sur le côté de la route… tu peux t’y abriter. »

Il pressa sa monture des genoux. « Bonne nouvelle… et merci, Xena. »

La guerrière, profondément enfouie dans ses pensées, fit avancer Argo. « Je me demande de quoi il s’agit ? » Dit-elle à Gabrielle qui réenroulait un morceau de la lanière en cuir qui entourait son bâton. « Ecoute… j’ai une idée. »

La barde leva les yeux. « OK ? »

« Nous sommes presque à Potadeia… pourquoi tu n’avancerais pas… passe un jour avec tes parents… je vais me rendre chez Rivas et prendre ce message, comme ça nous ne perdrons pas de temps. C’est en dehors de notre chemin autrement », proposa Xena. « Ça te va ? »

Gabrielle ne répondit pas. Elle s’appuya sur son bâton et regarda au loin pendant un long moment, puis elle se retourna pour faire face à son âme sœur. « Oui, je présume. » Sa voix était assourdie.

Xena l’étudia, une ride sur son front. « Ça ne semblait pas très enthousiaste », dit-elle en mettant la main sur l’épaule de sa compagne. « Tu vas bien ? »

La barde mâchouilla sa lèvre et regarda la route. « Je heu… c’est idiot, je pense… aller à la maison… je… ça m’effraie », admit-elle. « La simple pensée qu’ils savent… ce qui s’est passé, ce que j’ai fait… je… »

La guerrière se rapprocha et passa les doigts dans les cheveux soyeux de sa compagne. « OK… oublie… je vais juste aller avec toi, OK ? »

Gabrielle mit la main sur sa hanche puis se passa les doigts dans sa frange. « Non, tu as raison… ça va nous faire gagner du temps. » Elle poussa très doucement la poitrine de Xena. « Vas-y… ça va aller. » Elle soupira. « C’est juste ma famille. » Oui, c’est ça. J’ai l’impression que je vais là-bas toute nue. « Vas-y. »

Au lieu de ça, elle se retrouva affectueusement entourée de bras qui l’emmenaient dans un endroit qu’elle ne voulait jamais quitter. N’avoir jamais à traiter des choses déplaisantes comme d’affronter sa famille et voir la pitié dans leurs yeux.

« Je ne vais sûrement pas te laisser comme ça », dit tranquillement Xena. « Nous allons d’abord à Potadeia et ensuite nous ferons un détour chez Rivas pour prendre ce satané message. »

Et cela, pour une quelconque raison, la calma comme de la magie et rendit juste la pensée d’entrer dans sa ville natale. « Non. » Gabrielle mit les mains sur les épaules de la guerrière. « Il faut… que j’affronte ceci, tout comme tu devais affronter ta famille, Xena. » Mais elle sourit. « En plus… même quand tu n’es pas là, tu es là quand même. » Elle mit la main sur son cœur. « J’ai juste… perdu ça de vue pendant un instant. »

Les yeux bleus l’évaluèrent comme si elle était une machine de guerre. « Je pense que je ne te crois pas, mon amour », l’avertit Xena. « Je ne vais pas t’envoyer dans l’antre du lion et que tu sois malheureuse jusqu’à mon retour. »

L’inquiétude dans sa voix était tangible et réelle et cela parut être comme une caresse chaude sur les nerfs à vif de la barde. « Ma tigresse. » Elle sourit malicieusement. « Tu ne sais pas combien ça me fait du bien. » Mais elle soupira et tapota la poitrine de Xena. « Ça va aller… ça n’est que pour une journée, Xena… et je pense qu’ils vont plutôt aimer passer quelques jours avec moi… et si ça devient mauvais, je peux aller me cacher chez Lila. »

Xena prit son visage dans ses mains et lui pencha la tête pour regarder attentivement dans ses yeux. « Tu en es sûre ? » Sa voix était à son plus bas registre, le plus solennel.

Un léger soupir. « La seule chose dont je sois sûre dans ce monde, c’est toi. » Gabrielle sentit les mots sortir sans y penser et cela fit tomber un petit silence entre elles. « Mais… c’est bon… va chercher ce mystérieux message. »

Xena l’embrassa et mit un morceau de chaleur soyeuse autour de son âme pour la garder en sécurité. « Ça ne sera pas long », promit-elle. « Tu gardes Arès avec toi… il est… » Elle baissa les yeux avec un sourire ironique. « Il est bien pour les câlins. » Elle s’interrompit. « Quand tu ne te sentiras pas trop bien. »

Gabrielle lui donna une étreinte forte. « Je vais le faire… et toi, fais attention, d’accord ? Ne t’arrête pas pour parler à des étrangers bizarres sur la route. »

Xena rit et se retourna pour prendre un petit sac sur le dos d’Argo. « Tiens… c’est assez pour passer la nuit… et… » Elle repoussa une mèche rebelle du visage de la barde. « Si quelqu’un t’ennuie, ma barde… »

« Je sais. » Le visage de Gabrielle se plissa dans un sourire. « Dis-leur que tu vas en faire du bourrage de matelas. » Elle tapota sa compagne sur le côté. « Vas-y… ma curiosité me tue. » Elle regarda Xena la relâcher à contrecoeur puis se retourner et monter sur le dos d’Argo, installer ses jambes contre les côtés chauds de la jument. La barde s’avança et mit la main sur la peau douce de la jambe de sa compagne, traçant d’un air absent les muscles durs juste sous la surface. « Hé… fais attention à toi, d’accord ? »

Un léger toucher sur le haut de son crâne tandis que Xena lui ébouriffait les cheveux. « Toi aussi, mon amour… on se revoit vite. » Elle se pencha dans la selle pour capturer les lèvres de la barde puis se redressa et laissa ses doigts effleurer la joue douce de la jeune femme. « Sois gentille. »

Gabrielle hocha la tête en silence et la regarda partir, puis elle carra les épaules et se mit face à la route de Potadeia. « Allons, Gabrielle… pas besoin de retarder l’inévitable. » Elle regarda Arès qui la regarda à son tour et haleta. « Allons-y, Arès… » Ils prirent la route et à chaque pas, Gabrielle sentit qu’elle souhaitait marcher dans la direction opposée.


La lune était haute au milieu des étoiles avant que Xena ne décide d’un arrêt, moyennement satisfaite du temps passé et sachant sa destination assez proche pour l’atteindre avant midi le lendemain.

Elle trouva une petite clairière, entourée sur trois côtés par des rochers couverts de mousse et pourvue commodément d’une petite source qui bouillonnait paisiblement et coulait dans un lit de rivière émergeant lentement. Les sons de la forêt étaient assourdis tandis qu’elle enlevait silencieusement l’équipement d’Argo et qu’elle passait un peigne sur les côtés trempés de la jument.

Un cliquetis de criquet. Le bruissement d’un animal dans sa chasse nocturne. Ou peut-être chassé, songea Xena. La tranquillité autour d’elle amplifiait les petits bruits qui semblaient battre contre ses oreilles avec une épaisseur peu commune. « Tu vas te moquer de moi si je dis que c’est trop tranquille, non ? » Marmonna-t-elle à la jument qui renifla doucement. « Oui, c’est bien ce que je pensais. »

Avec un soupir, elle en finit avec Argo et installa efficacement un petit campement, alluma un feu et chauffa de l’eau tout en mâchouillant d’un air absent des barres de voyage et une des poches de viande que sa mère avait empaquetées pour elles. Elle enleva son armure et la posa près d’elle, alternant des morceaux de dîner avec des coups de son tissu de nettoyage, jusqu’à ce qu’elle soit rassasiée et que l’armure soit propre.

Elle versa du thé et le mit sur un rocher plat pour qu’il refroidisse un peu, tandis qu’elle aiguisait son épée, ce qui n’était pas strictement nécessaire vu qu’elle ne l’avait pas utilisée dans la journée, mais c’était presque un réflexe et ça tendait à lui calmer les nerfs, qui étaient, elle l’admit pour elle-même, un peu remuants. Reprends-toi, Xena… Gabrielle n’est pas une couverture de sécurité qui marche et qui parle. Elle a des choses à faire et toi aussi, alors calme-toi.

Elle finit d’aiguiser et déroula ses fourrures de nuit, puis elle s’installa avec la tasse de thé fumante et elle mit la tête en arrière pour regarder les étoiles avec un grand intérêt.

Il fallut six battements de cœur, elle le savait parce qu’elle les comptait, avant que ses pensées ne reviennent infailliblement vers sa compagne, et elle se demanda comment se passaient les choses à Potadeia. Elle compatissait pour Gabrielle… Les attentes de la famille étaient toujours… et bien, elles ne coïncidaient jamais vraiment avec les tiennes, pas vrai ? Elle savait que la barde était très sensible sur la façon dont elle voyait elle-même et le monde après l’année passée, mais elle soupçonnait que Gabrielle trouverait un moyen de détourner l’attention intense de sa famille vers autre chose.

Ce qui, elle le savait aussi, était la raison pour laquelle Gabrielle avait voulu qu’elle vienne… quand il était question de distraire, elle avait le sentiment qu’elle répondait à l’appel et fournissait autant de distraction qu’un barde pouvait demander. Quand tout le monde se concentrait sur elle, Gabrielle pouvait être en retrait et passer les choses en revue, sans le sentiment de la pression des regards sur elle.

Et bien, soupira Xena. Elle y serait bien assez tôt… et Hécube pourrait bien saisir cette chance d’avoir sa fille seule, sans la présence intimidante de Xena. Bien entendu… Gabrielle n’en serait pas aussi ravie, mais elle avait confiance dans sa compagne… la barde ferait avec jusqu’à ce qu’elle arrive avec quelque message qui attendait.

Ce mystère la tenailla et Xena sentit qu’elle avait presque un sentiment coupable de plaisir à l’idée d’une aventure possible. Elle s’y arrêta et examina le sentiment, pianotant un peu sur sa cuisse.

On s’agite, Xena ? S’accusa-t-elle elle-même d’un ton sardonique. Elle aimait Amphipolis… et elle avait apprécié les quelques semaines passées à faire des tâches routinières et à travailler avec les chevaux… à se préparer pour la moisson et le long hiver à venir. Mais…

Mais. Avec un soupir elle sortit l’épée de son fourreau et la fit tourner dans sa main, sentant le poids et la rugosité familière du pommeau en cuir contre sa peau. La lame brillait dans la lumière de la lune et elle la laissa tomber doucement jusqu’à ce qu’elle pose sur son épaule, le métal grattant le bord de son oreille. Admets-le. Ça te manque.

Elle prit une longue inspiration, goûtant la piqûre du métal dans l’air et elle se mordilla l’intérieur de la lèvre. Mettre son armure et sa combinaison en cuir avait été… bon. Trop bon, avait-elle pensé à ce moment-là, tandis qu’elle acceptait le poids de l’armure en métal avec un sentiment de quasi… soulagement. Ça l’avait embarrassée jusqu’à ce qu’elle voit le petit sourire d’anticipation sur les lèvres de Gabrielle, alors qu’elle réenroulait avec soin la poignée de son bâton et elle s’était rendue compte que la barde avait autant hâte qu’elle.

Alors… était-ce la romance de la route ? Xena rit d’elle-même. « Oh oui… romantique, Argo… » Elle regarda autour d’elle le sol couvert de feuilles. Ou était-ce juste un soulagement à la fin de l’ennui ? Non… la vie à Amphipolis n’était pas ennuyeuse.

Est-ce que ça pouvait être qu’elle s’était habituée à… dieux… je ne peux même pas croire que je pense à cette phrase… habituée à la croisade pour la justice ? Xena se couvrit les yeux et regarda à travers ses doigts, vers le museau très amusé de la jument. « Argo… je pense que je suis devenue accro à faire le bien », grogna-t-elle. « Tue-moi maintenant. »

Le cheval cacarda.

Xena ouvrit brusquement les yeux et leva l’épée, se mettant debout dans un mouvement souple et puissant. Ce n’était pas le bruit normal pour un cheval et Xena le savait. « Argo ? »

La jument renifla et se tourna vers elle, frappant du sabot dans l’herbe.

Nouveau son sur sa gauche et elle s’accroupit, les sens étendus à la forêt environnante pour détecter sa source.

Un son bizarre de bruissement et de crépitement lui parvint et elle bougea sa prise sur l’épée, attendant patiemment. L’animal, quel qu’il soit, ne bougeait pas très vite et un prédateur ne ferait pas ce bruit ridicule.

« Sauf si c’est un canard tueur », marmonna Xena pour elle-même. Elle cloua son regard acéré sur un petit buisson juste au bord de la clairière et observa les feuilles qui commençaient à trembler, et qui se séparèrent brusquement quand son attaquant entra dans l’espace ouvert.

Elle cligna des yeux. Deux fois. Lentement, elle baissa l’épée puis la rengaina sans y penser tandis qu’elle s’approchait de l’intrus. « Qu’est-ce que tu peux bien être par les eaux boueuses de la rivière Styx ? »

Solennellement, les yeux de l’animal clignèrent à leur tour, d’un animal qui arrivait peut-être au niveau des genoux de la guerrière. Il se tenait dressé et avait une tête d’oiseau, avec un bec de couleur vive. L’avant était argenté, ou blanc, Xena ne pouvait le dire dans la lumière de la lune et le reste était foncé. Il avait des petits bras courtauds, ou des ailes, et des petits pieds plats.

Il s’avança en se dandinant et cacarda.

Xena mit les mains sur ses hanches et le regarda avec perplexité. Elle n’avait jamais rien vu de pareil et elle s’enorgueillissait de connaître pas mal d’animaux. « Tu es un oiseau… ou quoi ? »

« Coin. » L’animal bougea les pattes et s’assit, remuant ses ailes inutiles pour se ventiler. Il ouvrait et refermait le bec en respirant.

La guerrière s’assit lentement sur ses fourrures pour mettre sa tête à peu près au même niveau que celle de l’animal et elle l’étudia. Il ne semblait pas dangereux, bien que ce bec paraisse pouvoir faire des dommages s’il le voulait. Elle regarda son pelage et vit qu’il semblait fait de plumes, mais tellement compactes que ça paraissait être une surface unique. Le bec s’incurvait vers le bas et elle pouvait y voir des petites arêtes.

Les pattes étaient palmées et de la même couleur que le bec. Ses yeux étaient petits et noirs et clignaient sans arrêt alors qu’il regardait la grande créature bizarre devant lui.

Xena leva une main avec hésitation, sa curiosité naturelle la submergeant. Ce n’était pas si souvent que quelque chose de tout neuf se présentait à elle et elle sentit un chatouillis d’intérêt intellectuel à cataloguer son petit copain. Oiseau ? Peut-être… mais il lui rappelait vaguement une chose qu’elle avait vue sur un bateau une fois, regardant dans les profondeurs vert foncé sans forme d’eaux froides juste à l’extérieur de Britannia. Un oiseau aquatique qui pouvait nager, mais pas voler.

L’animal avança encore en se dandinant, un mouvement comique qui amena un sourire franc sur les lèvres de la guerrière. Elle plissa le front et fouilla un moment dans son sac tandis que l’animal l’observait prudemment. Puis elle pianota à nouveau sur sa cuisse. Ah… elle se pencha en arrière et regarda par-dessus la petite rive dans l’écoulement de la rivière, concentrant son regard sur les ombres qui y voltigeaient. Une longue pause sans souffle et sa main bougea dans un mouvement bien trop rapide pour le regard. « Ah ah. » Elle ramena son poing fermé et sentit un chatouillis contre sa peau.

« Coin. » L’oiseau bougea en remuant ses petites ailes vers elle alors qu’elle se rasseyait et tendait à nouveau la main, l’ouvrant cette fois assez pour permettre aux têtes de deux ablettes remuantes d’apparaître. L’oiseau pencha la tête et la regarda de ses yeux noirs minuscules, puis lentement, le bec s’avança et se referma sur la tête de l’un des poissons, le sortant de la prise de Xena et l’avalant dans un mouvement convulsif de la tête.

« Tu aimes ça, hein ? » Xena sourit et tendit l’autre poisson. « Alors, vas-y, il y en a plein dans l’eau… je ne vais pas les chercher à ta place. » Elle regarda l’oiseau se dandiner vers la rivière et après qu’il ait fixé un long moment, il plongea, éclaboussant alentour et mouillant la guerrière. « Hé ! » Elle s’écarta et le regarda nager partout, gobant des ablettes avec enthousiasme, utilisant ses ailes comme un gouvernail et ses pattes comme des rames efficaces. « Eh bé… regarde-moi ça, Argo. »

La jument lapait de son côté et elle souffla dans l’eau, faisant rider sa surface tandis qu’elle observait l’ombre noire et argentée avec suspicion.

Xena le regarda encore un peu puis secoua la tête et reprit sa position détendue sur les fourrures. Gabrielle allait adorer cette histoire et elle sentit qu’elle avait hâte de la raconter à sa compagne. Elle fut aussi un peu surprise d’espérer tranquillement que le message qui l’attendait soit au moins à moitié aussi intéressant et un quart aussi intrigant que son étrange visiteur nocturne.


Le soleil colorait le sol d’un ocre riche tandis que Gabrielle empruntait le dernier tournant de la route pour voir sa ville natale étendue devant elle, ses petites habitations et ses rues poussiéreuses luisantes comme un kaléidoscope de souvenirs, la plupart pas les meilleurs de sa vie.

Elle traversa la zone des marchands et la petite cour où se trouvait le puits du village et elle repéra une silhouette familière penchée au-dessus. Avec un sourire elle arriva en douce dans le dos de sa sœur et lui tapa sur l’épaule avec le bout de son bâton. « Salut ! »

Lila se retourna, surprise, puis elle couina de délice. « Bri ! » Elle laissa tomber le seau qu’elle se préparait à envoyer au fond du puits et entoura sa sœur aînée de ses bras. « Dieu… je ne savais pas que tu venais chez nous. » Elle s’écarta et se pencha en arrière, étudiant Gabrielle avec un regard attentif. « Tu es en pleine forme. »

La barde sourit. « Merci… toi aussi. » Elle regarda autour d’elle. « Nous allons vers l’ouest… j’ai dit à maman que nous nous arrêterions quelques jours. »

Lila regarda partout puis revint vers elle avec une question. « Où est Xena ? »

Gabrielle se souvint brièvement d’une époque où cette question aurait comporté une nuance d’hostilité et elle la compara à l’intérêt visiblement amical dans la voix de sa sœur. « Elle sera là… oh, probablement demain pour le dîner… elle a dû faire un détour pour prendre quelque chose chez Rivas. »

« Oh… OK… » Lila reprit son seau. « Je vais prendre de l’eau… ensuite on ira chez les parents… je sais qu’ils seront contents de te voir. »

« Mm. » Gabrielle fit un bruit neutre tandis qu’elle prenait le seau des mains de sa sœur. « Je m’en occupe. »

Lila céda bien volontiers et s’installa sur la margelle du puits, laissant son regard absorber le corps musclé de sa sœur tandis qu’elle recueillait l’eau. « Je vois que tu portes ta tenue de prostituée », blagua-t-elle en tirant un peu sur la jupe. « Cette couleur te va mieux. »

La barde souleva le seau et lui envoya de l’eau. « Merci… elle est nouvelle. » Elle leva son bâton et fit signe à Lila de la précéder. « Allons-y. » Elle observa la longue jupe brune et la chemise marron de sa sœur avec une note d’étonnement. Nous sommes vraiment différentes. Elle se sentit un peu exotique avec ses couleurs riches et son estomac exposé et elle savait qu’elle attirait des regards curieux tandis qu’elles traversaient le village en direction de la maison de leurs parents.

Une autre chose à laquelle Xena était bonne. Attirer l’attention. Beaucoup d’attention. Tellement d’attention qu’il fallait être un chien jongleur sans tête et à trois pattes pour pouvoir la concurrencer. Parfois, ça avait le don d’irriter Gabrielle, mais ces derniers temps… ces derniers temps elle avait commencé à apprécier la possibilité de se fondre dans les meubles. Elle était mauvaise jongleuse de toutes les façons. « Comment va Gabriel ? »

« Il pousse comme de la mauvaise herbe », répondit Lila avec un léger rire. « Il a ton appétit. » Elle se tourna à demi. « Pas qu’on pourrait le dire de toi… dieux, Bri… » Dit-elle en faisant tsts à la vue de la silhouette élancée de sa sœur. « Je pense que tu dois avoir un ver ou quelque chose comme ça. »

Gabrielle se détendit un peu sous la taquinerie. « Nous avons travaillé dur… pour rendre le village prêt pour l’hiver et tout ça… et j’ai doublé les leçons de bâton parce que nous avions un tas de nouveaux étudiants et je voulais qu’ils commencent avant… » Elle se machouilla la lèvre. « Avant que nous partions pour ce voyage. » Discuter ses plans familiaux avec Lila… ce n’était probablement pas une bonne idée. Elle avait crisé la dernière fois que la barde avait mentionné ses plans avec Toris. « Ça va me rattraper à l’hiver… ça le fait toujours. »

Elles prirent le dernier tournant du chemin avant la maison de ses parents et elle repéra Hécube agenouillée dans le petit jardin d’herbes sur l’un des côtés du bâtiment. La femme d’âge mûr leva les yeux et repoussa ses cheveux gris de son front. « Par les dieux… Gabrielle ! » Elle se mit debout et vint à leur rencontre, essuyant la terre riche de ses mains. « Quelle surprise. » Elle étreignit son aînée avec prudence et lui tapota le dos. « Où est Xena ? »

Gabrielle ne put s’empêcher de rire. « Tu sais… je pourrais bien développer un complexe. » Elle mit les mains sur ses hanches, son bâton appuyé sur une épaule. « Elle sera là demain… elle a dû faire un petit détour. »

« Et bien… » Sa mère tripota son tablier. « Je voulais juste dire qu’elle ne te laisserait pas seule en ces temps de danger, c’est tout. »

La barde haussa les sourcils. « Je peux m’occuper de moi, maman », la réprimanda-t-elle doucement.

« Hmpf. » Hécube l’étudia d’un œil critique. « Pas autant qu’elle, je pense. » Elle fit sauter un peu de poussière de la route sur l’épaule de la barde. « Je me sens mieux quand elle est avec toi. »

Un léger gargouillis de rire échappa à Gabrielle. « Je n’aurais jamais pensé entendre ça de ta part », dit-elle, s’étonnant tranquillement. « Pas que je m’en plaigne… mais quelqu’un chez Rivas la cherchait pour lui remettre un message… elle a dû aller le chercher et elle viendra ici ensuite. »

« Entrez toutes les deux. » Hécube s’essuya à nouveau les mains. « Ton père est dans le village d’à côté… combien de temps allez-vous rester, Gabrielle ? »

La barde secoua la tête. « Ça va dépendre du message. » Elle ouvrit la porte et laissa sa mère et sa sœur la précéder. Elle était surprise du sentiment de tranquille anticipation qu’elle ressentait… était-il possible que ce soit quelque chose dont elle espérait qu’il demanderait leur attention ? Elle relâcha un long souffle. Oui, ça l’était. Wow.

Mais ce n’était pas juste pour Xena. La guerrière s’était tellement bien installée à la maison. Elle était en paix… sa nature se dissolvant à un degré presque stupéfiant. Lui demander de changer ça… pour remettre son énergie dans la colère et les combats…

Non. Le message n’était probablement rien et elle allait faire un voyage paisible jusqu’à chez Jessan. Peut-être qu’elles s’arrêteraient à Cirron pour faire quelques courses. Oui.

« Tiens, j’ai du cidre froid. » Hécube apporta un pichet à table et trois chopes. « Asseyons-nous un instant. »

Lila leva la main. « Je vais chercher Gabriel… je me demande dans quel bourbier il s’est mis. » Elle lança un regard ironique à sa sœur. « En plus, il adore sa tante.. » Elle sortit et Gabrielle sourit dans sa direction puis elle se tourna vers sa mère qui poussait une chope pleine vers elle.

« Merci. » Elle prit une gorgée. « Alors… » Sa voix semblait étrange dans le silence. « Comment ça va ici ? ? »

Hécube joua avec sa chope. « Ça va bien… ton père a eu un malaise la semaine dernière… ça m’a un peu inquiétée », dit-elle. « Il s’est évanoui dans le champ… ils l’ont ramené ici. Mais après une nuit de repos, il semblait aller mieux. »

Gabrielle plissa le front. « Wow… qu’est-ce qu’a dit le guérisseur ? »

Sa mère haussa un peu les épaules. « Rien… il lui a dit de continuer… doucement… je suis sûre que tu devines comment ton père l’a pris. »

« Ouille. » La barde tressaillit. « Oui… je peux imaginer… et bien, on peut demander à Xena quand elle sera là. »

« Mm… » Sa mère la regarda avec un amusement las. « Il pourrait même l’écouter, elle. »

Gabrielle étudia ses mains et déglutit un peu. « Je suis vraiment contente que vous l’ayez acceptée », finit-elle par dire en levant les yeux. « Ça signifie beaucoup pour moi. »

Hécube soupira. « Ça a été dur », admit-elle. « Mais… il faut que je te dise… elle déteint un peu sur toi après un moment. »

Cela lui valut un sourire charmant de Gabrielle. « Oui. » Elle posa son menton sur sa main, le coude posé sur la table. « C’est vrai. »

Hécube eut l’air de vouloir dire quelque chose, mais s’interrompit. « Alors… comment va Cyrène ? Est-ce qu’elle a pardonné à tout le monde pour l’union ? Elle était très agacée… j’ai été choquée par son langage après la cérémonie. »

Elles discutèrent jusqu’à ce que Lila revienne et ensuite la conversation tourna autour d’un Gabriel grandissant, qui s’installa joyeusement entre les bras puissants de sa tante, tirant scrupuleusement sur ses cheveux blond-roux. Arès le renifla avec curiosité, sautant en arrière avec un cri quand le bébé tendit le poing pour le cogner sur son museau sensible. « Hé… doucement. » La barde réprimanda son neveu du même nom.

« Oh… il va être terrible. » Lila soupira. « J’ai peur du jour où il commencera à ramper… je n’arriverai jamais à le tenir. » Elle passa la langue vers son fils qui fronça les sourcils en retour. « Est-ce que tu es une petite terreur ? Oui tu l’es… »

« Bck ! » Le bébé pinça les lèvres.

« Nous allons connaître ça à la fin de l’hiver », dit Gabrielle en ratant le regard étonné qui passa entre sa mère et sa sœur. Elle leva les yeux, sentant le silence et elle vit l’incertitude dans leurs yeux. « Oh… non… heu… Granella… la femme de Toris est enceinte. » Elle fit une pause. « Nous le pensons… ou du moins, Xena le pense. »

« Oh. » Hécube rit nerveusement. « Dieux divins… je pensais que… quoi qu’il en soit, c’est merveilleux… Cyrène doit être tellement contente. » Elle soupira. « Je sais qu’elle… » Et elle s’arrêta, embarrassée.

« Veut des petits-enfants, oui. » Gabrielle finit pour elle, très tranquillement. « Je sais. » Elle regarda leurs visages embarrassés et mal à l’aise. « C’est bon… vous pouvez en parler. »

Un silence très embarrassé s’installa. « Nous… » Commença Lila, puis elle s’arrêta et prit une inspiration. « C’est dur de savoir quoi dire, Bri », finit-elle par dire. « Autre que… je suis désolée… de ce qui est arrivé… ça a dû être horrible pour vous. »

Gabrielle la regarda, deux mois de reconstruction lui permettant de se mettre à distance de ce qui s’était passé. « Ça l’a été… oui… mais c’est fini… et nous venons de décider d’avancer maintenant », répondit-elle. « Je ne peux pas le changer… elle ne peut pas le changer… » Un léger haussement d’épaules. « Nous avons tout traversé. » Elle espéra que cela mettrait fin à la conversation.

Hécube secoua lentement la tête. « C’est au-delà de ma compréhension. » Et elle changea de sujet, passant plutôt sur des discussions sur la moisson à venir.

Elles eurent un repas tranquille ce soir-là, avec Lennat venu les rejoindre et une conversation légère et superficielle. Ils ne sollicitèrent pas Gabrielle pour raconter des histoires, ce qu’elle trouva un peu étrange et légèrement décevant, et elle sentit une dépression subtile s’installer sur elle tandis qu’elle était assise dans sa vieille chambre, vêtue de sa chemise de nuit à écouter les sons froids du silence autour d’elle.

Un bruissement à la porte et elle vit sa mère qui se tenait là, avec deux tasses fumantes. « Hé », dit-elle avec un peu d’hésitation.

Hécube entra et lui tendit une des tasses, de laquelle montaient des volutes légères à l’odeur de gingembre. « Je me suis fait du thé au gingembre… je pensais que tu en voudrais aussi. » Elle restait là, avec embarras, serrant sa tasse.

Gabrielle soupira intérieurement. « Assieds-toi… merci… j’en veux bien. » Elle prit une gorgée du thé au goût âcre, le laissant ramener des souvenirs mélancoliques à sa mémoire. Xena lui en avait offert une fois et au vu de sa réaction, la guerrière ne lui en avait plus jamais proposé… trouvant une multitude d’autres combinaisons à la place. Le gingembre lui faisait toujours penser à son père et aux bonbons épicés qu’il avait toujours dans ses poches.

C’était ses préférés… elle lui courait après, tirant sur sa tunique jusqu’à ce qu’il lui en donne un, toujours avec une tape sur la tête.

Jusqu’à ce soir-là.

Elle ferma brièvement les yeux et serra la mâchoire. Elle avait toujours pensé que… peut-être… elle l’avait simplement ennuyé une fois de trop. Mais même maintenant, elle pouvait sentir la piqûre rude de son coup du dos de la main sur son visage et de la rugosité du mur contre sa peau tandis qu’elle glissait tout du long.

Ça avait fait tellement mal, surtout parce qu’elle n’avait pas compris pourquoi il faisait ça.

Elle ne comprenait toujours pas.

« Gabrielle ? » La voix de sa mère pénétra dans ses pensées et elle leva les yeux pour voir l’inquiétude dans les yeux d’Hécube. « Tu vas bien ? »

« Oui… oui… je réfléchissais », répondit la barde.

Sa mère s’installa sur le lit près d’elle. « Dieux divins, Gabrielle… c’est tellement grand. » Elle rit un peu en tirant sur sa manche.

« C’est à Xena », répondit la barde franchement. « Je lui ai piqué quand je suis allée diriger les Amazones la dernière fois… on se bat pour l’avoir parfois. »

« Oh », murmura Hécube. « Elle semblait… et bien… quand on vous a vues la dernière fois. »

Un doux sourire. « Elle va bien, oui… elle a hâte de voir nos amis… et nous avons un hiver bien rempli devant nous. »

Un instant de silence. « C’est bon de l’entendre… je suis… tellement contente que vous ayez réglé ces affaires… je sais… Gabrielle… je sais qu’on t’a vraiment pourri la vie à son sujet au début… mais je veux que tu saches que nous sommes… parvenus à comprendre que toutes les deux vous êtes faites l’une pour l’autre. »

Gabrielle hocha lentement la tête. « Merci », répondit-elle simplement, sans ajouter que maintenant… ça n’avait plus vraiment d’importance qu’ils approuvent ou pas. Elles étaient au-delà de ça. Bien au-delà. « Je sais qu’elle se sent mieux comme ça… » Elle fit une pause. « Et moi aussi. »

Hécube lui sourit, croisant les mains. « Je sais que beaucoup de choses sont arrivées », dit-elle d’une voix prudente. « Et que je n’en comprends pas beaucoup. » Elle leva la tête et regarda sa fille. « J’ai passé toute ma vie ici… et tu as vu tellement plus de choses… fait tellement plus de choses que moi… c’est dur pour moi parfois de penser à ça. »

Gabrielle prit une inspiration puis se pencha en avant près de la tête d’Arès qui la regardait et elle prit son sac. Elle le fixa un instant puis vida son contenu sur ses cuisses. « Tu vois… » Elle leva une babiole. « C’est une pierre des plages de Britannia. »

Hécube la prit dans ses mains et l’examina. « Quelle couleur inhabituelle », murmura-t-elle.

La barde sourit tranquillement et leva autre chose. « Maman… je… il me faudrait beaucoup de temps pour expliquer tout ce qui s’est passé… toutes les choses que j’ai faites… mais… » Elle se sentait très nerveuse et le cuir sous ses doigts était très chaud. « J’aimerais que tu prennes ceci… et… si tu veux… tu peux le lire. »

Hécube prit doucement le document relié. « Qu’est-ce que c’est ? »

« C’est… » Une inspiration. « C’est ce que je suis… je pense… c’est mon journal… des derniers trois ans. » Elle réfléchit à ce qu’elle venait de dire. « Toutes mes pensées… mes rêves… peut-être que ça t’aidera à comprendre… un peu… celle que je suis devenue. »

Sa mère mit les mains sur la couverture, presque avec révérence. « C’est… très personnel, Gabrielle. »

« Je sais », répondit doucement sa fille. « Et il y a des choses là-dedans que tu pourrais ne pas aimer lire… il y a des choses qui me font mal quand je les relis… mais je ne connais pas d’autre moyen… de t’expliquer. »

Sa mère cligna des yeux sur ses larmes. « Je… chéris ta confiance en moi, ma fille. »

« Je… j’espère que tu ne seras pas trop déçue », répondit Gabrielle d’une petite voix. « Il y a des choses là-dedans dont je ne suis pas fière. »

Elle sentit une main sur son genou et une pression. « Je suis sûre que ces choses-là ne font qu’une petite partie de ce livre », déclara Hécube, puis elle se leva et mit le document sous son bras. « Est-ce que je peux t’apporter quelque chose ? Tu as faim ? »

Gabrielle maintint son attention sur ses mains. « Maman… on vient de manger. » Mais elle sourit. « Je vais bien, merci. » Elle regarda Arès se lever et pousser ses doigts de son museau et elle caressa sa fourrure tandis que ses yeux jaunes clignaient solennellement vers elle. « Arès a aussi aimé le ragoût. » La langue rose du loup pendit joyeusement tandis qu’elle lui massait les oreilles.

« Et bien… je suis contente. » Hécube soupira. « Dors un peu… tu as l’air un peu fatiguée, ma chérie. »

« C’est vrai. » Gabrielle finit par lever les yeux et repoussa ses cheveux derrière son oreille. « La journée a été longue… on a quitté Amphipolis avant l’aube, et… j’ai eu une nuit tardive hier en quelque sorte. »

Sa mère renifla. « Je vois. » Elle allait partir quand elle s’arrêta et s’assit à nouveau sur le bord du lit. « C’est quoi ça ? » Elle toucha un petit paquet, enveloppé dans du papier brillant.

Gabrielle le regarda et tendit la main avec hésitation pour le prendre. « Je… je ne… je n’en ai aucune idée… » Elle déballa le paquet qui était plus lourd qu’elle ne s’y attendait.

La lumière de la chandelle se refléta chaleureusement sur un poisson en verre soufflé, avec des nageoires fantaisistes qui s’enroulaient l’une autour de l’autre en teintes bleues et vertes. Elle serra les lèvres en passant le doigt sur la surface brillante.

« Eh bien… c’est adorable… » Sa mère l’admira. « Où as-tu eu ça ? » Elle plissa le front. « Tu n’en avais pas un comme ça autrefois ? »

La barde hocha légèrement la tête. « Quand nous sommes venues la dernière fois… j’en ai parlé à Xena… comment ce poisson se trouvait sur la table près de mon lit… elle a dû s’en souvenir. » Elle déplia le papier et étudia l’écriture soignée puis elle le tendit à sa mère. « Pour quelqu’un qui a une telle forte tête et qui est aussi pratique qu’elle, elle réussit à beaucoup me surprendre. »

Hécuba plissa un peu les yeux dans la lumière basse.

Salut.

N’essaie pas de le manger. Tu vas avoir une indigestion.

J’espère que c’est la bonne couleur.

X

« Dieux divins. » Hécube eut un rire surpris. « Elle est plutôt amusante. »

Gabrielle sourit. « Elle peut l’être, oui. » Elle posa le poisson sur la petite table et reprit la note, la plia et la serra dans sa main. « Elle a bon cœur sous toute cette rudesse. »

« Gabrielle ? » Dit Hécube doucement.

« Hmm ? » Sa fille leva les yeux et vit une expression triste sur le visage de sa mère. « Quoi ? »

« Je suis mariée à ton père depuis trente ans… et il ne m’a jamais donné une de ces choses », dit Hécube tranquillement et d’une voix neutre, avant de lui donner une tape sur l’épaule et de partir d’un pas ferme, mais las.

Gabrielle la regarda, stupéfaite, pendant un long moment avant de relâcher un souffle retenu et de tourner son regard vers le poisson. « Parfois… » Murmura-t-elle à un Arès attentif. « Parfois on perd la trace de ce que l’on a, Arès. »

« Aggrrroo ? » Roula doucement le loup tout en possant sa tête sur la cuisse de la barde.

Celle-ci releva ses jambes et s’allongea sur le lit, la tête posée sur un bras enroulé et les genoux relevés. « Viens par ici, mon gars. » Elle tapota la surface du lit et regarda le loup sauter et tourner deux fois sur lui-même avec embarras avant de s’installer contre elle avec un soupir satisfait. « Et voilà… » Elle mit un bras autour de lui et frotta son ventre doucement, sentant sa queue battre contre ses genoux. « Tu vois mon poisson ? »

Les yeux jaunes se tournèrent vers l’endroit qu’elle pointait, là où la pièce en verre saississait la lumière vacillante de la chandelle. « Tu sais… Arès, si tu regardes ce poisson assez longtemps… et que tu le souhaites très fort, une vague de magie arrive et elle t’emporte. »

Il la regarda et la lécha.

« Tu savais que ta maman était ma vague de magie ? » Murmura-t-elle. « Je présume qu’elle l’a été pour toi aussi, pas vrai ? » Elle se rapprocha de son oreille. « Où est Xena ? »

Il piaula et battit à nouveau de la queue.

« Oui… tu sais de qui je parle, n’est-ce pas ? » Gabrielle l’étreignit. « Elle avait raison… tu es une bonne compagnie, Arès. » Elle baissa la tête et fixa le poisson du regard, puis elle laissa le sommeil l’emporter dans un oubli temporaire.


A suivre 2ème partie.

 

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15 mai 2016

Soleil pour tout le monde !

mar

 

 

Soleil et lecture dominicale :O)

- Fin du Saut de la Foi (et quelle belle fin !), de Missy Good. Merdi à Fryda d'avoir terminé une nouvelle traduction !!!

- La Prophétie, de honey, partie 4

Bonne lecture et bon dimanche !

Kaktus

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Le Saut de la Foi, partie et FIN

Avertissements de l’auteure (et de la traductrice) : voir 1ère partie


Le Saut de la Foi

(Leap of Faith)

Partie 9

Par Mélissa Good (1998)

Traduction Fryda (2015)

C’est une chenille qui finit par réveiller Xena qui cligna des yeux, très étonnée de voir la lueur argentée de la lune la recouvrir comme une couverture soyeuse. L’insecte rampant avait fini par lui chatouiller les phalanges et elle le regarda avec une confusion brumeuse avant de cogner légèrement sa main sur l’écorce de l’arbre et d’envoyer voler l’insecte dans un tas de feuilles.

Oh… Xena émit plusieurs jurons perses tandis que son regard cherchait la lune dans le ciel. Je ne peux pas croire que j’ai fait ça. Je ne peux pas croire QUE J’AI FAIT ÇA ! ! ! ! ! Elle attrapa une branche au-dessus de sa tête et se redressa, passant la main dans ses cheveux pour les écarter de ses yeux, et prenant un moment pour se recomposer. Elle se mit en équilibre sur une branche épaisse, laissant le sommeil la quitter et s’assurant que son sens de l’équilibre était bien présent et intact.

Ensuite, ce fut simple de se laisser tomber de branche en branche, sautant de la plus basse avec un bruit étonnamment sourd sur le sol couvert de vigne. La nuit était très paisible, avec juste les légers bruits des petits animaux en train de chasser qui bruissaient tout autour, accompagnés par un groupe de criquets qui s’immobilisèrent quand elle passa, et reprirent leur cliquetis après que ses pas légers cessent de déranger les herbes à hauteur de genoux qu’elle traversait. Une fois qu’elle eut passé la crête, elle partit dans une course puissante, son corps glissant dans les sous-bois tandis que les bruyères chatouillaient ses bras nus et trempaient ses vêtements de rosée.

Une pensée fit écho au bruit de ses pas. Gabrielle… elle va me tuer. Xena se maudit elle-même encore et encore, totalement incrédule au fait qu’elle était allée là-haut et S’ETAIT ENDORMIE… Les jurons perses surprirent un cerf nocturne, en train de se nourrir, et qui sauta hors de son chemin et ils firent détaler une chouette, qui battit des ailes au-dessus de sa tête en lui remuant les cheveux au passage.

Il lui fallut quelques minutes de plus pour atteindre le ravin et elle ralentit le pas, cherchant un bon endroit pour le traverser. Elle était sur le point de se lancer vers une vigne quand la lune sortit de derrière les nuages et peignit le lit de la rivière d’argent et d’ombres noires.

Et qu’elle fit ressortir une petite silhouette blottie à côté du grand arbre qui surplombait l’ouverture, ce qui saisit le cœur de Xena et le tordit. Oh… qu’Hadès soit maudit… elle jura doucement puis ne perdit pas de temps pour trouver une vigne solide pour se balancer de l’autre côté. Elle atterrit à proximité du tronc de l’arbre et s’avança, surprenant un Arès endormi, qui releva sa tête noire et la fixa de ses yeux ronds et jaunes.

« Chhh… » Xena se mit à genoux et mit doucement et avec prudence la main sur l’épaule de son âme sœur. « Hé… » Elle résista au besoin presque insurmontable de prendre la barde dans ses bras et de la bercer. « Gabrielle ? »

« Mmmm… » La barde remua et leva la tête puis lutta pour ouvrir les yeux. « Oh… » Un sourire étira ses lèvres. « Te voilà. » Elle leva la main et se frotta les paupières puis elle se repoussa de l’arbre contre lequel elle s’était abritée et se rapprocha de sa compagne. « Contente que tu ailles bien. »

Xena se laissa tomber jambes croisées sur le sol feuillu et grogna. « Non… je ne vais pas bien… je suis une idiote… je ne peux pas croire que je… Gabrielle, je suis désolée. »

La barde s’assit près d’elle, imitant sa posture. « Hé… c’est bon… je sais que tu as besoin de temps pour toi… j’étais juste un peu… » Elle regarda autour d’elle. » Un peu inquiète, c’st tout. » Elle lança un regard d’excuse à son âme sœur. « Je ne savais pas où tu étais. »

La guerrière mit la tête dans ses mains et grogna à nouveau, alarmant Gabrielle qui se pencha en avant et lui redressa la tête, la regardant avec inquiétude. « Hé… ça va ? » Elle repoussa les cheveux noirs de Xena et mit la main sur son front, puis elle vérifia qu’il n’y avait pas de blessures évidentes. « Tu n’as pas l’air blessée… qu’est-ce qui ne va pas ? »

Un long soupir de dégoût. « Ce qui ne va pas c’est que… je… suis allée à un… vieux repaire à moi… et comme une fichue gamine irresponsable, je me suis fichument ENDORMIE », lâcha brusquement la guerrière en secouant violemment la tête et en la prenant dans ses mains. « Je ne peux pas croire que j’ai fait ça. »

Gabrielle gloussa doucement. « Hé… hé… détends-toi… » Elle captura les mains de sa compagne et les amena contre elle, les embrassant légèrement. « Calme-toi, d’accord ? Nous avons tous survécu… pas d’incendie, pas d’inondation, pas de renégats, pas de vache en détresse… tu as pris l’après-midi pour toi. Ce n’est pas grand-chose, Xena. »

« Et je t’ai laissée ici, seule au milieu d’une forêt », conclut amèrement la guerrière.

« Hé ! » Gabrielle prit un ton sérieux. « C’était mon choix, ok ? Je pourrais être confortablement au lit… mais j’ai… » Elle haussa les épaules. « Je… hum… » Elle scruta les alentours. « Ok, comme ça je suis un peu fêlée… » Elle tourna un regard plaintif vers le visage tempétueux de la guerrière. « Tu veux bien te détendre ? » Une tape sur la poitrine de la guerrière. « Je suis juste contente que tu aies été ici. »

Xena fronça les sourcils. Pas une expression du genre ‘je suis une guerrière et pas toi’, mais un visage plein et adolescent ; une expression qui disait ‘je veux des feuilles de vigne farcies, et je les veux tout de suite’ et que Gabrielle aimait beaucoup en fait. C’était si mignon qu’elle se pencha en avant et embrassa les lèvres qui faisaient la moue, enroulant une main autour de la nuque de Xena pour l’attirer plus près. « Viens par ici, toi. »

Xena voulait vraiment rester dégoûtée d’elle-même. Vraiment. Mais elle répondit au léger toucher avec un plaisir à contrecoeur, s’abandonnant finalement à son désir de mettre les bras autour de la barde et de sentir le corps chaud de Gabrielle contre le sien. C’était tellement… oh bon sang… bon… Les mains de la barde prirent immédiatement possession d’elle, bougeant sans arrêt contre sa peau tandis qu’elles finissaient emmêlées dans les bruyères.

« Je savais bien que j’attendais ici pour une bonne raison », la taquina Gabrielle en se reculant un peu en souriant. « Et ça valait très certainement l’attente. »

Elle reçut un demi-sourire grognon en réponse et se mit sur son côté, appuyée sur un coude. « Alors… tu as raté un dîner du style ‘sans rire, j’y étais, merde de centaure !’ dans les histoires de Potadeia », informa-t-elle son âme sœur, en passant le doigt dans les attaches du gambison de Xena avant de tirer dessus, regardant directement le visage ombrageux et un peu grincheux en face d’elle. « Allez, Xena… relâche-toi… le monde n’a pas fini parce que tu as fait une sieste. » Elle enroula ses doigts autour du poignet de la guerrière. « Tu as eu une matinée plutôt stressante… et toute cette fête hier soir, ça n’a pas aidé… je veux dire que… écoute, je me suis endormie ici au milieu de la forêt en t’attendant. »

Xena fit la lippe avec sa lèvre inférieure et fronça les sourcils, puis elle relâcha un lourd soupir et roula sur le dos pour regarder la canopée feuillue. Après un moment de contemplation, elle regarda sa compagne, résignée. « Tu veux voir où je suis allée ? »

Gabrielle se redressa, une expression intriguée sur le visage. « Bien sûr. » Elle regarda autour d’elle. « C’est une soirée géniale pour se balader. »

Tout d’abord, elles devaient passer par-dessus le ravin et Gabrielle décida de garder les yeux fermés et de se retenir tandis que Xena sautait, attrapant une vigne pour les soulever toutes les deux. Elle n’était consciente que de l’air qui l’effleurait et ensuite de l’impact quand ses pieds touchèrent l’autre bord. Elles marchèrent en silence parmi les arbres, main dans la main, jusqu’à ce qu’elles atteignent le plateau ouvert, où Gabrielle s’arrêta et prit une inspiration à la vue de la belle scène éclairée par la lune qui accueillait son regard. « Wow. » Elle inspira avec un sourire sur les lèvres. « Jolie vue. »

Le ciel étoilé s’étirait au-dessus de leur tête, croisant au loin la longue ligne sombre des arbres et la lune se reflétait dans la rivière qui coulait au point de jonction avec l’horizon. Tout le plateau était baigné de lumière argentée et la brise, qui montait de la vallée en bas, portait des nuances enivrantes des fleurs écloses pour la nuit.

Xena s’arrêta sous l’arbre et leva les yeux puis elle la regarda. « Mon refuge d’enfant. »

Gabrielle pencha la tête en arrière pour regarder vers le haut. Un léger rire se fraya un chemin jusqu’à sa gorge. « Tu parles », dit-elle en roulant les yeux avec ironie vers sa compagne. Puis une expression volontaire passa sur son visage tandis qu’elle faisait le tour de l’arbre. « Il y a un chemin pour monter ? »

Xena haussa les sourcils. « Tu n’as pas à… heu… monter là-haut, tu sais. » Elle regarda la silhouette fine de la barde manœuvrer autour du tronc, le bout de sa langue sorti tandis qu’elle étudiait le problème. « Mais je présume que tu veux, hein ? »

Et elles le firent… Xena sauta et attrapa une prise, puis étendit avec précaution le bras pour attraper son âme sœur et se frayer un chemin vers le haut de l’arbre, où elle souleva Gabrielle pour la déposer dans le creux en forme de coupe dans lequel elle s’était récemment reposée. « Et voilà. »

Gabrielle s’appuya contre l’écorce et croisa les bras, prenant une profonde inspiration de l’air doux tout en appréciant la vue. « C’est beau. » Elle baissa les yeux. « De grimper à cet arbre a été une expérience intéressante… ça a été effrayant et dur, mais on finit dans un endroit sympathique et en sécurité avec une vue géniale. » Elle s’interrompit et leva les yeux vers Xena. « C’est un peu comme ça que ça a été de te connaître mieux. »

Xena cligna des yeux, vaguement étonnée.

Gabrielle soupira et se rapprocha. « Je veux dire que le résultat vaut plus que la peine qu’on se donne. »

« Oh », marmonna Xena avec un air soulagé. « Oui, c’est plutôt pas mal ici. »

La barde s’appuya contre elle et sourit. « Ephiny est passée… je pense que je l’ai assez culpabilisée pour que ses plumes tombent. »

La guerrière haussa les épaules. « Tu n’avais pas à faire ça… ce n’était rien, Gabrielle. »

« Hé. » La barde la poussa. « Garde pour toi cette routine de ‘je me fiche de ce que les autres pensent’ pour quelqu’un qui ne te connaît pas comme je te connais, ok ? » Elle lança un regard sévère à sa compagne. « Bref… elle s’est excusée… et elle voulait que je te le dise au cas où tu ne serais pas rentrée avant qu’elle parte. »

Xena hocha la tête, mais eut l’air triste. « Oui. » Elle prit une inspiration. « Peut-être que je… vais m‘arranger pour ne pas être dans le coin demain matin. Ça pourrait rendre les choses plus faciles. »

Gabrielle lui lança un regard d’avertissement. « Xena, ça ne va pas se passer comme ça », dit-elle. « Elle a admis que tu avais raison… elle pensait juste qu’elle ne pouvait pas affronter Paladia en ce moment. »

La guerrière hocha un peu la tête puis elle s’allongea à nouveau sur les branches, regardant les progrès de la lune dans un silence morose.

La barde soupira intérieurement, s’assit près d’elle et passa le bras par-dessus les épaules larges. « Je suis leur Reine. » Une idée la titilla, issue de l’attitude d’Ephiny.

« Je sais », dit Xena. « Désolée… ce sont de braves personnes, Gabrielle… ça va juste prendre un peu de temps. » Sa posture s’affaissa un peu cependant, tandis qu’elle passait le doigt sur les feuilles qui les entouraient.

« Mm… » Gabrielle se blottit près d’elle et posa le menton sur son épaule, prenant une inspiration régulière tout en cherchant ses mots. « Je… hum… » Elle hésita. « Tu sais… je lisais ces trucs qu’elles m’ont laissés… sur les règles des Amazones et les lois… et tous ces machins. »

Xena tourna la tête en regardant le visage de sa compagne avec un intérêt paresseux. « Oui oui ? »

Gabrielle hocha la tête sentant son estomac se nouer nerveusement. « Elles ont des traditions intéressantes. » Elle temporisa, sentant les yeux bleus se durcir et l’étudier avec attention. « Il y en a… une ou deux que je… je pense que j’aimerais connaître sur un niveau… heu… personnel. »

Elle sentit la respiration de Xena changer et le saut dans son rythme cardiaque, perceptible sous les doigts de la barde posés sur le cou de la guerrière. Gabrielle leva les yeux avec incertitude et vit les boucliers inquiets qui s’élevaient rapidement dans les yeux de son âme sœur et elle se rendit compte de comment Xena pouvait avoir interprété ce qu’elle venait de dire.

Bon sang. Elle jura silencieusement. Est-ce qu’elle pense toujours qu’il y a une chance que je choisisse les Amazones ? Elle leva les yeux vers le visage tendu de Xena et reçut sa réponse, et ça l’attrista. Je présume que oui.

« Bien sûr… Gabrielle… c’est normal… je présume que c’est normal que tu veuilles mieux les connaître… je veux dire.. » La voix de Xena était régulière. « Je peux le comprendre. »

« Bien », répondit la barde. « Tu veux bien être ma Consort alors ? » Elle sentit le souffle sortir de sa compagne tandis que sa mâchoire tombait un peu et elle attendit, observant une douzaine d’émotions passer sur le visage de Xena. Surtout le choc, suivi par l’incrédulité.

« M… moi ? » Réussit à couiner Xena.

Oooh… elle est si mignonne quand elle est prise en défaut. Gabrielle se mordit la lèvre inférieure en réfrénant un sourire. « Et bien… tu es la seule âme sœur que j’ai, alors… oui, toi. »

« Mais… mais ça ferait de moi… »

« Une Amazone, oui », reconnut Gabrielle, se sentant très fière d’elle. « Plongée dans les… hum… plumes… pour ainsi dire. » Elle lut le doute dans les yeux de Xena avec une pointe douloureuse. « A moins que tu… ne veuilles pas… l’être… pour moi. »

Un silence tomba entre elles jusqu’à ce que Xena prenne une inspiration et lève la  main vers sa joue pour lui pencher la tête de sorte que leurs regards se croisent. « Je… je… Gabrielle, je ne mérite pas cet honneur. » Sa voix tremblait. « Les Amazones me voient comme… à moitié folle, assoiffée de sang… » Elle s’arrêta puis reprit. « Une tueuse. »

Gabrielle lui embrassa affectueusement la main puis la couvrit de la sienne. « Je sais », répondit-elle honnêtement. « Mais si tu dis oui… alors tu seras LEUR tueuse à moitié folle et assoiffée de sang… et ça fera une grande différence pour elles. »

La guerrière cligna des yeux, choquée de son analyse brutale et pratique. Elle prit une inspiration puis la relâcha lentement. « Tu as raison… je… je présume que c’est une bonne idée. »

La barde mit le nez dans son cou. « Merci… mais ce n’est pas pour ça que je te l’ai demandé. »

Xena était totalement déstabilisée et ça se voyait. « Je… c’est… ah non ? » Bafouilla-t-elle doucement.

« Non », répondit Gabrielle. « C’est une très belle cérémonie et c’est quelque chose que je veux vraiment partager avec toi. »

Un léger sourire tremblant tira sur les lèvres de Xena. « Très bien… je… j’aimerais beaucoup ça. »

La barde sourit. « Ouuuuuiiiii… » Elle rit doucement. « Ça va être génial. » Elle prit les lèvres de Xena pour un long moment délicieux puis mit sa joue contre celle de la guerrière. « Je t’aime. »

La guerrière semblait osciller entre un grand sourire et un froncement d’inquiétude, et elle se contenta de s’abandonner, laissant un large sourire passer sur son visage. « Je t’aime aussi. » Elle relâcha un long soupir de soulagement. « Ephiny va faire une crise. »

« Nan. » La barde secoua la tête. « Elle a fait tellement d’allusions qu’elle a failli avaler son collier en dents de sanglier. » Elle passa les bras autour de sa compagne et la serra aussi fort qu’elle pouvait. « Mmmmpfff… ça va être génial. » Elle soupira joyeusement en regardant les étoiles. « Hé… c’est quel genre d’arbre ? »

Xena leva des yeux un peu embués. « Hein ? ? Oh… euh… c’est un très vieux pommier… mais il ne porte presque plus de fruits… je pense me souvenir n’avoir mangé qu’une seule de ses pommes une fois… peut-être deux… elles étaient succulentes, mais… » Elle suivit le doigt pointé de Gabrielle qui avait identifié un fruit qui pendait avec une acuité sans faille. « Oh… oui, regarde-moi ça. » Elle lança un regard connaisseur à sa compagne puis pencha la tête. « Laisse-moi deviner… tu as raté le dîner ? »

Des yeux verts coupables sous des cils clairs se tournèrent vers elle. « J’étais trop inquiète pour manger », admit-elle d’un air penaud. « J’ai joué avec mon plat tellement longtemps que maman l’a pris et a dit qu’elle allait demander à Johan d’en faire une sculpture. »

Xena rit d’un air désabusé. « C’est de ma faute. » Elle se leva et sauta sur la branche suivante, qui balança dangereusement sous son poids, puis elle se pencha vers la branche qui pendait et attrapa le fruit, le faisant tourner brusquement avant de le sécuriser d’un geste preste. « Je l’ai… » Marmonna-t-elle tout en sautant de la branche sur laquelle elle était en équilibre, puis elle finit de nouveau à côté de la barde. « Et voilà. »

Gabrielle retira ses mains qui cachaient ses yeux et examina sa récompense, qui était d’une couleur dorée légère, striée de riches veines rouges et plus grande que son poing fermé. « Mmmm… » Elle la renifla d’un air appréciateur et prit une bouchée. « Wofffww… » Le jus explosa et coula le long de son menton tandis qu’elle mâchait et avalait. « C’est génial. » La pomme était sucrée et très croustillante et juste à la bonne température, rafraîchie par la brise nocturne.

Elle mordit un gros morceau et haussa les sourcils. « Ttffeux gter ? »

Xena rit et pencha la tête, refermant ses dents autour du fruit offert et elle le mordit volontiers. Le goût de celui-ci était étrangement familier et elle le savoura, mâchant lentement et s’arrêtant lorsque ses dents rencontrèrent la forme arrondie d’une graine. « Hmm… » Elle sépara le morceau et retira la chair, faisant rouler la graine dans sa bouche. « Un pépin. »

« Hé. » Gabrielle finit sa propre bouchée et avala rapidement. « Pas de lézard, tu te souviens ? Donne-moi cette graine. »

C’était un curieux sentiment, chatouillant, que Xena associa à la réaction normale de son corps à son âme sœur, tandis qu’elle prenait doucement le visage de Gabrielle et posait ses lèvres sur celles de la barde, goûtant la pomme et prenant son temps pour explorer la bouche de sa compagne, riant presque lorsque celle-ci retira talentueusement la graine de sa bouche avec sa langue.

Elle sentit la graine sortir de sa bouche et avec cela, une vague profonde et riche la submergea tandis que leur connexion prenait le contrôle et les rapprochait plus que la peau ne le permettrait, à un endroit où elle pouvait jurer qu’elle sentait le battement du cœur de Gabrielle dans ses oreilles et la respiration de la barde dans ses poumons, plus solides et plus réels que toute autre expérience qu’elle ait eue dans sa vie.

Ça dura presque une éternité et quand elles prirent finalement un instant pour respirer, ce fut pour se regarder dans les yeux avec émerveillement. « Wow. » C’était à peine un son, plus un souffle sorti de la gorge de Gabrielle. « C’était plutôt impressionnant. »

Xena la fixa et passa un doigt le long de sa mâchoire avec un plaisir absent. « Oui… ça c’est sûr », marmonna-t-elle tandis qu’elles se regardaient. « <Où est passé la graine ? » Demanda finalement la guerrière, avec une curiosité absente.

Gabrielle testa sa bouche puis haussa les épaules. « Je présume que je l’ai avalée… » Elle jeta un coup d’œil avec doute à son âme sœur. « Ça ne va pas me faire de mal, hein ? »

La guerrière regarda la lueur de la lune qui éclairait sa peau, reflétant la légère rougeur qui couvrait ses joues. « Non… n’en prends pas l’habitude… mais une seule, ça va. » Elle était à peine consciente de ce qu’elle disait, tandis qu’elle essayait de calmer un corps toujours exacerbé de la puissance de leur dernier baiser. Lentement, elle porta la main à son oreille et la toucha, puis elle regarda Gabrielle. « Est-ce que tu viens aussi d’entendre une cloche ? »

La barde se mit à rire. « Tu blagues ? Mon cœur bat encore si fort que je ne pourrais pas entendre notre coq s’il chantait tout près de moi. » Elle posa le trognon de la pomme et glissa ses mains sur le corps de son âme sœur, respirant son odeur avec un grognement léger et sensuel. « Ça devait être une chèvre perdue », ajouta-t-elle en levant le menton de Xena pour explorer la gorge de la guerrière de ses lèvres. « Mmm… tu sens vraiment bon », marmonna-t-elle en sentant les muscles bouger sous son contact.

« J’ai… j’ai couru partout… j’ai transpiré toute la journée… » Protesta faiblement la guerrière tandis qu’elle glissait dans une position plus confortable et attirait la barde contre elle. « Ce n’est pas très excitant. »

« Hé… » Gabrielle relâcha un rire de gorge bas. « Tu as teeeeellllement tort. » Elle se glissa vers le haut et captura à nouveau les lèvres de son âme sœur et elle retourna à la brume chaude qui s’insinuait dans chaque coin et recoin de sa conscience, se frayant un chemin en elle et en Xena. Elle le savait – elle pouvait sentir la guerrière s’ouvrir à elle d’une façon toujours très rare entre elles, et elle suivit obligeamment Xena partout où elle l’emmenait, oubliant où elle se trouvait, ignorant l’écorce rugueuse qui effleurait sa peau et vaguement consciente de l’air nocturne frais qui soulevait maintenant les poils fins sur son dos nu.

Xena sentit des vagues de frissons tandis qu’elle retirait la tunique de Gabrielle et elle était consciente des mains de la barde qui s’affairaient avec impatience sur les boucles de son gambison, le faisant glisser de côté tandis qu’elles bougeaient ensemble et qu’elle expérimentait le choc sensuel de leurs corps qui se touchaient sur toute leur longueur. C’était bien la chose la plus intense qu’elle ait jamais connue et elle sentit qu’elle perdait le contrôle, qui se dissolvait avec chaque pouce d’elle qui réclamait le toucher de son âme sœur et elle relâcha tous ses doutes et les contraintes qu’elle mettait habituellement sur sa passion et elle se contenta…

De se laisser aller.

Ce fut une explosion qui monta si vite que tout ce qu’elle put faire fut de s’agripper et de la laisser avaler ses sens, sentant Gabrielle bouger avec elle tandis que leurs âmes s’ajustaient et se rejoignaient et devenaient un simple point de lumière, les laissant toutes deux tremblantes et épuisées, reposant dans les bras l’une de l’autre dans un contentement brumeux.

L’amour les entourait. Gabrielle était consciente de respirer et de laisser l’air s’insinuer dans chaque fêlure, chaque endroit blessé encore présent dans son cœur. C’était un cadeau qu’elle n’avait jamais ressenti et cela la submergea et elle laissa faire. Chaque battement de son cœur envoyait cette merveilleuse chaleur à travers elle encore et encore et tandis qu’elle sentait les battements des cœurs jumeaux ralentir, la sensation de leur connexion grandit jusqu'à rivaliser avec ces quelques moments exaltants quand elle était spectatrice de son propre corps tandis que Xena en prenait possession pour combattre Velasca.

C’était si bon. C’était si juste que cela amena des larmes à ses yeux et elle les laissa tomber en silence contre la poitrine de Xena qui bougeait lentement, et elles coulèrent à travers le léger duvet qui couvrait la guerrière. De longs bras la tenaient en sécurité et elle se relâcha joyeusement dans le doux confort de savoir que son âme sœur était près d’elle, traçant lentement, paisiblement et régulièrement des dessins sur sa peau.

Elle leva les yeux et vit Xena qui scrutait le ciel nocturne, un demi-sourire sur les lèvres tandis que les petits muscles sous sa peau bougeaient, son regard se déplaçant légèrement d’un point à un autre au-dessus d’elles. « A quoi tu penses ? » Gabrielle brisa doucement le silence.

« Je me souviens… de cette nuit-là… » Répondit Xena, la voix une note plus haute que d’habitude. « J’avais eu… une très bonne journée… j’avais fini par chevaucher cet étalon alors que personne ne le pouvait… je l’avais travaillé encore et encore… et finalement il… il a fini par me faire confiance, il s’est approché et a pris une carotte dans ma main et m’a laissé le monter.

« Mmm… ça semble… spécial », acquiesça aimablement Gabrielle, qui ne partageait pas spécialement la passion de sa compagne pour les chevaux.

Xena sourit. « Je sais que tu penses que je suis cinglée… mais… quoi qu’il en soit, je me sentais plus que bien… et je suis venue ici, il n’y avait pas de lune cette nuit-là et j’ai réussi à trouver quatre dessins d’étoiles que je n’avais jamais vus avant. »

« Tu pourchassais les étoiles avant ? » Demanda la barde, légèrement ravie.

« Oui… » Sa compagne eut un sourire détendu. « J’ai réussi à l’oublier jusqu’à ce que je te rencontre. » Elle soupira. « Bref… je me souviens être restée assise ici, les mains derrière la tête, à regarder en haut… et à espérer le futur, me demandant de quoi il serait fait… pensant à toutes les grandes choses que j’allais faire. »

Gabrielle caressa la peau douce sous elle, essayant de penser à quelque chose à dire.

« Gabrielle ? » Xena prononça son nom comme s’il s’agissait d’une prière.

« Je suis là, mon amour », répondit la barde.

« Je ressens la même chose. » La voix de la guerrière était pleine d’émerveillement. « C’était la chose la plus stupéfiante que j’ai vécue. »

Gabrielle enveloppa ce moment dans la soie et le mit au plus profond d’elle-même, dans l’endroit spécial qu’elle réservait aux choses dont elle savait qu’elle les regarderait un jour comme des événements qui avaient changé sa vie.

Epouser Perdicas et le regarder mourir.

Avoir défendu Terreis.

La mort de Xena et sa résurrection.

Meridian et Krafstar.

Hope et Dahak.

Qu’on lui demande de gratter un nez dans un donjon crasseux en Chine.

Se tenir au-dessus du corps immobile de Xena dans une caverne humide et refuser de laisser la douleur et la colère la submerger.

Choisir l’amour et non la haine.

Choisir la vie et non la mort.

« C’est beau », fut tout ce qu’elle dit en souriant vers les yeux bleus qui brillaient d’argent dans la lumière de la lune, et elle y vit une expression étrange qu’elle reconnut à peine.

La paix.

Elle la ressentit aussi, un calme délicieux qui s’enroulait autour de son cœur, éjectant ses craintes et ses inquiétudes comme si elles n’avaient jamais été là. C’était merveilleux.

Gabrielle tourna le regard vers les étoiles et passa la main lentement le long de l’estomac de son âme sœur. « Tu penses que ça ressemble à un bateau ? » Elle pointa du doigt.

« Non non. » Xena secoua un peu la tête. « Un chat. »

« Tch. » La barde sourit largement. « Un chat ? » Elle pencha la tête. « Sûrement pas… et pourquoi pas une théière ? »

« Une théière ? ? »Xena se mit à rire. « Tu blagues… » Elle regarda à nouveau. « D’accord… un poisson. »

Gabrielle gloussa. « Seulement si tu te mets sur la tête… et bien… peut-être une pieuvre. »

Un haussement de sourcil. « Je pensais que tu étais partiale envers les calamars. » Xena chatouilla un peu la peau douce sous ses doigts et elle fut récompensée par un couinement ravi tandis qu’elles se cherchaient sans merci sous une canopée épaisse d’étoiles scintillantes.


Ephiny se tenait en silence dans la pièce, le bruit de pas de Gabrielle diminuant. Elle était seule et les craquements de l’auberge autour d’elle lui semblaient anormalement forts tandis qu’elle traversait la chambre et s’appuyait des deux mains sur le rebord de la fenêtre, pour regarder dehors.

La cour arrière de l’auberge était calme et l’odeur du jardin d’aromates de Cyrène flottait vers elle, avec un arôme à demi-épicé, à demi-âcre. Derrière elle, elle le savait, on emballait leurs affaires à l’exception du petit sac de choses qu’elles avaient utilisées pour la nuit, tandis qu’Eponine obéissait au doigt et à l’œil à sa demande de partir aux premières lueurs.

Bon sang. Ephiny se détourna de la fenêtre et se laissa tomber dans un fauteuil. Gabrielle avait une façon de faire tourner les mots dans votre tête, où ils s’installaient, vous tenaillant jusqu’à ce que vous y portiez votre attention ou que vous soyez assez soûle pour vous en débarrasser.

Avec une blessure à la tête, être soûle était hors de question. Alors elle en était là, à entendre ces doux sons précis et tenaillée par la connaissance que la barde disait probablement une vérité qu’elle ne voulait pas entendre.

Comme si Gabrielle n’en avait pas assez avec la sienne, pas vrai ? Elle n’avait trompé personne ce soir au dîner, tout le monde, y compris Arès, le loup, s’était rendu compte que la barde était à des centaines de kilomètres de là, si préoccupée qu’elle avait à peine fait attention quand on l’avait appelée.

Elle l’aimait tellement. Ephiny secoua la tête d’étonnement. Comment cela pouvait-il survivre à la mort de deux enfants ? Comment me serais-je sentie si ça avait été Xenan… est-ce que j’aurais été capable de pardonner ?

Elle y réfléchit. Bon sang. Un long souffle lent. Est-ce possible d’aimer quelqu’un autant qu’on puisse dépasser ça ? Je présume que oui, mais bon sang si je sais comment.

La porte s’ouvrit en craquant et Eponine passa la tête, repérant Ephiny, lui produisant un sourire tendu et vrai. « Tu es de retour. »

« Nan. » Ephiny reposa la tête sur le dossier du fauteuil. « Je suis toujours dans les bois là-bas. »

Cela lui valut un sourire plus détendu de sa compagne, qui entra dans la chambre et se mit dans l’autre fauteuil. « Tu as apaisé Gabrielle ? »

« Non », répondit honnêtement la régente. « Il n’y a qu’une seule chose qui peut le faire et ce n’est pas moi, c’est sûr. » Elle soupira. « D’un autre côté, elle a réussi me secouer plutôt bien. »

« Tu… heu… penses qu’on devrait essayer de la retrouver ? Je veux dire Xena ? » Eponine aborda le sujet avec une bonne dose d’appréhension. Elle n’avait aucun désir de retrouver la guerrière si celle-ci était déterminée à ne pas être trouvée. « Et si quelque chose lui était arrivé ? »

Une légère secousse des boucles d’or d’Ephiny. « Gabrielle le saurait… et elle dit qu’elle pense qu’elle va bien, elle est juste… je ne sais pas, inquiète, je présume. »

« Mm. » Eponine réfléchit à cette déclaration. « C’est quoi ce truc en fait ? »

« Quoi ? »

« Ce… ‘Gabrielle le saurait’ », testa doucement la maîtresse d’armes.

« Oh. » Ephiny se gratta le nez. « Par Hadès si je le sais… elle le sait juste… elles ont une sorte de consciencel’une de l’autre ou un truc comme ça. » Elle haussa les épaules. « Un peu comme… tu te souviens de Iatha et Genis ? »

« Les jumelles ? » Eponine se redressa. « Bien sûr… c’était deux Amazones vraiment sympas… j’étais désolée de les voir partir pour Thèbes. »

« Oui… et bien, elles étaient un peu comme ça… l’une finissait toujours les phrases de l’autre, elles étaient malades en même temps, elles savaient toujours quand l’autre avait des ennuis… ce genre de choses. » Ephiny avait été plutôt fière d’elle-même pour avoir deviné tout ce truc, le seul ennui c’était que… »

« Mais Xena et Gabrielle ne sont pas jumelles », objecta Eponine. « Pas vrai ? »

« Pas que j’ai remarqué », répliqua sèchement Ephiny. « Mais je pense que ça fonctionne de la même façon. »

« Oh. » L’Amazone aux cheveux noirs digéra les faits. « C’est plutôt fichument vrai. »

« Mm », acquiesça Ephiny d’un air absent. « Oui, c’est sûr. »

Elles se regardèrent un long moment puis Ephiny leva les mains et les laissa retomber sur les accoudoirs. « Je ne le supporte pas. »

« Hein ? » Pony cligna des yeux.

« Cette fichue Reine a mis une idée pleine de caca de Centaure dans ma tête et maintenant ça n’arrête pas. » Ephiny fit grincer ses dents. « Par Hadès. » Elle se leva et alla à leurs bagages, farfouilla puis en sortit un petit sac. « Je ne vais pas être tranquille un instant jusqu’à ce que je fasse ceci. »

« Faire quoi ? » Demanda Pony, nerveusement, en regardant Ephiny attraper une tasse et commencer à marcher dans la chambre. « Ouah… Eph ! » Elle bondit et attrapa le bras de la régente. « Où tu vas ? »

« Avoir une discussion avec Paladia. » Ephiny carra les épaules. « Je suis une Amazone, bon sang, et je ne recule devant rien ni personne… encore moins une gardienne de cochons à peine grandie avec un sale caractère. » Elle sortit, laissant là Eponine avec la mâchoire pendante.

« Wow. » La maîtresse d’armes se passa la main dans ses cheveux noirs. « Il faut que je demande à la Reine de m’apprendre ce tour. » Ceci fut dit à une pièce vide et l’écho lui revint, et elle secoua la tête en suivant du regard la bravade hâtivement rassemblée par Ephiny.


Paladia avait la tête posée sur le mur sale ; elle était à demi éveillée et sombrait à demi dans un sommeil agité. La journée avait été très longue et très ennuyeuse, principalement passée en la présence agaçante de Cait, une fois que Gabrielle l’avait fait ramener à sa cellule.

Elle avait réfléchi à ce que la barde aux cheveux clairs lui avait dit et elle avait décidé qu’elle ne la haïssait plus vraiment. En fait, elle lui faisait plus pitié qu’autre chose… elle avait les idées les plus stupides qu’elle n’ait jamais entendues sur ce que les gens étaient.

Bon, au moins si elle avait quelqu’un qui devait décider de comment la punir, c’était mieux pour elle que ce soit la douce Gabrielle au bon cœur. Paladia eut un petit sourire supérieur. J’ai eu de la chance… elle aurait pu laisser la décision à cette garce aux cheveux frisés que je…

La porte s’ouvrit brusquement et se referma à nouveau, laissant entrer une lueur de torche pendant une brève seconde, puis la plongeant à nouveau dans l’obscurité. Elle sentit son cœur battre plus fort lorsqu’elle se rendit compte qu’il y avait quelqu’un avec elle dans le cellier.

Quelqu’un qui respirait fortement l’hostilité.

Une chandelle s’alluma et un regard noisette croisa le sien, aussi glacial qu’une journée d’hiver.

Oh… merde. Paladia déglutit. On était au milieu de la nuit, personne dans les environs et cette Amazone à l’air vraiment folle était visiblement armée. Une longue dague à l’air mauvais pendait à sa taille et elle portait deux clubs courts à la ceinture.

Très lentement, elle se mit en arrière, soulevant son bras blessé dans un faible espoir de protection, tandis qu’elle endurait l’évaluation silencieuse et effrayante dans le regard sans expression d’Ephiny. « Je présume que les rôles sont inversés, pas vrai ? » Hasarda-t-elle faiblement.

Ephiny sourit. Ce n’était pas une expression rassurante. Elle fit couler de la cire sur une étagère et posa la chandelle dessus, la maintenant jusqu’à ce qu’elle soit sûre qu’elle tienne puis la relâchant pour avancer d’un pas et surplomber Paladia.

La lumière vacillante de la chandelle envoyait des ombres sur le visage de l’Amazone. « Je présume qu’il est temps de savoir qui est la plus grande garce, toi ou moi. » La voix d’Ephiny était basse et contrôlée. Elle retira un chobo de sa ceinture et le lança en l’air, rattrapant la poignée en bois avec un geste léger et rythmé. « Qu’est-ce que tu veux parier ? »

Paladia ne bougea pas, essayant de contrôler sa respiration qui semblait soudainement vouloir s’enfuir avec elle. Ephiny irradiait la menace et brusquement toutes les histoires qu’elle avait entendues sur les Amazones assoiffées de sang se bousculèrent dans son crâne, criant pour avoir son attention. « C… c’est pas un grand défi. » Elle leva son bras. « Xena s’en est occupée. »

Ephiny sourit à nouveau. « Pas assez. » Elle remit le chobo à sa place et s’agenouilla à l’endroit où elle avait lâché un petit sac. Elle retira plusieurs types d’herbe et les saupoudra dans la tasse qu’elle portait avant de verser de l’eau de l’outre posée près de la porte. Puis elle se releva et avança à grands pas vers la renégate blessée, mélangeant la substance d’un doigt paresseux. « Tu sais ce que c’est de se sentir sans forces ? »

Paladia déglutit, les yeux fixés sur la tasse.

« Hmm ? Ce que c’est que d’avoir quelqu’un qui vous contrôle… qui fait des choses que vous n’avez aucun moyen de faire ? » La voix d’Ephiny devenait coléreuse. « Non ? » Elle s’agenouilla et attrapa la mâchoire de la renégate de ses doigts puissants, pour la forcer à s’ouvrir. « Tu vas l’apprendre. »

Paladia tenta de lutter, mais son bras l’en empêchait et Ephiny, même encore blessée, était forte et savait comment soumettre quelqu’un. Elle repoussa la tête de la renégate, la tenant en place avec le poids de son corps et elle versa le mélange dans sa bouche, lui pinçant la gorge jusqu’à ce qu’elle avale convulsivement.

C’était amer et ça piquait en descendant et Paladia sentit son cœur hoqueter au moins deux fois, tandis que la panique provoquait un gémissement. Une autre dose et elle vomit presque à cause du goût, mais Ephiny ne cédait pas. Elle lui maintint la bouche fermée. « Oh non… ça descend et ça reste en bas ou tu vas te noyer dedans », dit l’Amazone d’une voix rauque en grinçant des dents.

Elle n’avait pas le choix. Plusieurs minutes passèrent tendues tandis qu’Ephiny attendait et elle fixa l’Amazone, ses yeux trouvant les bleus en diminution et coupures qui couvraient pleinement son visage. Je vais avoir l’air encore pire, se rendit-elle compte tandis qu’un bourdonnement étrange démarrait juste sous sa conscience. Elle cligna des yeux et regarda Ephiny qui lui attrapait la mâchoire et la tournait pour que leurs regards se croisent.

Elle ne pouvait pas l’arrêter.

« Ce n’est pas un sentiment agréable, pas vrai ? » Demanda l’Amazone.

Paladia baissa le regard, incapable de croiser celui d’Ephiny. Sa panique montait à nouveau tandis que les sons de la pièce commençaient à résonner bizarrement.

« Je pourrais te faire faire n’importe quoi », dit l’Amazone en grondant. « Je pourrais te faire te couper toi-même… je pourrais te donner assez de ça pour faire de toi un bébé sans forces pour le reste de ta vie. »

Les lumières commencèrent à s’allumer et s’éteindre dans sa vision et elle se rendit compte combien ce sentiment était vraiment dégoûtant. Elle détestait ça. Ça lui brûlait les entrailles et lui arrachait toute l’assurance qu’elle avait réussi à amasser après qu’elle eut perdu le reste de sa famille. Quelque chose céda.

« Ne me fais pas de mal. » Ce n’était pas sa voix. Non ?

« Quoi ? » Reçut-elle en réponse acérée et résonnante. « Je ne le pense pas… je vais te faire te sentir tout comme moi, espèce de pauvre merde de cheval. »

« S’il te plaît. »

Un rugissement lui remplit les oreilles, et elle pensa qu’elle avait crié, et le bruit des flammes, et une peur si submergeante qu’elle prit simplement le contrôle, et la fit se mettre en une petite boule, espérant malgré tout qu’elle allait survivre.

Le bruit diminua et elle devint consciente des sons doux et subtils de sa prison. Le craquement du bois et l’odeur de la terre. Lentement, elle ouvrit les yeux pour voir Ephiny assise sur le petit tabouret, la regardant calmement.

« Qu… qu… » Paladia regarda autour d’elle abasourdie. La confusion était partie en même temps qu’une grande partie de la douleur dans son bras. « Qu… que… »

« Un calmant. » Ephiny avait les bras posés sur ses genoux et étudiait paresseusement un chobo. « Avec un petit extra. Ça ne va pas te tuer. »

La renégate la fixa avec incrédulité. « Tu m’as dupée. » Les mots coulèrent. « Tu voulais que je voie ce que ça faisait. »

Ephiny haussa un sourcil clair. « Tu n’es pas aussi stupide que je le pensais », répliqua Ephiny d’un ton brusque. « Tu as aimé ça ? »

« Ça craint », répondit Paladia d’un ton apathique.

« Oui, c’est sûr » approuva l’Amazone tranquillement. « Je me sentais comme une pauvre merde », lui dit-elle. « Et encore maintenant… je ne peux même pas regarder mes amies en face parce que je me sens minable. »

La renégate cligna des yeux d’un air las vers le sol et céda. Rester fière ne méritait pas l’énergie à développer. « Suis désolée », marmonna-t-elle comme elle avait l’habitude de faire quand Ma la coinçait au sujet des cochons. « Je ne connaissais pas d’autre moyen d’avoir quelqu’un avec moi. »

Elle rata l’écarquillement soudain des yeux d’Ephiny et l’expression de surprise sur son visage. C’était parti quand elle leva le regard et croisa les yeux noisette qui l’étudiaient en silence. Même avec les bleus, pensa-t-elle d’un air maussade, l’Amazone était jolie. Un doigt commença à tracer un dessin dans la terre d’un air absent. « Ma… m’a dit que ça ne me ferait rien de bon dans ce domaine… elle m’a dit que je ferais mieux de me trouver un bon gars costaud qui aurait besoin d’un bras fort et pas grand-chose d’autre. »

« Paladia… » Ephiny s’éclaircit un peu la voix. « On dit que l’amour est aveugle… il faut juste aller au bon endroit pour le trouver. »

« C’est facile pour toi de dire ça, pas vrai ? » Répliqua la renégate. « Pour vous tous. »

L’Amazone pinça les lèvres. « Je ne sais pas… je présume que du point de vue de Phantès, j’étais plutôt fichument moche », répondit-elle tranquillement. « Il s’en fichait. »

Paladia cligna des yeux. « J’avais oublié ça », marmonna-t-elle.

Ephiny l’étudia et sentit sa colère s’en aller lentement, remplacée par une vague de pitié et de dégoût. Ce n’était pas un monstre… c’était une adolescente pathétique et troublée. Elle soupira. Je ne veux plus la tuer. Elle fit tourner la pensée. Je veux juste lui mettre une claque sur le haut du crâne pour être aussi paumée.

Avec un soupir, elle se leva et se brossa. « Bonne nuit. »

Paladia leva les yeux, surprise. « Tu ne vas pas me battre ? »

Ephiny lui lança un regard de pitié. « Non. Je n’ai jamais été vraiment du genre garce. » Elle s’arrêta, une main sur la porte, puis elle secoua la tête et partit, laissant la chandelle vaciller dans son passage.


« Le soleil se lève », dit Gabrielle, nichée avec aise contre l’épaule de Xena.

« Mmhmm », acquiesça la guerrière avec un petit bâillement. « Je pense qu’on devrait rentrer… dire au revoir aux Amazones… tout ça. » Les yeux bleus de la guerrière étaient gris dans la lumière de l’avant-aube alors qu’elle regardait avec intérêt les nuages fins naviguer sur le ciel assombri. La lune s’était couchée il y avait quelque temps et elles étaient blotties sous la cape de Gabrielle pour se protéger du froid humide.

« T’sais… si quelqu’un m’avait dit hier que j’allais passer la nuit avec toi dans un arbre… ça m’aurait fait bien rire », lui dit la barde. « Mais, dieux… je suis contente que ce soit l’endroit exact où je suis arrivée… Xena, c’était… incroyable. »

La guerrière haussa un sourcil d’un air narquois. « Et bien… je vise à faire plaisir. »

Gabrielle ricana doucement et la tapa. « Pas ça… » Elle s’interrompit. « Et bien… oui, en fait, ça a été incroyable aussi… mais je veux dire tout ce truc… venir ici… la lune… la vue… la pomme. » Une autre pause. « Ça me rappelle que j’ai faim. »

Xena éclata de rire. « Comment je savais que ça allait venir ? » Dit-elle à l’arbre puis elle regarda son âme sœur. « Et bien… tu as utilisé pas mal d’énergie hier soir. » Elle mordilla l’oreille de la barde et sourit quand elle eut un rire en réponse. « Allons, partenaire… sortons de cet endroit et rentrons à la maison. »

La barde relâcha un long souffle tremblant. « Xena… nous sommes à la maison. »

Cela vint du fond de son âme et alla droit vers celle de sa compagne tandis qu’elle entendait l’arrêt dans la respiration de Xena et que les bras qui la tenaient se resserrèrent à un point presque insupportable.

Elle se sentait… entière. Pour la première dans ce qui semblait être une éternité. Et alors elle sourit contre la peau chaude sur laquelle elle était allongée et elle absorba la chaleur et l’émotion qu’elle pouvait sentir venir chez son âme sœur. « C’était si merveilleux. » Elle sourit d’un air joyeux.

« Oh oui », approuva Xena. « Puis-je ne faire que ça du reste de la journée ? »

Gabrielle chantonna de délice. « Et pourquoi pas le reste de nos vies ? »

« Ça me va », répondit aimablement la guerrière. Elle maintint son étreinte quelques minutes puis relâcha la barde à contrecoeur. « Mais… je présume qu’on ferait mieux d’aller les saluer. » Elle arrangea les mèches de la barde de ses doigts nonchalants. « Elles vont s’inquiéter. »

Gabrielle posa le menton sur la clavicule de sa compagne et réfléchit au problème. « Oh… très bien. » Elle fit semblant de soupirer. « On pourrait revenir ici de temps en temps ? »

Xena lui sourit. « Bien sûr. » Elle s’interrompit et caressa doucement les cheveux de la barde. « Tu es la première personne que j’amène ici. » Un hochement tranquille de la tête. « Je suis contente de l’avoir fait. »

Elles flottèrent les yeux dans les yeux pendant quelques inspirations, puis se relevèrent à contrecoeur, riant tandis qu’elles arrangeaient les vêtements bizarrement fermés et elles plièrent la cape de Gabrielle.

« Ouille. » Gabrielle regarda en bas. « Oh ! » Elle mit la main sur sa bouche. « Pauvre Arès. »

Xena se pencha et repéra le loup roulé en boule au pied de l’arbre. « Oh… par Hadès… il va être contrarié. » Elle tressaillit. « Je pensais qu’il rentrerait à la maison… il a dû trouver un chemin pour contourner le ravin.

« Yick », couina la barde. « Et bien…descendons… » Elle regarda la branche avec un manque distinct d’enthousiasme. « Comment se fait-il que c’est plus haut qu’hier ? »

La guerrière rit doucement et mit le bras autour des épaules de la barde, puis lui prit les genoux de l’autre bras et la tint contre elle. « Pas de problème. »

« Oh… Xena… non… » Protesta Gabrielle. « Je peux descendre… allons… tu vas te blesser. »

La guerrière prit une expression profondément meurtrie.

« Xena ! » Grogna son âme sœur. « Ne fais pas cette grimace… allez maintenant. »

Des yeux bleus de chiot la regardaient tristement. Avec une moue de la lèvre inférieure.

Gabrielle soupira et glissa les bras autour du cou de son âme sœur, la tenant fort. « J’abandonne. »

Xena sourit et s’avança sur le bord de son petit nid de corbeau, puis elle se lança dans les airs pour atterrir sur la branche basse suivant avec un talent décontracté. « Ok ? » Elle regarda le visage de Gabrielle et vit les yeux de la barde bien fermés. « Brave fille. » Elle avança de quelques pas sur la branche puis se laissa tomber sur la suivante, la sentant se courber dangereusement sous leurs poids combinés. Oh oh… attention Xena… tu n’es plus une adolescente malingre, tu te souviens ? Les deux branches suivantesfurent abordées sans problème et elle rebondit sur une branche finale avant le sol, les faisant bondir toutes les deux dans un saut paresseux avant d’atterrir dans l’herbe où Arès se précipita vers elles et les accueillit avec une haute indignation.

« Tu peux lâcher maintenant et ouvrir les yeux », dit Xena à sa compagne, qui ouvrit un œil vert et la regarda solennellement.

« Et… pourquoi… je voudrais faire ça ? » Demanda la barde en mettant le nez dans son épaule. « Je suis… parfaitement, parfaitement à l’aise. »

« Parce qu’Arès va te mordre les fesses », l’informa Xena tandis que le loup sautait et les faisait presque tomber toutes les deux. « Arès ! »

Gabrielle rit, mais relâcha sa prise, se mettant debout sur le sol avant de tapoter vigoureusement le loup. « Tu nous as suivies, hein ? » Elle embrassa le museau noir d’Arès. « Brave loup. »

« Roooo ! ! ! ! ! » Il dansa d’une patte sur l’autre en secouant la tête. « Grrrrrrrrrrrrr. »

Elles rentrèrent bras dessus bras dessous avec Arès qui gambadait devant elle.


Cyrène s’arrêta alors qu’elle était sur le point d’entrer dans la cuisine, regardant la salle principale de l’auberge d’un air perplexe. Elle changea de direction pour aller vers la table du fond, où une silhouette élancée et solitaire était tranquillement assise et regardait la lumière gris argenté de l’aube passer au rose. « Ephiny ? »

La silhouette se retourna et leva la main. « Bonjour. »

L’aubergiste se rapprocha en regardant l’expression tranquille et épuisée autour des yeux de la régente, et elle s’installa sur le banc près d’elle. « Tu es levée tôt. »

Ephiny haussa les épaules, les mains entourant une chope en bois. « Je ne pouvais pas dormir », admit-elle. « Je… » Son regard alla vers la fenêtre et s’alluma soudain. « Par Artémis… que les dieux soient remerciés. »

Cyrène se leva à demi et regarda dehors, à travers le brouillard matinal qui s’enroulait sur le sol mouillé, enrobant la cour de l’auberge de vrilles blanches. Le brouillard s’écarta en tourbillonnant alors que deux silhouettes familières le traversaient, bras dessus bras dessous, dans un rythme parfait. Elle rit. « Et bien, je crois que les choses se sont bien passées hier soir. »

Ephiny relâcha un long soupir qui atténua la tension dans son corps. « Je pense aussi », murmura-t-elle, sachant que ni la barde ni sa compagne n’avaient été à la maison du tout. Elle y était allée après sa petite rencontre pour trouver une cabane vide, avec les traces de Gabrielle qui menaient vers la forêt.

Le porche résonna avec écho tandis que deux paires de bottes le touchaient, puis la porte s’ouvrit  et Gabrielle entra, suivie par sa grande compagne. « Hé ! » Leurs regards vinrent sur elles. « On dirait bien que nous ne sommes pas les seules à être matinales. » Sa bonne humeur fut immédiatement évidente et son sourire contagieux lui valut un sourire en retour des deux femmes.

« Et bien, bonjour à toi, ma jolie. » Cyrène se mit à rire puis se leva. « Je vais démarrer… » Elle tourna un œil vers sa fille. « Viens par ici et rapporte une théière pour vous… épargne-moi de le faire, hmm ? »

Xena acquiesça d’un air aimable. « Bien sûr. » Elle suivit sa mère dans la cuisine, laissant Gabrielle et Ephiny se regarder par-dessus la surface boisée de la table.

« Alors. » Ephiny joua avec sa tasse. « Tout va bien ? »

Gabrielle lui fit un sourire éclatant. « Plus que bien. » Elle soupira joyeusement. « J’ai passé la nuit la plus incroyable. »

« Oui oui. » L’Amazone mit le menton sur sa main et regarda son amie. « Tu ne livres pas de commentaires sur ce sujet d’habitude, Gabrielle. »

« Hein ? » La barde la fixa, intriguée. « Oh… tch… » Elle leva les yeux au ciel. « Ce n’est PAS ce dont je parlais… » Elle réfléchit. « Principalement. » Un sourire dévoyé s’installa sur ses lèvres une brève seconde. « Non… on est allées à cet endroit où Xena avait l’habitude de traîner quand elle était enfant. »

Ephiny cligna des yeux. « Vraiment ? » Demanda-t-elle d’un air curieux. « Quoi… vous avez passé la nuit dans une grotte ou un truc comme ça ? Vous n’étiez pas à la maison… j’ai vérifié. »

Gabrielle pinça les lèvres. « On a passé la nuit là-bas, oui… » Elle mit le menton sur ses deux mains. « Ce n’était pas une grotte… plus comme… heu… et bien, un arbre. »

L’Amazone posa la tasse avec précautions et la regarda. « Un arbre ? Vous avez passé la nuit sous un arbre ? »

« Non. » Gabrielle secoua la tête.

« C’est bon… j’étais un peu inquiète pendant une minute. » Ephiny se mit à rire.

« Dans un arbre », dit la barde. « Dans ce truc en forme de nid tout en haut. »

Ephiny se contenta de la fixer et se massa les tempes. « Gabrielle, je ne viens pas de t’entendre dire ça. »

« C’était génial. » Son amie rit. « Nous avons regardé les étoiles… et c’est une vue géniale… il y avait cette pomme unique sur l’arbre alors on l’a mangée… et… » Là elle rougit, un flux de couleur saisissante sur son cou et son visage. « Hum… bref, c’est le vieux repaire de Xena… il y a des petits jouets et des peluches… c’est vraiment bien. »

« Gabrielle ? » Ephiny la fixait.

« Oui ? » La barde sourit en tournant le visage pour capturer la première chaleur riche du soleil qui passait par la fenêtre, éclairant son visage d’une lueur dorée.

« Tu babilles », dit l’Amazone, mais très doucement, tandis qu’elle regardait la barde fermer les yeux et s’imprégner de la lumière. Pour une raison quelconque, cette vue amena des larmes piquantes à ses yeux. « Tu vas bien ? »

Un hochement de tête. « Dieux… comme jamais. » Gabrielle tourna à nouveau son sourire radieux vers elle, incapable de le contenir. « Je suis désolée… je présume que je n’ai pas l’air très sensée. »

« Non. » Ephiny rit un peu. « Ce n’est pas le cas… qu’est-ce qui t’est arrivé cette nuit ? Tu as l’air… » Elle hésita, essayant de trouver le mot. « Toute pétillante. »

La barde soupira d’aise, savourant la lumière du soleil. « Je sais… c’est juste que… je ne peux pas l’expliquer. On a juste eu une vraie bonne nuit… c’est tout. Pour commencer… » Elle sourit d’un air espiègle. « Ton souhait va être réalisé… si les Amazones supportent que leur Reine prenne une consort. »

L’Amazone cligna des yeux. « Sans blaguer, c’est vrai ? »

Un autre grand sourire. « Ouais. »

« Très bien ! En avant, Gabrielle ! » Ephiny rit, pour la première fois depuis ce qui semblait être des semaines. « C’est génial… et, oh… quelle fête ça va être. » Elle attrapa la main de la barde. « C’est une bonne décision… ça va rendre des choses plus faciles. »

Un regard direct. « Je compte bien là-dessus », répondit-elle. Leurs regards se croisèrent puis Ephiny baissa le sien.

« Je… » La régente leva les yeux pour voir des yeux verts brume qui semblaient, aujourd’hui, briller d’un feu intérieur qu’elle n’y avait pas vu depuis bien longtemps. « J’ai parlé à… Paladia… hier soir. »

Les doigts mêlés aux siens se resserrèrent. « Je savais que tu pouvais le faire », dit Gabrielle doucement.

Ephiny prit une inspiration profonde. « Oui, et bien… » Elle réfléchit sobrement en regardant le bois de la table. « C’est une gamine stupide et effrayée, Gabrielle. »

« Je sais », répondit la barde d’une voix tranquille. « Je ne pense pas que… je pense que c’était… je ne pense pas qu’elle ait eu beaucoup d’amis… avant… et… elle est vraiment gâchée. »

Un silence long et contemplatif tomba entre elles.

« Je vais la ramener chez les Amazones avec moi », finit par dire Ephiny en carrant les épaules et en levant le menton. « Je ne vais pas laisser ce gâchis devant ta porte. »

La barde plissa le front. « Tu… n’as pas à faire ça, Eph… nous pouvons nous en occuper ici. » Intérieurement, cependant, elle se réjouissait, voyant une solution à deux côtés à ce problème, avec les Amazones qui pouvaient recueillir une guerrière potentielle bien qu’à contrecoeur, et pour Paladia une chance d’avoir des amies parmi ses égales. « Bien que… elle pourrait bien être assez grincheuse pour être une Amazone. »

Ephiny lui lança un regard ironique. « Oh… merci, Gabrielle », commenta-t-elle avec sarcasme, mais elle sourit quand même. « Je présume que tu en fais bien partie aussi, hein ? »

Gabrielle sourit. « Parfois », acquiesça-t-elle. « Que pense Pony de la ramener là-bas ? »

Ephiny se frotta le bord du nez. « Eeeet bien… je pensais qu’elle allait semer toutes ses plumes, mais après y avoir réfléchi un moment, elle a, en quelque sorte, sorti l’un de ses grognements ‘Hé ce ne serait pas si mal’. Ça m’a un peu surprise… » Elle pinça les lèvres. « Ensuite, elle demande si ça signifie que Paladia devra s’entrainer avec des armes et je me rends compte qu’elle a ces joyeux petits rêves tout éveillée d’utiliser cette fille comme mannequin pendant les heures de bâton. »

La barde s’esclaffa puis mit la main sur sa bouche. « Ce n’est pas drôle. »

Les boucles blondes d’Ephiny volèrent quand elle secoua la tête. « Non, pas du tout. »

Elles se regardèrent et ricanèrent. « Les Amazones », soupira Gabrielle. « Il faut qu’on les aime. »

La régente rit doucement. « Oh oui. »

Gabrielle leva les yeux puis se mit debout. « Je ferais mieux d’aller secourir ma meilleure amie des mains de sa mère. » Elle renifla pensivement. « Elle se fait sûrement houspiller pour s’être échappée et avoir boudé comme une gamine. »

Ephiny prit une inspiration. « Oui… envoie-la moi. Il faut que je lui parle un moment. »

La barde lui tapota la main. « Ne t’inquiète pas… elle est de très bonne humeur. » Elle se dirigea vers la cuisine d’un pas décontracté.

La régente la regarda avec affection. « C’est sûr… elle a passé toute la nuit dans un arbre avec toi… comment elle pourrait ne pas être de bonne humeur ? » Dit-elle à l’air vide.


Xena suivit Cyrène dans la cuisine en chantonnant.

Sa mère se retourna aussitôt la porte fermée et la regarda pensivement. « Tu es de bonne humeur. »

Les yeux bleus clignèrent puis Xena sourit. « Je crois que oui. » Elle se percha sur le bord de la table de travail. « Désolée pour hier soir. »

L’aubergiste mit une marmite d’eau à chauffer et se retourna pour lui faire face, les bras croisés sur sa poitrine. « Tu peux t’excuser… Mettre Gabrielle dans tous ces états toute la nuit comme ça… Quelle honte, Xena. »

De manière inattendue, un sourire détendu apparut sur les lèvres de la guerrière. « J’ai fait le nécessaire avec elle », assura-t-elle sa mère. « Mais… oui… je ne voulais pas faire ça… je suis allée à cette ancienne place… et je heu… » Un haussement d’épaules. « J’ai fait la sieste. »

Cyrène la fixa puis éclata de rire. « Tu te moques de moi. »

« Non… » Admit sa fille penaude. « Et quand je me suis réveillée… je voulais repartir… mais Gabrielle m’attendait sur le chemin, alors je l’ai remmenée là-bas pour qu’elle voie l’endroit. » Elle soupira paisiblement. « On a fini par s’y installer. »

« Attends. » Cyrène tendit la main. « Ce n’est pas… cette histoire de… d’arbre, si ? »

Un hochement de tête.

« Xena ! Tu n’es pas en train de me dire que tu as gardé cette pauvre fille dans un arbre toute la nuit ! » Accusa Cyrène. « Elle avait mal à la gorge… tu voulais qu’elle tombe malade… comment… je ne peux pas… dieux, Xena, comment tu peux être aussi irresponsable ! »

La réponse de Xena fut inattendue. Elle sourit doucement à sa mère. « Oui… c’était vraiment irresponsable », admit-elle facilement. « Mais elle va bien… elle avait une cape et je me suis assurée qu’elle était bien au chaud. »

La mâchoire de Cyrène s’affaissa et elle s’avança pour s’asseoir près de sa grande fille. « Tu vas bien ? » Elle tâta le front bronzé. « Tu te comportes étrangement. »

« Oh oui », l’assura la guerrière. « Je me sens en pleine forme. » Elle ferma les yeux et laissa le souvenir de ce qu’elle et Gabrielle avaient partagé la traverser. « Très grande forme », marmonna-t-elle doucement, en ouvrant les yeux à contrecoeur pour voir l’expression perplexe de sa mère. « Heu… désolée. » Elle s’éclaircit la voix. « Tu me demandais quelque chose ? »

Cyrène se contenta de hocher la tête. « Je te jure, toutes les deux on dirait des adolescentes lunatiques parfois. »

Xena sentit une rougeur monter et elle se leva, bougeant les cheveux pour la masquer. « Oui… et bien… Gabrielle n’a pas eu une enfance géniale et la mienne a été un peu courte… alors… » Elle haussa les épaules. « Parfois… si on en a l’occasion… on joue simplement un peu toutes les deux. » Elle s’interrompit et fixa pensivement dehors. « On n’en a pas eu l’occasion souvent ces derniers temps. »

Sa mère tourna un regard  contrit et compatissant vers elle. « Ma chérie, je suis désolée… je te taquinais. » Elle mit la main sur le dos de sa fille et massa doucement. « Je pense que c’est merveilleux que Gabrielle fasse ressortir l’enfant en toi. »

La porte craqua et des yeux verts brillants apparurent. « Quelqu’un parle de moi ? » La barde se glissa à l’intérieur et laissa la porte se refermer derrière elle.

« C’est bon », dit Xena d’une voix traînante. « Elle a fini de crier. » Elle lança un regard vers sa mère. « Et tu ne m’as pas dit que tu ne te sentais pas bien hier soir. »

Gabrielle s’approcha et s’appuya contre sa compagne. « Je n’ai dit à personne que je ne me sentais pas bien hier soir… tout ce que j’ai dit c’est que ma gorge était douloureuse parce que je ne me sentais pas l’envie de raconter des histoires », corrigea-t-elle avec un sourire. « Tout le monde a interprété ensuite. »

« Petit diable. » Cyrène leva les yeux au ciel et alla préparer le thé.

« Elle pense que nous agissons comme des gamines », l’informa Xena sobrement. » Irresponsables. »

«  Nan… ce n’est pas irresponsable », objecta la barde puis elle se lança soudain en l’air comptant sur les réflexes de Xena pour la rattraper.

Ce que fit la guerrière, les yeux écarquillés, tandis que Gabrielle entourait son cou de ses bras et souriait. « Là… ÇA c’était irresponsable. » Elle attira la tête de la guerrière et l’embrassa, ignorant le reniflement de surprise de Cyrène. « Et ça aussi », murmura-t-elle tandis qu’elles se séparaient et se regardaient dans les yeux.

« Tu sais… je me souviens d’une époque où tu était mortellement embarrassée de simplement penser à ma mère nous voyant dormir ensemble dans le même lit », commenta Xena, amusée, en entendant le rire ironique de Cyrène derrière elle. »

Gabrielle ricana doucement. « Je pense que j’ai passé ce stade. » Elle détourna son regard de celui de Xena et regarda par-dessus l’épaule de la guerrière. « Salut maman. »

Cyrène s’avança en faisant tourner une jarre de thé en terre cuite épaisse qui fumait avec une bonne odeur, et elle étudia la barde nichée en sécurité dans les bras puissants de Xena. Le soleil passait par la fenêtre et les baignait toutes les deux de lumière et elle hocha la tête. « Mignonne, tu es vraiment quelqu’un. » Elle sourit à la barde qui était inhabituellement radieuse dans la lumière. « Descends de là et viens prendre ton petit déjeuner. »

« Ooh. » Gabrielle étreignit sa compagne qui la libérait. « C’est génial… hé… » Elle se tourna vers Xena. « Va saluer Eph. »

Xena soupira. « Ah. Ok. »

La barde leva les yeux au ciel. « Laisse-la en finir avec ça, tu veux bien ? Elle emmène Paladia avec elle… elles ont parlé hier soir. » Elle s’interrompit. « Oups… je présume que j’aurais dû te dire ça d’abord, hein ? »

La guerrière ferma les yeux et se détendit. « Oui. » Elle se redressa puis tapota la joue de son âme sœur. « Je reviens. » Elle sortit, tirant d’un coup sec sur la porte avant de la laisser se refermer derrière elle.

Cyrène posa le pichet puis alla vers la réserve et en sortit une miche de pain épicé aux fruits ainsi que du fromage de chèvre. « Un problème ? » Demanda-t-elle tranquillement, en posant le tout avant de presser l’épaule de la barde.

Gabrielle coupa proprement quelques tranches du pain et en tendit une à Cyrène, étalant le fromage à la saveur douce sur la sienne avant d’en prendre une grosse bouchée. « Mmmm… » Elle mâcha un instant avant de répondre à la question de l’aubergiste. « En quelque sorte », lâcha-t-elle. « Plutôt une incompréhension… je pense… » Elle accepta la tasse de thé que Cyrène lui tendait. « Merci… mais c’est réglé maintenant… les choses se passent plutôt bien. »

« Mm. » Cyrène brisa lentement un morceau de son pain et le mordilla. « Ta mère… est très… anxieuse… à ton sujet, ma chérie. »

La barde prit une gorgée du thé. « Je sais », répondit-elle calmement. « Je vais passer quelques jours avec elle quand nous prendrons la route pour aller voir les nouveaux enfants de Jessan. » Elle mâchouilla son pain. « Je pense qu’elle ne s’est jamais attendue à ce que je grandisse. »

L’aubergiste eut un sourire ironique. « Non… je ne m’y suis jamais attendue pour Xena, moi non plus », confessa-t-elle, puis elle rit. « Parfois je la regarde et mes yeux voient une petite fille, habituellement couverte de boue, qui me regarde, les sourcils froncés. »

« C’était une terreur, pas vrai ? » Gabrielle gloussa. « Je peux le voir maintenant. »

« Oh… ma chérie, tu n’en connais pas la moitié. » Cyrène soupira puis s’interrompit et remua une écharde du bois sous ses mains. « Ecoute… Gabrielle… tu veux bien me rendre un service ? »

« Bien sûr », répondit la barde. « Tout ce que tu veux. »

« Très bien. » Cyrène se pencha en avant. « Je veux que tu écrives cette histoire… »


Ephiny entendit la porte s’ouvrir et elle tourna la tête pour voir Xena qui avançait dans la chambre. Elle avait répété plusieurs fois son petit speech dans les minutes qui précédaient, mais les mots lui manquèrent tandis qu’elle regardait la grande guerrière marcher vers elle d’un pas puissant et fluide. Xena traversa des barres de la lumière matinale qui la peignaient en rose et gris perle. Avant qu’elle ne le réalise, les yeux bleu clair étaient à une faible distance et elle se trouva incapable d’énoncer même un salut sous ce regard ferme.

Xena se rendit compte de l’inconfort d’Ephiny et elle jeta un coup d’œil alentour avant de se laisser tomber dans le fauteuil près d’elle, une jambe passée par-dessus l’accoudoir, essayant d’installer une nonchalance ordinaire. « Comment tu te sens ? » Voilà… c’était une ouverture plutôt raisonnable… pas vrai ?

L’Amazone la regarda. « Comme une crotte de Centaure séchée », répondit-elle tranquillement. « Pour avoir été une harpie vindicative à l’égard de quelqu’un qui ne le méritait vraiment, vraiment pas. » Elle baissa le regard vers la table. « Tu essayais de m’aider et tu avais raison, et moi j’étais une abrutie. »

Et bien, songea Xena. « J’étais connue pour être moi-même une abrutie plus d’une fois », répondit-elle. « Tu n’as rien dit qui ne soit vrai, Eph. »

« Ouais… » Ephiny posa son menton sur un poing. « Mais ce n’était pas toute la vérité… je ne regardais qu’une seule face de la pièce… j’ai oublié qu’il y en avait deux. »

Xena hocha un peu la tête, acceptant ce fait. « L’eau est passée sous le pont. » Elle leva la main et la laissa retomber contre la table. « Pas de rancune… tu subissais beaucoup de stress. »

L’Amazone soupira. « On va dire ça alors… peut-être que quand vous viendrez nous rendre visite, on se prendra une cuite ensemble, hein ? »

La guerrière sourit tranquillement. « Volontiers. »

Un silence embarrassé s’installa sur elles. Ephiny déglutit plusieurs fois puis leva les yeux, étudiant le visage ombrageux de Xena et l’expression de prudence dans ses yeux et elle se rendit compte que ce n’était pas quelque chose qu’elle pourrait réparer en quelques minutes.

Si elle le pouvait jamais.

Bon sang, pourquoi les choses devaient-elles toujours être si compliquées ? « Je présume que tu as appris que nous allions emmener… Paladia avec nous », commenta-t-elle doucement.

« Gabrielle me l’a dit, oui », répondit Xena. « Ça te va ? »

Ephiny se frotta les tempes. « C’était mon idée alors il vaut mieux, hein ? » Elle leva les yeux en soupirant. « Oui… je pense que je peux dépasser ça… je heu… » Elle se mâchouilla la lèvre. « Pony m’a dit qu’elle était venue te voir pour avoir de l’aide… je présume que je ne me rendais pas compte de comment elle allait… j’ai dû être… très mauvaise. »

« Ouuui… » Un léger rire. « Toutes les deux on a eu une discussion sensible, tu aurais dû voir ça. » Les yeux de Xena prenaient maintenant une touche d’amusement. « C’est une bonne personne, Ephiny… et elle tient rudement à toi. »

La régente finit par sourire. « Je sais fichtrement pas comment c’est arrivé. »

Xena eut un sourire à contrecoeur. « Elle t’a surprise, hein ? »

Elles se regardèrent et rirent un peu. « Il est temps de partir », finit par dire Ephiny, après un second silence embarrassant alors qu’elle entendait la porte derrière elles s’ouvrir et qu’elle vit la silhouette familière d’Eponine qui portait leurs affaires. « Je vais chercher Cait… elle était plutôt contrariée que j’emmène Paladia avec nous… je pense qu’elle veut l’utiliser comme mannequin d’entraînement ou un truc comme ça. »

Xena se leva et tendit la main pour l’aider à se lever. « Je vais la chercher. » Elle échangea un signe de la tête avec Gabrielle qui était sortie de la cuisine en portant une assiette et un pichet. « Il vous faut quelque chose de chaud à boire. » Et sur ces mots, elle fut partie, glissant dehors avec une économie fluide de mouvements que tous regardèrent avec une franche envie.

Gabrielle posa son fardeau et regarda Ephiny pensivement. « Xena et toi ça va maintenant ? »

La régente étudia la tasse que la barde lui tendait et soupira. « Non… mais peut-être qu’un jour ce sera le cas. » Elle lança un regard ironique à Gabrielle. « Tu lui glisses un mot gentil pour moi, d’accord ? »

Le reste des Amazones arrivait maintenant, avec une Granella ensommeillée qui avait mis un châle tissé sur ses épaules et mit les mains sur celles d’Ephiny, massant doucement la tension visible par toutes. « Eph… la prochaine fois, tu te contentes de nous rendre visite, d’accord ? Pas de catastrophes. »

La régente lui lança un regard. « La prochaine fois, je prends une escorte d’une douzaine d’emplumées et elles me portent jusqu’ici emballée dans de la laine d’agneau. »

Elles finirent le thé et le pain et se rassemblèrent dehors où un jeune garçon attendait avec incertitude, les rênes d’un hongre gris serrées dans ses mains. « Mesdames ? » Bredouilla-t-il avec hésitation.

Sept paires de sourcils sceptiques se haussèrent tandis qu’elles le regardaient et il rougit. « Ce n’est pas pour vous toutes. » Il poussa les rênes vers Ephiny. « Xena a dit. »

Ephiny ouvrit la bouche pour protester, mais Eponine s’avança devant elle et captura avec soin les bandes de cuir. « Merci. » La maîtresse d’armes lui fit un sourire cavalier. « Juste ce dont nous avions besoin. »

« Si tu penses une seule fichue minute… que je vais monter sur cette chose, tu es cinglée. » Ephiny se pencha et lui murmura dans l’oreille.

« Oh… allez, Eph… » Marmonna Pony en retour. « Tu m’as dit toi-même combien tu avais mal à la tête ce matin… et que tu étais encore un peu embrumée au niveau des yeux… mets la en veilleuse et monte. »

« Pas de toute ta vie », répliqua la régente ensuite elle partit, mais sentit une main chaude s’enrouler autour de son avant-bras. « Oh… salut Gabrielle. »

« Salut. » La barde mit le bras autour de ses épaules et l’entraîna un peu loin du groupe. « Je… et bien, tu le sais, je n’aime pas trop les chevaux non plus. »

« C’est fichument vrai. » Ephiny hocha la tête. « Je marche sur mes deux pieds quand tu veux. »

« Mm… » Gabrielle acquiesça. « Mais… j’ai appris au fil des ans… que quand Xena me dit de faire quelque chose… c’est habituellement pour une bonne raison. » Elle s’interrompit. « Pas toujours, mais souvent. » Son regard croisa celui d’Ephiny. « Je me sentirais bien mieux si je savais que tu ne te fatiguais pas trop sur le chemin du retour. » Une pause. « S’il te plaît ? »

Ephiny la regarda les sourcils froncés. « C’est ça que tu fais à Xena, pas vrai ? Tu la charmes pour qu’elle soit totalement soumise. »

La barde sourit d’un air charmeur.

« Ça ne va pas marcher sur moi, Gabrielle », l’assura Ephiny.

Une étincelle apparut dans les yeux vert clair tandis que la barde la fixait.

« Oh… par les sabots fendus du Centaure », jura la régente. « Bien… bien… je vais le faire. » Elle secoua la tête. « Tu es trop. »

Gabrielle rit doucement. « Merci. » Elle étreignit Ephiny. « Ne t’inquiète pas pour Xena, d’accord ? » Murmura-t-elle dans l’oreille de la régente. « Je pense qu’elle aime vraiment bien les Amazones… c’est juste qu’elle doit jouer un rôle, tu sais ? »

Ephiny lui rendit son étreinte avec force, étonnée, comme à chaque fois, de la force dans le corps de la barde. « Je sais », répondit-elle. « Tu prends soin de toi, d’accord ? »

« Je le ferai », répondit Gabrielle d’une voix sûre et solide. « Tu laisses Pony prendre soin de toi, d’accord ? »

La régente la relâcha et prit une expression coriace. « Je suis une guerrière amazone, Gabrielle… je peux prendre soin de moi toute seule », annonça-t-elle en mettant les mains sur ses hanches. Puis elle laissa un sourire effacer son expression. « Mais je suppose que je peux faire une petite exception pour une requête de ma Reine. » Elle pencha la tête et regarda le soleil qui émergeait et peignait la cour d’une lumière couleur vermeille. « J’ai hâte d’être au Festival, Votre Majesté. »

La barde se mit à rire. « Oh… bien… moi aussi… et… » Elle baissa la voix avec un clin d’œil cavalier. « Je vais revoir ces vêtements en cuir d’Amazone sur Xena. »

La régente remua les sourcils. « Mmmm… bien vu. »

Elles revinrent près du hongre brun grisâtre qui se tenait patiemment là où elles l’avaient laissé, tournant sa tête occasionnellement pour regarder Eponine qui chargeait leurs affaires sur son dos large. Solari et Teena s’avancèrent avec une Paladia hagarde et échevelée entre elles, les fers fermement attachés sur ses poignets malgré son bras blessé.

Ephiny carra les épaules et leva la tête tandis qu’elle regardait leur prisonnière. « Si tu te tiens bien, je pourrais décider de détacher un bras », avertit-elle la renégate, ensuite elle alla jusqu’au côté du hongre et leva les mains pour attraper sa crinière et la selle, et elle se projeta sur son dos dans un mouvement fluide et puissant. Elle installa ses genoux et prit les rênes d’une main, puis elle pencha la tête vers Gabrielle. « Ne me dis pas que Cait a réussi à échapper à la plus grande pisteuse du monde habité. »

Gabrielle plissa le visage dans un doux sourire. « Elles devraient être là bientôt. »


Elle était facile à trouver, songea Xena, en suivant les traces légères et presque invisibles du passage de Cait, vers une petite clairière à demi cachée qui surplombait les abords du petit moulin d’Amphipolis. Là, au milieu des rochers couverts de mousse, et du vieux bois couvert d’algues vertes musquées, elle trouva la jeune fille élancée blottie et qui envoyait des cailloux dans le flot bouillonnant.

« Salut. » La guerrière se laissa tomber sur le rocher tout près et prit une pierre plate, l’examina, puis la lança d’un coup rapide de côté du poignet. Elle glissa sur l’eau et rebondit, finissant de l’autre côté, en équilibre précaire.

« Salut », répondit Cait, en ramenant ses genoux sous son menton, un bras enroulé autour. « Je suis vénère. »

« C’est ce que j’ai compris », répondit Xena en ramenant sa jambe pour y poser son avant-bras. « Pourquoi ? »

La jeune fille lui lança un regard qui aurait pu rivaliser avec l’un des siens. « Cette truie va s’en sortir… ce n’est pas juste, Xena… ce n’est pas juste et ce n’est pas correct. »

La guerrière réfléchit. « Le fait qu’elle va au village… ne veut pas dire qu’elle s’en sort, Cait… je pense qu’Ephiny a quelque chose en tête. »

« Mais ce n’est pas juste ! » Insista Cait. « Elle a fait des choses horribles… elle devrait payer pour ça ! » Elle se tortilla et fit face à Xena, son expression très sérieuse. « Où est la justice ? Après ce qu’elle a fait à Ephiny, elle devrait être battue jusqu’à ce qu’elle saigne à fond, Xena. »

Xena prit une profonde inspiration. « Cait… elle a été blessée… ce bras va lui causer des problèmes pendant longtemps… peut-être qu’elle apprendra quelque chose de tout ce bazar. »

Un ricanement. « J’en doute. » Cait plissa le front. « Cette engeance ne change jamais… on va juste se retrouver avec quelque chose à faire d’elle plus tard. »

La guerrière regarda ses mains. « Tu ne penses pas qu’elle a une occasion de se racheter ? »

« Non », répondit Cait d’un ton fort. « Elle est pourrie, Xena… je pense qu’on devrait la lapider et la laisser en pâture aux vautours. »

Xena hocha lentement la tête puis la leva pour capturer le regard de Cait, utilisant son pouvoir perçant pour maintenir l’attention de la jeune fille. « Si Gabrielle pensait comme toi… je serais au Tartare à cette heure-ci. »

C’était la dernière chose à laquelle Cait s’attendait et elle hoqueta, clignant des yeux de confusion. « Mais tu n’es pas… »

La guerrière s’avança, pressant les épaules de Cait contre le rocher avec des mains douces, mais inflexibles. « Oh… si je le suis, Cait… je suis bien pire que cette pauvre et stupide Paladia ne sera jamais », murmura-t-elle. « J’ai tué des milliers de gens et blessé encore plus… et là maintenant, en cet instant, je serais sur une croix, tourmentée au Tartare à l’exception d’une seule… petite… et insignifiante chose. »

Cait prit des inspirations profondes et rapides, essayant de ne pas trembler. « C… c’était quoi ? »

« Quelqu’un croyait en moi. Et dans ma capacité à changer ce que j’étais, et à expier pour ce que j’avais fait », répondit Xena, très doucement. « Alors ne baisse jamais les bras devant les gens, Cait… oui, Paladia a fait des mauvaises choses, mais elle mérite une seconde chance.

« Une… seconde chance ? » Demanda Cait doucement.

« Oui… » Xena la relâcha et lui tapota doucement l’épaule. « Parfois, tout ce qu’il faut c’est une amie. »

Les yeux gris clair la fixaient. « Tu ne parles pas de moi. »

Un léger sourire étira les lèvres de la guerrière. « C’est à toi de voir. »

Cait machouilla sa lèvre. « Dieux, Xena… je pense que je peux juste promettre de ne pas la tuer. » Elle s’interrompit, pensivement. « Pas maintenant, en tous cas… mais… » Elle leva les yeux vers le regard bleu triste. « Mais… mais… » Un soupir orageux explosa de sa bouche. « Oh, bon… laisse tomber. » Elle fronça les sourcils. « Pas de promesses sauf de ne pas la tuer. »

Xena sourit. « Merci. »

Un froncement plus grand. « Nous n’allons PAS être amies. »

Les yeux de la guerrière brillèrent un peu. « Très bien… fais de ton mieux. » Elle se leva et tendit la main à Cait, que la jeune fille prit avec une grâce surprenante, riant un peu quand Xena la souleva avec facilité. « Allez… on ne peut pas dépendre de ces Amazones pour qu’Ephiny soit en sécurité, pas vrai ? »

« Elles ne font pas du bon boulot, non », répondit Cait d’un point de vue pratique. « Mais elle n’y met pas du sien… tu sais ? »

Xena mit la main sur son dos et la guida vers l’auberge. « Et bien… garde un œil sur elle pour moi, ok ? »

Cela lui valut un grand sourire. « D’accord. »

Xena lui sourit à son tour et passa un bras autour de ses épaules, la rapprochant tandis qu’elles marchaient. « Je vais te dire une chose… nous venons pour le Festival des Moissons. Si tu penses qu’elle mérite plus de punitions à ce moment-là, tu me le dis quand je viens et je m’en occuperai pour toi, Ok ? »

Cait était bien trop occupée à se rassasier de la chaleur inattendue de l’étreinte de Xena pour même entendre ce qu’elle disait. « Ok », répondit-elle d’un air rêveur, pensant pour la centième fois à combien la Reine Gabrielle était vraiment chanceuse. Elle entoura la guerrière de ses bras et l’étreignit à son tour tandis qu’elles marchaient en silence, sortant de l’épaisse forêt pour entrer dans la zone ouverte à l’arrière de l’auberge et contournant le coin pour trouver le groupe d’Amazones qui les attendaient.

Xena la serra une dernière fois et effleura le haut de ses cheveux clairs de ses lèvres. « Allez… » Elle tapota la jeune fille sur le dos et relâcha sa prise et Cait s’éloigna, mais pas sans un regard timidement dévoué dans la direction de Xena.

Gabrielle la rejoignit, passant un bras autour de sa taille et faisant signe de l’autre main. « Bon voyage. »

Cait prit place près de leur prisonnière, mais pas sans un regard de martyre dans la direction de Xena et elle prit l’une des lanières auxquelles Paladia était attachée. « Un méchant commentaire et je… » Cait s’interrompit et soupira. « Laisse tomber… tiens-toi bien, c’est tout, compris ? »

Paladia fronça les sourcils puis elle regarda vers Xena et Gabrielle. « C’est votre vengeance, hein ? » Demanda-t-elle d’un air morose. « Je vais devoir écouter ça pour l’éternité ? »

Cait secoua le lien. « Tu t’adresses à elle, tu dis… Votre Majesté. »

Solari se mordit très visiblement la lèvre pour s’empêcher de rire.

« Et ben… quelqu’un doit bien t’apprendre à être une bonne Amazone », dit la jeune fille d’un ton raisonnable. « On a beaucoup de temps pour ça. » Elle tira sur le lien lorsqu’elles démarrèrent. « Et d’abord, tiens-toi droite. »

Paladia  grogna et trébucha en essayant d’avoir du mou avec le lien.

« Deuxio, regarde où tu mets les pieds… tu ne vas pas glisser sans arrêt », l’instruisit Cait, sa voix diminuant alors que les Amazones avançaient. « Dieux… traîne pas des pieds si tu peux. »

Gabrielle rit doucement tout en s’appuyant contre sa compagne et elle gratta les oreilles d’Arès qui venait juste de les rejoindre en trottinant. « Ça va être une vraie torture. » Elle regarda Xena. « Tu penses que c’était sympa de notre part ? »

Xena sourit. « Je pense que tout va bien se passer. » Elle se retourna et regarda sa compagne. « On va prendre le petit déjeuner ? »

« Oh oui… » Acquiesça Gabrielle d’un ton enthousiaste. « Ma famille est là-bas… allons jouer avec notre nouveau neveu. » Elle tira son âme sœur vers la porte. « Ma mère pense que mes vêtements manquent tristement de… elle appelle ma tenue habituelle ‘des vêtements de prostituée’ et elle était scandalisé par le fait que j’aime porter tes chemises. »

« Vêtements de prostituée ? » Xena éclata de rire. « Oh… bon sang… »

« Oui… » La barde soupira alors qu’elles montaient les marches suivies par Arès. « Elle s’affaire à me faire une jupe. »

« Une de ces longues-là, hein ? » Dit Xena en attrapant la poignée pour la tirer vers elle.

« Oui… avec des chatons. » Gabrielle leva les yeux au ciel. « Je pense que je vais l’utiliser comme  un accessoire pour une histoire. »

« Comme quoi ? » Demanda Xena en souriant à l’odeur de pain épicé chaud.

« Une tente. » Répondit la barde avec un sourire. « J’ai cette super histoire… et je pense que tu vas adorer. »

« Ah oui ? »

« Oui… c’est au sujet de cette petite fille courageuse… et il y a des chevaux et une inondation… et un caillou… et un frère… et ça commence comme ça… »


Fin

 

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La Prophétie, partie 4

 

Partie IV : Ashee

 

Chapitre 1 :

Ashee observait dans l'ombre. Elle était dans la pièce mais personne ne sentait sa présence. Cela pouvait être risqué d'être si proche des jumeaux, mais elle ne pouvait plus agir de loin. Il y avait quelques temps, elle avait remarqué l'intérêt un peu trop appuyé du nouveau jouet de la Gardienne pour les jumeaux. Elle avait découvert que Linya, ainsi s'appelait-elle, était plus qu'un jouet malheureusement. C'était une amie proche de Gabrielle dans leur ancienne vie et une guerrière à ne pas négliger. Et elle avait l'acuité qu'elle possédait dans cette vie, un sens de l'observation et une ingérence agaçante et cela ruinait littéralement tout les efforts qu'elle avait déployé pour détourner l'attention de la Gardienne et son ennuyeuse paysanne de leurs enfants.

Elle avait bien commencé à intervenir dans sa vie mais cela prenait trop de temps. Elle s’était alors demandé brièvement si la Traîtresse n'était réellement plus susceptible de se retourner contre son âme-sœur, comme la nouvelle Prophétie le suggérait, ou si elle pouvait agir là-dessus. Mais elle avait comprit qu'elle avait encore moins de temps pour s'en assurer et avait abandonné l'idée. Néanmoins si l'occasion se présentait, elle comptait jouer cette carte sans hésiter. Après tout, traîtresse un jour, traîtresse toujours...

Revenant au moment présent, Ashee observa la scène qui se déroulait sous ses yeux en évitant un des amis un peu trop imbibé qui tanguait dans sa direction. Utiliser ses pouvoirs pour se camoufler n'était plus aussi difficile qu'avant. Elle ressentait la sombre présence de son Maître comme lors des rituels de communion, qui eux, drainaient toute ses forces.

A présent, alors que les jumeaux se laissaient de plus en plus aller à suivre leurs désirs, elle pouvait presque sentir l'âme du Dévoreur prendre pied dans son monde et cela lui apportait une énergie grisante. Elle savait que sa Tribu en bénéficiait également et avait hâte de les retrouver pour en découvrir le résultat.

Elle se remémora la soirée de la veille...

Len avait usé de son don pour soumettre Linya et l'avait obligée à éloigner la mère de Gipsy et leur avait ordonné de s'amuser toute la nuit, de boire, de danser puis de rentrer au ranch au petit matin sans se souvenir de rien.

Il avait bien précisé qu'aucune des deux ne devait mettre un pied dans la maison avant que lui ou Gipsy ne leur passe un appel.

Après cela, il avait appelé sa sœur et tous leurs amis pour lancer une fête de tous les diables dans le ranch de Gipsy. Il avait usé de son don et en avait abusé toute la soirée et la nuit, se faisant livrer alcool et nourriture à foison sans jamais rien débourser. Sa sœur, après avoir tenté de résister à l'appel de ses désirs avait elle aussi cédé. Elle avait utilisé son don afin de séduire David et Sahel, avait fait venir un DJ puis avait commencé à boire et c'était là que les choses étaient véritablement devenues intéressantes, comme si un barrage avait cédé.

Lara avait eu l'idée de créer des couples. Non pas selon des affinités précises ou des désirs réels, mais selon ses propres lubies. Au milieu de la nuit la fête avait tourné à l'orgie. Les jumeaux avaient refusé de laisser leurs amis épuisés mais satisfaits, se reposer. Ils leurs avaient ordonnés de rester éveillés, de continuer de boire, de danser et de coucher ensemble. Parfois tout cela en même temps.

Ashee avait jubilé en comprenant la véritable dynamique qui régissait les jumeaux. Len était l'éclaireur. Il lançait l'idée, faisait le 1er pas, mais n'allait plus loin que si sa sœur prenait le relais. Ce qui, lorsqu'elle le faisait, était littéralement explosif. Elle passait une frontière qui libérait son frère de la restriction qu'il s'imposait.

Mais si Lara semblait être la clé de leur débridement, elle ne pouvait jamais être celle qui s'élançait sur le chemin. En cela les jumeaux étaient incroyablement complémentaires. Les corrompre devenait dès lors un jeu d'équilibre qui fascinait et excitait la Chamane. Rien de plus gratifiant que la difficulté pour asseoir sa supériorité.

Revenant au moment présent, Ashee vit que la matinée était bien entamée. Il était temps qu'elle bouge ses propres pions, qu'elle accélère le processus. Un petit coup de pouce n'était pas contre les règles imposé pour la venu du Dévoreur. Et un petit coup de pouce était tout ce dont les jumeaux avaient besoin.

Elle leva la main et fit un geste du doigt, anticipant le chaos qui n'allait pas tarder à éclater. Inspirant avec délice, elle sentit la composition de l'air changer alors que les intentions devenaient plus sombres et les regards plus acérés. Elle s'assit sur une causeuse dans un coin du salon et attendit, se délectant des signes qui annonçaient l'explosion imminente.

Si tout se passait comme elle le souhaitait, les jumeaux allaient prendre conscience ici et maintenant de la portée de leurs pouvoirs et en demanderaient plus. Ce qui serait le signe que le moment était venu pour elle de passer aux choses sérieuses.

Elle sourit alors que le premier éclair de violence éclatait en la personne d'un jeune homme particulièrement jaloux de voir son copain embrasser un autre garçon.

Un poing se leva. Un pied répondit. Et le sang se mit à couler.

                                                                       ***

Une seconde auparavant Lara plaisantait avec son amie Marla à propos du manque de retenu de Jason et Brandy qui étaient carrément en train de « le » faire sur le canapé, la seconde suivante le chaos éclatait dans le salon de Gipsy. Saisie, la jeune fille vit Steven se jeter sur Arnold et le rouer de coups de pied.

Lara se leva d'un bond alors que Marla se mettait à hurler. Lara chercha Len du regard tandis que Bruno tentait de s'interposer entre Steven et son petit ami sans succès.

En cherchant son frère des yeux, Lara vit avec stupéfaction que loin de vouloir les aider, les personnes présentes dans la pièce encourageaient l'un ou l'autre des combattants. Ceux n'étant pas occupé à cela semblaient se chercher des noises et elle nota pas moins de trois bagarres commençant pour une raison futile ou une autre.

Du moins à ses yeux cela lui parut ainsi.

- Lara ! Interpella son frère à l'autre bout de la pièce.

Levant la tête et le vit essayer d'approcher tout en évitant les différents belligérants. Il dû à deux reprises, assommer purement et simplement deux de leurs amis qui, pour elle ne savait quelle raison, voulaient l'attaquer.

Ce fut alors que les conflits prirent une tournure plus dramatique. Des objets se mirent à voler et Lara distingua clairement Drew sortir un cran d'arrêt de sa poche lorsque son adversaire, qu'elle ne connaissait pas vraiment, un jeune homme de deux ans de plus qui jouait dans une ligue de football américain universitaire, cassa une bouteille afin de s'en faire une arme.

- Len ! S'écria-t-elle juste avant de voir un vase voler vers elle l'obligeant à se baisser précipitamment.

Alors qu'il la fixait, elle désigna Drew et son adversaire de la main.

- C'est en train de dégénérer ! Fit-elle en sentant la panique commencer à monter.

Len vit le couteau mais il était trop loin pour être en mesure de faire quoi que ce soit. Puis, comme s'il se réveillait, il se souvint de son pouvoir. Il prit une profonde inspiration et ouvrit la bouche afin d'ordonner à tout le monde d'arrêter, lorsqu'un coup derrière la tête l'envoya dire bonjour au parquet.

Lara écarquilla les yeux horrifiée, avant de sentir la colère monter. Comment osait-il toucher à son frère ?! Elle fixa l'adolescent qui l'avait attaqué et, une fois de plus, la vague qu'elle sentait parfois monter dans son esprit l'embrouilla et la dirigea vers un désir plus sombre, une envie de violence explosive.

Avec un goût de sang dans la bouche, Lara tendit la main, aiguillonnée par la volonté brûlante de faire payer quiconque s'opposerait à sa volonté. Et comme si quelqu'un l'avait entendue, Sami, l'adolescent qui avait attaqué son frère se mit soudain à hurler à plein poumons.

Il hurla si fort et si longtemps que tout le monde dans la pièce se figea petit à petit. Et alors que le cri perdit enfin de sa force, Lara prit conscience du silence qui régnait dans la pièce. Elle baissa la main, cligna des yeux et découvrit stupéfaite, son ami Sami qui se tordait de douleur sur le sol, le corps enroulé autour d'un de ses bras, brûlé jusqu'au coude. 

Sans plus se poser de questions, elle attrapa son portable et appela les secours. Ce fut comme si un signal avait été donné. Cela fit revenir une certaine présence d'esprit à la jeune fille qui ouvrit la bouche et siffla pour attirer l'attention de ses amis. Lorsque tout le monde la fixa, elle leur ordonna d'oublier cette nuit, de rentrer chez eux satisfaits et de bonne humeur, contents d'avoir passé une bonne soirée, même si un peu agitée.

Elle vit Gipsy se diriger vers sa chambre et Sami se lever pour rentrer et elle le retint. Elle ne savait pas ce qu'elle allait devoir inventer mais pour l'heure elle devait s'occuper de son frère. Elle se précipita à ses côtés et fut soulagée de constater qu'il n'était qu'inconscient. Elle reprit son téléphone et appela une nouvelle ambulance.

Elle balaya ensuite des yeux la pièce et constata qu'il ne semblait pas y avoir d'autre blessé grave. Certains en seraient probablement quittes pour de violentes douleurs les prochains jours, mais tant qu'il n'y avait pas de blessures plus importantes, personne ne se poserait de vraies questions. Elle s'assit sur le sol, à côté de son frère, et se mit à réfléchir à l'histoire qu'elle allait devoir inventer.

                                                                       ***

Le lendemain matin, ce fut une Linya passablement déboussolée et avec un mal de tête carabiné qui se leva en tanguant. Une fois en position verticale, elle vit qu'elle était dans le salon et grimaça. Portant une main à son front elle fit quelques pas en direction de la cuisine avant de s'arrêter. Une Tia très mécontente la fixait depuis l'entrée de la pièce.

Elle soupira.

- J'ai un mal de crâne violent, souffla-t-elle en avançant, pas de cris s'il te plaît.

Tia s'écarta de son chemin sans rien dire et la suivit dans la cuisine. Alors que la Dirigeante cherchait la cafetière à tâtons, une grande main aux doigts fins s'interposa entre elle et la poignée.

- Va t’asseoir, grogna la mercenaire en la poussant doucement vers un des tabourets haut entourant l'îlot.

Linya se laissa tomber sur le siège en se prenant la tête entre les mains. Elle entendit Tia s'activer sans rien dire. Le silence était empli d'hostilité mais étrangement Linya ne se sentait pas mal à l'aise. Tia fini par se rapprocher et posa un grand verre d'eau, un autre rempli d'un liquide épais et une assiette avec deux œufs au plat.

- L'alcool déshydrate, tu dois boire, fit-elle en désignant le verre d'eau. J'y ai ajouté un peu de citron pressé. Ça t'aidera à éviter les nausées et à digérer.

Elle désigna le second verre.

- Smoothie à la banane, ça contribuera à refaire ton potassium, j'y ai ajouté du jus d'orange pour remplacer les minéraux et vitamines détruits par l'alcool. Les œufs possède de la cystéine, ça aidera ton foie dans la décomposition de certaines toxines afin d'éliminer plus vite les symptômes de la gueule de bois.

Linya avala sa salive, incertaine de ce qu'elle devait dire.

- Merci, murmura-t-elle en désespoir de cause.

Tia s'installa à ses côtés et l'observa pendant qu'elle se forçait à avaler ce qu'elle lui avait préparé, une petite bouchée après l'autre, mâchant avec précaution et lenteur. Elle avala ses verres avec la même lenteur.

Parvenue à la moitié, Linya repoussa assiette et verres.

- Je ne peux pas en avaler plus, fit-elle en levant des yeux fatigués sur elle.

Tia hocha la tête et posant la main sous son coude, l'incita à se lever.

- On va aller marcher quelques minutes. L'oxygène te fera du bien.

Elles sortirent de la maison silencieuse et, avisant le soleil haut dans le ciel, Linya s'interrogea pour la première fois sur l'heure.

- Heu, j'ai dormi longtemps ?

- Il est 11h.

- Oh... je... où sont les enfants ? Lex ? Frédéric ? Pourquoi vous ne m'avez pas réveillée avant ?

- Tu avais besoin de dormir.

Tia n'ajouta rien de plus et Linya n'osa pas pousser sa chance plus loin. Elle tenta de se souvenir de ce qu'elle avait fait la veille pour se réveiller dans un état pareil mais n'y parvint pas et cela l'inquiéta. Elle n'avait pas pour habitude de boire ainsi. En fait, elle n'avait pris qu'une seule cuite dans sa vie et c'était la première fois qu'elle avait goûté à l'alcool. Elle était avec Lex alors et toutes les deux avaient légèrement abusé de la réserve de son père.

La sensation de la gueule de bois le lendemain, autant que sa perte de mémoire, l'avaient convaincue de ne pas jamais renouveler l'expérience.

Jetant un œil à la femme sombre qui l'accompagnait, elle se dit que peut-être elle avait eu une raison cette fois. Elle ferma les yeux en retenant un gémissement. Le soleil la tuait.

- Qu'est-ce qui s'est passé hier ? L'interrogea finalement Tia.

Laissant passer un instant, la Dirigeante se demanda quoi dire.

- Je ne sais pas, avoua-t-elle en soupirant. La dernière chose dont je me souvienne c'est Len demandant la permission de voir Gipsy. Enfin... je crois qu'il la demandait, murmura-t-elle pour elle-même en fronçant les sourcils.

Tia s'arrêta et l'obligea à faire de même.

- Tu ne te souviens absolument de rien ? Fit-elle incrédule. A quel point tu as bu bon sang ? Ça ne te ressemble pas ça, Linya !

La jeune femme se mordit la lèvre en évitant son regard.

- Je ne sais pas quoi te dire, fit-elle en reprenant la marche, plus pour éviter d'avoir à regarder Tia que pour s'oxygéner.

Tia la rattrapa et n'ajouta rien mais Linya pouvait la sentir bouillir. Elles firent le tour des chalets, saluant les clients qui les reconnaissaient sans plus échanger un mot. Linya avisa Frédéric près du lac. Il semblait tenir un cours.

Elle se souvint que le projet avait été lancé quelques semaines plus tôt. L'apprentissage de la pêche version guerrier viking, ou Highlands ou elle ne savait plus vraiment son origine. Mais il s'agissait de pêcher des poissons à mains nues. Le groupe auquel il donnait cours était composé d'enfants, d'adolescents et de quelques adultes attirés par l'activité atypique.

- Ce ne sont pas tous des clients si ? Je veux dire, on n’en a pas autant il me semble ?

Tia fut touchée par l’emploi du « on », et un espoir ténu naquit. Elle le réprima néanmoins, sachant très bien que son aimée était aussi têtue que Lex.

- Non en effet. Lex a pensé que ce serait une bonne idée d'ouvrir le ranch à des activités uniquement journalières. 

Linya sourit pour elle-même.

- Lex a toujours de bonnes idées. Elle est très créative.

Tia hocha la tête, parfaitement d'accord.

- Vous vous êtes réconciliées ? Fit-elle l'air de rien.

- Pourquoi le ferions-nous ? Rétorqua Tia, la colère revenant. Parce que tu n'es plus un obstacle à notre relation ? Jeta-t-elle méchamment.

Tia fit volte-face et attrapa Linya par le bras.

- Tu sais mieux que quiconque que ce n'est pas ça qui nous a séparées.

- Tu devrais lui laisser une chance. Elle a conscience qu'elle a fait quelque chose de mal et sait que cela prendra du temps pour que vous retrouviez votre relation et surtout, la confiance qu'il y avait entre vous. Mais elle le mérite Tia. Et... tous les torts ne sont pas de son côté, tu le sais aussi. Toi et moi... n'avons pas non plus été les meilleures amies qui soient pour elle.

Tia serra la mâchoire à se la briser mais refusa de lâcher Linya.

- On a tous nos torts mais tu refuses de comprendre que cela ne change rien ! La situation telle qu'elle est maintenant n'est plus la même. Elle ne me permet pas de me remettre avec Lex, non pas parce que je ne lui ai pas pardonné, je la comprends, je sais que j'ai fait des erreurs et en réalité... je sais que c'est totalement de ma faute ou peu s'en faut, mais cela ne change rien au fait que je t'aime bordel !

L'affirmation s'était terminée dans un cri sourd qui avait fait sursauter la jeune femme.

- Et ça Lin, ça change absolument tout ! Je ne peux pas me remettre avec elle et faire comme si je ne ressentais rien pour toi ! Même Lex l'a compris bon sang ! Pourquoi tu n'y arrives pas ?!

- Je... je sais que pour toi et Lex la solution est évidente mais je ne peux pas Tia... je ne veux pas. Changer ma relation avec toi, l'amener là où elle est maintenant, a été un vrai bouleversement. Je ne... la plupart du temps je n'arrive pas à savoir qui je suis. Ce que tout ça a fait de moi je ne... je suis perdue Tia ! Fit-elle en plongeant son regard dans celui de Tia.

Elle désespérait de lui faire comprendre qu'elle ne savait plus qui elle était. Elle avait fait une chose qu'elle n'aurait jamais imaginé commettre un jour. Elle avait trahi Lex ! Pire, elle avait couché avec sa femme ! Et ça, c'était quelque chose qui remettait en cause qui elle pensait être, la femme qu'elle voulait être... que Lex ne lui en veuille pas ne changeait rien. Elle n'aimait pas la personne qu'elle était. Le pire étant qu'elle ne sentait pourtant pas différente et cela la perturbait vraiment.

Elle avait déjà beaucoup de mal à ajuster l'image d'elle-même aimant finalement les femmes alors y ajouter celle-ci... c'était au-dessus de ses forces. Elle avait tout à reconstruire. Autant elle-même que ses relations avec ses amies. Elle ne voulait pas les perdre mais elle ne voyait pas comment restaurer ou garder quoi que ce soit avec elles dans l'état de confusion dans lequel elle était depuis des mois maintenant.

Elle doutait de toutes ses décisions. Elle était inconstante et manquait d'assurance et c'était très loin d'elle. Avant...

Elle voulait retrouver celle qu'elle était alors et ça, ça ne pourrait pas se faire en restant avec Tia.

- Et je refuse de faire ça à ma relation avec Lex. Je suis désolée de te le dire mais... elle m'est encore plus précieuse que la nôtre...

Linya suppliait Tia du regard, désespérant que la grande femme comprenne.

- Je la connais depuis si longtemps, on a toujours été si proche... je ne... Tia je t'en prie, fit-elle en lui prenant les mains, tu dois comprendre... je ne veux pas, ne peux pas, gâcher une telle relation simplement parce que ça serait plus simple pour tout le monde. Je... je dois au moins le faire en toute conscience. Actuellement, je ne peux pas. Je ne sais... je ne sais pas ce que je veux... je sais seulement ce que je ne veux pas.

Linya vit la mâchoire de Tia se tendre à plusieurs reprises et sentit la tension dans ses mains tandis qu'elle s'efforçait d'accepter ses propos.

Soudain, Tia l'attira et aussi brutalement que passionnément, l'embrassa. La Dirigeante rendit le baiser avec autant de violence qu'il lui était donné, s'accrochant à ses épaules, attirant la mercenaire aussi près d'elle que possible, désespérant de la sentir encore une fois en elle, ses mains sur sa peau, son désir embrasant chaque particule de son corps.

Puis, aussi brutalement qu'il avait commencé, le baiser prit fin. Haletantes les deux femmes se dévisagèrent, chacune comprenant que le besoin était mutuel et l'impossibilité de le rendre réel, douloureux.

- Je te veux Linya, souffla la mercenaire avec une pointe de désespoir. Dans mon lit, dans ma vie, j'ai besoin de toi.

Alors que la jeune femme était sur le point de protester, Tia l'arrêta d'un geste.

- Je sais... tu as besoin de temps pour... réfléchir à tout ça et... je vais te le donner. Te le donner vraiment. Autant d'espace que tu en as besoin, autant de temps qu'il te faudra. Tout ce que tu veux pour ne plus revoir cette douleur dans tes yeux.

Elle attira Linya dans ses bras, entourant le corps fragilisé par les excès de la veille de ses bras. Tout contre son oreille elle poursuivit :

- Je n'ai jamais pu supporter de voir Lex souffrir, que j'en sois la cause ou non. Et je ne peux pas plus le supporter quand il s'agit de toi.

- Je dois partir, chuchota Linya en s'accrochant à Tia, autant à son corps qu'à l'amour qu'elle sentait. J'ai besoin d'être loin de toi et Lex... je suis désolée...

Tia ferma les yeux en entendant ce qu'elle redoutait. Après quelques minutes, elle répondit :

- Je sais. J'attendrai que tu reviennes.

Elle resserra son étreinte puis repoussa la jeune femme, la tenant à bout de bras pour lui dire :

- Je ferais ce qu'il faut pour recoller les morceaux avec Lex... sauf me remettre avec. J'attendrai ton retour. Je... j'ai besoin de t'avoir dans ma vie. Je ne pense pas pouvoir décider quoi que ce soit concernant Lex si je ne sais pas où toi tu en es.

Linya soupira, comprenant le vrai fond du problème, et se détacha de Tia.

- Je sais que tu as peur mais tu dois le dépasser Tia. Lex... elle ne fera rien pour te faire du mal à nouveau. Elle sait que tu n'y survivrais pas cette fois, tu n'as plus rien à craindre, tu ne comprends pas ? Elle l'a trop chèrement payé, elle ne prendra plus jamais ce risque !

- Ca n'est pas le problème.

Elle posa son front contre le sien, aussi malheureuse qu'elle de toute cette situation.

- Je sais que tu m'aimes Tia, mais... on sait toutes les deux que ton amour pour Lex sera toujours plus profond que ça. Tu ne peux pas vivre sans elle...

- Et c'est bien ça le problème. Comment je suis supposée continuer lorsque la maladie l'aura emportée ?! Sais-tu comment je me suis sentie lorsqu'elle m'a abandonnée ? Je sais pourquoi elle l'a fait mais... j'étais en morceau Linya, je ne pourrai, je le sais avec certitude maintenant, je ne pourrai pas survivre à sa disparition ! Si je dois me remettre avec elle, je laisserai libre cours à tout ce que je ressens pour elle à nouveau. Je goûterai encore à un bonheur qui me fait croire que je touche le paradis des doigts... et comment je fais si je perds tout ça de nouveau ? Je laisse tomber nos enfants ? Encore ?! A quel point j'ai été égoïste et Lex également lorsque l'on s'est promis que si l'une de nous venait à mourir, l'autre la suivrait ? Quel genre de mère fait ça ??!

Tia se redressa :

- Tu ne comprends pas Linya qu'être avec toi c'est le meilleur des choix autant pour moi, que pour nos enfants ?! Ça me déchire de ne pas donner à Lex ce qu'elle mérite d'avoir, ce bonheur que je sais bien être la seule à pouvoir lui apporter ! S'écria-t-elle avec autant de sincérité que de désespoir, ça me tue littéralement de le lui refuser ! Je sais que je ne me le pardonnerai jamais si je la prive de ce qu'elle souhaite tellement une fois qu'elle... qu'elle...

Tia s'interrompit incapable de prononcer les mots.

- Mais c'est la seule façon que j'ai de survivre et d'offrir à nos enfants ce qu'ils méritent autant d'avoir que Lex. On a pris la responsabilité de mettre au monde deux merveilleuses petites filles et on les abandonnerait en toute conscience ?! Je ne... je ne suis plus capable de faire ça Lin. Toi et Lex... vous m'avez appris à faire face autant à mes démons qu'à mes responsabilités... c'est de votre faute, finit-elle dans un petit rire triste.

- Tu n'es plus une enfant Tia, fuir ton amour par peur de la souffrance que sa perte induira... ce n'est pas vivre et ce n'est pas adulte. Si on t'a vraiment appris à faire face, alors tu surmonteras ça aussi. Je m'en vais ce soir, enchaîna-t-elle sans lui laisser le loisir de répondre. Et tu ferais bien de surveiller tes jumeaux, je ne sais plus pourquoi en fait, mais j'ai le sentiment que quelque chose cloche avec eux et... je devais te le dire avant de partir.

Momentanément distraite par la nouvelle, Tia fronça les sourcils.

- Comment ça, quelque chose cloche avec eux ?

Lex surgit soudain au détour d'un chemin juché sur un cheval et les salua avec chaleur.

- Attends, fit Tia, Lex a besoin d'entendre ça aussi.

- Je ne sais pas grand-chose Tia, juste ce que je viens de te dire.

Tia secoua la tête.

- On en sait toujours plus que ce que l'on pense. Il faut juste que l'on pose les bonnes questions et Lex, pour ça, est vraiment très douée. Elle possède une excellente intuition.

Linya soupira en se frottant la tempe. Elle était épuisée mais acquiesça néanmoins. Tia s'en aperçut et déclara :

- Ça sera rapide, promis. Tu pourras dormir après. Dans notre chambre. Et je ne veux pas de discussion. Les chambres d'amis sont déjà toutes prises et le canapé n'est pas aussi confortable que notre lit. Mon lit, se reprit-elle. Je ne te dérangerai pas, promis.

Linya hocha la tête et suivit Tia en direction des écuries. Elle se sentait soulagée. Par les explications, par l'approche de son départ et par la possibilité plus qu'attirante de bientôt pouvoir aller dormir dans un lit confortable et de pouvoir repousser soucis et maux de tête durant quelques heures.

 

Chapitre 2 :

Le départ de Linya se passa le lendemain. Une fois ses amies informées de sa décision et de ses observations sur les jumeaux, elle n'avait eu qu'un seul désir, celui de partir. Elle s'était sentie très bien dans ce ranch. Elle l'aimait vraiment, ainsi que sa vie ici, mais elle ne pouvait plus rester et savait que la prochaine fois qu'elle reviendrait, elle verrait cet endroit très différemment.

Elle avait laissé Lex l'accompagner à l'aéroport, l'avait écoutée tenter de la faire changer d'avis. Elle n'avait accepté sa décision que lorsque Linya lui avait dit avoir bien trop longtemps négligé Lyoko.

Cet organisme était aussi important pour Lex qu'il l'était pour Linya et la Dirigeante lui avait promis qu'elle reviendrait bientôt. Les choses semblaient s'accélérer du côté de la Prophétie et la menace sur les jumeaux et ses amies l’inquiétaient. Elle ne comptait pas rester en arrière comme les autres fois où Lex avait été en danger. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais elle sentait que cette fois était différente. Alors elle partait oui, mais elle avait bien l'intention de revenir.

Lex l'avait regardée passer la sécurité en soupirant, moitié soulagée, moitié triste. Elle n'avait pu se résoudre à lui parler de son rôle dans la Prophétie. Et Tia avait été si chamboulée par leur rupture et ses inquiétudes pour les jumeaux qu'elle l'avait complètement oubliée. De plus, si elle et Tia parvenaient à empêcher les jumeaux de basculer, alors Linya n'aurait même pas à s'impliquer.

L'Inaltérable...

Lex était partagée. Elle était fière de savoir que sa meilleure amie, sa sœur, sa complice de toujours avait un tel rôle, une telle importance que sa destinée même avait été notée dans une Prophétie. Mais elle s'inquiétait pour sa vie également. Rien n'avait été révélé sur la fin de son intervention, seulement qu'elle était déterminante dans leur victoire. Et si elle acceptait de s'inquiéter pour ses enfants, pour Tia, être obligée d'y ajouter sa meilleure amie, c'était juste trop.

Elle ne pouvait pas perdre tout ce qui faisait sa vie en une fois. Elle ne pouvait simplement pas. Elle espérait juste qu'en se taisant ainsi, elle ne compromettait pas leur chance de victoire... si seulement la fusion se terminait enfin... Lex était certaine que si elle était complète, rien de tout ceci ne serait insurmontable. Xena avait toujours tout arrangé avec calme, détermination et sans jamais douter de sa victoire.

Xena lui manquait...

Elle soupira et retourna à sa voiture en traînant un peu des pieds. Une fois assise derrière le volant elle se mit à réfléchir. Tia n'avait pas le moral et ses enfants faisaient apparemment n'importe quoi. Elle n'avait pas cru l'histoire de Lara et Len concernant l'incident qui avait conduit leur fils et un de ses amis à l'hôpital la veille.

Pour être honnête, ses enfants avaient été convaincants. Si Linya n'avait pas attiré l'attention sur leurs comportements étranges et les incidents bizarres qui leurs arrivaient depuis quelques temps, elle ne se serait probablement pas posé de question.

Et si elle organisait une sortie ? Mieux, un voyage en famille ? Les liens qui les unissaient les uns aux autres étaient primordiaux pour contrer la Prophétie et cela leur ferait du bien à tous de se retrouver. Elle était consciente que les jumeaux avaient encore de la rancœur et ne les en blâmait pas. De plus, s’ils étaient constamment en mouvement, Ashee aurait plus de mal à les approcher et les attaquer.

Décidée, elle se dépêcha de rentrer afin de chercher où elle pourrait bien emmener sa petite famille. « Et si après leur voyage elle terminait par une visite chez l'oncle de Tia et sa cousine ? » Songea-t-elle toute excitée en passant la porte du ranch. Tia allait adorer, elle en était certaine !

***

Mais Tia n'adora pas, à son plus grand désappointement. Évidemment son argumentaire se tenait. Les jumeaux ne pouvaient pas manquer les cours, d'autant moins que leurs notes étaient déplorables et qu'ils avaient déjà redoublé une fois. Elle avait néanmoins apprécié l'idée et lui avait demandé de préparer quelque chose pour les prochaines vacances des jumeaux.

Présentement, Lex était en train de concocter un déjeuner pour Tia qu'elle savait être sortie avec son fichu cheval, alias Argo l'amour de sa vie. Les jumeaux étaient au lycée et elle venait de faire manger les jumelles qui gazouillaient gaiement en rampant, bavant et se jetant toutes sortes de jouets à la tête dans leurs parcs dans le salon.

Elle s'interrompit le temps d'allumer la radio et choisit une station qui passait de la musique des années 80 et se mit à danser tout en terminant sa préparation. Une fois les steaks lancés, elle recouvrit la poêle de son couvercle et baissa le feu au maximum.

Elle apporta couverts et assiettes dans le salon, vérifiant ce que faisait ses filles au passage et rit en voyant Maki qui grimpait sur sa sœur sans pitié ni tenir compte de ses cris de protestations. Elle posa le plateau sur la table et attrapa sa fille qu'elle tança avant de la remettre dans le parc.

Elle sortit ensuite sur la terrasse et salua un des nouveaux salariés que Frédéric avait engagé et qui menait un groupe de client aux écuries. Elle fit quelques pas sur le chemin, cherchant sa femme des yeux mais n’aperçut que Frédéric en grande conversation avec une des employés, Rita, si elle se souvenait bien, ainsi qu'Anna, la femme de celui-ci, qui dirigeait une famille vers leur bungalow. Anna avait en charge la réception et le check-in des clients.

Le bâtiment qui gérait exclusivement les affaires du ranch avait été bâti durant son absence. Il se trouvait plus haut sur le chemin qui menait aux bungalows et contenait également les bureaux de chaque personne chargée d'un département, comme l'entretien du domaine, la gestion du personnel, l'entretien des animaux, les offres/activités clients et tout ce qui était lié aux chevaux, que ce soit les courses, la reproduction, les parades...

Il y avait également une salle de pause, une douche, des toilettes et une petite chambre où quatre lits jumeaux trônaient pour les employés de nuit qui ne vivaient pas sur le domaine. Comme la plupart de leurs employés vivaient sur le domaine, Tia et Frédéric avaient fait bâtir des dortoirs et chambres pour eux et leurs familles.

Il était loin le temps où ils géraient tout depuis le bureau de Frédéric situé à l'arrière de la maison... Sa fille avait raison, les affaires marchaient très bien depuis qu'ils avaient diversifiés leurs offres. Elle aurait aimé donner plus qu'un coup de main mais elle avait déjà pas mal de travail avec les jumelles, et se rapprocher des jumeaux n'étaient pas une mince affaire.

Elle se sentait comme une femme au foyer en réalité et elle n'aurait jamais imaginé qu'un jour cela serait sa vie. Étrangement, elle adorait cela. Bien sûr sa vie de mercenaire lui manquait et ce pour tout un tas de raison, mais elle était satisfaite de la tournure de son existence. Elle avait une chance phénoménale d'avoir pu la retrouver comme elle l'avait laissée. Presque comme elle l'avait laissée, nuança-t-elle.

Elle scruta une fois de plus l'horizon et renonça à apercevoir l'ombre de sa femme. Elle salua Dennis et Maria, chargés de l'entretien du domaine, et retourna dans la maison.

Elle était en train de terminer la salade et avait éteint le feu sous les légumes lorsqu’enfin Tia rentra.

Sitôt passée la porte, les effluves du déjeuner qui l'attendait attira la mercenaire dans la cuisine. Lex l'accueillit avec un sourire étincelant, ravie de la voir et cela fit rater un battement de cœur à la grande femme qui détourna les yeux et feignit de ne pas être troublée.

- Qu'est-ce que tu as préparé ? Demanda-t-elle nonchalamment en s'accoudant à l'îlot tout en la regardant.

- Rien d'extraordinaire. Steaks, salade, légumes.

- Et en dessert ? S'enquit la grande femme en salivant à la mention des steaks.

- Un gâteau à la banane.

Les yeux de Tia se mirent à briller. Et lorsque Lex sortit un pot de Nutella du placard et le posa d'un geste solennel à côté, Tia déclara très sérieusement :

- Très bon choix d'accompagnement.

- Que serait un gâteau à la banane sans Nutella ? Confirma sa femme presque sans moquerie.

La grande femme haussa un sourcil hautain et attrapa le pot comme si elle ne comprenait pas ce qu'elle pouvait bien insinuer. Lex la regarda partir en direction du salon avec un petit rire.

- Surtout ne lâche pas le pot mon amour, des fois que je le mange sans toi !

Ce fut bref mais Lex vit Tia se raidir lorsqu'elle entendit son mot d'affection. La grande femme disparut à sa vue et Lex soupira en se frottant les yeux. Elle allait devoir se contrôler, elle ne savait pas ce que Tia tolérait ou non et ne souhaitait pas brûler les étapes. C'était étrange, mais malgré tout ce qu'elles avaient traversé, elle avait l'impression que le seul moyen de reconquérir sa femme était de recommencer tout à zéro. De tout oublier et de faire comme si rien ne s'était passé.

Et cela voulait dire dans un premier temps prendre ses distances. Lex soupira, fatiguée d'avance. Mais elle savait ce qu'elle voulait et contrairement à leur première rencontre, elle n'était pas inexpérimentée. Elle serait celle qui séduirait cette fois. Elle la ferait craquer.

***

Quelques jours plus tard, de façon complètement inattendue, la Louve se manifesta. Tia et Lex étaient parties se promener, accompagnées de Len et Frédéric ainsi que d'un groupe de client.

C'était une randonnée de fin de journée comme ils en faisaient chaque soir après le repas. Parfois elles étaient à pied, d'autres à cheval. Cette fois-ci, ils étaient partis à cheval.

Len avait pris un groupe de trois personnes avec lui. Frédéric une famille de cinq personnes dont deux jeunes enfants avec des poneys adorables. Frédéric était le moniteur favoris des enfants, il était réellement formidable avec eux.

Lex avait décidé de prendre les clients restant, trois personnes, seules. Elle avait insisté pour que Tia se repose un peu et la mercenaire avait accepté.

Aussi lorsque la Louve commença à se réveiller, Tia se trouva être seule, au bord du lac où elle était partie s'allonger. Depuis la visite de Momsen, elle ne cessait de s'inquiéter pour les jumeaux et pour Linya. La seule inquiétude que cette fichue Prophétie avait réussi à calmer concernait sa femme. Les révélations de Linya sur le comportement plus qu'étrange de ses enfants avaient achevé de faire grimper son stress. Elle savait que Lex et Linya avaient raison. Elle devait laisser la Louve réintégrer son âme. Elle était tellement bloquée par ses doutes sur... eh bien tout, qu'elle n'avançait pas et cela laissait le champ libre à Ashee.

C'était une erreur, une énorme erreur elle en était consciente. Lorsqu'il lui arrivait de se souvenir de sa vie en tant que Xena, pas les moments tragiques mais les autres, ceux où elle laissait son être entier décider de tout, elle devenait très envieuse de cette incroyable assurance qui était alors la sienne. Elle n'avait pas peur du combat, au contraire, elle l'attendait avec impatience. Bien sûr, il lui était arrivé d'avoir peur de perdre, elle avait même parfois douté de rester en vie, mais elle n'avait jamais craint de se battre malgré tout. Elle n'avait jamais mis la tête dans le sable ou repoussé l'inévitable, comme elle le faisait maintenant.

Elle s'était constamment battue. Contre elle-même et pour les autres, prenant les devants, anticipant en permanence. Cela avait été fatiguant. Une vie épuisante, être toujours aux aguets... mais cela avait été très gratifiant également, toutes ces victoires, ces gens sauvés... cela lui avait apporté ses plus grandes joies et plus que tout autre chose, cela lui avait apporté Gabrielle. Et elle ne regretterait jamais Gabrielle.

Et pourtant, elle était là, à refuser Lex, son amour, sa dévotion et son soutien. Pourquoi ? Par peur. Encore.

- Idiote.

Elle en était une, le savait mais se sentait incapable de passer outre. Elle ne voulait plus jamais ressentir ce vide intense et total que le départ de Lex avait creusé. Elle devait être capable de vivre après son départ. Elle devrait être capable de supporter l'enfer après sa propre mort. Il n'y aurait plus de renaissance, plus de nouvelle chance. Et son âme ne suivrait pas celle de Lex au Paradis. Elle n'était pas parvenue à se racheter. Elle avait fait trop de mal dans cette vie et si on ajoutait à cela ses vies passées, la balance était par trop déséquilibrée.

Tia en avait conscience même si Lex refusait de le voir. Elle sourit en repensant à l'entêtement de sa femme. Lex n'avait pas changé, toujours cet espoir insensé, cette croyance sans limite en elle, en ses capacités, en leur amour...

L'épreuve qui les avait séparées avait permis à Lex se retrouver. Elle était aujourd'hui plus proche de Gabrielle qu'elle ne l'avait jamais été.

C'était cruel de la part des Dieux de la lui rendre au moment où elle était juste incapable de l'accepter. C'était si douloureux d'être si proche et si loin !

Et soudain elle la sentit. La Louve, sa rage, brûlante, violente et qui balaya toute pensée cohérente durant plusieurs secondes. Lorsque Tia reprit ses esprits, elle était debout, à moitié immergée dans le lac. Elle cligna des yeux et regarda autour d'elle.

- Ok, dit-elle en faisant demi-tour pour rejoindre la berge, je note ton point de vue sur la question. Pour ma défense, c'est toi qui as commencé.

La rage de la Louve était comme un souffle bouillant qui embrasait son être. Elle dut arrêter d'avancer alors qu'un vertige la saisit.

- Arrête ça s'il te plaît, j'ai l'impression d'avoir de la fièvre et ça ne m'aide pas à réfléchir non plus.

Et c'était un euphémisme. La sombre nature de son âme noire contaminait chaque pensée, chaque sentiment qui affleurait. Tia en était réduite à s'accrocher à la lumière de sa vie pour ne pas perdre pied. A Lex. Elle ne pouvait pas laisser la Louve la transformer en une chose compacte incapable de penser à autre chose qu'à la violence.

Et soudain tout se figea. Son esprit sembla s'arrêter. Ou plutôt l'emprise de la Louve commença à se relâcher.

- Où est-elle ? Entendit-elle raisonner dans son esprit. OU EST-ELLE ? Tonna la Louve.

Tia sursauta et dit :

- Avec des clients, calme-toi, elle va bien. On va bien.

Tia ne comprenait pas pourquoi la Louve semblait paniquer. Mais sa déclaration suivante la plongea carrément dans la stupeur.

- Je parle de LINYA ESPECE D'IMBECILE !! OU EST-ELLE ?!!

Comme Tia ne répondait pas, la Louve reprit l'exploration de ses souvenirs et découvrit ce qui s'était passé.

- Elle a rompu et TU L'AS LAISSEE FAIRE ?!! MAIS COMMENT PEUX-TU ETRE SI STUPIDE ?!!

Tia fronça les sourcils et commença à s'échauffer.

- C'est quoi ton problème au juste, tu ne voulais pas d'elle, tu te souviens ? Tu voulais Lex et maintenant tu m'insultes parce que j'ai laissée Linya partir ??

Une vague de rage et un nuage de perplexité passèrent dans l'esprit de Tia comme une bourrasque et elle se retrouva soudain les fesses dans l'eau. Elle secoua la tête, ajusta sa vision et fut soulagée de constater que la Louve s'était retirée si loin dans son esprit qu'elle ne la sentait plus qu'en faisant un effort.

Elle ne comprenait pas la panique de son âme noire et s'en inquiétait d'autant plus que la Louve ne paraissait pas certaine des motivations de sa réaction. Bien sûr Tia avait noté l'effet étrangement apaisant qu'avait développé Linya dernièrement. La Louve se calmait à son contact, à ses propos, mais elle ne pouvait pas croire que ce soit la raison de sa colère soudaine.

Peut-être que la prochaine fois, elles pourraient en discuter calmement ? Tia craignait son prochain éveil, à deux reprises aujourd'hui la Louve avait eu le dessus sur elle. A deux reprises Tia n'avait même pas pris conscience de la disparition de la sienne... Et cela la terrifiait.

En voyant Lex revenir avec son groupe, la mercenaire s'aperçut qu'elle était encore dans l'eau et s'empressa de rejoindre la berge. Si Lex était là, la Louve se calmerait peut-être suffisamment pour une discussion ? Ou au moins pour lui laisser le contrôle de son esprit et de son corps ?

Dans le cas contraire, elle aurait l'excuse parfaite pour appeler Linya, songea-t-elle partagée quant à cette idée.

Elle accueillit Lex avec un sourire, sentant son cœur battre plus vite lorsque celle-ci le lui rendit. Elle la rejoignit pour l'aider à descendre de son cheval et s'en voulut de réagir à sa proximité.

Elle était heureuse de leur rapprochement mais cela mettait également ses nerfs à rude épreuve et elle ne savait pas combien de temps elle allait bien pouvoir tenir. Toucher Lex, même brièvement, c'était comme se réveiller après un très long sommeil. Cela mettait tout son être en transe. 

Tia relâcha sa femme lorsqu'elle eut mis pied à terre et se recula, incapable de parler. Elle la regarda alors qu'elle incitait leurs clients à brosser leurs animaux. Son expression était si ouverte et chaleureuse qu'elle semblait illuminée de l'intérieur, les traits de son visage sublimés par la lumière du soleil couchant. Dieu, qu'elle était belle...

Elle soupira.

 

Chapitre 3 :

 

Assise à son bureau, Linya ne savait pas par quel bout commencer. Elle avait accumulé tant de retard ces dernières semaines qu'elle devait établir certaines priorités. Après quelques minutes d'interrogation, elle s'attaqua à la pile de papiers à sa droite. Les heures suivantes furent essentiellement consacrées à liquider la paperasse.

Une fois celle-ci terminée, elle prit connaissance des dossiers en cours. Elle lança le programme qui classait ceux-ci en fonction des urgences, elles-mêmes décidées en fonction des circonstances, du nombre de personnes impliquées, du statut des agresseurs présumés...

Pendant que le programme tournait, elle appuya sur son intercom afin de demander un café à sa secrétaire. Elle devrait peut-être faire installer une cafetière dans son bureau comme le lui avait suggéré un million de fois Lex.

En soupirant elle se repoussa contre son dossier, croisant les mains sur son ventre en laissant son esprit vagabonder. La secrétaire entra et Linya la remercia d'un sourire. Elle prit le mug en réprimant un rire. Le mug était la propriété de Lex. Elle, elle se contentait d'une petite tasse en général. Elle n'était pas aussi contaminée que son amie question caféine.

Elle but une gorgée puis se réinstalla dans son siège et étudia le paysage qui se profilait derrière l'immense baie vitrée située à sa droite. Lex lui manquait.

La plupart du temps c'était avec elle que Linya venait travailler ici. Son bureau était d'ailleurs situé en face du sien. Elles choisissaient ensemble les cas sur lesquels elles se penchaient personnellement et les « conflits » dans lesquels elles allaient devoir intervenir.

Elle poussa un long soupir avant d'avaler deux gorgées rapide de son café et de se remettre au travail. Après une heure passée à parcourir les dossiers des personnes en détresse, elle en vit un qui risquait d'être plus délicat que les autres.

Elle s'arrêta et se mit à réfléchir à la meilleure façon de régler le problème. Elle reprit sa tasse, se leva et se mit à déambuler en pensant parfois à haute voix. Lorsque l'heure du dîner arriva sa secrétaire l'interrompit.

- Je vous commande quelque chose ou vous préférez sortir ?

Linya fronça les sourcils. C'était déjà l'heure ? Elle se tourna vers sa secrétaire.

- Depuis quand tu me vouvoies Minzy ?

Minzy haussa les épaules.

- J'ai pensé que ça serait plus professionnel.

- Pour qui ? Il n'y a que nous ici. Et on se connaît depuis 12 ans, ça n'a pas de sens.

- J'ai eu envie de changer un peu.

Linya considéra son amie un moment, sourcil levé puis sourit en s'approchant d'elle.

- C'est Laura qui t'a fait une remarque, hein ?

- Pas du tout ! S'insurgea son amie en pinçant les lèvres.

Ce qui était pour Linya la preuve qu'elle avait touché juste. Elle l'attrapa par les épaules et dit :

- Je t'invite à manger, tu me raconteras ses dernières méchancetés et je solliciterai ton avis sur un dossier qui me turlupine.

Minzy sourit et se redressant, attrapa la taille de sa chef et amie et la suivit vers l’ascenseur.

***

Il faisait nuit et Tia dormait lorsque la Louve se fit de nouveau sentir. L'animal força l'esprit de sa moitié à s'éveiller et se mit à gronder doucement lorsque la mercenaire ronchonna qu'elle venait à peine de se coucher.

- Qu'est-ce que tu veux ? Fit-elle à voix haute, encore à moitié endormie.

- Pourquoi dors-tu seule ? Répondit la voix froide de son âme noire.

La question réveilla complètement la mercenaire qui sentit son cœur se serrer.

- Je te l'ai dit, Linya m'a quittée. C'est ce que tu voulais alors pas de récriminations hypocrites, s'il te plaît.

- Je ne parle pas d'elle, je parle de Gabrielle.

Tia sentit une vague de douleur la traverser mais cela ne venait pas d'elle.

- Lex... Lex et moi ne sommes pas ensemble. Ce n'est pas... aussi simple que tu aimerais que cela soit.

- Cela l'est, mais tu préfères laisser la peur te guider. Tu me dégoûtes, tu n'es pas la moitié de ce que tu étais, gronda la Louve avec rage.

Tia laissa échapper un petit rire.

- Je ne suis QUE la moitié de ce que j'étais, confirma-t-elle avec amertume. Tu es l'autre, je peux donc te retourner ta colère. Tu ne possèdes aucune humanité, aucune compassion, seuls tes besoins et ta colère dominent. On ne peut même pas parler avec toi. Tu fais peur même à Lex.

A ces mots la Louve se troubla et Tia poussa son avantage.

- Tu veux savoir pourquoi je n'ai pas retenu Linya ? Pourquoi je ne me suis pas remise avec Lex ? Tout ça c'est ta faute. Tu es la raison même qui repousse toutes les personnes que j'aime.

La Louve gronda sous son crâne et Tia grimaça en portant la main à son front. Elle détestait quand la Louve faisait ça, c'était comme passer son cerveau au mixeur, ça faisait un mal de chien.

- C'est ta couardise le problème pas moi, répondit finalement sa Némésis toujours grondante.

Tia se frotta le front et rejeta ses couvertures. Elle se leva et hésita. Allait-elle sortir ? Se rendre dans la cuisine ? Elle opta pour la fenêtre et tira un fauteuil, le préféré de Linya, près de celle-ci.

Elle s'y laissa tomber en soupirant et répondit :

- Arrêtons de se disputer, ça ne mène à rien. Tu as ton idée sur la question et moi la mienne. Si on avançait maintenant ?

Un silence lourd, littéralement lourd, Tia sentait un poids faire sombrer son âme, prit la place de la rage bouillonnante habituelle. Après quelques longues minutes, elle perçut un changement. La Louve semblait curieuse et quelque peu perplexe.

- Pourquoi Linya me manque-t-elle ?

La question sortie de nulle part prit Tia au dépourvu.

- Heu... je ne sais pas. Parce qu'elle me manque ?

- Je ne pense pas que cela ait une quelconque incidence sur mes sentiments.

A ces mots Tia leva un sourcil et ricana.

- C'est ça oui. Ou alors tu m'as menti et tu n'es pas moi.

- Je suis une partie de ton ancien toi, rétorqua la Louve agacée. Et ton ancien toi n'avait pour Ephiny que respect et amitié. Je... je ne comprends pas pourquoi cela a changé pour toi et encore moins pourquoi son absence m'affecte. Elle a toujours eu une grande importance pour Gabrielle mais pour nous, elle n'était qu'une amie. Et pas la plus importante. Ça ne devrait pas m'affecter comme cela.

- Peut-être... que c'est parce que maintenant tu es en moi..., hasarda Tia.

La Louve se mit à réfléchir, permettant ainsi à Tia de récupérer la totalité de son esprit. Elle soupira de soulagement, se demandant si cela allait toujours être ainsi lorsqu'elles discuteraient. Depuis leur fusion quelque peu ratée, les interventions de sa moitié sombre l'oppressaient et lui faisaient momentanément perdre pied.

Deux coups à la porte attirèrent son attention et elle lança :

- Oui ?

- Tia ? C'est moi, je peux entrer ? fit Lex.

La grande femme acquiesça et son amie passa la porte. Elle mit quelques secondes à s'habituer à l'obscurité avant de la repérer près de la fenêtre.

- J'ai entendu des voix et je me suis dit que peut-être tu avais fait un cauchemar. Tu veux en parler ?

Tia sourit. Cette situation lui était si familière... elle l'invita à s’asseoir sur le lit d'un geste. Lex avait les cheveux ramenés au-dessus de sa tête et des tas de mèches folles s'échappaient de ce chignon improvisé. Elle portait un t-shirt à manches courtes gris sur lequel un smiley géant jaune faisait un sourire niais. Son pantalon de toile noir se confondait avec la nuit.

Les magnifiques yeux verts de sa vis-à-vis la fixaient, dans l'attente. Tia réalisa qu'elle la regardait depuis un moment sans rien dire. Embarrassée, elle détourna les yeux et lâcha :

- Je n'ai pas fait de cauchemar. C'est juste la Louve qui fait des siennes.

Lex fronça les sourcils, un peu inquiète.

- Elle s'est réveillée ?

Tia entreprit de lui expliquer les deux derniers entretiens qu'elle avait eus avec sa moitié ainsi que les effets que cela avait sur elle.

- Est-ce qu'elle est au courant pour les changements dans la Prophétie ? S'enquit Lex après un moment de réflexion.

- Je ne crois pas non.

- C'est peut-être cela qui l'affecte ? Réfléchis, dans cette nouvelle version Linya est décrite comme décisive pour ta victoire et la Louve est en quelque sorte la partie la plus guerrière de toi. Ça la concerne donc directement. Peut-être que le rôle de Linya dans tout ça explique ce manque ?

- Peut-être..., acquiesça Tia songeuse. Sauf que Linya à plutôt un effet calmant sur elle, pas combatif.

- Eh bien ça me paraît logique alors. Je veux dire, pour bien se battre, un combattant ne peut pas compter que sur ses capacités physiques, non ? Il doit être capable de réactivité, d'adaptabilité. Et ça, ça n'est possible que lorsque l'on a la tête froide.

Tia la dévisagea, stupéfaite.

- Tu as parfaitement raison !

Lex rit devant son expression.

- Toujours sympa de te voir choquée lorsque je fais une réflexion intelligente.

Tia lui retourna son sourire et se leva pour la rejoindre. Elle avait une folle envie de l'embrasser mais fit taire ce besoin rapidement.

- Si on le lui dit, elle va vouloir faire revenir Linya, remarqua-t-elle en s'asseyant à ses côtés.

Lex hocha la tête, comprenant ce qu'elle voulait dire.

- Il va falloir qu'on se décide à parler à Linya de son rôle..., dit-elle en fixant son aimée tout en tentant de camoufler l'effet que sa proximité avait sur elle.

- Est-ce vraiment une bonne idée ? Je veux dire, hésita Tia, impliquer Linya plus qu'elle ne l'est déjà, je ne sais pas...

Lex se passa une main sur les yeux, fatiguée soudain.

- Je n'ai pas plus envie que toi de la mettre en danger. Elle est ma sœur, ma meilleure amie depuis toujours et ma première âme sœur. Je l'aime. Plus que je ne saurais le dire, plus que je ne le pensais en réalité. Bien plus, fit-elle doucement en se remémorant la première fois qu'elle l'avait compris, quelques semaines plus tôt.

Cela avait été comme un choc, suivi d'une vague de culpabilité. Depuis, la culpabilité, pour avoir négligé une personne si importante pour elle, et le mal qu'elle lui avait causé se faisant, ne l'avait jamais vraiment quittée. Comment et quand avait-elle commencé à penser que l'amour de Linya et ce lien profond qui les unissait était un dû ?

- Mais ce choix ne nous appartient pas, reprit-elle en chassant ces souvenirs. Je l'ai compris maintenant. Elle est impliquée qu'on le veuille ou non. Qu'on la prévienne ou pas n'y changera rien. Elle a un rôle à jouer et elle le jouera. Le mieux que l'on puisse faire pour elle est de l'y préparer. Ça lui laissera au moins une chance de s'en sortir.

Tia ne dit rien. Lex avait raison bien sûr. Quand est-ce qu'elle avait jamais eu tort de toute façon ? Mais elle hésitait encore.

- Je sais qu'il est encore tôt après votre rupture.

- Ca fait à peine une semaine, la coupa Tia.

- Je sais, répondit Lex doucement en prenant sa main. Je sais combien c'est difficile pour toi et je... je l'accepte. Mais il faut que tu saches que je ne partirai pas, et ce quel que soit ton choix à notre propos. Je n'en suis plus capable. Je suis ton âme-sœur et ce que cela implique vraiment est parfaitement clair pour moi maintenant, alors rejette moi autant que tu le veux, repousse moi, aime quelqu'un d'autre si ça te rassure mais je serai toujours là. Je ne partirai plus jamais.

- Tu ne peux pas faire cette promesse. Notre mort...

- N'est pas une fin. Cela ne l'a jamais été. Il y a toujours eu un moyen, une faille qui nous a permis de rester ensemble. Il suffit juste de trouver celle-ci. J'y crois Tia. Je crois en nous. Et dès que toi et la Louve accepterez de cesser vos enfantillages, tu le verras aussi.

Le silence s'installa et Tia prit conscience que la main de Lex était toujours enroulée autour de la sienne. Elle sentit sa peau s'échauffer à cet endroit mais ne put se résoudre à la retirer.

- J'appellerais Linya, fit Lex en rompant le silence.

La grande femme s'apprêtait à protester mais Lex ne lui en laissa pas l'occasion.

- Il s'agit de nos enfants Tia. On ne peut rien négliger qui nous permette la victoire.

Elle fit une pause.

- Tu as toujours été si courageuse... je ne te reconnais plus. Depuis que je suis revenue je ne vois en toi qu'une personne craintive. Où sont passées ta combativité, ton assurance, ta réflexion ?

- Tombées en morceaux lorsque tu m'as quittée, répondit la mercenaire en se levant brusquement.

Elle fit quelques pas puis fit volte-face.

- Il n'y a jamais eu qu'une seule personne capable de me briser Lex et ça a toujours été toi. Tu te souviens de la Chine ? Du Dragon Vert ? De ta trahison et de ce que ça m'a fait ?

Lex baissa les yeux brièvement. Elle se souvenait oui. Xena qui renonçait à tout. A combattre, à vivre. Elle ne pouvait alors même pas la regarder dans les yeux tant elle semblait affectée par ce qu'elle lui avait fait. Et ses larmes contenues de toutes ses forces et qui avait fini par rouler sur ses joues... C'est là que Gabrielle avait compris ce qu'elle avait vraiment fait. Mais il était alors trop tard.

- Je peux fonctionner sans toi, fit Tia la coupant dans ses souvenirs. Je le faisais en tant que Xena et en tant que Louve. Mais à partir du moment où tu entres dans ma vie, tout change. Je ne peux plus être celle que j'étais. Tu m'as appris à faire plus que fonctionner. Tu m'as appris à vivre. Et si tu me laisses ou me trahis, je ne sais simplement plus comment faire. Tu es ma force Lex, tu l'as toujours été. Ce qui signifie que tu peux tout me prendre si tu t'en vas. Et tu l'as fait.

Lex dévisageait Tia les larmes aux yeux, elle savait tout ça et s'en voulait terriblement et si elle avait toujours su combien elle comptait pour Xena/Tia elle n'avait jamais mesuré l'impact que son absence avait réellement sur elle. Jamais avant qu'il ne soit trop tard du moins. Elle avait vu ce que son choix de prévenir le Dragon vert avait fait à leur amitié. Ça avait été le début de la plus grande traversée du désert qu’elles n’avaient jamais vécu.

Le point culminant étant Hope. Cela les avait quasiment réduites à néant. Elle s'était juré de ne plus jamais recommencer. Mais elle avait oublié. Les vies s'étaient succédé et elle avait simplement oublié. Et maintenant elles se retrouvaient de nouveau à cette croisée des chemins. Cette croisée qui pouvait aussi bien les détruire que les rapprocher. Et elle n'avait aucune idée de qu'il fallait qu'elle fasse pour faire le bon choix.

Xena l'aurait peut-être su, mais Xena n'était plus et elle n'osait pas insister quant à la fusion. Cela pouvait braquer Tia et elle la perdrait pour toujours. Elle avait besoin d'un intermédiaire. Un intermédiaire capable de calmer Tia et de se faire entendre de la Louve. De leur faire entendre raison à toutes les deux. Quelqu'un capable de l'aider, elle, à choisir le bon chemin. Elle avait besoin de Linya.

- Pour nos enfants, dit-elle en prenant une inspiration tremblante, j'appellerai Linya. On n'a besoin d'elle. J'ai besoin d'elle.

Peut-être était-ce cela le rôle de Linya dans la Prophétie. Peut-être était ce rôle qui serait déterminant dans leur victoire. Les maintenir assemblées, rendre Tia complète. La Prophétie n'était pas très claire et, quelque part Lex savait que ce n'était pas tout mais elle ne voulait pas l'envisager. Pas maintenant. Elle se concentrerait sur le présent dorénavant. Un jour après l'autre.

- Fais comme tu veux, lança Tia les yeux étincelants de larmes de rage en sortant de la pièce.

***

Len et Lara avaient séché les cours. Cela leur arrivait régulièrement depuis la fête chez Gispy. Len ne voyait pas l'intérêt de se rendre au lycée, d'autant moins depuis que sa sœur avait développé un don qu'il ne possédait pas.

Au début cela avait été compliqué car leurs mères ne les quittaient pas d'une semelle, leur rendant même visite lors des pauses-déjeuner. Ils ne comprenaient d'ailleurs pas pourquoi. Mais depuis quelques jours, ils bénéficiaient de plus de liberté. Même si cela ne changeait pas grand-chose, cela leur permettait au moins de ne pas avoir à revenir pour les pauses.

Au début, Lara s'inquiétait que l'utilisation de leurs dons aussi rapprochée finisse par l'épuiser mais Len avait argumenté que c'était un bon moyen pour connaître leurs limites. Et à leur grande surprise il ne semblait pas y en avoir. Du moins, jusqu'à présent ils ne les avaient pas trouvées.

Au contraire même, Lara avait noté que leurs pouvoirs semblaient s'accroître à mesure qu'ils les utilisaient. De noirs désirs balayaient de plus en plus souvent leurs esprits et Lara comme Len y sombraient avec toujours plus de plaisir.

Ce jour-là ne dérogea pas à la règle. Les jumeaux s'étaient rendus en ville pour tester leurs dons et s'amuser. Len ne désespérait pas de se découvrir une nouvelle capacité et poussait sa sœur à user du sien. Mais exception faite de deux occasions de brûler des objets dans des ruelles étroites, Lara n'avait pas voulu céder.

Elle s'était installée à la terrasse d'un café et avait commandé un alcool dont Len n'avait pas retenu le nom. Les cocktails que les filles buvaient le laissait perplexe, toujours beaucoup de chichi pour pas grand chose.

Aujourd'hui, Sahel les avait accompagnés. Lara et lui était d'ailleurs en train de « flirter » ouvertement. Comme lui s'ennuyait, il les avait laissés afin de trouver quelque chose, n'importe quoi qui le stimulerait.

Il décida de téléphoner à Gipsy. Il n'avait jamais tenté d'user de son don par téléphone mais c'était une bonne façon de se tester. Il voulait la voir ici et maintenant et comme elle était une excellente élève elle serait encline à refuser. D'autant plus que depuis la fête, sa petite amie si elle ne l'évitait pas ouvertement, ne semblait pas spécialement souhaiter le fréquenter. Il se demandait depuis si leur Influence, comme il aimait à nommer leur don de persuasion, avait bien fonctionné sur elle.

Depuis, il l'étudiait avec attention et s'était intéressé au temps limite que leur don de persuasion possédait mais également s'il y avait un nombre limité d'utilisation par personne. Il avait procédé à plusieurs expériences pour ce faire. Il avait notamment essayé de voir s'il pouvait remonter les souvenirs afin de les embrouiller.

Influer sur le futur en décidant quoi, quand, comment ne posait aucun problème. Jusqu'à présent ses expériences à ce sujet laissaient entendre que s'il ne donnait pas date de fin, son Influence pouvait être indéfinie.

Ainsi cela faisait près d'une semaine que Jimmy, la brute du lycée, se rendait au pied du mât devant leur école à 17h30 précises et se mettait à caqueter durant 15 minutes en effectuant un strip-tease des plus hilarants.

Concernant le floutage des souvenirs/évènements déjà survenus, il n'avait pu aller très loin dans ses expériences. Le problème était que n'étant pas présent lors desdits évènements, il ne pouvait pas réellement savoir à quand ceux-ci remontaient. Il aurait pu, en allant plus régulièrement en cours, utiliser ceux-là comme point de référence mais cela nécessitait d'y être et c'était vraiment trop ennuyeux.

Alors qu'il tapait le numéro de sa petite amie, une femme, grande, mystérieuse et terriblement sexy l'aborda. Il avait pris l'habitude d'être courtisé par les femmes depuis son retour de voyage. Il dégageait une aura magnétique, se savait aussi beau que sa mère, était grand, et avait pris du muscle en plus de faire plus que son âge. Bien sûr que les femmes se jetaient sur lui. Son assurance devait aussi y être pour quelque chose.

Honnêtement, il ne comprenait pas Gipsy, ses tergiversations étaient stupides, il était beaucoup trop bien pour qu'elle se permette de jouer la difficile. Depuis qu'ils s'étaient remis ensemble, il n'avait pas répondu aux avances de ces femmes mais puisque sa copine se la jouait inaccessible, il n'avait pas de raison de rester fidèle.

Il fit un sourire éblouissant à la grande femme, presque aussi grande que lui, qui rit en s'approchant. Elle lui tendit la main d'un air amusé et se présenta :

- Ashee, enchantée.

Len la prit, s'inclina nonchalamment et déposa un baiser léger comme l'air sur le dos de celui-ci.

- Len. Pour vous servir.

- Me servir ? Releva-t-elle avec un sourire malicieux. Vraiment ?

- Vraiment.

- Vous ferez tout ce que je veux, si je comprends bien ?

- Dans la mesure de mes moyens, et ils sont nombreux, oui, affirma-t-il séducteur.

Ashee rit et se pencha vers son oreille :

- Je peux rendre tes moyens encore plus... nombreux, susurra-t-elle.

Len leva un sourcil intrigué. Il sourit et demanda :

- Et comment vous y prendriez-vous ?

Elle sourit et lui fit signe de la suivre.

 

Chapitre 4 :

 

Linya soupira, se frotta les yeux et se décida à décrocher son téléphone. Elle avait repoussé cette idée autant que possible, mais elle ne voyait pas d'autre moyen pour régler vite et bien ce problème.

Cela fait deux jours qu'elle tergiversait et il était temps de cesser. Elle chercha le numéro sur son portable puis le tapa sur son fixe. Elle entendit les sonneries à l'autre bout du fil et se rencogna dans son siège nerveusement.

- Enyalios, répondit la voix grave du mercenaire.

- Enyalios ? C'est Linya.

- Linya, ronronna-t-il immédiatement, je te manque déjà ? Toi, tu m'as manqué.

Malgré elle Linya rit et se surprit à rougir. Sa voix basse et sexy lui faisait cet effet depuis le premier jour et cela l'embarrassait toujours autant.

- Est-ce que tu es libre cette semaine ? Enchaîna-t-elle sans lui répondre.

- Pour un rencart avec toi je suis libre dès ce soir...

Linya leva les yeux au ciel sans cesser de sourire et répliqua :

- J'ai un job pour toi si ça t'intéresse.

- Un job ? Répéta-t-il en reprenant aussitôt son sérieux. Quel genre ?

- Du genre qui nécessite de la discrétion et de la rapidité.

- Protection, récupération, extraction, sabotage... ?

- Heu eh bien il s'agirait d'un heu... kidnapping en quelque sorte.

- En quelque sorte ?

- Oui heu, c'est-à-dire que la personne à kidnapper est au courant que l'on vient la chercher mais ça doit passer pour un kidnapping aux yeux de l'entourage sans qu'il n'y ait pour autant de preuves suffisantes pour permettre aux flics de lancer une enquête.

- C'est un défi que tu me lances là ! Fit-il tout guilleret. Un formidable jeu d'équilibre ! Où ?

- En Afrique.

- Je dois me renseigner sur les lois en vigueur sur place.

- Pourquoi ? Ça va faire une différence ?

- Dans ma façon de procéder oui. Si je peux faire appel aux autorités en place ça me facilitera la tâche.

- Tu veux dire par la corruption ?

- Entre autre oui. Mais savoir ce que je risque si je suis attrapé me permet de me préparer un parachute, et savoir comment fonctionne un pays, en étudiant aussi bien ses lois que ses collaborations officielles ou non, peut m'aider à contourner certains aspects de certaines lois. Bref, je te passe les détails mais j'ai besoin d'un peu de temps pour réunir ces renseignements.

- Je peux le faire pour toi. Ça ira sûrement beaucoup plus vite, j'ai des contacts partout grâce à la fondation.

- Dans ce cas je te laisse faire. Soit extrêmement méticuleuse s'il te plaît, je...

- Je le suis toujours, le coupa-t-elle agacée qu'on remette la qualité de son travail en question.

- J'aurais besoin de plus de détails concernant cette mission également, poursuivit-il comme s'il n'avait pas entendu. Qui est impliqué, combien de personne sont à kidnapper. Les conditions du kidnapping souhaitées, le lieu d'arrivé etc.

- Pas de problème, je te fais parvenir ça rapidement. Tu serais disponible quand ?

- J'ai terminé mon dernier travail donc je suis disponible dès maintenant.

- Tu es où là ?

- En Italie. Tu veux que je vienne ? Qu'on règle ça en vis-à-vis ?

Linya hésita.

- Ça ne va pas retarder ton action ?

- Je ne me lance jamais dans une mission sans avoir prévu tout jusque dans le moindre détail. Et lorsqu'il s'agit de briser la loi, je ne badine pas avec les détails et la sécurité. Il faudra quelques jours pour tout mettre en place, donc la réponse à ta question est non, ça ne retardera rien et comme tu sembles encline à t'impliquer dans ce qui arrive à tes protégées, j'ai tendance à penser que cela te rassurera de participer à l'élaboration de la mission.

Linya était à la fois déconcertée par sa prévenance et étonnée par sa perspicacité. Elle n'aurait pas dû, il n'était pas réputé sans raison. De plus elle connaissait l'efficacité impressionnante de Tia et Enyalios était son mentor. Non, elle n'aurait pas dû être surprise.

- Dans ce cas, avec plaisir. Quand peux-tu être là ?

- Après demain dans la matinée je pense. Je venais voir ma sœur et j'aimerais au moins passer la soirée avec elle avant de repartir.

- Oui bien sûr, je comprends.

- Je te la présenterai un jour, vous devriez bien vous entendre.

- Ah heu... ok, fit la jeune femme qui ne savait pas comment le prendre.

Ils discutèrent encore quelques minutes et Linya lui assura qu'il serait le bienvenu chez elle, que l'hôtel était à la fois inutile, improductif et une insulte entre amis.

Il répondit en riant, flirtant comme à son habitude.

- Amis ? Moi qui pensais que l'on était plus...

Amusée, Linya décida de jouer, c'était si facile d'oublier ses problèmes avec lui...

- Qui sait de quoi est fait l'avenir..., déclara-t-elle d'une voix basse.

Un instant déstabilisé, Enyalios se reprit rapidement et partit dans un grand rire. Sur cette touche de bonne humeur, Linya raccrocha et retourna à son travail, l'esprit plus léger.

***

Len suivit Ashee jusqu'au parc étrangement désert. Là, elle le fixa durant de longues secondes sans plus sourire ce qui finit par le mettre mal à l'aise. Il songea à user de son Influence sur elle mais quelque chose, il ne savait quoi, le retenait.

Ashee ouvrit finalement la bouche pour parler mais ce qui en sortit fut un ensemble de sons incompréhensibles qui augmenta son malaise en même temps que l'air se troublait.

Elle s'approcha, murmura à son oreille, termina en disant qu'elle le retrouverait plus tard et s'éclipsa. Durant tout ce temps, Len s'était concentré sur le sentiment que les mots chuchotés avaient déclenché. Une envie de violence, un désir de noirceur, de sang.

Dès qu'Ashee eut disparu à sa vue, Len l'oublia aussitôt. Et ce qui jusque-là n'avait été qu'un murmure à peine perceptible, une vague qui teintait son esprit de ténèbres, devint parole. Et ce que cela disait était si pervers, si dénaturé et si malsain que la partie de lui encore libre, prit peur.

Cette voix était la sienne. Il s'entendait parler, marcher, entraîner des personnes prisent au hasard et leur faire faire, leur faire dire et leur faire subir des choses que son esprit, ce côté pur de l'enfant qu'il souhaitait encore être, ce qu'il n'était pas encore prêt à accepter, effaça soigneusement de sa mémoire.

Au milieu de cette expérience lancée par la Chamane, Len se retrouva prit dans une bagarre de bar qui dégénéra. Un couteau sortit d'une poche, un revolver d'une autre et Len fut soudain privé de parole.

Incapable d'utiliser sa voix, Len sentit la panique le saisir. Mais l'appel dans sa tête, impérieux, inflexible, écrasant, l'obligea à réagir. Et soudain il leva le bras. Il savait ce qu'il devait faire et comment le faire.

Il convoqua, littéralement, les armes qui le menaçaient. Il n'eut pas besoin d'utiliser sa voix pour cela, son esprit appela les objets à lui, utilisant son bras comme un prolongement de cet appel qui explosa hors de paume. Les armes disparurent instantanément pour réapparaître dans sa main.

Aussitôt celles-ci en sa possession, Len recouvra le contrôle de sa voix et murmura une formule qui expédia les armes ailleurs. Où il l’ignorait, mais il comprenait qu'elles étaient au-delà de leur portée à tous.

L'action avait été si rapide que personne ne comprit ce qui s'était passé et Len profita de la stupeur ambiante pour s'éclipser.

Une fois au dehors, le jeune homme marcha quelques minutes, inquiet mais surtout émerveillé par ce qu'il venait de faire. Il leva la main, sa main, cette main qui avait fait des choses incroyables. Etait-ce toujours la sienne ?

Comment avait-il su utiliser cette énergie ténébreuse qui envahissait son crâne de plus en plus souvent ? Quels étaient les mots qu'il avait déclamés pour envoyer au loin ces armes ? Il ne comprenait pas ce qu'il avait fait, mais il savait qu'il pouvait le refaire n'importe quand, avec n'importe quoi et cela le grisa. Ou qui.

Il repoussa au loin les doutes, les inquiétudes et même les mots de sa mère qui soudain raisonnèrent en lui, parlant de pouvoir, parlant de mort, parlant de manipulation, d'une Chamane et d'un démon dévoreur d'âmes et destructeur de monde, il repoussa tout pour ne se concentrer plus que sur ces fabuleux et stupéfiants dons qu'il venait de se découvrir. Lara allait en crever de jalousie. Il n'avait pas un mais deux nouveaux pouvoirs et combien merveilleux ils étaient ! Si pleins de possibilités ! Qui oserait le défier encore ?!

Comment allait-il le nommer ? Se demanda-t-il en revenant à des préoccupations plus terre à terre.

Alors qu'il partait rejoindre sa sœur et Sahel, Ashee sourit, plus que satisfaite. Il n'avait fallu qu'un léger sort de confusion pour permettre au dévoreur de se faire clairement entendre. Il avait alors pu prendre le contrôle des actions de Len pendant un moment suffisant pour faire découvrir au jeune homme le bien-être que c'était de s'abandonner à ses plus sombres désirs.

Len ne s'était même pas aperçu qu'il avait récupéré le contrôle de ses pensées et de ses actes après les cinq premières rencontres. Sa corruption était si bien avancée qu'il avait de lui-même censuré ses réserves et repousser l'horreur qu'il s'était inspiré.

La prochaine étape serait décisive. Len avait pour tâche d'entraîner sa sœur. Ashee avait prévu un test précis, qu'aucun des deux n'oublierait jamais et il était primordial qu'à la fin de celui-ci plus aucun inhibiteur ne subsiste.

Et pour ce test ultime elle ne pourrait, comme elle l'avait fait maintenant, user de ses sorts pour inciter les jumeaux à mettre de côté leur bonté naturelle ou augmenter la connexion entre le dévoreur et leurs âmes. Elle espérait ne pas précipiter trop les choses. Jusqu'à présent les jumeaux avaient réagi exactement comme elle l'avait prévu. Depuis qu'elle avait compris leur mode de fonctionnement, la progression qu'elle opérait avec eux se faisait sans anicroche.

Elle était relativement sûre de la suite, mais elle aurait néanmoins souhaité avoir un encore un peu de temps afin de consolider ses positions. Mais le temps leur était compté. Depuis que la petite paysanne était revenue les choses étaient devenues plus compliqué. Elle incitait la Gardienne à agir et Ashee ne pouvait se permettre de perdre l'avance qu'elle avait réussi à prendre.

Alors elle décida que oui, les jumeaux étaient prêts. Que Len était à point et qu'il saurait faire tomber sa sœur avec lui. D'autant qu'elle bénéficiait de l'aide de Sahel pour cela. Elle songea à ce qu'elle leur réservait, au déroulement à apporter aux évènements et au moment de passer à l'action.

Elle tourna les talons, pressée de rejoindre le sanctuaire qu'elle s'était aménagé pour communiquer avec le Dévoreur. Elle le sentait si proche d'elle, qu'elle ne doutait plus que le point de non-retour pour les jumeaux serait très bientôt atteint.

***

Lex soupira pour la énième fois. Elle se trouvait sur le terrain entourant les bungalows et faisait avancer Maki en lui tenant les mains. Jiyeon se trouvait avec sa sœur aînée qui lui donnait son goûter, assise sur les marches de la maison.

Lex leur jetait un coup d’œil de temps en temps, pas tant pour vérifier que Jiyeon se tenait tranquille que pour surveiller Lara. Elle était inquiète du comportement de plus en plus rebelle de ses aînés. Len répondait sans plus cacher son hostilité. Il prenait comme excuse qu'elle les avait abandonnés et qu'il ne le lui pardonnait pas. Lex aurait été tentée de le croire si cela n'avait pas été si soudain.

Elle soupçonnait une influence magique, chamanesque pour plus précis et bien qu'entre elle et Tia cela soit tendu depuis qu'elle avait appelé Linya, Tia était d'accord avec ses conclusions. Depuis lors, elles s'arrangeaient pour garder les jumeaux avec eux en permanence lorsqu'ils n'étaient pas au lycée.

Mais cela n'allait pas sans heurts et Len étant de plus en plus agressif, sa femme avait tenu à le prendre à part aujourd'hui. Ils étaient donc partis tôt ce matin, avant même que le soleil ne soit levé, pour une longue randonnée à cheval. Tia lui téléphonerait ce soir pour lui dire s’ils restaient une nuit dehors ou s'ils rentraient. Cela dépendrait de la réaction de leur fils.

Lex laissa sa fille faire une pause et s'assit dans l'herbe à côté en réfléchissant à ce qu'elle allait dire à Linya. Elle lui téléphonait tous les jours, comme au temps d'avant sa rencontre avec Tia, et tous les jours elle tentait de la convaincre de revenir. Ses arguments restaient vains mais elle ne désespérait pas de finir par lui faire entendre raison.

Bien sûr, elle avait compris que Linya avait besoin d'espace et de temps mais depuis qu'elles s'étaient retrouvées, Lex avait beaucoup de mal à se passer d'elle. Elle avait essayé de lui parler de la Prophétie, de ce en quoi Linya était impliquée dorénavant mais la jeune femme avait coupé court à toute discussion dès le mot « prophétie » prononcé.

Les jours passaient et ses appréhensions augmentaient. Elle était de plus en plus persuadée que le rôle de Linya auprès d'eux étaient pré-combat et si sa sœur de cœur ne revenait pas avant que tout ne dégénère elle craignait la fin pour eux tous. Il fallait qu'elle arrive à en parler à Linya. Dès que celle-ci saurait qu'elle avait un rôle à jouer, elle n'y penserait pas à deux fois avant de les rejoindre.

La seule chose que son amie avait dite à ce sujet était qu'elle reviendrait car elle refusait de les laisser partir sans les avoir vus. Mais Lex était convaincue qu'elle devait être présente plus tôt et le sentiment que le temps était compté la pressait de plus en plus.

Et ça c'était sans parler de la Louve qui ressurgissait à des moments peu opportuns et mettait l'esprit de Tia en déroute, la déstabilisant de plus en plus profondément. Apaiser la Louve, apaiser Tia, tenter encore et toujours de les convaincre de se réconcilier et de fusionner sans jamais y parvenir.

Lex avait besoin de soutien, tout ce qu'elle faisait était vain et elle se décourageait tout en continuant de s'angoisser. Elle avait besoin de sa meilleure amie et de sa femme mais aucune des deux n'étaient présentes et elle commençait à en être fatiguée.

Ce soir elle avait l'intention de secouer le cocotier des deux côtés et devait rassembler ses idées. Elle devrait être ferme sans élever la voix. Être claire, précise sur ce qu'elle attendait d'elles mais sans les culpabiliser. Leur faire comprendre l'urgence de la situation et leur demander de mettre de côté leurs problèmes.

Maki poussa soudain sur ses petits bras afin de se mettre debout mais son élan fut trop brutal et elle bascula sur sa mère qui prit un coup de tête au passage. Tout en se frottant le front, Lex la redressa et lui dit :

- Un peu moins de force la prochaine fois Mak, ok ?

La petite fille dont les cheveux noirs avaient suffisamment poussé pour lui arriver aux épaules, la fixa un moment avec circonspection. Elle sembla prendre une décision puisqu'elle sourit ensuite en baragouinant des sons adorables et se dégagea de sa poigne pour avancer seule. Elle venait de repérer sa sœur avec Lara et se dandinait tant bien que mal dans sa direction.

Lex la regarda faire en souriant, fière des progrès qu'elle avait accomplis ces dernières semaines et songea que l'anniversaire des jumelles tombait bientôt. Elle se demanda si elle devait prévoir une fête. Elles n'auraient que deux ans après tout, était-ce bien nécessaire ?

Puis Lex se demanda si même elles auraient le loisir de prévoir cet anniversaire. Avec ce qui se préparait elle avait perdu ses certitudes.

Elle se leva finalement pour rejoindre ses trois filles et tapota la tête de Jiyeon, appréciant le velouté de sa peau de bébé. Elle se fit la réflexion qu'il faudrait bientôt l'envoyer chez le coiffeur. Les cheveux blond de Jiyeon avaient poussé plus avant que ceux de sa sœur et sa frange lui tombait dans les yeux cachant leur incroyable vert azur. Lara se redressa et Lex croisa son regard, si semblable à celui de sa mercenaire de mère.

Lex retira sa main de la tête de Jiyeon et caressa le haut du crâne de sa fille aînée en s'asseyant. Elles échangèrent un regard serein et complice. Malgré le comportement de Len et les inquiétudes de Lex envers Lara, la jeune fille avait bien fait attention à maintenir sa relation avec sa seconde mère. Elles avaient même eu quelques moments, comme maintenant, où elles s'étaient rapprochées.

Son discours d'encouragement concernant son rêve d'être Jockey y était certainement pour quelque chose. Malheureusement, tous les encouragements du monde ne serviraient à rien si elle continuait de grandir. Lara se trouvait déjà à la limite. Quelques centimètres de plus et son rêve était fini.

L'adolescente posa le petit pot vide que venait de finir Jiyeon et la libéra alors qu'elle s'agitait pour rejoindre Maki. La plus jeune des filles Kensington était présentement en train d'arracher chaque brin d'herbe à ses pieds avec une grande concentration.

Lara profita que sa mère soit près d'elle pour se glisser entre ses bras. Lex fut surprise mais ravie et s'empressa de refermer ses bras autour d'elle. 

Le silence s'étira alors que le ciel commençait à s'assombrir, mais ni l'une ni l'autre ne ressentit le besoin de le briser. Lorsque le téléphone à l'intérieur se mit à sonner, Lex se dégagea, embrassa sa fille sur la tempe en lui demandant de surveiller ses sœurs et rentra dans le salon par la porte-fenêtre.

Au bout du fil, Tia qui l'informait qu'elle resterait dehors cette nuit. Lex retint un soupir et s'assit à moitié sur le bord de la table.

- Cela se passe si mal ?

- Il est... difficile oui. Je n'arrive pas à comprendre d'où provient toute cette colère. Je veux dire, je sais d'où elle vient, nous avons commis beaucoup d'erreurs mais je trouve ça étrange cette soudaine montée. Pourquoi maintenant ? De plus on s'est déjà expliqué à propos de tout ça et je pensais que tout avait été mis à plat.

- Tu ne crois pas que justement c'est la preuve qu'Ashee a lancé son offensive ? Demanda Lex, hésitante.

Tia resta silencieuse un moment, comme pour digérer son échec comme Gardienne et comme mère, avant de répondre :

- Si c'est bien ça, il est primordial que je brise l'emprise qu'elle a sur Len... Comment ça se passe avec Lara ? S'enquit-elle après un instant.

- Bien. Étonnamment bien. On se rapproche un peu plus chaque jour. Je crois, même si elle n'en a rien dit, qu'elle aussi s'inquiète pour Len.

- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

- Je ne sais pas, mon intuition. Son comportement, ses hésitations lorsqu'elle parle de lui. Son soudain besoin de tendresse. C'est comme si elle avait besoin d'être rassurée. Peut-être que tu devrais essayer avec Len ? Il a toujours été plus bourru que sa sœur et a tendance à garder pour lui ses angoisses. Il est grand c'est sûr mais il a toujours été le plus affectueux des deux, non ?

Tia convint de la justesse de son raisonnement et lui promis d'essayer. Elles parlèrent ensuite de tout et de rien et la mercenaire évita soigneusement de lui demander si elle avait eu Linya, sachant très bien que sa femme lui téléphonait quotidiennement.

Lorsqu'elle eut raccroché, Lex passa la tête par la porte et demanda à sa fille si elle pouvait surveiller ses sœurs un peu plus longtemps avant de composer le numéro de sa meilleure amie.

Celle-ci répondit à la première sonnerie. Elle ne devait pas se trouver seule car elle décrocha en riant.

- Linya ?

- Oh Lex, rit-elle un peu moqueuse, je me demandais quand tu allais appeler aujourd'hui.

- Je te dérange ? Tu veux que je rappelle ?

- Non, non je discutais boulot avec Enyalios.

Lex haussa un sourcil, étonnée.

- Tu l'as engagé pour quelque chose ? Il y a un problème ?

- Rien qu'il ne puisse régler ne t'en fais pas. Je t'enverrai le rapport des activités du groupe en fin de semaine comme d'habitude.

Lex grimaça, un peu coupable. Depuis quand n'avait-elle pas lu un de ces rapports que Linya lui envoyait pourtant religieusement ?

- Si tu as besoin d'aide n'hésite pas à demander, répondit-elle finalement.

- Tu n'as pas assez de choses à gérer déjà ?

Lex soupira en reconnaissant la pointe d'hostilité latente.

- Tu me manques Lin, déclara-t-elle donc brutalement.

Le meilleur moyen de désamorcer Linya avait toujours été celui-ci et elle ne s'en privait pas. Elle était la faiblesse de son amie et le savait.

Lex pouvait l'imaginer en train de se crisper avant de se relâcher en déposant les armes. Elle l'entendit faire quelques pas et su qu'elle quittait la pièce où se trouvait Enyalios pour leur ménager un peu d'intimité.

- Qu'est-ce que tu veux que je te dise Lex ? Tu me manques aussi, mais je ne peux pas revenir. J'ai du travail ici, des gens qui comptent sur moi.

- Et ils comptent plus que moi ? Demanda-t-elle blessée. Depuis quand je passe après les autres ?

Ce petit côté princesse, Lex ne le montrait plus aussi souvent qu'avant au grand soulagement de son amie mais ce genre de remarque, qui aurait agacé beaucoup de personnes, Linya les prenaient avec naturel. Cela faisait partie intégrante de leur façon de fonctionner. Lex passait avant tout pour la Dirigeante. C'était même la fondation de leur relation et aucune d'elles n'avait jamais eu l'idée d'en changer la nature. C'était la raison pour laquelle Linya avait cédé à tous ses caprices au fil des années, la raison qui lui avait fait refouler ses sentiments d'être négligée lorsqu'elle s'était mise avec Tia. Lex passait avant tout et il n'y avait pas à y réfléchir.

- Jamais Lex, tu ne passes jamais après personne, tu le sais.

Ce qui aurait dû la rassurer fit remonter une aigreur à la surface :

- Sauf lorsque Tia entre en jeu, bien sûr...

Linya sentit son cœur se serrer et lâcha, coupable :

- Je suis désolée... j'étais en colère, je n'aurais jamais fait une telle chose sinon. Mais ça n'excuse pas mon comportement, soupira-t-elle. Je suis vraiment désolée...

- Tu sais, commença Lex à moitié en colère, je ne parvins même pas à savoir si ce qui me blesse était de te voir avec Tia ou que tu l'aies fait passer avant moi...

Linya se frotta la tempe en soupirant.

- Tu fais passer Tia avant moi Lex..., fit-elle valoir. Un jour, lorsque j'aurai rencontré moi aussi mon âme-sœur, cela sera normal qu'elle passe avant, non ?

- Non, répondit-elle brusquement. Je n'ai pas envie d'y penser, enchaîna-t-elle.

Linya rit tristement.

- Tu n'es pas juste avec moi, pourquoi je devrais toujours te faire passer avant ?

- Parce que c'est comme ça depuis toujours ! Et ça t'allait très bien jusque-là !

- Ça me va toujours. C'est juste... je ne sais pas, si tu fais passer Tia avant moi, pourquoi je ne pourrais pas en faire autant ? Je veux ce que vous avez Lex et ça ne se peut pas si je ne fais pas passer mon couple en premier.

Lex resta un instant silencieuse, avant de répondre doucement :

- Tu sais qu'on peut tout avoir...

Linya grinça des dents et leva les yeux au ciel mais ne dit rien.

Lex changea de sujet, consciente de ne pas pouvoir gagner sur ce terrain maintenant et lui expliqua ce qu'elle vivait en ce moment. Ses inquiétudes, les jumeaux et son besoin de l'avoir à ses côtés. Linya devait être particulièrement de bonne humeur cette fois-ci car Lex put lui parler du réveil de la Louve, de ce que cela avait de perturbant pour Tia et même évoquer la Prophétie.

- Tu as un rôle à jouer dedans maintenant. On ne te l'a pas dit jusqu'à présent mais tu y es, tu sais. Et ton rôle est important. Il faut vraiment que tu rentres à la maison Linya. J'ai besoin de toi, et Tia et les enfants également.

C'était déstabilisant comme nouvelle, presque autant que d'entendre Lex déclarer que le ranch était sa maison. Elle commençait à croire à ses affirmations à son égard. Ce besoin d'elle, avant Tia, Lex l'avait toujours eu. Le retour à cet état était à la fois familier et déconcertant.

Déconcertant, car le besoin était légèrement différent, plus ambiguë et Linya ne savait pas quoi en faire. Néanmoins, lorsque son amie lui expliqua la teneur de son rôle ou du moins ce qu'ils pensaient tous ce que devait être son rôle, elle sut qu'elle ne pouvait pas repousser son retour plus longtemps.

A la fin de la conversation Linya déclara :

- Je viendrais dès que je serai certaine que le problème sur lequel on planche avec Enyalios est réglé. Je ne dis pas que ça passe avant toi mon ange, mais je ne peux pas les laisser en plan comme ça.

- Je connais ton sens du devoir, ne t'en fais pas. Je suis juste contente que tu rentres. Et soulagée. Avec toi je sais que tout va s'arranger.

La confiance de Lex en ses capacités à régler ses problèmes, voilà une chose qui lui avait manqué aussi. Elle n'était pas Tia, ne possédait aucun de ses moyens, mais était capable quand même.

Maintenant que son amie la poussait à revenir dans sa vie, rétablissait leur lien d'origine, Linya se laissait aller à ce manque qui l'avait autant blessé que rongé et reconnaissait qu'elle était soulagée et heureuse que ce besoin qu'elles avaient l'une de l'autre soit reconnu de nouveau. Et elle était plus qu'heureuse de retourner au ranch, même si cela signifiait revoir Tia, devoir faire avec la tension entre elles et supporter l'hostilité de la Louve et ses nouvelles responsabilités dans la Prophétie. C'était angoissant, mais cela signifiait faire partie intégrante de la vie de sa meilleure amie et ça, ça n'avait pas de prix.

En regagnant son bureau, Linya sourit à Enyalios alors qu'il relevait la tête à son approche. Elle fixa sans le voir le plan qu'ils venaient de mettre au point et songea à la façon dont elle allait devoir raccourcir leur implication pour pouvoir rejoindre Lex. Avec une grimace elle comprit qu'elle n'allait pouvoir s'occuper à proprement parler que du « kidnapping ». Elle allait devoir appeler Amira, sa nouvelle gérante de l'île des Nazaréens pour qu'elle vienne chercher leur nouvelle recrue.

Elle aimait se présenter et présenter le refuge elle-même, son système de fonctionnement et ce que serait sa vie durant les prochains mois. Cette fois, elle ne le pourrait pas et l'intégration de Jessica, allait devoir se faire sans elle.

Puis elle songea qu'elle devrait prendre des précautions avant son départ. Son apparition dans la Prophétie signifiait une mise en danger. S'il lui arrivait quoi que se soit, personne n'était présent pour reprendre l'association. Lex qui en était son héritière courrait les même risques.

Elle réfléchit un moment, appréciant qu'Enyalios ne lui pose pas de questions, et finit par conclure qu'elle devait avertir ses frères. Sans entrer dans les détails, elle devait les mettre au courant des dispositions à tenir si elle venait à mourir et Lex également. Lance était celui de ses frères qui était le plus investis et le plus au fait de la globalité de l'association. Elle comptait donc sur lui pour reprendre le flambeau.

Elle grimaça, anticipant l'inquiétude de ses frères et de ses parents et les nombreux appels qu'elle et Lex ne manquerait pas de recevoir dans les jours à venir.

Elle se frotta les yeux, fatiguée, et tomba sur le regard soucieux de son partenaire.

- Quelque chose ne va pas ?

Elle secoua la tête.

- Rien qui ne concerne ton plan. Il est parfait.

- Evidemment, se vanta-t-il en se redressant, c'est le mien.

Linya rit doucement, le cœur plus léger. Enyalios avait cet effet sur elle et cela la stupéfiait à chaque fois.

- Il va juste falloir qu'on accélère le mouvement. Tia et Lex ont besoin de nous. On devra lancer la phase un demain matin. Mais je ne veux pas qu'on néglige les choses pour autant donc...

- Tu veux dire qu'on va devoir renoncer au dîner de la victoire ?! La coupa-t-il grandiloquent. Que nenni ! Vous me le devez gente damoiselle, c'était une partie de notre deal et la raison de ma remise !

Les yeux pétillants devant son exagération, elle se pencha vers lui et chuchota :

- En ce cas, il va falloir avancer cela aussi... ce soir vous convient-il, monsieur ?

Souriant d'un air triomphant, le mercenaire la joua grand seigneur et répondit sur le même ton, le regard intense :

- Il ne faudra pas rentrer tard, la patronne à dit que nous devions commencer le boulot tôt demain matin..., ajouta-t-il en se penchant à son tour.

Linya vit le regard d'Enyalios voguer vers ses lèvres avant de plonger dans ses yeux et elle dû se mordre la lèvre pour s'empêcher de rougir, perdant pied comme à chaque fois qu'il devenait un peu trop sérieux à son goût. Pour retrouver une contenance et couper la tension qui s'alourdissait, elle se leva vivement.

- Alors on ferait mieux de partir maintenant ! On pourra se coucher plus tôt comme ça.

Elle se retourna, attrapa son sac et sa veste et partie en direction de l'ascenseur, faignant de ne pas entendre le rire moqueur et victorieux du dragueur qu'elle venait d'inviter.

 

Chapitre 5

Lorsque Linya arriva enfin au Ranch, cinq jours étaient passés. Si Len ne semblait pas être revenu à ce qu'il était auparavant, il paraissait néanmoins moins hostile.

Mais les choses étaient toujours tendues entre Lex et sa femme. Et les apparitions de la Louve de plus en plus régulière n’arrangeaient pas les choses. Elles déstabilisaient tellement Tia qu'elle avait fini par se refermer complètement.

Aussi lorsque Linya débarqua enfin, Lex en fut grandement soulagée. Et voir qu'Enyalios l'accompagnait lui remonta le moral. Tia tenait son ancien mentor en haute estime et aussi frustrant que cela avait été pour Lex de le reconnaître ces dernières années, Tia l'écoutait parfois plus qu'elle.

Après les moments qu'ils avaient partagés lors de son rétablissement, elle comprenait mieux ce qui les liait et acceptait son influence. Elle les salua avec chaleur et installa Enyalios à l'arrière de la maison, non loin des chambres des jumeaux. Elle lui demanda de garder un œil sur eux, expliquant qu'elle les avait surpris à tenter de s'éclipser à deux reprises la nuit.

Pour l'heure les jumeaux se trouvaient sous la garde de Frédéric et Anna. Anna avait accompagné Lara à son entraînement et Frédéric avait enrôlé Len dans la gestion d'une activité pour des clients.

Les jumelles se trouvaient avec Tia qui avait décrété que cette journée était la leur et les avait emmenées en ville pour la journée. Lex soupçonnait que c'était également pour éviter Linya.

- Tu sais où elle s'est rendue ? S'enquit Enyalios après avoir installé ses affaires.

Lex haussa les épaules.

- Pas vraiment mais si tu l'appelles, elle devrait te répondre. Elle ne s'attend pas à ta présence.

Enyalios acquiesça et accepta les clés du 4x4 que Lex venait tout juste d'acquérir.

- Fais attention avec, le prévint-elle, il est neuf et c'est un véhicule qu'on garde pour l'entreprise.

Le mercenaire lui retourna son sourire ravageur en déclarant qu'il prenait toujours soin des femmes. Lex fronça les sourcils avant de comprendre qu'il faisait allusion au fait c'était une voiture.

Elle secoua la tête et le regarda parler au véhicule comme s'il s'adressait à une femme.

- J'espère qu'il ne prévoit pas de l'emmener en rendez-vous, se moqua Lex, il risque d'être surpris par la fin de soirée.

Linya rit et son amie lui prit la main, l'entraînant sur le patio sur le côté de la maison. Elle poussa Linya sur le hamac et s'installa derechef entre ses bras. La dirigeante leva des sourcils surprise mais ne dit rien.

Elles passèrent les minutes suivantes dans le silence, Lex profitant du réconfort de son étreinte et Linya du calme des lieux.

Puis la petite blonde soupira en revenant à la réalité et leva le menton pour dévisager son amie qui lui rendit son regard. Finalement Lex se souleva légèrement et déposa un gentil baiser sur sa joue en déclarant :

- Merci d'être venue, ça me fait du bien de t'avoir ici.

- De rien, sourit son amie. Tu as réfléchi à un plan concernant Tia où on improvise au fur et à mesure ?

- Puisque tu as amené Enyalios, je compte un peu sur lui pour faire entendre raison à notre tête de mule et lorsque ce sera fait, j'aimerais que tu discutes avec la Louve.

- Avec la Louve ? S'étonna Linya. Elle me déteste !

- Eh bien, disons que les choses ont changé et qu'elle sera plus réceptive à tes propos qu'aux nôtres.

Sceptique, Linya accepta néanmoins et Lex poursuivit.

- Pour les jumeaux... même si Len semble s'être calmé, j'ai comme l'impression que c'est une façade pour nous endormir. Lara... je ne sais pas trop quoi en penser. Elle s'est refermée sur elle-même. Elle ne dit rien de particulier tout en paraissant toujours ouverte et joyeuse. J'aimerais avoir ton opinion. Est-ce qu'on se fait des idées ? Avec Tia, on pense qu'Ashee y est pour quelque chose et on s'inquiète vraiment.

- Si la Chamane a commencé à avancer ses pions, qu'avez-vous l'intention de faire ? Parce qu'il s'agit de magie ici, et aucun d'entre nous ne s'y connaît.

- Tia tente de la localiser. Elle a également recruté quelqu'un pour contacter les Tribus du désert. Elle veut organiser un rassemblement, un peu à l'image de l'opération Sassem, pour attaquer le Vent de la destruction.

Linya hocha la tête en se remémorant ce qu'avait eu d'efficace une telle alliance.

- Est-ce que vous aurez besoin des Nazaréens cette fois aussi ? S'enquit-elle hésitante.

Elle ne souhaitait pas que ses protégées et protégés participent. Il ne s'agissait pas d'une personne ayant abusé d'une autre, comme cela avait été le cas pour Sassem et comme elle l'avait fait remarqué, la magie entrait en jeu. Le danger était plus difficile à maîtriser et personne ne pouvait garantir une quelconque sécurité aux Nazaréens. Mais si cela pouvait aider Lex, Tia et leurs enfants, comment pouvait-elle refuser ?

Ce qu'elle avait construit avec les Nazaréens comptait pour elle. Plus qu'elle ne saurait le dire. Mais Lex... était sa famille. Et Tia... eh bien c'était Tia. Et les jumeaux étaient des enfants innocents qu'une âme malade convoitait et ça, c'était trop pour qu'elle le laisse passer.

Malgré tout, lorsque Lex répondit par la négative, elle se sentit soulagée.

- Tu en es certaine ?

Lex acquiesça.

- Je ne dis pas qu'une aide armée serait de trop mais il ne s'agit pas d'être en nombre ici. Le plan que Tia souhaite mettre au point est plus chirurgical. Ils devront être extrêmement compétents. On n'a pas encore d'idée précise, mais Tia est convaincue et je suis d'accord, que la force ne sera pas la bonne façon de gagner. Posséder une âme ancienne est primordial pour combattre Ashee, ça l'a toujours été. Et avec un démon en jeu, avoir trop de personnes présentes risque de donner matière à sacrifice. On ne peut pas prendre ce risque. Pour ce qui est de la question magie, Tia a su en user dans le passé. Nous ne sommes donc pas totalement démunies mais cela limite également notre champ d'action. Tia sera donc celle qui affrontera Ashee et les jumeaux devront être protégés autrement. Mais Ashee étant la seule de son côté à utiliser la magie, le combat devrait être équitable.

- J'ai une âme ancienne, releva Linya.

- Mais tu n'en as pas conscience, tu ne la ressens pas, pas vraiment. A la limite Rhapsody serait plus utile que toi, soupira Lex en tripotant un fil qui dépassait d'une maille du t-shirt de son amie.

Linya prit sur elle de ne pas se sentir vexée et répliqua :

- Mais moi je suis dans la Prophétie.

Lex hocha la tête.

- Et c'est pourquoi il est important que tu discutes avec les jumeaux et la Louve. Si on veut avoir une chance contre Ashee et son... Dévoreur, Tia doit être complète. Vraiment complète. Et les jumeaux doivent rester en phase avec nous. Tu es importante pour eux, comme tu l'es pour nous. Tu es l'Inaltérable, tu es notre pierre angulaire, notre assise.

- Surtout ne me met aucune pression, marmonna la Dirigeante contrariée.

Cela tira un rire à Lex qui se redressa et l'embrassa sur la joue.

- Tu m'as manqué Lin.

- Je ne suis partie que quelques semaines...

- Et avant ça tu es partie plus d'une semaine en croisière. Et avant ça c'est moi qui me suis enfuie. On n’a pas passé beaucoup de temps ensemble ces derniers mois. Et ces dernières années... C'est entièrement par ma faute je sais, si on n'a plus été aussi proche... Tu m'as manqué Lin, c'est tout.

Linya hocha la tête. Elle leva une main et repoussa une mèche de cheveux de Lex derrière son oreille.

- Tes cheveux deviennent trop longs, il va falloir te rendre chez le coiffeur.

- Tu n'aimes pas ?

- Je trouve que ça te va bien mais tu sais bien que toi tu n'aimes pas. Tu les coupe toujours quand ça dépasse tes épaules.

Lex sourit avant de reprendre sa place entre les bras de son amie. Cela faisait tellement de bien d'avoir quelqu'un qui la comprenait et prenait soin d'elle sans qu'il n'y ait aucun enjeu derrière. Ça avait toujours été simple entre elles et elle aimait ça. Elle en avait besoin même.

Fronçant les sourcils, Lex eut une révélation. C'était ça ! C'était pour ça que Linya refusait d'envisager une relation amoureuse ou sexuelle avec elle ! Parce que c'était simple de son côté aussi ! Pas toujours reposant ou exempt de frustration, mais c'était simple, reposant et familier et elle ne voulait clairement rien d'autre.

Elles possédaient ce lien profond et intense, cette compréhension l'une de l'autre née d'une longue amitié, une complicité et une confiance rares construites avec le temps et l'amour. Elles ne pouvaient pas risquer de gâcher ça pour quelque chose qui n'était pas nécessaire. Leur amitié était nécessaire à l'une comme à l'autre. Plus non. Lex comprit enfin. Elle avait, quelque part, souhaité utiliser son amie pour récupérer Tia. Elle n'en avait pas eu l'intention, ça n'avait pas été conscient et quelque part, Linya avait eu raison, elle était juste devenue sa dernière lubie, poussée par sa curiosité extrême, chose qu'elle n'avait jamais eu besoin de retenir jusqu'alors.

Elle se redressa, dévisagea son amie et déclara :

- Je ne te pousserai plus à envisager notre... couple. J'ai compris pourquoi tu refusais et pourquoi je le voulais moi. C'était égoïste et inutile à notre relation.

Elle vit le soulagement se peindre sur le visage de son amie et la tension qui habitait encore son corps disparut.

- Tu es sûre ? Demanda-t-elle néanmoins.

- Certaine, répondit la petite blonde en hochant la tête avant d'ajouter, malicieuse : mais j'attends toujours notre dernier baiser...

Linya sourit en coin avant de l'obliger à se rallonger.

- Ok, alors... quels sont les derniers ragots du ranch ?

Les yeux de Lex se mirent à pétiller. Friande de rumeurs depuis toujours, ne pas avoir quelqu'un avec qui partager tous les potins qu'elle surprenait l'avait beaucoup frustrée. Elle entreprit donc de raconter par le début tout ce qu'elle avait entendu dernièrement.

- Tu ne devineras jamais ce qui est arrivé à Paul la semaine passée !

***

Le soir même Enyalios et Tia rentrèrent au ranch. La mine de la grande femme lorsqu'elle franchit la porte aurait pu être qualifiée de diabolique, mais le gloussement qui l'accompagnait brisait complètement cette impression et Lex se demanda quel était la source de cette joie.

Elle réalisa que depuis son retour, elle avait retrouvé la femme qu'elle avait appris à aimer et épousé. Avant son départ, Tia n'était qu'une boule de nerf, tendue en permanence et inquiète. Pour elle, pour leur futur, pour les jumeaux, les jumelles, à cause de la Louve, de tout en fait.

Elle jeta un œil à Linya et la vit sourire, anticipant ce qui ressemblait bien à une farce et comprit, avec un pincement de regret et de jalousie, que c'était la norme pour elle. Autrement dit, Tia était ainsi lorsqu'elles sortaient ensemble.

Puis Lex décida que c'était positif. Que grâce à sa meilleure amie, sa femme avait retrouvé la joie et la légèreté auquel elle avait largement droit et dont elle, elle l'avait privée. Elle ne souhaitait plus être aussi possessive qu'auparavant. Cela avait à plusieurs reprises menacé son couple et elle voulait montrer à Tia qu'elle avait changé, qu'elle pouvait être meilleure et qu'elle était aussi capable de prendre soin de leur couple et de la rendre heureuse.

Un nouveau gloussement attira son attention. Elle leva les yeux juste à temps pour voir un Enyalios dépassé franchir le seuil de la maison avec, dans les bras, deux petites filles enthousiastes et bruyantes. Jiyeon était présentement fascinée par ses boucles noires et tirait dessus avec entrain pendant que sa sœur se penchait par-dessus son avant-bras afin de voir derrière lui. Un sac plein à craquer tirait vers le bas le bras qui tentait de maintenir Maki à sa place et un fourre-tout pendait de son épaule, fourre-tout sur lequel Jiyeon prenait appui avec une de ses petites jambes pour mieux poursuivre son ascension sur le crâne de son porteur.

Tia éclata d'un rire moqueur en se tournant vers elles :

- Il a perdu son pari !

- Depuis le temps, il n'a pas encore compris que parier avec Tia était vain ? Marmonna Linya à l'attention de Lex dont les yeux brillaient de malice.

- Parfois il gagne, releva son amie avec indulgence.

Linya gloussa et lui fit face :

- Je donnerais cher pour être présente la prochaine fois que ça arrivera !

- Ca va venir plus vite que tu ne le crois, fanfaronna le mercenaire en posant doucement son précieux fardeau sur le canapé dans le salon.

- C'est ça, ouais, se moqua la grande femme en attrapant Jiyeon juste avant qu'elle ne tombe dudit canapé. Si ça t'amuse de le croire !

- Je vois que la journée s'est bien passée, intervint Lex les yeux pétillants.

Tia lui retourna son sourire avant de poser les yeux brièvement sur Linya et de la saluer d'un hochement de tête.

Lex se leva et prit Jiyeon des bras de Tia avant de faire signe à Enyalios de reprendre Maki. Celui-ci prit un air de martyr mais s'exécuta.

- Je vais donner leur bain aux filles, toi tu parles avec Linya, vous avez des choses à vous dire, dicta la petite blonde avant de partir.

Tia la suivit des yeux décontenancée, avant de se tourner vers son ex. Elle l'étudia un instant avant de lui faire signe de la suivre. Elle la conduisit de l'autre côté de la maison, au dehors, à un endroit que Linya aimait particulièrement et où elle allait lorsqu'elle souhaitait être seule. L’à-pic qui se trouvait non loin décourageait les gens d'y venir, bien qu'une barrière y ait été construite. La vue était spectaculaire.

Tia qui avait noté l'affection qu'elle portait à cet endroit avait fabriqué une balancelle. Elle s'y installa avant de faire signe à son amie de la rejoindre. Hésitante, la Dirigeante finit néanmoins par s'asseoir à ses côtés.

Durant quelques minutes, seul le léger mouvement de balancier se fit entendre, chacune des femmes prenant la mesure du paysage grandiose. Puis Tia rompit le silence.

- De quoi dois-tu me parler ?

Linya se racla la gorge avant de se lancer :

- Apparemment Lex pense que je suis en mesure de te convaincre, et de convaincre la Louve, de cesser vos enfantillages pour terminer le processus de fusion.

Tia la dévisagea, surprise.

- Tu n'as pas l'air très sûre de toi, releva-t-elle après un instant.

Linya haussa les épaules.

- Je ne vois pas bien ce que je pourrais dire de plus. Tu sais que tu es le frein à tout ça, tu sais que tu n'as pas le temps de te poser plus de question et tu continues de t'inquiéter dans le vide, inutilement j'ai envie de dire.

- Comment peux-tu dire que c'est inutile ? S'exclama la mercenaire en sentant la colère la gagner. Tu sais bien que ça peut me changer totalement !

Linya la dévisagea, soudain lasse.

- Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de ma vie en tant qu'Ephiny. Mais Xena, je m'en souviens un peu. Elle était intimidante mais loyale, droite et sûre d'elle. Elle avait toujours un plan pour toutes les situations, n'abandonnait jamais et rendait ainsi l'impossible, possible. Elle incarnait la guerrière ultime et l'espoir au milieu d'un champ de ruine.

Linya planta son regard dans le sien.

- Ta famille a besoin d'elle. Il n'y a rien d'autre à dire. Il te faudra peut-être un peu de temps pour t'ajuster, te réhabituer à ce que cela fait de posséder toute cette hargne mais Tia, j'ai l'impression que tu as oublié quelque chose, deux choses en fait, très importantes. D'une part, tu as toujours eu une partie noire et dangereuse. Une partie impitoyable, née d'une enfance tout sauf normale, que tu as dû apprendre à maîtriser en grandissant. Et tu y es parvenue.

- Parce que Lex était là ! Parce Frédéric m'y a aidé et Enyalios aussi !

- Ils sont toujours là Tia. Ils t'aideront à nouveau. La seconde chose que tu as oubliée, enchaîna-t-elle sans lui laisser le temps de répondre, et à mon sens c'est la plus importante, c'est que Xena était fondamentalement bonne. Même lorsque ses instincts ténébreux affleuraient, Xena restait du bon côté. Et pourtant il y a eu des moments où ils étaient tellement présents que seule Gabrielle croyait encore en elle.

Linya lui prit les mains.

- Tia tu as l'expérience d'une centaine de vies, de siècles de souffrances et de haine... tu as l'expérience suffisante pour maîtriser cette autre partie de toi, je le sais, Lex le sait, et quelque part, toi aussi. Tu t'es égarée et tu es revenue. Toujours. Pour ta famille et pour Gabrielle. Tia ce qui fait ta faiblesse est également ce qui fait ta force. Arrête d'être une telle trouillarde, tout ça ne te ressemble pas.

Linya vit son amie serrer la mâchoire et repousser ses mains avant de se lever et de marcher jusqu'à la barrière. Elle s'y appuya et s'abîma dans le silence. Incertaine de ce que son amie souhaitait, Linya resta assise sur la balancelle et attendit.

De longues minutes s'écoulèrent et elle commença à se demander si elle n'avait pas eu tort. Elle détailla la longue silhouette de son amie et sentit le regret l'envahir. Le besoin de la toucher était presque trop fort pour le réprimer. Elle ne regrettait pas d'avoir mis fin à leur aventure, celle-ci ne menait nulle part et toutes deux le savaient. Lex et Tia, c'était Lex et Tia, rien ne pourrait jamais rivaliser avec ça. Mais ça n'en restait pas moins difficile...

Elle se demanda vaguement si elle aurait dû accepter la proposition de Lex avant de convenir que ça n'aurait fait que prolonger son agonie. Avec le temps les deux mercenaires n'auraient plus eu besoin d'elle pour se rapprocher et Linya aurait fini par se sentir exclue. Si son lien avec Lex était capable de rivaliser avec celui liant les deux mercenaires, celui qui la liait à Tia faisait pâle figure par comparaison.

Elle se leva en soupirant. Elle avait fait le bon choix. Mais c'était tout de même difficile à encaisser. Elle se rapprocha de Tia sans pour autant la rejoindre. Quelques autres minutes passèrent puis la grande femme se retourna, les coudes en appuis sur la barrière, et lui demanda :

- La Louve risque d'être plus difficile à convaincre que moi. Tu as pensé à ce que tu allais lui dire ?

Linya cligna des yeux.

- Cela signifie que je t'ai convaincue ?

Tia hocha la tête. « Impressionnant, songea-t-elle, Lex avait raison sur toute la ligne... »

Linya cessa de s'inquiéter. Sa meilleure amie parviendrait à reconquérir sa femme, c'était certain. De toute manière, tout ce que Lex avait voulu n'avait jamais été qu'une question de temps avant qu'elle ne l'obtienne. Linya sourit en se remémorant certaines des lubies qui avait éveillées son envie.

- Alors, tes arguments ? La relança la grande femme.

Linya haussa les épaules.

- J'improviserai. De toute façon il est inutile de jouer à la plus maligne avec ta Louve, elle déteste ça et n'écoutera pas mes arguments par principe.

- Elle ne te déteste pas, fit Tia, hésitante. Plus maintenant...

- Pourquoi, parce que je ne suis plus entre toi et Lex ? Jeta son amie en la fixant d'un air ironique.

- Non, je crois... je ne sais pas, mais les choses ont changé. J'ai bien senti que ses sentiments envers toi étaient différents la dernière fois qu'on a discuté ensemble.

Linya fronça les sourcils.

- Comment ça différent ?

- Elle semblait moins... énervée, fit-elle en haussant les épaules sans parvenir à trouver le bon mot. Et puis elle était passablement énervée que je t'aie laissée partir, elle sera donc ravie de te revoir.

Dubitative, Linya haussa une épaule puis rejoignit de nouveau la balancelle. Elle tapota la place à ses côtés et lança :

- Autant s'en débarrasser maintenant alors. De toute façon plus vite ce dossier sera résolu, plus vite nous retrouverons tous notre vie.

- Je suis un dossier à résoudre ? Releva Tia avec un sourire en coin, légèrement aguicheuse.

Linya lui donna une petite tape sur la main en souriant puis la fixa. La mercenaire leva un sourcil avant de comprendre, puis soupira.

- Ok, ok, je vais essayer de la « réveiller »...

***

Cela fut bien plus facile que prévu. A peine Tia se mit elle en quête du psychisme de la Louve que celle-ci se présenta à elle. Ce qui éveilla sa méfiance.

- J'ai senti sa présence, déclara la Louve avant de repousser son esprit sans prévenir.

Tia n'eut même pas le temps de cligner des yeux avant de se retrouver sourde et aveugle à tout ce qui n'était pas la cage dans laquelle la Louve venait de l'enfermer. Rongeant son frein, elle se répéta qu'elle ne craignait rien, qu'elle ne resterait pas là très longtemps sans pourtant parvenir à s'en convaincre.

De son côté, la Louve dévisageait Linya en tentant de comprendre d'où provenait ce sentiment de calme qu'elle ressentait juste en la regardant. Comment était-il né ? Pourquoi elle et pas Gabrielle ? Et pourquoi maintenant ?

- Tu es revenue, remarqua-t-elle en ignorant son questionnement interne.

Le ton froid, comme le regard calculateur et glacé, indiquèrent à la Dirigeante que la Louve avait remplacé Tia. Mal à l'aise, la jeune femme s'agita. La Louve fronça les sourcils et demanda :

- Je te mets mal à l'aise, pourquoi ?

- Ça t’étonne ? Nos... interactions ont été pour le moins houleuses.

Agacée, la Louve s'interrogea. Pourquoi était-elle contrariée ? Comment changer cet état de fait ?

- J'ai cru comprendre que tu voulais me voir, reprit la Louve.

- J'aimerais que tu fasses la paix avec Tia. Vous avez perdu tellement de temps que je m'étonne qu'Ashee n'en ait pas déjà profité pour attaquer.

- Je le sais, tu le sais, mais elle refuse de l'entendre.

- Plus maintenant, répondit-elle avant d'ajouter, et si tu pouvais te montrer un minimum rassurante, ça pourrait aider.

- Qu'en sais-tu ?Et du reste, que proposes-tu ? Une des théories de Lex était que si Tia et moi étions sur la même longueur d'onde, le processus s'enclencherait de lui-même. Mais si ce que tu dis est vrai et que Tia est d'accord pour terminer notre réunion, rien n'a changé pour autant. Je suis là et elle est ailleurs.

Linya se redressa, camouflant son malaise tant bien que mal. Elle ne savait que répondre et ne pouvait se défendre de la crainte qu'elle ressentait en se retrouvant seule face à la Louve. C'était Tia sans être elle et c'était déstabilisant. Seule Lex était à l'abri de tout avec la jeune femme et elle le savait.

La Louve était intriguée par tout ce qu'elle voyait défiler sur le visage de sa vis-à-vis et poussée par la curiosité, leva la main pour toucher le coin de la bouche qui se relevait.

A la seconde où leur peau se rencontra, il y eut comme une poussée psychique et les jeunes femmes se retrouvèrent dans les pensées l'une de l'autre. Un moment, les deux esprits ressentirent des vertiges, la Louve, plus habituée au voyage d'esprit, reprit rapidement contenance.

Déconcertée, elle poussa son esprit en avant et découvrit la psyché de la Dirigeante. Fascinée, elle s'appropria les pensées et sentiments de Linya, s'imprégnant de tout ce qui la constituait.

Sans bien comprendre ce qu'elle voyait, Linya explora plus lentement son environnement. Après quelques minutes, elle commença à apercevoir ce qu'était réellement la Louve, ses convictions, sentiments et désirs les plus profonds. Elle n'eut pas le temps d'en découvrir plus, à peine celui de prendre conscience, extrêmement surprise, qu'elle possédait bel et bien une influence sur elle, et elle se retrouva soudainement dans son corps.

Clignant des yeux, elle ajusta sa vision et remarqua un changement chez Tia. Elle ne comprit tout d'abord pas de quoi il retournait.

- Tia ? Appela-t-elle incertaine.

Mais les yeux qui se levèrent sur elle était teinté de sombre. Pourtant, Linya distinguait clairement l'âme de la mercenaire derrière les prunelles bleues intenses. Quelques secondes furent nécessaires avant qu'elle ne comprenne enfin.

Tia était complète. La fusion était terminée.

 

Chapitre 6 :

 

La jeune femme déglutie, pleine d'appréhension.

- X... Xena ?

La grande femme haussa un sourcil, amusée. L'aura qu'elle dégageait était plus intense que quelques minutes plus tôt et Linya se sentit mal à l'aise.

- Je n'ai pas changé de nom en récupérant ma moitié, se moqua la grande femme en levant un doigt pour le passer le long de sa joue.

- Ok, fit sa vis-à-vis en s'obligeant à ne pas bouger.

Elle n'avait pas peur de Xena. Elle se souvenait vaguement de sa première vie, quelques images, des impressions, c'était peu mais suffisant pour qu'elle se souvienne de la grande femme. Elle savait pouvoir lui faire confiance mais elle n'était pas stupide. Xena avait bon fond et possédait une violence qu'elle gardait museler la plupart du temps. Mais elle venait à peine de retrouver sa part la plus dangereuse et Linya n'était pas certaine qu'elle soit à même de se contrôler tout de suite. Aussi elle attendit sagement sans rien dire.

Tia la dévisagea, analysant ses sentiments, se demandant quelle part d'elle ressentait quoi. Mais en observant son amie, tout ce qu'elle pu ressentir était une sensation de calme. Comme si elle était au milieu d'un nuage, en train d'étudier les humains sur terre. Du calme, de la curiosité et un sentiment de supériorité teinté de rationalité.

Elle se pencha vers son amie sans la quitter des yeux et demanda :

- Qu'est-ce qu'il y a de si particulier chez toi qui me donne envie de me rouler sur le dos et de demander des gratouilles ?

La question, posée d'un ton extrêmement sérieux mais tellement saugrenu compte tenu du contexte, lui tira un rire nerveux. Elle se racla la gorge alors que Tia gardait son expression sombre et se força au calme.

- Je te fait peut-être cet effet mais tu ne me rends pas du tout la pareille, fit-elle en réprimant un mouvement de recul lorsque la grande femme se rapprocha encore.

Puis le regard de la guerrière glissa sur ses lèvres et Linya dut se faire violence pour rester stoïque.

- Tia, se plaignit-elle, tu me rends vraiment nerveuse, s'il te plaît aide-moi...

Aussitôt les mots sortis, Linya les regretta. Elle se mordit la lèvre, inquiète de la réaction qu'elle avait engendré. Puis elle soupira et se força à se détendre. Si quelque chose devait mal se passer alors soit, elle ne voulait plus s'en inquiéter, c'était par trop fatiguant. Une fois toute trace de nervosité évaporé, Linya se tourna vers son amie.

- Comment te sens-tu ?

- Curieuse, répondit Tia après un instant de silence. Je n'arrive pas à saisir cet effet que tu as sur mes émotions. Et le plus ennuyeux c'est que je sais qu'à la seconde où tu t'éloigneras, je perdrais le contrôle.

- Je suis sûre que tu exagères, rétorqua la Dirigeante septique.

Tia se recula et secoua la tête avant de soupirer.

- Non, malheureusement.

Elle lui jeta un regard en coin en déclarant :

- Je crains que tu ne doives rester à mes côtés le temps que je parvienne à m'ajuster à ce nouveau... moi. A contrôler ce qui tourbillonne dans mon esprit.

Linya réfléchit un moment et répondit :

- Si je reste toujours avec toi tu ne ressentiras rien et tu n'apprendras donc pas à contrôler quoi que se soit.

- Ce n'est pas tout à fait vrai. Je ressens des choses, il y a une différence entre le moi d'avant et maintenant. Je me sens plus... rationnelle par exemple. Mais je vois ce que tu veux dire. Reste avec moi ce soir néanmoins. Le temps que je m'habitue à ce changement. Ensuite, tu pourras commencer à t'éloigner. Progressivement. Reste dans les parages pour le cas où je perdrais mon sang-froid, ok ?

Linya acquiesça, un peu stupéfaite d'avoir une si grande influence. Elle avait un peu l'impression de prendre la place de Lex. A une époque c'était Gabrielle qui calmait Xena. Alors pourquoi était-ce elle aujourd'hui ? Elle fronça les sourcils, était-ce à cause de la Prophétie ? Elle se moqua d'elle-même, bien sûr que c'était la Prophétie. Mais elle se demandait pourquoi ce n'était pas Lex qui jouait ce rôle alors qu'elle était pourtant confortée dans son statut d'Âme-soeur. Ca n'avait pas de sens.

Linya se frotta la tempe en soupirant. Depuis quand y'avait-il une explication aux prophéties de toute façon ?

- Et à part cette rationalité, tu ressens autre chose ?

Tia acquiesça.

- Du soulagement. J'avais tort de m'inquiéter. Cette... violence en moi je serais capable de la contrôler, tu es là pour ça. Le monde des esprits à toujours tendu à l'équilibre, j'aurais dut m'en souvenir. Tu es mon équilibre. Jusqu'à ce que je sois capable de le faire seule tout au moins.

Linya fronça les sourcils au mot « équilibre ».

- Ça doit être pour ça, marmonna-t-elle pour elle même avant de déclarer tout haut, je me demandais pourquoi ce rôle de calmant m'était dévolu mais tu viens de me donner la réponse...

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- En partant Lex a rompu ton équilibre. Moi, je t'es aidé à le reconstruire et c'est pourquoi la Prophétie à changer. C'est pourquoi j'y suis avec ce rôle particulier et pas Lex malgré son statut d'âme-soeur...

La mercenaire acquiesça.

- Ce n'est pas plus mal, au moins ça lui a permis de ne plus être la « Traîtresse ». C'était l'origine de toute ses angoisses. Et ça vous a permis de vous rapprocher. Au final, cette première Prophétie aussi douloureuse qu'elle est été dans nos vies, nous a rendu service. Avec toi à nos côtés nous sommes plus forte.

Linya hocha la tête, d'accord avec ses conclusions. « Dommage que le chemin pour retrouver  l'équilibre en elle et entre elles aient été si difficile et douloureux», songea-t-elle un peu désabusée.

Tia laissa le silence s'installer, inspectant ses sentiments dans le détail.

- J'ai vraiment eu tort de retarder les choses, tu sais, fit-elle après quelques minutes, je me sens... meilleure. Plus efficiente. Cette rationalité m'a vraiment manqué, termina-t-elle en se détendant petit à petit.

Elle s'habituait à elle-même plus rapidement qu'elle ne l'aurait pensé.

- Alors quoi, c'était la meilleure partie de toi ? S'enquit Linya un peu étonnée.

- Non, la Louve avait besoin de mes émotions positives pour contrebalancer sa rage et acquérir une direction, une motivation, tout comme j'avais besoin de l'énergie né de sa colère pour me donner plus de force et récupérer certaines choses qui n'allait qu'avec apparemment, déclara-t-elle énigmatiquement. J'avais besoin de ses souvenirs également, ses expériences d'autres vies, même si elles étaient affreuses, afin de comprendre que je pouvais faire face à n'importe quoi.

- Donc... tout va bien ?

- Je ne sais pas. C'est comme remettre un vieux jean, c'est familier. Et un peu déroutant. Mais dans l'ensemble, oui, finit-elle par acquiescer, tout va bien.

- Allons annoncer la bonne nouvelle à Lex alors, sourit Linya en mettant implicitement fin à cette expérience étrange et unique qu'avait-été la fusion des deux âmes de Tia.

La mercenaire sauta sur ses pieds à cette idée, soudain guillerette et partit à grandes enjambées retrouver son âme-sœur. Linya rit de son empressement et se dépêcha de la rattraper. Les choses allaient peut-être bouger plus vite que Lex ne s'y attendait, se dit-elle heureuse de la tournure des événements.

- Et physiquement, tu ressens une différence ? L'interrogea-t-elle curieuse en arrivant à sa hauteur.

- Oui, il y a comme un poids, plus lourd mais également plus léger. Je ne sais pas comment te l'expliquer... c'est deux sentiments très contradictoire mais pourtant présent en même temps. Il y a aussi une conscience de toute chose, que je possédais également auparavant mais à un degré moindre. Et lorsque je me mets à réfléchir c'est comme si mes émotions se figeaient. Littéralement. Mais comme je te l'ai dit, c'est comme enfiler un vêtement familier laissé de côté depuis des années. C'est étrange mais confortable. Néanmoins, je ne me fait pas d'illusion, rien n'est jamais aussi simple.

Tia haussa les épaules et s'arrêta pour lui faire face.

- Les jours à venir vont être difficile je le sais, grimaça-t-elle en s'assombrissant à nouveau. Aussi je voudrais profiter de ce moment, où je me sens à peu près normal, pour te dire...

Elle fit une pause pour chercher les mots adéquats et se lança :

- J'ai été une véritable lâche. Et j'ai mis en danger tout le monde avec mes idioties et ça, j'en suis sincèrement désolé. Je te suis reconnaissante pour tout ce que tu as fait pour moi et ma famille. Je... j'ai mal agis avec toi et je m'en veux. Mais je me rattraperai, comme je rattraperai mes erreurs avec Lex, je te le promets. J'ai vraiment laissé ma peur me guider dans tout, finit-elle avec une pointe de colère envers elle-même.

- L'abandon de Lex t'a profondément marquée, releva son amie comme pour la défendre, et comme tout ce qui la touche, cela est devenu une sorte de traumatisme pour toi.

Tia ricana.

- Toi aussi tu l'as été !

- Bien sûr. Mais pas parce que je pensais qu'elle m'avait laissée tomber. Parce que je m'inquiétais de la revoir en vie, c'est tout.

Tia lui jeta un regard sceptique.

- Ok, aussi parce qu'elle m'avait laissée tomber. Mais j'étais plus inquiète qu'en colère ou triste.

Nouveau coup d’œil dubitatif.

- Je n'ai pas dit que je n'étais pas en colère ou triste, j'ai dit que mon inquiétude pour sa santé primait.

Pour couper court à un nouveau regard, Linya accéléra le pas.

- Quel est ton plan sinon ? Pour Ashee je veux dire, demanda-t-elle plus pour changer de sujet que par véritable intérêt.

En effet elle doutait qu'en deux minutes Tia est élaborée un plan. Un sourire carnassier étira pourtant ses lèvres, démentant son idée. Alors qu'elles passaient l'entrée du ranch, la grande femme lâcha :

- Je te passe les détails mais Ashee ne va pas le voir venir, crois-moi.

Surprise, la Dirigeante laissa son amie passer devant elle et la regarda rejoindre Lex et Enyalios dans la salle de bain. Elle finit par lui emboîter le pas, curieuse de connaître son plan malgré le sentiment déstabilisant qu'elle ne connaissait plus son amie.

***

De son côté Ashee n'avait pas perdu de temps. Le regain de méfiance de la Gardienne l'avait obligée à revoir ses plans et accélérer le mouvement. Il était hors de question que tout tombe à l'eau si près du but. De plus, les visites du Dévoreur se faisaient à la fois plus fréquentes et plus pressantes. Via Len, le démon gagnait en puissance et en force.

Le problème venait de sa sœur. Bien que dernièrement le garçon semblait non pas faire marche arrière, mais prendre de la distance, le véritable souci était Lara. L'emprise de la Traîtresse sur elle était étonnamment forte.

Elle sentait les choses commencer à lui échapper et cela déplaisait fortement au Démon qui lui avait promis d'envahir et de briser son âme si elle ne lui donnait pas rapidement ce qui avait été convenu. La seule raison pour laquelle il n'avait pas encore mis sa menace à exécution était qu'elle était l'unique personne capable de donner corps à son esprit sur cette terre. Mais la patience des démons était limitée et celle du Dévoreur encore plus. Elle savait n'avoir que peu de temps.

Bien sûr, elle pouvait refermer la porte des Enfers, mais cela ne se ferait pas sans dommage. Et du reste, sa volonté de domination était trop ancrée dans son âme pour songer à faire demi-tour.

Elle avait son propre agenda. Les jumeaux n'étaient qu'une étape. Leur sacrifice était inéluctable. A terme, elle entendait bien s'approprier les pouvoirs du démon. Mais pour cela il lui fallait découvrir comment priver le Dévoreur de son esprit même, ou tout au moins, apprendre à le contrôler. Les jumeaux seraient de parfaits cobayes pour cela.

De toute façon, la noirceur du Démon finirait par consumer leurs âmes et sur la fin, leurs corps également. Aucun être vivant de ce monde n'était capable de supporter un être des enfers. Mais il était inutile que le Dévoreur le sache. Pour ce qu'elle avait en tête, le temps de vie des jumeaux était amplement suffisant.

Elle avait trop longtemps pensé que servir un puissant était sa destinée, via bien entendu sa manipulation. Mais elle était lasse de laisser son destin et ses ambitions à d'autres. Il était temps qu'elle devienne son propre instrument.

Mais chaque chose en son temps. Pour l'heure, elle avait une jeune fille à faire tomber. Accélérer le mouvement, si proche physiquement de la Gardienne, était plus que dangereux mais c'était également sa seule solution.

Elle découvrit enfin une fenêtre d'action et se dépêcha d'en profiter.

Elle lança un léger sort de furie sur les jumeaux et attendit patiemment que la colère fasse son œuvre. Pour obtenir leur unicité elle allait devoir tout d'abord les diviser. La colère était une arme puissante, une corruption si rapide et irréfléchie de l'âme que l'on ne pouvait bien souvent plus faire machine arrière après y avoir succombé.

Lara maîtrisait ses émotions bien plus finement que Len. Elle réfléchissait beaucoup trop et contrôlait ce qu'elle ressentait de plus en plus efficacement. Le simple fait qu'elle soit capable de différencier ses émotions de celles envoyées par le Dévoreur ne laissait de la rendre admirative.

Son intelligence lui rappelait celle de Xena. En son temps, la guerrière était plus grossière et donc plus facile à manipuler, néanmoins la finesse de sa compréhension de l'autre et sa capacité à élaborer des plans en tablant sur les réactions de ses adversaires avait fait son admiration de la même façon. Elle possédait également la méfiance naturelle de la guerrière, ainsi que son indépendance farouche et ses capacités au combat.

Elle aurait adorée avoir Lara comme apprentie. Elle était certaine que cela aurait été aussi jouissif qu'avec sa mère. Mais une fois que le Dévoreur aurait pris possession d'elle, cela ne compterait plus.

Len revint enfin de son escapade. Elle le vit laisser le groupe dont il s'occupait jusque-là et rejoindre sa sœur dans le manège dans lequel elle s'exerçait.

Au moment où le sort, par leur proximité, s'enclenchait, Ashee sentit un mouvement dans le monde des esprits. Ce mouvement, comme une onde, se propagea au-delà d'elle. Alors que l'onde la frappait, puis la quittait, elle comprit que Xena était de retour. La fusion entre ses deux morceaux d'âmes était achevée.

Elle grimaça en comprenant que le temps lui était encore plus limité. Xena avait toujours pu ressentir sa présence. Elle avait appris avec la Chamane le pouvoir des esprits, les choses allaient donc s'avérer plus compliquées.

Elle guetta, avec une impatience grandissante, le moment opportun pour entraîner les jumeaux au loin. Lorsqu'ils commencèrent à se disputer, elle appela Sahel. Un intermédiaire était pour l'instant le seul moyen d'emmener Lara loin du Ranch et de la Gardienne.

Alors que Len s'approchait de sa sœur avec une violence contenue, le téléphone de Lara se mit à sonner. La jeune fille le décrocha brusquement, agacée par cette interruption. Elle écouta quelques secondes puis hocha la tête avant de répéter son assentiment oralement, Sahel ne pouvant la voir.

Elle planta ensuite son frère au milieu du manège, faisant peu de cas de son entraîneur qui l'appelait pour qu'elle s'occupe de son cheval.

Len la regarda partir, se retenant à grand peine de poursuivre sa diatribe. Il finit par tourner le dos et partir à grands pas loin du ranch. Il avait sûrement l'intention de se calmer mais Ashee ne l'entendait pas de cette oreille et lui emboîta le pas.

                                                                       ***

En ville, Sahel s'appliquait à mettre sa petite amie dans de bonnes conditions pour son test final. Il alternait fine manipulation et éveil de sa luxure, le mélange chez elle, rendant son humeur aussi volatile que dangereuse.

Ils étaient actuellement en train de s'embrasser sur la banquette d'un fast-food situé à la lisière de la ville. Sahel s'appliquait à faire monter sa tension interne, s'amusant à la regarder s'échauffer, l'agacement remplacé par une irritation de plus en plus marquée, tout en se demandant quand la Chamane allait se présenter et ce qu'elle avait bien pu prévoir.

Lorsqu'elle débarqua enfin, Lara était à fleur de peau. Pour apaiser sa tension, elle avait entraîné son petit ami dans les toilettes du fast-food et bien qu'il aurait dû la maintenir dans cet état de frustration, il n'avait pu s'empêcher de céder à ses avances. Il aimait trop la toucher.

Elle était ensuite partie faire un tour dehors et il l'avait retrouvée près du parc où ils traînaient habituellement. Elle lui avait souri et il avait entreprit de faire remonter sa tension, allant jusqu'à provoquer une dispute avec un couple de touriste.

Ce fut ce moment que choisit Ashee pour apparaître. Et celle-ci fut pour le moins remarquée. A peine était-elle entrée dans son champ de vision que Sahel reconnut la couleur et l'odeur particulière de la magie. Ashee avait lancé un sort et sa victime l'accompagnait. Au regard de Lara, il vit qu'il n'était pas le seul à avoir reconnu sa victime. Il ne put s'empêcher de sourire en coin en la voyant se tendre.

David, l'ex petit-ami et premier amour de Lara ne jurait présentement que par Ashee. Obnubilé, il ne s'était même pas aperçu que Len les suivait en traînant des pieds. La Chamane entraîna l'adolescent près de l'étang et le poussa nonchalamment sur un banc qui le bordait. Alors qu'elle s'asseyait à ses côtés pour poursuivre son petit jeu de séduction, Lara déboula comme une furie.

Sahel resta en retrait, observant de loin la scène et son issue inévitable. Il était partagé quant au résultat. Il s'en défendait auprès d’Ashee mais il avait commencé à s'attacher à Lara. Avec le temps il avait appris à la connaître. Pas seulement celle sous l'influence du Dévoreur mais également la vraie Lara.

Et il se trouvait qu'il l’appréciait sincèrement. Elle était amusante, attentive à sa façon particulière, déterminée et très créative. Sa finesse d'esprit se voyait jusque dans son humour et elle était loyale. Très loyale. Il la voyait combattre l'influence du Dévoreur avec l'énergie du désespoir, incapable de comprendre d'où ses pulsions de violence et de mort provenaient.

Mais bientôt elle comprendrait et alors tout changerait.

Un cri de rage attira son attention et il vit Lara gifler violemment Ashee avant de repousser Len qui tentait de la calmer et de se jeter sur David, l'innocente victime choisie par la Chamane pour le chemin sans retour de Lara.

La jeune fille le frappa avec force au visage en l'insultant. Le jeune homme porta la main à sa bouche, choqué. Il resta une seconde sans réaction puis bondit sur ses pieds, la colère déformant son visage.

Il ne comprenait pas ce qu'il faisait là, cela se voyait, mais il était dans une situation suffisamment familière, lui avec une autre fille, surprit par une Lara ivre de jalousie, pour être capable de repousser l'inquiétude que cette confusion aurait dû créer.

Seulement ils n'étaient plus ensemble. Il avait le droit d'être avec une autre. Alors la colère prit le pas et il pénétra le cercle de rage soigneusement mis en place par la Chamane. Et l'escalade commença.

Comme prévu, Len se trouva pris à partie par sa sœur et devint par la force des choses, un instrument au service de sa propre chute.

Sahel fut rejoint par Ashee et tous deux observèrent le piège se refermer sur les jumeaux jusqu'au point de non-retour. Celui où, incapable de se contrôler, Lara commit l'impensable. L'irréparable. Elle usa de son nouveau don sur David. Son incroyable, son beau, son inoubliable David.

Et les premiers cris éclatèrent dans l'air qui se réchauffait. La peau se mit à brûler, l'odeur de chair soumise à l'intensité du feu envahit l'atmosphère. D'abord choquée, Lara s'abandonna finalement à l'influence du Dévoreur, poussée par l'horreur qu'elle s'inspirait. Le Démon lui fit voir cet acte comme un accomplissement, appuyant sur la jubilation ressentie lorsqu'elle utilisait ses dons, l'amplifiant et réveillant son goût du sang.

Puis Len échangea un long regard avec elle, communiquant comme seul les jumeaux, ou les âmes-sœurs, le pouvaient et sur les encouragements de celle-ci, lorsqu'un groupe de passant chercha à s'en mêler, il les attaqua à son tour.

Alors Ashee partit d'un long rire triomphant, jubilant comme jamais elle ne l'avait fait. ENFIN !! ENFIN ELLE AVAIT damé LE PION A XENA !!

Plus que tout autre chose, plus que la réussite de son plan et la venue du Dévoreur, elle avait souhaité cela. Xena, cette saleté de guerrière qui cherchait la rédemption en contrecarrant tous ses plans quelles que soient ses existences, avait toujours mis un terme à ses ambitions. Combien de fois était-elle passée à un cheveu de la réussite par sa faute ?! Elle avait cessé les comptes.

Mais pas cette fois. Non pas cette fois. Aujourd'hui c'était elle qui gagnait ! Et il était hors de question qu'elle ne profite pas de chaque seconde que cette victoire lui procurait !

Elle se redressa et faisant signe à Sahel de la suivre, se dirigea vers les jumeaux. Ils avaient fini de s'amuser et lorsqu'ils se retournèrent vers elle, elle découvrit comme une confirmation, la lueur rouge caractéristique du démon dans leurs yeux.

Son sourire s'agrandit.

Comme une seule âme, ce qu'ils étaient quasiment devenus, ils sourirent à leur tour, avec une satisfaction froide et jubilatoire.

Le Dévoreur était là.

Lorsque le petit groupe sortit du parc, ils n'eurent même pas une pensée pour le carnage qu'ils venaient de causer. Lara ne songea pas une seconde au garçon qu'elle venait de brûler vif, ce garçon qu'elle avait désespérément aimé pendant des années. Elle ne se demanda pas s'il était encore vivant ou non.

Elle ne pouvait pas y penser. Elle ne pourrait plus y penser. Ce geste était par trop horrible, elle qui se pensait meilleure que cela. Alors elle laissa le démon alourdir son esprit avec des désirs de morts et de destructions et alléger sa culpabilité et sa compassion, effaçant lentement mais sûrement la jeune fille un peu perdue mais chaleureuse qu'elle avait toujours été.

Et Len... du gentil garçon ne subsistait qu'une loyauté sans faille pour sa sœur. Il n'avait pas basculé parce qu'il souhaitait tester encore plus ses capacités. Il avait basculé parce qu'il refusait de laisser sa sœur se détruire pour un geste qui était, il ne savait pas comment mais en était certain, en grande partie sa faute. Il ne la laisserait jamais. Elle était sa moitié.

Où qu'elle aille, il irait.

                                                                                  ***

Elle dansait. L'atmosphère était à la séduction. Le lieu familier. Pour l'occasion, elles avaient revêtu des robes de soirée dont la couleur rehaussait chacune leur beauté. Vert eau pour Lex, rouge rubis pour Tia. Il n'y avait rien qu'elle n'ait plus souhaité durant ses vies entières que cet instant qu'elles partageaient enfin. Elles avaient beaucoup souffert pour en arriver là, il y avait eu beaucoup d'obstacles, de douleurs...

Mais c'était terminé maintenant, elles s'étaient retrouvées et rien ne pourrait les séparer. Elle y veillerait cette fois. Attentivement.

- Tu penses vraiment que c'est terminé Xena ? Retentit la voix trop familière d'une Chamane qu'elle avait eu le malheur de croiser dans une vie.

- Tu crois pouvoir vivre sans moi ? Surgit soudain la voix d'un Dieu qu'elle n'avait plus entendu depuis qu'elle avait déchiré son âme.

Xena fronça les sourcils, regardant à droite et à gauche sans comprendre d'où cela provenait.

Puis comme un tourbillon, des voix venu de plusieurs passés s’entremêlèrent. Des voix perdues, qu'elle ne parvenaient pas toujours à reconnaître mais dont la haine qu'elles exudaient, elle, était impossible à oublier.

Et le temps se ralentit l'empêchant physiquement d'y échapper alors qu'elles l'entouraient, comme une menace tangible, capable de la blesser. Tia se boucha les oreilles mais les voix résonnaient dans sa tête auquel s'ajoutait la sienne. Surprise, elle rouvrit les yeux et lorsqu'une seconde fois, la voix de la Louve, sa voix retentit à nouveau elle comprit les mots. Et ce qu'ils disaient étaient terrible, si terrible qu'elle souhaita devenir sourde à jamais.

Elle se recroquevilla sans en prendre conscience et soudain...

Elle se réveilla en sursaut, haletante, en sueur. La première chose qu'elle vit, le visage de Linya lui fit comprendre qu'elle ne rêvait plus dorénavant. Ces deux choses combinées, la présence de Linya et le rêve qui s'évaporait firent ralentirent les battements désordonnés de son cœur.

Elle attrapa le visage de Linya et, tout en reprenant son souffle, posa son front contre le sien, soulagée au delà des mots. Linya posa ses mains sur les siennes en murmurant que c'était fini et que tout allait bien maintenant. Tia commença à se détendre, rassurée. Lorsqu'elle s'écarta, elle découvrit la présence de Lex et Enyalios. Le mercenaire était à l'orée de sa chambre et Lex debout à côté de son lit.

Elle revient à Linya, assise sur son lit et dont elle enserrait toujours le visage entre ses mains et s'efforça d'écarter celles-ci afin de la libérer.

- Je vais bien, réussit-elle à dire quelques secondes pus tard, forçant le passage de sa voix.

Dire qu'elle avait eu peur aurait été un mensonge. Elle avait été terrifié. Littéralement, complètement, absolument terrifiée et elle avait du mal à en revenir. Parler lui demandait un effort colossal mais elle n'était plus la Tia d'avant. Elle n'acceptait plus de montrer ses faiblesses si facilement. Surtout pas lorsque l'on comptait autant sur sa force.

Elle se redressa et dévisagea tour à tour les personnes présente d'un air sérieux et réitéra son affirmation.

- Je vais bien. Je vous assure, c'était juste un cauchemar.

Elle vit Lex et Linya échanger un regard et cela la contraria. En désespoir de cause, elle se tourna vers son ancien mentor et... elle pouvait le dire aujourd'hui, son meilleur ami.

- En, dis-leur que je vais bien.

Enyalios la dévisagea un bon moment. Ce qu'il vit lui fit hausser un sourcil mais il accepta de faire semblant de n'avoir rien vu et hocha la tête.

- Elle va bien les filles. Juste un cauchemar.

Lex secoua la tête, agacée.

- Vous voulez bien arrêter de nous prendre pour des idiotes ? On sait tous très bien qu'avec Tia les cauchemars ne sont jamais de simples cauchemars. Et du reste mon amour, te sortir de celui-ci à été extrêmement compliqué alors inutile de nous sortir ton baratin.

Elle fit une pause puis, après un instant à jauger Linya et Tia, déclara :

- Linya restera dormir avec toi. On sait tous qu'elle t'apaise comme personne d'autre n'en est capable, ajouta-t-elle rapidement pour ne pas être contredite.

- Tu nous a fait très peur Tia, confirma Linya en la voyant sur le point de protester. On voyait bien que tu te débattais contre quelque chose qui te terrifiait mais il était impossible de te réveiller et lorsque tu as enfin bougé, tu as attrapé Lex à la gorge et serré si fort qu'elle a failli s'évanouir.

Lex jeta un regard noir à sa meilleure amie. Elle souhaitait passer ce détail sous silence. Elle n'avait aucune envie que Tia se sente coupable d'une chose qu'elle ne maîtrisait pas et qui était de toute évidence un contrecoup de sa fusion. Chose qu'elle l'avait poussé à faire alors que Tia en craignait les retombées sur son mental. Ce qu'elle avait eu raison de craindre apparemment...

Lex se redressa en croisant les bras, refusant de jeter à son âme-sœur un autre regard que celui agacée qu'elle posait justement sur elle, en réponse à sa culpabilité.

Ignorant son amie, Linya poursuivit :

- Si Enyalios n'avait pas été présent, je ne pense que nous aurions pu libérer Lex à temps. 

Lex leva les yeux au ciel et lâcha :

- Ne loue pas quelqu'un qui n'y est pour rien, amour. C'est ta présence qui nous a aidé à calmer Tia.

Lex se tourna vers sa femme :

- A la seconde où elle t'a touché tu as relâché ta prise et commencé à montré des signes d'éveils. Donc il n'y a pas à palabrer plus avant, conclu Lex qui avait compris pourquoi Linya avait tenu à expliquer le détail de la situation, tu dors avec Linya.

Tia referma la bouche qu'elle avait ouverte en entendant sa femme appeler Linya « amour » et lui jeta un coup d’œil avant de soupirer en acquiesçant.

- Après, termina nonchalamment Enyalios, c'est son rôle, non ?

Ils se tournèrent tous vers lui. Surpris qu'elles n'aient pas saisie, il haussa les sourcils, puis un sourire supérieur étira ses lèvres parfaitement dessinées et expliqua :

- Dans la Prophétie, Linya est vu comme l'Inaltérable, non ? La personne dont l'aide est primordial pour la victoire. Il me semble donc évident qu'elle est ce capacité d'extinction de la rage qui anime et à toujours animé notre chère Gardienne.

Enyalios se tourna vers Lex.

- Il fut un temps où s'était toi qui le pouvait mais c'était avant que ce ne soit toi qui allume le plus gros feu en elle... Et si je ne m'abuse, Linya est habituée à réparer/rattraper tes erreurs non ? Normal que là aussi ce soit le cas. En fait, la présence de Linya dans la prophétie n'est pas dut à sa relation avec Tia mais à celle que vous deux, fit-il en désignant Lex et Linya, entretenez depuis toujours. Tu avais besoin d'elle, de sa présence, de ses conseils, de son amour et de sa capacité, cette incroyable patience qu'elle a à ton égard, pour recoller les morceaux de ta vie et les garder intact. Bien sûr qu'elle est l'Inaltérable. Elle a toujours été ton Inaltérable. Le pilier vers lequel tu t'es toujours tourné quand tu partais en morceaux, celle à qui jamais tu ne mentais, même pour des broutilles. La seule personne dans ta vie, hors Tia, qui t'a toujours fait passer avant tout.

Extrêmement fier de leur mine ébahis, il ne pu s'empêcher de fanfaronner.

- Etonnant qu'aucune de vous n'es comprit cela avant... Le lien que vous avez, et je parle de toi Lex et toi Linya, à traversé les siècles exactement comme celui que vous lie, fit-il en regardant Tia et Lex cette fois. Plus même que le vôtre Tia, celui qui lie, Lex et Linya, n'a jamais rompu. Linya à toujours été une alliée dans vôtre combat et n'a, contrairement à toi Tia, jamais fait défaut à Lex.

Il se repoussa du chambranle sur lequel il s'appuyait et s'étira, très satisfait de lui-même.

- Et c'est le mec qui a une âme toute neuve qui est obligé de vous montrez ce que vous auriez dut voir y'a des plombes de ça, se moqua-t-il en faisant demi-tour pour rejoindre sa chambre. Sur ce je vous dis bonne nuit mesdames !

Stupéfaites, les trois femmes regardèrent Enyalios disparaître et se fixèrent ensuite, interloquées.

 

Fin de la partie IV

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