Guerrière et Amazone

Laissez un mot !!!

mar

Les statistiques du blog me disent qu'il y a BEAUCOUP de lectrices/teurs qui passent par ici, je sais même plus ou moins d'où vous venez ;O) Mais j'aimerais bien en savoir un petit peu plus, histoire de mettre des noms, à défaut de visages sur ces fameuses statistiques !

Alors, je vous propose de laisser un petit commentaire sur ce post, du style :

"Hello, moi c'est Kaktus, je vis en Suisse, j'aime le chocolat et les FF de Missy Good, ..."  et tout ce que vous avez envie de dire d'autre !

Chiche ?!!

Kaktus

 

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01 septembre 2019

Fin d'été

mar

- une nouvelle FF francophone signée Gaxé : A tire d'aile

- chapitre 18 de Cible Mouvante traduction assurée par Fryda

 

Bonne lecture et bonne fin de week-end !

Kaktus

Posté par bigK à 19:54 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

A tire d'aile, de Gaxé

                  

 

                                                        A TIRE D’AILE

 

Le ciel est d’un bleu limpide et j’inspire profondément pour profiter pleinement de cet air qui me parait bien plus pur que de coutume. Sans doute n’est-ce qu’une idée que je me fais, à cause du retour du printemps et de la fin des frimas peut-être. Quoi qu’il en soit, l’impression que l’atmosphère est moins polluée aujourd’hui persiste et je veux y voir un bon présage. Je plane lentement au-dessus du quartier de la cité où je me suis installée depuis quelques temps.

Je suis née dans un parc forestier, bien loin d’ici et c’est parmi les arbres que j’ai battu des ailes pour la première fois, en compagnie de mes deux frères et sous l’œil avisé de ma mère. Mais mon tempérament aventureux a rapidement pris le dessus et à peine avais-je bien maitrisé mes capacités de vol que j’ai quitté le nid familial et que je suis partie découvrir le monde. J’ai vite rencontré quelques difficultés. Des oiseaux plus gros que moi parfois très belliqueux, quelques chiens et parfois des chats qui, lorsque j’étais à terre à la recherche de nourriture, me poursuivaient comme une proie, et puis bien sûr, les humains. Ceux qui se nomment eux-mêmes des chasseurs et qui utilisent leurs fusils contre tout ce qui bouge, même quand il est évident que ma petite taille et ma chair vraisemblablement peu goûteuse ne font pas de moi un gibier de choix. J’ai cependant vite appris à me débrouiller, à éviter les dangers et j’ai fait ce qui était mon objectif lorsque j’ai quitté ma famille. J’ai visité le monde. J’aime vivre dans la nature, en forêt de préférence, mais de temps à autre, notamment durant la saison froide, je passe du temps au-dessus de villes de plus ou moins grande importance, parce qu’il est plus facile de s’y nourrir en hiver, et parce qu’on y trouve parfois des endroits relativement chauds pour se protéger du vent et des températures les plus froides.

Maintenant que les beaux jours reviennent, je songe à repartir et c’est un regard dédaigneux que je jette aux quelques pigeons que je vois se précipiter en direction d’un banc sur lequel se trouvent deux vieilles dames qui papotent en leur jetant quelques miettes de pain. Voilà une chose que je ne fais pratiquement jamais. Je préfère dénicher ma nourriture moi-même, et s’il m’arrive tout de même de profiter des restes abandonnés que je peux trouver çà et là de temps en temps, j’ai l’habitude d’éviter d’’approcher de trop près les humains en qui je n’ai pas vraiment confiance tant ils sont imprévisibles, leurs comportements pouvant être complètement différents d’un individu à l’autre.

Quoi qu’il en soit, je n’ai pas vraiment faim pour l’instant et je vais m’installer tranquillement sur le toit d’un petit immeuble, observant tranquillement les alentours tout en lissant légèrement mes plumes noires de la pointe de mon bec. Je pense à m’en aller dès aujourd’hui, quitter cette ville et ses environs pour trouver un endroit plus sauvage, profiter de nouveau de la nature et des plaisirs de la vie dans les bois lorsque je l’entends.

Une mélodie, fort bien sifflée ma foi. Le timbre est très agréable, le son particulièrement harmonieux. Mais un air si plein de mélancolie que je sens aussitôt mon cœur se serrer. Ma curiosité m’amène immédiatement à chercher la provenance de ce si joli chant. J’étends mes ailes et je m’envole, regardant de droite et de gauche, mais je n’ai pas à chercher bien longtemps pour distinguer qui chante de si belle façon. Elle se trouve sur le balcon du deuxième étage de l’immeuble en face de celui où je me trouvais. Posée sur un petit perchoir, elle chante le regard levé vers le ciel alors qu’une femme d’une quarantaine d’années, assise sur une chaise de plastique, feuillette distraitement un magazine, semblant l’écouter d’une oreille distraite.

Je crois deviner la raison de l’espèce de spleen qui se dégage de la mélodie, car la belle oiselle qui siffle est enfermée dans une cage. Une cage d’assez belle taille pour ce que je peux en juger, je n’y connais pas grand-chose dans ce genre d’article, mais une cage tout de même. Je ralentis mon allure et viens doucement me poser sur la rambarde du balcon afin d’observer de plus près la si talentueuse chanteuse. Elle ne me remarque pas et la femme est trop absorbée par sa lecture pour faire attention à moi, ce qui me permet de la regarder avec attention, tout autant que de profiter de sa prestation

Son plumage est clair. Non pas jaune comme celui d’un canari, mais d’une blondeur pâle comme je n’en ai jamais vue chez aucun autre oiseau, ce qui me fait supposer qu’elle est d’une espèce exotique. Son bec, fin et relativement long, est brun, plutôt clair lui aussi. Je trouve son apparence physique aussi agréable, si ce n’est plus, que son chant, et si je pouvais sourire bêtement, je crois que je le ferais tant je suis charmée par ce que je vois et j’entends.

 Sans que rien ne le laisse présager, elle se tait soudain et pousse une espèce de petit soupir qui parait rempli d’autant de nostalgie que sa chanson. Et puis, elle quitte le petit perchoir pour se diriger vers le coin inférieur gauche de sa cage, là où se trouve un petit réservoir dans lequel elle s’abreuve lentement. Et ce n’est qu’après s’être désaltérée qu’elle relève la tête et m’aperçoit enfin. Je reste immobile sous ce regard, curieux mais plein d’une surprenante douceur. Elle incline la tête sur le côté gauche, puis le droit, et se décide enfin à remonter sur son perchoir avant de m’interroger d’une voix un peu incertaine, comme si elle craignait de m’inciter à partir en s’adressant à moi.

« Bonjour. Je ne t’ai jamais vue par ici. Qu’est ce qui t’amène ? »

Mon expression est amicale alors je lui sifflote doucement ma réponse.

« Ta voix, ta chanson, voilà ce qui m’a attirée jusqu’ici. »

Ça semble lui plaire, ses yeux s’illuminent un peu et elle jette un coup d’œil vers la femme qui a commencé à griffonner sur son magazine, sans doute pour résoudre un problème de mots croisés.

« Jusqu’à présent, j’ai toujours eu l’impression que Simone était la seule qui aimait m’entendre. Les quelques oiseaux qui viennent parfois par ici ne restent jamais. »

Elle bouge légèrement son aile gauche, comme si elle voulait hausser les épaules. Je l’observe une seconde puis reprend la conversation.

« Ce ne sont sans doute que de pauvres piafs sans cervelle. Pour ma part, j’ai été complètement charmée par ce que j’ai entendu. Toutefois, je dois reconnaitre que je m’interroge sur la mélancolie que j’ai ressentie en t’écoutant. C’était un air magnifique, mais vraiment triste. »

Elle incline de nouveau la tête, mais répond immédiatement.

« C’est ce que je ressens. La plupart du temps. Après tout, être constamment enfermée n’incite pas à la gaieté. »

Cette fois, je ne réponds pas immédiatement, cherchant à déchiffrer son expression.  Mais elle semble tout à fait sereine et ne paraît pas se préoccuper plus que ça de ma réaction. Elle lisse tranquillement ses plumes, sur ses ailes, comme si je n’étais plus là. Un instant, j’hésite, balançant entre m’en aller et la laisser tranquille, et poursuivre cette petite discussion. Et puis, je me décide, assez rapidement finalement. Après tout, parler encore un peu n’engage à rien. Je décide de m’approcher et volète pour m’installer tout près de sa cage, me juchant sur ce qui parait être un instrument destiné à mettre le linge à sécher. Prête à l’interroger de nouveau, je ne remarque pas immédiatement la dénommée Simone qui s’approche de moi, brandissant son magazine comme une arme pour l’agiter juste devant mon bec.

« Ah non alors ! Tu ne vas pas rester ici et déposer des fientes sur mon balcon ! »

Elle tente de me donner un coup de son journal, mais je l’évite, m’envolant vivement avant de faire du sur place au-dessus de la cage de la jolie oiselle dont je viens de faire la connaissance. Mais ça ne satisfait pas sa propriétaire qui insiste, secouant de nouveau les pages de papier et m’obligeant encore à bouger. Et c’est la belle chanteuse, qui n’a pas réagi jusque-là, qui m’incite à ne pas insister.

« Tu sais, elle ne te laissera pas tranquille tant que tu ne partiras pas. »

Bizarrement, qu’elle me pousse à m’en aller me déçoit. Et c’est d’ailleurs ce qui, finalement, me décide à me retirer. Peut-être qu’elle n’apprécie pas ma présence après tout. Je piaille, lançant un cri dans lequel je mets le plus d’agressivité possible, en direction de Simone, puis je prends mon envol et m’éloigne rapidement vers le cœur de la ville.

Je passe la journée du lendemain à voler de ci de là par-dessus la cité et sa banlieue. De nouveau, l’idée de m’en aller vers des contrées plus boisées m’effleure l’esprit, mais je ne parviens pas à me décider, l’idée que la jolie chanteuse ne souhaitait peut-être pas vraiment mon départ mais se contentait de me donner un conseil, s’impose petit à petit dans ma tête. De plus, je l’ai trouvée particulièrement agréable à regarder et plutôt intéressante, même si nous n’avons guère eu de temps pour converser. Je choisis donc de lui faire une deuxième visite, dès le lendemain matin avant de prendre une décision quelle qu’elle soit.  

La nuit est plutôt bonne. Je n’ai aucun mal à capturer quelques insectes qui me font un repas tout à fait acceptable, puis je m’installe sous un avant toit, non loin d’un nid d’hirondelles qui, heureusement, sont suffisamment discrètes pour que leur présence ne soit absolument pas une gêne pour moi. Je suis donc tout à fait en forme lorsque je retourne vers le balcon où je retrouve une jeune oiselle qui parait encore plus mélancolique que l’avant-veille.

Cette fois encore elle ne me voit pas venir et je me pose en douceur sur le sol même du balcon. Simone n’est pas là et je prends le temps d’avancer doucement vers la cage, mes pattes produisant un petit crissement qui suffit à attirer l’attention de la demoiselle enfermée là.  D’abord, sa posture exprime la surprise, mais rapidement, cette expression est remplacée par une mimique qui semble montrer un certain plaisir. Elle bondit, passant du sol de sa cage à son perchoir en un temps record, puis m’interpelle avec vivacité.

« Tu es revenue ! C’est bien, je m’étais déjà faite à l’idée de ne plus jamais te revoir. »

Je secoue la tête de droite à gauche, enchantée de l’entrain qu’elle montre.

«  Je ne pouvais pas partir ainsi, sans même connaitre ton nom. Du moins si tu en as un. »

Cette remarque la surprend visiblement.

« Bien sûr que j’ai un nom ! Je m’appelle Strielle. C’est Simone qui m’a appelée ainsi. Et toi, tu en as un, de nom ? »

Je hoche la tête.

« Ma mère m’appelait Xé »

« Ta mère ? Et personne d’autre ? Ça fait peu. »

Je pépie une seconde, histoire de montrer mon amusement, avant d’expliquer

« Mes frères le faisaient aussi. Ensuite, j’ai quitté le nid, et je n’ai jamais fondé de famille. En fait, je n’ai pas vraiment d’ami non plus, même si j’ai régulièrement rencontré des oiseaux de toutes sortes. »

Cela semble la peiner un peu et c’est d’une toute petite voix qu’elle questionne de nouveau.

« Tu n’as aucun ami ? Comme c’est triste ! Tu dois te sentir bien seule. »

C’est d’un air le plus dégagé possible que je réponds que pas du tout, je me sens très bien ainsi, à mener la vie que j’ai toujours voulue.  Mais ça ne parait pas la convaincre

« Moi, en tous cas, ça m’ennuie beaucoup d’être constamment seule, avec Simone pour unique compagnie »

Elle plante son beau regard clair dans le mien pour conclure

« J’aimerais beaucoup avoir au moins une amie »

La proposition, est claire, même si elle n’est pas énoncée de manière directe, et je n’ai aucun mal à y répondre, avec plus de vivacité que je m’y attendais, moi qui ne me lie pourtant pas si facilement

« Mais tu en as une. »

Elle saute d’un perchoir à un autre dans un mouvement de joie très spontané, puis me regarde par en dessous, paraissant gênée de s’être laissée aller à une telle démonstration.

« Je suis désolée de m’emballer ainsi. Il faut comprendre que si je ne suis pas vraiment malheureuse, ma vie est si monotone qu’avoir enfin une amie, quelqu’un à qui parler, qui me tienne compagnie de temps en temps, est un changement extraordinaire pour moi. »

Loin de me mettre mal à l’aise, cette réaction m’a amusée plutôt, mais touchée un peu aussi. Je ne dis bien sûr rien à ce sujet, préférant venir me percher directement sur sa cage pour parler avec elle, puisque c’est apparemment ce qu’elle souhaite.

« Tu devrais me raconter comment tu t’es retrouvée enfermée ainsi. De quel pays es-tu originaire ? Comment as-tu été capturée ? »

Elle me dévisage avec surprise.

« Je n’ai jamais été capturée. Je suis née dans une volière, bien plus grande que cette cage, et bien plus peuplée. C’est là que j’ai appris à voler. J’avais une sœur et un frère que je n’ai jamais revus, tout comme ma mère d’ailleurs. Nous avons tous les trois été vendus. Je ne sais pas ce qu’il est advenu d’eux, mais moi, je me suis retrouvée dans un magasin spécialisé dans les animaux exotiques, parce que je suis originaire d’Asie. Ce n’était pas un lieu agréable. Nous étions une dizaine, dans une cage plus petite que celle-ci. Et puis un jour, Simone est venue et m’a achetée. »

Elle reprend son souffle avant de reprendre tout bas.

« Depuis toujours, je rêve de liberté, de voler dans un ciel aussi bleu que celui d’aujourd’hui, d’aller où l’envie m’en prend sans voir des barreaux constamment devant moi… Certains jours, j’en viens à me demander si je saurais encore voler.»

Elle s’interrompt de nouveau, son expression de plus en plus triste.

« Sais-tu que je n’ai jamais rien mangé d’autre que des graines pour oiseaux ? Que je ne connais pas le goût des insectes, ni d’aucune graine trouvée dans la nature, ou de baies ? Et même que je ne connais pas la sensation de la pluie sur mes plumes ?  Tout ce que je connais, c’est la captivité, alors ne t’étonne pas que mes chansons soient pleines de mélancolie. Elles ne font que traduire mon regret d’une liberté que je n’ai jamais connue. »

Je hoche la tête. Même si je n’ai jamais vécu de cette manière, je n’ai pas un grand effort d’imagination à faire pour deviner à quel point ce doit être difficile, et je sais que pour ma part, j’aurais le plus grand mal à supporter ce genre d’existence. De son côté, après cette longue tirade, Strielle semble s’être repliée sur elle-même et plus un son ne sort de ce joli bec. Prostrée sur le sol de sa cage, son abattement visible, elle ne me jette pas un regard, donnant l’impression d’avoir honte de la vie qu’elle a toujours menée. Touchée, je viens me percher sur l’étendoir, tout près des barreaux qui la tiennent enfermée pour lui siffloter quelques paroles de consolation. Elle ne répond pas mais tend l’oreille, j’en suis certaine. D’ailleurs, au bout de moins d’une minute, elle s’approche lentement de moi, jusqu’à ce que nous soyons toutes deux si proches que, sans la cage, nous pourrions nous toucher. Alors, c’est ce que je fais. Doucement, je passe mon bec par l’espace entre les barreaux pour venir heurter le sien. Elle est visiblement surprise, à tel point qu’elle fait un petit bond en arrière.  Mais je n’ai pas le temps de m’en formaliser ni de me demander si mon initiative était bienvenue puisqu’elle se rapproche aussitôt et vient me rendre mon baiser. Cela ne dure que peu de temps, et elle recule de nouveau, ne paraissant toutefois pas si effarouchée que ça, plutôt curieuse et, je dois le dire, un peu méfiante.

« Nous ne nous connaissons que depuis quelques jours, j’avoue que ça m’amène à m’interroger sur les raisons qui te poussent à être si affectueuse avec moi. Est-ce que je te fais pitié ?»

Je secoue négativement la tête, avec beaucoup d’énergie.

« Bien sûr que non. Ton histoire m’a émue, mais ce n’est pas ce qui m’a poussée à revenir te voir, d’ailleurs, à ce moment-là, je ne la connaissais pas.

Mais j’aime ta manière de chanter, je te trouve très jolie et je te crois intéressante. Tout ça me donne envie de te connaitre mieux. »

Elle donne un petit coup de bec contre un barreau de sa cage, dans un geste plein de dépit.

« Et pendant combien de temps viendras tu me voir ? Combien de jours ou de mois, faudra-t-il avant que tu ne te lasses de ne pas pouvoir faire autre chose que parler avec moi. Combien de temps avant que tu répondes à l’appel de l’aventure, du voyage ou de je ne sais quoi d’autre ? Combien de temps avant que tu ne t’en ailles ? »

Je la fixe dans les yeux, mon regard aussi clair que mon ton.

« Jusqu’à ce que tu sortes de cette cage. »

Voilà une réponse qui la prend au dépourvu, ce n’est rien de le dire. Elle me lance un coup d’œil complètement éberlué, puis ses prunelles vertes s’assombrissent et sa voix se remplit d’amertume alors qu’elle réplique avec vivacité.

« Comment peux-tu prétendre vouloir être mon amie et te moquer de moi de cette manière ? Je n’ai aucun moyen de me libérer.  Ce que tu viens de dire n’est pas drôle, Xé. C’est tout simplement cruel. »

Elle me tourne le dos et termine tristement.

« Peut-être que tu devrais t’en aller et ne plus revenir, finalement. »

Mais je ne pars pas. Au contraire, je tente de lui expliquer ce que je voulais dire. 

« Je ne me moque pas de toi, Strielle ! Je veux juste trouver un moyen de te faire sortir de là. »

Toujours amère, elle interroge tout de même.

« Ah oui ? Et comment crois-tu que ce soit possible ? En demandant gentiment à Simone ? »

Je réfléchis aux infimes possibilités qui peuvent se présenter.

« Pour l’instant, je n’en sais rien. As-tu déjà essayé de t’échapper ? Simone ouvre-t-elle parfois ta cage ? »

Elle secoue négativement la tête.

« Je n’ai jamais rien tenté, non. Et Simone n’ouvre qu’environ une fois par semaine, pour nettoyer cette geôle . »

Je frotte la pointe de mes deux ailes l’une contre l’autre.

« Elle fait ça régulièrement ? »

Elle réfléchit quelques secondes avant de répondre doucement, semblant chercher pourquoi je pose cette question.

« Environ une fois par semaine. Le dimanche en principe, quand elle ne travaille pas.»

Après une seconde, elle rajoute, intriguée. 

« Encore que je ne sache pas vraiment ce qu’elle appelle le travail. Tout ce que je sais, c’est qu’elle s’absente du matin jusqu’au soir, et qu’elle se plaint d’être fatiguée quand elle rentre. »

J’ai déjà vu des humains travailler. Des ouvriers bâtir des immeubles, des serveurs à la terrasse des cafés, des conducteurs d’autobus ou de tramway, des paysans retourner la terre ou s’occuper d’animaux domestiques… Je lui raconte tout cela et je vois ses yeux s’allumer, de curiosité, mais aussi d’envie. L’envie de voir, d’apprendre elle aussi tout ce que le monde contient et qu’elle ne connait pas. Evidemment, ça renforce ma détermination à la sortir de sa situation, même si je ne lui dis rien de plus à ce sujet, préférant lui raconter ce que je sais du monde, ce dont j’ai entendu parler mais que je n’ai jamais vu, et ce que je projette de découvrir un jour. Elle s’enthousiasme, s’exclame à la description des montagnes que j’ai survolées, s’extasie devant ce que je lui raconte de la mer, rêve tout haut quand j’évoque les forêts touffues, les champs cultivés à perte de vue…

Lorsque je la quitte ce soir-là, après un nouvel échange de coup de becs au moment du retour de Simone, je sais que sa mélancolie va revenir en force, mais aussi que je lui ai donné matière à rêver.

Les jours suivants se déroulent de la même manière. Je viens la rejoindre dès les premières heures du matin, grignotant même quelques déchets humains en chemin pour ne pas perdre de temps à chercher de la nourriture. Nous parlons beaucoup, moi surtout. Je tente de lui raconter toutes mes expériences, de lui apprendre tout ce que je sais du monde pour qu’elle soit moins désorientée si elle parvient à sortir, et aussi de la rassurer sur ces capacités à voler. Car c’est là l’un des sujets qui l’inquiètent le plus depuis que j’ai évoqué l’idée d’une évasion pour elle.  Mais nous ne parlons plus de ça, préférant plutôt continuer à faire tranquillement connaissance.

Toutefois, je compte consciencieusement les jours, et j’observe l’activité humaine afin d’être sûre d’être prête au moment où Simone nettoiera la cage.

Quand le dimanche est enfin là, j’arrive sur le balcon plus tôt encore que d’habitude. Aussitôt, je viens parler à mon amie, pour lui expliquer mon plan succinctement. Ce n’est pas très compliqué, ni très élaboré, mais j’insiste néanmoins sur un point, la vitesse. La cage ne sera ouverte que durant très peu de temps, et il est impératif que Strielle réagisse le plus rapidement possible. Elle m’assure qu’elle est déterminée à ne pas laisser passer sa chance et je lis dans son regard qu’elle est on ne peut plus sérieuse. Confiante, je lui donne quelques coups de bec, puis je pars m’installer sur la rambarde.

Nous échangeons assez peu, alors que nous attendons. Nerveuse, mon amie saute d’une patte sur l’autre, alors que je jette constamment des coups d’œil à droite et à gauche en soupirant. La matinée n’en finit pas.

Enfin, j’entends la femme qui a acheté Strielle, venir sur le balcon. Sa voix est chantante et son ton agréable alors qu’elle s’adresse à celle dont le chant m’a si vite séduite.

« Tu ne chantes donc pas aujourd’hui ? Peut-être qu’avoir ta cage nettoyée te mettra de meilleure humeur. »

Elle dépose un flacon de produit nettoyant, une éponge et un chiffon sur une petite table, puis tend la main vers la cage. Je ne crois pas qu’elle m’ait vue, et je m’efforce de ne faire aucun bruit alors que je me ramasse sur moi-même, prête à partir vers ma cible dès que possible. Et puis, Simone tend la main vers la porte de la cage. Et l’ouvre.

Je bondis et me précipite sur la femme, plantant immédiatement mes griffes sur son visage. Elle crie d’une voix suraiguë et bat des mains, tentant de me repousser mais je tiens bon tout en jetant un rapide coup d’œil vers mon amie et sa cage.

La porte est restée ouverte et Strielle est sortie. Elle est debout sur la rambarde et regarde vers le sol, semblant avoir peur de s’envoler. Je voudrais l’encourager, mais alors que je décide de m’éloigner, l’une des mains de Simone vient me cogner sur le côté gauche, m’envoyant valdinguer contre la porte fenêtre. Le choc est violent et pendant une seconde je me demande si je ne vais pas m’effondrer tant mon aile est douloureuse. Mais je n’ai aucun mal à la remuer et je remonte aussitôt sur la tête de la femme, jetant dans le même temps un regard vers mon amie.

Elle est toujours perchée au même endroit et regarde mon « combat » avec sa maîtresse avec inquiétude. Je piaille, le plus fort possible pour l’inciter à prendre son envol, et me dépêche de la rejoindre sans lâcher la petite mèche de cheveux que je tiens dans mon bec, jusqu’à ce que, tirant le plus fort possible, je l’arrache. Simone crie et je l’entends distinctement prononcer quelques jurons, mais je ne m’en soucie pas, me précipitant plutôt auprès de Strielle afin de l’inciter à enfin s’envoler. Elle me jette un regard apeuré, mais ma présence semble la réconforter, bien qu’elle paraisse encore hésitante.

Je regarde derrière, sur le balcon. Simone a repris ses esprits et s’avance vers nous, l’expression à la fois furieuse et menaçante. Alors, je ne tergiverse plus et donne un léger coup de mon aile dans celle de mon amie.

« Allons-y, sans quoi elle t’enfermera de nouveau ! »

Heureusement, ça suffit pour la décider et sa détermination est évidente alors qu’elle étend ses ailes et saute dans le vide. Je me précipite à sa suite, sentant les doigts de la femme furieuse, derrière moi, qui effleurent les plumes de ma queue.

L’inquiétude de Strielle n’était pas justifiée. Elle trouve aussitôt rythme et équilibre et ne tarde pas à s’enhardir, volant parfois au-dessus de moi, puis dessous, avant de venir cogner légèrement son bec sur le mien. Elle tourbillonne, plane, monte et redescend, chante à tue-tête et montre une joie et une allégresse indescriptibles.

Nous volons ainsi pendant un long moment, mon amie semblant incapable de se calmer, mais je finis tout de même par attirer suffisamment son attention pour l’inciter à me suivre au lieu de virevolter comme elle le fait depuis que nous avons quitté le balcon. Je l’entraine donc vers un petit parc, en périphérie de la ville. Un parc au sein duquel se trouve un étang, pas bien grand, mais survolé régulièrement par une multitude d’insectes attirés par l’humidité du lieu.

Elle est ravie lorsqu’elle découvre enfin ce qui, pour elle, ressemble à la nature, et même si, pour ma part, je sais qu’il ne s’agit là que d’un espace aménagé, cela sera suffisant pour ce que je veux lui montrer. Elle est toujours un peu surexcitée et rayonne de joie, mais me regarde avec intérêt alors que je pars en chasse, poussant une exclamation de plaisir quand je capture un moucheron. Elle refuse que je le lui donne cependant, et s’en va aussitôt tenter de faire la même chose. Il ne lui faut guère de temps pour y arriver et c’est avec une expression de ravissement comme je n’en avais jamais vue qu’elle avale le produit de sa première chasse, semblant particulièrement apprécier le goût de cet aliment nouveau et si différent de ce qu’elle a toujours mangé jusqu’à présent. Après cela, l’après-midi entière est consacrée à ces activités, somme toute banales et routinières pour un oiseau ordinaire mais qui sont toutes nouvelles pour mon amie.

A la fin de la journée Strielle est plus que fatiguée. Mais sa joie et son enthousiasme n’ont pas disparus, loin de là. Posées sur une branche, aile contre aile, nous devisons doucement, et je l’entends évoquer tous les projets qu’elle voudrait nous voir réaliser. Voyager, voir la mer, les montagnes, aller visiter les forêts les plus profondes, construire un nid pour passer la mauvaise saison… Et surtout voler, profiter de l’espace infini que nous offre le ciel.

Nous ne nous quitterons plus, c’est évident pour l’une comme pour l’autre. Ce soir-là, tournées vers la soleil couchant qui colore l’horizon d’un rouge flamboyant, blotties l’une contre l’autre, son bec vient se glisser sous les plumes de mon cou et pincer légèrement ma peau, provoquant de multiples frissons en moi. Je passe mon aile sur son dos et c’est ainsi que nous nous endormons, rêvant toutes les deux de la vie radieuse qui nous attend.

 

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Cible mouvante, chapitre 18

Cible Mouvante (Moving Target)

Chapitre 18

Ecrit par : Missy Good (2013)

Traduction : Fryda (2019)

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Kerry s’enfonça dans son fauteuil, son portable en équilibre sur ses genoux tandis qu’elle tapait un jet d’e-mails qui traitaient de deux des projets mineurs qu’elle supervisait en même temps que celui du navire. Depuis qu’elle était rentrée du déjeuner avec Dar, elle avait bien travaillé et l’agacement qu’elle avait ressenti plus tôt s’était dissipé.

Récemment, elle avait noté que la présence de Dar lui faisait cet effet. Ce n’était pas une chose que sa compagne faisait ou disait en particulier, mais si elle était en colère ou énervée, traîner avec Dar la faisait se sentir mieux. Même quand elle avait mal, si elle avait une migraine ou mal au ventre, elle se blottissait la tête sur les cuisses de Dar et tout disparaissait.

Pourquoi c’était comme ça ? Se demanda-t-elle paresseusement. Ça avait été vraiment visible cet après-midi quand elle était descendue pour déjeuner. Elle fulminait quand elle était sortie de l’ascenseur mais quand elle avait repéré Dar qui venait dans sa direction, sa tension était descendue et les nœuds dans ses tripes avaient disparu à l’instant où elles s’étaient rejointes.

Ah bon. Kerry secoua un peu la tête et retourna à ses mails. Dar n’était certainement pas dans les environs pour qu’elle se sente au chaud et dans le flou juste là. Sa compagne était coincée à nouveau dans le placard en bas, testant son nouveau programme.

Ce qui lui fit penser. Elle tapa le bouton pour un nouveau message et l’adressa à Mark.

Salut – Dar teste un nouveau code en bas. Alors si tu vois des trucs étranges, ça pourrait être elle.

Elle hésita un instant puis continua.

Désolée de m’être emportée aujourd’hui. Je devrais être habituée aux ragots depuis le temps, mais quand il s’agit de Dar, je ne le suis jamais. Merci de m’avoir informée.

K

Elle tapa la touche ‘entrée’.

Une petite boite apparut dans un coin. Salut.

Kerry sourit.  Salut.

On a des chamallows à la maison ?

Des chamallows ? Kerry se mordilla la lèvre inférieure pensivement. Elle n’avait jamais été fan des chamallows, depuis qu’elle les avait découvert plutôt sans goût et elle préférait dépenser ses calories sur quelque chose de plus approprié comme le chocolat. Je ne pense pas… pourquoi ?

Il y eut une légère pause avant la réponse et ensuite la fenêtre apparut. Je veux des friandises aux rice crispies.

Un autre message apparut dans sa boîte de réception. Kerry cliqua dessus tout en réfléchissant à la réponse qu’elle devait donner à cette requête.

Salut, Kerry -

Pas de problème, je sais que la grande D est numéro 1 sur ta liste. Merci de m’avoir prévenu qu’elle est dans le donjon – je n’ai encore rien vu mais avec elle on ne voit rien avant qu’il ne soit trop tard.

Oh, ce n’est pas tout à fait vrai. Kerry secoua la tête d’avant en arrière. Parfois elle est juste terriblement prévisible.

Bref, désolé que tout ça soit remonté. Les gens racontent des salades parce que c’est comme ça qu’ils se sentent mieux parce qu’ils ne sont pas vous deux.

Kerry relut plusieurs fois ce passage puis elle haussa les épaules. Personnellement, elle voyait les ragots comme un trait de la nature humaine vénale. C’était facile pour elle de rationnaliser ça de cette façon, mais il lui était bien plus difficile de l’ignorer quand c’était dirigé contre Dar et pas contre elle. La concernant, les ragots duraient depuis qu’elle était assez âgée pour réaliser ce qu’ils signifiaient.

Elle ouvrit la boîte des messages instantanés et tapa une réponse. Si tu passes chez Publix sur le chemin du retour, je t’en ferai.  Elle tapa ‘entrée’ puis tapa un autre message. J’ai entendu dire qu’ils étaient vraiment bons quand on les trempait dans du caramel chaud.

La réponse arriva immédiatement. Pourquoi pas ? Toi tu l’es.

« Beuh. » Kerry étouffa un couinement. Tu es terrible. Ils pourraient se logger là-dessus par hasard, t’sais !

Et ?

Oui, et ? Qu’est-ce qu’ils vont trouver, que nous sommes amantes ? Wooooohoou… bulletin spécial… appelez le SAMU. Kerry plissa le nez et sourit à nouveau. Comment ça va ?

Bien. Et toi ?

Kerry passa sa boîte en revue et soupira. Il y avait de nombreux mails qui attendaient son attention et elle savait qu’elle allait devoir les balayer si elle voulait avoir une chance de sortir tôt du travail demain. Eh. Je serai là un bon moment.

Etonnamment, une réponse lui parvint immédiatement. Moi aussi. Et si on se retrouvait pour un dîner romantique sur une pile de câble de catégorie cinq ?

Elle regarda simplement la note un moment, un air affectueux sur le visage.  Je t’aime. Elle tapa en retour, hésitante, et elle se contenta d’envoyer. Vraiment, est-ce qu’il y avait quelque chose à ajouter à ça? Elle revint sur ses mails et continua à taper, justifiant pour la énième fois pourquoi les nouveaux ordinateurs devaient être budgétés et pas seulement sortis de la lampe d’un potentiel génie.

« Keeeeeeerrrrry. »

Elle sursauta et regarda son écran. L’Ecureuil Dar était de retour, contournant son programme de mails et agitant la patte. « Oh mon Dieu, elle l’a fait parler ! Viens par ici espèce de petit garnement. » Le pointeur de sa souris pourchassa l’animal et elle lui tapa la queue plusieurs fois. « Agggghhh… jt’ai eu ! »

Loin d’être perturbé, Ecureuil Dar se retourna et remua ses fesses vers elle, puis il fit un saut arrière et finit assis. « Je t’adooooooooooooooorrrrrreeeeeeee… » Gazouilla-t-il. « T’es la meilleueueueueueure ! »

« Oh mon Dieu », répéta Kerry, en se mordant la lèvre inférieure. « Tu es tellement stupéfiante parfois », continua-t-elle d’une voix plus douce.

La porte de son bureau s’ouvrit et Mayté passa la tête. « Vous m’avez appelée, Kerry ? »

« Chuut. » Kerry réprimanda Ecureuil Dar. « Non, je me parlais à moi-même. » Elle dirigea son attention vers Mayté. « Désolée, j’essaie de me débarrasser de ces mails. Vous avez besoin de moi ? »

Son assistante entra et alla vers les chaises des visiteurs, s’asseyant sur celle de gauche. « J’ai une petite question pour vous », dit Mayté. « Je veux vraiment en apprendre plus sur ce que nous faisons la plupart du temps. Je peux vous demander quels cours je pourrais suivre ? Dans mon école on faisait pas mal de choses sur les logiciels et les programmes. Nous ne faisions pas grand-chose sur les réseaux. »

Ah. Un conseil de carrière. Kerry détourna volontiers son attention de ses mails, bien qu’à contrecœur de Ecureuil Dar et elle se concentra sur la silhouette fine de Mayté. « Et bien, j’apprécie pleinement ce que vous ressentez, Mayté. J’avais de l’expérience avec les infrastructures avant de commencer ici, mais ça a été un tournant d’apprentissage pour moi aussi. La meilleure personne à questionner là-dessus, c’est Dar. C’est elle l’experte. »

Ecureuil Dar couina doucement. Kerry cliqua dessus. « Toi tais-toi. »

« Pardon ? » Mayté lui lança un regard perplexe.

« Viens par ici. » Kerry lui fit signe de venir de son côté du bureau. « Tu veux voir quelque chose de vraiment mignon ? »

Mayté se leva volontiers et contourna le bureau, regardant par-dessus l’épaule de Kerry. « C’est quoi ? » Demanda-t-elle tandis que Kerry pourchassait la petite bestiole sur l’écran. « Oh, regardez ! Que Linda ! »

« Voici Ecureuil Dar. » Kerry le cloua par la queue et regarda ses minuscules pattes s’agiter. « Il parlait il y a un instant. »

Mayté eut un regard légèrement sceptique pour sa cheffe. « Mais c’est quoi ? D’où il vient ? »

Ecureuil Dar marcha sur l’écran en faisant une petite danse. Il portait un tee-shirt sans manches et un short et des bottes en caoutchouc incongrues par ce temps. « Keeeeeerrrry… » Gazouilla-t-il.

« Oh ! » Mayté se couvrit la bouche.

« C’est Dar qui l’envoie », expliqua Kerry. « C’est un de ses programmes sur lesquels elle travaille quand elle ne fait rien d’autre et assez souvent elle envoie ce petit gars ici pour interagir avec moi. »

Mayté se pencha un peu plus. « Ouaouh. »

Ecureuil Dar lui fit un signe de patte. Puis il fit une autre danse.

« Il me remonte le moral la plupart du temps. » Kerry sourit. « Et c’est un programme étonnant, il est différent à chaque fois. Elle lui met des vêtements différents ; il fait diverses choses… son talent de programmatrice est stupéfiant. »

« Il rougit », nota Mayté avec un sourire. « C’est tellement mignon. »

« Bon, bref… comme je le disais, Dar est l’experte sur ce qui fait vibrer cet endroit. Mais je pense qu’elle sera d’accord pour que tu prennes un cours basique sur les fondamentaux du réseautage et que tu acquières la terminologie. » Kerry passa sur un autre écran et appela une fenêtre de recherche. « Nous avons des cours en interne… tiens. Regarde ça d’abord », montra-t-elle.

« Oooh. » Ecureuil Dar gazouilla d’un air approbateur. « Biiieeeennnn. »

Elles se mirent à rire ensemble. « Kerry, c’est si adorable », dit Mayté. « Et ce n’est rien de sérieux, c’est juste pour s’amuser, oui ? »

« Bien sûr. » Mais Kerry ne fut soudain pas sûre de ça. Ecureuil Dar avait commencé à faire de plus en plus d’apparitions ces jours-ci et elle se demanda si travailler avec le petit gars n’était pas la manière de Dar d’exercer ses talents de programmatrice pour apaiser son agitation montante. « Ce n’est pas intelligent, ça ? »

« Absolument », approuva Mayté. « J’aimerais bien en avoir un ! C’est comme un petit compagnon. Je pense que ma cousine a trouvé un petit programme de chat quelque chose comme ça, mais ce n’était pas aussi malin. Il allait dormir et il ronronnait et ce genre de chose. »

« Je l’ai vu », dit Kerry. « Ils ont un chaton aussi. Mais rien comme Ecureuil Dar. »

Ecureuil Dar s’était allongé sur le côté et se contentait de la regarder. Kerry résista au désir de tendre la main et de lui gratter le museau. « Alors. Est-ce que ça répond à tes questions sur les cours ? »

« Si, ça répond. » Mayté sortit de derrière le fauteuil de Kerry et revint se mettre devant le bureau. « Je vais regarder ce site web et m’inscrire pour un cours aujourd’hui. Ça vous va si je le fais à la fin de la journée et que je parte après que nous en avons fini ici ? »

« Bien sûr », acquiesça Kerry. « Mais réfléchis-y, parfois les gens sont plus aptes pour les cours du matin. » Elle fit une pause et un sourire ironique apparut. « Pas que je faisais partie de ces gens, mais tu vois ce que je veux dire. »

« Oui, je sais », approuva Mayté pensivement. « Mama devait me sortir du lit le matin. Alors je pense que l’après-midi c’est mieux. » Elle se retourna pour partir. « Merci, Kerry, et aussi de m’avoir montré votre mignon petit copain. C’est vraiment un bon programme. »

« Je le pense aussi. » Kerry regarda la petite créature avec affection. « Je travaille dessus parfois… de temps en temps je le renvoie pour embêter Dar. Elle y prend toujours grand plaisir. » Elle leva les yeux. « Mais je ne joue pas dans sa catégorie quand il s’agit de ça. »

« Elle a beaucoup de talent. » Mayté sourit. « Vous avez beaucoup de chance, je pense. »

« J’ai beaucoup de chance, je sais. » Kerry lui fit un petit signe de la main quand elle sortit. « Je le sais, ça c’est sûr. » Elle retourna son attention à contrecœur vers ses mails, espérant presque que Ecureuil Dar trouverait quelque chose d’autre pour la distraire.

Ce qui craignait, en fait, parce qu’elle devait traiter tous ces maudits mails. Kerry fronça les sourcils, se concentrant sur la page suivante de griefs.

Salut, Ker ?

Ah. Une distraction encore plus bienvenue.  Oui Maman Ecureuil ?

Tu es attachée à ce bureau ?

Kerry pianota sur son clavier.  Tu as une connexion réseau pour mon portable en bas ? Dis oui et je viens te tenir compagnie dans ton tas de câbles cat. cinq.

Ecureuil Dar se leva et commença à filer au coin de son écran, lui faisant signe de le suivre. Kerry cliqua dessus, attendant que le message revienne.

Allons. J’ai un morceau sympa de béton poussiéreux avec ton nom écrit dessus tout près de moi.

Ah, ça ne pouvait pas être plus romantique. Kerry ferma sa boîte mail et se leva. J’arrive, tapa-t-elle sur l’écran avant de refermer le portable et d’attraper sa mallette. « Mais tu sais », dit-elle au bureau vide. « Seuls les idiots fous d’amour avec aucun sens commun échangeraient un sympathique et confortable fauteuil en cuir contre un morceau de béton poussiéreux. »

Elle mit son portable sur son épaule. « Une idiote, en route (Ndlt : en français dans le texte). Kerry se dirigea vers la porte, faisant un clin d’œil à son nouveau pote de boxe tandis qu’elle sortait de la pièce.

********************

Les sons légers de New Age faisaient écho sur les parois de béton, interrompus de temps en temps par le crépitement de frappe sur deux claviers.

Dar était assise sur le sol entre deux grands racks, ses longues jambes étendues dessous tandis qu’elle s’adossait à un troisième. Kerry avait pris position juste à côté d’elle, assise les jambes croisées sur le béton dur avec son portable en équilibre sur ses genoux.

Aucune d’elles ne parlait. Toutes les deux étaient concentrées sur ce qu’elles faisaient et pourtant l’atmosphère de la petite pièce était faite de contentement absorbé et total.

Kerry envoya un mail et regarda sa boîte de réception. La pile des messages dont elle devait s’occuper avait diminué de moitié dans un laps de temps incroyablement court, et elle commençait à voir la lumière au bout de son tunnel d’emails. « Tu sais quoi ? On devrait travailler ici plus souvent. »

Dar finit de taper et grogna. « Oui oui. » Elle compila le programme qu’elle venait de finir et ouvrit une fenêtre d’exécution, lançant le programme et regardant les résultats tandis qu’il s’exécutait. « Ahhh… »

Kerry posa sa joue contre l’épaule de Dar et regarda l’écran. « Ça marche maintenant ? »

« Oui oui », acquiesça sa compagne. « Accroche-toi à tes chaussettes. Je vais le lancer sur le routeur de secours. » Elle cliqua sur un autre écran et le mit sur le côté, ajustant un paramètre de moniteur jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite. « D’accord. »

C’était amusant et intéressant de regarder Dar travailler. Kerry attendit qu’elle lance à nouveau le programme et ensuite elle mit son attention sur le moniteur. Les jauges sautèrent et bougèrent, indiquant que *quelque chose* se passait, mais il était difficile de dire quel effet le programme avait.

Alors elle resta silencieuse et attendit que Dar le commente. Elle était plutôt compétente en programmation à l’école, mais ça n’avait jamais été sa passion, et ceci n’était pas complexe, c’était mystérieux d’une façon dont seule Dar pouvait être.

« Eh. » Dar croisa les bras et regarda l’écran.

« Est-ce que ça fait ce que tu veux ? » Hasarda Kerry.

« Non », répondit sa compagne. « Mais ça fait quelque chose d’utile, ce que je n’avais pas anticipé. »

« Hm. C’est bon ou mauvais ? »

Dar posa sa tête contre celle de Kerry. « Je ne sais pas encore. Donnons-lui quelques minutes. » Elle étudia l’écran. « Tu vois ça ? » Elle pointa l’écran avec un long doigt. « Je voulais qu’il analyse les en-têtes et qu’il détermine les multiples instances d’un même expéditeur, mais ce qu’il fait là en fait, c’est de se déconnecter de paquets séquentiels. »

Kerry regarda l’écran puis sa compagne. « Et c’est utile ? »

Dar hocha la tête. « Oui parce que c’est parfois le symptôme d’une attaque de dictionnaire, quelque chose comme envoyer des présomptions au routeur et masquer sa propre adresse IP. »

« Ah ah », murmura Kerry d’un air approbateur. « Alors c’est un progrès. »

« Mm. Au moins il ne merde pas toutes les six secondes maintenant », acquiesça Dar. « Comment vont tes mails ? »

Kerry se blottit un peu plus. « Bien », dit-elle. « Je me suis débarrassée de pas mal de mails… c’est vraiment agréable et paisible ici… je peux voir pourquoi tu as décidé de faire le test ici. »

« Mmhmm. » Dar mit un peu le nez dans ses cheveux. « Et c’est parfait maintenant. »

Oooh. Kerry présuma que si elle avait une queue, elle serait en train de remuer à fond. C’était vraiment ridicule parce qu’elles étaient assises sur un sol en béton sale entourées de matériel de réseau qui ronronnait dans une pièce qui puait la pierre humide et les électrons.

Mais qui s’en souciait ? « Alors, c’est quoi la prochaine étape ? »

Dar laissa son programme tourner, tandis qu’elle appelait son écran de codage et faisait quelques corrections. « On fait un autre pas de bébé, voilà. » Elle s’éclaircit un peu la gorge et continua.

« Mm. » Kerry bougea et mit son portable de côté. « Je vais chercher un soda… intéressée ? » Elle attendit que Dar hoche la tête et elle se leva et s’étira, ébouriffant les cheveux noirs de sa compagne. « Je reviens tout de suite. » Elle enjamba les câbles avec précautions et ouvrit la porte, s’échappant de la petite pièce pour entrer dans le couloir qui menait au hall d’accueil.

Il était plus de cinq heures et le bâtiment était calme. Le café du rez-de-chaussée était fermé et les gens du ménage commençaient à apparaître comme des oiseaux de nuit, commençant leurs tâches de nettoyage. Kerry traversa le lobby plutôt dépeuplé pour aller vers la salle de repos du rez-de-chaussée, faisant un signe au garde tandis qu’elle passait devant son bureau.

« Bonjour, Ms Stuart. » L’homme lui fit signe à son tour. « Vous êtes toujours là ? Je pensais que vous étiez partie pour la journée, Michael est passé à votre bureau et il a dit qu’il était fermé. »

« Nan. » Kerry secoua la tête. « Je travaille sur un projet dans la salle principale de télécom. » Elle montra l’endroit d’où elle venait. « J’y serai probablement un moment encore. Quelqu’un me cherchait ? »

« Oui », dit le garde. « En fait, une dame est venue au bureau principal des gardes par-là et voulait vous parler. C’est pour ça que Michael est monté. » Il se leva et rejoignit Kerry qui ralentissait. « Tenez. Elle a laissé une carte. »

Kerry la prit, penchant un peu la tête de perplexité en voyant le nom. Elle ne le reconnaissait pas et elle n’avait certainement aucune idée de ce qu’un agent immobilier lui voudrait. « Hum… d’accord. » Elle haussa à demi les épaules et mit le carton dans sa poche arrière. « Merci… je ne pense pas être la cible pour ce qu’elle vend, mais qui sait ? »

Le garde haussa aussi les épaules. « Aucune idée, madame. » Il s’éclaircit la gorge. « Ah, savez-vous si Ms Roberts est ici aussi ? J’ai vu sa voiture dehors mais son bureau est fermé. »

« Elle est ici. » Kerry se retourna pour continuer sa tâche. « Nous travaillons ensemble sur ce projet. Vous avez besoin d’elle ? »

« Non, madame. » L’homme secoua la tête. « Est-ce que c’est la zone de sécurité dans le couloir interne ? »

« Oui. » Kerry se mit à s’éloigner. « Nous serons là si vous avez besoin de nous. » Elle continua à avancer sur le sol en marbre jusqu’au couloir intérieur ; elle poussa la porte anonyme et passa de la splendeur publique au sol en lino fade dans l’espace d’un pas.

Cela lui rappela un peu le navire. La différence entre les zones de passagers et celles de l’équipage. Kerry s’arrêta devant une grande machine à soda et passa ses choix en revue. « Ah. » Elle inséra quelques pièces et choisit un bouton, attendant que la bouteille tombe avant de mettre plus de pièces et de faire un second choix.

La bouteille tomba en grattant et elle ouvrit le panneau du bas pour retirer le Yoohoo de Dar et sa ‘rootbeer’. Sifflotant entre ses dents, elle se redirigea vers le lobby.

********************************

Dar avait posé son ordinateur et elle marchait maintenant, s’étirant et apaisant la raideur d’être restée si longtemps assise sur le sol. Au-dessus d’elle, les échelles de câbles s’étiraient de chaque côté, portant leur poids de fils multicolores.

Avec prudence, Dar tendit les bras et attrapa les barres de l’échelle, se soulevant en laissant le métal prendre le poids de son corps pendant un court instant.

Satisfaite que la structure ne s’effondre pas, elle eut une meilleure prise puis se souleva à nouveau et passa les jambes par-dessus l’échelle, les accrochant dans les anneaux.

Puis elle relâcha ses bras et se pendit, laissant sa colonne vertébrale se détendre. « Ahh. » Elle laissa ses mains pendre tandis qu’elle les pliait, sentant les légers craquements alors que ses vertèbres se mettaient en place. C’était bon et quelque chose qu’elle n’avait plus fait depuis très, très longtemps.

Depuis le weekend qu’elle avait passé dans cette même pièce à upgrader chaque équipement, en fait. Dar se balança un peu, savourant le mouvement et les souvenirs. Elle était une simple technicienne à ce moment-là, avant de décider de passer au management.

En regardant en arrière, Dar se demanda un peu si cette option avait été la bonne après tout. Et voilà où elle en était, des années plus tard, de retour dans ce placard à faire une chose qu’elle aurait facilement pu faire faire en payant une pièce entière de programmeurs au lieu d’être impliquée.

Alors pourquoi le faisait- elle ? Juste pour avoir quelque chose qui lui permette d’être en dehors du chemin de Kerry ? Dar grimaça. Oh c’était une pensée attrayante. Peut-être qu’elle s’était laissé promouvoir au-delà de ses compétences, comme elle en accusait toujours José.

Ah, Dar. Elle soupira pour elle-même. Tu ne peux pas vraiment te plaindre, pas vrai ? Après tout, si tu étais restée un grouillot, il y a des chances que tu n’aurais jamais rencontré Kerry, non ?

Non, probablement pas. Dar balança un peu plus d’avant en arrière et réfléchit à combien elle en avait fait plus après que Kerry l’ait rejointe aujourd’hui. Elle avait été moins agitée et plus concentrée, et soudain il lui apparut que plus elle se séparait de sa compagne et de ses projets, plus elle avait tendance à être nerveuse.

C’était tellement évident, une fois qu’elle y pensait, qu’elle faillit se frapper la tête. « Bon sang. » Dans ses efforts pour s’éloigner de Kerry et de laisser sa compagne voler de ses propres ailes, est-ce qu’elle s’envoyait elle-même sur ce chemin stupide ?

Est-ce qu’elles ne travaillaient pas mieux en équipe ?

Non ?

La porte extérieure s’ouvrit et elle fut remerciée avec la vue de sa compagne d’une perspective intéressante. « Salut. »

« Qu’est-ce que tu fais ? » Kerry entra et laissa la porte se refermer et elle posa les sodas avant de venir vers Dar qui était suspendue comme une chauve-souris. « Tu n’as aucune idée de combien tu es drôle comme ça. »

« Je m’étire », dit Dar. « C’est bon pour le dos. » Elle tendit la main et donna une tape dans le ventre de Kerry. « Tu viens aussi ? »

Kerry l’étudia et sourit. « Si tu le dis, chérie. Je te crois volontiers. La dernière fois que j’ai fait ça, je suis tombée d’un arbre et ma mère a failli m’attacher les mains et les pieds pendant un mois pour ça », admit-elle. « Ce n’était pas joli à voir. »

Dar tendit les bras et attrapa les barres, renversant sa position pour se laisser retomber au sol. Elle tendit le bras derrière Kerry pour prendre sa bouteille de Yoohoo, finissant dans une étreinte intentionnelle tandis que Kerry se cognait contre elle. « Tu es toujours jolie à voir. »

La jeune femme blonde mit ses bras autour de Dar et la pressa avec force. « Et tu es la meilleure chose que mon ego n’a jamais eue depuis longtemps. » Elle soupira. « Seigneur, tu me fais me sentir comme si je faisais plus de trois mètres parfois, Dar. »

Dar hocha un peu la tête pour elle-même et accepta le fait que son jugement était corrompu. Ça arrivait parfois, mais dans ce cas précis, elle avait une idée de quoi faire pour le corriger.

« Mm. » Kerry hésita. « Dar… »

« Je pense que j’aime bien quand on travaille ensemble », dit Dar d’un ton ordinaire. « Même quand nous ne sommes pas sur le même projet. J’aime bien t’avoir près de moi.”

Inattendu, mais étonnamment identique aux mots qui passaient dans l’esprit de Kerry. « Ouaouh », murmura-t-elle. « J’allais dire la même chose. » Elle mit les mains sur la taille de Dar. « Tu sais quoi ? Je pense que c’est pour ça que j’ai été tellement secouée sur ce projet de navire. » Elle leva les yeux. « Dar, je n’ai pas besoin que tu me tiennes la main… » Un soupir. « Mais je te veux avec moi… je veux qu’on les batte. Pas juste moi. »

« Très bien. » Dar appuya ses avants-bras sur les épaules de Kerry et posa son front contre celui de sa compagne. « Et je veux que tu me guides sur ce package de sécurité. J’ai besoin de ton jugement. »

Le béton et le métal devinrent soudain magiques, encadrant ce moment de manière indélébile. Kerry sentit un sourire penaud se former sur ses lèvres, lissées un moment plus tard quand Dar l’embrassa.

Elle espéra sincèrement qu’il n’y avait pas de caméras.

*******************************

« Bruf. » Kerry prit une inspiration et continua ses redressements assis, le roulement du tonnerre s’immisçant dans la salle de gym de l’île. Derrière elle, elle pouvait entendre le léger bruit métallique tandis que Dar utilisait la presse à jambes et elle résista à la tentation de passer de son exercice actuel à cette dernière.

Les redressements assis n’étaient pas ses préférés. Ils lui donnaient mal au dos d’une part, et depuis qu’elle utilisait une planche inclinée, ils étaient vraiment durs à faire.

Pourtant, elle continua, fermant résolumment les yeux pour se concentrer sur les résultats positifs qu’elle savait obtenir en terminant ses series imposées.

La pluie au-dehors leur avait fait annuler leur course matinale et elles avaient décidé de s’entraîner à la place, souffrant possiblement d’une culpabilité mutuelle d’avoir consumé une poêle complète, pleine des friandises promises aux ‘rice crispies’ la veille au soir.

Avec du caramel. Kerry cligna des yeux et les ouvrit, envoyant une légère brume de sueur tandis qu’elle regardait le plafond inexpressif et ennuyeux. Elle appuya son dos sur la surface capitonnée, inspirant profondément tandis qu’elle attendait que la douleur brûlante se dissipe des muscles de son estomac.

« Ker ? »

« Oui ? » Grogna-t-elle.

« Tu vas bien ? »

« Je me repose un moment. » Kerry étendit ses bras au-dessus de sa tête et s’étira. Ses jambes nues étaient accrochées autour des supports au bout de la planche la maintenant en place, et elle fit un peu jouer les muscles de ses cuisses, regardant la peau se tendre et se détendre.

« Je pensais que tu n’aimais pas faire ça », dit Dar.

« Je n’aime pas », admit volontiers sa compagne. « Mais j’aime bien avoir une plaque de chocolat. » Elle se tapota le ventre. « Tu sais combien ma famille serait horrifiée si je le lui disais ? »

Dar se contentat de rire.

« Quand je suis rentrée pour la première fois », dit Kerry. « J’ai enlevé ma chemise devant ma sœur et elle a commencé à me taquiner en me disant que j’étais She-Ra. Tu te souviens de She-Ra, Dar ? »

« Bwahahahaha. » (NdlT : cri démoniaque)

« Oui oui. J’avais une épée en plastique et tout le reste. » Kerry se mit à rire. « Jusqu’à ce que mes parents la trouvent et la jettent. »

Elles s’arrêtèrent de rire en même temps. Dar s’éclaircit la voix. « Je pense que… j’ai commencé à être consciente de ce à quoi je ressemblais quand j’ai eu treize ou quatorze ans. »

« Mm ? » Kerry prit une autre inspiration et reprit son exercice. « A la puberté ? » Grogna-t-elle.

Dar se leva et alla vers les poids libres, attrapant une barre à biceps et commençant des flexions tandis qu’elle se rapprochait de Kerry. « Oui. Une poussée de croissance géante », dit-elle. « J’ai pris… presque vingt centimètres en un an et tout mon métabolisme s’est affolé. »

« Oui oui », acquiesça Kerry avec sympathie.

« J’ai commencé à manger comme un cheval… et je me disais que si je ne m’entrainais pas, tout allait me rester comme c’était le cas pour beaucoup de mes copines de classe », raconta Dar. « Alors je l’ai fait. »

« Décision judicieuse. »

« Oui. » Dar rit. « Sauf que j’allais à la gym de la base et que je m’entrainais avec tous les gars. Je ne savais pas que je n’étais pas censée utiliser les mêmes poids qu’eux et ma mère est venue me voir un jour pendant que je m’habillais, et a failli avoir une crise en me voyant. »

Kerry ricana mais continua son exercice.

« Hé, je pensais que j’avais belle allure », dit Dar d’un ton songeur. « Et les types me respectaient, c’est sûr. »

« Tu parles. » Kerry finit sa seconde série et se redressa de la planche pour s’échapper avec grâce vers la machine à déroulement latéral. Elle était parfaitement positionnée pour lui permettre de voir Dar tandis qu’elle faisait l’exercice et elle étudia le corps de sa compagne en commençant sa nouvelle série.

Dar avait définitivement grandi dans sa hauteur. Ses épaules étaient larges et arrondies par le muscle et ça s’étendait à ses bras jusqu’à des poignets noueux qui étaient tendus à cet instant tandis qu’elle faisait ses flexions. Pourtant, sa peau s’étendait sur son corps en courbes souples, ne donnant jamais l’impression d’une musculature poussée à l’extrême de bodybuilder.

Kerry aimait ça. Elle aimait l’impression de force qu’avait Dar, sans avoir l’air du tout masculine et elle avait dirigé, consciemment ou pas, ses aspirations dans la même direction. Elle avait commencé à noter une différence quelques mois après le début de leur relation, avant qu’elle ne déménage pour être en permanence avec Dar.

Tout avait commencé avec une chemise. Elle s’était habillée pour le travail un jour, à moitié dans la pénombre de la matinée naissante quand elle avait passé un corsage en soie qu’elle n’avait pas porté depuis des semaines et elle avait trouvé que les manches la serraient autour des avants-bras et des épaules.

« Hein ? » Kerry s’était tournée vers le miroir de sa chambre et avait mis la lumière, s’envoyant plusieurs regards intrigués vers son reflet. Et vraiment, le tissu était serré sur le haut de son corps, la longueur qui couvrait son torse à demi-nu toujours déboutonnée.

« Génial. » Elle avait soupiré, attrapant avec appréhension le dernier bouton pour l’approcher de son trou sur l’autre côté. A sa surprise, il entra facilement autour de sa taille, apaisant la crainte soudaine que son changement d’habitudes avait ajouté plus de kilos à sa silhouette qu’elle ne s’en était rendu compte. « Bon… c’est quoi ce truc ? »

Avec un peu d’impatience, elle avait retiré la chemise et l’avait laissée tomber dans la commode, étudiant son corps dans le miroir d’un œil très critique. Ce qu’elle y vit la surprit, et elle se redressa un peu, carrant des épaules nouvellement élargies et écartant ses bras en les tournant un peu tandis qu’elle tendait ses muscles.

Saintes reliques. Kerry avait soufflé. Sous sa peau elle pouvait maintenant voir la puissance visible et remuante sous la lumière de la lampe tandis qu’elle bougeait. Ses épaules avaient gagné des tendons et elle pouvait voir le début de l’ombre d’une arche qui s’étendait jusqu’à son cou.

C’était très étrange et pendant un moment, elle s’était sentie un peu effrayée des changements. Elle avait gardé une image d’elle dans sa tête tellement longtemps, martelée par ses parents que ce changement était presque aussi intimidant que les dix kilos qu’elle avait rapportés à la maison après sa première année à Miami.

Qui avaient fini par être embarrassants. Ceci… Kerry avait étendu les bras pleinement et avait presque secoué la tête en voyant sa nouvelle silhouette, les épaules élargies donnant à son corps un effet qu’elle n’avait pas vraiment anticipé.

« Ouaouh », avait-elle fini par dire, laissant ses bras tomber sur ses côtés. « Vous savez quoi, je pense que j’aime bien ça. » Elle avait croisé son regard dans le miroir et avait souri, un peu hésitante. « Je me demande si Dar a remarqué ? »

Un rayon de lumière de l’aube s’était faufilé à travers les stores et elle avait mis les mains sur ses hanches, tournant son attention vers le problème de s’habiller pour le travail. Elle était revenue vers son placard et avait passé ses options en revue. La jupe qu’elle avait prévue de porter pendait en silence, mais elle se demanda quel haut elle pourrait mettre pour aller avec elle.

Des vêtements aux manches longues la regardaient et elle avait froncé les sourcils. Puis son regard était tombé sur une chemise en coton simple et bien coupée, avec des lignes droites et une coupe conservatrice jusqu’au point où elle devenait sans manches. « Hm. » Kerry l’avait retirée de son cintre et enfilée, la fraîcheur murmurante de l’air conditionné semblant illicite sur ses épaules nues.

Elle lui allait bien et elle avait mis sa jupe, rentrant les pans de la chemise dans la ceinture et la boutonnant. Elle avait fermé la boucle de la fine ceinture en cuir puis avait retiré sa veste en coton de son cintre et l’avait enfilée. Face au miroir elle avait observé l’effet.

Boulot et conservatrice. Kerry avait eu un hochement de tête pour elle-même et ensuite elle avait laissé la veste glisser de ses épaules et avait regardé à nouveau.

Un sourire était apparu. Elle avait remis la veste et était partie au travail.

« Qu’est-ce qui est si drôle ? » Demanda Dar en s’arrêtant dans son exercice. « Est-ce que je recommence à faire des grimaces ? »

Kerry se mit à rire. « Non, je pensais juste à quelque chose. » Elle se leva et laissa la barre revenir à sa position de repos. « Hé, je voudrais te poser une question. » Elle laissa ses bras reposer sur ses cuisses.

« Hmm ? » Dar pencha la tête, interrogative, les muscles de ses bras sursautant quand elle souleva la barre de poids.

« Est-ce que tu penses que j’ai l’air trop butch ? »

Dar fit une pause dans son exercice, la barre finissant pressée contre ses clavicules. Ses narines étaient écartées et elle fit un petit bruit de reniflement, tentant de réfréner un rire.

Kerry mit ses mains sur ses hanches. « Qu’est-ce que c’est supposé vouloir dire ? » Elle haussa un sourcil.

Rapidement, Dar posa l’haltère et s’avança, s’essuyant les mains sur la serviette qu’elle avait mise dans son short. Elle prit le menton de Kerry et lui pencha la tête en arrière, la regardant avec une affection sérieuse. « Tu n’as absolument pas l’air butch. »

« Ah non ? »

« Non. »

« Pas même avec ça ? » Kerry leva un bras et contracta son biceps.

« Non. »

« Vraiment ? »

« Vraiment », dit Dar. « Tu es juste incroyablement sexy. » Elle fit une pause. « Pourquoi ? Tu veux avoir l’air plus butch ? » Demanda-t-elle avec curiosité.

Kerry secoua la tête. « Non, pas vraiment », dit-elle. « Je me souvenais juste de quelque chose que quelqu’un m’avait dite juste après que j’ai emménagé ici, de ne pas tomber dans la routine gay typique de devenir... hum… » Son visage se plissa un peu. « Heu… »

« Un bébé butch ? » Demanda Dar. « Et bien, je ne sais pas… tu es géniale en révolutionnaire. » Elle rit doucement, donnant une tape sur la joue de Kerry. « Mais j’aime ce à quoi tu ressembles, peu importe ce que c’est. Tu le sais ça. »

« Mm. »

Dar lui fit une étreinte d’un bras et ensuite elle alla vers la planche inclinée et prit la place de Kerry dessus. Elle ajusta la longueur et s’installa pour commencer ses propres redressements assis d’un mouvement détendu et facile.

Kerry la regarda un moment puis elle soupira avec envie et alla sur l’escalier. « Qu’est-ce que tu en penses… encore vingt minutes ? On devrait partir plus tôt par ce temps. »

« Oui. Ça me parait bien. » Dar avait les bras croisés sur sa poitrine et montait et descendait régulièrement. « Tu n’as pas dit que tu voulais aller sur les quais aujourd’hui ? »

Kerry augmenta sa vitesse. « Ouaip. »

« Et si on y allait et qu’ensuite on parte », dit Dar. « Si tu conduis, je peux faire les révisions sur mon programme et je ne me sentirai pas coupable tout ce fichu weekend. »

« Ça me semble être un bon plan. »

Elles gardèrent le silence quelques minutes, se concentrant sur leurs exercices. Finalement, après plusieurs séries, Dar s’allongea sur la planche et regarda le plafond, de la sueur coulant abondamment sur son corps. « Hé, Ker ? »

Kerry leva une tête également trempée. « Hm ? »

« Si jamais tu veux abandonner ceci et devenir une accro du canapé, envoie-moi juste un e-mail, d’accord ? »

Kerry réussit à produire un rire ironique tandis qu’elle se redressait sur sa machine et prenait une gorgée de la bouteille d’eau accroché à son poignet. « Compris, bébé. Compris. »

Elles se mirent à rire, le bruit faisant doucement écho sur le plafond de la salle de gym.

*******************************

« Très bien. » Dar fit signe à Mark de la suivre dans son bureau. « Voyons voir ce que nous avons. » Elle traversa la pièce et changea de direction au dernier moment pour aller plutôt vers la petite table de travail de son bureau. « Ici. »

Mark la suivit et posa une boite en carton sur le bureau. « Désolé de te tomber dessus si tôt, DR, mais j’ai entendu dire que tu partais aujourd’jui, alors je me suis dit que je ferais mieux de le faire quand je pouvais. »

« Pas de problème. » Dar se percha sur l’un des deux tabourets derrière la table de travail. Elle ouvrit le couvercle de la boite et regarda avec curiosité à l’intérieur, retirant le téléphone gadget ainsi que plusieurs autres morceaux divers de matériel informatique.

« Vous partez au sud ? » Demanda Mark.

« Ouaip. » Dar posa le mobile et se pencha en avant, retirant la batterie pour examiner son intérieur. « On part après le déjeuner. Je vais avec Ker vers les navires et ensuite on file en weekend.

« Ah » Mark prit une autre pièce de technologie et la montra à Dar. « Ça c’est l’interface à distance. Je l’ai mis à part. Il y a une carte mémoire dedans pour masquer son IP interne. »

« Ah. » Dar la prit.

« Alors, je présume qu’après toutes ces conneries vous aviez besoin de temps pour vous ? »

Dar leva les yeux. « Pas vraiment… on a juste décidé de descendre au sud. Pourquoi ? »

Mark eut distinctement l’air mal à l’aise. « C’est juste des trucs que j’ai entendus. » Il savait bien qu’il ne fallait pas qu’il cherche à dissimuler devant la CIO d’ILS. Il pouvait s’en sortir avec Kerry à l’occasion mais ces yeux bleu glacier le traversèrent tandis que l’expression de Dar changeait.

« Quoi ? » Avec un air de dégoût, Dar posa la pièce sur la table. « Allez, crache le morceau. C’est quoi les conneries qui trainent cette fois-ci ? »

Mark étudia la table, se demandant pour la nième fois comment il se mettait dans des situations comme celle-là. Une loyauté obstinée envers Dar ? Peut-être. « Les gens disent que vous avez des problèmes toutes les deux. »

« Des problèmes ? » Dar paraissait honnêtement intriguée. « Mark, on a tout le temps des problèmes. Notre foutu boulot c’est rien que des problèmes. »

Mark leva les yeux. « Non, pas ici. » Il prit une inspiration. « Comme, entre vous deux. » Il regarda le visage de Dar, avec un sentiment de soulagement bizarre à l’expression de légère confusion qui y apparut. « C’était comme, pas de sens pour moi, tu vois ? »

Dar croisa les bras sur sa poitrine. « Est-ce que ça… » Elle chercha une explication. « A quelque chose à voir avec son œil au beurre noir ? J’ai entendu des rumeurs que certains idiots pensent que c’est mon oeuvre. »

La réaction de Dar n’était pas ce à quoi il s’attendait. Mark passa le doigt à nouveau sur la pièce d’équipement. « Non, heu… c’était plus comme si Kerry est furieuse contre toi et songe à déménager », dit-il. « Et que, oui, je présume que vous vous êtes battues et c’est comme ça qu’elle a eu son œil au beurre noir. »

« C’est ridicule. »

« Et bien oui, je sais », dit Mark. « Je ne sais pas d’où viennent ces conneries. »

Dar soupira, jetant le morceau de technologie. Puis elle fit une pause et réfléchit à ses sentiments. De l’impatience, de l’agacement… « Peut-être qu’on devrait monter une démonstration de boxe », dit-elle avec un humour ironique. « Ou bien… je sais. On va monter une démonstration de baisers dans le lobby. Qu’en dis-tu ? Tu penses que tout le monde va piger qu’on ne se sépare pas ? »

Mark rougit un peu. « Heu… »

« Je ne comprends pas. » Dar regarda pensivement l’autre côté de son bureau. « Nous avons été blessées toutes les deux auparavant… bon sang, nous avons passé des semaines avec des attelles depuis que Kerry a commencé à travailler ici. Pourquoi ça ne commence que maintenant ? » Elle posa ses coudes sur la table et secoua la tête. « J’espère que Kerry n’a pas entendu tout ça. »

« Moi aussi », dit le responsable du SI. « Elle a un tempérament coléreux. »

Les mots firent un peu sourire Dar. « Bref. » Elle prit le mobile. « Parle-moi de ce truc. Quand est-ce que ses propriétaires viennent le chercher ? »

Mark reprit ses esprits et accepta le changement de sujet. Il s’attendait à moitié à ce que Dar sorte de ses gonds, ou réagisse d’une manière ou d’une autre, et l’indifférence quasiment bénigne qu’elle montrait l’intrigua. Ce n’est pas comme s’il pensait que les rumeurs étaient vraies, après tout, il interagissait avec ses deux cheffes tous les jours et aucune d’elles n’était douée pour cacher, même des petites disputes.

Kerry était nerveuse quand elles étaient en désaccord. Elle était agitée comme pas deux dans les réunions et elle avait perdu son sang-froid habituel quand elle gérait avec l’équipe quotidiennement les problèmes auxquels ils devaient faire face. Heureusement, ça ne durait pas longtemps, mais c’était facile à remarquer.

« Je pense qu’ils seront là lundi », dit-il à Dar. « Mais les basiques c’est que c’est un objet cellulaire auquel on accède à distance. »

« J’ai compris ça moi-même. » Dar haussa un sourcil.

Maintenant Dar, d’un autre côté, elle rentrerait dans sa coquille, fumant et morigénant tout le monde. Personne n’aimait avoir à travailler avec elle quand elle était comme ça, mais Mark se souvenait aussi que personne n’aimait avoir à travailler avec Dar même quand elle n’était pas comme ça la plupart du temps avant que Kerry n’entre dans sa vie.

Alors, il savait habituellement quand elles se chamaillaient. De regarder simplement la posture de corps détendue de Dar le rassura que rien de ça ne couvait, alors il se souvint de ses paroles récentes et se demanda, oui, pourquoi maintenant ?

Pourquoi maintenant ? « Ça ne sonne pas comme un mobile ; ça prend juste la ligne et fait une connexion de données », continua Mark. « Il y a une puce processeur dedans avec quelques routines plutôt bien faites et gravées sur la ROM. »

« Du DOS ? »

« Oui. » Mark hocha la tête. « Scan de sous-réseau, mini-renifleur et ça. C’est plutôt sophistiqué. » Il le prit et le regarda. « J’essayais de penser quel Bon Dieu d’usage légitime ces types avaient en tête pour le développer.

Dar ricana.

« Ouais, moi aussi. »

« Pas étonnant qu’ils viennent ici. » La grande femme brune se leva du tabouret. « Ce que tu me dis, c’est que cette chose a été créée pour bousiller des réseaux de l’intérieur. »

« Oui », acquiesça Mark. « C’est bien ça. Le plus astucieux c’est qu’il apparait sur le réseau, écoute pour avoir une vraie adresse MAC et ensuite l’imite, alors si on a une sécurité MAC en place, il la contourne. »

« Hm. » Dar jongla avec l’objet. « Et ces trucs-là ? » Elle montra les pièces de technologie plus petites tandis qu’elle tournait son poignet pour vérifier l’heure. Presque l’heure de déjeuner. « On a quelque chose pour les rattacher à ceux qui ont implanté tout ce foutu truc ? »

Mark se leva et fit un peu les cent pas. « Cheffe, tu es sûre que ça ne vient pas de ces gens de Télégénics ? Je veux dire, le tempo est juste, tu vois ? J’ai vérifié avec les gens du projecteur de données et le technicien qu’ils ont envoyé ici c’est un type qui a travaillé pour eux pendant vingt ans. Il est plutôt clean. »

Dar posa le téléphone et se pencha en arrière. « Ce n’est pas eux. »

« Cheffe… allez. C’était les seuls à ne pas être de la compagnie pendant des semaines », essaya-t-il de la convaincre. « Je sais que ça craint de savoir qu’ils nous ont roulés mais pourchasser l’équipe de nettoyage ça craint aussi un peu. »

Dar croisa les bras et lui lança un regard sévère.

« Tu sais quoi, je suis d’accord. » Après tant d’années, il savait très bien avec quoi il pouvait s’en sortir. « Si on sait que c’est eux, peut-être qu’on peut cadrer les types qui viennent ici et les faire cracher le morceau. »

« Ce n’est pas eux », répéta Dar avec entêtement. « Je ne donne pas un kopeck de combien ça a du sens, je te dis que ce n’est pas eux. Trouve une autre possibilité. » Une part d’elle reconnaissait que Mark avait raison, de croire que c’était Shari et Michelle lui brûlait les tripes. Mais une autre part d’elle, la part instinctive qui comprenait les gens à un niveau qui lui disait que quelqu’un de plus malin qu’elles toutes était derrière ça.

Est-ce que c’était juste un souhait ? Dar se leva et alla à son bureau, se laissant tomber dans son fauteuil et posant ses pieds bottés dessus. Elle était habillée ordinaire, contente de l’excuse de la visite du quai pour porter son vieux jean et des bottes courtes de randonnée.

« D’accord. » Mark céda avec grâce et reprit ses joujoux technos. « Je vais voir ce que je peux trouver d’autre. » Il commença à se diriger vers la porte. « Désolé pour tous ces ragots et conneries. »

« Pas ta faute. » Dar prit son clavier et le posa sur ses cuisses. « Dis juste à tout le monde de ma part qu’ils sont remplis de merde. »

« Je le ferai, cheffe. » Mark disparut et ferma la porte derrière lui.

Dar tapa quelques mots puis s’arrêta. Elle se tourna à demi dans son fauteuil tandis que la porte intérieure s’ouvrait brusquement et que Kerry entrait en trombe, ses yeux verts étincelants, ses poings à demi serrés, visiblement prête à en découdre. « Salut. »

« Stupides fils de mpfff », lâcha Kerry. « Tu veux savoir quel genre de purin j’ai dû écouter pendant ces vingt dernières minutes ? »

Kerry était adorable quand elle était en colère, tant qu’elle n’était pas en colère contre Dar. « Laisse-moi deviner. » Dar posa son clavier. « Je t’ai frappée. On se sépare, tu déménages et peut-être que… le ciel tombe ? »

« Ouille. » Sa compagne s’assit sur le bureau de Dar. « Je suis furieuse. »

« Je vois ça. »

« Pas toi ? » Kerry fronça les sourcils. « Dar, c’est des conneries ! »

L’était-elle ? Dar s’appuya sur un coude sur la jambe de Kerry et elle se posa la question. « C’est des conneries », acquiesça-t-elle. « Et je sais que ce n’est pas vrai, alors que je suis agacée que les gens perdent leur temps, je ne vais pas perdre le mien à piquer une crise. »

« Je sais aussi que ce n’est pas vrai », grogna Kerry. « Mais je veux botter les fesses de ces gens, Dar. Ils n’ont aucun droit de parler de nous comme ça. C’est de l’insubordination. »

Plutôt vrai. « Est-ce qu’on sait qui c’est ? »

Kerry se leva et marcha autour du bureau de Dar, visiblement toujours contrariée. « Pas qui. Tout le monde », rouspéta-t-elle. « C’est des lâches. Personne n’a les tripes de me dire quelque chose en face, ce ne sont que de foutus murmures, ou bien ils ont entendu ça et ça et ça… »

Dar contourna le bureau et intercepta Kerry, posant ses mains sur les épaules de sa compagne. « Ker, doucement. »

« Je ne vais pas y aller doucement », répliqua Kerry. « Je suis malade et fatiguée des gens qui… qui… » Elle laissa les mots traîner. « Bon sang ! » Elle sortit un bout de carton carré de sa poche et le jeta sur le bureau de Dar. « Tu vois ça ? Un foutu agent immobilier était dans mon bureau là tout de suite, disant qu’elle avait entendu dire que je cherchais un endroit. »

Dar haussa les sourcils.

« Beuh ! ! ! » Kerry leva les poings haut et les secoua. « Dar, je suis tellement furieuse ! ! ! »

« Chut. » Dar mit les bras autour de Kerry et l’étreignit. « Calme-toi. »

« Grrr ! ! ! »

« On va trouver ce qui se passe. »

Kerry se laissa tomber contre le corps chaud de Dar. Tous ses organes étaient en nœuds et sa colère n’avait vraiment aucun endroit où aller. « Bon sang. » Elle sentit les nœuds se détendre tandis que les mains de Dar massaient son dos. « Quelqu’un essaie de se mettre entre nous deux, Dar. Tu t’en rends compte, hein ? »

« Oui. »

Kerry prit une inspiration. « Et ça ne te fait rien ? »

Dar entendit le tremblement dans sa voix. « Bien sûr que ça me fait quelque chose. »

« Tu ne piques pas de crise », dit sa compagne dans un souffle. « Comme moi. » Elle s’appuya contre Dar et laissa sa respiration se calmer. « Désolée. » Elle sentit la légère pression quand Dar l’embrassa sur la tête et elle se sentit soudainement très fatiguée alors que la colère s’éloignait.

Des connards.

Juste… des connards.

*******************************

Kerry était toujours agitée quand elles traversèrent le parking vers les bâtiments des bateaux. Elle avait envisagé d’envoyer un mémo cinglant mais Dar l’avait convaincue de n’en rien faire, la raisonnant sur le fait que donner une grande importance à tout ça causerait encore plus de ragots.

Elle savait que c’était vrai mais elle n’avait pas à l’apprécier. Kerry donna un coup de pied à une petite pierre posée sur le sol du parking, contente de porter des lunettes très fumées qui protégeaient ses yeux des regards noirs. Les tempêtes de la fin d’après-midi n’avaient pas encore pris de l’ampleur et le soleil les frappait tandis qu’elles marchaient, lui donnant l’impression que même sa légère chemise en coton semblait peser une tonne.

« Tu vas bien ? » Demanda Dar.

« Oui », répondit Kerry. « Je réfléchissais juste. »

Elles passèrent à l’unisson par-dessus une borne de parking et elles continuèrent. Dar regarda entre les bâtiments l’endroit où les bateaux étaient amarrés et vit beaucoup d’activité tout autour. Des caisses avaient été également installées et des hommes travaillaient partout. Elle pouvait entendre le bruit des pistolets à rivets et celui des scies et des massues, qui cognaient les coques en métal vieilli.

Il y avait une odeur d’ozone dans l’air qui émanait des arcs à souder et tandis qu’elles se rapprochaient, elles purent entendre les voix rugueuses des ouvriers qui s’appelaient. Kerry repoussa son agacement qui trainait et elle tourna son attention vers le projet, espérant que leur équipe de câblage avaient été capable de faire des progrès. « C’est un vrai capharnaüm. »

« Mm. » Dar contourna un nid-de-poule sur la route et montra sa carte professionnelle tandis qu’elles s’approchaient de la porte vers le bâtiment du quai. Le garde la regarda à peine et se contenta de se mettre de côté pour qu’elles puissent entrer.

« Chaleureux et flou », marmonna Kerry.

« D’accord avec toi », acquiesça sa compagne, retirant ses lunettes de soleil tandis qu’elles entraient dans la lueur du bâtiment. Elle entendit des voix élevées depuis le bureau à l’arrière et elle alla dans cette direction avec Kerry sur ses talons. Elles prirent le coin et virent deux hommes à la porte du bureau, qui faisaient face à leur garde de sécurité et au manager que Kerry avait assigné au bâtiment. « Qu’est-ce qu’il se passe ici ? » Demanda Dar sèchement.

Les deux hommes se retournèrent et les deux visages des employés d’ILS s’éclairèrent quand ils repérèrent Dar et Kerry. « Madame, je suis content que vous soyez là », dit le garde à Dar. « Ces messieurs exigent qu’on leur donne accès à nos commutateurs. »

Kerry retira ses lunettes de soleil et regarda les hommes directement. « Je sens que ça va être bon. Pour quoi?”

Les deux hommes semblèrent être légèrement pris au dépourvu. « Nous avons reçu un rapport qui dit que quelqu’un dans ce bureau essaie de hacker le réseau du port », dit l’homme le plus proche de Dar. « Nous devons vérifier. »

Dar le toisa du regard. « Mon pote, si je hackais votre réseau, vous ne le sauriez même pas », dit-elle. « Vous n’avez accès à rien. Si vous avez un problème avec ça, que votre chef m’appelle. » Elle farfouilla dans son portefeuille, en sortit une carte de visite et la tendit à l’homme. « Maintenant, excusez-nous. »

L’homme regarda sa carte et eut un regard sévère pour Dar. « Madame, nous n’avons pas besoin de votre permission pour aller partout dans ce port. J’étais juste gentil. Je vais arrêter d’être gentil maintenant. »

« Et je vais appeler la police maintenant », répliqua Dar. « Vu que cet espace a été acheté et payé et qu’il ne fait plus partie du port pour l’instant. »

Kerry sortit son téléphone et pressa les touches, contente de laisser sa compagne exercer ses gènes de bagarreuse. « Allô, oui. J’aimerais parler à quelqu’un au sujet d’intrus sur ma propriété. »

L’homme pointa Dar avec sa carte. « Je vais chercher notre sécurité et je reviens. Ne partez pas, madame. » Il passa près de Kerry et sortit, suivi par son compagnon silencieux.

Kerry attendit qu’il tourne au coin et elle ferma son téléphone. « Hm. »

Dar passa le garde et se dirigea vers le bureau. « Je vais vérifier ce foutu truc. Avec ma chance, c’est dans une boucle et ces salauds pensent qu’on essaie de les attaquer. » Elle alla vers une station de travail proche, s’assit devant et entra son propre login.

« Salut, Cheryl ! » Kerry remit son téléphone dans sa ceinture. « Alors, à part l’escadron des brutes qui nous rend visite, comment ça se passe ? »

La responsable s’était perchée sur le coin de l’un des bureaux gris neutre qu’ils avaient installés dans la pièce. C’était une jolie femme d’à peu près quarante ans, avec des cheveux roux et des yeux gris. Vêtue d’un jean et d’une chemise florale bien repassée, elle paraissait confortable bien qu’un peu affairée. « Oh, bien… en fait tout se passe plutôt bien, madame. »

Kerry toussa.

Cheryl sourit légèrement. « Désolée, Kerry. » Elle s’éclaircit la voix. « Les types du câblage se sont tués à la tâche pour que le boulot soit fait. Ils ont arrêté la plupart des climatiseurs dans le navire (NdlT : je pense que c’est ça mais l’acronyme AC a aussi trois ou quatre significations possibles alors j’ai fait un choix) et les autresfournisseurs nous ont mené la vie dure. »

Kerry entra dans le bureau et s’appuya contre la paroi. « Volontairement ? »

« Non, je ne pense pas. C’est juste que l’endroit est étroit et tout le monde veut finir sa partie et sortir d’ici. On se bagarre avec les gens de l’air conditionné et les électriciens en ce moment même. »

« Ah. »

Dar écoutait à moitié la conversation tandis qu’elle s’affairait avec le commutateur qu’ils avaient installé dans le bureau. La boite verte inoffensive était montée dans un rack près de l’arrière de la pièce, avec une porte verrouillée et des panneaux tout autour. Dar vérifia le contenu puis abandonna l’objet relativement inintelligent pour passer à leur routeur. « Je ne sais pas de quoi ces foutus types parlent. Nous ne touchons même pas leur réseau. »

Elle vérifia les interfaces du routeur pour être sûre. L’équipement était prévu en renfort dans leur bureau et seuls deux interfaces étaient en marche, mais elle investigua les autres pour s’assurer qu’ils étaient bien éteints et que personne n’avait branché quelque chose qui ne devrait pas s’y trouver.

Tout semblait bon. Dar se leva et alla au rack, ouvrit la porte avec la clé universelle qu’elle gardait sur son trousseau. Elle vérifia les câbles sur l’avant puis elle regarda à l’arrière et passa sa tête dans le caisson ; une bouffée chaude de l’air ventilé souffla sur son visage en portant l’odeur distincte des électrons.

« Quelque chose ? » Kerry apparut et la regarda à travers le commutateur et le routeur, les bords de l’équipement encadrant ses yeux couleur océan.

« Nan. »

« Est-ce qu’on doit appeler la police, Dar ? Je ne pense pas que ces types renoncent à nouveau, même si ça vient de toi. » La jeune femme blonde baissa la voix. « Je ne veux vraiment pas être mêlée à une bagarre de docks. »

Dar posa le menton sur le commutateur. « On pourrait appeler mon père. Ensuite tu pourrais juste regarder une bagarre de docks au lieu d’en faire partie. » Elle sortit la tête du caisson et referma la porte, la verrouillant avec soin. Elle alla vers l’avant et sortit Kerry du rack avant de fermer également le panneau avant. « Maintenant que je suis sûre qu’on est clean, peut-être que je serai gentille et que je les laisserai regarder. Mais n’y compte pas trop. »

« Euh. » Kerry s’appuya contre le rack. « Qu’estce qui pourrait leur faire penser que quelque chose émanait d’ici, alors ? »

Bonne question. Dar se mordit doucement l’intérieur de la lèvre. « Est-ce que les circuits sont installés ici ? »

« Oui. » Kerry hocha la tête. « J’aurais pu les mettre dans le placard des télécoms centrales, mais j’ai décidé de payer le surplus pour qu’ils atterrissent directement dans cette pièce. » Elle montra une boite grise verrouillée et inerte sur la paroi. « Là. »

« Joli », dit Dar d’un ton approbateur.

« Kerry, on a reçu ça aujourd’hui. » Cheryl s’approcha et tendit un fax à Kerry. « C’est la liste de pré-commande de livraison pour l’équipement réseau. »

Kerry étudia le papier. « Bien », dit-elle. « Est-ce qu’on a déjà une finalisation par les types du câblage ? »

« Non. » Cheryl secoua la tête. « Et mon problème c’est que, si ce truc arrive avant qu’ils aient fini, on va devoir trouver un endroit pour tout stocker. Je ne pense pas que ça tienne ici. »

Kerry regarda l’intérieur du bureau plutôt miteux. Elle avait fait intervenir une équipe de nettoyage mais les parois avaient vraiment besoin d’une couche de peinture au lieu du curage qu’ils avaient fait, et elle pouvait toujours sentir l’odeur forte de la nouvelle moquette. « On va aussi avoir besoin d’un endroit pour stocker l’équipement avant qu’il n’aille sur le navire. »

« Oui. »

Ça voulait dire qu’elle devait louer plus d’espace. Plus de dépenses à la charge du projet qui était déjà coûteux et elle était sous la pression de donner un prix à Quest qui soit le minimum. Kerry soupira. « Je vais voir ce que je peux faire. »

Des bruits de pas leur firent lever la tête, mais ce n’était que John, le contractant du câblage qui entra. « Bon après-midi ! » Il remarqua Dar près du rack et lui fit un sourire ironique. « J’aurais dû compter dix pour cent de plus pour l’agacement. Seigneur, ces gens sont une plaie. »

« Les gens du navire ? » Kerry était un peu surprise. « Je pensais qu’on avait bordé les choses avec eux ? »

« Ah. » John alla vers le petit frigo à l’arrière du bureau et en sortit un soda, l’ouvrit et prit une goulée. « Ce sont les mécaniciens. Ils se mêlent de tout ici, ils veulent savoir ce que je fais, où je le fais, quel genre de câble… pour l’amour de Dieu, quelle partie d’une paire torsadée blindée ils ne comprennent pas ? Le foutu chef ingénieur m’a demandé de lui donner un exemplaire ce matin. »

Dar et Kerry échangèrent un regard. « Et bien, après que nous aurons fait le bras de fer avec les gens du quai, on pourra aller parler à leur capitaine », dit Kerry avec un soupir.

« Bonne idée », approuva sa compagne. « Ah et revoilà l’escadron des brutes. » Elle regarda à travers la porte du bureau ouverte un groupe d’hommes qui tournaient le coin et se dirigeaient vers eux. Les deux hommes qu’elles avaient chassés plus tôt étaient à l’avant, avec trois autres hommes, des grands gars en veston, qui les suivaient.

« C’est quoi ce bordel ? » Se demanda John. « C’est qui ces gars ? »

Kerry bougea pour se mettre épaule contre épaule avec Dar, devant le rack de réseau. Si elle s’arrêtait pour y penser, toute la situation était presque sublime de ridicule. Des êtres humains intelligents ne se mettaient pas sur la ligne pour des commutateurs d’entreprise, peu importe leur prix élevé.

Dar croisa les bras et fixa les hommes avec un regard noir froid et bleu.

D’un autre côté, Kerry sourit intérieurement, des gars intelligents ne cherchaient pas Dar, non plus. En regardant le groupe qui approchait, elle dut reconnaître qu’elle pouvait presque sentir la stupidité dans l’air.

Elle plissa le nez et espéra qu’Andrew avait reçu sa note.

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L’odeur âcre de l’huile chaude attira l’attention d’Andrew tandis qu’il traversait la passerelle vers le navire. Il s’arrêta à mi-chemin et s’appuya sur la rambarde, regardant l’eau verte avec un froncement de sourcils. La surface paraissait claire mais l’odeur persistait et il descendit de la passerelle pour marcher le long du bord du quai.

Avec toutes les constructions en cours tout autour, il y avait des produits chimiques et des mauvaises odeurs partout. Mais pour quelqu’un qui avait passé autant de temps qu’Andrew sur des navires, certaines odeurs signifiaient toujours des ennuis et l’huile de diesel en faisait partie.

Il marcha le long du navire, s’arrêtant pour regarder entre la coque et l’eau, jusqu’à ce qu’il soit à mi-chemin. Puis son regard saisit un reflet multicolore sur la surface qui captait le soleil d’une mauvaise manière. L’odeur était bien plus forte et tandis qu’il s’agenouillait pour examiner la nappe, il entendit également un faible bruit grinçant de l’intérieur du navire.

« Bon. » Andy s’assit sur le béton et laissa ses jambes pendre sur le côté. « Ça sonne pas bon. »

La surface de l’eau était luisante d’huile et le léger courant emportait la nappe vers l’avant du navire, se dirigeant vers l’océan. Des bateaux déchargeant leur huile dans l’océan ce n’était pas rare mais il savait que les navires de croisière étaient scrutés et recevaient une amende s’ils étaient pris en train de le faire.

Il appuya ses bottes contre la digue, examinant la nappe. S’il regardait tout le long du canal, il pouvait voir les reflets huileux qui s’étendaient au-delà du navire sur lequel il travaillait, passaient l’espace entre les quais en direction du navire dont s’occupaient Dar et Kerry.

Andrew plissa un peu le front. Il se remit debout et alla vers l’autre navire. Le soleil révélait que la nappe s’étendait vers l’arrière, comme il l’avait soupçonné, mais tandis qu’il se rapprochait de l’autre vaisseau, il pouvait voir qu’un résidu huileux semblait s’en échapper aussi.

A mi-chemin entre les deux navires, Andrew s’arrêta et mit ses mains sur ses hanches. Plusieurs ouvriers qui passaient le regardèrent mais personne ne parla. Il se tenait là à regarder l’eau, réfléchissant à ses options. « Si j’ai vu ce truc ici, qu’je sois damné si tout le monde l’a pas vu aussi. »

« Hé, l’Affreux. »

Andrew se retourna et vit le superviseur près de la passerelle de son navire. Il réfléchit encore un moment puis se retourna et se dirigea vers l’homme, avançant à une vitesse trompeuse jusqu’à ce qu’il arrive près de lui. « ‘Lut. »

« Hé, qu’est-ce que vous foutez là, vous cherchez des poissons ? » Demanda le superviseur. « Je pensais que vous étiez supposé vérifier cette nouvelle commande. »

Andrew s’appuya sur la rambarde de la passerelle. « C’navire et l’aut’ là-bas pissent de l’huile », dit-il. « Les types en uniforme vont chercher quelqu’un pour ça ? »

Le superviseur sauta de la passerelle et alla vers le côté du quai pour regarder. « Merde. » Il regarda des deux côtés. « J’ai dit à ces types… Mec, si les écolos voient ça, ils vont avoir une crise. »

Les yeux bleus d’Andrew se posèrent brièvement sur le visage du superviseur, puis retournèrent vers l’eau. « Ouaip », acquiesça-t-il. « Les types du gouver’ment aussi. »

« Nan. » L’autre homme secoua la tête. « Ils sont payés pour ça… mais si l’un de ces câlineurs de mangrove voit ça… ben, merde. Allons passer un coup de fil. Va chercher cette caisse avant que ces foutus nanas ne se remontrent ici. »

Andrew le regarda s’éloigner. « Ah. » Il commença lentement à reprendre la passerelle. « Z’ont payé ces types du gouvern’ment, ah oui ? » Sa poche se mit à biper et il s’arrêta, sortant le téléphone avant de l’ouvrir.

Plutôt que de sonner, il montrait un symbôle qu’il n’avait jamais vu auparavant. Après un moment de réflexion, il appuya sur le bouton au-dessus de l’icône qui flashait et il fut récompensé par du texte qui se déroulait sur l’écran du téléphone. « Merde, c’est quoi… » Les mots pénétrèrent et il se retourna, se dirigeant à nouveau vers la passerelle tout en fourrant son téléphone dans sa poche. « Ah j’te jure, ces gamines se mettent plus dans le champ de tir qu’un humvee plein d’bleubites. »

« Hé ! »

Andrew entendit le salut mais il n’y fit pas attention. Il se mit à courir de plus en plus vite en se dirigeant vers les bâtiments du port.

*********************************

« Très bien, madame. Je ne sais pas ce que vous pensez des règles ici mais je vais vous confier un petit secret. » Le plus grand des hommes de la sécurité du port s’adressait à Dar. « Vous ne connaissez pas cet endroit. Nous si. Alors écartez-vous et laissez ce gars faire son boulot, d’accord ? »

Dar ne bougea pas. « Non », déclara-t-elle platement. « Je ne possède pas cet endroit, mais cet équipement oui et vous ne le toucherez pas. »

« Nous allons le toucher et vous allez juste vous mettre de côté pour nous laisser le faire. » Le chef de la sécurité fit un pas vers l’équipement en question, espérant clairement que Dar et Kerry s’écartent. Cheryl était déjà près de la paroi loin d’eux et le garde de sécurité d’ILS était derrière elles.

« Allez vous faire foutre », suggéra Dar. « Et assurez-vous que votre avocat est sur une touche de raccourci sur votre téléphone. »

Les officiers de sécurité bougèrent et regardèrent leur chef. Dar se tenait devant le rack, appuyée tout contre en fait, et elle ne montrait aucun signe qu’elle voulait bouger. Kerry se tenait près d’elle, défiant clairement leur autorité avec ses poings serrés posés sur ses hanches.

« Allons, il faut qu’on en finisse », dit le technicien du port.

« Je ne vois vraiment pas où vous voulez en venir », dit Kerry. « Il n’y a aucune attaque en provenance d’ici. »

« Pas si on se réfère à ceci. » Le technicien leva une feuille de papier. « Il y a une sonde en provenance de cet endroit et franchement, je me fiche de ce que vous pensez de mes intentions. Je pense qu’on devrait appeler les flics et vous faire éjecter et fermer cet endroit. C’est une zone sécurisée. »

« C’est ça que vous voulez, madame ? » Demanda le chef de la sécurité à Dar tandis qu’il s’arrêtait à sa portée. « Pourquoi vous ne bougez pas pour rendre tout ça plus facile pour nous tous ? » Suggéra-t-il. « Parce que le fait est que c’est une zone du gouvernement et je peux faire virer vos fesses d’ici si je le veux. »

« Vous pouvez essayer », l’avertit Dar d’une voix douce.

« Excusez-moi. » Kerry pensa finalement que son interjection serait appropriée. « Je vais vous dire un truc. On va vous laisser regarder notre équipement… »

Dar lui lança un regard outré. « Kerrison. »

Kerry tendit le bras sans regarder et mit la main sur le dos de sa compagne. « Si vous pouvez m’expliquer comment ça peut affecter vos systèmes alors qu’il n’y a aucun câble qui nous connecte vous et moi ? » Finit Kerry.

Les officers de sécurité se retournèrent et regardèrent les techniciens.

« Vous pouvez expliquer ça ? » Kerry gratta légèrement le dos de Dar, sentant le mouvement tandis que sa compagne se détendait un peu.

Le chef de la sécurité se tourna vers le technicien du port. « Vous pouvez ? »

« J’étais sûr qu’elles diraient qu’il n’y a aucune connexion. » Le technicien du port se mit à rire. « Elles ne sont pas stupides. » Il leva les papiers. « Cette trace montre que ça vient de cet endroit. Vous pouvez expliquer ça ? »

Kerry s’avança et tendit la main vers les papiers. « Laissez-moi regarder. »

« Sûrement pas. » Le technicien les tira en arrière.

L’officier de sécurité se tourna vers Kerry. « Vous ne pouvez pas le laisser simplement regarder ? » Demanda-t-il. « C’est bientôt la fin de service, madame. Je ne veux pas avoir à remplir des papiers toute la nuit, vous savez ? »

« Non. » Dar reprit la conversation. « C’est un réseau sécurisé. Rien ne passe dessus si ce n’est pas notre hardware. »

« D’accord, alors vous admettez que vous nous hackez. C’est plutôt clair. Alors sortez-les d’ici et qu’on fasse ce qu’on doit faire », dit le technicien. « On perd du temps. »

« Notre temps », dit Dar. « Mais si vous nous éjectez de cette pièce, vous allez en perdre encore plus que ça. Votre chef ferait bien d’être prêt pour une leçon très onéreuse. » Au lieu de rester en retrait, elle s’avaça alors à la fois vers le technicien et le gars de la sécurité. « Et votre chef aussi, si vous décidez de poser le petit doigt sur n’importe qui », avertit-elle le grand homme. « Parce que je me fous de savoir quelles sont les règles et quel règlement s’applique à ce foutu maudit port, je vous garantis que si je vais assez haut dans la hiérarchie par ici, quelqu’un va être VIRÉ. » Sa voix monta avec chaque mot jusqu’au dernier dit avec un aboiement hurlé. « Maintenant foutez le camp d’ici ! »

Kerry se posta fermement derrière sa compagne ; son cœur battant à tout rompre tandis qu’elle espérait que les hommes abandonnent. Pas qu’elle doutait que les menaces de Dar étaient réelles, après tout elle savait fichument bien qu’elles avaient raison, mais les hommes avaient l’air d’être habitués à obtenir ce qu’ils voulaient et elle ne voulait pas que sa compagne soit blessée.

« Bon. » Une nouvelle voix interrompit le chaos brièvement. Les hommes se retournèrent tandis qu’Andrew entrait dans la pièce, contournait le bureau pour venir se tenir près de Dar. « C’est quoi tous ces cris, Dardar ? »

Kerry se détendit contre le rack, rassurée maintenant qu’elles n’allaient pas prendre de bleus d’une façon ou d’une autre. Le garde de sécurité d’ILS, enhardi par le nouvel arrivant, contourna également le bureau et se tint face aux types.

Cheryl vint se mettre près d’elle, les yeux écarquillés. « Seigneur », murmura-t-elle. « Qu’est-ce qui se passe ici ? »

Bonne question. Kerry observa l’antagonisme bruissant dans la pièce et se sentit obligée d’essayer de le détourner à nouveau, bien que sa première tentative ait été un échec lamentable. « D’accord, tout le monde. » Elle contourna la grande silhouette d’Andrew et se mit devant lui. « Je vais vous dire un truc. Tout ça ne mène nulle part. Et si vous me montriez ce qui vous fait penser que quelque chose vient d’ici et si c’est notre équipement, nous vous laisserons regarder ce point. »

Dar grogna en fait, bas et profond dans sa gorge. Kerry décida de faire comme si elle ne l’avait pas entendue et elle attendit la réponse du technicien. « C’est le meilleur marché que vous aurez. Autrement, je pense qu’on parle vraiment de la police ici parce que sans voir ce point, je suis d’accord avec Dar. Vous n’aurez pas accès à nos systèmes d’entreprise. Absolument pas. »

Le chef de la sécurité décida de prendre le contrôle à cet instant. « Donnez-moi ça. » Il tendit la main et prit les papiers au technicien, qui couina pour protester. Il les secoua et les tendit à Kerry, une main tendue pour arrêter le technicien qui avançait. « Arrêtez ça. Je ne vais pas rater ma bière à cause de vous. »

Kerry regarda le rapport, ses yeux passant sur les détails tandis qu’elle se rapprochait de Dar. « Ici. » Dar mit la main sur son épaule et lut également la page. « Qu’est-ce que tu en penses ? »

Dar plissa le front. Le rapport, sans aucun doute, contenait une de leurs adresses mais… Elle se pencha un peu plus. « Ce n’est pas notre routeur. » Elle montra le nom résolu. « Quelqu’un nous usurpe. »

« Oh, bien sûr. »

« C’est un routeur de télécom », lui dit Kerry. « Le bâtiment est desservi par Bellsouth. Vous devriez le savoir. »

Le technicien reprit le papier et le regarda. « C’est pas possible. »

Dar changea de position et appuya son bras sur l’épaule de Kerry. « Désolée. Elle a raison. »

« Quelqu’un vous cherche des noises ? » Demanda Andrew.

Le chef de la sécurité semblait maintenant impatient et s’ennuyer, plutôt qu’impatient et menaçant. « D’accord, alors c’est pas elles. On sort d’ici et vous pourrez trouver qui c’est, d’accord ? » Il s’éloigna de Dar. « Désolée pour ça, mais vous savez, la sécurité c’est un sujet plutôt sensible par ici. On a beaucoup de marchandises qui passent par le port. »

« Oui oui. » Dar ricana. Elle reprit brutalement les papiers. « Donnez-moi ça. J’ai bien plus de chance de trouver ce foutu pirate que vous. » A l’intérieur, elle était ébranlée. De voir sa propre structure IP dans le traçage avait fait s’emballer son cœur, juste assez pour qu’elle soit étourdie avant de se rendre compte que la source n’était pas dans leur réseau.

Quelqu’un prenait beaucoup de temps et d’efforts pour causer des problèmes, c’était vrai. La question c’était, qui ? Est-ce que c’étaient des hackers qui cherchaient à l’embarrasser, ou bien… et bien, bon sang, quelles étaient les chances qu’un hacker choisisse cette cible précisément ?

« Vous ne pouvez pas avoir ça, c’est de l’information réservée », protesta le technicien.

« Ah oui, et bien, on dirait bien qu’elle peut faire plus de choses avec ça que vous, mon pote. Circulez. » Le chef de la sécurité savait quand il fallait cesser, étonnamment. « La prochaine fois que vous nous appelez, essayez d’être sûr de vous, hein ? » Lui et ses hommes emmenèrent les techniciens hors du bureau.

Dar plia le papier dans sa main en deux, lissant la bordure avec des mouvements intenses et précis. Elle attendit que tous les hommes soient partis et aient disparu au coin avant de se tourner à demi pour regarder le reste des personnes dans la pièce. « Salut, papa », murmura-t-elle. « Est-ce que je criais assez fort pour que tu m’entendes dehors ? »

« Nan. » Andy sortit son téléphone et le leva. « Kumquat m’a envoyé un truc de note. »

Kerry s’assit sur le bord du bureau. « C’était quoi ça ? » Elle regarda Dar. « Tu peux le tracer à partir de ces notes ? »

« Je ne sais pas. » Dar haussa à demi les épaules. « Mais je présume que je vais le trouver », ajouta-t-elle. « Je suis sûre que quelqu’un essayait de faire comme si nous faisions quelque chose de mal. »

Les yeux de Kerry s’obscurcirent et elle les plissa. « Oh, Je n’imagine même pas que quelqu’un voudrait faire ça », répondit-elle sarcastiquement. « Mais Dar, qui dit qu’ils ne vont pas recommencer ? Ces endroits sont tellement vulnérables. »

Cherry vint près d’elle avec un air inquiet sur le visage. « Elle a raison là-dessus. » Elle eut un regard d’excuse pur le garde de sécurité. « Ne le prenez pas mal, Charles, mais vous n’auriez pas arrêté ces types s’ils avaient chargé. »

Le garde n’avait pas l’air embarrassé. « Non, madame », acquiesça-t-il. « Mais j’aurais appelé la police. Nous ne sommes pas des videurs. » Il regarda Dar et Kerry. « Ah, pas que… »

« Pourquoi pas ? J’ai eu un œil au beurre noir… peut-être qu’on pourrait travailler au noir », fit remarquer Kerry sèchement.

Andrew rit sous cape. Dar lui lança un regard puis plia le papier en quatre et le mit dans sa poche arrière. Elle alla vers le rack et le contourna tout en réfléchissant à ses options. La boite sur la paroi était connectée à leur équipement par un groupe de conduits qui traversaient le faux-plafond.

Elle s’avança et prit une chaise, la tirant derrière elle jusqu’à ce qu’elle soit derrière le rack. Elle grimpa dessus et bougea le panneau du plafond, le souleva et le poussa dans la structure tandis qu’elle passait la tête dans l’espace obscur.

Le reste des occupants de la pièce se regardèrent. Cheryl eut un léger haussement d’épaules vers Kerry et ensuite elle retourna à son bureau et s’assit. Le garde de sécurité partit vers sa station dans le couloir, laissant Kerry et Andrew au centre de l’espace.

« Vu qu’il y a plus de cris, je vais retourner au boulot », dit Andrew. « Ces types aiment pas trop quand les gens s’baladent. »

« Merci d’être venu, Papa », lui dit Kerry. « Je n’étais pas sûre de ce qui allait se passer. »

« Pas de problème, kumquat », lui dit Andy. « T’as trouvé quelque chose là-haut, Dar ? »

« Des moutons de poussière avec des crocs. » Dar éternua. « Merci de demander. » Elle regarda en bas pendant un moment. « Merci d’être venu t’assurer qu’on n’avait pas d’ennuis. »

Andrew lui tapota la jambe. « Pas de problème, ma grande. On se voit tout à l’heure. » Il se dirigea vers la porte et fit un bref signe de tête en passant près de Cheryl. « Salut. »

« Salut » La jeune femme remua les doigts. « Au revoir. »

Dar remit sa tête dans le plafond, ses yeux traçant le conduit. Il allait vers une courbe intacte et de là il descendait vers son rack, en haut à travers le faux-plafond ; il était fixé au vrai plafond en béton et ensuite, il retombait à travers le panneau vers la boite sur la paroi.

Pas d’interrupteur, pas de boite de jonction. Dar se sentit mieux. Elle remit le panneau en place puis elle continua le long du faux-plafond tout en maintenant son équilibre sur la chaise dont les roulettes couinaient en protestation.

« Dar ! » Kerry descendit du bureau et attrapa le dossier de la chaise qui menaçait de se dégager de dessous sa compagne. « Fais attention ! »

« Ah, avec un peu de chance, je vais tomber sur la tête. » Dar examinait maintenant avec soin la boite sur la paroi, avant de l’ouvrir. L’intérieur était un T1 CSU ordinaire sans autres lignes que celles qu’elles utilisaient. Avec un grognement satisfait, elle la referma. « Mettez un verrou là-dessus », ordonna-t-elle à Cheryl tandis qu’elle se retournait et sautait à bas de la chaise. « Personne ne s’en approche, personne ne la touche, personne ne fait quoi que ce soit jusqu’à ce que je sois là pour regarder. Compris ? »

« Oui, madame. » Cheryl hocha la tête.

Dar se frotta les mains, son regard tombant sur Kerry tandis qu’elle attrapait la chaise pour la remettre à sa place. Sa compagne avait les doigts posés sur le rack, un air de réflexion sur le visage.

Sentant l’attention, Kerry la regarda. « Peut-être qu’on devrait traîner ici ce weekend ? » Suggéra-t-elle.

Peut-être qu’elles devraient, reconnut Dar silencieusement. Il y avait trop d’enjeux, trop de choses inexpliquées pour qu’elles s’en aillent tout simplement, vraiment. Elle pouvait voir l’acceptation dans la posture de Kerry, la détente légère des muscles de ses épaules qui semblaient être, mais n’était pas, un affaissement. « Non. » Elle fut surprise de s’entendre dire ça. « Nous avons une liaison dans le chalet et nos téléphones. Viens. » Elle tapota le bras de Kerry et montra la porte. « Allons embarquer et partons. »

Sans plus discuter, Kerry se contenta de hocher la tête et se dirigea vers la porte. Dar la suivit, se demandant si cette décision, elle aussi, ne reviendrait pas la mordre d’une très, très mauvaise manière.

Kerry se tourna à demi et la rattrapa, et elle sourit avec une étincelle dans les yeux. Dar lui rendit son sourire et décida que le risque valait la récompense.

Ça, elle en était sûre.

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A suivre chapitre 19

 

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29 juillet 2019

Fin du Cercle

mar

Et quelle belle fin !

Bonne lecture !

Kaktus

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Le Cercle de la Vie, sixième et dernière partie

Avertissements en 1ère partie


Le Cercle de la Vie - 6ème - et dernière - partie

Par Melissa Good

Traduction : Fryda (2019)


Xena s’arrêta un moment sur le porche pour prendre une profonde inspiration de l’air froid avant de se diriger vers l’auberge, résistant sérieusement au désir de bondir tout le trajet. Elle tourna le coin de leur chalet puis s’arrêta quand elle repéra chaque fenêtre du grand bâtiment éclairée et beaucoup d’activité qui en filtrait. « Par Hadès, que… » Elle se mit à courir vers la porte de la cuisine et dut éviter deux Amazones pressées lorsqu’elle l’atteignit.

C’était une bonne chose que ses réflexes ne se soient pas ramollis, se dit-elle, tandis qu’elle sautait pour se mettre hors du chemin de la porte qui s’ouvrait violemment, réussissant à éviter un Toris tout aussi pressé. « Salut ! » Cria-t-elle de surprise.

Toris arrêta pile, regardant dans la faible lueur. « Qui… oh ! Xena… hé… tu es de retour… c’est génial… heu… je dois y aller… » Il bondit pour s’éloigner.

« Eh oh… qu’est-ce qui se passe ? » Sa sœur le souleva comme un sac de navets, attrapant l’arrière de sa tunique d’une main.

« Ouille… arrête ça… Gran accouche ! » Il se secoua pour se libérer. « Je dois aller chercher… euh… de l’eau… et heu… ils m’ont envoyé chercher des tissus et ces herbes… et elle voulait de la soupe, et je… »

Xena se contenta de le saisir et de le secouer. « Tu veux bien te calmer ? Ça dure depuis combien de temps ? »

« Eehh… euhh… » Toris se gratta la barbe. « Trois marques de chandelle ? » Il regarda vers son habitation. « Soeurette… faut que j’y aille… »

Elle le relâcha et lui tapota l’épaule. « Tu dois te détendre, Toris… tu vas t’évanouir », lui conseilla-t-elle, en se basant sur son expérience récente.

« Ah. » Toris ricana. « On verra comment tu réagis quand ce sera ton tour. » Il fonça avant que Xena puisse lui répondre et elle eut un sourire en entrant par la porte qu’il avait laissée ouverte. Sa mère était là et plusieurs pots d’eau bouillaient, sous les directions de Renas et d’un apprenti guérisseur qui triait des herbes, assez pour servir un village tout entier de femmes enceintes.

« Salut. » Xena s’appuya contre la porte. « On dirait qu’il y a de l’excitation par ici, hein ? » Soudain elle fut très, très contente que Gabrielle ait choisi de faire ça simplement et en privé. Ça avait rendu la naissance de Dori, à ses yeux, encore plus spéciale.

Renas leva les yeux. « Oh… Xena… tu es de retour. Génial… je pourrais avoir besoin d’aide. » Il s’essuya le front. « Je pense que j’ai tout ce qu’il me faut… mais est-ce qu’il y a un moyen d’occuper ces Amazones ? »

La guerrière pinça les lèvres. « Je vois ce que je peux faire. »

« Génial… génial… Toby viens par ici, apporte ces herbes et retournons à notre tâche… nous devons faire bouillir tout ce linge et je… » Sa voix traina tandis que l’apprenti et lui quittaient la lumière chaude de l’auberge pour la froide obscurité du dehors.

Xena se repoussa du mur et alla près de sa mère. Cyrène était occupée à préparer de la soupe et à regarder l’eau bouillir mais elle leva les yeux en sentant la présence de sa fille. « Bonjour, ma chérie… tu es rentrée tôt. »

« Mm… oui… je devais m’occuper de quelque chose », dit Xena. « Ça t’ennuie si j’emporte des snacks pour Gabrielle et moi ? »

« Pas de soucis… vas-y… mais ne me demande pas de t’aider. » Cyrène se frotta le front. « J’ai une dizaine de choses à faire et ces Amazones courent dans tous les sens et se cognent partout ; et Renas me rend dingue avec tous ces pots d’eau, et… » Elle soupira bruyamment. « Et je ne suis pas sûre d’être prête à devenir grand-mère encore. »

Xena se pencha et mit une main sur son épaule. « Tu l’es déjà », dit-elle tranquillement.

« Et avec tous ces linges, je ne suis pas sûre de… » Cyrène se retourna. « Quoi ? » Elle fixa Xena avec perplexité puis les mots firent leur effet. « Oh non… tu n’es pas en train de me dire… »

La guerrière sourit. « Allez… tu peux prendre un instant ? »

« Par le téton gauche d’Héra. » L’aubergiste reposa la soupe sur une petite partie du feu et se frotta les mains. « Je ne peux pas y croire… tu n’as pas dit un mot ? »

« Gabrielle voulait que ça se passe comme ça », répondit tranquillement Xena tout en dirigeant sa mère vers la porte après avoir attrapé une miche de pain et un petit panier de viande séchée et de fromage. « En plus, on dirait que… » Elle s’arrêta tandis que deux Amazones arrivaient en courant, portant un énorme berceau. « Tu as bien assez à faire ici. »

Elles retournèrent au chalet et Xena ouvrit la porte, lui faisant signe d’entrer. « Vas-y. »

Cyrène jeta un coup d’œil à l’intérieur et repéra Gabrielle assise près du feu dont les flammes rouges saisissaient les contours roux dans ses cheveux ; cette dernière portait une tunique épaisse une fois encore bien trop grande pour elle. « Hé, mignonne. » Elle sourit à la barde qui lui rendit son sourire.

« Bonjour maman… viens voir ta petite fille. » Gabrielle se pencha et souleva la forme endormie de l’enfant, la tenant entre ses bras avant de se retourner quand Cyrène se précipita. « Dis bonjour… »

« Oh… » L’aubergiste s’accroupit et sourit de bonheur à la vue du minuscule bébé. « Regardez-moi ça… qu’elle est mignonne. »

« Nous allons l’appeler Doriana… » Dit Gabrielle doucement puis elle tendit les bras avec précautions. « Tu veux la tenir ? »

« Tu parles… » Cyrène prit avidement le bébé dans ses bras et l’étudia, touchant le tout petit nez et chatouillant un pied robuste. « Oh, Gabrielle, ce qu’elle est belle », murmura-t-elle en regardant la grande silhouette tranquille qui se tenait près d’elle. « Et elle ressemble beaucoup à quelqu’un que j’ai connu nouveau-né. »

Les regards bleu et vert se croisèrent. « Ah oui ? » Gabrielle sourit. « Tu sais, c’est vraiment dur pour moi d’imaginer Xena aussi petite. » Ses yeux brillèrent en direction de la guerrière grande et robuste.

Cyrène rit d’un air ironique. « Pour moi aussi. » Elle roucoula avec délice alors que le bébé clignait des yeux et les ouvrait en faisant une grimace. « Hé bonjour, ma chérie… »

« Avec moi ça fait trois », ajouta Xena pince-sans-rire. « A propos, Gran est en plein travail », dit-elle à la barde. « C’est un vrai cirque là-bas. »

Gabrielle sursauta de surprise. « Vraiment ? Elle va bien ? » Son regard alla vers son âme-sœur. « Elle a besoin d’aide ? »

« S’il te plait… » Cyrène leva une main. « La dernière chose dont nous avons besoin c’est de PLUS de gens dans ce chalet… c’est déjà bien assez avec Toris, ces Amazones, Renas et Toby et la sage-femme. » Un cri coléreux s’éleva soudain à travers le village tranquille. « Ah… je pense que les contractions ont vraiment commencé. » Elle soupira. « Elle ne s’amuse pas… je pense que l’un des bébés est peut-être retourné. »

« Oooh. » Gabrielle prit le pain et le fromage que son âme-sœur lui tendait et mordit vaillamment. « Je présume que me montrer maintenant là-bas serait une mauvaise idée, hein ? » Elle mâcha la bouchée et l’avala. « Ça fait combien de temps qu’elle y est ? »

« Quatre marques de chandelle. » Cyrène soupira. « La nuit a été terrible. » elle fixa la barde. « Pour toi, apparemment… ça s’est plutôt bien passé, pas vrai ? »

Gabrielle haussa un peu les épaules. « C’est arrivé si vite… Xena est rentrée et nous avons compris ce qui se passait, puis j’ai marché un peu et après… » Elle jeta un coup d’œil au bébé. « C’était fini avant que je ne m’en rende compte. » Elle eut un regard affectueux pour la guerrière. « Et j’avais la meilleure coach du monde. »

Cyrène remit l’enfant dans les bras de sa mère et leur sourit. « Elle est grande pour une prématurée », dit-elle tranquillement, en regardant l’échange de regards entre sa fille et Gabrielle. « N’est-ce pas ? » Elle étudia le bébé avec curiosité. « Je pensais que tu en avais encore pour au moins un mois… Granella a une semaine ou deux d’avance… et cette petite chérie m’a l’air d’un bébé arrivé à terme. »

Un silence embarrassé tomba. « Heu. » Xena se massa les tempes et s’éclaircit la voix. Sa mère au moins, devrait savoir. Au moment où les gens verraient l’enfant, ils ne réaliseraient pas qu’elle n’était pas prématurée, mais Cyrène… pas possible de l’éviter. « Tu vois, nous ne sommes pas… heu… » Elle fit une pause. « Nous ne sommes pas vraiment sûres que… je veux dire que Gabrielle allait justement démarrer son cycle cette nuit-là, et… je ne sais pas si… »

Cyrène les regarda alternativement. « Mais je pensais que… » Son regard passa sur Gabrielle qui berçait doucement le bébé. Assurément, la barde n’avait pas… mais bon, beaucoup de choses avaient mal tourné, peut-être que… « Je ne comprends pas… il y a eu quelqu’un d’autre ? »

La barde leva les yeux, une rougeur évidente sur sa peau claire. « Non… Xena est… heu… non, il n’y a pas eu quelqu’un d’autre. »

L’aubergiste plissa le front dans une véritable confusion. « Je ne comprends pas… tu es en train de dire que tu ne penses pas que Toris est le père, mais tu dis qu’il n’y a eu personne d’autre… quel homme a conçu cet enfant exactement alors, Gabrielle ? » Elle mit la main sur le bras de la barde. « Ma chérie, quoi qu’il en soit, c’est bienvenu, ne te méprends pas, mais… je veux dire… qui ? » Elle fit une pause. « Si c’est quelqu’un d’ici, il faut que tu le dises à Josclyn… même si Xena va formellement l’adopter. »

Le regard vert brume se posa sur Xena, un air impuissant de consternation passant sur le visage de la barde. « C’est un peu… dur à expliquer », tenta Gabrielle. « A dire vrai, nous ne sommes pas vraiment sûres de ce qui s’est passé, mais…. Heu… »

Xena soupira, puis elle s’agenouilla de l’autre côté de sa compagne et ouvrit doucement le linge qui enveloppait l’enfant, exposant son petit dos. « Ceci te parait familier ? »

Cyrène regarda puis leva les yeux vers Xena. « Oh bon sang. » Elle s’assit brusquement, surprenant Arès, qui fonça à l’arrière du fauteuil de Gabrielle et la regarda de là. « Oh bon sang. Quelle surprise. » Elle mâchouilla sa lèvre pendant un moment, regardant pensivement les deux femmes silencieuses. Elle connaissait la marque de naissance bien sûr, mais comment… Cyrène étudia sa fille, dont le visage portait un mélange d’émerveillement et de profonde consternation.

« C’est un peu… étrange si on y réfléchit, je sais », finit par dire Gabrielle, en remettant la couverture autour du bébé avant d’enrouler ses doigts autour de ceux de Xena dont la main reposait sur sa cuisse. « Ça a été bizarre pour nous aussi. »

« Je suis… » Cyrène soupira, perplexe. « Je ne suis pas sûre de savoir quoi dire… d’un côté ça semble impossible, mais de l’autre… » Elle lança un regard ironique à Xena. « J’ai appris au cours des ans que le mot impossible et toi ne vont pas toujours ensemble. »

« Oui… et bien… » La guerrière saisit un petit pied et l’examina. « Gabrielle a une théorie sur le fait que l’amour que nous avons l’une pour l’autre est assez puissant pour tout faire… » Elle leva les yeux. « Je ne sais pas… peut-être que ça l’est. »

L’enfant ouvrit les yeux et étudia Xena avec solennité, libérant son pied quand la guerrière se mit à le chatouiller. Un tout petit froncement de sourcils se forma et la guerrière sourit, lançant un regard ironique à son âme-sœur. « Elle est chatouilleuse. »

« Oh… et c’est supposé venir de moi ? » La barde haussa les sourcils. « Je ne le pense pas, Oh Princesse Guerrière des Mille Endroits Chatouilleux. » Elle tendit la main et fit une démonstration en attrapant la guerrière à l’arrière de son bras, la faisant se trémousser. « Tu vois ? »

Un cri de frustration brisa le silence à nouveau et Cyrène regarda par-dessus son épaule. « Je ferais mieux d’aller voir ce qu’il se passe. » Elle se retourna vers elles. « Est-ce que j’attends la matinée pour lâcher l’information ? Vous m’avez l’air bien fatiguées toutes les deux. »

« Bonne idée », dit Gabrielle avec un soupir. « Il y aura bien assez d’excitation ce soir. » Son regard bougea. « Et ce lit m’a l’air très accueillant là maintenant. »

« Viens me chercher s’il y a des problèmes », dit Xena à sa mère sérieusement. « Si Renas a besoin d’aide, d’accord ? »

Cyrène hocha la tête. « Je le ferai… ne t’inquiète pas. » Elle toucha le poing du bébé et sourit. « Et on apprendra à te connaître mieux demain matin aussi, douceur sucrée. »

Le bébé passa la langue puis hoqueta et ferma les yeux, ses doigts agrippant le pouce de Gabrielle. « Dis bonne nuit à ta grand-mère, Dori » Gabrielle sourit.

L’aubergiste se releva et se brossa avec les mains. « Dormez un peu toutes les deux… j’ai le sentiment que la matinée de demain va être bien occupée. » Elle leur fit un sourire affectueux puis elle partit, refermant doucement la porte derrière elle.

Gabrielle réfréna un bâillement tandis qu’elle jouait paresseusement avec les doigts de Dori. « Tu penses que ça va aller pour Gran ? » Elle regarda la guerrière. « On dirait qu’elle passe un mauvais moment. »

Xena entoura ses épaules de son bras et posa la tête sur le sien tandis qu’elle aussi, fixait l’enfant endormie. « Avec autant de monde là-bas ? Soit elle ira bien soit elle finira par trancher quelques têtes », murmura-t-elle. « Tu es prête à te coucher ? »

La barde roula la tête d’un côté et embrassa doucement sa compagne. « Oui… je pourrais en fait dormir plus d’un quart de chandelle, moi aussi. » Le sommeil ces quelques semaines passées avait été inconfortable, à tout le moins. Elle se pencha et mit l’enfant dans son berceau, puis elle hésita. « Tu penses qu’on devrait la mettre ici avec nous ? »

Xena hocha immédiatement la tête. « Oui… pour être tout près au cas où elle se réveille… ou si elle a faim… ou si elle est mouillée… ou bien… »

« Mm… » Gabrielle réfléchit. « Nous n’allons pas beaucoup dormir pendant un moment, hein ? » Elle regarda sa compagne qui se réveillait au moindre bruit.

« Je vais te dire… tu t’occupes de la nourrir. » Xena traça du doigt un des seins gonflés. « Et moi je fais les trucs peu ragoûtants, qu’est-ce que tu en penses ? »

« Oooh… tu veux dire que j’ai la bonne part de ce marché ? » Gabrielle sourit. « Oh bon sang… je vais te dire, je vais être la proie de l’envie du cercle des couturières, ça c’est sûr. » Elle embrassa à nouveau Xena, le sursaut de réaction chassant la fatigue pratiquement sans effort. « Allez… je n’ai pas pu me blottir avec toi depuis des mois…. Je vais apprécier ça. »

Xena sourit joyeusement puis elle prit son âme-sœur dans ses bras et la porta au lit, la déposant doucement. « Je reviens tout de suite. » Elle prit le berceau et le posa près du lit puis elle retira ses vêtements et enfila une chemise, se retournant pour voir des yeux brillants qui la regardaient d’un air appréciateur. « Quelque chose ne va pas ? » Elle leva un sourcil de questionnement.

« Rien du tout », la rassura la barde avec un grand sourire tandis qu’elle tendait une main. « Viens par ici. »

La guerrière se glissa dans le lit près d’elle et enveloppa Gabrielle dans une grande étreinte, souriant quand elle sentit la barde pratiquement grimper sur elle, se posant finalement dans une demi étreinte, demi affalement qui touchait des endroits chauds et familiers. « Heureuse maintenant ? » Demanda-t-elle avec un rire, glissant ses mains de bas en haut sur les côtés de la barde, sentant les côtes s’écarter et se contracter tandis qu’elle inspirait et relâchait un énorme soupir.

« Ooooooohhhhhh… » La barde s’enfouit dans la peau chaude sous elle avec joie. « Ça m’a tellement manqué de faire ça. » Elle pouvait sentir la chaleur merveilleuse tandis que leurs corps se pressaient l’un contre l’autre et elle put se détendre pleinement pour la première fois depuis des mois. Ses doigts voyagèrent sur la cage thoracique de la guerrière tandis qu’elle réfrénait un bâillement. « Xe… je peux te demander quelque chose ? »

Un œil bleu s’ouvrit et regarda le plafond avec trépidation. « Bien sûr. »

« As-tu juste pensé que… quelque chose se passait là ? Je veux dire… je sais comment notre truc fonctionne habituellement… mais j’étais bien… ou bien, bref, je pensais être si… » Demanda la barde ensommeillée.

Un silence de mort pendant un moment. « Hum… » Xena déglutit. « Pas exactement… et bien, j’avais fait mon campement, tu vois… et je démarrais un feu… j’étais dans une petite grotte agréable… et je passais le temps à lire les poèmes que tu m’avais donné pour le Solstice. »

« Oui oui. » Gabrielle hocha la tête. « Et ? »

Un autre silence. « Et j’étais à la page où tu avais écrit quelque chose après la nuit que nous… et bien, ce temps passé dans mon vieux fort dans l’arbre, tu te souviens ? » Elle put sentir le mouvement soudain tandis que Gabrielle souriait contre sa poitrine.

« Je me souviens », dit la barde tranquillement.

« Alors… je lisais justement ce passage… je l’aimais vraiment et j’ai remarqué que tu l’avais daté », conclut Xena comme si ça expliquait tout.

« Et ? » Persista Gabrielle.

« J’ai compté », finit par murmurer la guerrière. « Et à un jour près, c’était, heu… je veux dire que le timing était vraiment là et ensuite avec la tempête… qui tend à démarrer des choses… alors je me suis dit que je ferais bien de revenir ici. » Une pause. « Au cas où. »

Ce fut le tour de Gabrielle de réfléchir en silence. « Alors tu y as cru tout du long, pas vrai ? » Demanda-t-elle doucement, sentant le mouvement quand sa compagne déglutit.

« Je le voulais », répondit-elle rapidement. « Tu ne sais pas combien je le voulais. »

« Au moins autant que moi. » La barde embrassa doucement sa clavicule. « Je suis contente. » Elle se blottit un peu plus et ferma les yeux avec un énorme contentement.

Les yeux bleus embrumés de larmes se tournèrent vers les poutres solides du toit. « Moi aussi », murmura Xena, tandis qu’elle sentait le corps de la barde se détendre complètement contre elle. Elle caressa le dos chaud en rythme tandis que leur connexion posait une couverture de paix sur elles, et elle tourna la tête pour regarder le berceau en bois et son contenu miraculeux.

Elle n’avait aucune intention de dormir, pas avec tout ça à savourer. Pas quand chaque inspiration qu’elle prenait était une inspiration de plus dans un moment de sa vie à quoi rien ne pouvait ressembler. Dans ce moment unique, pour cette inspiration, elle avait tout ce dont elle n’avait jamais rêvé. Elle tendit un bras et toucha la petite main posée dans son nid de tissus, charmée quand le bébé ferma instinctivement les doigts autour des siens bien plus grands.

C’était si doux, elle pouvait à peine supporter d’y penser, pour ne pas le voir disparaître comme une bulle de savon dans le vent. Alors elle ouvrit simplement son cœur à ça et se laissa submerger dans l’impossibilité de tout ça, la laissant la remplir avec la connaissance que rien ni personne ne pourrait jamais lui prendre ce moment.

Ce moment unique et parfait.

Mérité ou pas, c’était à elle.

*******************************

Le premier mouvement agité sortit Xena de son état à demi endormi, à demi éveillé et fait d’extrêmement plaisants rêves dans lesquels elle se trouvait depuis une marque de chandelle. Toutes sortes de choses lui étaient passées par l’esprit et elle avait bien savouré le sentiment légèrement vertigineux. Doucement, elle se glissa hors de la prise de Gabrielle profondément endormie et elle roula sur son côté, regardant le berceau.

Pour voir des yeux ronds et écarquillés qui la regardaient à leur tour. « Salut toi », gronda doucement la guerrière et elle vit le début d’une moue. Elle tendit la main et vérifia, puis sourit. « Tu es prête à être changée, hein ? »

Une minuscule langue pointa.

« D’accord… allons-y. » Elle se glissa hors du lit et prit Dori avant de partir vers la salle d’eau et de nettoyer et changer rapidement le bébé. « Tu as de nouveau faim ? » Elle chatouilla le ventre du bébé et Dori donna un coup de ses jambes tout en fronçant les sourcils. « Oooh…. C’est la même grimace que fait ta maman quand je fais ça. » Elle s’appuya sur ses coudes, étudiant sa fille dans la lumière tenue des chandelles qu’elles avaient laissé allumées. « Et tu vas être fougueuse et butée comme elle, hein ? »

Dori fit la moue, son regard scrutant le visage de Xena avec intention et elle gazouilla dans une fascination apparente. La guerrière toucha doucement du bout d’un doigt le nez minuscule et retroussé et Dori fronça les sourcils, en serrant la main de Xena de manière non coordonnée. « Tu es vraiment mignonne, tu sais. » Xena sourit.

L’enfant lui retourna son sourire, ses yeux s’arrondissant de délice, puis elle remua avec impatience, son minuscule front se plissant.

« Un seul but en tête, hein ? » Xena rit doucement, puis elle prit l’enfant agitée et l’emmena vers le lit.

Gabrielle était à demi éveillée, relevée sur un coude et regardait dans la lumière ténue. « Hé… où est-ce que vous avez disparues, vous deux ? »

« Je remplissais ma part du marché. » Xena se glissa dans le lit et se rapprocha de la barde. « Maintenant c’est ton tour. »

« Hello, ma douce. » Gabrielle salua sa fille qui s’accrochait à elle avec ses toutes petites mains. « Oh oui… tu sais où est le petit déjeuner, pas vrai… quelle petite fille fûtée… oooouuiiillle. » La barde faillit éternuer à la sensation brusque inattendue tandis que le bébé s’emparait de son téton et commençait à téter avec enthousiasme. « Par Hadès… écoute, Xena… je suppose que tes nombreux talents ne comprennent pas… heu… »

La guerrière rit doucement. « Désolée… » Elle tira sur les couvertures soyeuses pour les envelopper toutes les deux et elle s’installa, entourant l’épaule de la barde de son bras. « Mais tu as très certainement son approbation. »

« Ouais… pas comme si elle avait le choix. » Gabrielle rit à demi, tressaillit à demi. « Doucement là, Dori… je ne vais nulle part. » Elle regarda les yeux bleus qui étincelaient au-dessus d’elle. « Et si tu fais un seul commentaire sur le fait qu’elle a mon appétit, je vais te chatouiller jusqu’à ce que tu tombes du lit. »

Xena se mordit la lèvre. « Je n’allais pas dire un seul mot. » Elle secoua la tête. « Honnêtement. »

« Mmm…  tu y pensais », répliqua la barde dans un demi grognement, demi murmure. « Tu as beaucoup dormi ? »

Xena posa la tête contre celle de la barde et soupira d’un air heureux. « Non… et toi ? »

Gabrielle la regarda. « J’ai dormi comme… hum… » Elle baissa le regard. « Comme un bébé… tu te sens bien ? »

« Je me sens super bien », murmura la guerrière en réponse. « Je me sentais trop bien pour m’endormir… je voulais rester éveillée et savourer le sentiment. » Elle traça une oreille minuscule et parfaite. « Elles ressemblent aux tiennes. »

« Ah oui ? » Gabrielle regarda le visage de sa compagne, fascinée par la joie étincelante dans ses yeux.

« Oui oui… tu vois ce petit mont là ? Et les lobes sont exactement de la même forme que les tiens », répondit Xena, en tirant sur l’oreille de la barde. « Et la façon dont elle sourit… regarde… là… tu vois la façon dont ses yeux se plissent ? C’est tout comme toi. »

« Oui. » Gabrielle entendit le léger son de surprise dans sa propre voix. « Mais ce sont tes pommettes… aucun doute là-dessus. » Elle passa son pouce sur l’une d’elle. « Je suis contente… quand j’étais enfant, j’étais plutôt potelée… et on m’appelait souvent Gaby l’Ecureuil. » La barde sourit d’un air désabusé. « Je veux parier que tu n’avais pas ce problème. » Elle caressa les lignes anguleuses du visage de Xena.

« Ah… non », acquiesça Xena. « On me donnait pas mal de noms, certains que je ne peux pas répéter ici, mais Ecureuil n’en faisait pas partie. » Le bébé arrêta de téter et leva les yeux vers elle, cligna, puis reprit sa tâche, avec un petit gazouillis de contentement.

Gabrielle eut un regard sévère pour son âme-sœur et leva un doigt d’avertissement, sentant le rire silencieux qui secouait Xena. « Je me demande comment ça se passe pour Gran ? » Murmura-t-elle après un instant.

Xena pencha la tête. « Tu veux que j’aille voir ? » Demanda-t-elle. « Ça fait quatre marques de chandelle déjà… si elle n’a pas encore accouché… » Comme mû par un signal, un long hululement étouffé monta, faisant lever la tête à Arès, son poil ébouriffé. « Oh oh. »

« Je suis surprise qu’ils ne soient pas venus te chercher », murmura Gabrielle, en regardant Dori roter puis hoqueter. « Oh… assez, hein ? » Elle sourit tandis que le bébé soufflait une bulle laiteuse vers elle. « Dieux, elle est si mignonne. »

Xena embrassa doucement la tête de sa compagne. « Comme sa mère. » Elle sortit du lit et s’étira. « Je vais aller vérifier ça… on est presque à l’aube d’ailleurs… et je vais rapporter le petit déjeuner, qu’en penses-tu ? » Elle fit une pause. « Tu te sens bien ? Un peu raide, je parie. »

Gabrielle bougea, contractant les muscles de sa cuisse et faisant un peu tourner ses épaules. « Pas trop mal en fait… je suis un peu sensible là où le bébé est sorti, mais autrement, je me sens plutôt bien… bien mieux que je ne m’y attendais, vraiment… étant donné certaines histoires dont j’ai entendu parler. »

La guerrière enfila une chemise en laine lourde et des leggings tandis qu’elle hochait la tête pour approuver. « C’est parce qu’on s’est bien occupé de toi et qu’on a fait les choses comme il fallait. » Elle haussa ses sourcils. « Pour autant que je sache que j’étais agaçante, je pense que ça a payé. » Elle montra l’enfant rassasiée. « Crois-moi, j’aurais souhaité en savoir plus quand je suis passée par-là… bon sang, ce que j’étais jeune et stupide. »

« Et bien… » La barde lui lança un regard reconnaissant. « Je suis contente d’avoir bénéficié de toute ton expérience… je me souviens du confinement d’Aileen, et ce n’était pas particulièrement amusant, si je me souviens bien. » Elle donna son doigt à Dori et le bébé l’attrapa dans un brouillard. « Les dieux soient remerciés, tu étais là pour moi… je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi. » Elle leva les yeux en le disant, tandis que la vision du bord rocheux d’une cascade lui revenait en mémoire. « Merci de t’être assurée que ça n’arrive pas… je sais que ça a été dur pour toi. »

Xena attacha sa cape et s’arrêta pour s’appuyer contre la porte. « Ça n’a pas été dur du tout, Gabrielle », admit-elle tranquillement. « Chaque jour où je ne touche pas cette épée… chaque jour où je ne fais pas couler le sang… je sens cette noirceur glisser loin de moi. » Son regard se posa sur le bébé. « Je ne peux pas effacer ce que j’ai fait… mais peut-être que je peux trouver un moyen d’être en paix avec moi-même. » Elle passa ses doigts dans ses cheveux puis mit la main sur la poignée. « Je saluerai Gran de ta part. »

« Merci », répondit tranquillement Gabrielle tandis qu’elle regardait la porte se refermer derrière son âme-sœur. « Oh… Dori… »Souffla-t-elle en regardant sa fille. « Si je devais espérer quelque chose pour toi… ce serait que la seule façon pour toi de savoir ce qu’elle était, c’est en écoutant des vieilles histoires quand tu seras grande. »

« Bck. » Dori fit claquer ses lèvres et souffla une autre bulle.

« Oh vraiment ? » Gabrielle rit, ravie que ça apporte un sourire joyeux sur les lèvres du bébé. Elle étudia l’enfant avec attention, soulevant ses bras et ses jambes et la berçant un peu. Dori sourit à nouveau. « Hm… tu sais quoi, je pense que Xena a raison… ça me rappelle un peu moi », informa-t-elle sa fille. Elle voulait que le bébé ressemble à sa compagne, mais la pensée que Dori soit un mélange d’elles deux était soudain très très intéressant pour elle.

Un léger coup à la porte lui fit lever les yeux de surprise. « Entrez. » Elle regarda la porte en bois s’ouvrir sur l’intérieur et une grande tête poilue passa dans l’entrebâillement. « Jess ! Viens par ici… »

L’être de la forêt sourit de toutes ses dents et s’avança à pas lents, refermant la porte avec précautions derrière lui. Il s’accroupit près du lit et regarda Dori. « Salut p’tit chou. »

Le bébé écarquilla les yeux et remua un petit poing avant de gazouiller.

Jessan leva une main et tendit un doigt griffu que le bébé attrapa par réflexe. « Ooh…. Voyez comme elle s’accroche. » Il leva les yeux vers Gabrielle. « Elle est mignonne… même sans pelage. »

La barde rit doucement. « Contente que tu le penses… » Elle regarda le bébé bâiller et fermer les yeux, s’enroulant contre la poitrine de Gabrielle avec un petit rot de contentement. « Je ne peux toujours pas le croire. »

« Elle est belle. » Jessan fixait l’enfant. « Comment a réagi Xena ? » Ses yeux liquides et dorés se tournèrent vers Gabrielle dans une question souriante. « Je parie qu’elle est devenue cinglée, hein ? »

« Oh… dieux. » La barde se mordit la lèvre. « Je pense qu’elle est totalement enchantée… son visage s’éclaire à chaque fois qu’elle regarde le bébé. »

Un petit silence s’installa puis Gabrielle leva les yeux. « Je présume que c’est naturel… c’est aussi sa fille, après tout… » Elle regarda le visage de l’être de la forêt pour y voir un soupçon de surprise et elle ne vit rien. « Tu le savais, pas vrai ? »

Jessan détourna son regard des petits pieds qu’il examinait. « Bien sûr », répondit-il avec un sourire. « Nous l’avons toujours su… je veux dire que c’est tellement évident pour nous. » Il bougea la mâchoire pensivement. « Nous savions aussi que ça allait vous mettre dans tous vos états vous les humains, alors nous avons en quelque sorte gardé le silence là-dessus… mais tu le savais, n’est-ce pas ? »

Gabrielle hocha la tête. « Je… et bien, je veux dire, au début, je n’y pensais pas vraiment, parce qu’après tout, j’essayais d’être enceinte, tu vois ? » Elle eut un air désabusé. « Alors finir comme ça n’était pas une surprise totale… mais ensuite après que j’ai commencé à y penser, le timing ne correspondait plus. » Elle fit une pause. « Et je savais qu’il n’y avait qu’une seule autre possibilité… mais c’était une pensée vraiment effrayante, considérant ce qui s’était passé la dernière fois. »

Jessan hocha la tête d’un air sobre. « Je sais… c’est l’autre raison pour laquelle nous n’avons rien dit. » Il mit la main sur le bras de Gabrielle et la fixa. « Mais nous n’avons toujours et encore, ressenti que du bon autour de cette enfant, Gabrielle… je veux que tu le saches, sincèrement, avec mon cœur. »

La barde sentit une boule dans sa gorge. « Est-ce que vous en auriez parlé autrement ? » Demanda-t-elle, honnêtement.

L’être de la forêt regarda les couvertures du lit. « Oui, nous l’aurions dit. » Il leva la tête et la fixa. « Malgré le fait que ça m’aurait fait mal de vous faire ça à toutes les deux. »

Ils se regardèrent tranquillement pendant quelques instants, tandis que Dori sommeillait paisiblement dans les bras de Gabrielle. « Je suis contente que vous n’ayez pas eu à le faire », finit par dire la barde, très doucement.

« Moi aussi », répondit Jessan. « Tu sais… il y a une légende dans nos traditions, qui raconte l’histoire d’un ‘Uni’ qui était piégé sous une charrette et méchamment blessé, et qui ne pouvait plus bouger. C’est très mauvais pour quelqu’un de mon espèce… et il souhaitait que la mort le libère, mais sa compagne était dévastée. Elle le supplia de vivre pour elle et lui dit qu’elle prendrait soin de lui, pour tous ses jours restants. »

Il fit une pause et Gabrielle réfléchit. « Je ne sais pas ce que je ferais dans ce cas… » Murmura-t-elle. « Je l’aime plus que ma vie et ça me tuerait de la perdre, mais je sais que si elle devait vivre comme ça, elle mourrait à l’intérieur. » Elle prit une inspiration tremblante. « Je ne suis pas sûre de savoir ce qui ferait le plus mal. »

« C’est le plus dur », approuva Jessan tranquillement. « Et elle le savait… mais ils s’aimaient tellement que c’était trop dur pour eux de lâcher. » Il fit une pause. » Finalement son corps lui fit défaut, mais tandis qu’il mourait, il lui fit un cadeau de l’esprit et elle se trouva enceinte. » Il regarda Gabrielle. « Je pensais que ce n’était qu’une légende… puis je me suis souvenu que toutes les légendes ont dans leur cœur, un noyau de vérité. » Il mit sa mâchoire sur un poing. « Ma mère va être fascinée. »

« Pas furieuse ? » Demanda la barde ironiquement, pensant toujours à l’histoire.

Jessan soupira. « Elle a lâché ça », répondit-il. « Et bien, je devrais vous laisser vous reposer toutes les deux… je sais que Xena est partie rejoindre la foule de naissance… mec, cette femme vit des heures difficiles… vous les humains vous ne devriez pas avoir des multiples si vous n’êtes pas faits pour ça. »

Gabrielle lui lança un regard inquiet. « Jessan, ce n’est pas comme si elle l’avait demandé, tu sais ? » Elle regarda la porte. « J’espère qu’elle va bien. » Un coup pressé retentit à la porte et les surprit tous les deux. « Entrez. »

La porte s’ouvrit, révélant Posi, une des Amazones qui vivait actuellement à Amphipolis. « J’ai besoin du couteau de Xe… » La femme s’arrêta et fixa Gabrielle. « Par la Grande Artémis… c’est un bébé ! »

« Le couteau ? » Répondit Gabrielle d’un ton sec. « Il est sur la table, mais… qu’est-ce qui se passe ? »

La femme s’avança et prit le couteau puis elle s’arrêta pour regarder Dori. « Quelle belle petite princesse Amazone… » Murmura-t-elle. « Granella n’accouche pas… Xena va devoir l’ouvrir et sortir les bébés. »

Jessan fit des gros yeux. « Quoi ? ? ? ? ? »

« Oh. » Gabrielle hocha la tête. « Comme elle a fait avec Ephiny… ouaouh… tu ferais mieux d’y retourner. »

La femme hocha la tête, lançant un dernier coup d’œil à l’enfant en souriant puis elle se précipita dehors.

La barde pianota sur le quilt et lança un regard à Jessan.

*************************

« Sortez d’ici par Hadès ou je vais tous vous tuer ! »

Xena avait entendu le cri alors qu’elle était toujours loin du chalet. « Ho bon sang. » Elle accéléra le pas et fit les deux pas courts qui menaient au foyer de son frère, entendant un bas murmure de voix et beaucoup d’activité derrière la porte. Une main tira sur la poignée et elle passa la tête avec précautions.

« Je ne vais pas pousser une autre seconde de culs de Centaures damnés par les dieux et aucun de vous, espèce de fichues merdes de mouton ne va m’y obliger ! » Granella criait, un air d’épuisement frustré sur son visage couvert de sueur. Elle lança un poing et frappa Toris sur l’épaule. « Et c’est de ta faute, espèce de fichu… »

« Salut. » Xena s’éclaircit la voix.

Les têtes se tournèrent et des airs de soulagement passèrent dans le chalet. Xena prit ça comme une invitation à entrer ; ce qu’elle fit, passant près des six Amazones, deux guérisseurs, un être de la forêt et les membres de sa famille proche, pour atteindre le lit, s’agenouillant à côté une main posée sur son genou. « C’est dur ? »

Granella écarquilla les yeux. « Dur ? Je vais t’en donner du dur, madame… et tant que j’y suis… c’est aussi de ta faute ! ! » Elle lança un coup de poing sauvage à Xena qui le saisit et le retint.

« Granella. » Les yeux bleu clair prirent une teinte tranquillement sérieuse. « Attention à qui tu frappes. »

La femme haleta. « Après tout ce que j’ai enduré cette nuit… tu penses que TOI tu me fais peur ? »

La guerrière se pencha et la cloua d’un regard direct. « Tu peux la fermer et me laisser t’aider, ou bien je m’en vais. A toi de choisir. »

Les yeux gris clair scrutèrent son visage un long moment, puis se baissèrent. « Désolée. » L’Amazone soupira. « Je n’en peux plus de la douleur. »

Xena relâcha sa main puis lui ébouriffa ses cheveux trempés. « Oui, je sais… tiens bon et laisse-moi voir ce qu’on a. » Elle tâta doucement le ventre très gonflé de la jeune femme. « L’un d’eux arrive par le siège. » Elle se tourna et regarda Renas et Elaini, qui hochèrent la tête pour confirmer.

« Ils résistent tous les deux », déclara Elaini spontanément.

« J’ai tout essayé… » Dit Renas en soupirant. « J’ai essayé la manipulation interne et externe, toutes les herbes en ma possession… je ne sais pas quoi faire maintenant, Xena… j’ai juste demandé à ta mère d’aller te chercher. » Il soupira. « Je l’aurais bien envoyée plus tôt mais je savais que tu venais juste de rentrer. »

« Mm. » La guerrière se redressa et se mit debout, détachant sa cape pour l’envoyer dans un coin. « Il va falloir qu’on les sorte. » Elle jeta un coup d’œil à Granella. « J’ai besoin d’eau bouillante, toutes les herbes purifiantes que tu as, un boyau, une aiguille et si quelqu’un peut aller chercher mon couteau d’armure… c’est le plus acéré que je connaisse. » Elle fit un signe de tête vers l’une des Amazones qui fonça hors de la cabane. Je présume que j’aurais dû lui dire que nous avons une nouvelle Princesse Amazone, eh… oh tant pis.

« Quuuuu’on les sorte ? » Bafouilla Toris en clignant des yeux.

« Qu’est-ce que… tu veux dire… exactement par là, Xena ? » Demanda Granella faiblement.

« Ça veut dire que tu vas avoir une cicatrice qui vaudra celle d’Eph », lui dit la guerrière. « Détends-toi. »

« Oh dieux. » Granella battit des cils puis ferma les yeux et elle s’affaissa contre les draps, évanouie.

« Tu vas l’ouvrir ? » Demanda Renas, ses yeux sortant de sa tête. « Par la Grande Héra… c’est de la folie ! »

« Non… » Solari s’avança et fit un sourire pincé à Xena. « Xena l’a fait pour notre Régente… ça lui a sauvé la vie et celle du bébé aussi. » Elle jeta un coup d’œil au lit. « C’est de ça qu’on parle ici, pas vrai ? »

Xena hocha la tête avec une grimace. « Il faut qu’ils sortent… et avec l’un d’eux par le siège, et elle si menue, c’est la seule façon que je connaisse. » Elle jeta un coup d’œil à sa mère qui posait un seau d’eau sur le feu. « On peut le faire… on doit juste être très prudent et la recoudre proprement. »

« Dieux. » Le guérisseur se frotta le visage puis il se tourna vers Solari. « Je me souviens de cette cicatrice sur Ephiny… elle avait aussi une présentation par le siège ? »

« Non. C’était un Centaure », répondit Solari d’un air absent, son attention portée sur Granella. Elle se retourna en entendant un bruit sourd et elle vit Renas qui tombait inconscient. « Bon sang. »

Elaini le tira hors du chemin et rejoignit Xena près du lit. « Comment tu vis ça ? » Murmura l’être de la forêt dans son oreille.

« Comment je vis quoi ? » Répliqua Xena, perplexe.

« La parentalité. » Les yeux d’Elaini brillèrent. « Tu rayonnes pratiquement. »

La guerrière lui sourit brièvement puis elle se retourna quand la porte s’ouvrit brusquement sur l’Amazone qui revenait, les yeux brillants. « Je présume que le secret est dévoilé, hein ? » Dit-elle en prenant le couteau des mains de la femme.

« Elle est tellement mignonne ! » Dit l’Amazone avec enthousiasme. « Quel adorable petit nez… et ces oreilles roses ! »

Solari la fixa puis elle lui attrapa le bras. « Qu’est-ce que tu crois faire à parler de la Reine comme ça… » Siffla-t-elle furieuse. « T’es soule ? »

Xena réfréna un rire tandis qu’elle passait le couteau dans la flamme. « Soli, je pense qu’elle parle de notre fille », déclara Xena d’un ton décontracté. « Ou du moins… je l’espère. » Ceci dit avec un air faussement sévère par-dessus son épaule. « Pas que je ne sois pas d’accord avec ces deux déclarations si toi tu ne l’es pas. »

« Votre quoi ? » Un chœur de voix lui répondit.

« Il semble que Gabrielle ait décidé que cette nuit était aussi bien qu’une autre », expliqua Cyrène calmement tandis qu’elle et Renas prenaient l’eau chaude et la tendaient à une Xena affairée. « Elle a accouché il y a environ cinq marques de chandelle. »

Tout le monde fixa Xena qui les ignora. « Très bien… » Elle s’agenouilla près de Granella, toujours inconsciente. « J’ai besoin de quelqu’un pour enfiler le boyau dans l’aiguille pour moi et de quelqu’un d’autre pour préparer des couvertures. « Elle lava le ventre énorme et posa son couteau avec précautions, consciente de la présence de Renas et Elaini de chaque côté d’elle ; l’être de la forêt s’agenouilla et couvrit ses bras de tissus propres et soyeux. « Tu ne parlais pas de quelque chose comme de ne pas avoir à mettre au monde des bébés humains la première fois que je t’ai vue ? » Demanda Xena en se préparant pour faire l’entaille.

Elaini rit doucement. « Oui… c’était juste avant que tu me fasses tomber sur mes fesses poilues. »

Le couteau glissa à travers la peau, la séparant rapidement. Xena fut périphériquement consciente d’un corps lourd qui touchait le sol et elle présuma que quelqu’un s’était évanoui. Puis deux autres bruits sourds s’ensuivirent. « Au moins ce sera plus calme », murmura-t-elle, tandis qu’elle coupait la couche suivante, puis elle posa son couteau tandis qu’une forme remuante bougeait sous sa main. « D’accord… » Elle souleva doucement le premier bébé et le tendit à Elaini, puis elle retourna pour le second, devant lui donner un tour pour le sortir. « C’était ça le problème », murmura-t-elle en donnant le second bébé à Renas, puis elle s’assura qu’elle avait également la poche placentaire. « Donnez-moi le boyau. »

Ça lui prit longtemps et elle dut mettre les points de pression sur Granella quand celle-ci commença à se réveiller à mi-chemin. Les bébés furent nettoyés et emmaillotés tandis que tout le monde gardait un silence vigilant, certains volontairement, d’autres involontairement vu leur inconscience. « Je pense que c’est bon », finit par dire Xena en examinant sa tâche.

« Xena, c’était stupéfiant », murmura Renas. « Je n’ai jamais vu ça auparavant. »

La guerrière le regarda. « Oui… et bien… sois content. J’ai appris ces techniques sur le champ de bataille. » Sa voix était grimaçante du souvenir.

« Vraiment. » Le guérisseur s’assit, berçant le second enfant minuscule, qui haletait un peu. « Je ne savais pas que des femmes qui accouchent étaient un problème habituel sur un champ de bataille. »

Xena se contenta de le regarder tandis qu’elle aspergeait l’incision de Granella avec de la poudre d’herbes et posait un bandage léger dessus. Puis elle leva ce qui restait de l’eau maintenant attiédie et elle la jeta sur le visage de son frère. « Hé !!!! »

Toris revint difficilement à la vie, roulant sur un coude tout en toussant. « Que… par les Sept Niveaux d’Hadès, sœurette, pourquoi t’as fait ça ? »

« Je pensais que tu pourrais vouloir voir tes fils », dit Xena en levant un poing. « Si non, je peux te rendormir. »

Toris s’assit et cligna des yeux. « Mes quoi ? » Son regard passa d’Elaini à Renas, qui tenaient deux minuscules paquets emballés. « Oh… » Il s’évanouit rapidement à nouveau.

Xena secoua la tête. « Ça doit être un trait de famille que je ne connaissais pas », marmonna-t-elle doucement en vérifiant son travail puis elle relâcha les points de pression. « Bon… c’est fait.” 

Granella bougea, puis elle gémit et toucha son estomac. Xena lui saisit les mains. « Gran… » Elle était consciente du mouvement de Solari qui se rapprochait et elle lui lança un coup d’œil rapide. « Ça va aller. »

Solari se frotta la tête. « Ouais… tu peux regarder mon crâne après ? Je pense que je l’ai cogné sur cette chaise. » Elle mit une main sur le bras de Xena. « J’ai bien entendu ? Gabrielle a eu son bébé ? » Elle poussa Xena à l’épaule. « Espèce de chouchou de Centaure… Pourquoi tu nous as rien dit ? »

Xena lui lança un regard. « C’était la décision de Gabrielle », répondit-elle. « Vous savez qu’elle déteste l’agitation… en plus vous étiez tous occupés. » Elle tapota la joue de Granella. « Gran… allez… »

Lentement les yeux gris battirent et s’ouvrirent. « Oh… dieux… » Murmura l’Amazone brune. « Qu… » Elle voulut tâter à nouveau son ventre mais Xena l’arrêta. « Qu’est-ce qui… que… »

« Hé… tout va bien. » La guerrière fit signe à Elaini de s’approcher. « Regarde… tu vois ce qu’on a trouvé ? »

Le regard de Granella se concentra lentement sur le paquet remuant. « Oh… est-ce… où… »

Renas avança lentement et lui tendit le second bébé. « Et voilà… fils numéro un. » Il posa le bébé minuscule dans ses bras et se rassit, soupirant de soulagement. « Ils sont petits mais en bonne santé. »

« Oh… » Le visage épuisé de Granella se plissa dans un sourire las tandis que le bébé faisait un petit bruit et lui tapait le visage d’une main. « Je ne peux pas le croire… » Elle leva les yeux vers Xena. « Une cicatrice comme Eph, hein ? » Elle rit faiblement. « Merci, Xena… désolée d’avoir été si dure. » Son regard erra. « A tout le monde… si dure. » Une pause. « En parlant de ça… où est Tor ? »

« Ici. » L’homme brun se mit assis, surpris quand Elaini déposa son fils dans ses bras. « Oh… dieux… » Le bébé lui donna un coup de pied et pleurnicha tandis qu’il jonglait avec puis il se calma. « Ouaouh. » Il leva les yeux vers sa sœur.  « C’est un garçon. »

Xena regarda l’enfant. « Oh oui », acquiesça-t-elle puis elle montra du doigt. « Celui-là aussi. » Puis elle sourit. « Et ils ont une petite cousine avec laquelle jouer bientôt… Gabrielle a accouché il y a quelques heures. »

« Quoi ? » Toris la fixa.

« Quel faux jeton ! » Granella chatouilla le menton de son fils. « Elle l’a fait avant juste pour me narguer… comme ça je ne pourrais pas la taquiner sur le fait que j’en avais fini et qu’elle souffrait toujours. » Son regard alla vers Xena. « Elle va bien ? »

Xena rangea les médicaments et les fournitures puis elle se remit sur ses talons. « Elle va très bien… et le bébé est en parfaite santé. »

« Et bien… quelle nuit, ça alors. » Renas brisa le silence. « Je vais aller jeter un coup d’œil sur Gabrielle bien que si tu étais avec elle, Xena, je sais que je n’ai pas besoin de le faire autrement qu’en ami. » Il se leva et se frotta les mains. « C’est une fille ? »

La guerrière hocha la tête. « Oui… c’est sûr. » Elle leva les yeux et saisit le regard de sa mère sur elle. Cyrène pinça les lèvres puis suivit Renas dehors. Xena les regarda partir puis elle se retourna vers Granella. « Nous l’avons appelée Doriana. » Elle regarda Toris puis Granella. « Vous avez choisi des noms déjà ? »

Toris était assis, subjugué, alors que son fils tendait un poing aveuglément et saisissait sa barbe. « Quoi ? » Il cligna des yeux. « Oh… heu… »

« Nous avons une liste », dit Granella doucement, en passant une main dans les rares cheveux clairs sur la tête de son fils. Son visage se tendit. « Il y a une chance que tu ais quelque chose pour cette entaille que tu as faite ? » Elle regarda le soleil clair qui entrait par la fenêtre.

« Oui. » Xena fit un mélange pour elle. « N’essaie pas de bouger, Gran… tu peux prendre une tasse de ceci deux fois, peut-être trois fois par jour… et il faudra quelques jours avant que tu ne commences à guérir. »

L’Amazone reposa la tête sur l’oreiller.  « Ne t’inquiète pas… je ne vais nulle part », dit-elle tranquillement. « Félicite Gabrielle de ma part, tu veux bien ? »

Xena allait répondre mais une présence familière se fit sentir dans son dos et elle lâcha un long soupir. « Dis-lui toi-même. » La guerrière secoua la tête tandis que la porte s’ouvrait et qu’une tête claire familière passait à l’intérieur.

« Salut. » Gabrielle entra. « Comment vas-tu ? » Elle repoussa sa capuche et avança lentement vers Xena agenouillée et elle posa une main sur son épaule pour garder son équilibre. « Je m’inquiétais pour toi, Gran… Renas a dit que Xena a dû… » Elle regarda les deux petits bébés. « Je présume que ça a marché. » Elle sourit aux enfants puis à son âme-sœur. « J’aurais dû savoir que ça le ferait. »

« Tu es supposée te reposer. » La guerrière lui lança un regard noir.

Gabrielle déposa un baiser affectueux sur la tête sombre. « Renas et Grandmaman voulaient quelques instants avec Dori… et j’avais besoin d’air frais. » Elle regarda les Amazones qui la fixaient. « Je parie que Granella apprécierait un petit déjeuner », leur dit-elle avec insistance.

Un bruit de bottes quand elles sortirent. Elaini se leva et s’étira. « Je vais aller annoncer les nouvelles à Jess… il était tellement excité. Il adore les bébés. »

Gabrielle rit. « Il est passé justement, en fait… je pense que Dori l’a vu comme un grand jouet parlant. » Son regard croisa celui d’Elaini. « Il voulait nous féliciter. » Elle mit un soupçon d’accentuation sur le ‘nous’ et vit le doux sourire plisser le museau d’Elaini. « Merci. »

L’être de la forêt lui fit un clin d’œil puis elle leva les yeux au ciel. « Comme je l’ai dit, il adore les bébés… Pas qu’on n’en ait pas assez… et tu veux bien me rendre un service ? S’il mentionne qu’il en veut plus, donne-lui un coup de pied. » Elle fit un clin d’œil pour Gabrielle sur le chemin de la sortie. « Et il faut que j’aille voir votre petite. » L’être de la forêt sortit les laissant tous les quatre seuls.

Toris se leva, prenant son équilibre avec précautions, et il alla près de Granella pour s’asseoir sur un petit tabouret et bercer doucement son fils. « C’est étonnant. »

Granella soupira. « Contente que tu le penses. » Elle leva les yeux avec ironie vers Gabrielle. « Laisse-moi deviner… ça s’est super bien passé pour toi. »

Gabrielle lui lança un regard direct et mit ses mains sur ses hanches. « Etant donné ce qui s’est passé la dernière fois, je pense que j’y avais droit », dit-elle d’un ton neutre à Granella, et elle reçut un regard légèrement surpris de son âme-sœur. « Je ne veux pas être dure ou quoi… mais je suis un peu fatiguée de m’excuser pour ça. »

L’Amazone baissa les yeux. « Oui, je présume que tu l’es… désolée. » Elle eut un regard d’excuse pour la barde. « Une petite fille, hein ? » Elle montra son fils puis son jumeau. « Je lui ai trouvé des compagnons de jeu. »

L’atmosphère se détendit et Gabrielle s’avança, s’agenouillant avec précautions pour prendre un minuscule poing dans sa main. « Oh… ils sont adorables. »

« Xena… nous voulions vous parler avant de… » Toris hésita et regarda Granella, puis il s’éclaircit la voix. « Nous parlions de noms et tout ça. Et nous aimerions appeler un de ces petits gars d’après Ly. (NdlT : pour ceux/celles qui auraient oublié ou ne sauraient pas, il s’agit de Lyceus, le jeune frère de Xena mort pendant la guerre avec Cortese)

La guerrière le regarda, perplexe. « Tu n’as pas besoin de me le demander, Toris… je pense que c’est une très bonne idée. »

« Non… je sais, mais… » Il regarda Granella. « Je veux dire, vu que vous avez une fille… »

Granella se redressa un peu plus. « Il tourne autour du pot mais ce qu’il veut dire c’est que nous aimerions appeler l’autre Solan. »

Gabrielle tendit instinctivement la main derrière elle et captura celle de Xena, sentant le léger frisson. Elles se regardèrent et sans un mot, la compréhension passa entre elles sans effort. « C’est une pensée vraiment belle et généreuse », dit la barde doucement.

« J’aimerais beaucoup ça », ajouta Xena tout aussi calmement. Ainsi la boucle est bouclée. Je présume que c’est juste.

Toris sourit et posa son fils sur ses genoux. « Avec Jessan qui s’installe par ici… pouvez-vous imaginer ce que ça va être quand tous ces bambins vont commencer à courir partout ? » Il rit, visiblement content de l’approbation de sa sœur. « Il va falloir qu’on trouve des petits noms pour ces deux-là. »

« Et bien… au moins tous les anniversaires tombent au même moment », commenta Gabrielle avec un sourire. « On pourra faire une fête de groupe. » Elle s’adossa et soupira quand Xena passa son bras autour d’elle. « Et avec Ephiny qui fait tourner un groupe d’Amazones de manière permanente par ici… nous allons avoir une provision sans fin de nounous. » Elle sourit. « Pas mal, hein ? »

Gran pencha la tête. « Hmm… je ne pensais pas à ça… bien vu. » Elle fit une pause. « Bien que… je sais pas… Pony qui fait la nounou… c’est plutôt effrayant. » Sa voix prit une teinte d’amusement. « Vous savez qu’elle et Eph viennent par-ici, pas vrai ? »

« Tatie Ephiny, trois fois. » Gabrielle sourit. « Et Tatie Pony… elles vont être cinglées. » Puis elle se tourna vers Xena. « Hé… peut-être qu’elles vont venir avec Paladia… et que je pourrai lui demander un dessin de Dori. » Elle fit une pause. « Et de toi. »

« Gabrielle… tu as assez de dessins de moi. » Xena lança un regard sévère à son âme-sœur. « Cette gamine a pas mal d’imagination. »

La barde lui ébouriffa affectueusement les cheveux. « Elle ne dessine que ce qu’elle voit, Xena… et ces images vont avec ce dont je me souviens, surtout celui où tu es appuyée contre cet arbre dans les vêtements Amazones. » Gabrielle remua les sourcils. « Je l’aime bien… je ne comprends pas pourquoi tu ne me laisses pas l’accrocher sur le manteau de cheminée. »

« Gabrielle », dit Xena en soupirant.

« Je n’ai pas vu celui-là. » La voix de Granella prit une tonalité beaucoup plus intéressée. « La prochaine fois que tu passes par-là, rapporte-le, tu veux bien ? »

On entendit des cris à l’extérieur et Xena leva la tête tandis que des alertes arrivaient des avant-postes autour du village. Elle soupira. « On n’a jamais un fichu moment de tranquillité… » Son regard se posa sur son âme-sœur. « Reste là. » Une pause. « S’il te plait ? »

Gabrielle la laissa s’interroger une seconde puis elle sourit. « D’accord… fais attention. » Elle tendit les bras quand Toris se leva aussi et elle prit le jumeau. « Peut-être que tu devrais rester aussi, Toris… la dernière fois, tu t’es presque cassé la jambe. »

Il lui lança un regard ironique puis suivit sa sœur dehors.

Gabrielle berça le minuscule enfant, surprise de voir combien il était plus petit que Dori. Il avait des cheveux couleur sable parsemés et un petit visage froncé. Elle murmura à son intention puis leva les yeux vers Granella. « Ça te gêne toujours ? »

L’Amazone hocha la tête et la regarda d’un air désabusé. « Je me suis comportée comme une mule, pas vrai ? »

« Heu… » La barde essaya de trouver quelque chose avec tact.

« Si. Surtout avec toi ces derniers temps », lui dit Granella. « Tu ne méritais pas ça et c’est nul, Gabrielle… pas seulement parce que tu es ma reine et ma belle-sœur, mais parce que je te considère comme une amie. » Elle fit une pause embarrassée. « Je suis désolée. »

La barde bougea un peu et tressaillit. « Xena dit que ça arrive parfois quand on est enceinte… c’est comme si ton cerveau entrait dans un monde différent… et tu réagis juste parce que tu es mal à l’aise et tellement stressée… on a dû gérer ça aussi. » Elle hésita. « Sauf que pour nous, c’est toujours plus compliqué parce qu’il y a tellement de choses entre nous déjà, nous avons dû prendre du temps et nous dire ‘attends une minute, ce n’est pas nous ça, c’est le bébé’, plusieurs fois.

Granella soupira, mettant son nouveau-né sur un côté. « C’était comme si j’étais quelqu’un d’autre », admit-elle. « Tout me gênait… et je présume que j’étais vraiment jalouse de toi… je veux dire qu’on a basiquement été enceintes au même moment et c’était comme si ça ne t’affectait pas jusqu’à ces derniers mois. »

Gabrielle hocha la tête pensivement. « Le planning », répondit-elle simplement. « Et en plus… je… et bien, d’une part j’avais un exemple à suivre par Hadès… le respect de Xena signifie beaucoup pour moi et elle a continué à se battre, menant une armée jusqu’à la naissance de Solan… et même si elle m’a répété des centaines de fois qu’elle ne s’attendait pas à ce que je suive cet exemple, je… » Elle soupira. « Je ne pense pas que je pourrais me passer de son approbation sur certaines choses. » Une longue pause. « Ou bien de vouloir qu’elle soit fière de moi. »

L’Amazone déglutit. « Gabrielle, je ne pense pas qu’il y ait le moindre doute là-dessus… tu n’as qu’à voir la façon dont elle te regarde », dit-elle à la barde d’un ton embarrassé. « Tu n’as plus rien à prouver à personne. »

« Je sais », dit Gabrielle tranquillement. « Mais la route a été longue… et nous sommes toujours dessus. » Elle changea de sujet. « A propos… merci d’avoir choisi ces prénoms… c’était vraiment gentil. »

Granella sourit d’un air endormi. « Pas de souci… j’aime bien les deux noms et ça a rendu Tor heureux… bon sang… je pense qu’il y a quelque chose dans ce truc qui m’endort. »

Gabrielle mit doucement un bébé dans le berceau, puis elle se redressa lentement et prit son frère qu’elle posa à côté du premier dans le grand lit en bois sculpté que les Amazones leur avaient offert. « Connaissant Xena ? Probablement… repose-toi… ces petits gars vont sûrement avoir faim bientôt. » Elle mit une main sur le front de la jeune femme brune et lissa en arrière les cheveux trempés. « Dors bien. »

« Où tu vas ? » Répondit Granella ensommeillée. « T’as dit à Xena que tu restais là. »

La barde sourit. « Oui, mais je ne lui ai pas dit combien de temps j’allais rester ici. » Elle mit les couvertures autour de Granella. « A tout à l’heure. »

*************************************

Xena se leva et alla à la porte pour l’ouvrir, Toris sur ses talons, et elle sortit dans la lumière de l’aube lorsqu’elle entendit le battement rapide de sabots qui s’approchaient. Elle regarda autour d’elle et vit la milice qui s’assemblait déjà, les bâtons prêts tandis que le cavalier arrivait en trombe, s’arrêtait et regardait autour de lui. Son regard tomba sur Xena et il leva la main, reconnaissant son rôle de leader non-dit. « Il y a un groupe de réfugiés qui arrive par-ici… ils sont chassés par des soldats… je ne suis pas sûr de qui ils sont. Je n’ai pas reconnu la bannière. »

Xena hocha la tête. « Bien… d’accord, vous connaissez le plan. » Elle regarda la milice se dissoudre et se diriger vers la route intérieure, se mettant d’un côté ou l’autre pour s’y tenir prêts. Elle prit un bâton libre et rejoignit le groupe, écoutant les premiers bruits de roues de chariots. « D’accord… les voilà », cria-t-elle et elle vit des mains attraper des bâtons par anticipation. A peu près une demi-douzaine de ses meilleurs étudiants étaient devant, leurs yeux scrutant la route nerveusement.

Les chariots, dont trois d’entre eux étaient chargés lourdement de gens entrèrent, dépassant la garde avancée et se précipitant vers le centre du village. Tandis que leurs poursuivants les suivaient, un cri puissant et féroce s’éleva de la milice et ils coururent pour les intercepter, évitant les masses de bataille des cavaliers surpris et lançant des coups durs avec leurs bâtons bien plus longs.

Xena évita un coup de lance et sortit un cavalier de sa selle avec un balayage, puis elle se fraya un chemin vers les réfugiés, se mettant entre eux et les brigands. Elle fit surtout du ménage, la dernière défense contre les hommes qui avaient passé les lignes de la milice, une fin de ligne ou soit ils s’arrêtaient, soit ils étaient mis à bas de leur selle par les balayages puissants de la femme aux cheveux noirs qui bloquait leur chemin.

C’est comme ça que ça aurait dû être, décida Xena. Moi, une parmi les autres, prenant part à une défense commune de ma maison et de ma famille. Pas différente des autres.

C’est comme ça que c’était là maintenant. Elle se leva et attaqua un autre cavalier, lui faisant mordre la poussière et envoyant son cheval au loin en lui tapant l’arrière-train. Elle n’était qu’une défenseuse du village. Pas différente des hommes ou des femmes sur la route.

Un grand cheval traversa et fonça vers elle, le cavalier l’ayant visiblement identifiée comme un obstacle. Il leva sa lance et s’assit profondément dans sa selle, ne représentant qu’une toute petite cible pour son bâton.

Juste une autre défenseuse.

Xena attendit qu’il soit tout près et elle fonça vers lui, accélérant à chaque foulée, puis elle prit deux derniers pas puissants et s’élança dans les airs, passant juste au-dessus de sa lance pour le frapper rudement dans la poitrine de ses deux pieds, frappant devant et l’envoyant voler directement sur le côté de l’étable. Elle sauta à mi-chemin puis atterrit proprement et rebondit deux fois.

Bon, peut-être pas JUSTE une autre défenseuse, reconnut-elle avec ironie.

« Joli, Xena ! » Cria Orrin le Blond en secouant son bâton vers elle. Elle lui fit signe en retour puis regarda les brigands faire retraite, ensanglantés et secoués, emportant des histoires sur les défenseurs d’Amphipolis. Xena fit tourner son bâton avec un grand geste satisfait puis elle se retourna pour voir ce que les brigands chassaient.

Et elle se retrouva à regarder les restes du peuple d’Isaac. Bon sang. Elle reconnut quatre familles, tandis qu’un grand homme filiforme qu’elle se souvenait avoir vu au village, arrivait sur elle en trébuchant. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Nous avons… essayé de trouver une terre », lui dit l’homme nerveusement. « Ça… partout où nous allions, il n’y avait que colère et haine… beaucoup sont morts. » Il regarda derrière lui. « Nous sommes ce qu’il en reste… ma femme et moi, deux autres hommes et leurs familles et quelques enfants dont les parents ont été tués. » Il fit une pause et se tourna à demi, et elle vit le visage pâle et triste de Rebekah qui la regardait depuis les chariots. « Elle nous a dit comment venir ici. » Il regarda Xena. « Je ne sais pas si tu es un ange ou un démon, mais tu peux combattre ces gens, et nous pas. »

Josclyn arriva en se frottant les mains. « Bienvenue à vous. » Il eut un air de sympathie, puis haussa un sourcil vers Xena. « Des amis à toi ? »

Xena soupira. « Quelque chose comme ça… ce sont juste des gens qui cherchent un endroit où vivre… tu peux les aider à s’installer ? Ils ont des enfants avec eux. » Elle réfléchit. « Ils ont un mode de vie différent du nôtre mais ce sont des travailleurs durs. »

Josc rit. « Différent, tu dis ? Allons, Xena… entre les pelucheux, les Amazones et les Centaures qui entrent et sortent d’ici, sans mentionner Hercule, cet artiste escroc, son ami le voleur… rien ne me semble plus différent aujourd’hui, pas même s’ils avaient des antennes et une queue en tire-bouchon… » Il tendit la main. « J’m’appelle Josclyn… je suis le maire ici. »

« Stephen. » L’homme prit sa main avec gratitude. « Tout ce que vous pourrez faire sera apprécié… nous voyageons depuis le coucher du soleil hier à essayer de nous éloigner de ces hommes. »

« Très bien alors… on a justement une nouvelle bande de terre… viens avec moi, allons parler. » Le maire prit son coude et fit un signe à plusieurs villageois de donner un coup de main avec les chariots. Quatre moutons en loques suivirent d’un air désolé. Xena marcha derrière les chariots et rattrapa le dernier.

« Bonjour, Rebekah. » Elle fit un sourire à la jeune fille.

« Bonjour », murmura Rebekah. « Ton amie m’a dit comment venir ici. »

La guerrière hocha la tête. « Je sais… elle me l’a dit… je suis contente que vous soyez arrivés. »

Un hochement triste de tête. « Je suis la seule qui reste… » Lui dit la jeune fille d’un ton neutre. « Ils ont pourchassé notre chariot et abba a essayé de les arrêter mais ils continuaient à frapper encore et encore… » Elle regarda au loin et Xena eut mal dans la poitrine à la vue de désespoir qu’elle portait sur son visage. « Ils ont pris Ruben et Jacob… je ne sais pas ce qui leur est arrivé. » Elle regarda Xena. « Ruben pleurait… il me racontait justement l’histoire de quand tu l’as sauvé. » Elle baissa les yeux. « Il adore la raconter à tout le monde. » Elle releva un regard empli de larmes vers Xena. « Pourquoi ils ont fait ça ? »

Xena n’avait pas de réponse à ça mais une voix flotta doucement derrière elle. « Parce qu’ils le peuvent. »

« Oh… bonjour », dit Rebekah en reniflant. « Tu n’attends plus de bébé ? Est-ce qu’ils sont venus ici pour le prendre, lui aussi ? »

« Non. » Gabrielle ignora l’inconfort et avança lentement. « Notre bébé est ici… et je suis désolée pour ce qui est arrivé à ta famille. » Elle fixa la fillette avec compassion. « Les gens font ça parce qu’il n’y a personne pour les arrêter… personne pour protéger les gens, comme on a ici. » Elle mit une main sur le coude de Xena. « Mais je suis contente que vous soyez arrivés. » Elle regarda le chariot partir en cahotant, avec ce visage triste qui les regardait, jusqu’à ce qu’il prenne le tournant vers la nouvelle section à l’ouest d’Amphipolis.

Elle se tinrent au coin de l’auberge, tandis qu’un vent froid soufflait, ébouriffant les cheveux clairs et noirs dans un silence pensif. « C’est une grande honte », déclara Xena doucement.

« Mm », acquiesça Gabrielle. « Ces pauvres enfants. » Une pause. « Tu penses que c’étaient ces types ? »

« Nan. » Xena secoua la tête. « Ceux-là n’étaient que des voyous. » Les longs doigts pianotèrent sur une cuisse musclée. « Les marchands pourraient savoir s’il y a des marchands d’esclaves qui achètent dans le coin. »

« Oui, ils pourraient », dit la barde. « Pauvre Rebekah… je ne peux pas imaginer ce que j’aurais ressenti s’ils avaient pris Lila et tué mes parents, même après tout ça. »

Le silence descendit tandis que le vent envoyait quelques feuilles contre leurs capes. Un faucon faisait des cercles au-dessus d’elles en laissant passer un cri solitaire.

« Ça ne peut pas faire de mal de demander », finit par dire Xena, en mettant un bras autour des épaules fortes de Gabrielle, se rendant à une facette nouvellement vernie de sa nature infiniment compliquée.

« Nan. » Un sourire doux et inévitable passa sur les lèvres de la barde. « Ce serait bien de pouvoir les réunir si on pouvait. » Se disant que la noblesse porte sa propre addiction inimitable, même pour des ex seigneurs de guerre héros à contrecœur et retirés.

Et pour des Reines Amazones à l’inclinaison bardique, pour autant.

Xena posa sa main sur la rambarde en bois. « Les familles devraient être réunies », acquiesça-t-elle en tournant la tête pour croiser un regard vert brume tourné vers elle avec une foi adoratrice. « Je pensais t’avoir demandé de rester chez Toris. » Un sourire sardonique chassa le commentaire.

« Je l’ai fait. » La barde mit une main dans le coude de sa compagne. « Et après que tous les cris se sont tus, je suis sortie pour m’assurer que tu ne te mettais pas dans les ennuis. Tu es vraiment bonne pour ça. » Elle commença à marcher lentement vers leur chalet et leur nouvelle fille.

« Je suis bonne pour ça ? » La voix de Xena monta de surprise. « *Moi* ? Gabrielle, je pense que tu vois ça à l’envers. » 

« Oh non… c’est juste cette idée fausse que tout le monde a… que je cause les ennuis… et bien, laisse-moi te dire, Xena… je ne me suis jamais mise dans les ennuis avant de te rencontrer », insista Gabrielle.

« Gabrielle, tu peux avoir oublié ceci, mais tu ETAIS dans les ennuis quand nous nous sommes rencontrées », contra la guerrière d’un ton ironique.

« Ah ah… non non non… c’étaient des ennuis anticipés, parce que tu étais dans le coin. » Un doigt fin remua. « C’est un effet que tu as… je ne me suis jamais mise dans les ennuis avant ça.”

« Ce n’est pas ce que dit Lila. » Un sourcil noir glissa vers le haut d’un air espiègle.

Une longue pause. « Et qu’est-ce qu’elle a dit exactement ? » Demanda la barde avec soupçon.

« Hé. » Xena sourit.

« Elle ne t’a pas raconté cette histoire avec ce cochon, non ? »

« Hé. »

« Dieux… je ne peux pas croire qu’elle s’en souvient… mais ce n’était pas vraiment des ennuis… je ne voulais pas renverser de l’huile d’olive partout avant qu’ils soient supposés le juger à la foire. » La barde soupira. « Je me demande s’ils l’ont jamais attrapé. » Un regard en coin. « Mais c’était, vraiment… jusqu’à ce que je te rencontre, et ensuite… oublie ça. »

« Les Titans. »

« J’ai arrangé ça. »

« Morpheus. »

« Pas ma faute. »

« Bacchus. »

« Je ne me souviens plus de grand-chose. »

« Le pain aux noix. »

« Tu ne peux pas me blâmer pour ça, Xena… et en plus, ça t’a permis de rire pendant des années, à penser à moi et à ces maudits rochers chantants. »

« Cécrops. »

« C’était un naufrage ! Lâche-moi ! »

« La Princesse Amazone. »

« Je n’ai rien demandé… et est-ce qu’on a fini par trouver si une Reine Amazone bat une Princesse Guerrière ? Oh oui… l’image… j’oubliais… oublie ça. Tu as quoi d’autre ? »

« Tu m’as épousée. »

« Hmm. » Une longue pause. « D’accord… là tu m’as eue… je me suis définitivement mise dans celui-là. »

Un bruit de bottes retentit faisant craquer le sol de gravier. « Hé, Xena ? »

« Mm ? »

« Je pense qu’on attire toutes les deux les ennuis. »

« Et bien, nous nous sommes attirées. »

« Ce n’est pas ce que je veux dire… et si Dori hérite ça de nous ? »

Un silence.

« Gabrielle ? »

« Oui ? »

« On pourrait avoir un problème sérieux là. »

« Oui. »

« Je présume qu’on verra bien. »

« Je présume aussi. »


Fin

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19 juillet 2019

Cible mouvante !

mar

Soleil, chaise longue, boisson fraiche ... et du Missy Good. Merci Fryda !

- Cible mouvante, chapitre 17

Bonne lecture !

Kaktus

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Cible mouvante, chapitre 17

Cible Mouvante (Moving Target)

Chapitre 17

(Reprise de la) Traduction : Fryda (juillet 2019)

Avertissements : il a dû y en avoir avec la partie 1, je ne les renouvelle pas ici.

NdlT : à compter de ce chapitre, la traduction se fait sur la totalité des textes des parties, il n’y a plus de sous-parties comme précédemment. De fait le délai entre deux chapitres sera peut-être un peu long car je traduis sur mon temps libre (et en parallèle à une autre histoire de Missy, le Cercle de la Vie).

Merci à Gaby pour la somme de travail qu’elle a jusqu’ici mise au service de la traduction de cette histoire toujours aussi haletante chez Missy Good. Et merci à Kaktus pour sa fidélité d’éditrice. A mon tour de jouer J

*********************************

« D’accord. Alors j’ai quelques questions », dit Pat Cruickshank tandis que la serveuse posait deux minuscules tasses de thé. « Prête ? »

Dar était dans le siège du coin arrière, un bras posé sur le dossier du banc et ses jambes allongées presque jusque dans l’aile, mettant en danger la qualité du service. « Vous pouvez toujours demander », dit-elle. « Aucune garantie que je réponde. » Elle prit la petite tasse et la posa devant elle, versant un paquet de sucre avant d’oser prendre une gorgée.

« Première question », continua la journaliste. « Comment se fait-il que vous alliez dans un restaurant de sushis sans commander de sushis ? »

Dar haussa les sourcils. « Des sushis crus, vous voulez dire ? »

« Ouais. »

« J’ai nagé dans l’eau dont ils tirent ces poissons », répliqua Dar avec un rapide éclair de dents blanches. « Je prends les miens cuits, merci. »

La femme en face d’elle réfléchit à ces mots puis elle fit la grimace. « Vous avez idée de ce que vous venez de faire à mon amour du thon cru ? »

« Vous avez demandé », dit Dar « Alors laissez-moi vous poser une question. »

Cruickshank eut l’air légèrement circonspect. « D’accord. »

« C’est quoi votre angle là-dedans ? Juste un point de vue adverse ? » Dar observa le visage de la journaliste sans en avoir l’air, la tête levée sur une main. « Je suis gavée de ces jeux et ça inclut les petits journalistes négligés qu’ils envoient sans cesse pour embêter mon personnel. »

La femme noire se regarda puis retourna son regard vers Dar, un sourcil levé. « Vous parlez à moi ? » Elle montra sa poitrine de son pouce.

Dar recourba les lèvres « Vos prédécesseurs », expliqua-t-elle.

« Et bien. » La journaliste croisa les mains sur son bloc-notes. « Oui, c’est un point de vue adverse et c’est utile pour l’histoire. »

« Ah. » Dar se sentit un peu désappointée. Elle avait espéré que l’équipe de tournage avait commencé à voir à travers la façade d’opprimées de Michelle et Shari. « Oui, je présume que quelqu’un doit interviewer Goliath et avoir cette perspective. »

Cruickshank rit doucement. Elle regarda la serveuse qui revenait, apportant des plateaux de sushis variés. « Merci. » Elle regarda son thon et puis Dar.

Dar mit un morceau d’œuf bien cuit sur du riz dans sa bouche et fit un clin d’œil.

La journaliste abandonna son assiette un moment et se concentra sur sa compagne de table. « Mais vous savez, j’ai eu à faire toutes sortes de vidéos d’arrière-plan et tout ça sur vous pour cette histoire, depuis que vous avez été désignée pour être ce vilain méchant et tout ce que j’ai pu en tirer vous montrait comme cette dame chevalier en armure scintillante qui sauvait les fesses de tout le monde sur la télévision nationale. »

Dar mâcha son sushi et garda un visage figé. « Il y a des films de moi en train de manger des chatons, mais on ne va pas les lâcher à la presse. C’est trop dérangeant. »

Un autre rire. « Ben voyons, parce que si ça existait, croyez-moi, ces filles à Télégenics l’auraient déjà mis sur une affiche », la contredit Cruickshank. « Alors voilà, il fallait que je réconcilie ce que je voyais avec ce que j’entendais. J’ai décidé de venir voir par moi-même. »

« Oui oui. » Dar mâchait régulièrement son repas. « Il vaut mieux manger avant que ça ne reparte à la nage. »

La journaliste lui lança un faux regard mauvais, mais elle prit ses baguettes et arrosa bravement le poisson de sauce soja puis elle prit une bouchée.

Dar saisit l’occasion pour prendre son PDA et le regarda, puis elle l’ouvrit pour écrire une petite note, avant de l’envoyer. Elle posa l’objet sur la table et prit un autre sushi. « Ce n’est pas à moi que vous devriez parler. »

La journaliste cligna des yeux. « Pardon ? »

Dar avala. « Je ne suis pas en charge de ce projet. La seule raison pour laquelle Télégénics se focalise sur moi, ce sont des raisons personnelles. Ce n’est pas mon offre. »

Cruiskshank posa ses baguettes. « Ah bon ? » Demanda-t-elle. « Je ne comprends pas. Je pensais que… »

Dar réussit à avoir une expressionun un peu amusée. « Je suis la CIO de la compagnie. J’ai en fait des choses plus importantes à faire que du baby-sitting pour ce qui est, à notre niveau, un contrat moyen géré par notre VP des Opérations. Qui a, à propos, déjà réalisé plus d’une douzaine de contrats de ce genre cette année. »

« Et ce serait… Kerry Stuart ? » Dit la journaliste. « C’est elle votre vice-présidente des operations, pas vrai ? »

Dar hocha la tête.

« Et… »

« Et ma compagne. » Elle n’eut même pas un pincement en le disant, juste une douceur qu’elle pouvait goûter sur le bout de sa langue tandis que les mots en roulaient. « Alors, si vous voulez une vraie perspective sur l’offre, il faut l’interviewer elle. »

La journaliste gribouilla une note et puis elle renifla d’un air pensif. Elle se remit à son assiette et prit une autre bouchée de sushi avant de continuer à questionner. « Très bien, c’est ce que je vais faire », dit-elle. « Vous êtes très ouverte sur votre relation, pas vrai ? »

« Aucune raison de faire autrement », répondit Dar.

« Est-ce que ça ennuie vos collègues de travail ? » Demanda la journaliste en la regardant. « Ça doit être un peu embarrassant parfois. »

Ça l’était ? Dar coupa proprement un morceau de crevette avec les dents et le mâcha. « Plus maintenant. » Elle haussa les épaules. « Au début, il fallait un moment aux gens pour s’y faire, mais maintenant… eh. » Elle prit un grain de riz et le mangea. « Le plus gros problème qu’a Kerry maintenant, ce sont tous les gens qui gravitent autour pour essayer qu’elle me fasse faire des choses parce qu’ils sont trop poltrons pour me le demander à moi. »

Cruickshank éclata de rire. « Oh, ça déroule une perspective différente sur les choses… vous savez, mes collègues ont interrogé vos homologues à ce sujet, et elles ont dit qu’elles se traitaient l’une l’autre comme des associées en affaires. »

« Ça explique beaucoup de choses », dit Dar d’une voix trainante. « Je n’arrête pas d’aimer Kerry quand nous sommes au bureau, pourquoi je devrais agir comme si c’était le cas ? » Les mots sortirent presque rapidement et après qu’elle les eut dits, elle se trouva un peu choquée de l’avoir fait.

La journaliste était aussi un peu surprise mais elle le masqua en écrivant quelques notes. « Et bien, elles semblent penser que c’est plus professionnel », dit-elle. « Qu’en pensez-vous ? Vous pensez qu’elles ont raison ? Après tout, il y a beaucoup de gens qui doivent travailler avec vous deux tous les jours et peut-être qu’ils ne se sentent pas à l’aise connaissant votre relation. »

Ah. Bonne question, admit Dar pour elle-même. En fait, cette femme était pleine de bonnes questions surprenantes. « Je pense qu’au début, beaucoup de gens avaient un problème avec ça », répondit-elle honnêtement. « Mais aussi, quatre vingt dix pour cent de la compagnie avait un gros problème avec moi pour commencer. Je pense qu’avoir Kerry comme tampon à plutôt aidé que posé problème. Nous… » Elle fit une pause. « Nous avons essayé de garder les choses loin du bureau au début, mais vous savez comment fonctionnent les bureaux. A chaque fois que nous passions dans le hall, ça alimentait le journal hebdomadaire. »

« Oui oui. » La femme hocha la tête de compréhension. « Je travaille dans un bureau avec quarante autre trente et quarante quelque chose et croyez-moi, il y a toujours des drames partout. C’est pour ça que j’ai posé la question », dit-elle. « Parce que mon patron a été impliqué avec une de nos top journalistes et pendant un mois, c’était LES NOUVELLES. »

Dar rit entre ses dents.

« Et c’était dur, vous savez ? » Continua la journaliste. « Tout le monde marchait sur des œufs autour du sujet et ça rendait la vie vraiment difficile pendant un moment. »

Dar attrapa le dernier morceau de sushi entre ses baguettes et le positionna avec soin avant d’en tremper un bout dans la sauce soja. « Vous avez rompu après ça ? » Demanda-t-elle nonchalamment, en regardant sa compagne de table qui prenait une bouchée.

L’expression de la femme lui confirma qu’elle avait bien deviné en une seconde.

« Alors oui, à la fin tout le monde est passé dessus », continua Dar, brisant le silence. « Maintenant on n’a plus que des remarques des quelques clients dans la ceinture de la Bible. » Elle finit son déjeuner et prit une gorgée du thé maintenant frais, attrapant son PDA quand il se mit à biper.

« Vous savez quoi, vous êtes juste trop bien affûtée, Ms Roberts. » La journaliste soupira après quelques moments de silence de plus. « Moi qui pensais être si astucieuse et voilà que vous me démasquez. »

Hé ma douce ! Est-ce que tu aspires à plus de gloire à nouveau ?

Dar sourit et tapa une réponse. C’est tout moi, Aspirateur-à-Gloire. Comment va ta tête ?

Il y eut une brève pause avant que la réponse ne vienne. Elle tourne aux jeux de mots de ta mère sur combien de chocolat j’ai mis dans tes cookies aux pépites de chocolat. Autrement, je vais bien.

Ah. Dar se réfréna de se lécher les lèvres. Et bien, je vais écourter cette conférence téléphonique de cet après-midi. Je ne pense pas que mon amie journaliste va traîner par ici plus longtemps. Mais elle pourrait vouloir te parler demain ou un autre jour.

Elle est sympa ?

Dar regarda sa compagne de déjeuner qui profitait qu’elle tape pour finir son propre déjeuner. Très agréable et plutôt affûtée. Pas comme la dernière.

Le mouvement des yeux au ciel de Kerry fut presque visible dans la réponse. Il est temps. Je me disais qu’elle devait être correcte si tu déjeunais avec elle.

Dar lut la réponse deux fois puis tapa la sienne. Eh. C’était limité vu que tu n’es pas là.

Non, je suis ici à cuisiner avec ta mère. Pourquoi tu ne passes pas prendre Papa pour l’amener à la maison avec toi ?

Papa, cookies, Kerry… peut-être qu’elle s’arrêterait pour acheter des fleurs. Dar mit sa pensée en pause et puis la rembobina. Peut-être qu’elle s’arrêterait pour une bouteille de vin. Ça marche. On se voit plus tard – ne te brûle pas.

Hé hé. Oui maman Dar. Prends une tasse de thé pour moi.

Dar ferma son PDA et le glissa dans sa poche, se radossant à nouveau tandis que sa compagne de table finissait son déjeuner et s’essuyait les lèvres. « Désolée si je vous ai un peu secouée. Si ça peut vous consoler, je suis passée par-là », lui dit Dar avec un léger sourire.

« Vous m’avez en effet pas mal secouée », acquiesça Cruickshank d’un ton ironique. « Ou bien est-ce que c’était une très maligne manœuvre pour que j’arrête mes questions ? »

Les yeux de Dar brillèrent. « Peut-être que c’était une manœuvre pour avoir assez de temps pour finir de manger. »

La femme leva une main. « D’accord, touché (Ndlt : en français dans le texte). » Elle leva les yeux lorsque la serveuse s’approcha et elle prit proprement la note des mains de Dar. « C’est pour moi, merci. »

Dar se versa une autre tasse de thé, le buvant lentement tandis que la journaliste réglait leur note. L’interview n’avait pas été mauvaise, songea-t-elle, mais elle n’avait pas donné grand-chose de concret à la femme non plus.

N’est-ce pas ?

Elle fronça les sourcils avec le sentiment distinct et soudain qu’elle avait été plus personnelle qu’elle ne le souhaitait. Et si la journaliste choisissait de tordre l’histoire de cette façon et que ça finisse comme une partie du spectacle.

Kerry n’aimerait pas ça, Dar en était plutôt sûre. Elle devrait faire face à la presse avec ça au premier-plan plus qu’elle ne l’avait jamais voulu et elle en détesterait chaque instant. Peut-être qu’elle aurait dû discuter de tout ce truc avec Kerry avant d’accepter l’interview.

Mais comment aurait-elle pu savoir que la journaliste aborderait ce sujet ?

« Et bien. » Cruickshank plia le reçu de carte de crédit et le mit avec soin dans son portefeuille. « Bon, alors il faut que je parle à Kerry Stuart pour les navires mais une des choses qui a particulièrement attiré mon regard dans l’information que j’ai collectée, c’est la façon dont votre compagnie répond à une crise. »

Eh ? Dar regarda le train sur lequel elle pensait qu’elles se trouvaient prendre une autre direction. Elle haussa un sourcil poli en questionnement, mais garda le silence.

« La chose la plus spectaculaire que j’ai vue, c’est la panne des distributeurs de billets sur la Côte Est », dit la journaliste. « C’est passé à la télévision nationale. J’aimerais vous parler de la façon dont c’est arrivé, si ça ne vous ennuie pas. »

Ça semblait plutôt sans danger. « Bien sûr. » Dar se leva. « J’ai encore une quarantaine de minutes. »

« Je vais essayer qu’elles en valent la peine », promis Cruickshank. « Y a-t-il un endroit où on peut prendre une tasse de café sur le chemin du retour ? Je suis toujours sur le fuseau de la Côte Ouest. »

« Nous en avons au bureau. » Dar prit la tête pour sortir du restaurant, faisant un geste nonchalant à deux des managers régionaux du marketing qui venaient juste de s’asseoir pour manger. « A moins que vous n’ayez envie de tester le café cubain. »

« Du café cubain ? D’accord, bien sûr. Ça ne peut pas être mauvais, non ? »

Dar sourit d’un air diabolique et poussa la porte pour sortir.

********************************

« Alors ? » Kerry déplaça le combiné sur son oreille tandis qu’elle mélangeait diverses choses dans un bol mixeur. « C’est quoi le scoop ? » Elle avait donné trois heures à Mark pour avoir des nouvelles de leur fournisseur et sa patience se raréfiait. « Ecoute, s’il ne veut pas te parler, Mark, je sais à qui il peut parler. »

« Détends-toi, Kerry, il vient juste d’appeler. » Mark semblait bien plus joyeux. « Il est en rogne. Très, très en rogne mais ils ont quand même passé la commande. Il a dit qu’il était dans une grande mare d’eau chaude. »

« Dis-lui qu’elle pourrait être bouillante. J’allais lui coller Dar aux basques », dit Kerry à son chef du SI. « Peux-tu imaginer ce qu’elle lui aurait dit ? »

« Heu… oui. » Mark rit faiblement. « En fait, oui je peux. Mais peu importe, il a plié. Alors on est cool. J’allais justement t’appeler. »

Kerry sentit ses épaules se détendre. Malgré ses mots passionnés, elle savait fichtrement bien qu’ils n’avaient pas le temps de rechercher un nouveau fournisseur et si leur partenaire actuel n’avait pas cédé, elle n’avait pas vraiment de plan de secours.

Dar, bien entendu, était en réserve, mais Kerry détestait vraiment avoir à l’activer à moins d’en avoir vraiment besoin. Ça lui donnait l’impression qu’elle n’était pas capable de faire son propre boulot, si elle devait appeler sa compagne à la rescousse tout le temps.

Elle se sentait bien d’avoir pu résoudre ce problème par elle-même. « D’accord, alors quand peut-on attendre la livraison ? »

« Lundi. » Mark était un peu narquois. « Je pense que tu leur as collé une frousse bleue. Peut-être qu’ils sont allés acheter ces unités chez leur distributeur et qu’ils nous les ont revendues à leur prix. »

Kerry se mit à rire. « L’essentiel est que ce soit fait », dit-elle. « Nous leur avons apporté tellement d’affaires ; ils n’ont pas vraiment de quoi râler. » Elle sortit un plateau de cuisson et posa les filets de poissons qu’elle venait juste de paner sur sa surface légèrement huilée. « D’accord, merci Mark. Je vais mettre en place une réunion demain après-midi pour faire le point avec toute l’équipe, comme ça nous pourrons voir où nous en sommes. »

« Compris. »

« A demain. »

Mark faillit raccrocher puis se ravisa. « Hé, Kerry ? »

« Mm ? »

« Tu te sens mieux ? »

Kerry cligna de son mauvais œil qui s’était plutôt bien ouvert au cours de la journée. Le gonflement était parti et c’était juste un peu sensible au toucher. « Je me sens bien mieux, merci », dit-elle à Mark. « Au moins je peux voir des deux yeux maintenant et je ne ressemble plus qu’à un demi-raton laveur. »

« Bon plan », répondit le chef du SI. « Je me posais la question parce je viens juste de voir big D et elle a l’air vraiment nerveuse alors j’espérais que ce n’était pas à cause de toi. »

« Ah. » Kerry réfléchit. « Et bien, nous avons une réunion de famille ce soir. »

« Oh. Hum… »

« Je fais la cuisine. »

« Oh ! » Le ton de Mark s’était altéré par compréhension. « Génial! Hé, amusez-vous bien, d’accord ? »

« Merci. » Kerry raccrocha et posa le téléphone. Elle parsema une poignée de pistaches moulues sur les filets puis les couvrit et les mit au réfrigérateur.

Elle était seule maintenant, Céci ayant dû retourner à son bateau maison pour prendre quelques petites choses pour le dîner. Chino était enroulée sur le lit dans le coin de la cuisine et Kerry avait mis à jouer un léger CD New Age dans le séjour.

Tout était tranquille et paisible et ça sentait les cookies fraîchement cuits. Kerry s’appuya contre le comptoir et regarda le bel océan éclairé par le soleil et elle s’autorisa un bref instant d’observation.

Puis elle alla au réfrigérateur et en sortit une bouteille de thé glacé, alla à la baie coulissante et l’ouvrit avant de se glisser au-dehors dans l’air chaud. Ça sentait le sable chaud et le sel et elle s’assit dans leur balancelle avec un sentiment de satisfaction.

Chino s’était précipitée derrière elle et elle se tenait sur ses pattes arrière, les pattes avant posées sur la rambarde du porche, regardant la mer avec une expression intelligente.

« Tu aimes ça, Chi ? » Kerry sirota lentement son thé glacé, se balançant d’avant en arrière. « Tu veux qu’on aille faire une balade sur la plage ? » Demanda-t-elle. « Juste toi et moi ? On peut te trouver des bâtons à rapporter à maman Dar, qu’en dis-tu ? »

« Growf. » La chienne se laissa retomber et vint vers elle, lui léchant le genou affectueusement avant de s’asseoir près de la balancelle, sa queue battant le carrelage en rythme.

« Tu es tellement mignonne. » Kerry gratta les oreilles soyeuses de la chienne. « Tu sais quoi, Chi ? On va au chalet ce weekend. Tu aimerais ça ? »

La queue bougea plus vite tandis que le Labrador reconnaissait les mots.

« Tu aimes le chalet, pas vrai ? J’aime le chalet aussi. Je pense que je l’aime même plus que cet endroit », confia Kerry. « Et si je t’apprenais à faire de la moto à l’arrière, hm ? Tu aimerais ça ? Tes oreilles volant vers l’arrière ? » Elle tira sur une oreille.

« Growf ! » Chino remua tout son corps d’avant en arrière.

Kerry se mit à rire. Le soleil était déjà derrière la ligne du condo et le porche était à l’ombre. Une brise fraîche monta de l’eau et elle remua pour se mettre dans une position plus confortable avant de soupirer de contentement.

D’accord, j’en suis où alors ? Elle laissa son regard suivre un nuage blanc paresseux qui voyageait au-dessus d’elle. Mon projet avance, l’équipement commandé, mes gens en place, le câblage avance aussi. Tout va bien.

Elle hocha une fois ou deux la tête.

C’est un bon plan. Je sais que la technologie fonctionne. Alors la seule question pendante est… combien je facture pour que le prix soit inférieur à ce que cette garce de diminuée de Michelle fixe le sien ? « Je sais qu’elle va mentir, Chi. »

« Rowf ? »

« Elle va sous-estimer cette offre, aussi sûre que je suis assise ici tout comme elle fait tout le reste. Mais je ne veux pas tomber dans ce jeu. »

« Rr. » Chino posa le menton sur le genou de Kerry.

« Je ne sais pas ce que je vais faire de ça », dit Kerry à son animal de compagnie très sérieusement. « Je veux gagner cette fois, Chi. Je le veux vraiment. » Elle ébouriffa le pelage du chien puis elle posa sa tête contre le dossier du siège, savourant simplement le moment paresseux.

******************************************

Dar ouvrit la porte du condo et passa la tête à l’intérieur, surprise du manque de bruit. « Ker ? »

Elle ne reçut pas de réponse et entra, se mettant sur le côté pour laisser son père entrer derrière elle, puis elle referma la porte et jeta un regard alentours avec curiosité. « Peut-être qu’elle a sorti Chino pour une balade. »

« Boule de poils aime bien ça », dit Andrew.

Avec un léger mouvement de tête, Dar entra dans son bureau et posa son ordinateur, puis elle alla vers la cuisine. Elle s’arrêta en repérant une queue de Labrador sur le porche dehors et elle changea de direction. « Ah. Peut-être pas. »

Elle fit coulisser la porte et regarda dehors puis elle émergea sur le porche avec un sourire tandis que Chino se précipitait pour la saluer. Kerry était profondément endormie sur la balancelle et ne bougea que lentement en entendant le bruit que faisait leur chienne. « Hein ? »

« Salut. » Dar réussit à dépasser le barrage canin et s’assit sur le siège près de sa compagne.

« Oh… bwah. » Kerry cligna des yeux pour se réveiller, ses mains s’enroulant instinctivement autour de Dar. « Je me suis endormie. »

« Vraiment ? »

« Oui oui. » Kerry réfréna un bâillement et posa sa tête sur l’épaule de Dar. « Je n’en avais pas l’intention. Je voulais juste me détendre une minute puis emmener Chi pour une balade sur la plage. » Elle fit un petit câlin à sa compagne. « Mais je présume que me réveiller pour te trouver ici est un bon substitut. »

« Tu présumes ? » Dar pencha un peu la tête de Kerry pour étudier son œil blessé. La bosse était plutôt bien partie, revenant à une taille normale pour son visage et le bleu semblait moins évident. Deux yeux vert clair la regardèrent à leur tour, au lieu d’un au matin, et elle sourit en réaction. « Tu m’as manquée aujourd’hui. »

Kerry sourit, ses yeux éclairés de l’intérieur. « Comment se sont passées tes réunions ? »

« Plutôt bien. » Dar s’adossa et mit un pied contre la rambarde, les berçant doucement. « Le hacking s’est calmé aujourd’hui. Je n’ai vu que trois tentatives et elles étaient plutôt légères. »

« Tu penses que tu les as effrayés hier ? »

« Peut-être », dit Dar. « Papa est là. Mama est repartie au bateau ? »

Kerry hocha la tête. « Je présume qu’on devrait rentrer et être sociables, maintenant que tu m’as réveillée et tout ça. » Elle poussa Dar du coude affectueusement. « Il faut que je me passe le visage à l’eau… je risque de me rendormir aussi sec. »

« Viens. » Dar se leva, la soulevant ce faisant. « Il est joli ton tablier. J’aime bien la poche. »

Kerry se regarda. « Ah ». Elle étudia le positionnement de la poche unique et bien centrée, qui portait un hamster à l’air grivois. « Je me demande bien pourquoi, Hamster Dar ? »

Dar ouvrit la porte coulissante et entra dans la fraîcheur du condo, où son père s’était installé dans la causeuse avec une Chino dans une attention d’adoration. « Regarde ce que j’ai trouvé dehors. »

Andrew leva les yeux. « Salut, kumquat », salua-t-il Kerry. « T’as reçu une sacrée blessure de guerre, on dirait là. » Il se leva et vint à leur rencontre, scrutant le visage de Kerry avec curiosité. « Comment quelqu’un a pu t’coller un coup d’pied là avec tout’l’truc que tu t’mets sur la tête ? »

« Mauvais timing, c’est tout. » Kerry relâcha sa compagne. « Le bout de sa botte m’a tapé juste dans le trou ici. » Elle toucha l’avant de son visage. « C’est arrivé si vite que tout ce que je sais c’est qu’à un moment je tournoyais, la seconde suivante j’étais sur le tapis. Boum. »

« Ben. » Andy lui tourna un peu le visage vers la lumière. « Rien à voir avec ce que Dardar prenait à l’époque. Ça devrait passer vite. » Il lui tapota doucement la joue.

« C’est ce que j’ai entendu dire. » Kerry sourit, passa près de lui et se dirigea vers la chambre à coucher du bas. « Je reviens tout de suite. »

Andrew se réinstalla sur le canapé et Dar prit un siège en face de lui sur le plus grand. « Ça a été une sacrée semaine », dit Dar avec une grimace. « Comment ça s’est passé de ton côté ? »

« Ben. » Andrew écarta ses longs bras sur la surface en cuir et étendit les jambes, les croisant aux chevilles. « J’crois qu’jai été utile à vous deux cette s’maine. »

« Ah oui ? » Dar sourit à demi.

Kerry passa la tête hors de la chambre. « Ah oui ? »

« Ouaip. » Andy avait l’air content de lui. « Dès qu’tu r’viens, Kumquat, je vous raconte tout. »

Hm. Kerry se tapota le visage pour le sécher. Peut-être que la journée avait été meilleure qu’elle ne le pensait.

*****************************************

Une demie-heure plus tard, les poissons étaient dans le four, Céci était revenue avec un seau de légumes et des sauces, et ils partageaient une bière tandis que les quelques lignes de soleil couchant passaient à travers les condos, peignant la plage d’un rose corallien.

Dar était allongée dans un coin du canapé, avec Kerry près d’elle. Une des jambes de Kerry était passée par-dessus les siennes et elle était heureuse d’être là à écouter la conversation tandis qu’elle sirotait lentement sa boisson.

Il y avait des moments comme ça quand elle comprenait la mesure du changement qu’elle avait connu ces dernières années. A part d’avoir une compagne, quelqu’un avec qui partager la vie quotidienne, elle avait aussi retrouvé une famille qu’elle avait perdue.

C’était presque comme si elle était une personne complètement différente parfois. Pas à l’intérieur, parce que Dar savait qu’elle-même n’avait pas changé, mais à l’extérieur, ce que les autres gens voyaient. Au lieu d’être solitaire, mystérieuse et menaçante, elle était devenue quelqu’un que même ses collègues traitaient comme un membre de la famille de la compagnie maintenant.

Comme si tomber amoureuse l’avait rendue bien plus compréhensible à leurs yeux.

C’était étrange, parce ça l’avait rendue bien moins compréhensible à elle-même, parfois. Dar fixa tranquillement la cuisse bronzée qui couvrait les siennes, et elle sourit à demi en glissant ses doigts sur la peau de Kerry, savourant sa chaleur.

Kerry plia la jambe en réponse, frottant l’intérieur de son talon sur le mollet de Dar, tandis qu’elle continuait à parler, expliquant ce qu’elle avait fait sur le navire.

« Alors, finalement tout le monde a accepté ce que nous voulions faire et on nous a donné de l’espace », dit Kerry. « Mais je peux vous dire que ça n’a pas été simple. »

« Nan. » Andrew secoua la tête. « Personne aime lâcher un dollar d’espace à bord de l’un de ces trucs, Kumquat. Chaque centimètre carré vaut la terre entière », dit-il. « Mais ces gens devraient s’estimer heureux… le pire qu’j’ai vu, c’est cinq corps qui partagent la même cabine avec leur salle de bains commune. »

« Ooh. » Céci mâchouilla un bâton de céleri. « Quel luxe. » Elle tapota Andrew dans les côtes. « Plus de six pouces d’espace de rangement et je parie qu’ils ne dorment plus dans une « bannette ». »

Kerry les regarda. Puis elle se tourna et regarda Dar d’un air interrogateur.

« Rappelle-moi de t’emmener visiter un porte-avions la prochaine fois qu’on s’en approche », lui dit Dar.

« D’ac… cord. » Kerry retourna aimablement son attention vers ses beaux-parents. « Alors vous dites qu’ils s’en tirent plutôt bien comparé à ce que des marins en service ont, c’est ça ? »

Andrew haussa une épaule. « On s’habitue à tout », dit-il.

« Oui », ajouta Céci. « La première fois qu’Andy m’a emmenée voir où il vivait sur un bateau, j’ai failli passer par-dessus bord. Douze étages. Horrible. »

« C’était pas si mal. »

« Oh si ça l’était. Personne n’a été plus soulagé que moi quand tu as eu ta promotion d’officier. »

« C’était vraiment si mal que ça ? » Murmura Kerry à sa compagne.

Dar réfléchit à la question tandis qu’elle regardait ses parents discuter joyeusement. « Pour être honnête », murmura-t-elle à son tour. « C’était la seule chose qui m’aurait empêchée de servir sur un navire. »

« Vraiment ? »

Dar hocha la tête. « Une couchette c’est un matelas de mousse de six pouces, avec un espace dessous pour ranger tes affaires. Il y a un rideau pour que tu puisses dormir la journée et elles sont superposées par trois. »

Kerry écarquilla les yeux.

« La banette c’est deux ou trois types qui partagent la même couchette à tour de rôle. »

Les yeux de Kerry faillirent lui sortir de la tête.

« Hé, c’est mieux qu’un terrier à renards. » Dar sourit légèrement. « Et la nourriture est bien meilleure. »

« Brr. » La jeune femme blonde frémit. « Et bien, à entendre ces types, on aurait dit que je voulais leur piquer leurs cadeaux de Noël. Mais on a réglé ça. »

« Ouaip. » Andrew hocha la tête. « J’les ai entendus râler pour la même chose sur le navire où j’étais. Mais j’pense pas qu’ils aient eu le même marché que vous… ils râlaient toujours ce matin. »

« Hé. » Kerry eut un petit sourire supérieur.

« Ces femmes qui gèrent tout ça là connaissent pas grand-chose sur la façon d’faire coopérer les gens », continua le grand ex-marine. « Elles font rien qu’à courir de gauche à droite en faisant beaucoup de bruit. » Il croisa les bras sur sa poitrine. « J’les aime pas. »

Dar soupira intérieurement. Elle ne s’était pas attendue à ce que son père les aime et ça la fit se demander si elle, une fois au moins, elle les avait aimés.

De la démence juvénile ?

« Elles ne nous portent pas non plus dans leur cœur », dit Kerry. « Je pensais que Michelle allait tousser un rein quand elle a dû m’appeler pour me demander ce circuit. » Elle s’appuya contre Dar. « Merci d’avoir envoyé cette liste de prix, à propos. »

Dar mit un bras autour de la taille de Kerry et posa son menton sur l’épaule de sa compagne. « Nous savons assurément qu’elles payent plus que nous, » acquiesça-t-elle.

Andrew remua et prit une gorgée de sa bière avant de répondre. « Ben, i’s’passe quelque chose de drôle là-bas », dit-il. « Soit ces femmes sont plus cinglées qu’un écureuil soit je ne sais pas ce qui s’passe. Elles ont passé six fois la commande et personne sait pourquoi. »

Dar pencha la tête de confusion. « Hein ? »

Kerry plissa les yeux. « Six fois ? »

« Ouaip. »

« Ça doit être une erreur », dit Dar. « Comment tu sais ça ? Tu as les six copies de la facture ? »

Son père hocha la tête. « On s’est d’abord dit que c’était un gros chargement des trucs que vous utilisez, vous autres, mais je regardais les pages et elles… » Il fit un geste de rotation d’une main. « Ça n’avait pas de sens. »

« Oh si », dit Kerry. « Ça a un sens parfait. »

Tout le monde la regarda. Dar souffla gentiment dans son oreille. « Ah oui ? »

Kerry tourna la tête et leurs regards se croisèrent presque. Elle cligna des yeux. « J’ai eu un appel aujourd’hui de notre fournisseur d’infrastructure. Il semble que tout ce dont on avait besoin était soudain en rupture de stock. »

Dar haussa brusquement les sourcils.

« Tu dis ? » Murmura Andy. « Alors ? »

« Hmpf. » Céci sentit qu’elle comprenait assez de la conversation pour contribuer au moins avec un bruit d’agrément dégoûté. Elle n’avait aucune idée de ce qui se discutait mais l’expression sur les visages de Kerry et Dar lui indiquait qu’aucune des deux n’était heureuse.

« Alors tu penses que… » Dar fit une pause.

« Tu penses sérieusement que c’était une coïncidence ? » Répondit Kerry.

« Non. » Dar secoua la tête. « Alors, quel est le plan ? »

Kerry sentit ce petit pincement qu’elle avait lorsqu’elle devait afficher ses talents professionnels pour l’attention de Dar. Elle était bonne et elle le savait mais elle savait aussi que Dar était bien plus que bonne et peu importe depuis quand elle travaillait avec elle, elle n’avait jamais réussi à dépasser ce gribouillis interne. « J’ai demandé à Mark de les appeler et de leur dire que, soit ils crachaient notre commande, soit nous passions à des fournisseurs internationaux. »

Dar écarquilla légèrement les yeux, plus de blanc apparaissant autour des centres bleu profond.

Andrew siffla.

« Eh ben », murmura Céci. « J’ai l’impression que cela a signifié plus pour eux que moi menaçant Publix de la même chose. »

Dar s’éclaircit la voix. « Et ? »

« Ils ont lâché. C’est en route », répondit Kerry calmement. Elle soupira de satisfaction. « Et maintenant que je sais qui a payé ces petits bougres… je souhaiterais presque qu’ils ne l’aient pas fait. »

Dar digéra brièvement l’information et sourit. « Joli. » Elle serra Kerry. « Mais qu’avais-tu en tête s’ils avaient dit non ? » A part les menaces, trouver les spécifications d’un matériel flambant neuf pour lequel ils n’avaient aucune expérience n’était pas réaliste et elle savait que Kerry le savait aussi.

« Oh, j’allais te jeter dans l’arène », l’assura Kerry. « Je voyais juste de quoi ils étaient faits et ça finit par être du fromage suisse. » Elle tapota la jambe musclée de sa compagne. « Alors tout s’est arrangé, mais maintenant – maintenant ça a du sens, Dar. Tu ne le penses pas ? C’est pour ça qu’ils l’ont fait. »

« Sauf si c’est une erreur », commenta Céci légèrement. « Quelqu’un a envoyé le fax trop de fois. »

Il y eut un bref moment de silence relatif. « C’est possible », dit Dar lentement. « Mais, étant donné ce que Kerry a dit sur la réaction du fournisseur, je dirais que ce n’est pas une erreur. Si ça l’était, ils auraient juste appelé pour la corriger. Je suis sûre que quand ils auraient reçu la commande six fois, quelqu’un aurait réagi. »

« Et bien… » Kerry roula les yeux.

« C’est assez vrai, Dardar », dit Andy. « Quelqu’un aurait sûrement dit quelque chose, mais ce quelqu’un s’est entendu dire de se mêler de ses affaires. »

Bon. Dar était en colère, mais plus confortable avec ce genre de business de couteaux dans le dos. Le transmetteur cellulaire était loin des connaissances de Shari, mais ce genre de conneries ne l’était certainement pas. « On ferait mieux de garder un œil sur cette livraison », avertit-elle Kerry.

« J’vais l’faire, sûr », répondit Andy avec un demi sourire. « Vu que ces gens m’ont choisi pour être en charge de cette partie. »

« Hé. » Kerry prit la main de Dar et embrassa ses phalanges, puis elle se leva et se dirigea vers la cuisine. « Un sou, de la monnaie, deux garces dans un panier… » Gazouilla-t-elle en disparaissant. (NdlT : original pour les curieux : « A tisket a tasket two bitches in a basket”)

Dar rit et secoua la tête. « Bon sang, ça devient de plus en plus tordu. » Elle soupira. « Tu t’amuses là-bas papa ? »

Sa mère rit.

Andrew eut un reniflement digne. « J’aime penser qu’j’rends bien service », dit-il. « Et c’est sûrement une bonne chose de savoir que ces civiles générales sont bien plus bornées que la plupart des gens avec qui j’ai travaillé en costume bleu et blanc. »

Ils rirent ensemble et Dar se détendit à nouveau dans le canapé, laissant les tensions de la journée couler hors d’elle. Les choses s’amélioraient, décida-t-elle. Elle avait eu un bon entretien. Kerry avait géré un problème ennuyeux avec panache, et son père passait du bon temps à semer les embûches pour ses adversaires.

La vie était belle.

« Hé, Dar ? » Cria Kerry depuis la cuisine. « Tu peux m’aider avec tout ça ? »

La vie était très belle. Dar se sortit d’un bond du canapé et se dirigea vers la bonne odeur de cuisson du poisson et des cookies. Les choses allaient tout à fait bien.

Elle espérait juste que ça dure.

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« Bonjour Mayte ! » Kerry sentit qu’elle était d’une humeur plus joyeuse que d’habitude et ça se voyait tandis qu’elle traversait le secrétariat. « Est-ce que j’ai raté des désastres hier ? »

Mayté leva les yeux, surprise. « Non, pas qu’on m’en ait rapporté », répondit-elle. « Vous vous sentez mieux aujourd’hui ? »

Kerry s’arrêta devant la porte de son bureau et regarda son assistante. « Autrement que me sentir comme un boxeur déclassé, je me sens super bien. » Elle montra son œil qui portait toujours un bleu visible. « Mais Dar a dit que je devais porter un casque à l’entrainement à partir de maintenant. »

Mayté rit. « Comme au football américain ? »

« Exactement », aquiesça Kerry. « La maman et le papa de Dar étaient chez nous hier soir et ils se moquaient de moi, essayant d’en faire un avec lequel je ne m’évanouirais pas. » Elle rit. « Ils sont trop drôles. Maman a essayé de me convaincre de changer pour le Tai Chi. »

« Ce sont des gens très agréables. »

« Très », dit Kerry. « Et c’est tellement drôle parce que ce sont des gens géniaux à fréquenter. Je n’aurais jamais imaginé me sentir aussi bien avec quelqu’un de ma famille. Boire des bières avec mon père ? Seigneur. » Elle secoua un peu la tête. « Bref, alors ça a été calme ici ? »

« Si », répondit Mayté en hochant la tête.

« Je me disais la même chose, si Dar est allée déjeuner dehors. » Kerry se retourna pour entrer dans son bureau. « Tu peux me programmer une réunion projet pour dix heures ? Je veux m’assurer que tout se passe bien.”

« Bien sûr. »

Kerry se retourna. « Et si quelqu’un veut me voir demain, ça devra être tôt. Je vais partir plus tôt demain pour aller vers le sud. »

Mayté pencha la tête légèrement d’un air interrogateur.

« J’ai besoin de passer du temps au chalet. » Kerry sourit. « Alors rien après quinze heures, d’accord ? »

« Je vais m’en assurer. » Mayté gribouilla une note sur son bloc-notes et se remit à son e-mail tandis que Kerry disparaissait dans son bureau. Après un moment, elle leva les yeux avec une expression ironique et espiègle quand elle entendit un rire de délice venir de derrière la porte.

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« Annulez mes rendez-vous. » Dar s’arrêta pile devant le bureau de Maria. « Je vais être confinée au placard toute la journée. »

Maria s’arrêta de taper et leva les yeux vers sa cheffe. « Como ? » Elle regarda Dar avec intérêt. « Je ne pensais pas que vous étiez du genre à rester au placard, Dar. »

Pendant un moment, Dar se contenta de la fixer et ensuite elle eut un sourire franc, laissant passer un rire. « Oh, bon sang, vous avez raison, Maria. » Elle rit. « Je n’ai jamais su ce que le terme voulait dire jusqu’à ce que je quitte le lycée et que j’attrape un magazine gay dans un aéroport quelque part. »

Maria rit aussi. « Vous avez toujours été franche sur ce que vous êtes. C’est pas mal. Je n’aime pas les gens qui se rendent différents de la réalité. »

Dar réfléchit à ça un instant et puis elle hocha la tête. « Je n’aime pas non plus ce genre de personne. Je pense que c’est une des choses que j’ai toujours le plus apprécié chez vous. »

Les yeux de la femme scintillèrent.

Dar sourit et se tourna pour se diriger vers son bureau, ouvrir la porte et entrer avant que Maria puisse vraiment préparer une réponse. Elle alla à son bureau et posa la mallette de l’ordinateur, puis elle s’assit dans son fauteuil et posa les mains sur ses cuisses.

Elle était de très bonne humeur pour une fois. Ils avaient passé des moments merveilleux la soirée précédente et ce matin elle s’était réveillée tôt ; elle était restée allongée tranquillement avant l’aube en pensant à son projet de sécurisation tandis qu’elle tenait Kerry entre ses bras. Soit à cause de la paix soit du simple plaisir qu’elle avait soudainement eu à la percée dans son projet.

Une pièce qui lui avait manquée s’était mise en place et elle avait maintenant une nouvelle direction à suivre dans la dentelle intriquée de la programmation qu’elle arrangeait minutieusement.

Avec un rire de plaisir, elle prit l’ordinateur et l’ouvrit, tournant le bureau dessus puisqu’elle savait qu’elle devait emmener le programme dans le placard de stockage pour le tester. Elle se frotta les mains et attendit que la machine démarre puis elle se remit dans son fauteuil et posa l’ordi portable sur son homonyme.

Après un autre moment, elle posa son pied botté sur son bureau et se détendit, plus que contente d’avoir trouvé une autre excuse pour porter un jean au bureau. Elle plia ses doigts et commença à taper, chantonnant légèrement entre ses dents tandis que les lignes de code semblaient couler sans effort.

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« Je l’adore. » Kerry fit le tour de la nouveauté dans son bureau, un mannequin de boxe dans le coin devant ce qui avait été entièrement vide auparavant. Originellement, un bureau de travail en groupe s’y était trouvé mais Kerry l’avait fait retirer quand elle avait décidé que les réunions se tiendraient dans les salles de réunion et elle n’avait pas vraiment trouvé quelque chose pour le remplacer.

Autour de son cou se trouvaient une paire de gants de boxe, qu’elle prit et glissa sur ses mains. La silhouette avait des yeux blancs vides et un corps avec un costume de travail, et elle le frappa joyeusement, le cognant dans le nez ce qui le fit aller d’avant en arrière. « Seigneur, je l’adore vraiment. »

La porte s’ouvrit et Mayté passa la tête. « Vous avez dit quelque chose ? »

Kerry se retourna et leva ses points gantés. « C’est spectaculaire », dit-elle. « Qui l’a fait ? Je sais que ce n’est pas Dar… elle ne peut pas garder un secret avec moi. »

Son assitante rougit. « C’est moi », confessa Mayté. « Mama a dit de vous donner des chocolats mais je pense que ceci sera plus utile, non ? »

Kerry fit mine de la boxer des deux mains, bougeant légèrement son corps en même temps. « Mayté, vous êtes géniale », dit-elle. « Je l’adore absolument. » Elle montra la jeune femme de son poing. « Mais je suis absolument décidée à ne pas vous laisser le payer. Je sais ce que ça coûte. »

« Ah oui ? » Mayté fit une grimace ironique.

« J’en ai presque acheté un pour Dar. » Kerry fit un clin d’œil. « Alors soit vous crachez le reçu, soit je commence à bourrer votre sac de factures jusqu’à ce que vous demandiez grâce. »

Mayté sembla heureuse mais elle secoua tout de même la tête d’un air penaud. « S’il vous plait Kerry, vous avez tellement fait pour moi. C’est un cadeau pour moi de vous rendre la pareille. »

Kerry mit ses poings sur ses hanches ou du moins aussi près qu’elle pouvait en portant des gants de boxe. « Mayté… »

« S’il vous plait ? » Pria Mayté. « Ce n’est pas grand-chose. Mon oncle est entraineur de boxe de notre YMCA. Il m’a aidée pour l’avoir. »

« Hm… » Kerry fronça les sourcils pour de faux puis elle se laissa faire et un rire lui échappa. « Oh, très bien. » Elle s’avança. « Viens par ici. »

Mayté entra dans le bureau et ferma la porte, s’avançant vers Kerry en souriant lorsqu’elle fut enveloppée dans un calin. « C’est meilleur que le chocolat, pas vrai ? »

« Et bien, le chocolat c’est plutôt bon. » Kerry l’étreignit une dernière fois et recula. « Mais ça, ça dure plus longtemps et c’est tellement amusant. » Elle tapa ses gants l’un contre l’autre. « Tu veux essayer ? »

Mayté montra sa poitrine de son pouce. « Moi ? »

Kerry retira les gants et lui tendit. « Bien sûr. »

« Oh, non non. » Mayté fit la grimace en tendant les mains devant elle dans un geste de défense. « S’il vous plait, Kerry, si ma mère savait que j’ai mis ces trucs, elle deviendrait folle ! »

Kerry regarda les gants puis elle baissa les yeux sur elle avant de retourner son regard vers Mayté. « Et elle pense que boxer ça vous rend comment ? » Demanda-t-elle. « Je ne suis pas candidate pour un spectacle de monstres… ou du moins je ne l’étais pas la dernière fois que j’ai vérifié. »

Son assistante vira au rouge corail. « Non… non… ce n’est pas ça », dit-elle. « Ce n’est juste pas considéré comme bien dans ma culture. »

Kerry ne put s’empêcher de rire. « Mayté, ce n’est pas considéré comme bien d’où je viens non plus. Je dois l’admettre, si ma mère me voyait mettre ces choses-là, elle s’évanouirait et on devrait appeler les secours. » Elle fit un clin d’œil à Mayté. « Mais tu sais quoi ? »

« Vous le faites quand même. »

« Oui oui. » Kerry attacha les gants ensemble et les remit sur le cou du mannequin. « Alors si jamais ça te tentait…. Vas-y. » Elle retourna à son bureau. « Je ne le dirai à personne. »

Mayté fixa le mannequin et puis elle sourit. « D’accord. » Elle repartit vers l’autre porte. « Je suis contente que vous l’aimiez. » Elle disparut en refermant la porte, laissant Kerry dans un silence apaisant.

« Oh oui que j’aime ça. » Kerry attrapa son mug. « Vraiment, vraiment. » Elle alla vers la porte, donnant des coups dans l’air dans la direction du mannequin tout le long.

***************************

Dar leva la tête en entendant qu’on frappait à la porte, un peu surprise vu qu’elle avait donné des instructions pour ne pas être dérangée. « Oui ? »

Mark entra et vint s’asseoir en face d’elle. « Salut, DR. »

« Salut. » Dar fit craquer ses phalanges. « Je suis en train de générer des applis. C’est si important ? »

Mark cligna des yeux de surprise. « Oh Désolé. » Il commença à se lever. « Non, c’est juste ce truc au centre de conférences… je ne me suis pas rendu compte que tu codais. » Il fit une pause. « Mec, ça fait un bail que je n’ai pas dit ça, hein ? »

Dar pinça les lèvres et les ourla dans un sourire. « Oui. » Elle lui fit signe de se rasseoir. « Mais je peux faire une pause. »

Mark se rassit. « Une bonne et une mauvaise nouvelle. » Il fit une pause. « La mauvaise d’abord ? »

« Toujours. »

« Une commande de plateforme beta à Taiwan. »

Dar fronça les sourcils. « On ne peut pas tracer l’acheteur, c’est ça que tu dis ? »

« Ouais. » Mark hocha la tête. « J’ai contacté l’endroit où ça a généré… ils étaient fous parce que ça manquait, et mec, ils me passaient dessus tout du long pour savoir comment je l’avais eu », dit-il. « S’ils étaient des fans de Star Trek, je les aurais vus se téléporter direct sur mon bureau pour m’attraper, c’est sûr. »

« Ah. »

« Ils veulent qu’on renvoie. »

« Ah oui ? » Dar fit une pointe avec ses doigts. « C’est assez mauvais pour nous donner une licence exclusive ? »

Mark sourit comme le pirate qu’il était. « Mec, une vraie voyante. » Il soupira d’admiration. « Voilà la bonne nouvelle. Ils veulent passer un marché avec nous. Un de leurs gars arrive ici. »

Dar soupira. « Ça ne nous aide pas à savoir qui c’était. » Elle se mordilla l’intérieur de la lèvre. « Et si ce n’était pas ceux à qui tout le monde pense, ça pourrait être quelqu’un de l’intérieur ici. »

Mark fronça les sourcils. « Un employé ? »

Dar hocha la tête. « Oui. »

« Ce serait chiant. »

Dar pianota sur son clavier. « Oui. »

**********************************

Kerry mit son bloc-notes sous son bras et se prépara à quitter la salle de réunion. Son équipe trainait toujours, discutant certains des sujets pendants, mais ça avait été une bonne réunion et elle était contente de leurs progrès.

Mark s’avança et se mit sur le bord de la table de réunion. « Tu as entendu parler du mec du câblage ? »

« Ce matin. » Kerry hocha la tête. « Il a commencé mais il dit que c’est comme d’essayer de câbler dans le système de métro newyorkais. Dur dur. »

« Je parie. » Le chef du SI hocha la tête. « Hé, ton bleu ne parait pas si mauvais. Vu la façon dont DR en parlait hier, je pensais que ton œil pendait sur ton visage. »

Kerry tressaillit à cette image. « De la façon dont elle me traitait, j’ai pensé la même chose », admit-elle. « Elle peut être une vraie nounou des fois… on ne s’attend pas à ça de sa part. » Elle montra la porte. « Allez. J’ai un déjeuner à venir et c’est l’heure. »

Ils sortirent de la salle de réunion et descendirent le hall vers les ascenseurs. Le dixième étage était un peu plus peuplé que le treizième et ils durent éviter un flot de personnes dont certaines s’arrêtèrent pour les saluer rapidement.

« Salut, Kerry. » Une des assistantes d’Eleanor lui fit signe. « Comment va la tête ? »

Kerry s’arrêta et se retourna, sortant du chemin du trafic un moment. « Ah, ce n’est pas si mal. » Elle montra son œil. « Juste embarrassant, vraiment. »

« Oui. » La femme la regarda avec sympathie. « Hé, Joyce et moi nous allons déjeuner… ça te dit de te joindre à nous ? »

Kerry sourit et commença à s’éloigner. « Merci, mais j’ai un rendez-vous… une prochaine fois. » Elle continua vers les ascenseurs puis elle s’arrêta en voyant la foule qui attendait pour descendre.

« Oh oui, tu réclames ton territoire », cria la femme derrière elle. « Compris. Pas de problème, Kerry. »

Quoi ? « Au diable. » Kerry se tourna et ouvrit la porte des escaliers, commençant à monter les marches d’un pas vaillant. Arrivée au douzième étage, elle entendit des pas qui arrivaient de l’autre côté et elle leva les yeux pour voir Mariana qui se dirigeait vers elle. « Salut toi. »

« Bonjour, Kerry ! » La vice-présidente du personnel la salua chaleureusement. « Comment va ton œil ? »

Kerry s’arrêta et lui lança un regard. « Il n’y avait pas assez de nouvelles hier pour que mon œil soit le centre de toutes les conversations ? »

Mark avait ralenti derrière elle et se tenait maintenant avec un air de martyr sur le visage. « Je t’avais dit qu’envoyer cet e-mail était une mauvaise idée », dit-il à Mariana.

Kerry se retourna. « Un e-mail ? »

Mariana se mordilla un ongle. « Et bien, ça semblait être une bonne idée à ce moment-là », dit-elle d’un air songeur. « Maria le pensait aussi. »

« Maria ? » Kerry répéta le nom et ensuite elle leva les deux mains. « Excusez-moi. Quelqu’un pourrait me rencarder, là ? »

« Oups… je suis en retard à ma réunion. » Mariana passa près de Kerry et fila dans l’escalier. « On se voit plus tard, Kerry… d’accord ? » Elle remua les doigts et sortit par la porte de l’étage suivant, laissant Kerry se retourner lentement pour regarder Mark.

Celui-ci hésita et réussit à produire un faible sourire. « Je t’enverrai une copie. Ce n’était pas grand-chose, Kerry. C’était juste que les gens se demandaient ce qui t’était arrivé et elle… hum… »

« Se demandaient ? »

Mark ne répondit pas par prudence, voyant un sourcil blond se hausser brusquement, bizarrement comme Dar quand elle n’était pas contente.

« Colleen l’a mentionné aussi. Est-ce que tout le monde nous utilise pour remplir les discussions maintenant ? » La voix de Kerry baissa un peu de colère. « Elle m’a dit que des gens pensaient que c’était Dar qui m’avait fait ça. » Elle montra son visage. « Ce n’est pas vrai ? »

Mark eut soudain l’air loin de sa cour.

« Je vous emmerde tous. » Kerry se retourna et le laissa brusquement seul, montant le reste des marches deux par deux jusqu’à ce qu’elle atteigne le quatorzième et elle passa la porte, la refermant brutalement derrière elle.

Mark relâcha un souffle après quelques instants. « Merde. » Il grimpa lentement derrière sa cheffe.

********************************

Dar se détendait dans le lobby, suçotant la paille de son smoothie tandis qu’elle attendait que Kerry la rejoigne pour le déjeuner. Le lobby était un peu chargé, certains visiteurs venus pour acheter traversant depuis l’entrée et facilement repérables par l’air de touristes ébahis qu’ils avaient quand ils voyaient l’atrium qui les surplombait.

Elle s’appuya contre le mur, les chevilles croisées et elle laissa ses pensées se promener brièvement, passant au projet quelle avait laissé sur son ordinateur portable dans son bureau. La plus grande partie d’un module était terminée et presque prête pour des tests, et Dar s’aperçut qu’elle avait hâte de s’en occuper avec un sentiment vertigineux d’anticipation.

Si ça marchait…

Et bien, ça ne marcherait pas du premier coup. Aucun programme ne le faisait, Dar le reconnut, se préparant mentalement pour ça. Mais si elle le tordait et qu’elle avait raison sur la logique et que ça marche…

Ce serait une percée stupéfiante, ironiquement aiguillonnée par son propre manque de jugement.

La vie était tellement drôle de cette façon parfois. Dar laissa paresseusement son regard passer sur le lobby et ensuite elle se redressa un peu en voyant Kerry arriver des ascenseurs.

Oh oh. Kerry ne lui sautait jamais au cou ni ne projetait sa colère, mais dans la posture de son corps, Dar pouvait toujours dire quand elle était furieuse. Ses poings se serraient et sa tête penchait un peu en avant, tout comme la pointe de sa mâchoire.

Elle était furieuse à cet instant. Passant en revue les événements de la matinée, Dar décida que ce n’était rien qu’elle ait fait qui causait cela, alors elle se repoussa du mur pour aller à la rencontre de sa compagne contrariée et voir ce qu’elle pourrait faire pour arranger quoi que ce soit qui la rendait si furieuse.

Kerry l’aperçut et le langage de son corps changea, une partie de la tension agacée se dissipant tandis qu’elle changeait de direction pour aller vers Dar, un sourire à contrecoeur commençant à se former sur ses lèvres tandis qu’elles se retrouvaient au centre du grand espace. « Salut. » Elle accueillit sa compagne. « Désolée d’être en retard. »

« Salut. » Dar la contourna avec grâce et lui fit signe vers les portes extérieures. « Pas de souci. Je viens juste de descendre moi aussi. Viens. » Elle mit nonchalamment un bras autour des épaules de Kerry tandis qu’elles avançaient et elle sentit immédiatement la tension les quitter. D’accord. Elle était maintenant sûre que ce n’était pas contre elle que Kerry était agacée.

Direct ou non direct ? « Comment s’est passé ta réunion ? » Elle se décida pour une approche non directe pour l’instant.

Kerry soupira. « Bien. Le projet est sur les rails mais John a des problèmes avec le câblage. Il se pourrait que je doive y aller demain pur voir si je peux lui arranger les choses. »

« Super », répondit Dar. « Mon programme est proche des phases de test. »

Kerry se redressa un peu. « Ah oui ? Ça a été rapide… tu as dit l’autre jour que tu étais un peu coincée. » Elle entoura la taille de Dar de son bras droit et lui cogna légèrement la hanche. « Qu’est-ce qui a changé ? »

« Tu m’as inspirée ce matin », lui dit Dar tandis qu’elle passait la porte principale pour entrer dans la chaleur de la journée.

« Moi ? »

« Ouaip. » Dar déverrouilla les portières de sa voiture et emmena Kerry vers elle.

« Je pensais qu’on allait marcher ? »

Dar ouvrit la portière côté passager et lui montra le siège en cuir accueillant. « J’ai envie d’avoir des ailes. »

« Des ailes ? » Mais Kerry grimpa à l’intérieur et s’allongea pour ouvrir la portière de Dar. « On va à Bayside ? »

« En effet. » Dar monta et démarra la Lexus, ajustant les conduits de climatisation pour envoyer plus d’air froid sur ses cuisses. « Je n’ai pas très envie de cubain et j’ai eu mon comptant de sushis hier. »

« Mmpf. » Kerry s’installa dans son siège et regarda la chaleur qui montait du bitume tandis que Dar sortait du parking. « Et bien, si on mange chez Hooters, je parie qu’ils n’auront pas de petits bons à riens inutiles et méchants de notre bureau assis à la table à côté au moins. »

Hm. Dar prit le virage sur Biscayne Boulevard et regarda sa compagne du coin de l’œil. « T’sais, Ker… tu ne devrais pas laisser toutes ces conneries t’inquiéter autant. »

« Je sais. » Kerry le reconnut volontiers. « Mais ça le fait. Je ne peux pas m’en empêcher. »

Le trafic était léger et Dar se débarrassa rapidement du trajet du bureau jusqu’au centre commercial branché, passant sous le parking pour trouver un endroit protégé du soleil près de l’entrée. Elles sortirent et elle verrouilla les portières, rejoignant Kerry pour le court trajet à pied dans les confins du centre. « Alors, c’était quoi cette fois-ci ? » Finit-elle par demander. « Je n’ai entendu aucun bavardage aujourd’hui et en général je les entends par Maria. »

Tu parles. Kerry s’arrêta pour regarder une vitrine, repérant une jolie robe. « Oh tout le monde fait du buzz sur ma blessure de guerre », marmonna-t-elle. « Mariana a ressenti le besoin d’envoyer un fichu e-mail là-dessus. »

Dar regarda la robe. « Elle t’irait bien. » Elle la montra du doigt.

« Mm. Je l’aime bien », dit Kerry avant de se tourner pour continuer à marcher. « Pourquoi tout le monde s’inquiète de ce que je fais pendant mon temps libre, Dar ? »

Dar haussa les épaules. « C’est la nature humaine », dit-elle. « Qu’est-ce qu’ils ont tous pensé, que je t’ai battue ? » Elle regarda la réaction de Kerry, le soudain mouvement de ses traits et sa tête qui se tournait lui donnant une réponse avant même que sa compagne ne parle. « Tu parles. » Elle rit ironiquement. « Si j’avais tenté ce mouvement, il serait passé droit au-dessus de ta tête et tu m’aurais frappé les fesses en passant. »

Tout le visage de Kerry se pinça. « Tu sais quoi ? » Elle s’arrêta et fit face à Dar. « Tu sais pourquoi j’étais si furieuse au sujet de tout ça ? »

« Parce que ce sont des idiots ? » Proposa Dar.

« Parce que je ne voulais pas que tu entendes tout ça et que je me sens mal que les gens pensent ça. » Kerry mit sa main sur le ventre de Dar et la gratta doucement. « Ça m’a vraiment ennuyée. »

Dar la poussa vers le trottoir à nouveau. Elles marchèrent le long des magasins, s’arrêtant pour regarder à l’intérieur de temps en temps. Kerry s’arrêta pour se coller contre l’une des vitrines, repérant un Ski-Doo. « Ooooh… tu sais quoi, Dar, c’est juste comme une… »

« Moto pour aller dans l’eau », acquiesça Dar avec un sourire. « Pour autant que je déteste avoir à les éviter sur l’eau, on s’amuse beaucoup avec. » Elle fit une pause et regarda le visage de Kerry avec attention. « Tu veux qu’on en achète deux pour le chalet ? »

« Mmm… » Extrêmement tentée, Kerry décolla son nez de la vitrine. « On va y réfléchir. » Elle prit le bras de Dar et elles repartirent, passant près d’une boutique Sharper Image et par consentement mutuel elles ne regardèrent pas à l’intérieur (Ndlt : boutique de drones). Elles devaient rentrer de déjeuner à une heure raisonnable et si elles entraient là, non seulement elles ne rentreraient pas mais elles finiraient par dépenser une fortune pour des objet qui paraissaient utiles mais pas aussi critiques.

Faire des courses ensemble était toujours dangereux mais amusant, avait remarqué Kerry. Elles avaient tendance à s’offrir des appareils coûteux l’une à l’autre et quand elles étaient ensemble, c’était tout bonnement ridicule parfois. Ce n’est pas comme si elles ne pouvaient pas se le permettre mais vraiment, est-ce qu’elles avaient besoin de plus de perroquets en bois colorés pour la maison ?

Ou des bols pour chiens peints à la main ?

« Hé regarde. » Dar montra. « Des Bernard-l’hermite. »

Kerry continua à marcher, s’assurant qu’elle avait une bonne prise sur le bras de Dar. « Non. »

« Mais ils sont mignons… regarde, ils ont peint leur coquille. » Dar marcha en arrière regardant la boutique. « Et ils ont des petites maisons en noix de coco… ce serait génial sur ton bureau. »

« Nonononononon… » Kerry tira plus fort. « Des ailes… des ailes, viens, oublie les crabes. »

Dar se mit à rire, fit le tour et emmena Kerry vers l’escalator. Elles évitèrent quelques touristes désorientés au sommet qui tentaient de prendre les marches montantes pour descendre et elles firent le tour de l’étage supérieur pour finir devant la porte de chez Hooters.

Kerry avait raison sur une chose, dut admettre Dar tandis qu’elle suivait la jeune femme blonde vers une table vide près de la fenêtre. Personne, absolument personne, ne s’attendrait soit à les voir là soit serait mortifié d’être vu en train de déjeuner eux-mêmes à cause de ce que les gens diraient.

« Bonjour ! » Une jolie fille aux cheveux rouges qui portait un short crininellement court et un tee-shirt coupé au niveau de l’estomac s’approcha. « Comment allez vous les filles ? »

« Bonjour Cheryl ! » Kerry la salua avec un sourire. « Comment vont les cours ? »

« Ils me rendent cinglée. » La jeune femme secoua la tête d’un air désabusé. « J’ai trois cours de labo de biochimie avancée ce semestre et chaque fois que je vois une assiette d’ailes de poulet, je m’attends à les voir bouger. Comme d’habitude ? »

« Bien sûr. » Dar se mit sur son tabouret et coinça ses pieds dans les anneaux. A part la vue, qu’elle n’était pas très fière d’avouer aimer, elle appréciait le restaurant parce qu’il manquait de la foule habituelle du déjeuner plus commune dans leur bâtiment.

« Alors. » Kerry joua avec la nappe. « Est-ce que j’ai surréagi à toutes ces conneries de discussion ? »

Dar posa son menton sur un poing. « Est-ce que Mari a vraiment envoyé un e-mail ? »

« Oui. Je veux dire qu’elle n’est pas entrée dans les détails, elle a juste dit que j’avais été frappée par le type avec qui je m’entraîne au karaté. »

« Ce n’est pas du karaté. » Dar fronça les sourcils.

« Non, mais ça a été inscrit avec du bon sens », admit Kerry. « Je ne sais pas, plus j’y pense, plus je pense que j’ai éclaté pour rien. » Elle soupira. « Sur Mark qui ne le méritait pas. »

« Dis-lui », suggéra Dar. « Il sait que tu l’as fait pour une bonne cause. »

Le regard vert clair se leva pour l’étudier, tandis qu’un doux sourire apparaissait sur les lèvres de Kerry. « Ce qui fait une différence pour moi c’est que tu sais que je l’ai fait pour une bonne cause. »

Cheryl choisit ce moment pour revenir, posant un pichet de thé glacé et deux verres, ainsi que des assiettes et un nouveau rouleau de serviette en papier. « Alors, comment ça va vous deux ? » Demanda-t-elle. « J’ai vu deux techniciens à vous hier… ils disaient qu’ils travaillaient au port ? »

« Ouaip », répondit Kerry, tandis que Dar s’affairait à leur verser du thé. « Nous travaillons sur ces navires là-bas. » Elle montra du doigt, même si on ne pouvait pas voir grand-chose du port à part les ponts supérieurs. « Nos gars ont fini ici ? Ooh… attendez que je les taquine. » Elle rit.

« Oui oui… et tu vas expliquer que tu l’as su… comment ? »Dar lui tendit un verre et fit un clin d’œil à Cheryl.

Cheryl lui rendit son clin d’œil et partit leur chercher leurs ailes.

« Toi et ta logique. » Kerry se sentait bien plus détendue maintenant. Le pire, réalisa-t-elle, ça avait été sa crainte de voir Dar découvrir les rumeurs. Maintenant il semblait que Dar pensait juste qu’ils étaient stupides, alors elle était libre de le penser aussi.

L’était-elle ?

Kerry soupira, souhaitant pouvoir le faire, et s’en débarrasser. Mais elle ne le pouvait pas et ça la tannait toujours, et maintenant elle devait penser à ce qu’elle allait en faire. Puis une pensée lui vint, un souvenir de plus tôt ce jour-là. « Réclamer mon territoire ? » Demanda-t-elle tout haut, lançant un regard perplexe à Dar.

« Quoi ? »

« Rien. Juste quelque chose que quelqu’un a… dit… » La voix de Kerry ralentit et traîna. Elle soupira à nouveau. « Encore des conneries. »

Dar lui ébouriffa les cheveux. « Merci d’avoir été outrée pour moi, Ker. Mais la seule opinion dans ce building qui compte pour moi, c’est la tienne. » Elle fit un sourire à Kerry et puis son regard dépassa sa compagne quand elle saisit un mouvement. « Fils de biscuit. »

« Quoi encore ? » Kerry tourna la tête, manquant régurgiter son thé quand elle vit ce que Dar regardait. Shari et Michelle assises avec un Peter Quest à l’air très supérieur, à une table à l’extérieur. « Oh, merde. »

« Je ne pense pas qu’ils puissent nous voir », observa Dar. « Voyons combien je peux offrir à Cheryl pour jouer les Maria. »

« Oh Seigneur. » Kerry se couvrit les yeux.

« Ou peut-être juste pour écouter », continua Dar d’une voix plus douce et plus calculatrice. « Après tout, le dernier endroit où elles s’attendent à voir de la concurrence, c’est ici, hein ? »

« Mm. » Kerry sentit un chatouillis d’appréhension dans ses tripes. Ou peut-être que c’était juste l’excitation de tout ça. « Le dernier endroit auquel elles penseraient. »

Mais à ce point, se demanda-t-elle, est-ce qu’elles venaient de devenir ce qu’étaient Shari et Michelle ? Y étaient-elles déjà ? Kerry prit son thé et sirota. « Je préfèrerais qu’on se contente de manger », finit-elle par dire en regardant Dar droit dans les yeux. « Et qu’on les ignore. »

Cheryl revint et posa deux assiettes d’ailes chaudes et croustillantes devant elles. « Et voilà les filles… autre chose ? »

Dar choisit une aile et salua Cheryl avec. « Nan… tout va bien. »

Kerry prit une aile à son tour et attendit que la serveuse parte avant de parler. « Merci. »

Dar fit un clin d’œil et mâcha son aile, apparemment peu concernée. « Tes désirs sont des ordres », dit-elle. « En plus, le mieux qu’on pourrait trouver c’est ce qu’on sait déjà. »

Kerry prit une bouchée satisfaite de la réponse. Du moins pour l’instant. 

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A suivre chapitre 18

 

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02 juillet 2019

Missy is Good ! (bis)

mar

Encore une édition entièrement consacrée à Missy Good !

- Le Cercle de la vie, cinquième partie

- Cible mouvante, partie 16, chapitre 35

En ce qui concerne Cible Mouvante, cette partie était la dernière traduite par Gaby et relue par Fryda. N'ayant plus de nouvelles de Gaby depuis vraiment TRES longtemps (coucou Gaby, si tu passes par ici, fais-moi signe), et trouvant dommage d'arrêter la traduction de cette FF, Fryda s'est proposée pour continuer le travail.  Je n'aurai qu'un mot, MERCI !!

Bonne lecture !

Kaktus

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Le Cercle de la Vie, cinquième partie

Avertissements en 1ère partie


Le Cercle de la Vie-5ème partie

Par Melissa Good

Traduction : Fryda (2019)


 

Il faisait vraiment noir quand Gabrielle se sentit sortir du sommeil, seules quelques-unes des torches brûlaient avec agitation dans leur support encastré, l’air était quasiment nettoyé de la fumée envahissante. Elle mit le nez dans l’épaule réconfortante de Xena, inhalant une bouffée de l’odeur familière qui lui était propre, celle du cuir et de la peau chaude, et de la sueur qui les recouvrait toutes deux. Son corps était blotti dans la sécurité des bras de la guerrière et elle ressentit un moment plaisant de paix profonde tandis qu’elle bougeait la tête pour regarder sa compagne endormie.

Les cheveux en désordre amenèrent un sourire ironique à ses lèvres, et elle leva la main pour les repousser, exposant le front bien fait. Alors les yeux bleu clair clignèrent et la fixèrent, avec une franchise totale qu’elle n’avait plus vue depuis les mois passés depuis son retour.

Combien de chances vais-je encore avoir ? Se demanda Gabrielle silencieusement, tandis qu’elle passait le bout de ses doigts sur les pommettes hautes. Elle est toujours tellement inquiète de me faire du mal… combien de fois va-t-elle se dévoiler autant pour que je la déchire ? « Salut. » Elle recourba ses lèvres en un sourire. « Nous avons maintenant un bazar véritablement honnête, pas vrai ? » Elle montra la grotte par-dessus son épaule d’un coup d’œil.

« Mmmhmm », acquiesça Xena en enroulant une boucle de cheveux blonds autour de son doigt pour jouer avec. « Ça c’est sûr… on a des vampires, qui vont se réveiller affamés, un risque d’invasion de moutons, des personnes hautaines qui ont certainement fini avec moins de hauteur et mon frère qui a très possiblement rejoint la Nation Amazone. »

Gabrielle suçota doucement un lobe d’oreille tout proche. « Coflf fibe wofs », marmonna-t-elle.

Xena dégagea son oreille et mit le doigt sur ses lèvres. « Chhut. » Elle demanda le silence à sa compagne pour un long moment. « Ne tente pas les Parques, d’accord ? »

« D’accord », concéda la barde. « Je n’étais pas d’humeur à accoucher là maintenant de toutes les façons. » Elle eut un sourire penaud pour Xena tandis que la guerrière haussait les deux sourcils. « J’adore quand tu fais ça. »

« Fais quoi ? »

« Le truc avec les sourcils. » Gabrielle passa un doigt le long des cheveux noirs. « Ton visage est tellement expressif… tu dis des choses rien qu’en bougeant un muscle ici… » Elle toucha le côté de la bouche de Xena. « Ou ici… » Son doigt alla au bord d’un œil bleu, qui se plissa tandis que Xena souriait. « Tu vois ? » Elle rit. « Comment va ton dos ? »

Le regard de Xena s’intériorisa pendant un moment, puis elle bougea les épaules. « Bien. » Elle haussa les épaules, s’enfonçant dans les fourrures et étirant tout son corps. « J’avais juste besoin d’un peu de repos. »

La barde se souleva et tira une des épaules de la guerrière vers elle. « Roule par ici. »

Xena obéit, trouvant un morceau de peau goûtu à mordiller.

Gabrielle réfréna un rire tandis qu’elle regardait la peau lisse de sa compagne. Les coupures étaient refermées recouvertes d’une croûte, même la plus grande. Un sentiment de soulagement la traversa et elle embrassa affectueusement l’épaule qu’elle tirait. « Ça a l’air bien. » Elle tapota le côté de Xena et la guerrière roula de nouveau à contrecœur. « Alors. C’est quoi le plan ? »

Xena leva les mains et haussa les épaules. « Je sais pas. » Elle sourit. « Ce n’est pas comme s’il y avait une section dans le Guide des Seigneurs de guerre pour conquérir la Grande Grèce sur ‘être piégé dans une grotte sous l’eau avec un troupeau de moutons et un village rempli de fanatiques religieux sous l’influence de jusquiame’, Gabrielle », fit-elle remarquer judicieusement.

La barde éclata de rire, enfouissant son visage dans la poitrine de son âme-sœur. « Par les dieux, c’était drôle ça », finit-elle par dire en soupirant. « D’accord… alors on improvise… ou bien…  ?”

La guerrière s’étira et bâilla, puis elle farfouilla dans leurs sacs à la recherche d’une chemise. « Et bien… chaque chose en son temps… je vais aller voir cette fichue grotte qu’ils ont trouvée… qui sait… peut-être qu’on aura de la chance. » Elle regarda son âme-sœur. « Vois si tu peux trouver les Amazones, hein ? »

« Oh bien sûr. » Gabrielle croisa les bras sur sa poitrine nue. « Tu me laisses faire le truc le plus tendancieux. »

« Tch… tu es la Reine, gamine », lui rappela Xena. « Ce sont TES Amazones. »

« Et TU es une de mes Amazones, mon amour », répliqua la barde avec un léger sourire narquois. « Ou bien tu as déjà oublié ça ? »

Un haussement de sourcil. « Non… mais tu sais où je suis », répondit la guerrière d’un ton pratique, tandis qu’elle enfilait une botte. « En plus… tu es bien plus diplomate que moi. » Elle passa le bout de sa langue puis se leva et attacha la ceinture sur sa tunique.

Gabrielle se pencha en arrière en prenant appui sur ses mains et elle étudia la grande femme. « Tu es de bonne humeur », la complimenta-t-elle. « J’aime bien ça. »

Xena s’arrêta au milieu d’un geste, réfléchissant, puis elle sourit. « Oui… c’est vrai », dit-elle avec une pointe de surprise dans sa voix. Elle se pencha en avant et prit son cadeau avant de le mettre dans sa ceinture. « A tout de suite. »

La barde la regarda partir, en restant près de la paroi pour éviter les corps qu’elle pouvait à peine voir dans la faible lueur. « D’accord. » Gabrielle soupira en sortant une chemise propre pour elle-même et la passa par-dessus sa tête. Le tissu sentait la maison et… elle le pressa contre son visage et inspira. Cette légère pointe de cuir et de musc qui venait du contact avec Xena.

Bien sûr… Elle renifla sa peau. Elle portait aussi cette odeur. Un sourire passa sur ses lèvres à cette pensée séduisante et elle s’entoura de ses bras brièvement avant de se lever, s’aidant d’une fissure dans la paroi rocheuse. Un grognement attira son attention et elle se retourna pour voir Solari trébucher dans le cercle de caisses et se laisser tomber en se tenant la tête. « Salut. »

Des yeux bouffis se tournèrent vers elle dans un regard noir et amer. « Chhhut. »

La barde pencha la tête et passa un peigne dans ses cheveux. « Tu vas bien ? » Demanda-t-elle, un peu inquiète quand elle reçut un gémissement en retour.

« J’vais la tuer », marmonna Solari.

Gabrielle s’assit sur la caisse près d’elle. « Tuer qui ? »

« Ta foutue, qu’Artémis soit damnée, cul de Centaure, tête de cochon, de compagne », gémit l’Amazone. « J’vais la tuer… où elle est ? »

La barde se brossa soigneusement les cheveux et fit des tresses pour dégager sa nuque. « Solari, tu ne peux pas tuer Xena », dit-elle à l’Amazone. « Et en plus… elle n’a rien fait… alors pourquoi tu veux faire ça ? »

« N’a rien… t’étais où par Hadès ? » Gémit Solari. « tu sais avec qui j’ai fini… oh attends… laisse-moi deviner… vous avez passé un grand moment, les deux tourtereaux, pas vrai ? » Elle lança un regard noir et accusateur à Gabrielle. « Tu parles. »

Elle reçut un gentil sourire en retour. « Bon, Solari… » Gabrielle lui tapota la main. « Xena a juste fait ce qu’elle pouvait pour régler notre problème de chauves-souris… elle n’a rendu personne idiot exprès. » La barde regarda autour d’elle. « En fait… elle cherche un moyen de sortir d’ici en ce moment. »

Un gémissement. « Pourquoi tu es aussi joyeuse ? » Solari se prit la tête. « J’ai l’impression qu’un Centaure me déverse deux tonnes de merde sur le crâne. »

« Hm… » La barde réfléchit. « Et bien, Xena ne semblait pas se sentir mal avant qu’elle parte… et je ne… peut-être qu’on était loin de la fumée ou un truc comme ça… vous étiez tout près, vous tous. » Elle leva les yeux pour voir Aileen arriver péniblement, portant un petit agneau dans ses bras. « Euh… »

La jeune Amazone se laissa tomber. « Elle est mignonne, hein ? »

Solari regarda Gabrielle qui la regarda à son tour. « Adorable », dirent les deux à l’unisson.

« Oui… je l’ai sauvée de ce berger… » Dit Aileen en soupirant. « Je ne me souviens pas de grand-chose après ça… dieux… que j’ai mal au crâne. »

« Pfiou. » Gabrielle se frotta le front silencieusement. « Xena est allée examiner cette grotte… et voir s’il y a un autre moyen de sortir d’ici. » Un long gémissement lui fit lever les yeux. « Quoi encore ? »

Matthias arrivait en balançant, ses vêtements attachés à son corps avec le minimum. « Vous… êtes… des démons ! » Accusa-t-il. « Isaac a été méchamment piégé… vous venez de l’obscurité… tous. » Il les montra d’une main tremblante, puis il tomba à genoux et finit au sol, écrasant une chauve-souris.

« Hmm… » Gabrielle se gratta la mâchoire. « Je me demande avec qui il a fini ? » Elle regarda dans la faible lueur pour voir le visage de Sarah apparaître avec anxiété. « Sarah ? »

« Oui, as-tu… oh. » Elle vit son mari et soupira de soulagement. « Que le Seigneur soit loué… j’avais peur qu’il fasse quelque chose d’idiot… il est parti tellement en colère. » Elle soupira et s’agenouilla près de Matthias, posant une main sur sa tête.

« Hum… » La barde hésita. « C’était heu… un peu inattendu, je veux dire… les chauves-souris et ensuite cette fumée… est-ce que tu as… euh… »

Sarah leva les yeux. « Très déroutant, oui. » Elle soupira. « Quand Matthias m’a rejointe, je savais à peine quoi… et bien… » Elle rougit délicatement. « C’était une telle surprise. »

« Ah… alors vous deux… heu… » Gabrielle agita une main. « Vous avez fini ensemble ? »

« Oui bien sûr… on est mari et femme, non ? » Sarah sembla un peu insultée puis son regard bougea et tomba sur quelques corps endormis et emmêlés autour d’elles. « Qu… »

Gabrielle se massa les tempes. « Tout le monde n’était pas… heu… au bon endroit au bon moment, pour ainsi dire », marmonna-t-elle. « Mais… si vous deux… alors pourquoi il était tellement en colère ? »

Sarah arracha son regard du couple inattendu près d’elles et cligna des yeux. « Oh… et bien, il… Matthias a senti une force diabolique tomber sur nous, parce qu’il appréciait ce qui se passait », informa-t-elle la barde d’un ton sérieux. « Les Ecritures nous disent que cet acte nous a été donné par le Seigneur pour nous permettre d’avoir le cadeau des enfants et qu’il devrait être honoré comme une obligation sacrée. »

Solari ouvrit des grands yeux vers elle. « Et… vous pensez qu’à cause de ça, vous ne devriez pas l’apprécier ? » La voix de l’Amazone était épaissie par l’incrédulité.

La femme la fixa. « S’il y a de la joie, la tentation serait trop forte d’utiliser cet acte pour son plaisir et pas pour la gloire du Seigneur. » Elle fit une pause. « Ce serait diabolique. »

Un clignement des yeux verts. « Vous le croyez vraiment, pas vrai ? »

« De tout mon cœur, oui », répondit Sarah sérieusement. « Je sais que tu penses que nous sommes… arriérés… je le vois sur ton visage… mais la parole du Seigneur nous donne la structure et la stabilité dans notre vie et je suis en paix de vivre sous sa main qui nous guide. » Elle hésita. « Même si je ne sais pas lire comme toi… et que je n’ai jamais voyagé hors des confins de mon peuple… comme toi. Je suis heureuse. Peux-tu en dire autant ? »

Solari gardait le silence, son regard passant du visage de Gabrielle à celui de Sarah, curieuse de voir ce que la barde allait répondre. Il y avait tellement de couches dans la personne complexe que la jeune barde de Potadeia était devenue, elle n’avait vraiment aucune idée de ce que Gabrielle allait exactement répondre à ça.

Mais Gabrielle se contenta de sourire. « Oui. » Ses yeux se ridèrent autour des coins. « J’avais un choix à faire, Sarah… j’aurais pu être comme toi. » Elle réfléchit et se souvint. « Mais je suis allée partout dans le monde… j’ai vu la beauté, et l’horreur… j’ai vu la guerre et la paix, la vie et la mort… j’ai rencontré des gens dont les vies ont changé le monde et d’autres qui ont juste changé ma vie… je me suis fait de bons amis. » Là elle mit la main sur l’épaule de Solari. « Et je me suis fait quelques ennemis… et j’ai souffert de douleur et de tristesse… et j’ai eu le cadeau d’un amour dont seuls les poètes rêvent. » Elle soupira. « Alors, Sarah… oui, je suis heureuse… je ne voudrais pas que ça soit différent. »

La femme l’étudia. « Je ne te comprends pas. »

La barde haussa légèrement les épaules. « C’est bon… je ne te comprends pas vraiment non plus. » Elle soupira. « Tu veux de l’aide pour le réveiller ? » Elle montra Matthias. « Honnêtement, nous ne l’avons pas fait exprès… Xena essayait juste de calmer les chauves-souris. » Elle regarda alors autour d’elle avec malaise, tandis que les petites créatures remuaient. « Et j’espère qu’elles vont rester calmes. » Elle repéra une boule semblable au cuir toute proche et l’animal siffla vers elle, dévoilant ses crocs minuscules. « Beuh. »

« Je présume qu’elle n’a pas apprécié avec qui elle a fini », commenta Aileen en caressant son agneau.

« Bouh. » Jessan bâilla, montrant ses énormes crocs tandis qu’il avançait à pas lents dans le cercle, retirant des bouts de chauve-souris morte de dessous ses griffes. « Et bien, ça a été une sacrément bonne sieste… rappelle-moi de remercier Xena. » Il lança un regard à Gabrielle.

« Sois content de l’avoir raté », grommela Solari. « C’est devenu un peu ‘lapinesque’ par ici. »

Jessan regarda autour de lui. « Ils ne sont pas un peu petits pour ça ? » demanda-t-il intrigué. « Bon sang. »

La barde se couvrit les yeux pendant un moment puis s’éclaircit la voix. « Jess, peux-tu ramener Matthias à sa famille ? » Demanda Gabrielle. « Je vais tenter de retrouver le reste de notre groupe… Xena est allée explorer votre grotte. »

« Oh bien sûr… c’est elle qui s’amuse », grommela l’être de la forêt. « Par le Grand Arès, il fait la taille de ce cochon avec lequel j’ai dû lutter pour le dîner l’an dernier. » Mais il se dépêcha de rejoindre Matthias tandis que Sarah reculait, et il le souleva entre ses bras. « D’accord… on va où ? »

Sarah fit une grimace. « Tu manges du porc ? »

Jessan cligna de ses yeux dorés. « On les cuisine d’abord », la rassura-t-il rapidement. « Vrai. »

« Ce sont des animaux sales. » La femme secoua la tête. « On ne les touche pas. »

« Madame, j’ai des nouvelles pour vous », dit Jessan en riant. « Tous les animaux sont sales… il faut les laver d’abord. » Il enjamba un jeune homme affalé dans un abandon joyeux avec une jeune femme. « Ma mère les frotte avec du savon. »

Sarah détourna le regard. « Doux Seigneur… que diraient leurs parents ? » Murmura-t-elle, puis son regard tomba sur deux hommes un peu plus âgés, enroulés dans une boule joyeuse. « Oh bon sang », dit-elle d’un air choqué. « Matthias avait raison… c’est le mal absolu. »

« Non, pas vrai », désapprouva Jessan. « Si vous croyez ça, alors vous ne connaissez pas le mal absolu. » Il évita un bélier qui chargeait.

Sarah jaugea du regard ses deux mètres trente poilus. « Tu ne peux pas oser me dire ça », répondit-elle. « Le Seigneur nous a appris ce qu’est le mal… ses paroles sont claires. » Elle fit une pause. « Mais tu n’es pas humain… tu ne peux pas comprendre. »

« Non c’est vrai », acquiesça Jessan en montrant ses crocs dans un sourire. « Et bon sang, que je suis content de ne pas l’être… vous les humains vous vivez dans des esprits tellement étroits… c’est un miracle que vos têtes n’explosent pas. » Il posa Matthias sur un tas de peaux dans un coin où sa famille avait posé leurs affaires. « Ne t’inquiète pas… tu peux toujours te dire confortablement que c’est la fumée qui a causé tout ça… pas vrai ? » Il se redressa et la regarda droit dans les yeux, un sourcil velu haussé dans une connaissance ironique.

Elle détourna son regard et regarda au loin dans la faible lumière.

Jessan soupira et secoua la tête, sortant de leur zone pour retourner à la grotte. « C’est la seule espèce sur terre qui pense qu’elle va être punie pour savourer la vie. » Il sauta par-dessus un couple de formes blotties, puis il s’arrêta et regarda de plus près. « Oh bon sang… ça va être un choc quand ils vont se réveiller. » Ses crocs brillèrent dans un sourire puis il avança.

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L’odeur était… Xena soupira. Bon, elle devrait y être habituée, pas vrai ? C’était quoi un peu de merde de chauve-souris après ce qu’elle avait traversé dans cette autre grotte ? Son estomac se tordait malgré tout et elle prit un moment juste pour déglutir plusieurs fois avant de passer sa torche dans la grotte que l’éboulis avait ouverte.

Des battements d’ailes, surpris dans leur mouvement récompensèrent son action et elle se baissa instinctivement, avec une sensation inconfortable tandis qu’une chauve-souris passait au-dessus de sa tête pour aller dans l’autre grotte. « Génial », marmonna-t-elle en baissant les yeux pour placer ses bottes avec soin, ne souhaitant pas glisser dans ce truc.

Une paire d’yeux refléta sa lumière et fila, rejointe par plusieurs autres. « Terrifique. Des chauves-souris et des rats », soupira la guerrière. « Deux de mes machins préférés. » Un rat trotta sur sa botte et elle secoua sa jambe par pur réflexe, l’envoyant voler dans ce qui semblait être un autre groupe de rats à en juger par le couinement outragé qui s’ensuivit. « Oups. » Un rapide éclair de blanc tandis que Xena souriait. « Désolée. »

Elle s’avança, soulagée quand le toit de la grotte se souleva et qu’elle put sentir l’air frais autour d’elle. Elle leva la torche et vit un peu de reflet de la lumière sur les rochers au-dessus et un grand nombre d’yeux brillants tournés vers elle. « Tout doux, les gars… heureusement je ne fais que passer. »

Un grand morceau de guano tomba juste devant elle et elle fit la grimace. « Merci. » Elle le contourna puis se dirigea vers l’arrière de la grotte, qui devenait à nouveau plus étroit. S’il y avait des chauves-souris, elle savait qu’il y avait un chemin pour sortir pour qu’elles aillent chasser, elle devait juste le trouver. Les parois se rapprochaient et elle s’arrêta un instant, respirant régulièrement, puis elle avança jusqu’à ce qu’il devienne évident qu’elle était près de la bouche d’un tunnel.

Elle soupira. « Ce n’est pas mon année, hein ? » Un doigt passé sur la roche fut recouvert d’années d’huile visqueuse des ailes de chauves-souris tandis qu’elles passaient l’ouverture et elle s’agenouilla, regardant devant dans le trou obscur avec la torche un peu en arrière pour qu’elle envoie sa lumière devant elle.

Assez large pour qu’elle passe, si elle s’accroupissait. A peine assez large pour Jessan, s’il se comprimait, reconnut-elle, ensuite avec une profonde inspiration, elle s’avança. Ses épaules frottèrent la surface visqueuse et elle l’ignora en grimaçant, tandis qu’elle continuait de quelques mètres dans le tunnel.

Un puissant flashback la fit sursauter et elle serra la mâchoire, repoussant avec force les souvenirs de l’éboulement qui l’avait ensevelie (NdlT : événement qui a dû se produire dans Reflections of the Past/Reflets du Passé il me semble), inspirant profondément et avançant pas à pas avec les yeux bien fermés, jusqu’à ce qu’elle sente une arrivée douce d’air frais remuer ses cheveux. Elle cligna des yeux et les ouvrit, pour détecter un éclair de lueur devant elle et elle lâcha un soupir de soulagement.

Encore une dizaine de mètres puis le passage tournait vers la gauche et elle put voir un soupçon de lumière, qui se déversait et saisissait des lueurs de la pierre qu’elle voyait maintenant autour d’elle. La brise soufflait à nouveau, apportant une légère odeur de terre et une forte odeur d’eau, que la guerrière pouvait maintenant entendre, un son agité qui l’attira vers l’avant jusqu’à ce que le passage s’ouvre dans un espace bien plus grand.

Xena sortit du tunnel dans une grotte ouverte dont les parois s’élevaient autour d’elle et descendaient vers un cours d’eau rugissant qui émergeait de la roche et se déversait en cascade à travers un fossé. A travers l’ouverture, elle pouvait voir le ciel et elle pencha la tête en arrière, inspirant une délicieuse goulée d’air frais. « Bon sang que c’est bon. » Elle soupira et descendit tant bien que mal la rive vers l’endroit où le cours d’eau quittait la grotte.

Elle sauta sur un petit escarpement et un autre, posant soigneusement ses bottes sur les rochers couverts de mousse, jusqu’à ce qu’elle soit à l’embouchure du cours d’eau, une main sur la roche. Xena regarda, savourant la lumière du soleil avec un sentiment de profond soulagement et elle examina leur possible chemin de sortie.

Ce serait dur, se rendit-elle compte, et ils ne pourraient pas emporter beaucoup d’affaires. La cascade couvrait la plus grande partie de la paroi rocheuse, mais juste à l’endroit où elle se trouvait, un petit chemin à peine praticable descendait le côté de la montagne. Dur, mais faisable, surtout pour ses compagnons, qui pourraient passer les premiers et poser des cordes tout le long pour aider les autres.

Xena sourit et mit ses mains sur ses hanches, prenant un moment supplémentaire pour juste savourer le fait d’être dehors avant de reprendre le trajet de retour étouffant dans la montagne. Elle se regarda, voyant la saleté et la boue, voire pire, qui couvrait la plus grande part de son corps, et elle regarda l’eau d’un œil spéculateur, puis elle haussa les épaules et repartit à l’intérieur, s’asseyant pour enlever ses bottes avant de se redresser et de retirer sa tunique.

L’eau était glaciale et son impact envoya des ondes de choc à travers son corps, lui coupant presque la respiration jusqu’à ce qu’elle s’y habitue. Elle mit les jambes contre un escarpement rocheux et s’abaissa dans l’eau courante, laissant le cours d’eau froid se déverser sur elle dans une vague rafraîchissante.

C’était un état merveilleux et elle rit un peu, baissant la tête pour rincer ses cheveux avant d’écarter les bras et de savourer simplement le massage de l’eau. L’odeur piquante de la mousse chatouillait ses narines et elle ferma brièvement les yeux, la respirant pendant un long moment.

Puis un léger juron lui fit ouvrir les yeux et elle écouta, un sourire ironique sur les lèvres tandis qu’elle reconnaissait l’intrus. « Salut, Jess », cria-t-elle.

« Oh, Xena… il fallait que tu trouves le pire et le plus sordide moyen pour sortir de là, hein ? » Se plaignit l’être de la forêt. « J’ai des trucs dans mon pelage si horribles que ma mère me raserait si elle me voyait. »

Xena entendit le raclement de ses griffes sur le rocher et elle s’assit, puis elle se repoussa pour se relever, trempée et nue dans la lumière qui se déversait dans la grotte. « Désolée… si ça peut te consoler, je ressens la même chose. »

« Et bien, je ouah… » Jessan posa brusquement ses mains sur ses yeux. « Pour l’amour d’Arès. »

« Allons… ce n’est pas si terrible à regarder. » La guerrière sourit tout en s’avançant vers lui.  « Si ? »

Un œil doré apparut à travers les doigts velus. « Tu sais parfaitement que ce n’est pas ce que je voulais dire », la reprit l’être de la forêt, faisant comme s’il n’appréciait pas la combinaison de beauté et de puissance qui caractérisait tellement son amie. Humaine ou pas, c’était assurément une belle vue, soupira-t-il intérieurement.

Xena rit et remit sa tunique, puis elle s’assit sur un escarpement rocheux et secoua ses bottes avant de les remettre. « J’ai trouvé un moyen pour descendre, c’est hasardeux mais si on installe quelques cordes, c’est praticable. »

Jessan s’avança pour regarder vers le bas. « Joli », complimenta-t-il la vue. « Génial de pouvoir sortir de cet endroit. »

« Oui… » Approuva Xena. « Et on ferait mieux de faire sortir tout le monde d’ici avant que ces chauves-souris ne se réveillent vraiment… je n’ai aucune intention de me frayer un chemin à travers avec mon épée. »

L’être de la forêt tourna la tête, regardant la vision de Xena assise dans la lumière du soleil, l’eau brillant sur sa peau bronzée et coulant en cascade autour d’elle telle une douche tandis qu’elle secouait la tête et tirait ses cheveux en arrière. « Ces gens sont plutôt agacés là-dedans », dit-il en regardant la lumière saisir des reflets de ses yeux bleu clair tandis qu’elle le regardait. « Tu devrais peut-être les laisser là-bas. »

La guerrière secoua la tête. « Je ne peux pas faire ça, Jess… je ne peux pas empêcher ce qui s’est déjà passé, tout ce que je peux faire c’est de les sortir de là et ensuite de les laisser continuer leurs vies. » Elle se leva et alla vers lui. « Et je sais que tu veux rentrer retrouver Elaini et les enfants. »

« Oh pour sûr. » Jessan soupira. « Ecoute… je n’ai pas pris le temps de te remercier… d’être venue nous chercher. » Il posa une main velue sur son épaule, sentant le mouvement du muscle et de l’os sous ses doigts. « Je l’ai vraiment apprécié. »

Un sourire chaleureux plissa les lignes angulaires du visage de Xena. « Allons, Jess… bien sûr qu’on est venus vous chercher… c’est à ça que servent les amis, pas vrai ? » Elle lui tapota le côté. « Allons-y… je veux en finir avec cette grotte le plus tôt possible. »

Il hocha la tête pour acquiescer. « Bien… » Puis il pencha sa tête poilue. « Tu es de très bonne humeur. »

Le regard bleu clair se posa sur lui. « C’est un crime ? »

« Non non non… » Jessan remua la main. « Je… » Il plissa le front, tout en concentrant sa Vision sur elle, voyant un feu brûlant qu’il avait presque vu se calmer depuis que la barde était revenue. « Pas un crime… c’est juste bon à voir. »

Xena baissa le regard sur les rochers pendant un moment puis elle releva la tête. « Ça a été une année terrible, par Hadès », admit-elle tranquillement. « Je pense que je suis juste contente que ce soit fini. » Un léger mouvement de la tête. « Je me suis rendu compte hier soir que les cauchemars ne partiraient pas tant que je n’aurais pas décidé d’avancer… et je l’ai fait. »

« Je pense que tu as fait le bon choix », répondit Jessan.

La guerrière hocha un peu la tête puis sursauta et elle commença à avancer vers le tunnel, tandis qu’un sursaut de crainte profond et effrayant la touchait dans les tripes. « Gabrielle a des ennuis », cria-t-elle en guise d’explication tandis qu’elle plongeait la tête la première dans l’obscurité sans hésitation.

« Et tu vis pour ça, pas vrai, mon amie ? » Répondit doucement Jessan en trottinant derrière elle.

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« Très bien, maintenant écoutez. » Gabrielle leva la main, bougeant pour tenir la foule en colère dans son champ de vision. « Il y a une incompréhension. »

« Pas d’incompréhension… » Répliqua l’homme le plus proche. « C’est très clair pour moi… d’abord, vous nous piégez ici, ensuite vous nous séduisez tous avec vos tours de magie… et maintenant ta soi-disant sœur et cette créature ont disparu… ça me semble parfaitement clair ! »

Un murmure d’approbation traversa la foule. « Pensiez-vous que nous allions abandonner notre foi aussi facilement ? » Lâcha une femme. « Notre Seigneur est un berger de nos cœurs plus puissant que ça. »

« Ecoutez… nous n’essayons pas de faire que quiconque abandonne quoi que ce soit », argumenta Gabrielle. « Nous sommes piégés ici aussi, vous vous souvenez ? Xena et Jessan sont juste partis essayer de trouver un chemin pour sortir. » Elle sentit Solari et Aileen bouger pour se mettre près d’elle ; les Amazones se positionnèrent pour la protéger si les choses dégénéraient.

Encore plus, en fait. « Essayons de garder notre calme et attendons qu’ils reviennent. »

« Ils ne vont pas revenir… vous essayez vraiment de nous le faire croire ? » Le premier homme secoua la tête. « Ou alors avec ce seigneur de guerre peut-être… maintenant que nous sommes sans défense ici… nous sommes des cibles de choix… et ils vont tout prendre. » Il leva un scythe. « Je dis que nous allons prendre des otages pour avoir de la monnaie d’échange quand ils arriveront. »

« Ce n’est pas une bonne idée. » Gabrielle sentit son cœur se mettre à battre plus fort. « Ils ne sont partis nulle part et ils vont revenir d’un instant à l’autre… gardons notre calme, d’accord ? » Un regard derrière elle lui montra la silhouette de Toris qui la surplombait sur sa gauche avec Johan derrière lui et la toute petite mais pugnace Frendan près d’elle. « Nous ne sommes pas vos ennemis. »

« Ah oui ? » Demanda Sarah. « Tu penses que nous ne nous sommes pas rendu compte de ce que tu essayais de faire avec nos enfants ? » Elle montra la barde. « Saper les paroles du Seigneur ? Vous avez été trompés tous… ce n’est pas Xena le danger… c’est elle. »

Gabrielle écarta les narines. « Un danger ? Parce que je leur ai raconté des histoires ? »

« Des histoires qui détournent leurs esprits du Seigneur, oui », lança Matthias. « Sarah a raison… tu cherches à nous empoisonner avec tes mensonges. »

« Je n’ai dit aucun mensonge », répondit doucement la barde. « Mais qui êtes-vous pour parler de ça ? Vous avez kidnappé mon frère et mon ami… parce que vous pensiez qu’ils ne suivaient pas VOS enseignements ? » Elle avança d’un pas et fut consciente du mouvement des Amazones et de Toris en même temps qu’elle. « Si vous n’aviez pas fait ça, nous n’aurions jamais eu besoin de venir ici… qu’est-ce qui vous donne le droit d’essayer de les ‘soigner’ ? »

Un instant de silence. « Le Seigneur nous a donné la tâche de diffuser ses enseignements », dit Matthias sérieusement. « Nous ne cherchions qu’à les instruire avec les voies du Seigneur. »

« Oh… alors vous avez le droit de mentir… mais moi pas ? » Gabrielle sentit sa colère monter. « Qu’est-ce qui rend vos histoires plus vraies que les miennes ? »

« Nos enseignements nous viennent de Dieu… les tiens du Diable », accusa Sarah. « Nous ne voulons pas que les esprits de nos enfants soient détournés… nos traditions dénaturées, parce que tu penses qu’ils ont besoin de leçons… tes pensées… tes façons sont diaboliques pour nous. » Elle pointa à nouveau Gabrielle. « Regarde-toi… vous êtes tous comme des animaux… et toi… ce pauvre enfant en toi… qui naîtra sans un père, parce qu’aucun homme n’acceptera quelqu’un comme toi. »

La barde plissa ses yeux verts et prit une profonde inspiration, mais des mains se posèrent sur ses épaules et elle s’arrêta tandis que Toris passait près d’elle et baissait les yeux sur Sarah, ses yeux clairs brûlants et ses mains serrées en poings.

« Tu ne parles pas comme ça à ma sœur, espèce de crottin de cheval moralisateur. » Sa voix descendit en un profond grognement tellement semblable à celui de Xena que c’en était incroyable. « Ou bien je vais prendre les enseignements de ton Seigneur et te cogner sur la tête avec. » Il se retourna et fit face aux hommes assemblés. « Ça vaut pour vous tous… un pas de plus, une main levée sur elle et je vous prends tous, et vous feriez mieux de prier votre dieu après ça. »

Solari s’avança près de lui et sortit son épée, saisissant la lumière du feu sur toute sa longueur argentée. « La nation Amazone ne supporte pas très bien les menaces contre sa reine… alors si vous devez le faire, vous feriez mieux d’être prêts à mourir », leur dit-elle d’un ton ferme.

Johan mit les bras sur les épaules de Gabrielle. « Comme ils ont dit », gronda-t-il.

Gabrielle faillit se mettre à rire et elle l’aurait fait si elle n’avait pas été si furieuse. Elle se demanda si la surprotection de Xena était contagieuse. « Vous êtes dépassés, Matthias », déclara-t-elle tranquillement. « Et où est Isaac ? Il n’a pas son mot à dire dans tout ça ? Xena lui a sauvé la vie… ça ne compte pas ? »

« Un tour de magie », répliqua Matthias. « On l’a trouvé froid et mort après que ta drogue a fait son effet… un messie, avait-il dit ? Quel fou il était. »

La barde tressaillit. « Je suis désolée », dit-elle doucement. « Mais ça n’a vraiment pas été un tour. »

« Mensonges. » L’homme leva une main. « Avancez… ils ne sont que six… avec la puissance du Seigneur derrière nous, nous allons les défaire. »

« Non, vous ne le ferez pas. » La voix calme fit écho dans la grotte, accompagnée par un grondement sourd.

Les têtes se tournèrent pour voir Xena perchée sur un rocher, avec Jessan près d’elle, le pelage de l’être de la forêt pratiquement dressé et ses yeux dorés enflammés.

« J’ai trouvé un chemin pour sortir », continua la guerrière tranquillement. « Et on ferait mieux de le prendre avant que ces chauves-souris se remettent ou que cette porte lâche. » Elle fit signe derrière elle. « A travers cette grotte et le long d’un petit tunnel… il y a une paroi que nous pourrons descendre. »

Un silence figé puis tous les regards se tournèrent vers Matthias. Il fixa Xena dont la silhouette sur le rocher ressortait dans la lumière de la torche, les ombres peignant un masque menaçant sur ses traits figés. « On règlera ça dehors », finit-il par dire. « Prenez vos affaires… mais ça ferait bien de ne pas être un piège. »

Xena ne prit même pas la peine de répondre. Elle sauta de son rocher et avança à grands pas dans la grotte, s’attendant à ce que les gens se mettent hors de son chemin.

Ce qu’ils firent.

Elle eut un sourire pour Toris en se rapprochant et donna une tape dans le dos à son frère. « Joli… je ne pense pas que j’aurais pu être plus menaçante que ça. »

Toris grogna. « Pas aussi fort, sœurette… ma tête va exploser. » Il s’appuya contre elle. « Et je suis de très mauvaise humeur par Hadès…qu’est-ce qui s’est passé la nuit dernière ? »

La guerrière entoura les épaules de Gabrielle d’un long bras et soupira. « Tu ne te souviens pas ? » Elle regarda autour d’elle pour repérer Cesta qui restait invisible.

Toris secoua la tête. « Non… je me souviens des chauves-souris, puis tout est devenu épais et enfumé… ensuite je me suis réveillé avec ce qui ressemble fort à une gueule de bois. »

Xena et Gabrielle échangèrent un regard. « Et bien, tout le monde est dans le même bateau. » La guerrière brossa légèrement son vêtement. « Ne t’inquiète pas. »

« Tu es mouillée », dit Gabrielle en touchant ses cheveux. « Est-ce que le plan pour s’échapper comprend de la natation ? » Elle regarda la foule qui se rassemblait. « Parce que je pense que ça va être dur avec ces moutons. »

« Non. » Xena la fixa. « Tout va bien ? »

Gabrielle soupira. « J’ai une ou deux contractures, mais autrement ça va bien… je présume que tu avais raison, Xena… ils ne veulent vraiment pas de notre aide. »

La guerrière l’embrassa affectueusement sur la tête. « Le simple fait que nous soyons ici change les choses, Gabrielle… ils peuvent dire tout ce qu’ils veulent, mais ces gamins nous ont vus… nous ont parlé… ils s’en souviendront un jour. »

« Je pense aussi. » Gabrielle soupira. « Tu sais, je pense que parfois les gens ne veulent pas connaître la vérité, Xena… c’est plus facile de croire un mensonge, si on est à l’aise avec ça. »

Elles se regardèrent dans une compréhension mutuelle. « C’est vrai », reconnut la guerrière. « Ou parfois c’est bien moins douloureux de s’accrocher à une croyance plutôt que de faire face à la vérité. »

Un léger hochement de tête. « Tu penses que beaucoup de gens vont les suivre ? »

Xena soupira. « J’espère que non. » Elle alla à leurs affaires et échangea le coton contre le cuir, ajoutant son armure dans des gestes rapides et pratiques. « Mais la notion qu’il y a quelqu’un là haut… qui prend soin de toi et te dit quoi faire… comment vivre ta vie… c’est vraiment réconfortant pour certaines gens, Gabrielle… c’est plus facile à croire que de vivre avec des décisions que tu as prises qui causent de la souffrance à toi-même et aux personnes que tu aimes. »

Gabrielle réfléchit à ces paroles tandis qu’elles traversaient la grotte, studieusement évitées par les villageois qui les regardaient avec une suspicion effrayée. Puis son regard tomba sur un petit visage qui regardait de derrière le dos de Sarah.

Rebekah lui sourit et mit un doigt sur ses lèvres, puis elle se remit derrière sa famille.

Gabrielle sourit pour elle-même.

Les chauves-souris commençaient à se réveiller et à s’agiter, et les moutons s’agitaient aussi, les bergers ayant du mal à forcer les animaux nerveux à entrer dans le tunnel jusqu’à ce que Jessan se mette derrière eux et lâche un rugissement sourd. Alors ils filèrent rapidement et le reste des gens les suivit, lâchant des bruits de dégoût en se dirigeant vers la grotte aux chauve-souris maintenant éclairée.

Gabrielle était contente que la main stabilisatrice de sa compagne soit sur son dos tandis qu’elles avançaient dans l’espace obscur et étroit, et elle tendit la main pour tapoter une cuisse musclée en retour. « Je parie que tu adores cette partie ? »

« Oh oui », répondit Xena ironiquement.

Elles sortirent dans la caverne extérieure où plusieurs hommes étaient déjà près de la source de la cascade, regardant le chemin en contrebas. Ils semblaient travailler sur la mise en place d’un guide de cordes alors la guerrière emmena son âme-sœur vers l’eau et s’assit sur un escarpement rocheux, aidant Gabrielle à la rejoindre.

« C’est génial de respirer de l’air frais », commenta la barde tandis qu’elle se penchait et remuait les doigts dans l’eau. « Ouaouh… c’est froid. »

Xena mit ses mains en coupe et prit de l’eau pour la lui offrir.

Gabrielle sirota le liquide glacé avec prudence, embrassant les doigts de Xena au passage, regardant les yeux bleus tournés vers elle s’adoucir et se plisser légèrement tandis qu’un sourire creusait des rides aux commissures des lèvres. Elle laissa son esprit vagabonder vers la maison et elle se rendit compte qu’elle avait hâte de retrouver sa paix.

Maintenant, plus que jamais. « C’est une de nos aventures les plus étranges, pas vrai ? » Demanda-elle à son âme-sœur ironiquement.

Xena ricana puis passa la main dans ses cheveux noirs, les repoussant de son front. « Dit comme ça », fit-elle remarquer. « Il faut qu’on trouve un chariot pour rentrer à la maison. »

« Pourquoi ? » Demanda la barde en lui lançant un regard. « Tu es si fatiguée que ça ? »

« Gabrielle. » La voix de Xena tomba d’une octave.

« Allons, Xena… j’ai juste dû gérer une inondation, une panique de moutons, une attaque de chauves-souris vampires et une pendaison toute proche… je peux marcher jusqu’à Amphipolis, pour l’amour d’Artémis », répliqua Gabrielle. « Reprends-toi, d’accord ? Je suis enceinte, pas handicapée. »

La guerrière soupira. « Qu’est-ce que je vais faire de toi ? »

Un sourire brillant. « Tout ce que tu veux. »

« Très bien… alors il faut qu’on trouve un chariot pour Johan. » La guerrière réfléchit vite. « Il a subi beaucoup… ce n’est pas juste de le faire marcher jusqu’à la maison, pas vrai ? »

« Je vais lui demander », contra la barde avec un sourire mauvais. « Je vais voir ce qu’il en dit. »

« Gabrielle. » La guerrière soupira à nouveau.

« Tu ne vas pas gagner cette fois, tigresse. » Gabrielle secoua la tête. « Allons… c’est vraiment ma dernière chance de pouvoir marcher activement… on va y aller doucement. » Elle tendit la main et gratta la peau du genou de Xena légèrement. « Tu me fais ce plaisir ? »

« A une condition. » Les yeux bleu clair la regardaient avec ironie. « Tu dois promettre d’abord. »

Gabrielle se mordilla la lèvre. Promettre d’abord était toujours risqué mais elle savait au fond de son cœur que quoique l’oreiller chéri surprotecteur et farcie de cuir demandait, c’était probablement pour son propre bien. « D’accord… je promets. » Elle entoura son genou de ses mains et haussa les sourcils. « C’est quoi ? »

Elle reçut en réponse un sourire diabolique. « Je ne sais pas… je n’ai pas encore trouvé… mais ne t’inquiète pas, ça va venir. »

« Xena ! » Protesta la barde. « Ce n’est pas juste ! »

« Souviens-toi, tu as promis. » Les yeux bleus brillèrent de joie. « Allez… ils ont fini de poser la corde… lançons la parade. » Elle se mit debout et tendit une main à son âme-sœur.

« Sale gamine. » Gabrielle prit les doigts tendus et laissa Xena la mettre debout. Puis elle sautilla un peu tandis qu’un rat passait entre ses bottes. « Hé ! »

Xena cligna des yeux. « Bon sang… » Elle regarda l’animal filer puis elle regarda vers le tunnel. « Qu’est-ce que… » Un flot de rats se déversait de l’ouverture et se dirigeait vers l’escarpement rocheux. Puis elle réalisa. « Tout le monde, tenez-vous bien ! ! ! » Cria-t-elle à tue-tête. « La porte a cédé ! ! » Elle attrapa Gabrielle et la tira vers la paroi rocheuse, donnant des coups de pied aux rats tandis qu’elle accélérait.

Elles atteignirent la pierre au moment où un rugissement sauvage s’élevait dans la grotte et un flot solide d’eau explosa hors du tunnel, balayant une vague de rats devant et avançant avec une vitesse mortelle le long de l’escarpement sur lequel ils se trouvaient. « Tenez bon ! ! ! ! » Hurla Xena en tenant Gabrielle d’une main puissante et les rochers de l’autre. La barde s’enroula fermement autour de sa compagne et nicha sa tête contre l’armure de la guerrière.

Des cris leur annoncèrent que d’autres étaient moins chanceux, balayés de l’escarpement. Elle sentit l’eau la frapper comme un marteau, tirant sauvagement sur son corps, mais la prise de Xena était d’acier et la guerrière ne vacilla pas un instant.

Des corps volaient, attrapés par d’autres, plus près de la cascade, puis elle sentit Xena commencer à bouger pour se frayer un chemin le long des rochers, se retenant face à la puissance de l’eau. Gabrielle se concentra simplement pour garder son équilibre, faisant confiance à la force de Xena pour la protéger.

Les moutons n’eurent pas autant de chance. Ils volèrent par-dessus le bord de la cascade, entraînés par la pression de l’eau en bêlant. Un berger les suivit, ses bras et ses jambes battant l’air dans les flots rapides.

« Commencez à descendre le chemin », cria Xena, sa poitrine se soulevant et s’abaissant avec force, tandis que Gabrielle baissait la tête pour ne pas être assourdie. « Sortez de l’eau… vite ! »

Puis Jessan fut là, ses longs bras de chaque côté de son âme-sœur, son corps entre elles et l’eau. « Les Tarés sont déjà tous en haut », cria l’être de la forêt par-dessus le fracas. « Ton frère et Johan sont partis les premiers… avec le groupe qui installe la corde… ils essayent de leur parler. »

« Merci », cria Gabrielle à son tour, alors que Xena était occupée à crier elle-même des instructions.

Un cri fit écho et derrière le bras de Jessan, elle vit un petit corps qui déboulait. « Xena ! » La barde saisit l’attention de son âme-sœur. « Regarde ! »

Les yeux bleus étincelèrent en suivant la silhouette minuscule. « Bon sang… »

Le temps s’arrêta. Xena le sentit ralentir comme ça lui faisait toujours… elle leva les yeux et croisa le regard doré de Jessan dans un moment déchirant où la compréhension passait en lui. Puis elle retira ses bras de sa compagne et le regarda prendre le relais. Elle passa ses lèvres sur la tête dorée mouillée. « Je reviens tout de suite… » Murmura-t-elle puis elle passa sous le poignet musclé de Jessan et plongea vers l’enfant, se repoussant de la paroi de son pied et étirant son corps, tendant une main vers une cheville qui était presque… à… portée.

« Non ! » Gabrielle se tortilla dans la prise de Jessan et plongea, luttant contre sa poigne.

Xena attrapa le garçonnet… elle sentit ses doigts se refermer sur la chair et elle tira en arrière, mais l’assaut de l’eau la repoussait et la roche à laquelle elle se retenait se détacha.

Puis l’eau la saisit et elle agrippa l’enfant tandis qu’ils étaient tous les deux envoyés par-dessus le bord de la cascade et commençaient un long voyage vers le bas.

« NON ! » La voix rauque de la barde trancha le cœur de Jessan. Il la retint de toutes ses forces. « NOOON ! ! ! ! ! » L’agonie résonna dans son crane et il fut sur le point de lâcher.

De la lâcher.

Comprenant ce qu’elle ressentait, comme aucun de ces aveugles le pourrait jamais.

« Lâche-moi. » Le murmure était si bas qu’il faillit le rater. « Oh par les dieux, s’il te plaît… lâche-moi. »

Sa vision suivit la guerrière dans sa descente, sentant sa puissance, si unique parmi les siens, respirant dans sa lumière féroce. « Elle est toujours avec nous, tiens bon, petite sœur », murmura-t-il à la forme maintenant relâchée et calme dans ses bras. « N’abandonne pas. »

Des doigts saisirent son pelage, et loin de là, il pouvait sentir la présence soudaine et vivace d’Elaini, qui répondait sans aucun doute à sa détresse.

Un cri parvint du haut du chemin. Il leva la tête pour voir la tête sombre de Solari.

Leurs regards se croisèrent.

L’Amazone sourit et secoua la tête, puis elle leva le pouce.

« Elle va bien », murmura-t-il, à sa charge silencieuse. « Gabrielle ? »

Lentement, les yeux verts se levèrent vers lui. « Je sais. » Elle tapota son pelage. « Désolée d’avoir perdu la tête… c’est arrivé si vite. »

« Tout va bien. » Il relâcha un peu sa prise. « Je suis content d’avoir été là pour toi… que l’un de nous l’ait été. »

« Je suis contente que tu ais été là aussi », répondit Gabrielle, tandis que son cœur commençait à ralentir. « Tu comprends. » Elle regarda le haut du chemin où un groupe de personnes se frayaient un chemin vers le bas, loin des eaux rugissantes. Elle pouvait voir Solari qui se tenait toujours là, d’un côté, la regardant avec une expression inquiète et elle leva une main pour faire un signe.

L’Amazone leva un poing pour lui rendre son salut.

« Viens… » La barde commença à traverser l’eau avec précautions. « Je veux voir ce qui s’est passé. » Et mettre la main sur une certaine grande héroïne aux yeux bleus de ma connaissance.

***********************************

L’eau les chahutait tous les deux tandis que Xena était brièvement désorientée, ne sachant pas où était le haut jusqu’à ce qu’elle se torde en plein air, ramenant l’enfant près d’elle, un bras enroulé autour de lui.

Ils tombaient et elle savait qu’elle n’avait que quelques secondes pour prendre une décision, pressentant la roche dure de la montagne juste en dessous d’elle et se souvenant des rochers escarpés en contrebas.

Instinctivement, elle ramassa son corps puis donna un coup de pied vers le haut, sentant l’impact tandis que ses bottes frappaient les rochers et le choc soudain quand ils sortirent brutalement de l’eau qui tombait dans l’air moite, voyageant de côté pendant un long moment.

Une branche se détacha tout près et elle l’attrapa, les tirant tous les deux dans un entremêlement de branches solides qui la cognèrent tandis qu’elle tournait son corps pour protéger l’enfant qu’elle tenait sous son bras. « Ne bouge pas », dit-elle difficilement tandis qu’ils rebondissaient sur une branche mousseuse qui faillit lui faire perdre conscience lorsqu’elle la toucha à la tête.

Elle s’accrocha désespérément à l’écorce puis elle sentit un choc violent quand ses bottes touchèrent une branche plus basse, arrêtant momentanément leur mouvement. C’était suffisant pour qu’elle s’agrippe à une branche plus épaisse que celles qui éclatèrent sous elle, et elle se cogna contre le tronc d’un arbre avec un hoquet, l’entourant de son bras libre et s’y accrochant.

Pendant un long moment, tout ce qu’elle entendit fut le battement de son cœur, cognant dans ses oreilles avec une force telle qu’elle eut l’impression qu’elle lui faisait dresser les cheveux à chaque coup. Tout son corps tremblait et elle prit la précaution de verrouiller ses genoux, ses bottes contre une branche légèrement recourbée qui remuait dans le vent causé par la cascade.

Alors l’enfant prit une inspiration fait à demi d’un sanglot à demi d’un cri et elle baissa les yeux pour voir les yeux terrifiés de Ruben cloués sur elle. « Hé… tu vas bien ? » Réussit-elle à murmurer.

Il s’accrocha désespérément, entoura son corps de ses bras et de ses jambes, tremblant violemment.

« C’est bon… tout va bien », le rassura-t-elle avec une respiration saccadée, puis elle leva les yeux pour voir une ligne de visages choqués qui la regardaient de tout en haut, loin. « Tu vois ? Fais leur signe à tous, parce que moi, je ne peux pas, d’accord ? »

Le garçonnet se retint un moment puis il regarda en haut et écarta lentement et péniblement une de ses mains, pour la remuer faiblement un très bref instant, avant de se rattacher au cou de la guerrière.

Xena entendit le cri venu d’en haut et elle s’appuya contre l’écorce de l’arbre, avec une envie forte de vomir. Pire que la chute, ce fut la sensation nauséeuse de la terreur de Gabrielle, qui l’avait traversée avec une force inattendue, apportant des souvenirs rudes de ses propres émotions à la vue du corps de son âme-sœur qui disparaissait dans le puits de Dahak.

Bon, pas besoin de s’attarder là-dessus, décida-t-elle, en se concentrant sur sa respiration et l’arrêt de ses tremblements plutôt. Ils allaient bien et c’était tout ce qui comptait. « Tu vas bien ? » Demanda-t-elle à Ruben.

Le garçonnet renifla puis se frotta le visage du dos de sa main tout en la regardant. « J’ai peur. »

Xena lui fit un sourire en coin. « Oui, moi aussi. » Elle leva les yeux. « C’était un sacré saut, pas vrai ? » Elle s’étira un peu, testant ses membres pour des dommages éventuels et elle fut soulagée de ne trouver que des élancements mineurs. La chance, à nouveau. Combien de fois cette chance va-t-elle durer, se demanda-t-elle brièvement, tandis qu’elle bougeait ses pieds avec précautions en avançant vers le haut. Un de ces jours, elle le savait, son corps allait juste lever les mains de dégoût pour tous les abus et tomber en pièces.

Ce serait horrible. Xena soupira. Mais pour l’instant, ils étaient intacts tous les deux. « D’accord… écoute, nous allons descendre et aller nous asseoir sur ce gros rocher », dit-elle à Ruben. « Et nous allons attendre que les autres prennent la longue route. »

Il suçota son pouce pensivement. « D’accord », acquiesça-t-il aimablement.

Xena lui sourit. « Tiens bon maintenant. » Elle sautilla sur la branche suivante et attendit qu’elle s’arrête de bouger avant de continuer à descendre de l’arbre, faisant le tour du tronc dans un cercle avant d’être assez bas pour simplement sauter la courte distance vers le sol.

C’était bon de sentir la terre solide sous ses bottes et elle marcha jusqu’au rocher qu’elle avait repéré et posa Ruben, puis elle s’installa sur la surface chauffée par le soleil et se pencha en arrière, écoutant le flot de l’eau et le doux bruissement des arbres dans le vent froid. Son regard alla vers le chemin escarpé et elle repéra Jessan et Gabrielle immédiatement, qui se frayaient un chemin vers le bas, l’être de la forêt tout à côté de son âme-sœur.

« Peluche », déclara Ruben, qui levait également les yeux. « Ours. » Il regarda Xena. « Ours qui parle. »

« Non… ce n’est pas un ours. » La guerrière secoua la tête. « C’est une personne. »

Un plissement du petit front. « Ours. »

« Nan », l’assura Xena. « Personne. »

Ruben fit la moue puis il se tortilla pour venir s’installer sur les cuisses de Xena et commença à jouer avec son armure, puis son regard bougea et il se focalisa sur la poignée de l’épée visible juste derrière sa tête. « Tu te bats ? »

Xena l’étudia pensivement. Elle n’avait pas connu Solan à cet âge-là et elle souhaita soudain en avoir eu l’occasion. « Oui », répondit-elle tranquillement. « Je me bats. »

Il prit sa main et la bougea puis il plia son bras et regarda le biceps se former avec une expression sérieuse et attentive. « Bang », conclut-il, en examinant le poing légèrement fermé de Xena, tapotant ses phalanges de sa paume. « Bang bang. »

« Oui », acquiesça Xena avec un rire ironique. « Je fais ça aussi. »

Il bougea rapidement sur le rocher et se blottit contre elle, sa tête posée sur sa cuisse, les yeux fermés. « Toi gentille. »

Xena lui ébouriffa légèrement ses cheveux mouillés. « Parfois », reconnut-elle, en se penchant en arrière, absorbant la chaleur du soleil qui les couvrait. La brise fraîche repoussait ses cheveux en arrière, les séchant et la chaleur commença à sécher sa combinaison en cuir, qui prenait toujours une éternité.

Elle fit un pari mental avec elle-même que Gabrielle insisterait pour qu’elle se change quand elle serait là. Et qu’elle devrait faire changer d’avis à la barde, parce qu’il y avait toujours des dangers par ici. Gabrielle accepterait à contrecœur mais enlèverait sa cape et la ferait porter par la guerrière.

Xena sourit à la vue des nuages moelleux qui planaient dans le ciel. La prédictibilité était aussi réconfortante qu’une soupe chaude par une nuit froide. Elle soupira, passant en revue ce qui allait probablement être leur dernière aventure avant un bon moment.

Et très certainement une aventure intéressante et elle en était sortie finalement sans se battre.

Bon, sauf ces chauves-souris mais ça ne comptait pas, songea-t-elle. Et quelques menaces mais elles ne comptaient pas non plus. Elle leva les yeux alors que les premiers atteignaient le bas du chemin et elle reconnut la silhouette familière de Toris qui déboulait vers elle. Elle avait été tellement fière de lui un peu plus tôt, quand il s’était dressé pour défendre Gabrielle. « Salut. »

« Xena ! Tu vas bien ? » Il glissa avant de s’arrêter et s’agenouilla sur le rocher. « Tu m’as fichu une trouille bleue. » Il regarda derrière lui. « Sans parler de Gabrielle… par la grande Héra ! »

« Du calme… je vais bien », l’assura-t-elle calmement. « Je n’avais pas la patience de descendre par le chemin de toutes les façons. »

Il secoua la tête. « Xe… »

Elle eut un rire ironique. « Toris, je n’ai pas sauté par-dessus la cascade exprès, d’accord ? » Elle regarda le garçonnet qui sommeillait. « C’est devenu une sorte d’habitude. »

Toris s’assit près d’elle et mit un pied sur les rochers. « Ça semble étrange ? »

Les yeux bleus se tournèrent vers la cascade avec un peu d’éloignement. « Quand je pense à tous les gens que j’ai tués et à combien de vies j’ai ruinées ? Je te veux que c’est étrange », répondit-elle doucement.

Son frère l’observa. « La vie a une façon de maintenir l’équilibre… peut-être que ça en fait partie », dit-il.

« Peut-être », répondit paisiblement Xena. « Être malfaisante ne m’a rien apporté… tout ce à quoi j’aspirais a soit disparu, soit a été en-dessous de mes attentes… ça n’était jamais assez… jamais satisfaisant… » Elle soupira doucement. « De changer de chemin a été bien plus douloureux, mais en quatre ans, ça m’a apporté plus de moments de joie pure que toutes les années précédentes. » Son regard se tourna vers Toris. « Et le moindre n’a pas été de retrouver ma famille. »

Toris mit un bras autour de ses épaules. « Je t’aime aussi, sœurette. » Il sourit en la voyant froncer les sourcils. « Ne me frappe pas, d’accord ? »

Ils se mirent à rire ensemble avec ironie, tandis que des bruits de pas attiraient leur attention.

Matthias déboulait par-dessus les rochers, ses vêtements couverts de boue et tachés de la mousse qui recouvrait amplement les pierres qui bordaient la cascade. Son regard était sur son fils, blotti paisiblement sur les cuisses de la guerrière, les mains de Xena l’entourant pour le protéger. Il s’arrêta à quelques mètres et l’observa avec circonspection.

Xena soutint son regard puis elle secoua doucement l’épaule de Ruben. « Hé… réveille-toi… ton papa est ici. »

Le garçonnet ouvrit les yeux à contrecœur et les frotta d’un poing sale, puis il regarda son père. « Abba. » (NdlT : je jure que je n’invente rien, Abba désigne le père en hébreu J)

« Viens ici, Ruben », dit Matthias d’un ton bourru. 

« D’accord. » L’enfant se mit debout puis il se retourna et trottina vers l’avant, mettant avec prudence ses bras autour du cou de Xena tout en l’embrassant sur la joue. « Gentille », dit-il solennellement en la regardant droit dans les yeux.

Xena sentit une rougeur chauffer sa nuque et elle réussit à lui produire un demi sourire. « Merci. »

Il la tapota sur le côté de la tête puis il se retourna et s’assit sur le bord du rocher, poussa sur ses pieds et sauta sur le chemin qui menait à son père.

Toris attendit un instant puis il tourna son regard vers sa sœur. Le regard bleu glacial se tourna vers lui.

« Pas un mot », l’avertit Xena, en haussant un sourcil. « Ou tu vas te mouiller. » Elle tourna son attention vers Matthias qui avait récupéré son fils et l’étreignait. « De rien », dit-elle en mettant une pointe sarcastique dans son ton.

Il la regarda, ses yeux noirs hagards, la tension des derniers jours était évidente sur son visage. « Tu n’es pas le messie. »

Xena lui sourit ironiquement. « Je n’ai jamais dit ça. »

Matthias garda le silence un moment. « Et pourtant, quelque part tu as été touchée par le Seigneur… il t’a utilisée comme outil pour sauver nos Ecritures, pour nous guider et maintenant pour sauver mon fils. » Un très petit mouvement de la tête. « Ses voies sont vraiment impénétrables. » Une pause. « Qu’il continue toujours à poser une main de grâce sur toi. » Sur ces mots, il se retourna et se mit à reprendre son chemin vers Sarah et les deux autres enfants qui attendaient.

« Pauvre aveugle. » Toris soupira. « Il ne leur est jamais venu à l’esprit que tu n’avais pas besoin d’aide pour faire ces trucs ? »

Xena posa la tête contre la roche, ses yeux cloués sur une silhouette aux cheveux clairs presque arrivée en bas des rochers, une ligne de villageois entre elle et la barde l’empêchant de simplement se frayer un chemin vers le haut. « Toris, si tu ne me connaissais pas… est-ce que ça te viendrait à l’esprit ? » Elle croisa les bras sur sa poitrine.

Toris garda le silence pendant un long moment. « Question intéressante », finit-il par marmonner. « Ecoute… » Il changea de sujet avec embarras. « Est-ce que… je suis allé… quelque part… hier soir ? »

Xena le fixa. « Je n’en ai aucune idée, Toris… j’étais occupée », lui dit-elle franchement. « La dernière fois que je t’ai vu, Cesta t’emmenait et ensuite… je vais te dire, frérot… cette grotte aurait pu me tomber sur la tête sans que je ne remarque rien », répondit-elle honnêtement. « Où étais-tu à ton réveil ? »

Il réfléchit. « Dans un coin… tout seul. »

Xena absorba ces mots. « Tu te souviens de quelque chose ? »

Il secoua la tête. « Non… pas du tout… pas même un soupçon… juste… je pensais que je… je me souvenais de… avoir été un peu idiot, et… je , heu… semblais me rappeler avoir dit quelque chose de stupide sur les rotules de quelqu’un. »

La guerrière rit doucement. « C’était de moi que tu te moquais », le rassura-t-elle.

« Toi ? ? ? ? » Couina son frère. « Oh dieux… tu blagues… on n’a pas… heu… » Il secoua vaguement les mains.

« Non », dit Xena dans un ricanement. « Lâche-moi, tu veux bien ? »

Il soupira. « Bon… en tous cas c’est la seule chose dont je me souviens, alors… je n’ai pas besoin de raconter ça à Granella, pas vrai ? »

« Quoi…. Que tu faisais du gringue à ta sœur ? » Les yeux de la guerrière brillèrent légèrement. « Oh… je dirais probablement que non… mais je pense que ça ne ferait pas de mal si tu le disais… je suis plutôt déjà prise. »

« Oh dieux… c’est trop embarrassant même d’y penser », grogna Toris. « D’abord Jessan, ensuite toi… ma réputation vacille. »

« Tu survivras. » Xena se repoussa de son rocher et sauta sur le sol. « Excuse-moi. » Gabrielle avait atteint le bas de la piste et elle se dirigea rapidement vers la barde, la rattrapant juste au moment où elle arrivait à la petite ouverture entre les rochers qui menaient au sol solide. « Hé… désolée d’avoir dû… »

Gabrielle se contenta de passer ses bras autour de sa compagne, arrêtant son discours avant de lâcher un soupir tremblant. « Dieux. »

Xena lui massa le dos. « Oui… ça a été dur », blagua-t-elle faiblement. « Encore une fois que je dois à un arbre. » Elle relâcha sa compagne et lui prit la joue. « Je sais que ça t’a effrayée. »

La barde hocha plusieurs fois la tête. « Oui, c’est sûr que ça l’a fait… » Elle tapota la poitrine de la guerrière. « Mais j’aurais dû m’y attendre… tu es plutôt bien casée dans le département de l’impossible. » Elle fronça alors les sourcils. « Tu es mouillée. »

« Oui », approuva Xena. « C’est une cascade. Je suis tombée dedans. »

« Tu devrais te changer », dit Gabrielle sérieusement.

« Trop dangereux », répliqua Xena tout aussi sérieusement.

« Je vais chercher ta cape. » Une minuscule lueur apparut dans les yeux verts. « On maîtrise bien le sujet, pas vrai ? »

Cela lui valut un sourire ironique de la part de sa compagne, qui diminua rapidement. « Tu vas bien ? » Demanda Xena à voix basse, tandis qu’elle sentait les vibrations dans le corps de Gabrielle et la serrait plus fort. « Hé… »

La barde prit une inspiration tremblante et caressa le cuir trempé. « J’avais… un peu volontairement oublié ce que ça faisait de presque te perdre », murmura-t-elle. « Je n’y étais pas préparée. »

Xena posa son menton sur les cheveux clairs de son âme-sœur. « Oui… je sais exactement ce que tu veux dire », murmura-t-elle. « Allons… partons d’ici. » Elle regarda Jessan qui avait suivi son chemin avec prudence pour les rejoindre. « Merci Jess. »

Il hocha tranquillement la tête. « Sacré saut. »

Elle haussa les épaules. « Il fallait bien que je te donne une histoire à raconter aux enfants, pas vrai ? »

Ils se retournèrent et prirent la pente étroite et rocailleuse vers une petite clairière, où les villageois s’étaient réunis, examinant la situation.

Tout le village était parti. Xena se tint sur la crête pour regarder où il s’était trouvé et surveilla l’eau qui clapotait, maintenant siphonnée par la rivière à travers le système de la grotte et depuis la cascade. Le vent frais, qui devenait de plus en plus froid, repoussait ses cheveux et soulevait les bords de sa cape légère, et elle tira avec reconnaissance les pans sur sa combinaison toujours trempée. « Bon sang. »

Matthias et deux anciens du village se tenaient tout près, la résignation sur leurs visages. « C’est la volonté de Dieu », déclara Matthias. « Nous n’étions pas supposés être là. » Il se tourna et observa le train triste de son peuple, avec des caisses et des sacs attachés sur leur dos et quelques-uns sur le dos des moutons. « Nous allons trouver un autre foyer, quelque part plus bas sur la route. »

Xena le regarda. « Cette partie du pays n’est pas très peuplée… c’est plutôt vide plus vous vous enfoncez jusqu’à ce que vous atteigniez les montagnes, et le pays des Amazones. »

Matthias lui lança un regard amer, regardant sur sa droite le groupe des Amazones qui se tenaient près de Gabrielle assise, tandis qu’elles attendaient tranquillement. Le cuir de leur tenue luisait d’un chaud doré dans la lumière du soleil, contre la peau bronzée et les corps minces ornés de plumes et d’armes. « Non. Nous ne souhaitons pas aller par-là. »

« Ce ne sont pas des gens mauvais, Matthias… elles ont juste leurs coutumes tout comme vous », commenta la guerrière. « Comme nous tous… mais plus loin à l’ouest vous allez trouver un groupe de petits villages… je pense que leurs traditions seront plus proches des vôtres. »

Il hocha brièvement la tête. « Et vous ? D’où venez-vous ? »

« D’une cité marchande dénommée Amphipolis, à environ une demi-journée de cheval d’ici », répondit Xena. « Ma mère est aubergiste là-bas… Johan est son mari. La femme de mon frère Toris attend leur premier enfant dans quelques mois. » Elle soupira. « Nous avons une foire d’hiver dans quelques jours… vous êtes les bienvenus… venez voir si vous pouvez échanger contre une partie de ce que vous avez perdu. »

« Ce n’est pas une mauvaise idée, Matthias… nous allons vraiment manquer de tout », dit l’autre homme.

Matthias fit un signe du pouce par-dessus son épaule vers Gabrielle. « Et elle ? » Demanda-t-il. « Qui raconte des histoires à nos enfants qui leur font faire des cauchemars ? »

Xena le laissa attendre un peu, tandis qu’elle le dévisageait. « Gabrielle est Reine des Amazones… notre négociatrice principale à la cité…. Une barde talentueuse… et ma compagne », déclara-t-elle sèchement. « Qu’est-ce que tu visais en particulier ? » Elle croisa les bras sur sa poitrine. « Et ces histoires n’étaient pas pires que ce que nous venons de traverser. »

Le silence tomba tandis qu’ils la dévisageaient. « Viens », finit par dire Matthias avec un ricanement dégoûté. « Nous devons nous abriter… demain nous partons. » Il se retourna et partit à grands pas, les deux hommes sur ses talons.

La lèvre de Xena se recourba. « Pauvre idiot », marmonna-t-elle en tournant les talons pour descendre la pente, vers l’endroit où attendaient ses amis et sa famille. On ne peut pas toujours gagner, se rendit-elle compte, tandis qu’elle regardait les villageois restants se regrouper autour de Matthias et lui tourner ostensiblement le dos. Elle sentit le vent tirer sur sa cape et elle se redressa pour lui faire face et le laisser fouetter ses cheveux en arrière tandis qu’elle s’éloignait d’eux à grands pas pour aller vers un regard vert qui attendait patiemment. « Et bien… je présume qu’on décampe. »

« Pas même un merci, hein ? » Ricana Johan. « Culs de porc… la moitié s’rait morts ou pire si on n’était pas là. »

« Et pour l’or et les gemmes là-dedans, Xena ? » Demanda Gabrielle en se mettant debout, tirant sur sa tunique. « Est-ce qu’ils sont enterrés sous toute cette eau pour de bon ? »

Xena jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. « Probablement… ils sont convaincus que leur Dieu ne les veut pas dans le coin et je ne vais sûrement pas raconter ce qu’il y a dans cette grotte… et le lit de la rivière a changé de direction suffisamment pour que la plus grande partie de cet or soit recouverte à nouveau. » Elle mit le bras autour des épaules de la barde. « Tu as ta pépite, pas vrai ? »

« Mm. » Gabrielle hocha la tête. « Je pense que je vais en faire une petite amulette… peut-être un ours ou un cheval. » Elle regarda son âme-sœur et sourit. « Avec de la place pour une date de naissance dessus. »

Xena lui sourit en retour. « Bien vu. » Elle mit son sac sur son épaule et attrapa celui de Gabrielle avant que la barde ne puisse le soulever, le passant aussi sur son épaule.

« Xena. »

« Ouuui ? » La guerrière répondit en ronronnant, les deux sourcils haussés. « Tu as dit que tu allais marcher… pas que tu allais marcher en portant tout notre attirail. » Elle prit une inspiration. « Très bien… si nous partons maintenant et que nous suivons la route, et que nous avons de la chance avec le temps, nous pourrions être à la maison à la tombée de la nuit. »

« Nous y arriverons. » Les yeux de Gabrielle brillèrent. « J’ai promis à une connaissance un petit déjeuner au lit pour son anniversaire et je serais maudite si je ne tenais pas cette promesse. »

« Oh… hé… c’est vrai ça ! » Croassa Solari. « C’est le Solstice demain, pas vrai ! » Elle poussa le bras de Xena. « Quelle bonne excuse pour faire la fête. »

« Oh non », commença Xena, secouant la tête. « Pas de fêtes… et depuis quand les Amazones ont besoin d’une fichue excuse ? » Elle regarda son âme-sœur. « Désolée que les choses ne se soient pas très bien passées avec ces gens. »

Un haussement d’épaules. « Oh… je ne sais pas, Xena… j’ai eu la visite de Rebekah avant qu’ils ne chassent tous les enfants… » Elle glissa son bras autour de la taille de la guerrière. « Je l’ai renvoyée avec quelques parchemins. »

« Gabrielle. »

Elle reçut un regard sans repentir en réponse. « Tu avais raison… ces gens ne veulent pas de notre aide… mais cette fillette oui. » Elle leva le menton. « Je lui ai donné une leçon basique sur notre alphabet… et les sons… et quelques histoires faciles à lire quand elle pourra. »

Xena soupira puis se mit à rire. « Ça c’est ma Gabrielle. »

« Et la direction pour venir à Amphipolis », murmura la barde, en la regardant. « Au cas où. »

« Je me demande ce que Baracus va penser quand il finira par se montrer et qu’il ne verra plus de village », songea Toris. « Tu penses qu’il va les chercher ? » Demanda-t-il à sa sœur. « Ça pourrait apporter des ennuis. »

« On verra quand on y sera », répondit brièvement Xena. « Rentrons simplement. »

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C’était à peine le crépuscule quand la route se mit à faire un angle, menant à l’entrée principale d’Amphipolis.

Gabrielle était extrêmement reconnaissante pour ça, parce qu’elle se disait que si elle devait entendre son âme-sœur bien aimée lui demander si elle allait bien encore une toute petite fois, elle allait complètement perdre le contrôle. D’accord, le trajet avait été éprouvant et elle avait beaucoup manqué de souffle mais ça ne voulait pas dire qu’elle allait s’évanouir.

Le village avait plein de gens pour avertir de leur approche et tandis qu’ils entraient dans la cour principale, un flot de personnes se dirigea vers eux, allant de Cyrène à Elaini, et à une Granella très anxieuse.

« Hé mignonne. » Cyrène l’étreignit. « Tout s’est bien passé ? »

Voyons voir. Des chauves-souris, des rats, une inondation, des fanatiques, des seigneurs de guerre et des moutons. « Tout s’est super bien passé, maman… tout s’est bien terminé. »

« Nous sommes contents que vous soyez de retour… et au bon moment », la taquina Cyrène en lui pinçant les cheveux. « Comment va la grognonne ? »

Gabrielle regarda son âme-sœur qui s’affairait à saluer Eponine. « Elle va bien… nous avons eu un ou deux petits incidents… mais rien de bien grave. » Elle échangea un regard avec Cyrène. « En fait, je pense que je dois la faire se changer… sa combinaison en cuir est probablement encore mouillée de ce matin… nous avons eu un petit accident. »

Pour une fois, l’aubergiste ne posa pas de question. « Ça me semble être une bonne idée, mignonne… vous vous changez et vous revenez après… je pense que tu vas aimer ce qu’il y a au dîner. »

Les yeux verts passèrent à l’ambre dans le crépuscule. « Je parie que oui. » Elle s’avança et prit le coude de Xena, souriant pour saluer Eponine. « Salut Pony… contente que tu ais pu venir… comment s’est passé le voyage ? »

« Génial… » Eponine se balança sur ses talons. « Et vous ? »

« Bien… bien… écoute, je dois emprunter Xena… elle a un rendez-vous avec des vêtements secs. » Gabrielle sourit à sa compagne. « Pas vrai ? »

La guerrière lui lança un regard.

« Et je raconterai tout sur nos aventures quand on reviendra », ajouta la barde, ceci dit pour Eponine. « D’accord ? »

« C’est super », acquiesça Eponine d’un air aimable. « J’ai des notes d’Eph… et des trucs à raconter aussi. »

« Est-ce que Cait n’était pas censée venir avec toi ? » Demanda Xena en cherchant la jeune fille du regard.

« Oh… oui… elle est ici… elle et Pal sont quelque part où elles peuvent… euh… installer la foire, je pense… c’est ce qu’elle a dit. » Pony se gratta la mâchoire. « Elle sera de retour ici pour le dîner, j’en suis sûre. »

« En parlant de ça… » Gabrielle tira sur son âme-sœur. « Allons… j’ai faim. »

Xena se laissa conduire aimablement dans les confins familiers d’Amphipolis, après la cour ouverte et devant l’auberge, leurs bottes envoyant un léger nuage de poussière tandis qu’elles avançaient dans l’air maintenant froid. De l’autre côté de l’arche près de l’auberge et dans la zone derrière elle, là où se trouvait la maison de son frère dans un coin, et à gauche, niché entre deux grands chênes, se trouvait leur chalet.

La maison. Xena sourit tandis que leurs pas résonnaient familièrement sur le porche bas en bois, puis elle se tourna à demi et elle entendit le grattement de pattes qui couraient. « Tiens-toi… » Avertit-elle Gabrielle tandis qu’Arès se précipitait sur le porche et sautait avec jubilation contre elle. « Salut mon garçon… ouhaou ! »

« Rooo ! ! ! ! » Le loup rejeta sa tête en arrière et yodla. « Arggrroooo… » Il poussa sa tête contre la poitrine de Xena et renifla, tandis qu’elle ébouriffait son pelage et l’étreignait. « Grrr… »

« Hé… moi aussi je suis contente de te revoir », dit la guerrière en riant. « Mais tu devrais nous être reconnaissant d’avoir été laissé ici cette fois, mon garçon… tu aurais détesté cette situation. »

« Grrrroooo… » Il haleta puis regarda Gabrielle qui le regardait avec amusement et il changea de cible, en direction de son visage bien plus accessible.

« Atteeeends un peu… » Gabrielle vacilla sous son poids lorsque ses pattes atteignirent ses épaules et que sa tête fut au niveau de la sienne. « Doucement là, Arès… tu vas me faire tomber… je ne suis pas un arbre comme ta maman là. »

« Roo ? » Le loup lui lécha délicatement le visage.

« Oui, je t’aime aussi. » Gabrielle l’embrassa sur le museau. « Viens… il faut qu’on passe des vêtements secs à ta maman. » Arès trotta devant elles jusqu’au chalet et courut tout autour d’elles en reniflant avec intérêt. « Ouaouh… c’est bon d’être à la maison. »

« J’y pensais justement », répondit Xena tandis qu’elle accrochait sa cape et débouclait son armure, la soulevant au-dessus de sa tête avant de la laisser tomber avec un soupir de délice. « Il va falloir un après-midi tout entier pour la remettre en forme. « Fichus arbres. »

« Excuse-moi… » Gabrielle souleva une pièce, examinant une bonne inclusion. « Je préfère que ce soit là que dans toi. » Elle remua l’armure vers la guerrière. « En plus, tu t’agites toujours avec ce truc… même quand il n’y a pas besoin. »

Xena détacha ses bracelets aux bras et rit d’un air désabusé. « Oui… je présume que c’est vrai… c’est l’habitude plus qu’autre chose. » Elle se frotta les poignets là où l’armure en cuir la marquait. « Je me demande où ces gens ont fini ce soir ? »

Gabrielle s’assit et mit son pied sur la table basse toute proche de l’âtre pour retirer ses bottes, vu que se pencher n’était pas une option confortable. « Ça t’embête aussi ? Je ne sais pas, Xena… je… j’ai juste l’impression que tout ça n’est pas… fini. »

« Mm. » La guerrière s’assit pour enlever son armure de jambes, détachant les boucles en fer usé derrière ses genoux avant de soulever les plaques pesantes. « Oui… ça m’embêtait de les laisser comme ça… mais je ne voyais pas ce qu’on pouvait faire… ils ont décidé de partir dans une direction différente et ne voulaient pas d’escorte… je… » Elle soupira. « Je sais qu’ils ne nous aimaient pas, mais… » Elle délaça ses bottes et les ôta, tressaillant en voyant toute la saleté qui les recouvrait. « Beuh. »

« Oui… » Gabrielle regarda ses propres pieds tachés de boue. « Beurk… je pense qu’un bain est une bonne option, qu’en dis-tu ? »

Xena ne réfléchit pas à deux fois, elle se dirigea simplement vers la petite salle de bains et grogna presque de soulagement reconnaissant quand elle vit les seaux pleins déjà placés contre l’arrière du mur de l’âtre. « Oh oh… rappelle-moi de faire un gros câlin à ma mère pour ça », cria-t-elle tandis qu’elle vidait les seaux dans la baignoire.

Gabrielle s’adossa dans sa chaise, les mains croisées sur son ventre, fixant le plafond avec un sourire. Elle remua les pieds de contentement, ravie d’être enfin assise. « Oh, je vais le faire… » Dit-elle aux poteaux de bois.

La guerrière finit de remplir la baignoire en bois puis elle revint dans la pièce principale et prit un sac de sels de bains qu’elles avaient trouvé va savoir où. « On y va ? » Elle tendit la main à son âme-sœur.

Sentir l’eau chaude était merveilleux et Gabrielle grogna en la laissant l’envelopper, puis elle failli grogner à nouveau pour une raison différente quand des mains couvertes de savon commencèrent à la frotter partout, grattant la mauvaise boue collée de son corps en même temps qu’un léger mordillement progressait le long de son cou et de son oreille. Elle garda les yeux fermés mais tendit la main pour prendre du savon à son tour et elle commença une exploration elle aussi. « Dieux, que c’est bon », murmura-t-elle.

« Mmhmmm », approuva Xena volontiers, souriant quand elle sentit un coup contre sa main. « Le bébé le pense aussi. »

« Le bébé est content d’être sorti de cette mauvaise grotte humide et dégoûtante autant que moi », l’informa Gabrielle. « Hé… roule un peu… voyons voir ton dos. » Elle inspecta les entailles et passa doucement un doigt sur la plus profonde, toujours sensible et visible. « Celle-là a été plutôt effrayante. »

« Oui. » Xena posa le menton sur le bord de la baignoire. « Un peu trop près », songea-t-elle sobrement. « Peut-être que je dois penser à mettre plus d’armure sur ce point. »

Gabrielle cligna des yeux. « C’est une très bonne idée », complimenta-t-elle sa compagne puis elle l’embrassa légèrement sur le nez. « Je pense qu’on va avoir du temps maintenant… ça me semble être un bon projet. »

« Oh oui. » Xena enroula un bras protecteur autour de son âme-sœur. « C’est mon tour maintenant de te gâter pourrir. »

Gabrielle se rendit compte combien elle était épuisée et elle se rendit aux signaux d’alerte de son corps avec grâce. « D’accord… je pense que je me suis bien débrouillée, à te retenir pendant six mois », reconnut-elle. « Je vais commencer à ralentir un peu », promit-elle en réfrénant un bâillement. « Dieux… d’accord, sortons d’ici et allons dîner… ou je vais m’endormir sur place. »

Xena la regarda affectueusement. « Je vais te chercher quelque chose à la cuisine… nous avons quelques jours pour être avec toute la foule… tu as une excuse pour être lasse ce soir. »

Le regard vert brume la dévisagea d’un air désabusé. « Non… j’aimerais vraiment voir Cait… et passer quelques minutes avec maman et Gran… nous pouvons rentrer tôt. »

« Tu en es sûre ? » Demanda la guerrière. « Tu sais bien qu’ils vont te pardonner. »

Oh non, ils ne vont pas le faire. « Oui… j’en suis sûre… » Elle chatouilla sa compagne dans les côtes. « Allons… maintenant qu’on n’a plus l’air et qu’on ne sent plus comme des chiots de boue. »

Elles s’habillèrent sans chichi puis passèrent leurs capes pour le court trajet vers l’auberge, où des flots de lumière passaient par les fenêtres pour la plupart fermées et se déversaient sur le sol dur et froid.

Xena mena la barde en haut des marches et sur la basse plateforme devant la porte de l’auberge, puis elle tendit la main vers la poignée de porte mais fut devancée par sa petite compagne. « Hé. »

« S’il te plait…. Je peux ouvrir une porte », lui dit Gabrielle plaisamment, et elle ouvrit la porte et se mit sur le côté. « Après toi. » Elle lui fit signe d’entrer.

Xena avait son regard sur sa compagne et saisit le léger sourire narquois juste avant d’entrer dans l’auberge.

Et d’être accueillie par un tonnerre de voix. « SURPRISE ! »

Et d’être frappée par une cascade de minuscules oiseaux de papier colorés, qui flottèrent depuis le plancher et vinrent se nicher sur sa cape, tandis qu’elle se tenait dans l’entrée, trop choquée pour bouger.

« Hé. « Gabrielle ferma la porte et lui tapota les fesses. « La vengeance se mange froide, hein ? »

Xena réalisa qu’elle regardait pratiquement chaque ami qu’elle avait en ce monde, et qui lui souriaient maintenant tout en se tapant dans le dos pour une surprise réussie. Autolycus, Salmoneus, la moitié de la Nation Amazone… elle repéra Tyldus à l’arrière, ainsi que le visage couvert de cicatrices de Palimon. Toris lui souriait, son bras entourant Granella tandis que Jessan et sa famille riaient derrière lui.

Elle ne pouvait même pas parler, pas même répondre lorsqu’Autolycus s’approcha en se pavanant et lui prit le menton.

« Joyeux anniversaire, Xena… j’allais voler pour toi la couronne de bijoux d’Egypte mais heu… » Il brossa sa moustache et se rapprocha. « Ils m’ont dit que Cléo et toi vous étiez comme ça. » Il croisa les doigts. « Et je ne voulais pas finir momifié si tu vois ce que je veux dire. »

« Je vois ce que tu veux dire », répondit faiblement la guerrière puis elle ne put s’empêcher de rire et elle leva les mains avant de les laisser retomber. « Très bien… très bien… vous m’avez eue. »

Ephiny s’approcha pour l’étreindre. « Tu parles qu’on t’a eue. » La régente se mit à rire. « Tu aurais dû voir ton visage. » Elle tendit à Xena une grande chope de quelque chose qui sentait comme si ça allait enlever les poils des fesses d’un Centaure. « Essaie ça… c’est Pony qui l’a fait. »

« Xena… Xena… écoute… tu te souviens de ce savon ? » Salmoneus se glissa entre elles, son visage barbu tout sourire. « On a une franchise ! » Il tira sur son bras. « Viens voir par ici… »

Des mains la tirèrent vers l’avant, vers une table remplie de cadeaux et des petits gâteaux de sa mère. Elle eut la présence d’esprit de tourner la tête pour trouver le regard de Gabrielle, et de voir que la barde la fixait avec un grand sourire sur les lèvres. Xena tendit la main vers elle et lui fit signe d’avancer avec un mouvement de la tête. « Je t’aurais pour ça », murmura-t-elle tandis que Gabrielle se blottissait sur son côté droit.

« Promesses, promesses… tu n’y arriveras jamais. » La barde sourit d’un air triomphant, sans voir le haussement arqué de sourcil ou le sourire diabolique rapidement masqué.

Ensemble elles rejoignirent leurs amis tandis que la fête commençait.

Bien plus tard ce soir-là, deux silhouettes qui marchaient doucement se frayèrent un chemin vers une cabane confortable et éclairée par les chandelles.

« Alors… tu vas finir par me pardonner ? » Demanda Gabrielle, en cognant doucement sa grande âme-sœur.

« Ne fais pas ça sauf si tu veux me ramasser, Gab », dit la guerrière d’un ton traînant. « J’ai bu deux chopes de bière de trop. »

« Désolée. » La barde étouffa un rire, s’étant tenue à du jus de pomme toute la soirée, savourant de voir sa compagne se faire bombarder de souhaits, de taquineries de la part de leurs amis, et de cadeaux.

Et de bière, bien entendu, et de quoi que ce soit, par Hadès, qu’Ephiny avait apporté avec elle et qui avait assommé même Autolycus pendant un moment. Le regarder ainsi que Sal essayer de développer une arnaque aux bijoux de sucre cristal avait été une sacrée expérience. « Tu vas bien ? » Elle mit la main autour du coude de Xena au cas où.

La guerrière soupira lourdement. « Oui… mais j’ai le sentiment que je vais regretter ceci demain matin … » Elle regarda sa compagne. « Depuis combien de temps tu avais planifié ça ? »

« Depuis que nous sommes allées chez les Amazones », confessa la barde. « Et bien… je veux dire qu’en fait… depuis l’année dernière, mais… j’ai fait marcher les choses… j’ai envoyé des messagers, ce genre de choses. »

« Mmph. » Xena réfléchit. « Et bien, j’ai été surprise. » Elle négocia avec prudence les quelques marches vers leur porche et alla à la porte, tendit la main vers la poignée, puis s’arrêta et regarda Gabrielle. « D’aut’ surprises ? »

« Non. » La barde lui sourit affectueusement. « Et bien… j’ai quelques trucs emballés pour toi pour demain matin, mais ça ne compte pas. »

La guerrière hocha solennellement la tête et ouvrit la porte. « Bien… j’ai une surprise pour toi alors. » Elle suivit Gabrielle à l’intérieur puis alla vers ses armes, posées avec soin sur la commode et elle les fixa. Avec un très grand sérieux, elle prit l’épée et le chakram et alla vers le grand coffre fermé d’un côté du lit, souleva le couvercle et posa les armes dedans.

Puis elle le ferma et le verrouilla, étudiant la clé un long moment avant de se redresser avec peine et d’aller vers Gabrielle. « Tiens. » Elle lui tendit la clé. « Et avant que tu me le demandes… je ne suis pas assez soûle pour ne pas savoir ce que je fais. »

Gabrielle regarda la clé en cuivre dans sa paume. « Tu es vraiment sérieuse là ? »

Les mains de Xena tombèrent légèrement sur le ventre de sa compagne et y restèrent. « Je veux connaître cet enfant. » Elle fit une pause, comme si elle réfléchissait à ses paroles. « J’ai trois mois pour voir si je peux être autre chose qu’une tueuse… pour voir si je peux laisser les combats et la mort derrière moi pour un moment.

La barde prit une profonde inspiration et referma sa main sur la clé. « Et si tu ne peux pas ? » Demanda-t-elle avec honnêteté. « Tu as un côté obscur, Xena… mais nous savons toutes les deux que ce côté obscur a apporté de la lumière à beaucoup de gens. »

« Et apporté de la douleur et de la souffrance aux gens que j’aime le plus au monde », répondit doucement la guerrière. « Je ne veux pas que cet enfant connaisse la Destructrice de Mondes, Gabrielle. » Elle baissa la tête et soupira d’un air las. « Je sais que je ne peux pas laisser tout ça derrière moi pour toujours, mais juste pour un petit moment, j’aimerais essayer. »

La barde étudia le visage assombri de sa compagne pendant un long moment avant de hocher tranquillement la tête. « Très bien… je garde ça pour toi. » Elle sentit le froid du cuivre se réchauffer contre sa peau, une confiance bizarre et sombre. « Allons… » Elle tapota la poitrine couverte de laine de sa main libre. « La journée a été vraiment très longue et tu sais qu’on va être occupées demain. »

Xena sourit et l’entoura de ses bras avant d’embrasser le dessus de sa tête affectueusement. « Merci Gabrielle », marmonna-t-elle. « J’ai adoré la fête. »

La barde sourit tranquillement, son visage enfoui dans le tissu chaud.

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Amphipolis deux mois plus tard.

La cabane était tranquille ; seul le bruissement sec des branches mortes de l’hiver dehors remuait l’air, calqué sur le doux grattement d’une plume sur un parchemin à l’intérieur. Des chandelles éclairaient l’intérieur d’une lueur chaude, faisant ressortir le profil pensif de Gabrielle tandis qu’elle se trouvait à sa table d’écriture, la tête posée sur une main et sa plume tournant paresseusement dans l’autre tandis qu’elle relisait ce qu’elle avait écrit.

La dernière foire a été un tel succès que nous avons décidé d’en avoir une autre et ce sera dans environ trois semaines. J’essaie d’arranger quelques trucs maintenant parce que j’ai le sentiment que dans trois semaines, je serai bien trop occupée pour m’inquiéter des espaces marchands.

Pas que j’ai beaucoup d’énergie à déployer là maintenant, bien sûr… parfois, je suis là assise, épuisée, et je pense à ce par quoi Xena est passée quand elle était enceinte… je veux dire, elle menait une armée sur le champ de bataille, pour l’amour de Zeus… comment faisait-elle ? Je peux à peine faire mes petites affaires ces jours-ci et elle, elle chevauchait et se battait jusqu’à la dernière minute.

Gabrielle secoua la tête et mit une main sur son estomac, tandis que le bébé bougeait et qu’une crampe la traversait. « Ouille. » Elle tressaillit, bougeant un peu et grimaçant jusqu’à ce que la crampe disparaisse. « Beuh… tu n’es pas content là-dedans, bébé ? » Demanda-t-elle à son enfant à venir, en massant doucement la surface gonflée. « Ou bien Xena te manque tout simplement, hein ? Comme à moi ? »

Elle retourna son attention à son journal. Xena était partie à contrecœur, franchement, pour un voyage de trois jours pour aller chercher « des trucs » dont elle avait dit qu’elle les avait commandés plus tôt dans l’année, et elle avait promis de rapporter des parchemins neufs en passant. Vas-y, avait dit Gabrielle à son âme-sœur nerveuse. Vas-y maintenant parce que nous sommes presque au bout là, avait-elle dit doucement en poussant la guerrière sur le chemin.

Pas qu’elle voulait s’en débarrasser, bien entendu… mais alors que la barde se rapprochait de plus en plus du terme, le besoin envahissant de la surprotéger était progressivement devenu pire, jusqu’çà ce que Gabrielle pense sérieusement à droguer son thé du matin juste pour avoir un peu de répit de l’attention trop forte.

Je me sens comme un ornement en verre. Et ce n’est pas que ce ne soit pas agréable d’être chouchoutée, un peu, mais parfois elle agit comme si j’allais me briser en un million de morceaux, quand en fait, je me sens vraiment très forte et étonnamment énergique la plupart du temps.

Et bien, pas tard la nuit, comme maintenant… ou si j’ai dû m’activer beaucoup, mais en général, je me sens super bien. Ce qui a mis Granella en colère contre moi, mais je ne peux pas l’empêcher… elle a été mise au lit ces deux dernières semaines, parce que le guérisseur était inquiet sur une naissance prématurée et elle s’est évanouie deux fois à l’auberge avant ça. Chaque fois que je vais lui apporter quelque chose, elle me lance ce regard vraiment irrité, même si je sais qu’elle souhaite simplement que tout soit terminé.

Je présume que je me dis la même chose… ça fait presque huit mois après tout, et je suis un peu fatiguée de ne pas pouvoir faire des choses simples, comme de mettre mes bottes. Et mon dos me fait mal, bien que loin de ce que vit Gran, mais Xena fait de meilleurs massages que Toris, alors je présume que ça explique aussi des choses.

Et vous le croirez ou pas… on n’a toujours pas choisi de nom pour le bébé… Oh, nous en avons passé plein en revue… mais on dirait qu’on n’en a pas trouvé qui nous plaise à nous deux… je présume qu’on pourrait simplement l’appeler ‘Hé toi’. Jusqu’à ce qu’on se décide, mais je suis plutôt sûre que Maman et tout le monde ne vont pas accepter ça plus d’un quart de chandelle.

Ces deux mois ont été très tranquilles… Xena… j’avais vraiment des doutes, mais elle a tenu sa promesse et elle n’a pas touché une arme depuis le Solstice, sauf son bâton pour continuer à amuser les Amazones et la milice. Ils pensent tous que c’est tellement étrange, mais… et je dois admettre que je ne pensais pas qu’elle le ferait mais j’avais tort, et ça a produit un changement chez elle auquel je ne m’étais pas vraiment attendue.

Elle dit que ça ne lui manque pas. Je m’interroge. Elle continue à courir et les entraînements au bâton, elle dit que c’est surtout parce qu’elle se sent bien en le faisant, ou peut-être qu’elle est trop fière pour perdre de sa forme, surtout avec les Amazones dans le coin… je ne suis pas sûre. Peut-être un peu des deux.

Elle m’a raconté une blague l’autre jour… comme ça venu de rien et elle m’a presque fait sortir le jus de pomme par les narines tellement c’était drôle. Cette tendance drôle et espiègle revient et je pense que je me fais une bonne idée de qui elle aurait été si Cortese n’était jamais venu. Ça fait mal de penser aux couches nombreuses sous lesquelles c’est enfoui… et comme ça disparait rapidement quand elle doit retrouver son côté obscur.

Je pense que nous savons toutes les deux que ça ne durera pas toute la vie… je le vois dans ses yeux parfois, une sorte de… oh, c’est étrange, mais une joie teintée de tristesse, comme quand on voit les belles feuilles de l’automne et qu’on sait que l’hiver arrive.

L’obscurité fait bien trop partie d’elle pour la laisser en paix pour toujours. Je pense que j’en suis venue à accepter ça et je sais qu’il y aura un jour où je devrai lui rendre cette clé et prendre mon bâton pour affronter cette obscurité à nouveau. C’est inévitable en quelque sorte… je pense. Mais pour l’instant et pour le temps que ça durera, je vais accepter ceci comme un moment magique dans ma vie et me contenter de le savourer. On ne peut pas s’inquiéter pour ce qui aurait pu être ou qui pourrait advenir… il faut juste prendre le présent et le rendre aussi bien que possible.

Ouaouh… c’était une digression profonde, pas vrai ? Bref, je me sentais vraiment mal à l’aise plus tôt parce que le bébé bougeait beaucoup, presque comme si elle s’entraînait au salto arrière, mais elle s’est calmée maintenant et est descendue on dirait… c’est beaucoup plus confortable, mais c’est un peu étrange. Et les crampes que j’ai ressenties cette dernière semaine sont revenues… elles me rendent folle ce soir… j’aimerais que Xena soit là… elle me distrait et je les oublie.

Des noms… des noms… une part de moi souhaiterait la prénommer de quelqu’un que nous connaissons… mais… je ne sais pas… je ne suis pas sûre de vouloir offrir à notre enfant les attentes de tout le monde… Xena dit que ça va être assez dur comme ça, parce que nous sommes plutôt bien connues, au moins dans ces contrées.

La barde fit une pause et écouta les premiers raclements d’une pluie glacée sur le toit et elle resserra son châle moelleux autour d’elle. Elle espérait que Xena se trouvait dans une auberge, loin de ce mauvais temps, bien que depuis que la guerrière portait des vêtements tout neufs à l’occasion de son voyage, il y avait de fortes chances qu’elle soit dans la boue à hauteur de genoux.

Ça ne manquait jamais.

Une autre crampe et elle s’appuya sur le bureau, fermant les yeux jusqu’à ce qu’elle passe, la laissant légèrement nauséeuse. Elle prit un morceau d’abricot séché et le mordilla, laissant la senteur forte apaiser son estomac.

Au mouvement, Arès la regarda depuis l’endroit où il était enroulé sur la douce peau d’ours sous ses pieds.

« Non, pas de fruit… tu te souviens comme tu as été malade la dernière fois, quand ton autre maman t’a donné ces cerises ? » Avertit-elle le loup plein d’espoir, puis elle leva les yeux lorsque la grêle racla la fenêtre et qu’un long gémissement de vent sortit à travers les arbres. « Génial. » Elle lança un regard au bois pour le feu que Xena avait stocké avant de partir. « Au moins, nous en avons beaucoup. » Elle posa sa plume et se frotta les yeux. « Arès, je suis vraiment fatiguée… je pense que je vais juste rester assise devant le feu un moment… qu’en penses-tu ? »

« Roo ? » Le loup la regarda d’un air inquisiteur.

« Oui, toi aussi », répondit Gabrielle tandis qu’elle se mettait debout avec précautions, attendant de retrouver son équilibre avant d’aller vers son nouveau cadeau, un fauteuil agréable et confortable que Xena avait construit, avec des coussins capitonnés et des patins arrondis sur le bas qui permettait de balancer d’avant en arrière d’une façon apaisante.

Gabrielle l’adorait et elle s’installa dans sa douceur avec un sourire, entourant ses genoux d’un quilt coloré tout en se balançant légèrement. « Bon… attention à ta queue », avertit-elle Arès qui se blottit près d’elle. « Souviens-toi de l’autre soir. » Elle s’était accidentellement posée sur l’appendice sombre et broussailleux du loup et avait compati à son hurlement d’outrage qui en était advenu. Elle posa sa tête d’un côté, observant la petite table posée dans le coin, près de l’âtre, et sur laquelle se trouvaient des petits jouets en bois de tailles variées, à divers stades de réalisation.

Les projets de Xena, qui allaient de minuscules soldats à des ours et à un petit cheval qui se balançait. Gabrielle sentit un sourire se former tandis qu’elle les fixait. D’un côté se trouvait un dragon en peluche pourpre et bleu avec des boutons à la place des yeux, un cadeau amusant de Cyrène pour remplacer Flameball usé jusqu’à la corde, le jouet de l’enfance de Xena que Gabrielle refusait de rendre.

La barde prit une inspiration tandis qu’une autre crampe tendait son corps, cette fois plus longue et douloureuse. « Ouaouh. » Elle soupira. « Peut-être que je devrais faire de ce thé que Xena m’a montré l’autre jour. » Elle passa en revue les ingrédients. « Je pense que j’ai tout ici… » Elle commença à se lever mais s’interrompit, tandis que des bruits de sabots éclipsaient la grêle, en provenance de la route principale.

Des bruits de sabots qui allaient vite et étaient accompagnés de la chaleur familière qui la fit cligner des yeux de surprise. Xena n’était pas attendue avant encore trois jours au moins… à moins que quelque chose ne se fut passé. Avec anxiété, elle écouta la porte de l’écurie s’ouvrir et se refermer, et le silence tomba, puis ce qui lui sembla juste quelques moments plus tard, elle entendit à nouveau la porte et puis des bruits de pas bottés dans sa direction à une vitesse régulière.

Arès se précipita à la porte et l’atteignait au moment où elle s’ouvrit violemment, un courant d’air froid et de grêle révélant la haute silhouette sombre de sa compagne. Xena… » La barde mit les mains sur les accoudoirs. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »

La guerrière entra, sa poitrine se soulevant, et elle referma la porte derrière elle, une main caressant la tête d’Arès d’un air absent. « Tu vas bien ? »

Décontenancée, Gabrielle regarda la cabane. « Oui… je vais bien… » Elle regarda son âme-sœur. « Qu’est-ce qui se passe chez toi, par Hadès ? » Elle fixa la guerrière trempée et boueuse. « Par les dieux, enlève ces vêtements avant de prendre froid… et qu’est-ce que tu fais ici ? »

Xena avança dans la cabane, retirant sa cape pour la pendre sur les crochets près de la porte. Elle portait des leggins lourds de cheval en laine de couleur bordeaux avec une tunique en laine assortie qui la couvrait jusqu’à mi-cuisses et ses nouvelles bottes, qui étaient largement couvertes de saleté.

Son armure et sa combinaison en cuir étaient tranquillement pendues dans l’armoire à vêtements, inutilisées depuis deux mois et elle ne portait pas d’arme sauf son couteau de ceinture. « Je… heu… » Xena se passa une main dans ses cheveux mouillés et s’approcha, s’installant dans le fauteuil en face de son âme-sœur. « C’est dingue, je présume… j’ai juste eu le sentiment que je devais être ici », confessa-t-elle. « Ça doit être les nerfs. » Elle fit une pause. « Tu es sûre d’aller bien ? »

Les yeux verts roulèrent ironiquement. « Xena… oui, je vais très bien… à l’exception de quelques crampes et d’un dos douloureux », admit-elle. « J’allais justement faire de ce thé que tu m’as montré l’autre soir. » Elle soupira puis grimaça tandis qu’une autre crampe se produisait. « A moins que tu n’aies quelque chose de mieux à l’esprit. »

Xena se leva lentement puis alla vers elle, s’agenouilla et mit une main chaude sur son poignet. « Des crampes ? »

Gabrielle hocha la tête. « Oui… comme j’ai pu en avoir… seulement celles-ci sont un peu plus persistantes… elle me rendent un peu folle ce soir… alors je suis plutôt contente que tu sois rentrée. »

Son âme-sœur posa doucement une main sur son épaule. « Assieds-toi. » Elle toucha avec prudence le ventre de la barde, testant avec soin, puis elle lâcha un long souffle régulier. « J’ai quelque chose pour ça, oui… mais tu ne vas pas aimer. »

« Non ? » La barde jouait avec une mèche de de ses cheveux noirs avec agitation.

« Non… ça implique de pousser beaucoup. » Xena posa une main sur son genou et la regarda.

« Pousser ? Je ne… » Gabrielle s’arrêta et la fixa. « Qu’est-ce que tu voulais dire exactement par-là, Xena ? »

« Ce ne sont pas des crampes… ce sont des contractions… le bébé arrive », lui dit Xena avec un léger sourire ironique. « Je présume que mon instinct était juste cette fois-ci. »

Gabrielle se sentit très choquée, avec un mélange de frisson de peur et d’anticipation. « Oh dieux… tu es sérieuse ? » Elle mit les mains sur son estomac. « Mais c’est… » Son regard se posa droit sur Xena. « Ce n’est pas trop tôt ? »

Xena pinça les lèvres. « Les bébés pensent par eux-mêmes parfois… et vu que c’est ton enfant… » Elle la taquina doucement. « Je sais qu’elle aura cette capacité. »

Une main dans ses cheveux noirs mouillés. « Notre enfant », la corrigea gentiment la barde. « Tu en es sûre ? »

Les doigts de la guerrière tracèrent un chemin autour de la courbe inférieure de l’estomac de sa compagne. « Tu vois comme le bébé a bougé ? En bas et devant ? »

« Oui… je l’ai aussi senti un peu plus tôt aujourd’hui. » Gabrielle se regarda avec fascination, puis elle se tendit alors qu’une douleur l’agrippait. « Ouille. » Elle prit une inspiration quand ce fut passé et regarda son âme-sœur. « C’est la partie difficile maintenant, hein ? » Des souvenirs flashèrent dans son esprit, d’une étable étrangère et d’une peur submergeante qui avait saisi son corps et son âme. « J’ai un peu peur. »

Xena mit une main sur son épaule. « Ça va faire mal un petit moment… si je bloque la douleur trop tôt, tout pourrait s’arrêter. »

« Comme avec Aileen », se souvint la barde.

« Oui… alors tu te contentes de rester assise ici et tu me laisse faire les préparatifs, d’accord ? » Xena se tourna à demi. « Je vais chercher le guérisseur, et… » Une main sur son bras l’arrêta et elle se retourna pour voir un regard sérieux posé sur elle. « Quoi ? »

« Juste toi », murmura doucement Gabrielle. « Je ne veux personne d’autre ici que toi. » Elle resserra sa prise sur le bras de Xena quand la guerrière ouvrit la bouche pour protester. « S’il te plait… Xena, tu es la meilleure guérisseuse que je n’ai jamais connue… et… je ne veux personne d’autre ici. »

Xena lui caressa le visage. « Gabrielle, Renas est un très bon soigneur… et tu sais que ce n’est pas toujours une bonne idée que quelqu’un de très proche s’investisse… »

« Tu ne t’étoufferas pas. » Un petit sourire triste apparut sur les lèvres de Gabrielle. « Nous le savons bien toutes les deux. » Son regard scruta le visage de Xena. « S’il te plait ? »

Perplexe, la guerrière s’assit sur ses talons et posa les mains sur les accoudoirs du fauteuil. « Si… si c’est ce que tu veux vraiment, Gabrielle… très bien… mais… » Un petit mouvement de la tête. « Je pensais que… je veux dire, je pensais qu’on avait déjà discuté de ça. »

« Je sais », répondit doucement sa compagne. « Mais j’y ai réfléchi et c’est ce que je veux vraiment, Xena… je veux qu’il n’y ait que nous deux… juste toi et moi. » Son regard bougea pour se poser fermement sur celui de Xena. « Je veux que tu sois celle… qui la mette au monde. »

Xena serra les muscles de sa mâchoire soudainement, tandis que la signification des mots la frappait.

Une confiance qu’elle n’avait pas gagnée et elle savait au fond de son cœur, qu’elle ne la méritait pas, et tout ce qu’elle pouvait faire, c’était l’accepter. « Très bien », réussit-elle à dire. « Si c’est ce que tu veux vraiment. »

Gabrielle sentit la confusion en elle et la douleur, et elle leva une main forte pour presser ses lèvres contre les phalanges. « C’est ce que je veux », affirma-t-elle. « Bon… on commence où ? »

Xena pencha la tête un long moment puis elle la releva. « Je vais faire chauffer de l’eau et préparer mon kit… te faire du thé pour t’aider à te détendre. » Elle regarda autour d’elle. « Ce serait mieux que tu marches un petit peu… tu commences à t’ouvrir. »

« Ça me parait bien », approuva doucement Gabrielle. « D’accord… si tu m’aides à me lever, je vais t’aider à choisir des herbes… qu’en penses-tu ? »

D’une manière curieuse, marcher l’aida bien, se rendit compte Gabrielle, tandis qu’elle bougeait avec beaucoup de précautions dans le chalet pour ce qui lui sembla être une douzaine de marques de chandelle, mais plus probablement moins de trois… Elle aida Xena à tout préparer puis regarda sa compagne mettre une chaise dans une petite alcôve, puis un tabouret contre le mur opposé. « C’est pour quoi faire ? »

« Pour toi. » Xena se tourna juste au moment où la barde hoquetait et se pliait en deux, et elle traversa la pièce dans un saut pour l’attraper. « Hé… » De l’humidité l’alerta. « Tu perds les eaux ? »

« Oui », siffla Gabrielle, surprise. « Oh… c’était tellement bizarre. »

« D’accord… d’accord… viens par ici et assieds-toi. » La guerrière la mena à la chaise qu’elle avait recouverte de tissus doux et la fit s’asseoir, lui levant doucement les pieds pour qu’ils soient posés contre le tabouret. Elle laissa Gabrielle lui agripper le bras tandis qu’une contraction la frappait et les doigts de la barde se resserrèrent contre sa peau. « Bon… quand tu ressens ça, tiens bon. » Elle tapota les cuisses de la jeune femme. « Utilise ça. »

« Oh dieux… » Gabrielle fit ce qu’on lui disait et ses jambes puissantes faillirent la soulever de la chaise. « Comme ça ? »

« Ouaouh… essaie de ne pas t’envoler dans le chalet, mon amour », la guida doucement Xena.

« Ça fait mal. » Le visage de la barde se contracta de douleur. « Tu peux l’arrêter ? »

« Bientôt. » La voix de Xena était basse et apaisante. Elle vérifia les progrès de l’enfant. « D’accord… tu t’ouvres vraiment bien, Gabrielle… je peux… oh… »

« Tu peux quoi ? » Lâcha la barde, nerveusement. « N’arrête pas de parler comme ça. »

« Je vois le haut de la tête du bébé », la rassura rapidement sa compagne. « C’est bon… le bébé est dans la bonne position pour naître… pas tête-bêche ou retourné. » Elle prit un long bassin d’eau chaude et le mit sous sa compagne, puis elle arrangea avec soin des longs rubans de coton propres sur la table tout près. « D’accord… quand ça fait mal, pousse. »

« Facile à dire pour toi », grogna la barde tandis que son corps semblait vouloir se déchirer en deux. « Oh dieux… » Elle prit prise sur le bras de Xena et serra fort. « Ouhhh. »

Xena tressaillit elle-même tandis que les doigts puissants serraient. « C’est ça… bon travail. » Plus de la tête était apparu, dans son sac protecteur, assez pour rassurer Xena que le bébé était bien dans le bon sens. « D’accord… encore. » Elle avala presque sa langue tandis qu’une prise bien plus puissante qu’elle ne l’avait réalisé se ferrait sur son poignet. « Oh… bien… bonne fille. » Elle inspira en voyant des yeux minuscules apparaître. « Gab, lâche mon bras. »

« Quoi ? » Faillit crier la barde. « Oh non… si je dois traverser ça, toi aussi… »

« Gabrielle… j’ai besoin de cette main pour des points de pression », lui rappela la guerrière. « Pour la douleur, tu te souviens ? »

« Oh. » Gabrielle la relâcha puis sentit un coup puis deux autres et soudain elle put respirer. « Désolée… oui… merci… je t’aime… tu es une déesse… oh… » Ça faisait toujours mal et elle pouvait sentir le désir de pousser de plus en plus fort, mais elle n’avait plus l’impression de se fracturer. « Oh… » Elle appuya sur le sol. »

« C’est ça… » Xena la regardait avec une excitation à peine retenue tandis que la petite tête apparaissait et elle passa une main dessous pour la soutenir. Le sac protecteur argenté se déchira et elle l’aida à ça, essuyant la matière gluante du visage du bébé. « Encore une bonne poussée… allez. »

« Je vais te pousser toi. » La barde serra les dents et sentit la contraction arriver, elle s’arqua, utilisant des muscles rendus puissants par des années de labeur. La tension monta et encore et elle poussa jusqu’à ce qu’elle ait l’impression que sa tête allait exploser. Puis dans un moment soudain, la pression se relâcha et son corps se détendit et ce fut fini. Elle se laissa retomber sur les oreillers et essaya de reprendre son souffle.

« Ouaouh ! » Xena baissa son autre main juste à temps pour attraper la minuscule forme qui glissait pour se libérer et se trémoussa dans sa prise. « Oh oh doucement… » Elle le mit gentiment dans l’eau chaude, rinçant le sang et les fluides de naissance, puis elle souleva la petite silhouette et attrapa un morceau de tissu pour la nettoyer. « Oh… Gabrielle… c’est une fille… »

La barde ouvrit un œil puis siffla lorsqu’une dernière contraction la traversa, et elle sentit le sac de protection du bébé la quitter. « Une fille ? » Murmura-t-elle doucement.

Xena retira le sac avec précautions. « Oui, je… »

Un cri vigoureux et audacieux lui fit presque lâcher le bébé tandis que celui-ci prenait conscience de son environnement et décida qu’elle n’aimait pas être tenue la tête en bas.

« Ouaouh… quelle paire de poumons dis donc, jeune dame », réussit à dire la guerrière, ses yeux écarquillés. Elle redressa l’enfant en colère puis l’enroula dans un morceau de tissu. « D’accord… d’accord… tiens bon… » Le bébé se trémoussa et lâcha un autre cri. « Bon sang… tu as les poumons de ta maman, hein ? » Elle berça l’enfant dans ses bras et la regarda, sentant une douleur dans sa poitrine qui fit monter une grosse boule dans sa gorge et la fit taire.

Gabrielle lutta pour se mettre assise puis elle regarda le paquet bruyant. « Elle va bien ? »

Xena nettoya les derniers fluides sur le visage du bébé et l’amena tout près de sa mère. « Tiens… » Elle tendit l’enfant à Gabrielle. « Dis bonjour à ta fille. » Elle ne put empêcher sa voix de se briser un peu tandis qu’elle retournait à sa tâche, nettoyant et soignant son âme-sœur. « Tu n’as même pas besoin d’agrafes… bon travail. » Elle mit une couverture soyeuse autour des genoux de la barde puis fixa l’enfant qui se trémoussait. « Elle est belle, Gabrielle. » Mille souvenirs la hantaient, lui faisant baisser le regard vers le sol dans un silence pensif.

Gabrielle sentit le léger poids et elle entoura l’enfant de ses bras tout en la regardant avec émerveillement. Elle toucha doucement le visage du bébé qui se calma bien que ses poings continuaient à remuer. « Oui, c’est vrai… bonjour, ma douce », murmura-t-elle avec incrédulité tandis qu’elle passait un doigt sur la touffe soyeuse de cheveux noirs sur la tête du bébé. « Je sais d’où ça vient, ça… » Elle rit doucement et jeta un coup d’œil à son âme-sœur.

Les yeux bleus étaient presque gris avec un mélange d’émotions, principalement une tristesse tranquille et douce, qui disparut lorsque Xena se rendit compte qu’elle la regardait. « Elle est parfaite », acquiesça tranquillement la guerrière. « Elle est grande vu qu’elle est arrivée à l’avance. » Elle tendit un doigt et toucha un pied minuscule.

Gabrielle hocha doucement la tête. « Je parie qu’elle va grandir joliment. » Elle saisit un petit poing et regarda les doigts s’enrouler autour des siens dans une prise solide. Le corps du bébé était couvert de rides rouges et ses yeux étaient fermés. « Elle est si mignonne. »

Xena posa son bras sur l’accoudoir et mit son menton sur son poignet, fixant le bébé. « Oui… » Son doigt traça un endroit sur le dos du bébé. « Elle a tes fesses. »

« Tch… Xena… » La barde étouffa un rire, contente de cette tentative d’humour. Elle retourna le bébé avec précautions et examina la partie en question. « Oh… je ne pense pas, non. » Puis son regard tomba sur le dos de l’enfant et elle devint très tranquille.

« Oh si », désapprouva Xena. « Le même petit arrondi. »

« Xena… est-ce que c’est une marque de naissance ? » La voix de Gabrielle avait pris un ton étrange.

« Heu… oui… je l’ai remarquée. » Xena examina la colonne vertébrale du bébé. « C’est plutôt intéressant… comme un oiseau… regarde, il y a les ailes ici… je n’en ai jamais vu de pareille. »

Gabrielle garda le silence quelques battements de cœur, savourant le moment alors qu’elle n’en avait pas eu beaucoup dans sa vie auparavant. « Moi si. » Sa voix se brisa

Le regard bleu se leva, un peu intéressé mais surtout surpris. « C’est vrai ? »

Un hochement de tête solennel. « Oui… je connais quelqu’un que j’aime énormément qui en a une juste… exactement… comme celle-ci… au même endroit précisément. » Gabrielle sentit le sourire étirer ses lèvres tandis qu’elle regardait la lente progression de réalisation se faire sur les traits expressifs de Xena.

« Tu ne veux pas dire que… » Dans un réflexe purement humain, Xena tendit une main tremblante vers son dos. « Mais non. »

« Si… et oui, c’est ce que je veux dire. » Gabrielle rendit une main pour prendre le visage de son âme-sœur. « Je ne pense pas que ce bébé est prématuré… je pense qu’elle arrive juste à temps. »

La guerrière s’affaissa sur le sol, déglutissant. Sa bouche bougea plusieurs fois mais aucun son n’en sortit. Elle réalisa soudain que parler de quelque chose et être frappée en plein visage avec des preuves étaient des choses très différentes. « Je… »

« Tiens. » Gabrielle lui tendit le petit paquet, regardant les yeux de son âme-sœur s’arrondir. « Dis bonjour à ta fille », murmura-t-elle dans un triomphe exultant. « Vas-y… »

Xena entoura l’enfant de ses mains, sentant son poids et elle la fixa, si choquée qu’elle trouva difficile même de respirer. Le bébé remua et elle la berça instinctivement, étudiant la forme trapue avec attention.

Gabrielle avait raison. Le bébé n’était absolument pas prématuré, vu sa tête couverte de cheveux noirs soyeux. Les mains et les pieds étaient complètement formés, avec de jolis petits orteils et des ongles, et le bébé était de bonne taille, avec un corps long et des membres ronds bien dessinés.

Les toutes petites mains montraient déjà de longs doigts et une prise assurée. Et une marque de naissance dont elle savait que ni son frère, ni sa mère ne l’avaient.

Une partie d’elle voulait se dissoudre dans l’hystérie sur le sol en bois du chalet. Une partie d’elle voulait se précipiter à l’extérieur et réveiller tout le village. Une grosse partie d’elle se contentait de trembler. Sa fille. « Gabrielle, je pense que c’est mieux que tu la reprennes. » Xena lui tendit le paquet, sentant le sang quitter son visage.

« Pourquoi ? » La barde la regarda, inquiète. « Elle va bien ? »

« Elle va très bien. » Xena sentit la pièce commencer à se dissoudre. « Mais je pense que je vais… »

« Dieux ! » Gabrielle regarda son âme-sœur avec un choc quand elle s’affaissa au sol, évanouie. Elle fixa sa fille, qui remua un poing vers elle. « Ma douce, tu viens de faire ce que la moitié de la Grèce s’est contentée de rêver. » Elle soupira doucement, se penchant pour frotter son nez contre celui de l’enfant. « Si ce n’est pas une façon prometteuse de démarrer, hein ? »

**************************************

La première chose dont elle eut conscience, c’est que quelque chose de froid et de mouillé était posé sur son front. Un filet d’eau froide coulait sur sa joue et elle devint lentement consciente du tapis épais et doux sous son oreille, et du son amical du feu tout près.

« Xe ? » La voix de Gabrielle était un mélange d’amusement, d’inquiétude et d’impatience. « Ma chérie… il faut que tu te lèves… si je dois appeler ton frère pour te mettre au lit, aucune de nous ne va s’en tirer pour longtemps. »

Debout. Xena fronça les sourcils. Par Hadès, qu’est-ce que je fais au sol ?Intriguée, elle essaya de se souvenir de ce qui se passait, puis ses yeux s’ouvrirent brusquement comme des pierres bleues jumelles et elle se redressa d’un bond, causant une frousse bleue à son âme-sœur.

« Eeeh ! » Gabrielle mit une main protectrice autour du paquet remuant et cligna des yeux. « Je ne voulais pas dire aussi vite… doucement là, tigresse. »

« Hum. » Xena se frotta la tête, se sentant encore retournée. « Désolée… je… je ne pense pas avoir jamais fait ça auparavant. » Elle prit le tissu mouillé que sa compagne avait posé sur son visage et l’examina, puis elle tourna son attention vers le bébé qui murmurait maintenant. Elle se glissa plus près et sourit. « Ouaouh. »

Gabrielle lui caressa les cheveux pour leur donner un semblant d’ordre. « Ça va ? Tu es encore pâle. »

« Combien de temps j’ai… euh… » Xena se frotta les yeux. « Bon sang… »

« Juste quelques minutes, c’est tout », la rassura Gabrielle. « Hé… regarde… elle ouvre les yeux. »

Elles regardèrent l’enfant qui clignait en effet des yeux minuscules, désorientés et bleu-vert.

« Hé ma douce », murmura Gabrielle. « Comment vas-tu ? »

Le bébé passa une petite langue et fit un léger bruit, ses yeux regardant le visage de Gabrielle avec fascination.

« Qu’est-ce que ça signifie, je me demande bien ? » Dit la barde d’un ton songeur.

« Et bien. » Le grondement profond de Xena attira l’attention de l’enfant et les yeux se tournèrent vers elle, s’ouvrant encore plus. « Si on considère que c’est ta fille, je présumerais que ça veut dire qu’elle a faim. »

« Ah ah. » La barde leva les yeux au ciel. « Est-ce que c’est vrai, ma chérie ? Tu as faim ? » Elle se sentit un peu nerveuse. Avec Hope elle n’avait jamais… Xena avait dit que c’était parce que son corps n’était pas prêt pour la naissance à ce moment-là, alors elle n’avait jamais eu de lait. Mais cette fois c’était différent. Elle délaça sa tunique et avec l’aide de Xena, elle positionna doucement le bébé, guidant sa tête vers son premier repas. « Voilà… allez, tu peux… ouaouh ! »

Le bébé s’accrocha à elle avec enthousiasme et trouva parfaitement l’endroit, faisant s’agrandir les yeux vert brume de Gabrielle à la succion puissante. « Bon sang… » Elle regarda l’enfant qui tétait joyeusement puis son âme-sœur, qui luttait pour empêcher un sourire narquois de venir sur ses lèvres. « Et bien… je sais très certainement d’où elle tient ce trait de caractère. »

Xena regarda le bébé, puis elle rougit légèrement mais elle sourit. « Elle est tellement mignonne. » Elle posa son menton sur l’accoudoir et regarda l’enfant avaler.

La barde leva sa main libre et traça gentiment la pommette de sa compagne. « Alors… comment va-t-on l’appeler ? Je sais qu’on a dit qu’on déciderait quand tu reviendrais, mais heu… l’appeler l’Agitée jusqu’à ce qu’on se soit remise n’est probablement pas la meilleure idée au monde. »

« Et bien… » Xena tendit la main et joua avec le petit pied qui donnait des coups en rythme avec la tétée. « Elle est plutôt fougueuse… »

« Pourquoi pas Doriana ? » Gabrielle passa un doigt sur les cheveux noirs qui ornaient la petite tête du bébé.

« Un cadeau ? » La guerrière sourit doucement. « C’est ce qu’elle est, pas vrai ? »

« Mm… » Son âme-sœur approuva doucement. « Dori, comme diminutif… Ça semble si mignon. » Elle fit une grimace quand le bébé se mit à téter plus fort. « Je présume qu’on n’a pas de raison de s’inquiéter, elle ne va pas se laisser mourir de faim, hein ? J’espère pouvoir suivre. »

La guerrière rit. « Plus elle en veut, plus tu en produis, Gabrielle… ça ira très bien. Crois-moi. » Son visage prit une teinte un peu pensive. « Je n’ai pas eu beaucoup d’occasion… juste un petit moment, mais… »

« Ça semble si étrange. » Son âme-sœur prit une inspiration en étudiant l’enfant sérieusement. « Je peux à peine croire que je vois ça. »

Le bébé ralentit ses efforts et cligna des yeux, soufflant une minuscule bulle laiteuse tandis qu’elle penchait la tête en arrière et tirait un peu la langue. Un petit poing s’enroula et elle hoqueta, ses yeux s’ouvrant encore plus de surprise.

« Hé… » Gabrielle la bougea vers le creux de son bras. « Tu as fini ? »

Un autre petit hoquet. « Je présume que oui », murmura la barde, puis elle regarda sa compagne qui suivait tout avec avidité. « Tiens… tu peux la prendre un peu ? »

« Bien sûr », répondit immédiatement Xena en prenant le paquet enveloppé dans du tissu pour le mettre au creux de son coude. « Tu vas bien ? »

Gabrielle referma sa tunique puis elle soupira et s’étira, enroulant ses jambes vers le haut avant de poser un bras sur son genou. « Tu n’as absolument aucune idée de combien je me sens bien de pouvoir faire ça. »

Le regard bleu se détourna à regret du petit sourire laiteux et se posa sur elle. « Heu… oui, en fait si », informa-t-elle son âme-sœur d’un ton ironique. « Tu te sens bien ? »

« Oui en fait… » Répondit la barde en posant ses pieds sur le sol avant de se mettre debout avec précautions. Son corps essaya de s’ajuster pour un équilibre qui ne pesait plus à l’avant et elle dut se retenir au fauteuil pour un soutien rapide. « Ouaouh… » Elle resta ainsi un moment pour s’habituer à la sensation. Elle avait mal partout et elle était très sensible là où le bébé était sorti, mais l’un dans l’autre, elle ne se sentait pas vraiment trop mal.

« C’est sympa de pouvoir voir mes genoux », fit-elle remarquer ironiquement en baissant les yeux. « Je me sens bien plus légère, c’est sûr. » Elle regarda Xena. « Tu pourrais la mettre dans le berceau une minute ? »

« Bien sûr. » Xena se leva sans effort et regarda les yeux du bébé s’agrandir tandis qu’elle regardait partout dans un brouillard. « Tiens bon… » Elle alla vers le berceau près de l’âtre, déjà couvert de linge propre. La guerrière posa très doucement le bébé et la recouvrit légèrement. « Je parie que tu es fatiguée, hein ? »

Comme mu par un signal, le bébé bâilla, faisant rire Xena, et elle chatouilla une petite paume d’un doigt avant de se lever et de faire face à son âme-sœur, qui attendait patiemment. « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Gabrielle s’avança, tressaillant un peu, et elle mit les bras autour de sa compagne, l’enlaçant pleinement pour la première fois depuis des mois. « Oh dieux… que ça m’a manqué de faire ça. »

Xena l’entoura de ses bras et l’étreignit fort, puis elle la souleva avec précautions et elle sentit la colonne de Gabrielle craquer sur toute sa longueur, accompagné par un gémissement sincère d’appréciation. « Ça t’a fait du bien ? »

« Est-ce que je t’ai dit récemment combien je t’aime ? » Répondit Gabrielle avec un soupir d’aise. « Ça a été génial. » Elle s’appuya simplement contre la guerrière pendant un court moment, puis elle leva la tête et la regarda. « Xena, nous avons une fille. »

Le regard de Xena était posé sur le berceau occupé. « Je sais… c’est tellement difficile à croire. » Elle tint Gabrielle contre elle et pressa ses lèvres sur la tête de la barde. « C’est incroyable. » Elle passa les mains sur le dos de Gabrielle lui prodiguant un massage léger, auquel répondirent des sons plutôt incohérents de plaisir. « Je parie que tu es fatiguée aussi, hein ? »

Gabrielle réfléchit. Elle leva la tête et posa le menton sur la clavicule de Xena, regardant le profil anguleux. « En fait… j’ai faim », répondit-elle un peu penaude. « Avec toutes ces crampes… excuse-moi, contractions et tout ça, je ne me sentais pas trop bien toute la journée et je n’ai pas mangé grand-chose. »

« Pas de problème », répondit Xena. « Je peux aller faire un raid à la cuisine… tu vas t’asseoir et je reviens tout de suite. » Elle étreignit la barde une dernière fois puis la relâcha, se retournant pour voir deux oreilles noires et poilues dessous le lit. « Oh oh… je me demandais où tu te cachais. »

Un museau renifla l’air. « Roo ? »

« Allons, Arès… viens voir une nouvelle amie. » Gabrielle rit en tapotant sa cuisse. « Viens ici. »

Une patte à la fois, le loup sortit de sa cachette, les regardant avec un air soupçonneux.

« Je pense qu’il est stressé parce que tu me criais dessus », dit Xena tandis qu’elle passait sa cape sur ses épaules.

Gabrielle eut un air intrigué. « C’était quand ? »

« Quand je t’ai dit de lâcher mon bras et que tu m’as dit que j’allais mourir », répondit Xena d’un ton neutre, ses yeux brillant. « Et tu as dit que si tu devais traverser toute cette douleur, alors moi aussi. »

Choquée, les yeux verts clignèrent. « Pas possible. »

Xena rit et alla vers la porte. « Ne t’inquiète pas pour ça… je reviens tout de suite. » Elle sortit, pas sans lancer un dernier regard à l’enfant qui dormait paisiblement.

« J’ai dit ça ? » Gabrielle mit les mains sur ses hanches et regarda le loup. « Vraiment ? »

« Roo. » Les yeux jaunes clignèrent avec un air de reproche.

« Ouaouh. » La barde alla lentement vers le rocking chair et s’assit avec beaucoup de prudence, contente de sentir les coussins soyeux tandis qu’elle s’appuyait sur l’accoudoir pour regarder le bébé dormir. « Tu vois, Arès ? C’est une nouvelle amie pour toi… viens par ici. »

Le loup était venu sur le bout des pattes, reniflant le berceau avec précautions. Il passa le museau à l’intérieur et sentit le petit poing sorti de sous la couverture, puis il remua la queue. « Agrrooo. » Le bébé bougea dans son sommeil et il sauta en arrière avec un reniflement.

« Quel froussard. » La barde leva les yeux au ciel puis elle mit le menton sur sa main et se contenta de regarder son nouveau-né dormir, un sentiment de paix s’installant sur elle.


Suite et fin 6ème partie

 

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