22 juin 2008
Blog remis à jour !
Et voilà !
Comme annoncé, le blog s'est considérablement amaigri, mais vous pouvez retrouver tous les textes sur le wiki de Fausta.
Mais comme promis aussi, voici de la lecture fraîche :
- la 10ème partie du Round Robin, écrite par Styx
- la deuxième partie de Conquise de L.A. Miller
- le chapitre 62 d'Insurrection au complet (parties 1-2-3) Attention, il est conseillé de relire la partie 1, puisqu'un morceau manquait lors de la première édition.
Bonne lecture et bon début d'été !!
Round Robin de l'été, 10ème partie (Styx)
Après les échanges de politesse
obligatoires, le groupe se dirigea vers la maison et prit place dans le salon,
où plusieurs tasses avaient fait leur apparition.
Catherine commençait à piaffer dans son
fauteuil alors que Spyros et Déméter après avoir passé en revue la santé de
toute la famille proche et plus éloignée, attaquaient maintenant les souvenirs
d'enfance. Profitant d'un soudain ralentissement de la conversation, elle
attaqua Spyros.
"Désolée d'interrompre les
retrouvailles, mais comment avez-vous su que Déméter était ici ?"
"Catherine !" S'exclama Déméter,
choquée par l'agressivité du ton de son amie.
"Dem ! Que veux-tu que je dise ? On
attente à ta vie. Je n'ai pas dormi depuis je ne sais plus combien de nuits. Je
ne tiens qu'avec du café. J'ai sauté dans un avion pour venir ici sans avertir
ma hiérarchie alors qu'il aurait pu s'agir d'un piège et que je te croyais
enlevée… Alors quand tu me dis que tu es en sécurité ici et que personne ne
sait rien de ta venue, mais qu'un de tes cousins te rend une visite surprise à
peine 24 heures après ton arrivée, tu permettras que je m'inquiète et que je
lui pose la question !"
A son tour, Spyros sembla tomber des nues.
"Dem', de quoi parle-t-elle ?"
Catherine se leva. "Non. C'est chacun
son tour. Répondez à ma question ! La vie de Déméter est en jeu et j'en ai
marre que tout le monde n'en fasse qu'à sa tête… toi la première !"
Jeta-t-elle à la jeune femme d'un ton excédé.
Spyros sentit la résolution de Catherine et
préféra répondre. "Je sais que la maison est inoccupée en dehors du couple
de gardiens que Dem' a installé… alors j'ai demandé à quelqu'un au village de
surveiller les choses pour moi. Habitant à Athènes, je peux intervenir plus
rapidement…"
"Donc il a su que Déméter était arrivée
et il vous a prévenu ?"
"Non, il a su que quelque chose se
passait à la maison. Il semble que Dem' ait été plutôt discrète et je ne savais
pas qu'elle serait là. Mon informateur n'était même pas sûr qu'il y ait
quelqu'un, mais il y a eu assez de mouvements inhabituels pour qu'il me
prévienne. Et maintenant, quelle est cette histoire d'attentat contre ma
cousine ?"
Il fallut deux bonnes heures d'explications
et de cris sans oublier les cafés pour que Spyros en soit au même point que les
deux femmes juste avant son arrivée.
"Cela signifie que Yorgos sait
peut-être que tu es là également. Et si personne dans l'île ne l'avait relevé,
mon arrivée en hélico ne fera que soulever des questions… Il faut que vous
reveniez à Athènes avec moi. Marianne et les enfants seront enchantés de te
voir et il ne tentera rien contre toi tant que tu seras chez moi."
Déméter semblait prête à s'y opposer, mais
Cath répondit plus rapidement. "Ce serait une bonne idée. J'ai peur que la
maison soit trop isolée si quelque chose devait se passer. Par contre, que
va-t-on faire ensuite ?"
Spyros se leva. "J'ai quelques idées,
mais on en parlera chez moi. Allez prendre vos affaires ! Je vais prévenir les
gardiens de ton départ et leur dire de garder leur bouche fermée et leurs yeux
et oreilles grand ouverts."
Une heure plus tard, l'hélicoptère se
posait à son emplacement à l'intérieur
d'une immense propriété située dans l'une des riches banlieues d'Athènes.
Déméter,
qui s'était refermée sur elle-même quand Spyros et Catherine avaient semblé prendre
les choses en main, se radoucit en voyant sa cousine et ses filleuls. Spyros
attira sa femme un instant et lui parla rapidement pendant que Déméter
présentait à Cath les plus jeunes membres de la maisonnée.
Puis la maîtresse de maison s'approcha.
"Kali spera, bonsoir. Bienvenue
dans notre demeure. Je vais vous montrer vos chambres."
Voyant que Déméter allait réagir, elle
ajouta. "Je vous installe dans l'une des suites familiales avec les
chambres communicantes."
Catherine s'arrêta au pied de l'escalier et
prit leurs deux sacs. "Je vous
remercie. J'imagine que nous sommes en sécurité ici, mais je préfère garder
Dém' dans mon champ de vision."
Marianne les précéda dans l'escalier.
"Mon époux m'a expliqué ce qui arrivait
à Déméter. Sachez que vous êtes ici chez vous aussi longtemps que ce sera
nécessaire. Mais je suis sûre qu'avec l'aide de Spyros, vous trouverez une
solution."
Elle s'arrêta devant l'avant-dernière porte
au bout du couloir. "Voici vos chambres. Comme je vous l'ai dit, elles
communiquent entre elles. Elles donnent sur l'arrière de la maison donc vous
serez plus tranquilles. Descendez quand vous voulez. Je pense que Spyros voudra
vous offrir l'apéritif, puis nous dînerons."
Déméter l'interrompit. "Et les enfants
?"
"Ils sont en train de finir de manger.
Ils pourront rester un peu avec nous avant d'aller se coucher."
"Nous allons vite redescendre. Et je te
remercie de nous accueillir ainsi."
Les deux femmes s'embrassèrent. "Je
l'aurais fait même si Spyros ne vous avait pas ramenées. Je sais à qui je dois
d'avoir rencontré mon mari."
Déméter sourit. "Tu aurais fait pareil
pour moi."
"Je ne suis pas sûre que tu me
parlerais encore si je t'avais présenté mes cousins."
Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire.
L'échange de plaisanteries semblait plutôt relever du rituel.
"Je vous laisse. Venez quand vous
voulez."
Cath et Déméter se rafraîchirent un peu,
puis rangèrent les quelques affaires qu'elles avaient emportées.
"Je viens juste de les rencontrer, mais
je peux déjà dire que j'aime bien tes cousins."
"Spyros est un amour. Nous avons
toujours été très proches. A la mort de mon oncle Vassili, certains pensaient
qu'il aurait fait un bon chef de famille, mais beaucoup le trouvaient trop
jeune."
"Descendons ! Il a dit qu'il voulait
appeler quelques contacts. Il aura peut-être du nouveau."
Styx
Conquise, deuxième partie
Conquise, partie 2
Par Leslie Ann Miller
Disclaimers- Les personnages de Xena et
Gabrielle appartiennent à Universal et Renaissance Pictures. Aucune violation
du copyright n’est intentionnée.
Violence- Oui, assez. Rien de pire que
vous pouvez voir dans la série.
Subtext/sexe- Oui, cette histoire décrit
des actes sexuels entre femmes. Si c’est illégal où vous êtes ou si ça remet en
question votre volonté, vous devriez essayer de lire autre chose.
Hurt/Comfort- Oui
Autres- Cette histoire est basée sur
l’épisode d’Hercules « Armaggedon Now »
Remerciements- Je suis spécialement
reconnaissante à Fizz pour toute son aide. Egalement merci à Ellen et les ex-
gardes ? pour leur relecture et leur assistance.
Laisser
moi des posts à gagamare@free.fr !
(traductrice) Et encore remerciements spéciaux à Lookoulook, parce que sans
elle, ce serait vraiment illisible comme traduction !
J’ai appris deux choses importantes durant le trajet jusqu’à l’Ile de Requin. Premièrement, que j’ai facilement le mal de mer. Ce n’est pas une révélation plaisante. Deuxièmement et bien que j’ai un équilibre extraordinaire sur la terre ferme avec mon unique jambe, je ne me débrouille apparemment pas aussi bien sur le pont ballottant du navire. Bien que j’ai souvent maudit la nécessité de marcher à travers des terrains rocheux et montagneux avec l’armée, je remerciais les dieux qu’Alexandre ait largement gagné sa guerre sur la terre. Je pouvais difficilement tenir debout même avec l’aide des béquilles, et je passais la plupart du voyage jusqu’à l’île en étant malade dans la cabine du capitaine.
A première vue, l’Ile du Requin apparaissait être
aussi sombre que son nom l’indiquait,
mais j’aurais pu embrasser le sol lorsque nous sommes arrivés. La directrice de
la prison était Thalassa, et elle vint à ma rencontre au port avec le capitaine
de la garde, un homme à l’allure sévère nommé Braxis. Je fus surprise de voir
que Thalassa avait un bras manquant, et je me sentis apparentée à elle
lorsqu’elle me sourit chaudement.
« C’est un honneur d’accueillir la barde de Potidaea ici, » dit-elle. « J’ai fait préparer des quartiers spéciaux pour vous à côté de la cuisine. Ils ouvrent directement sur la cour, donc il n’y a aucun escalier, exactement comme l’empereur l’a demandé. »
« Merci, » je lui dis pleine de
reconnaissance. Alexandre ne m’avait pas dit qu’il avait demandé des quartiers
spéciaux pour moi sur l’île, mais me sentant toujours aussi malade à cause du
trajet, je n’allais pas me plaindre.
Apparemment, Thalassa le vit sur mon visage.
« J’avais planifié de vous faire faire un tour de la prison, mais
peut-être préféreriez-vous aller à vos appartements pour récupérer. Vous devez
être fatiguée de votre voyage. »
« J’ai bien peur d’être terriblement sujette au
mal de mer ! » je lui dis en faisant un large sourire.
« Je comprends. » Elle se tourna vers le
capitaine. « Fais en sorte
que les affaires de Gabrielle soient amenées à ses appartements. Je vais lui
montrer le chemin moi-même. »
Le matin suivant, je fus invitée à prendre le petit déjeuner avec Thalassa dans la salle à manger des gardes. Elle fut attentive et courtoise, et je pensai que bien que mon travail ici serait sans aucun doute déplaisant, mon séjour ne le serait pas nécessairement.
« Puis-je te demander pourquoi la raison de ta
venue ? » demanda-t-elle. « Le message d’Alexandre disait
simplement que tu avais quelque
chose à faire avec Xena. »
« J’écris la biographie d’Alexandre, plus
particulièrement à propos de la guerre. Mais Xena a des informations dont j’ai
besoin pour compléter l’histoire. Je suis ici pour l’interroger. »
« Tu perds ton temps. Elle ne te dira
rien. »
« Comment le sais-tu ? »
« Crois-moi. Je connais Xena. »
Elle cracha le nom, et je fus surprise par la haine
abjecte que je pouvais percevoir dans le ton de sa voix.
« Bien sûr, je peux toujours la torturer pour
toi, » continua Thalassa, presque avec espoir.
« Je suis sûre que ce ne sera pas nécessaire, » je dis lentement. Bien que je sois épouvantée par l’idée de la torture, la pensée de voir Xena souffrir avait un certain attrait inavouable.
« Oh, mais ça a été nécessaire », dit
Thalassa sombrement.
« Vraiment ? » demandais-je, incapable d’étouffer ma curiosité morbide.
« Eh bien, tu connais Xena. Je ne peux pas laisser
ses crimes impunis. »
« Comment… comment la punis-tu ? »
Les yeux de Thalassa luisirent. « La première
fois, je l’ai jetée dans un puits grouillant de rats, et je les ai laissés la grignoter pendant quelques
jours. » Elle éclata de rire. « Elle a encore les marques sur ses
jambes. »
J’étais à la fois horrifiée et fascinée. Combien de
fois avais-je rêvé de blesser Xena pour me venger de ce qu’elle m’avait
fait ? « Mais ils ne l’ont pas tuée ? »
« Oh non, » dit Thalassa. « Elle les
a finalement effrayés, après avoir tué une douzaine d’entre eux au moins avec
ses propres dents. »
« Avec ses dents ? ! »
Thalassa acquiesça. « Non pas que je l’aurais
laissé(e) mourir, sinon, de toute
façon. Je veux qu’elle souffre longtemps avant… »
« Avant quoi ? »
« Avant qu’elle meure enfin. »
J’étais certaine que ce n’était pas ce qu’elle avait l’intention de dire, mais peu importait. Je me décidais à changer de sujet. « Ca te dérange si je te demande ce qui est arrivé à ton bras ? »
Thalassa grimaça. « Xena. Il y a pas mal
d’années elle m’a attaché et m’a abandonnée pour être mangée par des crabes
mangeurs de chair. »
Des crabes mangeurs de chair ? Eh bien, c’est nouveau ! « Oh, » je dis, trop perdue pour trouver
autre chose. Autant pour changer de sujet ! Au moins, maintenant, je comprenais la haine dans sa voix lorsqu’elle
mentionnait le nom de Xena, et pourquoi elle était si avide de la faire
souffrir.
Thalassa sourit et toucha mon visage avec sa main. « Je sais ce qu’elle t’a fait, » dit-elle doucement, et je vis la compréhension dans ses yeux. « Mais elle paie pour ce qu’elle a fait, maintenant. Il y a une justice dans ce monde. »
Ses mots étaient chaleureux, mais ils envoyèrent un
frisson le long de ma colonne vertébrale. Je me demandais seulement ce qu’elle
avait dû faire à Xena pendant toute
cette année.
« Laisse-moi te montrer la prison, »
offrit Thalassa, et j’acceptais pleine de reconnaissance.
Durant le tour, j’ai appris que Xena était la seule
prisonnière ici désormais ; les vieilles cellules avaient été converties
en baraquements confortables pour les soldats qui la gardaient. Il y avait
presque soixante personnes en tout qui vivaient là avec les soldats, les
cuisiniers, la dirigeante, et un guérisseur à la retraite qui venait d’Elis.
Presque tous étaient d’Athènes.
Xena elle-même n’avait jamais été amenée dans la cour pleine de mauvaises herbes. En vérité, on ne l’avait jamais laissée sortir de sa cellule. La cellule elle-même avait été spécialement construite.
C’était une cage au centre d’une obscure et froide salle, une torche se
trouvait tout en bas des escaliers afin d’illuminer faiblement la pièce.
Le sol était en granite, et les barreaux de la cellule étaient forgés par de grands maîtres en Chine. Ses deux bras étaient menottés et enchaînés. Les chaînes étaient ancrées au mur et couraient jusqu’à une manivelle à coté des escaliers. Lorsqu’il était l’heure d’un de ses deux repas du jour, deux gardes tournaient la manivelle, la maintenant à l’arrière de la cage pour qu’elle ne puisse pas attaquer le garde qui laissait la nourriture à portée de mains derrière les barreaux.
Depuis que même les objets ordinaires devenaient des
armes mortelles entre les mains de Xena, on ne lui donnait aucun couvert. La
nourriture était toujours servie sur une tranche de pain rassi, ou dans des
boules de pain, et on la gardait assez affamée pour qu’elle veuille manger le
pain, plutôt que d’essayer de le conserver pour l’utiliser contre un garde.
Elle avait presque tué un soldat en détraquant la manivelle avec une pomme,
alors on ne lui donnait désormais que de la nourriture molle, sans os.
Elle recevait de l’eau trois fois par jour à travers
un trou dans le plafond donnant sur un coin de sa cellule. L’eau coulait
directement entre les barreaux et elle pouvait l’utiliser pour boire, se laver,
ou laver la grille de fer qui servait de caniveau en dessous. Jusqu’à présent,
au moins, ce système semblait fonctionner. Xena était toujours vivante ;
elle n’était parvenue à tuer aucun garde et elle ne s’était pas échappée.
Cela me prit deux jours avant que je ne trouve le
courage d’aller la voir pour la première fois. La dirigeante m’avait dit
qu’elle explosait fréquemment de rage jusqu’à frôler la folie ; les gardes
m’avaient dit qu’elle avait arrêté d’essayer de tuer les rats et leur parlait à
la place désormais. Je ne savais pas bien à quoi m’attendre.
Je voulais y aller seule, mais Thalassa ne voulait
pas en entendre parler. « Je viens avec toi, » avait-elle dit,
attrapant un fouet sur le mur. « Je vais te montrer comment nous
enseignons à la grande Conquérante les erreurs de son passé. »
Quatre gardes nous escortèrent en bas de l’étroit
chemin en escalier, deux portant des torches, les deux autres armés d’épées et
de boucliers. Les boucliers, m’avait dit Thalassa, étaient là pour nous
protéger si Xena trouvait quelque chose à lancer.
Les gardes armés entrèrent d’abord, boucliers en
avant. Les deux gardes avec les torches les posèrent sur les socles à la base
des escaliers. Ils commencèrent ensuite à manœuvrer la manivelle. J’entendis le
son de chaînes racler alors qu’ils tournaient la manivelle, mais ma vue de Xena
était bloquée par les soldats en face de moi.
Finalement, j’entendis un grognement de douleur, et
Thalassa dit « Ca suffit. »
Les gardes devant moi s’écartèrent et la directrice
s’avança, fouet en main.
Je suivis Thalassa et jetais mon premier coup d’œil
sur l’infâme Destructrice des Nations dans sa nouvelle demeure.
Xena était tirée à l’arrière de sa cage par ses bras
menottés. Ils étaient tendus derrière elle dans un angle douloureux contre le
mur. Elle semblait hagard, émaciée, et pâle, et la haine dans ses yeux était
clairement évidente lorsqu’elle vit Thalassa s’approcher.
« Salut, Xena ! » sourit la
directrice. « Il y a quelqu’un ici pour te parler. »
Ses yeux glissèrent sur moi, mais si elle était
surprise de me voir, elle ne le montra pas. « Bien, bien, bien, »
dit-elle. « Si ce n’est pas le petit poète domestique d’Alexandre !
Qu’y a-t-il ? A-t-il décidé que torturée par une pathétique estropiée n’était
pas assez, alors il m’en a envoyé une autre ? »
Je fus choquée par les paroles de Xena, mais
Thalassa était enragée. Elle marcha autour de la cage en grognant jusqu’à ce
qu’elle soit debout à côté des bras trop tendus de Xena. « Tu vas payer
pour ça, Xena, » dit-elle froidement, et fouetta cruellement les bras de
la femme.
Xena grimaça mais ne cria pas tandis que Thalassa
continuait de fouetter ses bras sans merci. Je regardais, bizarrement détachée,
alors que les marques apparaissaient les unes après les autres sur la chair
exposée. Je comptais six, sept coups de fouet avant que la directrice recule.
Elle se tourna vers moi. « Aimerais-tu essayer, Gabrielle ? »
Elle sourit.
Il me sembla que quelque dieu de l’Olympe devait
avoir entendu mes prières et m’offrait maintenant ma chance de vengeance. Je
contournais la cage, appuyant mon équilibre sur mes béquilles, et prit le fouet
dans une main. Puis, j’aperçus le sang coulant de la tresse de cuir. Je
déglutis.
« Vas-y ! » Xena aiguillonna sans
même me regarder, « Fait de ton pire. »
Il est arrivé, pendant la guerre, que je sois forcée de me défendre par
moi-même.
La plupart des soldats ne s’attendaient pas à être frappés par une béquille, particulièrement maniée par une fille éclopée semblant sans défense. Donc à travers les ans, j’ai eu mon lot de sang, mon lot de fractures du crâne. Mais je n’avais jamais tué personne, et j’ai seulement agi par nécessité, me défendant habituellement en dernier ressort. Je n’étais pas une guerrière.
Ceci était différent. Xena avait assassiné des
centaines d’innocents, peut-être même des milliers. Elle avait rasé des cités
entières, et m’avait laissée
mourante sur une croix pour un crime que je n’avais même pas commis. La douleur
des morsures sur son bras n’était rien comparée à l’agonie de sentir des clous
transperçant ta peau, d’essayer de supporter ton poids sur tes pieds empalés et
tes jambes brisées juste pour pouvoir continuer à respirer une minute de plus.
Ce n’était rien comparé à l’angoisse d’être attachée à un lit et d’avoir ta
jambe sciée à hauteur du genou.
Je levai le fouet pour frapper. Xena devait
connaître quelque chose de la douleur.
« Oui ! » murmura Thalassa.
L’excitement et le désir qui apparaissait dans sa voix fut comme une claque sur ma figure. Si je frappais Xena maintenant, inoffensive comme elle était, je franchirais la ligne que je savais que je ne devais franchir sous aucun prétexte, peu importe combien profondément je le désirais. Alexandre avait décrété que la punition de Xena était l’emprisonnement jusqu’à ce qu’elle admette avoir été conquise. Il ne voulait pas qu’elle soit torturée. Ce n’était pas bien.
Je fermai les yeux et abaissai le fouet. « Non,
Thalassa, pas aujourd’hui. »
« Faiblesse, » dit quelqu’un, et je ne fus
pas sûre de qui il s’agissait entre Xena ou Thalassa. Lorsque j’ouvris les yeux
à nouveau, les deux me jetaient des regards dégoûtés.
Je rendis le fouet à la dirigeante d’un geste de la
main. « J’aimerais parler seule avec Xena, si ça ne te dérange pas. »
« Tu n’obtiendras rien d’elle, excepté par la
force. »
« J’aimerais quand même essayer. »
« Je ne vais pas te laisser ici sans un
garde. »
« Thalassa, je ne suis pas stupide ou
incapable, et je peux prendre soin de moi-même. S’il te
plaît. »
Même Alexandre avait du mal à me résister lorsque
j’utilisais ces mots, et Thalassa ne fit pas exception. Finalement, nous
parvinrent à un accord. Les quatre gardes resteraient en haut des escaliers.
S’ils m’entendaient appeler, ils viendraient à mon secours.
Lorsqu’ils relâchèrent la manivelle, Xena recula
dans sa cellule dans le coin le plus éloigné de moi, me regardant prudemment.
Elle me rappelait une lionne que j’avais vue, en parcourant le monde, un jour
dans une cage à l’arrière d’un wagon sur son chemin pour le palais de Corinthe.
Elle avait le même air de bête traquée, presque fou. Avec ses bras
ensanglantés, je pouvais presque me sentir désolée pour elle. Presque.
Je pris une inspiration et parlai. « Seigneur
Xena, » je dis, me demandant pourquoi je m’inquiétais d’utiliser le titre.
« J’aimerais vous poser quelques questions. »
Soudainement, Xena sourit. « Qu’est-ce que ça
fait de n’avoir qu’une jambe et demie ? » ronronna-t-elle, ses yeux
parcourant mon corps avec dérision.
En dépit de moi-même, je sentis mes joues chauffer,
et la pointe de pitié que je ressentais pour elle se transforma en colère.
« Je ne suis pas ici pour discuter de moi, Xena. Je suis ici pour parler
de vous. »
« C’est un sujet ennuyeux, » dit-elle. « Je suis enfermée ici nuits et jours, avec seulement les rats comme amis. »
« Je suis surprise qu’ils puissent supporter
votre présence, » je dis.
Xena fit un large sourire. « J’ai toujours eu des rats comme amis. » Elle plissa les yeux. Elle semblait féroce, prédatrice. « Mais au moins j’ai des amis. Je suis sûre que pour toi c’est difficile, n’as-tu pas de mal – à te faire des amis, c’est ça – estropiée comme tu es ? Personne ne veut approcher d’une belle femme qui est… si incomplète, si gâchée ! Je suis sûre que tout le monde autour de toi doit se sentir inconfortable ! Je parie que tu dois être un bon coup… vraiment trop dommage cette histoire de troncature ! »
Je regardais fixement Xena, choquée, réalisant avec
effroi qu’après moins d’une minute seule en sa présence, elle avait trouvé mes
endroits les plus sensibles et remuait le couteau dans la plaie. Je ne voulais
surtout pas qu’elle voie combien ses mots m’avaient blessée profondément, alors
je feignis la colère et repartis avant qu’elle ne puisse voir mes larmes. Son
rire me suivit alors que je clopinais pour remonter les escaliers.
Je me couchai dans le lit cette nuit là et j’éclatai
en sanglots. Comment pourrais-je lui faire face à nouveau ? Comment
pouvait-elle être si cruelle ? Elle avait déjà ruiné ma vie il y a sept
ans, me volant l’innocence et la joie de ma jeunesse, et m’avait remplie à la
place de haine et de douleur.
Elle avait raison, bien sûr. J’avais vraiment très
peu d’amis proches. La plupart des gens venaient me rencontrer pour mes mots et
mon travail. J’étais connue par des gens très lointains. Je savais que j’étais
respectée et admirée par beaucoup de gens dans de nombreux pays. Mais ils
gardaient toujours une distance avec moi. Je suppose que c’est d’une part dû à
la protection d’Alexandre, mais je savais aussi que c’était également parce
qu’il me manquait une jambe.
Mon défigurement… Je voulais tant être aimée, être
aimée comme Alexandre aime Hephaestion, comme Orphée aimait Euridice. Mais qui
pourrait jamais m’aimer, moi, une éclopée, une unijambiste merveilleuse avec les
mots ? Lorsque le guérisseur a coupé ma jambe pour stopper l’arrivée de la
gangrène, il a fait un trou dans mon cœur également. J’ai mal d’un
partenaire ; je me languis de ma moitié. Mais j’étais grotesque et
incomplète, et rien, rien ne pourrait me rendre à nouveau entière.
Parfois, la vérité blesse plus que la crucifixion.
Suite dans la partie 3
Insurrection, chapitre 62, 3ème partie
CHAPITRE SOIXANTE-DEUX – 3ème partie
Ecrit par Susanne Beck et Okasha
*******
« Après
la mort de sa mère, Peter, un agnostique invétéré, s'intéressa jusqu'à
l'obsession à la Bible
« Les
enfants, Virgilius. Les enfants ! »
Adam
lève la main. « S'il vous plait. Pour que tout ceci ait un sens, il faut
que je le raconte dans l'ordre. »
« Nous
n'avons plus beaucoup de temps », réplique Kirsten, le cœur serré tandis
qu'elle observe sa compagne se frayer un chemin en fauchant un groupe d'androïdes.
« Nous
aurons du temps pour celà », répond-il en se levant pour aller aux confins
de la pièce encombrée. « Il était particulièrement intéressé par la Genèse la Terre
« Je
connais les textes, Virgilius. Continuez. »
« Dans
sa maladie, Peter croyait que Dieu lui était apparu et avait déclaré que les
humains avaient, comme il le disait, 'épuisé leur cadeau'. Ils avaient pris le
monde qui leur était donné et l'avaient violé ; pour de la nourriture, pour un
refuge, pour la capacité de voyager loin, pour la technologie. »
« Ça
c'est ironique », réplique Kirsten en riant. « M. Technologie
lui-même, devenu l'épée de Dieu contre la technologie. Oh oui, c'est carrément
tordant, comme disait mon père. » Elle pose la tête sur son poing.
« Alors, il invente les androïdes, s'insinue dans les bonnes grâces de
monsieur tout le monde avec ses inventions et, quand on s'y attend le moins...
bang. Technologie, un point, humanité, zéro. Dieu, Westerhaus et la Terre la Nouvelle Trinité.
« Les
premiers androïdes qu'il a développés n'ont jamais été prévu pour faire l'intendance de la Terre
« Ce
qui veut dire qu'un domestique ne peut pas devenir un ouvrier du bâtiment à
moins d'être reprogrammé. »
« Exactement »,
répond Adam en souriant. « Malgré leur valeur et leur indestructibilité,
il manque aux androïdes la chose principale nécessaire à un gardien. »
Kirsten
pâlit tandis que la réponse lui apparaît. « Un cerveau pensant »,
murmure-t-elle, figée par l'horreur de cette pensée. « Seigneur Dieu ! Il
a inventé un androïde avec une conscience ! »
*******
Koda
retire la goupille de sa dernière grenade et attend que la marche impassible
des androïdes les amène au tournant du couloir. Elle se tient sur le côté,
derrière la porte ouverte du poste de sécurité avec le bouclier anti-émeute
relevé pour protéger sa tête sans casque. Pendant une minute, pas une de plus,
elle plonge au plus profond jusqu'au point d'équilibre de son esprit, régule
son cœur, rythme ses poumons et son diaphragme, étend et aiguise ses sens. Elle
sent le battement de son cœur, qui cogne contre ses côtes, le bourdonnement de
son sang dans ses veines. Ses sens deviennent plus acérés de telle façon que
ses oreilles distinguent dans le léger frémissement dans le couloir vide, de
manière extrême, chaque bruit de pas tandis que l'ennemi approche. Elle attend.
La
première demi-douzaine d'androïdes arrive au coin du couloir au petit trot et
lui laisse deux secondes pour réagir. Koda lance la grenade en levant haut le
bras dans un arc-de-cercle. Elle atterrit au milieu du groupe et déchire les
vêtements et les plaques en métal sur deux androïdes, les renversant sur un
troisième qui tombe à plat ventre, son arme se déchargeant sous lui lorsqu'elle
touche le sol. Il ne se relève pas. Un autre, ses jambes arrachées à mi-cuisse,
se tient sur ses moignons desquels sortent des câbles. Il a laissé tomber son
arme et secoue sans cesse la tête de gauche à droite en récitant d'une voix
haute et atone : « Circuit 456, contrôle. Synthétiseur vocal, contrôle.
Carte graphique, contrôle. Carte d'accélération, contrôle. Circuit 456,
contrôle,... », encore et encore. Un de ses collègues, toujours debout, le
repousse sans cérémonie du pied, marche
sur les autres au sol et avance résolument.
Koda
le laisse venir sans attaquer jusqu'à ce qu'il soit à trois mètres d'elle. Elle
épaule le fusil à pompe puis fait feu et fait sauter sa tête de ses épaules,
qui atterrit avec un bruit métallique sur les cadavres en métal sur le sol,
avant de rouler avec fracas le long du couloir. Elle tire une autre munition
dans la brèche et envoie le reste du corps bouler sans tête contre le mur. Il
reste là, le torse contre la cloison, ses pieds remuant en petits pas
spasmodiques qui ne le mènent nulle part.
Avantage
: toujours au camp des bons. Koda sourit et fonce en avant, évitant le cratère
causé par l'explosion. Tout comme les murs, les sols de l'Institut Westerhaus
sont renforcés par un mètre de béton, et prévus pour survivre au légendaire Big
One qui est toujours censé emporter la Californie
Au
bruit de pas dans le couloir, Koda se libère de l'enchevêtrement métallique et
fait retraite vers sa place derrière la porte du poste de sécurité. Pendant une
demi-seconde elle regarde vers le bureau de Westerhaus, espérant un signe,
n'importe quel signe, que Kirsten a avancé dans sa recherche pour le code.
Parce que je ne vais pas pouvoir tenir beaucoup plus
longtemps. Ils vont finir par arriver dans ce couloir à toute vitesse et tout
va être terminé.
Mais
ce qui arrive là n'est pas une avancée massive mais le bruit des pas d'un seul
individu, qui marche calmement, avec mesure. Ils s'arrêtent juste au coin avant
le mur, hors de vue, hors de portée de tir. Une voix, masculine, douce et
pleine de raison, dit : « Docteur Rivers ? Ceci n'est pas nécessaire.
Pouvons-nous parler ? »
En
réponse, Koda attrape son fusil et envoie une giclée de balles dans le mur
juste devant l'endroit où doit se tenir son interlocuteur. « C'est tout ce
que j'ai à dire, espèce de salopard ! Vous avez quelque chose à ajouter
? »
Une
silhouette s'avance dans le couloir à environ cinq mètres d'elle. Il – ou la
chose - se dit-elle avec férocité, la
chose porte une chemise en coton et un jean, les bouts de ses bottes usées
apparaissent sous le bas effiloché. On voit des rides au coin de ses yeux
bleus, et ses cheveux, coiffés avec soin sur son front, sont aussi blanc que du
sel. « Bon, Docteur Rivers », dit-il, « Dakota... vous faites
une terrible erreur. Vous êtes en train de gâcher votre vie pour... » Il
lève les mains, paumes vers le haut dans un grand geste, « ... pour quoi ?
Ça ne doit pas se passer comme ça. Vraiment. »
C'est un androïde, se rappelle-t-elle. Mais un androïde très très réaliste.
Oublie qu'il ressemble au voisin d'à côté. « Okay », dit-elle.
« Coupez vos circuits. Tous, vous y compris. Alors ça n'aura pas besoin de
se 'passer comme ça'. » Elle crache quasiment les derniers mots et sent
son cœur avoir un sursaut douloureux. Elle tempère consciemment sa colère. Ils
veulent de l'émotion. Ils veulent qu'elle retombe à la merci du brouilleur
neural ou Dieu sait quel foutu truc ça peut être.
« Je
ne pense pas. » De nouveau le geste ouvert et qui cherche à
raisonner. « Ecoutez-moi. Suffisamment d'humains sont morts. Nous avons ce
qu'il nous faut, pour les années à venir. Nous allons vous laisser en paix.
Vous et les autres humains pourrez vivre normalement. Vous n'avez pas besoin de
nous craindre. »
Ce
qui est étrange, c'est qu'elle n'est même pas tentée. L'offre de l'androïde
n'est pas entièrement déraisonnable ; c'est le marché passé par l'esclavagiste
avec l'esclave, par le boucher avec le troupeau. Cette fois nous ne prendrons
qu'autant parmi vous. Les autres peuvent vivre.
Jusqu'à
la prochaine fois.
Et
la fois d'après.
« J'ai
vu ce que vous avez fait ! » Hurle-t-elle. « Je vous emmerde, vous et
votre marché ! »
« Vous
n'avez pas entendu mon offre. »
« Laissez-moi
deviner. Livrez-nous Kirsten King et vous pourrez tous sortir d'ici. »
Elle prend une longue inspiration régulière. Chaque seconde où elle fait parler
cette chose aide Kirsten, la rapproche de la réponse. « Non. »
« Alors
vous allez mourir, toutes les deux. Ce n'est pas nécessaire. »
« Faites-moi
une meilleure offre. »
« Vous
vivrez. Elle ne souffrira pas, je vous le promets. »
« J'ai
dit une meilleure offre, salopard ! »
« Il
n'y en a pas. Oui ou non. Maintenant. »
« Et
bien alors. » Koda jette son bouclier et contourne la porte. « Je
présume que tout ce que j'ai à dire... »
L'androïde
attend en silence. Avec des réflexes si rapides qu'elle-même n'a pas le temps
de planifier la manœuvre, Koda ramène le fusil à pompes et fait exploser la
tête de l'androïde. « ... non. »
******
« Oui »,
répond Adam en venant s'installer derrière elle. « Ça lui a pris de
nombreuses années, lui a coûté de nombreux échecs, mais oui, il a inventé un
androïde capable de penser par lui-même. »
« Comment
? » Demande Kirsten d'un ton sec, en frappant la table de la main.
« Comment diable a-t-il fait ça ? »
Adam
reste silencieux un instant, se pince les lèvres et glisse les doigts le long
du col côtelé de sa chemise. « La plus grande partie des travaux
préliminaires, ou ce qui passait pour tel à ce moment-là, avait été fait des
dizaines d'années avant la naissance de Westerhaus. Le câblage logique et la
technologie des puces électroniques appliqués au tissu vivant n'étaient plus
vraiment un domaine nouveau lorsque les premiers androïdes ont été développés.
La régénération de la moelle épinière, l'utilisation par la Navy
« Parce
que, au fond, il serait toujours humain. »
« Exactement.
Alors le problème devait être approché sous un autre angle. » Il fit une
nouvelle pause, la tête penchée en posture de réflexion. « Vous vous
souvenez de la série d'enlèvements d'enfant à Washington DC il y a environ une
dizaine d'années ? »
Kirsten
réfléchit un moment. « Je pense, oui. Dans des orphelinats surtout.
Certains dans des hôpitaux. Quelques-uns, peu, dans leurs berceaux. Ils n'ont
jamais capturé les kidnappeurs ni trouvé les c... corps... » Elle
écarquille les yeux. « Non. S'il vous plait, ne me dites pas qu'il... »
« Si.
Il l'a fait. »
« Mais
pourquoi ? » Crie Kirsten en frappant la table de son poing.
« Pourquoi les enfants, bordel ? ! ? »
« Pour
la génétique », répond Adam. « Et la capacité à produire un composé
qui, avec une petite aide extérieure, changera un simple drone en un membre de
la race des Seigneurs de Westerhaus. »
« Arrêtez
de parler en énigmes, mince ! On n'a pas le temps pour... oh Mon Dieu. »
Elle se met lentement debout, son visage pâle comme la mort entre ses mains.
« Oh Mon Dieu. C'est de l'hormone de croissance, c'est ça. De l'hormone de
croissance humaine. Il y a eu des essais, il n'y a pas si longtemps, pour la
coupler avec la régénération nerveuse... »
« Précisément.
Un marqueur génétique est injecté à l'enfant, ce qui cause un adénome de
l'hypophyse. De six mois à un an, selon l'âge de l'enfant cobaye, l'adénome se
forme et commence à produire de l'hormone de croissance en grandes quantités.
Quand le niveau est au plus haut, l'hormone est... récoltée et le donneur
euthanasié. »
« Euthanasié
? ! ? Vous voulez dire tué ! ! ! »
« Oui »,
répond Adam en regardant ses chaussures. « Ils étaient tués. Sont toujours
tués, tous au nom de la science... et... de l'humanité. D'une façon que je ne
connais pas, l'hormone transmet la pensée aux circuits androïdes. C'était
l'ingrédient qui manquait à M. Westerhaus toutes ces années. Quand il l'a
trouvé, il a pleuré. Pas de tristesse, mais de joie. »
Il
ne s'attend pas au crochet du droit qui touche son menton avec une précision
infaillible. Il lève les mains tout en tombant en arrière, s'écrase contre la
desserte et envoie la cafetière et les tasses au sol dans un grand fracas.
« Espèce
de fils de pute ! » Gronde Kirsten qui avance sur lui comme un loup en
chasse. « Espèce de sale foutu fils de pute ! ! ! Vous saviez ce qui
se passait. Vous le saviez ! Et vous n'avez rien fait pour l'arrêter ! !
! »
« Je
ne pouvais pas l'arrêter », réplique-t-il en ne faisant aucun geste pour
bloquer ses coups. « Je n'avais aucun moyen de l'arrêter. Mais vous,
Docteur King, vous, vous le pouvez. »
Une
partie de ce qu'il a dit finit par atteindre son esprit et ses coups
faiblissent, puis cessent et elle se redresse comme un soldat jouet dont les
piles auraient perdu de l'énergie. « Comment, » dit-elle brutalement,
sa voix rauque d'avoir crié et étouffée par les larmes qu'elle tente
désespérément de retenir. « Dites-le moi. »
Il
se tourne vers elle et la guide doucement vers le bureau principal. Le texte
étrange continue à se dérouler dans un flot infini et nauséeux. « Pendant
des mois », commence-t-il doucement, « j'ai tenté de déchiffrer cette
ligne de code, mais je n'ai trouvé aucun point de référence dans ma recherche
pour savoir où commencer. La
Pierre
« Pourquoi
? Qu'est-ce que j'ai de si spécial ? »
« Vous
êtes sa plus grande adversaire, et le fait que votre remarquable intelligence
dans ce domaine égale la sienne... »
********
Les
androïdes s'effondrent au sol pour venir s'ajouter au carnage, et Koda fait
deux pas rapides en arrière pour revenir à l'abri dans le poste de sécurité. Un
coup d'œil sur la rangée de moniteurs montre l'escouade restante qui se sépare
en deux parties, la seconde prenant la direction opposée dans le couloir. Le
premier contingent, qui se tient juste au-delà de sa portée de tir derrière le
tournant, ne bouge pas.
Bien sûr que non. Ils vont attendre que l'autre groupe arrive
par-derrière pour attaquer des deux côtés. Je ne peux pas les laisser faire.
Il
lui reste deux armes automatiques, un fusil à pompe et une sculpture sans nom.
Si elle ne s'occupe pas maintenant du premier groupe, elle sera piégée. Pire,
elle va laisser le bureau de Westerhaus et Kirsten exposés à au moins un des
deux groupes. Et tout sera terminé. Kirsten va mourir et le monde sera à la
merci des créatures de Westerhaus pour des années, peut-être des générations.
Peut-être
pour toujours.
Je ne peux pas les laisser faire.
Koda
passe la mitraillette sur son épaule et prend le M-16 en mains. Le fusil ne lui
servira pas ici. Se cacher non plus.
Elle
se prépare contre la douleur qu'elle sait s'ensuivre et fonce hors du poste de
sécurité, en courant à pleine vitesse vers le tournant et le groupe plus petit
d'androïdes qui attend. Elle sait à la microseconde quand son cœur se remet à
battre à son rythme normal par la douleur soudaine qui traverse sa poitrine.
Ses jambes fonctionnent toujours cependant, ainsi que ses mains. C'est tout ce
qui compte.
Elle
contourne le coin à pleine vitesse et lorsqu'elle arrive en vue du groupe
ennemi, elle appuie de manière spasmodique sur la gâchette, arrosant toute la
largeur du couloir. Au milieu du rythme saccadé du M-16, elle peut entendre
l'impact des balles sur le métal lorsqu'elles touchent leurs cibles ; des
androïdes tombent face à son assaut, d'autres relèvent leurs armes pour tirer à
leur tour, bégayant une réponse. Une balle passe près de sa tête, assez près
pour qu'elle sente l'air bouger à son passage. Une autre la touche pile au
centre de sa veste en kevlar, un coup qui porte et la chaleur blanche s'élève
dans sa poitrine, lui coupant le souffle. Elle l'ignore et jette le M-16 quand
il est vide, elle sent la crosse solide de la mitraillette entre ses mains à la
place. Et puis elle tire à nouveau en un large balayage, sans prendre le temps
de viser, frappant ses cibles agglutinées dans leurs détecteurs, leurs jambes,
la masse solide et résistante de leur torse. L'un d'eux tient une chose ronde
dans sa main, sa surface en métal sombre bien marquée, et Koda vise haut pour
atteindre le poignet. La chose tombe et roule au milieu des androïdes, mais
aucun d'eux ne semble le remarquer tandis qu'ils l'arrosent de balles, et elle
se baisse très bas pour les éviter, feinte sur un côté, se baisse à nouveau.
Quelque chose bouge le long de sa jambe, autre chose le long de son épaule
gauche, mais elle n'a pas le temps de regarder, tandis qu'elle serre les dents
contre le ravage causé à son sternum, et elle tire et tire encore et encore. Et
encore. Et encore.
Ses
doigts serrent encore la gâchette mais pour rien. Vingt secondes ont dû passer
depuis qu’elle a tourné le coin du couloir. Les androïdes sont éparpillés sur
le sol, certains criblés de balles, d’autres dont les morceaux sont dispersés,
des cavités béantes dans leur matrice de détection. Des câbles tordus et un
filet de lubrifiant jaune-vert serpente sur le carrelage. La respiration de
Koda est saccadée, des halètements secs, tandis que la douleur des blessures de
sa jambe et de son épaule l’envahit, rejoignant celle qui rampe dans sa
poitrine. Elle se plie à la taille, les mains sur les genoux, et elle force sa
respiration à ralentir, à être plus régulière, et elle amène son cœur sous
contrôle, et avec lui la douleur qui menace de l’emporter sur sa vague rouge.
Il y a quelque chose de mouillé dans sa main et quand elle la lève pour
regarder sa paume, du sang foncé coule sur le sol.
Du
sang foncé.
Du
sang veineux.
Elle
ne saigne pas à mort, du moins pour l’instant. Une rapide inspection lui montre
une blessure équivalente sur l’arrière de sa cuisse ; l’entrée est propre.
Du rouge tâche l’angle de son épaule, une déchirure à travers sa chemise montre
du sang et de la peau égratignée. « C’est juste une égratignure, madame. »
Egratignure, mon œil. Ce truc fait plus mal qu’il n’y parait, pire en ce moment
que le trou dans sa jambe. Mais c’est parce que son corps n’a pas eu le temps
de traiter le vrai dommage. La blessure va faire mal. Ça c’est une certitude.
Sans
prévenir, le couloir devant elle explose de fumée et de feu.
Koda
se jette en arrière et lève rapidement les mains pour se protéger la tête
tandis que la grenade soulève des morceaux de métal et de plexiglas, les
projetant comme des éclats d’obus dans les murs et le plafond. Un fragment
d’acier se fiche dans le dos de sa main et le sang frais coule sur son visage.
Puis le silence.
Koda
retire l’écharde de l’espace entre deux tendons apparents sur sa peau, les
lambeaux de celle-ci étalés en éventail sur son poignet. Elle amène ses pieds
sous elle et avance en trébuchant vers les débris. Un androïde bouge une main
et elle retire la sculpture de sa ceinture et lui fracasse méthodiquement la
tête. Puis elle prend ses armes, engage des nouvelles munitions et boite
jusqu’au poste de sécurité.
Les
écrans lui montrent le dernier groupe d’androïdes quelque part vers le tournant
du bâtiment, mais elle ne sait pas dire à quelle distance. Elle n’a pas de
point de référence ; elle sait juste qu’ils sont quelque part sur le long
chemin qui fait le tour entre sa position et le cratère encore fumant dans le
couloir. Ils savent probablement que le premier groupe a essuyé un échec. Ils
savent probablement aussi qu’elle est blessée et commence à manquer de
munitions.
A
manquer de stratégie. A manquer de force. Elle se penche pour examiner le trou
dans sa jambe une seconde fois. Un filet de sang sort par à-coups, écarlate,
brillant de l’oxygène renouvelé. Elle jure doucement. La balle a dû entailler
l’artère. Elle a dû l’ouvrir en plongeant au sol. Elle retire le bandana de son
cou et le serre autant que possible sur le trou dans son jean. La pression
devrait faire l’affaire. Temporairement en tous cas.
Mais
bon, tout est temporaire maintenant.
Je me demande, se dit-elle nonchalamment en
vérifiant ses munitions une fois de plus, je me demande si c’est vrai que
parfois nous retournons dans le temps. Je pense que j’aimerais quelque chose de
pré-colombien la prochaine fois si c’est vrai. Cahokia, peut-être. Les
bâtisseurs de tertres, Kirsten aimerait ça. Je ne suis pas sûre d’avoir envie
de naître dans le monde futur.
J’aurais dû demander à Wa Uspewikakiyape quand j’en avais
l’occasion.
Je devrais l’avoir bientôt d’ailleurs.
Un
léger mouvement sur l’un des moniteurs
attire son regard. Les androïdes bougent.
Ils
arrivent vite cette fois. Koda les entend avant de les voir, leurs pieds
battant dans un rythme mécanique parfait. Si elle reste là, elle sera piégée.
Il ne faudra qu’un seul androïde, une seule arme. Et ensuite la voie vers le
bureau de Westerhaus leur sera ouverte.
Elle
se glisse hors de la pièce et à nouveau derrière la porte. Son blindage lui
donnera un peu de protection. Elle appuie à nouveau la mitraillette AK contre
le bord du panneau, et attend que le contingent arrive en vue. Le tonnerre de
leur course s’arrête quelque part juste après le virage. Puis rien. Le silence.
Le calme s’étire jusqu’à ce qu’elle commence à se demander si l’explosion de la
grenade ne l’a pas partiellement rendue sourde. Elle pourrait retourner à
l’intérieur et vérifier les moniteurs. Ils pourraient s’être à nouveau divisés,
et arriver à nouveau de deux directions. Mais c’est ce qu’ils veulent qu’elle
fasse. Cela leur donnerait un angle de tir parfait.
Une
balle. Il n’en faudrait qu’une.
Elle
attend, tandis que le sang coule sur sa jambe et son bras, tandis que ses
muscles se raidissent. Elle attend.
Salauds. Putain de guerre des nerfs.
Je ne lâcherai pas. Je ne peux pas.
Un
androïde seul avance dans le couloir en pleine vue. Elle tire juste au moment
où un objet quitte sa main dans une parfaite parabole pour passer au-dessus de
la porte et vient pile sur elle, s’enflammant dans sa descente. Elle se jette
contre le mur mais il frotte son bras, envoyant des flammes sur sa manche et
sur sa veste en kevlar. Elle roule sur elle-même pour éteindre le feu qui lèche
sa chemise et la jambe de son jean, et ne ressent même pas la brûlure
lorsqu’elle frappe la grenade incendiaire du pied pour l’envoyer dans le
couloir. Elle continue à brûler sur le carrelage, de la fumée noire s’échappe et
la suffoque. Elle examine les dommages. Les ruines de sa manche pendent de son
poignet. La peau dessous a déjà commencé à faire des ampoules. Pire encore, la
veste pend par une seule bretelle, ses plaques blindées glissent sous le tissu.
Inutiles. Elle la retire et la laisse tomber. Pas le temps, pas de moyen d’en
trouver une autre.
Elle
attrape à nouveau son fusil et attend.
Ils
arrivent vite au coin du couloir. L’AK cogne son épaule tandis qu’elle les
arrose de balles, faisant s’entrechoquer ses os, envoyant un filet frais de
sang sur sa poitrine. Une autre grenade incendiaire atterrit sur la porte,
frappant le bord pour tomber en arrosant le sol de flammes. Leur tir de retour
cogne l’acier de la porte, une balle traverse la vitre en lexan au-dessus et l’arrose
d’une myriade de fragments acérés. Un androïde sort de la masse et fonce vers
sa position, en se maintenant contre le mur d’en face. Elle envoie une giclée
de balles dans sa tête et il trébuche sur la bombe qui grésille, son uniforme
s’enflamme. Oh non, salopard. Tu veux
passer, tu dois d’abord me tuer.
Mais
le reste continue sans se décourager, si près maintenant qu’elle peut voir les
anneaux colorés de leurs détecteurs optiques. Si elle ne bouge pas elle sera
piégée contre le mur aussi sûrement que si elle se trouvait dans le poste de
garde.
Un
cri aigu comme celui d’un faucon s’échappe de sa gorge tandis qu’elle se met
debout et commence à contourner la porte, arrosant l’ennemi de son tir. Deux
d’entre eux trébuchent et tombent mais le reste continue inexorablement.
Quelque chose la frappe à la hauteur de sa hanche droite et la fait tituber en
arrière tandis qu’elle vide son chargeur et met la seconde arme dans sa main,
la faisant tressauter dans sa paume tandis qu’elle pousse la gâchette et la maintient.
Une chaleur pénible traverse son épaule gauche et son bras perd soudain toute
sensation, le canon de son arme tombe. Elle la place sur son côté, sans briser
le rythme de tir. Un autre androïde tombe. Un autre encore.
Son
arme s’arrête. Plus de munitions.
Une
giclée d’arme automatique explose devant elle. La douleur transperce son corps,
les griffes d’une bête géante la frappe de la hanche à l’épaule. Le sang tâche
l’avant de sa chemise. Une ombre passe devant ses yeux, s’éclaircit, revient.
Les bruits lui parviennent avec une clarté anormale. Elle entend le bruit de
son fusil qui heurte le sol et rebondit. Et elle entend le grattement d’une
grenade qui roule sur le sol pour venir cogner son pied.
Elle
ne peut pas respirer. Ses côtes sont comme un étau qui lui presse les poumons
et en sort la vie. Le goût d’acier du sang est dans sa bouche, coulant au loin
dans son corps. Avec une lenteur exquise, une précision exquise, elle tend la
main vers le bas, attrape la grenade et vise les androïdes. Un rugissement
pareil à celui d’une cascade, la rage de milliers de tonnerres roulent en elle
et elle recule en trébuchant contre la porte du bureau de Westerhaus. Elle
s’ouvre derrière elle et elle plonge dans les abysses.
Adam
se tourne soudain vers la porte, l’horreur sur son visage. Kirsten se tourne
pour voir Koda tomber sur le seuil, le corps tâché de sang du cou à la cuisse,
un filet rouge au coin de la bouche. Ses yeux fixent le plafond sans le voir,
les pupilles fixes, sans vie.
*******
A suivre CHAPITRE SOIXANTE-TROIS
– 1ère partie
Insurrection, chapitre 62, 2ème partie
CHAPITRE SOIXANTE-DEUX – 2ème partie
Ecrit par Susanne Beck et Okasha
*******
Fidèle
à sa parole, Adam les emmène dans le couloir à une dizaine de mètres seulement
de là, avant de s’arrêter devant la porte de Westerhaus. Kirsten la regarde et
admet pour elle-même qu’elle ressent une pointe de déception. La porte est
identique à la douzaine d’autres devant lesquelles ils sont passés. Elle est en
métal de couleur beige, comme on peut en voir à bord de l’Enterprise dans Star
Trek. Pas en acajou foncé avec un capitonnage doré et des poignées de porte en
cristal. Pas de bandeau déroulant annonçant au bas peuple que le Petit génie
est actuellement présent. Il était
probablement trop paranoïaque, songe-t-elle en haussant mentalement les
épaules. Elle est interrompue dans son examen par quelqu’un qui lui tire la
manche. Elle jette un coup d’œil vers Dakota dont le sourcil est dressé, puis
vers Adam de l’autre côté. Il fait un geste vers la porte, puis recule
délibérément, ce qui lui fait soudain dresser les poils sur la nuque et la rend
plus attentive. Son regard revient vers Dakota qui hoche la tête et lui fait un
petit sourire d’encouragement.
Elle
se tourne vers la porte et prend une inspiration profonde, puis s’avance
jusqu’à ce que ses yeux soient au niveau du scanner rétinien. Au même moment,
elle presse le pouce contre le clavier de contrôle d’empreinte et d’ADN juste
en dessous. Elle ne peut pas entendre le léger bourdonnement du processeur, ni
le faible cliquetis du verrou qui se désengage, mais elle peut voir les cinq
diodes rouges passer au vert, et elle n’est pas aussi surprise quand la porte
s’ouvre en glissant, dévoilant l’intérieur du bureau de Westerhaus.
Si
la porte elle-même est neutre, le bureau est tout son contraire. Si la première
lui rappelle l’Enterprise, la comparaison est doublement renforcée par un
intérieur qui donne l’impression de sortir des studios Paramount. Des
ordinateurs à écran tactile sont bien ajustés comme des pièces de puzzle dans
une table en verre en forme d’arc-en-ciel, devant les parties intérieures se
trouve un fauteuil en cuir à haut dossier relativement ordinaire. Les unités
centrales et les boites de serveurs sont posées sur des tables de desserte,
leurs lampes de traitement clignotent et pulsent comme des panneaux au-dessus
d’un manège de foire, un de ceux vraiment effrayants où la musique rock explose
si fort qu’on ne peut même pas s’entendre vomir.
Elle
est attirée à l’intérieur, la présence forte et apaisante de Dakota à sa
droite, celle d’Adam à sa gauche un pas en arrière. Bien qu’elle ne puisse
entendre la porte se refermer derrière eux, elle est totalement consciente de
ce mouvement, et il apporte avec lui un sentiment d’être, sinon piégée, du
moins enfermée, comme si les dernières pièces du puzzle avaient finalement trouvé
leur place. Pour le meilleur ou pour le pire, elle le sait, tout se termine
ici. Il n’y a plus d’endroit où fuir. Il n’y a plus d’endroit où regarder. Il
n’y a plus d'endroit où se cacher.
Tout finit ici. Tout.
Son
intérêt dans les ordinateurs se situant quelque part dans l'hémisphère sud,
Dakota se retrouve plutôt attirée par la myriade d'écrans de sécurité alignés
comme des cases sur une grille de Loto, en longues et belles rangées, l'un
au-dessus de l'autre. La vue est parfaitement monotone sur tous les moniteurs.
Des pièces vides, des couloirs vides, des cages d'escaliers vides, des salles
de bains vides, bien que cette dernière nouvelle ne la surprenne pas outre
mesure. Les autres cependant... Il y a des androïdes ici. Elle peur les sentir,
ressentir leur poids posé sur elle depuis les étages supérieurs, comme la mer
pendant une plongée. Son adrénaline bat faiblement juste au-dessus de ses reins
et elle ferme les yeux, forçant son coeur à garder son rythme lent et régulier
même si elle devient consciente du fait que la petite surprise sécuritaire de
Westerhaus n'a pas filtré ici, dans son sanctuaire.
Tout finit ici, songe-t-elle, en ouvrant les yeux à la vue toujours monotone
des écrans de sécurité. Tout, tout finit ici.
Kirsten,
de son côté, fait silencieusement le tour de la pièce, gardant les mains
prudemment éloignées des équipements, scrutant tout d'un regard aigu et avec un
esprit acéré. Un texte étrange se déroule au bas de la plupart des écrans et il
semble presque... vivant. Le regarder la rend tour à tour très mal à l'aise et
très étourdie tandis que son cerveau essaie de donner du sens à une chose pour
laquelle il n'a aucune référence. Elle détourne rapidement le regard puis lève
les yeux lorsque le reflet d'un Adam souriant lui apparait dans le verre de la
table.
« Vous
pouvez remettre vos implants en marche si vous le souhaitez », dit-il en
souriant. « On est en sécurité ici. »
« C'est
ce que je pensais », dit Kirsten en ricanant, bien que sa confiance dans
cet étranger n'aille pas jusqu'à suivre complètement son conseil. Elle repasse
son implant gauche à son niveau le plus bas et le met en marche, prête à
l'éteindre à nouveau à la seconde même où quelque chose a l'air tordu. Elle se
détend en n'entendant que le bruit tranquille de la respiration de Dakota qui
lui parvient, portée par l'air toujours froid.
Adam
traverse silencieusement la pièce couverte d'un tapis épais vers un
renfoncement dans le coin gauche le plus proche. Une vieille cafetière, sale
des restes de café, se dresse en sentinelle sur une desserte impressionnante,
flanquée de deux tasses tout aussi tachées. Une table se tient à angle droit de
la desserte et sur celle-ci il y a une vieille unité centrale abîmée, son écran
de 19 pouces
« C'était
son ordinateur personnel », énonce Adam, en jouant avec la souris pour
faire sortir la bête de son hibernation. « Il a mis quelque chose
là-dedans qui va vous intéresser, je pense. »
Kirsten
l'observe prudemment et traverse lentement la pièce pour venir se tenir près de
l'homme bien plus grand qu'elle, son visage baigné dans la lueur fantomatique
de l'écran. Elle fronce les sourcils lorsqu'elle détaille rapidement le texte,
qui a l'air d'avoir été écrit par un E.E. Cummings sous acide. C'est une longue
éructation de mots dénués de sens, écrits par quelqu'un qui a visiblement perdu
un esprit parti vagabonder vers des prairies plus vertes il y a un bon moment.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Regardez
l'en-tête. »
Elle
regarde et écarquille les yeux. « Moi ? Il m'a écrit ça ? »
Adam
hoche la tête pour acquiescer.
« Mais...
je n'ai jamais rien reçu de tel. Bon Dieu, je n'ai jamais rien reçu de lui
! » Elle regarde de plus près et fronce les sourcils. « Merde. Je
n'utilise plus cette adresse mail depuis des années. »
« Et
pourtant vous êtes venue ici. »
« Je
n'avais pas le choix. »
« Bien
sûr. » Adam tend la main et attrape la chaise de bureau et la place près
de Kirsten. « Je vous suggère de lire cette lettre en détail. Je crois
qu'elle contient la plupart, sinon toutes les réponses aux questions que vous
vous posez. »
Kirsten
se frotte le front en regardant le texte schizophrénique à nouveau. « On
dirait que vous savez ce qu'il y a là-dedans, alors si on prenait un raccourci
et que vous me l'expliquiez, hmm ? »
Adam
ouvre la bouche puis la referme lorsque son attention est distraite par une
petite lumière clignotante sur l'un des moniteurs. « Ils arrivent. »
En
entendant son exclamation, Koda se retourne et fixe l'écran du moniteur. Des
androïdes s'agglutinent dans les couloirs des étages supérieurs, se déversent
dans les cages d'escalier. La plupart sont impossibles à discerner des humains
à l'oeil nu, à part peut-être par le fin collier en métal autour de leur cou.
Certains portent des tabliers de labo, d'autres des uniformes de sécurité. Tous
sont armés : des fusils automatiques, des revolvers, des pistolets paralysants.
Deux gardes sont équipés de mitrailleuses à la place des bras et elles ont
l'air de pouvoir tirer des boites de gaz lacrymogène, et peut-être des
grenades. Un second contingent, plus petit mais tout aussi menaçant, entre en
file indienne dans l'ascenseur du hall principal de l'Institut. Il y en a
peut-être quarante. En tous cas trente-cinq sûr.
Bon Dieu de foutues boites de conserves...
Mais
le temps manque. Koda saute sur le bureau, Kirsten depuis sa chaise la regarde
avec de grands yeux, et elle plonge pour attraper une sculpture en bronze sur
la desserte derrière. C'est quelque chose d'abstrait, une flamme peut-être ou
bien une feuille.
Un
marteau.
« Veillez
sur elle ! » Dit-elle d'un ton sec à Adam en fonçant hors de la pièce,
avant de s'arrêter juste assez longtemps pour s'assurer que la porte se
verrouille bien derrière elle. Elle lance un coup d'oeil à l'ascenseur qui
descend toujours lentement, et se trouve pour l'instant à trois étages
au-dessus. Le tonnerre de pas précipités dans les escaliers est beaucoup plus
proche. Chaque chose en son temps.
« Dakota
! » Hurle Kirsten en bondissant de son fauteuil pour se ruer vers la
porte, juste au moment où le verrou se met en place. « Dakota ! ! Attends
! ! ! » Quand elle voit que la porte ne s'ouvre pas, elle se rabat sur un
tambourinement inefficace jusqu'à ce qu'un peu de raison lui revienne et elle
se retourne, fixant Adam avec un regard furieux capable de faire fondre le
métal. « Ouvrez cette porte ! »
Adam
secoue lentement la tête. « J'ai bien peur que ce ne soit pas possible, Dr
King. »
« Pas
possible ? ! ? Je vais vous montrer, moi, ce qui n'est pas possible ! !
Ouvrez cette maudite porte ! Maintenant ! ! ! »
« Dr
King, s'il vous plait. Je comprends... »
« Vous.
Ne. Comprenez. Rien ! ! » La scène serait risible si elle n'était
pas aussi sérieuse : une femme, petite même pour son sexe, face à un homme plus
grand d'au moins trente centimètres, les mains serrées dans le tissu moelleux
de sa chemise, le secouant comme une poupée de chiffons entre les mains d'une
enfant qui ferait une grosse colère. « Elle est plus importante que
n'importe quoi ici ! Où elle va, je vais. Alors ouvrez cette foutue porte
maintenant. »
Il
faut reconnaître à son actif qu'Adam ne détourne pas le regard du feu qui
crépite dans les yeux verts de Kirsten. « Je ne peux pas. »
« Vous
ne pouvez pas ? Vos doigts ont soudain perdu leur capacité motrice ? »
Pour
toute réponse, Adam détache les mains de Kirsten de sa chemise et la fait
tourner vers le comptoir qui porte les moniteurs de sécurité. Elle regarde, le
visage grimaçant, Dakota qui avance dans les couloirs, mi-félin, mi-serpent,
glissant silencieusement dans les courbes et les tournants, se cachant dans les
quelques ombres qui se présentent.
« Sa
seule chance, son unique chance, qu'elle traverse ceci vivante repose entre vos
mains, Dr King. Il y a plus de cent cinquante androïdes dans cet endroit à ce
moment. Même à trois nous ne pourrions les détruire totalement avec des armes
conventionnelles. Il faut les éteindre à la source. Vous êtes la seule à
pouvoir le faire. Et elle risque sa vie pour vous gagner assez de temps pour
faire ce qui doit être fait. Ne rendez pas ses actions inutiles, Dr
King. »
Elle
regarde encore un instant, puis se retourne lentement vers lui, sa haine et sa
colère lui sculptant, furtivement, un visage à la fois affreusement hideux et
terriblement beau. « Soyez maudit », dit-elle, d'une voix aussi douce
et morte que le fond d'une tombe. « Et allez en Enfer. »
******
Dakota
fait tourner la sculpture de telle façon que la lourde base devienne la tête du
marteau, et elle la cogne contre le clavier électronique posé sur la porte de
la cage d'escalier. La serrure est fracassée de manière satisfaisante et tombe
sur le carrelage du sol en éclats de plastique et de tableau de circuits
emmêlés. Le clavier pendouille retenu par une fine bande de fil électrique
multicolore. Mais le boulon en acier reste en place. Koda retourne son maillet
improvisé et en pousse le bout pointu dans le trou de la porte, faisant
ressortir les circuits restants et délogeant le mécanisme de l'autre côté. Il
tombe sur le palier dans un fracas satisfaisant.
Ça
ne les arrêtera pas. Ça va cependant les obliger à enfoncer la porte ou à faire
le tour du bâtiment pour atteindre l'autre cage d'escalier, et ça va lui faire
gagner du temps. Faire gagner du temps à Kirsten.
Elle
tourne sur elle-même en tenant toujours la sculpture à la main. L'ascenseur
atteint le cinquième niveau tandis qu'elle l'observe, sa lente descente marquée
par le léger chuintement de sa colonne pneumatique. Sans même s'arrêter pour
respirer, Koda détache une des grenades de sa ceinture, tire sur la goupille et
attend en comptant les secondes. Dix. Neuf. Huit...
A
Deux la porte de l'ascenseur s'ouvre. Koda lance la grenade directement
au milieu de la douzaine d'androïdes agglutinés épaule contre épaule dans la
cabine et elle virevolte pour s'élancer à environ trois mètres cinquante dans
le couloir et atterrir sur le ventre. Le rugissement de l'explosion la
submerge, faisant écho sur toute la hauteur des six étages de la cage
d'ascenseur. Les panneaux de la porte viennent cogner contre le mur derrière
elle dans un fracas ponctué par une série de petites explosions secondaires
lorsqu'une partie des munitions des androïdes éclate, le bruit déchirant l'air
comme celui des cordes de pétards. Une fine poussière volette, de la peinture
et du graphite arrachés au mur en placoplâtre derrière elle.
Elle
tousse une fois, très fort, et se met difficilement debout. L'encadrement de la
porte de l'ascenseur se déroule depuis la cage en feuilles de métal brisé, sa
peinture vert clair est brûlée et couverte de cloques. Plusieurs autres
fragments de la porte et des morceaux d'anatomie androïde dépassent de la
cloison du fond, enfoncés dans le panneau par la force de l'explosion. Koda
évite une pièce à l'air particulièrement tordu qui déborde à demi dans le
passage, ses bords brillants et acérés comme des dents. Elle se retient à un
clou dénudé dont le métal est chaud sous sa main et elle regarde dans les
restes de l'ascenseur.
La
moitié a disparu, embarquée quand la grenade a atteint la cloison du fond. La
moitié restante ne montre plus qu'un mètre carré de sol, retenu par le tronçon
de la colonne télescopique qui s'élève depuis les étages inférieurs et sa
structure squelettique. La moitié d'un androïde pend bizarrement accroché au
bord le plus éloigné qui se tient au-dessus de la caverne obscure. Une seconde
moitié est posée en partie dedans, en partie hors de la cabine. De sous son
torse, la crosse et le magasin d'une mitrailleuse AK dépassent, ainsi que le
canon d'une arme plus lourde. Koda les tire rapidement de dessous les restes de
leur propriétaire récent. La mitrailleuse semble intacte ; elle vise la vitre
de la porte de la cage d'escalier et appuie sur la gâchette avec un sourire
satisfait quand le plexiglas éclate en une pluie de débris. Un examen rapide
lui montre que l'arme plus lourde est un fusil à pompe, et quelques secondes de
plus de fouille de la veste de l'androïde produisent une poignée de munitions
de 12. Pas aussi performant qu'un lanceur de grenades mais tout aussi utile.
Pour la première fois depuis qu'elle est sortie du bureau de Westerhaus, elle
s'arrête pour évaluer la situation.
L'ascenseur
: détruit au-delà de toutes réparations.
Les
pertes androïdes : peut-être une douzaine.
Les
armes prises : deux, toutes les deux en service. Elle a toujours son propre
fusil et la sculpture, rangée dans sa ceinture comme un couteau.
Avantage
aux bons pour le moment.
*******
Pour
la première fois depuis qu'ils se sont rencontrés, Adam a l'air un peu moins
confiant. Il va vers la desserte, appuie sa hanche sur un coin et semble
excessivement intéressé par le tissu de son pantalon, ses longs doigts
l'effleurant comme s'il cherchait de la peluche. « C'est difficile »,
dit-il doucement, « de savoir par où commencer. »
« Et
si je vous y aidais alors », réplique Kirsten d'un ton très sarcastique.
« Peter Westerhaus, enfant prodige aux cheveux clairs, bienfaiteur de
l'humanité, Da Vinci, Edison, Bell, Franklin et Einstein réunis en un seul
homme, invente le premier androïde de service. Les nations tombent à ses pieds.
Des blondes, des brunes et des rousses tombent à ses pieds. Il devient
rapidement l'homme le plus important, sans oublier le plus riche, du monde.
D'autres pays encore succombent. De l'argent tombe. Et ensuite, quand ce monde
s'y attend le moins, boom ! Prise de pouvoir immédiate. » Son sourire est
aussi dur et tranchant qu'un diamant brut. « Ça couvre quasiment toute
l'histoire, non, M. Virgilius ? »
Il
a un faible sourire. « Sur la surface des choses, peut-être. »
« Et
bien, pourquoi ne creuseriez-vous pas un peu plus pour moi alors ? »
Dit-elle en lançant un rapide coup d'oeil vers les moniteurs, dont plusieurs
montrent une boule de feu en expansion qui sort d'une cage d'ascenseur. Sa
respiration s'apaise quand Dakota lui apparaît, apparemment indemne. « Et
soyez rapide ou bien je vais arracher cette porte à mains nues et vous laisser
parler tout seul. »
Il
la regarde un long moment, puis hoche la tête. « Peter Westerhaus
était un individu extrêmement... perturbé. » Il lève la main pour
anticiper la réplique cinglante de Kirsten. « Oui, je sais que vous en
êtes pleinement consciente, Docteur. On dit que beaucoup, si ce n'est tous les
génies de sa trempe, partagent ce trait particulier ; cette chimie du cerveau qui
permet une créativité et une inventivité extrêmes mais entraîne avec elles
plusieurs sortes de folie, souvent chez la même personne. »
« Epargnez-moi
le cours de biologie, Virgilius. Allez à l'essentiel si tant est qu'il y en ait
un. »
« Les
symptômes de ce que je crois être de la schizophrénie étaient présents depuis
de longues années, bien avant que je ne vienne travailler pour lui. De
nombreuses histoires racontaient qu'il parlait tout seul, ce qui,
ordinairement, n'est pas si terrible, mais les rapports disaient aussi qu'il se
répondait, et avec des voix différentes de la sienne. Plusieurs employés
étaient convaincus qu'il avait un partenaire secret qui travaillait avec lui,
en se basant sur ces voix, mais quand on l'approchait, il était toujours seul. »
Un faible sourire apparut à nouveau. « Son intérêt pour la robotique, et
par extension, pour le développement des androïdes, semblait venir de ce que
l'on appelle classiquement un cas de fils essayant de gagner l'amour de son
père. Vous connaissez, j'en suis sûr, Willhelm Westerhaus, le PDG de Genitetec
? »
« Mon
coeur saigne pour toute cette foutue famille », réplique Kirsten.
« Peut-on reprendre s'il vous plait ? »
« Le
but dans la vie du jeune Westerhaus était de gagner le respect de son père à
défaut de son amour. Il fut grandement déçu quand le premier androïde fut
construit et que son père n'était pas là pour le voir, étant mort quelques mois
plus tôt. Mais le point de rupture est arrivé deux ans plus tard, quand sa
mère, qu'il adorait, fut tuée dans une attaque terroriste au Maroc, où elle
passait ses vacances avec son nouveau prétendant. Peter n'a plus jamais été le
même après ça. Il s'est isolé, dans son bureau même, et son état mental, déjà
fragile, a commencé à se détériorer à une vitesse dangereuse. Il a dit à
quelques-uns de ses compagnons, les rares qu'il laissait pénétrer dans son
sanctuaire, que Dieu lui avait parlé. »
« Dieu. »
« Dieu. »
« Et
qu'est-ce que Dieu a dit à ce petit salaud ? »
« Qu'il
était l'Elu, mis sur cette Terre, non pas pour la détruire, mais pour la
sauver. »
« La
sauver ? ! ? » Hurle Kirsten en bondissant de sa chaise, les yeux brillant
de furie. « La sauver ? ! ? Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, M.
Virgilius, ce monde est détruit ! Ses créations ont assassiné des millions de
gens ! Probablement des milliards ! ! Des hommes ! Des femmes ! Des enfants !
Adam, ils massacrent des enfants ! ! ! »
Adam
baisse les yeux. « Oui », répond-il. « Je le sais
parfaitement. »
« Alors
répondez à la seule question qui m'importe à l'instant, bordel. Pourquoi
? »
Adam
hoche la tête. « Ça je peux le faire. »
*******
Un soudain élancement douloureux déchire la poitrine de Koda et elle respire profondément pour faire baisser le battement de son
