Guerrière et Amazone

Laissez un mot !!!

mar

Les statistiques du blog me disent qu'il y a BEAUCOUP de lectrices/teurs qui passent par ici, je sais même plus ou moins d'où vous venez ;O) Mais j'aimerais bien en savoir un petit peu plus, histoire de mettre des noms, à défaut de visages sur ces fameuses statistiques !

Alors, je vous propose de laisser un petit commentaire sur ce post, du style :

"Hello, moi c'est Kaktus, je vis en Suisse, j'aime le chocolat et les FF de Missy Good, ..."  et tout ce que vous avez envie de dire d'autre !

Chiche ?!!

Kaktus

 

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18 mars 2019

Y'a comme un air de printemps.

mar

Chouette, une nouvelle histoire de Gaxé !

Bonne lecture !

Kaktus

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Défense de tuer

                                               DEFENSE DE TUER   de Gaxé

 

 

Accoudée au bastingage, Gabrielle contemplait la mer sans la voir. Les yeux rougis, les paupières gonflées et le teint blême malgré le soleil éclatant de cette fin d’été, la reine amazone remâchait son chagrin. Rien ne semblait pouvoir soulager sa peine, ni le calme des flots qui lui évitait de souffrir du mal de mer, ni le spectacle pourtant réjouissant des marsouins qui, régulièrement, accompagnaient le bateau.  Tout en se frottant les joues pour essuyer les quelques larmes qui y coulaient, elle leva les yeux vers le ciel en soupirant profondément avant de murmurer doucement.

« Aphrodite, je n’en peux plus. Je t’en prie, mon amie, retire ce chagrin de mon cœur, ôte donc cet amour qui n’a plus lieu d’être, enlève-moi cette terrible douleur qui déchire tout mon être ! »

Ces mots avaient été prononcés sans réel espoir de réponse, comme une manière d’exprimer son trop plein de douleur. Aussi, la reine amazone sursauta-t-elle de surprise quand, juste sur sa gauche, apparut la silhouette grâcieuse et toute vêtue de rose, de la déesse de l’amour. Avec un petit sourire désolé, Aphrodite s’approcha de la jeune femme blonde et passa un bras consolateur autour de ses épaules.

« Ma chère Gabrielle, je suis tellement navrée pour toi. »

La reine amazone haussa les épaules, désabusée.

« Ta sympathie est inutile. Je ne te reproche rien, mais me dire ça ne change pas grand-chose à ce que je ressens. Je suis fatiguée, lasse de pleurer et de ne pas trouver en moi la force de réagir, lasse de ressentir continuellement l’absence de Xéna, lasse de continuer à vivre sans elle à mes côtés. »

Fixant la déesse dans les yeux, elle ajouta, la voix chevrotant d’émotion mal contenue.

« Aide moi, Aphrodite, je t’en prie, fais-moi oublier, retire cet amour de mon cœur. Je ne peux pas continuer comme ça, mon chagrin est immense, si profond qu’il m’épuise. Je veux juste oublier, ne pas revoir constamment l’image de son corps pendu et décapité, jusque dans mes rêves. Je ne veux plus me souvenir de son sourire, de la tendresse de ses étreintes, de la chaleur de son regard, de la douceur de ses baisers et savoir que je ne connaitrai plus jamais cela.… Je ne veux plus souffrir. »

Aphrodite resserra légèrement sa prise sur les épaules de la reine amazone et répondit doucement.

« Je suis la déesse de l’amour, Gabrielle. Mon boulot c’est d’encourager l’amour, de l’aider à apparaitre, à se révéler, voire de le provoquer. Ma vocation n’est certainement pas de faire disparaitre ce sentiment, d’ailleurs, même si je le voulais, j’en serais incapable. » 

Gabrielle eut un petit geste d’agacement.

« Fais-moi oublier, alors ! Tu es une déesse, tu peux faire ça, non ? »

La femme blonde tout de rose vêtue secoua négativement la tête.

« Si je retire Xéna de ta mémoire, tu oublieras aussi tout de ces six dernières années, ce que tu as vu, ce que tu as appris, les gens que tu as rencontrés, même moi… Tu redeviendrais la jeune fille innocente que tu étais lorsque tu as quitté PotédaÏa. »

La reine amazone soupira encore une fois et reporta son regard sur les flots, puis murmura comme pour elle-même.

« Peut-être ne serait-ce pas si mal… Au moins, à l’époque, je ne connaissais pas cette souffrance. »

La déesse lâcha son amie et s’appuya elle aussi contre le bastingage.

« Tu ne connaissais pas l’amour non plus. »

Les épaules de Gabrielle s’affaissèrent, alors qu’elle secouait la tête, semblant découragée.

« Alors tu ne me sers pas à grand-chose, finalement. Au fond, pour une déesse, tu n’as pas tant de pouvoir. »

Pendant une seconde, Aphrodite, vexée, recula, le front plissé par la contrariété et la mine boudeuse. Mais très vite, son expression changea et redevint affligée. Elle passa de nouveau son bras sur les épaules de son amie et la serra brièvement contre elle avant de se reculer de deux pas.

« Je vais te laisser pour l’instant Gabrielle, et réfléchir à ce que je pourrais faire pour t’être utile, même si, comme tu viens de le souligner, je n’ai que peu de pouvoir. »

Le ton désabusé de la déesse amena Gabrielle à se retourner vers le pont du bateau, commençant déjà à s’excuser : « Je suis désolée, je ne voulais pas te vexer… »

Elle arrêta de parler en constatant que son amie s’était évaporée.

 

***

 

Flottant dans les airs avec une main sur le menton, son index bougeant lentement le long de sa mâchoire, Aphrodite contemplait les limbes au-dessous d’elle. Un sol entièrement nu sur lequel des âmes isolées erraient. Plissant les yeux, la déesse scruta longuement les alentours, cherchant dans les moindres recoins de la plaine dépourvue de toute végétation et si immense qu’elle semblait infinie, jusqu’à ce quelle remarque enfin une grande silhouette floue et complètement immobile. Avec un petit sourire, la déesse blonde prit son élan et se dirigea vers le sol.

 

Le vent n’était pas très violent, mais suffisant pour que les voiles soient bien gonflées, propulsant le bateau sur des flots d’un bleu éclatant, alors qu’aucune côte n’était visible. Au loin, le soleil disparaissait lentement derrière la ligne d’horizon et la température commençait à être bien plus fraiche que dans l’après-midi. La longue silhouette, presque translucide, du fantôme approcha lentement et si silencieusement de Gabrielle, toujours accoudée au bastingage,  que celle-ci, plongée dans ses pensées moroses, sursauta en entendant la voix du spectre l’appeler tout bas.

« Gabrielle ! »

La reine amazone tourna la tête, ses lèvres s’étirant dans un petit sourire triste

« Xéna… J’aimerais tellement que tu sois vraiment là. »

La grande femme brune se pencha vers la petite blonde.

« Je suis là, tu peux le voir. Et comme je te l’ai promis, je serai toujours à tes côtés. »

De nouvelles larmes coulèrent sur les joues de la barde alors qu’elle secouait négativement la tête, tout en murmurant.

« Tu es là, oui, en quelque sorte. Mais tu n’imagines pas à quel point tu me manques. »

Le fantôme de la guerrière fronça les sourcils.

« Comment ça en quelque sorte ?  Je viens et je viendrai te voir régulièrement, à chaque fois que je le pourrai. Je m’y suis engagée, et je tiens toujours mes promesses. Tu me manques aussi, tu sais. »

Gabrielle soupira doucement avant de reprendre.

« Tu ne comprends pas. C’est vrai, nous pouvons parler, et je peux te voir quotidiennement. Mais ça ne suffit pas, Xéna. A vrai dire, je n’ai pas l’impression que tu sois près de moi. Tout ce que j’ai, c’est une image de plus en plus translucide au fur et à mesure que nous nous éloignons du Japon. Je t’entends, bien sûr, et nous parlons, mais c’est bien trop peu, crois-moi, bien trop peu. »

Ces paroles perturbèrent la guerrière qui recula légèrement, alors que son visage se crispait dans une expression remplie de tristesse.

« Je suis morte, Gabrielle. Je ne peux pas faire davantage que venir te voir régulièrement, quelle que soit la vision que tu as de mon corps.»

Elle haussa les épaules et ajouta un peu plus bas.

« Et bien sûr, entendre tes pensées. »

L’espace d’une seconde, la reine amazone paru gênée, mais elle se reprit rapidement pour répondre à la guerrière.

« Alors, tu comprends ce que je ressens. C’est vrai que les premiers jours, c’était si bon de simplement te revoir que je m’en contentais. Mais malheureusement, ça ne me suffit plus. Je suis désolée, mais tu n’es rien d’autre qu’un fantôme, une image. Ce n’est pas toi, Xéna. Je te vois, mais je ne ressens pas ta présence, à tel point que lorsque tu arrives je ne m’en rends pas compte, à moins que tu ne sois devant mes yeux. Ce n’était pas ainsi auparavant. Avant ta mort, je reconnaissais ta présence, ton essence, même les yeux fermés .»

Après une courte seconde d’interruption pour reprendre son souffle, la femme blonde reprit la parole, le ton plein de tristesse.

« Ce que je voudrais, c’est pouvoir t’embrasser, te prendre dans mes bras pour te serrer contre moi, sentir ton souffle contre ma peau, même pleurer sur ton épaule serait mieux que … »

La barde cessa brusquement de parler lorsque, sans que rien puisse le laisser deviner, la silhouette du spectre, devant elle, devint floue, semblant disparaitre petit à petit. Interloquée, elle écarquilla les yeux devant ce phénomène étrange qu’elle n’avait encore jamais constaté jusqu’à présent. Mais cela ne dura pas et rapidement le fantôme de la guerrière parut plus épais, plus consistant, juste le temps pour une Xéna aux sourcils froncés de tendre une main vers la barde blonde.

« Je dois partir, il semble que je sois… »

Elle hésita une seconde et prononça « appelée » paraissant surprise. Elle murmura encore « Je reviendrai le plus vite possible » puis disparut.

Déconcertée, Gabrielle resta à regarder l’endroit où se trouvait son amie un instant auparavant sans se soucier des regards en coin que les marins, plus loin sur le pont, lui jetaient comme depuis l’embarquement, surpris qu’ils étaient de la voir souvent parler toute seule. Et puis, elle poussa un profond soupir et se dirigea lentement vers sa cabine.

****

Dans la plaine brumeuse, la guerrière découvrit avec surprise la présence d’Aphrodite. Avec ses vêtements roses, son sourire mutin et son allure un peu délurée, son apparition dans ce décor morne et désolé avait quelque chose d’incongru qui lui arracha un demi sourire. Ensuite, elle se pencha et écouta attentivement ce que lui disait la déesse de l’amour.

Cela ne dura que peu de temps. A la fin de l’entretien, la guerrière se sentait plus heureuse qu’elle pensait pouvoir l’être ici, au milieu des limbes. Souriant largement, elle hocha la tête vers sa vis-à-vis.

« Je suis prête, il n’y a aucune raison d’attendre, n’est-ce pas ? »

Aphrodite, semblant aussi joyeuse que Xéna acquiesça, mais leva un index parfaitement manucuré avant de préciser doucement.

« Il y a une condition toutefois, une condition qui fera tout échouer si tu ne la respectes pas. Tu ne dois pas oublier que je suis la déesse de l’amour et que, par conséquent, tu dois me promettre de … »

****

Le soleil se levait à peine. A l’Est, ses rayons effleurant l’horizon faisaient scintiller la surface de la mer. Debout à la proue du bateau, Gabrielle pratiquait quelques exercices physiques. Mouvements de gymnastiques en premier lieu, pour assouplir ses articulations, puis gestes simulant le combat, à mains nues d’abord, avec ses saïs ensuite. Ce n’est que lorsqu’elle eut terminé qu’elle prit le chakram en main. Elle l’observa attentivement, le tournant et le retournant comme si elle le voyait pour la première fois alors qu’elle l’avait pourtant déjà observé très souvent, puis mima plusieurs fois le geste de le lancer, imaginant la trajectoire qu’il prendrait si elle réussissait son coup. Mais elle n’osa pas le lancer réellement, ici, en pleine mer, craignant de ne pas faire le bon geste et de le perdre dans l’océan. Elle baissa la tête pour l’accrocher à sa ceinture, mais stoppa brusquement son mouvement, se redressant vivement, l’air plus que perplexe. Lentement, très lentement, elle raccrocha le chakram à sa ceinture, puis se retourna, pivotant sur ses talons avec l’impression étrange que son cœur battait plus vite et plus fort qu’il ne l’avait jamais fait. Et puis, elle ne prit pas le temps de réfléchir. Laissant son instinct prendre le dessus, elle s’élança, bondissant dans les bras de la guerrière, si fougueusement que Xéna, qui pourtant l’avait vue venir, chancela.

Pendant un long moment, pas une parole ne fut prononcée, les deux femmes restant simplement enlacées alors que la barde, pourtant pas si démonstrative que ça habituellement, couvrait le visage de son amie de petits baisers, s’interrompant régulièrement pour s’exclamer, incrédule

« Tu es là ! C’est incroyable !»

Quand elles se reculèrent enfin, leurs bras toujours entrelacés, les yeux de Gabrielle étaient remplis de larmes contenues, mais brillants aussi de joie émerveillée. Doucement, elle caressa la joue de la guerrière, son sourire si large que Xéna se demanda, l’espace d’un instant, si les commissures de la barde n’allaient pas atteindre ses oreilles. Mais heureusement, ce ne fut pas le cas, et la reine amazone pu se pencher vers sa compagne pour interroger, pleine de curiosité.

« Comment as-tu fait ? Je sais que tu as de nombreux talents, mais ressusciter, quand même, c’est très fort »

La grande femme brune éclata de rire et posa son front contre celui de son amie.

« A vrai dire, je n’ai pas fait grand-chose, hormis profiter de l’aubaine. C’est Aphrodite qui m’a fait revenir.»

Le sourire de Gabrielle s’élargit encore, à un point qu’on n’aurait pas cru possible, et elle s’écarta de sa compagne, écartant les bras en levant la tête vers le ciel.

« Aphrodite !!»

Elle n’eut pas besoin d’appeler une deuxième fois, la déesse répondant aussitôt.

« Je suis là ma jolie ! »

La barde fit de grands signes de la main à son amie blonde, l’invitant à quitter le ciel pour venir les rejoindre sur le pont, mais Aphrodite refusa d’un signe négatif de la tête.

« Non, j’ai bien d’autres choses à faire que de vous regarder vous câliner. Je voulais juste m’assurer que tout allait bien. »

Regardant droit vers la guerrière, elle ajouta, le ton menaçant.

« N’oublie pas la promesse que tu as faite à la déesse de l’amour, Xéna. Sans quoi, je ne pourrai plus rien faire pour toi.  Au revoir les filles !»

Pendant un court instant, Aphrodite agita les doigts vers les deux femmes, puis, elle disparut.

Restées seules, les deux femmes se tournèrent l’une vers l’autre, s’enlaçant de nouveau avant d’échanger un profond baiser. Ce n’est que lorsqu’elles reprirent leur respiration que Gabrielle interrogea, curieuse.

« Quelle promesse si importante as-tu faite à Aphrodite ? »

Un court instant, la guerrière sembla embarrassée, comme si elle répugnait à répondre à sa compagne mais rapidement, elle se décida, se frottant la tempe du bout de l’index.

« Je lui ai juré de faire ce qu’il fallait pour ne pas succomber de nouveau, sachant que si cela arrivait, elle ne pourra pas me ramener une nouvelle fois. »

Souriant devant l’impatience évidente de Gabrielle, qui brûlait de connaitre la nature exacte de la promesse arrachée à sa compagne par la déesse, Xéna resta encore silencieuse une seconde, heureuse de pouvoir la taquiner. Ce n’est que quand le trépignement de la barde devint trop frénétique qu’elle reprit la parole.

« Aphrodite m’a expliqué qu’étant la déesse de l’amour, elle ne pouvait ressusciter aucun être vivant, humain ou animal, qui tue ses semblables. Je lui ai donc donné ma parole de ne plus jamais ôter la vie d’un être humain, quel qu’il soit. Faute de quoi, je retournerai d’où je viens. »

Brusquement, le sourie de la reine amazone disparut, aussitôt remplacé par une expression particulièrement perplexe.

« Ne plus jamais tuer aucun de tes semblables ? C’est à ça que tu t’es engagée ? »

La guerrière acquiesça d’un mouvement du menton avant de hausser négligemment les épaules.

« C’était le seul moyen pour revenir près de toi. »

Le ton d’évidence tranquille émut profondément Gabrielle, à tel point qu’elle dut prendre un moment pour retrouver ses esprits avant d’interroger à nouveau, toujours un peu interloquée.

« Cela veut dire qu’il va nous falloir changer entièrement notre manière de vivre. Non pas que je souhaite particulièrement te voir mettre fin à la vie de qui que ce soit, mais si nous restons par les chemins, si nous continuons à chercher l’aventure, il arrivera fatalement un moment où, lors d’un combat, en nous défendant contre des brigands, des seigneurs de guerre, ou n’importe quel malveillant quelconque,  c’est une chose qui pourrait arriver.»

Portant une main à son front, Gabrielle commença à réfléchir tout haut aux conséquences de la promesse de sa compagne.

« Il va falloir que nous nous installions. Peut-être aimerais-tu retourner à Amphipolis, reprendre l’auberge de ta mère, à moins que tu préfère que nous nous installions dans une ferme…

Xéna interrompit son amie en posant une main sur son épaule, un petit sourire étirant ses lèvres.

« Cesse donc de te tourmenter Gabrielle, nous pourrons tout à fait reprendre notre vie de la même manière, il n’y a pas de raison après tout. »

« Pas de raison ? Xéna, est ce que tu te souviens de qui tu es ? »

La guerrière hocha la tête et reprit la reine amazone dans ses bras.

« Oui, je me le rappelle très bien. Et rester sur la route ne nous posera aucun problème.»

Elle déposa un petit baiser sur les lèvres de son amie et poursuivit.

« Nous l’avons déjà fait, ou presque. »

 

****

Sous le chaud soleil d’Egypte, une jeune femme blonde, juchée sur une belle jument dorée, narrait un conte de son invention à sa compagne, une grande femme brune qui marchait à ses côtés, s’appuyant à un bâton de belle taille qu’elle tenait dans sa main droite. Les deux femmes s’arrêtèrent un instant pour se désaltérer, puis reprirent leur chemin, cherchant du regard la piste qui les mènerait jusqu’à la ville qu’elles voulaient rejoindre.

 

A l’époque des Dieux de la mythologie, des seigneurs de la guerre et des rois de légendes, un pays en plein désordre demandait un héros.

Alors, survint Gabrielle, une barde talentueuse et combattante. Accompagnée de sa fidèle acolyte, une guerrière qui refusait de répandre le sang, elles rétablirent la justice dans une nation qui sombrait dans le chaos…

 

Fin

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07 février 2019

Cercle de la Vie, Missy Good, deuxième partie.

mar

 

Tout est dans le titre ;O)

Merci à Fryda pour la traduction !

Bonne lecture !

Kaktus

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Le Cercle de la Vie, partie deux

Avertissements en 1ère partie


Le Cercle de la Vie-2ème partie

Par Melissa Good

Traduction : Fryda


 

Cyrène mordilla son ongle tout en écoutant l’homme barbu et trapu raconter son histoire un peu confuse. Elle leva les yeux en entendant des pas lourds et bottés frapper le porche et elle ne fut pas surprise lorsque la porte s’ouvrit brusquement et que sa fille entra à grands pas, en sueur et imposante dans son gambison en cuir de buffle coloré.

« Xena ! » Chantonna l’homme trapu avec délice. « Comment tu vas ? »

La guerrière se figea et le regarda avec perplexité. « Salmoneus ? » Elle regarda Cyrène. « J’ai entendu dire qu’il y avait des problèmes ? »

Cyrène pencha la tête vers l’homme trapu. « Il dit que Toris et Jess sont retenus par une sorte de… » Elle regarda Sal. « Qu’est-ce que tu as dit que c’était ? » Un mouvement de chaise, c’était Elaini, qui se rapprocha pour écouter, le visage tel un masque tendu.

« Oh Xena… c’est ce culte taré », souffla Salmoneus. « Ils me rendent dingue. »

Xena s’était raidie, ses narines écartées tandis qu’elle saisissait le mot culte. Elle repoussa doucement sa mère du chemin et s’assit sur la table à laquelle se trouvait Salmoneus, penchée sur sa cuisse et le clouant d’un regard intense. « Quel genre de culte ? » Sa voix baissa dangereusement.

« Oh… et bien, juste le genre de culte ordinaire, de tous les jours, Xena… tu sais, des toges, des habitudes bizarres, ce genre de choses… un peu plus conservateur, on pourrait dire, que d’habitude, mais… »

La guerrière lui attrapa le revers et le secoua. « Salmoneus, parle, qui sont ces gens ? » Demanda-t-elle d’un ton brusque. « Qui est-ce qu’ils vénèrent ? »

« Xena… Xena… Xena… » L’homme barbu lui tapota la poitrine. « Doucement, tu veux bien ? Détends-toi… je vais te dire tout ce que je sais mais ne déchire pas les fils… ça m’a pris une éternité de trouver ce modèle. » Il s’éclaircit la voix. « C’est un genre de culte qui vénère un dieu étrange… pas que les nôtres ne soient pas étranges, mais celui-là… et bien, bref… ils sont plutôt inoffensifs… bien qu’ils aient de très très bizarres coutumes s’agissant des femmes. »

Le visage de la guerrière était figé. « Quel est le nom de leur dieu ? » La pièce était aussi devenue très calme.

Salmoneus passa d’un visage à l’autre, intrigué. « Il n’en a pas… pas qu’ils l’admettent en fait… juste une feuille brûlante ou un truc comme ça… il leur parle par échos, genre. » Il hésita. « Ils sont vraiment inoffensifs, Xena… ils sont juste cinglés… ils ne mangent pas ceci, ne mangent pas cela, il faut avoir du lait à ce moment-là, un agneau à cet autre moment… ils sont juste tarés. »

Xena se détendit un peu et relâcha les revers de l’homme. « Désolée, Sal… mais qu’est-ce qu’ils veulent de mon frère… et de Jess ? »

« Et bien… » Il s’interrompit alors que la porte s’ouvrait et que Gabrielle entrait avec Johan, Arès et le reste des Amazones. Il cligna plusieurs fois des yeux. « Par la Grande Héra, Gabrielle… tu es enceinte ! »

La barde s’avança et lui tapota l’épaule. « Je sais, Sal… mais merci… que se passe-t-il ? »

« Xena, elle est enceinte ! » Salmoneus se tourna vers la guerrière plaintivement. « Comment vous avez fait ça ? » Il se pencha un peu plus. « Quoi que ce soit, je peux le vendre, tu sais, Xena… on peut se faire un tas de dinars, là. »

La guerrière se frotta la tête. « Sal, que veulent ces gens de Toris et Jess ? Pourquoi les ont-ils capturés ? » Elle lança un regard rassurant à Elaini. « On dirait qu’ils vont bien, pour l’instant. »

« Je sais. » Elaini croisa les bras sur sa poitrine d’un air malheureux. « Il est juste effrayé. »

Xena lui lança un regard de sympathie totale. « Je connais ce sentiment. » Elle se retourna vers Sal. « Parle. »

L’homme barbu s’éclaircit la gorge. « Et bien… je me suis arrêté dans le coin, je me disais que je pourrais au moins me débarrasser de surplus de parchemins et de trucs… et ils m’ont pratiquement kidnappé ! » Il leva les mains. « Tu peux imaginer ça ? Moi ? Bref… je les ai accompagnés et j’ai écouté leur rhétorique tarée sur des sortes de cérémonies où ils ont besoin de certaines herbes et au sujet d’un nettoyage… bref, je n’avais pas ce dont ils avaient besoin, mais ils m’ont emmené jusqu’à ce système de grottes qui se trouvent à l’arrière de leur petite enceinte et j’ai vu qu’ils avaient… et bien, une série de cages, en quelque sorte. »

« … Continue. » Xena mit les mains sur sa cuisse et pianota d’impatience.

« Oui… oui… dis, vous avez quelque chose à boire par ici ? Je suis un peu sec. » Il regarda Cyrène avec espoir et celle-ci tapota une serveuse sur l’épaule. « Merci… j’en étais où ? Oh oui… des cages… oui, et il y avait des hommes dans l’une d’elles et des femmes dans l’autre… le type en toge avec lequel j’étais a expliqué qu’ils sauvaient leurs âmes perdues. »

« De quoi ? » Demanda Xena, brusquement.

« Comme si je le savais ? » Salmoneus remua une main. « Ils sortent et trouvent des gens qui ne vivent pas ce qu’ils appellent ‘des vies vertueuses’ et ils les emmènent là-bas pour leur laver le cerveau et les ramener à la raison, je présume… »

« Quel est leur problème avec Toris ? » Demanda Gabrielle, en étudiant avec attention le visage de Salmoneus.

« Tu sais, Gabrielle, la grossesse te va vraiment bien… tu es merveilleuse. » L’homme barbu rayonna devant elle. « Quant au problème… beuh… on dirait qu’ils sont tombés sur lui et le type poilu… »

« Hé… c’est mon mari », grogna Elaini.

Salmoneus la regarda puis il sourit faiblement. « Oui… j’avais deviné… » Il se tourna à nouveau vers Gabrielle. « Ils luttaient », dit-il d’une voix basse.

Gabrielle et Xena échangèrent un regard. « Et alors ? » Demanda Xena pour elles deux. « Ce n’est pas immoral. »

« Ah… ben, ils ont pensé qu’ils faisaient quelque chose… vous voyez… d’autre », répondit Sal avec un air embarrassé. « Quelque chose de moins… martial et plus marital, si vous voyez ce que je veux dire. »

Xena fronça ses sourcils noirs. « Tu veux me dire qu’ils pensaient que Jess et mon frère étaient amants ? »

« Par les boules en feu d’animal mort. » Elaini mit le visage entre ses mains. « Il a meilleur goût que ça. »

« Hé ! » Xena lui lança un regard noir. « C’est de mon frère dont tu parles. » Elle se tourna à nouveau vers Salmoneus. « Encore une fois… et alors ? Ce n’est pas immoral non plus. »

« Pour eux, si. » Sal soupira en secouant la tête. « Espèce de petits sans imagination… ils pensent que le sexe est diabolique. »

Gabrielle gloussa. « Pas étonnant qu’ils soient malheureux. »

Tout le monde dans la pièce se mit à rire et Xena entoura son âme-sœur d’un long bras et lui embrassa la tête. « Tu n’es pas sérieux, pas vrai ? »

Sal hocha la tête. « Malheureusement, si… ils pensent que la seule chose pour laquelle on devrait s’en servir, c’est pour avoir des enfants… alors… ils essaient de convaincre les personnes qu’ils capturent de l’erreur qu’ils commettent et ils prient pour qu’ils reviennent à la vertu. » Il s’éclaircit la voix. « Ils pensent aussi que les femmes ne sont que la propriété de leurs maris. » Il laissa un sourire tordre brièvement ses lèvres mobiles. « Je déteste admettre ceci, Xena… mais je voulais vraiment être celui qui te les présente. »

« Mm. » Xena acquiesça d’un air sardonique. « Mais qu’est-ce qui se passe… je veux dire, est-ce que Toris n’a pas expliqué la vérité ? »

Il secoua la tête. « Je ne saurais le dire… mais ils parlaient de prendre des ‘mesures drastiques’… et je ne suis pas sûr d’avoir compris s’ils parlaient de lui ou de son ami pelucheux, ou des deux, ou va savoir quoi. » Salmoneus haussa les épaules. « Je n’ai pu lui parler qu’une minute… et seulement parce que le type en toge était distrait et qu’il avait l’air si familier. » Il soupira. « Une fois qu’il l’a fait, j’en ai fait mon affaire de filer le plus loin possible pour venir ici. »

« Merci, Sal. » Gabrielle mit la main sur son genou et le pressa. « C’est génial que tu ais fait ça… quand est-ce arrivé ? »

« Tôt ce matin… » Il leva les yeux quand la serveuse lui tendit une grande chope. « Merci ! Très très tôt ce matin… » ajouta-t-il, en lançant un regard oblique vers la cuisine. « J’ai pratiquement couru jusqu’ici », ajouta-t-il vertueusement.

Xena se leva et repoussa ses cheveux de son front avant de faire les cent pas près de l’âtre. « Il faut que j’y aille pour les sortir de là », dit-elle, avec un soupir agacé. « Ça ne devrait pas prendre longtemps. »

« Attends une minute, Xena… je veux dire que je suis le dernier à te dire ce que tu dois faire, mais ces types sont vraiment protecteurs de leurs gens, tu vois… » Protesta Salmoneus. « Je ne pense pas qu’ils vont bien prendre le fait que tu débarques comme ça pour faire ton truc habituel. »

La guerrière le regarda en silence pendant un instant. « Mon truc habituel. » Elle répéta les mots en grimaçant. « Je n’allais pas… » Commença-t-elle puis elle s’arrêta avec un petit haussement d’épaules, laissant les mots tomber dans un silence embarrassé.

Gabrielle en profita pour tapoter la main de Salmoneus. « Merci de nous avoir apporté des nouvelles, Salmoneus… veux-tu manger quelque chose ? » Elle lança un regard à son âme-sœur sombre.

« J’adorerais ça. » Le visage barbu se plissa en un sourire affectueux. « Et, dis-moi… vu que vous êtes en mode familial, j’ai des affaires fantastiques dans mon chariot et je parie que vous en mourez d’envie. »

Tout le monde tressaillit à ces mots.

« Quoi ? » Sal sentit les regards sur lui. « C’est juste une façon de parler, allons ! »

« Désolée, Sal… » La barde s’excusa. « J’ai eu des aventures plutôt extrêmes ces derniers temps. » Elle se leva et alla se mettre près de Xena, ajustant les boucles de la guerrière d’un air absent. « Allons tous manger et nous réfléchirons à ce qu’il faut faire, d’accord ? » Ces mots étaient plutôt pour le bénéfice de sa compagne. « Ils ne sont pas en danger immédiat, n’est-ce pas ? »

Salmoneus sirota de sa chope. « Non… je ne le pense pas… ces gens sont rudes et conservateurs, mais ils ne me semblaient pas ouvertement violents. » Son regard alla sur la silhouette imposante de Xena. « Juste bornés et très bien-pensants. »

Xena fit la grimace. « Ce n’est pas interdit par la loi, malheureusement », dit-elle à l’opportuniste voyageur. « Mais je ne comprends pas… je peux comprendre pour mon frère mais que pensent-ils accomplir avec Jessan ? Au cas ils ne l’auraient pas remarqué, il n’est pas humain. »

« Oh… oh… vrai… et bien, ils l’utilisent comme preuve pour soutenir leur doctrine… ils l’ont exhibé comme un exemple de ce qui vous arrive quand vous ne vivez pas avec la morale. »

Elaini se pencha en avant. « On devient un type de deux mètres trente, couvert de poils avec des crocs et des griffes ? Arrêtez ça… si c’était vrai, la Grèce serait envahie de gens comme nous », dit-elle en ricanant. « Si nous nous allongions, vous pourriez marcher sur un tapis de poils depuis la Méditerranée jusqu’à la mer Egée. »

Même Xena rit légèrement à ces mots.

« Il y a trois types vêtus de nappes qui tournent autour de lui en se courbant et en priant sans cesse », ajouta Salmoneus, tandis qu’on posait une assiette devant lui. « Merci ! »

« Oh par Arès en bottes… » Elaini tressaillit. « Pauvre Jessie… il doit cracher ses griffes.”

« Je me demande comment ils les ont capturés ? » Songea Gabrielle.

« Ils ne l’ont pas dit et je n’ai pas demandé, si vous voyez ce que je veux dire », répondit Salmoneus tout en se remplissant la bouche. « Fé mrfayeux ! »

« Très bien… » Xena soupira. « Je vais me laver et on se retrouve ici dans un quart de chandelle… pour décider de ce qu’on va faire. » Elle commença à partir mais se retrouva avec une barde attachée à elle. « Hé. » Elle regarda son âme-sœur qui l’accompagnait. « Je peux régler ça moi-même si tu veux commencer à manger. »

« Hmm… » La barde ne la lâcha pas. « Ça dépend de ce que tu appelles manger. » Elle ignora les sourires des Amazones et de Cyrène. « En plus… quelqu’un doit s’assurer que tu te nettoies bien la nuque. »

Des rires et Arès les suivit dehors.

« Je suis un peu nerveuse au sujet de ce culte », admit Xena, tout en s’asseyant calmement, laissant Gabrielle lui frotter le dos avec une éponge douce et mouillée. « J’ai eu peur que ce soit autre chose pendant un instant. »

La barde se pencha en avant et lui embrassa la nuque. « Je sais », répondit-elle doucement. « Je pouvais le voir sur ton visage… les dieux soient loués ça n’a pas l’air d’être connecté… tu penses que c’est un culte pour un seul dieu, comme les gens d’Iacus ? »

Xena inspira. « Peut-être… c’est dur à dire… ils étaient plutôt bornés et puritains, hein ? » Elle sentit le bras de Gabrielle glisser autour de son cou et elle mordilla la peau douce avec plaisir. « Mais ils restaient plutôt retirés… ils ne sortaient pas et n’essayaient pas de ‘réparer’ les gens. »

« Peut-être que c’est un groupe dissident… (NdlT : le mot anglais est ici ‘splinter’ qui veut dire écharde en fait) ils se sont fatigués de s’entendre dire ce qu’ils devaient faire… et ont décidé de partir et de dire à tous les autres ce qu’ils devaient faire ? »

La guerrière sourit. « Ils se font du mal et je vais leur enseigner ce qu’est la dissidence (NdlT : le mot ‘splinter’ est de nouveau employé par Xena qui fait un jeu de mots sur ‘écharde’, intraduisible) », informa-t-elle son âme-sœur pince-sans-rire. « Et de tout près. » Elle ferma les yeux et soupira de plaisir tandis que la barde continuait sa tâche. « Je présume qu’on va devoir s’infiltrer là-bas… je suppose que ça ne va pas marcher si je me contente de me pointer et de demander qu’on les relâche, hein ? »

« Mm… probablement pas. » La barde se remémora l’autorité patriarcale du père de Iacus. « Peut-être que Johan pourrait… on pourrait y aller avec lui et dire que nous sommes ses filles. » Elle fit une pause, puis prit une brosse et commença à démêler les cheveux en désordre de son âme-sœur. « Je veux dire que nous le sommes… bon… et ensuite, une fois sur place, on pourrait improviser. »

Xena bâilla. « Mm…. Oui, on pourrait faire ça », acquiesça-t-elle d’un ton neutre. « Utiliser nos cerveaux au lieu de mes poings pour changer. »

Gabrielle l’étudia, une minuscule ride apparaissant entre ses yeux verts. « Hé… tes poings nous sortent de pas mal de problèmes parfois, partenaire. » Elle enroula sa main autour du bras de la guerrière. « On pourrait en avoir besoin pour nous battre contre les nuages du dogme. »

« Oui, je sais », répondit Xena, le menton posé sur un poing, étudiant la surface de l’eau. Puis elle changea de sujet. « C’est tellement dur pour moi de comprendre des gens comme ça… comme la mère d’Iacus… elle regardait son mari sur le point de sacrifier son fils... et elle agissait comme si elle n’avait pas le droit de protester. »

La barde soupira. « Xena, il y a beaucoup d’endroits où les femmes sont traitées comme ça… nous l’oublions parfois parce que c’est tellement différent ici et avec les Amazones… Les parents de Iacus ne sont pas uniques dans la croyance que les femmes ne sont rien d’autre que des propriétés, en fait… de ce que j’ai vu, c’est la règle et nous sommes l’exception. »

Un battement des longs cils noirs. « Une sacrée bonne exception… » Grogna la guerrière. « Comme si quelqu’un pouvait me posséder. »

Gabrielle regarda par-dessus son épaule et fit tourner une mèche de cheveux noirs entre ses doigts en fixant son âme-sœur avec une affection espiègle.

« Enfin… sauf si je le veux », dit Xena en laissant un sourire grognon recourber ses lèvres. « Mais c’est différent. » Elle se tourna à demi et glissa ses bras autour de la jeune femme, sa joue posée sur le ventre de Gabrielle. « Tu es sûre que tu veux faire ça ? On peut demander à n’importe laquelle de ces satanées Amazones de venir à ta place… peut-être la petite ? »

« Allons, Xena… ça va être facile », la rassura Gabrielle avec un doux sourire. « Je devrais te demander si toi tu es prête à ça… est-ce que tu vas me laisser leur parler et garder ta colère sous contrôle avec ces idiots jusqu’à ce que nous trouvions ce qui se passe ? » Elle mit un doigt sur le nez de la guerrière. « Peut-être que tu devrais me laisser, moi, emmener une Amazone à ta place, hmm ? »

Les yeux bleus prirent une teinte borne. « Tu ne vas pas là-bas sans moi. »

« Et tu ne vas pas là-bas sans moi. Alors je présume que tout est réglé », répliqua la barde. « Bon il ne nous reste plus qu’à empêcher le reste de la milice d’Amphipolis de regarder par-dessus notre épaule tout le temps. » Elle fit joyeusement une tresse des cheveux de Xena et lui ébouriffa la frange. « En plus… tu vas devoir te vêtir pour changer… et tu es si jolie dans ce vêtement brodé. »

« Hmm… alors il va falloir te trouver autre chose que mes vieilles chemises… » Dit Xena d’un ton songeur. « Bon, maman aura bien quelque chose, je parie que… bon, allons donner la nouvelle à tout le monde et nous débarrasser de toutes les objections. »

« Tu as ma permission royale de dire aux Amazones de la fermer, à propos », murmura Gabrielle en regardant sa compagne passer une chemise propre. « Merci d’avoir arrangé cette petite session ce matin… Cesta est tellement irritante… tu penses que c’est dû à la couleur de ses cheveux ? »

« Mmm… » Xena passa judicieusement les doigts dans les cheveux clairs de la barde. « Fais attention, mon amour… tu en as une teinte dans les tiens aussi, t’sais. » Elle tordit le nez droit en jouant. « Tu as fait un bon travail… je pense que tu t’es faite une admiratrice à toi. »

« Oui oui… une Amazone plus petite que moi… génial. » Gabrielle rit. « Elle est plutôt jolie, pas vrai ? » Elle prit sa boîte de parchemins tandis qu’elles se dirigeaient vers la porte. « Tu trouves Cesta jolie ? »

Xena pencha la tête en réflexion tandis qu’elles traversaient la cour balayée par le vent, les arbres privés de feuilles par le froid et le sol dur et stérile. Arès trottait avec elles et fit une petite pointe vers le porche de l’auberge, revenant avec une balle fourrée de chiffons. La guerrière s’arrêta et la prit puis l’envoya au loin. « Elle, elle pense qu’elle est jolie », commenta-t-elle d’un ton ironique. « Elle n’est pas affreuse non plus. »

« Elle a le béguin pour toi », répondit Gabrielle. « Est-ce que ça t’ennuie ? »

Xena la fixa. « Pas vraiment… est-ce que ça t’ennuie, toi ? » Elle s’arrêta au retour d’Arès qui se redressa et posa ses grandes pattes sur sa poitrine, lui lançant la balle mouillée dans le visage. « Merci, mon gars… » Elle la prit et la relança.

« Je présume que je pourrais mentir et dire non, bien sûr que non », admit Gabrielle. « Mais oui, ça m’ennuie. » Elle monta les marches et regarda Xena renvoyer la balle une troisième fois, tandis qu’Arès bondissait après elle, son pelage noir faisant des ondes dans le soleil terne de l’hiver.

« Très bien. » Xena monta sur le porche. « Je vais m’en occuper. » Elle attrapa la poignée de la porte et l’ouvrit. « Allez. »

Là, Gabrielle se posa la question tout en entrant dans l’auberge, accueillie par l’odeur riche du ragoût d’agneau et du pain frais. Qu’est-ce qu’elle veut dire par là ?

Xena prit plusieurs assiettes vides et se redressa, puis elle entra avec dans l’auberge, repérant le dos tendu de sa mère tandis qu’elle reconnaissait ses pas. Elle posa les assiettes près du bassin de plonge et commença à les laver, passant le pichet d’eau sur les plats en bois avant d’ajouter un peu de savon. Elle attendit.

Cyrène remua son ragoût d’un air buté, ignorant la présence de sa grande fille.

Xena continua à faire la vaisselle.

L’aubergiste attrapa quelques aromates et les ajouta, puis elle continua à remuer.

La guerrière frottait, s’appuyant sur une patience acquise sur une vie de champs de bataille.

Cyrène étudiait la surface du ragoût, devinant des choses intéressantes dans les bulles langoureuses, testant une patience développée par la mise au monde de trois enfants.

Incluant celle, incroyablement frustrante, butée, et exaspérante de sa fille qui se tenait en face d’elle dans la cuisine.

Qui chantonnait.

« Pourquoi ne peux-tu pas laisser d’autres personnes y aller ? » Finit-elle par demander au dos large et musclé devant elle. « Tu me dis qu’il n’y a pas de réel danger pour Toris ou pour ton ami… pourquoi ne laisses-tu pas ces Amazones y aller ? Elles te l’ont proposé, Xena… tu dois vraiment y aller… tu dois vraiment emmener Gabrielle là-bas ? »

Xena finit l’assiette qu’elle nettoyait et la posa sur le rack pour sécher, puis elle se retourna et s’appuya contre l’évier et croisa les bras sur sa poitrine. « Nous ne savons pas quelle est la situation là-bas, maman… je ne peux pas mettre ma confiance dans d’autres personnes pour savoir quoi faire. »

L’aubergiste mit les mains sur ses hanches. « C’est plutôt arrogant, non ? » Elle regarda sa fille. « Tu ne prends pas toujours les bonnes décisions non plus, Xena. »

Celle-ci pencha la tête. « Peut-être… et non, je ne le fais pas… mais le fait est que de nous tous, seule Gabrielle et moi avons eu à traiter le genre de personnes que nous les soupçonnons d’être…et le fait est que de toutes les personnes ici, seule Gabrielle et moi avons l’expérience d’aller vers une situation inconnue et de développer un plan basé sur les circonstances… tu voudrais que j’envoie là-bas des femmes sans expérience, qui ne se sont jamais trouvées dans ce genre de chose auparavant ? »

Cyrène soupira. « Mais tu dois vraiment emmener Gabrielle ? » Demanda-t-elle. « Laisse-là ici, Xena… elle est à plus de la moitié de son terme… ça ne peut pas être confortable pour elle. »

« Je ne peux pas », répondit doucement Xena. « Je lui ai promis que je ne la laisserais pas derrière moi. » Elle fixa sa mère. « Ça va aller pour elle… Elle réagit vite et elle peut sortir, en parlant, de situations auxquelles tu ne croirais pas. » Elle fit une pause. « Tu te sentirais mieux si je prenais quelqu’un d’autre que Johan ? Je peux demander à l’un des autres hommes de jouer le rôle. »

« Non. » Cyrène leva les mains. « Ce fou a la notion qu’il a été intronisé comme un membre à part entière du club d’infiltration de Xena, la Princesse Guerrière. » Elle s’avança et posa ses mains à plat sur la poitrine de sa fille. « Ma chérie… tu me rends dingue. »

Xena baissa le regard puis elle la regarda. « Je suis désolée. »

Cyrène lui lança un regard ironique. « C’est bon, tu me rends dingue depuis l’âge de deux ans. » Elle soupira et tapota affectueusement la grande femme sur le côté. « S’il te plait… sois prudente. »

Xena lui sourit. « Je le serai… je vais ramener tout le monde sain et sauf, maman… je te le promets. » Elle soupira. « Il faut que j’aille parler à Granella… elle est plutôt bouleversée par tout ce truc. » La guerrière grimaça. « Elle veut venir avec nous. »

L’aubergiste secoua la tête. « Elle est folle. »

La guerrière se retourna et alla vers la porte, puis elle s’arrêta et jeta un coup d’œil derrière elle. « Seulement depuis que j’avais deux ans ? » Elle haussa un sourcil noir.

Cyrène mit ses mains sur ses hanches et lança un regard à sa fille. « Ma chérie, as-tu déjà entendu le dicton ‘J’espère que vous aurez des enfants qui vous ressemblent ? » Elle sourit.

Xena rit. « Aucune chance… pas quand Gabrielle est concernée. » Elle sourit et sortit de la cuisine. Puis elle s’arrêta juste à la porte et se passa les doigts dans les cheveux. « Une de moins… » Elle soupira et se dirigea vers la cabane de son frère, sachant qu’elle y retrouverait Gabrielle.

Xena prit un instant pour rassembler ses arguments et prit quelques profondes inspirations avant de monter les marches du porche et de frapper légèrement à la porte.

« Gran, écoute-moi juste un instant, d’accord ? » Gabrielle s’assit et s’appuya sur l’accoudoir du fauteuil près de son amie. « Ce n’est pas très sensé là. »

« Ne me dis pas que je ne suis pas sensée », riposta l’Amazone aux cheveux noirs. « Si tu peux y aller, je peux y aller, point final, Gabrielle… j’ai toujours le droit de prendre mes propres décisions, tu te souviens ? »

La barde inspira. « Gran… personne ne dit le contraire… ce n’est pas le point. »

« Ah non ? Tout le monde ici me dit ce que je devrais faire… ce que je ne devrais pas faire… j’en ai assez ! » Répondit Granella, le visage tendu et en colère.

Gabrielle se mordit la lèvre, réfléchissant à ses prochaines paroles. C’était dur, parce que pratiquement tout ce qu’elle dirait serait interprété comme un peu hypocrite, étant donnée sa propre condition. « Gran… »

« Vas-y… dis-moi que c’est pour mon bien », lâcha l’Amazone. « Dis-moi que je dois être responsable pour le bébé… les bébés, bon sang… pas vrai ? Et toi alors ?! » Elle haussa le ton. « Bon sang, Gabrielle, ne viens pas ici me faire un sermon sur la responsabilité, ou je jure que je… »

La porte s’ouvrit et une tête se montra, avec des yeux bleu clair qui se fixèrent sur le visage de Granella, avec une lueur dangereuse. « Tu quoi ? » Demanda Xena en poussant les panneaux en bois pour entrer. « Le fait est qu’elle est physiquement capable d’y aller et pas toi. Fin de la conversation. »

Un silence inconfortable tomba. « Bien, c’était plein de tact ça, mon cœur », finit par murmurer Gabrielle en faisant une petite grimace pour son âme-sœur tout en se grattant le côté du nez.

Xena écarta les bras puis les laissa retomber sur les côtés. « Si j’avais une jambe cassée, je n’irais pas non plus », répondit-elle simplement.

« Bien sûr que si », répondirent ensemble Granella et Gabrielle.

La guerrière fronça les sourcils puis s’avança et se percha sur l’accoudoir du fauteuil dans lequel sa compagne était assise.

Gabrielle se gratta la mâchoire puis tourna la tête et lança un regard ironique à Granella. « Elle a raison. »

L’Amazone brune baissa le regard sur ses mains jointes. « Je sais », admit-elle d’un ton découragé. « Je déteste ça. »

La barde et la guerrière échangèrent un regard. « Gran… » Gabrielle mit une main sur son bras. « Ecoute… tout va bien se passer… je suis sûre que c’est juste un malentendu… on va régler ça. »

« Non. » Granella leva finalement les yeux, la mâchoire serrée. « Je veux dire que je déteste ça. » Elle montra son corps. « Je déteste être aussi impuissante… je déteste la façon dont les autres Amazones me regardent… comme si je ne faisais plus partie du peuple. » Sa voix traîna. « Peut-être que c’est vrai. »

Xena bougea, mal à l’aise. « Granella, ce n’est pas vrai… les Amazones ont des bébés tout le temps », déclara-t-elle gentiment. « Je sais que c’est inconfortable… mais ça ne durera pas. »

Granella joua avec un fil de sa chemise. « C’est différent quand on en fait partie… » Répliqua-t-elle. « Voilà…  c’est comme si je perdais cette partie de moi. » Elle eut un air malheureux. « Et je ne veux pas que ça m’arrive. »

La guerrière se leva et s’assit jambes croisées sur le sol près de la jeune femme. « Ephiny a ressenti ça aussi », dit-elle tranquillement, se souvenant. « Elle se sentait très coupable que Phantès soit mort en la protégeant… et qu’elle n’ait pas pu l’aider. »

Les doux yeux marrons se tournèrent vers elle. « C’est vrai ? »

Gabrielle hocha la tête. « Oui, c’est vrai… je me souviens qu’elle l’a dit… quand nous l’avons trouvé dans la forêt hors de la Thessalie… elle a dit qu’elle avait honte… de ne pas pouvoir se protéger elle-même. » Elle regarda sa compagne. « Et je me souviens que Xena lui disait que sa responsabilité était de faire le maximum pour donner une chance à l’enfant de naître, et que Phantès lui aurait dit la même chose. » Son regard vert croisa celui de Granella. « Si je pensais qu’en y allant, je ferais du mal à mon bébé, ou mettre en danger ma compagne, je ne le ferais pas, Gran… ou si Xena pensait que c’était vraiment une mauvaise idée, je l’écouterais, parce que j’ai confiance en son jugement. » Elle ignora le haussement de sourcil que ces mots amenaient. « Mais ça va juste être un rôle à jouer… et en fait, ça va être bien plus facile pour moi que pour la Peu Diplomate Princesse Guerrière, ici présente. »

« Hé ! » Protesta Xena.

« Allons, Xena… c’est vrai… j’aurais une meilleure chance de démêler tout ça si je prenais Argo avec moi », dit Gabrielle en riant, ébouriffant les cheveux noirs de sa compagne. « Tu sais que je t’aime, mais te faire jouer le rôle d’une paysanne douce, innocente et pudique va être quasi impossible. »

Granella les regardait puis elle finit par émettre un rire désabusé. « Là maintenant vous m’avez énervée parce que je n’aurai pas la chance de voir cette petite pièce de théâtre. »

Xena leva un sourcil insulté. « Hé… ce n’est pas moi qui ai failli cogner l’aubergiste au dernier endroit où on est restées parce qu’il n’aimait pas la couleur de la chemise que tu portais, mon amie tempétueuse. »

La barde rougit et mordilla son ongle. « J’étais de mauvaise humeur ? » Proposa-t-elle avec espoir, arborant son air le plus innocent. « Allons… j’étais très sensible ce jour-là… ça commençait à se voir… tu le sais bien. » Elle soupira et se retourna vers Granella. « Bref…quelqu’un doit rester pour accueillir Pony et garder le contrôle sur cette foire… ne laisse pas les marchands profiter de ces gens, Gran. »

« Hmm. » Celle-ci regarda Gabrielle pensivement. « Ça veut dire que j’aurai le premier regard sur leurs trucs… n’est-ce pas ? » Elle plissa les yeux puis fit la grimace. « Très bien… mais je vais vous dire à toutes les deux… après la naissance de ces gamins, papa va être coincé avec les couches sales pour au moins quinze jours pendant que je ferai la sauvageonne, d’accord ? »

Gabrielle sourit. « Conclu. » Elle se leva. « Je vais voir si maman a quelque chose que je pourrais emprunter… » Elle attendit que Xena la rejoigne puis elle sortit la première de la cabane et descendit les marches. « Ça s’est mieux passé que je ne le pensais », dit-elle à la guerrière silencieuse.

« Tu veux voir si maman a quelque chose pour Argo aussi ? » Demanda Xena d’un ton pince-sans-rire.

Oh Oh. Gabrielle mit la main dans la ceinture de la guerrière et ralentit, la faisant s’arrêter. « Ouaouh. »

Xena se contenta de s’arrêter avec un air tranquille.

« J’ai atteint le seuil de taquinerie, hein ? » Gabrielle fit un tour pour lui faire face et mit la main sur son estomac, le regard posé sur les yeux bleus voilés.

La guerrière haussa un peu les épaules. « Je ne savais pas que tu me voyais comme une personne vulgaire. »

« Xena… tu sais bien que ce n’est pas… » Commença Gabrielle, puis elle s’interrompit. « Ce n’est pas ce que je… allons… je te taquinais juste. »

Un autre haussement d’épaules. « C’est bon. » Xena se remit à marcher. « Allons, on a pas mal de choses à faire. » Intérieurement, elle se réprimanda d’être si fichtrement sensible. Mais les mots avaient piqué, elle ne pouvait pas le nier. « Je présume que je suis juste un peu à côté de la plaque aujourd’hui… mais écoute, si tu préfères prendre quelqu’un d’autre… c’est bon. »

Gabrielle l’arrêta à nouveau. « Attends… on en parle un instant. » Elle alla vers leur porche et elle s’assit sur le banc capitonné tout en tirant son âme-sœur avec elle. « Ecoute… je suis désolée… je suis allée un peu loin avec cette blague… j’essayais juste de détendre Gran, pas de te rendre furieuse contre moi. »

Xena lui fit face, sa mâchoire un peu serrée. « Je n’aime pas qu’on se moque de moi », déclara-t-elle très doucement. « Même toi. »

C’était comme de recevoir une brique de boue en pleine figure. Gabrielle ne s’était pas attendue à cette admission et là elle cherchait un moyen d’y répondre. « Je… » Elle s’interrompit puis prit une inspiration. « Je suis désolée. » Elle tendit la main pour caresser affectueusement le bras de Xena. « Tu sais bien que ce n’est pas ce que je pense de toi. »

« C’est comme quand Salmoneus présume que je vais entrer là-bas à cheval avec mon épée dégainée », répondit Xena. « Je pensais que j’avais avancé juste un peu plus pour laisser ça au passé, Gabrielle. »

« Hé… » La barde eut l’air émue. « Xena… écoute. Je suis vraiment désolée… je blaguais juste avec toi en toute honnêteté. » Elle prit doucement la main de Xena qui ne résista pas, et elle l’embrassa. « Je ne voulais pas que ça pique comme ça. »

Quelque chose fondit dans ces yeux bleus face à elle et Xena bougea un peu, pour regarder la cour balayée par le vent, puis elle revint vers elle avec un minuscule sourire désabusé. « Si on est toutes les deux affectées par ce bébé, ça va être dur de laisser passer. » Une admission ironique. « J’ai surréagi, Gabrielle… je suis désolée. »

La barde se sentit faible face au soulagement et elle reposa la tête sur l’épaule de sa compagne et soupira. « Non… c’était vraiment trop… et tu as raison, si on en arrive à ça, j’ai plus de chances que toi de perdre les pédales. » Elle leva les yeux avec nostalgie. « Je ne pense pas que tu es grossière. » Elle produisit un sourire plein d’espoir. « C’est moi qui ai dû prendre des leçons pour ne pas glisser sur ma jupe, tu te souviens ? » Elle baissa la voix. « De la bonne viande de paysan », imita-t-elle.

Xena fit la moue et la regarda en coin. Eh bien… je suis grossière parfois… je ne suis pas sûre qu’il y ait une façon raffinée et gracieuse de cogner la tête de quelqu’un. » Elle frotta ses bottes contre les planches en bois. « Mais je pense que si je faisais appel à de vieux souvenirs, je serais capable de me souvenir de ce que c’était d’être une simple villageoise. »

« On pourrait faire comme cela aurait été si on s’était rencontrées enfants », répondit Gabrielle en souriant. « Ou si on avait grandi ensemble. »

Xena réfléchit. « Je ne pense pas que tu m’aurais beaucoup appréciée », finit-elle par confesser. « J’étais une vraie plaie en grandissant. »

« Mm. » La barde se mâchouilla la lèvre. « Tu avais tout le temps des problèmes ? »

Xena hocha la tête. « Oui oui. »

« Tu mettais le bazar ? »

Un autre signe de tête. « Oh oui. »

« Toujours à te battre ? »

« Oh que oui. »

« Je t’aurais adorée », lui dit Gabrielle. « Tu aurais été le genre de personne que j’aurais suivie partout comme un chiot et j’aurais raconté des histoires. »

Xena ne put s’empêcher de sourire. « J’imagine. »

« Imagine », lui répondit sa compagne. « Je présume que certaines choses sont simplement faites pour être comme ça. »

La guerrière mit son long bras autour d’elle et la serra contre elle, mais elle ne dit rien. Elles restèrent assises comme ça quelques minutes puis Gabrielle lui tapota la jambe. « On devait se préparer… je présume qu’on ne peut pas éviter d’emmener cette garde Amazone, hein ? »

Xena soupira. « Solari est en colère en fait… elle m’a coincée et m’a dit que si elle te laissait partir vers le danger sans même une tentative pour te protéger, Pony lui botterait les fesses d’ici jusqu’aux hauteurs et retour », expliqua-t-elle. « Alors non… on a une escorte. »

Gabrielle réfléchit à ces mots. « On pourrait les vêtir comme les vierges d’Hestia. »

Xena se couvrit les yeux et eut un petit bruit d’étouffement.

« D’accord… d’accord… des laitières ? » Proposa la barde. « Je sais… un assortiment de jeunes filles à la recherche de maris ? »

La guerrière laissa passer un juron dans un langage inconnu.

« Oooh…. C’était quoi celui-là ? » Demanda Gabrielle. « J’aime bien comme ça sonne. »

« Ne le dis pas dans une pièce pleine de pasteurs », l’informa son âme-sœur.

Gabrielle fit une grimace. « Baaa. » Elle se mit à rire et fut contente que Xena se mette aussi à rire. « Hé… c’était un sourire. » Elle tendit la main et caressa affectueusement la joue de la guerrière, la fixant dans les yeux, laissant son amour venir en bulles à la surface. « Ça va être si dur de se souvenir de ne pas faire ça là-bas. »

Une note ironique d’humeur réchauffa les yeux bleus de Xena. « Hé… les sœurs se font ça tout le temps, tu te souviens ? » Lui rappela son âme-sœur innocemment. « On est en Grèce. » Elle baissa la tête et goûta les lèvres de la barde, puis revint pour un autre baiser, attirant Gabrielle doucement sur ses cuisses et continuant jusqu’à ce que la respiration de sa compagne soit douce et rauque.

Gabrielle prit une inspiration incertaine. « Je ne pense pas que les sœurs fassent ça, ma chérie. »

« Bien sûr que si », la contra Xena. « C’est la sécurité du foyer… il faut savoir quand faire du bouche à bouche, pas vrai ? » Elle fit une nouvelle démonstration et sentit les mains de Gabrielle glisser sous sa tunique, envoyant des secousses le long de sa colonne. « Et si je n’avais pas de bras… et que j’ai dû te nourrir quand tu étais enfant… comme un petit oiseau. »

Gabrielle rit doucement et s’abandonna au toucher insistant et séduisant, sans même s’inquiéter de si elle était en plein jour sur le porche de leur cabane.

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Johan finissait d’installer l’équipement sur les chevaux qui allaient tirer le chariot ouvert à fond plat en bois qu’ils allaient prendre pour le campement du culte. Il posa les bras sur le dos du cheval le plus proche et s’appuya contre lui. « Par les dieux, mesdames… si c’est ça qui est supposé être des villageoises, je vais manger mon nettoyeur de sabots. » Son regard était porté sur un groupe de femmes amassées sur le porche dans un assortiment de vêtements colorés, allant de la toute petite Frendan dans un corsage et une jupe de paysanne, à la grande Cesta dans ce qui avait été un vieux vêtement de Xena qui ne lui allait plus.

Elles avaient toutes l’air très, très agacées.

La porte de l’auberge s’ouvrit et Gabrielle en sortit, dans un chemisier paysan simple par-dessus une jupe à hauteur de genou, le vêtement flatteur pour son corps forci. Elle portait également un châle drapé sur ses épaules et avait tiré ses cheveux blonds en arrière dans un style jeune, ajoutant à l’image d’une villageoise jeune et innocente. Elle se tourna quand la porte s’ouvrit et un sourire apparut sur son visage quand Xena les rejoignit, la grande femme brune posant une main sur le dos de la barde tandis qu’elle parlait aux Amazones agitées.

Johan secoua la tête, déconcerté, reconnaissant à peine sa belle-fille. Xena portait une robe bleue bien faite avec un rebord blanc, le col exposant une bonne partie de ses clavicules, la longueur couvrant ses jambes longues et musclées. Elle avait fait de belles tresses de chaque côté de son visage, retenues en arrière dans une attache, et si Johan ne la connaissait pas, il n’aurait jamais deviné que cette belle jeune femme était aussi une des combattantes les plus mortelles de Grèce.

« Ça pourrait marcher », marmonna-t-il au cheval, qui renifla. « Tant qu’elles empêchent le reste de ces femmes de saborder l’affaire. »

« Très bien, écoutez », dit Xena pour la quatrième fois. « Vous voulez venir alors vous devez jouer votre rôle… arrêtez de gémir. »

« Xeeenaaa… » Protesta Solari, en tirant sur le corsage à frous-frous fleuri qui avait pris la place de son cuir. « Allons… je me sens comme une vendeuse de fleurs athénienne. »

La guerrière se pencha en avant, la regardant dans les yeux. « J’sais pas… je pense que ça te va bien. » Elle eut un sourire tordu pour Solari. « Qu’est-ce que tu en penses, Gabrielle ? »

La barde regarda les Amazones agitées puis se tourna et observa son âme-sœur. « J’en pense qu’il faut que j’aille parler à Johan. » Elle tapota le côté de sa compagne puis descendit les marches, évitant proprement le sujet.

Solari lui lança un regard noir et se gratta le bras. « Ça démange », se plaignit-elle. « Tous ces frous-frous… »

Xena ajusta sa jupe et lui lança un regard absolument dépourvu de sympathie. « Hé. Si je peux le faire, tu peux le faire. » Elle leva les mains et les laissa retomber. « Préparez vos affaires… il faut qu’on parte. » Elle laissa les Amazones rassembler leurs affaires et descendit les marches, sentant le mouvement peu familier du tissu autour de ses jambes et l’étrangeté de ne pas porter la moindre arme. Pas qu’elle n’en emporte pas, bien entendu… son épée et son chakram, et sa combinaison en cuir étaient en fait rangés dans un panneau caché sous le plateau du chariot au cas où leur petite représentation ne se passe pas bien. Le chariot de Salmoneus jamais pris au dépourvu, leur avait fourni des vêtements pour les Amazones ainsi que plusieurs autres objets dont ils auraient besoin, et aussi l’opportuniste avait été ravi de les ‘donner’ en échange du couvert et du logement pendant que le petit groupe était parti. Il s’était aussi organisé dans la foire des marchands et faisait la représentation joyeusement dans l’auberge, régalant les villageois de plusieurs contes, en incluant plusieurs d’elle racontés avec une perspective légèrement différente.

Elle soupira et rejoignit Gabrielle près de Johan, tandis que la barde arrangeait leurs sacs à l’arrière du chariot. Elle mit les mains sur le dos de sa compagne et le massa doucement, sentant les muscles bouger sous ses doigts. « Prête ? »

« Quasiment. » Gabrielle ferma les yeux et s’appuya contre les mains de sa compagne. « On devrait arriver avant la tombée de la nuit… tu penses qu’ils vont nous laisser entrer ? »

« Oh… on verra bien… on a un homme fort et respectable, avec sept filles fertiles… » Xena regarda Johan qui s’étouffa presque sur un morceau de pomme. « Je dirais qu’on est plutôt bien partis. »

Gabrielle jeta un coup d’œil derrière elle, vers l’endroit où les Amazones traversaient l’herbe à petits pas, glissant sur leurs jupes, puis elle tourna son regard vers son âme-sœur belle et assurée. « Tu te souviens de ce que j’ai dit quand j’ai parlé de prendre quelqu’un d’autre à ta place ? »Murmura-t-elle.

Xena hocha tranquillement la tête.

« Oublie ça, d’accord ? » Gabrielle posa la tête sur la poitrine de la guerrière. « Tu penses que je peux les attacher et les laisser dans le chariot ? »

« Chch… ça va aller. » Xena déposa un baiser sur sa tête. « Laisse-leur une chance de s’habituer à ce truc… à propos, tu es très belle. » Elle arrangea le châle autour du cou de Gabrielle et lui ébouriffa ses mèches claires.

La barde reçut le compliment avec un sourire puis recula d’un pas pour la regarder affectueusement. « En parlant de ça… tu es très jolie toi aussi… et j’adore tes cheveux. » Elle tendit la main pour toucher une tresse.

Xena fit une belle révérence et un clin d’œil. « Ben, merci, gentille dame… » Dit-elle d’une voix traînante.

« Très bien vous deux… vous avez fini de vous envoyer des civilités ? » Dit Solari en rangeant les affaires des Amazones. « Par la grande Artémis… vous êtes une publicité pour Aphrodite sur pattes vous deux, je le jure. » Elle observa ses troupes. « Cesta, range cette dague… Lista tu dois garder tes chaussures… et Frendan… oh oublie. » Solari pinça sa jupe vers le haut et coinça le bord sous sa ceinture. « Voilà… ça le fera jusqu’à ce qu’on soit près de ce fichu endroit… » Elle prit un appui de sa jambe musclée sur la marche du chariot et souleva un sac en toile plein de leurs armes à bord. « Cachez ça sous ces matelas. »

Oh bon sang. Xena soupira puis se retourna et tendit une main à son âme-sœur pour l’aider à s’installer sur le siège du chariot. « Très bien… allons-y. » Johan monta le marchepied et prit les rênes tandis que les autres grimpaient à l’arrière pour s’asseoir sur les sacs et les couvertures rugueux qui avaient été installés sur le plateau. Le voyage ne serait pas confortable mais plus rapide que de marcher. Xena étira ses jambes et s’appuya contre la paroi arrière, une main entourant le poteau du siège. Elle fit un signe de main à Cyrène qui était sortie sur le porche pour les regarder partir, avec Granella et Elaini, tandis que le chariot partait avec une embardée pour les emmener sur la route.

Le soleil se couchait tandis qu’ils avançaient laborieusement sur la longue route en pente qui menait au petit village d’Elebar. Mais le temps restait clair et les Amazones réussirent à passer le temps en jouant aux dés, tandis que Xena observait, les yeux à demi fermés. Gabrielle avait échangé son siège capitonné avec Frendan un peu avant et elle s’était installée dans la paille et les couvertures, blottie près de son âme-sœur, où elle avait passé un peu de temps à tester une nouvelle histoire sur elle, puis elle avait étreint la guerrière et l’avait utilisée comme oreiller.

Ça ne dérangeait pas Xena. Elle avait installé les deux bouts du châle de Gabrielle autour d’elle et avait étiré ses jambes, laissant la respiration paisible et le corps chaud l’apaiser malgré le grondement des roues et les regards persistants et agaçants de Cesta.

Volontairement, la guerrière posa le menton sur la tête blonde de Gabrielle et elle l’attira plus près d’elle face au vent froid qui s’élevait alors que la nuit arrivait.

« Mm », murmura Gabrielle ensommeillée, s’enfonçant dans l’épaule de sa compagne. « J’taime. » Le doux murmure atteignit à peine les oreilles de Xena mais ça lui amena un sourire sur les lèvres. Juste deux mots et s’ils avaient été dits par quelqu’un d’autre, ils n’auraient pas compté. « Je t’aime aussi », murmura-t-elle à son tour, sentant la petite pression lorsque Gabrielle les entendit.

Le chariot ralentit et Johan se tourna à demi. « On y est presque, gamine. »

Xena leva les yeux et hocha la tête. « Entre… Salmoneus a dit qu’il y avait un portail principal. Dis-leur que ton village a brûlé et que tu cherches un abri. »

Johan hocha la tête. « Oui… t’es pas sérieuse quand tu dis que vous êtes toutes mes enfants, hein ? »

Une petite étincelle apparut dans les yeux bleus qui le regardaient. « Allons, Jo… tu en es capable. » Les Amazones ricanèrent à sa mauvaise blague et elle sentit Gabrielle qui la chatouillait doucement. L’ex marchand rougit.

« Et toi t’es une pauvre petite chose innocente. » Il lui lança un regard agacé. « J’aime autant avoir une réputation que tout le monde, mais par la cheville gauche d’Hadès, Xena… »

Un petit rire. « Oh, c’est bon… les autres peuvent être tes nièces… dis-leur que tes frères ont été tués dans une attaque », dit Xena qui céda.

« Et pourquoi on serait avec lui ? » Demanda Solari d’un ton grognon.

Les yeux bleus la fixèrent innocemment. « Il nous protège… où est-ce qu’on pourrait bien aller ? » Ronronna Xena d’un ton plaisant.

« Xena ? »

« Hmm ? »

« Je vais vomir dans le chariot. »

Un haussement de sourcil noir. « Oh, c’est très stylé. »

Le chariot crissa et Xena se retourna pour regarder la route, notant le mur qui entourait le village. C’était différent de ce qu’on trouvait en Grèce, plus comme une forteresse que comme une propriété et elle étudia le mur bien construit avec un vague sentiment d’appréhension. Si on monte un mur, les gens se demandent ce qu’il y a derrière… et ils présument que quoi que ce soit, ça en vaut la peine. Si je prévoyais la conquête d’une zone… ce serait le premier endroit où j’irais, songea Xena.

Tandis que Johan menait les chevaux avec talent, les guetteurs de chaque côté du portail le repérèrent et s’avancèrent en tenant de longs bâtons. « Stop ! »

« C’est parti », marmonna Johan tout en faisant s’arrêter les chevaux pour attendre que les deux hommes le rejoignent. Ils étaient tous deux de taille moyenne, portant la barbe, des tuniques épaisses et des jambières rentrées dans des bottes de bonne confection. Ils avaient l’air plutôt prospères et l’attitude arrogante qui allait habituellement avec. « Bonne journée à vous. »

Le plus proche s’avança tandis que son compagnon faisait le tour du chariot, observant son contenu. « Et toi, qu’est-ce que tu fais par ici ? »

Johan eut un sourire précautionneux. « J’ai entendu dire qu’ici c’était un bon endroit pour ceux qui cherchent une nouvelle voie. » Il se tourna à demi pour regarder le chariot puis se remit en place. « Mon village natal a été incendié… deux seigneurs de guerre qui se battaient pour le bétail… et mes frères tués. J’ai emmené mes filles et les leurs… et on est partis de là-bas. »

L’homme lui lança un regard amical. « Oh ? Et qu’est-ce qui t’a amené ici ? » Il jeta un coup d’œil au chariot et aux chevaux costauds avec un air presque propriétaire.

Xena observa du coin de l’œil l’autre homme qui les regardait, contente que l’obscurité masque les froncements de sourcils mal cachés des Amazones. Gabrielle était réveillée et elle relâcha sa prise sur la guerrière, mais resta blottie contre elle, clignant vers l’observateur avec des yeux tout à fait innocents.

Ce qui était juste pour la barde. Xena garda le regard sur la paille, se disant à juste raison que ce serait une meilleure idée que de renvoyer un regard à l’homme. Mais il s’appuya sur les planches du chariot et la regarda avec curiosité.

« Salut », dit Gabrielle doucement en lui faisant un sourire et Xena relâcha un minuscule soupir de soulagement quand l’attention de l’homme fut attirée par son âme-sœur et elle écouta attentivement ce que Johan disait.

« Comme j’ai dit… on en a assez des anciens jours… ça ne nous a pas servi vu ce qui s’est passé. Toutes les prières à nos dieux ont servi à rien… rien, je dis… et j’ai entendu dire que vous suiviez une autre voie. » C’était une bonne phrase, décida Johan. « J’ai plus que ce qu’y a dans le chariot… mais les filles sont de bonnes travailleuses, et juste. » Il fit une pause. « Et ma petite, elle attend un enfant. »

Le regard de l’homme se tourna vers lui, ensuite celui-ci fit lentement et volontairement le tour du chariot, examinant son contenu. Les Amazones gardèrent sagement les yeux sur la paille et Xena fit de même tandis que son regard passait sur elles. Les jugeait.

Seule Gabrielle leva la tête et regarda les deux hommes de ses yeux vert brume attentifs. Elle les regarda examiner sa compagne, leurs yeux passant sur elle dans une posture presque dédaigneuse, puis se poser sur les Amazones, surtout sur le visage remarquable de Cesta. Ils se poussèrent tous les deux puis allèrent vers l’avant du chariot.

« Très bien… entrez. On va discuter hors de ce vent », décida le plus grand des deux. « Et on enverra prévenir notre chef, pour qu’il puisse parler avec toi et t’expliquer nos coutumes. » Il tapota l’épaule forte du cheval de tête. « Soyez les bienvenus. »

« Je te remercie », marmonna Johan en reprenant les rênes, attendant que les portes ouvrent, puis il guida les cheveux à l’intérieur avec le garde le plus grand à sa suite. Tandis que les portes se refermaient derrière eux, il s’arrêta à nouveau et jeta un coup d’œil alentours.

Xena fit de même, ses yeux passant le camp dans une analyse rapide. C’était un village bâti sur une série de carrés, pas vraiment différent d’Amphipolis. Dans l’entrée, un grand espace ouvert devant des bâtiments qui ressemblaient à des étables et des entrepôts et il y avait une grande avenue poussiéreuse qui menait entre les deux bâtiments centraux vers un autre espace ouvert. D’un côté, un nuage de poussière et des petits sons de lamentation attestaient de la présence de moutons et un ou deux poulets traversaient la rue. Un certain nombre d’hommes et de femmes avançaient, les hommes vêtus de tuniques et de pantalons, la plupart d’entre eux portant également le vêtement en laine rayé d’un berger. C’était utilisé, Xena le savait, comme une couverture et une douzaine d’autres choses dans les champs. Les femmes portaient toutes des longues jupes et des corsages à manches longues, légères et sans forme, et des châles sur la tête.

Les deux groupes ne se mélangeaient pas, nota la guerrière observatrice. Les hommes étaient rassemblés entre eux et parlaient, se plaignaient, gesticulaient ; et les femmes bougeaient dans leurs propres cercles, la tête baissée vers les autres, les mains pleines de bols ou autres objets domestiques. La scène semblait paisible et les gens paraissaient heureux et satisfaits. Xena lança un coup d’œil vers Gabrielle qui observait également et elle vit les muscles bouger tandis que les yeux absorbaient l’environnement.

Le grand garde fit signe à Johan de rapprocher le chariot de ce qui s’avéra être une écurie. « Attends ici. » Il s’éloigna à petits pas et ils furent laissés à eux-mêmes pendant un moment, bien que les regards des habitants soient posés sur eux avec curiosité.

« J’ai fait comme il fallait ? » Murmura Johan par-dessus son épaule.

« Tout à fait », ronronna Xena, à voix basse. « Très bien tout le monde, écoutez-moi. Ça va être moche pour nous tous alors mettez un couvercle sur votre impétuosité et souvenez-vous de pourquoi nous sommes ici. » Elle soutint le regard des Amazones, surtout celui de Solari. « On va vous insulter et vous regarder de haut, et de manière générale vous ne serez pas respectées. Faites avec. » La guerrière sentit une main lui masser le dos et elle détendit consciemment un peu de la tension qui s’y trouvait. « Restez calmes et écoutez ce qu’ils disent, et ne discutez pas. »

« Conneries. » Solari lui lança un regard dégoûté.

« Tu as insisté pour venir », répliqua Xena. « Je ne t’ai pas demandé d’être ici. »

Les yeux noisette de Solari se posèrent sur elle puis elle baissa le regard. « Très bien… elle a raison, les filles… je vous ai mêlées à ça, vous pourrez m’en vouloir plus tard. Mais tant qu’on est ici, on est des moutons. »

Cesta l’observa pensivement puis elle laissa son regard voyager vers le visage assombri de Xena.

Le garde revint avec un homme costaud plus âgé, aux sourcils épais et broussailleux et quasiment une crinière de lion. Il lança un rapide coup d’œil au chariot et à son contenu, puis il posa les coudes sur les rambardes et fixa Johan. « Bienvenue. » Sa voix était très profonde et impérieuse. « Matthias me dit que vous voulez nous rejoindre. »

L’ex-marchand hocha la tête et enroula les rênes autour d’un piquet de siège avant de sauter à bas du chariot et faire face à l’homme. « Oui… c’est vrai. » Il se retourna. « J’ai pas grand-chose à part ça. » Il montra ses mains. « Et le chariot… on a un peu de trucs par ici. »

L’homme observa la scène. « Les femmes sont toutes à toi ? » Un haussement de sourcil broussailleux mais plus par amusement que par surprise.

« Mes deux filles, oui. » Il montra les deux silhouettes dans l’ombre éclairées par la torche vacillante, blotties dans un coin. « Le reste c’est mes nièces, c’est tout ce qui reste. »

« Mmpf. » L’homme hocha la tête. « C’est courageux et aimable de ta part d’en prendre la responsabilité, tu es un homme bon… ah… » Sa voix monta dans une question.

« Johan. » L’ex-marchand tendit le bras.

L’homme costaud le prit. « Isaac. » Il jeta un coup d’œil alentours. « On va s’occuper de tes affaires… et vous trouver un endroit où dormir. » Son regard alla vers les femmes qui attendaient en silence. « Elles sont toutes sensées, eh ? »

« Eh ? » Johan tournoya pour les regarder. « Bien sûr que oui. » Il eut un regard perplexe vers Isaac. « Laisse-moi… »

Isaac fit un geste pour le faire taire. « Je voulais juste être sûr… de telles terreurs affectent souvent la sensibilité des femmes… elles sont délicates, je sais… content que ce ne soit pas le cas ici. » Il réfléchit. « Dis-leur de bouger leurs affaires et tu peux mettre les chevaux ici… Matthias me dit qu’une d’entre elles attend un enfant ? »

Il parle des chevaux ? Se demanda Johan un moment, puis il se rendit compte de la question. « Oh… oui… oui… ma petite ici. » Il mit la main sur le bras de Gabrielle, sentant la tension sous le tissu de sa manche.

Isaac grogna. « Très bien… toi et elle vous pouvez rester avec ma famille… Matthias va prendre les autres et les envoyer dans plusieurs foyers tout près. »

Gabrielle n’aimait pas ça. Être séparée de son âme-sœur ne faisait pas partie de son plan, mais elle jeta un coup d’œil derrière elle pour voir un visage tranquille et presque immobile au-dessus d’elle. « Tu vas bien ? » Elle aspira à peine le son.

« Mmhmm », murmura Xena en retour. « J’imagine ce que ça ferait de lui arracher chaque poil de son corps. » Une pause. « Lentement. » Une autre pause. « Tout en le tenant tête en bas. » Encore une pause. « Avec sa tête dans un seau de merde de mouton. »

« Vraiment. » La barde se mordit l’intérieur de la lèvre pour s’empêcher de sourire.

« Mm… je n’aime pas l’idée d’être séparées… mais voyons ce qui va se passer. » Le regard de Xena bougea si vite que ça en était quasiment indétectable. « On dirait qu’il n’y a pas beaucoup de sécurité une fois à l’intérieur. »

« Très bien, mes enfants. » Johan s’éclaircit la voix. « Vous avez entendu cet homme… on y va. »

La guerrière attendit que les Amazones sortent, puis elle se glissa à bas du chariot et se tourna pour aider Gabrielle qui la suivait, saisissant le bras de la barde pour l’aider à descendre. Elle prit leurs deux sacs puis mit la main sur l’épaule de la jeune femme tandis que Johan se rapprochait.

« Elles sont à toi, alors ? » Isaac les regarda toutes les deux.

« Ouais », acquiesça Johan.

« Plutôt jolies, oui… mais c’est dommage que tu n’aies pas de fils. » Isaac lui fit une tape sur l’épaule. « Allez, je t’emmène chez moi. » Il se retourna. « Matthias, tu en emmènes deux et tu mets le reste dans la salle communale… on regardera ça mieux demain matin. » Il soupira. « Ne t’inquiète pas, mon ami… » Il fit un sourire à Johan. « On a une bonne récolte de jeunes garçons prêts à prendre femmes… on va toutes leur trouver une solution. Ça m’a l’air d’être de bonnes filles bien fortes. »

« Xena ? » Gabrielle s’appuya contre son âme-sœur.

« Hmm ? » La guerrière baissa un peu la tête pour écouter. »

« Si tu finis par le fourrer dans un sac à patates pour l’envoyer finir dans la rivière, je te pardonnerai. »

« Mm. » Xena lui pressa un peu l’épaule. « Trouvons Toris et Jess et partons d’ici vite fait, par Hadès. »

Matthias se mit devant elles et observa le groupe de femmes. « Toi, et toi. » Il pointa Cesta et Xena. « Venez avec moi. Les autres vont à la boutique. Prenez vos affaires. » Il se retourna et commença à marcher, s’attendant visiblement à ce qu’elles obéissent. 

Xena soupira intérieurement. Juste celle avec laquelle elle voulait se retrouver. Elle avait senti le pincement qui descendait le long du corps de Gabrielle quand il avait parlé. Elle saisit l’occasion de l’obscurité pour embrasser son âme-sœur sur la tête. « Je reviens vite. » Elle tendit son sac à Gabrielle et mit le sien sur son épaule. « Allons-y. » Elle lança un regard aux Amazones et elles se mirent à marcher derrière l’homme qui avançait à grands pas.

Gabrielle les regarda partir puis elle tourna son attention sur Johan et s’avança vers lui. Il mit un bras autour de ses épaules. « Isaac… voici Gabrielle. »

L’homme la regarda à peine. « Bien… allons-y alors. » Il tapota le cheval près de lui. « Je vais te donner un coup de main pour détacher ces beautés. »

La barde sentit une vague de colère mais la cacha en passant de l’autre côté des chevaux pour commencer à déboucler le harnais, une tâche qu’elle connaissait autant que Johan. Ses doigts œuvraient automatiquement tandis qu’elle ignorait le regard surpris du chef du village.

« C’est une fille courageuse… elle a des talents ? » Demanda Isaac en jetant un coup d’œil à Johan.

L’ex marchand regarda la tête blonde penchée sur sa tâche. « Oh, ouais… c’est une très bonne cuisinière… et une merveilleuse conteuse », répondit-il. « Et géniale pour ce qui est de la négociation. » Xena l’avait briefé sur ce qu’il devait dire et il le dit, mais fut peinée de ce que ça ne donnait pas la mesure du talent de la jeune barde.

Le chef du village grogna. « On n’a pas vraiment besoin qu’on nous raconte des histoires, mais une cuisinière sera toujours la bienvenue », assura-t-il en regardant Gabrielle soulever le lourd harnais et le jeter dans le chariot. « Et elle est bien forte. On pourra en faire quelque chose, j’en suis sûr… si elle porte un fils, elle sera un ajout bienvenu dans le marché. » Il soupira tandis qu’ils amenaient les chevaux dans l’écurie et il leur donna à manger et à boire. « Son mari est mort pendant le raid ? »

Gabrielle se retourna et le regarda droit dans les yeux. « Mon mari a été tué par un fou sanguinaire », déclara-t-elle d’un ton neutre. « Mais je n’aime pas en parler. » Elle détestait aussi qu’on parle d’elle comme si elle n’était pas là. « Mais merci de demander. »

L’homme grogna puis fit un geste. « Venez… mon foyer attend. » Il se mit à marcher prenant le bras de Johan et jetant un coup d’œil à Gabrielle à qui il fit un geste de les suivre.

Les paumes de la barde la démangeaient tandis qu’elle avançait et elle se rendit compte que ce que son corps voulait désespérément ; c’était le contact familier de son bâton. Et pour en faire quoi, Gabrielle ? Cogner ce type ? Elle soupira intérieurement à ce désir. Et tu étais inquiète pour Xena.

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La maison de Matthias était un bâtiment bas sans étage, avec une cave rattachée d’un côté, comportant ce qui semblait être pour Xena l’odeur de poulets et d’oies. Elle avait poussé Solari quand elles marchaient et lui avaient donné des instructions sévères, puis elle avait suivi en grimaçant, une Cesta qui avait un évident sourire narquois et un Matthias qui fonçait vers la maison. Il entra le premier et regarda derrière lui, attendant visiblement qu’elles le suivent.

Xena se glissa devant Cesta, baissant légèrement la tête pour passer l’encadrement de la porte. L’intérieur était une pièce carrée avec une table artisanale d’un côté et une petite zone de préparation pour la nourriture tout près. A travers un couloir à l’arrière, elle pouvait voir une autre pièce avec des paillasses, visiblement pour les trois enfants qui se pressaient autour d’une petite femme blonde de taille moyenne, qui portait un tablier et une robe longue.

« Sarah… nous avons deux visiteurs », lui cria Matthias. « Isaac m’a demandé de leur donner asile le temps qu’il trouve un endroit permanent pour elles. » Il fit un geste. « Elle va s’occuper de vous… j’ai du travail qui m’attend. » Il sortit, laissant les trois femmes seules avec les enfants.

La femme leva la tête de sa marmite, fixant les deux nouvelles arrivées avec un doux intérêt. « Vous êtes les bienvenues chez nous. » Elle posa la cuillère et s’avança, tendant une main à Xena qui était un pas devant Cesta. « Ne faites pas attention à la dureté de mon époux… il a tellement de choses à l’esprit. »

Xena prit doucement sa main et la relâcha. « C’est gentil de votre part de nous accueillir », déclara-t-elle tranquillement. « Je m’appelle Xena et voici Cesta… notre village a été incendié par un groupe de brigands. »

Sarah pinça les lèvres tout en faisant un signe de tête de bienvenue à l’Amazone silencieuse. « C’est vraiment horrible… je suis désolée pour vous. C’est une grâce du Seigneur que vous soyez arrivées jusqu’ici. » Elle regarda autour d’elle. « Ce sont nos enfants… mon fils aîné Jacob… » Elle mit la main sur la tête d’un petit garçon brun d’environ six ou sept ans, qui les fixait avec un regard arrogant. Il avait un nez large et un menton qui pointait légèrement. « Et voici son petit frère, Ruben. » En entendant son nom, un garçon de trois ou quatre ans leva les yeux de son jouet en bois avec lequel il jouait sur le sol. Il mit un doigt dans sa bouche en les regardant avec des grands yeux marrons. « Et leur sœur Rebekah. » Une petite fille de neuf ans environ les regarda de derrière un rouet et elle leur fit un sourire craintif.

« Ils sont charmants », déclara Cesta avec un sourire de toutes ses dents. « Et votre maison est très jolie. »

Sarah lui sourit. « Merci… nous avons une petite chambre à l’arrière où mes parents restent quand ils viennent… vous pouvez y aller. » Elle leur fit signe de la suivre. « Venez… posez vos affaires et installez-vous. » Elle se mit à marcher suivie par les deux femmes mais le petit Jacob prit un bâton avec lequel il jouait et il se mit sur leur chemin, le pointant dans la direction de Xena au niveau de ses genoux.

« Halte ! » Il leva une main d’un air important. « Tu ne peux pas passer. »

La guerrière baissa les yeux, consciente du sourire narquois de Cesta derrière elle. « Je ne peux pas ? »

« Non. » Il remua le bâton dans sa direction.

Xena s’agenouilla pour que sa tête soit au niveau de la sienne et le regarda, ses avant-bras posés sur son genou. « Pourquoi non ? »

Il cligna des yeux. « Parce que je l’ai dit… mon papa n’est pas là alors je suis responsable. »

La guerrière hocha sagement la tête. « Je vois. » Elle réfléchit. Eh bien ma mère m’a appris que ce n’est pas poli de donner des ordres à des gens qui sont vos invités », dit-elle. « Tu ne veux pas être grossier, n’est-ce pas ? »

Il la fixa, saisi par le regard bleu profond. « Heu… non. »

« C’est ce que je pensais… alors je vais te dire une chose… pourquoi ne nous laisses-tu pas passer et je trouverai un moyen de me rattraper plus tard, d’accord ? »

Jacob devint intimidé, fondant devant la personnalité magnétique de Xena comme beaucoup avant lui. « D’accord. » Il sourit d’un air penaud baissant ses long cils clairs. « Tu es plutôt jolie pour une fille. »

La plus grande guerrière de Grèce lui fit un sourire tolérant. « Merci. » Elle se leva et passa près de lui, ignorant le ricanement de Cesta.

Sarah lui fit un sourire timide. « Tu es douée avec les enfants. »

Xena jeta un coup d’œil à l’Amazone puis à Sarah de nouveau. « J’ai beaucoup de pratique », répondit-elle en lançant un regard ironique à Sarah.

« Oh… tu avais une grande famille ? » Demanda la femme mince gentiment.

« De plus en plus avec le temps », dit Xena d’un air neutre, ignorant les yeux agrandis d’outrage de l’Amazone.

« Comme c’est charmant. » Sarah eut l’air un peu confuse mais elle secoua la tête. « S’il vous plait, venez par ici. » Elle alla vers le fond de la maison et montra une porte fine. « Vous pouvez vous installer ici… »

La pièce était petite et Xena sentit ses instincts trembler légèrement tandis qu’elle se forçait à passer la porte, se mettant sur le côté pour permettre à Cesta d’entrer derrière elle. Une commode, une petite fenêtre et un lit à peine double. La guerrière eut un petit juron, passant à une langue différente par précaution.

« Oh… c’est de l’araméen ? » Sarah était juste derrière elle et sa voix semblait surprise et ravie.

« Du turc », répondit Xena avec le sourire le plus plaisant qu’elle pouvait offrir.

« Ça me manque tellement d’entendre de l’araméen… je ne peux pas dire que j’ai entendu cette langue… ce n’est pas le cas. « Son regard alla vers la grande silhouette de Xena avec suspicion. « On le parle ici ? »

Ah. « Nous… heu… venons d’un village qui faisait des affaires », mentit Xena. « Beaucoup de marchands… tu vois… on attrape un mot par-ci par-là. » Elle serra ses mains devant elle. « Et bien, nous allons nous installer… et nous tenir hors de ton chemin. »

« Nous servons un plat de laitage ce soir… j’espère que vous allez vous joindre à nous. » Sarah les regarda. « Peut-être que tu pourras enseigner un mot ou deux à mon fils de… turc, c’est ça ? »

Pas ce mot… « Oui. » Xena colla un air poli sur son visage. « Bien sûr… nous serons heureuses de nous joindre à vous. »

Sarah se retourna et se dirigea vers la porte, les laissant dans la grande solitude du petit espace. « Et bien. » Cesta eut un sourire narquois vers le lit. « C’est confortable. »

Xena lui lança un regard puis alla vers la fenêtre, ouvrit les volets et laissa entrer un courant d’air frais. « Ne t’inquiète pas, tu vas l’avoir pour toi toute seule », murmura-t-elle en regardant dehors. L’arrière de la maison faisait face à une petite zone boisée et elle pouvait voir un chemin qui grimpait, probablement vers le centre du village. C’était plutôt retiré et serait très sombre la nuit. Parfait. Quand tout le monde dormira, j’irai trouver Toris et Jess et nous verrons comment sortir d’ici, nous le ferons et nous partirons, fin de l’histoire. Elle jeta un coup d’œil vers le village paisible. Cet endroit me donne la chair de poule.

« Allons, Xena… » Cesta s’approcha d’elle par derrière et tendit la main pour saisir le bras de la guerrière. « Ne… ouille ! »

Xena tournoya et l’attrapa tandis que ses réflexes déjà tendus réagissaient. Avec un regard agacé, elle la repoussa. « Ne fais pas ça », dit-elle d’une voix rauque. « Tu vas être blessée. »

« Hé… doucement, championne… » Cesta se massa le poignet. « Je cherchais juste un peu d’amusement, d’accord ? »

Le regard bleu la regarda d’un air mauvais. « Je n’aime pas qu’on me touche. »

Cesta haussa des sourcils innocents. « Tu ne peux pas dire ça quand on voit comment Gabrielle et toi vous comportez. »

« C’est différent », grogna Xena, retournant son attention vers la fenêtre.

« Tch tch… » La grande rouquine la regarda d’un air appréciateur. « Tu ne vas pas me dire qu’une seule petite barde blonde et enceinte te satisfait, Xena… pas de ce que j’ai entendu dire. »

Xena compta jusqu’à vingt. Puis elle recompta jusqu’à vingt. Puis elle se retourna et s’appuya contre l’encadrement de la fenêtre dans une pose de séduction. « Alors. Tu veux t’amuser un peu, hein ? »

Un grand sourire fendit le visage de Cesta. « Là tu as saisi l’idée. »

Xena passa près d’elle, fermant la porte d’un pied négligeant, ensuite elle fit le tour de Cesta, la pistant comme un grand félin affamé. « Oh oui… j’ai saisi l’idée. »

« Hé… » Cesta la regarda, un peu nerveuse, tandis que le regard bleu se concentrait sur elle. « C’est ça. » Elle recula d’un pas quand Xena s’approcha, soudain consciente de la présence magnétique de la guerrière, qui devenait de plus en plus intense quand elle s’approchait. Elle eut la gorge sèche.

« Et bien tu sais quoi… tu as peut-être marqué un point là », ronronna Xena, la forçant à reculer d’un autre pas et laissant sa personnalité se libérer de sa laisse. « Parce que j’adore m’amuser… » Sa voix tomba d’une octave, grondant dans sa poitrine. Elle tendit la main, glissant au-delà des défenses de Cesta et elle la poussa doucement vers le lit. « J’aime vraiment ça. »

« Euh », balbutia la rouquine.

« C’est ce que tu avais en tête, Cesta ? » La guerrière la poussa à nouveau, ce qui la mit sur le dos sur le lit. Xena se pencha au-dessus d’elle et la fixa, ses yeux à demi fermés. « Hmm ? Tu penses que tu peux me gérer ? »

Des yeux gris agrandis et submergés la fixèrent à leur tour. « Euh. »

« Une jolie grande fille comme toi ? Hmm ? ? ? » Un sourire fit son chemin sur les lèvres de Xena. « Je peux penser à pas mal de choses qui te feront crier. » Elle rit doucement.

« Euh… et bien… tu sais… peut-être qu’avec cette famille dans l’autre pièce… euh… ça heu… » Cesta se tortilla, se rendant compte qu’elle était piégée par un grand animal, très puissant, très agressif et très sexuel. « Peut-être que ce n’est pas une si bonne idée. »

« Non ? » Les yeux bleus innocents s’agrandirent.

« Euh… » Cesta se sentait larmoyante.

Brusquement, Xena se leva et sourit. « Peut-être que tu as raison… tout le monde ne peut pas me prendre comme le fait Gabrielle… je ne veux pas que tu sois… blessée. » Elle recula d’un pas, son regard ne quittant pas celui de Cesta.

« Ah… bonne pensée… je veux dire… euh… » Cesta se releva brusquement du lit et alla vers la porte en un temps record. « Je vais… aller chercher les sacs. Oui… c’est une bonne idée… je reviens tout de suite. » Elle fila vers la sortie presque en courant.

« Pas de problème », dit Xena à la porte refermée rapidement. « Prends ton temps. » Elle s’appuya contre la paroi et rit pour elle-même, secouant la tête par pur amusement. « Oh… Gabrielle… tu as fait tes merveilles pour ma réputation… je pense que je vais te retourner le service. » Elle soupira pour son âme-sœur absente, puis elle se mâchouilla pensivement la lèvre. « J’espère que tu ne me tueras pas pour ça. »

********************************

Gabrielle suivit Johan vers la maison d’Isaac, observant le village tandis qu’ils le traversaient. Le chef du village parlait d’une série d’attaques qu’ils avaient subies dans la zone mais il semblait plutôt fier de leur capacité à repousser les brigands. La barde avança tranquillement derrière eux, écoutant à demi et à demi souhaitant que l’aventure soit terminée. Elle n’était pas vraiment d’humeur pour ça… les sous-jacents religieux du village frottaient un sentiment si récemment affronté avec une rugosité différente et elle lutta contre la tendance à trouver des similitudes entre ce groupe de zélotes et l’autre groupe.

Elle soupira et se demanda s’ils faisaient vraiment partie de la foi en Un Seul Dieu et si c’était le cas, pourquoi ils s’installaient aussi profondément en Grèce ? Les dieux de l’Olympe étaient aussi ancrés qu’un troupeau de truies dans cette région. Ils entrèrent dans une petite cour entourée de poteaux en bois qui contenait un jardin et plusieurs poulets. D’un côté se trouvait un petit cagibi et directement en face d’eux une maison bien bâtie, avec un toit de chaume entretenu et des portes et fenêtres bien ouvragées. Tandis qu’ils avançaient vers la porte, celle-ci s’ouvrit vers l’intérieur, tirée par une petite femme aux cheveux gris et au sourire tranquille.

« Leah, nous avons des invités », déclara Isaac d’un ton grognon avant de se tourner vers Johan. « Voici un voyageur qui a vécu des moments difficiles, il s’appelle Johan… il a huit filles fortes avec lui… il cherche à s’installer. »

La femme les observa et hocha la tête. « Bienvenue dans notre maison. » Son regard passa Johan pour trouver celui, attentif, de Gabrielle. « S’il vous plait, entrez. »

« La fille de Johan porte un enfant… ils vont rester avec nous jusqu’à ce que je puisse les installer », l’informa Isaac. « Emmène-les dans la pièce de derrière et ensuite nous dînerons. » Il frappa Johan sur l’épaule. « Tu dois avoir des histoires sur ton voyage alors, mon bon monsieur… on n’a pas entendu grand-chose ces dernières semaines. »

Leah vint près de Gabrielle et mit une petite main sur son bras. « Viens… laissons-les parler… je vais te mettre à l’aise. »

La barde soupira intérieurement. « Je vais bien, merci… quelle jolie demeure vous avez. » Elle jeta un coup d’œil et vit la propreté sans tache et les quelques meubles bien faits fièrement exposés. D’un côté de la maison se tenait une table solide avec des tiroirs derrière et dans le coin opposé une bibliothèque avec des ouvrages fermés par du cuir. « Est-ce que ce sont des livres ? »

Leah regarda. « Les écritures sacrées, oui… Isaac les garde pour quand le quorum en arrive à discuter leur signification. » Elle regarda la barde. « De combien de mois es-tu… heu… »

« Gabrielle. » La barde prit sa main prudemment tendue et la pressa. « Cinq lunes en fait. » Elle mit une main sur son ventre. « Tu as des enfants ? »

Leah l’emmena plus avant dans la maison, loin des deux hommes. « Je n’ai pas été bénie pour ça », admit-elle doucement. « Ça a été une grande déception pour nous… ton mari a été tué dans l’attaque ? Comme c’est triste… »

« Non… il est mort il y… a quelques mois » se corrigea rapidement Gabrielle. « Juste après… hum… » Elle hésita. « Tu vois. »

« Oui oui… » Leah rougit et se détourna à demi. « Et bien, je vais t’emmener et tu vas pouvoir te reposer… tu dois être épuisée. » Elle conduisit Gabrielle vers une porte couverte d’un rideau. « J’ai du lait chaud de chèvre… je vais t’en chercher. »

La barde tressaillit. « Non… non vraiment… je vais bien… » Elle suivit la femme plus âgée dans la petite chambre qui contenait deux paillasses et une commode faite d’un bois clair. « J’ai un peu dormi dans le chariot en chemin. »

« Vraiment ? » Leah se retourna et la regarda avec intérêt, maintenant qu’elles étaient seules. « Tu as vraiment pu dormir dans ce truc ? J’ai essayé une fois et je me suis retrouvée pleine de bleus. » Elle cligna des yeux. « Quel âge as-tu, mon enfant ? »

Un léger sourire s’installa sur les lèvres de Gabrielle. « Assez pour ne plus être appelée enfant, en fait. » Mais sa voix prit une tonalité gentille pour compenser le piquant de ses mots. « Je viens de finir ma vingtième année. » Dieux… songea-t-elle soudain. Ça semble impossible… le temps passe si vite.

« Bonté divine… c’est ton premier ? » Leah semblait surprise.

Une simple question avec des réponses aussi complexes. « Oui », répondit Gabrielle après une légère pause.

« Et bien… » La femme réfléchit à ces mots. « Nous commençons à avoir des enfants bien plus jeunes que ça… mais peut-être que… » Elle rit un peu nerveusement. « Et me voilà à commenter, quand je n’en ai même pas un… tu peux te reposer ici, Gabrielle. »

« En fait… » La barde passa une main dans ses cheveux. « Je préfèrerais t’aider à préparer le dîner… si ça te va… j’aime bien m’occuper. » Elle fit une pause. « Pour garder mon esprit… heu… loin de certaines choses, tu vois ? »

Un air de contrition couvrit le visage de la petite femme. « Oh bonté… bien entendu… comme c’est idiot de ma part… s’il te plait, au moins tu peux me tenir compagnie près du feu. » Elle tourna autour de la barde qui lui fit un sourire gentil. « Allez… allez… peut-être qu’on pourra échanger une recette ou deux. »

Que les dieux soient remerciés que ce soit moi qui sois ici. Gabrielle ressentit un rire presque impuissant survenir. Je peux imaginer Xena en train de traiter avec elle… je me demande comment c’est pour elle ? Elle suivit Leah consciencieusement dans la pièce principale et s’arrêta pour se laver les mains dans le bassin, prenant bien soin de frotter les preuves du long voyage de l’après-midi. Sa pauvre âme-sœur pratique et sérieuse… mais quand elle devait être subtile…

Elles avaient voyagé toute la journée sur ce qui lui avait paru être la route la plus poussiéreuse qu’elle ait jamais vue. Finalement, autour du crépuscule, elles étaient arrivées près d’un petit village à l’air morne sur le bord d’un lac bleu foncé. Ça n’était pas vraiment un endroit, juste un tout petit marché, une minuscule auberge, six ou sept maisons et une écurie décrépite.

Gabrielle s’était étiré le dos, raidi par la marche de la journée et elle commençait à marcher péniblement vers l’auberge, surprise quand elle entendit le bruit sourd de Xena qui démontait et le doux crissement tandis que la guerrière la rejoignait.

« Et si on échangeait nos rôles ? » Avait dit Xena, en s’éclaircissant la voix tout en jetant un coup d’œil à l’auberge. « Tu prends Argo et je nous trouve une chambre. »

Gabrielle avait froncé les sourcils. « Heu… » Elle avait échangé un regard avec Argo. « Bien sûr… bien sûr… pas de problème. » Elle avait mis une main sur la bride de la jument tandis que Xena lui faisait un bref sourire, puis elle avait regardé la guerrière partir à grands pas vers la toute petite hostellerie. « C’est plus étrange que des criquets albinos, Argo. »

La jument avait henni et l’avait cogné dans le côté, avant de secouer la tête tandis qu’elle l’emmenait dans l’écurie, trouvant la stalle la plus abritée et la plus solide pour elle. « Voyons voir… je suis contente que Xena m’ai laissée l’aider avec ça ces derniers jours… » Elle avait retiré leurs bagages avec précautions, puis elle avait débouclé l’attache ventrale sur la selle de la jument, l’enlevant avec un grognement avant de le poser sur la cloison de la stalle. « Ouaouh… c’est lourd. »

La bride fut la suivante et la couverture de selle, qu’elle avait posé sur la cloison également. Puis elle était allée verser de l’eau à Argo et avait apporté une grande motte de foin odorante pour qu’elle la mâche. « Et voilà, ma fille… » Elle avait pris un doux morceau de tissu et avait frotté le cheval, puis elle avait retiré une grande partie de la poussière du voyage du cuir usé mais bien entretenu de son harnachement. « On pourra finir demain, comme le fait habituellement Xena », avait-elle dit à la jument affairée à mâcher. « D’accord ? »

Argo avait reniflé puis levé la tête tandis que la porte s’ouvrait et que Xena était entrée à grands pas, puis avait posé ses avant-bras sur le bord de la stalle. « Joli travail », avait-elle complimenté Gabrielle.

Les yeux vert clair l’avait fixée. « Est-ce qu’on a une chambre ? » Avait-elle demandé, une main posée sur sa hanche avec sa meilleure imitation des manières ronchonnes de sa compagne.

Inexplicablement, Xena avait baissé les yeux puis relevé le regard, la fixant de dessous des cils noirs et sexy. « J’ai probablement payé plus cher que tu ne l’aurais fait, mais oui », avait-elle dit. « Allons… ça sent plutôt bon là-bas, bien que ça fasse la moitié de la taille de cette stalle.

Gabrielle s’était agenouillée près de son sac. « D’accord… laisse-moi prendre quelques dinars. »

« Non… non… » La main de Xena sur son épaule l’avait stoppée. « Hum… je régale. »

Lentement, Gabrielle s’était redressée et avait regardé la grande femme de près. « Pardon ? »

Un haussement d’épaules. « C’est heu… et bien, tu as payé la dernière fois… c’est mon tour », avait expliqué Xena avec désinvolture. « Ce n’est pas grand-chose. »

« Oui oui. » La barde s’était avancée et avait regardé Xena. « Tu te sens bien ? »

Le visage de la grande guerrière se plissa. « Bien sûr que oui… par Hadès, Gabrielle, je ne peux pas payer un dîner sans être accusée d’avoir de la fièvre ? Je suis désolée que tu ne penses pas que je… » Elle s’était tue, presque boudeuse.

« Non… c’est bien… c’est juste que je… » Gabrielle s’était arrêtée, essayant de deviner ce qui chagrinait vraiment son amie. « C’est juste que d’habitude, quand tu changes ta manière de faire depuis deux ans, tu as une raison. » Elle avait tapoté le bras de la guerrière. « Je ne voulais pas te fâcher… viens… » Elle avait mis sa main autour du bras musclé. « C’est presque comme si on avait un rendez-vous. »

Le silence et un éclair de regard coupable dans les yeux très bleus.

Gabrielle s’était sentie un peu bête. « Oh. » Elle avait senti le rougissement et elle avait étudié ses pieds. « J’ai mis mon pied où il ne fallait pas, hein ? » Avait-elle murmuré.

Xena avait soupiré et avait donné un coup de pied dans un fer à cheval. « Je ne suis pas vraiment douée pour ça », avait-elle admis. « Je… heu… à chaque fois… je… » Elle s’était interrompue puis avait continué. « Je ne suis juste pas… je n’ai jamais eu à … observer les conventions, pour ainsi dire. » Elle s’était éclairci la voix puis elle avait pris une inspiration et lancé un regard en coin à la barde. « Alors… on fait quoi ? Tu veux dîner avec moi ou quoi ? »

Gabrielle aurait pu lui pointer, bien entendu, qu’elles prenaient le dîner, le déjeuner et le petit déjeuner ensemble chaque jour at qu’elles l’avaient fait pendant ces deux dernières années, à quelques exceptions près. « J’aimerais bien », avait-elle répondu doucement. « Je n’ai jamais été… heu… » Elle avait gardé le silence un moment. « Personne ne me l’a jamais demandé et je… je ne suis pas très sûre… »

Xena avait tendu la main, attendant que la barde la prenne, puis elle avait serré les doigts, les enroulant dans une chaude poignée autour de ceux de Gabrielle. « Nous allons improviser », l’avait-elle rassurée. « Allons… on va s’amuser. »

Elles avaient traversé cette cour main dans la main et Gabrielle avait senti son cœur tirailler pour aller dans les étoiles. « Hé… tu penses qu’ils ont du gâteau ou un truc comme ça ? »

« Ils feraient mieux », avait dit Xena d’un ton songeur.

« Tu ne les as pas laissés te piller d’une tonne de dinars, pas vrai ? » La barde avait ri.

Xena avait eu un sourire narquois. « Nan… mais ma réputation a du bon finalement. »

Elles avaient ri ensemble et continué d’avancer.

Des pas de course leur fit lever les yeux et Gabrielle cligna de surprise tandis que Cesta passait la tête dans l’encadrement de la porte et la repérait.

« Gabrielle. » La grande rouquine se glissa dans la pièce et la traversa vers elle, se frottant nerveusement les mains. « Ecoute… je pensais… »

« Dangereux », murmura la barde.

« Heu… tu sais, ce Matthias est vraiment un type bien… et il a un endroit sympa… et trois gamins vraiment mignons… ces gamins adoreraient entendre des histoires… et… et bien, nous savons tous combien tu excelles là-dedans alors… je pense qu’on devrait échanger nos places. » Cesta sortit la phrase dans un énorme soupir et la fixa. « S’il te plait ? »

Par Hadès, qu’est-ce que c’est que ça ? Gabrielle écarquilla un peu les yeux. « Attends… ralentis. » Elle tendit une main. « Je peux juste y aller et raconter des histoires… il y a un problème ? »

« Euh. » Cesta se lécha les lèvres nerveusement. « Tu manques à ta sœur. » Elle hocha férocement la tête. « Beaucoup. »

Gabrielle dut se retourner et se couvrir à demi le visage, qui se plissait dans un sourire impuissant. Elle reprit le contrôle et se retourna puis elle s’éclaircit la voix et regarda Leah d’un air d’excuse. « Elle a été traumatisée par l’attaque… il faut lui pardonner. »

Leah roucoula et tapota le bras de Cesta. « Allez… tout doux… » Elle regarda Gabrielle. « Est-ce que ta sœur est très inquiète aussi ? Peut-être que ce serait mieux que tu ailles la voir… parce que tu sembles être bien assurée, toi. »

« Hum. » Gabrielle se gratta la mâchoire. « Ma sœur a tendance à réagir de façon… heu… inattendue… je ferais peut-être bien d’aller voir ce qui se passe. » Qu’est-ce qu’elle peut bien ficher, cette chercheuse de problèmes ? « Cesta… tu… pourquoi tu ne resterais pas ici pour l’instant, d’accord ? »

« Absolument », approuva la rouquine immédiatement.

Isaac et Johan s’avancèrent en entendant les voix fortes. « Qu’est-ce qu’il se passe ici ? » Demanda Isaac d’un ton sec en jetant un coup d’œil à Cesta. « Tu devais aller avec Matthias. »

Gabrielle replia doucement les mains. « Apparemment… heu… il y a un problème avec ma sœur… j’aimerais que Cesta reste ici et je vais aller voir si je peux l’aider. »

Isaac regarda Cesta longuement puis il fit un bref signe de tête. « Johan, ça te va ? »

Les yeux de l’ex-marchand brillèrent tandis qu’il ébouriffait les cheveux de Gabrielle. « Tout ce qui va à ma petite me va. »

La barde le serra dans ses bras. « Merci, papa. »

« Tu prends soin de ta sœur, tu m’entends ? » Lui conseilla Johan d’un ton solennel.

« Oui… » Gabrielle mit son sac sur son épaule et effaça le sourire de ses lèvres avant de se retourner et de leur faire un bref signe de tête. « Au revoir. »

Le trajet jusqu’à la maison de Matthias était court, après qu’elle se fut arrêtée pour demander son chemin à un jeune garçon qui lui indiqua d’un ton impatient puis partit furtivement. Elle tapa à la porte et sourit quand une jeune femme répondit. « Bonjour. »

« Bonjour. » La femme eut l’air surprise. « Je suis désolée, je m’attendais à … »

« Je sais. » Gabrielle tendit la main. Je m’appelle Gabrielle… Cesta et moi nous échangeons nos places… l’autre femme qui se trouve ici est ma sœur. »

« Ah ! » La femme sourit. « Je vois… je vois… comme c’est sympathique. » Elle se recula pour permettre à Gabrielle d’entrer. « Je m’appelle Sarah… Matthias est sorti parler à un ami mais tu es la bienvenue ici, j’en suis sûre. » Elle la mena à l’intérieur. « Alors comme ça, vous êtes sœur ? Pardonne-moi mais… vous ne vous ressemblez pas. »

Gabrielle se mordit la lèvre, réalisant que personne n’avait remis ce fait en question. « Je sais. Tout le monde nous le dit », répondit-elle poliment. « C’est juste un de ces trucs, je présume… elle ressemble à maman et moi à papa. » En quelque sorte, songea-t-elle. Johan partageait avec elle d’être relativement petit avec des traits plus clairs, assez pour que ça passe.

« Bien, c’est adorable… ta sœur semble très intelligente », mentionna Sarah, en baissant la voix. « Tu savais qu’elle parle le turc ? »

Oh oh. « Quelques mots, oui. » Gabrielle hocha la tête. « Et elle est très intelligente. »

« Je vais te présenter… » Elle fit signe au petit garçon assis sur le sol. « Voici mon fils Jacob et son frère Ruben. » Elle regarda autour d’elle. « Et Rebekah, ma fille. » Elle sourit à la barde. « Jacob était très intéressé par ta sœur. »

Gabrielle sourit. Tu parles.  « Elle fait cet effet sur les gens… » Son regard croisa celui de Jacob et se réchauffa. « Surtout avec les beaux petits garçons. »

Sarah rayonna de fierté. « Et bien, merci. » Elle prit le bras de Gabrielle et l’emmena vers la pièce du fond. « Je déteste dire cela mais tu es bien plus présente que cette autre femme… elle s’est enfuie d’ici comme si elle était poursuivie par des loups. »

« Elle a traversé beaucoup d’épreuves. » La barde se mordit la lèvre. « Est-ce que c’est… » Elle montra la porte.

« Oui… ta sœur est là… s’il te plait, rejoignez-nous pour le dîner dès que mon mari sera rentré. »

« Merci. » Gabrielle lui sourit puis aux enfants puis elle se glissa par la porte et la referma derrière elle. Son regard trouva la grande silhouette silencieuse immédiatement, sa tête ressortant de la lumière d’une canopée d’étoiles qu’on voyait par la fenêtre. Alors qu’elle l’observait, Xena se retourna et s’appuya paresseusement contre l’embrasure de la fenêtre, un léger sourire sur les lèvres. « D’accord, qu’est-ce que tu as fait à Cesta, par Hadès ? »

Oh des yeux bleus si innocents. « MOI ? » Xena pointa sa poitrine dans une surprise feinte. « Enfin Gabrielle… je n’ai pas la moindre idée de ce dont tu parles. »

Gabrielle mit les mains sur ses hanches et eut un regard ironique pour son âme-sœur bien-aimée. « Oui oui… garde cette attitude de ‘le beurre ne fondrait pas dans ma bouche’ pour quelqu’un qui n’a pas vécu avec toi ces presque trois dernières années, Madame La Princesse Guerrière Intrigante. »

Cela lui valut un petit rire surpris de Xena. « Tu ne marches pas, hein ? » Elle la taquina. « Elle heu… était très insistante pour que je m’occupe d’elle, alors je l’ai fait. »

Gabrielle cligna des yeux. « Quoi ? »

Xena se repoussa du rebord et alla vers sa compagne, posa un bras sur chaque épaule et colla son front contre celui de la jeune femme. « Je lui ai couru après dans toute la pièce et je lui ai dit que j’allais la faire crier comme une chatte en chaleur. »

La barde ferma les yeux. « Oh par les dieux. »

« Mmhm… Elle a décidé que ce n’était probablement pas une bonne idée », ronronna Xena avec un rire sournois. « Mais maintenant elle a beaucoup plus de respect à ton égard, mon amour. »

Gabrielle eut un rire impuissant et enfuit son visage dans la poitrine de Xena. « Ce n’est pas exactement la façon dont je veux gagner le respect, mais j’achète », réussit-elle à marmonner, sentant la chaude respiration de Xena sur sa nuque. « Alors elle m’a envoyée ici… elle a dit que ce serait mieux si je… heu… m’occupais de toi. »

« Et bien. » Xena sourit et la relâcha. « Elle n’est pas si stupide après tout », lâcha-t-elle dans un souffle et elle montra le lit. « Ce truc a une meilleure image maintenant. »

« Mmm. » Gabrielle observa le lit puis regarda son âme-sœur. « Tu allais le partager avec elle ? »

Xena se contenta de ricaner.

« D’accord… je demandais juste. » La barde sourit puis regarda autour d’elle. « Et bien, heureusement, ça ne va pas être long… cet endroit… » Elle chercha le mot pour le dire.  « Beuh. »

La guerrière hocha la tête. « Ce n’est pas exactement le mot que j’aurais employé, mais oui. » Elle alla à la fenêtre et regarda au-dehors. « Je me dis que je peux aller visiter après que tout le monde sera endormi… je les trouve et ensuite on voit comment les sortir d’ici. »

Gabrielle hocha la tête. « Le plus tôt sera le mieux. » Elle entendit une voix masculine basse au-dehors. « Je pense que c’est notre signal pour le dîner. »

« Oh… tu veux dire que le seigneur du manoir est revenu ? » Le sarcasme de Xena était piquant. Puis elle prit une inspiration et se força à mettre un sourire sur ses lèvres. « Je me dis en permanence que c’est un bon entraînement pour développer de la patience pour quand notre enfant sera né. »

La barde soupira et lui prit un bras. « Tu vas être meilleure que moi, tigresse… allons. » Elle mena le chemin vers la porte, se sentant un peu mieux de simplement être avec son âme-sœur. Ça pourrait bien être amusant, se dit-elle.

Matthias leva les yeux à leur entrée puis retourna à sa conversation avec un grand jeune homme mince assis à sa droite. Gabrielle décida qu’elle ne l’aimait pas beaucoup et elle essaya de se convaincre que ce n’était pas juste parce qu’il les ignorait comme si elles n’étaient que des meubles insignifiants. Cela la taraudait et alors qu’elle regardait le visage tranquille de Xena, elle vit des signes indiscutables que cela taraudait aussi sa grande âme-sœur.

Sarah mettait du pain sur la table et elle leva les yeux et se frotta doucement le front. « Bienvenue… je peux vous demander un peu d’aide ? J’ai une marmite lourde et je ne peux pas la soulever. »

Xena laissa son regard bleu se poser sur les deux hommes qui discutaient puis elle guida son âme-sœur vers un siège près des enfants. « Je vais l’aider », murmura-t-elle, attendant que la barde s’asseye avant de continuer et de suivre Sarah dans la cuisine.

C’était un petit espace mais bien tenu, avec une zone de préparation des repas d’un côté, et de l’autre un placard de rangement où s’empilaient des paquets et des boites. Sur un trépied près de l’âtre se trouvait une marmite en fonte, presque remplie d’une substance bouillonnante. Xena s’approcha et l’examina. « De la soupe ? » Elle se hasarda à deviner.

« Oui… des champignons et de l’orge. » Sarah sourit. « J’en ai fait une bonne quantité… j’espère que vous avez faim. »

Xena essaya de ne pas renifler la fumée qui montait du liquide gris. « Tu veux que je la mette où ? »

Sarah apporta un tissu. « Tiens… je vais prendre ce côté si tu veux bien attraper cette poignée, je pourrai l’apporter à la table là-bas et la servir dans des petits bols. »

La guerrière prit le tissu et enveloppa le fil épais qui retenait la marmite. « Bouge. » Elle souleva la marmite du trépied et alla vers la table, la posa sur la surface en bois et recula. « C’est ça que tu avais en tête ? » Déclara-t-elle.

« Bonté divine », murmura Sarah en la fixant. « Tu es très forte… Matthias a du mal à la soulever. »

Xena soupira intérieurement. Oups. « Je… heu… travaille beaucoup avec les chevaux », temporisa-t-elle. « Et heu… j’aide à la moisson… tu sais, dans les champs ? » Elle bougea son bras dans un geste de fauchage.

« Ah… » Sarah sourit de compréhension. « Je vois… bien sûr… et bien, tu n’auras plus à t’inquiéter pour ça ici. » Elle tapota le bras de Xena d’un air hésitant. « On n’attend pas de nous qu’on fasse ce genre de choses. »

La guerrière étudia le morceau de coton. « Qu’est-ce qu’on attend de vous ? » Demanda-t-elle d’un ton curieux. « Il n’y a rien de mal avec ce que je faisais… j’aimais ça. »

La femme mince soupira. « C’est une culture tellement différente… mon travail ici c’est mon foyer et ma famille… comment pourrais-je passer du temps au-dehors à travailler avec des animaux… c’est le travail d’un homme. » Elle tapota à nouveau l’épaule de Xena. « Demain je t’emmènerai au centre de travail des femmes… on pourra tout t’expliquer là-bas. Je sais que tu t’y feras… tu sembles intelligente. »

« Je ferai de mon mieux », répondit Xena avec une grimace forcée qui pouvait être prise pour un sourire. Dans l’obscurité. Si on ne la connaissait pas bien. « Tu veux ceci à l’intérieur ? » N’importe quoi qui fasse avancer ce dîner et entrer plus avant dans la nuit. « Je peux l’apporter. »

Gabrielle regarda sa compagne disparaître puis elle tourna son attention vers les autres à table. Les deux hommes continuaient leur discussion, l’excluant visiblement, alors elle tourna son attention vers les enfants. Le plus âgé fronçait les sourcils, écoutant son père et leur invité avec une expression sérieuse absurde. Le plus jeune se contentait de rester assis en silence, jouant avec une tasse sur la table, en tirant sa lèvre inférieure. Gabrielle saisit son regard alors qu’il levait les yeux. « Salut. »

Il cligna des yeux. « ‘lut. »

« Tu t’appelles comment ? » Demanda doucement la barde.

Il ne répondit pas, préférant continuer à jouer avec sa lèvre et se balancer d’avant en arrière à la place.

« Il s’appelle Ruben », dit doucement la jeune fille à sa gauche. « Il ne parle pas beaucoup. »

Gabrielle la fixa puis tendit une main. « Je m’appelle Gabrielle… et toi ? »

« Rebekah. » La jeune fille sourit timidement puis prit la main tendue de la barde avec précautions. « Tu vas avoir un bébé ? »

La barde l’étudia, notant la peau fine, presque translucide. « Oui… dans un petit moment », lui dit-elle. « Quel est le nom de ton autre frère ? »

« C’est Jacob », répondit Rebekah promptement. « Tu es contente d’avoir un bébé ? »

Quelle question étrange. « Oui beaucoup… » Lui dit Gabrielle. « J’ai hâte d’y être… pourquoi ? »

Rebekah haussa les épaules. « Je ne sais pas… j’ai dû m’occuper de mon plus jeune frère depuis qu’il est bébé… c’est pas marrant. » Elle regarda vers les garçons puis revint sur Gabrielle. « Qui va s’occuper de toi ? Papa dit que vos maris ont tous été tués. »

Souviens-toi de qui tu es censée être, Gabrielle, pas qui tu es, d’accord ? « Et bien ma chérie… c’est pour ça que notre père nous a amenées ici… il s’assure que je vais bien. Et je l’ai toujours, lui, et ma sœur… ce n’est pas comme si j’étais toute seule », expliqua la barde. « Ils vont m’aider aussi. »

« Mm. » La jeune fille donna un petit coup de pied dans sa chaise. « Ta sœur est jolie. »

Gabrielle sentit un sourire sur ses lèvres. « Oui c’est vrai. »

« Toi aussi… mais vous ne vous ressemblez pas. Pourquoi ? » Rebekah semblait sortir un peu de sa coquille, visiblement envoûtée par la conversation avec quelqu’un qui n’était pas de sa famille.

« Et bien, Xena ressemble à notre mère et moi j’ai pris du côté de notre père… voilà toute l’histoire », expliqua Gabrielle avec aisance. Elle jeta un coup d’œil vers son âme-sœur qui revenait et se dit qu’elle avait belle allure dans le tissu léger. La lumière des chandelles la baignait et adoucissait ses traits puissants et la barde reçut un sourire rapide et fluctuant de la part de Xena qui posait une grande marmite sur la table. Elle attendit qu’on passe des bols de ragoût, notant que Sarah s’attachait à servir Matthias et son invité en premier, puis Xena et elle, ensuite les enfants.

Voyant qu’elles allaient continuer à être ignorées, elle se tourna vers Rebekah. « Tu aimerais entendre une histoire ? »

Les yeux de la jeune fille scintillèrent. « Tu en connais ? J’ai entendu toutes celles du livre saint. »

« J’en connais, oui », la rassura Gabrielle, notant maintenant qu’elle avait l’attention des deux garçons aussi. « Est-ce que tu aimerais en entendre une en particulier ? »

« Une avec beaucoup de combats… » S’interposa Jacob. « Et des solgats… tu en connais ? »

« Ah alors… » Matthias finit par regarder de leur côté. « Reste tranquille, Jacob, ces fillettes ne connaissent pas ce genre de choses… elles n’ont probablement pas dépassé leurs montagnes, n’est-ce pas ? » Il tourna son regard vers Gabrielle avec insistance.

« Et bien… » La barde contint sa colère. « Vu que Papa est un marchand… si, en fait… je suis allée un peu plus loin que ça… et pourquoi pas l’histoire de David et Goliath, vous aimeriez l’entendre ? »

Trois têtes hochèrent et la barde mordit un morceau de son pain après avoir goûté la soupe, comprenant le regard ironique de son âme-sœur. « D’accord… voilà ce qui s’est passé. »

Xena garda le silence, avalant sa soupe en essayant de ne pas la goûter tandis qu’elle écoutait Gabrielle raconter l’histoire familière.

Laissant de côté certaines parties, bien sûr, qui auraient été difficile à expliquer. Elle remarqua qu’à mi-chemin, Matthias arrêta sa conversation et se mit à écouter, et lorsque la barde eut terminé, il était cloué à ses paroles autant que les enfants.

« Gabrielle, c’était merveilleux… on aurait presque dit que tu y étais. » Sarah sourit en posant sa cuillère. « Tu vas être géniale avec les enfants, tu ne penses pas, Matthias ? »

L’homme grogna en lançant un regard évaluateur à la jeune barde. « Peut-être… peut-être… Johan a dit que tu avais le talent pour ça », admit-il. « Qu’est-ce qui est arrivé à l’autre… Isaac a dit qu’elle est devenue folle ? »

« Elle… heu… » Gabrielle pinça les lèvres. « Elle a été plutôt traumatisée par les événements… tu sais. » Elle jeta un coup d’œil alentours puis soupira. « Et bien… je… heu… il est plutôt tard… je pense que je ferais mieux d’aller me reposer. » Elle tapota son estomac et leur lança à tous un regard d’excuse lorsque les enfants produisirent une protestation. « Demain je vous raconterai la Guerre de Troie, d’accord ? »

« Oh bien sûr… tu dois être épuisée. » Sarah se leva, se frottant nerveusement les mains. « Le lit là-bas est tellement petit… est-ce que ça va aller pour vous ? »

« C’est très bien », répondirent-elles en chœur, puis elles se regardèrent. « Nous… euh… nous avons dormi dans le même longtemps », déclara Xena joyeusement. « Nous en avons l’habitude. »

« Est-ce que ce n’est pas mignon ? » Sarah regarda ses enfants. « J’espère que vous vous entendrez comme ça quand vous serez grands. »

Xena entoura les épaules de son bras. « Allons, soeurette… on va aller t’installer », déclara-t-elle innocemment tandis que la barde se levait et elles firent retraite dans leur petite chambre. La porte se referma derrière elles et Gabrielle tira la langue et fit une horrible grimace. « Très bien, Mme la Princesse Guerrière des Intestins… comment, par les sept niveaux de l’Enfer, as-tu réussi à manger tout ce truc ? »

Xena sourit. « Je pensais que tu avais ajouté quelques parties en extra dans cette histoire… est-ce que tu attendais que ta soupe s’évapore ? »

« Ouille… Xena… c’est grossier. Beuh », se plaignit la barde. « Qu’est-ce qu’il y avait dedans ? Non… non… s’il te plait… à y repenser, ne me dis rien. »

La guerrière rit et avança vers son paquetage pour en sortir un petit paquet et l’envoyer à son âme-sœur. « Tiens… »

Gabrielle l’attrapa au vol et découvrit le contenu, laissant passer un léger couinement de délice. « Mon héroïne. »

Xena se détendit sur le petit lit, posée sur un coude en la fixant avec un peu d’amusement. « Contente de rendre service », dit-elle d’un ton traînant. « Garde-m ’en un peu, d’accord ? Il faut que je me débarrasse de ce goût dans ma bouche », marmonna-t-elle en se levant pour retourner vers son paquetage, puis elle en sortit un petit sac. « Ah… laisse tomber. » Elle sortit une petite boule couleur miel du sac et la mit dans sa bouche. « Mm… c’est mieux. » Elle s’assit sur ses talons et regarda la petite pièce. « Alors… qu’est-ce que tu en penses ? »

Gabrielle était affairée à mâcher les petits gâteaux et rouleaux fruités. « A quel sujet ? »

« Ces gens. » Xena s ’assit et s’appuya contre le mur, encerclant son genou levé de ses bras. « Cette… religion. »

« Et bien. » Gabrielle s’approcha et s’assit avec précautions près d’elle, s’appuyant également contre le mur avant de lui passer un morceau de gâteau. « Je pense que c’est injuste de notre part de les juger… nous venons d’un mode de vie tellement différent, Xena. » Elle mâcha et avala. « Je veux dire que… est-ce que j’accepterais cela ne serait-ce qu’une minute ? Non… mais bon, je vis avec toi depuis plus de trois ans et je connais une vie différente. » Elle prit une bouchée de son rouleau fruité. « Si je ne savais rien d’autre… peut-être que je l’accepterais tout simplement comme ils le font. »

« Mm. » Xena secoua la tête. « Ça semble tellement… je veux dire, je sais que c’est comme ça qu’est notre culture au niveau des villageois… comme ta famille, Gabrielle… mais pourtant… mettre des gens dans des rôles aussi restrictifs me semble être un gâchis de ressources. »

Gabrielle réfléchit un instant. « Je ne pense pas qu’ils le voient comme ça… je pense que… juste à les écouter parler, c’est qu’ils pensent que d’avoir et d’éduquer des enfants est la chose la plus importante de toutes… alors ils veulent que les femmes se concentrent là-dessus et ne soient pas impliquées dans autre chose », répondit-elle lentement.

« Oui, j’accepterais cela s’ils donnaient la même valeur aux enfants… mais il est évident que ce sont les garçons qu’ils veulent », objecta Xena avec un air sévère. « Et ça met cette théorie en pièces, Gabrielle… c’est plutôt qu’ils utilisent les femmes comme des reproductrices. »

La barde tressaillit. « Ouille… et bien, je ne sais pas », dit-elle d’un air songeur. « Ils ne montrent pas beaucoup de respect pour les femmes, c’est vrai. » Elle garda le silence. « Mais ils ont le droit d’avoir leurs croyances. » Elle secoua la tête. « Sarah semble heureuse. »

« Mm. » Xena haussa les épaules. « Je ne pense pas que ce soit le cas pour sa fille. »

« Non », dit Gabrielle d’un air songeur. « Il y a quelque chose d’un peu familier là-dedans. » Elle lança un regard ironique à Xena. « Je réfléchissais, un peu plus tôt, à ce que ma vie aurait été si je ne t’avais pas rencontrée, et si les esclavagistes ne nous avaient pas attaqués. » Elle mordilla un morceau de gâteau. « Serais-je comme Sarah ? A travailler toute la journée pour m’occuper des enfants et essayer de rendre Perdicas heureux ? »

Xena garda le silence.

« Est-ce que ça m’aurait rendue heureuse ? » La barde s’interrogea doucement, laissant son regard vagabonder et s’arrêter sur le visage de son âme-sœur, voyant les lignes tendues de sa mâchoire bien serrée, le seul signe de sa détresse intérieure. Elle regarda le mouvement tandis que Xena avalait mais elle ne dit rien. « Je ne pense pas que je l’aurais été », conclut Gabrielle doucement. « Mais je n’aurais rien connu d’autre alors peut-être que j’aurais pensé l’être. » Elle s’appuya contre le corps chaud de Xena, sa joue posée sur une épaule tendue, et elle effleura la peau de ses lèvres. « Heureusement pour moi, je connais une situation différente, alors je sais que je suis vraiment heureuse. »

Xena ne bougea ni ne parla mais la barde pouvait ressentir la tension la quitter lentement et elle se remit à faire tourner le sucre dans sa bouche. « Et toi ? Tu ne t’es jamais posé la question ? » Demanda-t-elle à la guerrière par curiosité.

Un long silence. « J’essaie de ne pas m’encombrer avec des si comme ça, Gabrielle », finit par dire sa compagne tranquillement. « Il n’y a aucune raison à ça. » Elle posa son menton sur son avant-bras.

Gabrielle attendit patiemment.

« Je ne sais pas », continua Xena après une pause. « C’est tellement impossible pour moi de l’imaginer… le plus près qu’il me soit arrivé d’y penser c’est au temple des Parques… quand elles m’ont envoyée dans cette possibilité alternative… et alors… » Elle secoua lentement la tête. « Je savais toujours qui j’étais… si ça n’avait pas été le cas… » Xena ferma les yeux et força son imagination à la mettre à la place de Sarah. Elle garda le silence un moment puis rouvrit les yeux et tourna la tête, sa joue posée sur son avant-bras. « Je pense que je serais devenue comme Menelda… en colère contre le monde entier et comprenant à peine pourquoi. »

Gabrielle étudia son visage. « Tu es trop intelligente. » Elle tendit la main et repoussa les cheveux de Xena de ses yeux. « Je m’inquiète de t’occuper pour quelques mois à la maison… je pense que tu as raison. » L’intelligence agitée, impatiente… et l’agressivité qui faisait autant partie de Xena que ses yeux bleus… non, elle n’aurait pas été heureuse et satisfaite en tant qu’épouse d’un marchand. « Je suis contente. »

« Quoi ? » La guerrière haussa les sourcils.

« Je suis contente… je t’aime comme tu es », répondit Gabrielle, simplement. « Je vais explorer des facettes différentes de toi pour le reste de ma vie et sans les découvrir toutes. » Elle sourit. « C’est génial. »

Finalement, cela apporta un sourire à contrecœur sur les lèvres de Xena. « Tu sais, Gabrielle, ça pourrait bien être la chose la plus gentille que tu ne m’aies jamais dite », dit la guerrière en lançant un regard affectueux à sa compagne. « Allons… bougeons de ce sol dur. » Elle se releva et tendit la main à la barde. « Nous avons le temps de nous détendre un peu et laisser les autres s’endormir avant d’aller fureter.

Elle passa une tunique foncée et des bottes et aida Gabrielle à enfiler une de ses chemises de nuit, puis elle s’allongea sur le petit lit et attendit que la barde vienne se blottir contre elle. Elle pouvait entendre les sons bas de la discussion vibrer dans la pièce à côté et elle se sentit se détendre, tandis que la chandelle vacillait sur la table de chevet, leur envoyant un soupçon de suif sur la brise nocturne. Dehors, seuls les petits bruits d’animaux et une porte qui s’ouvrait et se refermait occasionnellement, brisaient le silence.

« Oh. » Gabrielle tressaillit un peu.

« Un coup de pied ? » Demanda la guerrière, en mettant la main sur la bosse sous les côtes de sa compagne. « Ouaouh… oui. » Un petit rire dans sa voix. « Il est temps de penser à des noms ? » Demanda-t-elle en embrassant la barde sur la tête. « On dirait bien qu’il ou elle va avoir une personnalité pimpante… pas que ça me surprenne. »

« Ah ah… comme si j’étais la seule à être pimpante dans ce partenariat », répliqua Gabrielle. Elle attendit que Xena la corrige et fut plaisamment surprise quand la guerrière ne dit rien. « D’accord… bon… tu penses que ça pourrait être une fille… c’est ça ? »

« Mm », approuva Xena en l’attirant un peu plus près. « Je ne sais pas pourquoi… mais oui. »

Le bébé bougea à nouveau et Gabrielle tapota son ventre. « Doucement là… pas de salto arrière pour le moment, d’accord ? » Lui dit-elle en lançant un regard vers Xena. Hmm… pas de protestation là-dessus non plus… Intéressant. « On pourrait l’appeler Argo », dit-elle d’un ton songeur sérieux.

Xena couina de surprise, puis se mit à rire. « Gabrielle ! ! »

« Ben, tu aimes ce nom », objecta la barde d’un ton neutre. « Je le sais… d’accord, d’accord… et pourquoi pas… Minya. »

Un autre rire. « Gab-ri-elle. »

La barde gloussa doucement. « J’adorerais lui donner ton nom mais tu ne me laisseras pas m’en tirer avec ça, pas vrai ? »

Un air triste. « Je ne vais pas affubler un enfant avec ce genre d’héritage, mon amour », objecta tranquillement Xena. « Ce n’est pas juste et tu le sais… mais pourquoi pas ton nom ? » Elle joua paresseusement avec les cheveux de la barde.

« Non… » Gabrielle secoua la tête. « Je ne le veux pas… je présume qu’il va falloir qu’on y réfléchisse. Je veux dire… est-ce qu’on donne un nom aux enfants en fonction de ses rêves… ou bien est-ce qu’on les laisse trouver les leurs ? »

Xena songea au dernier nom que Gabrielle avait donné à un enfant et elle embrassa à nouveau la barde sur la tête. « Peut-être que quelque chose va nous venir en tête… c’est ce qui s’est passé avec Argo pour moi. » Elle sentit que son âme-sœur gloussait. « Je ne blague pas. »

« Peut-être. » Gabrielle ferma les yeux et laissa le confort de la présence chaleureuse de Xena l’entourer, soudain très contente que Cesta ait décidé de se carapater. « Merci », murmura-t-elle.

« Pour quoi ? » Répondit la voix basse.

En guise de réponse, Gabrielle se contenta de la serrer.

Enfin, le silence s’étendait partout, Xena leva un peu la tête et se concentra, n’entendant rien d’autre que le faible craquement de planches qui s’ajustaient et un léger son métallique quand la lanterne au-dehors cogna son support. Doucement, elle se désengagea de la prise tenace de Gabrielle et installa le corps endormi de la barde sur la couverture du lit. Elle se leva et alla vers leurs sacs, en ressortit son manteau léger et revint le mettre autour de sa compagne endormie.

La barde lâcha un léger son de protestation et tendit la main vers elle ; Xena s’agenouilla près du lit. « Non… c’est bon, Gabrielle… je reviens tout de suite. »

Un battement de cils dorés puis un soupçon de reflet argenté lorsque les yeux vert clair saisirent la faible lueur de la chandelle. Une main s’enroula autour de son bras. « Xena ? »

« Chut… tout va bien », dit la guerrière pour l’apaiser. « Je vais juste retrouver Tor et Jess… et je reviens vite… toi tu dors. » Elle prit les mains de la barde dans les siennes. « Si quelqu’un me voit, ce sera plus facile à expliquer qu’une personne se balade plutôt que deux. »

« Comme si quelqu’un allait te voir », rétorqua la barde d’un ton grognon.

Des yeux bleus à demi fermés la regardèrent. « Tu veux venir avec moi ? D’accord. » Xena avait appris quelque chose ces trois dernières années. Dites à Gabrielle qu’elle ne pouvait pas faire quelque chose et vous pouviez en abandonner toute l’idée.

Gabrielle gonfla un peu les narines puis elle baissa le menton pour le poser sur son bras. « Non… vas-y… tu as raison… c’est plus sûr si tu y vas toute seule », admit-elle à contrecœur. Mais ne sois pas longue ou bien je viens te chercher. »

Xena rit et lui ébouriffa les cheveux. « Je reviens tout de suite. » Elle se leva et alla à la fenêtre d’où elle regarda dehors pendant un long moment avant de poser les mains sur le rebord et de se soulever au-dessus, atterrissant sans bruit sur le sol terreux.

Ses bottes ne faisaient aucun bruit tandis qu’elle avançait dans l’obscurité, ses yeux cherchant la plus mince lueur qui révélait de ombres et des formes invisibles à la plupart des autres gens. Elle fit appel au réseau de ses sens autour d’elle également, absorbant les sons légers des arbres qui bruissaient autour d’elle, et elle renifla les senteurs terreuses des chevaux et des chèvres, ainsi que les petits jardins d’aromates près desquels elle passait. Le vent était froid et un peu humide et elle le respira avec un sentiment de soulagement après la proximité quasi claustrophobique de la maison.

Elle fit une fois le tour du village pour se faire une idée et ensuite elle investigua les grands bâtiments vers l’arrière du village, qui s’arrêtaient tout contre un creux dans la montagne.

L’un d’eux était visiblement un lieu de rencontres. Xena passa la tête au-dedans et saisit l’odeur de parchemin et de poussière, et elle entra à pas lents, regardant autour d’elle avec des yeux bleus curieux, vers les bancs en bois et les armoires solides à un bout. La pièce était divisée en deux, avec un grand mur en bois vers le centre, et elle regarda de l’autre côté, pour voir une autre série de bancs, apparemment les mêmes que ceux du côté le plus proche du mur. Ça sentait l’huile aussi et un soupçon d’herbes qui lui piquèrent le nez. Elle avança vers l’armoire à l’avant et regarda dedans, pour voir un jeu de parchemins bien rangés. Curieuse, elle en sortit un et le déroula en partie, se penchant pour voir le texte.

Ça lui était illisible, des caractères qui n’avaient rien à voir avec ce qu’elle connaissait, et elle l’enroula à nouveau avant de le remettre en place avec précautions, puis elle ferma la porte avant de quitter le bâtiment pour le contourner par l’arrière.

Des bruits légers de pas l’alertèrent et elle se pressa contre le bois, se figeant totalement.

Une silhouette trapue et musclée passa tout près d’elle, effleurant presque son bras et continuant le long du chemin usé vers ce qu’elle pouvait voir être une porte en bois construite dans la montagne elle-même. Elle haussa un sourcil noir et se glissa à la suite de l’homme, avançant silencieusement derrière lui comme une ombre assombrie.

Il portait un sac et il déverrouilla la porte, la poussant en avant avec un craquement rouillé et il entra. De la lumière de lanterne se déversa et mit son ombre derrière lui pendant un simple instant, puis il referma la porte derrière lui et avança, sans jamais voir la grande silhouette aux cheveux noirs qui se glissait derrière lui.

La grotte était grande et une partie était consacrée à du stockage, les odeurs musquées de grain et de vieux fromage emplissaient l’air. D’un côté se trouvaient des alcôves qui avaient été séparées par des branches tissées et à l’intérieur se trouvaient des prisonniers.

« Ah », se dit Xena. « Je pense que j’ai trouvé. » Elle se glissa derrière le geôlier qui jetait du pain aux hommes derrière les barreaux, ainsi que des chopes en bois mal taillées de ce qui sembla être à Xena de la bière tiède. Les hommes étaient trop occupés par leur dîner pour lever les yeux, alors ils ratèrent la grande ombre qui suivait leur bienfaiteur sur le chemin rocailleux.

« C’est bon pour vous », leur dit l’homme. « Ça affame vot’corps et nourrit vot’ âme. » Il fouilla dans son sac et jeta à chaque homme un morceau de fruit. « Vous brisez la loi du Seigneur, vous subissez sa justice. »

Tu penses qu’il a plus de platitudes pédantes ou bien il est à cours ? Se demanda sèchement Xena. Elle le regarda prendre un autre sac et se diriger vers les ombres à l’arrière de la grotte, et elle le suivit. Il passa devant trois cellules vides avant d’en atteindre une autre, se poster devant et regarder à l’intérieur. « Hé… l’amoureux des poilus. »

Deux yeux bleus familiers lui lancèrent des éclairs.

« Voilà ta pitance. Tu peux l’avoir si tu me supplies », dit l’homme en riant.

« Embrasse ma boule de gauche », grogna Toris. « Espèce de crottin de cheval. »

« Un autre jour sans alors », déclara l’homme puis il se retourna et son visage fut frappé par quelque chose de très rapide et très dur. Il s’effondra sur le sol dans un tas silencieux.

Toris cligna des yeux puis sourit quand les ombres s’écartèrent pour révéler un visage bienvenu. « Par Zeus, je suis vraiment content de te voir. »

Xena sourit en retour et soulagea le garde de son sac de nourriture pour l’envoyer à son frère. « Moi pareil. » Elle se rapprocha et mit les mains sur les barreaux en le regardant. « Tu vas bien ? »

« Sors-moi de là par Hadès, et j’irai bien mieux », lui dit Toris. « Ces gens sont cinglés, Xena… complètement à l’ouest, tarés, fous, demeurés… »

« J’ai saisi », lui dit sa sœur ironiquement. « Détends-toi… je vérifie l’endroit ce soir et on va trouver un moyen de te sortir et Jess… où est-il à propos ? »

Toris montra un endroit. « Par là… je ne l’ai pas revu depuis qu’ils m’ont jeté ici, mais je les ai entendu parler. »

« Bien… comment vous sortir tous les deux sans déclencher une émeute. » Xena parcourut la zone et retira un couteau de sa ceinture, un autre morceau de pain et ce qui semblait être le stock de vin privé du garde. Elle le renifla. « Au moins ce n’est pas mauvais. » Elle haussa les épaules et lui tendit les trois objets. « Détends-toi et laisse-moi m’occuper de ça. »

« Xena, ne le prends pas mal mais pourquoi pas causer une émeute ? » Demanda Toris tout en mâchant du pain. « Ce n’est pas comme si tu n’étais pas douée pour les émeutes. »

C’était une bonne question, songea Xena. La réticence bizarre qu’elle ressentait à utiliser la force l’intriguait, mais elle la mit sur le compte de l’épuisement mental qu’elle ressentait depuis que Gabrielle était… revenue. Elle soupira. « Je sais… mais ces gens n’enfreignent aucune loi… ils suivent juste leurs croyances. Je ne peux pas me mettre à donner des coups de pied partout. » Son regard fit le tour de la grotte. « Pas s‘il y a un autre moyen », murmura-t-elle. « Hé… ralentis et mâche un peu. »

« C’est le premier truc que je prends depuis trois jours… lâche-moi un peu », répondit son frère. « Comment va Gran ? Elle va bien ? »

Xena lui lança un regard noir. « Tu me demandes ça à moi ? »

Toris arrêta de mâcher et cligna des yeux. « Je me dis que si ce n’était pas le cas tu me l’aurais déjà dit », dit-il d’un ton plaintif. « Bon sang, Xena… pourquoi tu es aussi susceptible ? C’est moi qui suis en prison. »

« Garde ça au chaud… on en parlera plus tard », lui dit Xena. « Elle va bien… je vais trouver Jess ensuite je verrai ce que nous allons faire au matin. » Elle regarda dans la cellule. « C’est quoi tout ça ? » Elle montra un tas de parchemins.

« Des Ecritures. » Toris jeta un coup d’œil. « Qui expliquent pourquoi je n’aurais pas dû rouler dans les buissons avec Jessan. »

« Et c’était le cas ? » Demanda Xena d’un ton neutre.

« Xena. » Toris lui jeta un regard. « Il n’est pas mon type d’une part. Et pas mon espèce, d’autre part. »

« Ça n’a pas arrêté Ephiny. » Xena sourit. « J’ai toujours pensé que Jess était plutôt mignon, moi-même. »

Son frère arrêta de mâcher et la fixa, les yeux écarquillés.

« Je blague. » Xena lui tapota le bras. « Ne va nulle part. » Elle tira le garde vers sa paillasse et le souleva pour le poser dessus, l’installant avec soin dans la couchette avant de se frotter les mains. « Pas de raison de soulever des soupçons », marmonna-t-elle tout en continuant à descendre le couloir obscur. Elle pouvait voir une faible lumière devant elle et elle ralentit ses pas en entendant le murmure de voix.

Il y avait un virage devant elle et elle se mit au bord, regardant partout et dans une grande zone ouverte remplie de lumière de torche. Tout au centre se trouvait une grande cage, et dans la cage, Jessan était debout, sa stature de deux mètres trente envoyant des ombres effrayantes contre le mur. Autour de lui se trouvaient six hommes et ils murmuraient, lisant un parchemin et bondissant de haut en bas. Le chef se rapprocha et arrosa l’être de la forêt d’un liquide.

« Arrête ça », aboya Jessan. « Ce truc sent la pisse de belette. »

L’homme bondit de haut en bas en le regardant puis reprit son murmure.

Xena contourna le bord du couloir et se leva silencieusement, dans l’attente. Après un moment, les yeux dorés se tournèrent vers elle et un grand sourire ravi élargit le visage de Jessan.

Xena mit un doigt sur ses lèvres et tapota son poignet, le pouce levé pour indiquer qu’il devrait attendre un peu. Elle sourit quand il tira la langue et étendit ses mains dans un geste pathétique. Elle tapota l’air dans un geste conciliant et il soupira de manière visible.

« Hé les mecs… je vais vous faire une confidence, d’accord ? » Il augmenta le volume de sa voix grondante. « Je ne vais pas me changer en humain, peu importe la quantité de ce truc dont vous m’aspergez, et les conneries que vous proférez… Hello ? Hello ? Par Arès, vous êtes les humains les plus idiots que j’ai jamais rencontrés », finit-il avec dégoût.

« Mon fils… tant que tu en appelles aux dieux païens, nous ne pouvons pas t’aider », dit l’homme à l’avant sérieusement. « Tu dois apprendre qu’ils ne sont que des mythes… que ton vrai dieu est le Dieu Unique. »

« Ce ne sont PAS de mythes », rétorqua Jessan. « Vous avez déjà rencontré votre dieu ? » Il écarquilla les yeux. « J’ai rencontré le mien. »

Ils l’aspergèrent à nouveau d’eau et il grogna, roulant des yeux et fixant Xena par-dessus leurs têtes pour l’implorer. La guerrière lui lança un regard de sympathie puis joignit ses mains et se glissa à nouveau dans les ombres, en direction de l’avant de la grotte. Elle s’arrêta pour souhaiter une bonne nuit à Toris qui était affairé à mâcher l’autre morceau de pain puis elle passa près de la rangée où les autres pénitents étaient incarcérés. Elle s’arrêta à l’extérieur d’une grotte et jeta un coup d’œil à l’intérieur tandis que l’occupant la fixait. « Pourquoi es-tu ici ? » Demanda-t-elle d’un ton brusque.

Il s’approcha des barreaux et la regarda à travers, essayant d’y voir mieux. « J’avais des pensées lubriques pour la femme de mon voisin », dit-il faiblement.

« Tu as fait quelque chose contre ça ? » Demanda Xena avec curiosité.

Il secoua la tête.

« Et c’est un crime ici ? » Elle se rapprocha et le regarda poser les yeux sur elle.

« Oui », répondit-il faiblement.

Elle passa la main à travers les barreaux et lui tapota la joue. « Trouve une autre religion, gamin », lui conseilla-t-elle avant de se glisser vers la porte et de sortir.

Quelques minutes plus tard, elle se haussait à nouveau sur la fenêtre et retirait ses bottes pour rejoindre une Gabrielle endormie qui se blottit immédiatement contre elle. « Hé… attention… je suis un peu froide », l’avertit la guerrière.

« Mm… » La barde l’entoura de ses bras et de ses jambes. « Pas pour longtemps. » Elle enfouit le visage dans la poitrine de Xena et soupira joyeusement. « Tu les as trouvés. » Ce n’était pas une question.

« Mmhmm… ils vont bien… ils sont juste très, très frustrés. » Xena entoura la barde de ses bras et se permit le luxe de prendre une longue inspiration de l’air porteur de la senteur de son âme-sœur. Il lui apparut que si quelqu’un entrait à l’instant, elles pourraient se retrouver elles-mêmes dans une situation similaire.

Et bien, décida-t-elle. Ils pourraient toujours essayer de la mettre en cage.

Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire félin.

A suivre 3ème partie.

 

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15 octobre 2018

FF francophone !

mar

 

Connectées, de Gaxé, une FF à découvrir en débranchant son mobile :O).

 

Bonne lecture !

Kaktus

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Connectées, de Gaxé

 

 

                                                                              CONNECTEES

Par Gaxé

 

 

J’ouvre les yeux quand la lumière s’allume brusquement, alors que la voix d’Athéna m’interpelle.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, trois minutes et quarante secondes. »

Je ne réponds pas, baillant et m’étirant tandis que, devant mon manque de réaction, Athéna reprend aussitôt la parole.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, trois minutes et quinze secondes. »

Je soupire et lance un « tu me pompes l’air, Athéna » qui ne dérange absolument pas la voix mécanique de mon appartement connecté.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, deux minutes et cinquante secondes. »

Je lève les yeux au ciel, mais sort enfin du lit pendant que mon assistante de vie, puisque c’est ainsi que ça s’appelle, reprend.

« La cafetière s’est mise en route il y a une minute et le café sera dans votre tasse dans dix-sept secondes. Deux croissants chauffent dans le four et seront prêts d’ici cinquante secondes. L’eau commence à chauffer dans la salle de bain et la douche sera à la température idéale dans dix minutes. Vos vêtements propres sont prêts. Il vous reste une heure, une minute et cinquante-deux secondes. »

Je n’attends pas qu’elle parle de nouveau et me dirige vers les toilettes avant d’aller déjeuner puis me doucher.

Je retourne dans la chambre faire mon lit, j’attrape mon blouson, mes clefs, et me dirige vers la porte d’entrée lorsque Athéna me rappelle

« N’oubliez pas votre téléphone, il est obligatoire de l’avoir constamment avec soi. »

J’obéis sans même soupirer. Je sais que je ne dois jamais me séparer de cet appareil, et que ceux qui enfreignent la loi à ce sujet sont sévèrement sanctionnés. D’ailleurs s’il arrivait qu’il tombe en panne ou qu’il soit détérioré d’une manière ou d’une autre, il serait immédiatement remplacé par le gouvernement. De ce fait, le vol de téléphone a complètement disparu puisque chacun, même les plus pauvres, en possède un, fourni par l’Etat, qui peut ainsi suivre les mouvements et déplacements de toute la population.

Ce n’est qu’une fois que je suis installée dans les transports en commun, que je profite d’un peu de tranquillité, alors que je n’ai plus à subir la « conversation » de mon assistante de vie.

Aussitôt assise, je cherche des yeux la jolie blonde que je croise tous les matins. Je ne la connais pas, nous n’avons jamais échangé le moindre mot, mais elle me plait beaucoup et nous échangeons quotidiennement un sourire et parfois, quelques regards appuyés. Et c’est le cas aujourd’hui, ce qui améliore tout de suite mon humeur.

Je suis comptable pour une entreprise d’Etat. Mon travail ne me passionne pas, mais je ne m’ennuie pas non plus et je pousse la porte de mon bureau avec trois minutes d’avance, ce qui amène un sourire de satisfaction sur le visage de mon chef.

Je suis encore de bonne humeur lorsque, ma journée terminée, je sors du bureau. Alors, je décide de ne pas rentrer immédiatement et de flâner un peu en centre-ville. Mais quand, le soir venu, je reviens enfin chez moi, c’est pour entendre Athéna me poser immédiatement des questions au sujet de mon retour plus tardif qu’à l’accoutumée.

« Vous avez quitté votre lieu de travail il y a deux heures et quarante trois minutes. Dans la mesure ou aucun autre téléphone n’a été régulièrement repéré auprès du vôtre, j’en déduis qu’il ne s’agissait ni d’une rencontre amicale, ni d’un rendez-vous romantique. Il serait pourtant temps de penser à cela, votre dernière aventure remonte à onze mois, une semaine et trois jours. Il n’est pas bon pour un être humain de rester constamment seul. »

Je lève les yeux au ciel et réplique, sarcastique

« Je ne suis jamais seule, Athéna. Tu es toujours là. »

La voix mécanique ne relève pas l’ironie, mais choisit plutôt de m’interroger.

« Pourquoi être restée si longtemps en centre-ville ? Vous n’y aviez aucune rencontre programmée, et les données de votre téléphone indiquent seulement des déambulations apparemment sans but. »

Je sais que, même si je n’ai rien fait de répréhensible, je dois répondre, sous peine d’avoir des ennuis avec les agents du gouvernement, alors, je fais ce qui m’exaspère profondément dans mes relations avec mon assistante de vie, je me justifie.

« Je me suis promenée et j’ai fait du lèche-vitrine. Il fait beau et j’ai eu envie d’en profiter un peu, tout simplement. »

Elle ne dit plus rien, sans doute satisfaite de ma réponse. Je pousse un petit soupir de soulagement, heureuse de pouvoir me détendre un peu dans le calme, puis vais m’installer sur le canapé avant d’allumer le téléviseur et de regarder distraitement le programme d’état.

 

Le week-end venu, je passe le plus de temps possible hors de chez moi. Pour oublier Athéna cinq minutes, bien sûr, mais aussi par goût. Parce que j’aime aller courir le matin, retrouver les quelques copains et copines qui m’accompagnent dans ces moments-là, et que j’aime tout autant m’attabler avec eux autour d’un verre une fois notre effort terminé.

L’après-midi, comme souvent le samedi, je me rends au cinéma. Et là, alors que je consulte le programme qui est affiché, hésitant entre un film qui relate l’histoire de notre pays et de sa révolution numérique d’une part, et une comédie encensée par la critique pour sa drôlerie d’autre part, je la vois.

Elle papote avec une amie, tapotant sur l’appareil pour acheter son ticket, que, comme tout un chacun, elle paie avec son téléphone, et je ne peux détacher mon regard de sa silhouette.

Aussi jolie que dans le tram du matin, elle est vêtue de manière plus décontractée, d’un jean et d’un chemisier de couleur vive, alors que ses cheveux blonds, habituellement noués en queue de cheval, flottent librement sur ses épaules. Elle ne m’a pas remarquée et je reste à l’observer en souriant un peu bêtement, ravie que le hasard, ou la chance, m’offre ainsi l’occasion de, peut-être, faire vraiment sa connaissance.

Et puis, juste quand je décide de m’avancer vers elle, oubliant que je n’ai toujours pas choisi quel film aller voir, je la vois faire un geste qui me sidère. J’en oublie de faire un pas, et reste là, les bras ballants en me demandant si je ne devrais pas me pincer pour m’assurer que je ne rêve pas. Je n’ai guère le temps pour me poser la question cependant, puisque, après ce geste plus que surprenant, elle tourne le regard dans ma direction et me remarque aussitôt. L’expression qui se lit sans doute sur mon visage est certainement suffisamment éloquente pour qu’elle comprenne immédiatement que je l’ai vue confier subrepticement son téléphone à son amie. Tout de suite, je vois une lueur de crainte s’inscrire dans ses yeux verts et c’est ce qui m’amène à sortir de ma paralysie et à m’avancer de nouveau à sa rencontre. Elle se redresse, levant fièrement le menton à mon arrivée, comme si elle voulait me défier, attendant sans doute que je l’accuse de trahison envers le pays ou de je ne sais quoi d’autre.

Mais je ne fais rien de tout cela, me contentant de lui sourire avant de me présenter poliment.

« Je m’appelle Léna. Nous prenons le tram ensemble, tous les matins »

Elle hoche la tête et marmonne «je t’ai reconnue », la méfiance toujours présente dans son regard, mais c’est son amie qui se tourne vers moi pour m’interroger, le ton aussi soupçonneux que le regard de la jeune blonde. 

« Tu viens vers nous parce que tu as vu ce que nous venons de faire, n’est-ce pas ? J’imagine que tu as l’intention de nous dénoncer, ça te permettra de marquer des points auprès du gouvernement. »

A peine a-t-elle terminé sa phrase que je secoue négativement la tête, la fixant droit dans les yeux pour expliquer.

« Ce que j’ai vu m’a particulièrement surprise et je reconnais que j’ai très envie de savoir pourquoi vous avez fait ça, mais… »

Je me tourne vers la jolie blonde pour finir, la regardant bien en face elle aussi.

« Ce que je voulais surtout en venant à votre rencontre, c’est parler enfin avec toi, essayer de te connaitre. »

Si elle semble toujours tendue, ses lèvres esquissent une ombre de sourire, aussitôt réprimée, mais que j’ai le temps d’apercevoir. C’est suffisant pour que j’avance d’un pas dans sa direction et que j’insiste.

« Quoi que tu aies fait avec ton téléphone, ça ne change rien en ce qui me concerne. Je suis très heureuse que le hasard nous ait permis de nous rencontrer ici et je te répète que ce que je voudrais, c’est que nous en profitions pour passer un moment à bavarder ensemble. »

Elle jette un petit coup d’œil à son amie, puis hoche la tête avant de me répondre.

« D’accord. Faisons ça. Viens donc à la séance avec nous, nous allions voir le film historique. As-tu déjà pris un ticket ?

Je fais un geste de dénégation et me tourne aussitôt vers l’appareil pour acheter ma place pendant que la jolie blonde se présente, désignant également celle qui l’accompagne.

« Voici ma cousine, Clarisse. Et pour ma part, je m’appelle Gabrielle. » 

Je souris, contente d’avoir enfin la réponse à ce qui me turlupinait depuis le début, à savoir connaitre la nature de la relation entre Gabrielle et Clarisse, d’autant qu’en apprenant leur lien de parenté je les observe un peu plus attentivement et que je ne note pas de ressemblance frappante. Légèrement plus grande que Gabrielle, Clarisse a des cheveux plus châtains que blonds, des yeux noisette et leurs visages n’ont guère de points communs, hormis peut-être, la forme de la bouche et du menton.  Il ne me faut que très peu de temps pour noter tout cela alors que je prends possession du ticket que je viens d’acquérir. Puis, lentement, nous nous dirigeons vers la salle de projection.

Nous ne parlons bien évidemment pas pendant le film, encore qu’il me semble entendre les deux cousines échanger quelques murmures pendant les bandes annonces, mais j’ignore ce qu’elles se disent et je ne cherche pas à le savoir, me concentrant plutôt sur l’écran et les images qui défilent.

Nous nous entre-regardons quelques secondes à la fin de la séance, jusqu’à ce que je propose d’aller prendre un verre, ce que mes deux compagnes acceptent sans hésitation.

Nous nous installons donc à la terrasse ombragée d’un café situé tout près du cinéma, et un silence un peu embarrassé s’installe alors que nous attendons que le garçon nous apporte nos commandes, mais je ne le laisse pas durer et interroge rapidement mes deux vis-à-vis sur des sujets sans importance, évitant soigneusement d’évoquer le geste interdit de tout à l’heure, craignant de les braquer.

J’apprends donc que Gabrielle est employée du fisc, tandis que sa cousine est infirmière, que la jeune femme blonde que je trouve si jolie et sa cousine ont le même âge et qu’elles ont passé de longs et fréquents moments à jouer ensemble durant toute leur enfance, ce qui leur a permis de développer une véritable complicité. Je leur parle aussi un peu de moi, de mon métier et des mes passe-temps, et puis, la conversation dérive vers nos assistants de vie.

Nous avons la possibilité de choisir le sexe de ceux-là, du moins de leur voix, et les nommer fait aussi partie de nos prérogatives. Si le nom de mon assistante est tout à fait classique, je suis particulièrement amusée par ceux qu’ont choisis les deux jeunes femmes qui me font face. En effet, Clarisse a choisi le nom fort poétique de sycophante, et Gabrielle, quant à elle, a nommé son assistante Potiron. Surprise de cette référence fruitière, je ne manque pas de l’interroger à ce sujet.

« Je pense que la présence de ces assistants est non seulement importune, intrusive et dérangeante, mais aussi ridicule. Alors, j’ai choisi un nom ridicule. »

Je ne retiens pas le petit rire que cette déclaration, faite avec le plus grand sérieux, déclenche en moi. Et je suis certaine que ma réaction, très spontanée, plait à la jeune et jolie inconnue du tram, comme je l’appelais en moi-même jusqu’à présent.

Je passe donc un très bon après-midi et, au moment de se quitter, je suis agréablement surprise par Gabrielle qui propose d’elle-même que nous nous revoyons bientôt, suggérant qu’il sera facile de mettre un rendez-vous au point durant nos trajets communs du matin.

Un drone de surveillance du gouvernement passe au-dessus de l’avenue qui mène à mon appartement lorsque je rentre, mais je suis d’humeur joyeuse et, contrairement à mon habitude, j’en oublie de grimacer en le voyant passer.

Le dimanche me semble particulièrement long, et quand le lundi matin arrive, je suis si impatiente que j’arrive en avance, obligée ensuite de patienter sur le quai jusqu’à l’arrivée de celle qui me plaît tant.

Elle me sourit dès qu’elle me voit et s’avance au-devant de moi en souriant, sa démarche gracieuse et son allure tout à fait détendue, sans doute parce qu’elle a déduit de son dimanche tranquille que j’avais su tenir ma langue au sujet de ce que j’ai vu au cinéma. Notre trajet est relativement court mais nous papotons agréablement et je suis presque étonnée, au moment d’arriver au bureau, que le temps soit passé si vite.

Bien sûr, ce commencement de rapprochement avec Gabrielle n’échappe pas à l’attention du gouvernement, et le soir même, à mon grand désappointement, Athéna aborde le sujet avec son manque de finesse habituel.

« Ce samedi, vous avez passé du temps avec Gabrielle Dupin, une jeune femme que vous croisez quotidiennement sur votre trajet en direction de votre travail. Cette femme, née le 14 juillet 2030, donc âgée d’une trentaine d’années, est employée au service du fisc national et a une sœur ainée et un frère cadet. Comme vous, elle est lesbienne et célibataire. Auriez-vous écouté mes conseils concernant votre vie sentimentale ? »

Je gonfle mes joues avant de soupirer profondément, mais réponds tout de même.

« Cela ne te regarde pas, Athéna. C’est personnel, intime. »

Mais mon assistante de vie ne se laisse pas décourager.

« Vous êtes dans l’obligation de me répondre, il est hors de question de cacher quoi que ce soit au gouvernement, et vous le savez pertinemment. »

Je hoche la tête, plus pour moi-même que pour Athéna qui ne tient jamais compte de ce genre de signe, puis répond, résignée.

« Je n’ai pas d’aventure avec Gabrielle, si c’est ce que tu veux savoir, pas encore en tous cas. Mais oui, elle me plaît, ça fait longtemps déjà que je l’ai remarquée, et j’espère que notre relation évoluera bientôt. »

« J’en serai ravie. Gabrielle Dupin est bien notée ainsi que sa famille proche, à l’exception de sa grand-tante du côté paternel, emprisonnée pendant trois ans pour avoir refusé de prendre son téléphone sur elle pendant ses déplacements hors de chez elle. Evidemment, c’est une peine particulièrement légère, mais le gouvernement venait juste de légiférer à ce sujet et la mansuétude était encore de mise à l’époque. Ceci dit, cette femme est maintenant décédée depuis plus de cinq ans et ne peut donc plus exercer la moindre influence négative sur sa petite nièce de quelque manière que ce soit. »

Je ricane :

« Quelle chance j’ai ! »

Athéna ne relève pas et reprend sa litanie de conseils que je n’ai pas demandés.

« Il va vous falloir la rencontrer régulièrement en dehors de vos trajets du matin. Après quelques rendez-vous, si vous la sentez réceptive, vous pourrez l’embrasser. Par la suite, si tout se passe bien et que vous vous entendez, votre relation pourra devenir plus sérieuse. »

Je n’ai rien à dire après cela, me contentant seulement de penser que si Athéna était une vraie personne au lieu d’une stupide voix mécanique, je lui ferais volontiers passer l’envie de se mêler de mes affaires. Malheureusement, je n’ai absolument aucune possibilité de la faire taire alors je laisse tomber et m’affale sur le canapé avant de prendre ma liseuse dont le contenu est bien évidemment contrôlé par l’Etat par le biais de la connexion internet, mais qui contient néanmoins quelques romans de qualité, particulièrement dans le domaine de la science-fiction. Athéna allume le téléviseur, et, si je n’écoute pas, j’entends tout de même des bribes de ce que raconte le programme d’Etat.

 

Je revois Gabrielle tous les matins, mais c’est le samedi suivant que nous nous retrouvons, dans un petit restaurant italien que j’ai déjà fréquenté et que je sais suffisamment agréable, tant au niveau de la qualité de ce qui est servi que de l’ambiance, pour que nous passions un bon moment.

Nous bavardons agréablement, revenant toutes deux sur les conseils prodigués pas nos assistantes de vie respectives. Ce genre de choses nous agace prodigieusement, et quelques remarques désobligeantes sont échangées à ce sujet. Mais, alors que nous arrivons au dessert, que personne n’est attablé près de nous et que nous sommes particulièrement détendues, je pose enfin la question que je retiens depuis le cinéma de la semaine dernière.

« Je suppose que tu te doutes que ta tentative de glisser ton téléphone à ta cousine, la semaine dernière, m’a beaucoup intriguée, et m’intrigue encore. Veux-tu me dire de quoi il s’agissait ? »

Elle ne répond pas tout de suite, me jaugeant longuement d’un regard pensif, comme si elle pesait le pour et le contre, mais finit par prendre une décision et respire profondément avant de prendre la parole.

« J’espère pouvoir te faire confiance. Ce n’est pas si grave en fait, mais si le gouvernement apprenait ça, il est évident que j’aurais de très gros ennuis. »

Elle s’interrompt un instant, me regarde de nouveau dans les yeux, mais je ne cille pas et au bout de quelques secondes, elle reprend.

« J’ai beaucoup de mal avec la surveillance constante que nous subissons. Alors, de temps à autre, Je laisse mon téléphone à Clarisse, de manière qu’il soit repéré au cinéma, comme si j’y étais vraiment. Je rejoins ma cousine à la sortie de la séance, elle me rend mon téléphone, et la vie reprend comme à l’accoutumée. »

Je hausse un sourcil, un peu épatée de savoir qu’elle est capable de prendre tant de risques, puis l’interroge de nouveau.

« Trouverais tu indiscret que je te demande ce que tu fais pendant que tu es libre de toute surveillance ? »

Elle hésite encore un instant, puis hausse les épaules d’un geste un peu fataliste.

« En vérité, je ne fais pas grand-chose, la plupart du temps, je vais au parc, non loin de là. »

Cette fois, je suis particulièrement étonnée.

« Tu prends autant de risques juste pour te promener au parc ? Alors que les drones effectuent régulièrement des contrôles pour vérifier justement que ce genre de choses n’arrive pas ?»

Elle a un sourire un peu désabusé

« Les vérifications des drones sont très aléatoires et je me débrouille pour ne jamais avoir l’air suspect. Mais ce que je veux, durant ces moments-là, c’est juste respirer, savoir que je ne suis pas espionnée pendant une heure et demie ou deux heures. Tu trouves ça bête ? »

Je réfléchis un peu à cette forme de libération qu’elle évoque et je dois avouer que je me demande quelle sensation peut provoquer le simple fait de ne pas être épiée, même si les drones de surveillance sont partout. Cette idée me fait sourire et je ne manque pas de le faire savoir à la jolie blonde, en face de moi.

« Je n’avais jamais pensé à faire ce genre d’expérience, mais de t’en entendre parler… Je dois dire que si j’en avais l’occasion, je tenterais volontiers quelque chose comme ça. »

Elle sourit doucement et répond tout bas « nous verrons ».

A vrai dire, je n’attendais pas de proposition directe ni même sous entendues, alors je suis ravie qu’elle semble l’envisager, même si pour l’instant, tout ça reste hypothétique. Mais je n’insiste pas là-dessus et nous finissons notre repas en discutant de choses plus légères, puis, le repas terminé, nous allons nous promener, justement dans le parc dont nous parlions auparavant.

 

Nous nous rapprochons de plus en plus au fil des semaines qui passent, nous voyant régulièrement durant les week-ends, et s’il arrive que Clarisse soit de nouveau là, ses absences sont de plus en plus fréquentes. Je profite énormément de chaque moment que nous passons ensemble, particulièrement lorsque la cousine de Gabrielle n’est pas là, et il me semble qu’il en est de même pour elle. D’ailleurs, environ un mois après notre rencontre fortuite au cinéma nous faisons ensemble l’expérience de ce que j’appelle « la libération provisoire », et qui se résume simplement à aller passer un peu plus d’une heure au parc. Nous confions toutes les deux nos téléphones à Clarisse, laquelle nous fait promettre de faire la même chose pour elle la semaine suivante, puis nous allons nous promener.

Mon premier réflexe est d’entrainer Gabrielle sous le couvert des arbres, supposant que nous serons ainsi plus ou moins cachées du survol des drones. Mais ma si jolie amie, dont ce n’est pas la première escapade de ce genre, me le déconseille, m’expliquant qu’au contraire, rester à l’abri de la végétation quelle qu’elle soit attirerait plutôt l’attention et entrainerait justement ce que nous souhaitons éviter, à savoir un contrôle de nos téléphones. Et nous aurions de très gros ennuis si les autorités nous remarquaient sans ceux-ci sur nous.

La promenade se déroule sans aucun problème ce jour-là, et même si nous n’avons rien fait d’extraordinaire, j’éprouve une grande exaltation à la simple idée d’avoir fait quelque chose d’interdit, mais surtout d’avoir vécu un peu plus d’une heure sans aucune surveillance, uniquement par moi-même en quelque sorte.

Gabrielle sourit de mon enthousiasme, me racontant qu’elle a souvent ressenti la même chose, même après plusieurs expérience de ce genre.

Ce petit moment nous a toutes les deux mises de très bonne humeur, et c’est particulièrement détendues, qu’après avoir récupéré nos téléphones et salué la cousine de Gabrielle, nous retournons au parc, appréciant la douceur de l’air en essayant de ne pas prêter attention aux drones qui survolent constamment la zone, que nous nous embrassons enfin.

C’est un moment romantique, plein de douceur et de choses non dites. Après quelques minutes passées à déambuler au milieu des arbres en fleur, nous nous asseyons sur un banc de bois afin d’apprécier la vue sur le lac, juste en dessous, lac sur lequel nagent cygnes et canards. Mais nous n’admirons pas tellement le joli plan d’eau pourtant enjambé par un petit pont de pierre charmant, préférant nous regarder l’une l’autre, nos yeux ne se quittant pas. Une très légère brise soulève doucement les mèches blondes de Gabrielle qui viennent caresser mon front et mes joues lorsqu’elle se penche vers moi pour effleures mes lèvres avec les siennes, me procurant de délicieux frissons qui ne cessent que bien longtemps après que nous ayons quitté le banc.

Ce soir-là, je rentre chez moi en sifflotant, mon cœur si léger et plein de joie que j’en oublie à quel point Athéna est à l’affut de chacune de mes réactions.

« D’après votre expression réjouie et votre bonne humeur si visible, je déduis que les choses avancent dans le bon sens en ce qui concerne votre relation avec la jeune Gabrielle Dupin. »

Je ne réponds pas, espérant contre toute probabilité que mon assistante de vie va en rester là, mais évidemment, ce n’est pas le cas.

« Ça fait sept semaines aujourd’hui que vous avez commencé à vous voir toutes les deux, et je trouve surprenant que vous ne vous soyez jamais rendue l’une chez l’autre. Je vous suggère donc de penser à l’inviter ici, ce serait un pas supplémentaire dans votre relation. »

Je lève les yeux au ciel, plus qu’agacée par ces recommandations.

« D’abord, tes suggestions ne m’intéressent pas, Athéna. Ensuite, si nous ne nous rendons pas visite, c’est justement pour ne pas avoir à supporter tes remarques et réflexions dans un moment que nous souhaiterions intime. De plus, même si j’ignore où se trouvent exactement les caméras, nous n’avons absolument aucune envie d’être espionnées. »

Cette fois, aussi étrange que ça me paraisse, Athéna semble presque vexée et son ton est particulièrement revêche.

« Je suis tout à fait capable de discrétion, cette option est présente dans mon programme. »

Je ne peux retenir un « ça ne m’a pas frappée jusqu’à présent » auquel elle ne répond pas, et si elle n’était pas une machine, je serais persuadée qu’elle boude. Heureuse de cette tranquillité inespérée,

Je vais m’installer sur le canapé, appréciant malgré moi le fait que cette assistante de vie si agaçante a déclenché le lave-linge, le lave-vaisselle et l’aspirateur pendant mon absence. Un petit robot s’est aussi chargé de nettoyer les vitres et la salle de bain. Satisfaite de ne pas avoir à me préoccuper des tâches ménagères, je fais mine de suivre le programme gouvernemental en rêvassant agréablement.

 

Les week-ends ne nous suffisent plus depuis longtemps et nous nous arrangeons dorénavant pour nous voir le soir, après nos journées de travail. Gabrielle quitte son bureau un peu après moi, et je l’attends plus ou moins patiemment pratiquement un soir sur deux. Nous ne faisons pas grand-chose, nous contentant en général de nous promener en bavardant de choses et d’autres, mais ce soir est un peu différent. Comme nous en avons pris l’habitude, nous marchons lentement dans les rues sous un soleil printanier, nos mains étroitement entrelacées, mais le sujet de notre conversation est très différent de ceux que nous abordons habituellement. En effet, après avoir été bizarrement silencieuse, alors qu’elle est plutôt d’une nature loquace, Gabrielle m’entraine dans une rue moins fréquentée, du genre de celles où l’on peut échanger quelques mots sans que tous les passants que nous croisons n’entendent nos paroles. La mine sérieuse, elle ne tourne pas autour du pot et m’interroge directement

« Cela te plairait-il de rencontrer mon frère ?

Je hausse un sourcil, un peu étonnée qu’elle me pose la question.

« Bien sûr, ça va de soi. Tu prends de plus en plus d’importance dans ma vie, Gabrielle. Et dans mon cœur. Alors, rencontrer ta famille me ferait très plaisir, évidemment. »

Elle secoue la tête mais sourit tout de même, peut-être touchée par ce que je viens d’admettre. Son regard est clair et franc quand elle reprend la parole.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Il ne s’agit pas de ma famille, même si nous pouvons aussi envisager une rencontre. »

Elle se tait un moment, semblant rassembler ses pensées, avant de poursuivre.

« Je n’ai cité que mon frère, Philippe, parce que je ne songeais absolument pas à une réunion familiale. En vérité, mes parents et ma sœur ne sont absolument pas au courant de ce que je vais te confier. Il s’agit de ce que nous faisons, Philippe, Clarisse, quelques amis et moi. »

Elle plante ses yeux dans les miens pour finir, le ton particulièrement grave.

« Des choses qui, si elles venaient à être connues, nous attireraient de très sérieux ennuis. »

Je hausse un sourcil, intriguée, bien que je commence à deviner dans quelle direction va cette conversation. Mais elle n’en dit pas davantage tout de suite, se contentant de me demander, la voix contenant un peu plus d’anxiété que d’habitude.

« Si tu ne te sens pas capable de garder un secret de cette ampleur, et je t’assure que ce n’est pas rien, dis-le moi immédiatement et nous n’évoquerons plus le sujet. »

Je n’ai aucune incertitude à ce sujet et je sais que, quel que soit ce dont il s’agit, et j’imagine qu’il sera question de ce qu’elle fait quand elle parvient à rester sans téléphone sur elle pendant une heure ou deux, et je n’hésite pas un instant pour répondre fermement.

« Tu n’as aucun souci à te faire. Je sais tenir ma langue, je suis prête à écouter tout ce que tu voudras bien me confier et à en assumer les conséquences. »

Elle a un petit mouvement approbateur du menton et prends une profonde inspiration mais ne marque plus la moindre hésitation avant de poursuivre, se rapprochant de moi pour parler plus bas.

« Plusieurs groupes se réunissent parfois, et je fais partie de l’un d’eux. »

Je la fixe avec intérêt, attendant qu’elle précise de quoi elle parle exactement, mais je n’ai pas à attendre longtemps puisqu’elle reprend aussitôt la parole.

 « Ces groupes ne se connaissent pas, seuls Philippe et l’un de ses amis, Marc, rencontrent quelquefois les autres, et assurent une certaine coordination. Mais en ce qui concerne mes camarades et moi, nous sommes une demi-douzaine seulement, nous ne connaissons pas les autres groupes, par souci de discrétion. D’après Philippe, c’est une condition de base pour la sécurité de tous. Quoi qu’il en soit, nous avons commencé à nous voir parce que nous pensions tous que la surveillance constante que tout le monde subit est insupportable, mais à présent, nous nous réunissons le plus régulièrement possible afin de trouver un moyen de changer les choses. » 

Je ne m’attendais pas à quelque chose de cette ampleur, pensant qu’il s’agissait seulement d’un comportement plus ou moins rebelle, du genre se débrouiller pour tromper un peu la surveillance du gouvernement, ou au moins son assistant de vie, mais rien de plus. Apparemment l’engagement de Gabrielle est beaucoup plus profond et sérieux que ce que je pensais. Mais je ne m’interroge pas pour autant et c’est tout à fait spontanément que je réplique, sans cacher mon enthousiasme.

« C’est formidable ! Bien sûr que je veux faire partie de ça ! J’espère vraiment pouvoir apporter ma pierre à l’édifice. »

Elle sourit, paraissant amusée de me voir montrer tant d’entrain, mais lève les mains vers moi dans un geste qui semble vouloir m’inciter à un peu de modération.

« Ce n’est pas si amusant que tu as l’air de le penser. C’est long, fastidieux, très difficile et c’est beaucoup de travail. »

Nous recommençons à marcher, retournant lentement vers les rues plus fréquentée, et je glisse ma main dans celle de Gabrielle, heureuse de sentir ses doigts serrer les miens, puis je l’interroge de nouveau.

« Beaucoup de travail ?  Que faites-vous donc durant ces moments où vous vous réunissez ? »

Elle jette un rapide coup d’œil autour de nous, vérifiant que personne ne peut nous entendre avant de m’expliquer succinctement.

« Nous étudions l’informatique… En fait, nous cherchons un moyen de pénétrer les systèmes du gouvernement afin de perturber, ou plus que ça, de carrément interrompre toute la surveillance et permettre ainsi, peut-être, de changer le régime sous lequel nous vivons depuis plus de vingt ans. »

Je ne le dis pas, mais je suis impressionnée par l’ambition de ce projet. Cela dit, ça me donne encore plus envie d’en faire partie, mais je n’ai pas la temps de poser une nouvelle question qu’elle précise, veillant à parler suffisamment bas pour ne pas attirer l’attention des passants.

« Pour ma part, je prends encore des cours d’informatique, que Philippe et Marc, dont c’est le métier, me dispensent ainsi qu’à Clarisse, et Dominique, une de mes collègues. Apparemment, d’après ce que nous disent nos « professeurs », plus nous serons nombreux à avoir le niveau nécessaire, mieux ce sera. Surtout si l’un de nous, ou plusieurs, se faisaient prendre.

Mais le vrai problème, ce qui nous gêne énormément, c’est justement la difficulté que nous avons à nous réunir. »

Elle lève une main vers le ciel et précise.

« Les drones sont partout, et surtout, il est impossible de travailler sur un ordinateur sans être relié à internet, donc espionné et surveillé. »

Cette dernière remarque tempère l’enthousiasme que je ressentais jusqu’à présent en me rappelant que c’est d’un jeu dangereux qu’il s’agit. Toutefois, je garde cette pensée pour moi, d’abord parce que Gabrielle le sait pertinemment, ensuite parce que la conversation va s’arrêter là pour le moment puisque nous arrivons à destination, le quai du tramway où nous savons que tout est encore plus surveillé que partout ailleurs.

Nos mains sont toujours entrelacées et nous nous asseyons serrées l’une contre l’autre, faisant soupirer d’un air attendri une vieille dame installée en face de nous. Mais le trajet est court, et nous nous quittons après un baiser langoureux qui me donne envie de beaucoup plus.

Bien évidemment, ma gaieté est immédiatement douchée par Athéna dès que je franchis le seuil de mon appartement.

« Votre aventure avec Gabrielle Dupin a débuté il y a un peu plus de deux mois. Mais il est plutôt surprenant que vous vous contentiez de rencontres de quelques heures le week-end et encore plus brèves le soir, alors que statistiquement, après un temps plus court que celui-là, 98 % des couples sont passé à une relation plus intime. N’avez-vous donc pas envie d’approfondir ce qui ressemble pourtant à un attachement sincère ? »

Je n’ai aucune envie de répondre à ce genre de question, mais d’une part, je sais que j’y suis pratiquement contrainte, et d’autre part je me demande si, compte tenu des activités du groupe de Gabrielle, nous ne devrions pas essayer de faire profil bas et de ne surtout pas nous faire remarquer de quelque manière que ce soit. Alors, je tâche de ne pas montrer mon agacement et j’explique d’une façon que j’espère naturelle.

« Nous avons décidé de prendre notre temps afin d’être sûres de nos sentiments avant de nous engager. Après tout rien ne nous presse. »

« C’est un comportement plutôt inhabituel. »

Mon assistante de vie n’en dit pas plus, mais c’est justement ce qui me parait un peu inquiétant. En temps normal, elle n’hésite jamais à me faire connaitre sa désapprobation, quel que soit le sujet, et je songe qu’il faudra que j’en parle rapidement à Gabrielle. Malheureusement, les transports en commun sont si surveillés qu’il est hors de question que je lui en touche un mot demain matin. Il y a une trentaine d’années, la plupart des citoyens possédait un véhicule particulier, ce qui aurait été bien plus pratique pour parler à l’abri des oreilles indiscrètes, et j’ai même vu certaines de ces voitures dans le musée d’état, mais dorénavant, les transports en commun sont obligatoires, ce qui permet au gouvernement de surveiller la population de manière bien plus efficace, même si c’est sous couvert d’écologie.

Je dois donc attendre le lendemain soir pour évoquer ce sujet avec ma belle amie blonde. Mais à ce moment-là, je la vois arriver accompagnée d’un jeune homme que j’identifie immédiatement comme son frère tant la ressemblance est frappante. Aussi blond que Gabrielle et à peine plus grand qu’elle, il a le même regard clair et un sourire pratiquement identique. Ils s’avancent tous deux vers moi et j’en oublie un instant tous les soucis que j’ai en tête, tant je suis subjuguée par le charme et la beauté de ma petite amie.

Philippe me salue chaleureusement avant que je dépose un petit baiser sur les lèvres de Gabrielle, puis nous quittons tous trois rapidement les quais pour nous asseoir sur un banc, dans une rue pas trop passante. Nous n’avons pas énormément de temps devant nous, traîner dehors jusqu’à la nuit alors que ce n’est l’habitude d’aucun d’entre nous, serait considéré comme suspect peut-être, ou au moins comme un comportement bizarre. Mais je peux tout de même évoquer mes inquiétudes et il se trouve que ma petite amie a eu le même sujet de réflexion, interpellée elle aussi par les commentaires de Potiron, son assistante de vie. Cela suffit pour que nous convenions de nous retrouver chez moi, ce samedi. Ce n’est certes pas un grand sacrifice pour nous, nous sommes toujours impatientes de nous voir et si ça n’avait pas été dans mon appartement, nous nous serions arrangées pour nous rencontrer de toute façon, où que ce soit. D’ailleurs, s’il n’y avait la présence plus qu’envahissante d’Athéna, j’aurais invité Gabrielle depuis longtemps. Mais puisque nous voulons éviter d’attirer l’attention du gouvernement, nous passerons outre aux commentaires indiscrets et tenterons simplement de ne pas donner trop de grain à moudre ni à mon assistante de vie, ni au gouvernement.

Je discute aussi avec Philippe, qui m’explique succinctement ce que fait son groupe informatique, ce qui correspond à ce que m’avait déjà expliqué sa sœur ainée. Mais il me rappelle également qu’il s’agit là de quelque chose de dangereux qui pourrait nous amener à être convaincus de trahison si le gouvernement venait à apprendre ce que nous préparons, et que la discrétion doit être notre premier souci. Ensuite, il me précise que, s’il sera facile de nous rencontrer puisque la relation entre Gabrielle et moi est connue, il est parfois malaisé de réunir le groupe entier en même temps, ce qui amène ces réunions à ne pas être trop fréquentes, même si, officiellement, il s’agit simplement d’un groupe d’amis qui passent du temps ensemble. La plupart des « cours », se font sur papier, dans les endroits les plus improbables, en règle générale en pleine nature ou dans les quelques parcs et squares de la vile là où la surveillance se résume aux seuls drones.

 

Gabrielle arrive vers midi ce samedi et nous commençons par nous attabler devant un repas simple que j’ai préparé, moi qui ne suis pourtant pas très douée pour la cuisine. Peut-être bêtement, je me suis mis en tête que ça ferait plaisir à Gabrielle. Alors, malgré les commentaires quelques peu sarcastiques et les suggestions et conseils inopportuns d’Athéna, je m’applique à composer entrée et plat principal, et si le résultat n’est pas grandiose, il est tout à fait mangeable. J’ai acheté le dessert chez un pâtissier professionnel et nous prenons le café dans le salon, assises sur le canapé devant la télé allumée par Athéna, mais à laquelle nous ne jetons pas un seul coup d’œil, trop occupées à nous regarder l’une l’autre.

Notre premier baiser est très léger, à peine une caresse de mes lèvres sur les siennes, mais dès le deuxième, nous laissons nos sentiments s’exprimer de manière bien plus intense. Ensuite, j’arrête de compter pour ne plus penser qu’aux sensations que j’éprouve, au désir que je ressens, aux délicieux frissons que me procurent les mains de Gabrielle dans mes cheveux et sa bouche sur la mienne.

Et puis, alors que ses mains errent sous mon tee-shirt, que sa cuisse s’insinue entre les miennes tandis que mes mains, elles, se promènent sur son torse, commençant à défaire le premier bouton de son chemisier, je cesse toute caresse, me redressant brusquement, ce qui amène un regard éberlué, ainsi qu’une petite lueur de déception, dans les yeux de ma petite amie.

Elle n’a cependant pas besoin de me poser la moindre question puisque je lui explique immédiatement, pointant mon index vers le plafond.

« Je dois dire que je n’ai guère envie d’offrir ce genre de spectacle à Athéna. »

Elle hoche la tête, semblant partager mon opinion, mais n’a pas le temps de me répondre que déjà, mon assistante de vie intervient, le ton sentencieux.

« La discrétion est intégrée dans ma programmation. Si j’étais humaine, on pourrait dire que je détourne pudiquement les yeux. »

Je ricane et réplique, un peu d’amertume dans la voix.

« Tu vas trouver ça surprenant, mais j’ai du mal à te croire, Athéna. »

« Vous devriez pourtant. Je vous assure que vous pouvez vous livrer à toutes les activités possibles et imaginables sans que ma présence vous dérange de quelque manière que ce soit. »

Nous roulons toutes deux les yeux avec un bel ensemble, puis je me lève, tendant la main vers Gabrielle pour l’aider à se mettre debout elle aussi. Je jette un coup d’œil par la fenêtre pour constater que si le ciel est encore couvert, la pluie qui tombait ce matin a cessé. Regardant ma petite amie, mon ton contient un peu de résignation alors que je lui suggère de sortir.

« Allons donc nous promener, il ne pleut plus et la température est douce, alors autant prendre l’air. »

Elle acquiesce avec un enthousiasme qui me parait un peu forcé et pour tout dire, un peu excessif.

« Oui, quelle excellente idée ! »

Nous nous préparons donc, enfilant chaussures et blousons, et bien entendu, la voix d’Athéna résonne encore une fois.

« Il pleuvra de nouveau dans une heure et 43 minutes. De plus, le vent va se lever. Vous devriez rester ici. »

Nous ne répondons ni l’une ni l’autre et, miraculeusement, mon assistante de vie n’insiste pas.

Sitôt dans la rue, je passe un bras sur les épaules de Gabrielle, la tirant contre moi pour déposer un petit baiser sur sa joue avant de murmurer.

« Je suis désolée pour tout à l’heure, mais je n’arrive pas à faire abstraction de la présence d’Athéna et des caméras. »

Elle hoche la tête et glisse son bras autour de ma taille, son sourire m’indiquant qu’elle n’éprouve aucune rancune à ce sujet.

« Je ne suis pas fan des assistants de vie moi non plus, tu peux me croire. Par contre, pour ce qui est des caméras… Es-tu vraiment sûre de leur existence ? »

Pendant une seconde, j’en reste sans voix. Et puis, je me reprends et un sourcil monte haut sur mon front alors que je l’interroge.

« Je suppose que tu plaisantes, n’est-ce pas ? Tout le monde est surveillé dans ce pays, constamment. Je suis absolument certaine que chaque logement est équipé de caméras. »

Elle secoue négativement la tête puis lève les yeux vers moi pour répondre, le ton tout à fait sérieux.

« D’après Marc, le copain de Philippe, équiper les logements de toute la population du pays, pour les gérer et les stocker ensuite, reviendrait beaucoup trop cher, pour un rendement plutôt faible. Le gouvernement se contenterait donc des renseignements que les assistants de vie, et les téléphones bien sûr, peuvent transmettre.

Je ne peux retenir le « Quoi ? » incrédule et sonore qui s’échappe de ma bouche. Mais je me reprends aussitôt pour questionner ma petite amie.

« Et comment Marc peut-il savoir ça ? A-t-il des informations dont nous ne disposons pas ? D’où les tient-il, d’ailleurs, ces fameuses infos ? »

J’ai bien d’autres questions qui me viennent à l’esprit, mais ma compagne m’invite à me taire d’un geste de sa main levée devant moi, avant de me répondre tout bas, sans oublier de regarder autour de nous auparavant.

« Marc travaille dans un service qui gère les informations transmises par les drones. Dans le secteur Nord de la ville, loin de son logement et de ceux de toute sa famille, bien sûr. Il est plutôt au bas de l’échelle hiérarchique et n’a personnellement accès qu’à des données cryptées, mais il écoute beaucoup, observe encore plus et déduit ce qu’il peut de tout cela. Evidemment, il n’a aucune vraie certitude à ce sujet, mais la probabilité qu’il ait raison est plutôt élevée. »

Je grimace, dubitative.

« Pourtant, les paroles d’Athéna, ne m’ont guère laissé de doute à ce sujet. »

Je fronce les sourcils, essayant de me souvenir si mon assistante de vie a déjà évoqué expressément des caméras, mais je dois reconnaitre que rien de précis ne me vient en mémoire. Près de moi, Gabrielle me laisse chercher quelques instants avant de reprendre, parlant toujours tout bas.

« Les assistants ne peuvent pas mentir, en principe en tous cas. Mais leurs programmes sont suffisamment sophistiqués pour qu’ils n’aient aucun mal à sous-entendre quelque chose de faux, ou à ne pas corriger les erreurs d’appréciation de leurs humains. »

Tout cela me laisse songeuse, mais je trouve néanmoins que l’absence de caméras, dans mon appartement en tous cas, me plairait beaucoup. La surveillance constante dont je suis victime, comme tout un chacun dans ce pays, m’a toujours énormément pesé, et savoir que je ne suis espionnée que par Athéna, ce qui est déjà particulièrement lourd en soi, me délivre d’un énorme poids et me procure un sentiment de soulagement intense. Et puis, je me dis que puisque nous ne serons sans doute pas filmées, peut-être devrions nous reprendre ce que j’ai interrompu tout à l’heure. Je jette un petit coup d’œil vers le ciel, remonte la fermeture de mon blouson et regarde ma petite amie, un léger sourire sur les lèvres.

« Athéna avait raison tout à l’heure. Le vent commence à se lever et le ciel se couvre de nouveau. La pluie ne va tarder à refaire son apparition. Sans doute devrions nous retourner chez moi. »

Je remue mes sourcils d’un manière suggestive qui la fait rire, mais c’est avec un grand sérieux qu’elle me répond.

« Ton assistante de vie sera encore là, tu sais. »

Je hoche la tête et hausse une épaule.

« Ça t’ennuie ? »

Elle secoue négativement la tête, son expression vaguement moqueuse.

« Pas autant que toi. »

 

Athéna exprime sa surprise de nous voir déjà revenir dès que nous passons le seuil, mais nous lui expliquons que ce sont les conditions météo qui nous ont incitées à rentrer, ce à quoi elle répond, semblant très satisfaite d’elle-même.

« Je vous avais prévenues. Vous devriez tenir compte de mon opinion plus souvent. »

Bien que je sache que mon assistante de vie ne tient jamais compte de ce genre de geste, je hausse les épaules, un peu agacée, mais Gabrielle, elle, prononce avec amabilité.

« Eh bien, tu avais raison et nous nous excusons de ne pas t’avoir écoutée. »

Ce ton de voix très aimable me surprend, et mon sourcil droit monte haut sur mon front alors que je regarde ma petite amie qui fait aussitôt une petite mimique pour m’indiquer de ne pas insister là-dessus. Je hoche la tête pour signifier mon accord, prends sa main et l’entraine dans ma chambre. Elle me suit sans difficulté, nous nous asseyons côte à côte sur mon lit, puis nous nous regardons, un peu embarrassées. J’ai terriblement envie d’elle mais ce n’est pas la situation dont je rêvais. J’aurais aimé davantage de spontanéité, un élan comme celui que j’ai rompu tout à l’heure et elle semble un peu gênée elle aussi. Alors, nous restons sans bouger, Gabrielle se contentant de s’appuyer contre moi en posant sa tête sur mon épaule, tandis que je prends sa main dans la mienne, baissant les yeux sur mes doigts qui jouent avec les siens. Nous restons un moment sans rien dire et finalement, c’est ma petite amie qui rompt le silence, murmurant comme pour elle-même.

« C’est presque difficile comme ça. »

Je souris amèrement et hoche la tête pour toute réponse.

Après un moment silencieux durant lequel nous restons ainsi, Gabrielle pousse un soupir, s’allongeant sur le lit, dans le sens de la largeur, et me tendant les bras pour m’encourager à me coucher moi aussi, joignant un petit « viens » à son geste.

Je ne me fais pas prier et obéis à sa demande en la rejoignant aussitôt, profitant que ses bras sont toujours tendus vers moi pour me glisser entre eux. Elle resserre son étreinte et, très vite, nous commençons à nous embrasser doucement. Mais cette douceur ne dure pas et il faut peu de temps pour que, comme sur le canapé tout à l’heure, nous laissions parler nos désirs…

Cette fois, je ne me laisse pas perturber par l’idée qu’Athéna nous observe peut-être, ou nous écoute, et après de délicieux moments, nous sommes toutes les deux enlacées sous le drap que Gabrielle a tiré sur nos corps nus. Je soupire de contentement, amenant ma petite amie à me jeter un petit coup d’œil amusé. Elle dépose un baiser léger sur mes lèvres, puis se redresse vivement, tendant ensuite une main vers moi pour m’inciter à me lever aussi, m’expliquant rapidement.

« Je me sens si bien maintenant que si nous restons là, je ne vais pas tarder à m’endormir. Alors je suggère que nous bougions un peu, qu’en penses-tu ? »

Je bondis aussitôt sur mes pieds, négligeant sa main tant mon mouvement est vif, puis lui jette un regard curieux.

« As-tu une idée précise en tête ou bien veux tu seulement que nous nous promenions ? »

Elle sourit tout en secouant négativement la tête.

« En fait, je pensais plutôt que nous pourrions aller passer la soirée avec Philippe. Il n’est même pas nécessaire que je l’appelle pour vérifier s’il est disponible puisque j’avais évoqué cette possibilité avec lui hier soir. »

Qu’elle veuille voir son frère avec lequel elle est très proche et qu’elle rencontre pratiquement tous les jours m’interpelle, et je me demande s’il s’agit vraiment d’une simple visite de courtoisie ou s’il n’y a pas là un autre motif, mais je ne pose évidement aucune question à ce sujet, me contentant d’acquiescer avec enthousiasme.

Nous prenons toutefois le temps de prendre une douche, qui dure d’ailleurs bien plus longtemps que prévu, nous rhabillons en devisant gaiement et de sujets sans importance, jusqu’à ce qu’Athéna, que j’avais presque oubliée, nous donne son opinion sur ce que nous comptons faire de notre soirée, juste avant que nous quittions mon appartement.

« C’est une très bonne chose que vous fréquentiez la famille Dupin, mais il faudra aussi rencontrer les parents de Gabrielle, ainsi que sa sœur, même si elle vit un peu plus loin. D’autre part, puisque cette romance semble être sérieuse, il serait bon que vous pensiez à présenter aussi vos parents à votre amie. »

Je lève les yeux au ciel mais je n’ai pas le temps de faire savoir à mon assistante de vie à quel point j’étais impatiente de connaitre son avis sur la question, que je sens la main de ma petite amie sur mon bras tandis qu’elle fait « non » de la tête. Je me mords donc la langue, mais sitôt que nous sommes dans la rue, j’interroge ma compagne à ce sujet.

« Pourquoi m’avoir empêchée de répondre à Athéna ? »

Elle hausse les épaules.

« Parce qu’il me semble qu’il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Certes, tu ne t’attireras sans doute pas d’ennui en répondant avec trop de vivacité à ton assistante de vie, ou en utilisant l’ironie comme tu le fais apparemment souvent, mais aussi bizarre que ça puisse paraître, ces machines semblent quelquefois susceptibles et il est préférable qu’elle n’ait rien à signaler à ton sujet, que les autorités t’oublient un peu en quelque sorte. »

Je hoche la tête, pas convaincue que changer complètement de comportement ne soit pas plutôt quelque chose qui pourrait surprendre, au contraire, mais à cela, Gabrielle répond avec un sourire tout à fait angélique.

« Ils penseront que tu subis une bonne influence de ma part »

Je ricane mais ne réplique rien, me contentant de passer un bras sur les épaules de ma compagne alors que nous marchons dans un quartier particulièrement moderne de la ville. La pluie a cessé et je lève les yeux vers le sommet des plus hauts gratte-ciel, faits d’acier rutilant, souriant alors que j’admire les formes tarabiscotées et les toits colorés en forme de dôme comme on en construit beaucoup de nos jours.

C’est dans ce quartier que vit Philippe, et nous arrivons rapidement en bas de son immeuble. Evidemment, Gabrielle connait le digicode par cœur et il ne faut que peu de temps pour que nous entrions dans un ascenseur spacieux et si rapide qu’il ne nous faut guère plus de quinze secondes pour arriver au dix-huitième étage.

Le frère de ma petite amie nous reçoit avec un sourire un peu contraint qui me surprend. S’il a l’air d’être tout à fait heureux de voir sa sœur, et moi aussi d’ailleurs, un pli de contrariété, qu’il n’essaie pas d’effacer, ride son front et l’expression qu’arbore Clarisse, dont je découvre la présence en avançant au-delà de l’entrée, n’est pas plus réjouie. Nous remarquons cela toutes les deux mais ne posons pas de questions, bien trop conscientes qu’ici, comme partout ailleurs, les murs ont des oreilles.

Nous nous asseyons donc tous les quatre autour de la table de la salle à manger, et alors que Clarisse s’occupe à servir des boissons, Philippe s’éclipse un instant pour revenir avec quelque chose qui, bien que n’ayant pas vraiment disparu devient de plus en plus rare, un calepin et des stylos. Avec une mimique nous indiquant de ne rien dire à ce sujet, il place le carnet devant lui et commence aussitôt à écrire, faisant ensuite circuler ce qu’il vient d’inscrire sur le papier autour de la table de manière à ce que nous puissions le lire toutes les trois.  Dans le même temps, ma petite amie et sa cousine entament une conversation à propos de la météo afin de donner le change à l’assistant de vie.

Un peu décontenancée par l’écriture manuscrite, quelque chose que je ne vois pratiquement jamais, je déchiffre tout de même le petit texte sans difficulté, apprenant ainsi qu’un des membres du groupe de Marc a été appréhendé par les agents de l’état. Haussant un sourcil, j’interroge Philippe du regard, lequel reprend son papier pour nous préciser qu’il ignore la raison de cette arrestation.

Après cela, même les deux cousines cessent de parler, et je sens un petit frisson de crainte me parcourir l’échine. Pourtant, je suis la première à me reprendre et engage la conversation avec la première chose qui me traverse l’esprit, la famille de ma petite amie.

Je prends donc des nouvelles de sa sœur, que je ne connais pas, et de ses parents que je n’ai jamais vus eux non plus. Il apparait que ceux-ci ont entendu parler de moi et manifestent le désir de me rencontrer bientôt. Mais je dois dire que, malgré nos efforts, la conversation est assez décousue, notre attention étant surtout focalisée sur le carnet et ce que nous y écrivons. D’ailleurs, l’assistant de vie de Philippe s’en rend rapidement compte et ne manque pas de nous interpeller à ce sujet.

« Votre discussion me paraît bizarre, comme si vous ne pensiez pas vraiment à ce que vous vous dites. Pourriez-vous m’expliquer cela ? »

Philippe lève les yeux au ciel et soupire bruyamment.

« Nous le faisons exprès, juste pour entendre ta voix si mélodieuse. »

Je ne retiens pas un petit rire, provoqué autant par la réplique du frère de Gabrielle que par la nervosité que je ressens devant la situation un peu anxiogène que nous vivons. Mais Focus ne semble pas amusé et reprend, le ton moralisateur.

« Vous donnez surtout l’impression de cacher quelque chose »

Cela nous fait tous dresser l’oreille, mais Philippe s’empresse de répondre avec un naturel confondant et le ton volontairement bourru.

« Que veux-tu que nous te cachions ? Nous sommes simplement si gênés d’être surveillés que cela nous ôte tout naturel. »

« Vous êtes tous jeunes et connaissez les assistants de vie depuis toujours. Il faut vous désinhiber. »

Aucun de nous n’a de réponse à ça, mais nous cessons de faire circuler le carnet, et entamons une conversation sur les derniers succès du gouvernement en matière de technologie dont parlent tous les journaux, ceux qui passent à la télévision d’état, mais aussi ceux qui paraissent sur les téléphones de toute la population, sans qu’elle y soit abonnée d’ailleurs. Il est question de téléphone encore plus perfectionnés que les modèles actuels que nous avons tous en poche, des appareils détectables dans un rayon encore plus large, ce que le gouvernement justifie en expliquant  se soucier de la sécurité de la population, puisque plus personne ne pourra s’égarer ou rester gisant au fond dans un ravin après un accident ou un problème de santé quelconque, sans être très rapidement retrouvé. L’hypocrisie de tout cela, évidente, amène un sourire amer sur mes lèvres et je distingue clairement le même genre de réaction chez chacun des membres de la famille Dupin qui m’entoure, mais nous parvenons tous à suffisamment cacher nos sentiments et continuons la conversation comme si de rien n’était. Au bout de presque une heure, nous passons une commande de pizzas auprès de Focus, et Phillipe profite de ce moment où nous parlons fort et un peu tous en même temps, pour tremper les feuilles manuscrites de son carnet dans une bassine d’eau jusqu’à ce que plus rien ne soit lisible.

Ensuite, nous mangeons en conversant de chose et d’autre sans plus attirer l’attention de l’assistant de vie.

C’est en sortant, après une soirée terminée en regardant un résumé des derniers résultats sportifs de la semaine lors des jeux européens, émission choisie par Focus, que j’évoque enfin de vive voix les évènements de la soirée. Un bras sur les épaules de Gabrielle, que j’ai décidé de raccompagner chez elle à pied, négligeant les transport en commun, j’interroge doucement.

« Crois-tu que l’arrestation du camarade de Marc soit très dangereuse pour nous ? »

Elle a une moue un peu dubitative.

« A vrai dire, je n’en sais rien. Je n’ai jamais connu une situation de ce genre. Certes, les groupes sont indépendants les uns des autres, et nous ne nous connaissons pas, mais il y a un lien entre Marc et Philippe, et si Marc est dénoncé…. On ne sait pas ce qui pourrait arriver. »

Sous mon bras, je sens ses épaules se hausser légèrement alors qu’elle reprend, un peu d’incertitude dans la voix.

« La torture est interdite, et je suis persuadée que le gouvernement respecte certaines règles, ne serait-ce que pour éviter d’avoir à se justifier devant la communauté internationale, mais il existe des moyens qui ne laissent aucune trace, et ça, je serais prête à parier que l’état n’aura aucun scrupule à les employer. » 

Je hoche la tête et resserre légèrement ma prise sur les épaules de ma petite amie.

« Sans compter les drogues qui te font parler contre ta volonté… »

Je secoue la tête, poursuivant encore plus bas bien que les rues soient beaucoup moins encombrées que dans l’après-midi.

« J’ai bien peur que Marc ne soit dénoncé rapidement, et si c’est le cas, Philippe n‘est plus en sécurité. Toi non plus d’ailleurs. »

Comme son ton, sa réaction est très vive.

« Moi ? Toi aussi il me semble. A moins que tu n’aies l’intention de prétendre que tu n’es au courant de rien. »

Elle fronce les sourcils, semblant réfléchir aux mots qu’elle va prononcer.

« Ça pourrait être possible après tout. Tu peux prétendre que lors de tes quelques rencontres avec mon frère, vous n’avez eu que des conversations ordinaires. Ils pourraient te croire. En tous cas, tu as une chance et tu serais bien plus tranquille comme ça. »

Je n’en reviens pas qu’elle puisse imaginer que je vais me dégonfler parce que la situation devient difficile et je n’hésite pas à le lui faire savoir.

« Prétendre que je ne suis au courant de rien et continuer ma petite vie comme si de rien n’était ?

C’est une idée. Peu importe que je sois amoureuse de toi, que je savais parfaitement à quoi je m’engageais en rejoignant ton groupe, et que ma conscience me torturerait continuellement si je faisais ça. Il me suffirait de faire de que tu suggères pour ne pas avoir d’ennuis et vous laisser, toi et ton frère subir les conséquences de vos actes mais aussi des miens ! »

Je suis en colère, et si je tâche de ne pas parler trop fort, bien que la rue soit presque déserte à cette heure-là, mon ton est virulent et je suis sûre que mes yeux lancent des éclairs. Gabrielle, qui jusqu’à présent ne m’a jamais entendue dire un mot plus haut que l’autre, recule d’un pas, un peu étonnée par cet éclat. Mais, j’avance d’autant et poursuis.

« Il n’est pas question que je vous laisse tomber ! Je n’en ai pas envie et je suis très déçue que tu puisses l’envisager ! »

Je fais encore un pas pour prendre les mains de ma petite amie dans les miennes.

« Enfin Gabrielle ! Comment peux-tu seulement y penser ? N’as-tu donc aucune confiance en moi, en ce que tu représentes pour moi ? Crois-tu que je sois si lâche que je me défilerai sitôt qu’il y a le moindre danger ? »

Bizarrement, alors que mon regard furieux est, en général, suffisamment impressionnant pour que même ma mère hésite devant lui, Gabrielle, elle, affiche un large sourire qui me déconcerte un peu. Ceci dit, elle ne perd pas de temps pour me répondre, resserrant ses doigts sur les miens dans le même temps.

« Je ne suggérais cela que dans l’espoir de te mettre à l’abri, tu sais. Les sanctions pour ce genre d’infractions sont très lourdes, et passer plusieurs années dans un centre de rééducation, puis encore au moins une décennie en prison, n’est pas une perspective très réjouissante. D’autant plus qu’ils se feraient un plaisir de nous séparer. »

Elle hausse de nouveau les épaules et conclut plus doucement, souriant de nouveau.

« Néanmoins, je dois te dire que, malgré la situation, j’ai été ravie d’entendre que tu es amoureuse de moi. »

Je sens la colère me quitter aussi rapidement qu’elle était venue et l’enlace, déposant un petit baiser sur sa joue avant de reprendre la discussion sur ce qui me parait le plus inquiétant.

« A ton avis, crois-tu que nous ayons un moyen de savoir si le pauvre gars qui s’est fait prendre a parlé ? »

Elle a un sourire un peu désabusé.

« Il parlera, c’est certain. Avec les drogues qui vont lui être injectées, il parlera même à son corps défendant. La seule question, c’est de savoir quand. »

Elle fait une pause et reprend, le ton grave.

« C’est une situation que nous avions envisagé, Phillipe, Clarisse et moi. Nous nous sommes mis d’accord sur un mot de passe, un message qui doit alerter immédiatement celui qui le reçoit. D’ailleurs, si je t’envoie un mot dans lequel il est question de partager une glace à la pistache, tu sauras qu’il y a un gros souci et que nous devons aussitôt nous organiser pour disparaitre des radars le plus rapidement possible. »

Je hoche la tête et resserre ma prise sur elle, comme si de rapprocher nos deux corps pouvait me permettre de la protéger. Sa main droite court lentement le long de mon bras et malgré mon inquiétude, je ne peux que savourer la caresse. Malheureusement, elle reprend vite la parole, me ramenant sur terre à la vitesse de l’éclair.

« Il est temps que tu rentres chez toi maintenant. Avant d’aller te coucher, je te conseille de préparer un sac, ni trop lourd ni trop encombrant, dans lequel tu devrais mettre quelques affaires de rechange, un peu de nourriture, et surtout de l’eau. Un sac que tu emmèneras si je t’envoie un message qui parle de glace à la pistache. Il te faudra alors partir immédiatement et venir me retrouver, ou Philippe, devant le cinéma où nous avons fait connaissance. »

Je hoche la tête, cherchant déjà quel prétexte je donnerai à Athéna lorsqu’elle me questionnera au sujet de ces préparatifs, puisqu’il est hors de question de réussir à faire quoi que ce soit à son insu. Et puis, Gabrielle lève son visage vers le mien, pose ses mains sur mes joues et m’embrasse, avec tant d’intensité que la première pensée qui me vient à l’esprit est qu’elle est en train de me dire adieu. Je rouvre les yeux et me recule doucement, fixant ses jolis yeux verts à la recherche du moindre indice qui pourrait m’indiquer qu’il s’agit bien de ça. Mais je ne vois rien d’autre que de l’amour, et un peu d’anxiété.  Elle passe son index sur ma mâchoire, murmure « essaie de dormir un peu, si jamais le moindre problème se présente, nous aurons besoin d’énergie », puis se détache de moi et se tourne vers son immeuble. Plantée sur le trottoir, je la regarde taper le code, poser la main sur la poignée de la porte, puis se retourner pour me chuchoter :

« Surtout, fais bien attention à toi, Léna. »

Je hoche la tête, réponds «  Toi aussi » et ne la quitte pas des yeux tant qu’elle est à portée de vue. Ensuite, lentement, je rentre chez moi.

J’ai un petit sac à dos rangé dans le placard de l’entrée et c’est celui-là que j’ai l’intention d’utiliser, conformément aux conseils de Gabrielle, mais à peine ai-je ouvert la porte de mon appartement qu’Athéna m’interpelle

« Voilà un retour bien tardif. Heureusement que vous ne travaillez pas demain puisque ce sera dimanche. Avez-vous convenu d’une rencontre avec les parents de votre petite amie ? »

Sans répondre, j’attrape mon sac à dos et file dans ma chambre pour réunir quelques sous-vêtements, mais elle me pose aussitôt une nouvelle question.

« Que faites-vous donc à farfouiller dans vos tiroirs ? Etant donné l’heure à laquelle vous rentrez, j’aurais pensé que vous seriez allé vous coucher rapidement. N’êtes-vous pas fatiguée ? »

Cette fois, je lève la tête pour lui donner une explication, espérant qu’elle me croira.

« Gabrielle m’a demandé de lui donner un de mes tee-shirts, pour dormir avec. Alors, je préfère chercher lequel tout de suite, avant que ça me sorte de la tête. »

Bizarrement, ça a l’air de la convaincre, puisque son seul commentaire est un « Comme c’est mignon ! » que je trouve plutôt ridicule venant d’une voix mécanique sans vie ni âme. Mais je garde mon opinion pour moi et me dirige vers la cuisine. Là encore, à peine m’entend-elle ouvrir le placard contenant toutes les denrées non périssables que je possède, qu’elle m’interroge de nouveau.

« L’assistant de vie du frère de votre petite amie a commandé des pizzas. J’en déduis que vous avez tous diné. Que faites vous donc maintenant avec vos provisions ? »

Tout cela confirme l’absence de caméras. Manifestement, elle ignore ce que je fais exactement, et je n’ai aucun mal à lui mentir en lui affirmant que la pizza ne m’a pas suffi et que j’ai envie de grignoter un peu. Ce qui amène évidemment une réflexion sur ma manière de m’alimenter.

« Il n’est pas bon pour un être humain de manger en dehors des repas, d’autant plus que, depuis que vous fréquentez Gabrielle, vous faites moins de sport. Vous risquez de grossir et de souffrir de certaines pathologies liées au surpoids, telles que le diabète, le cholestérol, et j’en passe. Je vous conseille donc vivement de ne pas faire de ceci une habitude. »

Je hausse les épaules mais répond presque aimablement

« Tu as certainement raison. Mais ce soir est exceptionnel. »

 Les quelques bouteilles d’eau que j’ai d’avance sont dans le même placard que le reste, tout en bas, et mon sac est entièrement plein lorsque je termine. Je le dépose dans l’entrée, juste devant la porte, puis, estimant que j’ai suffisamment excité la curiosité de mon assistance de vie, je retourne à ma routine habituelle, et vais me doucher et me brosser les dents avant d’enfiler un pyjama. Et puis, juste au moment où, baillant à m’en décrocher la mâchoire, je m’apprête à me coucher, mon téléphone me signale l’arrivée d’un message. Je n’ai pas le temps de le consulter que déjà, Athéna m’interroge à ce sujet.

« Une glace à la pistache ? Ces pizzas ne devaient vraiment pas être copieuses ! Mais trouvez vous vraiment sérieuse l’idée de partir maintenant pour manger une glace ? « 

Je prends un petit temps pour répondre, en profitant pour commencer à me rhabiller le plus rapidement possible, mais prend la parole tout de même, un soupçon de fierté que je ne peux réprimer se glissant dans mon ton de voix alors même que je profère ce qui pourrait n’être qu’un gros mensonge.

« Je pense que la glace n’est qu’un prétexte, Athéna. Ce que veut réellement Gabrielle, c’est me voir. »

« Vous vous êtes quittées il y a moins de deux heures ! Je comprends bien que vous êtes amoureuses l’une de l’autre mais ceci n’a rien de raisonnable. »

Je ne suis pas encore tout à fait prête, alors je fais durer un peu la conversation pendant que j’enfile mon jean.

« L’amour n’est pas censé être raisonnable. »

Je remonte la fermeture éclair de mon pantalon, attrape mes chaussures et ouvre la porte juste au moment où mon assistante de vie m’interpelle

« Attendez ! Ne partez pas ! Il semblerait qu’il y ait un problème avec votre petite amie. »

Je n’attends pas la suite, heureuse d’avoir déjà ouvert la porte avant qu’Athéna ne puisse la verrouiller.

Je me dépêche mais j’évite l’ascenseur, craignant de me retrouver bloquée par les systèmes d’Athéna si je venais à l’utiliser, préférant les escaliers dont je  descends les marches deux à deux. Heureusement, mon appartement est au troisième et il faut peu de temps pour que j’arrive dans la rue, et c’est seulement là que je prends le temps de me chausser. Ensuite, j’hésite un instant. Je sais que si je ne veux pas être suivie et retrouvée immédiatement, je dois me débarrasser de mon téléphone, mais si Gabrielle cherchait à me joindre ? Mais je ne tergiverse pas longtemps et me dirige rapidement vers la station du tramway. Je vois une rame arriver et je me hâte, ne voulant surtout pas le rater, d’autant plus qu’à cette heure-là, le trafic est beaucoup moins soutenu qu’en journée. Je descends à la station suivante, juste après avoir déposé mon téléphone dans le wagon, coincé entre deux sièges. L’idée que le gouvernement pourrait suivre le signal émis me fait ricaner, c’est la ligne la plus longue et ce subterfuge pourrait me donner une bonne vingtaine de minutes de répit, au moins. Davantage s’ils ne comprennent pas ma petite ruse tout de suite. Bien que je marche le plus vite que je le peux, allongeant mes longues jambes sur les trottoirs, je me refuse à courir afin de ne pas attirer l’attention de qui que ce soit, et il me faut quelques minutes pour arriver devant le cinéma.

Gabrielle est déjà là, portant comme moi un sac sur les épaules, en compagnie de son frère qui, lui, n’a visiblement pas eu le temps de préparer quoi que ce soit. Ils jettent tous les deux des coups d’œil nerveux autour d’eux, faisant les cent pas sans pouvoir cacher leur fébrilité. Les traits de ma petite amie s’éclairent quand elle me voit arriver, son visage exprimant un grand soulagement, tandis que Philippe, lui, garde une expression soucieuse et continue de regarder à droite et à gauche. J’enlace Gabrielle, heureuse de la retrouver déjà malgré les circonstances, mais son frère ne nous laisse pas profiter du moment et vient aussitôt interrompre ce petit moment de tendresse.

« Dépêchons nous ! Nous ne pouvons pas rester là plus longtemps ! »

Puis, s’adressant directement à moi.

« Ton téléphone, as-tu pensé à t’en débarrasser ? »

Je hoche la tête.

« Il se promène dans le tramway. »

Il interroge encore.

« Tu es sûre de ne pas avoir été suivie ?

C’est une chose à laquelle je n’ai pas prêté attention, mais je réponds tout de même.

« Je ne le crois pas, non. »

Ça a l’air de le satisfaire, et il désigne l’avenue, devant nous.

« Alors allons-y. Il ne faut pas traîner ici. »

Mais si je suis prête à le suivre, convaincue qu’il a raison, ce n’est pas le cas de sa sœur qui, elle, reste sur place, apparemment inquiète.

« Nous ne pouvons pas nous en aller tout de suite, Clarisse et Dominique ne sont pas là »

Son frère se rapproche d’elle, posant ses deux mains sur ses épaules pour lui expliquer, d’un ton qu’il essaie visiblement de rendre persuasif.

« Il est bien trop dangereux de rester ici plus longtemps. Nous avons déjà attendu presque un quart d’heure. »

Il la lâche et baisse les yeux pour terminer.

« Nous ne pouvons certainement pas rester là toute la nuit ! Et puis, si ça se trouve, elles ont déjà été capturées. Et elles connaissent le lieu de rendez-vous. »

Durant une seconde, ma petite amie arbore une expression presque outrée à l’idée qu’il puisse insinuer que nos camarades pourraient nous trahir, mais très vite, son attitude devient résignée, ses épaules s’affaissent et son regard s’éteint. Cependant, elle se reprend très rapidement, acquiesce d’un mouvement du menton et vient prendre ma main, jetant encore une fois un coup d’œil autour de nous, puis prononce un « Ok » sonore.

Nous ne courons pas, mais marchons vite. Près de moi, Gabrielle a un peu de mal à suivre mon rythme, tout comme son frère d’ailleurs, qui n’est pas tellement plus grand qu’elle. Alors, je diminue légèrement l’amplitude de mes enjambées. Ensuite, serrant toujours les doigts de ma petite amie entre les miens, j’interroge Philippe.

« Est-ce que nous allons à un endroit précis que les autres ne connaitraient pas, ou bien marchons nous au hasard ? »

Il parait un peu essoufflé, mais répond rapidement.

« Pour faire ce que j’ai l’intention de faire, je pense que nous rendre dans la proche banlieue suffira, tant que nous y arrivons de bonne heure. »

C’est Gabrielle qui le questionne cette fois, lui jetant un rapide regard.

« Ce que tu veux faire ? Et de quoi s’agit-il exactement ? »

Lui ne lève pas les yeux, semblant fasciné par le mouvement de ses pieds sur le béton des trottoirs que nous parcourons.

« Je pense être au point pour lancer l’opération, pour faire bugger tous les ordinateurs du gouvernement, tout le système. »

« Maintenant ? »

C’est presque un cri que nous poussons, Gabrielle et moi, tant nous sommes étonnées, l’une comme l’autre, cri auquel Philippe répond d’un haussement d’épaules résigné.

« De toute façon, je ne crois pas que nous puissions nous cacher très longtemps si la situation ne change pas. Nous allons être recherchés très activement. C’était déjà le cas ce soir, en ce qui me concerne au moins. Il y avait deux agents du gouvernement plantés devant mon immeuble, tout à l’heure. Par chance, j’ai raccompagné Clarisse jusqu’au tramway après votre départ. C’est en revenant que je les ai vus. Alors, j’ai prévenu tout le monde, et je me suis dissimulé près du cinéma en attendant de voir si vous pouviez venir. »

Il conclut en grimaçant.

« Apparemment, c’était trop tard pour Clarisse et Dominique. »

Un détail m’intrigue et je questionne, curieuse.

« Comment as-tu su que c’était des agents du gouvernement en bas de chez toi ? Ces gens-là n’ont pas d’uniforme. »

Il secoue la tête, toujours concentré sur chacun de ses pas.

« Il m’a suffit de les voir. Deux gars en costume cravate, raides comme des piquets et semblant surveiller les allées et venues de toute la rue. J’ai immédiatement reculé et pris la première rue transversale que j’ai trouvé. Puis, j’ai appelé Gabrielle. Heureusement, il devait attendre que je rentre pour s’occuper d’elle et ça lui a laissé suffisamment de temps pour ressortir de chez elle. »

Enfin, Philippe lève les yeux, les tournant aussitôt vers sa sœur.

« Ça a quand même dû être juste, non ? »

Ma petite amie, un peu essoufflée de marcher aussi vite, hoche la tête.

« En effet. Je venais de finir mon sac quand j’ai reçu ton message et je suis sortie tout de suite. J’ai entendu la voix de Potiron, mais elle n’a pas eu le temps de verrouiller. Il s’en est fallu de quelques secondes seulement. »

Je ralentis encore un peu mon allure, et explique à mon tour.

« C’était pratiquement la même chose pour moi. Il leur a manifestement fallu un peu de temps pour arriver jusqu’à moi. Ou pour y penser. En tous cas, comme Gabrielle, j’ai à peine eu le temps de sortir de l’appartement. »

Nous restons tous les trois silencieux après cela, avançant dans les rues les moins fréquentées, jusqu’à ce qu’un faible vrombissement se fasse entendre, nous faisant immédiatement lever les yeux vers le ciel.

Deux drones. Ils sont encore relativement loin, peut-être deux cents mètres, mais ils approchent vite et ne vont pas tarder à nous repérer. Immédiatement, nous cherchons tous les trois du regard un

endroit où nous cacher, et c’est moi qui désigne d’un geste l’auvent d’un commerce. Ça peut paraître dérisoire, mais ce sera sans doute suffisant. Après tout, les drones utilisent des caméras pour détecter les êtres humains, puis des sondes pour borner les téléphones. Et s’ils ne décèlent pas notre présence, ils ne risquent pas de chercher plus loin.

Alors, nous nous précipitons, nous collant contre la vitrine du magasin. L’auvent n’est pas très grand et pendant tout le temps durant lequel les drones survolent la rue, nous retenons notre souffle. Les caméras sont suffisamment performantes pour remarquer ceux qui se mettent à l’abri des arbres, profitant de chaque interstices entre les branches et les feuilles. Mais le morceau de toile sous lequel nous nous recroquevillons semble en parfait état, ne présente aucun trou et a l’air suffisamment épais pour nous éviter d’être repérés par les caméras. Cependant, nous poussons tous trois un immense soupir de soulagement quand, au bout de ce qui me paraît une éternité, les drones s’éloignent vers l’avenue la plus proche.

Nous reprenons notre marche, allant vers le nord comme depuis que nous avons quitté le cinéma. Rendus encore plus inquiets par cette péripétie, nous ne parlons plus guère et marchons beaucoup plus lentement, d’autant plus que la fatigue commence à se faire sentir.

Aucun d’entre nous n’a de montre. De nos jours, ce sont des objets de collection que plus personne n’utilise. Ma mère en a une, qu’elle conserve précieusement et qu’elle tient de sa propre mère, et je sais parfaitement à quoi cet objet ressemble. Un cadran cylindrique, des chiffres de un à douze et des aiguilles. Je sais même lire l’heure là-dessus. Mais quoi qu’il en soit, chacun ayant l’habitude de regarder le temps passer sur son écran de téléphone, nous n’avons aucun moyen de savoir si nous sommes encore loin des premières heures du matin, et au bout d’un long moment de marche silencieuse, alors que nous ne sommes plus très loin de la banlieue que nous souhaitons rejoindre et sans même nous concerter, nous nous arrêtons avant de nous regarder les uns les autres. Apparemment fatiguée, Gabrielle s’appuie lourdement contre moi sans chercher à cacher ses bâillements, tandis que son frère n’a pas l’air beaucoup plus vaillant. Pour ma part, relativement sportive en temps normal, et d’un tempérament énergique, je me sens suffisamment solide pour marcher encore, pendant des heures s’il le faut. D’ailleurs, je brûle d’interroger Philippe sur la manière dont il compte s’y prendre pour mettre ses projets à exécution. Mais pour l’instant, je regarde autour de nous, cherchant un lieu suffisamment couvert pour que nous puissions nous y asseoir sans risque jusqu’à ce que le jour se lève. Je n’en vois aucun, et je soupire, contrariée, jusqu’à ce qu’une idée, dont je ne suis pas sûre qu’elle plaise tellement à Gabrielle et son frère, me traverse l’esprit.

D’un geste du bras, je désigne la plaque de métal, au milieu de la rue, qui m’a inspirée cette idée. Comme je le craignais, je n’ai pas le temps de dire un mot que ma petite amie me lance un regard indigné, faisant déjà « non » de la tête.

« Il n’est pas question que j’aille passer du temps dans les égouts ! C’est sale, ça sent mauvais et c’est rempli de rats ! »

« Et c’est particulièrement sûr pour éviter les contrôles des drones. »

Je réplique, pas si enthousiaste qu’on pourrait le penser, mais persuadée que l’idée est bonne. Philippe, lui semble dubitatif, frottant les quelques poils de barbe qui apparaissent sur  son menton d’un air pensif.

« Il est certain que ce serait une bonne manière d’échapper aux contrôles de drones, et nous avons tous les trois besoin de repos. Mais je ne crois pas que nous y trouverons un endroit pour nous asseoir, et rester debout dans l’eau plus que sale n’est pas forcément la meilleure manière de récupérer. »

Je ne suis pas du genre à tergiverser, et les hésitations de toutes sortes me font rapidement perdre patience, alors, je n’attends pas que l’un ou l’autre se décide et me dirige vers la plaque d’égout.

« Il suffit que nous y allions et y restions jusqu’à ce que l’un de vous ait une meilleure idée ! »

Ils m’emboitent le pas, mais Philippe semble toujours indécis, quant à Gabrielle, elle parait carrément furieuse.

« Je n’irai pas là-dedans ! »

Je fais mine de ne pas l‘avoir entendue et soulève péniblement le couvercle de fonte, grimaçant devant l’obscurité qui règne dans le tunnel, comme devant l’odeur répugnante qui s’élève. Gabrielle recule d’un pas et son frère jette un regard désapprobateur au souterrain qu’il devine juste à mes pieds.

Nous n’avons rien pour nous éclairer, pas de téléphone bien sûr, ni de torche, ni même de boîte d’allumettes. Mais l’éclairage public est suffisant pour que je discerne deux ou trois barreaux métalliques de ce qui semble être une échelle accrochée à la paroi. Je n’attends pas que ma petite amie et son frère me donnent encore leur avis et m’engage aussitôt dans le souterrain. Ce n’est que lorsque j’arrive en bas, de l’eau à l’odeur pestilentielle jusqu’aux chevilles, que je distingue la silhouette de Philippe qui s’engage dans le souterrain tandis qu’au-dessus, j’entends la voix de Gabrielle.

« il n’est pas question que j’aille là-dedans ! »

Je peste en moi-même. J’avais déjà remarqué que ma petite amie était capable d’entêtement, mais là, ce n’est vraiment pas le moment. Je remets un pied sur la petite échelle de fer, décidée à aller la chercher, quand je la vois soudain apparaitre, se précipitant pour venir nous rejoindre juste là où elle refusait catégoriquement d’aller il y a quelques secondes.

« Referme vite ! »

Je ne pose pas de question et m’exécute aussitôt, peinant encore une fois à déplacer la plaque de fonte. Mais j’y parviens tout de même, glissant la bretelle de mon sac à dos, que j’ai ôté de mes épaules, entre la rue et ladite plaque, de manière à laisser un interstice afin de laisser passer un filet d’air qui sera plus que bienvenu, même s’il est très insuffisant, et aussi pour pouvoir distinguer les premières lueurs de l’aube quand le moment sera venu. Ce n’est qu’une fois que j’ai terminé que je me tourne vers l’endroit où je suppose que se trouve Gabrielle.

« Te serais-tu découvert un soudain, et surprenant, goût pour les souterrains malodorants ou bien y a-t-il une raison particulière qui t’a fait changer d’avis ? » 

Il fait si sombre que je ne la vois pas, mais je suis sûre, et ça me fait sourire malgré moi, qu’elle grimace alors qu’elle me répond, le ton un peu acide.

« Des drones. J’en ai vu un groupe qui arrivait au bout de la rue. »

Cette fois, c’est Philippe qui l’interroge, paraissant surpris.

« Un groupe ? Tu es sûre de ça ? En général, ils vont deux par deux, pas plus. »

J’entends vaguement l’eau clapoter et je devine que ma petite amie se tourne dans la direction de la voix de son frère.

« Oui, je suis tout à fait sûre. Il y en avait une dizaine environ. »

Ces paroles me font grimacer.

« La chasse à l’homme est bel et bien ouverte, alors. »

Ils ne répondent ni l’un ni l’autre et nous restons silencieux un moment, bien que j’entende régulièrement Gabrielle soupirer, paraissant souffrir de l’inconfort du lieu comme de la situation. Elle ne dit rien, ne prononce pas une plainte, mais je n’ai pas besoin qu’elle le fasse pour savoir à quel point elle se sent sans doute mal. Alors, toujours accrochée aux barreaux de l’échelle, je l’appelle.

« Viens près de moi, tu seras peut-être mieux »

Elle n’est pas allée très loin et après quelques petits clapotis, je sens une main se poser sur mon avant-bras. Je l’aide à monter à peu près la moitié des barreaux et elle s’assied sur l’un d’eux, se cramponnant aux montants métalliques, de chaque côté, pour ne pas perdre l’équilibre, et je l’entends prendre de grandes inspirations, ce qui me fait penser qu’elle a tourné son visage vers le minuscule espace par lequel passe un tout petit filet d’air.  Et puis, après quelques instants passés dans le silence, je questionne Philippe sur la manière qu’il va employer pour provoquer enfin le bug qui pourrait tout changer dans ce pays.

« Dès que possible, nous sortirons et tâcherons d’atteindre la banlieue nord, sans nous faire prendre si possible. Ensuite, tu vas essayer de mettre ton plan à exécution. Peux-tu m’expliquer comment tu comptes t’y prendre ? Tu n’as ni ordinateur, ni téléphone à portée de main, et sans ça, impossible d’accéder au réseau. »

Il prend un temps pour répondre, m’amenant à me demander s’il m’a bien entendue, mais juste au moment où je m’apprête à reposer ma question, il prend la parole, le ton las.

« J’ai une carte, une fausse, mais qui devrait suffire à tromper des profanes. »

« Une carte sortie de prison ? ça pourrait être pratique, en effet. »

L’ironie m’a échappée avant même que je pense à ce que j’allais dire, mais il ne paraît pas froissé et m’explique du même ton fatigué.

« Une carte d’agent du gouvernement, qu’a fabriquée un ami de Marc. Pas un membre de son groupe, juste quelqu’un qu’il connaissait. Avec ça, j’espère pouvoir rentrer chez un citoyen lambda, et prétendre que mon téléphone, que je ne lui montrerai pas, n’est pas suffisant pour essayer de contrer l’attaque fomentée par des traitres. Prétextant l’urgence, je m’arrangerai pour me servir de son ordinateur et introduire dans le système le virus qui nous libérera tous. Ensuite, je n’aurai qu’à m’en aller et vous rejoindre le plus vite possible, tout en espérant que le locataire ne finira pas par penser que mon intervention avait quelque chose de louche. »

Tout près de mon épaule, la voix de Gabrielle interroge à son tour.

« Et tu penses vraiment pouvoir berner le citoyen lambda ? »

J’entends clairement le soupir de son frère avant qu’il ne reprenne la parole.

« Chacun a tellement peur du gouvernement ici que je ne doute pas qu’une carte portant le sceau du gouvernement, même une fausse, devrait me permettre d’entrer sans souci chez la plupart des gens. Je m’inquiète bien plus de l’assistant de vie. Il est capable de suivre ce que je fais à la seconde où je le fais et comme il est connecté, il n’aura aucun mal à lancer des alertes, et même, sans doute, à m’empêcher d’agir. »

Cette fois, c’est moi qui pose la question suivante.

« Tu n’auras que peu de temps. Penses-tu pouvoir pénétrer dans le système du gouvernement en seulement quelques heures ? Ou beaucoup moins peut-être… »

Il prend une seconde avant d’expliquer, son ton peu optimiste.

« Nous avons beaucoup étudié ce système, avec Marc. Et il est possible que nous ayons trouvé une faille dans la sécurité. Je pense pouvoir m’introduire dans leur réseau sans trop de mal. »

J’ouvre la bouche pour poser une nouvelle question, qui me semble particulièrement importante, mais Gabrielle me devance, sa voix montrant son inquiétude.

« Et tu as une idée de comment bloquer l’assistant de vie ? »

S’il ne régnait pas une telle obscurité, je suis sûre que je le verrais hausser les épaules.

« Je suppose que si l’ordinateur a suffisamment de batterie, il faudra couper l’électricité. Ça ne l’anéantira certainement pas, mais ça devrait le ralentir, beaucoup. Et limiter ses possibilités. »

C’est ma petite amie qui exprime le doute que je ressens tout autant qu’elle.

« Tu crois vraiment que couper l’électricité suffira ? »

Son frère parle de plus en plus bas, mais nous l’entendons tout de même.

« Non, je n’en suis pas sûr à 100 %. Mais je pense avoir une chance et je veux la tenter. »

Il rajoute, après une seconde.

« De toutes les façons, je ne vois pas d’autres possibilités. Et comme nous sommes recherchés, je ne vais pas perdre du temps à chercher autre chose. A moins que l’une d’entre vous n’ait une suggestion ? »

Nous ne répondons ni l’une ni l’autre à cela et le silence s’installe de façon durable.

 

La nuit semble ne jamais vouloir finir. De temps à autre, je jette un coup d’œil par la petite fente, sous la plaque, guettant la moindre lueur m’indiquant que le jour n’est pas loin de se lever. L’énergie dont je me sentais remplie tout à l’heure m’a quittée et je trouve très fatigant de devoir rester debout, sans bouger, avec les pieds trempant dans une eau sale à l’odeur nauséabonde. Sur l’échelle, Gabrielle semble s’être assoupie malgré sa position inconfortable et je n’entends pas Philippe, comme s’il ne faisait pas le moindre mouvement et s’était endormi lui aussi.

C’est avec un immense soulagement que je vois enfin apparaitre, après ce qui me parait une éternité, un semblant de lumière.  Immédiatement, je secoue doucement le mollet de ma petite amie, juste devant moi, pendant que je hèle son frère.

« Philippe ! Il est temps d’y aller ! »

Pas si endormi que je le croyais, il réagit immédiatement, l’eau s’agitant autour de ses chevilles alors que je le sens s’approcher, tandis que sa sœur, elle, a beaucoup plus de mal. Elle bâille, marmonne, s’agite et si je ne l’avais pas retenue, serait sans doute tombée de son perchoir. Finalement, il ne nous faut que peu de temps pour être prêts, mais c’est avec beaucoup de prudence et de lenteur que je soulève la plaque de fonte, grimaçant encore une fois sous son poids, pour jeter un regard prudent sur la rue. Apparemment, la voie est libre et nous nous hâtons de sortir, prenant ensuite le temps de prendre quelques grandes bouffées d’air frais. Ensuite, nous reprenons la marche vers la banlieue nord, plus si lointaine maintenant.

Lorsque nous arrivons enfin à destination, nos estomacs à tous trois gargouillent. Mais avant de songer à manger quoi que ce soit, il était pratiquement impossible pour nous de le faire dans l’obscurité et la puanteur innommable qui régnait dans l’égout, il nous faut trouver un endroit à l’abri des éventuels drones. Déjà, en venant jusqu’ici, nous avons connu une ou deux frayeurs, mais si, heureusement et par chance, nous avons réussi à éviter le danger, il est évident que trois personnes grignotant en pleine rue seraient suspectes, et donc forcément contrôlées. Nous avançons donc d’un pas assuré, comme des gens qui sauraient parfaitement où ils se rendent, cherchant du regard un endroit où nous pourrions nous asseoir quelques instants pour manger les quelques provisions que nous avons emmenées. Une délicieuse odeur s’échappe d’une boulangerie devant laquelle nous passons, jetant des regards pleins de convoitise sur la devanture, mais, puisque sans téléphone, il est impossible de payer quoi que ce soit, nous ne nous attardons pas. Enfin, devant la difficulté  pour trouver un lieu adéquat, nous finissons par renoncer et nous dirigeons vers un immeuble, choisi au hasard.

C’est un quartier ouvrier ici, un quartier où le béton s’étend à perte de vue alors que les arbres et la verdure en général sont plutôt rares. Nous nous arrêtons devant un bâtiment semblable aux autres, haut d’une dizaine d’étages, à la façade plutôt plate, ne ressemblant en rien à ce qui est construit de nos jours. Ici, pas de dôme, pas de façades décorées de barres d’acier brillant sous le soleil matinal, mais des toits pentus comme au XXème siècle, et  de petits balcons rarement fleuris mais servant plutôt de débarras si l’on en croit le nombre d’objets hétéroclites qu’on y voit entreposés. Cependant, les portes de l’immeuble sont munis de digicodes tout à fait modernes et nous nous trouvons immobilisés devant elles, levant les yeux vers le ciel dans la crainte de voir surgir des drones qui repéreraient immédiatement un trio planté immobile devant une porte d’immeuble. Heureusement, la chance nous sourit encore une fois puisque juste alors que nous nous entreregardons, réfléchissant sur la conduite à adopter, une jeune fille sort du bâtiment. Elle nous jette un regard méfiant, mais ne fait pas un geste pour nous empêcher de franchir le seuil. Un moment je l’observe, alors qu’elle s’éloigne, guettant l’instant où elle saisira son téléphone pour prévenir le gouvernement de notre étrange comportement. Mais, tant que je la regarde en tous cas, elle n’en fait rien et je respire plus librement.

Une fois à l’intérieur du petit hall d’entrée, nous n’hésitons pas et nous dirigeons vers les escaliers qui mènent aux caves, là où notre présence sera moins remarquée, et où, enfin, nous nous asseyons.

D’abord, nous mangeons. Sortant pommes, biscuits, pain de mie, fromage, et même un saucisson sec que Gabrielle extrait de son sac avec un petit couteau pliant.

Nous nous restaurons rapidement, ensuite, les emballages jetés dans les poubelles qui se trouvent tout près, Philippe se lève, poussant un profond soupir en jetant un regard vers ses chaussures et le bas de son pantalon, encore humides de notre séjour dans les égouts.

« L’odeur qui se dégage de tout ça ne va pas m’aider à convaincre le premier venu que je suis un agent du gouvernement. »

Il hausse les épaules tout en rajustant sa chemise.

« De toutes les façons, je n’ai pas le choix. »

Il soupire de nouveau et se tourne vers le haut des escaliers sur lesquels nous sommes assis, mais je l’interpelle.

« Attends, je crois pouvoir résoudre ton problème de chaussures. »

J’attrape mon sac à dos et fouille un instant à l’intérieur pour en extraire une paire de baskets.

« Elles seront certainement trop grandes pour toi, mais elles sont propres. »

Il sourit largement, paraissant ravi de la proposition, et se rassied aussitôt pour retirer ses chaussures. Un moment, il parait vouloir les jeter, mais il se ravise en constatant que je chausse au moins deux pointures de plus que lui. Je lui donne une paire de chaussettes afin qu’il en glisse une au bout de chaque basket, puis il se remet debout, semblant un peu plus à l’aise.

« Je vais aller taper à la porte du premier appartement que je vais trouver, au rez de chaussée. Evidemment, je monterais si personne ne répond, mais dans la mesure du possible, je vais tâcher de rester le plus près possible de là où vous vous trouvez. De cette manière, vous pourrez m’entendre si je crie. »

Gabrielle qui, depuis que nous avons fini de manger est à moitié affalée contre moi, ce dont j’ai profité pour passer un bras sur ses épaules, se redresse brusquement.

« Si tu cries ? Pourquoi as-tu l’intention de crier ? »

Il passe une main des ses cheveux d’un geste un peu machinal.

« Si pour une raison ou pour une autre, ça se passe mal, je hurlerai, le plus fort possible. A ce moment-là, vous saurez qu’il vous faut détaler, le plus vite possible. Si vous ne m’entendez pas, à priori, c’est que ça ne se passe pas trop mal. »

Je hoche la tête alors que ma petite amie se lève pour aller enlacer son frère.

« Sois prudent. »

Son sourire est un peu amer, mais il répond gentiment.

« Ne t’inquiète pas, tout ira bien »

Il n’a pas l’air si convaincu que ça, mais elle acquiesce d’un mouvement du menton avant de le lâcher enfin. Je me lève moi aussi, lui flanque une tape sur l’épaule, puis nous le regardons s’éloigner lentement.

C’est long. J’ai l’impression que cette attente ne finira jamais. Blottie contre moi, Gabrielle soupire et s’agite. Quand son frère est parti, il a laissé la porte qui mène vers le hall de l’immeuble légèrement entrouverte et nous sommes pratiquement sûres qu’il a réussi à convaincre un locataire du rez de chaussée de lui ouvrir. Mais depuis, plus aucun bruit ne nous parvient, hormis les quelques allées et venues de ceux qui habitent là. Sans aucun moyen de mesurer le temps, nous sommes toutes deux très tendues, particulièrement ma petite amie qui ne reste pas en place, remuant constamment entre mes bras. Régulièrement, je dépose un petit baiser sur son front, ou sur sa joue, en tentant de la convaincre que c’est plutôt bon signe et qu’après tout, si les choses ne se passaient pas comme nous l’espérons, nous aurions déjà entendu son frère crier et vu les agents du gouvernement débouler. Elle acquiesce volontiers à ces arguments, mais cela ne l’empêche pas de s’inquiéter et je dois dire que je la comprends tout à fait, ne me sentant pas vraiment détendue moi-même. C‘est pourquoi je bondis lorsque, enfin, nous entendons des pas en haut de l’escalier. Prudente, Gabrielle, qui a réagi encore plus vite que moi, tend le cou, visiblement partagée entre l’espoir de voir revenir son frère, porteur de bonnes nouvelles, et l’anxiété à l’idée qu’arrivent seulement des habitants de l’immeuble ou, possibilité bien plus effrayante, des agents de l’état qui viendraient nous arrêter.

Souriant, Phillipe descend tranquillement les marches, levant le pouce de sa main droite pour nous indiquer que, d’après lui en tous cas, tout s’est bien passé. Pourtant, alors que nous le félicitons toutes deux chaleureusement, lui posant quantité de questions, il nous répond en nous indiquant qu’il nous racontera tout ça lorsque nous aurons trouvé un autre lieu où nous réfugier, ou en tous cas, quand nous aurons quitté cet immeuble. Je suis tout à fait d’accord avec ça, comprenant qu’il est urgent de s’éloigner d’un lieu où le locataire qu’il vient de quitter, ou pire encore et bien plus probable, son assistant de vie va, certainement très vite, signaler le passage de Philippe, si ce n’est déjà fait.

Gabrielle, que cette possibilité n’a pas effleurée, grimace, pas enchantée à l’idée de retourner dehors en rasant les murs, puisque les drones seront encore présents. Mais elle se laisse convaincre sans problème et nous sortons rapidement.

Dehors, la journée est bien avancée, le temps est très beau et le soleil brille de mille feux. Nous avons à peine le temps de franchir le seuil que, déjà, nous apercevons des drones dans le ciel bien dégagé et avons à peine le temps de reculer, nous mettant à l’abri de leurs caméras dans le hall. Nous ressortons aussitôt après les avoir vus s’éloigner et ne discutons pas pour choisir la direction à prendre, décidant de retourner vers le centre-ville.

Les drones sont nombreux, bien plus que d’habitude, et la chance nous sourit encore une fois, quand, environ une dizaine de minutes seulement après être revenus dans la rue, nous parvenons à échapper à leur vigilance en pénétrant dans une boutique. Sans téléphone, il est hors de question d’acheter quoi que ce soit, mais nous bavardons avec le vendeur, lui demandant volontairement quelque chose qu’il ne peut pas avoir en rayon, et passant ainsi suffisamment de temps dans le magasin pour que les drones se soient éloignés au moment où nous ressortons. Nous continuons de marcher, le plus rapidement possible afin de quitter le quartier où l’attaque a sans doute été repérée et signalée maintenant. Tout en marchant, Philippe nous explique succinctement ce qu’il a fait alors qu’il était dans cet appartement de l’immeuble.

« C’est une vieille dame qui m’a reçu. Une dame âgée, et sans doute solitaire, qui semblait ravie d’avoir de la visite, même si ma carte l’a visiblement impressionnée. Elle a été étonnée lorsque j’ai actionné le disjoncteur, mais n’a pas protesté, paraissant plutôt contente de jouer ce vilain tour à son assistant de vie, qu’elle a qualifié d’envahissant, tout en me rappelant que dans sa jeunesse, ça ne se passait pas comme ça. »

Tout en surveillant le ciel, Gabrielle interrompt son récit, le temps de poser une question, son ton un peu sarcastique.

« Elle t’a dit que c’était mieux avant, c’est ça ? »

Philippe répond sur le même ton.

« A peu près, oui. Elle m’a parlé d’un temps où les assistants de vie n’existaient pas et où on pouvait payer ses achats en argent liquide… Mais son assistant de vie, justement, a protesté dès que j’ai coupé le courant. Heureusement, ça a été efficace, encore plus que je ne l’espérais. Il a été ralenti à un point que je n’aurais pas imaginé. Il ne pouvait pratiquement plus parler et je n’ai senti aucune résistance quand j’ai pris l’ordinateur en main.

J’ai quand même essayé de me dépêcher, mais j’ai pris le temps d’envoyer deux leurres, dont un qui devrait être découvert relativement facilement. Ensuite, j’ai mis en œuvre ce que j’avais prévu. J’espère juste que le gouvernement sera berné par les leurres et ne cherchera pas plus loin. »

Un nouveau groupe de cinq drones surgit au loin. Dieu merci, nous sommes sur une large avenue bien droite et nous pouvons les voir arriver de loin, ce qui nous donne un peu de temps pour chercher un abri. Justement, un couple, déjà d’un certain âge, sort d’un immeuble, l’homme tenant la porte pour laisser le passage à son épouse. Nous nous précipitons et nous ruons dans l’entrée, bousculant la dame au passage. Elle nous regarde d’un air outré, tandis que son mari, lui, nous fait remarquer notre incorrection avec colère.

« Vous n’avez donc pas honte de malmener ainsi une dame qui pourrait être votre mère ? Bande de petits voyous ! »

Tous trois un peu gênés, nous sommes habituellement bien élevés, nous ne répondons pas, mais la dame remarque notre malaise et pose une question bien plus dérangeante.

« Pourquoi êtes-vous si pressés de pénétrer dans un immeuble que, j’en suis certaine, vous n’habitez pas ? Auriez vous quelque chose à cacher ? »

Elle lève les yeux vers le ciel, observant les drones qui passent tout près de là et ajoute.

« C’est de ces trucs là que vous voulez vous cacher ? »

Encore une fois, nous nous taisons. Je cherche désespérément une explication à donner pour notre comportement, mais rien ne me traverse l’esprit. Et puis, alors que je me demande comment éviter que le couple ne nous dénonce et donne aux autorités une indication sur l’endroit où nous nous trouvons, la vieille dame reprend, un sourire un peu malicieux sur les lèves.

« Eh bien, si c’est le cas, vous êtes pardonnés. Je  déteste ces engins et l’espionnage constant dont ils sont l’instrument. »

Intérieurement, je pousse un petit soupir de soulagement et hoche la tête vers le couple. L’homme, qui parait s’être détendu lui aussi, quitte le trottoir pour revenir à l’intérieur, nous dévisageant l’un après l’autre, avant de soupirer.

« Vous savez, nous sommes assez vieux pour nous souvenir d’une époque où les choses étaient différentes. Une époque où chacun était libre d’aller et venir sans en rendre compte à personne, où il était possible de faire du tourisme, même à l’étranger, sans devoir s’en justifier devant le gouvernement, où les assistants de vie n’étaient pas là pour nous dicter notre conduite à tous moments… »

Au bout d’un instant, il reprend, son expression brusquement affligée.

« Il était même possible, non seulement de sortir sans téléphone, mais même de ne pas en posséder. »

Son épouse hoche la tête et je leur souris, un peu rassurée par ces propos. Et puis, parce que je veux m’assurer qu’ils ne vont pas nous dénoncer, je poursuis la conversation.

« Ça devait être bien agréable. Quand j’étais enfant, ma grand-mère me racontait qu’elle avait fait un voyage sur le continent américain alors qu’elle était étudiante, sans demander la permission à qui que ce soit. Elle disait qu’elle pouvait vivre comme elle l’entendait, dans son appartement en tous cas, et même qu’il existait, à l’époque, des téléphones reliés au réseau par un câble, des appareils qu’on ne pouvait pas emmener avec soi. »

Apparemment, Philippe et Gabrielle n’ont jamais entendu parler de ce genre de chose et ils me regardent tous deux avec de grands yeux stupéfaits, mais les deux personnes, en face de nous, acquiescent, la vieille dame répondant doucement.

« Oui, je me souviens des téléphones fixes. Ma propre grand-mère, elle, me parlait d’une époque sans téléphone portable, du tout. »

Elle soupire profondément, fixant son époux avec un regard rempli de tristesse avant d’ajouter à notre intention.

« Nous avons une fille d’à peu près votre âge. Elle a eu quelques petits ennuis avec le gouvernement, il y a deux ans de ça. Elle faisait des courses avec son fils qui était encore tout petit et occupée avec son garçon, elle est sortie du magasin en oubliant son téléphone à l’intérieur. Elle est revenue le chercher à peine cinq minutes plus tard, mais le mal était fait. »

L’homme hoche la tête et reprend là où sa femme s’est arrêtée.

« Elle a passé trois mois en centre de rééducation. C’était très dur. Non seulement les conditions de vie qui ressemblaient à celles d’un pensionnat particulièrement strict du XIXème siècle, mais surtout les journées passées à se faire traiter comme une moins que rien, les heures de « cours de civisme », comme ils appellent ça…  Ensuite, il y a eu une année complète en prison. Et encore, elle a bénéficié de « l’indulgence » du juge, parce qu’elle était revenue chercher son téléphone. »

Il secoue la tête de droite à gauche, son visage exprimant un certain écœurement.

« Quelque chose s’est brisée en elle depuis ça. Elle ne se comporte plus de la même manière, est beaucoup plus stressée. Et puis, son téléphone est devenue l’élément le plus important de sa vie, elle ne le quitte plus bien sûr, mais aussi, elle en est venue à le surveiller davantage que son propre enfant. »

Il hausse les épaules et termine, le ton froid.

« Avant ça, elle rêvait d’une famille nombreuse, mais maintenant, elle ne veut surtout pas d’autre enfant, parce qu’elle a peur qu’un bébé détourne son attention et qu’il lui arrive la même genre de mésaventure. »

Gabrielle, qui a un cœur sensible, soupire, semblant consternée par cette histoire, alors qu’elle s’appuie contre moi. Et puis, la vieille dame nous interroge de nouveau.

« Pourquoi évitiez vous les drones comme ça ? Le gouvernement aurait-il quelque chose à vous reprocher ? »

Philippe et sa sœur détournent le regard, mais pour ma part, je n’hésite pas longtemps et explique rapidement notre histoire à nos deux vis-à-vis. Je sais que je prends un risque, mais mon instinct me souffle que je peux faire confiance à des deux-là, et il ne me trompe jamais. Ma petite amie me lance un regard étonné et hausse un sourcil mais ne proteste pas, se fiant apparemment à mon jugement  Son frère, par contre, paraît prêt à se jeter sur moi pour me faire taire. Il ne le fait pas, mais le coup d’œil furieux qu’il me lance est suffisamment éloquent pour que je n’ai aucun doute sur ce qu’il pense. Cependant, je n’en tiens pas compte et lorsque je termine, mon récit, bref résumé de nos tribulations depuis hier soir, le couple en face de nous ne donne absolument pas l’impression de vouloir nous dénoncer, au contraire. La femme, l’air compatissant, lève son index vers le haut.

« Je vous aurais volontiers proposé de venir chez nous attendre que votre action ait donné des résultats, mais notre assistant de vie vous dénoncerait immédiatement. »

Elle hausse les épaules, la mine désabusée.

« Je suppose que vous pouvez rester dans l’entrée quelques temps, mais si l’attente est trop longue vous serez remarqués par les autres occupants de l’immeuble. Et il n’y a pas ici que de bonnes âmes, croyez-moi. »

Son époux hoche la tête, confirmant implicitement ces propos. Peut-être se souviennent-ils tous les deux de réactions du voisinage à l’arrestation de leur fille. Cependant, alors que Philippe et sa sœur paraissent contrariés mais résignés à rester là quelques temps, je reprends la parole.

« Les caves. Comme ce matin »

Ma petite amie a l’air de trouver que c’est une bonne idée, mais Philippe, lui, grimace, sans doute gêné, même s’il ne le dit pas je le devine sans peine, par le manque de confiance qu’il éprouve envers le couple. Mais je ne ressens pas ce genre de doute et j’acquiesce alors que la vielle dame semble enthousiasmée par cette idée.

« La cave, oui ! Vous pourrez rester dans la notre sans que personne ne le sache. Et je pourrai vous apporter quelques petites choses à grignoter, et une torche, pour que vous ayez un peu de lumière. »

Son mari approuve. Je me tourne vers ma petite amie, qui donne son accord d’un simple mouvement du menton, puis vers Philippe qui, lui, est bien plus réticent. Et ne le cache pas. Mais je n’en tiens pas compte, pensant que je pourrai lui en parler une fois que nous serons dans la cave. Et puis, si tout se passe bien, si, comme je le crois, le couple ne nous dénonce pas, plus le temps passera, plus il se rendra compte que sa méfiance n’a pas de raison d’être.

Juste au moment où nous nous tournons vers les escaliers, un homme sort de l’ascenseur. Plutôt jeune, les cheveux aussi noirs que les miens, il jette un regard plein de dédain vers les deux personnes âgées, puis s’arrête un instant de marcher pour nous considérer, Philippe, Gabrielle et moi, avec une curiosité suffisamment insistante pour que nous nous sentions tous les trois un peu mal à l’aise. Il ne dit rien cependant, alors que le couple le salue avec un enjouement qui sonne faux, mais son œil méfiant et un peu inquisiteur, curieux en tous cas, ne m’inspire rien de positif. Heureusement, avant que j’ai pu dire quoi que ce soit à ce sujet, il sort de l’immeuble en haussant les épaules d’une manière qui exprime un profond dédain. Un sourcil interrogatif monte haut sur mon front alors que je me tourne vers le couple, mais Gabrielle devance mes questions, son ton indiquant clairement son étonnement.

« Quelle attitude bizarre ! A le voir, on croirait qu’il vous en veut personnellement. Je suppose qu’il s’agit d’un de vos voisins. Vous avez peut-être déjà eu maille à partir avec lui ? »

Le vieux monsieur hoche la tête, fourrant les mains dans les poches de son pantalon en grommelant.

« Il s’agit en effet d’un voisin. Un employé du service de contrôle des téléphones. Il était chargé de contrôler notre fille après sa sortie de prison. Il débarquait chez elle, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour vérifier si elle pouvait présenter son téléphone. »

Il hausse les épaules, sa lèvre inférieure se tordant dans une moue désabusée. 

« Ça a duré dix-huit mois. Maintenant, la période de probation est terminée, mais il ne se prive pas de la regarder de haut et de faire son possible pour l’intimider chaque fois qu’il la croise, quand elle vient nous rendre visite. »

Il n’en dit pas davantage, mais son épouse complète ses dires en deux phrases.

« Quant à nous, son comportement indique clairement à quel point il nous méprise. Et je suis persuadée que ça lui ferait plaisir, s’il pouvait nous prendre en faute. »

Cette dernière déclaration n’est suivie d’aucun commentaire, et nous nous dirigeons lentement vers les escaliers qui mènent à la cave. Et puis, je vois ma petite amie qui s’arrête, le pied sur la première marche et se tourne vers son frère, lequel est resté en arrière.

« Qu’est-ce que tu fais ? Viens donc, Philippe ! »

Mais il n’avance pas d’un millimètre, secouant négativement la tête.

« Non, je ne veux pas me terrer dans la cave de personnes dont j’ignore s’ils ne vont pas nous enfermer là-dedans pour pouvoir nous dénoncer tranquillement par la suite. »

Son ton est sec et ses yeux sont braqués sur les miens, son regard dur. Manifestement, il m’en veut d’avoir raconté notre histoire. Je retourne vers lui tandis que la vieille dame pose une main sur sa bouche, son regard scandalisé, tandis que son époux, lui, s’exclame.

« Comment osez-vous dire ça ? »

Il a l’air encore plus outré que sa femme, ce qui n’est pas peu dire. Mais Philippe ne se démonte pas et réplique immédiatement.

« Je ne vous connais pas. Je ne sais pas si, oui ou non, je peux vous faire confiance. Et comme je n’ai pas envie de prendre le moindre risque, je préfère encore retourner dehors et attendre de voir ce qui va se passer. Et quand. »

Il se tourne vers sa sœur et ajoute, un peu plus doucement.

« Tu devrais venir avec moi, Gabrielle. Ce serait plus sûr. »

Elle fronce les sourcils, et tend le bras pour saisir le mien

« Vraiment, tu crois que ce serait dangereux pour nous de rester ici ? 

 « Je n’en sais rien, Gabrielle. Je dis juste qu’il y a là un risque que je ne veux pas prendre. »

J’interviens aussitôt, alors que près de moi, le couple parait de plus en plus vexé.

« S’il y a un risque, il est minime. Honnêtement, je crois vraiment que nous serons plus en sécurité ici, en attendant les résultats de ton action de ce matin. »

Il secoue négativement la tête, son expression encore plus renfrognée.

« Comment peux-tu être sûre de ça ? « 

Il lève un bras pour désigner le couple.

« Les connais-tu ? Les as-tu déjà rencontrés avant aujourd’hui ? »

Je fais signe que non, et il a un sourire triomphant.

« Tu vois ? Comment as-tu pu raconter nos péripéties à des gens que tu n’as jamais vu de ta vie ? Comment peux-tu prendre tant de risques pour moi, mais surtout pour Gabrielle que tu prétends pourtant aimer ? »

Il a l’air furieux, et je commence à l’être moi aussi. C’est pourquoi je réplique avec vivacité.

« J’aime Gabrielle et je ne permets à personne d’en douter. Pas même à son frère. Quant à avoir relaté ce que nous avons fait, sache que quoi que tu en penses, je fais confiance à ces deux-là. »

Le ton monte et Gabrielle vient tirer sur mon bras, retirant ainsi l’index que je tapote sur la poitrine de son frère. Il recule d’un pas, lance un « Et puis débrouillez-vous sans moi ! » d’une voix rendue suraiguë par la colère, puis se dirige à grands pas vers la porte qui donne sur la rue non sans jeter un dernier regard en direction de sa sœur.

« Vraiment, tu ne veux pas m’accompagner ? »

Elle ne répond pas et il pousse un soupir, tend le cou pour regarder si, oui ou non, des drones survolent la rue, et pose de nouveau les yeux sur ma petite amie.

« J’espère que tu n’auras pas à regretter ton choix, Gabrielle. »

Son ton est bien plus doux cette fois. Et puis, il ouvre la porte, lève de nouveau les yeux  vers le ciel et, une fois certain qu’aucun drone ne rôde par ici, disparait dans la rue.

Près de moi, Gabrielle, une main posée sur la bouche, parait consternée. Je passe gentiment un bras sur ses épaules et la serre contre moi en espérant lui procurer un peu de réconfort, puis jette un regard autour de nous, cherchant le couple sans le trouver.

Ma surprise doit être visible, parce ce que ma petite amie n’attend pas que je pose la moindre question pour m’expliquer succinctement.

« Ils étaient si furieux et vexés qu’ils sont partis, montés chez eux sans doute. »

Elle pose sa tête sur mon épaule, l’expression de son visage indiquant autant la résignation que la tristesse.

« Je ne crois pas qu’on puisse compter sur leur cave maintenant. »

Elle soupire. Je ne dis rien, me contentant de la serrer un peu plus fort. Et puis, je hausse une épaule et lui désigne les escaliers qui mènent aux caves.

« On peut toujours aller se cacher là, en attendant. »

Elle acquiesce sans enthousiasme mais ne fait pas un pas dans cette direction, regardant plutôt vers la porte de sortie.

« Je n’en reviens pas qu’il soit parti comme ça. »

Un instant, je sens un doute s’insinuer en moi.

« Est-ce que tu regrettes de ne pas l’avoir accompagné ? »

Je hausse les épaules, essayant de ne rien laisser paraitre de ce que je ressens. Elle lève les yeux vers moi, réfléchissant apparemment sérieusement avant de répondre lentement et avec beaucoup de conviction.

« Il est hors de question que j’aille où que ce soit sans toi. Même pour suivre mon frère. »

Ça me fait chaud au cœur. Mais j’insiste tout de même.

« Je pourrais venir avec vous. »

Elle a un sourire ironique.

« Et te battre avec Philippe à la première occasion. Non. J’espère juste que nous n’aurons plus longtemps à attendre. »

Elle ne croit sans doute pas si bien dire. En fait, à peine a-t-elle terminé sa phrase que son frère revient, tirant la porte en criant d’un ton surexcité.

« Ça a marché ! Ça a marché ! »

Il arbore un gigantesque sourire qui m’amène à me demander si ses joues ne vont pas craquer à s’étirer ainsi. Mais je ressens surtout un immense soulagement, teinté d’une curiosité inquiète, comme si je craignais qu’il se soit trompé et que la situation soit toujours la même. Gabrielle semble partager mon état d’esprit et interroge à plusieurs reprises, répétant les mêmes mots comme si elle n’allait jamais s’arrêter.

« Tu en es sûr ? C’est incroyable ! Tu en es sûr ? C’est incroyable ! »

Il hoche la tête, bondissant quasiment sur place alors qu’il nous incite à venir vérifier par nous-mêmes. Nous passons donc prudemment toutes les deux la tête par la porte dans l’intention de jeter seulement un regard, mais très vite, nous sortons, regardant autour de nous avec grand intérêt et sidération.

Partout le long de l’avenue, des groupes de gens sont rassemblés. Cela en soit est un spectacle étrange, ce genre d’attroupement de plus de cinq personnes est interdit en temps normal. Mais aujourd’hui, cette interdiction ne semble perturber personne. De toutes part, les gens, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, se hèlent, poussant des exclamations en se montrant mutuellement leurs téléphones, la plupart des propos échangés concernant les assistants de vie, devenus brusquement muets, et les téléphones qui ne fonctionnent plus. Au-dessus de nous, des drones tournent en rond, apparemment désorientés, comme s’ils n’avaient plus aucune indication quant à la direction qu’ils doivent prendre. Je suppose qu’ils contrôlent encore les possesseurs de téléphones, ces engins-là sont entièrement automatisés, et les capteurs, comme les caméras, sont sans doute encore en état de marche, du moins je le présume, mais en temps normal, leur vol est rectiligne et les informations qu’ils collectent sont directement envoyées aux services de l’état qui prennent ensuite les mesures qu’ils jugent nécessaires. Aujourd’hui, si tout a fonctionné comme nous le souhaitons, et comme Philippe nous l’a assuré, les informations ne vont plus nulle part, et plus rien ne peut les recevoir. Et, bien évidemment, il en est de même pour les signaux émis par les téléphones.

Un peu abasourdie, je regarde ma petite amie qui félicite son frère, souriant de toutes ses dents avant de venir se jeter à mon cou en riant.

« Nous ne sommes plus surveillés, plus personne ne contrôle ni nos déplacements ni nos conversations ! »

Gabrielle, hilare, est si surexcitée qu’elle sautille sur place, courant maintenant au-devant de chaque passant pour encourager tous ceux qui semblent plus déconcertés qu’autre chose, à fêter cette libération. En peu de temps, la plupart des gens commence à réaliser ce qui se passe et les cris de joie se font de plus en plus nombreux. Bientôt de nouveaux, et nombreux, résidents du quartier viennent rejoindre l’avenue et petit à petit et une petite fête s’improvise. Quelques-uns ont amené des instruments de musique, d’autres chantent, tandis que d’autres encore entament des chansons tout en buvant de grandes quantité de bière et autres boissons alcoolisées.

A quelques mètres de nous, j’aperçois le couple qui a proposé de nous cacher dans sa cave, il y a si peu de temps de cela. Un instant, j’envisage d’aller près d’eux, mais en me voyant approcher, la femme détourne le regard et je décide finalement de m’abstenir, préférant plutôt enlacer ma petite amie pour l’entraîner dans une danse endiablée.

C’est environ une heure plus tard que l’homme qui nous a regardées avec tant de dédain et d’insistance tout à l’heure, apparait, entouré d’une dizaine d’autres personnes, hommes et femmes. Comme Philippe, je n’ai qu’à les voir, tous regroupés là, avec leur attitude raide et leurs expressions pincées, pour savoir que ce sont des agents du gouvernement. Intriguée, je dépose un petit baiser sur les lèvres de Gabrielle avant de la lâcher pour m’approcher discrètement du petit groupe. Ils discutent entre eux à voix basse, et si je n’entends pas leurs paroles, je suis persuadée qu’ils ne sont pas en train de se féliciter de la situation. Et puis, alors que, dissimulée derrière quelques couples de danseurs, j’essaie d’avancer encore, je vois distinctement l’’un des hommes sortir un pistolet de sa poche, tandis que ses acolytes, eux, glissent leurs mains sous leurs bras, là où, habituellement, on pose un holster. Un rapide regard derrière moi me permet de constater que Gabrielle, en pleine conversation avec son frère et une jeune femme que je ne connais pas, est directement dans leur ligne de mire. Alors, je n’hésite pas et me décale immédiatement, plaçant mon corps entre le petit groupe et ma petite amie, puis m’approche de nouveau de ceux que je surveille, avançant cette fois bien plus vite et sans me soucier de me cacher.

Le voisin du couple qui nous avait proposé sa cave me repère rapidement, donnant un coup de coude en marmonnant à son voisin immédiat, sans doute pour lui signaler ma présence et il faut peu de temps pour que la dizaine de personnes me fixe avec des yeux plus que suspicieux. Mais je n’y attache pas d’importance et désigne les armes qu’ils ont maintenant tous en mains avant de crier bien fort, et à la cantonade :

« Attention, il y a là des agents de l’état qui sont armés ! »

Je n’ai pas besoin de le dire deux fois. Déjà, de nombreuses personnes sont à mes côtés. De jeunes hommes majoritairement, mais pas seulement. Quelques femmes, plus ou moins âgées, et un homme d’une cinquantaine d’années. Quoi qu’il en soit, tous arborent des expressions menaçantes et j’entends plusieurs voix s’élever et des interrogations fuser dans la direction des agents de l’état.

Et puis, l’homme que nous avons croisé dans l’entrée de l’immeuble du couple lève son arme en direction de la foule. Lentement, comme s’il choisissait sa future victime et prenait déjà plaisir à l’idée de tirer dessus.

Mais je ne lui laisse pas le temps de faire quoi que ce soit. Mon sang ne fait qu’un tour en le voyant  faire, et je me précipite au-devant de lui, saisissant fermement son poignet droit pour tirer son avant-bras vers le haut. La lutte qui s’ensuit est brève, peut-être est-il étonné de me voir si forte et mal remis de la surprise provoquée par une attaque qu’il n’attendait pas, mais en tous cas, il ne parvient pas à viser de nouveau la foule, et son index étant encore crispé sur la gâchette, le coup part tout seul en direction du ciel, le bruit de la détonation provoquant aussitôt un grand mouvement de panique sur toute la longueur du boulevard.

De nombreux cris s’élèvent et certains se mettent à courir dans tous les sens, cherchant un endroit où s’abriter, tandis que d’autres se jettent à terre, rampant ensuite pour se dissimuler derrière des poubelles, des bancs publics ou les jardinières municipales, bien fleuries en cette période de l’année.

Pour ma part, je ne recule pas et profite du moment de stupeur de l’homme, qui ne s’attendait visiblement pas à tirer en l’air, pour lui flanquer un énorme coup de poing dans le ventre. Plié en deux, la bouche ouverte pour chercher de l’air, je profite de sa position pour lui asséner un coup de genou dans le menton qui le fait chuter au sol. Autour de nous, c’est la cohue. Ceux qui ne se sont pas enfui font la même chose que moi, et chacun des agents de l’état se trouve face à un ou plusieurs adversaires qui les molestent avec énergie.

Après encore cinq ou six coups de feu, qui provoquent de nouveau quelques grands mouvements de panique, il ne faut plus que peu de temps pour que tous ceux qui étaient armés ne le soient plus. C’est d’ailleurs sans doute ce qui amène la situation à dégénérer. Les agents de l’état, tous à terre maintenant, sont bourrés de coups de pieds et le sang commence à s’écouler de leurs blessures. Les pistolets ont changé de main, les mines des passants qui dansaient tout à l’heure se font de plus en plus menaçantes et il semble que la plupart d’entre eux soient enivrés, non pas par l’alcool, mais par la violence ambiante.

Mon adversaire est couché sur le sol, son arme dans ma poche. Tout cela s’est déroulé très vite et je cherche Gabrielle du regard, inquiète qu’elle ait été bousculée durant le moment de panique qui a suivi le premier coup de feu, tout en espérant qu’elle ait eu la présence d’esprit de se mettre à l’abri. Mais je la trouve juste derrière moi, le visage crispé dans une grimace dont je ne parviens pas à définir si elle est provoquée par la peur ou par le dégoût que lui inspirent les excès de violence qui s’amplifient de minute en minute autour de nous.

Heureuse de la retrouver apparemment en pleine forme, je tourne le dos à la foule qui grogne de plus en plus fort et l’enlace aussitôt, trouvant une forme de réconfort, dont j’ignorais avoir besoin,

au creux de ses bras. Nous nous serrons l’une contre l’autre pendant un long moment, je dépose un petit baiser sur ses lèvres, puis me retourne vers l’attroupement, qui, en moins d’une minute, s’est considérablement accru. D’un geste, je désigne à ma compagne les attaques, de plus en plus violentes dont sont victimes les agents de l’état.

« Je ne les porte pas dans mon cœur, mais je ne comprends pas qu’on puisse s’acharner ainsi contre eux. »

Elle a l’air de désapprouver elle aussi, sans doute encore plus que moi, mais elle se contente de tirer sur mon bras en marmonnant.

« Tu ne peux pas les aider. Non seulement la foule est bien trop nombreuse, mais tout le monde s’en prendrait à toi si tu essayais de protéger ne serait-ce qu’un seul agent de l’état. »

Elle a certainement raison. Pourtant, malgré tous les sentiments négatifs que j’éprouve envers ce gouvernement qui nous espionne et contrôle chacun de nos mouvements depuis toujours, je répugne à laisser tomber et résiste à sa tentative de m’entrainer derrière elle.

« Si personne n’intervient, ils seront morts d’ici peu. »

Gabrielle hausse les épaules pour marquer, non pas son indifférence, mais sa certitude que personne ne peut s’opposer à cela.

« C’est un lynchage en bonne et due forme. Et la plupart des agents du gouvernement est déjà morte. Toute cette masse de gens ne s’acharne plus que sur des cadavres. »

Elle tire de nouveau sur mon bras, plus fort cette fois.

« Allons-nous-en. Je ne veux pas assister à ça plus longtemps. »

Ça ne me plait qu’à moitié, mais je me rends à ses raisons et commence à la suivre alors qu’elle m’entraine doucement vers une rue un peu moins encombrée. Et puis, il me vient à l’esprit qu’elle ne semble pas se préoccuper de son frère, une idée si étonnante que je l’interroge immédiatement là-dessus.

« Où est Philippe ? Pourquoi ne t’inquiètes-tu pas de son sort ? »

Son visage se défait encore un peu plus, et elle marmonne en désignant l’attroupement violent, dans notre dos.

« Il ne craint rien. En fait, il participe à la curée. Je n’ai pas envie de lui parler pour l’instant. »

Je discerne parfaitement la note de déception dans sa voix, mais je n’ai rien à répondre pour l’instant et décide plutôt de l’accompagner, passant mon bras sur ses épaules, autant pour entretenir un contact physique, que dans l’espoir de lui apporter un peu de réconfort. Mais avant de partir, je jette un dernier coup d’œil vers la cohue, derrière nous. Des policiers en uniforme sont arrivés mais la majorité d’entre eux semble avoir pris le parti des opposants au gouvernement. Quant à ceux qui sont restés fidèles à l’état, ils sont malmenés avec énergie. Plus aucun coup de feu ne retentit, et si des drones survolent l’avenue, ils continuent à tourner en rond et ne paraissent plus capables de faire quoi que ce soit d’efficace. C’est une scène très surprenante pour moi qui ai toujours vécu dans un monde parfaitement réglé où rien n’a jamais été laissé au hasard, et dans lequel les agents du gouvernement ont toujours été, sinon respectés, au moins particulièrement craints.

Gabrielle tire sur mon bras, m’arrachant à ce spectacle plus qu’étonnant, pour m’entraîner vers son appartement, distant d’un petit kilomètre seulement. Là, aucune assistante de vie, ne nous accueille avec un commentaire acerbe sur les évènements du soir ou sur l’heure tardive à laquelle nous arrivons. Dehors, une certaine agitation règne, comme partout dans la ville et sans doute dans tout le pays, mais le brouhaha diffus qui monte de la rue ne nous empêche pas de savourer le calme exceptionnel de l’appartement. Délicatement, je prends ma petite amie dans mes bras, l’embrasse doucement puis l’interroge à mi-voix, comme si je craignais de rompre le silence ambiant.

« C’est une belle victoire que nous avons remportée là. Et Philippe peut être fier de ce qu’il a réalisé. Mais crois-tu que cette situation durera ? Ou bien crains-tu que le gouvernement réagisse suffisamment vite pour reprendre la main comme si rien ne s’était passé ? »

Elle soupire, se blottissant dans mes bras en enfouissant son visage dans mon épaule avant de répondre, le ton incertain.

« A vrai dire, je l’ignore. Mais il suffit de voir les réactions des gens, dans les rues, pour se rendre compte que nous n’étions pas les seuls à souffrir de la manière dont nous étions surveillés. Et je veux croire que les émeutes de ce soir ne sont que le commencement de ce qui sera une vraie révolte contre ce système autoritaire et, pour tout dire, inquisitorial. »

Elle relève son visage vers moi pour terminer.

« Je regrette seulement ce déchaînement de violence. Et plus encore le fait que mon frère, qui aurait pu être le héros de cette journée, y ait participé, d’autant plus que j’ignore quel sort ont subi Clarisse et Dominique. »

Elle soupire de nouveau et se recule, prenant ma main pour m’entraîner vers la salle de bain, son ton de voix n’indiquant plus rien de particulier alors qu’elle ajoute.

« Cette journée a été plus que fatigante, et la nuit passée dans l’égout m’a laissé un souvenir très odorant. A toi aussi, d’ailleurs. »

Je fronce le nez, réalisant à quel point elle a raison en constatant combien mes chaussures et le bas de mon pantalon empestent.  Alors, sans discuter, je prends la main qu’elle me tend et la suit jusque sous la douche.

 

 

Extrait du journal « La nation libérée ». Un article signé par Callie Staud, envoyée spéciale dans la capitale du pays.

« Depuis la soirée du 22 juin dernier, le pays entier semble revivre. Partout, sur les grandes avenues comme dans les plus petites rues, règne une joie indescriptible. Les émeutes, qui ont finalement duré moins d’une semaine ont été suffisantes pour mettre le régime gouvernemental à bas. Certes, on peut déplorer quelques violences, notamment aux alentours des prisons d’état et des centres de rééducation, particulièrement au moment où les prisonniers politiques ont été libérés, mais dans l’ensemble, la situation parait dorénavant être apaisée.

En attendant l’organisation d’élections, un évènement que notre pays n’a pas connu depuis plus de vingt ans, les principaux meneurs du mouvement de révolte, Philippe Dupin et Marc Mercier, ce dernier ayant été libéré très récemment d’un centre de rééducation, tentent d’apaiser les esprits et expliquent qu’ils se sont déjà attelé à la rédaction d’une nouvelle constitution et à l’installation de lignes câblées permettant d’utiliser des téléphones fixes dans le même genre que ceux qui fonctionnaient encore dans le pays il y a un peu plus de trente ans. Les anciens services publics serviront d’ailleurs aussi de modèles pour un retour des postes et des courriers papier qui avaient été abandonnés définitivement durant l’année 2028. Quant aux téléphones portables, comme les assistants de vie, ils sont dorénavant et irrévocablement interdits.

Demain soir, le 8 juillet, une grande fête sera organisée dans la capitale et dans toutes les grandes villes du pays, pour célébrer la fin de la surveillance et de l’espionnage organisés de la population. A ce sujet, il est demandé à chacun de rester calme et de veiller à ce que cette soirée soit placée sous le signe de la joie et la gaieté, afin qu’aucune violence d’aucune sorte ne vienne ternir cet évènement.

Les responsables du gouvernement qui vient d’être renversé ont été emprisonnés dans ce qui était il n’y a pas si longtemps un centre de rééducation, gardés par des policiers ayant pris le parti des émeutiers dès le début des derniers évènements. Bientôt jugés, ils ne peuvent guère compter sur la solidarité des pays voisins, au contraire. Cette révolte paraît avoir donné des idées aux populations de plusieurs états où des manifestations, pourtant interdites, ont eu lieu, manifestations parfois réprimées de la plus violente des manières.

Toutefois, il est encore trop tôt pour savoir si la révolte de notre peuple servira de modèle à nos voisins, et en attendant, il est suggéré à tous ceux et celles qui le souhaitent de venir participer aux fêtes de demain, ou de ne pas s’y rendre si tel est votre souhait. Une manière de profiter de notre nouvelle liberté sans avoir à rendre compte à qui que ce soit de la façon dont nous utilisons notre temps. 

 

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16 septembre 2018

Cercle de la Vie, Missy Good !

mar

 

La suite des aventures de Xena et Gabrielle, narrée par Missy Good et traduite par Fryda !

Le cercle de la Vie, première partie.

 

Bonne lecture !

Kaktus

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Le Cercle de la Vie, partie une

Avertissement standard de l’auteure : Ces personnages, pour la plupart, appartiennent à Universal et Renaissance Pictures, et à quiconque a un intérêt économique dans Xena : Princesse Guerrière. Ceci est écrit pour s’amuser et aucune règle de copyright n’a été enfreinte volontairement.

Avertissements spécifiques (de l’auteure) à l’histoire :

Violence – C’est une histoire avec Xena. Il y a des êtres de la forêt, des méchants, des bardes enceintes, des Amazones malignes, plusieurs fauteurs de trouble et une tourte à la viande très persistante. Bien sûr qu’il y a de la violence. Mais pas trop. Peut-être une tête, peut-être deux… ça dépend de comment ça se présente.

Subtext – Je n’avertis plus pour le subtext. Si vous êtes arrivés aussi loin dans les histoires, vous savez de quoi il s’agit. Je ne pense pas personnellement qu’il y ait quelque chose dans leur relation qui mérite un avertissement. Ce n’est pas comme si elles étaient végétariennes par exemple.

Il y a de la censure en dessous de 13 ans (NdlT aux USA), pas plus. Ça ne change jamais… pour ceux qui s’attendent à ce que j’introduise de la franche hilarité, pas de limites pour des scènes d’orgie illustrées, assurez-vous que vous avez beaucoup de café et de doughnuts à portée de main. Et un fauteuil confortable.  Et un bon livre. Je peux recommander d’excellentes bardes qui écrivent de l’alt FF si vous m’en faites la demande.

Si vous lisez cette histoire et que vous êtes offensés par l’amour qui y est décrit, tant pis. Pas de brownie aux framboises pour vous.

Tous les commentaires sont toujours les bienvenus à l’adresse :

mailto:merwolf@bellsouth.net

(NdlT : ou à fryda@orange.fr)


Le Cercle de la Vie (Circle of Life)

Par Melissa Good (1999 – 2000 ?)

Traduction : Fryda (2018 – les histoires de Missy Good sont indémodables J)

 

Accroche : Après que la barde a frôlé la Mort, Gabrielle et Xena s’installent chez elles à Amphipolis pour attendre la naissance de leur enfant. Mais les choses ne se passent jamais comme prévu et quand des Amazones, des êtres de la forêt et des ennemis sont impliqués…


L’auberge était modeste, dans un village plutôt éloigné des chemins, dans une section éloignée de la Grèce. C’était une structure solide, avec un étage et quelques dames peintes, et une clientèle qui comprenait surtout des mercenaires et des combattants à la retraite qui s’étaient installés dans la zone. Ça sentait le ragoût d’agneau, le vieux cuir et la bière, et les bottes frottaient les joncs boueux trempés par la pluie précoce de la journée.

Les gens du pays s’en fichaient… l’auberge était un moyen de passer le temps à fanfaronner et à raconter des histoires, surtout des mensonges, de batailles qui ne s’étaient jamais produites. Il y avait du bon et du mauvais à ce sujet, songeait l’aubergiste, tandis qu’il préparait une autre tournée de chopes de bière pour que ses filles les servent. La bonne chose c’était que quand les garçons avaient des dinars, ça ne les dérangeait pas de les dépenser. La mauvaise chose c’était que, ils n’en avaient pas tout le temps et voulaient quand même leur bière.

Derren soupira, se souvenant du temps où lui aussi portait l’armure, coincé dans une cité hivernale perdue avec peu de choses à faire et encore moins d’argent. Alors il les servait et espérait que tout se passe bien.

Parfois c’était le cas, parfois pas. Ce soir c’était calme alors que certains des garçons étaient sortis et s’étaient retrouvés impliqués dans une querelle locale qui ne s’était pas bien terminée. Les tempéraments étaient acides et les corps faisaient mal et il avait été pressé fortement de maintenir la paix entre les hommes irrités.

Avec un grognement, il se rassit et espéra que le reste de la nuit se calme. Il faisait froid dehors et le courant d’air sifflait à travers les fissures dans les planches, détruisant les meilleurs efforts du feu pour garder l’endroit au chaud, et il avait hâte de retourner à sa petite chambre à l’arrière, où un âtre privé et confortable faisait un meilleur boulot dans la petite zone.

Des bruits de pas résonnèrent sur les planches dehors et il leva la tête, fixant les portes au moment où elles s’ouvraient et admettaient une grande silhouette en cape qui s’arrêta sur le seuil et passa l’intérieur en revue.

Derren eut la chair de poule et ses pouces se dressèrent en sentant l’énergie évidente et inconfortable dans la puissance fluide des mouvements de la personne qui venait d’arriver, et le balayage presque arrogant de la tête encapuchonnée tandis qu’elle évaluait l’auberge. La cape entourait un corps élancé et armé et la poignée d’une épée était visible à la base de son cou.

Puis la personne fit un léger hochement de tête et leva une main, repoussant la capuche et révélant un profil ciselé et des cheveux noirs de jais qui bloquèrent la respiration de Derren. Oh oh.

La tête se tourna et il fut cloué par des yeux clairs et froids qui le traversèrent, dans un visage figé qu’il se rappelait dans ses rêves.

Ou ses cauchemars pour être précis. Des périodes de massacres et de sang, quand il observait ces yeux glacés avec un feu surnaturel tandis qu’une épée vorace transperçait des corps comme s’ils n’étaient faits que de paille. Ce n’était pas bon. Nerveusement, il eut un léger hochement de tête pour la nouvelle venue. « Xena. »

Le regard vint sur son visage pendant un instant, laissant un frisson à leur place. « Derren. » La voix basse et musicale remua ce vieux frisson en lui. « Ça fait un bail. » Elle le regarda un moment puis tourna la tête, sans plus s’y intéresser.

Xena fit face à la foule de l’auberge et leur jeta un regard, puis elle commença à traverser la pièce vers une table de l’arrière, repoussant sa cape loin de ses bottes boueuses. Elle ignora les regards et ne donna que peu d’attention aux expressions sombres tandis qu’elle se frayait un chemin à travers les chaises éparpillées, retirant une paire de gants en cuir pour les rentrer dans sa ceinture.

A mi-chemin, un homme se leva pour lui bloquer le passage, levant une tête aux cheveux châtains et aux yeux noisette à la hauteur de son regard. « Tiens tiens… regardez qui on a là. » Il la regarda de haut en bas.

Xena s’arrêta et le regarda impassiblement.

« J’tai pas vue depuis que tu nous as laissés pour mort près de la Thessalie, Xena… j’avais hâte de te revoir. » Il mit ses pouces dans sa ceinture et se balança en arrière.

Un haussement de sourcil noir. « Moi pas », répliqua Xena. « Hors de mon chemin, Grégor… je ne suis pas d’humeur à jouer ce soir. »

Il la regarda avec un air appréciateur. « J’ai entendu dire que tu avais pris ta retraite… en fait j’ai entendu dire que tu te louais comme entraineuse de chevaux quelque part dans la cambrousse. »

Xena bougea et soupira. « Seconde chance, Grégor, sors de mon chemin », dit-elle avec brusquerie.

Il poussa du pied la chaise hors du chemin. « Tu sais quoi, j’ai attendu d’avoir ma chance avec toi depuis la Thessalie, Xena… et j’ai entendu dire que tu étais là posée sur tes fesses, toute gentillette… peut-être qu’il est temps que je le découvre enfin… je pense que peut-être tu t’es ramollie. »

Xena bougea vers l’avant à une vitesse foudroyante et lui cogna l’entrejambe du genou, puis elle lui planta un coude dans le menton tandis qu’il s’effondrait vers l’avant, ce qui le mit au sol. « Je sais pas… qu’est-ce que tu en penses ? » Demanda-t-elle d’une voix égale, tandis qu’elle passait par-dessus son corps grognant.

« Ça veut dire non », toussa-t-il en crachant des dents et du sang. « Ça m’apprendra à écouter les rumeurs. »

« Petit malin. » Xena alla jusqu’à la table qu’elle avait choisie sans autres brutalités. Elle s’assit et mit un pied sur le support de la table tandis qu’une serveuse nerveuse s’approchait. « De la bière, et une assiette de ce que vous servez », grogna-t-elle en lançant un regard noir d’avertissement à la fille, tout en s’adossant et clouant son regard sur Derren.

Elle leva la main et un long doigt pointa vers lui puis s’enroula vers elle. Elle garda son regard noir jusqu’à ce qu’il traverse la pièce et arrive à sa table, transpirant abondamment. « Ecoute… Xena… on ne veut pas d’ennuis ici. »

Elle ignora la déclaration. « Je cherche Sefrel. »

Les yeux de Derren prirent une teinte prudente. « Hé… Xena, il ne fait plus ce genre de travail. » Le constructeur d’engins de siège s’était installé quelques années auparavant et il passait maintenant ses journées à exécuter des chaises et des tables. « Plus depuis longtemps. »

Des yeux bleus impitoyables le transpercèrent. « Dis-lui juste que je veux le voir. J’ai une commande… j’ai besoin qu’il me fasse quelque chose. »

« Mais… »

« Derren, fais-le, c’est tout. » La voix basse devint un grondement familier. « Maintenant. »

A contrecœur, il fit un signe de tête puis recula, retirant son tablier pour le jeter sur le bar avant de foncer dehors.

Des murmures inconfortables s’élevèrent quand il partit mais Xena les ignora, sirotant lentement sa bière que la serveuse lui avait promptement apportée. Elle connaissait au moins la moitié des hommes dans la pièce, d’une bataille ou d’une autre, mais elle se retint de renouveler leur relation, préférant rester solitaire, une présence noire et agacée dans son coin sombre.

Elle était à la moitié de la chope quand la porte s’ouvrit à nouveau et Derren revint avec un homme mince aux cheveux gris vêtu d’un sarreau d’ébéniste. Ils traversèrent la foule pour venir s’arrêter devant elle, un air de réticence et de crainte sur leurs visages. Elle donna un coup de pied à la chaise qui lui faisait face. « Assieds-toi, Sefrel. »

Il resta debout. « Xena… écoute… aucun irrespect ici, mais je ne fais plus ce genre de travail. »

Les yeux bleus féroces le clouèrent sur place. « De quel travail tu parles, Sefrel ? » La voix basse et veloutée lui fit se lécher ses lèvres sèches nerveusement. « Pourquoi tu ne t’assieds pas pour écouter d’abord la proposition ? »

Sefrel la regarda, une prudence naturelle luttant avec l’attirance de son charisme considérable. Il étudia son visage, se demandant si les histoires qu’il avait entendues, même ici dans les territoires reculés, étaient vraies. Elle avait assurément la même allure… ces yeux meurtriers, le visage qui ne se plissait dans un sourire qu’à contrecœur. Le corps élancé et musclé dans le cuir noir et l’armure étincelante. L’attitude. Il pouvait sentir la séduction, cependant, tout comme aux jours passés. Xena avait emmené ses hommes autant avec son aura personnelle qu’avec ses talents sur les champs de bataille, et il soupira, se rendant à l’inévitable.

Il s’assit et mit ses mains usées sur la table, et il attendit.

Xena tourna le regard vers Derren et le renvoya. A contrecœur, l’aubergiste partit, non sans un regard inquiet vers l’ébéniste, cependant. « Je s’rai derrière le bar si t’as besoin de quelque chose, Sef », dit-il, en ramassant son courage et lançant à Xena ce qu’il espérait être un regard d’intimidation. Il avait passé beaucoup de temps comme mercenaire et les muscles lourds n’avaient pas complètement disparu. Pas encore.

Xena lui rendit son regard noir et haussa un sourcil, ce qui le fit tourner les talons et fuir comme un chien. Elle secoua la tête et regarda Sefrel. « Ça fait longtemps. »

Le petit homme hocha la tête. « Le siège de Bethrel, n’est-ce pas ? »

Un hochement de tête. « Tu as construit le bélier que nous avons utilisé pour prendre la cité. » Un sourire passa sur le visage autrement figé de Xena. « C’était du bon travail. »

Il regarda ses mains. « Je te le dis, Xena… je ne fais plus ça. » Ses yeux gris passèrent sur elle. « Je ne pense pas pouvoir t’aider… je ne peux pas te construire d’engin de guerre. »

La grande femme se pencha en avant, ses bras couverts de bracelets posés sur la table. « Je n’en veux pas. » Elle baissa la voix. « Sefrel, je n’ai pas d’armée… qu’est-ce que je ferais d’un engin de siège ? » Demanda-t-elle d’un ton raisonnable. « Je suis partie depuis quatre ans maintenant. »

Il était désorienté. « Mais… que… qu’est-ce que tu veux, alors ? » Un soupçon dans sa voix. « J’ai entendu dire que tu avais arrêté les combats sanglants, mais… »

Xena prit une gorgée de sa bière. « Je me souviens que tu faisais des panneaux… pendant ton temps libre, avec des sculptures… des images et des choses comme ça. »

Sefrel cligna des yeux. « Oui… je le fais toujours… » Il montra une chaise toute proche bien robuste. Le dossier montrait un chemin où couraient des chevaux sculptés. « Tu as besoin de quelque chose comme ça ? » Sa voix portait de l’incrédulité.

Des yeux bleu clair, dangereux et infinis plongèrent dans les siens et la voix baissa encore plus, le piégeant avec son pouvoir profond et sensuel. « J’ai besoin d’un berceau. »

Un moment de pur silence. « Qu… que… quoi ? » Couina-t-il.

« Un berceau. C’est une chose dans laquelle on met un bébé », expliqua Xena patiemment. « Tu en as entendu parler, non ? »

Il se gratta la tête. « Une ou deux fois, oui. » Il regarda autour de lui. « Y en a pas beaucoup par ici… » Il la regarda à nouveau. « Pourquoi t’as besoin d’un berceau ? »

Xena prit une inspiration, comptant jusqu’à vingt avant de répondre. « Pour un bébé. »

Il baissa la voix. « Tu prépares un kidnapping ? » Une note vaguement outragée entra dans sa voix. « C’était toujours hors des limites… »

Encore vingt secondes. « Non. »

Son regard alla vers le corps de Xena.

« Non. » Xena devança la question. « Ecoute… ça n’a pas d’importance, tu vas le faire ou pas ? »

Un moment d’hésitation puis il hocha la tête. « Bien sûr… » Il se détendit un peu. « Tu as quelque chose que tu voudrais… oh. » Il prit le morceau de parchemin plié de sa main et le déplia. A l’intérieur se trouvaient une série de dessins, interlacés avec des lignes sculptées et connectées. « Hé… ce n’est pas mal… »

« Tu peux le faire ? » Xena pencha la tête d’un côté d’un air interrogateur.

« Pour quand ? Pour combien ? » Demanda Sefrel, prudemment.

« Trois mois… et tu me dis ce que ça vaut », répondit la femme aux cheveux noirs. « Marché conclu ? » Elle tendit une main puissante.

Il la regarda, se souvenant des mauvais jours. Et des pas si mauvais que ça. Sa main prit celle de Xena, sentant la chaleur vivante qui émanait d’elle et qui déclencha des souvenirs d’un genre différent. « Marché conclu. »

Xena se radossa, satisfaite. Ce serait parfait. Et après tout le reste, elle était déterminée à garder les choses en l’état.


Une autre auberge, une autre petite cité hors des routes principales, mais celle-ci était plus visiblement prospère avec des murs bien construits et calfeutrés avec soin, qui éloignaient le vent vif ; les sols étaient bien balayés et montraient des signes de lavage et de sablage fréquents. C’était l’heure du déjeuner et l’auberge était presque pleine d’habitants qui se reposaient de leurs travaux d’hiver, et de marchands excités à l’idée d’un festival du temps froid tout proche, qui faisait la promesse d’amener des voisins des villages environnants et de créer des affaires.

Contre le mur du fond, le maire du village était assis au milieu d’une pile de parchemins, à travailler les détails avec deux marchands robustes, l’aubergiste dont l’auberge supporterait les visiteurs et une jeune femme de taille moyenne et aux cheveux clairs, dont le visage amical présentait un sourire constant, ainsi que des yeux verts piqués de doré. A ses pieds, un grand loup noir était blotti, son museau posé sur sa botte.

« Je vais les lâcher pour les chambres », disait Cyrène. « Mais je ne les nourris pas sans un pourcentage en échange. »

« Attends… » Interjeta Gabrielle en levant la main. « Pourquoi on ne leur imposerait pas un pourcentage global et ensuite on le redistribue ? Si tout le monde nous réclame un dinar, ce sera trop confus… Prenons une part à tout le monde pour les marchandises quand ils arrivent et une autre quand ils partent, et on les taxe en fonction. »

Les deux marchands hochèrent la tête. « Oui… ça semble bien… on peut financer tout le monde comme ça… personne n’est perdant. »

« Bien… » Gabrielle se leva et contourna la table. « Je vais chercher de l’eau… je reviens tout de suite. »

Cyrène la regarda partir, sachant bien qu’elle ne pouvait pas se risquer à lui proposer d’aller la chercher à sa place. Mais son regard suivit la jeune barde, traçant les changements dans la silhouette fine avec un sourire nostalgique. Même à cinq mois, Gabrielle semblait à peine enceinte, seule une légère courbe de sa taille trahissait son état, presque invisible dans la chemise bleu royal trop grande qui flottait autour d’elle. Autrement… l’aubergiste hocha tranquillement la tête pour elle-même. La barde semblait en bonne santé et son esprit têtu avait rebondi de la tranquille introspection qu’elle avait montrée quand elles étaient arrivées la première fois. « Elle va très bien aller », murmura-t-elle à Johan, qui était assis près d’elle. Elle se demanda brièvement si elle pouvait dire la même chose de sa fille, cependant.

Il faisait nuit, presque minuit quand le guetteur avait annoncé l’approche d’Argo et elle avait enfilé rapidement une robe de chambre pour rencontrer les deux femmes tranquilles qui se dirigeaient vers l’auberge.

Xena était descendue de cheval et même dans la pâle lumière, sa mère avait vu la fatigue qui semblait émaner de la grande silhouette de sa fille, tandis qu’elle aidait Gabrielle à descendre à son tour et qu’elles arrivaient près de la rambarde du porche. Et elle avait vu une désolation tranquille dans les yeux bleus qui la regardaient, enfoncés dans un visage qui portait de nouvelles épreuves depuis qu’elle l’avait vue.

Alors elle avait embrassé Xena d’abord et elle avait senti sa maigreur sous sa cape et elle s’était posé la question.

Et maintenant ?

« J’emmène Argo à l’écurie », avait dit la guerrière très tranquillement. « On se retrouve à la maison. » Ceci dit pour Gabrielle, qui avait hoché la tête et touché son bras avant qu’elle ne se retourne pour partir.

Ensuite Cyrène avait demandé. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Et Gabrielle, en peu de mots, le lui avait dit. Elle qui allait dans le puits. Se réveillant trois semaines plus tard ne sachant rien d’autre que le fait qu’elle avait survécu, d’une façon ou d’une autre.

Mais Xena ne le savait pas et cela avait fracassé quelque chose de profond en elle, quelque chose qui ne revenait que très lentement en place. « Alors nous avons décidé que la maison… était le meilleur endroit », avait fini Gabrielle, en relâchant un petit soupir. « Et comme je suis contente de voir cet endroit. »

« Comment vas-tu ? » Avait demandé Cyrène doucement.

Les yeux vert clair, qui s’étaient éteints et étaient devenus gris dans la lueur de la Lune, avaient brillé. « Je vais bien », avait répondu la barde avec un tout petit sourire mélancolique. « A part le fait d’être enceinte », avait-elle ajouté.

On aurait dit qu’on assommait Cyrène avec une plume. « Par mes dieux. » Elle avait posé les mains sur les épaules de Gabrielle. « Toi aussi ? »

« Moi aussi… est-ce que ça veut dire que Xena avait raison et que Gran l’est aussi ? » Une étincelle avait pris possession des yeux de Gabrielle.

« Oui… et elle le paye bien », avait répondu Cyrène. « Pauvre petite chose… elle est malade tous les matins… » Elle avait touché la joue de la barde. « Et toi, mignonne ? Tu vas bien ? »

Gabrielle avait baissé les yeux puis frotté son nez. « Oui… je suis… » Son regard était allé vers l’écurie puis revenu sur Cyrène. « C’est un peu compliqué. »

Bien sûr. Rien n’était simple avec elles, se souvint Cyrène. Elle avait envoyé Gabrielle vers leur cabane puis était allée à la cuisine, assemblant quelques fruits et du fromage dans un petit panier. Elle avait attendu patiemment jusqu’à ce qu’elle entende des pas familiers près de la porte, puis elle avait soupiré quand elle s’état ouverte pour laisser entrer Xena. « Je pensais bien que tu allais passer. » Elle leva le panier.

Xena avait lâché un petit sourire et s’était avancée. « Merci… je présume que tu as entendu la bonne nouvelle ? »

Elle avait mis la main sur le visage de sa fille. « Et la mauvaise », avait dit Cyrène très doucement. « Ma chérie, ça a dû être terrible pour toi. »

La guerrière était restée immobile un moment puis elle avait soupiré lentement. « Ça l’a été », admit-elle dans un murmure, puis elle avait inspiré à nouveau. « Mais c’est terminé et je peux mettre ça derrière moi maintenant. » On aurait dit qu’elle essayait de se convaincre elle-même autant que Cyrène.

Qui s’était sentie profondément blessée pour elle. « Ta famille aurait été là pour toi, Xena… tu le sais ça, n’est-ce pas ? »

Le regard bleu la fuyait. « Je le sais… mais… je ne pouvais pas rentrer ici », avait réussi à dire la guerrière. « Pas ici. » Les muscles de sa mâchoire s’étaient contractés… et elle avait vu Xena déglutir une fois… deux fois… puis cligner des yeux.

Cyrène avait posé le panier et pris sa fille dans ses bras. « Oh ma chérie », avait-elle murmuré, sentant les frissons passer dans la longue silhouette. Pendant un moment d’angoisse, elle avait pensé que Xena allait s’effondrer mais la grande femme avait inspiré et s’était redressée, lui rendant son étreinte.

« Merci. » La guerrière s’était éclairci la voix sans s’en rendre compte et elle avait soulevé le panier. « Je ferais mieux de rentrer. »

Cyrène lui avait tapoté le côté. « Je suis contente que tu sois rentrée », avait-elle simplement répondu. « Va dormir un peu. »

Xena avait hoché la tête et lui avait fait un demi-sourire avant de se diriger vers la porte, la refermant derrière elle.

« Bien sûr que ça va aller », l’assura l’ex marchand. « C’est une coriace, Cy… et tu sais quoi, on va avoir une paire de beaux petits-enfants qui vont courir autour d’elle très bientôt. » Il soupira d’un air désabusé. « Je pensais que je serais bien loin d’être un grand-père, pour sûr. »

Elle rit. « C’est bien  vrai. » Cyrène retourna à la conversation tandis que Johan traitait les derniers points durs dans le plan ambitieux. Les deux premières semaines avaient été difficiles mais les choses se remettaient à la normale et pour ça, elle était profondément heureuse.


L’eau froide passa les lèvres de Gabrielle ; elle portait un soupçon du goût du chêne de la tasse qu’elle utilisait. Elle scruta l’auberge et se détendit contre le comptoir de service, bougeant un peu tandis que son ventre pressait contre le bois. Toujours pas habituée à ça, hein ? Se dit-elle. Je ferais mieux de commencer à m’y faire… ça va être de pire en pire.

Pas que ça ait été si mal jusqu’ici, elle devait l’admettre, du moins pas pour elle. Granella, elle… elle lança un regard vers la jeune Amazone qui avait un mois de grossesse en plus, et qui semblait en avoir le double. Elle était assise près du feu, parlant à une grande compagne couverte de poils, l’être de la forêt Elaini, qui faisait rebondir les fesses de l’un de ses bébés pelucheux sur son genou, tout en savourant ses rires. Gran était bien plus visiblement enceinte qu’elle ne l’était elle-même, avec une boule énorme et courbée sous ses côtes, et une couche de douceur tout autour d’elle également.

La barde s’était inquiétée de ça au début, parce que son corps semblait laisser la place à contrecœur à la vie qui grandissait en elle, mais Elaini l’avait prise à part et lui avait dit qu’elle soupçonnait Granella de porter plus d’un bébé, et ça, en même temps que le fait que Gabrielle était plus active et déterminée à conserver sa force, ça faisait une vraie différence. « Crois-moi, petite sœur… tu seras contente quand ça sera terminé », l’avait assurée l’être de la forêt avec ironie.

Gabrielle ferma les yeux et soupira, puis elle les rouvrit et absorba son environnement familier. C’était bon d’être ici… après la peur et l’horreur…

Gabrielle avait été si proche de mourir. Et son âme avait dû faire le choix drastique entre laisser périr son âme-sœur chérie, tuant l’enfant qu’elle avait mise au monde, et savoir qu’abandonner sa propre vie pour l’en empêcher semblerait assurément une chose bien pire à Xena.

Quand c’était arrivé, elle avait mis sa confiance dans le courage de sa compagne et s’était soumise à son destin, endurant ce dernier coup d’œil au-dessus de l’épaule de Hope, pour voir la terreur et la compréhension, et une âme qui souffrait dans les yeux bleus qui étaient la dernière chose qu’elle pensait voir dans le monde des mortels.

Elle avait espéré que Xena lui pardonnerait, un jour, c’était tout. Elle avait ressenti la poussée de douleur à travers leur lien, s’y accrochant jusqu’à ce que l’obscurité ne l’avale, dans un cauchemar de chaleur et d’impact et l’odeur de lave bouillante.

Mais elle n’était pas morte et ce qui s’était ensuivi était un tourbillon de confusion et de douleur, et se réveiller pour savoir que des semaines avaient passé, une longue éternité quand elle n’avait aucune idée de l’endroit où était Xena, ou bien ce qu’elle faisait… tout ce qu’elle avait su c’était que la guerrière était vivante, elle pouvait le sentir à travers le lien qui reliait leurs âmes.

Vivante et incroyablement en souffrance, la douleur faisant écho à ce lien et flottant au-dessus de Gabrielle, jusqu’à ce qu’elle puisse à peine réfléchir. Ça n’avait diminué qu’à la toute fin et s’était tu, devenant un coup véhiculant la colère et l’impatience… tandis que la présence augmentait et prenait en puissance.

Et ensuite elle était allée près de Potadeia, sur le chemin vers la maison à Amphipolis pour attendre Xena. Se retrouvant à marcher dans des forêts qu’elle connaissait depuis son enfance, tournant à un coin feuillu juste pour ressentir la poussée soudaine, éruptive et incroyable de leur connexion tandis qu’une silhouette obscure fonçait sur elle, l’épée levée, le cri se réverbérant.

Leurs regards s’étaient cloués l’un sur l’autre.

Et elle était enfin revenue à la maison, rejoignant la personne qui comptait plus que sa propre vie.

Mais ça avait été difficile pour toutes les deux, et seulement maintenant, deux mois plus tard avec leur famille autour d’elles, la vie commençait à revenir à la normale. Il y a un mois, Xena n’aurait pas accepté de partir pour ce petit voyage dans le sud. Elle pouvait à peine supporter d’être partie pour une journée de chasse, ses yeux recherchant anxieusement le moment où elle retournerait au village jusqu’à ce qu’ils tombent sur le visage de Gabrielle et seulement à ce moment un soupçon de sourire viendrait sur ses lèvres tandis qu’elle se détendait.

Pas qu’elle veuille en parler, soupira la barde intérieurement. Elle l’avait taquinée une fois sur le fait de ne pas être éloignée de la vue de la guerrière et la réponse de Xena l’avait stupéfiée à la rendre muette. « J’ai peur de fermer les yeux et que quand je les rouvre, tu sois partie », avait dit la guerrière avec un sourire désabusé et mélancolique. « C’est fou, hein ? »

Puis le regard bleu s’était baissé et Xena avait joué avec le morceau de bois dans ses mains sans s’en rendre compte, jusqu’à ce que Gabrielle s’approche et lui baisse doucement la tête pour l’embrasser et poser la sienne contre les cheveux noirs. Elle savait parfaitement qu’elle ne pouvait pas promettre de ne plus jamais la quitter comme ça. La vie était bien trop cruelle pour elles deux pour qu’elle mette son âme-sœur en souffrance dans ce genre de danger. Il avait fallu des mois pour passer sur la mort de Xena et ça faisait moins d’une semaine. Xena s’était soumise à un mois long, torturant et à moitié dingue, se sauvant d’elle-même, du passé… profondément seule dans sa douleur.

Ça demanderait du temps, Gabrielle le savait. Et tout comme son expérience l’avait changée, ceci changerait Xena, il restait à voir exactement comment.

Mais les choses s’étaient mises à aller lentement mieux et Xena avait décidé de faire une sortie au sud pour une journée ou deux, dans une balade mystérieuse qui avait probablement à voir avec le bébé. Gabrielle rit pour elle-même quand elle pensa à sa compagne choisissant paisiblement des couvertures et des jouets.

En fait, elle ne pouvait pas se décider sur qui avait été la plus excitée la première fois qu’elle avait senti le bébé bouger. Elle avait attrapé le bras de Xena, alarmée, mais la guerrière avait doucement posé la main sur son ventre et toutes les deux avaient hoqueté quand il avait bougé à nouveau, puis Xena avait posé sa joue et écouté, ses beaux yeux bleus s’éclairant alors qu’elle jurait pouvoir entendre le battement de cœur du bébé. Un sourire plein et heureux s’était formé sur ses lèvres pour l’une des rares fois depuis qu’elles étaient rentrées à la maison, et ça, bien plus que le mouvement, avait réchauffé l’âme de la barde au plus profond.

Gabrielle sourit au doux souvenir et souhaita la présence de son âme-sœur, qui lui manquait plus qu’elle n’était prête à l’admettre, malgré sa profonde protectivité frustrante, qui menaçait de rendre la barde folle.

« Hé, Gabrielle », l’appela Elaini en lui faisant signe. « Viens par ici et aide-moi à convaincre Gran, hein ? »

La barde se repoussa du bar et avança à pas lents avant de s’asseoir dans le fauteuil près de ses amies et de s’y adosser. « D’accord… bien sûr… on doit la convaincre de faire quoi ? » Répondit-elle aimablement, en prenant une inspiration plus profonde, tandis qu’elle se souvenait que son âme-sœur avait mentionné avoir le souffle court tout le temps pendant sa propre grossesse. Elle savait maintenant ce qu’elle voulait dire. C’était comme si elle ne respirait pas assez vite, ou assez profondément… et elle se retrouvait parfois vertigineuse tandis que son corps luttait pour avoir assez d’air. C’était vraiment agaçant et elle devait être prudente et ne pas le faire devant Xena qui avait, l’autre jour, justement insisté pour la porter jusqu’à la cabane en plein jour, tandis que la moitié du village les regardait avec un amusement amical. Sale gamine. Mais Gabrielle ne put réfréner un sourire en se souvenant des yeux bleus mélancoliques, qui avaient fait fondre ses arguments comme du beurre.

« J’essaie de la convaincre de me laisser trouver combien elle en a là-dedans », déclara Elaini, en remuant ses doigts poilus et griffus avec suggestion.

Gabrielle écarquilla les yeux et elle cligna à la vue des griffes. « Euh… » Elle vit l’air alarmé sur le visage de Gran. « Juste… pour… heu… et bien, une question théorique… comment tu vas heu… »

Elaini leva les yeux au ciel. « Oh oui… je vais faire un trou ici et regarder », dit-elle en ricanant, puis elle posa délicatement le bout de ses doigts sur le bras de la barde et ferma les yeux. « Je vais juste Voir. » Elle sourit et bougea son contact vers le ventre de la barde, étendant sa Vision. La force vitale de Gabrielle était très puissante, d’une chaleur dorée et distinctive et elle n’eut aucun souci pour la sentir. Au-delà de ça… ah… un petit point brillant, teinté d’argenté dans sa Vision qui était assurément l’enfant en croissance. Elle ouvrit les yeux. « Tu en as un », informa-t-elle la barde avec un sourire.

Gabrielle tapota son ventre. « Dieux… j’espère bien… s’il y en avait plus que ça, ils seraient de la taille d’une noix. » Elle rit ironiquement. « Allons, Gran… c’est mieux de le savoir maintenant… je veux dire que si ce sont des jumeaux, tu auras deux exemplaires de tout. »

L’Amazone aux cheveux noirs grogna. « Toris est cuit si c’est le cas », grogna-t-elle. « Un à la fois c’est bien assez difficile… qu’est-ce que je vais faire avec deux ? »

« Excuse-moi si je ne sympathise pas », fit remarquer Elaini, mère de triplés. « Les tiens n’ont pas de crocs et de griffes aiguisés comme des aiguilles, je te le dis. »

Les deux humaines tressaillirent en pure réaction. « Ouille. » Granella se couvrit la poitrine.

« Ouais, ouille », acquiesça Elaini avec un rire. « Tu en penses quoi ? »

« Tu devrais, Gran… surtout vu que ce groupe d’Amazones va se regrouper ici dans les jours à venir pour la foire aux marchands… elles doivent savoir si elles doivent tout acheter en double pour toi », la taquina doucement Gabrielle.

Un soupir douloureux. « Oh, c’est bon. »

Elaini sourit de toutes ses dents et mit la main sur la surface arrondie, fermant ses yeux dorés pour se concentrer. « Il y en a un », annonça-t-elle, puis elle s’interrompit. « Hmm. »

Granella et Gabrielle échangèrent un regard. « Je ne sais pas toi, Gabrielle… mais ‘hmm’ n’est pas sur ma liste de mots joyeux aujourd’hui », grogna l’Amazone en lançant un regard diabolique à l’être de la forêt.

« Il y en a deux », dit Elaini en riant. « Ohh… il est puissant celui-là… » La force de vie était un point bleu pulsant, presque aussi puissant que celui qu’elle avait ressenti de Gabrielle. « Tout beau et bleu. »

« Crotte de Centaure », soupira Granella. « Je le savais… Toris, c’est de la viande morte. » Elle fit une pause. « Bleu ? »

L’être de la forêt hocha la tête. « Tout le monde a plus ou moins une couleur… Gabrielle est d’une nuance agréable de jaune dorée couleur beurre, par exemple… tu es d’un joli vert… mon Partenaire de vie est d’une nuance d’orange loufoque… »

« Et Xena ? » Demanda tranquillement la barde.

« Argenté… comme du métal poli », répondit promptement Elaini. « Elle est très distincte… il y a tellement de variétés et elles sont dupliquées, mais elle est la… » La voix de l’être de la forêt diminua un instant. « La seule que j’ai vue de cette nuance. »

Gabrielle la regarda attentivement mais elle fut empêchée de la questionner plus avant par un appel de la garde dehors. « Mm. » Un sourire se forma sur son visage quand elle entendit le cri du faucon en chasse. « Xena est de retour… excusez-moi. » Elle se leva et alla vers la porte, passant la tête dehors puis se glissant sur le porche, forçant son regard résolument vers l’horizon.

L’aube peignait le ciel d’une nuance ouatée de rose, une couche sur la brume qui se déposait de manière épaisse sur le sol dans l’air frisquet du matin.


Un regard bleu direct accueillit l’aube tandis que Xena levait son menton de son avant-bras et qu’elle penchait la tête en arrière et éclaircissait son esprit des pensées vagabondes qu’elle s’était autorisées. Le sommeil… avait été problématique un moment et en l’absence de Gabrielle, les cauchemars étaient inévitables. Sans le fidèle Arès pour veiller sur elle, ça lui avait semblé mieux de rester éveillée.

Il n’y avait aucun sens à ce qu’un brigand vienne pour mettre la pagaille dans son abri tranquille, pas vrai ? Cela ne faisait que deux nuits et elle avait tenu bien plus longtemps que ça sans dormir auparavant. Elle serait à la maison avant l’heure du déjeuner et après ça, convaincre son âme-sœur enceinte de faire une sieste ne serait pas vraiment un problème.

La pensée d’être avec elle à nouveau amena un sourire sur les lèvres de la guerrière aux cheveux noirs et elle se mit debout, s’étirant dans la matinée naissante, surprenant un peu Argo. La jument renifla puis s’avança, la poussant dans la poitrine tout en soufflant de l’air léger et chaud contre son ventre. « Salut ma grande. » Xena gratta la jument derrière les oreilles et lui frotta la nuque. « Il est temps de rentrer à la maison, hein ? »

La maison. Ses deux mois à Amphipolis lui avait permis de guérir doucement et elle avait hâte d’y passer plus de temps, à regarder Gabrielle se rapprocher encore et encore de la naissance de… Xena sourit tranquillement dans la crinière d’Argo. Leur enfant.

Elle peignit les crins argentés épais, étudiant le dessin de la lumière et de l’obscurité tandis que le soleil passait à travers les feuilles et les tachetait toutes les deux.

Elle se souvint de cette première nuit horrible, après qu’elle eut grimpé le puits et trouvé un trou dans la roche pour s’y cacher, quand l’ankylose passa et que chaque senteur, chaque son, même celui du silence, la frappaient comme des couteaux.

Elle avait fermé les yeux et s’était contentée de prier, et d’espérer, et de supplier, avec le besoin d’entendre le plus léger grattement d’une botte, le crissement de la peau sur le tissu, un souffle… n’importe quoi qui lui aurait permis de mentir à la vérité que son esprit refusait d’accepter.

Qu’elle était seule.

C’était comme d’être transpercée dans les tripes, la douleur était si intense et si réelle, et elle empirait, jusqu’à ce qu’elle se soit roulée en boule et contentée de rester là, allongée, souffrant bien trop pour même pleurer.

Seules deux choses lui permettaient de rester saine mentalement. Un, que Gabrielle entendrait ses pensées et qu’elle n’avait aucune intention de tourmenter son âme-sœur bien-aimée. Et deux, qu’elle avait compris le choix horrible de sa compagne et qu’elle était, d’une façon subtile et horrible, contente d’éviter à Gabrielle de passer par ce qu’elle vivait actuellement.

Une partie d’elle voulait, mourait d’envie de… avait besoin de… de ramper à nouveau dans cette grotte et de plonger dans le puits derrière elle. Seule la part obscure, la part morne, grise et sans âme, savait mieux comment se comporter. Elle savait qu’elles n’allaient pas au même endroit.

Elle avait levé la tête, son regard tombant sur un sac en cuir solitaire, attaché au sien, et la compréhension la saisit qu’elle n’entendrait plus jamais la voix de sa propriétaire, ou qu’elle ne verrait plus ces yeux verts la regarder.

Elle pensa se souvenir avoir crié mais elle n’en avait jamais été sûre, tandis que son corps convulsait encore et encore, frappant sa tête contre les rochers jusqu’à ce qu’une obscurité miséricordieuse la saisisse.

Et ensuite elle s’était réveillée, dans une aube très grise, à la réalité d’un vide solitaire qui l’avait réduite à des larmes impuissantes, ouvrant et fermant ses poings sur des morceaux de rocher, se cristallisant dans la connaissance austère qu’elle devait retrouver Gabrielle. La voir, même si c’était pour la dernière fois, un besoin si grand qu’il outrepassait la douleur et la forçait à un semblant de vie jusqu’à ce que la recherche soit terminée.

Elle avait appris deux choses très importantes, pendant tous ces jours seule et en recherche. Elle avait appris douloureusement, honnêtement… qu’elle était capable de vivre sans son âme-sœur. Que sa vie avait une signification au-delà d’elles deux. Qu’elle était capable de faire le bien pour l’intérêt du bien et pas parce que Gabrielle était là, pour le lui rappeler.

Et elle avait appris qu’alors que c’était possible, elle ne voulait plus jamais le refaire. Avant ceci, ça avait été une question théorique, un vœu et une promesse dite par un cœur fidèle, mais sans le poids de l’expérience derrière. Il était facile de dire ‘Même dans la mort, je ne te quitterai jamais’ sans savoir ce que ça voulait vraiment dire.

Maintenant elle savait. Tout comme Gabrielle avait su quand ça avait été le tour de Xena de mourir. C’était un sentiment presque paisible, vraiment, d’être capable de dire à la barde. « Je sais ce que c’est que de te perdre et je ne traverserai plus jamais ça. » Et que Gabrielle comprenne, parce qu’elle était aussi passée par-là. Ça les mettait sur un pied d’égalité, d’une certaine façon.

« Allez ma fille… on y va, d’accord ? » Murmura-t-elle à la jument patiente tandis qu’elle balançait la selle sur son dos, resserrant les lanières de ses mains expertes. Elle avait laissé la couverture de selle d’Argo en place pour lui éviter le froid humide et elle n’avait plus qu’à ajouter les paquets qu’elle avait achetés aux lanières de selle de la jument ; elle tapa du pied avec soin sur le feu avant de partir. Même maintenant, deux mois plus tard, le souvenir de cette souffrance la hantait, apportant de la peur avec elle contre laquelle elle n’avait pratiquement aucune défense. Elle s’enroulait dans ses tripes, la rongeant avec une férocité taraudante dont elle savait qu’elle ne la quitterait pas avant qu’elle soit de retour à Amphipolis et que ses yeux se perdent dans la vue de son âme-sœur bien vivante. « Il est temps de rentrer, Argo », murmura-t-elle, ce qui provoqua un mouvement des oreilles.

Le soleil s’était levé sur le haut des arbres tandis que la jument galopait pour descendre les montagnes vers la route de la rivière qui menait à Amphipolis. Elle n’y était que depuis quelques marques de chandelles avant de repérer un petit groupe devant elle, qui allait dans la même direction. « Voyons voir, Argo. » Elle se mit debout sur les étriers et renifla le vent qui soufflait vers elle. « Du cuir, des plumes et cette senteur de pin maudite par les dieux… ça doit être des Amazones. »

Elle poussa Argo à avancer, sachant que chaque Amazone sur cette route particulière, se dirigeant dans un sens particulier, lui était probablement connue.

Et bien sûr, lorsqu’elles entendirent le bruit des sabots d’Argo et qu’elles se retournèrent, la leader du groupe leva un poing pour la saluer, ce qu’elle lui rendit. Elle tira sur les rênes de la jument et la fit s’arrêter près du petit groupe. « Solari… c’est bon de te voir. » Elle sortit les pieds des étriers et se glissa le long du dos de la grande jument, un bras tendu pour saluer.

Elle reçut un sourire vrai de la part de la jeune femme aux cheveux noirs qui le saisit. « Salut Xena… c’est bon de te voir aussi… j’amène ce groupe à l’entraînement avec moi… Pony est juste derrière moi avec un chariot de marchandises pour la foire. »

« Maman sera heureuse d’entendre ça », dit Xena en riant. « Elle qualifie vos trucs… d’intrigants et de très… pittoresques. » Elle jeta un coup d’œil aux autres Amazones, dont elle en connaissait quelques-unes, mais dont deux lui étaient étrangères.

« Oh… désolée… » Solari leva les yeux au ciel. « Mes maudites manières… tu connais Ellis, Lista et Aileen, pas vrai ? »

Xena hocha la tête. « Je me souviens… Aileen, comment va la gamine ? »

La jeune Amazone sourit timidement. « Elle grandit à toutes pompes… Rena s’occupe d’elle pendant que je viens passer quelques semaines ici, mais elle me manque déjà. »

Solari se mit à rire. « Et voici Frendan, de notre village au nord, et Cesta, qui nous a juste rejointes d’une autre tribu dans le sud. »

Xena leur fit à toutes les deux un signe de tête amical. Frendan était une femme toute petite à l’air inquiet, avec des cheveux bouclés roux et un physique costaud de travailleuse. Sa compagne était bien plus grande, presqu’autant que Xena avec un corps élancé et fièrement musclé ainsi que des cheveux roux-châtain et des yeux inhabituellement gris sombre. « Nous ne sommes pas loin d’Amphipolis », dit la guerrière. « Je vais me joindre à vous. »

Elles reprirent la marche. Solari se mit à la gauche de Xena et raconta les histoires en cours au village. C’était le troisième groupe à l’entraînement à venir, vu que Xena remplissait sa promesse d’enseigner les techniques de combat pendant le long hiver humide. Elle avait apprécié les deux autres cours car ils lui apportaient la pratique qu’elle négligeait autrement, et ils lui permettaient de garder ses compétences acérées sans qu’elle ait à se convaincre de laisser Gabrielle le matin ou d’abandonner ses soirées paisibles au coin du feu.

Cela lui allait parfaitement. Les gamines apprenaient quelque chose, elle restait en forme, Gabrielle était heureuse. « Alors… comment va Eph ? » Demanda-t-elle, ajustant sa prise sur la bride d’Argo.

« En pleine forme… je vais te dire un truc, qu’elle se soit mise en couple avec Pony a fait des merveilles pour les deux… rappelle-moi de remercier Gabrielle A NOUVEAU pour ça quand on arrivera à Amph, d’accord ? »

La guerrière rit. « Je le ferai… au moins cet hiver n’a pas été aussi rude que le précédent… en parlant de ça, comment va notre amie Paladia ? »

Solari plissa les yeux au soleil. « Tu peux le lui demander toi-même… elle arrive avec Pony… une partie des trucs qu’on apporte inclut de jolies peintures et des dessins qu’elle a faits. » L’Amazone la regarda d’un air espiègle. « L’un d’eux te représente. »

Xena haussa brusquement les sourcils. « MOI ? »

« Ouais. » Solari sourit. « Et bon sang, elle t’a bien cernée, aussi. » Elle donna un coup dans les côtes de la guerrière puis se retourna alors qu’Ellis lui posait une question.

Xena se contenta de secouer la tête et soupira, ensuite elle regarda par-dessus la nuque d’Argo et vit Cesta qui la regardait également, le regard de la grande Amazone l’évaluant pensivement. La guerrière eut l’impression distincte qu’on l’examinait et elle soupira intérieurement. Elle doit être nouvelle ici. « Bon. » Elle sentit Argo renifler et se prit à penser qu’elle pourrait en faire autant. « Et tu es d’où exactement dans le sud ? » Gabrielle l’avait poussée à développer ses talents de conversation… ceci semblait être une bonne occasion.

« Pas tellement au sud qu’on n’ait pas entendu parler de la fameuse Princesse Guerrière », répondit Cesta, avec un sourire franc.

Oh crotte de Centaure. Xena se contenta de la regarder. Mais Argo ricana à sa place.

« J’avais hâte de te rencontrer… surtout après que les deux premiers groupes sont revenus et n’ont pas tari d’éloges sur tout ce qu’elles avaient appris. » Cesta se rapprocha. « Tout le monde raconte tellement d’histoires à ton sujet. »

J’aurais pu me contenter de passer. Xena examina l’oreille gauche d’Argo avec attention. Mais non, il a fallu que je m’arrête. » Et bien la plupart de ces histoires sont à moitié des mensonges et à moitié de l’exagération », répondit-elle ironiquement. « Je ne leur prêterais pas beaucoup d’attention si j’étais toi. »

Le regard gris la balaya à nouveau. « Oh… j’en doute. »

Ah… une autre qui aime les combattants couverts de boue et en sueur, qui n’ont pas dormi ou pris un bain depuis trois jours. Xena grogna silencieusement, croisant le regard de Solari.

« Quelque chose ne va pas, Xena ? » Demanda l’Amazone brune.

La guerrière regarda devant elle, repérant les premiers avant-postes d’où provint un léger sifflement. Elle siffla en retour et sourit lorsqu’un cri de faucon s’ensuivit. « Non… non… je vais bien… on est presque à la maison. »


Pour la barde qui regardait, le petit groupe qui approchait sembla démarrer comme un nuage gris, pour se transformer en des silhouettes en mouvement, dans lesquelles elle repéra la grande et inratable forme de son âme-sœur. Et celle d’Argo, bien entendu, qui était elle-même plutôt distincte, étant le seul cheval.

Quelques instants plus tard elle reconnut la silhouette à la gauche de Xena comme étant Solari, ce qui la fit sourire, puis un peu plus tard deux autres devinrent familières. Mais elle ne reconnut pas les deux dernières, ce qui était surprenant, pas la petite femme près de Solari, ni la grande rouquine sur le côté droit de Xena.

Le langage du corps était si intéressant à déchiffrer à distance, se dit Gabrielle. La rouquine essayait d’attirer l’attention de Xena et était entrée dans la zone de confort de son âme-sœur. La guerrière écartait régulièrement Argo mais l’Amazone se rapprochait à chaque fois. Stupide, très stupide… Xena avait des ‘vibrations distinctes’ qui disaient ‘fiche moi la paix’ et les gens les ignoraient habituellement à leur propre péril.

La façon dont Xena carrait les épaules et penchait la tête indiquait une patience forcée, cependant, et Gabrielle pouvait voir le léger mouvement tandis qu’elle jouait avec les rênes d’Argo, son mouvement nerveux typique quand elle était mal à l’aise. Ce qui signifiait qu’elle faisait de son mieux pour être ‘gentille’. Probablement parce que c’était des Amazones et qu’elle savait que sa compagne attendait cela d’elle, se rendit-elle compte, faisant une note mentale pour être extra gentille avec son âme-sœur pour les efforts qu’elle faisait.

La rouquine toucha et caressa Argo, se penchant tout près de la jument et encore plus près de sa compagne. Les poils de la barde se hérissaient maintenant tandis qu’elle regardait le corps sculpté de l’étrangère et ses mouvements intriguants, et qu’elle se rendait compte que l’intérêt de la nouvelle venue était plus qu’amical. Elle se redressa et fit quelques pas en avant tandis que le groupe passait l’entrée du village et commençait à se diriger vers l’auberge.

Elles entourèrent toutes Xena tout en babillant et la rouquine tendit la main pour toucher le bras de la guerrière. Gabrielle vit le sursaut tandis que Xena réagissait, puis se forçait à ne pas réagir en frappant la femme. Bon sang, cette petite… La barde irritée était sur le point de bondir en bas des marches quand les yeux bleus se posèrent sur elle et que leurs regards se croisèrent.

Et tout à coup, il n’y eut plus personne d’autre dans cette cour qu’elle-même et la grande silhouette vêtue de cuir qui marchait vers elle à grands pas, ayant simplement lâché les rênes d’Argo et dit excusez-moi en les laissant derrière elle. Qui n’avait d’yeux que pour elle.

Hé. Prends ça, Amazone. Gabrielle sourit. « Salut étrangère », réussit-elle à dire avant que Xena ne la prenne affectueusement dans ses bras et l’étreigne, l’entourant pour l’attirer plus près, dans un monde chaud fait d’odeurs de cheval, de sueur et de terre, et du cuir et des épices toujours présentes qui émanaient naturellement de son âme-sœur. C’était merveilleux.

Des lèvres trouvèrent les siennes et elle goûta la pointe de pomme dans le souffle de sa compagne, tandis qu’elle mordillait doucement partout et explorait avec sa langue. Prends ça aussi. Elle eut mentalement un sourire narquois. C’est à moi et ne l’oublie pas.

Elle aurait pu simplement rester là pour toujours mais un coin de son esprit lui rappela qu’elle avait des Amazones desquelles s’occuper et qu’on était midi et qu’elles étaient devant l’auberge au milieu de tout le village. A contrecœur elle s’écarta et tapota la poitrine de Xena. « Nous sommes sur le porche de maman, tigresse. »

« Je le sais bien. » Xena rechignait à relâcher sa prise. « Je suis née à quelques pas d’ici, tu te souviens ? » Elle enfouit son visage dans les cheveux de Gabrielle pendant un instant. « Tu m’a manqué », ajouta-t-elle, très doucement.

Un léger sourire passa sur le visage de la barde tandis qu’elle passait une main apaisante sur les côtes de sa compagne. « Tu m’as manqué aussi… est-ce que tu as trouvé tout le ‘truc’ dont je ne suis pas supposée parler ici ? »

« Mmm. » Xena pencha la tête pour dérober un autre baiser. « Et j’ai rapporté quelque chose que je n’étais pas allée chercher… des Amazones. »

« J’ai vu… c’est qui la rouquine qui a failli se faire assommer pour des jours ? »

« Une nouvelle du sud… elle a un penchant pour le cuir apparemment », répondit Xena avec un soupir.

« Mm… est-ce qu’elle sait que tu es prise ? » Demanda la barde, en mordillant un morceau du cuir en question.

Xena rit et se redressa, glissant un bras sur les épaules de son âme-sœur tandis qu’elles se retournaient pour aller au-devant de leurs invitées. « Je pense qu’elle le sait maintenant », dit-elle en voyant l’expression agacée de Solari avant de lever les yeux au ciel.

« Salut tout le monde. » Gabrielle leva une main et leur fit signe.

« Ma Reine. » Solari pencha la tête et salua. « J’ai ramené un autre groupe pour les cours et je suis ici pour te dire que la caravane de marchands est à environ deux jours d’ici derrière nous. »

« Très bonnes nouvelles, Soli… » Gabrielle avança, vêtue de son grand manteau et de son cuir de combat. « C’est génial de vous voir… contente que vous ayez pu venir. Je sais que Xena a passé de bons moments avec les cours. » Elle jeta un coup d’œil à son âme-sœur. « Pas vrai ? »

« C’est vrai », acquiesça la guerrière aimablement. « Solari, peux-tu leur montrer les quartiers des invités… il est trop tard aujourd’hui pour commencer un cours alors on verra l’emploi du temps demain matin. »

« Compris. » Solari hocha la tête. « Ma Reine, voici deux nouvelles membres de la Nation… Frendan, des frontières du nord et Cesta qui nous rejoint depuis une tribu sœur dans le sud. »

Gabrielle leur sourit à toutes les deux. « Bienvenue… je suis contente de vous voir ici. »

Cesta avança et inclina la tête légèrement. « Nous avons entendu parler de toi, Reine Gabrielle, dans le sud. C’est un plaisir de faire enfin ta connaissance. » Son regard évalua la petite femme et elle haussa très légèrement un sourcil.

« Merci », répondit la barde du même ton. « Pourquoi vous n’iriez pas vous installer avant de nous rejoindre pour le dîner ? C’est habituellement juste après le coucher du soleil. » Elle s’appuya contre Xena et mit une main propriétaire sur l’estomac de la guerrière, sentant le léger rire silencieux en réponse.

« Très bien… vous avez entendu… allons-y. » Solari les incita à se diriger vers un bâtiment bas de style baraquement qui avait été construit pour elles. « On se voit plus tard vous deux. »

« A plus tard, Soli. » Xena leva une main et la laissa retomber.

Elles les regardèrent s’éloigner puis se tournèrent l’une vers l’autre. Xena caressa la joue de sa compagne avec affection. « Comment vont les choses ? »

La barde rit doucement. « Xena, tu n’es partie que deux jours… est-ce que tu t’attendais à des gros changements ? » Elle la taquina. « Le bébé bouge de plus en plus, je dirais… » Elle porta la main sur son ventre et la guerrière fit de même. « Tu lui as manqué aussi, je pense… mes talents de chanteuse sont loin d’égaler les tiens. »

Xena sourit puis lâcha un soupir. « Je vais me débarbouiller… j’ai dû traverser de la boue jusqu’aux genoux sur la plus grande partie du voyage de retour… Contente que tu aies eu cet engagement vis-à-vis de ces marchands et que tu n’aies pas eu à endurer ça. »

« Nan… on aurait trouvé un moyen de s’amuser avec ça », contra la barde joyeusement tout en glissant un bras autour de la taille de sa compagne avant de la tirer pour se diriger vers leur cabane. « J’ai failli annuler cette rencontre… on était à un dinar que tu n’atteignes la route de la rivière et que tu me trouves trottinant derrière toi. »

La cabane avait un peu changé depuis qu’elles étaient revenues. Xena avait pris le temps de construire une salle de bains solide et calfeutrée avec son propre petit foyer, insistant sur le fait que son âme-sœur devait avoir un endroit agréable, chaud et sécurisé pour prendre un bain. Ce qui valait évidemment aussi pour la grande baignoire bien agencée, qui comportait une volée de marches pour bien y entrer. Gabrielle avait bien pensé protester mais ensuite elle s’était dit qu’elle devait être cinglée de le faire, vu que c’était une baignoire magnifique et une petite addition très confortable. Elle s’était rendu compte qu’il y avait un moment où résister était plutôt idiot.

Des tiroirs avaient été nouvellement ajoutés contre le mur du fond, déjà partiellement remplis de petites couvertures et de cadeaux des cercles de tricot et de tissage. Gabrielle avait été touchée par l’offre, surtout vu le fait qu’elle était une piètre couturière et qu’elle se disait qu’elle n’aurait pas à s’inquiéter sur comment vêtir l’enfant pendant un moment.

Xena avait prudemment conçu des crochets pour son armure, très haut au-dessus du sol, ainsi que ses armes, comme une concession à la sécurité du bébé, ce qui avait fait glousser Gabrielle un temps infini. « Xena… le bébé va prendre six mois rien que pour ramper… je ne pense pas qu’il va attraper ton armure de jambe avant longtemps », avait-elle taquiné sa compagne.

« Pas une raison pour prendre le risque », fut la réponse bornée de son âme-sœur. « Ces trucs ont des bords acérés. »

Le portrait fait par Paladia de la panthère et du renard était accroché au-dessus du foyer et Xena avait construit pour elle une petite zone près du feu, avec un bureau lisse et incliné comportant un emplacement pour son encre et un fauteuil capitonné magnifique, vu que se blottir sur le tapis devant le feu n’allait pas être d’actualité pendant un moment.

Et ces deux mois n’avaient pas non plus été de tout repos… elles avaient intercédé dans une querelle de clan juste après être rentrées, avaient sauvé deux villages de l’inondation, arrêté un seigneur de guerre qui était venu avec la notion erronée qu’Amphipolis était bonne à prendre, et elles s’étaient élevées contre un prince mesquin qui cherchait à ajouter les villages voisins à son fief pour les rançonner.

L’un dans l’autre, deux mois plutôt actifs et aucune remarque de la part de Xena sur sa propre participation à tout ça. Bon, presque pas. Après qu’elles eurent réglé quelques petits trucs entre elles, il faut dire.

Gabrielle regarda la grande femme dégrafer son manteau et le ranger, puis commencer à enlever le cuir et l’armure boueux qui l’engonçaient. Avec une familiarité chaleureuse, elle s’approcha et commença à déboucler les liens, laissant ses doigts tracer la surface dessous avant de passer au suivant. « Gran porte des jumeaux », dit-elle, tout en passant sous le bras gauche de Xena pour s’occuper de la boucle.

« Je me disais bien. » La guerrière passa son armure maintenant libérée par-dessus sa tête et la posa. « Bon sang, ça a vraiment besoin d’être lavé », marmonna-t-elle. « Elle va tuer Toris. »

Gabrielle sourit et commença à délacer son bracelet droit. « Je ne pense pas qu’il le sache déjà… mais si on regarde comme elle est énorme… ce n’est pas difficile de le deviner. » elle leva les yeux vers le visage de Xena, regardant les sourcils noirs se froncer de concentration tandis que la guerrière tentait de délacer le second bracelet. « Elaini a confirmé que je n’en ai qu’un. »

Xena la regarda et sourit, laissant tomber son bracelet sur le sol pour tracer affectueusement le léger gonflement sous les côtes de sa compagne. « Elle le savait ? »

« Mm… elle… je présume qu’elle peut juste… elle a ressenti sa force de vie, je pense… comme ils le peuvent pour tout le monde. C’est comme ça qu’elle a su que Gran avait des jumeaux… elle pouvait le ressentir, je pense. » Elle secoua un peu la tête. « Je n’imagine pas comment c’est… » Elle leva les yeux. « Je veux dire, je sais ce qu’on ressent avec toi… mais ce n’est pas proche de ce que c’est pour eux, pas vrai ? Ils peuvent faire bien plus… voir bien plus, pas vrai ? »

La guerrière hocha la tête. « Je pense aussi… oui… de ce que décrit Jess… c’est presque comme un sixième sens, comme entendre, ou sentir… pour eux c’est comme ça. » Elle retira son second bracelet puis relâcha les lacets sur sa combinaison en cuir et se dirigea vers la salle de bains avec Gabrielle toujours enroulée autour d’elle. « Il devrait revenir incessamment… je n’avais aucune idée que son peuple avait une petite tribu à l’ouest d’ici… c’est étrange que je n’aie jamais entendu parler de quelqu’un qui les aurait vus pendant toutes ces années. »

Gabrielle réfléchit tout en aidant son âme-sœur à remplir la baignoire, observant avec un amusement ironique Xena se mordre la langue pour s’empêcher de dire à la barde d’être prudente en portant les seaux d’eau. Elle s’en sort tellement bien. Elle posa le dernier seau et s’avança, glissant les bras autour de la guerrière pour l’étreindre affectueusement. « Merci. »

Le regard bleu intrigué se posa sur elle. « Heu… j’ai fait quelque chose ? » Hasarda Xena, incertaine.

« Tu n’as pas fait quelque chose… tu ne m’as pas houspillée de t’aider avec l’eau », répondit Gabrielle, le menton posé sur la poitrine de son âme-sœur. « Je sais que c’est dur pour toi de t’en empêcher. » Ça avait été le cœur de plusieurs disputes aigües entre elles et elle savait que la grande femme essayait d’éviter une répétition de la dernière.

« Mm… » Xena plissa le front. « Tu vas t’en tirer encore un mois et demi et après ça, ma barde, peu importe ta virulence, tu ne feras pas ce genre de choses », l’avertit-elle.

« Oh… alors j’ai devant moi deux mois et demi de dorlotage forcé ? » Demanda Gabrielle avec un sourire, cependant. « Considérant que ça aurait pu être neuf mois, je pense que je vais devoir l’accepter. » Elle savait à ce point qu’elle serait probablement prête pour ça, malgré ses efforts déterminés pour rester très active. C’était déjà dur d’utiliser son bâton et son équilibre était constamment en mouvement et la rendait folle.

Xena se retourna et s’appuya contre la baignoire, mêlant ses doigts dans les cheveux de Gabrielle. « Est-ce que c’est une reddition ? » Demanda-elle doucement.

La barde se blottit contre elle et mit la tête dans le creux de l’épaule de la guerrière. « Oui. » Elle resta tranquillement là pendant un moment puis elle tapota le cuir. « Allez… entre là-dedans. Si on doit amuser des Amazones ce soir, je veux que tu sois à moi jusqu’au dîner. »

Xena ne put s’empêcher de sourire. L’assurance possessive était relativement nouvelle… pas que ça l’ennuyait mais ça avait été une surprise après qu’elles furent de retour à la maison. Elle soupçonnait que ça puisse avoir un rapport avec la grossesse ou peut-être que leur expérience récente la déclenchait… mais que Gabrielle affirme cela si fermement était définitivement une expérience inhabituelle pour la fameuse Princesse Guerrière. « Je ne me plaindrai pas », répondit-elle tout en relâchant les bretelles de sa combinaison pour l’enlever, puis elle s’abaissa dans l’eau avec un soupir.

« Dieux, Xena… et tu dis que moi j’ai de la boue dans des endroits étranges ? » Gabrielle secoua la tête et tendit une barre de savon à la guerrière.

Xena baissa le regard pour voir le dessin des lacets entre autres imprimé sur sa peau. « Et bien… » Elle rit et frotta les marques avec du savon. « Pas aussi fort que quand tu as eu le dessin de ton top partout sur toi dans l’argile rouge. »

« Tch… tu adores la boue et tu le sais… tu sautes dans les mares, Xena… je t’ai vue le faire. » Gabrielle frotta une marque avec un tissu en coton, le passant sur la peau claire d’hiver de sa compagne et sur les petites cicatrices estompées qui marquaient son corps. Leur séjour à la maison avait permis à son âme-sœur de retrouver sa force sapée par leurs épreuves mutuelles mais elle avait encore du chemin à parcourir avant de redevenir ce qu’elle était. Elle s’était retrouvée presque au bout de ses réserves quand elles s’étaient rejointes et Gabrielle avait dû faire de gros efforts pour ne pas pleurer en voyant ce que l’angoisse mentale de leur séparation avait fait à son âme-sœur.

Elle avait été… et bien, choquée n’était pas un mot assez fort pour ce qu’elle avait été quand Xena lui avait dit avec réticence et à contrecœur le chemin qu’elle avait emprunté, essayant désespérément de revenir vers elle. Ce qu’elle avait entendu des Amazones avait été dur. Mais elle s’était sentie très fière que Xena ait mis de côté ses propres désirs et les avait aidées ; ça leur avait redonné une minuscule part de ce qu’elle leur avait pris il y a de ça quelques années.

Gabrielle aurait aimé rencontrer Cyane. Elle avait beaucoup réfléchi au fait que Xena avait tué toutes ces chefs Amazones… en combat singulier. Pas étonnant que Vélasca ait semblé l’admirer… qu’elle l’avait nommée ‘vraie Amazone’ après qu’elle… fut morte. C’était dur pour elle d’accepter et de se réconcilier avec le fait que la personne qui comptait le plus pour elle dans ce monde soit capable de faire une telle chose… mais elle n’était pas sûre qu’elle ait eu le choix.

En fait, Xena l’avait fait. L’état de la nation Amazone actuellement le prouvait. En tant qu’Amazone elle-même, elle devrait être horrifiée à tout le moins.

Mais… c’était son âme-sœur. Et peu importe combien elle essayait, quand ces yeux bleus confiants la regardaient, elle ne pouvait tout simplement pas y voir un monstre. C’était la magie de l’amour, supposait-elle. Parce que Xena s’était tellement ouverte maintenant, qu’elle s’était débarrassée de ses défenses concernant Gabrielle, qu’elle savait qu’elle avait un pouvoir sur elle comme aucune personne ne l’avait jamais eu.

Elle pourrait venger les Amazones. Elle pourrait causer chez Xena l’angoisse et la souffrance que ces chefs Amazones avaient sûrement ressenties quand leurs vies leur avaient été prises, et les longues années de déclin qui s’en étaient ensuivies.

Elle pourrait.

Et se détruire ce faisant.

Elle n’était pas sûre de savoir à quoi elle croyait… les dieux l’avaient trahie tant de fois qu’ils n’étaient plus une option à qui penser, et elle sentait que quelque part, d’une certaine façon, il y avait un chemin qui menait à un endroit meilleur, le tout était de le trouver.

C’était étrange et à la fois effrayant, mais ça elle le connaissait. Quel que soit le chemin emprunté, peu importe où elle devait le trouver, elle voulait que Xena y soit avec elle, parce que l’éternité qu’elle trouverait au bout serait bien trop longue sans elle.

« Un dinar pour tes pensées ? » La voix profonde de Xena la fit doucement revenir à la réalité.

« Je réfléchissais… d’une façon bizarre, j’étais vraiment contente que tu t’arrêtes pour aider les Amazones, Xena », répondit la barde, tendant la main pour masser le dos musclé de sa compagne. « Je veux dire… qu’aurais-tu fait si tu avais passé le Portail de l’Eternité et que je n’ai pas été là ? »

Un silence pensif s’ensuivit, brisé par l’écoulement d’eau tandis que Xena se lavait les poignets. « J’aurais continué à chercher », finit-elle par dire doucement. « J’aurais trouvé un moyen de t’atteindre, peu importe où tu étais. »

Gabrielle sourit un peu pour acquiescer. « Oui, tu l’aurais fait, n’est-ce pas ? » Elle massa la nuque de la guerrière puis se pencha et déposa un baiser.

« Aurais-tu été heureuse de me voir ? » La voix de Xena était très calme.

La question arrivait sans prévenir et frappa Gabrielle en pleine face. « Quoi ? » Elle se tourna pour voir le visage de Xena, le sien montrant de l’incrédulité. « Quel genre de question bizarre c’est ? »

La guerrière ramena ses genoux et les enserra. « J’ai suivi quelqu’un… une amie… dans le Pays des Morts autrefois… et elle me haïssait là-bas… elle m’a dit combien j’avais corrompu son âme », déclara-t-elle tranquillement, puis elle regarda Gabrielle et haussa légèrement les épaules. « Je ne la connaissais que depuis un mois. »

« Après tout ce qu’on a traversé, comment peux-tu même me poser cette question ? » Murmura la barde.

« Après tout ce que nous avons traversé, comment pouvais-je ne pas poser cette question ? » Contra son âme-sœur avec une honnêteté douloureuse.

Elles se regardèrent en silence, puis Gabrielle relâcha le tissu et mit les mains autour du visage de Xena et la fixa avec attention. « Oui. J’aurais été heureuse de te voir », répondit-elle doucement. « Je t’aurais vu passer ce portail et j’aurais attendu, et je t’aurais prise dans mes bras et j’aurais remercié tous les dieux qui écoutaient à ce moment-là. » Une pause. « Oui. »

La mâchoire de Xena trembla sous son toucher et la guerrière baissa les yeux, incapable de répondre.

Gabrielle la rapprocha et lui embrassa la tête, passant une main dans son dos pour la réconforter. « Je t’aime… ne l’oublie jamais, s’il te plaît », murmura-t-elle dans l’oreille rose toute proche.

Il fallut un moment mais Xena hocha la tête contre elle et s’éclaircit la voix. « Je sais… et je t’aime aussi. »

Gabriel lui embrassa à nouveau la tête. « Oh, je le sais très bien », la rassura-t-elle. « Viens… avant que tu ne te transformes en prune sèche. »

Une pause. « Pruneau », répliqua faiblement Xena puis elle bougea et mit les mains de chaque côté de la baignoire et poussa vers le haut pour se mettre sur le côté près de Gabrielle, qui prit un bout de tissu pour commencer à la sécher. « Désolée. »

« C’est bon. » Gabrielle embrassa sa poitrine nue. Elles avaient toutes les deux ce genre de moments depuis toute l’affaire, bien qu’heureusement ils devenaient de plus en plus rares. « Tu as mangé ? »

« Non… j’ai baladé des Amazones », blagua légèrement la guerrière, contente du changement de sujet. « Argo et moi on a pris des barres de céréales sur le chemin ce matin. » Elles revinrent dans la pièce principale et Xena enfila une tunique en coton épais, baissa les manches et serra la ceinture sur la chemise et les leggings qu’elle ajouta. « Et toi tu as mangé ? » Son front se souleva ainsi que son humeur.

La barde traversa la pièce et prit un plateau de pain, de fromage et de viande séchée qu’elle apporta avec elle, attrapant son âme-sœur en route pour s’approcher du foyer. « Allez… assieds-toi et on partage… je vais te raconter ce qu’a fait ta mère. »

Xena se laissa volontiers conduire, contente d’être à la maison et blottie avec sa compagne sur leur canapé confortable, écoutant les plans pour la foire. « Une taxe unique est une bonne idée. » Elle prit une bouchée de pain et de fromage et elle mâcha.

« Merci », marmonna Gabrielle la bouche pleine. « Je pensais que c’était une bonne idée… autrement tous ces petits quarts de dinars par ci, demi dinars par là… c’est si désorganisé. » Elle mordilla une figue séchée et avala. « Comment s’est passé ton voyage ? Des ennuis ? »

« Nan. » Xena secoua la tête. « J’ai croisé des types qui étaient dans mon armée autrefois… mais je n’ai eu qu’à en frapper un seul, alors tout s’est bien passé. » Elle finit un sandwich et en commença un autre, surprise de se voir aussi affamée. « Mm… c’est le nouveau fromage de maman ? »

Gabrielle se blottit un peu plus et en prit un morceau pour le goûter. « Oui… elle a dit que tu l’aimais bien », dit la barde. « C’est goûtu. » Elle regarda sa compagne attraper un autre bout puis elle lui tendit un bol de cidre. « Tiens… essaie de ne pas t’étouffer, d’accord ? » Elle sourit à l’air décontenancé. « Personne ne te court après. »

Xena avala son cidre puis eu un froncement de sourcils moqueur vers la barde. « Qui oserait ? » Demanda-t-elle, le bout de son doigt sur le nez de Gabrielle. « A part toi, évidemment. »

La barde attrapa son doigt entre ses dents blanches et bien soignées et elle le suça un moment, en remuant les sourcils. Puis elle le relâcha. « Ta petite copine rousse pour commencer », répliqua-t-elle avec un air dégoûté. « Pour qui elle se prend, d’ailleurs ? » Gabrielle plissa le front. « Il faut que je parle à Eponine… qu’est-ce qu’on leur apprend ces temps-ci, bon sang ? »

Xena étudia sa compagne mécontente avec un amusement ironique puis l’enserra. La jeune femme blonde était visiblement jalouse des attentions de la grande Amazone, même si elle savait fichtrement bien que Xena n’avait d’yeux que pour elle, et ça c’était tout simplement attachant. « Pense aux blagues qu’elle va endurer au Village », dit-elle, en mettant le nez dans le cou de son âme-sœur. « Je pense que tout le monde ici sait plutôt exactement qui… » Elle mordilla la peau douce et sentit la chair de poule le long du cou de la barde silencieuse. « Possède chaque morceau de mon cœur. » La guerrière prononça les derniers mots dans un murmure rauque, inhalant l’odeur de Gabrielle d’un air rêveur.

Gabrielle laissa les mots l’envelopper. « Ah oui ? » Elle pencha la tête en arrière, plongée dans les yeux bleus de Xena avec un léger sourire. « C’est ce que tu penses, hein ? »

« Ce que je sais », répliqua la guerrière d’un ton sérieux. « Ma Reine. »

Cela provoquait toujours un frisson le long de la colonne de Gabrielle et cette fois ne faisait pas exception. « Je pense que tu as raison », reconnut-elle doucement. « Ma championne. » Elle sourit à la vue de la petite étincelle qui s’alluma à ce moment. « Je parie que Solari la bouscule en ce moment même », ajouta-t-elle, en glissant une main sur la poitrine de la guerrière tout en s’appuyant contre elle.

Xena garda le silence un instant. « C’est l’heure de la sieste ? » demanda-t-elle en voyant le bâillement étouffé.

Bon sang. Gabrielle pouvait sentir son corps faire connaître ses souhaits et elle pensa un instant lutter contre lui, sachant qu’elle avait une bonne douzaine de choses à faire. « Non… je… »

« Moi j’en ferais bien une », déclara la guerrière d’un ton neutre.

En pur réflexe, Gabrielle leva une main et toucha le front de sa compagne. « Quoi ? »

Xena soupira. « Je n’ai pas dormi cette nuit… ça a été deux longues journées de cheval… » Elle haussa les épaules, souriant presque à la vue de la mâchoire tombante de son âme-sœur. « Allons, Gabrielle… je ne suis pas totalement idiote là-dessus. » Une longue pause tandis que la barde écarquillait les yeux. « Si ? »

« Si, chérie… tu l’es habituellement », finit par balbutier Gabrielle avec un léger rire. « Allez, alors… j’en ai vraiment besoin aussi, c’est juste que j’ai plein de choses à faire. » Elle se leva avec précautions et tira Xena avec elle, puis elle emmena son âme-sœur vers le grand lit confortable et elle rampa dessus, ravie de voir la guerrière la suivre volontiers. Elle attendit que Xena soit installée sur le côté, puis elle se blottit contre le corps de la grande femme, laissant passer un léger soupir lorsqu’elle sentit les bras de Xena l’entourer. « Mm… » Une brise fraîche passait par la fenêtre et la guerrière les recouvrit de la couette. « Comment se fait-il que tu n’as pas dormi cette nuit ? » Demanda Gabrielle en tournant un peu la tête pour la regarder. « Il y a eu des problèmes ? »

Xena avait les yeux pratiquement fermés. « Non », admit-elle après un instant. « Je ne pouvais juste pas dormir. » Elle referma les paupières espérant que ça mettrait fin à la conversation.

Mais c’était Gabrielle et elle aurait dû mieux deviner. Une main vint entourer sa joue et elle rouvrit les yeux avec un soupir silencieux. « Xena, je suis désolée », murmura la barde.

Un moment passa. « Tu n’as pas à être désolée, ma barde », lui dit Xena fermement. « Sûrement pas pour une petite insomnie. » Elle referma les yeux tout aussi fermement.

C’était mieux comme ça, elle ne voyait plus les yeux vert clair qui la regardaient, dans une compréhension morose.


Cyrène s’appuya un instant contre la porte, surveillant l’intérieur de l’auberge. Elle était pratiquement pleine et elle pouvait entendre les sons de conversations ordinaires monter et descendre, ce qui indiquait que tout allait bien. Elle remarqua les nouvelles Amazones et se demanda si ses filles allaient les rejoindre pour dîner.

Comme mue par un signal, la porte de l’auberge s’ouvrit, laissant entrer un courant d’air froid et humide en même temps que la silhouette reconnaissable de Xena. La guerrière se tourna vers la cuisine dès son entrée, ayant repéré sa mère, et lui prodigua un sourire légèrement penaud. « Bonjour, maman. » Elle tint la porte ouverte pour Gabrielle qui passa sa tête claire sur le côté de l’épaule large de sa compagne et lui fit un geste de la main.

« Et bien. » Cyrène réfléchit à si elle devait être agacée que sa fille n’ait pas dit un mot de plus que salut quand elle était arrivée, puis elle soupira en lisant l’air légèrement embrumé du sommeil récent que Xena portait encore. « Contente que tu sois rentrée, ma chérie… tout s’est bien passé ? »

« Ouais… génial », la rassura Xena. « Toris est rentré ? »

« Pas encore… il pensait que le voyage avec Jessan ne durerait que quelques jours… ça fait presque une semaine, j’espère qu’ils ne se sont pas attirés d’ennuis. »

« Elaini le saurait », la rassura Gabrielle. « Ils ont sûrement été détournés quelque part… je suis sûre qu’ils vont bientôt rentrer. » Elle fit une pause. « Sinon… on ira les chercher. » Elle lança un regard vers sa compagne qui se contenta de hocher la tête.

« Je sais bien. » Cyrène lui sourit. « Viens mignonne, j’ai des tartelettes aux mûres pour toi ce soir. »

Le regard de Gabrielle s’éclaira. « Vraiment ? »

Xena prit une expression blessée. « Juste pour elle, hein ? Je vois ce que je vaux. »

Gabrielle glissa un bras autour d’elle et lui donna une petite tape sur le ventre. « Ne t’inquiète pas… je t’en laisserai… une. » Elle s’appuya contre elle. « Peut-être. »

« Eh bé, merci. » La grande guerrière leva les yeux au ciel. « Bon… allons jouer avec tes Amazones. »

« Très bien… » Répliqua la barde en mettant un bras dans le creux de son coude. « Mais si cette rouquine te touche encore, je vais lui en mettre une avec un gressin. »

Xena rit doucement et mit un bras autour d’elle. « Du calme, cogneuse. » Elle se passa une main dans ses cheveux tandis qu’elles traversaient l’auberge, essayant de mettre un peu de vivacité dans son corps embrumé par le sommeil et elle retourna les hochements de tête et les saluts de leurs amis.

« Alors, c’est elle la fameuse Reine, hein ? » Cesta se pencha en avant et observa les deux femmes qui venaient juste d’entrer.

« Ouais », acquiesça Solari, en sirotant une chope de cidre épicé. « C’est elle. »

« Elle le fait pas, » commenta la femme en regardant la chemise usée et les bottes fourrées que la barde portait.

Solari posa sa chope. « Ecoute. » Elle renifla d’un air songeur. « Je ne vais le dire qu’une seule fois, alors écoute bien. » Elle se rapprocha. « Ne dis pas ce genre de conneries par ici, d’accord ? Et ne juge pas les gens par ce qu’ils portent… C’est une Amazone véritable, authentique à cent pour cent que tu vois là, qui a un tempérament que tu ne croirais pas et les muscles pour l’appuyer. »

Cesta regarda le sujet de la conversation. « Tu blagues, pas vrai ? »

Solari secoua la tête. « Ne laisse pas ce sourire doux te tromper. » Elle regarda Gabrielle enserrer son âme-sœur enveloppée dans son manteau. « Elle peut vaincre Ephiny à la lutte et elle a botté les fesses de tout le monde au dernier festival avec un bâton. Elle est douée, Cesta… ce n’est pas parce qu’elle ne porte pas d’épée dans son dos comme la grande, sombre et mortelle femme à ses côtés, que ça veut dire qu’elle n’est pas dangereuse, à sa façon. »

« Hmm… je ne l’aurais pas deviné », commenta Cesta d’un ton neutre. « Elles forment vraiment un couple étrange. »

Solari lui lança un regard. « Ne commence pas », l’avertit-elle. « Je vais te dire un truc, Gabrielle apprécie peu que quelqu’un aguiche ces beaux yeux bleus. »

La femme rousse la regarda. « Je ne commence rien… pour l’instant. » Elle sourit. « Allez, Soli… ce n’est pas comme si je n’avais pas passé des semaines autour du feu à vous écouter baver sur Xena… je suis juste assez honnête pour avancer mes pions. »

« Ecoute. » Solari lui prit le coude. « Ne joue pas à jeu-là… je t’avertis… ces deux-là sont comme ça. » Elle croisa ses doigts. « Tu cherches des ennuis. »

« Chh… » Cesta lui tapota le bras. « Détends-toi… je ne veux pas briser leur couple… Artémis sait que je ne suis pas une briseuse de foyer, je me dis juste qu’il n’y a pas moyen qu’une seule petite blonde comme ça puisse garder quelqu’un comme elle satisfaite, et je cherche juste un petit extra. » Un haussement d’épaules. « En plus, elle est enceinte… ça te coupe l’envie, tu sais ? »

Solari soupira. « Non… je sais pas… mais de ce que je devine, Xena est plutôt heureuse avec ce qu’elle a… je n’irais pas toucher le nid si j’étais toi. » Elle leva les yeux à l’arrivée de Xena et Gabrielle. « Salut vous deux. »

Elles s’assirent et Gabrielle se pencha en avant et demanda comment ça se passait avec les Amazones, tandis que des serveuses posaient des chopes et des assiettes pour chacune. « Est-ce que vous avez subi la grande tempête qui est passée ici il y a à peu près une demi-lune ? » Demanda la barde. « C’était stupéfiant… le vent a arraché une partie du toit de l’écurie et Xena a dû courir après les chevaux qui ont été terrifiés et se sont sauvés. »

« Nous l’avons vécu mais ce n’était pas si méchant, parce qu’on est plus loin en hauteur », dit Lista, timidement. « Mais il y avait du vent… un des avant-postes a été complètement arraché de son arbre. »

Xena avait pris une gorgée de sa chope et réfléchissait. « Il y a avait quelqu’un dedans ? » Demanda-t-elle paresseusement, faisant bouger son autre main qui était douloureuse d’un coup de sabot de la semaine précédente.

Lista gloussa. « Oh oui… » Elle rougit un peu. « Mais le hum… » Elle se couvrit le visage et se contenta de rire.

Gabrielle saisit un mouvement du coin de l’œil et elle enroula ses doigts chauds autour de la main de sa compagne et la massa doucement, apaisant la raideur qu’elle pouvait sentir sous son toucher. Elle sentit une pression en réponse et sourit en se tournant vers Solari. « Alors ? »

Solari riait aussi. « Et bien, c’était une nuit froide et tempétueuse… les deux avant-postes, à raison, sentaient que personne de sensé ne se baladerait dans la forêt au milieu de la nuit dans ce mauvais temps… alors elles ont pris le temps de hum… » Elle remua la main. « Vous voyez ? »

Xena se pencha en avant. « Elles ne se sont pas rendu compte qu’une tempête démantelait leur avant-poste ? » Demanda-t-elle avec un léger sourire. « Je ne peux pas croire qu’on puisse être aussi distraite. »

Gabrielle se frotta le nez. « Oh là-dessus je ne sais pas trop », murmura-t-elle puis elle leva les yeux en entendant les rires soudains et rougit, mais elle ne reprit pas sa déclaration. Elle produisit un sourire penaud à Xena et un minuscule haussement d’épaules impuissant.

La guerrière rougit à son tour, à peine visible dans l’intérieur assombri de l’auberge et elle ébouriffa les cheveux clairs de sa compagne. « Tu veilles toujours sur ma réputation, hein ? » Demanda-t-elle d’un ton ironique.

Le regard vert croisa le bleu. « Toujours », répondit doucement la barde avec un ton affectueux. Gabrielle s’interrompit un instant puis reprit. « Après tout, quelqu’un doit bien s’en charger, pas vrai ? » Elle était consciente du regard de la nouvelle venue sur elles, langoureux et intéressé, et elle tourna la tête pour le croiser directement. « Alors, Cesta… raconte-nous le sud. Je ne pense pas que nous ayons jamais croisé d’Amazones de ce côté-là. »

La rouquine fut un peu surprise mais elle s’éclaircit aimablement la voix et commença à faire une description de son village natal. Elle avait apparemment été apprentie pour fabriquer des arcs, mais la tribu en avait déjà quatre et elle avait peu d’occasion de pratiquer son art. Ayant entendu dire que les tribus des hauteurs recherchaient des artisans, elle avait décidé de tenter sa chance.

Cela semblait logique, pensa Gabrielle, en notant les mains calleuses qu’elle utilisait un peu en parlant tout comme le faisait la barde elle-même. La femme semblait plutôt amicale et avait une beauté naturelle plutôt remarquable, jusqu’aux minuscules taches de rousseur sur son nez bien dessiné. Ses cheveux ondulés brillaient dans la lumière du feu et elle avait une façon de bouger fluide qui dénotait un style de vie très actif. Elle était plutôt sympathique et volontaire pour faire sa part au service de la Nation, et elle semblait contente d’en faire partie.

Gabrielle ne l’aimait pas.

La barde soupira alors que Solari poussait Freddan à faire une description de son territoire natal pour continuer à passer la balle. D’accord, je ne l’aime pas parce qu’il y a cet instinct profond et mystique que Xena me dit toujours de développer, ou je ne l’aime pas parce qu’elle a fait des avances à ma compagne ?

Elle savait être capable de jalousie, mais après tout, la jeune femme était nouvelle dans le groupe et pour être totalement honnête, Xena était une sorte d’attraction. Elle fit glisser son regard vers le visage à demi-obscurci de sa compagne, absorbant les angles familiers avec un demi sourire. Oh oui… c’est anodin, Gabrielle… c’est bon pour son ego et ça ne te fait pas de mal, alors laisse tomber et calme-toi.

Un autre soupir. Peut-être que si elle n’était pas aussi attractive, ça ne me ferait rien… et c’est tellement injuste pour Xena.

« Hé. » Un léger coup de coude la ramena de ses pensées et elle leva les yeux pour voir le regard interrogateur de son âme-sœur. « Tu es partie loin ? »

Gabrielle sourit et lui tapota la main. « Je réfléchissais… de ce que nous dit Solari, la caravane qui arrive par ici va être le clou de la foire… j’ai hâte de voir ces dessins de Paladia. »

Xena tressaillit. « Tu n’en auras pas un de moi », déclara-t-elle fermement.

« Oh que si. » La barde se mit à rire en secouant un doigt vers elle.

« Solari… je ne peux pas croire que tu lui aies parlé de ça. » Xena jeta un regard noir accusateur à l’Amazone brune, qui sourit de toutes ses dents en retour. La guerrière soupira puis elle secoua la tête d’un dégoût feint. « Est-ce que Cait vient aussi ? »

« Tu veux rire ? » Lista gloussa. « Comme si on pouvait les séparer, ces deux-là. » Elle se pencha en avant. « Tu sais… il faut que je te dise, Reine Gabrielle, quand tu as envoyé Paladia au village, la plupart d’entre nous pensaient que c’était une idée horrible. Mais maintenant qu’on a toutes eu une chance de la connaître mieux, elle n’est pas si mauvaise. »

Gabrielle lui sourit. « En fait, c’était la décision d’Ephiny… et elle a eu du mal à la prendre, mais je pense que c’était la bonne. Je sais que c’est dur de faire l’impasse sur ce qu’elle a fait mais j’ai vraiment ressenti qu’il y avait quelqu’un qui en valait la peine sous toute cette méchanceté. » Elle ne regarda pas sa compagne volontairement quand elle prononça ces mots, bien que tout le monde lança des coups d’œil vers la guerrière. « Je suis contente que les choses se soient arrangées. »

Xena arbora juste un demi-sourire et tendit la main pour gratter doucement la nuque de la barde. « Elle a du talent pour ce genre de choses », dit-elle d’un ton traînant, se moquant d’elle-même, reconnaissant les similarités. « Dommage qu’Eph n’ait pas pu venir… j’ai entendu dire que Xenan était malade ? »

Solari hocha la tête. « Ouais… il ne va… pas bien, il a un estomac sensible et il a du mal à digérer la nourriture d’hiver cette année, alors Eph l’a emmené au village et elle a essayé toutes les combinaisons possibles avec lui… Ce qu’il préfère ce sont les carottes d’hiver râpées avec du miel. »

La serveuse apporta un plateau de tranches de viande et de légumes rôtis et elle le posa, ce qui arrêta la conversation.


Gabrielle était contente de rentrer à leur cabane enveloppée dans le manteau de Xena, appréciant la chaleur du corps de sa compagne tandis qu’elles marchaient sur le sol gelé et durci. « Sympa ce groupe », dit-elle en réfrénant un bâillement. « Tu vas commencer les cours d’épée demain ? »

« Je n’ai pas encore décidé », répondit Xena d’un air absent. « Peut-être… ou peut-être des combats à mains nues… ça dépendra de comment je me sens demain. »

Je suis sûre que les combats à mains nues seraient très populaires. Gabrielle ne dit pas ces mots acides à voix haute, mais elle sentit tout de même un doux massage sur son épaule. « J’aimerais beaucoup pouvoir me joindre à vous un moment », dit-elle tranquillement. « Ça me manque de ne pas m’entraîner à fond avec toi. »

Le regard bleu l’étudia sans être vu. « Ça me manque aussi », admit la guerrière. « Mais encore deux mois… ensuite tu pourras lutter avec moi autant que tu voudras. »

« Oui. » L’amertume sortit alors et Gabrielle se sentit incapable de l’empêcher. « S’il me reste de l’énergie à la fin de la journée… je… »

« Hé… » Xena s’arrêta et lui fit face, ses avant-bras posés sur les épaules de Gabrielle. « Tu pourras… ce n’est pas comme si tu allais le faire seule, Gabrielle, tu te souviens ? »

Un moment de silence ensuite la barde s’appuya contre elle et soupira. « Je suis désolée… je suis juste… j’ai l’impression d’être constamment en train de chercher une surface plane et tout bouge… tout devient plus difficile… j’ai l’impression de perdre une partie de moi. » Elle fit une pause. « Bientôt je ne pourrai même plus t’étreindre. » Elle sentit des larmes irrationnelles brûler ses yeux.

Oh oh. Xena passa rapidement ses options en revue puis elle prit sa compagne dans ses bras, la berçant aisément, regardant son visage éclairé par la lune. « Pas de problème », rassura-t-elle la barde avec un sourire. « On peut improviser. » Elle rapprocha Gabrielle et l’embrassa. « Tu n’as aucune idée de combien je peux être créative. »

Gabrielle sentit un bandeau autour de sa poitrine se relâcher et elle glissa ses bras autour du cou de son âme-sœur, la regardant affectueusement. « Comment se fait-il que pour quelqu’un de si peu de mots, tu saches toujours quoi dire ? » Elle posa sa joue contre l’épaule de Xena. « Désolée d’être aussi pleurnicharde », ajouta—elle tranquillement. « Je présume que j’ai passé trop de temps à écouter les complaintes des femmes du cercle de tricot. »

« Elles… ne sont pas reliées à moi », dit Xena fermement, en haussant un sourcil avant de commencer la petite marche vers leur cabane. Elle monta sur le porche et ouvrit la porte du coude, entrant et attendant qu’Arès entre à son tour avant de refermer la porte du pied. Ensuite elle traversa la pièce et s’installa sur le lit, en tenant toujours la barde silencieuse. « C’est ça que tu penses vraiment, Gabrielle ? Que je vais te laisser t’occuper du bébé pendant que je serai partie à faire des trucs ? »

Gabrielle garda le silence un moment puis elle se contenta d’enfouir son visage dans l’épaule de Xena. Elle se souvenait, trop bien, de quand ce genre d’honnêteté entre elles aurait été… impossible. « Je pense que c’est ce syndrome de la femme enceinte qui perd l’esprit dont nous avons déjà parlé. » Elle réussit à produire un sourire pour la guerrière anxieuse. « Non… je sais ça bien mieux… par Hadès, Xena… toi, tu sais bien mieux… tu me connais moi bien mieux pour ne pas penser que je suivrai ce petit scénario. »

Xena sembla soulagée. « J’allais le dire. » La guerrière sourit puis libéra une main pour caresser doucement le visage de la jeune femme, emmêlant ses doigts dans les cheveux clairs et soyeux. « Je n’ai pas imaginé une seule seconde m’en tirer avec ça… Gabrielle, je veux faire partie de ça avec toi. »

« Même les parties scabreuses ? » Mais les yeux de la barde brillèrent un peu.

Xena ricana doucement. « Crottin de cheval, crottes de loup, crottes de poulet, caca de bébé… » Elle leva la main et haussa les sourcils. « Pense à ce par quoi est passée Ephiny. »

Gabrielle réfléchit. « Oh… crottin de cen… »

Un sourire. « Exactement. »

La barde rit puis elle se blottit un peu plus, passant la main sur la tunique de Xena et jouant avec les lacets. « Merci. » Elle leva les yeux. « Merci d’être là pour moi quand je dérape. »

« Hé… c’est à ça que servent les amis, pas vrai ? » Xena se pencha et l’embrassa sur le front, puis elle redescendit de quelques centimètres.

« Mm… ce n’est pas à ça que servent les amis. » Gabrielle glissa la main autour du cou de la guerrière et l’attira à nouveau après qu’elles se furent séparées. « Ni à ça. » Elle ferma les yeux et savoura la sensation des lèvres de Xena qui mordillaient son cou. « Je ne sais pas si c’est la grossesse ou pas… mais tout me semble plus… ah… ouaouh. »

« C’était quoi ça ? » Gronda la guerrière dans son oreille tout en mordillant doucement le lobe.

« Intense. » Couina Gabrielle, sa voix se brisant. « Dieux… Xena… tu portes toujours ton manteau… »

« Je présume que tu vas devoir trouver un moyen de m’en sortir », ronronna la guerrière, se relaxant sur son côté tout en emportant sa compagne avec elle. « Tu rends les choses trop faciles avec ces chemises sympas et lâches. » Elle fit la démonstration, glissant une main sous le tissu et laissant son toucher voyager sur la peau sensible.

Gabrielle savait qu’elle n’avait pas besoin d’être rassurée. Vraiment. Mais c’était bon de le savoir dans tous les cas. Et Xena avait raison… elle était très inventive.


Une nouvelle fois, le soleil se leva sur des yeux bleus patients, qui le regardaient s’écouler au-dessus du rebord de la fenêtre dans la cabane et peindre des rayures sur le sol en bois.

Cette fois, encore, c’était par choix. Xena avait développé un besoin empreint de hantise pour passer au moins un peu de temps le matin à simplement regarder Gabrielle… à juste être avec elle, là dans la paix de leur foyer. Arès était blotti au pied du lit et la guerrière était allongée sur le dos, son âme-sœur blottie contre elle.

Le gonflement de ventre naissant de la barde lui rendait difficile de se mettre sur un endroit régulier, alors Xena compensait habituellement en se tournant à demi sur le côté et à entourer sa jeune compagne, la berçant doucement au fil de la nuit. Cependant, ce matin-là, elles étaient toujours dans la position où elles avaient fini avant de s’endormir, avec Gabrielle quasi enroulée sur elle, les bras l’enserrant dans une étreinte farouche.

La lumière du soleil grimpait sur le lit et les arrosait, saisissant les cheveux clairs de Gabrielle dans une vague de rouge doré et faisant ressortir le duvet soyeux qui couvrait son visage. La grossesse avait un peu adouci ses traits tandis que son corps commençait à puiser dans les réserves dont elle avait besoin pour permettre au bébé de grandir proprement, mais pour le regard observateur de Xena, elle n’avait jamais paru aussi belle… et chaque jour qui les rapprochait de la naissance le montrait encore plus.

La paix du matin calme lui rappela ce premier matin horrible après qu’elle eut retrouvé Gabrielle… après qu’elles eurent quitté Potadeia pour être seules, enfin seules dans une clairière tranquille ; quand après tout ce temps, elle s’était réveillée du rêve douloureux et obsédant du souvenir de leur amour, pour le retrouver pour de vrai.

C’était l’obscurité, son corps bougeait nerveusement dans l’avant-aube comme il l’avait fait pendant un mois et elle avait gardé les yeux fermés, tandis qu’elle sentait la silhouette chaude nichée contre elle.

Son coeur avait battu si fort que cela lui avait donné une migraine, et elle s’état assise, tiraillée entre l’espoir et le désespoir, entre s’acrocher à son rêve, ou ouvrir les yeux pour ne voir que le vide de la réalité.

Mais la chaleur ne s’était pas évanouie, le battement de cœur solide sous ses mains n’avait pas faibli et elle avait ouvert lentement les yeux. Pour voir des cheveux clairs refléter la faible lueur du feu et une joue pâle posée contre son épaule.

Enfin.

Elle s’était effondrée et une Gabrielle surprise et ensommeillée s’était agrippée à elle, murmurant des mots de réconfort pendant longtemps. Rappelant à Xena sa propre réaction le matin après qu’elle lui fut revenue, avec un soulagement intense, quand la guerrière avait exprimé de l’embarras devant son manque de sang-froid.

Mais chaque matin après ça, c’était allé mieux, jusqu’à maintenant… maintenant elle se réveillait en paix, baignée dans l’affection familière de Gabrielle.

Quant à savoir comment la barde avait survécu… Xena sentait, au plus profond d’elle-même, qu’il y avait eu une intervention divine… une faveur prodiguée à son égard qui devrait être remboursée plus tard. Elle en avait discuté une fois ou deux avec la barde, qui se demandait si Hope elle-même n’était pas intervenue… ou Dahak… mais leur but avait toujours été de les séparer… de les éloigner l’une de l’autre.

Alors ça avait du sens, qu’Hope soit allée à Potadeia. Dans son esprit, elle pouvait ressembler à sa mère et la tourner contre la guerrière, puis la tourner à nouveau contre elle-même, abattant Xena avec la seule arme qui pouvait la détruire.

Ça aurait pu marcher… s’il n’y avait pas eu ce Lien. Si Xena n’avait pas su, dans cette première interaction et même après tout ce temps, que ce n’était pas Gabrielle.

Tout comme elle avait su dans un regard d’un quart de seconde dans ces yeux vert brume, quand ça l’avait été. Elle sourit en pensant à ce moment, quand leur monde avait changé, faisant entrer de la couleur et de la lumière dans ce qui avait été une existence grise et morne.

Et elle sourit à nouveau, tandis que la peau douce sous sa main bougeait un peu, le bébé qui se retournait, ou bien nageait, ou peut-être qu’il s’étirait juste le matin comme tout le monde. Elle fit une pause attentive puis le sentit à nouveau et elle sourit dans la lumière du soleil qui se déversait maintenant sur elles.

« C’est… pour quoi… ce sourire incroyable ? » Demanda la voix endormie de Gabrielle tandis que la barde passait paresseusement le doigt le long du côté de sa compagne.

« Pour toi », répondit Xena. « Et pour notre bébé bondissant. » Elle tapota le ventre de la barde.

« Mm. » Gabrielle traça doucement la courbe. « Garçon ou fille, qu’en penses-tu ? »

C’était une question souvent posée sans vraiment de réponse.

« Je pense que… c’est peut-être une fille », répondit Xena, surprenant son âme-sœur. « A la façon dont tu portes. » Elle appuya doucement sur le côté de la barde puis sur le bas de la courbe. « Dis-moi si ça te fait mal, d’accord ? »

La barde roula sur le côté, se soumettant à l’examen avec une aise ensommeillée. « Comme si j’avais besoin de le faire… tu me connais presqu’autant que moi-même. » Elle leva la main et la passa sur la peau de Xena, traçant les rides et les courbures, finissant avec une petite tape. Ce n’était que maintenant, après deux mois de paix relative, que la cuisine de Cyrène commençait enfin à se faire sentir sur la haute silhouette de son âme-sœur et la barde fut soulagée de ne plus voir de creux profonds entre ses côtes.

Soulagée qu’elle dorme à nouveau toute la nuit. « Une fille, hein ? » La barde lui sourit. « Tu sais quoi, j’ai aussi ce sentiment. » Elle roula tandis que Xena finissait son examen et elle attrapa une petite fiole sur la table de nuit. « Oooh… c’est l’heure du badigeon ? » Blagua-t-elle ironiquement.

Xena rit et prit un peu de la crème de la fiole sur le bout de ses doigts ensuite elle la déposa sur la peau tendue du ventre de sa compagne. « Je pense que tu aimes ça », l’accusa-t-elle avec un sourire.

« Tu veux rire ? » Gabrielle avait de nouveau roulé sur le dos et elle se tortillait joyeusement. « Bien sûr. Yah ! Arès… arrête ça… tu as le museau froid ! »

Le loup s’était réveillé et avait rampé pour voir ce que faisait sa meute et il avait décidé d’essayer de goûter la crème que Xena utilisait. Il éternua et passa la langue.

« Ah oui ? Et bien garde ta langue pour toi, mon pote », lui dit Xena tout en finissant sa tâche.

« Mmm… merci. » Gabrielle la regarda affectueusement. « Je vais te dire un truc… je te rendrai la pareille avec de l’onguent après que tu auras bastonné les Amazones toute la journée… qu’en penses-tu ? »

La guerrière sourit et mit le bout de son doigt sur le nez de la jeune femme. « Ça marche. » Elle pencha la tête et embrassa la barde avec un tendre sérieux.

« Tu sais, tu m’as vraiment manqué ces derniers jours », dit Gabrielle, tandis que Xena se levait et enfilait une chemise. La guerrière regarda par-dessus son épaule, une expression mêlée de plaisir et de confusion sur le visage. « Je veux dire… à part le fait que je t’aime… et que tu es le centre de mon monde etc. C’est juste bon de t’avoir ici. »

Xena réfléchit un moment tout en plongeant le visage dans une grande bassine d’eau avant de le frotter. Finalement, elle s’appuya contre le bord du plateau et pencha la tête vers sa compagne. « Merci. »

Gabrielle sourit un peu, puis elle roula pour se lever du lit et rejoignit son âme-sœur. « Tu veux venir avec moi pour ma balade ? » Elle passa les doigts dans les cheveux noirs de la guerrière. « J’ai essayé de convaincre Granella de venir avec moi… mais elle dit que c’est trop dur. »

« Bien sûr », confirma Xena avec aisance. « Elle devrait essayer de rester un peu plus active… ça va lui causer des ennuis, surtout avec des jumeaux. » Elle échangea sa chemise de nuit contre son gambison et serra les attaches. « Tu m’accuses de te dorloter… Toris le fait vraiment, lui… il faut que je lui parle quand il rentrera. »

Gabrielle finit de se laver puis se glissa dans une des vieilles chemises de son âme-sœur, qui étaient toujours un peu trop larges pour elle, mais très confortables. Puis elle enfila des leggings et s’assit pour mettre ses bottes. « Ça va devenir intéressant dans un moment », dit-elle, sentant la pression quand elle se pencha en avant. « Je suppose que ton cerveau inventif pourrait créer des extensions de bras, non ? »

Xena rit tout en serrant ses propres bottes et elle sautilla sur place. « J’ai eu de la chance dans ce domaine. » Elle tendit les bras et les regarda. « Et si je filais nous chercher quelques muffins avant qu’on parte ? »

La barde sourit joyeusement. « Un petit déjeuner de piste avec toi… oui… j’aime bien cette idée. » Elle prit une profonde inspiration et hocha la tête. « Allons-y. »

Quelques minutes plus tard, après que Xena eut fait un détour vers la cuisine pour attraper des muffins et des fruits devant une Cyrène qui désapprouvait, elles étaient sur la piste facile qui menait après la rivière qui fournissait l’eau potable à Amphipolis. L’air était froid et sec et on voyait le souffle des deux femmes tandis qu’elles avançaient sur le chemin. « Tout va bien ? » Demanda Xena discrètement, tout en voyant la poitrine de son âme-sœur monter et descendre.

« Oui… » La rassura Gabrielle, tandis qu’elles s’installaient dans un rythme facile. Son équilibre bougeait, elle le reconnut, et des petits muscles auxquels elle n’avait jamais pensé auparavant, tiraillaient tandis que son corps essayait de compenser. Après une minute, il le fit et elle mit plus d’énergie dans ses foulées, sentant la tension bienvenue dans ses cuisses. « D’accord… tu as dit petit déjeuner ? »

Xena rit et lui tendit un muffin.


« Salut maman. » Gabrielle passa la tête à la porte de la cuisine, souriant quand Cyrène se retourna pour lui faire signe d’avancer. « J’ai une liste des choses que les Amazones apportent… je pensais que tu aimerais la voir. »

« Entre donc, ma jolie. » La femme d’âge mûr lui sourit. « Et maintenant tu peux t’asseoir et prendre un vrai petit déjeuner, au lieu de manger à la fortune du pot avec ma fille insistante. »

La barde rit mais fit ce qu’on lui disait, s’installant à la longue table de travail. « Mais j’aime bien ce truc, maman… » Protesta-t-elle. « En plus, on ne peut pas mâcher un bol de gruau en marchant… ça rebondit et tombe de partout quand on essaye de le mettre dans sa bouche. » Elle leva les yeux. « Pas vrai, Eustase ? »

La cuisinière trapue se retourna et hocha la tête. « Ben vrai, m’dame. »

Gabrielle soupira, ignorant le rire retenu de Cyrène, qui posa une assiette d’œufs et de jambon légèrement fumé. « Ouaouh… ça sent bon. » Elle échangea son parchemin avec l’aubergiste contre une fourchette et commença à manger tandis que Cyrène lisait la liste. « C’est une bonne sélection… je pense que ces bourses plairont bien… et les arbalètes. »

« Mm. » Cyrène s’assit et passa le doigt sur le bord. « Des peintures… c’est cette horrible personne que vous avez ramenée avec vous de cette grotte ? »

La barde hocha la tête. « Oui… » Elle parla la bouche pleine. « Mais… elle s’est vraiment améliorée… Soli m’a dit qu’un des dessins représente Xena… j’ai hâte de le voir. Elle a fait le renard et la panthère au-dessus de notre âtre. »

« Oh oh… tu vas avoir du fil à retordre là, ma chérie », l’avertit Cyrène. « Est-ce qu’elle fait des commandes ? Si elle est douée, j’aimerais qu’elle en fasse un de Xena et Toris… et un de Toris et Gran… et bien sûr de vous deux… avec Arès peut-être… »

« Maman… » Gabrielle rit. « Une chose à la fois, d’accord ? ? » Elle prit une gorgée de jus de pomme. « En plus, je pense que Gran te jetterait un fruit pourri si tu suggérais qu’on la dessine en ce moment. »

« Eh… peut-être que… » Cyrène remua une main. « Les jumeaux c’est rude… et tout le monde ne s’en sort pas aussi facilement que toi, ma jolie… je ne peux pas me souvenir de quand j’ai vu quelqu’un porter aussi bien que toi. » Elle soupira. « Et certainement pas… surtout pas avec Xena… par Zeus, ça a été une grossesse pénible. »

« Elle a toujours été difficile à gérer, hein ? » La barde sourit. « Je pense qu’elle se battait même avant de naître… ça fait tellement partie d’elle, je ne peux pas l’imaginer comme une enfant calme et paisible. »

« Tu as bien raison, Gabrielle », acquiesça Cyrène d’un ton ironique. « Je me souviens de quand elle avait… oh… deux ans environ… et une bagarre a démarré dans la taverne… j’avais quelqu’un qui tentait de régler ça, mais il y avait ce type… un homme grand et rude, plus grand que Toris aujourd’hui, mais vraiment balaise, tu vois ? »

« Mmm. » Gabrielle mâchait, écoutant avec attention. Elle adorait les histoires sur l’enfance de son âme-sœur. « Je ne sais pas maman… il a pas mal pris lui aussi. » Ses yeux brillèrent. « Toi et ta cuisine dangereuse. »

« Ehhh… » Cyrène pencha la tête pour acquiescer. « Je pense qu’il partage ce par quoi Granella passe… ils se grignotent l’un l’autre. » Elle s’éclaircit la voix. « Bref… » Elle fit une pause. « Et en parlant de ça, j’aimerais que tu partages la même chose avec ma fille… dieux, elle m’a fait peur quand vous êtes rentrées à la maison. »

« Je sais. » Gabrielle hocha calmement la tête. « Moi aussi… mais elle va bien mieux… ça prend juste du temps. »

Cyrène soupira. « Peut-être… mais il lui manque toujours cette étincelle… ça m’inquiète. » Elle fixa pensivement la table. « J’en étais où… oh, oui. Cet ours d’homme avait attrapé un banc et il faisait le vide avec… je baissais la tête, les clients couraient, quand tout d’un coup, j’entends ce cri. »

« Un cri. » La barde plia un morceau de jambon en deux et mordit.

« Oh oui… on aurait dit le cri d’un canard sur qui on se serait assis… juste ce couinement outragé, mais ça a tout arrêté. Et ils étaient là, au milieu de la taverne, cette grosse brute avec son banc et ma petite fille de deux ans qui tenait sa poupée chiffon sous son bras et agitait une marmite de l’autre. »

Gabrielle se couvrit rapidement la bouche, manquant d’aspirer un morceau de jambon. « Oh maman… ne fais pas ça quand je mâche… » Elle rit en se représentant la scène.

« J’étais liquéfiée… » Cyrène se mit aussi à rire, en se tenant les côtes. « Cette toute petite fille, qui se tenait là à crier ‘Pfiou !’. C’était ce que Xenie disait quand elle n’aimait pas l’odeur de quelque chose… ‘Pfiou’ »

La barde ferma les yeux et rit de plus belle, les larmes coulant de ses cils. « Oh dieux de l’Olympe… qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Même une brute comme lui ne pouvait pas frapper un bébé… il a filé comme si Cérébus le suivait et Xena est devenue l’héroïne de la taverne… ces hommes jouaient avec elle et lui donnaient tellement de gâteaux au miel… c’était un miracle qu’elle n’ait pas explosé. » Cyrène posa le menton sur sa main. « Elle en adorait chaque minute… et à dire vrai, moi aussi. » Elle soupira. « Je sais… je sais que j’étais trop occupée… je ne… je n’étais pas aussi proche des enfants que je le voulais… il y avait tant à faire et personne pour m’aider… elle avait besoin d’une attention que je ne pouvais pas lui donner. Parfois… je me demandais si les choses auraient été différentes si j’avais pu. »

Ça collait. Gabrielle mâcha son jambon. Elle pensa à sa compagne, maintenant si prudente et méfiante, quand elle était une jeune adulte qui voulait… avait besoin de cette attention qu’elle n’avait jamais eue à la maison. La trouvant dans une bande de garçons fermiers et un groupe de combattants, que d’une certaine façon, elle, par une chance brutale et un talent acéré, avait façonnés pour en faire une armée. La trouvant à nouveau dans un empereur romain à qui elle faisait une confiance aveugle. La trouvant encore et encore, donnant à chaque fois son cœur… qui lui était renvoyé à chaque fois, ensanglanté. Peu importaient ses succès, peu importaient les batailles gagnées… cette enfant en elle n’avait jamais trouvé l’approbation et l’amour qu’elle cherchait.

Jusqu’à ce qu’elle soit si intoxiquée que quand ça lui fut offert, elle se méfia et l’ignora en faveur de la froide obscurité familière qui, au moins, n’affecterait pas son cœur vulnérable.

Jusqu’à ce que l’obscurité perde son emprise et que les batailles ne suffisent plus, et qu’il ne reste plus rien pour elle que les souvenirs amers, la douleur et savoir qu’elle affrontait une vie entière de tueries. Et elle avait posé ses armes, essayant à la fin d’atteindre cette enfant dont le souvenir était si ténu, juste pour voir qu’il n’y avait plus rien de son foyer que le soupçon et le dégoût. La fin de la route.

Excepté ce minuscule détour au hasard près d’un petit village d’éleveurs de moutons nommé Potadeia. Gabrielle sourit calmement, chérissant les visions fugitives qu’elle avait, de temps en temps, de cette enfant qui ressortait timidement et pleine d’un espoir caché depuis tellement, tellement longtemps. « Je ne sais pas… peut-être… » Elle fixa Cyrène. « Mais peut-être pas… je pense que les Parques… ou quelque chose… avait un plan pour elle et rien de ce que tu aurais fait n’aurait pu beaucoup changer cela, maman… tu ne peux pas te blâmer pour ça. »

« Mm. » Cyrène l’étudia. « Tu sais, c’est drôle, mais quand je t’ai vue, la première fois, dans la taverne face à tous ces gens en colère, je me suis retournée et j’ai regardé Xena et je l’ai vue qui t’observait avec une expression sur le visage que je n’avais plus revue depuis avant Cortese… depuis que Lycéus était mort. » Elle fit une pause et secoua la tête. « Je savais… à ce moment-là… qu’il y avait toujours une petite part de ma fille… de l’enfant que j’aimais… et que j’avais élevée... »

Gabrielle finit son petit déjeuner et regarda le plan de travail pensivement. « Je pensais… voilà une personne qui a besoin d’une amie. Et je peux être cette amie. » Elle leva les yeux avec un petit mouvement de l’épaule. « Et je l’étais. »

« Oui, tu l’étais. » Cyrène sourit et lui pinça le nez. « Alors… avez-vous déjà réfléchi à des noms ? » Elle décida que la conversation était devenue trop sérieuse et elle changea de sujet. « Granella me dit qu’ils n’arrêtent pas de se disputer… maintenant qu’ils vont en avoir deux, peut-être que chacun d’eux donnera un nom et qu’ils arrêteront de se battre là-dessus. »

« Oh, voyons voir… nous n’y avons pas vraiment pensé, bien que Xena a dit ce matin qu’elle pense que ça va être une fille… et tu sais, je le pense aussi, alors ça rend les choses plus faciles. » Elle prit un petit pain chaud du panier qu’Eustase avait mis devant elle et elle mordilla. « C’est plutôt étrange, parce qu’il y a tellement de choix. » Ses yeux pétillèrent. « Cyrène, pour commencer. »

« Oh dieux, non. » L’aubergiste remua la main. « Non non… pas moi, s’il te plait. » Elle fit une pause. « Pas que je ne sois pas flattée, ma jolie, mais non… je n’ai pas trop envie d’entendre crier mon nom. »

« Et bien, pas des nôtres non plus. » Gabrielle rit doucement. « Nous en avons déjà assez qui portent nos noms. » Elle secoua la tête. « Je ne sais pas… je présume que nous allons devoir commencer à en parler. »

« Mm… et bien, j’ai quelques idées si vous en manquez. » Cyrène sourit. « Et, en parlant d’elle, où est Xena ? »

« Elle cogne des Amazones », répondit la barde. « Et cet après-midi, elle travaille avec les poulains… ensuite elle a une autre session avec les gamins avant le dîner. »

« Dieux… son énergie m’épuise. » Cyrène se repoussa de la table et brossa son tablier. « J’ai de la cuisine qui m’attend… le cercle de tricot est attendu sous peu, est-ce que tu vas réessayer ? »

Gabrielle grimaça. « Hum… » Elle se leva aussi, s’étirant avec précautions puis elle fit le tour de la table. « Je pense que je vais laisser ce talent à ma compagne… je vais aller trouver les enfants et m’entraîner sur mes histoires les plus légères. » Elle n’avait aucune patience pour le tricot ou la broderie… c’était répétitif et exigeant… comment son âme-sœur arrivait à concentrer sa nature énergique, elle ne le comprendrait jamais. Elle-même pouvait coudre des boutons… un raccommodage par-ci par-là… même coudre une poche. En dehors de ça… « A plus tard, maman… merci pour le petit déjeuner. » Elle se caressa l’estomac et sourit. « Pour nous deux. »

Elle quitta la cuisine et sortit par la porte principale de l’auberge, posa les mains sur la rambarde du porche et regarda la foule matinale qui allait et venait. De l’autre côté, elle repéra Johan avec une escouade d’enfants du village ; il travaillait sur un nécessaire de pêche et elle se dit qu’ils allaient être occupés un bon moment. Les marchands avaient mis en place les détails de la foire et elle avait fini de travailler sur deux disputes frontalières la veille. Satisfaite d’être complètement libre, elle décida d’aller à l’école de bataille des Amazones et de regarder son âme-sœur travailler.

Xena était debout, son épée posée contre sa cuisse droite tandis qu’elle observait Lista et la petite Frendan s’affronter, s’essayant à une combinaison de mouvements qu’elle venait juste de démontrer. Arès était blotti tout près, heureux que son humaine préférée soit de retour. Il adorait Gabrielle mais il avait tendance à coller Xena quand elles étaient toutes les deux présentes. Surtout parce que la guerrière stoïque était une excellente source de bonnes choses, rangées dans une petite bourse sous sa ceinture. Arès n’était pas idiot. « Attendez… Attendez… » Xena s’avança et mit le bout de son épée entre elles deux, écartant leurs armes. « Non… ce n’est pas de haut en bas… c’est un peu de côté… et il faut que vous vous tourniez quand vous faites tourner vos épées vers le bas, pour ajouter du poids. » Elle leur montra à nouveau. « Comme ça… »

« Oh… d’accord… bien… » Frendan hocha la tête et bougea légèrement son corps. « Comme ça ? »

Xena hocha la tête. « C’est ça… si vous balancez votre corps comme ça, vous pouvez même être déséquilibrées et ça sera quand même une frappe efficace. »

« Attends… attends… » Objecta Cesta en se levant de la bûche morte sur laquelle elle était assise. « Ça n’a pas de sens… comment peux-tu te défendre comme ça ? »

Xena soupira intérieurement. Cesta faisait partie de ces gens qui ne sont pas aussi bons qu’ils le pensent. Xena devina qu’elle avait dû être une des meilleures épéistes de son village et que cela l’amenait à questionner tout ce que Xena enseignait. Soit c’était ça, une pensée ironique lui vint, ou elle aimait juste être le centre d’attraction. « Tout est dans l’élan », expliqua-t-elle avec ce qui était pour elle une patience exceptionnelle. « Viens par ici. »

Cesta s’approcha avec délectation. Elle bondit en avant avec une posture compétente, levant son épée pour l’amener près du côté gauche de Xena. La guerrière attendit volontairement que le coup approche de son zénith puis elle releva son arme et para le coup, faisant tourner son corps tandis qu’elle faisait la démonstration et elle utilisa aisément l’élan vers l’avant pour repousser Cesta. « Tu vois ? » Elle fit sauter son épée dans sa main, la faisant rouler sur son avant-bras avant de la recapturer.

« Attends… laisse-moi essayer ça encore une fois. » La rouquine repoussa ses boucles rouges en arrière, étudiant la posture décontractée de Xena avec une concentration bornée. Elle avança, ses deux mains autour de la poignée de l’épée puis elle balaya avec toute sa force. La guerrière lut son langage corporel et se positionna juste à temps, recentrant son équilibre avec les genoux légèrement pliés, laissant son arme s’élever pour croiser le coup, le laissant repousser ses bras en arrière, approfondissant son accroupissement, puis elle se détendit, mettant un peu plus d’énergie dans son coup en retour qu’elle ne l’avait prévu et elle envoya Cesta bouler en arrière.

La jeune femme reprit son équilibre et grogna de frustration. « Comment tu fais ça ? » Elle abaissa son arme et s’approcha de Xena. « Tu nous montres ce truc mais même quand on le fait bien, ce n’est pas comme toi. »

Xena posa son épée sur son épaule. « C’est pour ça que je vous fais travailler les unes contre les autres… je peux vous donner des conseils et des techniques… mais je ne peux pas transmettre l’expérience… ou les années de pratique », expliqua-t-elle d’un ton raisonnable. « Je fais ça depuis très longtemps, Cesta… je ne peux pas te dire combien d’heures j’ai passées à m’entraîner juste avec cette épée… » Elle la fit tourner puis la fit rouler sur son bras et la saisit, puis elle la fit tourner à nouveau. « Jusqu’à ce qu’elle devienne une extension de mon bras… autant une partie de moi quand je combats que mes mains… ou quoi que ce soit d’autre. » Elle haussa les épaules. « Je ne peux pas vous apprendre ça… ou vous donner ceci… » Elle glissa son épée dans son fourreau et alla vers la bûche au sol, puis elle s’accroupit à côté.

« Qu’est-ce que tu fais ? » Demanda Cesta, curieuse.

Xena fit légèrement rouler la bûche puis elle s’installa et en attrapa deux grosses branches, projetant violemment le bois vers le haut pour avoir ses épaules dessous, puis elle se redressa lentement, bougeant le poids de son corps dans une position plus équilibrée. Elle observa avec un sourire ironique leurs mâchoires s’affaisser puis elle prit une inspiration. « Rien ne vient facilement. » Elle s’accroupit ensuite puisse redressa à nouveau, sentant ses jambes s’enrouler et bouger sous elle. « Je ne peux pas vous donner des années à faire ça… » Elle répéta le mouvement puis pressa la bûche contre sa tête et la laissa tomber. « C’est ce qui me permet de faire ça. » Elle s’accroupit à nouveau puis bondit brusquement en l’air, faisant un saut facile en arrière avant d’atterrir légèrement sur ses pieds avec un petit sautillement.

« Par la Grande Artémis », souffla Frendan.

Xena rit d’un air ironique tandis qu’elle posait son pied sur la bûche et s’appuyait sur sa cuisse. « Non… juste beaucoup de travail. » Elle fit signe à Frendan et Lista de continuer. « Allez-y… on recommence. » Elle se redressa mais laissa son pied sur la bûche, croisant les bras sur sa poitrine tandis qu’elle regardait.

Cesta s’approcha et donna un petit coup de pied dans la bûche, puis elle posa la main sur la cuisse tendue de Xena. « C’est plutôt impressionnant. » Elle retira sa main avant que Xena puisse répondre, puis elle regarda les deux combattantes. « Peut-être que ce dont nous avons besoin c’est un programme de mise en condition… je veux dire que c’est sympa de savoir ce que les mouvements peuvent être, mais ce serait bien mieux que nous ayons les muscles pour vraiment les exécuter comme tu le fais. »

« Et bien », dit pensivement Xena d’une voix traînante. « Tu sais… tu as peut-être marqué un point là, Cesta. »

La rouquine se redressa et s’éclaira. « Contente que tu le penses… parfois ça demande une paire d’yeux extérieurs, pour voir les choses, tu vois ce que je veux dire ? »

« Absolument », acquiesça Xena. « En fait… je pense que tu devrais aller t’asseoir avec Eponine, quand elle arrivera, et proposer un nouveau programme pour elle », déclara-t-elle serviablement. « Elle adore entendre des nouvelles façons de faire les choses. »

« Vraiment ? » Cesta se rapprocha. « Très bien… je vais faire ça… peut-être que je pourrais avoir quelques trucs de ta part dans les jours qui viennent, hmm ? »

La guerrière leva paresseusement une main, faisant un pouce levé, puis elle serra le poing et le relâcha, étendant les doigts. « Je vais voir si je peux trouver quelques idées… » Dit-elle d’un air traînant. « Mais tu lui parles… elle le prend un peu mal quand ça vient de moi… d’être une outsider etc. »

« Génial… tu sais, nous pensons de la même façon, Xena… c’est étonnant. » Cesta lui fit un sourire satisfait et se retourna pour regarder les deux combattantes. « Elles auront toujours un désavantage parce qu’elles sont si petites… pas comme nous. »

Les yeux bleu clair se posèrent sur elle puis Xena pinça légèrement et rapidement la lèvre. « Tu le penses vraiment ? ? »

« Oh oui », répliqua Cesta avec confiance.

Xena sauta par-dessus la bûche et tendit la main. « Attendez, les filles. »

Les deux femmes cessèrent et la regardèrent. La guerrière se retourna et fit signe à Cesta d’avancer. « Viens par ici. » Elle fit une pause. « Non… pose ton épée un instant. »

Cesta lui lança un regard perplexe mais elle fit comme on lui demandait, posa son arme et vint se mettre au centre du cercle, frôlant Xena qui recula d’un pas et mit un orteil sous un bâton à demi-caché dans l’herbe séchée pour le faire sauter dans sa main ; elle le passa à la rouquine. « Tiens… prends ça un instant. »

La jeune femme leva le bâton et hocha la tête. « Oh bien… je cherchais un travail avec plus de contact. » Elle fit face à Xena. « Où est le tien ? »

« Oh… non… pas moi. » Xena fit face à une zone boisée tout près et elle leva une main, repliant son doigt dans un geste d’appel.

Gabrielle sortit de l’ombre et s’avança, traversant tranquillement l’herbe morte de l’hiver d’un pas régulier et musclé malgré sa condition. Le soleil terne ondulait dans ses cheveux blonds-dorés et semblait s’installer sur son visage, tandis que son regard venait sur Xena avec un sourire sur ses traits. « Salut. » Elle pencha la tête vers la guerrière lorsqu’elle arriva à sa hauteur. « Que se passe-t-il ? »

« Tu veux bien faire une démonstration pour moi ? » Demanda Xena avec une innocence dévastatrice.

Les yeux vert brume se posèrent sur Cesta qui attendait, puis sur le visage de Xena avec une douce étincelle. « Bien sûr. » Elle avait vu la grande rouquine se répandre partout sur son âme-sœur bien-aimée et avait presque fondu de son nid agréable sous le chêne tout proche, jusqu’à ce qu’elle voit le signal paresseux de la main de la guerrière.

Le ‘Je t’aime’ s’était installé dans son ventre grognon et avait apaisé son âme, et elle s’était détendue jusqu’à ce que le geste de Xena l’amène à s’avancer. « Qu’est-ce que tu avais à l’esprit ? »

Xena fit sauter un autre bâton et le lui tendit. « J’allais juste démontrer à Cesta combien être grand peut être un désavantage si on s’attaque à quelqu’un qui sait vraiment ce qu’il fait. »

« Oh… hé… attends… » Cesta recula en protestant. « Attends, elle est enceinte. »

Gabrielle bougea les mains dans un éclair, attrapant le bâton des mains de la grande femme si vite qu’elle ne le vit même pas venir. « C’est bon… je vais y aller doucement », dit-elle gentiment à la jeune femme. « Je ne veux pas me faire trop de tension. »

« Hé ! » Cesta reprit son bâton, le visage rouge d’embarras. Ça allait bien que la Princesse Guerrière batte tout le monde mais elle serait damnée si elle allait laisser cette demi-pinte d’Amazone faire la même chose.

Xena se contenta de reculer jusqu’à ce qu’elle se cogne à Solari, qui lui jeta un regard. « Tu es méchante », murmura l’Amazone. « Rappelle-moi de ne jamais titiller ton côté diabolique, Xena. »

Les yeux bleus la regardèrent innocemment. « Moi ? Je fais juste un cours, Solari… je n’ai aucune idée de ce que tu veux dire. » Elle se tourna. « Bien, Cesta, maintenant attaque ma barde ici présente… essaie un mouvement haut combiné. »

La grande rousse bougea sa prise, le visage maintenant sérieux, puis elle glissa en avant et visa le niveau de l’épaule de Gabrielle, essayant de toucher son bâton et de le lui enlever des mains.

Gabrielle saisit l’attaque d’un bout de son bâton puis le fit tourner et s’accroupit un peu, plongeant sous le coup de Cesta avant d’amener son propre bâton pour frapper la grande femme dans les côtes. Puis elle tira son bâton en arrière et envoya l’autre bout entre les jambes de Cesta, le faisant rudement tournoyer avec son équilibre actuel et elle fit tomber l’autre femme sur les fesses avec un son sourd peu cérémonieux. « Je suis plus près du sol », expliqua-t-elle gentiment. « Ça me donne un meilleur équilibre et ça réduit le périmètre effectif d’attaque. Vous les grands vous avez plein de sortes d’angles et de surfaces intéressants à cogner. » Les autres Amazones rirent tandis qu’elle tendait une main à Cesta pour l’aider à se relever.

Elle fit un pas de côté et tendit la main pour tapoter le long côté de son âme-sœur et ensuite ses genoux, tandis que Xena permettait ces tapes sans les empêcher. « Ce que j’ai appris de Xena, c’est que peu importe votre taille… ce qui compte c’est d’apprendre à utiliser ce que vous avez pour faire ce que vous avez à faire. » Son regard alla sur Frendan, qui la fixait d’un air dévot. La petite Amazone faisait peut-être trois ou quatre pouces de moins que la petite stature de la barde, et Gabrielle lui fit un clin d’œil, recevant un sourire timide en retour.

Cesta secoua ses plumes ébouriffées et retourna vers son épée, la tenant dans des doigts agités. « Bien… le bâton n’est pas mon arme… tu veux essayer avec celle-là ? »

« Tu lèves la main avec une épée sur Gabrielle, je te la coupe », déclara Xena, avant que la barde puisse même commencer à répondre. Le visage de la guerrière portait un masque froid familier et Gabrielle se rapprocha instinctivement, enroulant une main autour de son bras.

Toutes fixèrent Xena d’un air inconfortable.

Gabrielle soupira. « La plupart des gens, Cesta, savent que je ne me bats pas avec autre chose qu’un bâton… je n’ai jamais appris à manier l’épée, et je ne le veux pas. » Elle donna une tape à sa grande compagne, la bousculant doucement. « Xena est un peu surprotectrice à ce sujet. »

La posture de Xena se détendit et elle mit un bras autour de la Reine.

« Désolée. » Cesta leva les mains. « Je ne voulais pas être insultante… c’est juste que je me sens plus à l’aise avec ça. » Elle leva l’épée. « Nous nous concentrons surtout là-dessus et l’arc dans le sud… pas vraiment le bâton, j’en ai bien peur. » Elle fit une grimace de regret mais elle réussit tout de même à insinuer qu’elle ne pensait pas grand bien de l’arme.

« Et bien, ça m’a sauvé la vie à plus d’une occasion », répliqua Gabrielle. « Mais quoi qu’il en soit… j’ai interrompu les travaux… je vais juste retourner regarder tranquillement. » Elle tapota Xena sur le ventre. « Pense à boire de l’eau, d’accord ? » Elle se pencha un peu plus. « Madame se permet de soulever une bûche comme si ça n’était rien. » Elle baissa d’une octave. « Frimeuse. »

Xena la serra rapidement dans ses bras et rit. « Merci… j’y penserai. » Elle recula et sautilla. « D’accord… essayons cette attaque par-dessus de nouveau. »

Gabrielle s’assit sur la bûche, ses pieds sous elle et elle regarda son âme-sœur avec contentement.

Le soleil était haut dans le ciel quand le bruit de pas hâtifs attira son attention. Xena leva la tête, repoussant ses cheveux trempés de sueur et elle fit signe aux trois Amazones qui lui faisaient face de reculer.

Johan arrivait vers elles, ses pieds bottés martelant le sol. « Xena ! »

La guerrière commença à marcher vers lui, se mettant dans une course puissante qui mit ses cheveux en arrière et l’herbe poussiéreuse s’éparpilla sous son poids. « Jo… qu’est-ce qu’il se passe ? » La peur pour sa mère la saisit soudainement. « Maman va bien ? »

Il s’arrêta dans un nuage de poussière et mit la main sur la poitrine de Xena pour se stabiliser. « Oui, ma fille… mais c’est des mauvaises nouvelles… t’ferais mieux de venir… c’est ton frère et Jess. »

Xena lâcha un juron puis se retourna tandis que Gabrielle et les Amazones arrivaient en trottinant. « Quelque chose est arrivé à Tor et Jess… je te retrouve à la maison. » Elle regarda derrière la barde. « Arès, tu restes avec maman, d’accord ? » Elle se retourna et commença à aller vers l’auberge, passant de la marche à la course en quelques pas avant de disparaître rapidement de leur vue.

Ils se regardèrent et Gabrielle soupira en glissant un bras autour d’un Johan silencieux et haletant. « Viens, papa… allons-y et tu nous raconteras ce qui s’est passé. »

A suivre – 2ème partie

 

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19 juillet 2018

Fin du Festival de Missy Good !

mar

 

- Partie 11 et fin du Festival de Missy Good

Un tout grand MERCI à Fryda qui, encore une fois, a été au bout de la traduction de cette longue FF !!

 

Bonne lecture !

Kaktus

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