Guerrière et Amazone

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22 juin 2008

Insurrection, chapitre 62, 1ere partie

CHAPITRE SOIXANTE-DEUX – 1ère partie

Ecrit par Susanne Beck et Okasha

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Koda s'agenouille sur la pente légère de la colline, son fusil posé sur une cuisse, et balaie de ses jumelles l'autre côté de la petite vallée. Le crépuscule a commencé à tomber autour d'elles ; l'air qui se rafraîchit soulève des filaments de brume depuis le cours d'eau qui se fraye un chemin à travers le paysage. Éparpillés dans l'herbe comme des cocardes de bronze ancien pas plus d'une heure auparavant, les pavots ont enroulé leurs pétales à l'approche de l'obscurité. Le ciel à l'est laisse déjà apparaître les premières étoiles ; à l'ouest, un rouge profond s'alanguit, passant du pourpre au bleu outremer à son zénith. Un croissant de lune passe juste au-dessus des collines et depuis le haut des arbres alignés le long de la crête lui parvient le hululement d'un Grand-Duc, et la réponse immédiate de son compagnon. Un frisson parcourt l'échine de Koda et ses peurs enfantines à demi-oubliées l'accompagnent.

Où ? Où ? Mais la question est superflue. Là où elles vont, leurs chances de survie après cette nuit sont infinitésimales.

Ces dix derniers kilomètres elles n'ont vu aucun signe d'activité humaine ; aucun résident dans la petite ville de Rancho Cordova, aucun mouvement sur la route. Et dans l'après-midi qu'elles ont passé allongées et cachées sur la pente de la colline, elles n'ont vu ni sentinelle, ni garde ni quiconque approcher de l'Institut Westerhaus ou remuer alentours. Le bâtiment est situé sur la pente en face d'elles, un campus de quatre hectares environ, étalé sur un seul étage et couvert sur toute sa circonférence de verre brillant comme un miroir. L'allée et le parking public sont vides, aucun véhicule ne les occupe. La guérite des gardes est également inoccupée. Des bougainvillées magenta, rouges, blanches, et dorées, seules ou par couples, jaillissent des parterres de fleurs couverts de gravier, ainsi que des aloès pourpres et des figuiers de barbarie violets. Tout est très écologique et déborde radicalement, laissé à l'abandon face à la pluie et au soleil pour la plus grande partie de l'année. « Et bien », dit-elle, « je pensais que ce serait plus haut. »

« Ça l'est. » Kirsten relève les yeux de son écran de portable. « Neuf étages, un seul au-dessus du sol. »

« Il y a un canal souterrain vers le ruisseau un peu plus au sud, qui ne peut pas aller ailleurs que dans le bâtiment. A moins que tu n'aies une meilleure suggestion ? »

Kirsten secoue la tête. « Il n'y a que deux portes à l'étage supérieur. L'entrée principale et une autre, une concession de Petit Peter aux règles d'incendie. Elle n'est peut-être même plus en service. »

« Alors on dirait bien qu'on va opter pour le conduit. Une idée de l'endroit où il va nous emmener ? »

« Probablement dans le système d'air conditionné. Des égouts ne se déverseraient pas dans le cours d'eau comme ça. »

Koda prend une inspiration profonde, abaisse les jumelles et se tourne pour regarder sa compagne. Un vers de poésie lui revient à l'esprit. Mes yeux te désirent par-dessus tout. Pendant un long moment elle s'abreuve dans la contemplation de Kirsten, de ses cheveux blonds rendus argentés par la lumière faiblissante, de son corps mince à demi-étendu sur l'herbe, de ses yeux dans l'ombre. « Il est temps », dit-elle doucement. « On ferait mieux de bouger. »

Kirsten se contente de hocher la tête et rabat l'écran de son ordinateur avant de le ranger dans son sac. Asi s'étire et se lève, son regard va de Kirsten à Koda, dans l'attente.

« Non, mon garçon. Tu ne peux pas venir avec nous. » Kirsten l'entoure de ses bras et l'enserre un long moment, son visage pressé contre son épaule. Elle retire ses mains et lui enlève le collier. Elle le pose dans l'herbe près de lui et se met debout à contrecoeur, comme si chaque articulation de son corps lui faisait mal. « Assis, mon garçon », dit-elle calmement, il obéit et s'assoit dans l'herbe. « Reste là. » Elle se retourne et commence à descendre, sans un regard en arrière.

Koda pose brièvement la main sur la tête du grand chien et gratte son poil derrière les oreilles. « Sois libre », dit-elle et elle suit Kirsten.

******

Un filet d'eau coule toujours dans le conduit, bien visible dans le rayon étroit de la lampe de poche de Koda. Le tuyau lui-même ne fait qu'un mètre de large environ, une ouverture sombre dans le côté de la colline. Ça sent fortement le liquide de refroidissement avec une note d'ammoniaque. Elle fait jouer la lumière sur les restes brisés des nids boueux agglutinés, certains avec encore leur forme de jarre au col étroit, d'autres à peine des cercles de terre séchée. « Des hirondelles de grotte », dit Koda calmement. « Parties au sud. »

« Elles ont laissé leurs fientes », fait observer Kirsten.

« Oh oui. Personne n'a dit que ça allait être un boulot propre. Il va falloir qu'on y aille sur les mains et sur les genoux. » Koda sort une paire de gants en cuir de son sac ainsi qu'un bandana qu'elle attache autour de son cou.

« Essaie de ne pas les mouiller », dit Kirsten qui enfile également des gants. « L'endroit va être froid – très froid. Les circuits androïdes peuvent supporter la chaleur normale mais beaucoup d'équipements sont sensibles à la température. »

Koda passe le fusil sur son dos et vérifie une dernière fois sa ceinture pour les magasins supplémentaires de munitions et la demi-douzaine de grenades qu'elle a conservées depuis Ellsworth. Dans une bourse, elle a rangé un petit paquet de C-4 avec un détonateur, tranquillement récupéré à l'armurerie de Pyramid Lake. Elles auraient pu simplement les demander, bien sûr, mais Dakota et Annie Rivers, à la recherche des parents d'Annie sur

la Mendo Coast

n'aurait pas pu expliquer un usage de plastic. En dernier, elle passe la lampe-stylo dans le ruban de son chapeau et la fait pointer devant avant de remonter le bandana sur la partie inférieure de son visage. « Prête? »

« Allons-y. »

Koda s'abaisse sous la voûte du conduit, se met à quatre pattes et commence à ramper.

Le faible halo de la lampe lui montre les murs de chaque côté, le filet d'eau épaissi par la boue et le guano sur le fond. Elle se rend compte qu'elle peut éviter l'humidité en écartant les mains et les genoux. La surface couverte de moisissure de chaque côté craque légèrement tandis qu'elle avance, Kirsten sur ses traces. Elle se dit que s'il y a des détecteurs de bruits ou de mouvements dans le conduit, leur mission pourrait se terminer avant même qu'elles n'aient atteint leur objectif. Mais des empreintes semblables à des pas humains miniatures, et le signe du passage ondulant d'un serpent, semblent montrer que la faune locale va et vient sans être blessée ; le plus dur viendra plus loin.

Le premier contact n'a d'ailleurs rien à voir avec le système de sécurité de Westerhaus. D'au-dessus leur arrive un souffle de puanteur rance et acide. Pas étonnant, les empreintes, après tout, étaient un avertissement suffisant. Elle s'arrête pour resserrer son bandana sur son nez et sa bouche, alors même que ses yeux commencent à pleurer. « D'accord », dit-elle. « Il y a de l'armement chimique par ici. On va essayer de passer ça aussi vite que possible. Ne respire pas si tu peux l'éviter. »

Kirsten répond par un ricanement ironique. « C'est quoi ? Eau de putois ? »

« Tu as tout compris. Et récente. »

La puanteur augmente rapidement et passe de terrible à accablante tandis qu'elles avancent dans le conduit. Koda s'accroupit, ramène ses pieds sous elle et se propulse dans le conduit dans une marche entre le saut de grenouille et la danse d'ours. Si les putois ont envahi l'endroit, Kirsten et elle ne risquent pas de déclencher des alarmes, mais si le putois est quelque part un peu plus loin, les choses risquent d'empirer radicalement. La piqûre dans ses yeux la rend quasiment aveugle à la lumière brillante de la torche lorsqu'elle saisit la courbe sombre d'un tuyau perpendiculaire. « Un virage », dit-elle, en suffoquant à demi. « Celui-là devrait nous conduire en haut vers le bâtiment. »

« Oh Seigneur », gémit Kirsten derrière elle. « J'espère que le putois n'est pas allé par-là aussi. »

Ce n'est pas le cas. La puanteur se dissipe quelques mètres plus loin, et Koda se remet avec gratitude à quatre pattes, repoussant le bandana de son visage. Elles sont bien trop loin dans le tuyau pour les hirondelles. Ici il n'y a que le filet d'eau, glacial maintenant qu'elles sont plus près de l'Institut, et une légère odeur de moisi. Elle peut entendre Kirsten aspirer l'air avec des petits halètements.

Koda estime qu'elles ont parcouru environ cinquante mètres de plus quand la torche saisit la forme d'un obstacle devant. Elle fait glisser la lampe de son ruban et éclaire une grille métallique qui bloque le tunnel. Ce genre de choses est nécessaire ici, autrement la faune locale aurait un accès libre au système de contrôle climatique de l'Institut en particulier et au bâtiment en général. Un passage rapide de la lampe sur le bord montre qu'il n'est ni rivé ni soudé. « Qu'est-ce que tu en penses ? On s'attaque aux charnières ou à la serrure ? »

« Aux charnières », dit Kirsten sans hésitation. « Peut-être qu'on peut enlever les gonds. Autrement il va falloir la faire sauter. »

Koda hoche la tête en assentiment. Elle ne veut pas avoir à utiliser une grenade ou le plastic dans un endroit confiné. Et elle veut encore moins alerter les androïdes présents par du bruit ou des vibrations. « Va pour les charnières », dit-elle.

Les ouvertures dans la grille sont juste assez grandes pour que Koda puisse passer la main. Avec la lampe elle localise les gonds d'un côté. Elle prend son couteau pour tenter de faire levier, s'appuie sur la grille et manque perdre l'équilibre quand celle-ci s'ouvre sous son poids. « Que... » Elle s'en éloigne en rampant. « Tu ne saurais pas par hasard si Westerhaus a piégé ce genre de choses, hein ? »

« Pas que je sache », répond Kirsten. « Mais bon, j'en sais trop rien en fait. »

Rien ne se produit et Koda pousse la grille avec précautions. Elle s'ouvre sans un bruit. Au-delà, la lampe ne montre rien d'autre que le conduit ; pas de fils, pas de projections suspectes sur les murs, pas de détecteurs évidents, pas de putois. « D'accord », dit-elle. « Allons-y. »

Après environ dix mètres, le conduit commence à faire un angle prononcé vers le haut, premier signe qu'elles sont peut-être près du bâtiment. Faiblement, depuis le haut, leur parviennent le bourdonnement et les bruits sourds d'unee machinerie. Se basant sur la copie des plans de Kirsten, Koda sait que les installations physiques sont au niveau le plus bas : la machinerie d'air conditionné et de chauffage, les générateurs, un approvisionnement indépendant d'eau. Les plans montrent des possibilités variées depuis ce point. En fonction des mesures de sécurité, elles peuvent emprunter les couloirs – peu envisageable – ou prendre les canalisations et conduits qui maillent l'endroit et espérer qu'ils ne sont pas bourrés de pièges, électrifiés ou hostiles d'une manière ou d'une autre.

La pente se remet à niveau et en même temps le conduit s'élargit et s'ouvre finalement sur un hall rectangulaire avec un plafond voûté. Une voie dans le sol amène la rallonge de la machinerie dans le conduit et passe sous une porte métallique. De l'autre côté, la cacophonie des équipements, des volants de commande et des ventilateurs est assourdissante, rebondissant sur les murs du passage et se réverbérant dans le métal de la porte. Kirsten tout près d'elle, mime le mouvement de pousser la porte puis hausse les épaules. Il semble improbable que la même chance se présente deux fois, mais Koda hausse également les épaules en réponse. Ça vaut la peine d'essayer. Elle pose une épaule contre le métal et pousse.

Rien. Elle pousse une seconde fois.

Toujours rien. Elle tente la poignée. La porte est verrouillée.

Kirsten prend la lampe et Koda fixe une petite charge de C-4 sur la plaque de verrouillage. Elle attache le détonateur puis fait signe à Kirsten de reculer dans l'espace du conduit, avant de s'éloigner à son tour et de s'allonger à plat ventre sur le sol humide près d'elle. Déclenché à distance, l'explosif éclate avec un boum ! étouffé et envoie une giclée d'étincelles.

Un instant plus tard, la porte s'ouvre quand elle la touche et le rugissement de la machinerie s'échappe comme le tonnerre d'une énorme cascade, une pression physique pas seulement contre ses tympans, mais une force contre tout son corps, qui racle ses os. Elle la laisse la submerger, la traverser, ne résiste pas, comme un esprit qui la traverserait dans une cérémonie. Elle la reçoit. La dirige. La maîtrise. A côté d'elle, Kirsten a les mains sur ses tempes et protège ses implants. Pour elle chaque vibration est amplifiée, le bruit de l'explosion a dû être infiniment pire. « Tout va bien ? » Prononce Koda.

Kirsten hoche la tête et pose une main rassurante sur son bras. Koda avance dans le maelström qui remplit tout le niveau du bâtiment. A côté de la porte se trouvent les équipements pour la climatisation, le conduit de drainage rempli de l'eau noire visqueuse. Le large tuyau part sous une cage avec des barreaux sur laquelle est posée une pancarte d'avertissement : HAUT VOLTAGE. PERSONNEL AUTORISE. EQUIPEMENT DE SECURITE OBLIGATOIRE. Au-delà, la silhouette énorme du condensateur s'élève, un bloc de couleur vert 'armée' de la taille d'un petit bungalow, les côtés et le dessus portent des dizaines de ventilateur d'un mètre de large qui tournent à des vitesses différentes, dans des directions opposées. Une odeur de câbles surchauffés en sort avec les bouffées de chaleur qu'ils génèrent. Au-delà des barreaux l'air ondule avec des lueurs, du genre de celles qui s'élèvent du bitume sous le soleil de juillet. D'un côté Koda peut voir le labyrinthe de ses bobines de condensation, emmêlées et qui tournent sur elles-mêmes comme les intestins d'une bête géante. Le rugissement de ses moteurs rebondit sur le plafond haut, sur les murs en béton. Koda fait involontairement un pas en arrière, puis se reprend brusquement. Maîtrise-toi, Rivers. Tu n'es pas Saint Georges. Ceci n'est pas un dragon, c'est juste une unité de clim géante. Mais ses tripes ne le croient pas tout à fait et elle reste sur place à étudier l'énorme machine. Couper la ventilation pourrait faire venir quelqu'un pour la réparer, quelqu'un qui pourrait servir de guide, d'otage ou de source d'information. Mais la tâche est impossible. Tacoma saurait peut-être comment abattre ce monstre, mais elle n'a pas les compétences électriques ou mécaniques pour savoir où l'attaquer avec efficacité. Elle doute qu'il y ait un coupe-circuit qu'elle pourrait simplement actionner. D'un autre côté, je pourrais court-circuiter tout le bâtiment, peut-être même détruire le petit projet de Westerhaus, tout en m'électrocutant... Le ratio coût-bénéfice ne serait pas logique.

Kirsten lui lance un regard de sympathie, ses épaules courbées vers l'avant contre la vague de bruit et le sentiment de violence mécanique. « Je ne sais pas l'arrêter non plus ! » Crie-t-elle en montrant du doigt. « Un escalier ! De l'autre côté de la pièce ! »

Koda hoche la tête et dirige vers la sortie. Au-delà du climatiseur sont alignés des écrans d'ordinateurs sur des panneaux qui montent quasiment jusqu'au plafond, et luisent tels des yeux rouges, verts et bleus fluos dans la semi-obscurité. Tandis qu'elles passent devant, Koda arrive à lire l'affichage changeant : des chaines de chiffres, des graphiques en barres qui augmentent ou diminuent a priori aléatoirement, des sinusoïdes comme pour des résultats d'électrocardiogramme, tout ça brille et se tortille sur les écrans à cristaux liquides. Au-dessus de ceux-ci, les conduits d'air en aluminium traversent la pièce, suspendus au plafond à des poutres qui se plient presque imperceptiblement avec la vibration des équipements, comme si elles risquaient de s'effondrer subitement sur les pauvres êtres humains qui passent dessous. Des paquets de câbles électriques, aussi épais qu'une cuisse d'homme, passent tout le long et autour de tuyaux en PVC qui doivent transporter de l'eau ou des déchets. La tanière d'une sorcière. Un frisson involontaire parcourt la colonne de Koda et elle ne regarde plus en l'air.

Au-delà des écrans, le complexe électrique occupe la moitié de l'étage. Dans la faible lueur des diodes, Koda devine une demi-douzaine de grands générateurs, qui bourdonnent et produisent un bruit métallique derrière un mur de barreaux en acier. L'air n'est pas teinté d'odeur d'essence ou de mazout ; ça veut dire que quelque part, il y a des éoliennes ou des panneaux solaires invisibles depuis les collines. De l'autre côté, dans sa cage, se tient une station de transmission, sa matrice ornée de transformateurs bourdonnants et d'isolateurs en céramique blanche. Ici l'odeur d'ozone est envahissante, la même odeur piquante que celle qui remplit l'air après un éclair. La porte est aussi épaisse que celle d'une chambre forte et équipée de boutons de combinaison et d'un gouvernail comme sur un navire pour écarter ses pignons. Des pancartes rouges marquées DANGER se contente de dire ce qui est évident. C'est un point vulnérable, comme le climatiseur, mais elles ne peuvent pas plus l'exploiter.

Plus loin, un panneau SORTIE rouge brille au-dessus d'une porte et elle avance vers elle au petit trot, Kirsten sur ses talons. La porte cède à sa première poussée et elle regarde vers Kirsten d'un air inquisiteur, mais celle-ci se contente de hausser les épaules. Elle n'a aucun moyen de savoir si Westerhaus ou les androïdes ont posé des pièges, ni si le personnel de l'Institut est simplement devenu moins attentif une fois que les humains des environs ont été décimés.

L'air qui arrive de la cage d'escalier les frappe comme un blizzard de janvier sur les Plaines, froid à la limite du gel. Avec lui leur parvient une teinte de vieux sang, l'odeur qu'on trouve dans un frigo de boucher. Koda ne peut pas dire si ça leur parvient du dessus ou du système d'aération. Elle se tourne pour regarder Kirsten dont la bouche pincée et grimaçante lui dit qu'elle aussi a identifié l'odeur. De toutes les façons, ce qu'il y a au-dessus est limité ; l'escalier ne monte que d'un étage, vers un palier et une autre porte en acier. Koda monte lentement et en silence et teste la poignée. Verrouillée et cette fois électroniquement. Un lecteur rétinien est installé sur l'encadrement de la porte à un niveau légèrement inférieur à la moyenne. « Tu as un moyen de tromper ce truc pour qu'il s'ouvre sans qu'on ait à le faire sauter ? » Demande Koda. « Il y a un forçage là-dessus ? »

« Laisse-moi voir. » Kirsten passe près d'elle et étudie le montage. Elle se met de côté et sort son portable de son sac, appelle un écran et étudie une colonne de chiffres qui n'ont aucun sens pour Koda. Mais Kirsten dit : « Peut-être. Peut-être. Si je... » Elle lève les yeux vers la porte comme si elle voulait la forcer à s'ouvrir par la pensée. « Fais ça... » Elle entre une combinaison de touches et le verrou émet une série de bips électroniques avant de s'ouvrir brusquement.

Koda lui lance un regard admiratif. « hé, tu es douée. » Elle pousse la porte d'un centimètre ou deux et regarde dans le couloir peint du vert institutionnel. Des portes anonymes sont alignées à environ cinq mètres d'intervalle. « Qu'est-ce qu'il y a à cet étage ? » Murmure-t-elle.

« Du stockage. Des pièces et des équipements surtout. » Elle plisse le nez à cause de l'odeur, plus forte ici, bien que toujours faible.

« Tu entends quelque chose ? »

Kirsten se glisse dans le couloir et touche les implants derrière ses oreilles. Après un long moment elle dit, « J'entends la machineries en dessous. Je n'entends personne marcher ou parler. »

Koda lui sourit. « Tu as des oreilles de renard. Peut-être qu'on devrait te donner un nouveau nom. »

« Ah oui ? Et pour toi ? Comment on dit 'Qui le fait comme une lapine' en Lakota ? »

« Avec reconnaissance. Allons-y. »

Koda se glisse la première dans le couloir, son fusil prêt à tirer, le doigt sur la gâchette. C'est le huitième niveau ; encore deux autres avant d'arriver dans la tanière de Westerhaus au sixième. Le couloir fait le tour du bâtiment. Certaines pièces sont ouvertes, on y voit des étagères de métal qui montent jusqu'au plafond. L'une d'elles semble contenir des fournitures de nettoyage, des serviettes et du papier toilette avec plus de vingt litres d'ammoniaque et de lysol. Une autre semble être divisées par des murs de boites avec le logo familier de HP ; du papier d'imprimante perforé. L'odeur a régulièrement augmenté. «Ils ont une cafétéria à ce niveau ? » Demande Koda.

« Je ne pense pas », répond calmement Kirsten. « Quelque chose me dit que ce ne sont pas des côtelettes de porc qui pourrissent. »

« Je ne pense pas non plus. Après le tournant peut-être ? »

Le couloir les amène du côté est du bâtiment. Une batterie d'ascenseurs et un autre escalier font face à des doubles portes. Sur les panneaux en fausse terre cuite, on peut voir des trainées sombres. Du sang. Une mouche au corps bleu et vert fluorescent rampe sur une tâche brune sombre, laissant des traces noires derrière elle. Tandis que Koda l'observe elle prend son col, lourdement dans l'air frais, et bourdonne tout en se glissant entre les panneaux pour disparaître dans la pièce au-delà. Koda remet son bandana sur son nez et sa bouche. « Je vais jeter un oeil. Reste là. »

« Koda... »

« Couvre-moi. Ça ne va prendre qu'une minute. »

Elle pousse les portes, un peu surprise qu'elles cèdent aussi facilement, et elle les laisse se refermer derrière elle. La puanteur la frappe dans un nuage d'air froid, plus forte ici, caractéristique. Elle se laisse un moment pour ajuster sa vision, la lumière faible qui émane des murs lui dévoile des rangées de fauteuils sur un sol nu. Des chaises « posturales » de secrétariat forment une ligne, des sièges d'exécutif à haut dossier une autre ; de rangées de fauteuils de style Mission espagnole forment une troisième rangée. Des bureaux, également triés par classe, sont alignés avec soin au milieu de la pièce, tandis que les hauts meubles de classement occupent l'avant.

Koda allume sa lampe torche et la fait passer sur la rangée arrière de fauteuils. Des formes humaines sont affalées dans plusieurs d'entre eux, leur vêtements tâchées de sang sombre gelé. Une jeune femme est assise avec le front sur le dossier du siège devant elle, un trou de la taille d'une pièce de vingt centimes à l'arrière du crâne, du sang et de la matière grise éparpillés sur ses cheveux roux clair. L'homme près d'elle n'a plus que des restes de cage thoracique et des viscères noircis là où devrait se trouver sa poitrine. Un autre encore a la tête penchée en arrière dans un angle impossible, le cou brisé, la bouche ouverte et pleine d'oeufs de mouches. Dans l'espace derrière, là où deux chariots sont posés contre le mur, une demi-douzaine encore de cadavres sont empilés comme du bois, leurs membres tordus et gelés dans un angle inextricable. Certains dans les sièges ont dû mourir ici. D'autres, comme ceux-ci, semblent avoir été tués et laissés jusqu'à ce qu'ils durcissent, puis apportés ici pour attendre... quoi ? Qu'on les emmène ? Aucune usine qui fabrique des équipements électroniques aussi sophistiqués ne prendrait le risque d'une contamination à entreposer des cadavres à long terme. Mais c'est un autre problème. Il est impossible de dire depuis combien de temps ces gens sont morts, juste que leurs corps ont été congelés, probablement légèrement décongelés, puis recongelés.

On ne sait pas clairement qui ils sont non plus. Des employés ? Deux d'entre eux portent encore des badges d'identifications accrochés à leurs poches, mais le sang a masqué les inscriptions. Des vendeurs, des clients, des visiteurs, pris dans l'Institut quand la rébellion a commencé ? Pas le temps d'enquêter, pas le temps de penser à eux, on ne peut rien pour eux. Ils ont fait leur voyage, sont partis là où elle et Kirsten vont probablement les suivre avant que la nuit ne se termine. Soyez en paix, leur souhaite-t-elle avant de repartir dans le couloir.

« C'est comment ? » La voix de Kirsten est tendu et contrôlée, mais le mouvement soudain de sa poitrine trahit son soulagement.

« Deux douzaines. Je ne peux pas dire depuis combien de temps ils sont morts ni qui ils étaient. La plupart ont l'air d'avoir été exécutés par balles. »

« Des femmes. »

« Des femmes aussi, certaines jeunes. » Koda retire son bandana et prend une profonde inspiration de l'air relativement plus frais du couloir. « Pas d'usine de fabrication de bébés ici, apparemment. »

Kirsten secoue la tête comme pour s'éclaircir les idées, et il vient soudain à l'esprit de Koda qu'elle connaissait peut-être certains des hommes et des femmes morts de l'autre côté. Mais elle se contente de faire signe vers le mur en face. « L'escalier ? Ou on prend l'ascenseur et on joue le tout pour le tout ? »

« Les escaliers sont plus difficiles à piéger. Mais il se pourrait qu'on doive faire sauter une autre porte et on monte vers un endroit où ils risquent de nous entendre. »

Une expression interrogative passe sur le visage de Kirsten. « C'est étrange. Je n'entends toujours personne... pas de mouvement, pas de voix. Au niveau sept c'est la production. Il devrait y avoir quelqu'un juste au-dessus de nous si l'usine fonctionne toujours. »

« Peut-être que c'est la pause-café. Allons-y. »

La porte du septième étage est verrouillée comme prévu, et Koda se met de côté tandis que Kirsten entre le code dans son ordinateur.

Rien.

Kirsten pousse un juron, se rapproche et ses doigts passent sur les touches à nouveau. Toujours rien.

« Merde », jure Koda en tendant la main vers le plastic à sa ceinture. « Je vais poser le C-4 là-dessus. »

« Encore une fois. » Kirsten passe devant elle et se met juste devant la porte, la tête à trente centimètres de l'encadrement. Lentement, méthodiquement, elle entre la longue chaine de lettres et de chiffres. Juste au moment où Koda passe le fil de cuivre dans la poignée du plastic, le verrou se décale légèrement et Kirsten ferme son ordinateur et pousse la porte. « On l'a eu », dit-elle.

Le couloir à ce niveau est d'un blanc neutre, et fait écho au carrelage blanc. A sa gauche le couloir tourne vers l'arrière du bâtiment. A sa droit, il se termine par une cloison en verre coupée par une rotonde également en verre. A travers, Koda peut en voir une seconde à environ trois mètres de la première, mais ne voit pas dans le couloir au-delà. Un panneau sur la vitre proclame ENVIRONNEMENT STERILE. PERSONNEL AUTORISE UNIQUEMENT. Elle se glisse dans le couloir, le doigt sur la gâchette de son fusil. Kirsten la suit, ne s'arrêtant que pour enfoncer une balle dans le chargeur de son automatique. « Où sommes-nous ? » Demande doucement Koda.

« La production », répond Kirsten. « Les labos et le contrôle de qualité. »

« Des tabliers de labo ici ? Des uniformes ? »

Le regard de Kirsten s'illumine avec une pointe d'espièglerie. « Compris. On essaie. »

Elles passent la rotonde sans incident. Entre celle-ci et la suivante, il y a deux placards avec des tabliers blancs, des bottines, des bonnets, le tout jetable. Koda enfile un tablier sur son jean et sa chemise, et ferme le velcro juste au-dessus de la taille. Elle abandonne son Stetson pour un filet qui cache ses cheveux, ajoute une paire de lunettes de sécurité et s'arrête pour sourire à Kirsten, maintenant vêtue de la même façon. « Très chic », fait-elle observer. « Ça vous ressemble tout à fait, mademoiselle. »

Kirsten se contente de répondre en passant la langue vers sa compagne. « Avec l'indispensable accessoire de saison, la mitraillette AK. Sortons d'ici. »

Koda serre le fusil sur son côté pour qu'il soit moins visible et suit Kirsten dans le sas. Le couloir les emmène le long de portes verrouillées et numérotées, mais aussi anonymes et plates que les murs. Au-dessus, les néons intégrés dans le plafond émettent un léger bourdonnement qui augmente tandis qu'elles suivent la courbure du couloir. Une vague de douleur lui traverse le crâne, descend le long de sa colonne jusque dans ses bras et ses jambes. Près d'elle, Kirsten lance un léger cri et lève les mains pour se couvrir les oreilles, secoue la tête de gauche à droite et pointe son arme sans but vers le plafond.

« Kirsten ? » Sa langue est aussi raide que l'acier, et ne répond pas. Une vague d'étourdissement la traverse et les murs semblent tournoyer, une spirale blanche qui tourne et tourne, et dont le son augmente avec les tours, devenant un rugissement, un tonnerre tel un tourbillon qui lui tombe dessus à travers une plaine sombre. Comme au loin elle croit entendre son nom, un cri porté par le vent. Puis le sol monte et la frappe, secouant tous ses os tandis que l'obscurité passe devant ses yeux, faisant se succéder la lumière et l'ombre dans un rythme saccadé qui s'étend à ses poumons, son coeur, ses nerfs qui lâchent.

Dakota a l'impression d'avoir été frappée avec un aiguillon. La douleur, intense et intolérable, s'étend à tout son corps, n'épargnant aucune cellule nerveuse. Ses muscles vrombissent et sursautent, ignorant ses ordres. Ses nerfs continuent à sursauter, inutiles, comme des câbles vivants et terrassés après une tornade. Elle entend un grognement de douleur sur sa gauche et utilise toute sa volonté, toute sa force, pour bouger son regard d'une fraction de centimètre, jusqu'à ce que Kirsten apparaisse dans sa vision, ses mains maintenant telles des serres désespérées posées sur ses oreilles.

Cette vue lui donne la volonté de repousser ses propres limites et, millimètre par millimètre lent et douloureux, elle réussit à desserrer sa propre main et à la tendre, son bras tremblant comme dans un accès de crise cardiaque, jusqu'à ce que ses doigts touche l'arrière de la tête de sa compagne. Ses longs doigts glissent, par à coups, sur les cheveux dorés soyeux jusqu'à ce qu'ils atteignent le petit renflement juste derrière l'oreille gauche . Avec un effort plus monumental que ce qu'elle a jamais accompli, Koda se mord la lèvre au sang tout en forçant son doigt à se relever et à presser le bouton qui désarme l'implant de sa compagne.

Une vague nouvelle de douleur insoutenable la traverse telle un feu liquide et sa respiration se bloque. Par les Dieux, songe-t-elle, en cherchant de l'air qui ne vient pas tandis que son diaphragme refuse d'accepter les signaux qu'elle envoie désespérément. Je vais mourir ici !

 

Sa main glisse avec une volonté propre de la tête de Kirsten. La douleur dans ses phalanges qui grattent le sol est infinitésimale face à la torture qui la submerge en vagues lentes et lourdes, battant au rythme d'un coeur dont elle jurerait qu'il ralentit. La lumière rude des néons entaille sa rétine, menaçant de l'aveugler et fait monter des larmes lourdes à ses yeux. Elle grimace de douleur et plie la main en un poing, le lève centimètre par centimètre douloureux et se frappe le plexus. Le coup manque de force mais il parvient tout de même à débloquer son diaphragme figé, lui faisant expirer l'air mort de ses poumons comme dans un dernier braillement brisé.

Et l'air bien-aimé revient en trombe dans ses poumons, aggravant le vertige, ce qui fait lentement se retourner son estomac avant qu'il ne reprenne sa place. « Kirs-ten... » Son cri imaginé sort comme une respiration sifflante et elle prie pour que sa compagne puisse l'entendre. « T-ton-on au-autre im-implaaant. Cou-oupe-l-le. »

Après un instant qui semble une éternité pendant laquelle des univers entiers naissent et meurent, Koda peut voir les doigts de sa compagne se détendre un peu puis bouger dans ce qui est maintenant devenu un geste familier, pour presser le bouton juste sous sa peau.

Koda se laisse retomber contre le mur, submergée d'un soulagement qui dissipe la douleur et repousse l'obscurité pendant de précieuses secondes. On a réussi... Elle peut le faire.

Pour Kirsten, le soulagement arrive d'un coup, comme une piqûre d'aiguille sur un ballon trop gonflé. Elle retrouve soudain le contrôle de son corps, qui ne la laisse qu'avec un mal de crâne assourdissant pour rappeler son épreuve. Elle roule sur elle-même rapidement puis se fige quand son regard se pose sur le corps angoissé, couvert de sueur et secoué de spasmes de sa compagne. « Dakota ! ! Qu'est-ce qui se passe ? ! ? Qu'est-ce que je dois faire ? ? »

Le regard de Koda se fixe sur le sien puis glisse au loin, ses yeux tournent vers le haut jusqu'à ce que seul un croissant bleu soit visible sous les paupières. A ce moment-là, une ombre longue apparaît, se penche sur elles et provoque chez Kirsten un acte dicté uniquement par l'instinct, elle attrape le fusil de Koda involontairement tombé et elle vise, son doigt blanchi sur la gâchette.

« Ne tirez pas ! » Crie l'homme qui crée l'ombre, en levant des mains vides. « Je suis ici pour vous aider. »

Totalement sourde, Kirsten peut cependant lire sur ses lèvres aisément et ce qu'elle y lit ne fait pas bouger son doigt de la gâchette d'un iota, bien qu'il arrête le réflexe de simplement tirer et en finir.

Elle lance un regard rapide vers Koda, dont la silhouette pliée en forme d'arc et la bouche tirée dans un rictus de douleur menacent de drainer toute force et toute résolution en elle. Avec un effort suprême, elle détourne le regard et retourne son attention vers l'homme qui est en train de baisser lentement un bras pour attraper le col de sa chemise qu'il abaisse pour montrer un cou dénué de métal.

« Ça ne veut absolument rien dire », réplique Kirsten avec obstination, en levant le fusil pour qu'il pointe vers le cou nu.

« S'il vous plait », répète l'homme, « je suis ici pour vous aider. Votre amie... elle ne durera pas longtemps comme ça. »

Comme si je ne le savais pas ? ! ? Hurle Kirsten intérieurement, très consciente du dilemme qui la taraude. Elle peut sentir la douleur de sa compagne comme un miroitement de chaleur au plus fort de l'été. Sa propre indécision la transperce. Baisser le fusil et risquer qu'elles meurent toutes les deux, le garder prêt à tirer, et condamner Dakota.

C'est finalement facile à trancher. Où tu vas, j'irai, se dit-elle en baissant le fusil pour le poser sur le sol froid et gris.

Elle regarde l'homme à nouveau. « Si vous dites la vérité, aidez-la. S'il vous plait. »

L'étranger hoche la tête et s'accroupit pour prendre Dakota comme on prendrait un enfant blessé, puis il se relève en la portant aisément dans ses bras. « Venez. Il y a un endroit sûr tout près. »

A environ quinze mètres plus bas dans le couloir, l'homme tourne à gauche et passe une porte qui s'ouvre silencieusement sur ses gonds. Kirsten le suit puis s'arrête lorsque son regard saisit l'intérieur de la pièce. « Une cuisine ? » Dit-elle d'un ton sec. « Elle a besoin d'aide, pas de nourriture ! »

« Patience. »

L'étranger a de la chance d'avoir le visage détourné à ce moment précis parce que si Kirsten avait vu le mot qu'il a prononcé, il se serait retrouvé dans un monde de douleur.

Il dépose Dakota près de l'évier et, contre toute attente, il s'avance vers le four à micro-ondes posé sur un îlot, et il presse rapidement plusieurs boutons. Kirsten le regarde faire avec une expression évidente d'incrédulité. Sa mâchoire se relâche cependant lorsque la forme durcie comme l'acier de sa compagne se détend soudain et qu'elle cligne des yeux avant de les ouvrir.

« Dakota ! » Crie-t-elle en traversant à grands pas l'espace qui les sépare pour se mettre à genoux et serrer le corps avachi contre sa poitrine, tandis que des larmes emplissent ses yeux.

La force de Koda lui revient en trombe et elle étreint Kirsten avant de la relâcher et de pencher la tête de sa compagne de façon qu'elle puisse lire facilement sur ses lèvres. « Je vais bien, canteskuye. Je vais bien. »

Kirsten a cependant besoin d'entendre la confirmation de ces paroles et elle remet ses implants en marche pour écouter la musique de la respiration aisée de Koda et le battement de son coeur vaillant lorsqu'elle pose son oreille sur sa poitrine. « Dieu merci », murmure-t-elle. « Dieu merci. »

« Les micro-ondes freinent le bruit blanc », dit l'étranger, un peu déconfit à la vue de l'épanchement émotionnel qu'il observe. « Malheureusement, le soulagement est au mieux temporaire. »

Dakota fait un petit signe de tête, pour montrer qu'elle s'y attendait, tandis que Kirsten lève la tête pour lancer un regard noir à leur sauveur. « Qui êtes-vous et pourquoi faites-vous ça », demande-t-elle d'un ton péremptoire.

« Pardonnez-moi », répond l'étranger en faisant une petite courbette. « Je suis Adam. Adam Virgilius. Un... associé de Peter Westerhaus. »

« Vous mentez », gronde Kirsten. « Ce salaud n'a jamais eu 'd'associé' de toute sa vie. »

« Je pense que sa remarque était sarcastique, mon amour », s'interpose Koda en attrapant la main de sa compagne pour la presser avec affection.

« En effet », répond Adam en souriant légèrement. « J'ai travaillé pour lui plusieurs années, bien que moins aveugle et dévoué qu'il ne le pensait. Quand il a mis en oeuvre la dernière étape de son plan, ce bâtiment a été verrouillé et tous les employés humains ont été... mis au rebut. »

« A part vous », dit Kirsten, le sarcasme dans sa voix assez épais pour être taillé en filaments avec un couteau à beurre.

Une autre courbette rapide, un autre demi-sourire. « Sauf moi », acquiesce-t-il en écartant les mains. « Comme je l'ai dit, j'étais moins aveugle qu'il ne le supposait. Malheureusement pour moi, mes connaissances m'ont servi un peu trop tard pour que je puisse m'enfuir vraiment. Cependant j'ai pu fuir vers les étages inférieurs où, comme vous l'avez probablement remarqué, à part Westerhaus, les autres humains étaient interdits d'accès. »

« En parlant de ça », énonce Kirsten en regardant le fusil que, dans son élan spontané vers Dakota, elle a laissé de l'autre côté de la pièce, « Comment se fait-il que vous supportiez ce 'bruit blanc' alors que nous ne le pouvons pas ? »

Adam met un doigt dans son oreille puis le ressort et baisse suffisamment la main pour que les deux femmes puissent voir ce qui ressemble à une minuscule puce sur le bout. « Le bruit blanc que vous entendez est un interrupteur d'impulsion neural, une sécurité très efficace. Cette puce neutralise complètement l'effet, et permet à son porteur de se déplacer librement à tous les niveaux de cette usine. »

Les yeux de Kirsten, qui étaient déjà des fentes brillantes de méfiance, se plissent encore plus. « Et comment avez-vous réussi à avoir une telle prise ? »

Adam répond dans un rire léger. « C'est Westerhaus lui-même qui me l'a fournie, en fait. »

« Ah. Je suppose qu'il vous faisait tellement confiance sur ses secrets qu'il vous a donné les clés de son royaume, comme ça. C'est très généreux de sa part. » Elle se raidit, prête à tenter le coup vers le fusil.

« Bien au contraire. La seule confiance que Westerhaus accordait, c'était à ses précieux androïdes. Ça, je le lui ai pris. Pas que ça importait à ce moment-là, il n'en avait certainement plus besoin. »

Kirsten réfléchit à ces mots pendant un instant puis elle pâlit et écarquille les yeux. « Il est mort ? Westerhaus est mort ? »

« Oh oui. Le jour même où il a lancé son plan en fait. »

« Qu... quoi ? Mais comment ? »

« De sa propre main. »

Le rire de Kirsten ressemble à un aboiement empli d'amertume. « Fallait s'y attendre. Fallait foutument s'y attendre. Cette poule mouillée n'avait même pas assez de tripes pour regarder la destruction que son plan avait engendrée. Merde. Et maintenant ? ! ? »

« Ça, Docteur King, ça dépend entièrement de vous. »

« Très bien, ça suffit. Comment connaissez-vous mon nom, Nom de D... » Kirsten commence à se relever mais elle est stoppée par la poigne ferme de Koda sur sa main.

« C'est vous qui avez ouvert la grille du tunnel », dit Dakota en regardant Adam droit dans les yeux.

« Oui. »

« Et les senseurs rétiniens ? »

« Ah. Ça c'était l'oeuvre de M. Westerhaus lui-même, en fait. » Il sourit à Koda qui hausse un sourcil, bien que le sourire s'efface quand il regarde le compteur du four à micro-ondes, qui décompte les dernières minutes. « Nous n'avons plus beaucoup de temps. Son sanctuaire est juste au bout du couloir. Les réponses que vous cherchez se trouvent là-bas. »

Kirsten a toujours l'air de vouloir lutter mais elle se plie vite à l'inévitable. Elle se tourne vers Koda. « Peut-être que tu devrais... »

« Non », réplique Dakota rapidement. « Nous sommes ensemble dans tout ça, tu te souviens ? Donne-moi une minute et je serai prête. »

« Dakota... »

« S'il te plait. »

Tout un régiment de raisons, qui disent que c'est une très mauvaise idée, parade dans son esprit, mais Kirsten soupire et s'écarte, et elle regarde fixement sa compagne tandis que Dakota croise les jambes et ferme les yeux. Elle les ouvre brièvement pour fixer Adam. « Cet interrupteur neural, c'est une fréquence régulière ou bien il module. »

« Il y a une modulation, régulée au rythme normal d'un coeur humain. Soixante-huit à soixante-douze impulsions par minute. »

« Merci. » Elle referme les yeux et sa respiration s'approfondit tandis qu'elle voyage dans son propre corps à la manière de ses ancêtres. Sa peau se rafraîchit quand le sang est propulsé vers des organes vitaux. Sa respiration et le rythme de son coeur ralentissent. Sa pression sanguine tombe. Quand elle ouvre les yeux, ses pupilles sont dilatées, comme celles des chats, pour saisir le maximum de lumière. Elle se met lentement debout, l'esprit totalement dans le présent, aiguisé comme de l'acier sous le soleil. Le four décompte ses dernières secondes. « Éteins tes implants, mon amour. » Elle parle lentement, d'une voix plus profonde que ce que Kirsten a entendu jusqu'ici. Elle s'empresse d'obéir à ce qui, bien que dit d'une manière plaisante, n'en reste pas moins un ordre. Le monde de Kirsten sombre dans le silence juste au moment où le compteur du four à micro-ondes émet un 'ding' de fin. Une légère vibration dans les longs muscles de la cuisse de Dakota est la seule réponse au retour de l'interrupteur neural. Elle les regarde tous les deux sans trembler et hoche une fois la tête. « Allons-y. »

*****

A suivre CHAPITRE SOIXANTE-DEUX – 2ème partie

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