22 juin 2008
Insurrection, chapitre 62, 2ème partie
CHAPITRE SOIXANTE-DEUX – 2ème partie
Ecrit par Susanne Beck et Okasha
*******
Fidèle
à sa parole, Adam les emmène dans le couloir à une dizaine de mètres seulement
de là, avant de s’arrêter devant la porte de Westerhaus. Kirsten la regarde et
admet pour elle-même qu’elle ressent une pointe de déception. La porte est
identique à la douzaine d’autres devant lesquelles ils sont passés. Elle est en
métal de couleur beige, comme on peut en voir à bord de l’Enterprise dans Star
Trek. Pas en acajou foncé avec un capitonnage doré et des poignées de porte en
cristal. Pas de bandeau déroulant annonçant au bas peuple que le Petit génie
est actuellement présent. Il était
probablement trop paranoïaque, songe-t-elle en haussant mentalement les
épaules. Elle est interrompue dans son examen par quelqu’un qui lui tire la
manche. Elle jette un coup d’œil vers Dakota dont le sourcil est dressé, puis
vers Adam de l’autre côté. Il fait un geste vers la porte, puis recule
délibérément, ce qui lui fait soudain dresser les poils sur la nuque et la rend
plus attentive. Son regard revient vers Dakota qui hoche la tête et lui fait un
petit sourire d’encouragement.
Elle
se tourne vers la porte et prend une inspiration profonde, puis s’avance
jusqu’à ce que ses yeux soient au niveau du scanner rétinien. Au même moment,
elle presse le pouce contre le clavier de contrôle d’empreinte et d’ADN juste
en dessous. Elle ne peut pas entendre le léger bourdonnement du processeur, ni
le faible cliquetis du verrou qui se désengage, mais elle peut voir les cinq
diodes rouges passer au vert, et elle n’est pas aussi surprise quand la porte
s’ouvre en glissant, dévoilant l’intérieur du bureau de Westerhaus.
Si
la porte elle-même est neutre, le bureau est tout son contraire. Si la première
lui rappelle l’Enterprise, la comparaison est doublement renforcée par un
intérieur qui donne l’impression de sortir des studios Paramount. Des
ordinateurs à écran tactile sont bien ajustés comme des pièces de puzzle dans
une table en verre en forme d’arc-en-ciel, devant les parties intérieures se
trouve un fauteuil en cuir à haut dossier relativement ordinaire. Les unités
centrales et les boites de serveurs sont posées sur des tables de desserte,
leurs lampes de traitement clignotent et pulsent comme des panneaux au-dessus
d’un manège de foire, un de ceux vraiment effrayants où la musique rock explose
si fort qu’on ne peut même pas s’entendre vomir.
Elle
est attirée à l’intérieur, la présence forte et apaisante de Dakota à sa
droite, celle d’Adam à sa gauche un pas en arrière. Bien qu’elle ne puisse
entendre la porte se refermer derrière eux, elle est totalement consciente de
ce mouvement, et il apporte avec lui un sentiment d’être, sinon piégée, du
moins enfermée, comme si les dernières pièces du puzzle avaient finalement trouvé
leur place. Pour le meilleur ou pour le pire, elle le sait, tout se termine
ici. Il n’y a plus d’endroit où fuir. Il n’y a plus d’endroit où regarder. Il
n’y a plus d'endroit où se cacher.
Tout finit ici. Tout.
Son
intérêt dans les ordinateurs se situant quelque part dans l'hémisphère sud,
Dakota se retrouve plutôt attirée par la myriade d'écrans de sécurité alignés
comme des cases sur une grille de Loto, en longues et belles rangées, l'un
au-dessus de l'autre. La vue est parfaitement monotone sur tous les moniteurs.
Des pièces vides, des couloirs vides, des cages d'escaliers vides, des salles
de bains vides, bien que cette dernière nouvelle ne la surprenne pas outre
mesure. Les autres cependant... Il y a des androïdes ici. Elle peur les sentir,
ressentir leur poids posé sur elle depuis les étages supérieurs, comme la mer
pendant une plongée. Son adrénaline bat faiblement juste au-dessus de ses reins
et elle ferme les yeux, forçant son coeur à garder son rythme lent et régulier
même si elle devient consciente du fait que la petite surprise sécuritaire de
Westerhaus n'a pas filtré ici, dans son sanctuaire.
Tout finit ici, songe-t-elle, en ouvrant les yeux à la vue toujours monotone
des écrans de sécurité. Tout, tout finit ici.
Kirsten,
de son côté, fait silencieusement le tour de la pièce, gardant les mains
prudemment éloignées des équipements, scrutant tout d'un regard aigu et avec un
esprit acéré. Un texte étrange se déroule au bas de la plupart des écrans et il
semble presque... vivant. Le regarder la rend tour à tour très mal à l'aise et
très étourdie tandis que son cerveau essaie de donner du sens à une chose pour
laquelle il n'a aucune référence. Elle détourne rapidement le regard puis lève
les yeux lorsque le reflet d'un Adam souriant lui apparait dans le verre de la
table.
« Vous
pouvez remettre vos implants en marche si vous le souhaitez », dit-il en
souriant. « On est en sécurité ici. »
« C'est
ce que je pensais », dit Kirsten en ricanant, bien que sa confiance dans
cet étranger n'aille pas jusqu'à suivre complètement son conseil. Elle repasse
son implant gauche à son niveau le plus bas et le met en marche, prête à
l'éteindre à nouveau à la seconde même où quelque chose a l'air tordu. Elle se
détend en n'entendant que le bruit tranquille de la respiration de Dakota qui
lui parvient, portée par l'air toujours froid.
Adam
traverse silencieusement la pièce couverte d'un tapis épais vers un
renfoncement dans le coin gauche le plus proche. Une vieille cafetière, sale
des restes de café, se dresse en sentinelle sur une desserte impressionnante,
flanquée de deux tasses tout aussi tachées. Une table se tient à angle droit de
la desserte et sur celle-ci il y a une vieille unité centrale abîmée, son écran
de 19 pouces
« C'était
son ordinateur personnel », énonce Adam, en jouant avec la souris pour
faire sortir la bête de son hibernation. « Il a mis quelque chose
là-dedans qui va vous intéresser, je pense. »
Kirsten
l'observe prudemment et traverse lentement la pièce pour venir se tenir près de
l'homme bien plus grand qu'elle, son visage baigné dans la lueur fantomatique
de l'écran. Elle fronce les sourcils lorsqu'elle détaille rapidement le texte,
qui a l'air d'avoir été écrit par un E.E. Cummings sous acide. C'est une longue
éructation de mots dénués de sens, écrits par quelqu'un qui a visiblement perdu
un esprit parti vagabonder vers des prairies plus vertes il y a un bon moment.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Regardez
l'en-tête. »
Elle
regarde et écarquille les yeux. « Moi ? Il m'a écrit ça ? »
Adam
hoche la tête pour acquiescer.
« Mais...
je n'ai jamais rien reçu de tel. Bon Dieu, je n'ai jamais rien reçu de lui
! » Elle regarde de plus près et fronce les sourcils. « Merde. Je
n'utilise plus cette adresse mail depuis des années. »
« Et
pourtant vous êtes venue ici. »
« Je
n'avais pas le choix. »
« Bien
sûr. » Adam tend la main et attrape la chaise de bureau et la place près
de Kirsten. « Je vous suggère de lire cette lettre en détail. Je crois
qu'elle contient la plupart, sinon toutes les réponses aux questions que vous
vous posez. »
Kirsten
se frotte le front en regardant le texte schizophrénique à nouveau. « On
dirait que vous savez ce qu'il y a là-dedans, alors si on prenait un raccourci
et que vous me l'expliquiez, hmm ? »
Adam
ouvre la bouche puis la referme lorsque son attention est distraite par une
petite lumière clignotante sur l'un des moniteurs. « Ils arrivent. »
En
entendant son exclamation, Koda se retourne et fixe l'écran du moniteur. Des
androïdes s'agglutinent dans les couloirs des étages supérieurs, se déversent
dans les cages d'escalier. La plupart sont impossibles à discerner des humains
à l'oeil nu, à part peut-être par le fin collier en métal autour de leur cou.
Certains portent des tabliers de labo, d'autres des uniformes de sécurité. Tous
sont armés : des fusils automatiques, des revolvers, des pistolets paralysants.
Deux gardes sont équipés de mitrailleuses à la place des bras et elles ont
l'air de pouvoir tirer des boites de gaz lacrymogène, et peut-être des
grenades. Un second contingent, plus petit mais tout aussi menaçant, entre en
file indienne dans l'ascenseur du hall principal de l'Institut. Il y en a
peut-être quarante. En tous cas trente-cinq sûr.
Bon Dieu de foutues boites de conserves...
Mais
le temps manque. Koda saute sur le bureau, Kirsten depuis sa chaise la regarde
avec de grands yeux, et elle plonge pour attraper une sculpture en bronze sur
la desserte derrière. C'est quelque chose d'abstrait, une flamme peut-être ou
bien une feuille.
Un
marteau.
« Veillez
sur elle ! » Dit-elle d'un ton sec à Adam en fonçant hors de la pièce,
avant de s'arrêter juste assez longtemps pour s'assurer que la porte se
verrouille bien derrière elle. Elle lance un coup d'oeil à l'ascenseur qui
descend toujours lentement, et se trouve pour l'instant à trois étages
au-dessus. Le tonnerre de pas précipités dans les escaliers est beaucoup plus
proche. Chaque chose en son temps.
« Dakota
! » Hurle Kirsten en bondissant de son fauteuil pour se ruer vers la
porte, juste au moment où le verrou se met en place. « Dakota ! ! Attends
! ! ! » Quand elle voit que la porte ne s'ouvre pas, elle se rabat sur un
tambourinement inefficace jusqu'à ce qu'un peu de raison lui revienne et elle
se retourne, fixant Adam avec un regard furieux capable de faire fondre le
métal. « Ouvrez cette porte ! »
Adam
secoue lentement la tête. « J'ai bien peur que ce ne soit pas possible, Dr
King. »
« Pas
possible ? ! ? Je vais vous montrer, moi, ce qui n'est pas possible ! !
Ouvrez cette maudite porte ! Maintenant ! ! ! »
« Dr
King, s'il vous plait. Je comprends... »
« Vous.
Ne. Comprenez. Rien ! ! » La scène serait risible si elle n'était
pas aussi sérieuse : une femme, petite même pour son sexe, face à un homme plus
grand d'au moins trente centimètres, les mains serrées dans le tissu moelleux
de sa chemise, le secouant comme une poupée de chiffons entre les mains d'une
enfant qui ferait une grosse colère. « Elle est plus importante que
n'importe quoi ici ! Où elle va, je vais. Alors ouvrez cette foutue porte
maintenant. »
Il
faut reconnaître à son actif qu'Adam ne détourne pas le regard du feu qui
crépite dans les yeux verts de Kirsten. « Je ne peux pas. »
« Vous
ne pouvez pas ? Vos doigts ont soudain perdu leur capacité motrice ? »
Pour
toute réponse, Adam détache les mains de Kirsten de sa chemise et la fait
tourner vers le comptoir qui porte les moniteurs de sécurité. Elle regarde, le
visage grimaçant, Dakota qui avance dans les couloirs, mi-félin, mi-serpent,
glissant silencieusement dans les courbes et les tournants, se cachant dans les
quelques ombres qui se présentent.
« Sa
seule chance, son unique chance, qu'elle traverse ceci vivante repose entre vos
mains, Dr King. Il y a plus de cent cinquante androïdes dans cet endroit à ce
moment. Même à trois nous ne pourrions les détruire totalement avec des armes
conventionnelles. Il faut les éteindre à la source. Vous êtes la seule à
pouvoir le faire. Et elle risque sa vie pour vous gagner assez de temps pour
faire ce qui doit être fait. Ne rendez pas ses actions inutiles, Dr
King. »
Elle
regarde encore un instant, puis se retourne lentement vers lui, sa haine et sa
colère lui sculptant, furtivement, un visage à la fois affreusement hideux et
terriblement beau. « Soyez maudit », dit-elle, d'une voix aussi douce
et morte que le fond d'une tombe. « Et allez en Enfer. »
******
Dakota
fait tourner la sculpture de telle façon que la lourde base devienne la tête du
marteau, et elle la cogne contre le clavier électronique posé sur la porte de
la cage d'escalier. La serrure est fracassée de manière satisfaisante et tombe
sur le carrelage du sol en éclats de plastique et de tableau de circuits
emmêlés. Le clavier pendouille retenu par une fine bande de fil électrique
multicolore. Mais le boulon en acier reste en place. Koda retourne son maillet
improvisé et en pousse le bout pointu dans le trou de la porte, faisant
ressortir les circuits restants et délogeant le mécanisme de l'autre côté. Il
tombe sur le palier dans un fracas satisfaisant.
Ça
ne les arrêtera pas. Ça va cependant les obliger à enfoncer la porte ou à faire
le tour du bâtiment pour atteindre l'autre cage d'escalier, et ça va lui faire
gagner du temps. Faire gagner du temps à Kirsten.
Elle
tourne sur elle-même en tenant toujours la sculpture à la main. L'ascenseur
atteint le cinquième niveau tandis qu'elle l'observe, sa lente descente marquée
par le léger chuintement de sa colonne pneumatique. Sans même s'arrêter pour
respirer, Koda détache une des grenades de sa ceinture, tire sur la goupille et
attend en comptant les secondes. Dix. Neuf. Huit...
A
Deux la porte de l'ascenseur s'ouvre. Koda lance la grenade directement
au milieu de la douzaine d'androïdes agglutinés épaule contre épaule dans la
cabine et elle virevolte pour s'élancer à environ trois mètres cinquante dans
le couloir et atterrir sur le ventre. Le rugissement de l'explosion la
submerge, faisant écho sur toute la hauteur des six étages de la cage
d'ascenseur. Les panneaux de la porte viennent cogner contre le mur derrière
elle dans un fracas ponctué par une série de petites explosions secondaires
lorsqu'une partie des munitions des androïdes éclate, le bruit déchirant l'air
comme celui des cordes de pétards. Une fine poussière volette, de la peinture
et du graphite arrachés au mur en placoplâtre derrière elle.
Elle
tousse une fois, très fort, et se met difficilement debout. L'encadrement de la
porte de l'ascenseur se déroule depuis la cage en feuilles de métal brisé, sa
peinture vert clair est brûlée et couverte de cloques. Plusieurs autres
fragments de la porte et des morceaux d'anatomie androïde dépassent de la
cloison du fond, enfoncés dans le panneau par la force de l'explosion. Koda
évite une pièce à l'air particulièrement tordu qui déborde à demi dans le
passage, ses bords brillants et acérés comme des dents. Elle se retient à un
clou dénudé dont le métal est chaud sous sa main et elle regarde dans les
restes de l'ascenseur.
La
moitié a disparu, embarquée quand la grenade a atteint la cloison du fond. La
moitié restante ne montre plus qu'un mètre carré de sol, retenu par le tronçon
de la colonne télescopique qui s'élève depuis les étages inférieurs et sa
structure squelettique. La moitié d'un androïde pend bizarrement accroché au
bord le plus éloigné qui se tient au-dessus de la caverne obscure. Une seconde
moitié est posée en partie dedans, en partie hors de la cabine. De sous son
torse, la crosse et le magasin d'une mitrailleuse AK dépassent, ainsi que le
canon d'une arme plus lourde. Koda les tire rapidement de dessous les restes de
leur propriétaire récent. La mitrailleuse semble intacte ; elle vise la vitre
de la porte de la cage d'escalier et appuie sur la gâchette avec un sourire
satisfait quand le plexiglas éclate en une pluie de débris. Un examen rapide
lui montre que l'arme plus lourde est un fusil à pompe, et quelques secondes de
plus de fouille de la veste de l'androïde produisent une poignée de munitions
de 12. Pas aussi performant qu'un lanceur de grenades mais tout aussi utile.
Pour la première fois depuis qu'elle est sortie du bureau de Westerhaus, elle
s'arrête pour évaluer la situation.
L'ascenseur
: détruit au-delà de toutes réparations.
Les
pertes androïdes : peut-être une douzaine.
Les
armes prises : deux, toutes les deux en service. Elle a toujours son propre
fusil et la sculpture, rangée dans sa ceinture comme un couteau.
Avantage
aux bons pour le moment.
*******
Pour
la première fois depuis qu'ils se sont rencontrés, Adam a l'air un peu moins
confiant. Il va vers la desserte, appuie sa hanche sur un coin et semble
excessivement intéressé par le tissu de son pantalon, ses longs doigts
l'effleurant comme s'il cherchait de la peluche. « C'est difficile »,
dit-il doucement, « de savoir par où commencer. »
« Et
si je vous y aidais alors », réplique Kirsten d'un ton très sarcastique.
« Peter Westerhaus, enfant prodige aux cheveux clairs, bienfaiteur de
l'humanité, Da Vinci, Edison, Bell, Franklin et Einstein réunis en un seul
homme, invente le premier androïde de service. Les nations tombent à ses pieds.
Des blondes, des brunes et des rousses tombent à ses pieds. Il devient
rapidement l'homme le plus important, sans oublier le plus riche, du monde.
D'autres pays encore succombent. De l'argent tombe. Et ensuite, quand ce monde
s'y attend le moins, boom ! Prise de pouvoir immédiate. » Son sourire est
aussi dur et tranchant qu'un diamant brut. « Ça couvre quasiment toute
l'histoire, non, M. Virgilius ? »
Il
a un faible sourire. « Sur la surface des choses, peut-être. »
« Et
bien, pourquoi ne creuseriez-vous pas un peu plus pour moi alors ? »
Dit-elle en lançant un rapide coup d'oeil vers les moniteurs, dont plusieurs
montrent une boule de feu en expansion qui sort d'une cage d'ascenseur. Sa
respiration s'apaise quand Dakota lui apparaît, apparemment indemne. « Et
soyez rapide ou bien je vais arracher cette porte à mains nues et vous laisser
parler tout seul. »
Il
la regarde un long moment, puis hoche la tête. « Peter Westerhaus
était un individu extrêmement... perturbé. » Il lève la main pour
anticiper la réplique cinglante de Kirsten. « Oui, je sais que vous en
êtes pleinement consciente, Docteur. On dit que beaucoup, si ce n'est tous les
génies de sa trempe, partagent ce trait particulier ; cette chimie du cerveau qui
permet une créativité et une inventivité extrêmes mais entraîne avec elles
plusieurs sortes de folie, souvent chez la même personne. »
« Epargnez-moi
le cours de biologie, Virgilius. Allez à l'essentiel si tant est qu'il y en ait
un. »
« Les
symptômes de ce que je crois être de la schizophrénie étaient présents depuis
de longues années, bien avant que je ne vienne travailler pour lui. De
nombreuses histoires racontaient qu'il parlait tout seul, ce qui,
ordinairement, n'est pas si terrible, mais les rapports disaient aussi qu'il se
répondait, et avec des voix différentes de la sienne. Plusieurs employés
étaient convaincus qu'il avait un partenaire secret qui travaillait avec lui,
en se basant sur ces voix, mais quand on l'approchait, il était toujours seul. »
Un faible sourire apparut à nouveau. « Son intérêt pour la robotique, et
par extension, pour le développement des androïdes, semblait venir de ce que
l'on appelle classiquement un cas de fils essayant de gagner l'amour de son
père. Vous connaissez, j'en suis sûr, Willhelm Westerhaus, le PDG de Genitetec
? »
« Mon
coeur saigne pour toute cette foutue famille », réplique Kirsten.
« Peut-on reprendre s'il vous plait ? »
« Le
but dans la vie du jeune Westerhaus était de gagner le respect de son père à
défaut de son amour. Il fut grandement déçu quand le premier androïde fut
construit et que son père n'était pas là pour le voir, étant mort quelques mois
plus tôt. Mais le point de rupture est arrivé deux ans plus tard, quand sa
mère, qu'il adorait, fut tuée dans une attaque terroriste au Maroc, où elle
passait ses vacances avec son nouveau prétendant. Peter n'a plus jamais été le
même après ça. Il s'est isolé, dans son bureau même, et son état mental, déjà
fragile, a commencé à se détériorer à une vitesse dangereuse. Il a dit à
quelques-uns de ses compagnons, les rares qu'il laissait pénétrer dans son
sanctuaire, que Dieu lui avait parlé. »
« Dieu. »
« Dieu. »
« Et
qu'est-ce que Dieu a dit à ce petit salaud ? »
« Qu'il
était l'Elu, mis sur cette Terre, non pas pour la détruire, mais pour la
sauver. »
« La
sauver ? ! ? » Hurle Kirsten en bondissant de sa chaise, les yeux brillant
de furie. « La sauver ? ! ? Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, M.
Virgilius, ce monde est détruit ! Ses créations ont assassiné des millions de
gens ! Probablement des milliards ! ! Des hommes ! Des femmes ! Des enfants !
Adam, ils massacrent des enfants ! ! ! »
Adam
baisse les yeux. « Oui », répond-il. « Je le sais
parfaitement. »
« Alors
répondez à la seule question qui m'importe à l'instant, bordel. Pourquoi
? »
Adam
hoche la tête. « Ça je peux le faire. »
*******
Un
soudain élancement douloureux déchire la poitrine de Koda et elle respire
profondément pour faire baisser le battement de son coeur et sa respiration
en-dessous du seuil de la fréquence du petit émetteur infernal de Westerhaus.
Le calme s'installe juste sous son plexus, s'étale, glisse le long de ses nerfs
jusqu'à ce que son corps parvienne aux limites de la conscience, chaque objet,
chaque couleur vivace à sa vue, chaque son tel le bruissement d'une souris sous
la neige pour un hibou en chasse.
Le
silence.
Soit
les androïdes ont stoppé leur charge, soit ils ont quitté la cage d'escalier.
Koda se baisse pour éviter la vitre brisée de la porte et se penche contre le
panneau d'acier, et elle écoute. A peine audible, elle saisit le frottement de
pas aux étages au-dessus qui font retraite vers les étages supérieurs. Elle a
quelques minutes devant elle, peut-être moins, pour fracasser la serrure de
l'autre cage d'escalier.
Elle
met les deux armes supplémentaires sur son épaule et court le long du couloir
qui fait le tour du bâtiment. Au tiers du parcours elle voit la lumière
écarlate du panneau Sortie au-dessus de la porte du second escalier. Pas le
temps pour la jouer fine cette fois. Elle fait passer son M-16 dans son dos et
pose le fusil à pompe contre sa hanche avant de tirer.
L'explosion
fracasse le mécanisme de verrouillage en confettis, des petits fragments qui
ricochent du boulon pour arroser le mur opposé. Mais la plupart des débris
tombent sur le palier de l'autre côté. A cause de l'écho elle n'est pas très
sûre, mais il lui semble que les pas qui glissent sur les marches ont ralenti. On
n'est pas si pressé d'affronter des munitions de 12, hein, les cracks ? Ça
ferait exploser même les circuits imprimés qui vous tiennent lieu de cervelle.
Koda
se penche pour inspecter le boulon qui montre des entailles dues à la fois au
tir et aux échardes tombées au sol. Mais il est resté fermement installé dans
son étui, juste là où elle le veut. Elle travaille vite et enroule du fil
autour d'un détonateur sur le bord inférieur de la barre, laissant une longueur
de cuivre pendre. Il lui reste peut-être un kilo de plastic. Elle pétrit la
poudre avec la pâte malléable qui lui donne son nom, puis l'enfourne entre les
panneaux de la porte, où le tout adhère gentiment entre les feuilles d'acier.
Elle le moule avec soin, l'étalant vers le haut pour que l'explosif et le
détonateur fassent contact là où le boulon s'enfonce hors de vue dans le montant.
Elle
s'arrête un instant et écoute à nouveau le bruit de pas dans l'escalier. S'ils
veulent ouvrir la porte, le plastic fera son boulot. Et s'ils ne s'étalent pas
trop vers le haut des marches, il les fera exploser jusqu'à la Lune. La
Ce
qui la laisse avec deux bonnes armes automatiques, un fusil à pompes et une
dernière grenade. Tout ce qui reste entre eux et Kirsten. Tout ce qui reste
entre eux et un enfer inhumain.
Prudemment,
Koda tire sur la goupille qui va armer le détonateur. Elle ne peut pas défendre
deux endroits à la fois. Il lui faut faire confiance au C-4 pour emporter la
plus grande partie du groupe pendant qu'elle s'occupe du second.
Et
espérer que Kirsten et Adam pourront s'occuper de ce qui réussira à passer. Prenez
soin d'elle, Adam. Pour tout l'amour du monde, prenez soin d'elle. Elle est la
seule qui puisse ramener le monde. Tous les autres peuvent être sacrifiés.
Tous.
Le
bruit de pas dans l'escalier au-dessus la fait partir en courant dans le
couloir. La courbe lui donne un peu de couverture, mais elle a besoin de plus.
Elle a besoin d'une barricade. Tandis qu'elle court, pas à pleine vitesse,
parce que son coeur pourrait se remettre à battre trop vite, les premiers
bruits de bélier lui parviennent depuis la porte de l'escalier derrière. Les
coups se réverbèrent comme le battement d'un grand tambour, le métal qui frappe
le métal avec la régularité mécanique de bras et d'épaules faits d'acier et de
fibres en titane. Le détonateur a un armement de huit secondes. Elle décompte
en rythme avec les coups, chacun d'eux résonnant dans le bâtiment comme un coup
de tonnerre.
L'explosion
arrive et fait trembler le sol sous ses pieds, le bruit passe sur elle comme
une force physique. Koda titube avec lui, interrompant sa chute en attrapant la
poignée d'une porte. Elle bascule follement pendant un instant, se retenant
jusqu'à ce qu'elle retrouve son équilibre. De la courbure du couloir lui
parvient une seconde vague de bruit, un son fracassant et fort comme celui d'un effondrement. Elle ne doute pas que
le mur a fini par céder en même temps que la porte. Avec un peu de chance,
l'explosion a également emporté une partie des marches, faisant s'effondrer le
béton pour le faire s'écraser sur le palier en dessous.
Avec
un peu de chance, l'explosion n'a pas mis le feu.
Avec
un peu de chance, il n'y a pas de survivant.
Quelque
part, à un moment ou un autre, la chance va finir par s'épuiser.
Il
n'y a rien qu'elle puisse utiliser comme barricade. Westerhaus, prudent ou
paranoïaque selon le point de vue, a construit son sanctuaire pour ne pas
permettre à ses invités non désirés de se mettre à couvert, qu'ils soient
touristes ou bien saboteurs. Le couloir vire autour du coeur de l'Institut avec
juste un distributeur d'eau pour obstruer la vue. Même les tableaux sont
aplatis contre les murs, accrochés sans fil ni encadrement qui pourraient être
arrachés et servir d'armes.
Foutu tordu de sécurité...
Elle
tente la poignée qui a arrêté sa chute. La pièce est anonyme, la porte
verrouillée. La suivante aussi, et la suivante.
Foutu tordu de sécurité...
Qui
doit bien avoir un poste de sécurité quelque part à son étage personnel. Un
poste de sécurité avec des armes, peut-être des équipements anti-émeutes. Elle
revient sur ses pas et commence à tirer sur les verrous des portes. Un coup
d'oeil à l'intérieur de la première pièce montre des fournitures, empilées du
sol au plafond, du papier et des pièces de rechange d'ordinateur. La seconde
contient une longue table en teck et des fauteuils : une salle de conférence.
La troisième, une salle de bains, avec une douche couverte de carreaux
espagnols. Devant elle, depuis la cage d'escalier près de l'ascenseur détruit,
elle peut entendre les coups qui recommencent à pleuvoir sur la porte qui ne
tient plus que par son boulon. Elle a quelques secondes, pas plus.
La
pièce la plus proche du bureau est un véritable gisement. Alignés sur un bureau
qui tourne avec l'angle de la pièce, des écrans de sécurité reflètent
l'activité de l'étage. Surtout son absence ; sauf pour la caméra tournée vers
l'ascenseur et la sortie de la cage d'escalier, les autres ne montrent que le
vide. Tandis que Koda s'avance pour enfiler une veste en kevlar et attraper un
bouclier d'émeute, elle note avec satisfaction que le C- 4 a
Depuis
l'escalier lui parvient un bruit sourd quand la porte s'ouvre brusquement. Ina
Maka, dit-elle dans un souffle silencieux. Mère Sainte. Pour la Terre
*******
A suivre CHAPITRE SOIXANTE-DEUX
– 3ème partie
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