JOURNAL D’UNE DEFAITE

 

De Gaxé

 

 

Nous avons été vaincues. Vaincues par la bêtise, l’ignorance, l’intolérance, la méchanceté, la haine. Nous partirons demain et j’espère ne jamais revenir ici. Je voulais rester, m’entêter, mais Gabrielle a les nerfs qui lâchent. Je l’aime tant que j’en oublie ma fierté.

 

J’ai rencontré Gabrielle au supermarché. J’étais étudiante, elle aussi. Elle travaillait à la caisse le soir et le week-end, pour payer ses études. Il m’aurait été difficile de ne pas la remarquer, elle était si belle ! J’ai commencé à faire des courses plusieurs fois par jour. Je passais toujours à sa caisse, même quand elle avait la queue et que ce n’était pas le cas à côté. Elle l’a remarqué, mais pendant plusieurs semaines elle n’a rien dit, se contentant de me sourire à chacun de mes passages. Et puis un jour, elle a perdu patience, et alors que je comptais ma monnaie, elle m’a demandé si j’allais enfin me décider à l’inviter. J’en ai lâché mon argent de saisissement et j’ai passé cinq minutes à chercher mes pièces par terre. Ca l’a fait beaucoup rire. Quand j’ai enfin pu régler mes achats, dont je n’avais d’ailleurs nul besoin, elle m’a tendu un morceau de papier où étaient inscrits son prénom et son numéro de portable. Depuis ce jour-là, nous ne nous sommes plus quittées.

Je suis plus âgée de deux ans. J’étais donc déjà dans le monde du travail lorsqu’elle a terminé ses études. Je suis employée par

la Poste. Dès

le début, j’ai demandé une mutation, je voulais retourner dans ma région d’origine. Gabrielle était d’accord, bien sûr. Une fois là-bas, il lui faudrait trouver un emploi dans son domaine, mais nous étions confiantes.

Et c’est ce qui s’est passé. Ma région n’est pas très populaire parmi les postiers et j’ai obtenu mon déplacement en quelques années seulement. Dans une petite ville de moins de quatre mille habitants. Ma compagne, elle aussi, a trouvé un emploi, même s’il lui faut faire une soixantaine de kilomètres aller-retour par jour.

J’étais si contente de m’installer ici ! Depuis cinq ans que nous nous connaissions, j’avais passé mon temps à en parler à Gabrielle. Nous avons loué une petite maison avec un bout de jardin et nous avons emménagé.

Les premières réflexions ont fusé dès le lendemain. Je suis allée au café tabac-marchand de journaux, m’acheter un paquet de chewing-gum et, en passant la porte j’ai entendu : « Tiens, voilà une des deux gouines ! » J’ai parcouru la salle du regard, j’ai scruté attentivement chaque visage, mais je n’ai pas pu deviner qui avait parlé. A ce moment-là, je pensais que c’était juste un pauvre crétin isolé et je n’ai pas insisté. J’ai fait mon achat et je suis sortie.

Peut-être que j’aurai du riposter immédiatement, ou peut-être que ça n’aurait rien changé, je me le demande encore…

J’ai commencé mon travail et j’ai tout de suite remarqué que mes collègues gardaient leurs distances avec moi. A peine un bonjour le matin, et encore ! Parfois il était à peine intelligible tellement il était marmonné. Mais je ne m’en suis pas souciée, je n’avais pas besoin d’eux.

 

Une semaine environ après notre installation, j’ai croisé un ancien camarade de lycée. Ca m’a fait plaisir de retrouver une partie de mon passé et je l’ai hélé en pleine rue : « Franck ! » Il s’est tourné vers moi et m’a souri. L’une des personnes qui l’accompagnait l’a attrapé par le bras et lui a murmuré quelque chose. Son sourire s’est effacé, mais il est tout de même venu à ma rencontre. Ca m’a étonnée qu’il se recule quand je me suis avancée pour lui faire la bise, mais j’ai vite compris. Il m’a regardé d’un air désapprobateur, a secoué la tête et a dit bien fort :

-« Je suis très étonné, Lucie, je n’aurai pas cru que tu étais capable de telles choses. »

Je ne comprenais pas de quoi il parlait, je l’ai regardé avec des yeux éberlués et il a ajouté en guise d’explication :

-« J’ai entendu parler de ta manière de vivre, il paraît que tu habites avec une femme qui n’est pas ta colocataire ! Tu as une relation contre nature ! Tu as peut-être pris cette habitude malsaine là où tu as fait tes études, mais ici, nous sommes des gens normaux. Dans cette ville, nous ne tolérons pas les pervers, les déviants ni les marginaux. Nous tenons à ce que nos enfants grandissent loin de toutes ces abominations ! »

Il semblait en colère, je n’en revenais pas ! Dans mon souvenir, c’était un gentil garçon, pas un type extraordinaire, mais un brave gars. Il agitait son index devant moi avec véhémence, je ne me suis pas démontée et j’ai répondu en essayant de garder mon sang froid.

-« Abominations ? Allons, Franck ! Ne me dis pas que tu penses ce que tu viens de dire, nous sommes au XXIe siècle ! D’abord, nous ne faisons rien de mal, ensuite nous avons tout à fait le droit de vivre ensemble, aucune loi ne l’interdit. Et nous sommes normales, pas des perverses ! «

Il m’a dévisagé d’un air méprisant et a crié à ceux qui l’accompagnaient.

-« Elle ne nie même pas ! » 

Tout le petit groupe s’est mis à ricaner avec dédain et l’un d’eux s’est mis à crier :

-« Allez vous-en ! On ne veut pas de vous ! Vous n’avez pas votre place ici ! »

J’étais abasourdie. J’ai regardé autour de nous, dans la rue. Quelques passants accéléraient le pas, semblant ne pas vouloir s’en mêler, mais la majorité se joignait aux autres formant un groupe plus nombreux. J’ai vu distinctement un gendarme entrer dans le café-tabac pour ne pas avoir à intervenir. J’ai fait face à la meute et j’ai vu la haine grandir dans leurs yeux. Je ne suis pas peureuse, loin de là, mais ils étaient déjà une dizaine et le groupe grossissait à vue d’œil. J’ai hésité un instant, je ne suis pas du genre à reculer ! Mais ils étaient vraiment nombreux et surtout je savais que Gabrielle n’allait pas tarder à rentrer. Je voulais lui épargner ça. Alors j’ai mis ma fierté dans ma poche, j’ai craché par terre, devant eux, et je suis partie en les traitant de pauvres cons. Ils ne m’ont pas suivie et j’ai pu regagner la maison en paix, même si je sentais des regards lourds peser sur moi à chaque personne que je croisais. J’avais l’impression de vivre au moyen-âge.

Je n’ai rien dit à Gabrielle lorsqu’elle est revenue. Elle avait l’air détendu et son sourire m’a fait du bien. Je l’ai prise dans mes bras et j’ai oublié tout le reste.

Malheureusement, ma femme n’a pas ignoré la situation longtemps. J’aurai voulu la protéger de toute cette haine stupide, mais je n’ai pas pu. Le samedi matin, nous nous sommes levées un peu plus tard, nous avons décidé d’aller dans le jardin mais nous sommes restées sur le pas de la porte, bouches bées. Des voyous avaient jeté une quantité incroyable de fumier chez nous ! Ils l’avaient balancé par-dessus la haie, il y en avait partout ! Dans le jardin, sur le gazon que j’essayais de faire pousser, sur les fleurs que Gabrielle avait plantées, sur le linge étendu qui séchait, et même sur les murs et les volets. L’odeur était épouvantable, ils avaient dû se fournir chez tous les paysans de la région. J’ai aperçu les voisins de l’autre coté de la rue, ils riaient sans même se cacher. Ma femme a mis le nez contre mon épaule et m’a entraînée à l’intérieur. Là, elle m’a interrogée, et j’ai fini par lui raconter la scène du jour précédent. Elle a inspiré profondément, m’a souri bravement et m’a dit qu’on n’allait pas se laisser abattre. Elle m’a emmenée faire les courses dans toutes les boutiques de la ville. Les gens nous ont regardées de travers et les commerçants ont été à peine aimables avec nous. Pourtant, ils ont accepté notre argent de gouines. L’après-midi, j’ai passé plusieurs heures à dégager le fumier.

Il ne se passait pas une journée sans une nouvelle vexation. Ca me pesait. On peut toujours lutter contre un ou deux imbéciles mais contre une ville entière ! Les clients, à

la Poste

, qui m’évitaient, préférant attendre plusieurs semaines pour prendre rendez-vous avec mon collègue, les commerçants qui n’avaient pas l’article que je demandais, les passants qui s’écartaient sur mon passage, les ricanements des enfants… Je tenais le coup malgré tout, par fierté. Heureusement Gabrielle était relativement protégée de tout ça. Elle travaillait à la ville voisine, plus grande, et avait pris l’habitude de rester à la maison dès qu’elle rentrait. Quand elle était contre moi, plus rien n’avait d’importance, sa simple présence effaçait tous les soucis, toutes les contrariétés. Nous avons adopté un chaton, un petit chat de gouttière tigré. Il égayait nos soirées par ses pitreries.

Un soir, Gabrielle a laissé la voiture garée dans la rue. Le lendemain, nous devions partir pour le week-end. Nous n’avons pas pu. Au matin, nous avons trouvé les quatre pneus crevés, lacérés à coups de couteau. Je suis allée porter plainte à la gendarmerie. Ils ont pris ma déposition en me regardant d’un air goguenard, je savais qu’il ne fallait rien en attendre. Nous avons passé le week-end à la maison, privées de notre sortie à cause de quelques imbéciles teigneux. Gabrielle commençait à craquer, plus que l’agressivité franche dont nous étions parfois victimes, elle supportait très mal la méchanceté sournoise, les regards en dessous, les attitudes méfiantes … Plus que tout, elle n’arrivait pas à s’habituer à l’idée de devoir se méfier de tout le monde, à ne voir que des comportements hostiles devant elle. Elle s’accrochait en se disant qu’avec le temps, tout s’arrangerait. Jusqu’au jour où le chat est mort.

C’était un matin, elle a sorti la voiture du garage et je suis allée ouvrir le portail devant elle. Le chat était accroché à la grille. Il avait été étranglé avec du fil de fer barbelé, puis sa dépouille avait été pendue au portail, comme un trophée. Je l’ai retiré doucement pendant que ma femme éclatait en sanglots. Je l’ai déposé dans une boîte en carton et j’ai pris ma compagne dans mes bras. Je l’ai consolée du mieux que j’ai pu, elle est partie travailler en retard et j’ai enterré notre chaton dans le jardin. J’étais triste mais surtout furieuse. Non seulement ils s’en prenaient à nous qui ne leur avions rien fait, mais ils assassinaient une pauvre bête innocente ! J’étais si en colère que je me suis rendue directement au café tabac. J’ai claqué violemment la porte et je me suis plantée devant, face à tous les clients de l’établissement.

-« J’en ai assez ! » Je fulminais et j’ai crié très fort. « Pourquoi ne nous laissez-vous pas tranquilles ? Nous ne gênons personne, nous n’agressons personne, nous voulons juste vivre en paix ! Nous ne vous demandons pas d’être nos amis, nous demandons seulement le droit de vivre notre vie ! Foutez-nous la paix ! »

Un des hommes s’est levé, un des retraités qui n’avaient rien d’autre à faire que passer ses journées là, à dégoiser sur tout le monde. Il m’a regardé d’un air narquois.

-« Qu’est-ce qu’il y a ? Les gouines ne se plaisent plus chez nous ? On n’a pas été gentils avec vous ? Comme c’est bizarre ! Des perverses qui devraient rôtir en enfer, et elles voudraient qu’on les laisse vivre de leur manière dépravée ? Jamais ! »

Il s’est approché de moi, les pouces dans ses bretelles et m’a fixée méchamment.

-« Jamais on ne vous acceptera ! Votre existence même est une insulte à Dieu et au monde !

Nous ne voulons pas de vous ici ! Vous ne devriez même pas avoir le droit de vivre ! »

Il m’a jeté un regard lubrique en me détaillant de la tête aux pieds.

-« C’est toi qui fais l’homme ? »

Je n’ai pas pu m’en empêcher, je l’ai frappé. Mon poing a rencontré la chair flasque de son menton et il s’est écroulé au sol. Certains se sont précipités vers lui pour le relever tandis que les autres m’entouraient, menaçants. Il n’a pas fallu longtemps pour que les gendarmes arrivent. Ils m’ont passé les menottes, comme si j’étais une criminelle et ils m’ont emmenée au poste. Ils m’ont fouillée sans douceur et ne se sont pas gênés pour en profiter largement puis m’ont jetée dans la seule cellule du poste. J’ai demandé à passer un coup de téléphone et ils m’ont ri au nez. Je n’ai pas pu prévenir Gabrielle. Ils ne m’ont pas donné à manger le midi. Le soir j’ai eu un morceau de pain et de fromage qu’ils ont jeté au sol, comme pour un chien. Et puis, ma femme est venue. Je ne l’ai pas vue, mais je l’ai entendue. Elle venait signaler ma disparition. Ils ont encore ri bruyamment et lui ont appris que j’étais en cellule. Elle a demandé à me voir, ils ont refusé. Elle a insisté, ils ont menacé de l’enfermer. Elle a laissé tomber. La nuit a été difficile, je n’ai pas dormi. Je me demandais combien de temps il me faudrait pour sortir de ce trou. Et je m’inquiétais pour Gabrielle.

 

Le lendemain matin, la brigade a changé et les deux gendarmes présents ont commencé à me regarder d’une manière particulièrement déplaisante, la concupiscence se lisait dans leurs yeux. Je me sentais mal, mais je me suis promis qu’ils ne m’auraient pas. Heureusement, un homme est arrivé avant qu’ils ne tentent quoi que ce soit. L’homme était vêtu d’un costume cravate très élégant, inhabituel dans cette petite ville. Il s’est présenté comme avocat, chargé de me représenter. Les gendarmes ont échangé des regards un peu inquiets, mais ils n’ont pas osé s’opposer à lui et il a pu me parler. Il avait été contacté par Gabrielle, il m’a promis de me faire sortir dans la journée. Je lui ai raconté la manière dont j’avais été traitée mais il m’a honnêtement prévenue que, sans preuve ni témoin, il n’y avait aucune chance de leur faire payer ça. Par contre, le coup que j’avais donné au vieux avait eu, lui, des témoins en abondance. Je n’échapperai pas à un procès. J’ai haussé les épaules, pour l’instant, tout ce qui m’importait, c’était de sortir d’ici et de retrouver ma femme.

L’avocat a été efficace, je suis rentrée chez moi le soir même. Gabrielle est tombée dans mes bras et je l’ai serrée fort, longtemps. Elle pleurait sur mon épaule et je me sentais malheureuse de la voir comme ça. Quand elle s’est calmée, elle m’a dit qu’elle voulait partir. Je la comprenais, moi aussi, j’en avais assez. Mais l’idée de céder face à tous ces abrutis me rendait malade. Ma fierté a pris le dessus et j’ai repoussé la tentation. Elle a insisté, je me suis entêtée et nous nous sommes disputées. Je me suis arrêtée brusquement quand j’ai réalisé que c’était la première querelle entre nous deux. Cette fois, c’est moi qui me suis mise à pleurer. Je pouvais tout supporter, du moins je le crois, mais crier après ma femme à cause de ces crétins dégénérés ! Je me suis effondrée sur le canapé, j’ai tiré ma compagne près de moi et je lui ai promis de faire tout ce qu’elle voudrait.

 

Nous avons été vaincues. Nous partirons demain matin. Nous avons trouvé un appartement dans la ville où travaille Gabrielle. J’ai démissionné. Je chercherai un autre emploi là-bas.

Je vais avoir un procès sur les bras, mais ce n’est pas le plus important. Nous allons vivre tranquilles. Bientôt, je lui ramènerai un autre chaton.