LA VIE SERA

BELLE

 

 

De Gaxé

 

 

Le maître m’a vendue. Il n’a pas besoin d’argent, non, il m’a vendue parce que je suis sa fille. J’en suis sûre, ma peau est bien plus sombre que la sienne, mais mes yeux bleus ne peuvent venir que de lui. Pourtant, il ne m’a jamais traitée différemment des autres esclaves. Ma mère non plus, d’ailleurs. La pauvre est morte l’année dernière, malade et mal soignée. Il n’a pas fait venir un médecin pour elle.

Et maintenant, je suis là, à marcher avec les autres derrière le cheval de mon nouveau maître. Sur mon épaule, je porte un maigre baluchon qui contient mes quelques affaires : une chemise et une jupe de rechange et un collier de coquillages, souvenirs de ma mère.

Nos poignets sont entravés et reliés les uns aux autres. Nous sommes cinq, trois jeunes hommes, une femme d’environ 25 ans et moi. Nous ne nous connaissons pas, aucun d’entre nous n’a été acheté au même marchand.

 

Nous arrivons à la plantation à la nuit tombée, après de longues heures de marche. J’ai chaud et mes pieds nus me font souffrir, je crois que j’ai des ampoules. Nous sommes directement amenés au quartier des esclaves, quelques cases disposées en cercle autour d’une sorte de place au milieu de laquelle se trouve un poteau sur un sol sableux. On m’octroie une paillasse dans une case déjà occupée par deux matrones qui se présentent sous les noms de Maala et Zira. Elles m’apprennent que je suis là pour m’occuper de la nièce du maître qui doit arriver demain. Je suis soulagée de l’apprendre, j’avais peur d’être employée aux travaux des champs. S’occuper d’une enfant devrait être moins pénible. Hormis les paillasses, l’intérieur de la case est presque vide. Chacune d’entre nous dispose d’une caisse de bois où ranger ses quelques affaires et de rares bougies sont disposées ça et là. Je pose mon baluchon sur le sol de terre battue en soupirant.

 

Maala me réveille alors que le soleil n’est pas encore levé. Elle m’amène à la maison du maître, tout doit être près pour l’arrivée de sa nièce. Je regarde la façade blanche avec la galerie qui court tout du long et les colonnes de part et d’autre de l’entrée. Ca ressemble beaucoup à la demeure de mon ancien maître, avec de grandes pelouses soigneusement entretenues parsemées de grands arbres. J’aperçois le jardinier, un esclave bien entendu.

Il est en train de biner, ou de bêcher, je ne suis pas sûre, il est trop loin. Un blanc, le régisseur d’après Maala, lui parle avec véhémence avant de le frapper au visage. Je détourne le regard en soupirant et je suis la matrone dans la maison. L’entrée n’est pas très grande, nous la traversons rapidement et arrivons dans une immense pièce, la salle de réception. Le parquet est recouvert de tapis épais et moelleux, quelques tableaux égaient les murs. La pièce n’est que très peu meublée, deux grands vaisseliers, des fauteuils… Sur la gauche, des escaliers, que nous empruntons et qui nous amènent dans un long couloir sur lequel donne de nombreuses portes. Maala me guide directement aux appartements de ma nouvelle maîtresse. Une chambre et un petit cabinet de toilette dans lequel se trouve un grand bac qui va servir pour son bain et que je devrais remplir avec des seaux. Sur un guéridon, une bassine et un broc, pour les ablutions. La chambre, elle, est meublée d’un grand lit à colonnades, d’une petite bergère, d’une chaise et d’une coiffeuse surmontée d’un miroir. Le parquet est recouvert d’un tapis presque identique à ceux de la salle de réception. Le long du mur, des rayonnages recouverts de livres. Je ne leur accorde qu’un bref coup d’œil, je ne sais pas lire. Je dois tout nettoyer, faire le lit et m’assurer que tout est en ordre avant l’arrivée de la nièce du maître. Ensuite, si j’en ai le temps, je pourrai descendre à la cuisine manger ce que l’on voudra me donner. Je me mets au travail pendant que Maala se retire.

 

 

Je m’attendais à une femme d’un certain âge, comme celles qui partagent ma case, mais je suis surprise de constater que la cuisinière n’est guère plus vieille que moi qui n’ai que dix-huit ans. Plus petite que moi, ses cheveux crépus encadrent un visage gracieux aux yeux bruns pleins de malice. Elle m’accueille en souriant, me donne des fruits et un peu de pain. Pendant que je mange, elle m’explique qu’elle est née ici. Sa mère tenait la cuisine jusqu’à la saison dernière où la fièvre l’a emportée. Ca arrive souvent, les esclaves malades sont rarement soignés, les maîtres préfèrent investir en en achetant d’autres. Je me sens bien avec cette jeune femme prénommée Martha, mais je dois aller me préparer à recevoir ma maîtresse.

 

Je m’attendais à une enfant, c’est une jeune fille, blonde et gracieuse. Elle salue son oncle et sa tante courtoisement mais sans chaleur. Le maître me pousse rudement vers elle. Je tombe aux pieds de ma jeune maîtresse. Elle paraît choquée et tend une main pour m’aider à me relever. Son oncle la réprimande sévèrement aussitôt.

-« Gabrielle ! Que fais-tu là ? Tu es une jeune fille blanche, ce genre de geste envers une esclave est tout à fait déplacé ! Ils ne sont là que pour nous servir, ne l’oublie pas ! »

Elle baisse la tête, l’air contrit et s’excuse.

-« Pardonnez-moi, mon oncle. Nous n’avions pas l’habitude à Chicago, nous n’avions pas d’esclave, juste des domestiques. »

Il accorde son pardon du bout des lèvres et lui intime de venir prendre le thé avec eux. Je les regarde partir vers la salle à manger, à droite de la cuisine, et je commence à monter les bagages dans la chambre. Je dois faire trois allers-retours pour cela.

J’ai presque fini de ranger lorsqu’elle arrive. Elle entre et m’observe avec circonspection. Elle semble hésitante, pas très assurée. Elle va s’asseoir devant sa coiffeuse et pose ses mains sur ses genoux.

-« Comment t’appelles-tu ?

-Lucia. »

Je me tiens debout, les yeux baissés comme on me l’a appris depuis ma naissance, toujours rester humble devant les blancs. Ce n’est pas dans ma nature pourtant, et au bout d’un moment, je relève un peu la tête et jette un regard vers ma maîtresse. Elle a un sourire très doux et me fait signe de m’approcher.

-« N’aie pas peur, je ne te ferai pas de mal.

-Je n’ai pas peur, j’attends les ordres. »

Ma réponse la surprend, elle sourit encore une fois et me dit qu’elle n’a rien de précis à me demander. Et puis, c’est mon tour d’être surprise lorsqu’elle me propose de m’asseoir.

-« Je ne peux pas, maîtresse, je suis là pour travailler, si le maître me voyait assise, je serais battue.

-Battue ? » Elle semble stupéfaite. « Mon oncle bat les gens ?

-Pas les gens, maîtresse, les esclaves seulement. »

Elle est abasourdie et je ne peux m’empêcher de sourire devant tant de naïveté. Elle fronce les sourcils.

-« Les esclaves ne sont donc pas des gens comme les autres ?

-Pas pour votre oncle, ni pour les autres planteurs de la région. »

Elle ne réponds rien mais insiste pour que je m’asseye. Elle m’explique qu’elle vient de Chicago où elle vivait avec sa mère et son frère. Son père n’est plus de ce monde depuis des années, et sa mère s’est remariée. Ma jeune maîtresse ne supportait pas son beau-père, une brute sans éducation d’après elle. Alors, elle a écrit à sa tante et lui a demandé de la recevoir jusqu’à ce qu’elle trouve un mari. Elle ne connaît rien de l’esclavage, on n’en parlait pas chez sa mère. Le peu qu’elle sait, elle le tient de ses camarades de pension et elle a toujours cru que ces récits étaient largement exagérés.

Elle m’interroge sur ma vie, mais j’ai peu de choses à raconter. Je suis née esclave, j’ai toujours vécu à la plantation où se trouvait aussi ma mère jusqu’à ce que je sois vendue, hier.

Elle me questionne aussi sur la couleur de mes yeux et sur la teinte de ma peau, moins sombre que celle des autres esclaves qu’elle a vus jusque là. Je lui fais part de mes soupçons concernant la paternité de mon ancien maître. Elle a un sursaut.

-« Tu veux dire que ta mère était sa maîtresse ?

-Pas vraiment. Le maître est marié, mais il avait l’habitude de faire son choix parmi les femmes de la plantation quand l’envie lui prenait. » Devant son expression abasourdie, je rajoute : « C’est très courant.

-Ca t’est arrivé à toi ? » Elle m’interroge avec une espèce d’angoisse dans la voix. Je secoue la tête.

-« Non, je suppose qu’il savait que j’étais sa fille et que c’est ce qui l’a retenu. »

Bizarrement, ma réponse semble la soulager. Nous bavardons encore, elle me pose des questions sur la vie à la plantation. Je ne suis là que depuis la veille, je ne lui donne que des réponses vagues, des généralités. Nous nous interrompons en entendant des pas dans l’escalier. Je me lève brusquement, saisis une brosse et me précipite sur la chevelure de ma jeune maîtresse juste à temps. Sa tante entre dans la pièce sans attendre de réponse au coup qu’elle a donné à la porte. Elle sourit en voyant nos occupations et demande à sa nièce de venir pour le repas. Gabrielle se lève, me regarde dédaigneusement et me lance :

-« Tu peux aller à la cuisine, mais tâche d’être là lorsque je reviendrai. »

Et puis, elle me fait discrètement un clin d’œil, dans le dos de sa tante. Je retiens un sourire.

 

 

Mon travail est prenant mais pas très compliqué. Je dois m’occuper de ma jeune maîtresse, bien sûr. L’aider à s’habiller, la coiffer, l’aider aussi à prendre son bain. Je fais le ménage dans sa chambre et son cabinet de toilette. Je fais son lit et je m’occupe de ses vêtements. Ce n’est pas une mince affaire. Elle a de nombreuses toilettes, toutes très jolies, mais pas toujours facile d’entretien. Je m’habitue bien cependant, le travail est parfois pénible, mais j’aime la compagnie de cette jeune fille. Elle n’est pas comme les autres blancs que je connais. Devant son oncle et sa tante, elle prend une attitude sèche, hautaine et autoritaire, mais dès que nous sommes seules elle se détend et me traite comme une amie. Ici, la vie n’est pas très drôle pour elle, elle s’ennuie souvent. Si je n’étais pas là, elle passerait presque tout son temps seule. Parfois, elle va faire quelques courses en ville avec la maîtresse, mais le reste du temps elle est livrée à elle-même. Il lui arrive aussi de lire ou de broder. Et puis elle me tient compagnie, bien plus que l’inverse d’ailleurs. Elle reste sur son lit ou devant sa coiffeuse pendant que je nettoie, elle m’accompagne au lavoir… Nous parlons beaucoup, elle est plutôt bavarde et bientôt je n’ignore plus rien de son enfance et de sa vie à Chicago. Le soir, je retourne à la case d’humeur joyeuse, ce qui surprend régulièrement Maala et Zira. Pour elles, il n’y a aucune raison d’être gaie, la vie est trop dure pour cela. C’est vrai que pour tous ceux qui travaillent aux champs, c’est très pénible. Non seulement, ils ont des journées très longues, mais en plus, Simon, le régisseur, est un homme impitoyable qui sanctionne la moindre défaillance avec le fouet. Depuis trois mois que je suis là, j’ai déjà assisté à cinq punitions. En tant qu’esclave, je ne peux éviter de m’y rendre.

 La première fois m’a terriblement impressionnée. Il s’agissait d’une femme qui avait interrompu la cueillette pour s’éponger le front, elle n’a pas repris le travail immédiatement, prenant le temps de souffler. Simon lui a ordonné de se remettre tout de suite à la tâche, elle s’est dépêchée d’obéir. Malheureusement, dans sa précipitation, elle a maladroitement laissée tomber son panier. Le régisseur était furieux, il l’a frappée en hurlant qu’elle l’avait fait exprès, il l’a traitée de paresseuse, et il a décidé de la punir.

Nous avons été réunis au milieu du quartier des esclaves. La femme, Yélissa, a été ligotée face au poteau dont je connais maintenant la fonction, son chemisier a été déchiré et Simon l’a fouettée. Il tapait le plus fort qu’il pouvait et je voyais sur son visage qu’il y prenait du plaisir. La pauvre femme a d’abord crié à chaque coup, ensuite elle n’a plus poussé que des gémissements de plus en plus faibles. Il y a eu quinze coups de fouet, le dos de Yélissa était en sang. Il était zébré de longues et profondes marques rouges. Lorsqu’elle a été détachée, elle s’est écroulée au sol. Il l’a poussée du pied et nous a fait un sermon concernant la paresse et ce qui nous attendait si nous n’obéissions pas rapidement, insistant bien sur le fait que les blancs étaient les maîtres et les noirs une race inférieure uniquement destinée à servir. En le regardant se pavaner devant nous, je tremblais de rage. Je suis retournée à la maison bouleversée par le spectacle mais aussi furieuse contre le sort. Je remuais de sombres pensées, comment cet homme pouvait-il être aussi cruel ? Je serrais les poings en m’imaginant ce que ça lui ferait d’être à son tour attaché au poteau. J’ai rejoins Gabrielle que je devais habiller pour le dîner, elle était d’une pâleur cadavérique. En la voyant, j’ai compris qu’elle était venue voir ce qui se passait. Elle s’est mise à pleurer, m’a juré qu’elle ne savait pas, m’a même demandé pardon pour la cruauté de Simon. Elle semblait si bouleversée, elle sanglotait si fort, que je l’ai prise dans mes bras pour la réconforter. Mon contact lui a fait du bien et elle s’est calmée petit à petit mais est restée serrée contre moi un instant. Elle s’est reculée ensuite avec un petit sourire contrit en me désignant la porte de la chambre du regard. Nous n’avons jamais reparlé de cette journée, mais je sais que ça l’a marquée. Elle n’est jamais retournée assister à une punition, elle n’y est pas obligée. Malgré tout, cette journée nous a rapprochées. Je lui ai demandé pourquoi elle est allée au quartier des esclaves, sachant ce qui devait s’y passer. Elle a répondu qu’elle voulait se rendre compte, qu’elle avait du mal à croire certaines choses entendues ici et là. Je l’ai aidé à s’habiller en silence. Avant de descendre dîner, elle a pris ma main et l’a serrée brièvement. Ca m’a fait étonnamment plaisir.

Aujourd’hui encore, nous bavardons. Elle me suit alors que je vais étendre son linge derrière la maison. Elle me raconte son dernier passage en ville, elle décrit les boutiques d’une manière très drôle qui me fait glousser de joie. Je délaisse mon ouvrage, les anecdotes qu’elle raconte sont si amusantes que je pose la panière de linge sur le sol pour rire à mon aise. Je ne la vois pas se figer et perdre son attitude détendue.

-« Que se passe-t-il ici ? » Le maître s’approche, la mine sévère et contrariée. Il me flanque une gifle d’une telle violence que je chute lourdement. Gabrielle pose la main sur sa bouche et recule d’un pas, effrayée par cette violence soudaine. Il ne se préoccupe pas d’elle et m’attrape par le bras pour me remettre sur mes pieds avec rudesse.

-« Qu’as-tu à rire stupidement ? Tu es ici pour travailler ! »

Il se tourne vers sa nièce et la questionne sur mon comportement. Elle perd contenance et ne sait que répondre. Il nous est arrivé d’évoquer la possibilité d’être surprises à bavarder et nous nous étions mises d’accord pour que ce soit moi qui en assume les conséquences. Non pas que j’aie envie d’être battue, mais je préfère ça plutôt que de prendre le risque d’être envoyée aux champs, ce qui arriverait certainement si quelqu’un venait à soupçonner à quel point nous nous entendons bien. Le maître s’impatiente et insiste, elle bafouille.

-« Je ne sais pas trop, je l’ai suivie pour voir si elle s’acquittait de sa tâche convenablement. Elle a du penser à quelque chose… »

Son oncle hausse les épaules, il ramène son regard sur moi.

-« Je n’aime pas les esclaves paresseuses, ni insolentes, tu es là pour servir ma nièce. Elle ne devrait pas avoir à te surveiller !  »

Il ne semble pas furieux, juste mécontent. Me tenant toujours par le bras, il me secoue rudement. Je suis aussi grande que lui, mais je ne résiste pas. Il est le maître, si je venais à me débattre, qui sait ce qu’il me ferait. Gabrielle semble de plus en plus mal à l’aise, elle tente d’intervenir.

-« Ce n’est pas si grave, mon oncle. Elle a juste ri.

-C’est une négresse, Gabrielle ! Ils ont des esprits pervers et sournois. Elle doit être punie, sinon elle ne te respectera jamais ! »

Et il me frappe de la main, violemment et à plusieurs reprises. Je serre les dents, je ne veux pas lui donner la satisfaction de m’entendre crier. Quand il cesse, il se tourne vers sa nièce, elle a les yeux pleins de larmes. Il lui parle avec une certaine douceur.

-« Tu es trop sensible, Gabrielle. Ce n’est qu’une esclave, garde ta compassion pour les êtres humains. »

Je m’empresse de m’occuper de nouveau du linge alors qu’il s’éloigne lentement en lançant :

-« Si tu as le moindre problème avec elle, n’hésite pas à me le dire, j’en parlerai à Simon. »

Je la vois frémir en entendant le prénom du régisseur.

Sitôt que j’ai terminé, nous retournons à sa chambre. Elle marche en silence derrière moi, les bras entourés autour d’elle. Dès que nous sommes entrées, elle s’adosse à la porte comme nous le faisons chaque fois que nous voulons être sûres de ne pas être prises par surprise, m’attrape par le bras et me tire de manière à ce que je sois face à elle. Elle est encore bouleversée, je le vois dans ses beaux yeux verts. Elle murmure.

-« Ta lèvre est fendue. » Elle tend une main et effleure ma joue du bout de ses doigts.

-« Tu vas avoir une marque… » Elle s’interrompt, baisse le regard, chuchote tout bas. « Je suis tellement désolée. »

Je lui souris doucement, prend la main sur ma joue et la garde dans la mienne.

-« Je m’en remettrais. Ca m’apprendra à être plus discrète. »

J’ai presque oublié les coups, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Chez mon ancien maître aussi, les blancs avaient la gifle facile. Je hausse les épaules, je sais que je n’ai pas à me plaindre de mon sort. Mon travail n’est pas le plus difficile, et ma maîtresse est si gentille avec moi que je suis presque contente de mon sort. Je baisse les yeux sur nos mains toujours entrelacées. La sienne, petite, délicate et blanche, et la mienne, sombre, large et abîmée par les travaux ménagers. Elle passe ses doigts entre les miens et remonte nos poignets à hauteur de nos visages. Elle a l’air d’aller mieux et sourit. Nous restons un moment comme ça, sans parler puis nous nous lâchons. Je dois la préparer pour le déjeuner.

Cet incident nous a rendues encore plus prudentes. Dès que nous sortons de sa chambre, elle prend ses distances. Elle est bonne comédienne, l’air hautain et dédaigneux qu’elle est capable d’afficher me fait parfois rire intérieurement. D’ailleurs je ne me prive pas de le lui faire remarquer une fois que nous sommes dans la sécurité relative de sa chambre.

-« On aurait dit la reine d’Angleterre qui aurait marché dans une crotte de chien. »

Ca la fait rire. Elle s’amuse à imiter la souveraine déambulant au milieu d’un champ plein de déjections. Nous pouffons toutes les deux et nous enlaçons sans réfléchir. En réalisant ce que nous faisons, nous cessons de rire. Mais nous ne nous lâchons pas et restons quelques secondes à nous regarder les yeux dans les yeux, très sérieusement. Et puis elle sourit et se dégage tout doucement.

 

 

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 Demain, c’est l’anniversaire de Gabrielle. Toutes les nuits, en rentrant à ma case, je brode à la lueur des bougies. J’ai réussi à me procurer un joli mouchoir en dentelle fine, par l’intermédiaire de Moussa, factotum et petit ami de Martha, la cuisinière. Il me l’a ramené de la ville en échange de quelques travaux de couture que j’ai faits pour lui. Je compte l’offrir à Gabrielle, avec ses initiales dessus, au fil rouge. C’est drôle, je ne pense plus à elle comme à ma maîtresse, plutôt comme à une amie très chère. Je m’applique pour broder soigneusement les deux lettres G C, pour Gabrielle Conless. Je prends sur mon temps de sommeil mais ça m’est égal, j’espère lui faire plaisir.

 Dans la maison, c’est l’effervescence depuis une semaine parmi les esclaves. Une grande fête est prévue pour l’anniversaire. Tous les planteurs de la région sont invités avec leurs familles, parmi lesquelles de nombreux jeunes gens. Je sais, pour avoir surpris une conversation entre le maître et la maîtresse, qu’ils espèrent trouver un prétendant pour Gabrielle. Cette idée me fait grimacer, mais je ne m’interroge pas sur la raison de mon déplaisir.

Je suis la première à lui souhaiter un bon anniversaire en lui apportant son petit déjeuner. Elle vient juste de se lever et je la trouve charmante toute ébouriffée. Elle me sourit, m’ôte le plateau des mains pour le poser sur la coiffeuse et me prend par la main pour m’emmener près de la porte à laquelle elle s’adosse. Elle me regarde longuement puis me prend dans ses bras. Je me recule un peu, je prends le mouchoir dans ma poche et le lui tends. Brusquement, je me sens stupide, elle va certainement recevoir beaucoup d’autres cadeaux, tous plus beaux les uns que les autres, elle va me trouver ridicule. Je baisse la tête, je regarde mes pieds, je marmonne :

-« Je sais que pour toi ça ne représente pas grand-chose, mais je l’ai brodé et je croyais… excuse-moi, je suis ridicule… »

Je recule encore un peu mais elle me tire par le bras et me ramène près d’elle. Elle prend le mouchoir, passe ses bras autour de ma taille, pose sa tête contre mon épaule. « Merci. » Elle relève son visage vers le mien et me sourit.

-« J’aurai certainement d’autres présents aujourd’hui, mais aucun ne me fera aussi plaisir que celui-ci. »

Je la regarde avec un peu d’incrédulité mais son regard est aussi sincère que son ton. Je me sens bien mieux et je lui rends son sourire. Elle passe sa main sur ma joue, puis dans mes cheveux, je ferme les yeux sous la caresse. Je sursaute lorsque je sens ses lèvres se poser sur mon menton. C’est un baiser très bref, mais tellement doux qu’il me trouble profondément. Elle remet sa tête contre moi, et je pose ma joue dans ses cheveux. Jamais je n’avais ressenti un tel bien-être à simplement me trouver enlacée avec quelqu’un. Il faut un long moment avant que nous ne nous décidions enfin à nous lâcher.

 

La journée a été longue, j’ai passé bien moins de temps que d’habitude avec Gabrielle, le maître m’a ordonné d’aller aider les autres à tout préparer. Ce soir, je dois aussi m’occuper du service avec deux autres esclaves. C’est Maala qui est chargée de coordonner notre travail et celui de la cuisine. Je peux quand même aider Gabrielle à s’habiller. Sa robe de mousseline blanche est magnifique. Inexplicablement, mes yeux sont attirés par son décolleté. Elle le remarque et ça la fait rire. Je lui dis qu’elle est splendide de ma voix la plus admirative. Elle rougit un peu. Avant de descendre rejoindre son oncle et sa tante pour recevoir les invités, elle me chuchote à l’oreille.

-« Je suis contente de te plaire. »

Je hausse un sourcil pour manifester mon étonnement. Elle me glisse encore :

-« Ton opinion compte pour moi. »

Elle ouvre la porte et quitte sa chambre, me laissant là, les bras ballants et le cœur bondissant sans que je sache bien pourquoi.

 

Je me faufile entre les invités avec mon plateau. Le repas a été interminable, maintenant tout le monde est groupé dans la salle de réception. Gabrielle a été gâtée. Je l’ai vue recevoir notamment un collier d’or avec une émeraude. Et puis des toilettes, du parfum… Elle semble apprécier d’être ainsi le centre de l’attention générale, mais de temps en temps, elle me jette un petit regard. Ca me fait chaud au cœur. Quand les musiciens se mettent en place, c’est elle qui ouvre le bal, avec son oncle. Ensuite, c’est le tour d’un beau jeune homme. Grand, blond et large d’épaules, il a de l’allure, d’autant plus que c’est un bon danseur. Je reste immobile à observer ce joli couple. Ils bavardent en souriant. Elle lui accorde pratiquement une danse sur deux. Je suis si absorbée par leurs évolutions gracieuses que je reste un long moment sans bouger. C’est un coup de cravache sur les mollets qui me ramène à la réalité. Simon me regarde d’un œil malveillant et m’ordonne de me remettre au travail. Je m’empresse d’obéir et je retourne à la cuisine chercher d’autres rafraîchissements. Martha et Maala font la vaisselle en commentant la soirée. D’après elles, Gabrielle et son cavalier seront bientôt fiancés. A ces paroles, je sens un malaise m’envahir, comme une douleur dans la poitrine. Je repars assurer mon service en m’interrogeant sur l’origine de ce trouble. Il me faut de longues heures avant que je ne reconnaisse mon malaise pour ce qu’il est. Je suis jalouse. Cette découverte me déstabilise complètement. Heureusement la soirée est presque finie et la plupart des invités ne sont plus là.

Je monte aider Gabrielle à se préparer pour la nuit. Elle a les joues rouges d’avoir dansé et bu du vin, ce qu’elle ne fait pas habituellement. Je le lui fais remarquer tout en dégrafant sa robe, dans son dos. Elle rit et se tourne pour me faire face.

-« Sais-tu à quoi je pensais pendant que je dansais avec Jason ? »

Je fronce les sourcils.

-« Jason… Le grand blond ? Non, je ne sais pas.

-Je me disais combien ça pourrait être agréable de valser avec toi. »

Je ne m’attendais pas à ça, je la dévisage avec de grands yeux éberlués. Elle rit de nouveau et me prend une main dans la sienne tout en entourant ma taille de son autre bras. Elle chantonne et m’entraîne. Je ne me laisse pas aller, je résiste en lui désignant la porte du menton. Elle hausse les épaules.

-« Mon oncle et ma tante étaient fatigués, ils dorment sûrement déjà. Et Simon est sorti. »

Elle m’adresse un petit regard suppliant.

-« S’il te plaît…”

Elle est bien la seule blanche que je connaisse qui soit capable de dire ça à une esclave. Je ne peux m’empêcher de sourire et d’accéder à sa demande en pensant que je devrais la faire boire de temps en temps, elle est tellement mignonne comme ça !

Je n’ai jamais appris la valse, ni aucune danse de blanc d’ailleurs. Elle s’arrête et me montre les pas.

-« Tu vois, c’est facile. Un, deux, trois… »

Je me laisse guider et bientôt elle se remet à chantonner. Mais je n’ai pas l’habitude et je suis un peu raide d’avoir passé toute la soirée debout. Je me marche sur les pieds et nous fais trébucher. Heureusement, le lit est là pour amortir ma chute lorsque je tombe. Je ne la lâche pas et elle tombe elle aussi, sur moi. Ca l’amuse beaucoup. Elle ne se presse pas pour se relever, au contraire elle s’appuie lourdement sur mon corps. Bizarrement, ça ne me dérange pas. Je ne résiste pas à mon désir de passer mes bras autour de sa taille. Elle secoue la tête pour se dégriser un peu, se redresse en appui sur ses coudes et me regarde. Sa robe à demi-dégrafée a glissé un peu, dénudant ses épaules. Nos regards se croisent et ne se lâchent plus.

Lentement, très lentement, elle rapproche son visage du mien. Je retiens mon souffle. Elle s’arrête quand sa bouche n’est plus qu’à un centimètre de la mienne. C’est moi qui termine ce qu’elle a commencé. Je pose mes lèvres sur les siennes et nous échangeons un baiser. Ca ne dure qu’un instant, mais c’est plus doux que la caresse d’une brise d’été. Et puis elle se redresse et roule sur le lit, à côté de moi. Je passe mes doigts sur mes lèvres et tourne mon regard vers elle. Elle est sur le dos, les yeux perdus dans le vague. Je réalise brusquement que je pourrais être fouettée à mort pour ce que je viens de faire et je me redresse d’un bond.

Elle pose sa main sur mon poignet et me sourit.

-« Où vas-tu ?  Reste un peu avec moi. »

Je me dégage et me lève, répondant d’un ton fébrile qui ne lui échappe pas.

-« Gabrielle excuse-moi, je ne voulais pas… »

Une lueur de déception passe dans son regard.

-« Tu n’avais pas envie de m’embrasser ? »

Je ne sais plus quoi dire. Je frotte mes mains sur ma jupe d’un geste nerveux, je n’ose pas la regarder. Elle s’assied sur le lit, reprend mon poignet et me tire face à elle.

-« Moi, je le voulais. Et ça m’a beaucoup plu. »

Je redresse la tête et plonge mes yeux dans les siens. Je n’y vois que douceur. Je me baisse pour me mettre à sa hauteur. Son sourire me rassure. Elle pose sa main sur ma nuque et me tire doucement vers elle pour m’embrasser encore, tout aussi légèrement que la première fois. Quand elle me relâche, elle met sa joue sur mon épaule. Je l’entoure de mes bras, savourant le moment. Après quelques secondes, elle recule un peu et passe son index sur mes lèvres et ma mâchoire.

-« Il faut que tu partes, tu dois être fatiguée. »

J’acquiesce en hochant la tête. Nous nous relevons et je termine de la déshabiller et de la préparer pour la nuit. Au moment de m’en aller, elle m’enlace et me serre contre elle. Je dois faire un effort pour me détacher de ses bras et franchir la porte.

 

Je suis si euphorique que je ris toute seule sur le chemin qui me ramène au quartier des esclaves. Il me semble sentir encore les lèvres de Gabrielle sur les miennes. Je sursaute quand Simon surgit devant moi, je ne l’ai pas entendu arriver. Aussitôt, je baisse les yeux humblement. Je continue d’avancer et passe tout près de lui. Il attend que je sois derrière lui pour me donner un terrible coup de cravache dans le dos. La surprise comme la douleur me font pousser un cri. Je chancelle un peu mais ne tombe pas, il m’attrape par l’épaule et me pousse violemment au sol. Je ne comprends pas ce que j’ai fait de mal, l’incompréhension doit se lire dans mon regard car il se penche vers moi, suffisamment pour que je sente son haleine avinée. Il se met à hurler.

-« Pourquoi es-tu ici si tard ? Tu complotais ? »

Il ne me laisse aucune possibilité de répondre ou de me justifier. Profitant du fait que je suis à terre, il commence à me bourrer de coups de pieds, partout. Dans le ventre, le visage, les jambes. Je me roule en boule et protège ma tête avec mes bras. Ca ne fait qu’augmenter sa fureur. Il frappe de plus en plus violemment, criant toujours.

-« Je sais que les esclaves se réunissent ! Dis-moi de quoi vous parlez ! »

Je n’ai aucune réponse à lui donner, alors il continue à frapper. J’entends mes côtes se briser, je sens le sang couler sur mon visage. Je finis par perdre connaissance.

 

Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé quand je reprends conscience. Il fait encore nuit et je me traîne péniblement à la case pour m’écrouler sur ma paillasse. Mon corps tout entier n’est que douleur. Je me demande pourquoi il ne m’a pas achevée, jusqu’à ce que je me souvienne qu’il était probablement saoul. Il a dû me croire morte lorsque je me suis évanouie.

 

C’est Maala qui me réveille. Elle me regarde et nettoie les plaies les plus profondes avec un chiffon doux et de l’eau. Elle soupire et m’interroge.

-« Tu as croisé Simon ? »

Je n’ai pas la force de parler, je me contente de hocher la tête. Elle se frotte les tempes et j’aperçois des larmes briller dans ses yeux. Elle me soigne du mieux qu’elle peut puis murmure que je dois aller travailler. Je grimace et me lève. J’ai mal partout, à chaque inspiration mes côtes protestent. Mes bras sont couverts de bleus et mes jambes me portent difficilement. J’ai besoin de toute ma volonté pour avancer mais je me force, de toutes façons je n’ai pas le choix. Je regarde mon visage dans une glace en arrivant dans la maison. Mon œil droit est presque fermé, un énorme hématome couvre ma pommette du même côté, mes lèvres sont gonflées et mon front porte lui aussi une grosse marque bleue. Lorsque j’entre dans la cuisine Martha pousse un petit cri et se précipite vers moi. Comme Maala avant elle, elle essaie de me soulager et de me soigner. Elle n’est pas très efficace, mais sa compassion me fait du bien et mon moral remonte un peu. Je lui raconte ce qui s’est passé pendant que nous préparons ensemble le petit déjeuner de Gabrielle. Je souffre tant que monter les escaliers s’avère extrêmement difficile, je suis obligée de m’arrêter à mi-chemin et de m’appuyer un instant à la rampe. Enfin, j’arrive à la porte de la chambre. Avant de frapper, j’inspire un grand coup pour me donner du courage, mes côtes me rappellent immédiatement à l’ordre. Lorsque je me décide à entrer, Gabrielle est assise sur le bord de son lit. Elle me regarde avec de grands yeux stupéfaits, puis se lève et vient m’enlever le plateau des mains. Son regard s’est durci, la colère est évidente dans ses yeux comme sur son visage. Elle prend la chaise devant la coiffeuse et essaie de bloquer la poignée de la porte. Elle y parvient après plusieurs tentatives. Elle revient vers moi et me fait asseoir puis me questionne.

-« Qui t’a fait ça ? C’est Simon ? »

Je ne réponds pas et baisse le regard. Sa voix baisse d’un ton.

-« Je vais le tuer. »

Je relève les yeux. Elle est furieuse et a l’air tout à fait sérieux. Je tends la main vers elle et lui attrape le poignet.

-« Non. Ne dis rien, ne fais rien. »

Toujours aussi furibonde, elle dégage son bras avec brusquerie.

-« Rien ? Tu plaisantes ! Il t’a… il t ‘a… battue, mon Dieu, Lucia, il t’a battue ! »

La colère a disparu aussi rapidement qu’elle était venue et elle éclate en sanglots. Elle s’écroule devant moi, et pleure toutes les larmes de son corps sur mes genoux. Ca me fait encore plus mal que mes côtes cassées. Je ne sais que faire ni que dire pour la consoler, alors je me contente de caresser ses cheveux doucement. Elle finit par se calmer mais laisse sa joue sur mes cuisses et murmure : « Je ne veux pas qu’on te fasse du mal. » Elle prend ma main, m’embrasse la paume puis me demande de lui raconter ce qui m’est arrivé. Je soupire et secoue la tête.

-« Il n’y a rien à dire, il m’a croisée, il m’a frappée.

-Comme ça, sans raison ? »

Je hausse les épaules, tous les esclaves ici savent que Simon n’a pas besoin de raison. Mais je garde cette pensée pour moi. Elle se redresse un peu mais reste baissée devant moi. Elle a toujours ma main dans la sienne et la regarde avant de reprendre.

-« Je vais en parler à mon oncle.

-Non ! Ne fais pas ça. »

Elle voit que je parle très sérieusement et m’interroge du regard, manifestement, elle ne comprend pas que je veuille faire comme si de rien n’était.

-« Il en a le droit Gabrielle, je suis une esclave. Ma vie ne vaut rien. Si tu protestes, il va croire que je suis venue me plaindre et m’enverra aux champs, et je ne te verrai plus ou presque. »

Elle secoue la tête mais je vois que je l’ai plus ou moins convaincue. Elle se relève en portant ses mains à ses tempes. Elle paraît de nouveau en colère, met un doigt sous mon menton pour m’obliger à la regarder.

-« Ne dis jamais que ta vie ne vaut rien, tu entends ?  »

Elle s’assied près de moi et m’enlace doucement. Je ne peux m’empêcher de tressaillir de douleur. Elle le remarque et ses yeux se mouillent de nouveau. Je passe mes doigts sur sa joue.

-« Ne pleure pas… Ne pleure pas, s’il te plaît. »

Elle retient ses larmes tout en me faisant un pauvre sourire que je lui rends. Puis, je lui désigne le plateau.

-« Tu n’as toujours pas mangé. »

Sa mine se fait boudeuse.

-« Je n’ai pas faim.

-« Si je ramène ton déjeuner à la cuisine sans que tu y ais touché, ça va attirer l’attention. Qu’est-ce que tu vas dire à ta tante si elle t’interroge ? »

Elle pousse un soupir à fendre le cœur mais prend le plateau sur ses genoux. Depuis quelques semaines elle partage systématiquement avec moi, et elle insiste pour que ce soit la même chose aujourd’hui. J’ai du mal à avaler quoi que ce soit, mais je me force pour lui faire plaisir.

La journée est longue même si Gabrielle s’arrange pour que j’en fasse le moins possible.

En début de soirée, nous croisons Simon qui rentre des champs, accompagné du maître. Il me jette un regard un peu étonné, comme s’il ne s’attendait pas à ce que je sois encore vivante. Je marche deux pas derrière Gabrielle et je vois nettement son dos se raidir. Je chuchote « chut ! Du calme ! » Elle interpelle le régisseur.

-« Simon, pourquoi avez-vous battu mon esclave ?

-Elle n’aurait pas dû être dehors à une heure pareille. »

Il hausse les épaules d’un air indifférent. Gabrielle se mord les lèvres, luttant pour ne pas montrer son indignation et sa colère. Le maître met une main sur l’épaule du régisseur.

-« Fais attention Simon, si tu bats un chien sans qu’il sache pourquoi, il peut devenir enragé. »

Les deux hommes se détournent pour se diriger vers les jardins. Ca me permet de poser doucement ma main sur l’avant bras de Gabrielle pour la calmer un peu.

 

Au bout de quelques jours, les marques sur mon visage se sont atténuées et je ne souffre plus que de mes côtes. Gabrielle et moi avons pris l’habitude de rester dans sa chambre pendant que le maître fait la sieste. Nous ne nous adossons plus à la porte, elle sait caler la poignée avec une chaise maintenant. Au lieu de me laisser faire mon travail, elle m’incite à m’allonger à ses côtés. Ca m’oblige ensuite à me dépêcher pour venir à bout de toutes mes tâches, mais j’aime ces moments, alors je me laisse faire volontiers. Nous ne faisons pas grand chose, nous parlons parfois ou nous restons simplement enlacées. Et nous nous embrassons quelquefois, toujours très légèrement, comme si nous avions peur des conséquences si nous nous laissions aller. D’ailleurs, nous ne parlons jamais de ce que nous ressentons. Pourtant, je suis envahie de quantité de sentiments, et pas seulement des bons. La jalousie que j’ai éprouvée le soir de l’anniversaire ne s’estompe pas, au contraire. Jason vient régulièrement voir Gabrielle, il lui fait la cour, je le sais. Je n’ai pas osé l’interroger sur ce qu’elle éprouve ou pas pour lui, mais je déteste le voir arriver. 

 Souvent, lorsque je suis à la cuisine, je sens le regard de Martha sur moi. J’ai l’impression qu’elle me jauge, qu’elle se pose des questions à mon sujet. Je lui demande de quoi il retourne mais elle fait un geste vague et change de sujet de conversation.

Ce soir encore, je vois qu’elle me jette de nouveau ce regard circonspect. Elle se mordille la lèvre inférieure puis semble se décider bien qu’elle ne me dise rien. Au lieu de cela, elle murmure quelque chose à l’oreille de Maala. Ce n’est qu’en rentrant me coucher que je connais le fin mot de l’histoire. Habituellement, je suis la dernière à rentrer, mais aujourd’hui, mes deux amies m’ont attendue et m’accompagnent jusqu’à la case. Lorsque nous entrons, Moussa est là, avec quatre autres esclaves. Deux hommes, une femme et Zira. L’un d’eux se place immédiatement dans l’embrasure de la porte. Les autres sont assis sur le sol. Martha va s’installer près de son petit ami, Maala et moi rejoignons nos paillasses respectives. Je regarde mes amies d’un air interrogateur, jamais personne n’est là le soir habituellement et elles n’ont pourtant pas l’air étonné. Moussa dépose un petit baiser sur la joue de la cuisinière et se lève. Il est grand, plus d’un mètre quatre vingt-cinq, et particulièrement maigre. Sa haute silhouette dégingandée donne l’impression de remplir presque entièrement l’espace restreint de la case. 

-« Tout est prêt. Ce sera dans trois jours, environ à la même heure que maintenant. N’oubliez pas de vous charger le moins possible et de vous chausser si vous pouvez. Et ne dites rien à personne, si le maître venait à soupçonner quoi que ce soit, je vous laisse imaginer ce qui nous arriverait. »

Je fronce les sourcils, je ne comprends pas de quoi il parle. Il se plante devant moi et me regarde droit dans les yeux.

-« Tu viens juste de rejoindre le groupe, alors je te répète : motus et bouche cousue. »

Je secoue la tête, je demande :

-« De quoi s’agit-il ? Vous fomentez une révolte ? »

Moussa se tourne vers Martha et Maala, apparemment contrarié.

-« Vous ne lui avez rien dit ? Pourquoi est-elle là alors ?

J’ouvre la bouche pour lui faire remarquer que c’est ma case mais la cuisinière me devance.

-« J’ai hésité, parce qu’elle paraît bien s’entendre avec la jeune maîtresse, mais ce que lui a fait Simon a fini par me décider. Je pense qu’il ne la laissera pas tranquille, et si Gabrielle vient à se marier et partir, elle n’aura plus de repos, il sera constamment après elle. »

Cette fois, je me lève et les observe tous, les uns après les autres.

-« Et si vous m’expliquiez de quoi il s’agit et pourquoi vous parlez de moi comme si je n’étais pas là ! »

Moussa pose sa main sur mon épaule et me pousse doucement vers ma paillasse pour que je me rasseye. Il reste devant moi et pousse un profond soupir.

-« Je vais faire court. Nous avons projeté de nous échapper. Tout est prévu, un chariot pour aller jusqu’à la mer, puis un bateau qui nous amènera en Jamaïque. Seuls ceux qui doivent partir sont au courant, mais savoir signifie aussi que tu ne peux pas rester, même si tu le voulais. »

Je n’en crois pas mes oreilles. Je reste un instant bouche bée avant de me mettre à sourire largement.

-« S’échapper ? Quitter cette plantation et vivre libre ? Libre ? Ne plus obéir servilement à tous les blancs, retrouver sa dignité, ne plus être battue sans savoir pourquoi ? »

Il acquiesce à chacune de mes questions en souriant. Je me lève et je marche de long en large dans la case. Je suis si agitée que Moussa m’attrape aux épaules et me force à m’immobiliser.

-« Calme-toi. Je comprends ce que tu ressens, mais il faut rester discrète. Si tu te comportes comme ça devant la jeune maîtresse, elle va vite se douter de quelque chose. »

Mon excitation retombe d’un coup, je me sens brusquement abattue et je me laisse tomber sur ma paillasse.

-« Tu comprends vite. »

Ca ne m’arrache pas un sourire. Je ramène mes genoux sur ma poitrine et je les entoure de mes bras. Mon cœur qui bondissait de joie il y a quelques instants me fait mal maintenant.

Mon choix est simple, m’évader, avoir une chance de vivre libre sans plus jamais voir Gabrielle, ou rester près d’elle et mener une vie entière de servitude. Ce n’est même pas un choix d’ailleurs, Moussa a dit que savoir signifiait partir. Je pose mon front sur mes genoux, les autres me regardent avec étonnement, ils ne comprennent pas mon changement d’humeur mais ça m’est égal, je réfléchis. Maala interprète mal mon attitude, elle se rapproche de moi et pose une main sur mon épaule. « N’aie pas peur, tout est très bien organisé, ça se passera bien. » Je hoche la tête, S’ils croient que j’ai peur de l’échec, ils ne s’interrogeront pas plus sur mon comportement. Moussa et ses compagnons s’en vont presque immédiatement après ça, il ne fait pas bon circuler trop tard le soir, j’en sais quelque chose. Martha suit son petit ami et je reste seule dans la case avec Maala et Zira. Elles me parlent doucement, évoquent la manière dont on vivra là-bas, parlent de soirées où on se réunira pour faire la fête… Elles restent toutes deux un moment près de moi puis rejoignent leurs propres paillasses. Elles s’endorment rapidement, mais pas moi.

 

Je n’arrive pas à penser à autre chose. Ce doit être si bon d’être libre ! J’imagine des journées où je ne travaillerai que pour moi, pour me nourrir et subvenir à mes besoins. Des journées sans craindre les coups, les insultes et les humiliations. Je passe la matinée dans une sorte de brouillard, j’ai du mal à fixer mon attention sur ce que je fais. J’ai tellement envie de partir, de connaître autre chose…. Et puis je regarde Gabrielle et je sens mon cœur se déchirer. Je ne m’interroge même pas sur ce sentiment, sur cet attachement.

Gabrielle se rend bien compte que je n’ai pas mon comportement habituel, mais elle attend l’heure de la sieste pour me questionner. Une fois la poignée de porte bloquée, elle m’emmène au lit, me fait allonger et s’assied près de moi en me prenant la main.

-« Dis-moi ce qu’il y a Lucia. »

Je me sens mal à l’aise, je n’ai aucune envie de lui cacher quoi que ce soit, je n’ai aucun doute sur sa loyauté, mais si les autres venaient à apprendre que je lui ai parlé de nos projets, ils pourraient penser que je les ai trahis. Je regarde ses beaux yeux verts posés sur moi, pleins de confiance. Ma main est toujours dans la sienne, et elle en caresse le dos avec son pouce. Je me racle la gorge, je baisse le regard, et je ne réponds pas. Elle me lâche, s’allonge à mes côtés et me caresse doucement la joue. Elle pose un petit baiser sur ma pommette et tourne mon visage vers le sien.

-« Dis-moi. » Elle murmure d’une voix très douce. « Qu’est-ce qui te tracasse ? »

J’hésite encore un peu, mais je ne peux résister ni à sa douceur, ni au tambourinement de mon cœur. Je l’embrasse légèrement sur les lèvres, m’émerveillant une fois encore de la chance que j’ai de pouvoir faire ça. J’inspire profondément malgré la douleur qui persiste dans mes côtes, et je me lance.

-« Tu ne dois répéter à personne ce que je vais te confier, les conséquences seraient épouvantables. »

Elle hoche la tête de son air le plus sérieux. Je souris malgré moi.

-« Un groupe d’esclaves projette de s’échapper, dans deux jours… J’en fais partie. »

Elle est si surprise qu’elle a besoin de quelques secondes pour bien assimiler ce que je viens de dire. Elle me serre contre elle, plus fort qu’elle ne l’a jamais fait. Elle met son visage au creux de mon épaule, parle doucement dans mon oreille.

-« Est-ce que ce n’est pas trop dangereux ? Vous êtes sûrs de vous ? »

J’appuie ma joue contre ses cheveux, appréciant la douceur.

-« A vrai dire, je n’en sais rien. Ce n’est pas une question que je me suis posée, tout ce qui m’intéresse, c’est d’être libre. Je suis née esclave, Gabrielle, je n’arrive même pas à imaginer ce que c’est que d’être son propre maître, de n’avoir personne pour te donner des ordres, de ne pas craindre constamment de prendre des coups ! »

Je m’exalte, mais je ne peux pas m’en empêcher. Elle m’interroge encore, toujours tout bas.

-« Où allez-vous ?

-En Jamaïque. C’est une île au sud-est d’ici, il y a quelques jours de navigation, mais ça vaut la peine. Pour atteindre la mer, on sera en chariot. D’après Moussa, ça ne prendra pas plus d’une journée. »

Je baisse les yeux vers elle, son visage est plaqué contre moi, ses bras autour de ma taille. Je sens ses lèvres effleurer la base de mon cou.

La Jamaïque

? Il n’y a pas d’esclavage là-bas ?

-Il a été aboli il y a presque cinq ans.

-J’espère que vous réussirez, tu mérites de vivre heureuse.

Je discerne quelque chose dans sa voix, un trémolo. Je la tire un peu en arrière et je constate que des larmes coulent le long de ses joues. Elle me fait un sourire triste et s’essuie d’une main. Je caresse ses cheveux, j’embrasse son front, ses paupières… Elle colle de nouveau son visage contre moi, je murmure.

-« Tu vas me manquer… »

Elle secoue la tête.

-« Ne dis pas ça. Ce serait merveilleux pour toi. C’est une opportunité fantastique, quels que soient les risques. »

Je ne sais pas trop quoi lui répondre. Je me sens tiraillée entre des émotions contradictoires.

L’impatience et l’exaltation d’une part, et une infinie tristesse d’autre part. Je veux tenter ma chance, en finir avec cette vie de servitude, pouvoir apprécier la vie pleinement. Mais je ne veux pas quitter Gabrielle, sa douceur, sa tendresse, la plénitude que je ressens quand elle m’enlace. Pour la première fois, je m’interroge vraiment sur ce que j’éprouve pour elle. Pourquoi suis-je aussi émue par une jeune fille blanche ? Je devrais la considérer uniquement comme ma maîtresse, mais ça fait bien longtemps qu’elle est plus que ça pour moi. Je sonde mon cœur et il me semble y voir quelque chose, mais je n’ai pas le temps d’y penser. Des bruits de pas dans le couloir nous indiquent que l’heure de la sieste est passée. Nous nous levons, je me mets aussitôt à nettoyer la chambre pendant que Gabrielle prend un livre.

 

Ces derniers jours passent à la fois trop vite et trop lentement. L’impatience me dévore, j’ai l’impression que le temps s’est arrêté, que je passerais le reste de ma vie à attendre le moment du départ. Et paradoxalement, je voudrais que ce soit le cas. J’aimerais passer le reste de mes jours enlacée avec Gabrielle, son cœur battant contre le mien. La dualité de mes sentiments me rend fébrile et maladroite, ce qui fait sourire Gabrielle. Pourtant, depuis que je lui ai fait part de mon projet, elle a le regard triste. Elle essaie de montrer un visage joyeux, mais je lis le chagrin au fond de ses yeux

.

 

C’est ce soir que je dois partir. Moussa et les autres ne m’ont pas donné plus de détails, mais ça ne m’importe pas, je sais ce que j’ai besoin de savoir. Il suffit que je les rejoigne au bon moment et nous partirons. Je n’ai pas peur, je sais que nous risquons d’être tués si nous sommes rattrapés, mais c’est une possibilité que je n’envisage même pas. Ce soir sera mon premier soir de liberté, j’en suis convaincue. Pour la dernière fois, j’accompagne Gabrielle à sa chambre après la veillée. Elle ne bloque pas la porte avec la chaise, elle s’adosse contre elle, comme au début de notre amitié. Je la regarde dans les yeux et lui prends les mains.

Nous restons sans rien dire. Je ne peux pas parler, une énorme boule me bloque la gorge et je sais que si j’essaie d’ouvrir la bouche je vais me mettre à pleurer. Elle est aussi émue que moi.

Finalement, elle me tire contre elle, passe les bras autour de ma taille et enfouit son visage contre mon épaule. Je sens ses larmes mouiller le fin tissu de ma chemise. J’embrasse ses cheveux, pose ma joue contre sa tête. Je veux partir, mais je ne veux pas la laisser. Je la serre contre moi, je n’arrive pas à dominer le flot d’émotions qui me submergent. Je passe mes mains dans son dos, de bas en haut puis de haut en bas dans un mouvement ininterrompu, cherchant à me réconforter moi-même autant qu’elle. Je ferme les yeux, j’aimerais tant emporter cette douceur avec moi… Je puise au fond de moi pour trouver le courage de me détacher d’elle. Je n’ose pas la regarder en face quand je murmure :

-« Il faut que j’y aille… »

Elle place sa main sous mon menton et me force à lever les yeux vers elle. Elle ne pleure plus, au contraire, son visage est déterminé.

-« Emmène-moi avec toi. »

Il me faut quelques secondes pour être sûre d’avoir bien compris. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Ma tristesse augmente encore quand je refuse.

-« Gabrielle, tu ne peux pas venir, les autres ne voudront jamais… »

Elle me coupe.

-« Ne t’inquiète pas pour eux, nous arriverons bien à les convaincre. »

J’objecte encore.

-« Le voyage sera pénible, tu n’as sans doute jamais connu de telles conditions. Et une fois arrivés, nous serons pauvres, nous vivrons de culture, tu serais obligée de travailler, tu n’aurais plus le confort auquel tu es habituée… »

Elle m’interrompt une nouvelle fois, avec plus de véhémence.

-« Ca m’est égal ! Crois-tu que je n’y ai pas pensé ? J’y réfléchis depuis que tu m’as parlé. Ca ne me fait pas peur. Il n’y a qu’une chose qui m’effraie, une seule chose. Sais-tu laquelle ? »

Je secoue la tête de droite à gauche, je sens un énorme sentiment de joie naître doucement au fond de moi. Je présente un dernier argument, espérant qu’il n’aura pas plus d’effet que les autres sur elle.

-« Tu ne verras plus Jason. »

Elle balaie ma tentative d’un haussement d’épaules.

-«  La seule chose qui m’effraie, c’est de ne plus jamais te voir. Jason ne compte pas. »

Elle a baissé la voix, mais j’ai très bien entendu. La joie monte en moi et m’envahit. Je la prends de nouveau contre moi et me laisse aller plus que je ne l’ai jamais fait. Elle prend mon visage entre ses mains et m’embrasse. C’est beaucoup plus fougueux que les autres fois. Je ne me retiens plus, je laisse libre cours à mes émotions comme à mes envies et je glisse ma langue dans sa bouche. Elle me rend mon baiser et je manque défaillir, mes jambes tremblent tant que je suis obligée de poser une main contre la porte pour me retenir. Et puis elle s’écarte légèrement de moi en me regardant avec le plus grand sérieux.

-« C’est l’heure il me semble. »

Je ris et je hoche la tête. Nous ne perdons plus de temps, elle prend une petite bourse qu’elle accroche à son poignet, un châle pour se couvrir les épaules et nous descendons les escaliers et sortons de la demeure le plus silencieusement possible. C’est le moment que je redoute le plus, le trajet de la maison au quartier des esclaves. Je n’ai pas tort, à peine avons nous parcouru quelques dizaines de mètres que j’aperçois la silhouette de Simon. Lui aussi nous a vues, j’en suis certaine. Je m’arrête un instant, ne sachant que faire, au bord de la panique. Mais elle me pousse doucement dans le dos en chuchotant : « Laisse-moi faire. » Je la vois redresser le menton, afficher une moue dédaigneuse et prendre son air hautain de « reine d’Angleterre. » Nous continuons d’avancer en direction du régisseur, je me sens nauséeuse en me souvenant de la dernière fois que je l’ai rencontré de nuit. Il s’arrête en arrivant à notre hauteur.

-« Mademoiselle Conless, c’est une heure bien tardive pour une promenade, vous ne trouvez pas ? »

Elle le regarde dans les yeux, et me fait signe de cesser de marcher. J’obéis docilement, le regard rivé au sol, comme il convient pour une esclave.

-« Je ne me promène pas Simon, j’ai perdu un bijou et je veux juste m’assurer qu’il ne se trouve pas dans la case de celle-ci. »

Elle me désigne d’un geste de la main sans tourner les yeux vers moi.

-«Vous croyez à un vol ? Dans ce cas, laissez-moi vous accompagner. »

Je frémis, il essaie d’être galant ! Quand je pense à ce qu’il est capable de faire, ça augmente encore mon envie de vomir. Mais Gabrielle refuse sa proposition.

-« Merci, mais non. Mon oncle et vous avez tendance à penser que je suis trop sentimentale, et je commence à croire que vous avez raison. Je vais m’occuper de cette petite affaire moi-même, il est temps que cette vermine apprenne à me respecter. »

Le visage de Simon s’orne du sourire le plus laid que j’ai jamais vu sur un visage humain. Il incline la tête en signe d’acceptation

-« Heureux que vous vous en rendiez enfin compte. Il ne faut pas être trop bon avec eux ou ils en profitent, les coups sont le seul langage qu’ils comprennent. »

 Gabrielle recommence à marcher et je la suis, le regard toujours humblement baissé. En passant, le régisseur me donne un coup de cravache sur les mollets, je pousse un petit cri et ça le fait ricaner. Gabrielle se tourne vers lui et lui lance :

-« Si jamais c’est elle qui m’a volée, je vous la confierais pour que vous la punissiez ! »

Son sourire n’est plus laid, il est hideux maintenant. Nous continuons à avancer en silence jusqu’à ce que nous soyons sûres d’être hors de portée de vue. Elle me prend par la main, son attitude hautaine a disparu. Je lui souris et nous arrivons enfin à ma case, le lieu de rendez-vous.

Nous sommes à quelques mètres de la case quand je vois un homme en sortir et se placer face à nous. C’est Belongo, celui qui surveillait les alentours l’autre soir. Il essaie de nous empêcher d’entrer dans la case. Je comprends que la présence de Gabrielle a effrayé le groupe, alors je le bouscule et nous entrons tout de même. Tout le monde à l’intérieur a un sursaut et nous regarde avec des yeux apeurés. Gabrielle s’avance et prend immédiatement la parole.

-« N’ayez pas peur ! Ni mon oncle ni Simon ne savent rien de vos projets. »

Moussa s’avance vers nous, ne s’arrêtant qu’à un pas. Sans être menaçante, son attitude n’est pas amicale non plus. Ses yeux se posent sur mon amie blonde et blanche.

-« Que sais-tu de nos projets ? Et pourquoi es-tu là ? »

Je prends la parole sans laisser le temps à Gabrielle de répondre.

-« Elle sait la même chose que moi, je lui ai tout dit. Elle vient avec nous. »

La stupeur leur fait ouvrir de grands yeux. Et puis la colère envahit le visage de Moussa et des autres.

-« Tu nous a trahis !

-Non ! Elle ne vous a pas trahis. Elle m’en a parlé, mais je vous répète que personne d’autre n’est au courant. »

Gabrielle fait face à Moussa, le regard planté dans le sien. Il ne baisse pas les yeux, montrant qu’il n’est déjà plus un esclave.

-«  Elle n’a parlé qu’à toi… » Il se tourne vers moi.

-« Et pourquoi as-tu fais ça ? »

Je redresse fièrement le menton et je prends Gabrielle par la main.

-« Pour qu’elle puisse nous accompagner. »

Martha se lève et vient se placer aux côtés de son petit ami pendant que j’entends quelques « oh ! » étouffés dans la case. Moussa lui-même reste sans voix un instant. C’est Martha qui reprend ses esprits la première.

-« Qu’est-ce que tu dis ? »

Je répète, un peu plus fort. Gabrielle hoche la tête pour confirmer mes propos. Je me rends compte que tous les regards sont fixés sur nos mains jointes. Moussa lève les bras au ciel.

-«  Il n’en est pas question ! C’est une blanche ! »

Je porte une main à mon front, ça risque d’être long. Heureusement, Belongo interrompt la confrontation.

-«  John arrive ! »

Nous regardons vers l’entrée de la case. Il faut peu de temps pour que nous voyions arriver un jeune métis. Comme les miens, ses cheveux sont frisés mais pas crépus. Sa peau est de la même couleur que la mienne, pas vraiment noire, mais certainement pas blanche non plus. Il me dévisage une seconde avec intérêt, pose les yeux sur Gabrielle, puis sur nos mains toujours liées l’une à l’autre.

Ca lui fait froncer les sourcils mais il ne fait pas de commentaire, se contentant de faire un grand geste pour tous nous inciter à le suivre. Moussa mets une main sur son bras.

-« Attends ! Nous ne pouvons pas y aller avec elle ! » Il désigne Gabrielle du menton. John hausse les épaules.

-« Et pourquoi ça ? » Il se dirige vers la porte. « De toutes façons, il n’y a pas de temps à perdre, c’est le moment de partir, pas celui de discuter. »

Il sort, ne se retournant pas pour vérifier si nous le suivons. Je me précipite pour attraper mon baluchon, je reprends la main de Gabrielle et nous marchons à sa suite. Derrière nous, Moussa et les autres n’hésitent plus, ils partent avec nous.

Nous marchons silencieusement, courbés en deux les uns derrière les autres. Le moment le plus délicat est celui où nous devons franchir les limites de la plantation. Mais John a bien préparé l’opération et nous passons sans problème par la brèche qu’il a fait dans la haie pourtant haute et épaisse. Une fois dehors, nous respirons mieux et nous redressons pour marcher. Le groupe se resserre derrière notre guide. Je sens l’hostilité dans les regards que nous adressent nos compagnons d’échappée mais pour l’instant, personne ne fait le moindre commentaire. John est grand et ses longues enjambées donnent le rythme à nos pas. Je n’ai pas trop de mal à suivre, mais Gabrielle peine un peu. Elle est obligée de trottiner régulièrement pour se maintenir à ma hauteur. Je lui souris pour l’encourager. C’est encore pire quand notre guide nous fait marcher dans un ruisseau pour éviter que les chiens du maître ne retrouvent notre piste. Nous pataugeons tous en ronchonnant tout bas, et je suis obligée de tenir fermement le bras de Gabrielle à plusieurs reprises pour l’empêcher de tomber.

Il faut encore une bonne heure pour que nous arrivions au chariot. Long, il est recouvert d’une bâche grise, fixée sur des ridelles, qui nous cachera aux regards des passants. Trois chevaux y sont attelés. Nous montons à l’intérieur et nous installons sur les bancs qui courent de chaque côté. Une fois assise, j’observe nos compagnons de voyage. Il y a là Martha, Maala, Zira, Moussa, Belongo, et deux autres hommes, Jonas et Bamak. Je connais peu ces deux là, comme Moussa ils travaillaient aux champs et nous n’avions guère de contact. Chacun reprend son souffle, puis les regards se posent sur nous. Cette fois, je discerne plus d’étonnement que d’hostilité. Je suppose que sortir de la plantation sans problème a bien aidé à diminuer la méfiance envers nous.

Nous roulons depuis peu de temps quand Martha, dont la curiosité est visible interroge Gabrielle.

-« Excusez-moi, Maîtresse, mais je ne comprends pas ce qui vous a poussé à nous accompagner. »

Gabrielle sourit.

-« D’abord, ne m’appelle plus ainsi. Je ne suis plus la maîtresse de personne, je ne suis qu’une fugitive, comme vous tous. » Elle s’appuie doucement contre moi.

-« Je suis avec vous parce que je voulais suivre Lucia. Je ne pouvais pas envisager de la laisser partir sans moi. »

Martha ouvre de grands yeux, elle ne comprends toujours pas et le montre en secouant la tête de gauche à droite.

-« Vous ne pouviez pas laisser Lucia ? Pourquoi ? »

Le sourire de Gabrielle s’agrandit et elle reprend ma main.

-« Parce que je l’aime. »

Je peux jurer que mon cœur a changé de rythme. Je me sens comme je ne me suis jamais sentie de ma vie. J’ai envie de hurler de joie, de danser… Le bonheur qui monte en moi gonfle et menace de faire éclater ma poitrine. Un sourire immense s’installe sur mon visage sans que je puisse faire quoi que ce soit pour le retenir. Je voudrais prendre Gabrielle dans mes bras et lui murmurer tout ce que je ressens pour elle moi aussi, et je voudrais l’embrasser. Je ne fais rien de tout cela, il y a trop de monde autour de nous qui nous regarde avec stupeur. Je me contente de serrer sa main dans la mienne, fort. Je n’arrive pas à me calmer, elle le sent et me caresse doucement la joue. Ce simple geste m’émeut tant que je dois retenir mes larmes. Au bout d’un moment, Moussa reprend la parole.

-« Tu ne peux pas rester avec nous. »

Il s’adresse à Gabrielle, mais c’est moi qui bondis sur mes pieds, ma tête frôlant la bâche au-dessus de nous.

-« Pourquoi ? Elle n’a jamais rien fait de mal, laissez-la tranquille ! »

En face de moi, l’homme semble inflexible.

-« C’est une blanche Lucia. Et de surcroît, sa présence donne au Maître une raison supplémentaire de nous rechercher.

-« Il nous cherche de toutes façons. Et si elle ne reste pas, moi non plus. »

Moussa hausse les épaules avec l’air de penser que quelque chose ne va pas chez moi. Gabrielle se lève à son tour.

-« Je ne vous gênerai pas, vous savez. Je veux juste rester avec Lucia. Et puis, je pourrais vous être utile tant qu’on n’est pas arrivés au bateau. »

Il fronce les sourcils et sourit un peu ironiquement.

-« Nous être utile à quoi ? »

 Je raconte la rencontre avec Simon alors que nous quittions la maison, il a une moue dubitative, pas très convaincu. C’est Martha qui vient à notre rescousse.

-« Elles ont raison. » Sa voix est douce et calme, un petit sourire flotte sur ses lèvres et en la regardant, je comprends que nous avons une alliée. Elle pose une main apaisante sur l’avant-bras de son petit ami.

-« Gabrielle peut nous aider au port, pour passer du chariot au bateau. Et surtout, je la connais un peu, et Maala aussi » Elle se tourne vers la matrone qui confirme d’un hochement de tête.

-« Dans la maison, elle était la seule à ne jamais élever la voix contre nous, la seule à nous avoir toujours parlé avec un peu de douceur, la seule qui nous souriait… »

Moussa a un geste d’abandon. Son regard est toujours méfiant quand il se pose sur nous, mais il n’a rien à objecter, hormis l’éternel argument sur la couleur de mon amie. Il se rassied sur le banc. Martha s’installe près de lui et lui prend la main en lui murmurant qu’il peut lui faire confiance, qu’elle est sûre d’elle. Maala se rapproche de nous et me donne une petite tape affectueuse sur l’épaule. Gabrielle et moi nous rasseyons nous aussi.

Les autres ne disent plus rien, cette discussion les a rendu muets bien qu’ils continuent de nous regarder pendant un long moment. Finalement, avec le silence et la fatigue, tout le monde s’endort, Gabrielle comme les autres. Sa tête bascule sur mon épaule me donnant l’impression de voler dans le ciel, de planer au-dessus du monde.

Je suis la seule à ne pas dormir. Je ne peux pas, je suis surexcitée. Ma joue est contre les cheveux de Gabrielle et je ne connais rien de plus doux, je voudrais que ce voyage ne cesse jamais. Je n’ai plus aucune raison pour retenir mes sentiments et je n’ai aucun mal à m’avouer à moi-même que je suis folle amoureuse de la jolie blonde endormie contre moi.

 Lorsque le jour se lève et que les premiers rayons du soleil éclairent l’intérieur du chariot d’une lueur orangée, elle se réveille. Ses yeux verts encore pleins de sommeil, elle me sourit et murmure : « Bonjour Lucia. » d’une voix si tendre qu’elle me fait frissonner. Je souris et lui réponds sur le même ton. Puis, après avoir vérifié d’un rapide coup d’œil que les autres dorment encore, je l’embrasse doucement. Elle pose sa main sur ma nuque, m’attire vers elle et approfondit le baiser. J’en gémis de bonheur. Lorsque nous nous séparons, je me lève et l’entraîne silencieusement vers l’arrière du chariot. Nous soulevons légèrement la bâche et regardons dehors. Le chariot suit un chemin qui longe la mer. Une odeur de sel flotte dans l’air, l’océan brille sous les rayons du soleil levant. Je trouve ce spectacle aussi magnifique que la jeune femme à mes côtés. Je me penche vers elle et je chuchote à son oreille :

-« Hier, tu as dit que tu m’aimais. »

Elle acquiesce avec un regard presque timide. Je caresse le contour de son visage du bout de l’index.

-« Je t’aime aussi » 

Elle passe ses bras autour de moi et me serre contre elle. Je regarde encore une fois à l’extérieur du chariot, c’est ma liberté que je vois. Je réalise enfin complètement ce qui m’arrive : Je suis libre, je suis amoureuse. Ma vie sera très belle !