Retour dans le passé.

de Fingersmith

 

 

traduction de Kaktus

 

Synopsis

Abbie Jameson a besoin d’échapper à sa vie d’écrivain sans inspiration et à son mariage sans amour. Elle se retire dans le Yorkshire pour tenter de comprendre son moi véritable. Mais le « moi » qu’elle va trouver n’est pas ce à quoi elle s’attendait. Seule la sombre et énigmatique Kate Thomas peut l’aider à découvrir la vérité.

 

Malgré les éléments surnaturels de cette histoire, elle parle en fin de compte surtout d’amour, de découverte de soi et du fait que parfois tout ce que l’on a à faire, c’est … croire.

 

 

Avertissements

Ceci est ma deuxième Uber. Le ‘soyez indulgents avec moi’ est donc toujours de mise. Les personnages ressemblent à un couple de femmes issu d’une série télé très connue, MAIS elles m’appartiennent … quand même. J’en profite pour remercier tous ces auteurs fantastiques qui ont empli ma tête d’images et de fabuleux récits depuis tout ce temps. Avec mon histoire, j’espère vous donner au moins le millionième du plaisir que ces auteurs m’ont procuré.

 

Le cimetière de Lister Lane existe, mais il n’est plus utilisé.

 

Langage

De l’anglais encore ! Pas autant de jurons que dans « Hearts and Flowers Border » (NDLT : la première histoire de Fingersmith) mais pas mal de langage cru. Je n’ai pas pu faire autrement, désolée.

 

Violence

Certaines scènes sont un peu intenses, mais rien de sanglant ou horrible, je suis trop chochotte pour ça. J’ai plutôt insisté sur le côté flippant.

 

Sexe

C’est une invitation ? Ok, alors… Cette histoire contient des scènes très graphiques entre deux délicieuses jeunes femmes. Alors si vous n’avez pas l’âge légal pour lire ce genre de « cochonneries », ou si vous vivez dans un endroit où c’est illégal… je suis désolée pour vous. Attendez d’être un peu plus âgé, ou quittez cette page, ou les deux. Vous êtes prévenus, il y a des passages très… Mais je ne les ai pas écrits sans raison.

 

Cette histoire se situe prioritairement dans le Nord de l’Angleterre (Yorkshire), mais aussi dans le Norfolk et à Londres. Si vous y trouvez des fautes d’orthographe, mettez-les sur le compte des trois choses qui suivent. Premièrement, je suis anglaise. Deuxièmement, je ne suis pas douée en orthographe. Troisièmement, je suis très paresseuse (et ma grammaire…euh… n’en parlons pas.)

 

Cette histoire est différente de Hearts and Flowers, et vous trouverez peut-être le début un peu rigide, mais ça ne durera pas. J’ai voulu que le style reflète bien la narratrice. S’il vous plaît, faites-moi savoir ce que vous pensez de cette histoire… essayez de ne pas être trop durs, car je suis quelqu’un de réellement sensible et je pleurerai sans doute pendant des semaines, voire même des mois.

 

Remerciements

Je cite un grand nombre de personnes – Joss Stone, The Cure, Sappho, et

la Déesse

en personne, Melissa Etheridge. Toutes les citations musicales sont retranscrites sans la permission des artistes – je n’ai pas pu retrouver Sappho. Ce n’est pas une tentative de plagiat, juste un hommage à leurs mots talentueux.

 

Dédicace

Cette histoire est dédicacée à l’amour de ma vie. Merci pour tout, et en particulier pour m’écouter, encore et encore. Tu mérites une médaille ! Ainsi que mes petits compagnons à poils, les Border Terriers de l’enfer.

 

Remerciements spéciaux

A toutes les personnes qui m’ont envoyé des commentaires fantastiques au sujet de mon autre histoire. Un énorme merci et un gros câlin aussi à Poppet – tu es une étoile, qui n’a cessé de m’encourager, et tu as des goûts musicaux fantastiques !

 

 

 

Prologue

 

Parfois… l’incroyable est possible.

 

Parfois… vous devez remettre en question votre santé mentale.

 

Parfois… la seule explication raisonnable est que cela se passe tout simplement… parfois.

 

 

 

Mais viens avec moi,

Si jamais d’autres fois

En percevant ma voix,

Tu m’écoutas

Alors viens avec moi

Une fois encore

Et libère-moi de mon agonie.

 

A Aphrodite

Sappho 630 avant JC

 

 

 

Première partie

 

 

Chapitre 1

 

Mes yeux s’ouvrirent brusquement… le cœur battant… la sueur collant à ma peau.

 

Qu’est-ce que c’était que ce truc ?

 

L’obscurité de la chambre noyait ma vision – mon cœur battait si fort dans ma poitrine que je n’entendais rien d’autre. Ma bouche était sèche et mon corps recouvert de chair de poule. La seule chose que je percevais, c’était une odeur.

 

De la lavande.

 

Si nette. Si… puissante.

 

Elle m’enveloppait comme de la brume. Je ne m’étais jamais parfumée avec de la lavande, pas mon genre. Mais cela semblait si familier… réconfortant même.

 

Je me forçai à respirer calmement. En prenant de profondes inspirations, gardant l’air dans mes poumons avant de l’expulser dans la nuit fraîche. Mon cœur retrouva lentement son rythme normal tandis que mes yeux s’habituaient à l’obscurité.

 

Il n’y avait rien ici.

 

Mais je savais que quelqu’un m’observait.

 

Et puis je l’entendis. Tout près. Une voix si douce qu’elle me donna envie de pleurer.

 

« Reviens vers moi. »

 

Honnêtement, je ne peux vous dire si c’était réel, un rêve ou le résultat de mon imagination.

 

Ce dont je me souviens ensuite, c’est de m’être réveillée sur le sol de ma chambre ; les couvertures enchevêtrées autour de mes jambes en clignant des yeux face aux rayons de lumière de ce début de matinée.

 

J’avais besoin d’aller voir ailleurs. De faire le point dans ma vie. J’étais stressée, manifestement. J’allais accepter la proposition de mon agent la veille. Si je partais ailleurs, peut-être que ces rêves et ces voix cesseraient.

 

Peut-être.

 

**********************

 

Deux jours plus tard, j’étais en route vers la retraite trouvée par les soins de la secrétaire de mon agent. Six mois de congé sabbatique pour tenter de retrouver ma créativité, exactement ce que le médecin avait lui aussi prescrit.

 

Ma vie était un véritable gâchis. Quatre ans de perdus dans un simulacre de mariage. Quatre ans d’indifférence et d’enfer – presque un paradoxe. Pete, mon mari, avait eu des difficultés à laisser sa queue dans son pantalon, et encore plus de difficultés à garder cela secret.

 

Je me fichais qu’il soit allé voir ailleurs, bien au contraire. Pendant ce temps au moins, il me laissait tranquille. Mais pas ses poings…

 

C’était en partie ma faute – pour avoir épousé un homme que je n’aimais pas. Le lui révéler ensuite, toutefois, était une erreur bien plus importante. Dès lors, la descente aux enfers s’était précipitée. La seule raison pour laquelle il ne désirait pas divorcer était que je n’avais de la valeur que mariée avec lui. Le contrat de mariage le spécifiait. Mais cela ne m’empêcha pas de demander moi-même le divorce.

 

J’avais écrit cinq romans à succès et ils continuaient de me procurer des royalties. Quel mâle digne de ce nom refuserait ça ? Mais le problème était que ma Muse m’avait fuie, l’encre avait séché et l’anxiété me gagnait. Pas seulement à cause de l’argent… J’aurais fait n’importe quoi pour échapper à ma vie. Même conduire pendant

200 miles

pour aller m’enfermer dans une maison au milieu de nulle part. Pendant 6 mois.

 

Si je désirais la solitude pour faire le point, c’était dans cet endroit que je la trouverais. Ils étaient très sélectifs et acceptaient peu de personnes en même temps.

Cela me convenait très bien. Le plus loin possible de ma vie actuelle.

 

Soudain, un tressaillement d’excitation me tordit l’estomac. Je ne sais pas pourquoi. J’eus la sensation que ce voyage allait changer ma vie.

Vers un mieux ? Je n’en étais pas si sûre.

Seul le temps me donnerait réponse.

 

**************

 

Chapitre deux

 

Le voyage se déroula sans accrocs. Enfin, plus ou moins.

 

La campagne remplaça les images grises de la ville. Les arbres au bord de la route, tels des sentinelles, marquaient résolument le trajet vers mon havre de paix. Les champs s’étendaient dans toutes les directions jusqu’à ce qu’apparaissent au loin de majestueuses collines.

 

Je m’étais arrêtée une seule fois pour faire le plein, me rafraîchir et contrôler ma route. L’homme à la station service resta d’abord sans voix quand je lui demandai la direction de

la Résidence

Forester.

Il sembla presque embarrassé quand il me demanda si c’est bien là que je voulais me rendre. Mon expression perplexe l’incita à continuer.

 

« Ce n’est pas un bon endroit. » prononça-t-il doucement, comme s’il avait peur d’être entendu.

 

« Eh bien, ça me convient très bien alors. » Je me tournai pour m’en aller. Une main ferme m’agrippa et je fis volte-face, prête à lui dire ses quatre vérités, jusqu’à ce que je voie son regard, empli de peur et d’inquiétude.

 

« Faites attention, ma p’tite dame. Il y a là-bas des choses inexplicables. »

 

« Comme quoi ? » Ma voix me parut froide et distante, comme si la question venait de quelqu’un d’autre.

 

« Des choses s’y passent. Des choses inexplicables. Cette maison est… pas comme elle paraît. Elle est cruelle… »

 

« Comment, pour l’amour du ciel, une maison pourrait être cruelle ? » Je rigolai, mais il conserva sa sombre expression. « Ok, je ferai attention. » Je secouai la tête, incrédule, laissant toutefois échapper un rire nerveux.

Je le laissai debout devant la station service, les épaules affaissées et un air indescriptible peint sur ses traits.

Pourtant, un pressentiment soudain me traversa. Qu’étais-je en train de faire ? Je faillis presque tourner la voiture pour rentrer à Londres. J’aurais dû faire face à ma vie. Nul besoin d’aller me réfugier dans les collines. J’aurais dû être là-bas au moment où mon avocat allait présenter les papiers du divorce à Pete.

 

« Qu’il aille se faire voir ! » grognai-je entre mes dents serrées. Il deviendrait encore plus mauvais quand il réaliserait que financièrement, je lui avais coupé les vivres et que les serrures de ma maison seraient changées dès aujourd’hui.

 

Un sourire étira mes lèvres. Il n’aurait aucun indice pour tenter de me retrouver.

 

Ma décision prise, j’accélérai et enclenchai l’autoradio. Joss Stone. Bon choix. J’augmentai le volume à fond et me mis à chanter.

 

I've got a right to be wrong I've been held down too long I've got to break free So I can finally breathe I've got a right to be wrong Got to sing my own song I might be singing out of key But it sure feels good to me I've got a right to be wrong

Je chantai faux… mais un sentiment de liberté m’enveloppa. Quoi que je puisse trouver dans cette maison, ce ne serait qu’une peccadille à côté de ce qui m’aurait attendu chez moi.

 

Je ne réalisais pas combien une personne pouvait se tromper.

 

*****************

 

 

 

Chapitre trois

 

Un portail en fer forgé se découpait dans le mur haut de presque

3 mètres

qui entourait la résidence. Je dus utiliser l’interphone pour pouvoir entrer. Dieu… cet endroit était immense. Je mis un long moment à tourner au milieu d’arbres sculpturaux avant d’apercevoir la maison. Mon cœur s’arrêta de battre, de peur ou de respect, je ne sais pas. Le bâtiment semblait sortir tout droit des pages d’un roman gothique ; un vrai rêve d’écrivain.

 

Le mur extérieur était constitué de briques rouges et seulement interrompu par intervalles de fenêtres à meneaux permettant de regarder sur la pelouse. Des tourelles se découpaient sur le ciel sombre, des oiseaux posés dessus comme un mauvais présage. Tout au sommet se dressait une sorte de donjon et j’aperçus quelque chose qui bougeait en équilibre sur le bord.

 

C’était une silhouette. Une silhouette solitaire.

 

J’écrasai les freins et bondis hors de ma voiture en criant : « Ne faites pas ça ! »

 

Je m’élançai en avant dans une course désordonnée et paniquée. Je criai à nouveau : « Ne sautez pas ! »

 

La silhouette redressa brusquement la tête. Je sentis qu’elle me scrutait avec intensité et qu’elle m’avait comme assimilée. Je me figeai sous ce regard. De longs cheveux noirs aile de corbeau flottaient librement dans la brise. C’était la seule chose qui bougeait là-haut. Nous nous fixâmes l’une l’autre, immobiles. Tous les bruits semblaient s’être tus. L’air était empli d’attente et mon sang s’était figé dans mes veines.

 

Le cri d’un oiseau brisa la magie de l’instant. La silhouette, qui je le savais maintenant, était féminine, passa une longue jambe par-dessus le vide et disparut.

 

Je repris ma respiration, je ne m’étais même pas aperçu que je l’avais retenue. Je me sentais faible, avec la nette impression que j’allais m’évanouir. Je m’accroupis et plaçai ma tête entre mes jambes, en prenant de profondes inspirations, attendant que mon corps cesse de trembler. Je ne savais pas si c’était la perspective de ce qui avait failli se passer ou le regard de désespoir absolu sur le visage de la femme qui avait provoqué en moi cette intense fragilité.

 

Peut-être ma faiblesse était-elle due à cette reconnaissance immédiate, cette connexion que j’avais ressentie. Peut-être était-ce la lueur d’espoir que j’avais vue se dessiner sur ces traits ciselés qui m’avait coupé le souffle. Ou peut-être était-ce juste la sensation de déjà vu qui m’avait assaillie.

 

Il fallait que je dorme. Mon imagination débordante, pourtant en sommeil ces derniers temps, se déchaînait soudain et j’avais besoin de repos avant de retrouver ma Muse.

*****************

 

Je me sentais complètement vidée et ne me rappelai même pas avoir parqué la voiture, ni avoir pris possession de la chambre que j’allais occuper pendant 6 mois. Le lit semblait incroyablement confortable et accueillant, et je me laissai tomber dessus et avaler par les couvertures.

 

Le lendemain matin, je me réveillai revigorée, affamée et quelque peu curieuse de découvrir les environs. Après m’être douchée et avoir englouti le petit déjeuner servi dans ma chambre, je décidai d’aller explorer les alentours.

 

La porte de ma chambre était en chêne massif mais elle s’ouvrit facilement et le couloir derrière était à la hauteur de mes espérances. Etroit, sombre et pourvu de tentures murales donnant à l’ambiance la même opulence que j’avais ressentie à l’extérieur.

 

Je flânai dans les corridors avec la sensation d’être observée, mais à chaque angle, je n’étais accueillie par rien d’autre que du vide. Une sorte de picotement naquit dans ma nuque et se propagea le long de ma colonne vertébrale. Je pressai le pas radicalement pour atteindre enfin le sommet de l’escalier principal où j’agrippai la rampe, découvrant un couple de clients traversant le hall plus bas.

 

Un petit rire m’échappa.

 

« Allez, Jameson, arrête de te faire peur. »

 

La femme de la réception était occupée à compulser des papiers, tout en faisant claquer sa langue avec agacement.

 

« Excusez-moi, » demandai-je avec hésitation, et je fus immédiatement rassurée par un regard aux yeux bruns chaleureux. « Serait-il possible de prendre tous mes repas dans ma chambre ? » Elle prit un air perplexe. « Abbie Jameson. Chambre 4 »

 

Un sourire apparut sur ses lèvres et elle me tendit la main. « C’est un plaisir de vous rencontrer enfin, Ms Jameson. Je suis une de vos grandes admiratrices. » Je serrai sa main et la laissai secouer la mienne avec force. « Je m’appelle Jenny. »

 

« Bonjour…et… euh… merci. C’est toujours un plaisir de rencontrer quelqu’un qui aime ce que je fais. » Je lui fis mon sourire de couverture de livre, puis retirai ma main.

 

« Pour vous dire la vérité, vos livres me terrifient. » Un grand sourire. « Vous avez une sacrée imagination, ou alors peut-être que vous avez vraiment vu toutes les choses que vous décrivez ? »

 

Je ris. « Non. Jamais. Et entre vous et moi, je ne crois pas vraiment au surnaturel. Quand vous êtes morts, vous êtes morts. »

 

« Mais vous êtes tellement convaincante !» s’exclama-t-elle. « Peut-être que votre séjour à la résidence Forester vous fera changer d’avis. Nous avons des fantômes ici. » Je la regardai, un scepticisme amusé peint sur mes traits. « Vous verrez. » répliqua-t-elle devant mon regard incrédule et mon sourcil levé caché sous ma frange.

 

« Je ne préfère pas. » Je ris à nouveau. « Quoi qu’il en soit, pour mes repas… »

 

« Certainement. Excusez mon manque de professionnalisme. » Elle parut embarrassée et je lui souris d’un air rassurant. « Vous pourrez prendre tous vos repas dans votre chambre, à moins que votre hôte souhaite la présence de tout le monde pour le dîner. »

 

« Cela arrive souvent ? » Je me sentis quelque peu oppressée par cette demande.

 

« Non, c’est plutôt rare. Mais elle insiste alors pour que tout le monde y assiste. »

 

« Elle ? » C’était sorti tout seul.

 

« Oui, Ms Thomas. C’est son portrait sur le mur. » Je me tournai pour faire face à des yeux bleus tristes et un visage aux traits ciselés entouré par une chevelure aile de corbeau. Elle était assise sur une chaise au dossier en cuir, les bras pliés sur ses genoux.

 

« Elle a l’air si triste. » murmurai-je. « Si belle mais pourtant si perdue. »

 

« Ms Thomas a enduré un bon nombre de tragédies personnelles. Ce portrait a été fait juste après son retour dans la maison il y a deux ans. »

 

J’étais fascinée par le portrait. Perdue dans l’expression de cette femme et absolument certaine que c’était la même que j’avais vue sur le donjon la veille.

 

Un raclement de gorge provenant de derrière moi interrompit ma rêverie et je me retournai pour faire face au regard inquiet de ‘Jenny, ma fan numéro un’. « Tout va bien, Ms Jameson ? »

 

Je hochai la tête, des images de Katy Bates dans Misery me traversant l’esprit. Je déglutis, ou devrais-je dire avalai doucement ma salive, en retournant mon attention sur les doux yeux bruns – non, elle ne ferait pas ça…

 

Je m’éclaircis la gorge. « Je pense que je vais aller explorer les alentours. » Je lui fis un clin d’œil avant de m’aventurer dehors.

 

Il faisait frais et les vestiges d’une brume matinale recouvraient le sol donnant à l’atmosphère un semblant d’incertitude et de mystère. Je pris une profonde inspiration et m’éloignai.

 

Marcher dans la brume provoque la sensation étrange d’entendre l’écho de vos pas, comme si quelqu’un vous suivait. Même si vous tentez de vous raisonner, un sentiment de peur finit par vous gagner. Les arbres paraissent distordus et déformés, prêts à capturer leurs victimes, comme les arbres dans Le magicien d’Oz, mais en plus cruels. Le moindre bruit se réverbérait dans l’air

 

Le gravier craquait sous mes chaussures, suggérant une armée en train d’attaquer.

 

Nous n’étions qu’en début d’automne mais les doigts de l’hiver avaient déjà touché le paysage, dénudant les arbres de leurs feuilles.

 

 

Avant même de m’en apercevoir, je me retrouvai au bord d’un lac. L’eau était calme, tous les bruits s’étaient tus quand je m’étais approchée. Un couple de canards se trouvait près de la rive mais ils se mirent à l’eau et s’éloignèrent rapidement de leur drôle de nage. Je souris. C’était la vie…

 

Je m’assis sur un banc près du bord et me perdis dans le paysage. Si seulement la vie était aussi simple que ceci. Je me sentais triste et blessée à la fois. Plus vite je ferais sortir ce salaud de ma vie, plus vite je pourrais recommencer à vivre. Ce n’était pas seulement le fait que Pete ne puisse contrôler ses poings, ou d’autres parties de son corps, c’était la solitude que je ressentais dans notre mariage … ou l’apathie dans laquelle il m’avait plongée.

 

Je laissai échapper un soupir. Avec un peu de chance, tout serait terminé quand je ressortirais de ma retraite.

 

Je m’appuyai contre le banc, laissant reposer mes bras sur le dossier. Un bruit sur ma gauche m’avertit de la présence de quelqu’un d’autre. Mes yeux fouillèrent le brouillard et se posèrent sur une grande et sombre silhouette debout sur la rive. De longs cheveux noirs entouraient le magnifique visage qui fixait le vide.

 

« Bonjour. » lançai-je, désirant entrer en contact avec mon hôtesse. C’était comme si j’avais besoin de la voir sourire, besoin de lui faire perdre son air désespéré.

 

Elle tourna son visage vers moi, ses yeux s’écarquillant, semblant me reconnaître. « Toi ? » Sa voix se cassa.

 

« Oui, moi. » Pas une autre fan tout de même ? J’avais assez la grosse tête comme ça.

 

« Tu es revenue. »

 

Je la regardai d’un air perdu. « Comment pourrais-je être revenue ? Je ne suis jamais venue ici. » La confusion dans ma voix était évidente. Mais je ne m’attendais pas à la voir tourner les talons et s’enfuir en courant comme si tous les chiens de l’enfer étaient à ses trousses.

 

Cet endroit était étrange. Cette femme était étrange. C’était très grossier de s’en aller ainsi. Elle devait être du type excentrique.

 

Je me redressai et frottai l’humidité déposée sur mon jean avant de me diriger vers la résidence. L’image de ses yeux bleus était restée imprimée dans mon esprit. Pourquoi étais-je soudain obnubilée par des yeux bleus ?

 

Allez comprendre.

 

**********

Deux semaines passèrent et je n’avais pas écrit un seul mot- du moins rien de publiable et rien que vous auriez pu dire en face de votre mère. L’écran blanc de mon ordinateur m’accueillait chaque matin et je le quittais dans le même état chaque soir.

 

Parfois, je me promenais simplement dans les couloirs cherchant l’inspiration, d’autres fois, je me perdais dans les eaux claires du lac ou alors je faisais la conversation aux canards qui semblaient bien plus intéressés par le pain sec dans mes mains.

 

Ce n’est qu’en début de soirée, le quinzième jour, que je l’entendis pour la première fois. J’étais assise face à mon écran blanc habituel quand j’entendis des sanglots. Ils provenaient de l’extérieur de ma chambre. J’essayai de les ignorer mais j’étais piquée par la curiosité.

 

J’ouvris la porte et scrutai le couloir. Vide. Mais les sanglots étaient toujours audibles. Je m’avançai, fermant la porte sans bruit derrière moi et me dirigeai vers le son. Il semblait se trouver juste devant moi et se faisait de plus en plus fort.

 

J’accélérai le pas.

 

Au moment où je passais l’angle du couloir, je vis une porte entrebâillée. Je m’avançai et aperçus un escalier de pierre. Je l’admets, j’étais effrayée. Ce passage avait l’air dangereux et j’étais pratiquement sûre qu’il n’était pas prévu pour les résidents.

 

J’étais prête à tourner les talons quand une voix de femme se fit entendre ; tellement emplie de douleur que je ne pouvais pas résister au besoin de la réconforter.’ Pourquoi as-tu fait ça ?’

Quoi donc ? Et qui parlait ainsi ? Les sanglots devinrent presque des cris et je compris que je devais faire quelque chose.

 

En agrippant la rampe, je pris mon courage à deux mains et commençai à grimper l’escalier. Je ne savais pas qui j’allais rencontrer, mais en ce moment, ce qui pouvait m’arriver m’était bien égal.

 

De l’air froid glissa sur mon visage tandis que j’approchai du sommet des marches, et j’eus la sensation d’un événement imminent. Je sais, un cliché.

 

La porte, au sommet, était entrouverte et je pouvais voir le ciel sombre dans l’entrebâillement. Bien, cet escalier m’amenait donc sur le toit.

 

Les sanglots étaient plus proches, et j’eus à nouveau une vive sensation de déjà vu. Je poussai la porte et pénétrai dans l’air nocturne. Mes yeux s’accoutumèrent rapidement à l’obscurité et je scrutai les alentours, cherchant la provenance des pleurs de la femme.

 

Je la trouvai près du mur, les mains cachant son visage. Elle ressemblait à mon hôtesse, mais avec un je ne sais quoi de légèrement différent. Peut-être était-ce la longue robe qu’elle portait ou ses cheveux relevés en un haut chignon sur sa tête.

 

« Ms Thomas ? » dis-je doucement. « Vous allez bien ? » Un visage empli de larmes me répondit. Ses yeux bleus trahissaient sa douleur. Elle se figea.

 

« Pourquoi, Vivian ? » Elle sanglota en tendant une main vers moi. « Pourquoi lui ? »

 

Je la fixai, mais elle semblait perdue.

Je reculai en levant les mains devant moi. « Vivian ? Vous devez faire erreur, je suis Abbie Jameson… une de vos résidentes. »

 

« Tu me renies encore, alors ? » Puis elle se détourna et d’un mouvement vif, elle sauta dans le vide.

 

Je restai figée, attendant l’inévitable bruit sourd de son corps heurtant le sol. Mais rien ne vint.

 

Quand mon sang recommença à circuler dans mes veines, je me précipitai vers le bord du mur, regardant vers le sol, en étant sûre d’y découvrir une mare de sang.

 

Mais il n’y avait rien là en bas. Le sol était vierge. Pas de corps. Juste le gravier de l’allée.

 

Je me frottai les yeux, incrédule. J’avais pourtant vu mon hôtesse se jeter dans le vide, exactement comme elle avait menacé de le faire quand je venais d’arriver. Mais il n’y avait rien là en bas.

 

J’eus un haut-le-cœur et mon estomac se débarrassa du repas précédent. A plusieurs reprises. Je m’affaissai contre le mur, le corps couvert de transpiration. Bon sang, que se passait-il ici ? Je passai une main dans mes cheveux humides de sueur et m’accordai quelques minutes de répit afin de me remettre de mes émotions. Je tremblais et mes dents commençaient à claquer.

 

« Vous allez bien ? » Une voix chaude, si familière. Je fermai les yeux, cherchant où je l’avais déjà entendue. Elle se cachait derrière tous mes autres souvenirs et je ne parvenais pas à l’atteindre.

 

Je sentis quelqu’un qui s’agenouillait près de moi. « Ms Jameson ? » J’ouvris les yeux et fus capturée par un intense regard bleu. « Ça va ? »

 

« Vous êtes en vie ? » balbutiai-je. Un masque de confusion se peignit sur ses traits. « Je viens de vous voir sauter dans le vide… »

 

Elle se releva rapidement, frottant ses mains sur son jean. « Désolée de vous décevoir, mais je suis toujours ici. »

 

« Mais, je… »

 

« Je vais vous ramener à votre chambre. » Le visage dépourvu de toute émotion, elle me tendit la main. Quand mes doigts touchèrent les siens, une décharge envahit mon bras puis tout mon corps.

 

Je suis sûre qu’elle l’avait sentie aussi même si elle arborait toujours un air nonchalant. Elle m’aida à me redresser et je sentis ma main se mouler à la sienne. Je pus sentir sa peau, l’odeur de ses cheveux. Je pus sentir son souffle léger contre mon visage.

 

Je me rejetai en arrière comme si j’avais été piquée. Je n’avais jamais expérimenté ceci avant, et pour dire la vérité, j’étais un peu effrayée. C’était comme si je l’avais fait un millier de fois avant, pourtant cela semblait si nouveau.

 

« Je peux retrouver mon chemin toute seule, Ms Thomas. » Puis je me détournai pour retourner à ma chambre, tout en me maudissant d’avoir été aussi impolie.

 

Qu’est-ce qui m’était arrivé ? Avais-je tout simplement rêvé ? Je savais que j’étais écrivain, mais ce qui venait de se passer était trop réel même pour moi et mon imagination.

 

Je devais couver quelque chose. Je me sentais même un peu fiévreuse. Ce devait être tous les événements récents – le divorce, la vision de mon hôtesse se tenant sur ce mur le premier jour, et l’urgence et l’anxiété ressentie en ne réussissant pas à écrire.

 

Je pris la décision de faire la seule chose que peut faire une femme dans mon état. Prendre un long bain, boire un chocolat chaud et me coucher tôt. Les choses seraient plus claires au matin.

 

Non ?

 

************

 

Quelque chose me réveilla au milieu de la nuit. Je ne pourrais vous dire quoi exactement, mais je savais que ce n’était pas bon. Je restai couchée, serrant fermement les couvertures au-dessous de mon menton, exactement comme dans un de ces vieux films noirs blancs. Je gardai obstinément les yeux fermés et respirai bruyamment.

 

Mon ouie toujours aussi affûtée repéra quelque chose dans le coin de la chambre. Comme un glissement. J’étais presque trop effrayée pour regarder. Presque…

 

Je tournai la tête en direction du bruit étouffé et fixai les ombres dans le coin.

 

« Qui est là ? » Ma voix paraissait beaucoup plus courageuse que je ne l’étais. Le glissement stoppa brièvement, comme si quelqu’un envisageait de me répondre. Puis cela recommença, mais cette fois-ci, en se rapprochant de mon lit.

 

Instinctivement, je relevai mes jambes contre ma poitrine, croyant que cela me sauverait. Je ne pouvais toujours rien voir, juste une colonne d’ombre se dirigeant lentement vers le pied de mon lit. Je sentis soudain la couverture bouger quand quelque chose l’effleura. De la sueur recouvrait ma lèvre inférieure et si j’avais été capable de crier, je l’aurais fait sans discontinuer.

 

Mais je ne pouvais pas. Ma bouche était sèche et j’étais trop effrayée pour songer à avaler ma salive. La température de la pièce avait radicalement chuté et je voyais les petits nuages d’air qui s’échappaient de ma bouche.

 

Mes yeux étaient fixés sur la silhouette, traquant chacun de ses mouvements. Pile en son centre apparut une sphère lumineuse qui plana dans l’obscurité avant de venir se placer au pied mon lit durant un moment interminable. Elle sembla réfléchir avant de bouger à nouveau en direction de ma forme recroquevillée. Elle s’arrêta quand elle atteignit mes pieds. Je sentis le froid qui en émanait, et qui raidit mes orteils par sa seule présence.

 

Sous mes yeux, la sphère sembla se transformer en quelque chose ressemblant à une main. Une main d’homme épaisse et lourde. Je clignai rapidement des yeux espérant que cette image ne soit qu’un simple rêve. Mais non… la main resta là, ses doigts tremblants.

 

Elle était noire et sinistre. Il y avait de la malveillance dans cette main et je savais, avec certitude, qu’elle avait fait souffrir des gens à un moment ou à un autre. Morte ou vivante. Une onde de peur parcourut toute ma colonne vertébrale et ma gorge se serra. Je ne la quittai pas des yeux et je la vis se retransformer en une sphère.

 

Elle se dirigea soudain vivement vers mon pc, qui trônait dans un coin de la chambre, près de la fenêtre. A mon grand étonnement, l’écran de veille disparut et j’entendis le son bien reconnaissable du clavier. Je vis apparaître un mot sur l’écran mais ne fus pas capable de le lire.

 

Puis aussi vite que cela était apparu, il n’y eut plus rien. Je sentis que ça avait disparu, car la température de la pièce commença à remonter et ma respiration redevint invisible.

 

Je restai allongée sans bouger pendant ce qui sembla une éternité avant de trouver le courage d’aller voir le message sur l’écran. Lentement, je repoussai les couvertures et posai avec précaution mes pieds nus sur le sol. Mes jambes tremblaient et je n’étais pas sûre qu’elles puissent me porter jusque là. J’inspirai profondément.

 

Je m’approchai du pc, la peur au ventre. Je ne savais pas à quoi m’attendre et cela rendait la situation encore pire. Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration.

 

Putain.

 

Le cri s’échappa de mes poumons et je me précipitai vers la porte, l’envoyai valser et m’engageai dans le couloir comme si j’avais le diable à mes trousses. A moitié morte de peur, je ne savais pas où j’allais, jusqu’à ce que des bras puissants me saisissent. Je me retrouvai serrée contre un corps ferme.

 

Je me débattis pour m’échapper, mais l’étreinte était trop forte, presque étouffante.

Je m’évanouis.

 

******************