Chapitre quatre

 

Quand je revins à moi, je fus accueillie par un regard bleu inquiet. Je me trouvais dans un lit et une chambre étrangère.

 

« Où suis-je ? »

 

« Chhhh… Vous êtes en sécurité. » La voix était si réconfortante, si douce, que je m’apaisai tout de suite. « Tenez… Buvez ceci. » Elle me tendit un verre de lait. « C’est chaud et ça vous aidera à dormir. »

 

Je saisis le verre et amenai le breuvage à mes lèvres, prenant de petites gorgées à la fois.

 

« Je vous ai trouvée en train de courir dans le couloir. Vous hurliez. Quand j’ai tenté de vous arrêter, vous vous êtes évanouie. » A nouveau, son regard se voila d’inquiétude. « Alors je vous ai emmenée jusqu’à ma chambre. » Un sourire triste apparut sur ses lèvres. J’eus envie de les caresser. Attendez. Les caresser ? Qu’est-ce qui me prenait ?

 

Je secouai la tête, pour éclaircir mes idées et effacer l’image.

 

« Vous voulez bien me dire ce qui s’est passé ? »

 

Je secouai à nouveau la tête. « Pas ce soir. Je me sens si fatiguée. » Je baillai et lui tendis le verre. Je me sentais engourdie, comme si j’avais été droguée.

 

« Quels magnifiques yeux. » fut la dernière pensée cohérente que j’eus avant de plonger dans un profond sommeil.

 

*******************

 

Le lendemain, je me réveillai avec les idées brumeuses concernant les événements de la veille. Je n’étais pas très sûre de savoir dans quel lit je me trouvais et j’étais plus concernée encore par mon sérieux mal de tête.

 

J’inspectai la pièce à la recherche d’indices pouvant m’indiquer où j’étais. La chambre semblait plutôt froide en apparence. Pourtant des tentures multicolores pendaient contre les murs en lambris de chêne et la fenêtre occupait presque toute une paroi. Les rideaux étaient toujours tirés mais je pouvais deviner derrière eux la promesse d’un nouveau jour.

 

Je me recroquevillai sous les couvertures, retrouvant leur chaleur et prête à somnoler encore un peu quand j’entendis la porte s’ouvrir. Mes yeux s’écarquillèrent, le souvenir des événements de la veille remontant à la surface.

 

Une douce voix un peu rauque me rassura. « Bon. Vous êtes réveillée. »

 

Mon hôtesse se tenait devant la porte, vêtue d’un pantalon de jogging et d’un t-shirt. En équilibre précaire sur son bras gauche, elle portait un plateau d’où émanaient de délicieuses odeurs. « J’ai pensé que vous auriez faim. » Elle claqua la porte derrière elle et s’avança vers moi.

 

Je serrai les couvertures contre ma poitrine. Je ne sais pas pourquoi, un geste instinctif. Ses yeux se plissèrent quand elle vit mon mouvement et elle s’arrêta, hésitante. Je me sentis stupide, et je rejetai les couvertures, révélant mon pyjama couvert de minuscules petits cochons.

 

« Très joli. » me taquina-t-elle, ses sourcils levés dans une mimique moqueuse. La glace était définitivement rompue et je lui souris.

 « Une fille doit faire ce qu’il faut pour arriver à ses fins. »

Je levai les bras pour saisir le plateau, mon estomac se réveillant soudainement et criant famine.

 

Après avoir dévoré mon petit déjeuner, tout en discutant entre les bouchées, je me sentis requinquée et prête pour l’action. C’est drôle comme la lumière du jour peut changer votre perspective des choses. Je ne laissai aucune chance à mon hôtesse de pouvoir placer un mot, mais elle m’écoutait comme si m’entendre parler des canards ou de mon manque d’inspiration l’intéressait au plus haut point.

 

Je n’étais pas nerveuse. Non. Je voulais juste la garder avec moi aussi longtemps que possible, jusqu’à ce que j’aie enfin le courage de lui poser des questions sur ce qui s’était passé la nuit dernière.

 

« J’ai pris la liberté de vous ramener des vêtements depuis votre chambre. » Elle semblait presque embarrassée. « Vous… vous pouvez utiliser ma salle de bains si vous voulez. »

 

« Merci. » Elle se leva. « Euh… Kate ? » Elle se retourna pour me regarder. « Est-ce que je pourrais vous parler après ma douche ? » Je lus de la confusion sur ses traits. « Au sujet de hier soir… » La confusion disparut et je vis son visage disparaître derrière un masque comme si elle bloquait ses émotions. « Je n’arrive pas à me souvenir exactement… J’ai besoin… de réponses. » Ma voix sembla s’éteindre sur la fin, les mots restant suspendus en l’air.

 

« Bien sûr. » Un sourire. « Je vais chercher du café. » Sur ces mots, elle quitta la pièce me laissant en train de fixer la porte.

 

****************

 

 

J’étais sous la douche, le jet d’eau chaude me procurant l’impression de rejoindre le monde des vivants, quand j’entendis la porte de la salle de bains s’ouvrir. De l’air froid passa sur mes jambes et je sentis y naître une légère chair de poule.

 

« Kate ? » Pas de réponse. « Kate… c’est vous ? » Toujours rien.

 

J’ouvris la porte coulissante et jetai un œil à l’extérieur. La pièce était emplie de buée et j’aperçus quelqu’un dans le coin près du lavabo. « Je peux vous aider ? » Ma voix était glacée. Qui était-ce, bon sang ? Mes yeux tombèrent sur une pile de serviettes éponge blanches posées sur un tabouret près de la douche. La femme de chambre. Les battements de mon cœur ralentirent considérablement.

 

Un grattement me parvint du coin où elle se tenait et je me retournai vers elle pour lui dire qu’elle pouvait me laisser. Mais elle n’était plus là. Pourtant je ne l’avais pas entendu partir, ni fermer la porte. Elle ne pouvait pas avoir disparu en si peu de temps.

 

Bizarre.

 

Je me penchai pour fermer l’eau et sortis de la douche. Puis je saisis une des grandes serviettes et commençai à me sécher vigoureusement. La buée dans la salle de bains commençait à se dissiper, me permettant de distinguer plus clairement les choses.

 

Je tournai mon regard vers le coin de la pièce où s’était trouvée la femme de chambre quelques minutes plus tôt. Un miroir recouvert de condensation était accroché au-dessus du lavabo. Mais il n’était pas totalement embué… Quelque chose était inscrit dessus.

 

Piquée par la curiosité, je m’approchai, tout en m’entourant de ma serviette.

 

Un mot ornait le miroir. Un seul mot.

 

Putain.

 

Je criai, juste avant que ma tête ne heurte le carrelage froid et humide. Je ressentis une forte douleur sur la tempe et un liquide chaud commença à s’écouler sur le côté de mon visage. Je sus que j’allais à nouveau m’évanouir… ce qui ne m’était encore jamais arrivé avant la veille.

 

Tout devint noir, mais j’étais encore à demi consciente, assez pour voir la porte de la salle de bains s’ouvrir violemment et quelqu’un venir s’agenouiller près de moi. Des mains solides me saisirent aux épaules et me placèrent en position assise. Mon corps se retrouva entouré par deux bras puissants et je sentis un souffle chaud passer sur mon visage. « Abbie ? Abbie ? Je suis là. » L’inquiétude était évidente dans la voix de Kate alors qu’elle se mettait à me bercer doucement.

 

Et une fois de plus… tout devint noir.

 

*****************

 

Je revins à moi avec un terrible mal de tête et deux paires d’yeux inquiets fixés sur moi. Des bleus et des gris. Ces derniers étaient cachés derrière de petites lunettes noires et m’observaient avec attention.

 

« Miss Jameson ? Savez-vous où vous êtes ? » Une voix d’homme flottait au-dessus de moi alors que je regardais partout dans la pièce avec confusion. Une main fraîche se posa sur mon bras et je sursautai, effrayée par le contact soudain. « Vous avez mal quelque part ? »

 

Dieu oui. J’avais l’impression que ma tête était passée sous un rouleau compresseur et je sentais mon estomac prêt à se rebeller. « Ma tête… » Je levai une main hésitante et la posai sur ma tempe, tressaillant en y touchant le sang coagulé.

 

« Vous avez eu un accident. Je suis le Dr Robins. » Je le regardai. « Je suis un résident. Ms Thomas m’a appelé dès qu’elle vous a trouvée. »

 

Je regardai mon hôtesse dont le visage reflétait un mélange d’inquiétude et de peur.

 

« Comment suis-je arrivée dans ce lit ? »

 

Ils se regardèrent, un message silencieux passant entre eux. « Nous vous avons portée jusqu’ici dès que j’ai constaté que vous pouviez être transportée sans danger. » Il se rapprocha et toucha la plaie sur ma tempe. «  Vous aurez probablement besoin de quelques points. C’est mieux que ça soit douloureux, sinon j’aurais dû vous demander d’aller faire un scanner. »

 

Mon visage parla pour moi. « Pas de problème. » me calma-t-il. « Mais je veux que quelqu’un garde un œil sur vous dans les prochaines 24 heures au cas où vous montreriez les symptômes d’une commotion… » Ses paroles s’adressaient clairement à notre hôtesse qui acquiesça avec force. « Pourriez-vous nous amener de l’eau chaude, des serviettes propres et quelque chose à boire ? »

 

Kate approuva à nouveau. Je commençais à croire qu’elle avait perdu l’usage de la parole jusqu’à ce qu’elle se retourne sur le seuil de la porte et me regarde droit dans les yeux. « Je suis tellement désolée. » Puis elle sortit.

 

Désolée ? Pour quelle raison ?

 

Le docteur Robins se mit à farfouiller dans sa serviette à la recherche de son kit de suture et de gaze antiseptique, et j’en profitai pour réfléchir à ce qui venait de se passer.

 

Ce qui s’était vraiment passé ?

 

Mon estomac débuta une nouvelle danse quand je me remémorai la silhouette puis le message sur le miroir. Avais-je perdu la raison ? L’esprit ?

 

Est-ce quelqu’un s’amusait avec moi ? Et si oui, pourquoi ?

 

La porte de la chambre s’ouvrit et Kate revint portant un récipient d’eau chaude et une pile de serviettes blanches. « Le thé va arriver. » Un sourire timide se dessina sur ses lèvres lorsqu’elle me regarda. Je lui retournai le sourire et elle se détendit visiblement.

 

Trente minutes plus tard, ma plaie était suturée et propre et je me reposai, installée contre une pile de coussins en sirotant une tasse de thé chaud. Le docteur était parti, après avoir laissé une ordonnance pour des antidouleurs et des somnifères. Il m’avait conseillé de ne pas prendre de somnifères cette nuit, avant d’être sûr que je n’avais pas de commotion et m’avait laissé deux antidouleurs.

 

La tension dans la chambre s’était accrue lentement et je commençais à me sentir mal à l’aise quand Kate vint finalement s’asseoir sur la chaise près du lit.

 

Enfin. « J’ai pris la liberté d’amener vos affaires dans la chambre voisine. » Elle toussota. « Cette pièce fait partie de mes appartements, mais j’ai pensé… » Je la regardai, interrogative. « J’ai pensé que ce serait mieux… en attendant… euh… que vous soyez remise. »

 

Je la fixai pendant un long moment. Finalement, je baissai les yeux et approuvai. « Bonne idée. » Je laissai échapper un profond soupir. « Je ne m’imaginais pas vraiment retourner dans cette chambre, de toute manière. »

 

« Tant mieux, alors. » Un sourire éclaira ses traits.

 

C’est étonnant comme un sourire peut changer totalement l’apparence d’une personne. Chaque fois que j’avais vu mon hôtesse, elle paraissait maussade et renfermée, sa personnalité semblant noyée dans une obscurité qui la faisait suffoquer.

 

Je baillai – bruyamment. « Bon… Je ferais mieux de vous laisser vous reposer. Je serai dans la salle à manger, juste derrière cette porte. » Elle désigna le fond de la chambre. « Si vous avez besoin de quelque chose, appelez. »

 

Une fois qu’elle eut disparu, je me laissai aller contre les oreillers et fixai le plafond, la tête envahie de pensées multiples. Les antidouleurs commençaient à faire effet et je sentais le sommeil me gagner. Un autre bâillement. Je me laissai aller.

 

***************

 

Chapitre cinq

 

Je me trouvais dans une grande salle où résonnait de la musique, déformée et éthérée. Des couples en habits de soirée glissaient sur le parquet luxueux. Je reconnus une sorte de valse, mais je me sentais désorientée.

 

Tous les visages étaient tournés vers moi. Des visages distordus… aux regards malveillants. Je pouvais les sentir rire… malicieusement.

 

La panique envahit ma poitrine et je voulus m’échapper. Je n’appartenais pas à cet endroit.

 

Une main agrippa mon bras et me tira en arrière. Je me tournai pour trouver une paire d’yeux bleus froids plongés dans les miens. Le visage était dur et cruel, auréolé de cheveux sombres, ses traits rehaussés par une moustache parfaitement bien entretenue.

 

Ses doigts serraient le haut de mon bras et je me sentis prisonnière de cet homme. Il me poussa brutalement et ses yeux me forcèrent à regarder à nouveau vers les gens. Je sus que j’avais ma part à jouer moi aussi, même si je ne le voulais pas.

 

Mon regard parcourut la salle de bal. La musique avait stoppé et la foule s’était écartée pour permettre l’entrée d’une silhouette solitaire se dirigeant vers le centre de la pièce.

 

La femme était grande, svelte et très belle. Ses cheveux noirs relevés en chignon exposaient sa nuque élégante. J’eus une soudaine envie de goûter sa peau et, bizarrement, cela ne me surprit pas. Elle s’avançait avec assurance vers l’endroit où je me tenais et mon cœur se mit à battre plus vite.

 

Ses yeux bleus ne quittèrent pas les miens tandis qu’elle s’approchait, et je sentis les doigts de l’homme se resserrer plus fort encore sur mon bras.

 

Elle stoppa près de moi, son regard rivé au mien. L’atmosphère de la pièce s’était figée, la foule se tenait sur le côté, les expressions malveillantes avaient disparu, remplacées par du vide, un espace vierge, là où auraient dû se trouver les traits de leur visage.

 

Elle leva une main vers moi, ferme et élégante. « Viens avec moi. » Sa demande brisa mon cœur et enflamma mon âme.

 

Je sentis un souffle chaud sur ma nuque et une main agrippa mon autre bras, comme un avertissement. Le regard de la femme cherchait le mien. « Viens avec moi. » Le désespoir dans son murmure était évident.

 

Un grognement derrière moi. « Putains ! » Je sentis le crachat frapper ma nuque et je sus ce que je devais faire. C’était la seule chose à faire.

 

« Je ne peux pas. » Ses yeux s’embuèrent de larmes prêtes à couler, témoignant de sa douleur. Mon cœur se brisa à nouveau.

 

« S’il te plaît ! » Elle le dit si bas que ce fut presque inaudible.

 

« Je ne peux pas. Tu dois comprendre… »

 

« Je ne comprends que trop bien. » Sa voix s’étrangla ; une larme solitaire coula sur sa joue. Puis elle se détourna et s’enfuit, fendant la foule qui s’était mis à rire et huer. La douleur dans ma poitrine explosa et je la sentis s’écouler comme le sang suintant d’une plaie ouverte.

 

« Attends ! Ne me quitte pas ! » Je tentai de la suivre mais l’homme m’agrippa plus fort.

 

« Non, tu restes. Même si tu es une abomination, tu es toujours ma femme. » Ses doigts écorchèrent mes bras et je sentis ma peau se déchirer.

 

« Non ! » Je hurlai encore et encore, essayant de m’arracher à son étreinte, envahie par la panique.

 

« Chhhhhuutt » Des bras solides m’entourèrent alors que je sanglotai, les larmes noyant mon visage. « Tout va bien… Je suis là. »

 

Je relevai la tête et mon regard fut capturé par de magnifiques yeux bleus, vibrant d’inquiétude.

 

« Tu es revenue. » sanglotai-je.

 

De la confusion passa sur les traits de ce visage superbe, rapidement masquée par un regain d’inquiétude.

 

« Vous avez rêvé. » chuchota-t-elle.

 

Je me réfugiai dans ses bras et recommençai à pleurer jusqu’à en perdre le souffle, hoquetant sous les sanglots.

Il fallut presque une éternité pour que je me calme et qu’elle relâche son étreinte. Sa chaleur et son réconfort me manquèrent immédiatement.

 

« Je vais faire apporter du lait chaud. Je reviens. » Elle se leva et se dirigea vers la porte. « C’étais seulement un mauvais rêve Abbie, probablement suite à votre chute. » J’approuvai de la tête, tentant de nous rassurer toutes les deux.

 

Il y avait un léger problème à son explication. J’avais des meurtrissures sur mes deux bras. Des meurtrissures ressemblant fortement à des marques de doigts.

 

Comment expliquer ça ?

 

*******************

 

Comme promis, mon hôtesse fut de retour en moins de cinq minutes, et dix minutes plus tard, je buvais mon lait chaud pendant qu’elle réarrangeait les couvertures sur le lit.

 

« Désolée de vous avoir réveillée. » marmonnai-je. Ses mains cessèrent de tapoter la couette. « Mais mon rêve… Il semblait si réel. Je… »

 

« Ne vous inquiétez pas. » Elle me sourit et ses yeux brillèrent. « Je ne dormais pas. Je lisais un roman de bas étage. » Un autre sourire.

 

Je lui souris en retour. « Pas un des miens, j’espère ? » Un petit rire doux lui échappa et je sentis un grand calme m’envahir.

 

Nous sentîmes toutes les deux l’atmosphère changer dans la pièce. Kate s’assit sur la chaise près du lit et commença à jouer avec l’ourlet de son pull.

 

« Vous voulez en parler ? » La question me surprit, même si je n’avais aucune raison d’être surprise.

 

« Euh… eh bien… Cela semble tellement ridicule maintenant que vous êtes là et que toutes les lumières sont allumées, et… » Mes épaules s’affaissèrent, je me sentis soudainement idiote.

 

« Parfois, il vaut mieux crever l’abcès tout de suite. Cela évite que tout vous éclate en pleine figure. »

Je ris, me sentant plus détendue. « Mais avant, je dois contrôler vos pupilles. » Je la regardai, interloquée. « Pour voir si tout est normal… A cause de la commotion. »

 

J’acquiesçai et me redressai sur le lit. Lentement, elle quitta sa chaise et s’approcha du lit. Elle sortit une petite lampe de sa poche. Je la regardai à nouveau avec surprise. « Un cadeau du docteur. » dit-elle avec un sourire. Elle saisit mon menton et releva ma tête pour m’ausculter.

 

Je sentis un courant passer entre nous et se répandre dans chaque parcelle de mon corps. Je me rejetai en arrière et remarquai la lueur de déception sur son visage. « Désolée… Ma tête est encore douloureuse. » Elle fit un signe de la tête, semblant se contenter de cette explication.

 

Que m’arrivait-il ? Je ne parvenais pas à expliquer la sensation qui m’avait envahie. L’électricité qui semblait circuler entre nous quand nous nous touchions… Comme si quelque chose s’était éveillé à l’intérieur de nous, très profondément.

 

Kate était occupée à diriger son nouveau jouet dans chacun de mes yeux, y cherchant la moindre anomalie, sa main tenant fermement ma mâchoire. Je restai là, sans bouger, comme un chien bien dressé, et comme un chien, j’avais juste l’envie de sauter sur ma maîtresse pour la couvrir de coups de langue, puis de passer le reste de l’après-midi à courir après ma queue.

 

Bizarre ?

 

Définitivement.

 

L’inspection de mes pupilles terminée, il était temps de narrer à mon hôtesse ce qui m’avait poussée à hurler dans la nuit.

 

Je tapotai le lit, l’invitant à s’asseoir près de moi, légèrement tournée afin de me faire face. Je lui parlai de la salle de bal et de l’homme étrange, puis de l’apparition de la grande jeune femme. Son visage se ferma à ce moment-là et je me sentis à nouveau désappointée.

 

Quand je lui racontai la partie où la femme me demandait de la suivre et où je refusai, Kate tressaillit et détourna le regard.

 

« Qu’y a-t-il, Kate ? » Je saisis son bras pour qu’elle me regarde. Elle sembla d’abord préférer le mur comme seul interlocuteur mais finalement ses yeux bleu pale croisèrent les miens. «  Je vous ai blessée ? » J’étais confuse et cela devait se voir dans mon regard.

 

« Non… Ce n’est rien… C’est juste…. Non, rien. »

 

« Cela doit être important si vous réagissez ainsi… Dites-moi. »

 

« Je ne peux pas. Pas encore. » Ses yeux, qui me semblaient si familiers, me demandaient de ne pas la forcer à parler. Je pris une profonde inspiration et baissai mon regard, la libérant d’une confession qu’elle ne voulait pas faire. Et d’où venait ce mot ? Confession ? Un mot inhabituel pour qualifier l’intrusion dans la tête de quelqu’un. « Je vous le promets Abbie. Je vous le dirai bientôt. »

 

J’acquiesçai de la tête. J’étais prête à attendre, en partie parce que je ne voulais pas mettre la pression sur Kate, mais aussi parce qu’une part de moi ne voulait pas réellement savoir.

 

Avec un grand soupir, j’en vins à la conclusion que je devais lui dire que quelque chose n’allait pas.

 

« Je pensais que c’était juste un rêve, mais les mains de l’homme étaient si fortes et serraient tellement mes bras… » Je me redressai et relevai les manches de mon pyjama, ce qui révéla les marques au dessus de mes coudes.

 

Elle laissa échapper un hoquet et saisit mes bras pour les approcher de son visage.

 

Elle eut un cri étouffé. « Oh, Abbie ! »

 

« Ce n’est rien. Je me les suis probablement faites moi-même. » Je haussai les épaules, presque convaincue par ma théorie. C’était de toute manière mieux que l’autre option. Je frottai la peau avant de la recouvrir à nouveau du pyjama en flanelle. Elle paraissait toujours angoissée. « Hé, ne vous inquiétez pas. Je marque très facilement. » Je lui souris, tentant de la réconforter.

 

Je posai une main sur son avant bras pour la rassurer. Sa peau était froide au toucher. « Vous frissonnez. Pourquoi ne pas vous mettre sous les couvertures. Il y a bien assez de place. »

 

Ses yeux bleus m’étudièrent avec intensité, puis avec un rapide hochement de tête, elle se glissa près de moi. Je remarquai qu’elle étouffait un bâillement. « Nous ferions mieux de dormir ou on ne sera bonnes à rien. »

 

Elle approuva et ferma les yeux.

 

Je restai immobile, réfléchissant à l’énigme qu’était Kate Thomas. Un étrange mélange. Une partie d’elle révélait force et confiance, et pourtant l’autre… semblait si vulnérable et triste. Je me demandais quelle histoire était la sienne.

 

Mes yeux se fermèrent et je sombrai dans un sommeil sans rêves. Je pense que ce fut ma meilleure nuit depuis des années.

 

***************

 

Chapitre six

 

Le lendemain matin, je me réveillai blottie contre mon hôtesse, ma tête confortablement installée sous son aisselle. J’entendais de légers ronflements et je réprimai un sourire en tentant de me dégager. Une main ferme me retint et me tira plus près jusqu’à ce que ma tête soit complètement bloquée. Je me sentis si bien et en sécurité que je fis ce que n’importe quelle femme aurait fait dans cette position.

 

Je me rendormis.

 

Je ne sais pas combien de temps je dormis mais quand je me réveillai, elle n’était plus là. Etrangement je me sentis plus seule à ce moment-là que je ne l’avais été dans toute ma vie.

 

Je me retournai pour regarder le plafond.

 

Que se passait-il ici ? J’étais stressée et j’avais déjà beaucoup à gérer avec mon divorce et ma panne d’inspiration, mais cela n’expliquait pas la moitié des choses qui s’étaient passées ici.

 

Notre cerveau peut parfois nous plonger dans un drôle d’état, mais ceci ? Je passai ma main sur les bleus que j’avais au bras. Comment cela avait-il pu arriver ? M’étais-je réellement fait ça moi-même ?

 

Bon… On parlait bien du phénomène des stigmates. Où était la différence ?

 

Mais pourquoi avais-je fait de tels rêves ? Pourquoi tout ce mystère ?

 

L’incident avec l’ordinateur ?

La panne d’inspiration. Définitivement.

 

La personne dans la salle de bains ?

Probablement la femme de ménage.

 

Mais l’inscription ?

Elle pouvait être là avant que je prenne ma douche et être apparue à cause de la buée.

 

Le rêve ?

Il y avait beaucoup de portraits dans cet endroit. Peut-être avais-je plongé dans un profond sommeil et mélangé la réalité et les fantasmes. Et je m’étais fait moi-même les meurtrissures sur mes bras sous le coup de la nervosité. Encore une fois

 

La femme qui s’était jetée du toit et dont je n’avais trouvé aucune trace du corps. Comment l’expliquer, cela ?

 

On frappa discrètement à la porte, ce qui me sortit de mes pensées. J’écartai mes cheveux ébouriffés de devant mes yeux et donnai la permission d’entrer à la personne derrière la porte. Mon espoir fut déçu quand je vis entrer la femme de chambre, portant un plateau où se trouvaient des toasts, de la confiture et une théière.

 

Mon estomac s’éveilla d’un coup et je repoussai mes couvertures pour accueillir la nourriture.

 

« Ce sera tout ? » La jeune femme paraissait nerveuse, comme si elle avait entendu parler de ce qui s’était passé la veille, ou peut-être se demandait-elle ce que je faisais dans la chambre de la propriétaire ?

 

« Oui, merci. » Je pris le plateau et me mis à dévorer mon petit déjeuner tardif. Il fallait que je me reprenne en main. Je ne pouvais pas rester toute la journée couchée dans le lit de Kate ; il fallait que je bouge.

 

Pourquoi diable avais-je envie de rester là où j’étais ? Je ne me rappelais pas d’avoir été à ce point perturbée, mais en même temps complètement à ma place. Ma vie était devenue un vrai paradoxe en peu de temps. Je savais que quelque chose clochait, pour preuves mes hallucinations et mes cauchemars.

 

Alors pourquoi rester ?

 

En premier lieu et le plus important : j’avais besoin de retrouver l’inspiration pour écrire. Je n’avais pas besoin d’argent, j’avais besoin de la satisfaction de savoir ce que je valais, et cela passait par l’écriture.

 

Mais il y avait plus que ça.

 

Tout ce dont j’avais été témoin, que ce soit dans mon sommeil ou éveillée, me disait d’être patiente. J’allais devoir aller jusqu’au bout du mystère qui hantait cet endroit et hantait aussi le regard de mon hôtesse.

 

Son regard.

 

Il me captivait. Je ne pouvais le nier. Elle était si belle, mais semblait si perdue. D’une étrange manière, j’avais l’impression d’être un indice dans sa vie.

 

Alors comment pouvais-je la laisser tomber ?

 

J’avais la sensation bizarre que je pouvais l’aider à retrouver quelque chose qui semblait irrémédiablement perdu pour elle.

 

Même si je savais que je pouvais probablement perdre mon esprit dans cette entreprise.

 

*******