Chapitre sept

 

La chambre rattachée à ses appartements était magnifique. On pouvait apercevoir la maison et les jardins à chaque fenêtre et je m’y sentis instantanément comme chez moi. Très bonne atmosphère pour écrire. Je pouvais sentir ma Muse s’éveiller.

 

Après avoir rangé toutes mes affaires et installé mon ordinateur, je m’effondrai dans le fauteuil, épuisée.

 

J’observai la pièce autour de moi, contente du résultat, tout en maugréant contre mon manque d’endurance. Ecrire ne musclait pas. Je me demandai si je n’allais pas descendre faire de la gym, ce que j’avais totalement négligé depuis mon arrivée ici.

 

Sur le lit, mes yeux tombèrent sur un petit objet brun posé sur la couette. Je plissai les yeux, et finalement, décidai de ‘bouger ma graisse’ pour aller voir de plus près.

 

C’était un livre. En touchant la couverture de cuir, je remarquai que rien n’y était inscrit. Je fronçai les sourcils et l’ouvris. Ce que j’y lus, écrit à la main, me fit écarquiller les yeux.

Katherine Thomas. Mon hôtese ? La confusion m’envahit. Pourquoi Kate m’aurait-elle laissé son journal intime ?

 

Intriguée, je tournai la page. 1917. 1917 ? Mais…

 

Je me laissai tomber sur le lit et tournai la page suivante. Peut-être était-ce le moyen que Kate avait trouvé pour m’expliquer ce qu’elle avait de la peine à dire à haute voix. Peut-être ce journal était-il la clef.

 

Je m’installai plus confortablement et commençai à lire.

 

12 mai 1917

 

Mon frère a finalement décidé de s’engager. Il a tenté d’éviter de le faire pendant trop longtemps. Les gens l’ont traité de poule mouillée, d’abord derrière son dos puis face à face. Edward, mon frère aîné, s’est engagé aussitôt la guerre déclarée. Alors que pour William, les trois courriers qu’il a reçus par la poste la semaine dernière l’ont tellement mis en rage qu’il s’est vengé sur Billy, le battant jusqu’à ce que le pauvre garçon puisse à peine tenir debout.

 

Il est parti pour Londres il y a une semaine. J’en suis très heureuse, et Dieu me pardonne, j’espère qu’il ne reviendra jamais.

 

Tous les domestiques avaient peur de lui et de ses poings. Mais son vice de coureur de jupon était encore pire. Deux très jeunes femmes ont dû partir dans des circonstances douteuses.

 

C’est une brute, pitoyable excuse pour un homme. Je me réjouis de vivre ici sans lui ; depuis que papa est mort et qu’Edward est parti, j’ai à peine quitté ma chambre.

 

Les pages suivantes étaient de la même veine, la jeune femme parlant de sa soudaine liberté retrouvée bien que la région soit préoccupée par la guerre.

 

Je baillai bruyamment et étirai mes jambes. J’avais besoin d’une promenade afin de remplir mes poumons d’air frais et faire le point de la situation.

 

Je songeai à demander à Kate si je pourrais utiliser la jeune femme du journal pour la base de mon nouveau roman. Son personnage était si fort qu’il me parlait à travers les pages et à travers le temps.

 

Et puis, cela me frappa.

 

Katherine Thomas. 1917. Les vêtements de l’époque et la coupe de cheveux me revinrent à l’esprit.

 

Il fallait que je sois sûre.

 

Je lançai le livre sur le lit et me précipitai dehors en direction de la réception. Je cherchai frénétiquement sur le mur jusqu’à ce que mes yeux se posent sur le portrait.

 

Des yeux bleus pâles, une chevelure aile de corbeau relevée dans un chignon, une gorge mince révélée par un col en dentelle blanche. Si belle : si triste.

 

Mes yeux se fixèrent sur la plaque de cuivre à la base du portrait : Katherine Thomas 1896 – 1919.

 

Mais cela ne se pouvait pas…

 

Pourtant, il n’y avait pas d’erreur. Ces traits ciselés, ce sourire pâle, le désespoir dans ces yeux captivants. Des yeux qui hantaient mes rêves et mes journées depuis mon arrivée ici il y avait trois semaines.

 

C’était elle.

 

Je titubai, relevant mes mains vers le portrait en croyant presque qu’en le touchant je la toucherais elle. Le cœur battant, je gardai mes yeux rivés sur les siens.

 

Je ne sais combien de temps je demeurai devant le tableau. Je ne sais pas combien de fois Jenny me parla, me demandant si j’allais bien. J’étais fascinée.

 

« Ms Jameson ? Abbie ? Tout va bien ? » Le contact de sa main me fit sursauter et j’allais me détourner quand quelque chose attira mon attention.

 

Dans sa main droite, à peine visible, la femme du portrait tenait fermement le petit journal en cuir que je venais de lire. Je fixai à nouveau son regard, à la recherche d’un signe.

 

Je ne sais pas si c’est un effet de mon imagination mais j’entendis soudain une voix, basse, douce, sensuelle, murmurer à mon oreille : je sentis même son souffle chatouiller ma nuque.

 

« Vivian. » Juste un mot, mais ce fut suffisant.

 

Je me retournai vivement, passai devant Jenny et me précipitai vers ma chambre.

 

Il fallait que je sache pourquoi j’étais reliée à cette femme ; pourquoi je ressentais un besoin brûlant de connaître quel rôle je jouais dans tout ceci, et le plus important, pourquoi j’étais attirée ainsi par mon hôtesse.

 

Je claquai la porte et me ruai vers le lit. Il n’y avait plus rien dessus.

 

Le journal devait être tombé. Je rejetai les couvertures. Rien.

 

Je fouillai la chambre pendant au moins trente minutes, avant de m’effondrer dans le fauteuil, vaincue.

 

Le journal avait disparu, sans laisser de trace. Kate devait l’avoir récupéré, pour une raison inconnue.

 

Pourquoi me l’aurait-elle donné si c’était pour le reprendre deux heures plus tard ? Qu’est-ce que cela signifiait ?

 

Alors que je m’interrogeais sur l’étrangeté de mon hôtesse, un petit coup sec frappé contre la porte interrompit mes réflexions.

 

« Oui ? »

 

La porte s’ouvrit lentement et laissa apparaître une Jenny à l’air inquiet.

 

« Désolée de vous déranger, Ms Jameson, mais j’ai un message. »

 

Surprise, j’écarquillai les yeux.

 

« Ms Thomas m’a demandé d’avertir tous les résidents. Elle donnera une réception ce soir et elle souhaite la présence de tout le monde. » Confuse, elle rajouta : « Désolée de ne pas avoir pu vous avertir avant, mais elle ne me l’a annoncé que ce matin quand elle est partie. »

 

« Elle n’est plus ici ? »

 

« Non… Elle a quitté la résidence ce matin à six heures trente pour se rendre à une réunion à Londres. Elle devrait être de retour avant sept heures ce soir. »

 

Mon expression devait parler pour moi. « Vous pouvez toujours prétendre un mal de tête, surtout après ce qui… »

 

Je l’interrompis. « Non, ça ira. A quelle heure ? »

 

Jenny me donna toutes les indications nécessaires, mais j’avoue que je n’y prêtai guère attention. Mon esprit était ailleurs – je me demandais comment Kate avait eu le temps de déposer le journal dans ma chambre. J’étais catégorique à ce sujet, le journal n’était pas sur le lit la première fois que j’étais entrée dans la pièce.

 

Et qui donc l’avait repris ?

 

Quelqu’un, ou quelque chose, se fichait de moi.

 

Et je n’aime pas qu’on se fiche de moi.

 

Une part de moi voulait croire que Kate n’avait rien à voir avec tout ça…mais qui donc aurait eu des motifs ou le besoin de me donner des indices pour ensuite me les reprendre ?

 

J’étais de plus en plus confuse. Pourquoi moi ? Et dans quel but ?

 

******************

A travers le brouillard de mon esprit, je me rappelai que Jenny avait mentionné une réception habillée. Je fouillai dans ma garde robe à la recherche de quelque chose d’approprié et y trouvai une robe longue noire, toute simple. Je ne me rappelais pas l’avoir mise dans mes valises. En fait, je ne me rappelais même pas l’avoir achetée.

 

Désorientée, je la décrochai du cintre et la tins contre moi. Elle était de ma taille et ma longueur.

 

Ce devait être la mienne.

 

En m’habillant, je ne songeai qu’au journal. Où était-il passé ? Quelqu’un était entré dans ma chambre et l’avait pris alors que j’étais à la réception devant les portraits des anciens propriétaires.

 

Et ce n’était pas Kate.

 

Je fis glisser ma tête dans la robe avec précaution pour éviter de gâcher la demi-heure que je venais de passer sur ma chevelure. Le tissu soyeux se colla à mon corps comme une seconde peau, suscitant presque du désir en moi. Je me regardai dans le miroir, surprise du résultat.

 

Je paraissais fraîche et détendue, ce qui était étonnant vu les récents événements.

 

Après avoir appliqué un peu de rouge sur mes lèvres et un soupçon de mascara sur les cils, j’étais prête. Mais j’avais l’estomac noué. De par ma profession, j’avais l’habitude de gérer ma nervosité. Pourquoi pas maintenant ?

 

Je me plaçai devant le miroir pour me regarder une dernière fois. Avec un doigt, je frottai légèrement le rouge sur mes lèvres afin d’obtenir une teinte plus douce. Puis j’y passai le bout de ma langue pour l’éclaircir encore. Je rajustai ma robe, remettant mes seins en place. Pour terminer, je passai mes mains sur ma taille et le long de mes hanches.

 

Il restait les chaussures. Un peu de parfum, et j’étais prête.

 

Je me sentais bien. Je me sentais… sexy. Oui… sexy. Je ne sais pas pourquoi. Je ne crois pas que je m’étais déjà trouvé sexy avant ou était-ce parce que je ne m’étais jamais vêtue avec autant de soin ? En tous cas pas pour Pete, c’était certain. Aujourd’hui, je voulais être belle, mais je ne savais pas pourquoi ou pour qui.

 

Avec un haussement d’épaules, je saisis mon sac à mains et me dirigeai vers la salle à manger.

 

Je brûlais d’anticipation. J’espérais que quelque chose se passe et, étrangement, je me sentais prête.

 

********************

 

Chapitre sept

(NDLT : Fingersmith a écrit deux chapitres sept, j’ai traduit l’erreur, à moins que ça ne soit voulu :O))

 

Après être resté une quarantaine de minutes à siroter des cocktails au bar, on nous invita à entrer dans la salle à manger. J’avais passé mon temps à observer, ou devrais-je dire espionner mon hôtesse qui conversait avec plusieurs autres résidents, tout en donnant, de temps à autre, des indications aux serveurs.

 

Occasionnellement, nos yeux se rencontrèrent. Cette femme m’hypnotisait. Elle ne fit aucune tentative pour me parler et j’en fus désappointée. Je dus me contenter de la regarder.

 

Elle était stupéfiante.

1 mètre

80 d’énergie sexuelle brute révélée en public. Sa robe noire épousait chaque courbe de son corps svelte et tombait jusqu’à ses pieds avec abandon. Ses cheveux noirs encadraient son visage, quelques mèches caressant ses joues. Ses traits s’animaient alors qu’elle conversait avec ses hôtes.

 

Elle souriait, tentant de les mettre à l’aise, mais son sourire ne se reflétait jamais dans son regard. Je pouvais sentir qu’il y avait quelque chose de tragique derrière ces beaux yeux bleus.

 

J’étais de plus en plus attirée par elle, éblouie par sa présence. Elle était entourée d’une aura, quelque chose d’oublié, de nié. A deux reprises, je remarquai son regard glissant sur moi, quelque chose d’indéfinissable se lisant dans ses yeux bleus.

 

Je fus soulagée d’entendre la cloche annonçant que le dîner était servi. Alors que je me déplaçais, je sentis comme un picotement de désir entre mes jambes. C’était encore plus inhabituel. Pendant quatre années, j’avais utilisé toutes les excuses imaginables pour éviter d’avoir des relations sexuelles avec Pete. Je n’aimais pas cela. Je n’avais jamais ressenti le besoin de me retrouver sous lui et de l’entendre gémir pendant qu’il me baisait.

 

C’est tout ce que c’était. De la baise.

 

Au début, il avait essayé les préliminaires et le reste… mais…rien.

 

Je savais que ça n’avait rien à voir avec lui, car il n’avait pas été le premier. En fait, il y en avait eu quelques-uns, mais tout s’était terminé de la même manière. Ils voulaient plus que ce que je pouvais donner… et j’attendais plus que ce qu’ils pouvaient donner. C’était toute l’histoire de ma vie, je savais et pourtant je ne savais pas ce que je voulais.

 

Ce dont j’étais sûre, c’est que je ne les désirais pas.

 

Alors… oui. Me sentir sexuellement excitée était un nouveau concept pour moi. Cette excitation était un changement rafraîchissant comparé à mon apathie habituelle.

 

Pourquoi me sentir excitée maintenant ? Voilà ce qui me posait un problème : pour avoir regarder une femme ?

Et plus important, qu’allais-je faire maintenant ?

 

******************

 

La salle à manger était élégamment disposée. A quoi d’autre m’étais-je attendue ? Le McDonalds ?

 

Une longue table se trouvait au centre de la pièce. La lueur des chandelles faisait danser des ombres sur les murs sombres.

 

Quand on m’indiqua mon siège près de celui de mon hôtesse, je me sentis prise de vertiges et respirer profondément ne m’aida guère.

 

Je m’assis en faisant attention de ne pas coincer ma robe sous moi comme l’empotée que j’étais. Finalement, tout le monde prit place et les plats commencèrent à arriver. Je m’étais attendue à ce que notre hôtesse fasse un petit discours, mais ce ne fut pas le cas. Le Dr Robins était assis de l’autre côté de Kate et passa la majorité de son temps à murmurer à son oreille. A chaque fois qu’il se penchait vers elle, j’avais une drôle de sensation au creux de mon estomac. Je n’étais pas sûre de ce que c’était, je n’avais jamais ressenti cela avant.

 

J’étais assisse à côté d’une femme très attrayante, qui se trouvait en ‘retraite juste pour mettre sa vie en ordre’. J’eus droit au récit de sa vie entière, et je me contentai d’hocher la tête au bon moment tout en arborant mon sourire de couverture de livre. Mon prochain livre aurait pu aisément retracer sa vie ; honnêtement, elle pouvait parler pour l’Angleterre, l’Irlande, l’Ecosse et le Pays de Galles réunis. Pendant tout ce temps, je jetai des regards timides vers le couple de l‘autre côté de moi et la sensation dans mon estomac se faisait de plus en plus présente. A un certain moment, Kate rejeta sa tête en arrière et éclata de rire et j’observai le Dr Robins qui pouffait dans sa serviette.

 

Je décidai alors de tourner carrément ma chaise pour faire face à Mélanie Davies, vingt-sept ans, avocat notaire à Londres. Elle commençait à être désespérée par mes réponses évasives et considéra mon geste comme un signe d’intérêt. Je pensais évidemment que la personne nommée Joe dont elle parlait et qui l’avait quittée pour une autre femme, était un homme. Mais en fait, Joe, ou plutôt Jo, était le diminutif de Joséphine. Elles étaient ensemble depuis l’université et elle pensait que ce serait pour la vie. Mais Jo ne le pensait malheureusement pas.

Cela aurait pu empêcher son ex de me faire son coming out à cette table ce soir parmi tous ces gens.

Je souris en réalisant qu’elle aurait pu mal tomber mais pas avec moi. Je n’étais pas homophobe, et me considérai comme ouverte d’esprit. Vivre et laisser vivre. Voilà ma devise.

 

Au moment du dessert, je fus surprise à nouveau. Des doigts fins se posèrent sur mon genou, y restèrent quelques secondes avant d’y tracer des petits cercles. J’écarquillai les yeux et retins mon souffle. Mélanie ne dit pas un mot quand je la regardai du coin de l’œil. Elle était en train de converser avec l’homme d’âge moyen assis à sa droite, tandis que sa main continuait son manège.

Etrangement, cela ne me révolta pas. Je n’étais pas gay – mais… ce contact ne me dérangeait pas. Une femme que je connaissais à peine me faisait des avances devant tout le monde, et je ne réagissais pas comme je l’aurais pensé. Du genre me dresser vivement, la gifler, l’envoyer promener. Au lieu de ça, je me sentais étrangement excitée.

 

Je jetai un œil à Kate et la trouvai en train de m’observer intensément, son regard passant de Mélanie à moi avec un air confus. Je regardai mes genoux puis à nouveau en sa direction. Elle ne pouvait voir la main de Mélanie, j’en étais sûre.

 

Lentement, les doigts remontèrent sur ma cuisse, et je sentis l’humidité naître entre mes jambes. Je tournai la tête et fixai Kate, hypnotisée par son regard qui me transperçait. Le feu qui m’envahissait commençait à prendre contrôle de mon corps. Mon souffle devenait irrégulier mais il était masqué par le bruit des conversations. Je la regardais, elle me regardait. La main de Mélanie se rapprochait de ce qu’elle désirait trouver et de ce que je désirais ressentir. Je pressai mon corps contre la chaise pour être plus stimulée encore. Les yeux de Kate étaient rivés sur les miens, interrogateurs, leurs iris assombris sous la lueur des chandelles. Une langue rose pointa entre ses lèvres. J’étais envoûtée et terriblement excitée mais je ne comprenais pas pourquoi. J’aurais dû être révulsée… nauséeuse… Et pourquoi, pour l’amour de Dieu, étais-je hypnotisée par les yeux de Kate ?

 

La main de Mélanie reposait entre mes jambes et pressait de plus en plus fort. Involontairement, je sursautai à ce contact et je clignai des yeux pendant un centième de seconde. Le Dr Robin décida qu’il était temps de regagner l’attention de Kate et nous coupâmes le contact. Comme tous les sortilèges, quand le charme est rompu, la réalité réapparaît brusquement. Je me redressai vivement, la main de Mélanie frappa contre la table quand elle perdit le contact avec mon entrejambe. Je sentis la honte m’envahir… Je n’avais jamais, jamais pensé à une femme de cette façon avant… de rencontrer Kate Thomas.

 

Etonnamment, seules quelques têtes se tournèrent vers moi, celles de Kate et du Dr Robins en faisant partie.

 

« Tout va bien ? » Les paroles de Kate étaient douces et rassurantes, ses yeux pleins d’inquiétude.

 

D’un air coupable, je regardai Mélanie, qui camouflait subrepticement sa main sous la nappe, les yeux baissés. « Oui... Ça va. Je crois que j’ai laissé tomber un peu de crème sur ma robe. Vous voulez bien m’excuser ? » Je me précipitai vers les toilettes, sans regarder en arrière, de peur de voir du dégoût dans ses yeux.

 

Une fois dans les toilettes pour femmes, je me plaçai devant le miroir, observant mon reflet. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine, de peur ou d’excitation, je ne pourrais le dire. La porte derrière moi s’ouvrit et je vis apparaître Mélanie derrière moi. Elle était si proche que je pouvais sentir son parfum… si envoûtant. Ses bras entourèrent ma taille et je m’appuyai contre elle, sentant ses seins se presser contre la peau exposée de mon dos. Je fermai les yeux quand ses lèvres se posèrent sur ma nuque, traçant un lent chemin sur ma peau sensible. Je retins ma respiration. La sensation de dégoût que je venais d’expérimenter s’était évaporée et je me sentis fondre sous son toucher.

 

Elle se mit à mordiller ma nuque, ses mains caressant ma taille puis remontant pour entourer mes seins. Je laissai échapper un gémissement et elle me fit faire demi-tour. Je me sentais différente. Ce n’était pas moi qui faisais ceci, n’est-ce pas ? Je n’avais jamais rien fait de tel avant. Je ne m’étais jamais sentie si chargée d’énergie… de vie… de désir.

 

Ma main glissa sur les contours de ses hanches, en direction de ses seins, considérant ma lente ascension avec un regard enfantin. Elle était si douce, si appétissante. Je me léchai les lèvres d’anticipation quand mes doigts se rejoignirent dans ses cheveux bruns tombant sur ses épaules et je penchai la tête vers sa bouche alors que nos souffles se mélangeaient.

 

Des lèvres aussi douces que du velours enveloppèrent les miennes, et je reculai l’espace d’une seconde, pour les lécher et goûter son rouge à lèvres. Tout était si nouveau. Je n’avais jamais goûté au rouge à lèvres d’une autre femme, et je trouvai cela merveilleux. Sans réfléchir, je pressai à nouveau ma bouche contre la sienne. Sa main droite se plaqua sur mon postérieur, sa main gauche pressa mon sein et une de ses jambes vint écarter les miennes. Nos bouches affamées s’entrechoquèrent, nos langues se confrontant, l’une cherchant à dominer l’autre. Nos gémissements se répondaient, se mélangeaient. Je la sentis me pousser jusqu’à ce que ma peau nue rencontre le carrelage derrière moi. Je pressai mes hanches contre elle avec une force renouvelée. J’étais excitée comme jamais. Je voulais qu’elle me prenne, qu’elle me goûte, qu’elle me baise. Je voulais qu’elle me renverse sur le sol et qu’elle vienne placer sa tête entre mes jambes. J’avais besoin de sentir mes jambes autour d’elle, me sentir entrer en elle, la sentir entrer en moi.

 

Elle avait glissé sa main sous mon soutien-gorge et roulait un téton très heureux de ce traitement entre ses doigts, son autre main était passée sous ma robe et ses ongles se pressaient contre mon sous-vêtement. « Dieu, oui ! » haleta-t-elle dans mon oreille. Des doigts experts trouvèrent leur chemin sous ma culotte et plongèrent dans mon intimité humide, contre mon bouton ultra sensible qui n’attendait plus que ce contact. Je poussai mes hanches contre elle, répétitivement, sentant ses jambes se raidir. Je sentais monter l’orgasme en moi. Je n’avais jamais expérimenté cette sensation. L’orgasme était une chose rare pour moi, sauf quand je m’en occupais moi-même et même ainsi ce n’était pas vraiment ça.

 

Et la réalisation de ce que je faisais me traversa. Je n’étais pas gay. Et je n’étais certainement pas cette sorte de fille qui fait ça dans les toilettes des filles, aussi jolies soient celles-ci.

Le moment était passé. L’enchantement était rompu.

 

« Stop ! S’il vous plaît ! » Je repoussai Mélanie, dont les yeux s’ouvrirent brutalement, sa main quittant sa place entre mes jambes.

 

« Qu’est-ce qu’il y a ? » La confusion se lisait sur son beau visage.

 

« Je ne peux pas. Ce n’est pas moi. »

« Oh… Qui est-ce alors ? » Sa voix était froide, son souffle haletant, ses sourcils froncés.

 

« Je suis mariée. » Une confession ? Un regret ? Allez savoir.

« Je suis mariée. » répétai-je plus calmement cette fois-ci. Je baissai la tête, honteuse, rajustant ma robe.

 

« Vous êtes mariée ? » Elle semblait incrédule.

 

« Mariée ? » Une voix plus froide encore provenant de la porte. Je regardai dans cette direction. Kate était appuyée contre le chambranle, ses yeux sombres à nouveau sans expression.

« Vous n’aviez pas mentionné que vous étiez mariée. »

 

Puis elle se tourna abruptement et s’en alla en claquant la porte derrière elle. Un claquement qui résonna comme irrévocable.

 

Merde. Que faire maintenant ? Et pourquoi est-ce que je me sentais aussi coupable ?

 

**************

 

Chapitre huit

 

Après de nombreuses explications à une Mélanie très suspicieuse et pas du tout compréhensive, nous rejoignîmes toutes les deux la salle à manger. Malgré toutes les explications que je lui avais données, je ne pouvais dire pourquoi j’avais réagi ainsi et pourquoi, après toutes ces années, je ressentais des désirs que je ne n’avais jamais éprouvés avant.

 

Une fois revenues, on nous dit que tout le monde était passé au salon.

 

La pièce était magnifique. Des fauteuils confortables et des sofas meublaient la pièce assombrie. Un feu crépitant était la principale source de lumière et quantité de personnes avaient déplacé leurs sièges près de l’âtre et conversaient tranquillement. Je dis quantité, mais en réalité, il devait y en avoir une dizaine au total.

 

Près de notre hôtesse, un fauteuil était libre, ainsi qu’un autre à son opposé. J’optai pour celui-là, trouvant difficile de m’asseoir près d’elle après l’incident dans les toilettes, Dieu sait pourquoi. Et pourquoi irais-je l’ennuyer en lui parlant de mon statut marital, ce n’est pas quelque chose qu’on amène comme ça dans le fil d’une conversation.

 

Mélanie me lança un regard quand je pris place dans mon fauteuil et se dirigea vers une Kate à l’air fâché. Je vis la pauvre jeune femme tenter un faible sourire vers notre hôtesse qui garda son visage sévère et elle ne rencontra qu’un regard bleu glacé. Mélanie me regarda en haussant les épaules avant de s’asseoir.

 

« Alors, vous êtes Abbie Jameson ? » Je me tournai vers un visage ridé, mais aimable et plein de compréhension. Pour une raison inconnue, j’avais envie de pleurer. La vieille dame me tendit la main. « Enid Jones. »

 

« Enchantée de faire votre connaissance, Enid. » Le sourire que je lui fis n’était pas feint. Cette femme m’apparaissait comme perspicace et intelligente, et je me sentis tout de suite à l’aise avec elle. C’était un soulagement de pouvoir converser plaisamment avec quelqu’un sans ressentir de l’appréhension. La discussion passa d’un sujet à l’autre et j’étais complètement sous le charme. Aujourd’hui, les jeunes gens considèrent souvent leurs aînés comme des fardeaux. Pas moi. Je pouvais voir en elle une force derrière son âge et sa fragilité.

 

Pendant tout le temps de notre discussion, je ne cessai de jeter des coups d’œil vers notre hôtesse, qui paraissait de plus en plus ennuyée.

 

« Alors, vous écrivez des histoires d’horreur ? C’est un intéressant choix de carrière. »

 

Je retournai mon attention vers Enid, à qui je fis le récit de ma vie. Son regard changea quand je lui parlai de mon divorce et je pris cela comme un signe de désapprobation. Je me sentis pâlir, car pour une raison inexplicable, je n’avais pas envie de décevoir cette femme.

 

« J’aurais aimé que cela soit aussi facile de mon temps. Mon mari était un salopard. » J’écarquillai les yeux et elle rit, en me tapotant le genou. « Cela vous surprend, n’est-ce pas ? » Je hochai la tête. « J’ai été mariée pendant quarante-quatre ans et le plus beau jour de ma vie a été celui où il est mort. C’est une des raisons de ma présence ici… Pour prendre un repos bien mérité. » J’étais sur le point de lui répondre quand un mouvement capta mon attention.  Kate était penchée sur Mélanie et lui parlait plutôt vivement. Elle s’enfonçait dans son fauteuil et se faisait de plus en plus petite.

Je n’eus pas le temps de réagir. Mélanie était déjà debout, après avoir repoussé Kate sur son siège, et elle sortit en trombes de la pièce. Etrangement, Enid et moi fûmes les seules à assister à la scène.

 

Kate se renfonça dans son siège, semblant très contente de ce qui venait de se passer. Alors que nos yeux se croisaient, je la questionnai du regard. Elle haussa les épaules et me fit un sourire amusé.

 

« On dirait qu’il y a de l’eau dans le gaz. » murmura Enid.

 

« Oui… quelque chose comme ça. » Je ne voyais pas quoi dire d’autre.

 

Après un moment, la conversation dans la pièce se dirigea vers le surnaturel et je devins le centre d’attention. Il régnait ici une ambiance idéale pour une bonne histoire de fantômes ; un grand feu de cheminée, des chandelles un peu partout, des personnes ne se doutant de rien, une propriétaire au côté sombre et mystérieux, et en toile de fond la maison elle-même.

 

« Dites-nous, Ms Thomas, cette maison est-elle hantée ? » Kate croisa mon regard et son visage se ferma.

 

« Ce n’est pas moi l’écrivain ici. Vous devriez plutôt demander à Ms Jameson de vous raconter une histoire effrayante. » Elle leva un sourcil en ma direction, me défiant de relever le challenge. Je lui rendis son regard.

 

« Non, non, Ms Thomas, c’est votre domaine. » Je luis souris avec douceur, feignant l’innocence. J’entendis presque son grognement de mécontentement.

 

« S’il vous plait, Ms Thomas. Ce serait un honneur d’entendre une histoire au sujet de cette maison, racontée par sa propriétaire elle-même. » reprit la même personne. Un murmure approbateur se fit entendre dans la pièce et notre hôtesse n’en eut pas l’air enchantée.

 

« Eh bien… Je ne peux pas vous raconter grand-chose. Comme je vous l’ai dit, ce n’est pas moi qui ai des talents de conteuse.» Ses yeux croisèrent à nouveau les miens et elle eut un bref sourire.

 

Le silence se fit dans la pièce où les ombres provenant des chandeliers dansaient sur les murs. Tous les yeux étaient fixés sur Kate, qui but son vin avant de poser le verre avec précaution sur la table basse près d’elle. Elle s’appuya contre le dossier de son fauteuil et nous fîmes tous de même, prêts à l’écouter. On n’entendit plus que les craquements du feu.

 

« Selon les rumeurs, quelques fantômes hanteraient

la Résidence

Forester.

Plusieurs personnes ont affirmé avoir vu des choses étranges à maintes reprises. »

 

« Vous avez vous-même vu quelque chose, Ms Thomas ? » demanda un des hôtes plus âgés.

 

« Parfois. » A nouveau, son regard croisa le mien. Elle s’éclaircit la gorge. « Comme je le disais, oui… des choses ont été aperçues… et des bruits entendus aussi. » Elle reprit son verre, en but une gorgée avant de se réinstaller contre le dossier. « Trois d’entre eux sont vus régulièrement. Deux femmes et un homme. C’est de lui que vous devriez vous méfier. Ce n’est pas un gentil fantôme. » Une autre gorgée. « Les personnes qui l’ont vu ou ont senti sa présence en ont été ébranlées. Des choses ont disparu dans certaines chambres… et ont réapparu dans d’autres avant de disparaître définitivement. »

 

Je me redressai en entendant cela. Le journal. Il était apparu et avait disparu de son propre chef. Du moins à première vue. Mon Dieu…Je ne savais plus quoi penser. De bons fantômes, de mauvais… merde. Kate regardait danser le vin dans son verre et changer de couleur à la lueur des flammes. Ses yeux me manquèrent soudain pour une raison inexpliquée.

 

« Qui sont-ils ? » Je ne reconnus pas ma voix. Kate me fixa à nouveau, gardant mon regard prisonnier du sien l’espace d’un instant, jusqu’à ce qu’elle fixe à nouveau son verre.

 

« Mes ancêtres. » Elle fit une pause pour plus d’effet. « L’homme était mon arrière grand-oncle, une des femmes sa sœur et l’autre sa femme. »

 

« Mais pourquoi hantent-ils cet endroit ? » questionnai-je à nouveau. J’avais besoin de savoir, surtout parce que j’étais convaincue d’avoir vu la ‘sœur’ et certainement un peu de son frère.

 

« Des affaires non réglées, je suppose. Qui peut savoir ? » Elle se redressa, nous faisant comprendre que l’histoire s’arrêtait là. « Mais laissons cela… Ms Jameson… Pourquoi ne pas nous raconter une de vos histoires ? Contrairement à moi, vous le ferez très bien. »

 

Tout le monde dans la pièce fut d’accord pour me demander de les effrayer gratuitement. Etrange non ? Ils avaient l’opportunité d’enquêter sur une histoire de fantômes bien réelle, mais préféraient en écouter une inventée de toutes pièces. Par mesure de sécurité je suppose. Si votre audience ne se sent pas concernée par la situation, elle peut plus facilement se distancer des horreurs du récit, si vous voyez ce que je veux dire. J’eus un sourire malicieux. J’avais l’histoire parfaite.

 

« D’accord. » Je souris à Kate avant de me tourner vers des visages curieux. « Mais avant de commencer, je veux que vous sachiez que cette histoire est vraie. Elle pourrait peut-être vous perturber. Alors, si vous ne voulez pas l’entendre, il vaut mieux quitter la pièce.» Je ne mis aucune émotion ni sur mes traits ni dans ma voix.

 

Personne ne bougea. Je m’éclaircis la gorge.

 

« C’est arrivé il y a trois ans, pas très loin d’ici à une jeune fille restée seule chez elle pendant que ses parents allaient passer un week-end à Halifax pour leur anniversaire de mariage. Elle avait seize ans. » Je m’installai plus confortablement. « Quand la police est arrivée chez elle après les événements, il lui a fallu quatre heures avant qu’elle se calme et puisse raconter ce qui s’était passé. »

 

Je constatai que des yeux s’écarquillèrent parmi mes auditeurs et plusieurs personnes échangèrent des regards furtifs. « Tout a commencé le vendredi soir… elle avait passé la soirée à bavarder au téléphone avec ses amis et à regarder la télé. Je pense que ce fut le dernier jour où elle s’est vraiment sentie en sécurité. » Je m’arrêtai, tenant mon audience en haleine. J’avais oublié comme c’était bon de raconter des histoires.

 

Je continuai le récit, toujours dans la même veine. J’y rajoutai des commentaires et une certaine atmosphère. Je racontai que ses parents lui avaient dit de contrôler soigneusement la maison, vérifier chaque fenêtre et chaque porte et s’assurer que tout soit bien fermé. Pendant qu’elle le faisait, elle entendit quelque chose dans la maison mais le mit sur le fait de son imagination. Elle appela tout de même sa grand-mère qui lui dit avec sagesse, qu’il s’agissait certainement du système de chauffage en train de refroidir.

 

Mon auditoire était captivé. Tout comme moi. J’ajoutai de petits détails afin de retarder la chute et accentuer l’atmosphère. Ils adoraient.

 

Quand j’arrivai à la partie où la fille était cachée sous ses couvertures, certaine que quelqu’un se tenait derrière sa porte en train d’abaisser lentement la poignée, j’entendis un des hôtes avoir un hoquet et je faillis rire. J’utilisai tout mon talent pour la suite de l’histoire.

 

« Imaginez-vous dans votre lit…et que quelqu’un vient s’y asseoir. » Tout le monde approuva de la tête… sauf Kate. « Alors le matelas s’enfonce et les couvertures glissent légèrement vers le bas. Un léger courant d’air effleure votre peau. C’est cela qu’elle ressentit. Sauf qu’elle était censée être seule. » Je fis une pause, pris une gorgée de ma boisson et me retournai vers mon auditoire.

 

« Vous pouvez imaginer ce qu’elle a ressenti. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine, si fort qu’il couvrait tous les bruits alentours. Son corps était couvert de sueur. Elle savait que c’était la fin. Sa fin. Elle ne se sentait pas capable de se lever et demander : « Qui est-ce ? Qui est ici ? » Elle savait que la chose était penchée sur elle, elle pouvait sentir sa respiration à travers les couvertures, son souffle irrégulier couvrant le sien. Alors qu’elle pensait que personne ne lui répondrait, elle entendit… C’EST MOI ! » Je hurlai les dernières paroles. Les cris dans la pièce furent instantanés. Un homme tomba de son siège et atterrit à moitié sur Enid.

 

Je me mis à rire, contente de moi.

 

Sans avertissement, tous les chandeliers s’éteignirent, les flammes dans l’âtre s’étouffèrent et nous fumes plongés dans l’obscurité. De nouveaux cris se firent entendre, et cette fois-ci j’y joignis le mien. Les gens s’écartaient les uns des autres, tentant de quitter la pièce. Je sautai sur mes pieds et j’essayai de distinguer où se trouvait la porte quand je sentis une main froide saisir la mienne. Une voix douce murmura à mon oreille : « Par ici. » Son souffle caressa ma peau.

 

Je me laissai guider vers ce que je croyais être la sortie, confiante. La main me tenait fermement et je me sentais en sécurité. J’avais oublié toutes les autres personnes dans la pièce. C’était comme si j’étais entrée dans un autre monde. Je distinguais la silhouette de mon hôtesse et cela semblait si naturel de tenir sa main, comme si je l’avais fait des milliers de fois.

Quand nous parvînmes à ce qui semblait être la porte, elle se pencha vers moi et déposa un baiser délicat sur mon front. Mes yeux se fermèrent et je me sentis comblée pour la première fois de ma vie.

 

« Ouvre la porte. » murmura-t-elle. Quand je m’exécutai, la lumière pénétra dans la pièce. Je me tournai pour faire face à mon hôtesse et faillis avaler ma langue en réalisant qu’il n’y avait personne derrière moi. Je sentais encore sa main dans la mienne mais il n’y avait personne.

 

Je retirai ma main, avec la sensation immédiate d’un manque. Je regardai mes doigts. Ils étaient pareils qu’avant. Je me tournai vers le salon, plusieurs personnes s’étreignaient, d’autres pleuraient, les autres riaient nerveusement. Kate était dans le fond en train de réconforter Enid. D’après leur position, j’en déduisis qu’elle se trouvait là-bas depuis un bon moment.

 

J’étais en pleine confusion. Kate avait tenu ma main – j’avais vu sa silhouette… Quelqu’un m’avait guidée vers la porte, et je sentais encore cette main agrippant la mienne, le souffle sur ma peau, contre mon oreille. Et ce doux baiser sur mon front.

 

Quelqu’un avait commencé à rallumer les chandeliers et les gens se dispersaient, certains retournant vers leur chambre, d’autres se réinstallant sur les sièges, éparpillés un peu partout.

 

Je déglutis avec peine et me dirigeai vers Enid et Kate. « Vous allez bien, Enid ? » Je passai un bras autour de ses épaules et elle m’étreignit. Je la sentis trembler contre moi et je la serrai plus fort, inquiète de ce qu’un choc pareil pourrait causer à une personne âgée. Mais je fus surprise d’entendre un rire étouffé s’échapper de la vieille dame.

 

« C’est la chose la plus excitante qui me soit jamais arrivée. » réussit-elle à lancer entre deux éclats de rire. Kate et moi nous nous regardâmes, incrédules. « D’abord votre histoire, puis les lumières qui s’éteignent juste après… » Elle se remit à rire, des larmes plein les yeux. Je restai interdite. Alors que je m’inquiétai pour elle, Enid était morte de rire. Je secouai la tête. Kate me regardait, son expression reflétant la mienne.

 

Je n’y pus rien. Peut-être était-ce juste du soulagement, mais je trouvai soudain le rire d’Enid très contagieux et je me mis à rire aussi, serrant la vieille femme contre moi. Kate me fixa, stupéfaite, puis son visage se fendit en un large sourire et elle éclata de rire. Quel son merveilleux. Riche et pur, presque musical. Sans avertissement, elle passa ses bras autour de nous deux et nous étreignit avec force. Je me raidis d’abord, puis m’abandonnai à cette étreinte, savourant le contact, en oubliant presque la vieille dame prise en sandwich entre nous.

 

Kate baissa la tête et me fixa, le sourire toujours sur les lèvres. Ses yeux bleus étincelèrent et je sentis s’établir une connexion entre nous. Mais son sourire s’effaça et ses traits se figèrent. « C’est toi. » dit-elle doucement.

 

« Oui… c’est moi. » Je lui répondis sans réfléchir.

 

« Et c’est moi… que vous êtes en train d’étouffer. » haleta Enid qui se tortilla pour se dégager.

 

« Désolée, Enid… Je… Nous…Euh, qu’est-ce que je disais ? » Je tremblais légèrement mais pas de frayeur. Mes yeux étaient toujours perdus dans ceux de Kate et mon cœur battait à tout rompre.

 

« J’ai besoin d’un bon lit. » dit Enid. Moi aussi, Enid, moi aussi. « Voudriez-vous être un amour et m’accompagner jusqu’à ma chambre ? »

 

Kate me fit une grimace et je ris à nouveau, ce qui rompit le charme du moment. « Eh bien, Ms Jameson… C’est une offre que vous ne pouvez refuser. » Je lui souris doucereusement, d’une façon comique et elle rit à mes singeries.

 

Je me tournai vers Enid. « Allons-y, faiseuse de trouble, je vais vous mettre au lit. » Mes yeux revinrent vers ceux de Kate et nos regards se soutinrent un moment avant que je prenne Enid par le bras pour l’emmener.

 

Elle bavarda tout au long du chemin jusqu’à sa chambre, mais mon attention était toujours tournée vers les événements de la soirée. Comment Kate avait-elle pu tenir ma main et se retrouver aussi rapidement à l’autre bout de la pièce ? Que s’était-il passé ? Je secouai la tête.

 

Plus important, que se passait-il entre Kate et moi ? Cette connexion, si nouvelle, et pourtant si familière ?

 

Je sentis une douce et chaude sensation dans mon ventre. Cette sensation m’était étrangère, pourtant tout au fond de moi, c’était quelque chose que j’avais déjà connu. Je laissai Enid devant sa chambre et m’empressai de regagner la mienne. Il fallait que je réfléchisse à tout ceci.

 

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