Chapitre neuf

 

Je cherchai le sommeil, les événements de la soirée tournaient dans ma tête. Je n’arrivais pas à mettre le doigt sur ce qui clochait ici, mais j’étais certaine que mon énigmatique hôtesse en était la clef.

 

Comment avait-elle pu tenir ma main, me guider vers la lumière, et se retrouver ensuite de l’autre côté de la pièce ?

 

Je réfléchissais depuis un bon moment déjà quand j’entendis un bruit derrière ma porte. Mon coeur se mit à battre plus fort dans ma poitrine.

Pas à nouveau. Je ne pourrais rien supporter de plus ce soir.

 

Un léger coup annonça l’arrivée de mon visiteur nocturne et je me redressai dans mon lit, tout en réajustant mon pyjama. J’éclaircis ma gorge qui était serrée comme dans un étau, la voix rendue sèche et rauque par la peur.

 

« Qui est là ? » Je retins ma respiration, attendant une réponse.

 

« Kate. » Un seul mot, mais qui fit accélérer encore plus les battements de mon cœur.

 

« Attendez une minute. » J’émergeai des couvertures et me précipitai vers la porte. Tout en écartant les mèches blondes rebelles de mon visage, je lissai mon pyjama avant d’appuyer sur la poignée pour ouvrir la lourde porte.

Kate avait un air terrible. Ses cheveux en désordre allaient de pair avec son regard. Mes mains bougèrent plus vite que ma pensée, je saisis ses poignets et l’attirai contre moi. Je la sentis se raidir puis se relâcher dans mon étreinte. Son corps solide tremblait dans mes bras. Je retirai mon visage du creux de son épaule et la regardai dans les yeux. La tristesse que j’y trouvai me coupa le souffle.

 

« Que se passe-t-il ? » Elle enfouit son visage dans mes cheveux et un sanglot lui échappa. « Kate… Que se passe-t-il ? » Je la serrai plus fort et elle répondit à mon étreinte. C’était comme si chacune d’entre nous était le salut de l’autre, pour quelque inexplicable raison.

 

« C’est Enid… »

 

« Enid ? Elle va bien ? Où est-elle ? » La panique m’envahit et je repoussai Kate. Elle resta immobile, les épaules voûtées, le visage empreint d’une infinie tristesse. « Kate… Que s’est-il passé ? » Je saisis ses bras et me mis à la secouer pour la sortir de son apathie. « Pour l’amour de Dieu…Que se passe-t-il ? » Je faillis lever une main pour la frapper et ramener de la vie en elle, comme ils le font dans les films. Mais elle finit par se ressaisir et son visage se recomposa.

 

« Il y a une heure environ, Enid a appelé la réception. Quelqu’un essayait d’entrer par la fenêtre de sa chambre. Le portier de nuit s’est déplacé immédiatement jusqu’à sa chambre et… et… » Kate regardait le sol.

 

« Et ? » Je tremblais.

 

« Et… Le portier l’a trouvée sur le sol près de la fenêtre. Steve, euh, le docteur Robins pense qu’elle a eu une crise cardiaque. » J’eus un haut-le-cœur, et titubai, mes mains cherchant le chambranle de la porte pour m’y appuyer, mais elles manquèrent leur cible et je finis sur le sol, une jambe pliée sous moi. Kate s’agenouilla près de moi et avança une main pour tenter de me réconforter. Une myriade d’émotions faisait trembler mon corps. Des larmes chaudes et salées coulaient sur mon visage et je les balayai d’une main moite. Je sentis la main chaude de Kate se poser sur mon bras et y rester, puis elle se mit à le caresser doucement.

 

Je regardai son visage, emprunt d’inquiétude et d’empathie, et j’éclatai en sanglots, l’émotion étreignant ma gorge et m’empêchant de respirer.

 

« Chut… Venez là. » Elle m’attira contre elle, ma tête reposant sur sa poitrine et ses bras m’enserrant dans une étreinte rassurante.

 

« Est-elle ?... »

 

Je la sentis acquiescer avant de l’entendre murmurer un simple ‘oui’.

 

Elle me garda dans ses bras quelques minutes, attendant que mes pleurs cessent, puis elle s’écarta et souleva ma tête afin de croiser mon regard. Je reniflai et essuyai mes yeux du dos de la main. « Elle n’a pas souffert. » murmura Kate, sans me quitter du regard, de l’inquiétude se lisant sur ses traits.

 

« Comment pouvez-vous en être sûre ? Elle a dû avoir si peur. » Puis je me remémorai ce que m’avait dit Kate en entrant dans ma chambre. « A-t-on trouvé les traces d’un intrus ? » Je me redressai, en attente d’une réponse dont je savais déjà la teneur.

 

Elle mordilla ses lèvres de consternation. « Je… Euh, nous… Pour être parfaitement honnête, je crois que personne n’a vraiment regardé. »

 

« Où est Enid maintenant ? Il faut que je la voie. » C’était étrange. Je ne connaissais Enid que depuis quelques heures mais je m’étais bien entendue avec la vieille dame… et maintenant elle n’était plus là. 

 

« On l’a déjà emmenée. L’ambulance est partie juste avant que je ne vienne vous avertir. » Elle me regarda avec appréhension. « J’ai interrogé la police et eux aussi pensent qu’elle est morte de cause naturelle. »

 

« Je n’ai pas dit le contraire. » Je me redressai en m’époussetant. « Je vais m’habiller. »

 

« Pourquoi ? » demanda-t-elle d’un ton méfiant.

 

« Je pense que je vais aller inspecter la chambre d’Enid… »

 

Kate m’interrompit. « Je m’y rends et vous y attends. »

 

« Non ! » Je m’éclaircis la gorge pour écarter la panique de ma voix. « Non. » répétai-je plus calmement. « Attendez ici que je sois prête et nous nous y rendrons ensemble. » Son regard était clair. Elle pensait que je n’avais pas confiance en elle. Pourtant ce n’était pas en elle que je n’avais pas confiance.

Non.

C’était en quelqu’un d’autre.

 

*************

 

Kate attendit que je sois changée. Je la vis faire les cent pas alors que j’enfilai rapidement des vêtements dans la salle de bains. Pendant tout le temps que je lui tournai le dos, j’étais sûre qu’elle me regardait. Mais je ne sais pour quelle raison.

 

Dix minutes plus tard, nous nous tenions devant la porte de la chambre d’Enid et je sentis la panique m’envahir. Je saisis la main de Kate et de l’autre appuyai sur la poignée.

 

La chambre était plongée dans une semi-obscurité, la lueur de la lune créant d’étranges silhouettes sur le parquet, les murs et les meubles. Je cherchai l’interrupteur et sentis Kate éloigner ma main et le trouver elle-même, illuminant la chambre d’une brillante lumière jaune. Je respirai à nouveau et pénétrai dans la pièce.

 

 

Les couvertures étaient poussées au fond du lit d’Enid, comme si son occupante venait de le quitter. Le tapis près de la fenêtre était plein de plis, indiquant que quelqu’un s’y était tenu, mais ne s’était pas contenté de juste marcher dessus, si vous voyez ce que je veux dire.

 

Je me raisonnai : c’était probablement les ambulanciers qui s’étaient occupé du corps d’Enid.

 

Je m’approchai de la fenêtre et Kate du lit. Je m’agenouillai pour passer ma main sur le tapis, en espérant que les indices que je cherchais allaient me sauter aux yeux. Rien. Je me relevai et inspectai la fenêtre. Elle était fermée à double tours.

 

Je scrutai le ciel nocturne à la recherche de je ne savais quoi. Mon regard s’arrêta sur l’allée de gravier puis se perdit dans les arbres qui entouraient le lac. Un mouvement captura mon attention et je me figeai. Une haute silhouette se tenait à la lisière des arbres et regardait en direction de la chambre d’Enid. J’étais pratiquement sûre que c’était un homme.

 

« Kate ? » Je parlai à voix basse, comme si je craignais que la silhouette puisse entendre ce que je disais.

 

« Oui ? » Elle semblait troublée.

 

« Venez ici. Lentement… »

 

« Que se passe-t-il ? » Confuse, elle s’approcha. Sa main se posa sur mon dos et je sentis une vague de chaleur se répandre dans mon corps tremblant. « Qu’y a-t-il ? » murmura-t-elle près de mon oreille.

 

« Regardez… Près des arbres. »

 

« Je ne vois rien. » Elle se pencha sur mon épaule et scruta l’obscurité. « Qu’est-ce que je suis supposée voir ? »

 

« Là… à gauche de la statue. »

 

« Vous êtes sûre que ce n’est pas de la statue dont vous parlez ? » Mais j’étais convaincue qu’elle savait que je ne me trompais pas.

 

Je la sentis se raidir et retenir son souffle. « Vous le voyez aussi ? » murmurai-je.

 

« Oui. » Sa voix était devenue monocorde. Je me retournai et découvris son visage, vide de toute émotion. « Vous savez qui c’est ? » Elle acquiesça et même si je n’avais soudain plus envie de connaître la réponse, je demandai : « Qui ? »

 

« Vous ne me croirez pas, si je vous le dis. »

 

« Dites-le moi. » Je retins mon souffle, attendant l’inévitable.

 

« C’est William. »

 

« William ? Quel William ? »

 

« William Thomas. Mon arrière grand oncle. »

 

J’éclatai de rire. Les nerfs ? La peur ? Quoi que ce soit, j’éclatai de rire.

 

« Je vous avais dit que vous ne me croiriez pas. » Elle semblait blessée.

 

« Désolée, je… Eh bien, c’est un peu dur à croire. » Je me retournai à nouveau pour la regarder. « Je veux dire… Comment pouvez-vous affirmer que c’est lui à cette distance ? Sans compter qu’il est mort depuis des années. » J’allais me remettre à rire, quand la silhouette disparut soudain sous nos yeux, ne laissant rien d’autre derrière elle qu’un frisson dans ma colonne vertébrale.

 

« Voilà comment. »

Mon corps s’affaissa contre elle et seuls ses bras solides m’empêchèrent de tomber. « Venez. Allons-nous en d’ici. » Elle m’écarta de la fenêtre et me guida à travers la chambre. Je me sentais engourdie. « Attendez… Juste une seconde. » Elle se dirigea rapidement vers la table de chevet d’Enid et sortit quelque chose du tiroir pour le glisser dans sa poche. Je haussai des sourcils interrogateurs. « Je vous montrerai plus tard. » Elle saisit ma main. « Pour le moment, retournons dans ma chambre. »

 

Je la suivis comme un petit chien. Je voulais savoir ce qu’elle avait subtilisé, c’était peut-être un indice crucial pour la résolution du meurtre d’Enid.

 

Oui, car pour moi c’était un meurtre. Mais est-ce que je ne dramatisais pas trop ?

 

*********************

Chapitre dix

 

De retour dans la chambre de Kate, je brûlais d’impatience. Ces petites vacances étaient devenues bien plus qu’une simple et paisible retraite censée m’aider à rassembler mes idées et réveiller ma Muse. Quoi que, tout bien considéré, j’avais en mains la trame d’une très bonne fiction, si j’avais envie de l’utiliser, mais elle semblait un rien macabre.

Enid était morte. La pauvre femme. Elle avait attendu des années pour finalement échapper à la domination de son mari. Et voilà où cela l’avait menée… dans la morgue d’un hôpital, sans aucune famille autour d’elle.

 

Sa famille ! Est-ce que quelqu’un avait pensé à les avertir ?

 

« Kate ? »

 

« Mhmm ? » La grande femme était en train de nous servir à boire sur une petite table dans le coin de son salon.

 

« A-t-on averti quelqu’un ? » Elle se tourna vers moi, sans comprendre. « Pour Enid. »

 

« Désolée… Mon Dieu, oui. J’ai appelé chez son fils et je lui ai laissé un message pour qu’il me contacte aussi vite que possible. S’il n’appelle pas d’ici demain, je réessayerai. » Elle s’avança avec les verres emplis d’un liquide sombre, un sourire charmant dessiné sur ses lèvres. J’en profitai pour mieux la regarder. Ses longs cheveux noirs entouraient un visage aux traits ciselés. Un visage éclairé par les yeux bleus les plus étonnants que j’avais jamais vus. Une vision de perfection.

 

Mon cœur fit un bond, les événements des dernières heures presque oubliés.

 

« Abbie ? » Il y avait de l’inquiétude dans sa voix et je retrouvai mes esprits en éloignant mon regard de sa poitrine. Oh mon Dieu – j’étais en train de regarder ses seins. Bon sang, qu’est-ce qui me prenait ? Pendant presque trente ans, j’avais survécu sur cette planète sans jamais regarder une autre femme d’un air tendancieux, et voilà que ça m’arrivait deux fois en une seule nuit !

 

Je la regardai à nouveau dans les yeux et y notai une étincelle alors qu’un large sourire se dessinait sur ses traits. « Pardon… J’étais en train de penser… » Un autre sourire. « Euh… à Enid et à l’intrus. » Son visage s’assombrit immédiatement et je me sentis coupable d’utiliser la mort d’Enid pour me sortir d’une situation graveleuse.

 

Elle me tendit mon verre et prit une gorgée du sien avec grâce. Je fis de même et grimaçai, la boisson était forte. J’allai m’asseoir sur le large sofa. Kate s’installa à l’autre bout, en tenant fermement son verre, ses yeux suivant chacun de mes mouvements. Je retirai mes chaussures et pliai mes jambes sous moi, tout en appuyant mon dos contre le dossier du sofa, sans jamais rompre notre contact visuel.

 

« Qu’avez-vous pris dans la chambre ? » Elle sourit à nouveau et mit la main dans la poche de son jean.

 

« Ceci. » Elle parut très contente d’elle-même quand elle me tendit un morceau de papier pour le soumettre à mon inspection. La page était jaunie et j’y discernai une écriture qui me semblait familière. Je tendis la main pour saisir le papier mais Kate le retira en arrière avant que j’atteigne ma cible. « Ah ah ah » Le ton de sa voix était joueur. « Patience, ma chère Abbie. » Je rougis et écarquillai les yeux. « Nous allons le lire ensemble. Venez près de moi. »

 

Je m’empressai de traverser le sofa, manquant presque tomber sur elle. Elle tenait toujours le papier hors de ma portée, attendant que je me reprenne.

Son odeur était enivrante. Je ne sais pas si c’était son parfum ou elle-même – si vous voyez ce que je veux dire – mais c’était exotique et pourtant délicat. J’eus soudain la gorge sèche sans savoir pourquoi.

 

Je me l’éclaircis et repliai à nouveau les jambes sous moi. J’étais prête, bien qu’extrêmement proche de mon hôtesse. « Qu’est-ce qui est écrit ? » Ma voix était basse et mon cœur battait plus vite, plein d’impatience. Kate entreprit de défroisser la feuille de papier. Ses yeux s’écarquillèrent puis elle fronça les sourcils. « Alors ? » Maintenant j’étais irritée. « Laissez-moi voir. » J’essayai de saisir le papier. Elle écarta la main et continua de lire, avant de me regarder, l’air incrédule. « Quoi ? Dites-moi ! » J’avais tout d’une enfant gâtée, mais je m’en fichais.

 

« C’est tiré d’un journal intime. » J’approuvai de la tête. Kate se mordilla les lèvres. « Et il est plutôt ancien. Regardez. 1919. » Elle me montra la date au sommet de la feuille – 16 novembre 1919.

 

« C’est le journal de Katherine ? » Kate me dévisagea, bouche bée. « Vous savez, le petit journal à la couverture brune que vous avez laissé dans ma chambre ? » Elle continua de me regarder, l’air incrédule.

 

« Quel journal ? Et quand ai-je laissé un journal dans votre chambre ? » Voilà qui répondait à ma question. Ce n’était pas Kate qui avait déposé le journal dans ma chambre… mais alors qui ? « Abbie, quel journal ? » Elle se rapprocha de moi, baissant la tête pour me regarder droit dans les yeux.

 

« Ce n’est pas important, je vous en parlerai après. Lisons plutôt ceci. » Mes doigts s’enroulèrent autour de la feuille et Kate me la laissa enfin.

 

« Lisez-le à haute voix. » Elle le dit doucement, elle était si proche de moi. Et je pouvais dire avec certitude que son souffle s’était accéléré. Bizarrement, le mien aussi. C’était certainement dû à toute cette excitation.

 

Je baissai les yeux sur la feuille, m’éclaircis la gorge et commençai à lire.

 

16 novembre 1919

 

Ma vie est un paradoxe. Une part de moi est extrêmement heureuse pendant que l’autre se sent misérable. Presque désespérée. Je l’aime tant… » Je stoppai ma lecture pour regarder Kate mais son expression était totalement impassible. ‘Je t’aime, Vivan. Oh je t’aime tellement. Mon âme pleure quand tu es loin de moi…’ Je stoppai à nouveau. Vivian ? Où avais-je entendu ce prénom récemment ? Je secouai la tête pour éclaircir mes pensées et continuai de lire. ‘Vivian. Son prénom suffit à me faire sourire. Je pourrais regarder dans ses yeux verts la journée entière, chaque jour, pour le reste de ma vie. Ses cheveux ont la couleur du soleil, et elle illumine chacune de mes journées, insuffle l’air dans mes poumons, donne un sens à ma vie. Je me meurs quand elle s’éloigne de moi.’

 

« Oh, comme c’est mignon. » Je me tournai vers Kate à nouveau. Elle me regardait, les traits adoucis.

 

« Continuez… Que dit-elle d’autre ? » Sa voix était basse, presque un murmure.

 

Je baissai à nouveau les yeux sur la feuille et repris ma lecture. ‘Je ne sais pas comment j’arrive à supporter les tourments de cette situation. La femme que j’aime… Celle que j’ai attendue toute ma vie…est mariée à mon frère. Le pire dans tout ça est qu’elle ressent la même chose que moi. Comment cela peut-il être le pire ? William nous déteste. Il dit que Vivian est une putain et moi une abomination.’ Les mots s’étranglèrent dans ma gorge.

 

« Qu’y a-t-il, Abbie ? » Je sentis Kate se rapprocher de moi, son souffle effleurant mon visage. Un frisson parcourut ma colonne vertébrale. « Abbie ? » Son bras m’entoura et je sentis un courant passer à travers mon corps. « Oh ! »

 

Kate tressaillit elle aussi. « Vous avez senti ça ? »

 

Je me perdis dans ses yeux qui se trouvaient à quelques centimètres seulement des miens. Ses lèves étaient entrouvertes, pleines de promesses et je les fixai avec désir. J’humectai les miennes et elle fit de même. Nos têtes se rapprochèrent. Mes yeux se fermèrent… Mon cœur battait follement dans ma poitrine.

 

‘Drrrring !’ La sonnerie du téléphone nous sépara comme si nous venions d’être piquées par un insecte. Kate se redressa et se précipita vers l’appareil.

 

« Allo. »Sa voix était tendue et haut perchée. « Oui… Okay. »

 

Je n’écoutai pas la conversation, essayant de reprendre mon souffle et de calmer les battements de mon cœur. Je me sentais comme si on m’avait surprise en train de faire quelque chose de mal. Je n’avais rien fait de mal. Je n’avais rien fait du tout. Je mis la tête dans mes mains, afin de ralentir ma respiration, les événements de la soirée étaient en train de me rattraper.

 

« C’était la réception. Le fils d’Enid a appelé et il est en route. » Le visage de Kate arborait une rougeur évidente ; ses yeux évitaient clairement les miens.

 

« Bien… bien. Au moins quelqu’un pourra s’occuper de tout. » Je me levai pour m’en aller, certaine que si je restais, quelque chose allait se passer. « Et bien… je ferais mieux d’y aller. Nous discuterons demain, d’accord ? » Kate se tourna vers moi, de l’inquiétude se lisant dans son regard.

 

« Abbie ? »

 

« On se voit demain. » Je me dirigeai rapidement vers la porte, sans me retourner, ne souhaitant pas croiser à nouveau ses yeux bleus parfaits, effrayée d’y découvrir du dégoût.

 

Je me sentais si embarrassée. J’avais failli embrasser Kate. Que se passait-il avec ma foutue libido ? Jamais dans ma vie je n’avais ressenti de tels désirs, ni pour des hommes, encore moins pour des femmes. C’était comme si l’incident avec Mélanie dans les toilettes avait réveillé une sorte de monstre du sexe qui dormait en moi depuis toujours, et maintenant, il voulait se nourrir.

 

Ce n’est qu’après avoir claqué la porte de ma chambre et m’être appuyée contre son bois solide que je remarquai la page du journal toujours dans ma main. Je voulus aller la rendre à Kate mais m’arrêtai, souhaitant d’abord savoir ce qu’elle contenait d’autre.

 

Après avoir retiré mes chaussures, je me jetai sur le lit et repris ma lecture.

 

‘Il dit que Vivian est une putain et moi une abomination. Comment l’amour que nous partageons peut-il être une abomination ? Elle est mon âme-sœur, elle est l’unique.

Je sais qu’elle souffre et qu’il la bat. Elle n’a jamais rien dit contre lui mais j’ai vu ses bleus. J’espère seulement qu’il ne l’a jamais prise contre son gré – cela me tuerait – je le tuerais. Je sais qu’il est capable de faire ça, les domestiques me l’ont raconté.

 

J’espère que tout ce qu’il retire de ses voyages d’affaires et ce qu’il prend à ces pauvres filles est assez pour assouvir ses désirs. Il a l’audace de nous traiter d’abominations. J’aurais voulu qu’il meure en France. J’aurais voulu qu’Edward revienne, il a toujours su comment maîtriser William. Il aurait su quoi faire.

 

Je vais demander à Vivian de partir avec moi et de prendre un nouveau départ, peut-être dans les colonies. J’ai assez d’argent pour nous deux, ma mère s’en était assurée.

 

Je vais attendre jusqu’à…’

 

Et c’est là que s’arrêtait le passage du journal. Je me sentais exaltée et déçue à la fois.

 

J’allais écarter la page quand je remarquai quelque chose d’écrit dans le coin supérieur, d’une écriture plus petite et différente.

 

‘AJ…c’est pour vous.’ Je clignai des yeux et relus le message. Il était pour moi ? Qui l’avait écrit ? Qui pourrait bien m’écrire sur une page arrachée à un journal ? Reprends-toi Jameson… Le monde entier ne tourne pas autour de toi et de ton nombril.

 

Je pliai la page en quatre et la glissai dans mon soutien-gorge. Voilà pour toi, fantôme. Un petit sourire éclaira mon visage. Je devais montrer la suite du message demain à Kate et n’avais pas envie qu’il disparaisse.

 

Kate.

 

Je souris à nouveau. Je sentis mon cœur faire un petit bond et une chaleur certaine se répandre dans mon bas-ventre. Ce n’est pas parce que c’est socialement mal d’embrasser votre hôtesse dans son salon qu’on n’a pas le droit de fantasmer à ce sujet. Même si je n’étais pas gay…

 

Un autre grand sourire. Oh oui. Aucune règle en ce qui concerne les fantasmes et pourquoi pas un moment de plaisir. C’est à ça que sert notre imagination, non ?

 

Oh ma fille… Tu es incorrigible. Et… trop fatiguée…

 

***************

 

Chapitre onze

 

Les sensations se multipliaient en moi. Des étincelles de plaisir partant de cette place spéciale entre mes jambes s’éparpillaient dans mon corps.

Un gémissement impatient échappa de la prison de ma gorge serrée.

 

Une bouche chaude et salvatrice vint assouvir mes besoins. Son souffle écarta les poils de mon sexe et une langue douce s’insinua en moi. Tous mes nerfs commencèrent à se contracter… réagissant à un désir réfréné depuis longtemps. Des mains fermes saisirent résolument mes hanches, doucement d’abord … puis plus fermement.

 

J’étais avide de désir, un désir qui avait besoin d’être assouvi depuis des années. Mes mains agrippées au drap innocent, lâchèrent leur prise et s’enfoncèrent dans une longue et épaisse chevelure. J’y entrelaçai mes doigts, retrouvant la familiarité de leur luxuriance.

 

Je gémis… à nouveau. Et mon gémissement fut suivi par un autre, plus étouffé, provenant de la région entre mes jambes. Je les serrai autour d’une tête très occupée. Mes yeux se fermaient à chaque coup d’une langue experte. Je tentai de les garder ouverts ; J’avais besoin de voir l’objet de tant de désir… mon désir ; l’objet de cette passion animale.

 

La pièce semblait curieusement différente et pourtant identique. L’obscurité avait masqué ce qui aurait pu distinguer cette chambre d’une autre. Mes yeux se fermèrent à nouveau.

 

Dieu… c’était si bon. Chaque pulsation se répandait ensuite dans chaque muscle, chaque terminaison nerveuse, et accentuait cette sensation à l’intérieur de moi. Je savais que j’aurais dû tout arrêter… mais j’étais parvenue trop loin à ce moment précis.

 

Des doigts hésitants jouèrent sur mes lèvres, comme des visiteurs attendant qu’on leur souhaite la bienvenue. Je me poussai vers eux, dans l’espoir de les sentir en moi, d’assouvir ce besoin urgent qui montait… montait… montait…

 

Ils se retirèrent, me laissant haletante dans l’obscurité. La langue resta là, toujours vigilante, continuant d’administrer des coups réguliers, s’enfonçant et jouant dans mon sexe.

 

« S’il te plaît… » Je suppliai… réclamai le retour de ses doigts afin qu’ils entrent en moi.

 

Et ils furent à nouveau là. Jouant avec moi. Jouant avec ma santé mentale, tandis que mon désir se répandait dans l’air chargé d’électricité et de l’odeur du sexe et… de quelque chose d’autre…

 

« S’il te plait… prends-moi…s’il te plait…. » Mes mains s’accrochèrent plus fermement dans ses longs cheveux épais. Je soulevai énergiquement mes hanches vers le visage immergé en moi. Mon corps tentait d’échapper aux limites des mains de mon amante… afin d’assouvir ce besoin, d’apaiser cette douleur. J’avais besoin de voir la personne qui me faisait autant de bien. Mes mamelons étaient dressés dans l’obscurité, cherchant le réconfort auprès de mains, de lèvres ou d’une bouche chaude.

 

Ils ne furent pas déçus.

 

Un long bras serpenta sur mon ventre, l’effleura avec de doux cercles avant d’atteindre son but. Des doigts légers caressèrent mes seins puis saisirent les mamelons durcis. Un autre gémissement – ou peut-être même deux ?

 

Un seul doigt entra en moi, alors que la langue dansait toujours près de mon bouton. Ma sueur baignait le drap, mes cheveux étaient collés à mon visage, à mes épaules et mes seins.

 

Je me poussai vers ce doigt solitaire, le capturant à l’intérieur de moi et il fit tressaillir tout mon corps.

 

Le doigt se retira. Je grognai. « S’il te plait… » Deux doigts me pénétrèrent alors. Je gémis… d’une voix éraillée, ma gorge ayant perdu la capacité d’avaler ma salive et ne laissant plus échapper que des sons résultant de ce qui passait plus bas. Je sentis, plutôt qu’entendis, un gémissement en réponse, provenant de la personne qui pressait sa tête entre mes jambes. Les doigts allaient et venaient en moi. Je m’élançai vers eux.

 

« Dieu… Oh, mon Dieu ! » J’allais jouir… Les doigts continuèrent de s’enfoncer en moi… plus fort… plus vite…encore et encore… mes hanches rejoignant la danse… la quête de la liberté… la quête de l’orgasme. J’étais juste au bord…

 

« Dieu… Oh mon Dieu… Oui ! Prends-moi. Prends…. moi…. Ouiiiiiii !! » Un troisième doigt entra en moi et je me contractai permettant à un flot de sensations d’envahir mon corps.

 

Des flashes de lumière dansèrent devant moi. Je voulus crier… mais rien ne sortit.

 

Je tirai la tête encore plus fort contre moi, agrippant sauvagement ses cheveux dans une extase frénétique frôlant la folie. Les doigts plongeaient encore et encore en moi, et je m’écroulai, sanglotant de plaisir silencieusement dans l’obscurité.

 

De petits spasmes continuèrent à faire vibrer tout mon corps, en réaction aux intenses émotions que je venais juste de vivre.

 

Ma bouche était sèche. J’humectai mes lèvres et retirai mes doigts crispés de sa chevelure en bataille. Je clignai des yeux pour en chasser les larmes avant de les baisser pour plonger dans ses yeux bleus qui soutinrent mon regard.

 

« Kate.. » Je tentai d’éclaircir ma gorge. J’aurais dû ressentir de la révulsion, ou de la culpabilité ou…quelque chose d’autre, mais ça n’était pas le cas.

 

Elle retira sa tête d’entre mes jambes, et l’air frais provoqué par son geste sécha un peu de ma sueur. Elle déposa un doux baiser sur l’intérieur de mes jambes puis ses yeux bleus me fixèrent à nouveau. Je fermai les miens de contentement.

 

« Vivian… »

 

Et je les rouvris pour découvrir que j’étais seule.

 

Seule.

 

Seule… dans ma chambre… avec mes mains dans mon pantalon.

 

Un petit déclic sur la porte annonça le départ de quelqu’un. Et ce quelqu’un avait laissé dans la pièce l’odeur reconnaissable de la lavande.

 

Je me redressai en retirant brusquement mes mains de là où elles reposaient, quittai le lit, et les jambes chancelantes, j’allai ouvrir la porte.

 

Rien.

 

Personne.

 

Bon sang !

 

Je refermai doucement la porte et tournai la clef. Je m’y adossai en expulsant la respiration que j’avais retenue. Je passai une main tremblante dans mes cheveux en désordre, totalement inconsciente de l’endroit où elle s’était trouvée auparavant. Mon cœur battait sauvagement dans ma poitrine, tel un chien fou. Mes jambes tremblaient et rester debout devenait difficile.

 

« Maudit endroit … je vais craquer. »

 

Je sentais encore l’humidité entre mes jambes. Je sentais encore cette langue… ces lèvres… les doigts enfouis profondément en moi. Je ressentais encore les effets de cet orgasme bouleversant.

 

Je laissai échapper un soupir tremblant.

 

« Maudit endroit ! »

 

Puis je souris. Je chancelai jusqu’au lit avec une seule pensée à l’esprit. Je voulais retrouver ce rêve… faire à nouveau cette expérience…

 

Mais quand je retrouvai les draps maintenant froids, je ressentis soudain des vestiges de désespoir ; la découverte d’une solitude mise à nu… ma solitude… crue… douloureuse. Pourquoi éprouvai-je ce sentiment pour une autre femme ? Pourquoi avais-je envie de la sensation de ses doigts sur moi ? De sa bouche ? De sa peau ?

 

Je remontai mes genoux contre ma poitrine et me blottis en position fœtale, envahie par le chagrin… la solitude… et ce besoin que j’avais enfoui depuis presque trente ans.

 

Une larme silencieuse serpenta sur mon visage et alla s’écraser sur le drap.

 

Seule.

 

La douleur qui étreignait ma poitrine devint aussi forte qu’un coup de poignard en plein cœur. J’enserrai tout mon corps avec mes bras, comme si j’étais la seule à pouvoir me sauver. Et comment pouvais-je me sauver, alors que j’étais à peine capable de contrôler les émotions qui envahissaient mon corps ?

 

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