REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

 

Chapitre 5 – 2ème partie (5B)

 

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Corinne faillit perdre son sang-froid quand je la vis le lendemain matin et l'étreignis si fort que ses yeux en sortirent presque de leurs orbites s'ils n'avaient pas été si fermement attachés à son crâne. L'expression étonnée sur son visage quand elle se recula en disait long, mais en réponse, je me contentai de l’embrasser à nouveau et de rire.

Je vais la laisser mijoter là-dessus un moment, pensai-je en la laissant me fixer d'un air abasourdi tandis que je me dirigeai vers la cuisine et un café bien nécessaire.

Ice était partie depuis longtemps quand nous nous assîmes pour prendre un petit déjeuner dans la salle à manger, composé d'œufs, de café et de toasts, et après ça, une tasse de thé à la main, Corinne me raconta le reste de l'histoire.

Il semble que pour écarter les derniers soupçons qu'elle pouvait encore avoir, André décida d'emmener Corinne un peu au sud du Canada.

A Mexico pour être exacte.

A entendre Corinne le raconter, ils avaient passé deux semaines à s'amuser au soleil et à mater des corps bronzés à demi-nus qui paradaient en déballant la marchandise le long des plages ; elle, les femmes, André, les hommes. Ensuite, après avoir fait les contrôles que les hommes comme André estiment nécessaires pour s'assurer que la voie était libre, ils avaient pris un autre avion, traversé les Etats-Unis et atterri au Canada. Elle était entrée légalement dans le pays, demandant et obtenant un visa touristique avec une option pour solliciter un statut d'immigrant dans le futur.

Je fus surprise d'entendre ça. Pour autant que je le sache, le Canada était plutôt semblable aux autres pays en matière d'immigration. Si on était jeune, valide, prête à travailler et qu'on n'avait rien dans son passé qui laissait penser qu'on allait poser des bombes dans les bus scolaires ou les bâtiments officiels, on avait une chance d'être la bienvenue.

Mais Corinne en revanche, était une femme frêle et à un âge où les soins médicaux avancés auraient avalé rapidement même un budget plus qu'honorable, et elle avait un casier judiciaire qui aurait fait se dresser les cheveux sur la tête à n'importe quel officier d'immigration qui se respecte, avant qu'il ne l'escorte personnellement jusqu'au premier avion en direction du sud.

Quand je lui exprimai mon incrédulité, elle répondit avec un sourire machiavélique et poussa vers moi un document qui contenait sa situation financière dans toute sa splendeur aux zéros multiples.

Le café dans ma bouche se propulsa sur la moitié de la pièce.

« Sept millions de dollars ? »

« Et quelques, oui », répondit-elle avec le masque de la satisfaction supérieure éternelle et du contentement de soi.

« Sept millions de dollars ? »

Elle fit claquer sa langue et posa la main sur mon front, de cette façon qu'on a de vérifier la fièvre chez un enfant. « Pauvre chérie », ses yeux brillaient d'une compassion espiègle, « tu couves quelque chose ? Peut-être qu'un tour chez le docteur ce matin serait une bonne idée ?

Je fronçai les sourcils et battis des mains pour repousser la somme qui se répétait dans ma tête comme un disque de juke-box rayé.

« Détends-toi, Angel. Ce n'est pas comme si je prenais le thé avec les Rockfeller, tu sais. » Puis elle sourit. « En plus, tu devrais être heureuse. Tout sera à toi quand je tirerai ma révérence. »

Je la regardai. « Je ne peux pas accepter, Corinne. »

Son sourire se durcit. « Et pourquoi pas, Angel ? Tu as peur de te salir les mains avec de l'argent mal acquis ? » Elle découvrit ses dents. « L'argent du sang n'est pas assez bon pour toi ? »

« Ça suffit, Corinne », rétorquai-je en me mettant debout. « Je ne mérite pas ça de ta part. »

Après un long moment de silence intense, elle finit par faire retraite, le sourire évanoui. « Tu as raison. Tu ne le mérites pas. Je suis désolée. » Une note implorante passa dans ses yeux et sa voix. « Tu veux bien te rasseoir, Angel ? Pardonner une vieille femme pour sa stupidité ? » Elle s'interrompit un centième de seconde puis murmura. « S'il te plait. »

Un instant plus tard, ma colère diminuée mais pas disparue, je m'assis à nouveau, les mains à plat sur la table. Je la regardai dans l'attente de la suite, avec une expression au sourcil dressé que je n'avais réussi à maîtriser que récemment.

Elle mit la main dans son sac et en sortit un autre document qu'elle déplia avec soin et le fit glisser sur la table vers moi. Je le regardai, traçant le montant en dollar de mon doigt. Il faisait presque ressembler le montant de sa situation initiale à de l'argent de poche. Puis un autre document arriva sur le premier et je le passai rapidement en revue, puis le lus avec plus d'attention lorsque le contenu se fraya un chemin dans mon cerveau.

Le papier que je lisais était une sorte de reçu qui détaillait les dispositions finales pour la vaste fortune inscrite sur le document en dessous. La moitié était destinée à créer un fonds pour aider les membres survivants des familles dont les êtres aimés avaient été tués dans un crime violent. Un quart, et je souris en lisant ceci, allait dans un fonds pour aider à nourrir, vêtir, loger et éduquer les ados qui vivaient dans la rue. Et le dernier quart allait dans un fonds nommé « Les Anges Déchus » pour fournir un conseil juridique gratuit et une représentation aux femmes qui, comme moi, avaient été jugées et/ou accusées du meurtre de leur mari comme conséquence d'abus domestique.

Je levai des yeux écarquillés vers elle. « Que... »

« C'est l'argent que j'ai gagné en tuant mes maris. Chaque centime. »

« Mais tu as dit... »

« Je sais ce que j'ai dit, Angel. » Elle m'interrompit en repoussant ma contestation d'un geste nonchalant de la main. « Mais les choses changent. Et parfois, s'ils ont de la chance, les gens aussi. » Elle sourit un peu, un sourire affectueux, un peu timide et totalement attachant. « Dans tous les cas, d'être assise et paralysée dans un fauteuil roulant donne un peu de temps pour une réflexion paisible. Et alors que tout remords que j'aurais pu avoir du meurtre de mes maris est tombé en poussière depuis longtemps, la pensée de vivre largement sur l'argent qu'ils ont laissé, a perdu de l'attrait qu'il avait auparavant. » Elle ricana et secoua la tête. « Ne vieillis jamais, Angel. Ça te ramollit dans les mauvais endroits. »

Bien que la porte était grande ouverte et qu'une armée entière plaidait pour entrer avec moi, je décidai sagement de réfréner tout commentaire que j'aurais pu avoir sur son observation. L'étincelle dans son œil remerciait ma retenue bien que je suis sûre qu'elle avait déjà pensé au moins à une centaine de répliques spirituelles et cinglantes.

Tendant la main d'un air presque guindé, elle prit le document qui avait démarré toute cette conversation et le leva dans la lumière. « Ça, c'est l'argent de poche que j'ai gagné dans les quelques boulots ingrats que j'ai réussi à trouver avant et entre mes maris. Quand j'ai su que l'arrestation était proche, je l'ai donné, en même temps que le reste de l'argent, à une amie comptable. Et comme tu peux aisément voir, elle s'y connaît plutôt bien en chiffres. » Ses yeux brillèrent à nouveau d'intelligence espiègle. « Entre autres choses. »

Je me contentai de sourire et de lever les yeux au ciel. Seigneur, ce qu'elle m'avait manqué.

« Et il est à toi, Angel. A toi et à Ice bien entendu. Pour en faire ce que vous voulez. Vous pourriez vous en servir pour tapisser la cheminée que je n'en aurais rien à faire. Vous n'avez juste qu'à l'accepter. » Elle sourit. « Après tout, je ne vais pas être là pour toujours et j'aimerais savoir que j'ai un peu participé à rendre vos vies, sinon plus faciles, du moins un peu plus intéressantes. »

Je tressaillis. « Si j'accepte d'y réfléchir, est-ce qu'on peut en finir avec le sujet de la mort ? Ce n'est pas une chose dont j'ai vraiment envie de parler maintenant. »

« La mort nous arrive à tous, Angel. »

« Je le sais, Corinne », répliquai-je un peu plus brusquement que je ne le souhaitais, les images de ma compagne si près de la mort, levant la tête dans toute leur gloire en Technicolor. « J'aimerais juste qu'elle évite de menacer de rendre visite aussi souvent. »

Elle hocha la tête, les yeux brillants de compassion. Puis elle se retourna pour regarder par la grande fenêtre. « Très bien, douce Angel. C'est une belle journée même pour l'hiver. Laissons la mort s'occuper d'elle-même pendant que nous étreignons la vie, hmm ? »

Je ne pus m'empêcher de sourire. « D'accord avec toi. »

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Après que la vaisselle du petit déjeuner fut séchée et rangée et que nous nous soyons douchées et habillées, nous décidâmes, ou plutôt Corinne décida, j'étais juste d'accord pour la petite ballade à ce stade, qu'un peu de visite touristique était à l'ordre du jour.

Bien que la température dehors fut plutôt glaciale, le soleil était de sortie et les chemins préservés de glace et de neige fondue. Souffrant un peu de l'isolement moi-même, même aussi tôt dans la saison, je n'étais pas vraiment opposée à l'idée de me débarrasser des fourmis dans mes doigts et mes orteils.

Après avoir enfilé des tonnes de vêtements chauds (et dans ce domaine, Corinne était suprêmement bien préparée), nous nous dirigeâmes, dans le froid, vers notre première halte qui était, bien entendu, la maison de Ruby.

Je l'appelai avant de partir pour lui demander si elle était disponible pour rencontrer une de mes amies qui me rendait visite pour les fêtes de fin d'année et elle nous invita, plutôt heureuse et excitée à la perspective de rencontrer quelqu'un de nouveau. Je souris à son excitation, me figurant la rencontre merveilleuse entre deux femmes qui m'étaient chères ; deux femmes qui, parce qu'elles étaient à peu près du même âge, auraient beaucoup de choses en commun et pourraient bien devenir les meilleures amies du monde.

Je ne pouvais pas me tromper plus.

Le sourire éclatant que Ruby arborait quand elle ouvrit la porte, s'effaça légèrement quand son regard se porta sur la silhouette emmaillotée qui se tenait près de moi. Je pus sentir Corinne se raidir tandis que Ruby reculait pour nous laisser entrer.

Qu'est-ce qui se passe là, bon sang ?

Après avoir mis nos manteaux à sécher près du feu, nous nous dirigeâmes vers la cuisine, où Ruby nous invita à nous asseoir tandis qu'elle préparait du café et une assiette de gâteaux juste sortis du four, à l'odeur paradisiaque et au goût encore meilleur.

Après avoir posé les tasses et l'assiette, elle se tint près de sa chaise, me regardant avec expectative, bien qu'un peu étrangement. Après un instant, je saisis et lui fis mon sourire le plus éclatant. « Ruby, j'aimerais te présenter une amie très chère, Corinne... » Et ma voix s'éteignit, retenue par mon premier obstacle majeur de la journée.

Ruby, si vous vous en souvenez bien, lisait le même journal que moi. Présenter Corinne par son nom complet, c'était inviter des ennuis que je n'étais pas prête à gérer. Ma voisine était toujours dans l'ignorance des vraies raisons de ma venue au Canada. Et plus que tout, je voulais qu'elle reste ainsi aussi longtemps que possible. Ce n'est pas que je ne faisais pas confiance à Ruby ; loin de moi cette pensée. C'est juste que moins elle aurait d'informations, moins elle serait blessée plus tard, ou du moins je l'espérais.

Ce n'est pas que j'invitais ce genre d'ennuis, voyez-vous. Mais selon les mots des Boy Scouts légendaires, il vaut toujours mieux être préparé.

J'aurais juste souhaité m'être souvenue de cette devise-là avant de décider de venir chez Ruby ce matin-là.

Mais Corinne, en maîtresse politicienne, couvrit mon léger faux-pas avec la même aisance que l'huile qui coule sur la graisse, en attrapant la main tendue de Ruby pour la serrer fermement, son sourire aussi sincère que possible. Pour ceux qui ne la connaissaient pas aussi bien que moi.

« Corinne LaPointe, à votre service. »

Ruby lui rendit sa poignée de main et le sourire. « Bienvenue chez moi, Corinne. Ça vous va si je vous appelle Corinne, n'est-ce pas ? »

« Seulement si vous m'offrez le même plaisir. »

Je pus voir Ruby se détendre visiblement tandis qu'elle relâchait la main de Corinne et s'asseyait à table avec nous. « Alors ce sera Corinne », dit-elle en lui portant un toast avec sa tasse de café. Ses yeux prirent une lueur spéculative. « Tyler me dit que vous vous connaissez depuis fort longtemps. »

Bon sang. J'avais oublié que Ruby me connaissait sous le nom de Tyler. Je restai assise sans bouger, sans oser tourner la tête même d'un pouce, pour ne pas détecter quelque expression que ce soit sur le visage de Corinne. Une expression dont j'étais sûre qu'elle ne serait pas à mon goût du tout, du tout.

Et bien entendu, j'avais raison là-dessus.

La voix de mon amie dégoulinait de charme et de rires cachés. « Vraiment pas mal de temps, oui Ruby. Et quand je l'ai vue la première fois, j'ai pensé 'Voilà une fille qui peut changer le monde avec son sourire.' » (NdlT : c'est une allusion à l'actrice Mary Tyler Moore qui donne son nom à Angel et Corinne saisit l'occasion)

Silence de mort.

Puis un rire isolé, un peu comme une pétarade de voiture due à un mauvais pot d'échappement.

Puis un autre rire, suivi d'un autre, jusqu'à ce que mes deux soi-disant amies soient sur le point de défaillir en riant à mes dépens.

Je sentis que ma tête se tournait lentement sur ma droite, mes sourcils froncés tandis que je lançai à mon amie convulsionnée le plus sombre des regards. Corinne me le retourna avec un clin d'œil espiègle et prononça subtilement en silence le mot 'désolée' avant de se retourner vers Ruby et de remettre en marche le train de leurs rires.

Mais avec ce simple geste, je sentis que ma colère naissante s'éloignait, réalisant que la blague de Corinne, pour ce qu'elle valait, était une tentative réussie d'alléger l'atmosphère tendue et de mettre une Ruby soupçonneuse à l'aise. Aussi je produisis quelques ronchonnements calculés pour la galerie et attendis patiemment que les derniers rires s'estompent, laissant un silence plus confortable s'installer entre nous.

Oh oui, Corinne était douée. Elle était très douée.

Puis elle commença à montrer combien elle était vraiment douée en continuant avec une histoire qu'elle avait montée de toutes pièces. « Oui, Tyler et moi nous nous connaissons depuis un bon bout de temps, comme elle vous l'a dit. J'étais enseignante dans une école où elle est arrivée après avoir obtenu son diplôme. En fait, elle a repris ma classe quand j'ai pris ma retraite. Les enfants sont tombés amoureux d'elle au moment même où ils l'ont vue. » Elle sourit à nouveau, d'un sourire cette fois absolument sincère. « Nous le sommes tous devenus. C'était un ange venu sur Terre. Une brillance bienvenue dans un monde autrement sombre et triste. »

Ruby sourit légèrement à ces mots. « Ahh. C'est donc là qu'elle a pris son charmant petit nom. »

« Assurément. Une de mes élèves est venue nous voir après que je l'ai présentée, vous savez combien les petits peuvent être charmants au cours préparatoire, et elle lui a demandé si elle était un ange. » Elle sourit. « Et depuis ce moment, elle a été connue sous le nom de Ms Angel pour tout le monde. »

Ce fut un des rares moments dans ma vie où je fus heureuse de ma capacité à rougir. Corinne dépendait de mes réactions pour prouver la véracité de son histoire et je ne la laissai pas tomber en rougissant aussi fort que je le pus.

Apparemment charmée, Ruby sourit et détendit sa posture de piquet raidi, laissant même ses épaules toucher le dossier de sa chaise.

Je soupirai intérieurement de soulagement et me détendis également, me laissant me faire absorber dans la toile que Corinne tissait. Si j'avais encore quelques doutes sur la capacité de cette femme à faire croire aux gens exactement ce qu'elle voulait, ils s'évanouirent dans la brume de cette journée d'hiver ensoleillée.

Bien que cette réalisation aurait dû me donner du répit, et bien que j'étais plus jeune ou bien plus innocente dans le domaine des manipulations que mon amie, au contraire cela me donna une sorte de frisson coupable, comme le frisson que peut avoir une jeune enfant quand elle fait quelque chose qu'elle sait ne pas devoir faire et qu'elle s'en sort quand même.

Le reste de l'après-midi passa rapidement et à la fin, les 'au revoir' furent échangés avec plus de chaleur que les 'bonjours' l'avaient été.

Et pourtant, malgré le charme indéniable de Corinne et la douce chaleur de Ruby, il semblait y avoir une barrière entre elles qui ne semblait pas vouloir tomber. Intriguée, je le mentionnai à Ice après que Corinne fut bien installée, à rêver quelque rêve un peu tordu que son esprit acéré pouvait bien conjurer.

Ice se mit à rire et m'engloutis dans une chaude étreinte. « Ça me paraît plutôt simple. »

Je me reculai légèrement et la fixai. « Ah oui ? Et ça t'ennuierait de partager avec moi, oh 'Grande Sage' ? » Puis je me mis à rire et baissai le menton pour le poser dans la douce vallée entre ses seins. « Ou bien est-ce que je dois te mettre K.O. avec mes poings d'acier ? »

Elle écarquilla les yeux d'horreur feinte avant de m'ébouriffer les cheveux et de m'installer plus confortablement sur elle. « Elles sont jalouses. »

« Jalouses ? ! De quoi ? ! »

« L'une de l'autre. Elles jouent au tir à la corde et tu es le ruban. »

Je la regardai avec incrédulité. « Tu veux bien me dire comment tu en es arrivée à penser ça ? »

Elle pinça légèrement les lèvres tout en haussant les épaules. « Facile. Ce sont deux femmes qui remplissent à peu près le même rôle dans ta vie. La figure maternelle. La confidente. Celle qui réconforte. Et elles le savent toutes les deux. » Elle haussa à nouveau les épaules. « Et si je devais faire un pari, je dirais que chacune d'elles a peur que tu ne deviennes trop proche de l'autre et que tu laisses celle qui reste hors de ta vie. »

« C'est ridicule ! »

« Peut-être. Mais ça n'empêche pas que ce soit très vrai pour elles. »

Je réfléchis un moment, plutôt décontenancée. Puis je relevai les yeux. « Il y a un défaut dans ta théorie. »

Elle haussa les sourcils. « Oh ? »

Je souris. « Ouaip. »

« Et ce serait... »

« Toi. » Je roulai de son corps chaud et puissant et adoptai ma meilleure pose d'érudite. « Tu vois, ma chère Ice, si on devait suivre ta théorie jusqu'à sa conclusion logique, l'éventuelle petite jalousie qu'elle peuvent avoir entre elles serait grandement obscurcie par la jalousie qu'elles auraient envers toi. Après tout, tu es numéro un dans mon cœur, parmi d'autres endroits. »

« Peut-être », admit-elle, « bien qu'il y ait un petit défaut dans ta théorie. »

Je pus sentir mon front se plisser. « Ah oui ? Et c'est quoi ? »

Son sourire était lent et sexy. « Je ne suis pas exactement le genre maternelle. »

Je ris et roulai de nouveau sur elle, glissant une jambe entre ses cuisses légèrement écartées, satisfaite de sa réponse immédiate et merveilleuse. « Que Dieu en soit remercié », dis-je d'une voix bizarrement rauque. « Je ne peux pas imaginer faire avec ma mère ce que nous venons de faire ces deux dernières heures. »

Elle rit doucement et emmêla nos corps avant de commencer à passer les deux prochaines à renforcer cette idée.

Et dans cette théorie-ci, il n'y avait aucun défaut du tout.

*******

Si Corinne et Ruby se frottaient comme deux chiennes qui veulent le même os – et je finis par accepter l’idée qu’Ice avait raison sur ce point – Corinne et Pop, quand ils se rencontrèrent pour la première fois, donnèrent l’impression d’être de vieux amis réunis après juste quelques instants de séparation.

Je me tenais là, la bouche ouverte et impressionnée, tandis que Pop, habituellement réservé, faisait des phrases complètes en parlant à Corinne, jouant le rôle du parfait gentleman et l’escortant jusqu’à la station pour boire un café, toujours en train de chauffer sur la plaque près de la caisse.

« Tu vas avaler des mouches si tu ne fais pas attention », dit Ice, en se matérialisant près de moi tout en frottant ses mains graisseuses sur un vieux chiffon imbibé d’huile.

« Je ne peux pas croire ça », répondis-je en me laissant aller contre son corps chaud. « C’est comme… c’est comme… je ne sais pas comment c’est. Je veux dire, j’espérais qu’ils s’entendent, mais… wow ! »

Elle grogna en s’appuyant contre moi, tout en fixant l’intérieur de la station de ses yeux plissés. « Il a l’air plutôt impressionné par elle. »

« C'est ce que je dirais aussi. Je ne pense pas l’avoir vu parler aussi longtemps à quelqu’un. »

Ice jeta le chiffon dans le garage et souffla sur ses mains pour les réchauffer, puis elle les mit au fond des poches de son blouson. « Ouais, mais ne commence pas à penser au mariage, Angel. Corinne est toujours un peu trop attirée par les dames, et je ne pense pas que Pop soit du genre à partager. » Elle se tourna pour me regarder, ses yeux brillant d’espièglerie. « Et je ne veux vraiment pas avoir à cacher l’arsenic. »

« Ice ! »

Le sourire passa de ses yeux à ses lèvres et elle tendit la main pour m’ébouriffer les cheveux. « Relax, Angel. C’est pas interdit de blaguer sur ces sujets-là parfois. »

« Je sais, mais… Seigneur ! Je jure que je ne sais pas ce qui te prend parfois. »

Elle répondit en prenant une profonde inspiration puis la laissa passer bruyamment. « L’air frais et le soleil, douce Angel. L’air frais et le soleil. »

Et sur ces mots, elle retourna dans le garage, me plantant là en train de la fixer, perplexe et souriante à la fois.

*******

Et puis arriva le soir de Noël.

Assez froid pour geler une pierre, le ciel nocturne brillait d’étoiles posées si bas sur l’horizon qu’on avait l’impression qu’on pourrait tendre la main pour en attraper une.

Laissant Corinne s’occuper dans la cuisine (et je souhaite préciser que ceci était une exigence de sa part et pas une requête de la nôtre), Ice et moi nous mîmes en quête d’un arbre de Noël.

L’idée de simplement aller en ville et en acheter un parmi tous ceux qui étaient alignés, comme des soldats de bois, sur des parkings vides, était bien entendu hors de question. Non, en fait nous devions chercher et trouver notre arbre particulier, un qui aurait grandi spécialement pour nous, et qui voulait bien se sacrifier pour rendre nos fêtes encore plus festives.

Je suppose que je ne devrais pas être aussi sarcastique, parce qu’après tout, cette suggestion était la mienne.

Nous empruntâmes à Ruby une luge de trois mètres vieille mais pourtant bien solide et une scie, et nous partîmes dans une partie des bois qui avait souffert, plusieurs années auparavant, d’un feu de forêt causé par l’orage et qui avait brûlé toutes les anciennes espèces pour laisser la place à la nouvelle vie.

Après de nombreuses critiques de ma part et encore plus d’yeux au ciel de celle d’Ice, nous finîmes par trouver l’arbre parfait ; luxuriant et débordant de cette merveilleuse couleur vert éternel et d’odeur, et assez grand sans l’être trop. Je l’encadrai de loin avec mes mains comme un photographe psychotique qui cherche le meilleur cliché, et je l’imaginai debout près de notre cheminée, orné de guirlandes et de bibelots, avec une pléthore de joyeux cadeaux posés dessous, et j’annonçai promptement mon approbation.

« Tu es sûre », répliqua Ice en levant la scie à nouveau et la brandissant de manière à me laisser comprendre que si je ne l’étais pas, j’avais une bonne chance de faire cinquante centimètres de moins dans un futur proche.

« Positivement », annonçai-je avec un hochement de tête définitif.

Quelque chose qui sonnait bizarrement comme ‘il est foutument temps’ flotta vers moi en provenance d’Ice tandis qu’elle se détournait et commençait à écarter la neige autour de la base de l’arbre que j’avais choisi.

« Attends ! » L’interrompis-je juste au moment où elle posait la lame sur l’écorce.

« Quoi encore. »

La lame de la scie et les dents blanches brillaient dans la lumière de la demi-lune mais je fis de mon mieux pour les ignorer tandis que je m’avançais une fois de plus pour faire le tour de l’arbre, l’examinant sous tous les angles possibles, à part, bien sûr, du dessus. « Je voulais juste être sûre. »

D’autres mots, intelligibles mais plutôt impossibles à répéter ici, flottèrent depuis la base de l’arbre tandis que je finissais mon évaluation. « Très bien. Vas-y. Mais assure-toi que tu coupes bien ces branches en bas. On dirait qu’elles sont en train de mourir. »

« Tu es sûre de ne pas vouloir faire ça toi-même, ma chère ? » Entendis-je dans un ronronnement soyeux. « Après tout, je ne voudrais pas ruiner ton arbre parfait avec mon inexpérience. »

« Oh non », répliquai-je d’un ton dégagé, en repoussant de la main son inquiétude voilée de sarcasme. « Tu peux le faire. Je sais combien tu aimes travailler à en transpirer. »

Avant que je puisse même penser à bouger, je fus soulevée par des bras puissants et jetée à bonne distance pour atterrir dans un profond tas de neige. Je ris et crachai en essayant de retirer des morceaux de la substance froide et humide d’endroits où elle n’avait rien à faire, et je regardai l’arbre que j’avais finalement choisi, se rendre à la puissance de la scie acérée de ma compagne et de ses muscles puissants. Le temps que je retrouve mon équilibre, l’arbre et la scie étaient rangés avec soin sur la luge et Ice me regardait, une expression narquoise incorrigible sur le visage.

Est-ce que j’ai déjà parlé de vengeance ?

*******

La petite réunion que nous avions organisée battait son plein lorsque nous arrivâmes à la cabane avec notre arbre à la suite. On pouvait entendre les rires et les chants de Noël étouffés jusque devant la porte. Les vitres du porche étaient embuées par la chaleur qui régnait dedans et je pouvais voir des silhouettes surréalistes qui semblaient entrer et sortir en flottant de la brume de l'autre côté de la vitre.

Puis la porte s'ouvrit et John Drew, le frère de Tom, sortit pour nous accueillir, vêtu d'un sweater de fête, un peu indécent. Après avoir supporté des taquineries gentilles sur mon besoin d'évaluer 'chaque foutu arbre de tout le pays', nous finîmes par entrer en portant l'arbre tous les trois pour passer le seuil et aller dans le séjour où Ice avait construit un support pour le poser.

Après que l'arbre fut posé et qu'il eut reçu des 'ooh' et des aah' adéquats, nous commençâmes à le décorer avec les pop-corn et les canneberges que Corinne avaient fournies.

Ou plutôt, devrais-je dire, nous tentâmes de le décorer. Essayer de faire passer une minuscule aiguille dans une canneberge encore plus minuscule tout en étant sous l'influence de quelques tasses du lait de poule alcoolisé à cent quatre-vingt degrés de Corinne, devint très rapidement un exercice futile.

Ruby, à qui le médicament pour la tension interdisait plus d'une tasse de ce truc, prit la direction des opérations tandis que les autres, sauf Ice qui n'avait jamais été du genre à s'imbiber, avaient de plus en plus le vertige.

Puis Corinne servit un festin royal et nous la suivîmes tous vers la table, le nez en avant et les ventres grondants, comme des enfants après une dure journée de jeu. Ice s'assit à un bout de la table, Corinne à l'autre, et nos invités – Pop, Ruby, les frères Drew et leurs épouses, et quelques autres connaissances avec qui nous avions lié amitié – se calèrent au milieu. Je ne mentirais pas en disant que ce dîner de réveillon de Noël fut le meilleur que j'ai jamais mangé, avant ou depuis. Corinne est une cuisinière hors-pair et les quarante années passées en prison n'ont en rien altéré son talent, ce dont nous étions profondément reconnaissants.

Plaisamment repus et plus qu'à moitié souls, nous finîmes de décorer le sapin tandis qu'Ice et Corinne, malgré mes objections prononcées d'une voix un peu traînante, se mirent à laver la montagne de vaisselle sale que nous laissions derrière nous.

La soirée passa lentement, comme le font les soirées merveilleuses parfois, dans une brume chaleureuse et amicale dont j'avais souvent rêvé enfant quand le soir de Noël ne semblait être qu'un jour comme les autres dans ma vie.

Lorsque la soirée arriva à sa fin, Ice se mit à la tâche de s'assurer que tous nos invités rentraient chez eux en sécurité. Corinne et moi nous restâmes pour ranger le peu de bazar qui restait encore, et puis elle se dirigea vers le confort de son lit tandis que je restai éveillée pour attendre le retour de ma compagne.

Je ressentis pas mal de choses pendant cette courte attente, mais la douleur n'en faisait à coup sûr pas partie. Le lait de poule de Corinne aurait pu ankyloser les membres d'une statue de marbre.

Ice revint dans le calme tandis que je fixai les flammes du feu, fascinée, dans mon ivresse légère, par la myriade de couleurs qu'il diffusait. Je m'avançai en chancelant pour l'accueillir et elle me tint serrée, puis m'embrassa devant l'arbre que nous avions mis tant de temps à trouver.

Et puis, pour mettre une touche finale parfaite à la soirée, nous fîmes longuement et lentement l'amour sur le tapis épais devant le feu étincelant et je tombai dans un sommeil bienheureux dans les bras de la femme que j'aimais plus que quiconque ou quoi que ce soit au monde.

Et tandis que la soirée laissait graduellement la place à la journée de Noël, un autre de mes rêves avait encore pris vie.

*******

La matin de Noël arriva avec du froid et beaucoup de vent et bien plus que l'impression qu'il allait neiger.

Je me réveillai avec des battements dans la tête et un estomac qui protestait énergiquement contre mes abus de la veille au soir. Je roulai sur le côté et tirai les couvertures sur mon épaule avant de me rendre compte que l'endroit où je me réveillais n'était pas celui où je m'étais endormie la veille.

Je tâtonnai de ma main libre en gardant les yeux toujours fermés. Je ne fus pas surprise de constater qu'Ice était déjà levée, bien que les draps fussent encore chauds de sa présence récente, alors je devinai qu'elle ne devait pas être partie depuis longtemps.

Je tirai l'oreiller vers moi à l'aveuglette et enfouis mon visage dedans, respirant son odeur avec bonheur tandis que mon corps endormi recommençait à perdre conscience.

Je venais juste de m'assoupir quand le bruit des pas d'Ice en haut des marches me fit me réveiller pour de bon. Cette fois mes yeux daignèrent s'ouvrir et je m'abreuvai de sa beauté ébouriffée de sommeil, ma gueule de bois semblant faire retraite tandis qu'une vague de chaleur bienvenue prenait rapidement sa place. Elle se tenait devant moi dans une robe de chambre dont la ceinture était à peine serrée, sans rien dessous ; le col en V laissait entrevoir de manière alléchante la peau crémeuse que le vêtement couvrait. Elle portait avec facilité dans ses grandes mains un plateau sur lequel se trouvaient ce que j'espérais être du café noir fort et un flacon entier d'aspirine.

« Bonjour, ma beauté. C'est moi que tu cherches ? » Demandai-je avec ce que j'espérais être un ton sensuel mais qui, en réalité, n'en était probablement qu'une pâle imitation, étant donnés les messages conflictuels que mon corps accablé m'envoyait.

Cela me valut un sourire cependant et elle vint vers le lit et posa le plateau sur la table de chevet près du réveil. « Comment tu te sens ? » Demanda-t-elle en posant une main fraîche sur mon front enfiévré, ce qui mit mon corps encore plus en surcharge sensorielle.

« Il y a une minute ? Comme si une famille entière de chats m’avait utilisée comme litière. Maintenant ? » Je souris d'un air niais. « Tooouuut à fait bien. »

Elle eut un sourire de travers et secoua la tête, puis revint s'asseoir sur le lit, la tête posée sur le dosseret, elle me prit dans ses bras et me posa contre sa poitrine. Puis elle tendit un long bras et attrapa le café avant d'apporter la tasse fumante à mes lèvres. « Bois ça. Tu devrais te sentir mieux. »

Et je m'exécutai, sirotant avec bonheur le café fort en avalant la poignée d'aspirine qu'Ice me donnait. Puis je me détendis à nouveau contre elle, absorbant la chaleur de son corps, sa présence étant un meilleur remède contre la gueule de bois que tout le café et l'aspirine que le monde pourrait jamais espérer offrir. Quand sa main vint doucement caresser mes cheveux, mon mal de crâne disparut comme par enchantement.

« Je peux te poser une question ? »

« Bien sûr. » Sa voix basse et mélodieuse gronda depuis sa poitrine contre laquelle mon oreille était pressée.

« Comment est-ce que j'ai atterri ici ? La dernière chose dont je me souvienne c'est de m'être endormie en bas devant le feu. »

Son rire ronronna plaisamment dans mon oreille. « Et bien, j'avais le choix entre te porter ici ou prendre le risque que Corinne se réveille et ne veuille se joindre aux festivités. Je me suis dit que la première solution était la plus sage. »

« Mmmm », acquiesçai-je en enfouissant le nez dans la peau douce de sa poitrine pendant qu'une de mes mains jouait paresseusement avec la ceinture de sa robe de chambre. Puis une pensée m'interpella et je souris. « Est-ce que le Père Noël est passé ? »

« Ouaip. Et à voir comment c'est, ses rennes devaient être bien plus contents en repartant. »

Je sentis que je me tendais un peu. « Je pensais que nous étions d'accord pour ne pas en faire trop cette année. »

Ice continua à me caresser les cheveux, insouciante. « Apparemment, quelqu'un a oublié de rencarder Mme

la Richarde

sur les règles à suivre. »

« Elle n'a pas fait ça. »

« Oh si, elle l'a fait. »

« Génial. »

A ce moment-là, le chantonnement un peu faux de Corinne flotta vers nous depuis le séjour, en même temps que le léger tintement de couverts et de porcelaine. « Oh ben ça, regardez-moi ces cadeaux. Puisqu'il n'y a personne d'autre apparemment, ils doivent tous être pour moi. Comme j'ai de la chance ! »

J'étouffai mon rire contre la poitrine d'Ice et la serrai plus fort avant de la relâcher et de me redresser en position assise à mon tour. « On dirait bien que c'est le signal. »

Ice roula hors du lit et se mit debout avant de m'aider à me lever à mon tour. Puis elle passa ma robe de chambre sur mes épaules avant de la ceinturer avec soin autour de mon ventre, tirant les bords pour qu'ils tombent à plat sur ma peau. « Prête ? »

« Presque. » Je tendis la main, ouvrit sa ceinture et réajustai sa robe de façon à ce qu'elle couvre complètement les parties pertinentes, puis je la ceinturai avec soin. « Voilà. »

Elle haussa un sourcil.

« Hé ! Elle a déjà eu une attaque. Tu ne veux pas lui causer un arrêt cardiaque aussi ? »

« Je ne pense pas que j'aie quoi que ce soit qu'elle n'ait déjà vu, Angel. »

« Peut-être pas » acquiesçai-je, « mais c'est la manière dont ce que tu as est agencé. Un regard et elle se retrouve aux soins intensifs. »

Ice leva les yeux au ciel et m'attrapa la main puis ensemble nous descendîmes l'escalier pour voir ce que le Père Noël, déguisé en petite vieille bibliothécaire de Pittsburgh, nous avait apporté.

Corinne s'était surpassée avec le petit déjeuner qu'elle servit tandis que nous étions assises sur le sol comme des enfants à ouvrir des piles de cadeaux joyeusement emballés. Et elle se surpassa encore tant avec la quantité qu'avec la qualité des présents qu'elle nous avait achetés. Je ressentis un peu de malaise face à tout ça, mais un regard rapide de sa part me convainquit d'accepter avec grâce cette expression de son amour et de son affection.

Des monts de vêtements franchement nécessaires devinrent vite des montagnes. Des draps, des couvertures et des édredons nous garantirent de ne jamais dormir deux fois sur les mêmes. Nous reçûmes assez d'ustensiles de cuisine pour approvisionner le meilleur restaurant, assez de produits de nettoyage pour aseptiser un hôtel entier et assez de livres pour remplir les étagères d'une bibliothèque de bonne taille.

Il y avait d'autres cadeaux plus... privés, également, mais si ça ne vous ennuie pas, j'en garderai l'identité pour moi-même. Il vous suffit de savoir que mon visage, quand je vis ces cadeaux dans toute leur gloire, aurait surpassé le nez rouge du petit renne Rudolph en brillance.

Après avoir donné notre présent à Corinne, Ice et moi nous échangeâmes nos cadeaux. Parce que l'argent était toujours un sujet épineux – nous étions déterminées à rembourser chaque centime des coûts du matériel qui avait servi à la construction de notre foyer – nous nous étions mises d'accord pour que Noël soit simple cette année.

Alors nous échangeâmes les quelques cadeaux pratiques que nous avions achetés l'une pour l'autre, et puis Ice me tendit une petite boite enveloppée dans une simple feuille dorée. L'expression sur son visage, presque timide, me dit que ceci était un cadeau spécial.

Je le pris dans mes mains, testai son poids. Il était plutôt lourd pour sa petite taille et je n'avais pas la moindre idée de ce qui se trouvait à l'intérieur. Je levai les yeux d'un air interrogateur, mais son expression ne trahit rien.

Lentement j'ouvris l'emballage pour révéler une simple boite blanche, de la longueur et de la largeur de ma main. Je soulevai le couvercle et repoussai doucement le papier de soie qui couvrait l'objet, puis je fixai l'intérieur, ma respiration temporairement coupée.

Dedans il y avait un cheval en bois merveilleusement sculpté.

Et là, pour que vous puissiez apprécier l'énormité de ce cadeau à l'air simple, j'ai besoin de repartir un peu en arrière.

Enfin, beaucoup plutôt. Jusqu'à mon enfance pour être exacte.

Quand j'ai grandi, j'avais une tante, Rose, que je vénérais. Il y avait un lien fort entre nous et bien que je ne la voyais pas souvent, elle était toujours dans mes pensées et dans mon cœur. Elle était mariée à un capitaine de l'armée et déménageait très souvent. La plupart du temps de l'autre côté de l'océan. A chaque fois qu'ils étaient stationnés quelque part, elle m'envoyait un petit cadeau particulier du pays où ils vivaient.

En très peu de temps, ma chambre fut remplie à ras bord de cadeaux du monde entier : des poupées, des animaux sculptés, des réveils, des livres, plein de bibelots divers.

Une année, quand ils étaient stationnés plus ou moins de manière permanente en Allemagne, une année qui avait été très difficile pour moi au vu de ma relation avec mes parents qui avançait régulièrement dans la rancœur, elle m'envoya un cheval en bois joliment sculpté, sa selle et sa bride peinte avec des couleurs vives dans le style des artisans bavarois.

A l'intérieur il y avait un petit mot, écrit au stylo de sa main, que j'ai toujours.

Tyler :

Je sais que les choses se sont passées durement avec tes parents. J'aurais souhaité être là pour t'aider à traverser ces temps difficiles. Sache que tu es toujours dans mes pensées et dans mes prières.

Et puisque je ne peux pas être là en personne, je t'envoie Alwin. Mes amis ici l'appellent 'un esprit rêveur' et c'est un bon ami à avoir près de soi.

Quand les choses ne vont pas très bien dans ta vie, serre-le contre toi, ferme les yeux et rêve de paysages lointains où tous tes soucis sont partis. Laisse-le t'y emmener et il te protègera toujours.

Un jour, je le sais, ces rêves deviendront réalité pour toi et tu trouveras un endroit où tu seras chérie et aimée autant que je te chéris et que je t'aime.

Jusque là, s'il te plait, accepte Alwin comme un signe de mon amour et garde-le près de ton cœur comme tu l'es dans le mien.

Bien à toi,

Rose

Depuis ce jour-là, Alwin ne m'avait jamais quittée. Il était avec moi quand je me réveillais le matin, quand j'allais à l'école (mes camarades avaient vite pris l'habitude de m'appeler 'Linus'), quand je jouais et quand j'allais au lit le soir.

Rose avait raison. C'était un bon ami. Il n'était jamais en colère contre moi. Il ne me parlait jamais de haut. Il ne m'ignorait jamais. Il m'écoutait raconter mes problèmes et mes joies sans jamais me rabaisser.

Il ne me léchait peut-être pas le visage, ou bien ne remuait pas la queue, mais je n'avais pas besoin non plus de nettoyer derrière lui ou de le nourrir, alors le marché était équitable pour autant que j'étais concernée.

Et puis un jour, dans un accès de rage sur une transgression dont je ne me souviens même plus, mon père avait pris un marteau et avait fracassé ce cheval, et je devais le regarder en faire des échardes puis de la poussière, emportant mes rêves ce faisant.

J'avais le cœur brisé comme seule une jeune fille qui a perdu son meilleur ami peut l'avoir et j'avais battu retraite dans ma chambre en larmes, refusant de parler à mon père, ou même à ma mère qui avait regardé l'incident sans même essayer de l'arrêter, et ce pendant un mois entier.

C'était la seule chose que je ne lui avais jamais pardonnée, pas même à ce jour alors que son corps n'est plus que poussière dans le sol et le pardon ne signifie pas plus que les lettres dont le mot est formé.

Et je ne suis pas sûre que ça le sera jamais.

J'avais mentionné Alwin rapidement et en passant à Ice quand j'avais vu un cheval similaire dans une vitrine devant laquelle nous passions un jour, bien que je ne lui aie jamais raconté ce qui lui était arrivé, ni ce qu'il signifiait exactement pour moi quand j'étais jeune.

Mais elle avait deviné quelque chose en entendant le ton nostalgique de ma voix, parce que devant moi ce matin de Noël, il y avait une réplique exacte de ce cheval en bois détruit depuis bien longtemps, exacte jusqu'à la couleur vive de la selle et de la bride et à l'expression interrogative qu'il arborait.

Avec des doigts légèrement tremblants, je sortis le cheval de son nid de papier de soie et je l'approchai pour l'inspecter de plus près. Il était absolument parfait dans les moindres détails.

« Où est-ce que tu as eu ça ? » Dis-je dans un souffle, Pop et sa capacité à trouver pratiquement n'importe quoi pour n'importe qui, me venant immédiatement à l'esprit.

« En fait, je l'ai sculpté », répondit-elle, le visage légèrement rougi par cette admission.

« Mais comment... ? »

« Je pensais qu'il y avait plus derrière l'histoire que tu ne le laissais penser, alors j'en ai parlé à Ruby un jour. Elle était plus qu'heureuse de me raconter les détails. Elle a une sacrée bonne mémoire. » Elle rit. « En tous cas, après qu'elle m'eut raconté tous les détails pertinents, je me suis mise au travail. » Elle regarda le cheval un instant, puis tourna le regard vers moi, une question dans les yeux. « Je m'en suis bien sortie ? »

« Bien sortie ? ! Seigneur, Ice, il est parfait ! Il n'y a aucune différence avec celui que j'avais enfant ! » Je regardai encore une fois le cheval et me rendis compte que mes paroles étaient totalement vraies. Il était parfait.

Elle sourit, d'un sourire détendu, sincère et magnifique qui brilla dans ses yeux et bien au-delà. « Je suis contente. Ruby m'a dit combien ce cheval signifiait pour toi. Et comment ton père l'avait détruit. » Le sourire glissa de son visage. « Encore une fois, je suis plutôt contente que ce salopard soit mort, parce que je prendrais grand plaisir à le tuer pour ce qu'il t'a fait subir. »

« Ice... »

Elle repoussa mon inquiétude de la main et continua. « Quoi qu'il en soit, je voulais juste te rendre quelque chose qui t'avait été enlevé. » Le sourire revint. « Tu n'es plus une petite fille, mais tu peux toujours utiliser un autre ami. »

Je lui souris en retour, les larmes brillant dans mes yeux et je tendis les bras pour la serrer fort contre moi, me rendant compte que les mots que ma tante avait écrits il y a si longtemps, étaient finalement devenus réalité. Mes rêves avaient pris vie et avec eux, j'avais trouvé un endroit où j'étais chérie et aimée.

Merci, Rose.

Après un long moment, je me reculai et tendis la main sous le sapin pour retirer le cadeau que j'y avais mis la veille au soir pendant qu'Ice escortait nos invités chez eux. « Tiens. C'est pour toi. »

Elle me regarda d'un air interrogateur pendant un instant tandis qu'elle acceptait le cadeau, sa taille et sa forme trahissant son contenu. Elle déballa le papier que j'avais utilisé pour honorer le moment des fêtes et retira mon cadeau, un disque dans une pochette dénuée de toute qualité artistique, comme je l'avais demandé à Pop.

Je souris. « Vas-y. Mets-le. »

Elle se mit debout avec grâce et alla vers la chaîne pour ôter la poussière de la platine, puis retira avec soin l'album de sa pochette et le plaça sur le plateau. Elle mit la chaîne en marche et avança le bras avec précaution avant de poser l'aiguille au début du sillon, puis elle se recula, la tête penchée dans une position d'écoute.

Quand les premières notes de musique emplirent la pièce, je vis son corps se raidir comme une statue. Son visage pâlit et je me demandai si je venais juste de faire une horrible erreur.

Puis une voix, plus belle que celle d'un rossignol, se joignit à la musique et je vis sa poitrine se soulever convulsivement, avant de se calmer. Elle ferma ses yeux, d'un bleu brillant, tandis que la musique continuait à sortir des hauts-parleurs.

« Dieu Tout-Puissant », murmura Corinne près de moi, portant sa main à la poitrine. « Ce n'est pas Ecaterina DuPrie ? J'adore absolument son œuvre ! »

A vivre aussi longtemps avec Ice que je l'avais fait, j'étais une connaisseuse en matière de chanteurs d'opéra. Je souris sans ôter mon regard de ma compagne envoûtée par la musique. « Je ne savais pas que tu étais une connaisseuse, Corinne. C'est bien elle. »

Corinne rit doucement. « Comme si tu pouvais le savoir. Quel cadeau merveilleux ! N'importe quoi par Mlle DuPrie est un vrai trésor. Ça a dû te prendre une éternité pour le trouver. »

« Ce n'était pas aussi difficile que tu pourrais le penser », murmurai-je en retour, sans quitter Ice du regard.

La première strophe de l'aria se terminait et quand la seconde démarra, je vis sa poitrine se soulever à nouveau, mais cette fois, quand la voix de

la Prima Donna

résonna, claire et magnifique, Ice éleva la sienne vers les cieux, rendant note pour note.

Je sentis un frisson le long de mon dos.

Apparemment, je ne fus pas la seule. « Dieu du Ciel, c'est absolument incroyable ! Je ne savais pas qu'elle pouvait chanter aussi magnifiquement ! »

Je laissai mon sourire fier répondre pour moi.

« C'est comme d'entendre une voix sortie de la tombe », murmura Corinne, presque avec révérence. « Ice chante exactement comme elle. »

« Elle peut. »

« Pourquoi ? »

« Ecaterina DuPrie est sa mère. »

L'affaissement rapide de Corinne contre moi me fit détourner le regard de ma compagne. « Ça va ? »

« Ne taquine jamais une vieille femme, Angel », gronda-t-elle. « Nos cœurs ne le supportent pas. »

« Je ne te taquine pas, Corinne. Je pensais que tu savais. »

Elle me regarda, les yeux écarquillés. « Savoir ? Mais comment j'aurais pu savoir quelque chose comme ça, par tous les saints ? » Elle regarda Ice plus attentivement, comme si elle la voyait vraiment pour la première fois. « Bien que j'aurais peut-être pu deviner. Elles présentent des similarités étonnantes. »

Avant que je puisse répliquer, l'aria se termina et une de ces similarités – à ce qu'Ice m'avait dit – fit son apparition quand ma compagne ouvrit les yeux. Son expression semblait plutôt confuse, comme si elle avait reçu un coup violent et commençait seulement à se remettre. Sa main bougea comme dans un rêve vers la chaîne, et elle retira l'aiguille du disque avant qu'un autre chant ne commence.

Puis son expression s'éclaircit et son regard plongea dans le mien.

Incapable de désobéir à l'ordre silencieux, je me retrouvai debout, le regard piégé sans défense dans le magnétisme surréaliste du sien.

Après un long moment qui sembla durer une éternité dans laquelle des galaxies entières prirent naissance, vécurent et moururent dans des éclairs brillants de gloire, je sentis, plus que je ne vis, qu'elle s'avançait vers moi, et je vis, autant que je sentis, son corps s'écraser contre le mien, tremblant de toute sa hauteur. Son visage, rouge et chaud, vint se poser contre mon cou et je sentis la douce pluie de larmes tracer une coulée chaude sur ma peau.

« Merci », murmura-t-elle une fois, puis encore, et encore jusqu'à ce que ça devienne un mantra, une prière, une bénédiction.

Je la serrai contre moi et tendis la main pour lui caresser les cheveux et le dos, intimidée et humble au-delà de toute mesure face au cadeau qu'Ice me faisait à ce moment-là ; ce moment spontané où toutes les barrières étaient baissées et qu'une seule chose restait debout.

Son âme.

Seul le bruit de Corinne, qui partait pour nous laisser notre intimité, brisa notre étreinte infinie. Ice se recula mais au lieu de cacher ses larmes, elle sembla les porter avec fierté, le maintien droit et le regard direct. « C'est bon, Corinne », dit-elle d'une voix toujours rauque. « Tu n'as pas besoin de partir. »

Elle sourit légèrement quand Corinne fit un pas incertain en avant et lui ouvrit les bras pour accueillir notre amie dans une étreinte, l'enveloppant tendrement tout en posant un baiser sur sa joue.

Quand la douce étreinte se termina, Ice se retourna vers moi. « Comment ? » Demanda-t-elle simplement.

Je souris. « Tu peux remercier Pop pour les recherches. Je lui ai fait ma requête et il s'est débrouillé avec. »

Elle prit une inspiration profonde puis la laissa lentement sortir. « Je le ferai. » Puis elle secoua la tête avec stupeur. « Je n'ai plus entendu cette voix depuis quinze ans. Je ne me rendais pas compte combien elle me manquait. Jusqu'à maintenant. » L'expression dans son regard était incroyablement tendre et je luttai fort pour empêcher mes larmes de faire surface.

Puis une pensée me frappa et je me calmai. « Les... euh... deux dernières pistes sur l'autre face sont tirées de Werther. »

Elle hocha la tête de compréhension. « Je vais peut-être attendre un peu avant de les écouter. »

Je me rendis immédiatement compte de ce qu'elle voulait dire et je sus que je n'entendrais pas ces chansons-là avant un bon moment, si je les entendais jamais. Ice aurait besoin d'être seule pour gérer les sentiments soulevés par cette musique et c'était une intimité que j'étais tout à fait prête à lui laisser. Je hochai la tête en souriant.

« Merci », dit-elle à nouveau d'une voix douce.

« De rien. » Puis je fis volontairement écho à ses paroles. « Je voulais juste te rendre quelque chose qui t'avait été enlevé. » Et, non dit, mais entendu par nous deux : le son de la voix de ta mère.

C'était un Noël que je n'oublierais jamais.

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A suivre Chapitre 6 – 1ère partie (6A)