JE

LA REGARDE

 

de Gaxé

 

Je la regarde, son visage est tout ridé maintenant. Ses cheveux sont gris, elle s’est voûtée un peu aussi, mais ses yeux sont les mêmes qu’autrefois, quand je l’ai connue.

 

 

Je venais juste d’avoir quatorze ans, c’était la rentrée et je venais d’emménager dans cette ville de province, je ne connaissais personne. Elle était dans ma classe, je l’ai tout de suite remarquée. Plus grande que tous les autres élèves, pleine de confiance en elle, et des yeux si bleus. Je me suis débrouillée pour que nous devenions amies, ce n’était pas si facile, elle ne se liait pas facilement. Mais je me suis obstinée et ça a finit par payer.

Elle avait une petite bande d’amies qu’elle connaissait depuis toujours, elles avaient grandi dans le même quartier, et ensemble, elles ne parlaient que de garçons. Ca ne m’a pas découragée non plus.

 

Je la regarde et je la trouve toujours aussi belle, ses sourires sont restés lumineux, ses regards tendres et doux. Quand ils me sont adressés en tous cas.

 

 

Il m’a fallu trois ans pour la décider à passer une soirée seule avec moi. Oh, il n’était pas question de flirter, je n’en espérais pas tant, juste de passer du temps ensemble. Ce soir là, je l’ai emmenée au cinéma. Je ne me souviens pas du film, je ne l’ai pas regardé. Non, je n’ai vu qu’elle, assise près de moi. Son profil si pur alors qu’elle fixait l’écran, sa main sur l’accoudoir…

 

Je la regarde, elle tourne les yeux vers moi et me sourit. Comme à chaque fois depuis quarante ans, ça m’émeut plus que je ne saurai le dire.

 

 

Enfin, à dix huit ans, nous avons échangé notre premier baiser. C’était un soir de 14 juillet, il y avait du monde et de la musique dans les rues, A l’époque, la majorité était à 21 ans, mais pour l’occasion, nos parents nous avaient laissées sortir. Je l’ai entraînée dans le square, non loin de chez elle, et cachées derrière un arbre, nous nous sommes embrassées. A ce moment là, j’ai ressenti une impression de plénitude incroyable, quelque chose qui ressemblait au bonheur.

 

Je la regarde et je lui tends la main, pour qu’elle vienne s’asseoir près de moi, sur le canapé. Elle s’installe et je l’entoure de mes bras.

 

 

Nous nous sommes fréquentées discrètement pendant quatre longues années. Les garçons ne l’intéressaient plus du tout. Il fallait faire attention à tout et à tous. Dans les années soixante,

il n’était pas question de vivre notre amour au grand jour, même une fois majeures ! Alors, sitôt nos études finies, nous sommes parties pour Paris, la grande ville par excellence. Mais même là-bas, il fallait se cacher. Nous avons pris chacune un petit appartement, dans le même quartier et nous dormions tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre.

 

 

Je la regarde, je suis blottie contre elle. J’embrasse sa joue, elle pose son menton sur ma tête. Nous ne disons rien, nous n’en avons pas besoin.

 

 

 

Ca n’était pas facile tous les jours, nous avions parfois peur d’être dénoncées. Et puis, il fallait subir toutes les plaisanteries sur les « vieilles filles » puisque nous n’étions bien évidemment pas mariées, les regards de pitié pour nos destins de « solitaires », les bonnes intentions des collègues qui nous présentaient des maris potentiels…

 

 

Je la regarde, je suis obligée de lever les yeux. Ses yeux sont posés sur moi, pleins d’amour et d’attention.

 

 

Nous vivions plutôt repliées sur nous-même, mais ça nous suffisait. Sa simple présence, la chaleur de ses bras, la douceur de ses caresses, le ton de sa voix quand elle me murmurait des mots d’amour, tout était parfait…

Après 1981, nous avons décidé de ne plus nous cacher. Ca a choqué beaucoup de monde autour de nous, nous nous sommes trouvées encore plus isolées. Mais rien n’aurait pu nous arrêter, ça faisait trop longtemps que nous nous cachions.

 

Je la regarde et j’hésite encore un peu. Ce n’est pas de la peur. Je l’aime, elle m’aime et je le sais. C’est juste qu’elle va être surprise, elle ne s’y attend sans doute pas. Du moins, c’est ce que j’espère.

 

 

Nous avons toutes les deux 64 ans maintenant. Je la regarde et je me décide. Je me relève, elle me lance un regard surpris et me demande si je vais bien. Je lui souris d’un air rassurant et je vais chercher la bague dans mon sac. Je reviens et je m’agenouille devant elle. J’ai un peu d’arthrose et ça me fait mal, mais je m’en fiche, elle mérite bien que je souffre un peu. Elle se penche vers moi, l’air intrigué. Je tremble d’émotion quand je lui prends la main pour enfiler la bague à son annulaire gauche. J’ai la gorge nouée, j’ai du mal à avaler ma salive. Je lève les yeux vers elle et je murmure :

-« Ma chérie, acceptes-tu qu’on se pacse ? »

Ma voix chevrote un peu. Je me sens fébrile, nerveuse. Je baisse les yeux sitôt que j’ai terminé ma phrase. Ses doigts viennent sous mon menton et relève mon visage. Je m’aperçois qu’elle pleure doucement. Elle me tire vers elle, elle est restée très vigoureuse, mais ce n’est plus aussi facile qu’autrefois, surtout qu’elle fait attention à toutes mes petites douleurs. Elle m’assied sur ses genoux et enfouit son visage au creux de mon épaule, cachant ses larmes. Je l’entends me répondre doucement.

-« Oui ! Oui mon amour ! »

Nous nous embrassons.

 

Je la regarde. Ca fait cinquante ans que je la connais et que je l’aime. Et je l’aime encore.