RETROUVAILLES (de Gaxé)

 

 

 

 

Cette histoire m’a été inspirée par une chanson qui, me semble-t-il, est très connue.

 

 

Je me suis arrêtée brusquement et je suis restée plantée là, les bras ballants, au beau milieu du trottoir. Les passants continuent de marcher autour de moi, certains pestent même parce que je les empêche de passer, mais je ne les entends que vaguement, comme un bruit de fond diffus auquel je ne prête aucune attention. Je ne la quitte pas du regard. Elle est assise à la terrasse d’un café de l’autre côté de la rue, elle lit tout en sirotant un soda. Son visage est incliné vers son livre et je ne le vois que partiellement, mais je suis sûre que c’est elle, je la reconnaîtrais entre mille, même si je ne l’avais pas vue depuis des siècles.

Je m’approche très lentement du bord du trottoir, le cœur battant, le souffle un peu court de l’avoir retenu trop longtemps. Je ne traverse pas la rue, pour cela il faudrait que je cesse de la regarder et je ne m’en sens pas la force pour l’instant. Elle lève une main pour écarter une mèche de cheveux blonds que la brise a poussée devant ses yeux et ce simple geste m’émeut tant que je sens un sourire attendri se former sur mes lèvres tandis que mes pensées me ramènent près de quinze ans en arrière…

 

Je me souviens, de tout. Je me souviens du bonheur, de la joie que j’éprouvais à être simplement dans ses bras. Je me souviens de la douceur de sa voix, de l’éclat de ses yeux quand elle me regardait, de la caresse de sa main sur ma joue, de son sourire si lumineux, je me souviens même du goût merveilleux de ses baisers…

Et puis, je me souviens du chagrin. De la douleur atroce qui semblait devoir durer éternellement sans jamais s’estomper, des larmes que j’ai versées sans discontinuer pendant des jours et des semaines… Je me souviens des nuits entières que j’ai passées dans la rue, devant la maison de ses parents, à attendre et espérer un petit signe d’elle. Je me souviens des mois que j’ai passé à guetter une réponse aux lettres que je lui envoyais quotidiennement.

Je me souviens du regard de haine et de mépris que sa mère m’a adressé le jour où elle nous a surprises en train de nous embrasser, et de la gifle terrible qu’elle a assénée à sa fille ce jour là en lui jurant qu’elle ne la laisserait jamais vivre d’une manière aussi dépravée.

 

Je me souviens de notre rencontre, nous avions seize ans toutes les deux et nous fréquentions le même club de sport, elle jouait au tennis, je faisais partie de l’équipe de hand-ball. Nos regards se sont croisés, et je suis immédiatement tombée sous le charme. Il lui a fallu un peu plus de temps, mais j’ai fini par la séduire.

Je me souviens de notre premier rendez-vous. Ce jour là, nous avons passé l’après-midi à la fête foraine. Et puis nous nous sommes revues, de plus en plus souvent…

 

 

Je tente de me ressaisir en inspirant profondément une ou deux fois, puis je me décide à traverser la rue et j’arrive à la terrasse de café où elle se trouve. Elle est plongée dans sa lecture et ne me remarque pas, mais de là où je suis, je peux l’admirer tout à loisir. Le même profil délicat, les mêmes lèvres roses et qui paraissent faites uniquement pour embrasser, les mêmes cheveux blonds… Ils sont plus courts qu’autrefois, mais je les trouve toujours aussi beaux.

Je sens la crainte et l’appréhension me serrer le cœur alors que je m’approche d’elle tout doucement, je m’arrête lorsque je ne suis plus qu’à deux pas sur sa droite. J’essaie de me détendre et je me décide enfin à avancer jusqu’à sa table. Je parle tout bas et ma voix tremble un peu quand je l’aborde.

-« Bonjour Gabrielle. »

Elle relève la tête et me dévisage en fronçant les sourcils pendant une ou deux secondes, puis elle me reconnaît et son visage montre de la stupéfaction. Ses yeux s’agrandissent, sa bouche s’arrondit dans un « oh ! » de surprise et elle lâche son livre qui tombe sur le sol au pied de la table. Elle se lève avec un petit sourire et esquisse un geste vers moi, semblant vouloir me serrer contre elle, mais elle laisse finalement retomber ses bras le long de son corps avec une moue embarrassée avant de désigner la chaise en face d’elle.

-« Tu peux t’asseoir avec moi un petit moment, Lucille ? »

J’acquiesce avec empressement et je m’installe. Nous restons silencieuses, il y a tant de choses à dire, tant de questions à poser que je ne sais par où commencer et c’est sans doute pareil pour elle. Elle ne me regarde pas, ses yeux sont fixés sur ses mains, sur ses doigts qui jouent nerveusement avec son verre. J’avale ma salive et je décide de parler la première, je ne veux pas laisser ce silence s’éterniser.

-« Gabrielle…

-Et pour Madame, ce sera quoi ? »

Je lève les yeux sur le serveur, agacée par cette interruption et je commande la première chose qui me vient à l’esprit, du thé. Nous nous taisons encore jusqu’à ce qu’il me ramène ma boisson. Je verse du sucre dans la tasse et je remue avec la cuillère, tout mon courage s’est envolé. Finalement, c’est elle qui rompt le silence.

-« Si je me souviens bien, tu détestais le thé. »

Je hoche la tête avant de lever un regard timide vers elle.

-« Oui, je déteste toujours d’ailleurs. »

Ca la fait sourire.

-« Pourquoi en as-tu commandé alors ?

- Parce que quelqu’un en boit à la table à côté, je l’ai vu et… »

Je fais un geste vague du bras comme si ça pouvait tout expliquer. Elle se redresse, décollant son dos du dossier de sa chaise et murmure.

-« Ca fait si longtemps… »

Je n’aime pas le thé, mais je suis contente d’en avoir demandé. Apparemment ça nous a permis de détendre légèrement l’atmosphère et de commencer une conversation. La gêne et l’embarras disparaissent petit à petit et nous commençons enfin à parler.

 

Nos premières phrases sont hésitantes, nous nous contentons d’évoquer quelques souvenirs, des moments banals, échangeant des nouvelles de connaissances communes. Et puis, tout doucement, la conversation dérive vers des sujets bien plus personnels. Je l’interroge sur ce qu’elle a fait après que sa mère nous ait surprises, la dernière fois que je l’ai vue. Elle soupire et se frotte machinalement la tempe du bout de l’index.

-« Je ne suis pas restée chez mes parents. Trois jours après ça, ils m’ont envoyée chez un de mes oncles, près d’Aix en Provence... »

Elle s’interrompt avec un demi sourire mélancolique, me regarde un court instant et reprend son récit en fixant de nouveau son verre.

-« Au début, ça a été très dur. Mon oncle, ma tante et même ma cousine me surveillaient constamment. Je voulais t’écrire, te téléphoner, mais… »

Elle hausse une épaule et se baisse pour ramasser son livre qui est resté par terre depuis tout à l’heure.

-« Je me suis plongée dans les études, c’était la seule chose qui me permettait de ne plus penser. Je m’étais promis de partir sitôt que j’aurais obtenu mon diplôme, et c’est ce que j’ai fait. Je n’ai plus vu mes parents depuis, même si je leur parle parfois au téléphone. »

Je ne devrais sans doute pas poser la question si vite, mais je ne peux pas m’en empêcher.

-« Et ta vie… Euh, je veux dire… Es-tu mariée ? »

Elle hoche la tête négativement mais ne me regarde pas.

-« Non. J’ai essayé pourtant, vraiment. J’ai eu deux ou trois petits amis, mais je n’ai jamais réussi à tomber amoureuse d’aucun d’entre eux. »

Inconsciemment, je pousse un petit soupir de soulagement. Elle finit son verre de soda et fait un geste en direction du garçon pour en demander un autre. Elle doit deviner ce que je pense, parce qu’elle poursuit presque immédiatement.

-« J’ai renoncé quand je suis arrivée ici et j’ai commencé à fréquenter le quartier gay. J’ai eu quelques aventures et même une relation qui a duré presque deux ans. C’était une fille gentille et très douce, je l’aimais bien. »

Je reste silencieuse un moment, le temps de rassembler mes pensées et de laisser le serveur lui amener son deuxième verre. Quand il s’éloigne, elle pose doucement sa main sur la mienne et murmure.

-« Je ne t’ai jamais oubliée. »

Je sens un mouvement dans ma poitrine et jusque dans mon estomac, je ferme les paupières un instant, comme pour retenir le moment. Je rouvre les yeux et les plonge dans les siens qui sont maintenant fixés sur moi. Il me faut encore quelques secondes pour calmer mon émotion et être sûre que ma voix ne tremble pas avant de répondre tout bas.

-« Moi non plus. »

 Je retourne ma main et prend la sienne, serrant ses doigts entre les miens. Elle sourit et me questionne à son tour.

-« Et toi, tu vis seule ? »

Cette fois, c’est moi qui souris, je me sens de plus en plus légère et détendue.

-« Oui. Comme toi, j’ai eu des aventures, mais jamais rien de sérieux. »

Ses yeux se mettent à briller, j’y retrouve l’étincelle qui s’y trouvait lorsqu’elle était adolescente et que je croyais éteinte. Elle ne me répond pas et nous nous taisons. Mais le silence n’est plus rempli d’interrogations, de gêne et d’appréhension comme tout à l’heure, c’est plutôt un moment que nous prenons pour apprécier pleinement le fait de nous être rencontrées ici, la chance que nous avons de pouvoir peut-être refaire connaissance.

Au bout d’une minute, elle me désigne ma tasse d’un petit geste du menton.

-« Tu n’as pas touché à ton thé, il doit être froid maintenant. »

Je regarde ma boisson, je porte la cuillère à ma bouche mais le goût me déplaît et je repousse la tasse de ma main libre en grimaçant. Elle rit et se lève.

-« Je dois rentrer. »

Elle remarque ma mine un peu déconfite et pose sa main sur mon avant-bras.

-« Tu peux me raccompagner si tu veux. »

Je la suis alors qu’elle commence à avancer lentement sur le large trottoir de la rue très passante dans laquelle nous nous trouvons. Elle tourne son visage vers moi et me demande timidement si je veux bien lui donner mon numéro de téléphone. J’acquiesce avec enthousiasme, je prends le calepin qu’elle sort de son sac et je note mes numéros de portable et de fixe, l’adresse de mon logement et mon adresse mail. Elle rit de mon empressement et me donne les mêmes renseignements. Ensuite, elle prend ma main et nous marchons ainsi jusqu’à ce que nous arrivions en bas de son immeuble.

Je ne sais comment lui dire au revoir, je baisse la tête, la relève, passe fébrilement ma main dans mes cheveux… Elle caresse ma joue et y dépose un petit baiser en chuchotant au creux de mon oreille.

-« Je te jure qu’on se reverra bientôt. »

Et puis elle pousse la porte et entre dans l’immeuble. Je reste un moment sans bouger, regardant sa silhouette se diriger vers les escaliers à travers la vitre de la porte. Je m’éloigne quand je ne la vois plus.

 

 Je marche en souriant toute seule, le cœur plein d’espoir. Quinze années ont passé, mais rien n’a changé. Mon passé et sa triste défaite me semblent bien loin. A partir de maintenant, je ne veux plus penser qu’à l’avenir et à ses promesses.