L’ECHANGE (de Gaxé)

 

 

Xéna, Gabrielle, Argo, Arès et tous les autres appartiennent à MCA et Renaissance Picture, mais je me suis bien amusée avec eux.

 

 

 

Chapitre 1

 

 

 

La jument cessa de brouter et regarda avec intérêt sa maîtresse se lever et quitter sa couche le plus silencieusement possible. Il faisait encore nuit, même si une faible lueur teintait légèrement le ciel à l’Est, annonçant le lever du soleil. La femme brune recouvrit sa compagne encore endormie et caressa légèrement la chevelure blonde dans un geste plein de tendresse. Elle ranima le feu puis se dirigea vers le cours d’eau qui coulait non loin de là, plongeant sans hésitation dans l’eau froide avant de se mettre à nager.

 

C’est la délicieuse odeur qui s’échappait de la marmite qui incita Gabrielle à se redresser. Elle était éveillée depuis un petit moment déjà, mais était restée allongée sans bouger à savourer un instant de paresse. Elle s’assit, repoussant la couverture sur ses genoux et se frotta le visage d’un geste machinal.

-« Tu as fait la cuisine ? Ce n’est pourtant pas mon anniversaire ! »

La guerrière se tourna vers son amie en souriant.

-«Peu importe, je suis une vraie fée du logis. Tôt levée, je m’occupe de tout. »

Gabrielle sourit à son tour et entra dans le jeu.

-« Mais nous n’avons pas de logis. »

La femme brune secoua la tête et haussa une épaule.

-« Tant pis ! Je n’oserai pas prétendre que je suis une fée tout court. »

Cela fit rire sa compagne. Xéna la fixa d’un air sévère.

-« Ca t’amuse ? Tu n’as pas honte de rire des efforts que je fais pour tenir une maison que nous n’avons pas ? »

La jeune blonde se leva enfin et s’approcha.

-« Jamais je n’oserais rire de tes efforts ! Si tu veux, je passerai un coup de balai dans la cuisine, pour t’aider au ménage. »

Gabrielle prit une cuillère et goûta le plat préparé par son amie.

-« On dirait que tu as fait des progrès en cuisine ! »

Son amie ricana et posa une main sur son épaule.

-« J’ai toujours su cuisiner, je prétends le contraire par pure paresse.

-« J’en étais sûre ! Pour une fois, il faut que j’en profite !

-Si tu ne le faisais pas, je serais très déçue et très vexée. »

La femme blonde rit devant l’expression faussement sérieuse de sa compagne.

-« Ce serait dommage. Pour éviter ça, je vais m’empiffrer jusqu’à l’indigestion. »

Ce fut le tour de Xéna de rire.

-« C’est le contraire qui m’aurait étonnée. »

 

Gabrielle adorait quand Xéna était d’humeur taquine comme c’était le cas ce matin là. Ca n’arrivait pas souvent, mais la jeune femme blonde avait pourtant le sentiment que ça devenait un peu plus fréquent au fil du temps, comme si la guerrière se détendait petit à petit en sa compagnie. Gabrielle lança un regard en coin à sa compagne sans pouvoir s’empêcher d’admirer encore une fois la pureté de ses traits. Son profil se découpait sur un fond de ciel presque aussi bleu que ses yeux et la jeune femme se surpris à détailler chaque parcelle de ce visage qu’elle connaissait pourtant si bien. Comme à chaque fois, son cœur se mit à battre un peu plus fort alors qu’elle s’imaginait poser ses lèvres sur celles de son amie. Immédiatement, elle détourna le regard de peur que ses sentiments ne soient trop visibles. Elle soupira et recommença à ranger leurs affaires afin de lever le camp tout en se demandant si elle oserait un jour parler à Xéna de ce qui la tourmentait.

Sans paraître remarquer l’air songeur de son amie, la guerrière s’occupait de son cheval, lui parlant doucement à l’oreille alors qu’elle posait la selle sur son dos. La jument hochait la tête à certaines paroles, donnant l’impression de comprendre les mots qui lui étaient murmurés. Enfin, la femme brune caressa le chanfrein de sa monture et se tourna vers sa compagne, afin de donner le signal du départ.

 

Elles marchaient dans une région de plaines, longeant parfois des champs cultivés mais évitant les villages qu’elles apercevaient de temps à autres. La journée était belle sans être trop chaude et chacune appréciait sans le dire le plaisir simple de marcher ensemble, échangeant régulièrement quelques sourires complices. Lorsque le soleil fut à son zénith, elles firent une pause pour déguster le lapin, cuisiné par Gabrielle, et qui avait eu l’imprudence de débouler devant leurs pieds, juste à portée du chakram de Xéna. 

Elles venaient juste de se remettre en route quand elles aperçurent au loin une large colonne de fumée noire qui s’élevait paresseusement vers le ciel. Elles échangèrent un regard et montèrent toutes deux sur le dos de la jument, Xéna d’abord, et ensuite Gabrielle qui profita de l’occasion pour se coller au dos de son amie tout en passant les bras autour de sa taille sans pouvoir retenir un petit soupir de satisfaction. Bien que curieuse de connaître l’origine du feu qui brûlait à l’horizon, la guerrière se rendit parfaitement compte de l’attitude de sa compagne derrière elle et un demi-sourire s’afficha sur son visage alors qu’une fois de plus, elle se demandait s’il était possible que Gabrielle éprouve la même chose qu’elle. Elle secoua la tête pour chasser cette idée ridicule, tentant de se raisonner, se répétant de ne pas se faire d’illusion. En soupirant, elle donna un coup de talons dans les flancs de la jument pour la faire accélérer.

 

Le village était dévasté, pas une hutte ne restait debout. Si le feu avait été maîtrisé et finalement éteint, les dégâts étaient considérables. De nombreux corps gisaient sur le sol, d’hommes, mais aussi de femmes et d’enfants. L’odeur de chair brûlée était insoutenable et Gabrielle eut un moment l’impression qu’elle allait vomir, elle se concentra, fermant les yeux et réussit à retrouver un certain contrôle sur son estomac. 

Après avoir observé cet écœurant spectacle d’un œil froid, Xéna glissa de sa selle avec aisance et se tourna pour aider son amie à descendre elle aussi. Elles commencèrent à marcher dans le village à la recherche d’éventuels survivants, fouillant sous les décombres carbonisés, retournant et examinant des corps afin d’y chercher des traces de vie, mais ce fut peine perdue.

La jeune femme blonde passa une main sur son visage et se frotta les yeux avec lassitude, puis inspira profondément malgré les relents nauséabonds qui flottaient dans l’air, elle posa délicatement sa main sur l’épaule de la guerrière.

-« Il va falloir donner une sépulture décente à tous ces gens. »

Sa voix était rauque de sanglots retenus. Xéna passa un bras sur ses épaules, dans un geste de consolation et de réconfort tout en secouant la tête de droite à gauche.

-« Je ne sais pas qui a fait ça, mais ils ne sont pas loin. »

La reine des amazones se laissa aller contre le corps chaud et fort et leva les yeux avec une expression interrogative. Son amie lui montra les ruines encore fumantes et les corps pas encore raidis par la mort.

-« Ils ne sont pas morts depuis bien longtemps, et les feux ne se sont pas éteints tout seuls. »

Elle resserra un peu sa prise autour des épaules de la jeune blonde et l’entraîna vers la sortie du village, scrutant le sol avec attention à la recherche de quoi que ce soit qui puisse lui donner une indication. Elle trouva sans difficulté des marques de sabots et de bottes qui indiquaient qu’un groupe était passé par-là récemment. Lâchant son amie, elle se baissa et observa le sol un long moment.

-« Ils ne sont pas nombreux, une vingtaine tout au plus. »

Elle promena autour d’elles un regard dégoûté, les coins de sa bouche s’abaissant dans une moue qui exprimait de la répulsion. Gabrielle lui prit la main et désigna les nombreux cadavres d’un geste du bras.

-« Allons-nous occuper d’eux. »

Xéna hocha la tête et elles retournèrent au centre du village.

 

 

Chapitre 2

 

 

Le camp avait été monté rapidement, mais ils étaient si peu nombreux que ça n’avait pas d’importance du moment que les règles de sécurité étaient respectées. Pour l’instant,

la Conquérante

avait d’autres soucis en tête. Marchant de long en large sous sa tente, elle pestait contre Arès et le mauvais tour qu’il lui avait joué. Tout ça parce qu’elle refusait de se considérer comme inférieure à lui et de lui montrer les signes de respect qu’il exigeait. Habituellement, cette attitude amusait plutôt le Dieu de la guerre, mais ce matin, il s’était mis en colère, la traitant d’ingrate en lui faisant remarquer que sans lui, elle ne serait jamais arrivée à dominer le monde. Elle avait éclaté de rire. Il avait été vexé alors qu’elle lui disait que tout ce qu’elle avait obtenu elle ne le devait qu’à son seul talent, qu’il était un Dieu tout à fait inutile à ses yeux et qu’elle ne se prosternerait jamais devant lui. Il avait tenté de la frapper, mais elle avait esquivé ses coups et avait remporté la brève bagarre qui les avait opposés, l’obligeant à disparaître pour se dégager.

Il était toujours hors de lui lorsqu’il était réapparu quelques instants plus tard, la dévisageant de ses yeux furieux. Elle l’avait nargué en lui demandant s’il voulait une autre correction. Il s’était redressé et s’était mis à parler d’un ton doucereux bien plus inquiétant que ses vociférations précédentes.

-« Tu crois être capable de vaincre sans mon aide et ma protection ? Très bien, il va falloir le prouver ! »

Elle avait haussé un sourcil et esquissé un sourire narquois, certaine de réussir n’importe quel défi qu’il voudrait bien lui proposer. Mais elle ne s’attendait pas à ça, elle devait reconnaître qu’il l’avait surprise pour une fois. Ca devait se voir sur son visage, parce qu’il s’était mis à ricaner alors qu’il lui expliquait de quoi il s’agissait.

-« Je vais t’envoyer ailleurs, Xéna. Quelque part où tu n’as rien conquis, où personne ne te connaît, du moins pas comme tu aimerais être connue. Je ne te ramènerai ici, que si tu parviens à faire là-bas la même chose que ce que tu as accompli dans ce monde-ci. Sans aucune aide de ma part, bien sûr. »

Elle avait froncé les sourcils et ouvert la bouche pour l’interroger, mais il était déjà parti en ricanant méchamment. Et puis, un énorme coup de vent tourbillonnant s’était levé, à l’intérieur même de son palais, et elle avait été emportée, ballottée comme un fétu de paille au milieu d’une tornade et dans un vacarme assourdissant de sifflements.

Elle s’était retrouvée en pleine campagne en compagnie d’une vingtaine de soldats, dont un Darfus d’à peine vingt ans. Après un court instant passé à reprendre ses esprits elle avait observé sa tenue, questionné les soudards que l’accompagnaient et avait vite compris. Elle se retrouvait telle qu’elle était quelques semaines après l’attaque de Cortèse contre Amphipolis, avec sa toute première bande de brigands…

 

Sous la tente,

la Conquérante

avait cessé de pester, assise sur sa paillasse elle appela le Dieu de la guerre, mais il ne se montra pas, pourtant elle pouvait sentir sa présence et elle était sûre qu’il n’était pas loin. Elle haussa les épaules en ricanant.

-« Je sais que tu es là Arès. Alors écoute-moi. Peut-être que tu me rends service finalement, je commençais à m’ennuyer à régner sans partage sur un monde entièrement soumis. Si je dois conquérir celui-ci, je le ferai. Ca sera certainement très amusant. »

Elle sourit en constatant qu’il ne donnait aucun signe montrant qu’il avait entendu et se remémora ses premiers pas dans ce nouvel univers. Avant tout, elle devait recruter et organiser une armée, pas question de perdre du temps en pillages et brigandages inutiles, elle allait tout de suite s’attaquer à

la Grèce

! Le premier village rencontré lui avait permis de juger de la férocité et de l’état de ses troupes, ils avaient pris tout ce dont ils avaient besoin et avaient tué tous ceux qui résistaient d’abord, les autres ensuite. Son sourire s’élargit, ça avait été un superbe carnage ! Elle avait fait éteindre les feux parce qu’elle ne voulait pas conquérir un pays détruit, mais le spectacle du massacre valait son pesant d’or. Quoique, en y repensant, elle aurait pu épargner une ou deux villageoise, après tout, elle n’avait pas d’esclave ici. Elle haussa les épaules, elle y penserait la prochaine fois. Elle se leva et se dirigea vers la sortie de la tente d’un pas alerte et interpella Darfus d’un ton autoritaire. Il était temps d’entraîner ses troupes !

 

 

Le bûcher était énorme, il leur avait fallu un long moment pour rassembler tous les corps et amasser suffisamment de bois. Xéna chantait doucement pendant que sa compagne se recueillait tout en luttant de nouveau contre la nausée qui l’envahissait, d’abord à cause de l’odeur qui régnait à nouveau, ensuite et surtout à la pensée de toutes ces vies prises cruellement et certainement sans nécessité. Au bout d’un certain temps, la guerrière se tut et vint prendre son amie par les épaules pour l’éloigner du bûcher funéraire. Le vent était inexistant et le feu allumé sur la place centrale du village, une étendue terreuse où les flammes ne trouveraient rien à consumer.

-« Allons-nous-en maintenant. »

La jeune femme blonde releva un regard humide vers sa compagne et désigna le feu d’un geste du bras.

-« Leurs cendres…

- Leurs cendres finiront par s’éparpiller ici, là où ils ont vécu. »

La femme brune parlait d’une voix basse et douce, essayant de procurer un peu de réconfort à sa compagne blonde. Elle resserra légèrement son étreinte et l’entraîna doucement vers Argo qui les attendait dans les champs environnants. Elle enfourcha sa monture, aida Gabrielle à monter derrière elle et elles s’éloignèrent des ruines fumantes, chevauchant jusqu’à ce qu’elles trouvent un petit bois où Xéna estima qu’elles pouvaient installer le campement.

La barde était anormalement silencieuse, accomplissant ses tâches habituelles machinalement, la tête baissée et le front plissé par une ride de contrariété.

 Sans appétit, elle mangea du bout des lèvres, plus pour faire plaisir à son amie que par faim. Cela, particulièrement, dérangea la guerrière qui savait que Gabrielle n’était pas du genre à rester l’estomac vide. Sitôt que leur repas fut terminé elle s’approcha de son amie et l’enlaça, caressant son dos d’un mouvement circulaire lent et relaxant. La jeune femme blonde s’abandonna entre les bras puissants et posa sa tête sur l’épaule couverte de cuir pendant que les lèvres de Xéna effleuraient ses cheveux. Elles restèrent longtemps ainsi, jusqu’à ce que Gabrielle se redresse et regarde son amie dans les yeux. Celle-ci dégagea une mèche du visage devant elle et sourit doucement.

-« Ca va mieux ? »

La barde acquiesça d’un mouvement du menton et rendit son sourire à la guerrière. Celle-ci se pencha légèrement vers elle, tentée par la jolie bouche si près d’elle. Et si elle ne voulait pas… 

Cette pensée la perturba et elle se contenta de déposer un léger baiser sur le bout du nez de Gabrielle, sans remarquer la lueur de déception dans les yeux de celle-ci. La femme brune avança, entraînant sa compagne avec elle.

-« Viens, allons nous coucher. Demain, nous partirons à la recherche des malades qui ont fait ça. »

Elles s’allongèrent sous le ciel étoilé, Gabrielle sur le dos et Xéna sur le côté, son long bras posé sur la taille de son amie.

 

 

Chapitre 3

 

Il était encore très tôt quand

la Conquérante

et sa petite troupe levèrent le camp. Elle avait décidé de recruter avant tout et ils prirent donc la direction de Sparte. Elle savait que là-bas, les soldats étaient formés et instruits dès leur plus jeune âge, par des officiers rigoureux et exigeants. Elle chevauchait en tête, près de Darfus dont elle avait fait son lieutenant. Derrière, les hommes suivaient en rangs serrés. Même s’ils étaient peu nombreux,

la Conquérante

tenait à ce qu’ils respectent une discipline stricte. Elle se retourna sur sa selle et observa leur marche lente et ordonnée avec un petit sourire de satisfaction. A l’arrière, fermant la marche, se trouvait un chariot qu’ils avaient pris au village détruit la veille et qui contenait les tentes et tout le matériel qu’ils ne pouvaient porter sur leurs dos.

Darfus suivit le regard de la chef de guerre et hocha la tête, satisfait lui aussi.

-« Tes ordres ont été suivis à la lettre Xéna, tout est en ordre.

-« Si ce n’était pas le cas, tu ne serais pas mon second… Tu ne serais plus vivant non plus d’ailleurs. »

Le ton était sec, la voix coupante et le regard qui accompagnait ces paroles fit baisser les yeux de l’homme. Il ne la connaissait que depuis peu de temps et avait décidé de la suivre après l’avoir vu se battre, impressionné par ses capacités et espérant qu’avec le temps il serait plus que son second. Après tout, il était jeune et il se considérait comme un homme plutôt pas mal, et elle, elle était trop belle pour rester seule très longtemps. Il suffisait qu’il soit là au bon moment et qu’il prouve ses capacités car elle n’était certainement pas du genre à tolérer l’incompétence. Tout à ses pensées agréables, il se redressa et tenta de prendre son allure la plus martiale possible.

 

 

Les traces étaient très nettes et apparentes, bien marquées dans la terre du chemin. Même juchées sur le dos d’Argo, les deux femmes n’avaient aucun mal à les voir et les suivaient sans difficulté. Elles s’étaient levées à l’aube et s’étaient mises en route dans une ambiance bien plus détendues que la veille au soir. Gabrielle avait retrouvé sa bonne humeur, bien que la détermination se lise sur son visage. Pour Xéna, il ne faisait aucun doute que la barde avait très envie de voir les responsables du massacre capturés et emprisonnés pour leurs crimes, même si pour l’instant, la jeune femme blonde bavardait comme à l’accoutumée. Elles espéraient rattraper les brigands dans la journée et avançaient plutôt rapidement, grignotant des fruits et de la viande séchée en cours de route pour éviter de s’arrêter.

Elles les repérèrent en fin de journée. La région était plus vallonnée que celle qu’elles avaient quittée le matin, et elles s’allongèrent à plat ventre au sommet d’une petite colline pour surveiller le camp que la petite troupe venait de dresser.

 Xéna eut une moue approbatrice en constatant que le bivouac était adossé à un petit surplomb rocheux qui protégeait ses arrières. Une tente était dressée tout près de la paroi, et les hommes répartis devant la tente autour de trois feux qu’on venait d’allumer, alors que les chevaux étaient rassemblés sur la droite de la tente. Quatre hommes montaient la garde, marchant de long en large, apparemment attentifs et ne se laissant pas distraire par leurs camarades à l’intérieur du campement.

 Elles observaient depuis un certain temps quand un mouvement se fit près de la tente et que deux personnes en sortirent. En apercevant le premier, Xéna eut un petit sursaut provoqué par la surprise. Bien que relativement éloignée, elle avait immédiatement reconnu l’homme, et son étonnement se transforma en stupéfaction lorsqu’elle vit qui le suivait. A côté d’elle, Gabrielle poussa un petit cri et posa sa main sur sa bouche, ses yeux allant de la femme dans le campement à celle allongée près d’elle, semblant ne pas croire ce qu’elle voyait. Sur un signe de la main fait par la guerrière, elles reculèrent toutes deux et s’assirent au pied d’un arbre.

Un moment se passa sans qu’elles ne disent rien ni l’une ni l’autre, Xéna plongée dans ses pensées, Gabrielle trop éberluée pour articuler la moindre parole. Ce fut finalement la barde qui rompit le silence.

-« Cette femme, là en bas, elle est comme toi, vous êtes absolument identiques ! Et l’homme, je suis sûre de le connaître. »

La guerrière contempla sa compagne un instant, se frottant le menton du bout des doigts d’un geste machinal.

-« C’est Darfus.

-« Mais Darfus est mort ! »

Xéna hocha la tête tandis que les coins de sa bouche s’abaissaient, son visage exprimait son incompréhension.

-« Oui, il est mort. Mais celui-ci a tout juste une vingtaine d’années, c’est celui qui m’a rejoint quand j’ai quitté Amphipolis, juste après l’attaque de Cortèse. »

La barde appuya son dos contre le tronc de l’arbre derrière elle en soupirant. Son amie lui fit un petit sourire rassurant.

-« Je ne comprends pas plus que toi, Gabrielle, mais on va chercher et on va finir par comprendre, il y a certainement une explication. »

Elles retournèrent se mettre à plat ventre sur la petite crête qui dominait le campement et l’observèrent de nouveau avec attention.

 

 

Chapitre 4

 

 

Trois feux brûlaient dans la nuit, projetant des lueurs qui faisaient trembler les ombres des soldats sur le sol. Les tours de garde étaient brefs, pas plus de deux marques de chandelle, et chaque brigand relevé allait rapidement s’allonger afin de prendre un peu de repos. Il n’était pas question de traîner le matin, Xéna n’aimait rien moins que les paresseux qui ne voulaient pas se lever.

Cachées derrière des buissons, les deux femmes, qui s’étaient approchées à la faveur de la nuit guettaient une occasion de s’introduire dans le campement. Cela prit un certain temps, les hommes étant apparemment très disciplinés, mais il y eut enfin une sentinelle qui s’écarta du périmètre qui lui était assigné, s’approchant sans le savoir de l’endroit où les deux amies étaient dissimulées. Il jeta un bref coup d’œil à droite, un à gauche, et commença à défaire la boucle de son ceinturon. Il n’eut pas le temps de finir qu’une lame se posait sur sa gorge et qu’une poigne ferme serrait son avant bras, l’entraînant sous le couvert des arbres. L’homme écarquilla les yeux en reconnaissant la femme qui le tenait.

-« Xéna ! Comment as-tu pu ? Je ne t’ai pas vue sortir… »

Il regarda la tente, puis la guerrière plusieurs fois, cherchant à comprendre comment celle qu’il croyait endormie sous l’abri de toile pouvait se trouver devant lui sans qu’il l’ai vue passer. La guerrière serra son bras encore plus fort et le secoua durement en le fixant d’un œil glacial. Quand elle s’adressa à lui, sa voix était basse et particulièrement menaçante.

-« Si c’est ainsi que tu surveilles les environs, je suis bien gardée ! J’ai eu tout loisir de sortir et d’attraper cette paysanne pendant que toi… »

Sans finir sa phrase, elle le repoussa avec mépris. L’homme perdit l’équilibre et se retrouva au sol, au pied de la guerrière qui le toisait. Ses yeux étaient remplis d’incompréhension et de peur, il bégaya en se frottant le menton avec sa manche.

-« Je… Je faisais mon travail…

Elle ne le laissa pas finir, l’attrapant par son col pour le relever, il se retrouva le nez face à celui de Xéna et les deux pieds décollés du sol.

-« Tu vas retourner à ton poste, je ne veux pas te voir dévier de ton chemin d’un seul centimètre, ni discuter avec qui que ce soit ! »

Elle le lâcha et il acquiesça en tremblant, heureux de s’en tirer à si bon compte.

Elle se tourna vers Gabrielle et la saisit rudement par le bras pour la pousser devant elle.

-« Je ne sais pas ce que tu faisais là, mais je crois que j’ai trouvé une esclave. » Elle ricana méchamment tout en bousculant la jeune femme blonde pour la faire avancer plus vite, ne cessant qu’en arrivant à proximité de la tente. Là, la guerrière porta sa main droite à son chakram et passa devant son amie en mettant son index devant ses lèvres pour lui demander le plus profond silence. Elles pénétrèrent sous la toile et se trouvèrent face à deux yeux bleus glacés qui les fixaient.

 

Xéna stoppa son avancée immédiatement et plaça instinctivement son corps devant celui de la barde, pendant qu’en face d’elles, la femme, l’épée à la main, se levaient de sa couche et s’approchait lentement sans quitter la guerrière du regard. Elle s’arrêta à deux mètres et resta un long moment à observer la grande brune avec la plus grande attention. Sa voix était brusque et autoritaire lorsqu’elle prit la parole, s’adressant clairement à Xéna.

-« Qui es-tu ? »

La guerrière employa le même ton pour répondre.

-« Qui es-tu, toi ? »

La conquérante eut un sourire froid qui fit frissonner Gabrielle. Elle toisa encore une fois la femme brune.

-« C’est vrai, on ne me connaît pas ici paraît-il. Je suis

la Conquérante

des nations, et mon nom est Xéna. »

La guerrière fronça les sourcils et examina une nouvelle fois celle qui lui faisait face alors que son amie portait la main à son front pour se masser la tempe.

La Conquérante

, vêtue de la même manière que ses soudards, d’un pantalon et d’une chemise de toile recouverte d’une cuirasse, s’impatienta et leva son arme vers la gorge de la grande brune qui dévia immédiatement la lame d’un revers de main.

-« Je m’appelle Xéna et, il y a bien longtemps, j’ai rêvé d’être

la Destructrice

des nations.

- Et toi, blondinette, qui es-tu ? Pourquoi êtes-vous ici ?

- Je m’appelle Gabrielle, je suis l’amie de Xéna. »

La Conquérante

gloussa d’un air amusé et se tourna vers la guerrière brune, une expression d’amusement sur le visage.

-« Tu as une amie ? Et tu t’es contentée de rêver d’être

la Destructrice

… Je pensais que tu étais une guerrière, comme moi, mais tu dois être une bien piètre combattante. »

Elle secoua la tête et tordit ses lèvres dans une moue condescendante avant de reprendre avec dédain.

-« Les vrais guerriers n’ont pas d’amis, ils ne font confiance à personne, et ils se battent pour réaliser leurs rêves de conquêtes. »

Son visage n’exprimait plus ni amusement ni ironie. Elle releva son épée rapidement et la pointa vers la barde, Xéna la dévia de la paume de la main tout aussi vivement et s’avança d’un pas, le regard menaçant.

-« Ne t’avise pas de la toucher ! »

Cette fois,

la Conquérante

eut un petit rire, bien que ses yeux ne montrent aucune joie.

-« Ainsi donc, c’est toi qui est Xéna dans ce monde… Une pseudo guerrière accompagnée par une paysanne… Ne t’inquiète pas pour elle, elle fera une esclave tout à fait acceptable… dès que je t’aurai tuée ! »

En disant ces derniers mots,

la Conquérante

se jeta sur sa vis à vis, l’épée levée. Xéna para le coup, dégainant son arme avec une rapidité surnaturelle.

 

Chapitre 5

 

 

Le combat durait depuis si longtemps que Gabrielle se sentait fatiguée uniquement en les regardant. Elles étaient de force égale et chacune paraissait connaître les meilleurs coups et les ruses de l’autre. Elles étaient toutes deux essoufflées, la sueur collait des mèches de cheveux noirs sur leurs fronts et leurs yeux luisaient avec la même férocité. Si leurs vêtements avaient été identiques, la barde n’aurait jamais pu les différencier. Tout en suivant leurs évolutions avec intérêt et inquiétude, la jeune blonde réfléchissait, se demandant qui était réellement cette femme et comment elle avait pu arriver ici. De temps en temps, elle jetait un œil soucieux à l’extérieur de la tente, surveillant l’éventuelle arrivée des soldats ou de Darfus. Heureusement, Xéna, n’avait pas l’habitude d’appeler à l’aide, surtout si elle n’était opposée qu’à une seule personne, et les hommes dehors avaient le sommeil lourd, sans doute fatigués par la marche de la journée.

Petit à petit, la bataille baissait d’intensité, les épées semblaient plus lourdes, les gestes moins vifs, moins précis. Un instant, les deux combattantes reculèrent légèrement, ne se lâchant toutefois pas du regard alors qu’elles reprenaient leur souffle.

La Conquérante

profita du moment pour questionner Xéna.

-« Pourquoi es-tu venue jusque sous ma tente, tu me cherchais ? Tu voulais peut-être t’associer à moi. Après tout, ensemble, nous serions invincibles.

-Nous avons vu ce que tu as fait aux villageois, hier. Nous sommes là pour éviter que ça arrive à nouveau. »

La Conquérante

sourit d’un air mauvais, la réponse parut lui redonner de l’énergie et elle brandit son arme de plus belle. Le combat semblait devoir s’éterniser quand les deux adversaires furent interrompues par de petits applaudissements. Leur réflexe fut identique :

Elles cessèrent de croiser le fer et se tournèrent simultanément vers l’homme qui venait d’apparaître. Grand, brun et entièrement vêtu de cuir, Il les regardait en souriant d’un air sardonique et ne cessa de frapper ses mains l’une sur l’autre que sous le feu de leurs regards furieux. Elles s’accordèrent mutuellement une trêve d’un geste, puis chacune croisa les bras sur sa poitrine et haussa un sourcil en dévisageant le Dieu de la guerre. Le sourire de celui-ci s’élargit encore.

-«  Xéna contre Xéna, Voilà un spectacle que je n’aurai manqué pour rien au monde ! »

La Conquérante

eut un geste d’impatience pendant que la guerrière s’avançait.

-« Arès ! J’aurais du me douter que tu étais impliqué là dedans. J’aimerais beaucoup que tu m’expliques : qui est cette femme ? D’où vient-elle ? Pourquoi est-elle ici ? »

Le Dieu s’avança lui aussi, si près qu’il put poser sa main sur la joue de la femme brune, un geste qui déplut profondément à Gabrielle.

-« Chère Xéna, tu es bien curieuse tout à coup.

- C’est parce que je suis intéressée par tout ce que tu fais. »

Il ne releva pas l’ironie dans le ton et se dirigea vers

la Conquérante.

-« Et toi, qui es-tu ?

-Tu es un malade, Arès. Je te rappelle que c’est toi qui m’as amenée ici. »

La réponse le laissa dubitatif, il se caressa le menton d’un air songeur, puis secoua la tête de gauche à droite.

-« Moi ? Certainement pas. Je n’ai absolument rien à voir avec ça, même si je trouve cette situation très amusante ! »

A ces mots,

la Conquérante

bondit, hors d’elle. Sans prévenir, elle flanqua un énorme coup de poing au Dieu de la guerre qui, surpris, chancela. Il ne lui rendit pas la pareille, se contentant de la fixer avec une expression ahurie. Elle rapprocha son visage du sien, leurs deux nez se touchant presque.

-« Tu n’y es pour rien ? Je vais te rafraîchir la mémoire, alors. »

Elle le poussa durement et se mit à faire les cent pas dans la tente, racontant la manière dont elle était arrivée dans ce monde. Son auditoire avait des réactions différentes. Arès souriait en se frottant le menton alors que Xéna et Gabrielle échangeaient des regards surpris. Lorsqu’elle termina son récit,

la Conquérante

se tourna vers le Dieu avec un sourire sardonique.

-« Tout ça ne te dit rien, je suppose ? »

Il écarta les mains et hocha la tête.

-« Je te répète que je n’y suis pour rien. Ce n’est pas moi qui t’ai envoyé ici, c’est le Dieu de ton monde. »

Devant les regards éberlués des trois femmes, Arès donna quelques précisions.

-« Tu viens d’un monde qui est absolument identique à celui-ci. Tout y est pareil, les mêmes villages, les mêmes gens…»

Il désigna la guerrière et la barde d’un geste du bras.

-« La même Xéna, la même petite blonde exaspérante, et le même Dieu de la guerre… C’est lui qui t’a envoyée ici, pas moi. »

Xéna s’avança d’un pas.

-« Même si ce n’est pas toi qui l’as fait venir, tu peux la renvoyer d’où elle vient, n’est-ce pas ? »

Il tapota ses lèvres de son index avec une lueur au fond des yeux.

-« Je pourrais, mais je n’ai aucune raison de le faire. J’aime bien vous voir vous battre l’une contre l’autre, et puis j’aimerais savoir comment la blondinette va se débrouiller avec vous deux à la fois. »

La guerrière et son amie levèrent les yeux au ciel d’un même mouvement, tandis que

la Conquérante

ricanait en direction d’Arès.

-« Si je reste dans ce monde, c’est pour le soumettre comme j’ai soumis le mien, je ne vais certainement pas m’encombrer de ce joli petit couple. »

En entendant ces derniers mots, Xéna et Gabrielle se figèrent toutes deux. Une légère rougeur monta aux joues de la barde pendant que sa compagne regardait avec intérêt le sol à ses pieds.

La Conquérante

observa leurs réactions et éclata de rire. La barde fut la première à reprendre contenance.

-« En fait, ce serait une bonne chose que tu restes avec nous. Je suis sûre qu’avec un peu de temps et de patience, nous arriverions à te faire perdre tes habitudes de violence.

- Et que sais-tu de mes habitudes, blondinette ? »

Gabrielle n’eut pas le temps de répondre, à peine ouvrait-elle la bouche qu’Arès s’interposa vivement entre les deux femmes.

-« Il n’en est pas question ! Je ne veux pas voir une autre féroce guerrière perdre sa combativité comme ça ! »

Il se frotta les mains, un large sourire sur le visage.

-« Au lieu de ça, j’ai une autre idée, je suis sûr que ça va vous plaire… »

Arès, l’air toujours aussi content de lui-même, tendit les bras et tordit doucement ses poignets jusqu’à ce qu’un grand vent se lève, tourbillonnant au centre de la tente.

-« Je vais t’envoyer là-bas à sa place, peut-être que ça te permettra de retrouver un peu le goût du sang. »

Xéna ouvrit la bouche pour protester, mais déjà le tourbillon était sur elle. A peine Gabrielle put elle se précipiter vers elle et attraper son bras, que la tornade les enveloppait.

 

Chapitre 6

 

 

Xéna se redressa avec difficulté, elle avait l’impression d’avoir été piétinée par un cheval furieux tellement son corps entier était douloureux. Son premier souci fut de chercher sa compagne du regard. La barde était allongée sur le sol, près d’elle et remuait légèrement comme si elle sortait d’un profond sommeil. La guerrière se pencha vers elle et lui prit la main. Ce simple geste suffit à tirer Gabrielle de son inconscience. Elle battit des paupières,

puis sourit en reconnaissant son amie et se mit doucement en position assise.

-« Où Arès nous a-t-il envoyées ? »

Xéna la tira par la main qu’elle tenait toujours pour l’aider à se mettre debout. Ensemble, elles parcoururent la pièce où elles se trouvaient du regard.

C’était une pièce immense, haute de plafond. Une énorme cheminée tenait presque un mur entier. En face, se trouvait un trône, juché sur une estrade. De lourds rideaux pendaient aux fenêtres et des tentures colorées décoraient les murs, le sol était recouvert d’un parquet luisant qui témoignait d’un entretien fréquent et soigneux. Le seul mobilier était composé d’une petite table qui se trouvait à gauche de l’estrade. La guerrière sourit d’un air désabusé.

-« Ils nous a envoyées à la place de

la Conquérante

, comme il l’a dit. Nous sommes apparemment dans son palais, et ceci doit être la salle du trône je présume. »

Elle passa son bras sur les épaules de sa compagne et l’entraîna vers la grande porte. Gabrielle la suivit en enlaçant sa taille mais demanda d’un ton inquiet.

-« Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Je n’ai pas très envie de passer ma vie ici, ce n’est pas notre monde.

-« Il ne doit pas être si différent. »

 Elle serra un peu son amie contre elle.

-« Pour l’instant, nous allons prendre un peu de repos, après tout, nous n’avons pas dormi. Puisque tout le monde ici va me prendre pour la souveraine, je vais jouer le jeu. Ensuite, nous nous débrouillerons pour que le Dieu de la guerre de ce monde nous renvoie chez nous. »

La barde sourit et s’appuya légèrement contre le corps près d’elle.

-« Je parie que tu as déjà une idée. »

 Ce fut le tour de Xéna de sourire.

-« Peut-être bien… »

 

De part et d’autre de la porte se tenaient deux sentinelles qui se redressèrent, rectifiant leur position dès l’apparition de la grande brune. Celle-ci observa le long couloir puis se tourna vers le soldat de droite.

-« Escorte-nous jusqu’à mes appartements. »

Le ton était autoritaire. La sentinelle s’inclina légèrement et commença à avancer dans le grand corridor. Les deux amies le suivirent en silence pendant un temps qui leur sembla très long. Tout en marchant de la manière la plus nonchalante possible, la guerrière prenait des repères, essayant de se souvenir de tout ce qu’elle voyait dans le couloir comme par les portes entrouvertes. Quelques femmes les croisèrent, qui baissèrent toutes humblement les yeux en apercevant Xéna et celle-ci devina sans peine qu’il s’agissait d’esclaves. Par une fenêtre aux rideaux tirés, elle vit une vaste cour où s’entraînaient des soldats. Enfin, la sentinelle s’arrêta devant une porte et s’inclina, elle le congédia d’un geste.

 Les deux femmes échangèrent un regard en franchissant le seuil de ce qui était manifestement un bureau. Comme la salle du trône, la pièce était très spacieuse. Elles la traversèrent et pénétrèrent dans la chambre. Un lit immense occupait le centre de la pièce, recouvert de peaux épaisses et douces. Sur le côté près d’un coffre et d’une table basse, se tenait une jeune femme qui se leva vivement à leur arrivée. Vêtue d'une tunique blanche qui s'arrêtait au à mi-cuisses, elle avait des cheveux châtains qui lui couvraient les épaules. Elle s’inclina, puis baissa ses yeux noisette vers le sol et attendit. Les deux amies s’entre regardèrent, Xéna haussa les épaules et Gabrielle prit la parole d’une voix douce.

-« Qui es-tu ? Que fais-tu là ? »

La jeune femme releva lentement la tête et posa le regard sur la femme brune, visiblement surprise par ces questions. La guerrière fit un geste vague vers sa compagne.

-« Quand Gabrielle t’interroge, tu lui réponds comme si c’était moi ! »

Le ton était sec et sans réplique. La jeune femme fit une petite révérence et se tourna vers Gabrielle.

-« Je m’appelle Amias, je suis l’esclave personnelle de

la Conquérante.

»

Le mot sonna désagréablement aux oreilles de la barde qui grimaça.

-« Et quelles fonctions remplis-tu ?

-« Je m’occupe de sa garde robe, de l’entretien de son armure, et… j’obéis à toutes ses demandes de quelque nature qu’elles soient. »

La reine des amazones hocha la tête et se frotta la tempe, imaginant sans peine quelles pouvaient être ces exigences. Xéna lui tapota l’épaule et s’adressa à son tour à la jeune esclave.

-« Va nous préparer un bain et reviens nous chercher quand il sera prêt. »

Amias s’inclina encore une fois et sortit par une autre porte que celle par laquelle les deux amies étaient entrées. Sitôt qu’elle fut hors de la pièce, la guerrière leva ses mains devant elle, paumes tournées vers Gabrielle.

-« C’est l’esclave de

la Conquérante

, pas la mienne ! »

La barde lui sourit.

 

Le bain les avait délassées, et Gabrielle baillait à s’en décrocher la mâchoire lorsqu’elles regagnèrent la chambre. Elles ne perdirent pas de temps pour se déshabiller et s’allongèrent dans le grand lit. Bien qu’ensommeillée, la jeune blonde vint se blottir contre sa compagne, enfouissant son visage contre l’épaule musclée de la grande brune qui ferma les yeux. Alors qu’elle croyait Gabrielle endormie, celle-ci commença à parler tout bas, d’une voix hésitante qui trahissait une certaine nervosité.

-« Xéna, tu sais, quand

la Conquérante

a parlé de nous comme d’un couple…. »

La guerrière rouvrit les yeux, ne se sentant brusquement plus du tout somnolente.

-« Oui Gabrielle ?

- Et bien… Euh… »

Xéna pencha son visage vers la tête de Gabrielle et effleura ses cheveux d’un baiser. Cela sembla donner à la barde le courage de poursuivre même si sa voix paraissait toujours aussi peu assurée.

-« J’aurais aimé que ce soit vrai. »

C’était dit dans un souffle, un murmure à peine audible, mais l’ouïe exercée de la guerrière discerna parfaitement chaque mot. Elle poussa un imperceptible soupir et sentit son cœur s’emballer un instant. Elle enlaça sa compagne, la rapprochant encore d’elle.

-« Moi aussi. »

Gabrielle se redressa et chercha le regard de son amie. Dans l’obscurité de la chambre, les deux yeux bleus brillaient comme deux diamants et la barde les sonda longuement. Elle y lut tant d’amour qu’elle se demanda brièvement comment il était possible qu’elle n’ait rien vu auparavant. Et puis un énorme sourire commença à se former sur son visage tandis que la même expression ravie envahissait celui de la guerrière. Alors, lentement, très lentement, leurs lèvres se rapprochèrent. Elles s’embrassèrent doucement, délicatement, puis la barde reposa sa tête sur l’épaule de Xéna.

Il y eut un instant de silence, puis Gabrielle recommença à murmurer avec un peu plus d’assurance.

-« Ca fait tellement longtemps que je voulais te le dire… »

Xénie ne répondit pas mais serra un peu plus la barde contre elle. La jeune blonde bailla de nouveau et poussa un petit soupir satisfait.

-« Je t’aime, Xéna.

- Je t’aime aussi, Gabrielle. »

Il y avait bien d’autres choses à dire, mais pour l’instant la fatigue était la plus forte. La barde referma les yeux et se laissa glisser dans le sommeil.

 

 

Chapitre 7

 

 

Xéna ne dormit pas plus de trois ou quatre marques de chandelle, mais quand elle se leva, le soleil était déjà haut dans le ciel. Devant la fenêtre, les lourds rideaux laissaient passer suffisamment de lumière pour qu’il n’y ait aucun doute à ce sujet. Elle s’étira longuement et se vêtit puis s’approcha doucement du lit. Les quelques paroles échangées avec la barde avant qu’elles ne s’endorment lui revinrent en mémoire et un doux sourire apparut sur son visage. Elle caressa très légèrement la joue de la jeune blonde puis la secoua doucement par l’épaule.

-« Gabrielle ! Réveille-toi ! »

Deux yeux verts ensommeillés s’ouvrirent avec peine, mais quand ils reconnurent la guerrière, ils se mirent à briller de mille feux. La barde se frotta le visage et s’assit sur le lit en bougonnant.

-« Je viens à peine de m’endormir, tu étais obligée de me réveiller ?

-Désolée, mais la journée est déjà bien entamée. Tu dormiras davantage la nuit prochaine. »

Le ton doux et tendre fit sourire Gabrielle qui prit la main de son amie pour la porter à ses lèvres et poser un léger baiser sur la paume. Le contact, pourtant fugace, fit frissonner la guerrière qui s’assit auprès de sa compagne et passa son bras sur ses épaules.

-« De plus, je repensais à la petite conversation que nous avons eu au moment de notre coucher. »

Le regard de Gabrielle s’emplit d’une petite lueur inquiète. Dieux ! Elle va me dire qu’elle ne le pensait pas…  Elle plongea ses yeux dans ceux de son amie.

-« Et ?

- Et…ça »

Xéna prit le visage de Gabrielle entre ses mains et l’embrassa. La barde passa ses bras autour de son cou et la serra contre elle de toutes ses forces. De petits gémissements leur échappèrent alors que le baiser s’approfondissait et que les mains de la guerrière glissaient des joues au cou puis aux épaules de la barde. Enfin, elles relâchèrent leur étreinte et se regardèrent en souriant. Gabrielle fut la première à se reprendre.

-« Et bien ! C’est le meilleur réveil que j’ai jamais eu ! »

Son amie sourit, se leva et lui prit la main pour l’aider à se mettre debout elle aussi. Elles s’enlacèrent, les mains de Xéna caressant doucement le dos de la barde. Au bout d’un moment, la guerrière se tourna vers la porte avec un soupir de regret.

-« Allons voir ce que nous pouvons faire pour retourner chez nous. »

Gabrielle s’habilla rapidement en questionnant sa compagne.

-« Alors, quel est ton plan ?

- Je n’en ai pas vraiment. Je me suis juste dit que si le Arès d’ici est aussi belliqueux que le notre, le meilleur moyen de l’agacer, c’est de se comporter en pacifiste convaincue.

- Tu crois que l’agacer va suffire à le convaincre de nous renvoyer ?

- Bien sûr ! Il préférera de loin retrouver sa sanguinaire petite copine que de rester avec une souveraine qui ne pense qu’à éviter les conflits. »

La barde hocha la tête en souriant.

-« Tu te sens capable d’éviter tout combat, toute bagarre ? »

Xéna acquiesça du menton.

-«  Tu seras là pour m’aider, non ? »

 

 

 

Elles quittèrent la chambre et trouvèrent Amias assise dans le bureau. Dès qu’elle vit arriver la guerrière, la jeune esclave se leva et se précipita, s’inclinant devant elle avec déférence.

La femme brune regarda sa compagne et haussa un sourcil avant d’ordonner à la jeune femme de les accompagner aux cuisines.

-« Voilà la première chose dont je vais m’occuper. »

Gabrielle lui rendit son regard mais s’abstint de l’interroger en présence d’Amias qui, marchait juste devant elles.

Après avoir renvoyé la jeune esclave, elles prirent leur repas dans une salle à manger dont les dimensions étaient aussi démesurées que celles des autres pièces qu’elles avaient vues jusque là. A peine assise, Xéna prit la main de son amie.

-« Je suis heureuse que tu m’aies parlé, je crois que je n’aurais jamais eu le courage de te dire ce que je ressentais pour toi. »

Gabrielle se servit une bonne portion de légumes et sourit.

-« Ca fait si longtemps que je suis amoureuse de toi sans rien dire, ça devenait de plus en plus lourd à porter… »

Xéna rapprocha la chaise sur laquelle elle était assise de celle de la barde, déposant un gentil baiser sur sa joue. Elle la tira contre elle avec l’intention de l’embrasser comme elle l’avait fait dans la chambre, mais la porte de la pièce s’ouvrit à toute volée juste à ce moment là. Elle sursauta et relâcha sa compagne non sans lancer un regard noir à l’homme qui venait d’entrer.

Elle ne fut pas vraiment surprise en le reconnaissant, le regardant s’avancer et s’incliner devant elle.

-« Content de t’avoir enfin trouvée, Conquérante. »

Toujours agacée par son interruption, elle le toisa sans amabilité, le laissant attendre un moment avant de lui répondre.

-« Et pourquoi me cherchais-tu Darfus ? »

Le visage de l’homme exprima un tel étonnement que cela en était presque comique, d’ailleurs, Gabrielle ne put retenir un gloussement qu’elle réprima tant bien que mal en plaquant sa main devant sa bouche. Darfus le remarqua et fronça les sourcils mais reporta aussitôt son regard vers sa souveraine.

-« Je te cherchais parce que tu n’es pas venue au conseil hier. Personne ne t’a vue de la journée. Et nous avons des décisions à prendre.»

Cette fois, elle répliqua immédiatement.

-« Aurais-je des comptes à te rendre ? »

La sécheresse du ton fit légèrement rougir l’homme.

« Bien sûr que non, Conquérante, mais le conseil…

- Le conseil attendra mon bon vouloir, c’est lui qui est à mes ordres et non l’inverse ! Comme tout le monde ici, d’ailleurs. »

Il inclina la tête, acceptant la remarque avec humilité. Elle recommença à manger, prenant un malin plaisir à le faire attendre, debout devant elle. Enfin, quand elle eut fini son repas, elle désigna sa compagne d’un geste de la main.

-« Darfus, je te présente Gabrielle. J’ordonne que chacun dans ce palais lui montre autant de respect qu’à moi-même. »

Il fut si surpris qu’il bafouilla sa réponse.

-« Du respect ? Pour ta nouvelle favorite ? C’est… »

Il s’interrompit, Xéna s’était levée vivement et l’agrippait par son col. Ses yeux flamboyaient et il eut tant de mal à avaler sa salive que sa pomme d’Adam sembla se bloquer un instant dans sa gorge.

-« Gabrielle n’est ni une esclave ni ma favorite. Et quiconque lui manquera de respect aura affaire avec moi, est-ce bien clair ? »

Il hocha la tête avec conviction.

-« Oui, Conquérante.

- Bien. Alors explique-lui de quoi je devais parler avec le conseil. »

Les yeux de l’homme s’écarquillèrent.

-« Il s’agit des rumeurs de révolte qui courent dans Corinthe depuis quelques jours, Conquérante, mais tu le sais déjà. »

Le ton de la guerrière se fit doucereux, mais une lueur brillait dans son regard, une lueur si dangereuse que Darfus sentit la sueur perler à ses tempes.

-« Je le sais, oui. Mais pas elle. Et je t’ai demandé de lui expliquer. »

Il s’exécuta avec empressement.

 

Chapitre 8

 

 La situation était simple : Des espions de

la Conquérante

, circulant parmi le peuple, rapportaient toutes les rumeurs qui circulaient. Récemment, selon un bruit de plus en plus insistant, un groupe de jeunes gens, hommes et femmes, fomenterait un complot pour renverser le pouvoir en place.

Un des espions avait confirmé l’existence de ce groupe et avait réussi à s’infiltrer parmi eux,

donnant les dates et lieux de rendez-vous des comploteurs. Darfus et ses soldats n’attendaient plus qu’un ordre de la souveraine pour réprimer cette tentative d’insurrection dans l’œuf, et de la manière la plus sanglante possible.

Xéna se leva dès que l’homme eut terminé son récit.

-« J’ai l’intention de faire une déclaration solennelle au peuple aujourd’hui, le plus tôt possible. Occupe-toi d’organiser ça et viens me chercher dès que c’est prêt. »

Il acquiesça et attendit la suite, le regard interrogateur. Voyant qu’elle se taisait, il interrogea.

-« Et pour le conseil, Conquérante ? Et que faisons-nous au sujet des comploteurs ?

- Le conseil n’a qu’à m’attendre. Quant aux comploteurs, ils se calmeront peut-être d’eux-mêmes. »

Il ouvrit la bouche pour émettre une objection mais le regard glacial posé sur lui l’en dissuada. Xéna le congédia d’un geste de la main. Sitôt qu’il fut sorti, Gabrielle la questionna.

-«  Astucieux de l’obliger à tout me raconter… Que vas-tu donc annoncer au peuple ? »

Xéna sourit largement et écarta les bras.

-« Je vais abolir l’esclavage ! »

La barde lui rendit son sourire et s’approcha, ravie de voir Xéna exprimer un tel enthousiasme. La guerrière enlaça sa compagne en riant.

-« C’est une expérience fabuleuse, Gabrielle ! Je vais vraiment pouvoir faire le bien ici. Après l’esclavage, je vais faire libérer tous les prisonniers politiques. Je vais étudier le système fiscal et les lois qui régissent ce monde et corriger toutes les injustices que je trouverai. »

Xéna serra un peu plus la barde contre elle et déposa un petit baiser sur ses lèvres. Elle baissa la voix pour ajouter.

-« De plus, j’ai enfin la femme que j’aime depuis si longtemps dans mes bras. Gabrielle, c’est tellement bon de t’avoir contre moi… »

La jeune blonde s’abandonna entre les bras puissants, posant sa tête sur le cuir qui recouvrait l’épaule de la guerrière et passant une main dans les cheveux noirs.

-« Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?

- Parce que j’avais peur que tu ne veuilles pas de moi. Bien sûr, tu étais mon amie, mais de là à imaginer… »

Xéna s’interrompit et baissa les yeux. Son embarras était si évident que la barde ressentit un pincement au cœur, devinant parfaitement ce qui blessait son amie. Elle mit ses mains en coupe autour du visage de sa compagne et l’attira face au sien.

-« Tu es tout à fait digne d’être aimée. Quoi que tu ais fait dans le passé, ce n’était qu’une partie de toi que tu as laissée prendre le dessus quelques temps. Tu as le droit d’être aimée pour ce que tu es vraiment, au fond de toi : la femme la plus merveilleuse que j’ai jamais connue. »

La guerrière sourit et caressa la joue de la barde, murmurant son prénom tout bas plusieurs fois, paraissant le goûter comme si ç’était une friandise rare qu’il fallait absolument savourer. Gabrielle se nicha de nouveau au creux de ses bras et l’écouta en silence, appréciant le moment pour ce qu’il allait devenir : leur premier souvenir amoureux.

 

Elles finirent par sortir de la salle à manger, décidées à explorer le palais afin de ne pas toujours être obligées de se faire « escorter », pensant que, de toutes façons, il était préférable de connaître les lieux et de pouvoir se repérer sans difficultés. Elles déambulèrent donc longtemps dans les longs couloirs, explorèrent les innombrables pièces du très vaste château, jusqu’à ce qu’elles sortent dans une cour que Xéna identifia comme étant celle où elle avait aperçu les soldats s’entraîner quelques heures auparavant. Cette cour donnait sur un jardin fleuri et agrémenté de fontaines vers lequel elles se dirigèrent avant de s’asseoir sur un banc pour profiter de la chaleur du soleil.

C’est là que Darfus les retrouva une demi-marque de chandelle plus tard. Il s’approcha d’une démarche raide et s’inclina devant Xéna.

-« L’estrade pour ton allocution a été dressée, elle n’attend plus que toi. »

La guerrière ne lui répondit pas, se contentant de se lever en prenant le bras de Gabrielle. D’un geste du menton, elle indique au soldat de les précéder et ensemble, ils prirent la direction du grand portail qui séparait le palais de la ville de Corinthe.

 

Xéna contempla un instant la foule massée devant elle avec l’impression que la ville entière était là. Elle n’avait pas préparé son discours et s’avança à l’avant de l’estrade prête à improviser.

-« Peuple de Corinthe ! Aujourd’hui commence une ère nouvelle pour nous tous, dans cette ville mais aussi dans le royaume entier. Après des années de règne à voir vos conditions de vie se dégrader de plus en plus, j’ai décidé de changer les choses. C’est pourquoi de nombreuses réformes vont rapidement être mises en place, comme une diminution des impôts ou une participation plus active des citoyens à la vie du royaume par exemple.»

Elle s’interrompit pour observer les réactions devant elle mais ne vit que des regards méfiants et incrédules. Reprenant son souffle, elle tenta de mettre encore plus de conviction dans sa voix.

-« Le premier de ces changements réside dans une nouvelle loi qui prend effet dès aujourd’hui : L’abolition de l’esclavage ! Cette disposition est valable pour tout le monde, y compris moi-même. Dorénavant, personne dans tout le royaume, ne pourra posséder, vendre ou acheter un être humain. Désormais, ceux qui étaient esclaves sont libres d’aller et venir à leur guise, et s’ils souhaitent rester au service de leurs anciens maîtres, cela devra être contre le versement d’un salaire correspondant aux fonctions qu’ils remplissent. Cette disposition prend effet dès maintenant et de graves sanctions seront prises à l’encontre de tous les contrevenants. »

Elle poussa un soupir en reculant, vaguement étonnée de ne pas entendre de clameur ou de ne distinguer aucune démonstration de joie. Au contraire, la foule restait là à la regarder avec des yeux soupçonneux, comme s’ils avaient du mal à croire ce qu’ils venaient d’entendre, ce qui était probablement le cas. Elle haussa les épaules et descendit de l’estrade pour rejoindre Gabrielle mais n’en eut pas le temps, Darfus se précipitant devant elle, accompagné de deux autres soldats. Elle ne connaissait pas le premier, mais de voir le visage du second lui donna un tel choc qu’elle se tourna légèrement pour cacher sa réaction tout en reculant d’un pas.

Elle prit une seconde pour se reprendre, inspirant profondément, puis présenta un visage lisse et sans expression vers les trois hommes. Ils la saluèrent et Darfus la prit immédiatement à partie.

-« Je ne comprends pas Conquérante ! Voilà une décision qui a été prise sans consulter le conseil auparavant et qui va être fort impopulaire parmi tous les dirigeants ! »

Xéna sourit, une lueur moqueuse dans le regard.

-« Elle sera très appréciée par le peuple, les dirigeants ont les moyens de payer des domestiques. »

Elle se rapprocha de Darfus sans pouvoir s’empêcher de lancer un bref coup d’œil en direction du soldat qui se tenait à sa droite. Il se tenait bien droit, la main sur l’épée qu’il portait au côté, la tête haute et le regard fier. La guerrière secoua la tête pour chasser le léger trouble qu’elle ressentait et fit un geste en direction de Gabrielle pour l’inciter à se rapprocher. L’avoir près d’elle lui rendit toute sa confiance en elle et elle plongea des prunelles bleues menaçantes dans les yeux marrons de son second.

-« Je suis la souveraine ici, je prends les décisions seule et j’attends qu’elles soient appliquées rapidement et sans contestation d’aucune sorte. » Elle fit une pause pour laisser Darfus bien intégrer ce qu’elle venait de dire, puis rajouta :

-« Tu vas envoyer des estafettes aux quatre coins du royaume afin de faire connaître cette nouvelle loi. J’exige qu’elle soit appliquée partout et le plus vite possible, est-ce clair ? »

L’homme ne soutint pas son regard longtemps et hocha la tête. Il désigna ensuite ses compagnons d’un geste.

-« Le conseil attend ton bon vouloir, Conquérante. »

Elle passa son bras sur les épaules de son amie avant de répondre.

-« Nous vous suivons. »

 

Chapitre 9

 

 

Gabrielle ralentit volontairement le pas, laissant les trois hommes prendre un peu d’avance. Elle leva les yeux vers sa compagne et devina son stress à sa manière de serrer les mâchoires, la barde soupira doucement mais ne retint pas sa question.

-« Ca te trouble tant que ça de revoir Marcus ? »

La guerrière hocha la tête mais sourit franchement à son amie.

-« Et bien, je ne m’attendais pas à le voir et ça m’a fait un choc, oui. »

Elle fronça les sourcils et réfléchit un instant, cherchant ses mots avec soin.

-« Ca me fait plaisir de constater qu’il est toujours vivant dans ce monde. Mais il est apparemment un proche de

la Conquérante

, ce qui fait de lui quelqu’un dont nous devons nous méfier. »

Elle cessa de marcher et se plaça face à Gabrielle.

-« Ca me touche de le voir et j’espère sincèrement ne pas avoir de problème avec lui, mais je n’ai pas ressenti pour lui les sentiments que j’ai pu éprouver dans le passé. »

Alors qu’elles reprenaient leur marche en silence, accélérant un peu pour ne pas se laisser distancer, la barde prit la main de la guerrière, autant par besoin affectif que pour repousser la pointe de jalousie qu’elle ressentait encore. Ce fut Xéna qui entrelaça leurs doigts.

 

La salle du conseil ressemblait à un bureau. Moins vaste que les autres pièces qu’elles avaient vues jusqu’à maintenant, elle restait cependant de belle taille. Une grande table se trouvait en son centre, entourée par quelques chaises. Les trois hommes attendirent debout que les deux femmes les rejoignent puis s’assirent alors qu’elles prenaient place elles aussi.

Le soldat que Xéna ne connaissait pas dévisagea Gabrielle avec insistance puis se tourna vers la guerrière.

-« Avec tout le respect que je te dois, Conquérante, la place de ta favorite n’est pas ici. »

A peine eut-il terminé sa phrase que la pointe de l’épée de Xéna se trouvait sur sa gorge.

-« Gabrielle restera avec nous aussi longtemps qu’elle le jugera bon. Elle n’est pas ici en tant que favorite, elle est là parce que c’est une femme intelligente et que j’ai confiance dans son jugement. »

Debout, elle observa les trois hommes tour à tour.

-« D’autres objections ? »

Devant leur silence, elle se rassit en souriant.

-« Bien. Maintenant, je vous écoute. »

Les soldats s’entreregardèrent un moment, puis Darfus prit la parole, d’abord pour parler une nouvelle fois du complot qui se formait à Corinthe. La guerrière refusa de prendre la moindre décision à ce sujet, répondant qu’il suffisait de continuer à les surveiller étroitement et que les nouvelles mesures prises et envisagées devraient calmer les envies de révolte du peuple petit à petit. Ensuite, ce fut le tour du soldat dont la guerrière ignorait le nom.

-« Nos vaisseaux sont prêts, Conquérante. Nous n’attendons que ton ordre pour les rejoindre et appareiller afin d’attaquer ton ennemi. »

Elle hésita un instant avant de répondre, ne sachant pas de quoi il parlait. Gabrielle la tira de ce mauvais pas.

-« Qui devez-vous attaquer ? Et où ? »

L’homme eut un geste d’agacement en direction de la jeune blonde qu’il réprima en sentant les yeux de la souveraine posés sur lui.

-« Nos vaisseaux sont groupés sur les côtes de

la Gaule

et nous projetons d’attaquer César qui s’est réfugié à Britannia après la chute de Rome. »

Xéna grimaça un sourire, savoir que César avait été vaincu et contraint à l’exil était une idée plutôt réjouissante, et elle songea un court instant combien ce serait agréable de le poursuivre et d’en finir avec lui. La main de Gabrielle sur son bras la ramena à la réalité.

-« Tu vas partir les rejoindre dès que la séance ici sera terminée. Tu auras la charge de les ramener en Grèce, puis de transformer ces vaisseaux de guerre en bateaux de pêche. »

Devant l’expression outrée et stupéfaite que prirent les trois hommes, elle s’empressa d’ajouter de son ton le plus autoritaire.

-« Cet ordre ne souffre aucune discussion ! »

Marcus se leva et s’approcha lentement de Xéna, faisant le tour de la table pour cela. Il jeta un coup d’œil à ses deux compagnons et les incita à sortir de la pièce d’un signe du menton. Les deux hommes obéirent et Darfus prit le bras de Gabrielle pour l’emmener avec eux. Lorsque la femme blonde se dégagea avec brusquerie, il n’insista pas.

Marcus fit la moue en regardant la scène et entraîna la guerrière loin de la table où la barde était restée assise. Une fois qu’ils furent un peu isolés, il posa une main sur l’épaule de Xéna.

-« Certaines choses m’échappent à ton sujet aujourd’hui, Conquérante. »

Elle haussa un sourcil sans répondre.

-« Tu édictes une loi inattendue et très mal perçue par tous les dignitaires du royaume, tu renonces à poursuivre César, alors que tu le détestes, et tu acceptes d’être suivie comme ton ombre par une… une quoi au juste ? »

Il secoua la tête et s’approcha, leurs corps presque collés l’un à l’autre maintenant, les yeux noirs plongés avec intensité dans les yeux bleus.

-« Nous avons toujours été proches toi et moi. Même si nous ne sommes plus amants, je sais que tu m’as toujours gardé une place particulière dans ton cœur. Mais jamais tu n’avais laissé qui que ce soit prendre une telle importance, particulièrement dans ta manière de gérer le royaume. Qui est-elle Xéna ? »

La guerrière fut troublée un court instant par la proximité de l’homme mais elle réussit à garder une attitude impassible et ne broncha pas lorsque le corps de Marcus effleura le sien. Elle ne recula pas, son regard resta froid et distant alors même que de très vieux souvenirs venaient hanter sa mémoire. Elle jeta un bref regard vers Gabrielle puis retourna son attention vers le soldat, s’obligeant à ne pas penser à la tension qu’elle sentait chez son amie.

-«  Peu t’importe qui elle est. C’est moi qui ai pris toutes ces décisions, pas elle.

- Je n’en suis pas si sûr. »

Cette fois, elle s’éloigna de lui et le regarda, attendant sans rien dire qu’il précise sa pensée.

Il soupira et écarta les bras avant de les laisser tomber le long de son corps d’un geste fataliste.

-« Tu as toujours été une formidable combattante, une guerrière insatiable. Tu n’aimes rien tant que de te battre et vaincre. Tu règnes depuis plus de dix ans sur plus de la moitié du monde connu. Depuis que je te connais tu n’as jamais montré la moindre faiblesse, ni envers le peuple, ni envers tes ennemis. Et aujourd’hui, cette fille que personne ne connaît est là. Et tu agis comme si tu cherchais à démanteler ce que tu as eu tant de mal à conquérir. Alors je m’interroge, j’essaie de saisir le rapport entre ton attitude et sa présence. »

Il baissa la tête, semblant réfléchir puis revint face à elle et posa ses deux mains sur ses épaules.

-« Je ne sais pas qui elle est, mais ne la laisse pas détruire ce que tu as eu tant de mal à bâtir, sinon la révolte du petit peuple sera le moindre de tes soucis. »

Elle le fixa d’un regard un peu ironique.

-« Dois-je prendre ceci comme une menace ? »

Il lui rendit son regard sans ciller et se rapprocha encore.

-« Non. Prends le plutôt comme un simple avertissement venant de quelqu’un qui t’a toujours montré loyauté et affection. Tout le monde te respecte parce que tout le monde te craint, mais si on venait à penser que tu te ramollis, certains n’hésiteront pas à profiter de l’occasion pour tenter de te renverser. Crois-moi, Xéna, je ne veux que ton bien et celui du royaume. »

Il inclina la tête et avança son visage vers celui de la guerrière, elle ne recula que quand elle sentit ses lèvres sur les siennes. Il n’insista pas et s’inclina légèrement devant elle avant de sortir lentement de la pièce en jetant un regard dédaigneux à Gabrielle.

La barde avait observé Xéna et Marcus pendant toute leur conversation, envahie par un sentiment de malaise grandissant en voyant le soldat s’approcher si près de sa compagne.

Quand il partit, elle lui rendit son regard et resta sans bouger, attendant que son amie la rejoigne en essayant d’ignorer la jalousie qu’elle ressentait.

Xéna vint s’asseoir près d’elle après un court instant et lui prit la main.

-« Alors, qu’en penses-tu ? Crois-tu que j’ai suffisamment agacé Arès pour aujourd’hui ? »

Gabrielle hocha la tête affirmativement, serrant les doigts de la guerrière entre les siens.

 

Sitôt qu’elles furent rentrées, La guerrière fit réunir tous les esclaves présents au palais, sans aucune exception et s’adressa à eux de la même manière qu’avec le peuple plus tôt dans la journée. Là encore, il n’y eut ni acclamation ni cri de joie, seulement un grand silence suivi par de nombreux murmures pendant que les esclaves se dispersaient lentement.

Elle les observa quitter la salle du trône et fit part à Gabrielle de sa légère déception face à leur manque apparent de réaction. La barde haussa les épaules et se tourna vers elle.

-« Ils vivent dans la peur et la méfiance depuis si longtemps qu’ils craignent sans doute que ce ne soit qu’une mauvaise blague, ou un test pour juger de leur loyauté. »

Xéna acquiesça d’un air songeur et soupira profondément.

 

 

Chapitre 10

 

 

La fin d’après-midi fut un peu tendue pour Gabrielle. Elle ne cessait de penser à la manière dont Marcus s’était comporté avec Xéna et se sentait envahie par une jalousie qu’elle n’arrivait pas à réprimer. Elle se répétait sans cesse qu’ignorant la nature des relations entre l’homme et

la Conquérante

, son amie ne pouvait guère faire autre chose et qu’elle avait certainement eu la bonne réaction en n’en accordant pas trop mais sans repousser totalement le grand gaillard non plus. Pourtant, rien n’y faisait, l’image des lèvres du soldat venant effleurer celles de sa compagne la hantait, la rendant maussade et silencieuse. Elle n’avait rien dit de ces pensées à Xéna et quand celle-ci l’avait questionnée sur son inhabituel laconisme, elle s’était contentée de répondre qu’elle réfléchissait à un nouveau poème. La guerrière ne l’avait manifestement pas crue, mais n’avait pas posé plus de question.

Maintenant, installée sur un banc dans le jardin, Gabrielle écrivait sur un parchemin, relevant la tête de temps en temps pour jeter un œil à sa compagne qui était partie s’entraîner avec un groupe de soldats dans la cour attenante. Elles avaient parlé de la conversation avec Marcus et étaient tombées d’accord sur le fait que montrer son habileté aux armes, sa force et son excellente forme physique ne pouvait que diminuer les envies de révolte de certains dignitaires, ce qui avait amené Xéna à se joindre à l’exercice.

La barde passa machinalement sa plume sur son menton sans pouvoir retenir un sourire en voyant sa compagne venir à bout de trois hommes avec une facilité déconcertante. Ses yeux brillaient, ses cheveux volaient dans la légère brise et elle semblait beaucoup s’amuser comme en témoignait les sourires carnassiers qui accompagnaient chacun de ses assauts. Gabrielle délaissa son parchemin et s’appuya sur le dossier du banc pour admirer les évolutions de la guerrière à son aise. Puissante, forte et déterminée, elle dégageait pourtant une grâce que la barde n’avait jamais constatée chez aucune autre combattante, amazone ou autre.

 Les pensées désagréables qui l’assaillaient depuis quelques marques de chandelle s’estompèrent enfin et, en fermant les yeux, la jeune blonde s’imagina ce que ça pouvait faire de caresser cette peau là, de sentir les muscles fermes sous ses doigts, de poser ses lèvres sur… Elle rouvrit brusquement les paupières en frissonnant, et tenta de se concentrer de nouveau sur les quelques lignes qu’elle avait écrites. Ce fut peine perdue. Le bruit des épées qui s’entrechoquaient, le souffle des soldats mis à mal, le rire victorieux de son amie, tout la ramenait à l’entraînement qui se déroulait non loin de là jusqu’à ce qu’elle abandonne et se lève pour aller observer l’exercice de plus près.

Xéna l’aperçut et remarqua les regards admiratifs de sa compagne pourtant habituée à la voir se battre. Elle se sentit vaguement flattée et ne put s’empêcher de redresser fièrement le menton tout en essayant d’éliminer ses derniers adversaires le plus rapidement possible afin de rejoindre la barde. Il ne lui fallut que quelques minutes pour terminer, et c’est avec un grand sourire qu’elle vint aux côtés de sa compagne qui l’entraîna vers l’intérieur du palais et, plus précisément, vers les cuisines.

Elles y trouvèrent un groupe de soldats et un Darfus plutôt énervé qui prit la guerrière à partie en gesticulant dès qu’il la vit arriver.

-« Conquérante ! Ta nouvelle loi a semé la pagaille ! »

Elle retint un sourire, le dévisageant avec le plus grand sérieux en attendant qu’il s’explique.

-« La cuisinière et ses aides étaient des esclaves, ils sont partis et plus personne ne prépare les repas ! » Il ajouta avec un sourire sardonique. «  Même pas pour toi ! »

Elle haussa les épaules.

-« Gabrielle et moi nous débrouillerons, tu n’as qu’à faire la même chose. Comment fais-tu quand tu es en campagne ? »

Sans lui manifester plus d’intérêt, elle lui tourna le dos et alla farfouiller dans les placards en compagnie de la barde.

 

Elles s’étaient préparé un repas simple mais savoureux et l’avaient pris en discutant de choses sans importance, leurs regards et leurs gestes se faisant plus tendres au fur et à mesure que le moment du coucher approchait, et c’est bras dessus, bras dessous, qu’elles se dirigèrent vers la chambre de

la Conquérante.

Elles pénétrèrent d’abord dans le bureau, se tournèrent l’une vers l’autre en se souriant sitôt qu’elles eurent passé le seuil. Xéna se penchait pour embrasser sa compagne lorsqu’elles furent interrompues par Amias.

-« Conquérante, hum… Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour votre service ? »

Les deux femmes regardèrent la jeune esclave avec un peu de surprise, persuadées qu’elles étaient de son départ. La guerrière fronça les sourcils et ouvrit la bouche pour congédier la jeune femme, mais la barde fut plus rapide.

-« Que fais-tu là ? N’as-tu pas entendu l’annonce de

la Conquérante

tout à l’heure ? »

Amias baissa la tête, embarrassée. Elle pinça les lèvres et répondit en gardant les yeux au sol.

-« Si, j’étais là, comme les autres. Mais… »

Gabrielle s’approcha et posa gentiment une main sur son avant-bras pour l’encourager à poursuivre.

-« Je n’ai nulle part où aller, je n’ai plus de famille. Je préfère rester ici, surtout si on me verse un salaire. »

La barde jeta un coup d’œil à son amie puis reporta son attention vers Amias. Elle prit sa voix la plus douce pour la questionner.

-« Qu’est-il arrivé à ta famille ? »

L’esclave regarda la guerrière avec une telle crainte que celle-ci l’encouragea d’un geste.

-« Ma famille a été tuée, lors de l’attaque de notre village.

-Ton village ? Qui l’a attaqué ? »

De nouveau Amias jeta un regard en coin vers la grande femme brune, tordant les doigts de ses deux mains jointes devant elle dans un geste nerveux qui n’échappa ni à la guerrière ni à la barde. Elle hésita un instant, les yeux toujours baissés, puis se décida après avoir poussé un soupir.

-« Mon village a été attaqué il y a quatre ans maintenant, par

la Conquérante. Elle

trouvait que nous ne payions pas suffisamment d’impôts et nous soupçonnait de dissimuler une partie des récoltes. Elle était si furieuse de ne rien trouver, qu’elle a tué tous les hommes du village, les femmes et les enfants ont été vendus comme esclaves. »

Gabrielle avait fermé les yeux en entendant ce court récit. Elle passa le bout de ses doigts sur ses paupières d’un geste las avant de se ressaisir.

-« Donc, ta mère et tes sœurs, si tu en as, sont certainement encore vivantes quelque part. »

Amias secoua la tête de gauche à droite, quelques larmes commençaient à couler sur ses joues, qu’elle essuya d’un revers de la main.

-« J’avais une sœur, elle n’avait que quelques mois quand c’est arrivé. Un soldat me l’a arrachée des bras quand nous avons été emmenées. Il l’a égorgée parce qu’il estimait qu’à cet âge là, elle n’était d’aucune utilité. Ma mère… »

Dans la pièce, le silence se fit oppressant, on n’entendait plus que le bruit de respiration de la jeune esclave qui s’efforçait de retenir ses sanglots. Ni la barde, ni la guerrière n’osait lui demander ce qui était arrivé à sa mère, mais Amias poursuivit d’elle-même.

-« Ma mère et quelques autres femmes ont été violées par les soldats, tous les soirs, durant le trajet pour nous ramener à Corinthe. Ils les ont battues parce qu’elles se débattaient… Au bout de plusieurs jours, ma mère a succombé aux coups qu’elle a reçus. »

La jeune femme se couvrit le visage de ses mains et éclata brusquement en sanglots, tombant à genoux sur le sol. Le cœur serré, Gabrielle se baissa devant elle et l’enlaça sans rien dire en la berçant doucement contre elle.

 

 

Chapitre 11

 

 

L’ambiance était lourde dans la chambre. Après qu’Amias se soit calmée, Xéna l’avait envoyée se reposer en employant un ton doux et compatissant qui avait surpris la jeune esclave au-delà de toute mesure. Depuis, la guerrière était assise sur le lit, les coudes sur les genoux et la tête dans ses mains tandis que Gabrielle déambulait dans la chambre en faisant de grands pas, toute idée romantique ayant disparu de son esprit.

-« Si tu savais comme je suis désolée… »

La barde cessa de faire les cent pas et s’approcha de son amie, se baissant pour mettre leurs visages à la même hauteur.

-« Xéna… Ce n’est pas toi qui as fait ça, tu le sais bien. »

La guerrière leva un regard perdu vers sa compagne et grimaça.

-« Mais ça aurait pu être moi. La seule différence entre elle et moi, c’est qu’elle n’a pas eu la chance de rencontrer ni Hercule, ni toi. »

Elle soupira bruyamment.

-« Elle est exactement ce que je serais devenue, elle fait ce que j’aurais fait, elle…

- Elle n’est pas toi ! »

Gabrielle enlaça doucement son amie et elles restèrent ainsi un instant, jusqu’à ce que la guerrière se ressaisisse et repousse la barde doucement.

-« Ca va aller, Gabrielle. »

Elle se leva et retira ses bottes et son armure.

 -« Nous ferions mieux de dormir. »

La barde acquiesça. Elles s’allongèrent l’une à côté de l’autre sur le grand lit. Après un petit moment, Xéna se tourna vers son amie et tendit les bras. Gabrielle s’y blottit avec plaisir.

 

La douce sensation d’une caresse légère sur ses flancs et son dos tira lentement Gabrielle du sommeil. Elle ouvrit les yeux pour les plonger dans deux prunelles bleues qui la regardaient avec intensité. Elle sourit et avança doucement son visage pour poser délicatement ses lèvres sur celles de sa compagne dont les mains continuaient leur lente promenade sur son corps en lui procurant de délicieux frissons. Le baiser s’approfondit, leur faisant pousser de petits gémissements jusqu’à ce qu’elles s’interrompent, toutes deux un peu essoufflées. La barde passa une main dans les cheveux de Xéna, et lui murmura dans le creux de l’oreille des mots si doux et si tendres que la guerrière en trembla d’émotion. Un autre baiser suivit, puis un troisième… Les caresses se firent de plus en plus précises, jusqu’à ce que, finalement, leurs deux corps ne fassent plus qu’un, dans une communion de gestes et de souffles qui exprimaient des sentiments d’une profondeur insondable.

Elles finirent par se lever et s’habiller en silence, échangeant des regards et des sourires plus éloquents que n’importe quelle parole. Ce n’est qu’en sortant des appartements de

la Conquérante

que Gabrielle interrogea sa compagne.

-« Que comptes-tu faire aujourd’hui ?

-« D’abord, visiter les prisons, quelque chose me dit qu’il ne doit pas y faire bon vivre. Je vais me renseigner sur les motifs qui ont amenés les prisonniers là et faire libérer ceux qui n’ont été enfermés que parce qu’ils s’opposaient à la souveraine. »

La barde hocha la tête.

-« Crois-tu que ça suffira à faire venir Arès ? »

Xéna haussa les épaules et cessa de marcher pour se placer face à sa compagne.

-Je ne suis pas sûre de l’espérer vraiment. »

Gabrielle regarda sa compagne avec surprise et inclina la tête. La guerrière sourit doucement et prit une de ses mains dans la sienne.

-« Réfléchis. Ici, nous pouvons réellement changer le monde, améliorer la vie des gens. C’est quelque chose de fantastique que nous ne pourrions certainement pas faire chez nous. »

La barde réfléchit un instant. Elle comprenait ce que ressentait son amie et la sensation grisante que devait représenter la possibilité de modifier tant de choses. Mais ce n’était pas chez elles, ce n’était pas leur monde.

-« Xéna, je sais ce que ça peut représenter pour toi, il y a tant à faire ici. Mais pendant que nous sommes là,

la Conquérante

est dans notre monde. Si nous la laissons là-bas, elle finira tôt ou tard par le transformer comme tu transformes le sien. Elle pourrait s’en prendre à nos familles, nos amis.. Elle détruira tout de que nous connaissons, le façonnera à l’image de ce monde-ci. Je comprends ce que tu éprouves, mais il ne faut pas oublier le monde d’où nous venons. »

Xéna se remit à marcher lentement sans répondre, paraissant absorbée par ses pensées. Elle se détendit petit à petit et serra brièvement sa compagne contre elle en pénétrant dans la vaste cuisine. Elles se préparaient un copieux petit déjeuner lorsque le Dieu de la guerre fit son apparition. Les bras croisés sur sa poitrine, il regarda pendant un moment la guerrière en silence, avec une curieuse grimace sur le visage. Elle fit comme si de rien n’était, poursuivant sa préparation puis se mettant à table sans lui accorder un regard. Il finit par s’approcher lentement et lança d’un ton exaspéré.

-« Je peux savoir à quoi tu joues, Xéna ? Je ne sais pas comment tu es revenue, mais je n’aime pas du tout ce que tu fais depuis hier ! »

Elle leva les yeux vers lui avant de les ramener sur son assiette en haussant les épaules.

-« Je fais ce qui aurait dû être fait depuis longtemps. »

Arès s’avança encore et appuya ses deux mains sur la table, se penchant si près que la guerrière put sentir son souffle sur son cou.

-« Si ça t’amuse tant que ça d’abolir l’esclavage, tant mieux pour toi. Mais renoncer à une guerre contre César ! Je ne peux pas le permettre ! »

Xéna soupira, lâcha sa cuillère et recula légèrement sa chaise afin de fixer le Dieu bien dans les yeux.

-« D’abord, je ne suis pas

la Xéna

que tu connais, c’est le Dieu de la guerre de mon monde qui nous a envoyées ici, Gabrielle et moi. Ensuite, puisque malgré tout, c’est moi qui règne, je dirige ce royaume comme je l’entends, et il me semble qu’il y déjà eu bien assez de morts ici. »

Sa réponse surprit Arès qui resta sans voix un instant, se caressant le menton avec le pouce et l’index d’un air dubitatif. Puis, un léger sourire se dessina sur ses lèvres.

-« Il a gardé ma farouche guerrière pour m’envoyer une espèce de pacifiste accompagnée d’une insignifiante petite blonde en guise de favorite. Bien sûr, pour lui, c’est bien plus agréable d’avoir une vraie combattante à la place de quelqu’un comme toi. »

Xéna hocha la tête affirmativement, souriant largement.

-« Oui, c’est ce qu’il a dit. Qu’il allait enfin pouvoir s’amuser un peu avec quelqu’un qui aimait vraiment le sang et la bataille, et que comme tu avais eu la bonne idée de renvoyer ta guerrière, il allait te donner Gabrielle et moi en échange, pour que nous puissions corriger tout ce qui va de travers dans ton royaume. »

Les paroles de la grande femme brune semblèrent piquer Arès au vif. Il recula vivement et cessa de sourire tandis que son regard brun se durcissait. Il tendit un index menaçant en direction de la guerrière.

-« Je te déconseille de me narguer, Xéna ou qui que tu sois d’autre. Je pourrais bien ne jamais vous renvoyer chez vous. »

La guerrière sourit de nouveau et se leva pour faire face au Dieu.

-« Mais je ne faisais que répéter les paroles de ton alter égo. »

Elle baissa la tête un instant pour dissimuler un sourire puis reprit d’un ton enthousiaste.

-« Ceci dit, nous serions ravies de rester ici. Le monde d’où nous venons est rempli de seigneurs de guerre, de soldats et de brigands de toutes sortes. C’est la loi du plus fort qui y règne le plus souvent, sans que nous puissions y faire grand chose. Alors qu’ici, nous pouvons faire régner la paix et l’harmonie ! Réduire les inégalités et améliorer le quotidien du peuple !

Amener l’ensemble des peuples qui composent le royaume à s’apprécier d’abord, à s’aimer ensuite ! »

Gabrielle se leva à son tour et se joignit à sa compagne.

-« Faire de ce monde un havre de paix ! Enseigner la compassion et la charité à tous les soudards de l’armée ! Faire pousser des fleurs dans touts les villes ! Apprendre des chansons aux enfants afin qu’ils connaissent enfin le maniement des mots plutôt que celui des armes ! Faire…

-« Assez ! !»

Les mains sur les oreilles, Arès semblait furibond. Il foudroya les deux femmes du regard et s’avança d’un pas en grimaçant.

-« Je ne vous ferai pas le plaisir de vous garder ! »

Xéna prit un air contrit et baissa les yeux un instant.

-« Mais il le faut pourtant. Songe à tout le bien que nous pourrions faire ! Sans compter que

la Conquérante

a déjà dû faire de nombreux carnages chez nous. Des massacres que nous ne supporterions pas si nous devions rentrer. »

Le Dieu sourit et une étincelle malveillante passa dans ses yeux.

-« Oui, j’imagine bien qu’elle n’a sans doute pas perdu de temps pour faire couler le sang. »

La voix de la barde se fit plaintive.

-« Tu vois, tu ne peux pas nous renvoyer là-bas, ce serait beaucoup trop difficile pour nous. »

Arès éclata d’un rire sonore et moqueur.

-« Mais bien sur que vous allez y retourner, et tout de suite en plus ! Quant à votre Dieu, il ne va pas profiter longtemps de ce qu’elle aura fait ! »

Il tendit les bras en direction des deux femmes. Le vent tourbillonnant commença à se lever et Gabrielle s’accrocha au bras de sa compagne en ajoutant.

-« Non, ne fais pas ça ! Avec nous, ton monde connaîtra la paix et le bonheur ! Si tu ramènes

la Conquérante

, elle sèmera le chaos et la désolation partout où elle passera ! »

Avant que le tourbillon les emporte, elles entendirent Arès répondre.

-« J’espère bien qu’elle le fera ! »

 

 

Epilogue

 

 

Elles reprirent conscience dans la plaine, non loin d’un petit cours d’eau. Argo était là, broutant tranquillement près de ce qui semblait être leur bivouac de l’avant veille. Xéna se leva la première et tendit une main à sa compagne pour l’aider à se mettre debout elle aussi. Ensemble, elles parcoururent le petit campement du regard, jusqu’à ce qu’elles aperçoivent la marmite sur le feu. Gabrielle sourit en s’approchant du foyer et goûta la préparation qui y cuisait. Elle fit une moue pour montrer à quel point elle appréciait et se tourna vers la guerrière.

-« C’est le repas que tu as cuisiné l’autre matin ! »

Xéna haussa un sourcil appréciateur.

-« Mon plan a encore mieux marché que je ne le pensais. Non seulement il nous a renvoyées ici et il a récupéré

la Conquérante

, mais il nous a fait revenir au moment précédant son arrivée. »

La barde eut un petit rire et passa ses bras autour du cou de la guerrière.

-« Ca veut dire que tous ceux qui sont morts ici par sa faute sont de nouveau vivants ! »

Xéna hocha affirmativement la tête et enlaça sa compagne qui reprit après un instant.

-« Mais ça signifie aussi que ce que tu as fait là-bas n’existe plus. »

La guerrière répondit d’un ton quelque peu fataliste.

-« De toutes façons, si ce n’était pas le cas, elle aurait tout réarrangé à sa manière en y retournant, alors ça ne fait pas une grande différence. »

Devant l’air désappointé de son amie, elle rajouta.

-« Nous ne sommes pas des déesses, Gabrielle, juste deux femmes qui font ce qu’elles peuvent. Il est inutile de culpabiliser pour des évènements qui échappent totalement à notre contrôle. Si nous réussissons à améliorer un petit peu notre monde, ce sera déjà bien, tu ne trouves pas ? »

La barde hocha la tête en signe d’assentiment et serra sa compagne un peu plus fort.

Xéna lui rendit son étreinte puis, après quelques instants, elle souleva la barde et l’emmena vers leur couche sur laquelle elle la déposa délicatement, ce qui amena une petite protestation de la part de Gabrielle.

-« Pourquoi m’amènes-tu ici ? je n’ai pas sommeil.

-Je n’ai pas l’intention de te faire dormir. »

Elle s’allongea près de son amie et l’embrassa.