Cette histoire contient une scène violente.

 

 LE PROCES

 

 

De Gaxé

 

Je les regarde attentivement, ils ont mon sort entre leurs mains. Ils sont neuf, jeunes et vieux, hommes et femmes. Une retraitée, encore vive apparemment, un jeune homme à peine sorti de l’enfance, une quadragénaire au visage sévère, une mère de famille, un ouvrier à la tête rasée, un homme élégant, sans doute un cadre supérieur, un jeune barbu à l’allure de hippie, une femme maniérée, manucurée et trop maquillée et un antillais, martiniquais je crois. Je les regarde et je me demande ce qu’ils pensent de moi et de mon histoire. Je n’ai pas envie de rester en prison, la préventive m’a amplement suffit. J’espère qu’ils auront de la compassion…

 

Je n’ai rien nié, je me suis livrée à la police et je me suis soumise aux autorités judiciaires sans discuter. J’ai tué cet homme, c’est vrai. Mais je ne le regrette pas.

 

C’était un vendredi soir, j’étais restée un peu plus tard au bureau pour boucler un dossier. En rentrant à la maison, j’ai acheté un bouquet de roses pour Gabrielle. Je voulais me faire pardonner mon retard, et puis j’avais envie de lui faire plaisir. Nous vivions ensemble depuis six ans, mais j’étais toujours aussi amoureuse.

 Il m’a semblé entendre des pleurs en arrivant devant la porte de l’appartement, je me suis dépêchée d’ouvrir et je suis restée clouée sur place. Je crois qu’il m’a fallu plusieurs secondes pour réagir. Ma femme était couchée sur le sol de l’entrée, nue. Au-dessus d’elle un homme la poussait du bout du pied. Il portait une chemise à carreaux et des chaussures noires, mais il était nu de la taille aux chevilles. Il me tournait le dos, je voyais son postérieur poilu et je l’ai entendu ricaner :

-« Pas la peine de pleurer, ce n’est pas encore fini, je vais revenir. »

Gabrielle sanglotait, couchée sur le coté en position fœtale. Je ne distinguais pas bien son visage mais c’était suffisant pour que je m’aperçoive qu’elle avait pris des coups. Je n’ai pas compris ce qui se passait tout de suite, c’était un tel choc ! J’ai posé une nouvelle fois mon regard sur l’homme, il buvait du whisky au goulot et semblait beaucoup s’amuser. Et puis, tout d’un coup, j’ai réalisé quelle horreur j’avais devant moi. Je suis devenue comme folle, j’ai bondi et j’ai arraché la bouteille des mains de l’homme. Avec elle, je l’ai frappé au visage, très violemment. La bouteille s’est brisée mais j’ai continué, le plus fort que je pouvais. Des éclats de verre lui ont lacéré la peau. Il a essayé de se défendre, mais je suis grande, forte, et dans l’état de fureur totale dans lequel je me trouvais, personne n’aurait pu m’arrêter. Je l’insultais, je hurlais de rage : « salaud ! ordure ! » Je tenais toujours le goulot de la bouteille brisée dans ma main et je l’ai égorgé. Le sang a giclé et m’a aspergée mais je ne m’en suis même pas rendue compte. Je frappais, je cognais et je crois que je m’enivrais de ma propre colère. Et puis j’ai entendu un gémissement. Ma rage a disparu brusquement. Je me suis précipitée vers Gabrielle. Elle n’a pas semblé me reconnaître, je l’ai prise dans mes bras, la barbouillant de sang. Elle geignait doucement, sans larmes. Moi, par contre, je me suis effondrée, j’ai pleuré comme ça ne m’était plus arrivé depuis mon enfance. Ca a duré quelques minutes, jusqu’à ce que ma femme gémisse plus fort. Je me suis forcée à bouger, j’ai téléphoné aux pompiers, à la police, je l’ai couverte et j’ai attendu.

 

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Au début de mon emprisonnement, ce n’est pas l’enfermement qui m’a paru le plus difficile à supporter, c’est de ne pas voir Gabrielle. Elle est restée une semaine à l’hôpital. Et puis j’ai été transférée ici. Notre premier parloir a été extrêmement douloureux. Nous sanglotions tant que nous n’avons presque pas pu nous parler. Et puis un rythme s’est installé. Elle venait me voir tous les samedis, je lui téléphonais deux ou trois fois par semaine. Elle me manquait terriblement. Je n’avais qu’une envie, la prendre dans mes bras et la serrer contre moi.

Les marques sont restées longtemps sur son visage, j’avais du mal à ne pas tressaillir à chacune de ses arrivées au parloir. Je culpabilisais, si seulement je n’avais pas traîné au bureau ! Je crois que ça me hantera toute ma vie… Petit à petit, elle a paru aller un peu mieux. Elle m’a dit qu’elle suivait une psychothérapie et que ça lui faisait du bien. Mais elle frissonne à chaque coup de sonnette, et elle refuse catégoriquement d’ouvrir aux employés du gaz. C’est l’excuse qu’il lui avait donnée pour qu’elle lui ouvre. Elle souffre encore de ces souvenirs atroces je le sais même si elle essaie de ne pas me le montrer. Je voudrais pouvoir effacer sa mémoire, je voudrais être rentrée avant que ça n’arrive, je voudrais que ce soit moi qui l’aie subi plutôt qu’elle, je voudrais…. Il m’est arrivée de passer des nuits entières à pleurer de ne rien pouvoir faire pour elle.

 

 

 

 

L’instruction n’a pas été excessivement longue, à peine plus de deux ans, mais j’avais avoué et il n’y avait pas de difficulté particulière. Le procès, lui, a été horrible. Ils ont décortiqué mon enfance et ma jeunesse, pourtant il n’y avait pas grand chose à en dire. Et puis ils ont parlé de lui. Il avait eu une enfance difficile, avec un père violent et une mère passive. Mais ça ne m’a inspiré aucune pitié. Et puis ils ont appelé les témoins. Gabrielle est entrée et m’a regardée, comme si elle cherchait du courage dans mon visage. J’ai essayé de lui transmettre ce que je pouvais. Elle a ensuite jeté un œil à ses parents, assis au premier rang de la salle. Elle s’est avancée jusqu’à la barre et l’avocat général a commencé à l’interroger. Il s’en est fallu de peu que ses questions ne me fassent vomir. Il n’a eu aucune pitié. « Il vous a pénétrée ? Où ça ? Combien de fois ? Avez-vous essayé de vous défendre ? Est-ce que quelque chose, dans votre attitude aurait pu lui faire penser que vous étiez consentante ? Tout ça s’est passé dans l’entrée ? Vous avez vraiment cru qu’il était employé du gaz ? Quelle naïveté ! » Ma pauvre femme luttait contre ses larmes, elle voulait garder sa dignité malgré tout. L’épreuve a été longue, quand ça a été enfin terminé, elle est allée s’asseoir près de sa mère et lui a pris la main sans m’accorder un regard. Ce n’était pourtant pas à elle d’avoir honte !

Mon avocate a pris la parole. Sa plaidoirie était émouvante, elle a fait circuler des photos où on voyait le visage marqué de Gabrielle. Elle a expliqué que j’étais folle amoureuse et que ma réaction était due à un tempérament impulsif, enfin, elle a demandé à ce que mon acte soit considéré comme de la légitime défense.

 

 

 

Ils délibèrent depuis au moins trois heures, peut-être quatre, je n’ai pas de montre. Je suis dans une petite pièce avec deux policiers débonnaires qui me regardent avec sympathie et compréhension. Tout à l’heure, l’un d’eux m’a glissé : « A ta place, j’aurai fait la même chose ! «  J’ai haussé les épaules, même si c’était gentil de sa part, il n’est pas à ma place.

Enfin, on nous a appelés et nous sommes revenus dans la salle du tribunal. Les jurés sont là, assis à leur place. J’essaie de lire dans leurs yeux, mais je ne vois rien. Je serre mes mains l’une contre l’autre, je les regarde. Je les nettoie souvent maintenant, mais j’ai toujours l’impression de voir du sang dessus. Je me mords les lèvres, je suis plus nerveuse que je ne l’aie jamais été.

Il faut un temps incroyablement long avant que tout le monde s’installe. Gabrielle me regarde et me fait un sourire d’encouragement. J’essaie de le lui rendre mais je ne suis pas sûre d’y arriver. Je suis plus que tendue, tétanisée. Enfin le président se lève, après maints conciliabules avec le greffier, un juré, ses assesseurs…

 

Le verdict a été rendu. Je reste immobile. Je ne montre ni joie ni chagrin. Et puis mon avocate me prend dans ses bras, ma femme vient vers moi…

 

J’ai été condamnée à cinq ans de prison, dont dix-huit mois fermes. J’ai fait deux ans de préventive, je suis libre ! Les policiers me retirent les menottes et celui qui m’a parlé tout à l’heure me félicite. Je le remercie, tout à coup je le trouve très sympathique. Je saute directement dans la salle et je cours vers ma femme. Elle se jette dans mes bras. Je l’embrasse, puis je la regarde. Je sais qu’il faudra du temps pour que tout redevienne comme avant. Mais nous nous aimons et nous y arriverons. Elle guérira. Nous guérirons toutes les deux.