CORRESPONDANCE

 

 

De Gaxé

 

 

Mon cœur,

 

Le 13 août 1961… Je n’aurais jamais cru qu’une date sonnerait de manière aussi sinistre à mes oreilles. Une simple date comme celles que l’on coche sur un calendrier pour se souvenir d’un moment important comme un anniversaire ou le jour d’un examen…

C’est cette nuit là qu’ils ont commencé. Il n’y a eu aucun signe avant-coureur. Si seulement j’avais pu deviner, si j’avais pu prévoir ce qui se tramait, je ne t’aurais jamais laissée aller là-bas. Ou bien je t’aurais accompagnée. Mais je ne les aurais pas laissé nous séparer.

 

Tu me manques tellement. Ca ne fait qu’un mois qu’ils ont commencé, et le mur n’est pas encore très haut, mais ça a été le mois le plus dur de ma vie. Et ce n’est pas fini. Les premiers jours, la rumeur disait que ça ne durerait pas, que c’était juste un coup de sang des dirigeants de l’Est, mais chaque jour qui passe m’amène à penser le contraire. Pourquoi le destin nous a-t-il joué ce sale tour ? Je pense à toi à chaque minute, mon cœur saigne et se recroqueville au fond de ma poitrine. Mes journées s’étirent en un long cortège d’heures inutiles et sombres, Quant à mes nuits… Elles sont heureuses quand je trouve le sommeil, je fais alors des rêves merveilleux dans lesquels je te vois près de moi. Dans ces moments où l’esprit s’évade, j’entends ta voix me murmurer des mots tendres, je sens ta main dans la mienne et ton souffle dans mon cou… Malheureusement, je ne dors plus beaucoup. Le plus souvent, je passe de longs moments à me tourner et me retourner dans mon lit, pleurant sur cette séparation que nous n’avons pas souhaitée et qui me déchire le cœur.

 

La seule chose qui me permet de tenir le coup sans m’effondrer sont les quelques minutes pendant lesquelles nous nous regardons par-dessus les barbelés. Je ne vis plus que pour ces moments là, ces courtes minutes pendant lesquelles je peux te voir et admirer ta jolie silhouette, tes cheveux si blonds… Tu n’es qu’à quelques mètres de moi, je peux distinguer ton sourire et nous pouvons même échanger quelques mots, quitte à crier pour cela.

Et puis il y a toujours un soldat trop consciencieux pour nous chasser en nous faisant remarquer que nous n’avons rien à faire là. Je les déteste tous, ces crétins qui, sous prétexte qu’ils portent un uniforme, nous empêchent de nous retrouver.

Pourquoi a-t-il fallu que ta tante t’appelle ce jour là particulièrement ? Pourquoi ai-je pensé qu’il était plus important d’accompagner ma mère au marché que de t’accompagner ? Je m’en veux tellement, si seulement… J’ai beau me dire que remuer ce genre de regrets est inutile, je ne peux pas retenir ces pensées qui envahissent continuellement mon esprit.

J’espère te voir ce soir, mon cœur. J’attends ce moment avec une telle impatience. Malgré les barbelés, malgré les soldats et les mitrailleuses pointées sur la rue. Tu seras là et ta lumière irradiera jusqu’à moi, c’est la seule chose qui me reste et qui parvienne à réchauffer mon âme.

Je suis à toi pour toujours.

Léna.

 

Mon amour,

 

J’ai tant de regrets moi aussi. En lisant ta lettre, j’y ai trouvé la description exacte de ce que je ressens.

 Ce matin là, je suis partie heureuse, persuadée que je te retrouverai le lendemain et que nous pourrions nous promener de nouveau le long de

la Spree.

Te souviens-tu de ce jour là ? Nous n’étions alors que des amies, mais je savais déjà, au fond de moi, que tu occupais une place particulière dans mon cœur. Sous le beau soleil de cette journée d’été, tes yeux paraissaient encore plus bleus, et ton sourire illuminait ton visage. Tu me parlais de tes projets, des espoirs que tu plaçais en l’avenir. Tu disais que cette fois la leçon avait été bien apprise et que plus jamais la guerre ne détruirait les peuples. Je ne pouvais que te croire, tu semblais si convaincue !

Ce soir là, lorsque tu m’as laissée en bas de chez moi, tu as délicatement posé tes lèvres sur ma joue. C’était si délicieux et troublant que je me rappelle encore du frisson que ça m’a procuré. J’ai pris tes mains dans les miennes et je les ai serrées une seconde. Je ne te l’ai jamais dit, mais c’est à ce moment là que j’ai compris quels sentiments tu m’inspirais exactement.

 Je souffre continuellement de ton absence, c’est une plaie ouverte dans mon cœur. Quand je t’ai regardée, hier soir, par-dessus les barbelés, j’ai bien failli courir vers toi. C’était si merveilleux de te voir, mais si dur en même temps. Tu étais si proche et si inaccessible à la fois. Combien de mètres nous séparaient ? Vingt ou trente peut-être, mais c’était comme si tu avais été de l’autre côté de la planète. J’ai fait quelques pas dans ta direction et le soldat m’a retenue.

Je suppose que tu l’as vu me parler, mais tu ne l’as pas entendu. Il m’a parlé d’un ton si brusque et autoritaire, il semblait si sûr de sa force et de son bon droit que je l’ai détesté lui aussi, comme je déteste ceux qui nous ont séparées. Nos gouvernants… Des hommes si imbus d’eux-mêmes et de leurs prérogatives, si certains de détenir la vérité, qu’ils ne se soucient pas un instant du nombre de vies qu’ils peuvent détruire. Comment ont-ils pu mettre un mur entre deux cœurs qui sont si manifestement faits l’un pour l’autre comme le sont les nôtres ?

Nous ne sommes pas les seules dans ce cas. La voisine de ma tante a un fils qui devait se marier la semaine dernière et qui ne l’a pas pu, pour les mêmes raisons que nous. Depuis cette horrible nuit du 12 au 13 août, il court les administrations, parcoure les bureaux de tous les militaires de Berlin Est, mais rien n’y fait. Et il m’a dit avoir croisé de nombreuses personnes séparées de leurs familles de la même manière. Il commence à se décourager et j’avoue que je le comprends. Combien de temps ce mur restera-t-il entre nous ?

Et s’il ne disparaissait jamais ? Mais je ne veux pas y penser, je veux garder l’espoir que le jour où je te serrerai de nouveau dans mes bras est proche. Si tu savais comme j’attends ce moment avec impatience !

Bientôt, le mur sera terminé et nous ne pourrons plus nous apercevoir qu’à certains passages qui ont été préservés. Nous serons encore plus loin l’une de l’autre… Je t’en prie, dis-moi que tout cela ne va pas durer, dis-moi que je te retrouverai bientôt.

Je ne pense qu’à toi.

Tout le temps.

 

Ta Gabriella.

 

 

 

 

Mon cœur,

 

 Trois mois déjà, trois mois que tu es loin de moi. Trois mois que je n’ai pas senti ta main dans la mienne, trois mois que je ne t’ai pas vue sourire en venant à ma rencontre comme tu le faisais chaque fois que nous nous retrouvions. Trois mois !

Je ne pensais pas que je survivrais à ton absence. Sais-tu que ce sont tes lettres qui me donnent la force de tenir et d’attendre ? Sais-tu que le facteur est devenu mon meilleur ami ?

Je l’attends tous les jours, le guettant alors qu’il tourne au coin de la rue. Je ne connais pratiquement pas son visage, tout ce que je sais de lui, c’est qu’il porte une sacoche que je regarde comme un enfant regarde la hotte du Père Noël. Je pourrais la décrire, te parler du cuir marron et vieilli dont elle est faite, évoquer la bandoulière qui passe sur l’épaule de mon ami facteur, te dire que son volume n’est pas toujours le même. Parfois elle est si pleine qu’on croirait qu’elle va déborder et certains jours elle est presque plate. C’est elle que je regarde et non celui qui la porte. Pourtant il me salue toujours gentiment et paraît désolé chaque fois qu’il n’a rien pour moi, mais je ne lève pas les yeux de sa sacoche. Ca le fait sourire et il s’empresse de me donner ce que j’attends si impatiemment.

J’ai repris les cours sans enthousiasme, je n’ai aucune envie d’assurer mon avenir si tu n’es pas là pour le vivre avec moi. Mais j’essaie de garder l’espoir et je suis attentive en me disant que bientôt, tu seras de nouveau à mes côtés.

Parfois, j’ai peur de t’oublier. Déjà, tes traits s’effacent lentement de ma mémoire. Je revois tes beaux yeux verts ou ton sourire, mais jamais ton visage en entier. Heureusement, j’ai quelques photos que je conserve précieusement et que je contemple longuement tous les soirs.

 

 Depuis ce triste jour de notre séparation, mon humeur a changé. Je suis devenue bien plus silencieuse et sombre. Ma mère s’inquiète de cette mélancolie qui ne me quitte plus et m’a fait promettre de me rendre à une soirée donnée par une de ses amies samedi prochain. J’avoue que je n’en avais pas très envie, préférant passer ma fin de journée à rêver de toi et du merveilleux jour où nous nous retrouverons. Pourtant, j’ai accepté, d’une part pour la rassurer, mais aussi parce que cette soirée se déroulera dans une rue proche du mur. Je me suis dit que pendant quelques heures, je serai plus près de toi…

Oui, je me souviens de cette promenade que tu évoques dans ta lettre. C’est un des souvenirs que j’aime particulièrement, comme celui du jour où nous sommes allées au zoo. Nous marchions lentement dans les allées et j’étais bien plus intéressée par ta présence à mes côtés que par les animaux captifs que nous étions censées être venues voir. Je me rappelle la manière dont mon cœur s’est mis à battre bien plus rapidement quand tu as pris ma main en me jetant un petit regard timide. Tu avais peut-être peur que je te repousse ou que je m’offusque de cette familiarité, mais j’ai pris tes doigts entre les miens et tu m’as fait un sourire si resplendissant que pendant un instant, le monde entier est devenu une annexe du paradis. J’aurai voulu pouvoir arrêter le temps et marcher éternellement ainsi avec toi, nos mains enlacées… Lorsque nous sommes finalement rentrées et que je t’ai raccompagnée en bas de chez toi, je savais que j’étais aussi amoureuse qu’il est possible de l’être. Nous nous sommes regardées longtemps en nous disant au revoir et j’ai vu dans tes yeux tout ce que j’espérais y trouver… 

Donne-moi vite de tes nouvelles mon cœur. Sache que le temps ne diminue absolument pas l’amour que j’ai pour toi.

Je suis à toi pour la vie.

 

Léna.

 

 

 

 

Mon amour,

 

Enfin je reçois tes lettres ! Je ne sais pas ce qui s’est passé à la poste, je crois qu’ils ont réorganisé la distribution. Toujours est-il que je suis restée presque une semaine sans aucune nouvelle de toi. J’avais l’impression de vivre dans un cauchemar qui semblait ne jamais vouloir finir. Privée de ta présence, de ton amour et de ton si beau sourire, tes lettres sont la seule lumière qui éclaire encore ma vie. Si je ne devais plus recevoir de courrier de toi, je sais que mon existence serait si dénuée d’espoir que plus rien ne m’y retiendrait.

Comment aurais-je pu oublier cette merveilleuse après-midi passée au zoo ? C’est vrai, j’avais un peu peur en glissant ma main dans la tienne, mais je ne pouvais plus rester dans l’ignorance de ce que tu éprouvais pour moi, il fallait absolument que je sache. J’étais si heureuse que tu ne me repousses pas !

Cette sortie au zoo… C’est une de mes plus beaux souvenirs. Nous n’avons échangé ni promesse ni baiser, mais le simple fait de tenir ta main et de regarder au plus profond de tes yeux suffisait. Ce que tu ne me disais pas encore était si évident dans ton regard ! J’aurai voulu t’embrasser, mais je n’ai pas osé. Pas par peur que tu refuses, plutôt par crainte d’aller trop vite, de brûler les étapes…

A présent que tu es aussi éloignée de moi que si tu étais sur la lune, il m’arrive de regretter d’avoir été aussi timorée. Notre histoire était si belle et nous avons eu si peu de temps… Je n’aurais jamais cru que ça finirait ainsi…

Je suis contente que tu aies repris les cours, je crois que c’est une bonne chose. Pour ma part, je me vois dans l’obligation de chercher un emploi. Ma tante n’a que sa pension de veuve de guerre pour vivre et ne peux pas subvenir à mes besoins. Hier, j’ai postulé pour un poste de secrétaire au siège de la société Krups. J’aurai la réponse bientôt.

 Chaque jour, je cours les bureaux de toutes les administrations de la ville, tout comme Franz, mon voisin. Mais je n’obtiens pas de meilleurs résultats que lui, nous nous heurtons quotidiennement à des refus qui sont de moins en moins polis au fil du temps, et je ne peux même pas insister, comme lui, sur le fait que ma fiancée m’attend de l’autre côté. L’un comme l’autre, nous commençons à nous décourager et à nous dire que nous ne parviendrons jamais à partir d’ici légalement. Par moment, je perds tout espoir de te revoir un jour…

Alors, je cherche ailleurs. J’ai entendu parler de personnes qui avaient creusé un tunnel passant sous le mur, en partant d’une cave. Il paraît qu’ils ont réussi leur évasion et qu’ils sont maintenant installés à l’Ouest. Je n’ai pas de mot pour te dire à quel point je les envie et je dois reconnaître que je commence moi aussi, à chercher des solutions « alternatives. »

Je sais bien ce que tu vas répondre à ça. Tu vas me dire de faire attention à moi, de ne surtout pas prendre de risques… Mais je ne peux plus, Léna ! Vivre sans toi n’a aucun sens. Je perds le sommeil, l’appétit et plus rien ne m’intéresse. Je crois que je préfèrerais mourir en essayant de te rejoindre plutôt que de passer une vie entière sans ta présence à mes côtés.

Mais je vais te faire peur en t’écrivant cela. Ne t’inquiète pas, mon amour, je m’exalte mais je n’ai pas de vrai projet pour l’instant. Si j’évoque cette possibilité, c’est parce que, lassée par les refus continuels des militaires et des fonctionnaires bornés qui accordent (ou en l’occurrence n’accordent pas) les visas de sortie, je commence à sérieusement envisager cette solution et à prendre des contacts. Je t’en dirai plus lorsque j’aurai du concret à te raconter.

 

J’attends ta prochaine lettre. Je n’aime que toi.

 

Ta Gabriella.

 

 

 

Mon cœur,

 

 

Je t’en prie mon cœur, ne fais pas de folie ! Il y a quelques évasions qui réussissent, c’est vrai, mais tant qui échouent. Tant de personnes qui trouvent la mort en cherchant la liberté ! Imaginer que tu pourrais être blessée ou pire encore, me fait frémir de terreur. Ne fais rien qui nous séparerait à jamais, je t’en prie.

Cette idée que tu as eue me fait peur, mais elle m’en a donné une à moi aussi. Si tu ne peux pas venir me rejoindre, pourquoi n’essaierais-je pas de faire les mêmes démarches de mon côté ? Peut-être que ce sera plus facile dans ce sens là.

C’est vrai, nous n’avons pas eu beaucoup de temps… pour l’instant. Notre histoire n’est pas finie, Gabriella, elle ne fait que commencer. Je ne sais pas quand, mais un jour ou l’autre, ce mur tombera. S’il le faut, je l’abattrai moi-même, je frapperai de toutes mes forces jusqu’à ce qu’il s’effondre. C’est la force de notre amour qui m’en donnera l’énergie, c’est l’espoir de te revoir enfin qui me galvanisera. Crois en moi, crois en nous, mon cœur, et tu verras qu’aucune barrière, aucun mur n’est assez épais pour nous empêcher de nous retrouver un jour, je te le promets.

Nous avons eu peu de temps, mais nos quelques souvenirs sont toujours plus vivaces dans ma mémoire. Après le zoo, rappelle-toi, nous nous sommes revues le week-end suivant. C’était le début de l’automne et le vent soufflait, faisant voler tes cheveux blonds autour de ton visage. Tes yeux brillaient, ton sourire resplendissait, j’étais si heureuse et si fière de t’avoir à mon bras que je me suis redressée en bombant le torse, ça t’a fait rire. Tu t’es serrée un peu plus contre moi et nous sommes allées près d’un petit lac, un endroit charmant comme il y en a tant à Berlin.

Nous nous sommes assises sur le sol, le dos appuyé contre un arbre et nous avons parlé longtemps en évitant soigneusement d’évoquer le tournant que semblait prendre notre relation.

Je te regardais, je mourais d’envie de t’embrasser mais quelque chose m’en empêchait, une espèce de peur idiote et irrépressible qui me tenaillait les entrailles. Dieu sait que je ne suis pas timide, mais là, je n’osais pas, tout simplement.

Finalement, c’est toi qui as pris l’initiative, encore une fois. Tu t’es rapprochée, face à moi et tu as passé tes mains dans mes cheveux. Ton sourire était si tendre, tes gestes si doux, ton regard ne quittait pas le mien…

Je savais ce que tu allais faire et je le souhaitais de toute mon âme, pourtant j’ai senti ma peur augmenter encore. J’ai brièvement envié ton courage et ta hardiesse, alors que j’étais presque tétanisée par mes craintes. Et puis tu as posé tes lèvres sur les miennes un court instant avant de te reculer un peu et de me regarder en ayant l’air de guetter ma réaction. J’ai murmuré « oh oui ! » d’une voix tremblante. Tu t’es laissée aller contre moi en posant ta tête au creux de mon épaule. Je t’ai entourée de mes bras et nous sommes restées silencieuses et immobiles un long moment, bien à l’abri du regard des passants derrière une rangée d’arbres.

C’est encore toi qui as bougé la première en déposant un petit baiser sur ma joue. J’ai tourné la tête pour que nos bouches se retrouvent. Je n’avais plus peur, au contraire. Je voulais t’embrasser encore et encore, je ne voulais pas arrêter… C’était l’après-midi le plus merveilleux de mon existence.

Nous en aurons d’autres, mon cœur, je te le promets. D’autres baisers, d’autres après-midi à nous embrasser, blotties l’une contre l’autre. Je te jure que nous viendrons à bout de tous les obstacles, aie confiance en moi, en nous et en notre amour. Nous nous retrouverons, j’en suis persuadée.

Je suis éternellement à toi.

Léna.

 

 

Mon amour,

 

Ton optimisme est contagieux. A moins que le soudain regain d’espérance qui m’envahit ne soit qu’une conséquence de la joie que j’éprouve chaque fois que je reçois une lettre de toi. Quoi qu’il en soit, je me sens bien mieux maintenant que je t’ai lue et que j’ai baisé religieusement ce papier qui a été touché par tes mains, ces lignes que tu as tracées en pensant à moi…

C’est pourtant sur ta peau que je voudrais poser mes lèvres, autour de ton cou que je voudrais passer mes bras, comme lors de notre premier baiser que tu évoques si bien…

Tu pensais être la seule à être effrayée ce jour là ? Léna, mon amour, j’étais tout aussi morte de peur que toi. Mais je ne voulais pas laisser passer cette occasion de te faire savoir ce que je ressentais. Ce n’était certainement pas du courage, juste l’expression de sentiments si forts et si violents que je ne pouvais tout simplement plus les contenir. C’était de plus en plus dur de me comporter en amie avec toi alors que je voulais tellement plus…

Ca reste pour moi aussi mon plus beau souvenir. Nous avons échangé d’autres baisers depuis, et bien plus que ça, mais l’émotion que j’ai ressentie la première fois que nos lèvres se sont touchées était si intense !

J’espère que nous aurons d’autres moments aussi merveilleux. Je veux croire que bientôt je pourrais de nouveau me blottir contre toi en sentant tes bras m’entourer. Je ne crois pas que je supporterai notre séparation encore longtemps.

 

J’ai été embauchée chez Krups, je travaille depuis le début de cette semaine. Ce n’est pas l’emploi le plus passionnant du monde, mais mon salaire sera le bienvenu chez ma tante. Elle est adorable avec moi et essaie de me remonter le moral du mieux qu’elle peut. Je vois régulièrement Franz aussi, nous partageons nos expériences, nous nous encourageons mutuellement et nous tentons également de nouer des contacts « intéressants » au sujet des projets dont je t’ai parlé dans une de mes précédentes lettres. C’est difficile, il faut gagner la confiance des gens que nous rencontrons et ça demande du temps. Mais je ne désespère pas de trouver une solution de ce côté là.

A ce propos, tu ne me dis rien des tentatives que tu fais de ton côté. Est-ce aussi dur pour toi que pour moi ? Ou bien as-tu changé d’avis ? Non, ce n’est pas possible, tu ne peux pas avoir renoncé si facilement, ça ne te ressemblerait pas du tout.

Jamais je ne douterais de toi et de notre amour, je suis juste usée par cette attente interminable et par cette impression accablante de me battre contre des moulins à vent. De plus, on commence à me regarder d’une manière très soupçonneuse, et je suis presque sûre que quelqu’un m’a suivie jusque chez ma tante l’autre soir. Peut-être devrais-je abandonner, d’autant que chacune de mes démarches me laisse un peu plus découragée, minée par mon impuissance à faire avancer les choses. Je ne sais plus que faire pour ne plus ressentir cette douleur lancinante qui déchire continuellement ma poitrine. C’est une véritable torture.

Je serais à la porte de Brandenburg tous les soirs à 19 heures. Viens, mon amour, j’ai besoin de t’apercevoir, même brièvement, même de loin. Peu importe les soldats, les mitrailleuses et les miradors. Viens, je t’en prie. Je t’attends.

 

Je t’aime plus que tout.

 

Ta Gabriella.

 

 

Mon cœur,

 

C’était si bon de t’apercevoir ! J’ai bien cru que j’allais m’évanouir de bonheur lorsque j’ai distingué ta silhouette de l’autre côté de la porte. Pourquoi a-t-il fallu que ce moment soit si court et que les soldats, encore eux, nous fassent circuler presque immédiatement ? Pourtant, je chéris ces quelques secondes que j’ai passé à te regarder me faire des signes de la main.

Sais-tu à quel point je regrette les barbelés ? Nous étions moins loin l’une de l’autre alors, et nous pouvions nous parler…

Je ne t’ai pas parlé de mes démarches parce qu’elles sont, pour l’instant, aussi vaines que les tiennes. La première fois que je me suis présentée à un guichet pour demander quelles étaient les formalités à remplir pour m’installer à l’Est, on m’a regardée comme si j’avais perdu la raison. Et on m’a renvoyée sans ménagement. Après quelques tentatives aussi infructueuses les unes que les autres, j’ai décidé de changer de méthode et de me contenter, au moins momentanément, de demander un visa touristique. Inutile de te dire que les réactions ont été pratiquement les mêmes. Mais je ne me décourage pas, je réfléchis afin de trouver des réponses satisfaisantes aux questions que l’on me pose constamment :

« Pourquoi vouloir aller à l’Est ? Vous êtes née à Berlin, vous connaissez la ville et n’avez rien à découvrir là-bas ! Y avez-vous des intérêts ? »

Tout ceci accompagné de coups d’œil si soupçonneux que ça me fait parfois frémir.

Tu as sans doute raison lorsque tu évoques la possibilité d’abandonner, c’était presque certainement un agent de

la STASI

qui te suivait, et se faire remarquer par ces gens là est très dangereux. Il vaut mieux attendre de voir si, moi, je peux réussir de mon côté.

 

Tu sembles passer beaucoup de temps avec ce Franz. Qui est-il exactement pour toi hormis un voisin ? Serais-tu attachée à lui ? Je t’en prie, mon cœur, dis-moi qu’il n’est rien d’autre qu’un ami et un éventuel camarade d’évasion pour toi, dis-moi qu’il n’a pas pris trop de place dans ton cœur !

Tu vas peut-être me trouver stupidement jalouse, et je souhaite sincèrement que tu le penses, ça prouverait que j’ai tort de m’inquiéter. Ca fait si longtemps que nous sommes séparées que je dois reconnaître qu’il m’arrive d’avoir peur. Tu es si jolie et adorable que je ne peux pas croire que les prétendants ne se bousculent pas à ta porte. Combien de mois ou d’années faudra-t-il avant que tu ne te lasses et décides de chercher ailleurs quelqu’un qui fera battre ton cœur ? Quelqu’un qui aura l’avantage d’être présent près de toi et qui pourra te prendre dans ses bras chaque fois qu’il le souhaitera… Cette simple idée me rend malade de chagrin, mais il y a des jours où j’ai du mal à la repousser.

Tu vois, j’ai moi aussi des moments de doute. Ton absence est si difficile à supporter… Mais je t’en supplie, mon cœur, ne me laisse pas dans la peur et l’inquiétude. Si tu venais un jour à ne plus vouloir ou ne plus pouvoir vivre dans cette douleur constante, s’il te venait l’envie de connaître une relation plus facile et moins incertaine, n’hésite pas à me le dire. Ma souffrance ne m’empêchera pas de te comprendre et rien ne me retirera l’amour que j’ai pour toi.

Ne crois pas que je n’ai pas confiance en toi. C’est seulement qu’il y a des moments où le manque est si fort et si douloureux, qu’il m’entraîne dans un tourbillon déprimant d’idées noires, de malaise et de doute.

Je serais là ce soir et je t’apercevrais. Ce sera le seul moment de la journée où je me sentirais en vie. Pourvu que les soldats ne soient pas trop consciencieux ! Certains sont plus compréhensifs que d’autres, tu l’as remarqué, j’imagine. Je crois que je vais essayer de me lier d’amitié avec quelques uns d’entre eux. Peut-être que cela nous aidera à gagner de précieuses secondes.

 

Je ne pense qu’à toi, je n’aime que toi, je suis entièrement et éternellement à toi.

 

Léna.

 

Mon amour,

 

Ne doute pas de moi et de mon amour, jamais ! Je te l’interdis !

Je peux comprendre que, certains jours, la situation t’amène à perdre courage et te démoralise, mais tu ne dois pas baisser les bras ! Où trouverais-je la force de lutter si toi-même tu n’y crois plus ? J’ai besoin de ton aide pour continuer, ne me laisse pas tomber juste par lassitude, je t’en prie.

Franz n’est rien d’autre qu’un ami pour moi, quelqu’un qui me comprend parce qu’il connaît la même situation que moi. Et un allié précieux dans ma recherche de solutions. Mon cœur n’appartient qu’à toi, et pour toujours. Ne l’oublie jamais.

Il m’arrive à moi aussi d’avoir des craintes et des doutes, mais je lutte contre, de toutes mes forces. Le meilleur moyen que j’ai trouvé pour chasser les idées noires est de me remémorer nos meilleurs moments. Comme notre premier baiser, où le jour qui a suivi…

Rappelle-toi comme nous étions heureuses, tu rayonnais lorsque tu es venue me rejoindre à la sortie des cours. Tu as pris ma main sans te préoccuper une seule seconde des regards que nous jetaient les autres étudiants et tu m’as entraînée vers Wedding, un vieux quartier que tu connaissais très bien.

Oui tu le connaissais, si bien que tu savais où trouver un immeuble pratiquement inhabité dont l’entrée déserte offrait de nombreux recoins sombres, notamment à droite de l’escalier qui descendait aux caves… C’est là que tu m’as poussée doucement contre le mur et que tu as posé tes lèvres dans mon cou. Je n’avais encore jamais ressenti de tels frissons comme ceux que tu me procurais à ce moment là. Je t’ai serrée contre moi, tu as relevé la tête, plongé tes yeux si bleus dans les miens et puis tu m’as embrassée, si intensément que ma chair de poule a augmenté de façon considérable. Tes mains caressaient mon dos pendant que les miennes glissaient dans la douceur de tes cheveux noirs. Je crois que je me suis entendue gémir de bien-être et de bonheur. Nous sommes restées de longues minutes ainsi, ne nous relâchant que pour respirer avant que nos bouches se retrouvent aussitôt. C’était si merveilleux d’être contre toi, j’aurais voulu ne jamais te lâcher. Pourtant, nous avons quand même fini par nous éloigner l’une de l’autre, et c’est à cet instant précis que tu m’as murmuré les mots les plus beaux que j’ai entendu de toute ma vie.

Ta voix était basse et remplie d’émotion, et tes yeux brillaient de mille feux. Il me semble que ce « je t’aime » résonnera éternellement à mes oreilles, même si je devais vivre pendant des milliers d’années.

Oui, c’est dangereux pour moi d’insister sans cesse auprès des différents services de l’émigration qui me regardent comme si j’étais une criminelle dangereuse ou une espionne au service des américains. Mais l’idée que tu viennes ici où tu ne peux pas faire un pas, où tu ne peux pas dire un mot sans être immédiatement surveillée, me dérange. Ne te méprends pas, mon amour, rien ne me ferait plus plaisir que de t’avoir de nouveau près de moi, mais ça te priverait de tant de libertés !

 

C’est certainement une bonne idée que de se lier avec un ou deux soldats, il vaut sans aucun doute bien mieux les avoir de notre côté. Après tout, ils peuvent se révéler des alliés utiles, même si, je dois reconnaître que ça me donne l’impression d’être une hypocrite. Faire connaissance avec quelqu’un dans le seul but d’en tirer des avantages par la suite n’est pas dans mes habitudes et me met mal à l’aise, mais je me dis que la fin justifie les moyens. Notre séparation est si injuste et si difficile à supporter que je pense réussir sans trop de difficulté à composer avec mes principes.

J’espère que ta prochaine lettre sera pleine de joie et d’optimisme, à ton image. Notre amour est trop précieux pour le perdre à cause des obstacles qui se dressent entre nous. Accroche-toi, mon amour, je sais que tu trouveras une solution quel que soit le temps que ça prendra, un jour viendra où nous serons enfin réunies.

 

Je n’aime et je n’aimerai jamais que toi.

 

Ta Gabriella.

 

 

Mon cœur,

 

Merci de supporter mes sautes d’humeur avec une telle patience. Je ne voulais ni te faire de la peine ni t’alarmer. Je crois que j’ai juste laissé parler l’amertume qui me ronge parfois le cœur. Ne m’en veux pas, le manque de toi que je ressens continuellement arrive certaines fois à me faire dire des mots qui dépassent ma pensée.

Cette fin de journée à Wedding, je m’en souviens comme si c’était hier. Lorsque je suis venue te rejoindre, sitôt les cours terminés, je n’avais qu’une idée en tête : te serrer contre moi et ne plus jamais te lâcher. Je me rappelle parfaitement des larmes d’émotion que tu retenais mais qui faisaient briller tes si jolis yeux après que je t’ai chuchoté ces mots que je ne pouvais plus retenir. Mon cœur était si plein d’amour pour toi que c’était comme s’il débordait, il fallait que je te les dise. Et quand tu m’as répondu tout bas que tu m’aimais aussi, j’ai dû m’accrocher à toi pour ne pas tomber, je défaillais de bonheur.

J’ai réussi à discuter avec un soldat, un jeune homme prénommé Freidrich. Si les choses étaient différentes, je pense que je pourrais le trouver sympathique. Il est de Francfort et n’est basé à Berlin que pour quelques mois. Il a laissé une fiancée dans sa ville natale et s’est laissé attendrir par l’histoire que je lui ai racontée.

En effet, je ne lui ai pas dit la vérité. Je ne suis pas sûre qu’il accepterait l’idée d’une relation hors norme comme l’est la nôtre sans sourciller. En principe, l’opinion des gens m’est plutôt indifférente, mais comme je compte lui demander de l’aide à un moment ou à un autre, j’ai préféré lui raconter une histoire tout droit sortie de mon imagination.

Au départ, j’avais pensé lui faire croire que nous étions sœurs, mais dans la mesure où nous n’avons guère de points communs physiquement parlant, je nous ai plutôt inventé une enfance d’orphelines. J’ai prétendu que nos deux pères étaient morts sur le front russe (après tout, c’est vrai pour le mien ) et que, voisines, nous nous étions toujours considérées comme deux sœurs. J’ai dû être convaincante, car après m’avoir écouté lui narrer le décès de ma mère d’une longue maladie et la manière dont la tienne m’avait recueillie, il était tout ému.

Il semble être un gentil garçon et ça m’ennuie un peu de le tromper ainsi, mais je suis prête à tout mettre en œuvre pour arriver à mes fins. Je veux tellement te revoir que je suis prête, comme toi, à mettre mes principes de côtés.

Me priver de libertés, la belle affaire ! Quel intérêt pourrais-je trouver à la liberté d’expression si je ne peux pas te serrer contre moi, si je ne peux pas t’embrasser, si je ne peux pas voir ton si beau sourire ? Quel intérêt pourrais-je trouver à la démocratie, si tu n’es pas là pour en profiter avec moi ? Ce ne serait pas un sacrifice que de quitter Berlin Ouest pour te retrouver, ce serait la chose la plus merveilleuse qui pourrait m’arriver. N’aies pas ce genre de scrupules, mon cœur, tout ce qui importe, c’est que nous soyons réunies, le reste ne compte pas.

Nous arrivons bientôt à Noël, ça fait 132 jours que je ne t’ai plus serrée contre moi, plus de quatre mois ! C’est une épreuve cruelle que le destin nous impose, et savoir que je vais passer les fêtes sans toi à mes côtés augmente encore la détresse dans laquelle je suis plongée quotidiennement.

Mes démarches pour passer au moins quelques jours à l’Est n’avancent pas. Il y a toujours une bonne raison, toujours une objection pour me refuser un laissez-passer, même touristique.

J’aimerai pouvoir te donner de meilleures nouvelles, mais je crois qu’il va falloir que nous fassions preuve de patience, encore et toujours. C’est de plus en plus dur, mais je garde l’espoir, un amour comme le nôtre ne peut qu’être renforcé par les difficultés que nous rencontrons.

Les cours ont cessé pour quelques jours et je passe mon temps libre à roder près du mur. Les sentinelles me jettent parfois des regards méfiants et me surveillent, mais ça m’est égal.

Je passe ma main sur les briques et je pleure. J’appuie mon front contre la muraille et je prie.

Je voudrais tellement que tu sois près de moi.

 

Je suis à toi pour la vie.

 

Léna.

 

 

 

Mon amour,

 

Nous voilà en 1962, une nouvelle année commence. J’espère de tout mon cœur que ce sera celle de nos retrouvailles.

En ce premier jour de janvier, période de vœux par excellence, je n’ai qu’un seul et unique souhait, toujours le même : Te retrouver. Je prie de toutes mes forces pour que nous passions le prochain jour de l’an ensemble.

Comment ne pas évoquer le 1er janvier 1961, le dernier et le seul jour de l’an que nous avons fêté toutes les deux. Ca me fait sourire quand je pense que nous avions raconté des mensonges à nos mères respectives pour pouvoir sortir. Une amie, qui passait les fêtes avec sa famille à Munich, m’avait confié les clés de son appartement, pensant que j’avais un amant que je voulais cacher à ma mère. C’était vraiment un moment particulier, j’étais si émue…

J’avais un peu peur, je dois bien l’avouer, mais j’étais si impatiente de t’appartenir totalement enfin ! Et tu n’en menais pas large non plus. C’était la première fois pour toi comme pour moi…

Et ça a été merveilleux ! Tu étais si douce, je me sentais si bien dans tes bras, ton corps contre le mien, parfaitement à ma place. Je frissonne rien qu’en pensant à ces moments délicieux où nos deux corps se sont réunis de la plus fantastique des manières. Je pourrais jurer que nos âmes ont fusionné pendant ces magnifiques instants…

 

J’ai, moi aussi, essayé de me lier avec un soldat, mais j’ai eu moins de succès que toi. Le premier à qui j’ai parlé s’est presque immédiatement montré très entreprenant et j’ai dû le rembarrer fermement. Il a été si vexé que maintenant, chaque fois qu’il m’aperçoit, il me jette des regards noirs. Apparemment, au lieu de gagner un allié, je n’ai réussi qu’à me faire un ennemi. J’hésite à en aborder un autre.

Franz a enfin rencontré quelqu’un qui poursuit les mêmes objectifs que nous. Toute une famille, le père, la mère et les trois fils qui ont entre quinze et vingt ans. Ils ne supportent plus le régime qui nous est imposé, particulièrement

la STASI

qui les surveille constamment en raison de quelques paroles maladroites prononcées par un des fils.

Le plan n’est pas encore complètement au point et je ne peux pas t’en dire grand-chose. Dans les grandes lignes, il s’agit de passer par

la Spree. Nager

est la solution la plus dangereuse, en raison du froid et de l’épuisement qui pourrait résulter de la lutte contre le courant. Particulièrement pour la mère de famille. Actuellement, nous réfléchissons tous à un moyen de passer en restant sous la surface, et en évitant les trop gros efforts physiques.

Je ne sais pas encore à quelle date nous tenterons notre chance. Je peux seulement dire que ce sera aux beaux jours, et je ne suis même pas sûre de pouvoir te prévenir à temps, d’autant que la censure, donc le contrôle du courrier, semble se renforcer. Je prends un risque en t’écrivant tout cela, mais je n’ai pas le cœur de ne pas te tenir au courant d’un projet qui pourrait nous permettre d’être enfin réunies. Cette perspective m’excite énormément, je dois bien l’avouer. 

 

Toutes ces idées tournent constamment dans ma tête et je dois dire que je me sens particulièrement optimiste depuis que nous avons pris contact avec cette famille. Avec un peu de chance, notre séparation ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir.

 

Je t’aime, plus que jamais.

 

Ta Gabriella.

 

 

 

 

Mon cœur,

 

Ne prends pas de risques inconsidérés, je t’en prie ! Tu parles de contrôles renforcés, alors fais attention, ne laisse pas ton excitation prendre le pas sur la prudence.

J’ai bien compris tes projets, et les raisons pour lesquelles tu ne peux pas en dire plus. Je suis contente que tu te sois fait de nouveaux amis, j’espère seulement qu’ils sont dignes de confiance. Je ne peux guère en dire plus, mais j’attends de connaître les résultats de votre action avec la plus grande impatience, comme tu peux t’en douter.

Je n’oublierai jamais ce premier jour de l’année 61. C’est vrai que j’étais nerveuse, mais je rêvais de ce moment depuis si longtemps. Et j’ai été émerveillée par ce que j’ai découvert dans tes bras. Le miracle du plaisir, bien sûr, mais aussi la douceur de tes mains sur ma peau, la passion qui se dégageait de chacun de tes baisers, le feu qui brûlait dans tes yeux, les doux mots d’amour que tu me murmurais, le goût de ta peau, le parfum de ton corps… Tu as rendu cette journée absolument parfaite.

Petit à petit, je noue des liens avec Freidrich, et ça me met mal à l’aise, parce que c’est un gentil garçon et que j’ai l’impression de le manipuler. C’est lui qui sera de garde ce soir, et il m’a promis de me laisser m’approcher un peu plus près. Je pourrai distinguer ton sourire dans la lumière des projecteurs.

Ne trouves-tu pas ça pathétique ? Que j’en sois à compter les mètres qui nous séparent, c’est

pitoyable… Mais c’est tout ce qui me reste. Ca et mes souvenirs.

Le jour où nous nous sommes rencontrées est l’un de mes préférés. C’était dans la cour du lycée, quelques semaines avant que nous passions notre diplôme. Tu faisais partie d’une petite bande de bons élèves à l’allure soignée, toujours assidus et au comportement irréprochable, alors que j’étais plutôt une élève aux bons résultats mais à l’attitude discutable. Je t’avais déjà remarquée, tu étais la plus jolie de tout l’établissement, mais je n’avais jamais trouvé une occasion de t’aborder.

Te souviens-tu de ce garçon qui te tournait autour ? Il semblait particulièrement insistant, et tout montrait que tu en avais assez. Je me suis approchée lorsque je t’ai entendue hausser la voix. Pourtant, il ne voulait absolument pas lâcher prise et te laisser tranquille.

 J’ai toujours été une féministe convaincue, et si j’avais vécu au début du siècle, nul doute que j’aurais été très active au sein des suffragettes. Quoi qu’il en soit, l’attitude de ce garçon m’a profondément exaspérée et je suis venue à ton secours. Il a été particulièrement surpris de se faire bousculer ainsi par une fille et ne l’a pas très bien pris. Il s’est redressé fièrement, bombant le torse comme un jeune coq et son visage a pris l’expression la plus menaçante possible. Ca m’a fait rire, ce qui l’a complètement décontenancé un instant, et puis il a levé la main, semblant vouloir me gifler. Il ne l’a pas fait, sans doute retenu par un reste de bonne éducation et par le fait que je n’ai pas reculé d’un pas. Il n’aurait pas pu me toucher et je crois qu’il l’a vu dans mes yeux. Il est parti furieux et je me suis tournée vers toi.

 J’ai vu des yeux verts presque candides qui me regardaient ave une admiration que je ne méritais certainement pas, des cheveux blonds qui semblaient aussi doux que de la soie, et surtout un sourire qui resplendissait et illuminait le plus joli visage que j’ai jamais vu.

Quand j’y repense, je devrais remercier ce garçon qui m’a permis de faire ta connaissance. Il ne l’a certainement pas fait exprès, mais il m’a fait le plus beau cadeau de toute ma vie et je lui en resterai éternellement reconnaissante.

 

Demain, je retourne au consulat. Peut-être qu’à force d’y aller régulièrement ils en auront assez et me donneront mon laissez-passer juste pour ne plus me voir !

 

Mon cœur t’appartient pour toujours.

 

Léna.

 

 

Mon amour,

 

Je fréquente régulièrement la famille Hartmann, et petit à petit, ils gagnent ma confiance. Ce sont des gens très gentils, tous les cinq, et ils ont de très bonnes raisons de vouloir mettre certains projets à exécution.

Nous nous sommes mis en tête d’améliorer notre forme physique afin d’être capable de soutenir un effort si jamais pour une raison ou pour une autre ça devenait nécessaire, après tout, on ne sait jamais. Chaque soir, nous faisons donc de la gymnastique et nous courons aussi. Tu serais fière de moi, je vais bientôt être une véritable athlète !

Je me souviens de ce garçon qui ne semblait pas savoir ce que signifiait le mot « non », même si j’ai oublié son prénom. Je lui dois moi aussi une fière chandelle pour m’avoir permis de rencontrer la plus merveilleuse jeune femme qui soit.

Sais-tu ce que j’ai vu, moi, quand tu t’es tournée vers moi après avoir fait déguerpir ce casse-pieds ? J’ai vu de longs cheveux noirs encadrant le plus magnifique visage qui soit, des yeux plus bleus que le ciel le plus pur et un sourire fabuleux. J’ai vu aussi une jeune fille qui n’avait pas hésité à prendre ma défense alors qu’elle ne me connaissait pas et qui avait suffisamment de cran pour s’opposer à un garçon stupide et obstiné. Tu n’avais pas encore mon cœur, mais tu avais déjà mon admiration.

Hier soir, J’ai remarqué que tu ne t’es pas beaucoup approchée, je suppose que Freidrich n’était pas là. Tu vois, moi aussi je remarque ces quelques mètres en plus ou en moins entre nous. Est-ce pathétique ? Sans doute, mais les circonstances nous dictent nos priorités et ce qui paraît futile à certains prend une énorme importance pour des amoureuses séparées par le destin comme nous le sommes.

Ton ami était absent, mais pour ma part, je m’en suis peut-être fait un. Le soldat avec lequel j’avais eu des problèmes n’est plus là et a été remplacé par un tout jeune homme d’environ une vingtaine d’années. Il m’a parlé après avoir remarqué mon « expression si perdue » selon ses propres dires. C’était juste après ton départ, de l’autre côté…

Nous sommes restés un long moment à discuter, à tel point que je suis arrivée en retard chez les Hartmann, et que j’ai manqué une bonne partie de notre petit entraînement physique.

Ce soldat s’appelle Manfred, et comme Freidrich, c’est apparemment un très gentil garçon. Lui non plus n’est pas de Berlin, il vient de Dresde et s’est trouvé caserné ici pour toute la durée de son service militaire. Il m’a donné l’impression d’avoir beaucoup de sensibilité et je pense qu’il sera un parfait allié.

 

J’attends de tes nouvelles avec toute l’impatience d’un cœur follement amoureux.

Je t’aime plus que tout.

 

Ta Gabriella.

 

 

Mon cœur,

 

Chacune de tes lettres est comme un baume sur les plaies à vif qui recouvrent mon cœur.

C’est si bon de te lire ! En déchiffrant tes courriers, je peux imaginer ta voix qui prononcerait ces mots que tu écris, il me semble parfois t’entendre…

J’ai hésité un peu à t’en parler pour ne pas te donner de faux espoirs, mais il pourrait y avoir une avancée au consulat. Depuis le début, j’ai beaucoup révisé l’histoire de Lénine et de l’URSS, j’ai appris pratiquement par cœur la biographie de Karl Marx, j’ai lu et relu « le capital »… Et apparemment, il est possible que tout ces efforts portent enfin leurs fruits.

Rien n’est fait ! Je ne voudrais pas que tu t’enthousiasmes trop et que tu sois déçue, mais mes deux dernières visites au consulat ont été différentes.

On m’a interrogée bien plus longuement, notamment sur mes motivations. J’ai parlé un peu de toi comme d’une amie très chère. Je pense que les mouvements du courrier sont surveillés et qu’ils connaissaient parfaitement ton existence. Ne pas l’évoquer aurait été pour le moins maladroit, ils auraient considéré ça comme un mensonge et ma demande aurait encore une fois été rejetée immédiatement.

Les questions sur mes opinions ont été bien plus nombreuses. J’y ai répondu avec la conviction d’une communiste pure et dure et je crois avoir joué mon rôle à la perfection.

Je ne devrais pas le dire pour ne pas nous porter malchance, mais j’ai l’impression d’avoir marqué de nombreux points. Croisons les doigts mon amour, Si j’ai réussi à les convaincre de ma sincérité, nous pourrions nous revoir bientôt !

Te rends-tu compte, mon cœur ? J’imagine ce jour où je passerai enfin cette satanée frontière. Tu seras là, à m’attendre. Je courais vers toi, je te prendrai dans mes bras et je te couvrirai de baisers. Comme j’aimerais déjà y être !

Je sais bien que ça ne se passera pas exactement ainsi, il y aura bien trop de monde autour de nous, à commencer par les soldats… Mais j’aime à en rêver, ça rend l’attente moins longue…

Ne trouves-tu pas cela surprenant ? Depuis presque 6 mois que nous sommes séparées, c’est au moment où nous apercevons, peut-être, une lueur d’espoir que l’impatience gagne encore en intensité. Jusqu’à présent, j’étais dévorée par le chagrin et la sensation que mon espoir était peut-être vain, mais maintenant, j’ai encore plus de mal à tenir en place. J’ai l’impression que le temps ne passe pas, ou si lentement que chaque seconde semble durer un siècle.

En attendant ce jour béni, j’essaie de ne pas m’impatienter et de me comporter à la manière d’une bonne communiste. J’achète les journaux qu’il convient de prendre, les dépliants ensuite dans la rue avec ostentation afin que chacun, dans la rue, puisse lire le titre s’il en a envie.

Je les lis d’ailleurs avec la plus grande attention, pour le cas où on m’interrogerait sur l’actualité à ma prochaine visite au consulat. Il est tout à fait regrettable, étant donné mes objectifs, que le SPD ait renoncé au marxisme, j’aurais immédiatement pris ma carte !

 

Je continue à aller en cours même si je ne suis pas certaine que ça me servira de l’autre côté. De toutes façons, peu importe, je serais prête à accepter n’importe quel emploi du moment qu’ils me laissent venir ! Et puis, ça occupe mes journées. C’est tellement long et je suis si nerveuse et impatiente que si je restais oisive, je crois que je finirais par devenir folle.

 

Pour terminer cette lettre, oserais-je te dire : à bientôt, mon cœur ?

Je l’espère de toute mon âme.

 

Je suis à toi, éternellement.

 

Léna.

 

 

 

Mon amour,

 

Quelle merveilleuse nouvelle ! Quel espoir insensé s’est glissé dans mon cœur, le faisant battre plus vite et plus fort qu’il n’a battu depuis cette nuit fatidique d’août.

Je sais que rien n’est encore sûr et que, pour l’instant, tout cela n’est que spéculations de notre part, des suppositions, des hypothèses bâties par nos imaginations. Nos esprits, comme nos cœurs, sont privés de raison d’espérer depuis si longtemps qu’ils s’accrochent à la moindre lueur qu’ils croient apercevoir.

Comment te dire ce que j’ai ressenti à la lecture de ta lettre ? Alors que la nuit précédente, je m’étais éveillée en larmes, hurlant de douleur et de chagrin le visage enfoui dans mon oreiller,

je ne pourrai pas fermer l’œil cette nuit, surexcitée par la perspective enchanteresse et exquise de te revoir enfin à mes côtés, j’ai du mal à tenir en place et je ne suis pas certaine de me comporter normalement. Ma tante s’amuse de me voir ainsi et me taquine, mais je sais à quel point elle est heureuse pour moi. Franz lui, m’envie, mais il m’a souri et m’a donné une accolade très fraternelle pour me montrer qu’il partageait ma joie.

Le seul bémol à mon allégresse vient des Hartmann. Ils m’ont congratulée du bout des lèvres, et tout montre qu’ils ne partagent absolument pas mon enthousiasme. Je suppose que leur réaction tient au fait qu’ils s’inquiètent du devenir de nos projets. D’ailleurs, le père ne s’est pas privé de me dire que si j’abandonnais maintenant, il serait inutile d’essayer de les rejoindre plus tard. Si leur comportement m’a un peu déçue, je dois dire que rien ne peut diminuer la sensation de bonheur intense que je ressens.

Pourtant, je devrais avoir honte de t’entraîner vers un pays où tu ne pourras pas penser librement, où t’exprimer sincèrement pourra t’amener à la prison, où tu seras très probablement surveillée à ton arrivée et sans doute pendant un certain temps, un pays où il est dangereux d’avoir des opinions contraires à celles des dirigeants en place…

Mais je ne peux pas, je ne pense qu’au bonheur que j’aurai à te retrouver. Suis-je une égoïste ? Sans doute, mais je veux croire que tu n’auras jamais de rancune envers moi pour cela, même dans des années. Souviens-toi toujours que mes réactions ne sont pas dictées par ma raison, mais uniquement par mon cœur. Et il se meurt d’amour pour toi.

Je ne pense plus qu’à la possibilité de ton arrivée, à tel point que j’en deviens étourdie et que paraît-il, j’ai passé ma journée de travail avec un sourire ravi sur le visage, ce qui a fortement amusé mes collègues. Elles ont passé leur temps à m’interroger sur la personne qui me mettait de si bonne humeur, moi qu’elles connaissent comme plutôt mélancolique. Elles ont tellement insisté que, pour avoir la paix, j’ai fini par leur donner ce qu’elles voulaient, un prénom masculin. J’ai prononcé le premier qui m’est venu à l’esprit : Manfred. Bien qu’irréfléchi, je crois que c’était néanmoins un bon choix.

En effet, je parle régulièrement avec mon ami soldat et nous avons fini par nous confier l’un à l’autre. Je lui ai parlé de toi, l’amour de ma vie, et il m’a révélé, après quelques hésitations, qu’il était dans un cas similaire. Il ne s’agit pas de géopolitique, son amour est à l’Est comme lui, mais c’est une relation qu’il ne peut pas vivre au grand jour, comme nous. Son ami, qui se prénomme Karl, va bientôt le rejoindre ici, à Berlin et je me suis dit que cette situation pourrait bien nous servir à tous les quatre. Je t’en parlerai quand tu seras là, près de moi. Sache seulement que pour l’instant je n’ai rien dit à Manfred de cette idée qui m’a traversé l’esprit.

Je t’aime et je t’attends, viens vite !

 

Ta Gabriella.

 

 

 

Mon cœur,

 

 

Je t’avais conseillé de ne pas t’enflammer, et peut-être avais-je raison. Cela fait dix jours maintenant, dix jours que j’ai répondu à leurs questions et que je suis ressortie du consulat le cœur plein d’espoir. Et je n’ai aucune nouvelle depuis.

N’y tenant plus, je suis retournée là-bas avant-hier et on m’a fait remarquer que mon insistance est jugée suspecte. Je ne sais plus que penser. J’y croyais dur comme fer, mais devant leur silence, je me sens démunie et profondément découragée. Que dois-je faire ou dire pour les convaincre ? Je suis prête à tout, je prendrai ma carte du parti et j’assisterai à toutes les réunions politiques qu’ils voudront pourvu qu’ils me laissent passer.

J’ai mal. Je ne peux plus vivre ainsi d’espoirs immédiatement déçus. Je me suis relevée, cette nuit et je suis sortie discrètement de l’appartement. Je me suis rendue près de la porte de Brandenbourg et j’ai observé les soldats. Plusieurs idées folles m’ont traversé l’esprit, notamment celle de tenter un passage en force, ou bien celle d’essayer, non pas une évasion, mais ce que j’appellerais une invasion. Après tout, si certains passent d’est en ouest, il doit être possible de faire le chemin inverse, non ?

Je suis restée longtemps là debout à ne rien faire que regarder de l’autre côté, le côté où se trouvent mon bonheur et ma raison de vivre. Et puis je suis partie marcher dans un parc le long de

la Spree. Ca

m’a rappelé tant de merveilleux souvenirs ! J’ai regardé la lune et les étoiles, et j’ai crié ton prénom vers les cieux. Je suis tombée au sol et j’ai donné de grands coups de poing dans la terre gelée, je hurlais de rage, de désespoir et d’impuissance. Mais ça ne m’a pas soulagée.

Une fois calmée, j’ai réfléchi à cette idée de passer à l’Est illégalement. Et j’avoue que certaines choses me font hésiter. Non pas les risques que je pourrais éventuellement courir, j’en ai tellement assez de cette attente interminable, de ces espoirs toujours déçus, de ces désillusions continuelles, que la pensée de mourir en essayant de te rejoindre ne m’effraie absolument pas, ça a même un petit côté attractif pour tout te dire. Non, ce qui m’ennuie et me retient, ce sont les conséquences pour toi si je venais à être prise vivante ou même si je réussissais.

Présenté comme ça, ça peut paraître étrange, mais en cas de succès, qu’aurais-je à t’offrir ? Une vie de clandestine contrainte de se cacher continuellement. Ce n’est pas ce que je souhaite pour toi, ni pour nous d’ailleurs. Je veux pouvoir marcher dans les rues à tes côtés, je veux voir ton sourire et tes yeux qui brillent sous le soleil d’été. Je veux pouvoir mener une vie normale avec toi, même si nos amours nous obligent à la discrétion.

Et je ne veux pas te retrouver le soir au coin d’une rue sombre ou au fond d’une cave. Je ne veux pas t’embrasser ou te faire l’amour à la va vite en surveillant que personne n’arrive pour nous surprendre. Je ne veux pas que chaque petit bruit nous fasse sursauter de peur.

Tout ce que je souhaite, c’est de pouvoir vivre sereinement avec toi.

Est-ce trop demander ? Parfois, j’en viens à le croire.

Je supporte de plus en plus mal cette situation, je ne sais pas si je vais tenir encore longtemps. J’ai tellement besoin de toi.

 

Je t’aime plus que jamais.

 

Léna.

 

 

 

Mon amour,

 

Quelle lettre terrible ! Moi qui avais repris espoir et qui voyait enfin arriver un dénouement heureux, je suis atterrée.

Je souffre. Je souffre pour toi, je souffre ta douleur et ta peine, je ressens ton désespoir et ton découragement. Ton tourment coule dans mes veines, ton affliction et ta détresse s’additionnent aux miens. C’est un véritable supplice que d’éprouver toutes ces horribles sensations et de ne pas pouvoir soulager ton chagrin et ta tristesse.

Je voudrais encore plus être près de toi pour effacer toute cette amertume. Je voudrais te prendre contre moi et te bercer comme une enfant en te murmurant des mots tendres et en couvrant ton visage de doux baisers. Je voudrais caresser tes cheveux avec des gestes qui sauraient t’apaiser.

Je voudrais mais je ne peux pas. Tu es aussi loin de moi que si tu étais à l’autre bout du monde et j’ai peur. Peur qu’ils ne te laissent pas venir, peur que tu ne te lasses et que tu fasses une bêtise. Fais attention, mon amour, ne laisse pas ta colère et ton accablement prendre le pas sur ta raison, ne fais rien qui me ferait encore davantage souffrir.

J’ai tant de mal à vivre sans toi, comment pourrais-je supporter l’idée qu’il t’arrive quelque chose ? Sois prudente, je t’en conjure. Si ce n’est pas pour toi, fais le pour moi. Si le moindre malheur devait survenir, je n’y survivrais pas. Sois patiente, ils finiront bien par te donner ce satané laissez-passer un jour, après tout ils n’ont aucune raison de te le refuser éternellement. Continue de te comporter de la manière qu’ils apprécient et ne cesse jamais d’espérer. 

Je ne te jette pas la pierre, mon amour. Je comprends cette détresse si profonde que tu peux sentir la douleur jusqu’aux tréfonds de ton cœur et de ton âme, je ressens la même chose. Et le souci que je me fais pour toi ne fait qu’empirer mon malaise. Mais je t’en supplie, ne me fais pas encore plus de mal, ne fais rien qui pourrait me retirer toute raison de vivre et qui broierait mon cœur plus sûrement que ne le ferait un char d’assaut. Ne baisse pas les bras !

Ces quelques minutes pendant lesquelles nous nous apercevons par la porte me paraissent de plus en plus dérisoires et parfois, je pars de là presque plus déprimée qu’en arrivant. Je n’imagine pas devoir me contenter de cela pendant encore des semaines ou des mois. Mais je ne rendrai pas les armes aussi facilement. Je refuse de céder devant la stupidité de cette situation. Et je suis certaine qu’après ce difficile moment que tu as traversé, tu vas toi aussi trouver en toi la force de continuer à lutter. J’ai confiance en toi et je crois si fort en notre amour que je suis persuadée que nous viendrons à bout de toutes les difficultés, de tous les obstacles dressés entre nous par des dirigeants bornés et sans cœur. Si tu n’obtiens pas ton laissez-passer et si les Hartmann me battent toujours froid, je chercherai ailleurs, je contacterai d’autres personnes, mais je te jure que tôt ou tard nous y arriverons.

 

Je crois en toi. Je n’aime que toi. Je ne pense qu’à toi.

 

Ta Gabriella.

 

 

 

 

Mon cœur,

 

Je l’ai ! Je l’ai Gabriella chérie !

 J’ai reçu hier une convocation du consulat pour ce matin. Je m’y suis rendue le cœur plein d’espoir et d’angoisse à la fois. Je n’en menais pas large en arrivant là-bas, et j’avais un mal fou à garder mon calme, d’autant plus que j’ai d’abord dû répondre une nouvelle fois à des quantités de questions qu’on m’avait pourtant déjà posées.

Ensuite, j’ai attendu, un temps qui m’a paru interminable. Et puis l’officier qui s’occupe de l’immigration est revenu me voir et m’a fait un discours soporifique sur la chance que j’avais d’être acceptée en RDA, sur l’honneur que ça représentait, sur les efforts que je devrais faire pour mériter la confiance qu’on me portait…

J’ai acquiescé à toutes ses paroles avec enthousiasme, il m’aurait suggéré d’imiter le chant du coq au petit matin que je l’aurais fait tout à fait volontiers. Et quand, enfin, il m’a laissée partir avec mon précieux sésame, j’ai bien failli l’embrasser tant j’étais heureuse !

Je suis désolée de t’avoir alarmée par le ton particulièrement pessimiste de ma dernière lettre, mais je dois reconnaître que, lorsque je l’ai écrite, mon moral était au plus bas. Mais tu avais raison, mon cœur, il fallait juste faire preuve d’encore un peu de patience. Je te dois des excuses pour t’avoir fait aussi peur, mais je crois que je vais te les présenter de vive voix. Ce sera tellement plus agréable…

Je pars cette nuit, je n’ai rien dit à ma mère de mes projets, elle ne comprendrait pas. De même qu’elle ne comprendra certainement jamais l’amour qui nous lie. Je quitterai l’appartement avant l’aube et j’attendrai l’heure légale pour passer, je serai en bas de chez ta tante avant que tu ne reçoives cette lettre. J’imagine déjà ta surprise, la joie dans tes yeux, ton sourire, mes bras autour de toi… Je n’en peux plus d’impatience !

 

Je vais rapidement poster ce courrier avant de préparer les quelques affaires que j’ai l’intention d’emmener. Je compte les heures, les minutes et les secondes qui me séparent encore de toi.

 

Je suis à toi pour toujours.

 

Léna.

 

 

 

Ma très chère Maman,

 

 

Ca fait deux semaines que je suis partie et tu dois te poser bien des questions malgré le petit mot que je t’ai laissé sur la table de la cuisine et que tu as dû trouver dès le matin de mon départ.

Je sais que tu dois avoir bien du mal à comprendre, mais je te jure qu’il n’y a rien de plus simple. Je suis folle amoureuse, voilà tout. Les amours saphiques te gênent, mais sache que je n’ai rien choisi. J’ai rencontré Gabriella et plus rien n’a plus compté excepté elle, sa présence, son sourire.. Je ne pouvais pas supporter notre séparation, j’étais prête à faire n’importe quoi pour la retrouver. Et si, pour cela, il fallait s’installer à Berlin Est, ce n’est assurément pas un gros sacrifice en comparaison du bonheur que j’éprouve à vivre auprès d’elle.

 

Les premiers jours, j’ai été accueillie très gentiment par la tante de Gabriella. Une femme d’un certain âge déjà, mais absolument charmante et qui ne semble pas dérangée par l’idée que sa nièce et moi formions un couple. Elle a toujours un sourire amusé et indulgent lorsqu’elle nous regarde, et j’ai l’impression qu’elle nous comprend, qu’elle a admis depuis bien longtemps que l’amour seul est important, peu importe qu’il rentre ou non dans les normes acceptées par la société.

J’ai de l’affection pour elle, mais nous cherchons néanmoins un logement pour nous installer. Comme tu t’en doutes, ce n’est pas très facile pour un couple de femmes. Alors, pour éviter la désapprobation du régime et des « bonnes gens » autour de nous, nous avons eu recours à une petite astuce.

Gabriella a un ami prénommé Manfred, qui a lui aussi un amoureux hors normes, Karl. Nous avons donc décidé de jouer à la comédie des couples «  normaux ». Moi avec Karl, et Gabriella avec Manfred. Nous cherchons ensemble une maison où nous pourrions nous installer tous les quatre comme deux couples ordinaires, et une fois la porte refermée, chacun d’entre nous retrouvera celui, ou celle, qui fait battre son cœur. Bien sûr, je préférerais ne pas avoir à me cacher, mais nous n’avons malheureusement pas le choix, le monde étant ce qu’il est, nous devons composer avec lui.

 

Je n’ai pas repris mes études. Cette nouvelle ne doit pas te faire très plaisir, mais il m’a été impossible de m’inscrire à l’université en cours d’année. Peut-être pourrai-je le faire à la rentrée de septembre. En attendant, et parce qu’il faut bien que je gagne ma vie, j’ai été engagée chez Krups, où travaille déjà Gabriella. Mais elle est secrétaire alors que je n’ai trouvé qu’un emploi d’ouvrière. Ceci dit, j’avoue que ça ne me dérange pas, je ne suis pas venue pour faire carrière, ni pour faire fortune. Je suis avec la femme que j’aime, et c’est tout ce qui importe à mes yeux.

Comment te décrire l’état d’euphorie dans lequel je me trouve ? Ce n’est pas le bonheur, ce n’est pas la félicité, c’est bien plus et bien mieux que ça ! Je nage dans la béatitude la plus totale, je suis plus heureuse que je ne l’aurais imaginé.

Alors, même si tu désapprouves mes choix, même si tu as du mal à comprendre la force de mes sentiments pour Gabriella, Je te demande de bien vouloir accepter mes amours et de me pardonner mon départ précipité. Je ne l’ai certainement pas fait pour te chagriner, juste parce que je ne voulais pas de scène entre nous au moment de mon départ.

J’espère avoir bientôt de tes nouvelles et je souhaite que nous puissions rapidement entamer une correspondance qui nous permettra de conserver intacts tous les liens entre nous.

 

Avec toute mon affection.

Ta fille, Léna.