REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

 

Chapitre 6 – 2ème partie

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Vingt minutes plus tard, nous étions devant la porte ouverte du Pin Argenté. L’essaim des ouvriers qui préparaient l’auberge pour la saison, remplissait l’espace autour de nous. Je regardai autour de moi et ne fus pas surprise de voir que la plupart des personnes qui avaient combattu l’incendie, se trouvaient là, en train de peaufiner l’établissement de l’incendiaire.

Bien qu’il semblait que Millicent s’en était sortie sans accroc, en réalité, elle était surveillée de près par ceux qui travaillaient pour elle. Avec autant de villageois autour et dans sa maison, elle ne pouvait pas même se moucher le nez sans que ça ne fasse le tour de la ville en quelques secondes.

Les hommes et les femmes perchés sur des échelles, qui râclaient le sol, ou portaient des seaux et des brosses, me faisaient des petits sourires ou des clins d’œil discrets lorsque nos regards se croisaient, comme pour m’assurer qu’ils étaient à pied d’œuvre et prêts à agir.

Millicent vint alors à la porte, elle portait une robe de la teinte, sans parler de la taille, d’une énorme boule de chewing-gum dans la bouche d’une ado. Son rouge à lèvres, d’un rose glacé qui avait été populaire pendant la période disco, faisait de son mieux pour s’accorder, mais échouait lamentablement. Même les rubans enmmêlés dans le pelage de Canichou, n’approchaient pas la véritable horreur qu’était la robe de Millicent. Ses pieds étaient ornés de chaussons fins plus adaptés pour le ballet, et dont les coutures tiraient à force de porter un poids bien plus lourd que ce que leur créateur avait sans aucun doute prévu. Et, bien entendu, les bijoux étaient largement de sortie, couvrant ce qui semblait être chaque centimètre carré de peau exposée.

Comme j’étais la plus près de la porte, elle me repéra la première et son visage prit cette expression acide que j’en étais venue à lui associer. Je produisis mon meilleur sourire, puis me mis sur le côté lorsque Corinne s’avança pour venir au centre de la scène de la pièce qu’elle dirigeait.

Ses lèvres arborèrent une sorte de sourire presque royal lorsqu’elle évalua Millicent de la tête aux pieds, la regardant comme si elle pouvait être une rivale pour l’affection d’un compagnon chéri. « Ms Harding-Post, je présume ? »

Millicent réagit immédiatement, avec un port plus altier, comme il convenait à quelqu’un qui rencontrait une personne de son rang pour la première fois, ne voulant pas qu’il soit rapporté aux huiles qu’elle était laxiste dans ses devoirs. « Oui. Et vous êtes ? »

« Corinne LaPointe. Des LaPointe de North Hampton. Peut-être connaissez-vous ce nom ? »

Etant la plus grande prétentieuse que le monde ait vue, Millicent mordit à l’hameçon, son visage s’éclairant dans un sourire rayonnant. « Bien sûr, Mme LaPointe. Bien sûr que je connais ! C’est si merveilleux de rencontrer une consoeur insulaire. Vous voudrez bien entrer ? »

« J’en serai ravie. Ma merveilleuse nièce m’en a tellement dit sur vous, Ms Harding-Post. J’ai eu le plus grand mal à attendre le temps raisonnable avant de venir vous rendre visite. »

Millicent eut un rire bête et timide, et son large visage se plissa. « Oh s’il vous plait, Mme LaPointe. Appelez-moi Millicent, si vous voulez bien. Laissons ces formalités à ceux qui ne sont pas de notre rang, vous en êtes d’accord ? »

« Oh, je suis bien d’accord, Millicent. Peut-être me ferez-vous la faveur de m’appeler Corinne dans ce cas ? »

« Ce serait un grand honneur, Corinne. Voulez-vous bien entrer ? »

« J’en serai plus que ravie, Millicent. Merci. »

Un des nombreux dictons bas de gamme de mon père choisit cet instant pour me venir à l’esprit. Quand une tempête de merde souffle vers toi, Tyler, le mieux que tu aies à faire, c’est de te garer du chemin et te boucher le nez.

Et c’est ce que je fis, en me mettant de côté pour que Corinne puisse passer devant moi. Bien que cette fois, au lieu de me boucher le nez, je retins le rire qui menaçait d’exploser en regardant le génie qu’était mon amie.

Je suivis de près et ne pus m’empêcher de regarder Corinne en train d’évaluer l’intérieur du Bed and Breakfast avec ce qui semblait être des yeux écarquillés et un émerveillement appréciateur.

« Quel bel intérieur vous avez, Millicent ! Vous devez absolument me donner le nom de votre décorateur. »

Millicent plissa les yeux juste un peu. « Pourquoi ? Vous avez l’intention de démarrer une affaire ici ? »

« Moi ? » Corinne porta la main à sa poitrine et rit. « Oh non, ma chère. Mes jours fastes sont bien loin, j’en ai peur. Je laisse le bel art des affaires aux plus jeunes et plus belles que moi. »

Si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux, j’aurais cru impossible que Millicent puisse devenir encore plus massive qu’elle ne l’était déjà, et pourtant c’était le cas, son corps semblant se gonfler du compliment qu’elle avait reçu, comme un paon quand il gonfle son plumage.

Je me demandais s’il était opportun de demander où étaient les toilettes.

Millicent produisit ce petit rire niais à nouveau, en battant de sa main vers Corinne. « Que dites-vous, ma chère. Vous êtes absolument charmante, et je le pense tout à fait ! »

« Comme c’est gentil à vous de dire cela, Millicent. »

« Je ne dis que la vérité, Corinne. » Elle nous poussa vers le hall et nous montra un canapé à l’air plutôt inconfortable, avec un coin à l’opposé vers l’âtre qui monopolisait tout un mur. « Asseyez-vous, je vous prie ? Je vous ferais bien faire le tour du propriétaire mais j’ai bien peur que cet horrible hiver n’ait fait le plus grand tort aux chambres du haut. Elles ne seront praticables que dans un mois, au moins ! »

Corinne hocha la tête de sympathie. « Je comprends parfaitement, Millicent. Votre hospitalité est un cadeau plus que précieux. » Elle s’assit sur le canapé, avec un air des plus souverains. Je me tins debout près d’elle, me demandant s’il était convenable de s’asseoir près d’une si grande altesse, ou s’il serait plus approprié que je m’agenouille près d’elle, tel un valet portant le sceptre et

la couronne. Elle

me regarda avec un soupçon d’amusement dans les yeux. « Assieds-toi, Tyler. Tu offenses notre hôtesse. »

Même dit dans un ton de plaisanterie, la pique moqueuse fit mal et, fidèle à la programmation de mon enfance, je m’assis rapidement, le regard tourné vers le sol. « Oui, madame. »

« Brave fille », répondit-elle en me tapotant la main.

Je levai les yeux, d’abord vers Corinne, puis vers Millicent.

Oh, comme il me brûlait d’effacer cette expression de condescendance narquoise sur son visage.

Avec une hache.

Pas que quiconque aurait remarqué une différence si je l’avais fait.

Corinne dut saisir ma tension parce qu’elle me pressa brièvement la main avant de la relâcher et de poser ses mains sur ses cuisses.

« Voulez-vous du thé ? » Demanda Millicent.

« Si ça ne vous cause pas trop de souci, ma chère. »

« Oh, aucun souci. J’allais justement me préparer une tasse quand vous êtes arrivée. Je reviens dans une seconde. »

Je gardai le silence une seconde entière après son départ, emportant sa puanteur et son air si maniéré avec elle. Puis je tournai lentement la tête jusqu’à ce que Corinne soit pleinement dans mon champ de vision. « Est-il permis de vomir dans le palmier, ma Dame ? »

Corinne se mit à rire, tout son corps secoué de joie. « Patience, ma chère Angel. Pour faire pousser proprement son jardin, il faut d’abord aller visiter la pâture à vaches. »

« Ouais, mais je porte juste des sandales. »

« Détends-toi et fais comme moi. »

Je soupirai. « Je vais essayer. Mais ça ne va pas être facile. »

Elle sourit. « J’ai toute la foi du monde en toi, mon Ange. »

Bien qu’elle fût faite pour ça, sa déclaration ne me fit pas me sentir mieux.

Millicent revint peu de temps après en faisant rouler un chariot à thé en argent sur lequel divers ustensiles pour le thé tintaient en se cognant, tandis que les roues passaient d’un tapis hideux à un autre.

Elle arrêta le chariot près de nous puis commença à verser le thé et nous tendit des tasses en porcelaine délicate pleines du breuvage sombre et fumant.

Corinne sirota le sien, souriant d’un air appréciateur. Je fis de même sans vraiment l’apprécier à cause de la bile dans mon estomac.

Apparemment satisfaite de l’approbation tacite de Corinne, Millicent se versa son thé, puis s’assit dans le fauteuil de l’autre côté de l’âtre. Canichou sauta promptement sur ses cuisses plus que généreuses et se servit une longue gorgée, tout son corps tremblant dans ce qui semblait être des spasmes d’extase.

« Alors », dit Millicent après avoir sauvé son thé de Canichou pour en boire le reste sans même penser à l’image que cela donnait, « qu’est-ce qui vous amène ici, Corinne ? Ce n’est assurément pas le paysage. Ou la populace. » Dit-elle avec un frisson en prononçant ce mot.

« Ma nièce », répondit Corinne succinctement.

Millicent haussa les sourcils. Les miens bondirent également. « Oh ? »

« Oui. Tyler est très aimée de sa famille, mais j’ai bien peur qu’elle n’ait un peu dépassé les bornes même pour eux, ces derniers temps. » Elle se pencha vers Millicent comme pour dévoiler un sombre secret. « Elle a abandonné son pauvre fiancé au pied de l’autel. Mon frère a le cœur brisé. Tout simplement brisé. »

« Oh, c’est vraiment triste », répondit Millicent, en secouant la tête de sympathie et en me regardant comme s’il m’était soudain poussé des dents de vampire et que je pourrais la mordre. « Et comment prend-il cela ? »

« Pas vraiment bien, j’en ai peur. Sa mère est tombée malade, comme on pouvait s’y attendre, et il fait tout son possible pour la persuader de sortir du lit le matin. Ils avaient de tels espoirs dans ce mariage. C’était le gendre parfait. Trié sur le volet, vous savez. »

« Y en a-t-il d’autre sorte ? »

« Pas chez nous, non. » Elle se tourna vers moi et sourit. « Tyler a toujours été un peu volontaire. Beaucoup d’enfants le sont de nos jours, peu importe combien d’amour et de conseils leurs parents leur apportent. »

« Je pense que c’est l’eau », énonça Millicent avec une autorité quasi-divine.

« Ça pourrait bien être ça. Elle a déclaré, avec impudence, qu’elle voulait voir le monde avant de s’installer et devenir la femme parfaite d’un jeune homme prospère. Ayant été jeune, je pouvais compatir à ses passions. Mais j’en savais si peu sur lesdites passions. »

Millicent regarda à nouveau dans ma direction, le visage plissé dans cette expression acide que je détestais tant.

Corinne sourit. « Je vois que vous l’avez rencontrée. »

« Je ne lui ai certes pas parlé », dit Millicent d’un ton hautain. « Mais en passant, oui. Hautement indigne et sans aucune qualité pour la racheter. »

« Oui, mais avec une sorte de magnétisme par lequel une jeune femme comme Tyler ne peut s’empêcher d’être attirée. Même moi je me suis sentie attirée bien que très brièvement. »

Millicent écarquilla les yeux. « Vous ? »

« Oh oui. Elle a du pouvoir. Donné par le Démon, j’en suis sûre, mais du pouvoir tout de même. Et sans le bénéfice de l’expérience que vous et moi possédons largement,

la pauvre Tyler

était sans défense face à ses attentions. Cela arrive aux meilleures d’entre nous parfois. »

« Ils recrutent, vous savez », dit Millicent, sa voix à nouveau emplie d’autorité. Puis elle me regarda à nouveau, m’évaluant attentivement de la tête aux pieds. « Et votre nièce est exactement le genre qu’ils aiment chasser. Jeune. Innocente. Légèrement attirante. »

La main de Corinne posée rapidement sur mon poignet fut la seule chose qui m’empêcha d’arracher la langue de cette femme et de la lui faire avaler.

« Vraiment ? Je la trouve plutôt attirante. Elle me rappelle un peu moi quand j’étais plus jeune. »

« Oh, ne le prenez pas mal, Corinne », s’empressa de dire Millicent, assurément pour couvrir son faux-pas. « La ressemblance est remarquable, si je peux m’exprimer ainsi. Remarquable. En fait, à la lumière, on pourrait presque croire que vous êtes sœurs. »

Je résistai au désir de me retourner pour trouver l’os qui ne manquait pas de se cacher quelque part dans ce coup-là.

Corinne sourit comme si le compliment n’était rien d’autre que la vérité pure. « Vous êtes vraiment très bonne de dire ça, Millicent. » Elle soupira. « Une des infortunées vérités de la vie est que l’âge rattrape le corps. Je fais de mon mieux pour conjurer ses effets aussi longtemps que possible. »

« Et vous y réussissez magnifiquement bien, Corinne. Tout simplement magnifiquement. Et bien, je suis étonnée que vous n’ayez pas de soupirants autour de vous comme des oiseaux autour d’une fontaine. Même dans ce coin oublié de Dieu. »

« Oh, il y a eu quelque intérêt, en fait. Mais honnêtement, je me vois peu m’acoquiner avec un préposé de station-service d’âge mûr, et vous ? »

Bingo !

« Oh, pas lui. C’est un épouvantable petit bonhomme. Et un peu pervers également, si vous me permettez un tel langage. Je ne peux pas penser à une meilleure façon de le décrire. »

« Je vous y autorise absolument. » Ce qui était loin d’être vrai, bien sûr. Bien que ça ne se voyait pas, je pus sentir la colère de Corinne monter d’un cran, en me basant sur la rigidité soudaine de son corps, bien qu’imperceptible à d’autres que moi. « Vous a-t-il fait des avances inconvenantes, Millicent ? »

« Non. Et bien, pas vraiment. Mais à chaque fois que je le vois, c’est comme s’il me déshabillait du regard. » Elle frissonna.

Je faillis avaler ma langue à cette image.

Je pouvais dire par le tremblement silencieux à côté de moi que Corinne tentait désespérément de retenir un rire. Avec beaucoup de mal.

« Comme c’est atroce pour vous, ma chère », dit-elle enfin d’une voix qui n’était pas vraiment

la sienne. Ensuite

, parce qu’elle était à une milliseconde de perdre son sang-froid, elle tourna la tête pour regarder par la fenêtre, un large sourire faisant plisser les traits sérieux de son visage.

Je faillis la haïr à cet instant, jalouse de sa capacité à trouver une telle échappatoire alors que je devais rester assise calme et droite, à jouer le rôle de la petite fille perdue qui a enfin vu

la lumière. Une

rapide image du visage de Pop tandis qu’il passait en revue les dommages causés par Millicent, me calmèrent rapidement et envoyèrent une vague de colère chaude et bienvenue dans des membres rendus raides par l’inactivité. Je gardai le regard collé sur la tasse de thé, étudiant le dessin délicat des roses pour ne pas trahir mes émotions.

Après un long moment, Corinne finit par se retourner, le visage totalement remis. « Quelle vue désolante », dit-elle, sans se soucier de montrer la cour incendiée de Pop qui se trouvait de l’autre côté de la fenêtre. « Est-ce que ça a une incidence sur vos affaires ? »

Milicent serra les lèvres et une colère très réelle brilla dans ses yeux. « Vous êtes loin du compte. Et bien, lorsque j’ai appris que cet endroit me revenait, j’avais de tels espoirs. Tout un groupe d’amis aisés a une grande envie de repos, si l’hébergement convenable existe bien sûr. Mon propre cercle de volontaires pourrait payer le gîte et le couvert de tout ce trou perdu pendant des années ! Sans mentionner mes amis du country club. Ma seule pensée était de faire quelque chose de bien de cet endroit, aussi perdu. De montrer à ses habitants ce qu’est la classe, d’aider les nécessiteux, d’être une bonne voisine. » Des larmes de crocodiles huileuses pointèrent au coin de ses yeux, leur présence me révulsant l’estomac. « Et qu’est-ce que je reçois en retour ? De

la haine. Des

soupçons. De la cruauté. »

Elle sortit un mouchoir en dentelle aussi grand qu’une serviette de table et se tapota les yeux tandis que son corps gélatineux était secoué par une douleur imaginaire.

Ne pas céder au désir quasiment insensé de lui arracher ce mouchoir des mains et de lui enrouler autour du cou comme un nœud coulant, fut l’une des choses les plus difficiles que j’ai jamais faites. Le thé était acide et figé dans mon estomac et je dus déglutir plusieurs fois pour m’assurer que la blague menaçante que j’avais faite à Corinne de baptiser une plante, ne devienne une réalité.

De son côté, Corinne était aussi calmement assise et immobile qu’une grenouille de bénitier, un sourire figé sur son visage tandis qu’elle regardait Millicent jouer le rôle de la philanthrope pleine de bonne volonté mais horriblement maltraitée.

Mais ça n’aurait finalement pas été si terrible si Millicent n’avait pas jeté en permanence des coups d’œil à Corinne, avec une lueur de calcul froid dans des yeux remplis de fausses larmes, pour juger de l’effet que sa démonstration de tristesse avait sur elle.

Après quelques sanglots déchirants de plus pour faire bonne mesure, elle s’essuya le visage, puis remit le mouchoir dans une poche cachée quelque part sur sa personne. Je pleurai la perte d’une arme si adaptée.

« Alors vous pouvez voir que le chemin n’a pas été facile. Toute seule ici, sans aucun ami véritable. » Elle feignit un soupir profond, faisant gonfler sa poitrine déjà énorme jusqu’à des proportions vraiment stupéfiantes. « Mais, comme toujours, je persévère, malgré tout ce que ces crétins tentent de m’envoyer. »

« Avez-vous essayé de vous défendre ? » Demanda Corinne d’un ton aussi compatissant qu’elle le pouvait en ces circonstances.

« Bien sûr que je l’ai fait. J’ai déposé plainte, j’ai appelé la police, j’ai fait tout ce à quoi je pouvais penser. Rien. Aucune aide pour le désagrément. » Elle rit amèrement. « Ils parlent de justice. Ha ! Ils ne verraient pas la justice même s’ils se cognaient dedans. »

« Je ne dirais pas que je suis surprise le moins du monde », répondit Corinne. « Ces Canadiens ont une façon de protéger leur bien quand il s’agit d’étrangers. Vous n’imaginez pas les épreuves que j’ai dû passer juste pour sauver ma nièce bien-aimée. » Elle sourit ; le sourire de quelqu’un qui savait bien de quoi elle parlait. « Parfois, j’ai compris qu’il valait mieux prendre les choses en main soi-même. »

Le visage de Millicent prit l’expression d’une jeune fille avec un grand secret et je sus que le moment était proche. Je me penchai involontairement en avant tandis que l’adrénaline coulait en moi, faisant battre mon cœur plus vite. « Ah oui ? » Demanda-t-elle d’une petite voix.

« Oui, en effet. C’est triste à dire, mais ils sont loin les jours où la position sociale vous garantissait un bon service, Millicent. Maintenant c’est chacun pour soi. Il n’y a plus de tours gratuits. »

Je pouvais presque sentir le débat intérieur qui faisait rage chez Millicent. Son regard semblait lointain tandis qu’elle se mâchouillait nerveusement la lèvre intérieure. Puis elle leva des yeux remplis de quelque chose que je n’avais pas vu jusqu’ici : de la trépidation. « Vous avez déjà fait quelque chose comme ça ? » Finit-elle par demander.

Corinne sourit. « Je suis ici, n’est-ce pas ? »

Tout le corps de Millicent se détendit sur ces paroles et un énorme sourire de soulagement éclaira son visage, la faisant paraître, juste une seconde, modérément attirante. Mais elle ne lâchait pourtant toujours rien, et Corinne décida alors de pousser un peu le bateau. « Il y a sûrement dans cette ville minuscule quelqu’un qui déteste cet homme autant que vous. C’est pratiquement sûr. Des villes de cette taille ont des cimetières entiers de squelettes dans les placards et une véritale montagne de rochers qui n’attendent que d’être retournés. »

« Oh non, pas ici. Croyez-moi, j’ai regardé. » Puis elle s’arrêta, consciente qu’elle venait juste d’en dire trop. Elle me regarda puis de nouveau vers Corinne.

« Ne vous inquiétez pas pour Tyler, Millicent. Elle a bien appris sa leçon. N’est-ce pas Tyler ? »

Je trouvai la ressource de prendre l’air de quelqu’un qu’on avait reprogrammé avec succès. « Oui, madame », répondis-je, en me tordant un peu les mains et en baissant le regard pour faire bonne mesure.

Millicent sembla satisfaite de l’ensemble. « Mais j’ai parlé à plusieurs messieurs biens hors de cette ville, en fait. Des hommes qui avaient un compte à régler avec un certain M. Willamette. De grands comptes. De vieux comptes. »

« Et ils sont prêts à vous aider pour votre problème ? »

Le sourire de réponse de Millicent était timide. « Oh, ils l’ont déjà fait. Les accidents arrivent de plusieurs façons, vous savez. Presque sans prévenir. L’endroit où il se trouve est dangereux de toutes les façons. »

Corinne hocha la tête d’un air sage. « Et ça vous a aidée ? »

« Il est trop tôt pour le dire, bien entendu. Mais je suis confiante, ça finira par le faire. J’en ai très envie et j’ai toujours ce que je veux. Toujours.

« Je peux voir que c’est le cas, oui. »

Ensuite, comme un message envoyé par

la Providence

, le téléphone sonna et Millicent se mit péniblement debout pour répondre.

Un regard long et significatif passa entre Corinne et moi. Nous étions venues pour avoir des réponses, et nous les avions eues. A la pelle.

Aucune de nous ne fut triste de voir la conversation se terminer quand Millicent revint en hâte dans la pièce, le visage rougi par une émotion indéchiffrable, et nous dit qu’une urgence était survenue et qu’elle devait partir.

Nous nous excusâmes avec grâce et partîmes, remplies d’une connaissance qu’aucune de nous ne voulait particulièrement avoir.

Le retour à la maison fut intéressant.

*******

« Vous vouliez des preuves ? Vous les avez, maintenant. La question c’est de savoir ce que vous allez en faire ? » Corinne était calée sur sa chaise, ses doigts effleurant continuellement le bois poli de la table de la salle à manger, et elle clouait Pop sur son siège de son regard.

Il sembla se ratatiner un peu avant de se reprendre et d’imiter la posture de Corinne. « Je sais pas encore. J’mattendais pas à c’que vous trouviez aussi vite. »

Elle sourit. « C’est parce que vous ne me connaissez pas assez bien. Vous n’êtes pas la seule personne dans cette petite ville qui peut avoir ce qu’il veut, quand il veut. »

« J’suppose que vous avez raison. » Il se tut à nouveau.

« Et bien ? »

« Corinne… » M’interposai-je doucement, en tendant la main par-dessus la table pour la poser sur son poignet en mouvement.

Elle tourna la tête et me lança le même regard qu’à Pop, mais quand elle vit que je ne me ratatinais pas, elle se détendit graduellement et poussa un soupir dramatique. « Bien. S’il ne veut rien faire de cette information, je ne peux pas faire grand-chose de plus, n’est-ce pas ? »

« Je n’ai pas dit que je n’voulais rien faire, Corinne. J’ai juste dit que vous m’aviez pas donné de temps pour y réfléchir. »

Elle se tourna vers lui. « Du temps ? Seigneur, bon sang ! Vous avez eu du temps pour y réfléchir depuis que Millicent a envoyé ces brutes pour vous tabasser presque à mort ! »

« Dites pas ça, Corinne. Personne ne sait vraiment si elle était derrière ce qui s’est passé. Ces types sont des ordures, purement et simplement. Pas besoin de voir plus loin. »

Corinne secoua lentement la tête, l’incrédulité aussi claire que le jour sur son visage. « Pour un homme qui croit tout savoir, vous êtes douloureusement naïf parfois, Willamette. »

Pop plissa les yeux. « Ça veut dire quoi ça, femme ? »

« Ce que ça a l’air de vouloir dire, c’est tout. Je trouve difficile de croire que vous ne savez pas que ce pompiste que Millicent fréquente, se trouve être le beau-frère du propriétaire de

La   Noix Rouillée.

 D

’après ce que j’ai pu entendre, ces deux hommes s’entendent comme larrons en foire. »

« Je le savais. »

« Vous le saviez et… quoi ? Et deux et deux ça fait quoi pour vous ? Dix-sept ? Vingt ? Quoi ? »

Je refis une tentative, alarmée par la couleur mauve que prenait le visage de Corinne. « Corinne, s’il te plait, calme-toi, d’accord ? Tout ça ne nous mène nulle part. »

Elle me regarda puis Pop puis moi à nouveau. Elle se repoussa de la table. « J’ai besoin d’air frais. »

Et sur ces mots, elle partit.

Je commençai à me lever pour la suivre, quand un lent mouvement de tête d’Ice me fit me rasseoir. Je soupirai à mon tour et fis le tour de la table du regard. Pop, Ice et moi-même n’étions pas les seuls à avoir subi l’éclat un peu inhabituel de Corinne. Tom Drew et Mary Lynch étaient venus aux nouvelles, curieux de savoir ce qui s’était passé derrière la porte fermée de Millicent plus tôt dans l’après-midi. Parce qu’ils étaient tous les deux en première ligne, pour ainsi dire, vu leur profession et le travail qu’ils faisaient à l’auberge, ils avaient été invités à la session de stratégie impromptue.

« Pourquoi on n’appelle pas la police tout simplement ? » Dit Mary avec une certaine logique. Je ne pus empêcher mon cœur de battre plus vite à l’évocation de ce mot précis. Je regardai Ice, qui me rendit mon regard sans ciller. « Je veux dire, si on leur explique, avec Corinne qui leur raconte ce qu’elle sait, peut-être qu’ils enquêteraient au moins, non ? »

Pop secoua la tête. « Non. Pas de flics. J’ai eu mon lot avec eux dans le passé et je ne veux pas les voir ici, à enquêter sur tout. Ça fait plus de problème que ça en vaut la peine, de les faire venir. »

« Mais… »

« Pas de flics. Je le redirai pas.

Tom Drew prit la parole. « Bon, si vous voulez pas qu’on la tabasse ou qu’on mette le feu, pourquoi on fiche pas simplement le camp ? Elle pourra pas démarrer à l’auberge sans qu’on lui répare ce qui ne marche pas. »

« Bien sûr que si », dit Pop. « Elle fera venir des gens de là-haut, comme elle le fait tout le temps. Et on aura encore plus d’étrangers dans ce bordel. »

« Mais… »

« Il a raison », dit Ice doucement, parlant pour la première fois depuis le début de la réunion. « Si vous essayez de la faire fermer en lui retirant vos services, elle ira ailleurs pour les avoir et vous perdrez la seule excuse que vous avez de garder un œil sur elle. »

« Alors on fait quoi ? » Lui demanda Mary.

Tout le monde regarda Ice. Moi incluse. Même sans rien connaître de son passé, il suffisait d’être en sa présence pendant plus d’une seconde pour savoir, avec une certitude absolue, que c’était une femme qui rendait les choses possibles. Une femme qui avait les réponses, même si vous ne vouliez pas les entendre. Même si vous ne connaissiez pas la question d’ailleurs.

Elle croisa le regard de chacun de nous, ses longs doigts traçant le dessus de

la table. Après

un long moment, elle reprit la parole. « Si ça ne tenait qu’à moi, j’apprendrais à Millicent Harding Post, ce que ça signifie exactement d’embêter un de mes amis. » Sa voix avait cette tonalité sombre et dangereuse qui ne manquait pas de hérisser les poils sur ma nuque. Je pus voir la même réaction chez mes amis autour de la table. « Mais ça ne tient pas qu’à moi. C’est l’affaire de Pop. Et jusqu’à ce qu’il ne puisse plus parler pour lui-même à nouveau, moi, je m’en tiendrai à ce qu’il dira. » Puis elle croisa le regard de Pop sans ciller, avec une expression bien nette.

Pop hocha la tête de compréhension puis se tourna vers nous. « Ecoutez. Je n’ai pas dit que je rejette vos idées. J’ai juste besoin de temps pour y réfléchir. Les choses sont pas comme quand j’étais plus jeune. » Il s’interrompit pendant un long moment, puis continua, le regard fixé sur la table. « J‘ai tué un homme une fois. J’ai tué des hommes à la guerre, ouais, mais là, c’était la première fois que je le faisais parce que j’étais en colère. Le premier que je regardais dans les yeux en le faisant. » Il secoua la tête, son regard tourné au loin et dans le passé.

« Il avait l’intention de forcer Maggie, ma femme. Et quand il a pas voulu comprendre que ‘non, c’est non’, il a dit qu’il allait lui montrer. » Il se mit à rire. « Et ben, c’est moi qui lui ai montré. Je lui ai montré ce que ça veut dire pour un homme de voir sa femme en danger. J’ai failli lui arracher la tête des épaules. Je voulais le tuer et c’est exactement ce que j’ai fait. »

Quand il releva les yeux, ils étaient comme des prophètes anciens d’un temps passé. « J’ai beaucoup appris sur moi depuis. Et une des choses que j’ai apprises, c’est que je peux supporter plus quand ça m’arrive à moi que quand ça arrive à quelqu’un qui compte pour moi. Alors tout ce que je peux vous demander, c’est de me laisser réfléchir. Elle va aller nulle part, et moi non plus. D’accord ? »

Nous hochâmes la tête.

Il hocha la tête en retour. « Alors c’est bon. Alors je pense qu’il est temps de terminer cette petite réunion. Le boulot va pas nous attendre demain. »

Et ceci mit fin à la réunion. On entendit le grattement des chaises qu’on repousse sur le parquet en bois tandis que les gens se levaient en étirant leur corps fatigué. Il y eut peu de discussion tandis que nos invités s’excusaient et sortaient dans la froide obscurité nocturne du printemps tardif. Alors que je leur faisais signe, je scrutai l’obscurité pour apercevoir Corinne mais elle n’était en vue nulle part.

Ice vint derrière moi et posa la main sur mon épaule. « Va la chercher. Elle est sûrement au bord de l’eau. Je vais rester pour ranger. »

« Tu es sûre ? Je pourrais… »

« Nan. Vas-y. Je pense qu’elle a besoin de quelqu’un à qui parler, et tu es meilleure que moi sur ce plan. »

Je souris et pressai la main toujours posée sur mon épaule. « Je sais pas. Tu as l’air de t’adoucir un peu en vieillissant. » Puis je tressaillis quand la main serra ma chair comme un étau, les doigts creusant assez profondément pour me donner une idée de la force physique plutôt stupéfiante que je savais être là mais que j’oubliais parfois. « Grâce ! » Criai-je bien qu’elle ne me faisait pas mal.

Elle détendit sa poigne mais ne la relâcha pas, et avant que je ne réagisse, elle me fit tourner sur moi-même, me maintint fermement et m’embrassa avec une telle force que la pièce commença à tournoyer.

Et je me retrouvai soudain seule, ma compagne ayant battu en retraite dans les profondeurs du chalet.

Ice douce ?

Jamais même dans un million d’années.

*******

Corinne se trouvait exactement là où Ice l’avait dit. Elle était assise sur le ponton, le dos contre l’un des grands poteaux en bois, et elle fixait l’eau assombrie par la nuit. Il était encore un peu trop tôt dans la saison pour que les grenouilles se mettent à chanter, et les seuls sons audibles étaient le léger clapotement des vagues contre le bois du ponton et le son doux, bien qu’un peu mélancolique, du vent qui soufflait dans les pins et faisait cogner les cordes contre les mâts en aluminium des bateaux.

Le peu de clair de lune présent était rehaussé par l’argenté de ses cheveux. Elle se tourna légèrement lorsqu’elle m’entendit arriver et elle me fit un petit sourire triste, qui la fit soudain paraître plus âgée que son âge avoué. Mon cœur se serra à cette vue. Ça me faisait du mal de la voir aussi frêle, cette femme forte que j’aimais tant.

« C’est Ice qui t’envoie ? »

Je souris et m’avançai sur le ponton, puis je m’assis près d’elle les jambes croisées. « Nan. Elle m’a juste indiqué un endroit où commencer à chercher. Je suis venue ici toute seule. » Je posai la main sur son bras. « Est-ce que l’air frais fait du bien ? »

« Pas autant qu’on pourrait le penser. »

« Je suis désolée, Corinne. »

« Tu n’as pas à être désolée, Angel. Je ne perds habituellement pas mon sang-froid comme ça, et tu le sais bien. » Elle tourna la tête pour regarder à nouveau vers l’eau. « J’ai été incarcérée si longtemps que je pense que j’ai oublié ce que c’était de lutter pour la justice à l’extérieur. » Sa voix était douce avec une pointe de tristesse. « En prison, faire justice était simple. On s’arrangeait avec les autres. Et si cet arrangement vous emmenait au trou, et bien, c’était la juste acceptation des choses. Ici », elle tendit le bras, comme pour englober toutes choses, « les choses ne sont pas si simples. Des réunions de comités. La démocratie. Des sessions stratégiques. » Elle rit. « Parfois je me demande si je n’étais pas plus heureuse au Bog. »

Elle dut ressentir ma réaction à ces paroles parce qu’elle se tourna vers moi et me prit le visage entre ses mains. « Je ne le pensais pas comme ça en avait l’air, Angel. Je t’aime. J’aime Ice. Et j’aime la vie que vous me permettez de partager avec vous deux. » Elle sourit. « Ne sois pas contrariée par les radotages insensés d’une vieille femme. Nous ne sommes pas connus pour être sensés dans nos meilleurs moments. »

Je lui rendis son doux sourire et caressai le dos de ses mains. « Je t’aime, Corinne. Nous t’aimons toutes les deux. Tu as apporté tellement de choses dans nos vies et je ne sais pas ce qu’aucune d’entre nous aurait fait sans toi. Alors s’il te plait, ne te dénigre pas et ne te traite pas de vieille folle. Pour moi tu seras toujours l’une des femmes les plus merveilleuses que j’ai jamais connue. Mauvais caractère compris. »

Elle se pencha en avant et m’embrassa sur les lèvres, puis elle se recula en souriant. « Si Ice n’avait pas déjà ton cœur, Angel… »

Je ne la laissai pas s’en tirer comme ça et je l’attirai dans une étreinte forte et embrassai sa joue toujours douce. Puis je la relâchai et me levai. « Tu reviens à la maison ? »

« Dans un instant. La nuit est belle. Je pense que je vais regarder l’eau et réfléchir un peu. »

« Très bien. Bonne nuit, Corinne. »

« Bonne nuit, mon doux Ange. Dors bien. »

« Toi aussi. »

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Sur le chemin du retour, en arrivant au chalet, j’entendis des bribes douces et apaisantes de la musique qui s’échappait des haut-parleurs qu’Ice avaient installés dehors. Ce qui était franchement en contradiction avec les bruits de la chair frappant la toile et de la chaine qui couinait de colère face aux mauvais traitements qu’on lui faisait subir.

Je tournai le coin et pus voir Ice en train de se débarrasser des frustrations de la journée sur le sac de boxe qui pendait du toit. Elle portait un short gris collé à son corps comme une seconde peau de serpent et un sweatshirt assorti coupé court au ventre et aux épaules, qui exposait merveilleusement son corps sculpté à mon regard appréciateur.

Ses mouvements étaient courts, précis, contrôlés, avec pourtant un air de ballet sauvage et libre, quelque chose comme l’avancée à pas feutrés d’un grand fauve vers un repas potentiel.

Un double-kick rapide, le premier bas, puis presque impossiblement haut, immédiatement suivi par un coup de poing, puis un coup de coude au milieu du sac en toile, le faisant rebondir brutalement sur sa chaine.

Un coup de pied circulaire, une série de coups de poing trop rapides et trop nombreux pour les compter, et un coup de pied final retentissant qui faillit faire s’envoler le chalet, et elle devint parfaitement immobile, le corps couvert d’une fine couche de sueur, mais absolument pas essoufflée.

Elle ouvrit les yeux, me vit et sourit, puis elle tendit la main et attrappa une serviette posée sur le sol hors de ma vue, et elle s’essuya le visage et la nuque. « Corinne va bien ? »

« Oui », répondis-je en me rappochant, sentant de l’énergie retenue toujours en elle. « Elle est encore un peu fâchée et peut-être un peu désorientée, mais elle s’est beaucoup calmée. Ça va aller. »

« C’est bien. » Elle reposa la serviette et se mit sur le sol, le dos contre la maison, ferma les yeux à nouveau et pencha la tête, laissant la brise légère sécher la sueur sur son corps.

Je m’assis près d’elle, tout près, nos épaules s’effleuraient et je savourai la calme soirée printanière.

« Ice ? »

« Mm ? »

« Je peux te poser une question ? »

« Bien sûr. »

« Tu es heureuse ? »

Elle ouvrit ses yeux bleus et tourna la tête vers moi, la surprise visiblement peinte sur ses traits. « Qu’est-ce qui te fait penser ça ? »

« Je ne sais pas, vraiment. Je voulais te demander ça depuis un moment déjà, mais les choses nous tombent dessus et ça a été repoussé. Mais je veux savoir. Tu l’es ou pas ? » Je déglutis. « Heureuse, je veux dire ? »

Elle se détourna à nouveau, reposa la tête contre la paroi et elle garda le silence un bon moment avant de parler à nouveau. « Pendant très longtemps, Angel, je t’aurais dit que je ne savais même pas ce que signifiait ce mot. »

« Pas même quand tu étais jeune ? Avec tes parents ? »

« Quand j’étais jeune, si, je me souviens avoir été heureuse. Mais ces souvenirs se sont effacés, presque comme si ce bonheur appartenait à quelqu’un d’autre et que je me contentais d’entendre son histoire. Et puis, après les meurtres et mon incarcération, je ne ressentais plus rien du tout. »

« Et après la prison ? Quand tu as retrouvé une famille ? »

« Les Briacci étaient très bons pour moi. Ils m’ont traitée comme un membre de leur famille, c’est vrai. Mais à ce moment-là, compte tenu de ce qui s’était passé auparavant, toute pensée de bonheur m’avait plutôt quittée. Oh, je pouvais toujours ressentir des choses. De la satisfaction, surtout. De la fierté pour mon travail et mes capacités. De la colère. De la rage. »

« Et avec tes amantes ? » Je ne pus m’empêcher de sourire, bien que je sache qu’elle ne pouvait pas me voir. « Tu as dit que tu en avais eu quelques-unes. »

Elle rit doucement. « Oh, j’en ai eu plus que quelques-unes, Angel. Mais je n’étais pas avec elles pour le bonheur. Pour le côté physique, oui. Pas pour le bonheur. »

« Pas même avec Donita ? »

« Non. Bien qu’elle ait duré plus longtemps que les autres. Nous étions trop différentes, et la vie que je menais avec elle était fondée sur un mensonge. Elle n’a jamais su, jusqu’à la fin, quel était mon gagne-pain. Et quand elle l’a découvert, elle en a été très blessée. »

« Mais elle tenait encore assez à toi pour te défendre au tribunal. »

Ice hocha lentement la tête, les yeux toujours fermés. « Oui. Et je tenais assez à elle pour ne pas la laisser faire. »

Ce qui signifiait qu’Ice tenait en effet à elle énormément. Mon estime pour la belle avocate, déjà incroyablement élevée, remonta encore de quelques crans.

« Et après ? » Demandai-je, surprise de ma toute petite voix.

Elle sourit alors, un sourire un peu à contrecoeur qui batailla rudement pour prendre sa place sur ses lèvres. « Je t’ai rencontrée », dit-elle simplement. « Et tout a changé. »

« Et ça a changé comment ? » Demandai-je, honnêtement curieuse. Nous n’avions jamais vraiment parlé de ça. Je savais que les sentiments d’Ice, son amour pour moi, étaient très profonds. Mais à quel point, je n’en avais vraiment aucune idée. Du moins, pas de confirmation. Ou de démenti.

« C’est difficile d’user de mots pour ça », répondit-elle après un moment. Elle avait toujours les yeux clos, le visage en partie détourné, et elle était encore plus difficile à déchiffrer que d’habitude. « C’était comme si, en te regardant, j’avais reçu une fenêtre par laquelle je pouvais voir quelque chose dont je ne pensais plus avoir besoin. La bonté. L’innocence. Une sorte de force qui vient du fait de donner, pas celui de prendre. Je me suis sentie attirée par ça même si, au plus profond de moi-même, je ne voulais pas l’être. Vaincre cette partie de moi, celle qui voulait garder les choses en l’état, fut l’une des choses les plus difficiles que j’ai jamais faite. » Elle soupira. « Je lutte encore contre ça. Chaque jour. Mais je le maîtrise. »

Elle ouvrit les yeux et se tourna pour me faire face à nouveau, son regard pénétrant, intense, fouillant la personne que j’étais et réclamant l’âme en dessous. « Maintenant que j’ai trouvé ces sentiments, que je t’ai trouvée, je sais que je ne veux plus jamais être sans. Je veux vieillir avec toi, Angel. Je veux te sentir dans mes bras, sentir ton goût sur mes lèvres, et emporter ces sentiments avec moi quand je mourrai. Et si c’est ça le bonheur, Angel, alors oui. Je suis heureuse. Je suis très, très heureuse. »

Et je me retrouvai enveloppée dans une étreinte qui sentait la sueur et les épices exotiques, et je me laissai aller dans un de ces moments parfaits où toutes les bonnes choses arrivent.

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Plusieurs semaines passèrent sans beaucoup d’action sur tous les fronts. L’ouverture de la saison touristique s’en vint et s’en fut avec la fanfare et la (quasi) bonne volonté habituelles. Avec tant d’étrangers qui entraient dans la ville et la quittaient, il était difficile de suivre la trace de Millicent et de ses sbires, mais il sembla que, pour le moment du moins, notre téléphone arabe fonctionnait plutôt bien.

Un jour, à la mi-saison environ, Ice revint à la maison pour le déjeuner, ce qui, d’une certaine façon, était inhabituel chez elle. Normalement, elle sautait le déjeuner, trop occupée à aider Pop pour avaler plus qu’une boisson rapide à la station-service. Je la sermonnai là-dessus une fois ou dix, mais elle répondait toujours de la même façon, avec un froncement de sourcils pour rire et un geste pour m’envoyer promener, et je finis par accepter le fait que, sur ce sujet, je ne la changerais jamais.

Pas que ça me posait un problème. De toutes les choses sur lesquelles on pouvait avoir une divergence d’opinion, étant données nos différences, le déjeuner était une chose plutôt insignifiante dans le grand dessein de la vie.

Mais ça ne m’empêcha pas de lui coller dans les mains l’énorme sandwich que je m’étais préparé lorsqu’elle passa la porte, en même temps qu’un baiser pour conclure le marché. Elle accepta les deux avec grâce, mais elle coupa quand même le sandwich en deux et m’en redonna la moitié avec un autre baiser.

Le baiser, bien entendu, m’empêcha de râler.

Il m’empêcha aussi de penser pendant quelques secondes mais ce n’est pas le moment pour ça.

« Alors », commençai-je une fois que je fus entièrement capable d’émettre un mot, « à quoi dois-je l’honneur de cette visite inattendue, bien que merveilleuse ? »

Avant de répondre, elle finit son repas, s’essuya la bouche avec la serviette que je lui avais apportée, et jeta le morceau de papier dans la corbeille près de la porte. « La belle-sœur de Pop est morte. »

« Oh, mon Dieu, je suis désolée de l’apprendre. Est-ce qu’il va bien ? »

« Oui, ça peut aller. C’est elle qui est tombée malade quand ces crapules sont venues le tabasser. Elle allait mieux, mais sa mort n’était pas vraiment inattendue. Du moins, pas pour lui. » Elle se tourna pour me faire face complètement. « Il m’a demandé de l’accompagner aux obsèques. »

Je fus un peu alarmée. « Est-ce qu’il y a une raison pour ça ? »

Elle sentit ma peur et mit sa main chaude sur mon bras. « Non, rien de tel. C’est juste qu’il a des problèmes avec son bras depuis qu’il a été cassé, et il ne se sent pas à l’aise de conduire six ou huit heures d’affilée. »

Je lâchai un soupir de soulagement. « Je suis contente que ce ne soit pas pour autre chose. »

« Nan. C’est juste ça. »

« Combien de temps vas-tu être partie ? »

Ice haussa les épaules. « Quatre jours. Peut-être une semaine, au plus. Si je décide d’y aller. »

Je sentis mes sourcils remonter. « Si tu décides d’y aller ? Et pourquoi tu n’irais pas ? »

« Une fois que la nouvelle que Pop va être parti pour un moment va circuler, je ne jurerais pas que Millicent ne fasse quelque chose de stupide. »

« De plus stupide tu veux dire, non ? »

Elle se mit à rire. « Ouais. Alors je ne sais pas s’il est prudent que je parte aussi. Je suis sûre qu’on peut trouver quelqu’un d’autre que ça ne dérangera pas de conduire. »

Je la regardai. « Ice, Pop t’a demandé de faire ça pour une bonne raison. Il t’aime bien et il a confiance en toi. Tu le sais bien. La ville peut s’occuper d’elle pendant un moment. Et en plus », je ne pus m’empêcher de sourire, « je pense pouvoir faire une bonne doublure d’Ice semi-dangereuse. » Je fis alors bouger mes muscles à la façon d’un bodybuilder gonflé aux stéroïdes. « Forte comme un taureau. »

Et je levai les yeux pour voir un mètre quatre-vingt-cinq de désir incarné me regarder, ses yeux sombres et plissés, ses narines juste un peu écartées.

Tout ce qui se trouvait sous ma peau se resserra simultanément et se changea en eau. Vous connaissez peut-être ce sentiment si quelqu’un vous a déjà regardé comme s’il était le désert et que vous étiez la pluie. « Ice ? »

Elle sourit, un sourire lent et sombre. Sa voix fit écho à son sourire, profonde, sexy, embrumée. « Si je ne devais pas retourner là-bas dire à Pop qu’on y va, je te prendrais directement là sur la table, Angel. »

« Oh… Seigneur. » Je tentai de déglutir mais ma bouche était remplie de cendres. « T-tu penses que tu pourrais lui dire au téléphone ? »

« Et nous éviter l’anticipation de l’attente ? » Son sourire s’élargit. « Oh, non. Je ne pense pas, Angel. »

« Je… n’ai pas besoin de te rappeler que nous avons attendu plus de six mois, n’est-ce pas ? »

Ce fichu sourcil à nouveau, posé et prêt à tirer. « Sur l’insistance de qui ? »

Je baissai les yeux. « La mienne », murmurai-je.

« Exactement. » Elle se rapprocha, et traça légèrement ma mâchoire de son long doigt. « Au revoir, Angel. »

Après un long moment, je sortis de ma paralysie soudaine. « Ice ! Attends ! Tu ne peux pas… »

Le bruit de la porte me dit exactement à quel point elle pouvait.

Ça allait être une longue, très longue journée.

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A suivre – Chapitre 7 - 1ère partie

 

NdlT : pour ceux et celles qui s’inquièteraient de la « disparition » de Ruby, la logeuse des premiers jours de nos deux héroïnes, soyez rassurés, elle revient bientôt. Sans explication pour sa longue absence mais bon… J