REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

 

 

Avertissement de la traductrice : Ce chapitre contient une scène explicite de sexe entre deux personnes du même sexe. A vous de voir si vous lisez, moi j’ai traduit J

 

Chapitre 7

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J’étais agenouillée sur le lit cette nuit-là, le corps à demi pressé contre la tête de lit tandis que je regardais par la fenêtre, la lune pleine et massive qui traçait une rayure brillante sur le lac. Au loin, je pouvais voir les petites lumières en mouvement des bateaux de pêche qui sillonnaient les légères ondulations de l’eau.

Le bois de la tête de lit était lisse et chaud sous la combinaison blanche simple que j’avais décidé de porter. Elle n’était pas particulièrement indécente, ni même osée, mais quand je l’avais vue en faisant mes courses un jour, j’avais su que c’était quelque chose que je voulais, même si je savais qu’elle ne durerait pas longtemps, étant donnée la raison pour laquelle je voulais la porter.

Corinne était rentrée une heure environ après le départ d’Ice. Quelque chose devait subsister dans l’air parce qu’elle m’avait jeté un coup d’œil, souri d’un air malicieux, avait disparu dans sa chambre et réapparu, un sac de voyage serré dans sa main. « Je vois qu’il y a une petite fête privée dans l’air pour ce soir », avait-elle dit. « Je pense que je vais passer la nuit avec Pop. C’est dommage mais je pense qu’on ne s’amusera pas autant que vous. »

Et sur ces mots elle disparut en me laissant à nouveau seule avec mes pensées. Et mes hormones.

Je souris un peu en entendant la camionnette se garer et Ice entrer dans

la maison. Je

fermai un instant les yeux et imaginai les mouvements dans le chalet, le premier arrêt à la table de la salle à manger pour poser ses clés et son portefeuille, puis la traversée du séjour à grands pas assurés et tranquilles avant le tournant vers la salle de bains. J’écoutai la porte se refermer doucement derrière elle et la douche qui démarrait. Elle n’était pas du genre à prendre des douches longtemps, l’eau s’arrêta presque immédiatement et je l’imaginai en train de sécher son corps ruisselant et de brosser ses longs cheveux mouillés et brillants.

Puis il y eut un long silence, pendant lequel mon corps réagit aux images que mon esprit persistait à lui envoyer.

Pour m’éviter de devenir complètement folle du désir qui montait, j’ouvris à nouveau les yeux et me concentrai sur la vue spectaculaire qui se présentait de l’autre côté de la grande fenêtre, me perdant dans le léger mouvement de l’eau et la façon dont la lune étincelait sur elle.

Si perdue, en fait, que je ne l’entendis même pas monter. Ni ne l’entendis, ou la sentis, entrer dans le lit.

Mais quand ses mains brûlantes se posèrent sur mes épaules et que ses lèvres vinrent contre la peau sensible de ma nuque, je revins si vite à moi que je faillis m’évanouir au choc.

Mon corps réagit cependant instantanément à son contact, et un gémissement émana du fond de moi.

« Tu es très belle ce soir, Angel », dit-elle de la même voix profonde et enrouée que plus tôt dans

la soirée. Ses

paumes firent lentement glisser les bretelles délicates de mes épaules. « Douce. Innocente. Pure. »

Chaque mot était ponctué d’un baiser doux et langoureux sur la peau qu’elle avait dénudée, et je sentis sa langue chaude et humide tandis qu’elle traçait un chemin d’une épaule à l’autre.

Je ne pus m’empêcher de frissonner et ma respiration s’accéléra tandis que je mordais avec force ma lèvre inférieure pour m’empêcher de crier.

« Une vierge, qui attend qu’on la prenne. »

Elle passa les mains sur mes bras, sur mon ventre, puis sur les côtés de mon corps et elle prit mes seins. Mon corps s’arqua avec force dans ses paumes, mes tétons durcis à tel point qu’ils en faisaient mal.

Elle me caressa rapidement tandis que sa langue magique oeuvrait sur les muscles de ma nuque. Puis ses longs doigts s’accrochèrent en haut de ma combinaison et elle tira le tissu encombrant vers le bas, m’exposant à la nuit de ce milieu de l’été qu’on voyait par la fenêtre.

Elle revint rapidement à la charge, le bout de ses doigts traçant des cercles excitants autour de mes tétons, avant de soulever mes seins comme dans un hommage, laissant la lumière de la lune les baigner de sa brillance.

« Tu sais combien j’aime te faire l’amour, ma douce Angel ? »

Elle effleura mes seins de ses pouces puissants, les faisant se tendre encore plus.

« Tu sais combien j’aime sentir ton corps réagir à mes touchers ? »

Elle abandonna mes seins pour le moment et tira ma combinaison doucement vers le bas, embrassant mon dos, passant sa langue dans des tracés compliqués et fantaisistes.

« De te sentir bouger contre moi ? » dit-elle dans un souffle sur la peau de mon dos.

Je fis tout mon possible pour m’empêcher de serrer les cuisses pour tenter d’assouvir, même momentanément, l’incendie qu’elle faisait monter en moi.

Son rire profond revint tandis que mon corps trahissait mes pensées. Ses mains quittèrent la soie de ma combinaison et glissèrent en haut de mes cuisses, brûlant avec cette intensité qui la caractérisait tant. Ses doigts effleurèrent l’intérieur de mes cuisses puis touchèrent à peine la peau qui s’offrit à elle, comme si elle faisait de son mieux pour l’attirer.

« De te goûter sur mes lèvres ? »

Vers le haut, vers le bas, vers le haut vers le bas, jusqu’à ce que mon corps se tortille sous ses caresses comme un serpent aux ordres de son maître et mes jambes s’écartèrent toutes seules, comme elle l’avait certainement souhaité.

« De t’entendre crier mon nom au milieu de la nuit ? »

Elle tendit la main entre mes jambes et me prit, m’attirant en arrière contre son corps dur et brûlant, ses seins doux et pleins se fondant dans les creux de mon dos tandis que nos corps se mêlaient. Ses cuisses musclées étaient posées sous les miennes, ses mollets effleuraient les miens tandis qu’elles nous plaçaient l’une sur l’autre.

« Balance-toi contre moi, Angel. »

Incapable de désobéir même si je l’avais voulu, je bougeais mes hanches d’avant en arrière contre la peau légèrement calleuse de sa paume, mes mouvements devenant plus réguliers tandis que sa main baignait dans l’humidité que mon corps produisait si abondamment.

Je pouvais sentir ses cuisses bouger et se relâcher sous moi, amenant son corps en mouvement et m’aidant dans mes poussées contre sa main. Et quand ses doigts, longs et sûrs, glissèrent en moi, ma tête tomba en arrière contre son épaule large tandis que je criais de plaisir dans la nuit.

« Oui, Angel », ronronna-t-elle, ses lèvres mordillant mon oreille. « Gémis pour moi. Je veux t’entendre. »

Ses doigts dansaient en moi, profondément, caressant doucement, changeant de tempo, de rythme, m’entraînant plus haut, et encore plus haut tandis que je la pressais de mes supplications incohérentes et essoufflées, de ne pas s’arrêter, de ne jamais s’arrêter, s’il te plait Seigneur, ne t’arrête jamais, jamais.

« C’est bien. Parle-moi, douce Angel. Chante pour moi. »

Puis sa main libre vint exciter et toucher mes seins en mouvement, tirant sur mes tétons en même temps que son rythme lancinant et séducteur, et je me sentis exploser dans un énorme cri qui fit écho dans mes oreilles tandis que la vague déferlante me prit par derrière et m’entraîna avec elle. Je roulai de plus en plus profondément jusqu’à en être perdue et flottant dans des abysses, non pas remplis d’obscurité, mais de points brillants et éclatants, qui me ramenaient tous en sécurité à la maison et dans le nid doux et aimant de ses bras.

Et tout aurait pu s’arrêter là, et j’aurais été satisfaite.

Mais ce ne fut pas le cas.

Toujours en moi, elle nous souleva ensemble jusqu’à ce que je sois à quatre pattes et elle toujours pressée contre moi. Le bas de son corps se recula un moment, puis revint contre ma peau, chaud et humide, et commença à se frotter lentement contre ma hanche tandis que ses seins bougeaient contre mon dos.

Elle se mit à respirer par longs grognements avec chaque poussée et ses cheveux tombèrent, longs et mouillés, et vinrent chatouiller mes joues et mes oreilles.

Elle commença à augmenter le tempo, grognant au fond de sa poitrine, son corps remuant contre le mien en poussées puissantes et vigoureuses, m’obligeant à serrer les draps pour résister à sa force tendue et primale.

Des grosses gouttes de sueur coulèrent sur mon corps. Puis ses doigts au repos recommencèrent à bouger en moi, me remplissant, m’étirant pour m’ouvrir à elle. Mes bras qui tremblaient violemment m’abandonnèrent et j’atterris sur mes coudes. Ma tête tomba tandis que j’usais de toute ma force pour résister à ses poussées puissantes.

Son corps bougeait contre moi, sans répit, sans pardon, me piégeant sous son poids dur et puissant, ne me laissant que la place de bouger frénétiquement les hanches tandis que je me sentais encore une fois au summum de mon excitation.

Elle s’arrêta juste un instant, un bref instant, ses lèvres tout près de mon oreille. « Je t’aime tant, Angel », dit-elle dans un souffle.

Et puis elle jouit contre moi, une chose sauvage et indomptée, hurlant tandis que ses doigts se raidissaient dans un spasme en moi, m’apportant une jouissance intense. Des lumières brillantes flashèrent en cercles puis s’éteignirent quand son corps s’affaissa contre le mien, me pressant contre le matelas. Sa poitrine fut soulevée de profonds halètements et ses doigts se relâchèrent et sortirent de mon corps.

Quand elle eut un mouvement pour se reculer, je le suivis, la guidant doucement sur son dos, mes jambes entre ses cuisses largement écartées. Je pouvais sentir sa chaleur humide s’étaler sur ma peau, et quand ses hanches se dressèrent une fois dans une réaction inconsciente, je sus que nous étions loin d’en avoir fini.

Je me relevai et l’embrassai profondément avec toute la tendresse que je pouvais lui donner. Quand elle tenta de reprendre le contrôle, je le lui refusai, m’éloignai et mordillai doucement ses lèvres jusqu’à ce qu’elle comprenne et se rende volontiers, les yeux toujours assombris et dangereux même dans leur soumission apparente.

Je l’embrassai à nouveau, explorant chaque centimètre brûlant de sa bouche avant de descendre rapidement, nos deux corps m’envoyant des signaux auxquels je ne pouvais qu’obéir. Ma langue sortit pour goûter la douceur salée de sa peau musclée. Ses seins étaient avides de mon toucher et je leur rendis hommage chacun à son tour jusqu’à ce que mon propre corps me pousse, par son désir, à descendre encore, sur le muscle ondulant, l’os puissant et cambré, et la peau douce et odorante jusqu’à ce que j’atteigne ma destination et que je la prenne dans ma bouche et goûte son essence tandis qu’elle explosait sous ma langue enthousiaste.

Il ne fallut pas longtemps. Elle était bien trop prête, et moi aussi. Submergée par le désir de la remplir comme elle m’avait remplie, j’entrai en elle, la sentant serrer mes doigts en bienvenue. Une poussée, deux, trois tandis que ma bouche continuait son œuvre au-dessus, et elle se raidit sous moi, ses longs doigts dans mes cheveux, me serrant contre elle tandis qu’elle chevauchait les vagues de son plaisir.

Et quand elle se détendit et se relâcha complètement sur le lit, je l’embrassai tendrement et posai ma tête contre sa hanche, en poussant toujours doucement dans sa chaleur accueillante.

Sa respiration devint plus régulière. Ses doigts relâchèrent leur prise dans mes cheveux tandis qu’un sommeil bienvenu la prenait et l’emportait. Je posai un dernier baiser sur sa peau chaude, reposai ma tête sur son ventre et quand le sommeil m’appela également, je cédai volontiers, un sourire sur le visage et mes doigts toujours serrés dans un chaud gant de velours.

*******

On en était à quatre jours, sept heures, six minutes et trente-deux, disons trente-trois secondes. Un peu obsédée par Mère l’Horloge, vous direz-vous ? Et bien, et vous, vous ne le seriez pas ?

Fidèle à sa parole, Ice m’appelait tous les jours, habituellement le soir juste avant que j’aille me coucher. Les funérailles s’étaient passées aussi bien, je présume, que des funérailles étaient censées se passer, ce qui veut dire pas bien du tout, mais au moins tout le monde s’en sortit à peu près indemne, à part le cadavre, dont je suis sûre qu’il n’avait aucune opinion sur le sujet de quelque manière que ce soit.

La bonne nouvelle c’était que Pop vivait ça plutôt bien. La mauvaise nouvelle, c’était que la lecture du testament serait probablement retardée au moins d’une journée, ce qui rendait le retour d’Ice encore plus tardif. Elle n’avait pas de réponse bien précise à me donner lors de notre dernière conversation parce que le notaire était plutôt obtus, mais elle me dit de ne pas l’attendre avant la fin de la semaine, au moins.

Ce qui faisait encore deux jours à attendre.

De son côté, Corinne faisait de son mieux pour être une compagne engageante, allant même jusqu’à proposer ses services pour ce qu’elle appelait le job ‘d’assistante- chauffeuse de lit’. Bien entendu, je repoussai cette suggestion particulière en toute hâte, mais dans tous les autres cas, elle était merveilleuse et me tenait occupée, m’aidant à supporter mon éloignement d’avec Ice au moins en partie.

Et j’étais là, assise dans le séjour, dans ma meilleure interprétation d’une femme qui lisait vraiment le journal ouvert sur ses genoux, et qui ne s’intéressait pas le moins du monde à l’horloge dont les aiguilles avaient soudain développé une tendance inexplicable à tourner à l’envers, quand elles voulaient bien tourner.

Je me rendis compte que mes meilleurs jours d’imitatrice étaient loin derrière moi et j’abandonnai l’effort inutile pour penser à ce vieux et sage dicton qui disait que les casseroles qu’on fixait du regard ne mijotaient jamais, et je décidai de conjurer le sort en faisant quelque chose, comme quand on allume une cigarette dans un restaurant ce qui fait apparaître une serveuse comme par magie, une chose qui me garantirait au moins un coup de fil, si rien d’autre.

« Je vais prendre un bain », annonçai-je à une Corinne au sourire narquois tout en posant le journal de côté pour me lever en m’étirant.

Et pas juste un bain ordinaire. Oh non. Le dieu en charge du telephonus interruptus ne serait pas séduit par un simple bain du genre ‘juste un saut rapide pour me laver’.

Si on voulait s’assurer de son attention spéciale, il fallait faire l’effort de préparer un bain très spécial. Avec des chandelles. Et des sels de bains. Et des savons parfumés qui se lissaient en fondant.

Et bien sûr, des bulles.

Beaucoup de bulles.

De cette façon, quand on se retrouvait debout, nue et ruisselante sur le parquet en bois fraîchement ciré, tentant de convaincre le gentil monsieur au téléphone que, honnêtement et franchement, on n’avait pas besoin de pince à poils de nez avec quinze vitesses différentes et des rayures, ce dieu pouvait rire à vos dépens tandis que votre eau refroidissait lentement et que votre bain de champagne finissait par devenir un verre de jus de raisin sans saveur.

On dirait que j’ai fait pas mal de recherche sur le sujet, non ?

Et bien, après cinq ans de privation de bain forcée, disons que je suis devenue un peu une spécialiste du sujet et on en reste là.

Et j’étais partie, tout l’attirail en main, pour préparer la scène avec l’espoir qu’Ice serait submergée par le besoin soudain et intense d’entendre ma voix à cet instant même.

Mon bain coulé, je me glissai dans l’eau fumante et odorante, jusqu’au menton avec mes genoux luisants et mouillés qui dépassaient.

Ahhh. Le bonheur absolu.

Je sentis mes yeux se fermer mais je résistai au désir de faire quelque chose qu’on pourrait faire dans un bain voluptueux quand son amante est au loin, avec l’idée qu’il n’y aurait pas de réponse aisée à la question ‘alors, Angel, qu’est-ce que tu as fait de ta journée ?’ si je cédais à la tentation.

En plus si mon offrande était acceptée, Ice appellerait probablement juste avant que j’arrive au meilleur moment et je serais encore plus frustrée qu’avant.

Alors je laissai plutôt l’eau chaude œuvrer magiquement sur mes muscles raidis et mon esprit vagabonder où il le souhaitait. La salle de bains était bien isolée, mais je ne craignais pas de rater un appel téléphonique malgré tout. Corinne viendrait frapper à la porte si c’était le cas.

Les minutes passèrent, cadencées par le lent goutte-à-goutte du robinet.

Les bulles éclatèrent et l’eau se tiédit, et je finis par comprendre que mon offrande n’avait pas été assez bonne.

Je refusai de me laisser aller à la déception et sortis de la baignoire, me séchai puis enfilai les vêtements propres que j’avais apportés. Après un dernier regard critique sur ma personne dans le miroir au-dessus du lavabo, je me détournai et ouvris la porte, immédiatement assaillie par l’air frais de la cabane qui effleurait ma peau rougie de chaleur.

Je sortis de la minuscule alcôve qui cachait la chambre d’amis et la salle de bains, et j’entrai dans la cabane elle-même, et je me figeai, les yeux exorbités tandis que mon cœur sautait quelques battements, puis se rattrapait au triple.

Un groupe d’hommes, six selon moi, remplissait le séjour de leur présence aux costumes sombres. Ils avaient tous l’air pareil, grands, larges, bien rasés, avec des coupes de cheveux règlementaires, des cravates unies et des chaussures cirées.

Ma première pensée fut pour le FBI. Mais quand mon regard tomba sur la silhouette figée de Corinne, cette pensée s’envola immédiatement. A moins que je ne me trompe terriblement, les agents du FBI ne pressaient pas le bout du canon de leurs pistolet semi-automatique sur les tempes de femmes âgées et désarmées.

Les autres hommes semblaient non armés, mais je repérai le renflement révélateur sous la veste du costume du plus proche et je sus que cela pouvait changer en un instant. Mes mains vides se levèrent dans un geste inconscient et pourtant familier, tandis que mon esprit tentait désespérément de se libérer du brouillard dans lequel il était piégé.

« Que… qu’est-ce qui se passe ? » M’entendis-je demander comme de loin.

« Où est Morgan ? » Me demanda l’homme le plus proche de moi, d’une voix presque chaleureuse.

« Qui êtes-vous ? »

Il sourit. Pas d’une façon particulièrement froide ou cruelle, mais pas exactement chaleureuse non plus. « Répondez à ma question, s’il vous plait. Où est Morgan Steele ? »

« Elle est… »

Le mensonge quelconque que j’avais pu imaginer s’évanouit rapidement dans mon cerveau lorsque j’entendis Corinne hoqueter quand l’homme qui la maintenait resserra son bras sur sa gorge et pressa un peu plus son arme sur sa tempe. Un encouragement, je suppose, pour me faire cracher le morceau.

Je regardai à nouveau mon interlocuteur. « S’il vous plait. Ça n’est qu’une vieille femme. S’il vous plait, dites-lui de baisser son arme. Je vous dirai tout ce que vous voulez savoir si vous le faites. »

Après un moment, il hocha la tête et se tourna vers l’homme qui tenait Corinne en otage. « Baisse ton arme, Frank. »

« Mais… »

« Tout de suite. »

Avec ce qu’il fallait de grommellements, Frank fit ce qu’on lui demandait, et glissa à nouveau l’arme dans le holster sous son épaule.

L’homme se retourna vers moi, avec un sourire. « Dites-moi où est Morgan Steele. » Son visage se durcit. « Tout de suite. »

Tandis que j’essayai désespérément d’imaginer un mensonge convaincant, ma vision périphérique saisit le mouvement lent de Corinne vers le support où nous gardions les outils pour la cheminée. Mon cœur plongea quand je vis sa main s’enrouler autour de la poignée du tisonnier en acier, le libérer du support et le lancer rudement sur le visage de son ex-ravisseur.

Le sang gicla de la blessure qu’elle venait de lui faire et Frank s’écroula en hurlant, la main serrée par réflexe sur sa blessure béante.

Elle découvrit ses dents dans un sourire féroce et leva le tisonnier comme une épée, défiant les autres de l’attaquer d’un geste de son autre main.

Oh, Corinne. Non.

Je notai que l’attention de mon interlocuteur était détournée et serrai le poing pour le frapper au ventre.

Ce fut comme de frapper un mur de briques. La douleur fulgurante remonta dans mon bras, mais je ne pouvais me permettre d’y prêter attention tandis qu’il se retournait vers moi, toute trace de gentillesse disparue de son visage.

Habituée à me battre, je repoussai son bras avant qu’il ne puisse atteindre son arme, puis je réussis à lui faire un balayage des jambes qui lui fit perdre l’équilibre.

Je parie que tu ne t’attendais pas à ça ! Le raillai-je mentalement, tout en me mettant en équilibre sur le bout de mes pieds, attendant sa réaction, l’adrénaline jaillissant dans tout mon corps.

Deux hommes attaquèrent Corinne et deux vinrent vers moi. Corinne se défendit plutôt bien, réussissant à porter des coups dévastateurs avec le bout pointu de son tisonnier, faisant jaillir le sang et s’affaler ses adversaires tout droit. Son rire semblait presque dément à mes oreilles en feu, mais je n’avais pas beaucoup de temps pour y penser aussi occupée que je l’étais avec mes propres adversaires, qui fondaient sur moi à coups de poings et de pieds.

J’utilisai à mon avantage mon ‘centre de gravité bas’ comme Ice l’avait un jour appelé, me baissant sous la plupart des coups qui venaient dans ma direction. Mon état d’esprit était tel que je ne ressentais même pas vraiment ceux qui m’atteignaient tandis que je tentais de m’approcher, tout en me battant, de Corinne dangereusement sur le point de perdre son arme.

Un coup puissant à la tête m’assourdit temporairement et tandis que je la secouai pour reprendre pied, tout en me défendant, je vis Frank se relever, le visage cramoisi de colère. Il leva son énorme bras, semblable à un tronc d’arbre – je pouvais voir les coutures de sa veste s’étirer presque à s’en déchirer – et avec un seul coup, il désarma Corinne, puis continua avec un coup de poing brutal sur sa joue.

Elle tomba assommée, inconsciente avant même d’atteindre le sol, ses lunettes brisées s’envolant de son nez tandis que le sang jaillissait de son oreille.

Sans même arrêter son mouvement, Frank saisit son arme et la sortit pour viser la tête sans protection de Corinne.

« Non ! » Hurlai-je en m’extirpant de dessous la pile des hommes qui s’étaient jetés sur moi, me criblant de coups de poings et de pieds de toutes leurs forces.

Je fis deux pas et me lançai dans la pièce, pour atterrir dans une position protectrice sur le corps inerte de Corinne, entre elle et le pistolet. «Non ! » Hurlai-je à nouveau en entendant une balle entrer dans le magasin de l’arme.

Les choses semblèrent alors ralentir, comme elles le font souvent quand on est confronté à un danger qui dépasse nos pires cauchemars. Je concentrai ma vision sur le pistolet pointé directement sur moi. Il semblait énorme, me fixant de son œil mort et malveillant.

Je vis son doigt se serrer sur la gâchette et j’envoyai une dernière prière désespérée à Ice, lui demandant de se souvenir de l’amour que j’éprouvais pour elle et de le garder longtemps après que je soies partie. Rêve de moi, murmurai-je mentalement, puis je fermai les yeux pour la suite. Je t’aime, Morgan.

La détonation fulgurante faillit me rendre sourde et j’attendis la douleur qui n’allait pas manquer de suivre.

Alors, c’est ça la mort, songeai-je. Ce n’est pas si méchant. Ça n’a même pas fait mal.

Puis mon audition revint et je me rendis compte que, à moins qu’une personne morte puisse entendre, j’étais toujours bien présente au pays des vivants.

Parce que je pouvais soudain entendre des choses. Des choses rugissantes. Des choses déchirantes. Des choses hurlantes.

J’ouvris les yeux sur un abattoir ; le champ de bataille sanglant d’un tigre relâché de sa cage et qui fondait sur les villageois qui lui avaient causé tant de tourments.

Le tigre arborait un visage de femme et son nom était Ice.

Ses cheveux couleur de jais volaient sur son front, son visage était figé dans un spasme de rage ; elle était faite de poings, de pieds et de furie pure. Les hommes tombaient comme des quilles, hurlant et serrant des parties de leur corps soudainement cassées, ou enfoncées, ou juste plus là.

Nos regards se croisèrent brièvement avant qu’elle ne se détourne, enserrant un des hommes toujours debout par le cou, lui faisant une prise. Le craquement sec qui s’ensuivit résonna même par-dessus les hurlements des hommes rossés et en sang, et je sentis mon estomac se serrer.

Je venais, pour la première fois, de voir Ice tuer quelqu’un.

Son visage arborait presque une joie sexuelle tandis qu’elle laissait tomber l’homme au sol, son corps s’affaissant entre ses jambes avant qu’elle ne le repousse du pied.

Et je pense que ce premier mort n’aurait pas été le dernier, si le combat avait duré une seconde de plus.

Mais ce ne fut pas le cas.

Je sentis un bras se serrer autour de mon cou et l’acier froid d’un pistolet prêt à tirer, pressé contre ma tête.

Je levai les yeux et vis un second pistolet, celui-ci dans les mains assurées d’Ice, pointé vers la tête de mon agresseur.

« Laisse-là, Carmine. C’est moi que tu veux. »

« Pose ton arme et je vais le faire, Morgan. »

Ice sourit. « Oh non. Je ne pense pas. » Elle eu un mouvement rapide de sa botte et l’homme qui tentait de l’approcher en douce par derrière, vola sur la moitié de la pièce avant d’atterrir, assommé, contre la lourde table. « Laisse-là partir. »

« Je ne peux pas faire ça. Je ne veux pas lui faire de mal, Morgan, mais je le ferai s’il le faut. Tu le sais. Alors pose ton arme et je ferai ce que tu demandes. »

On se retrouvait dans une impasse. Je m’assurai de ne pas bouger un seul muscle, même pas de ciller. Mon cœur battait dans mes oreilles. Je tentai de saisir le regard d’Ice mais la seule chose qu’elle voyait, c’était l’homme avec son pistolet sur ma tête.

« Lâche ton arme, Morgan. Je sais que tu veux me buter mais est-ce que tu as la garantie que je ne vais pas lui mettre une balle dans la tête avant ? Pense à ça. » Sa voix était très calme, très raisonnée.

Je la vis fléchir et je ne pus m’empêcher de parler. « Ne fais pas ça, Ice. Il me tuera de toutes les façons. Tu le sais. »

« Je ne le ferai pas, Morgan. Tu as ma parole. Et tu sais que j’ai toujours tenu ma parole. »

Son regard s’accrocha au mien. Son visage s’adoucit.

Mon cœur plongea un peu plus. « Ice, s’il te plait. Ne fais pas ça. »

Elle baissa lentement son bras.

« Non ! Il va nous tuer toutes les deux ! Ne fais pas ça ! S’il te plait ! ! »

Son corps suivit le mouvement, et elle posa le pistolet sur le sol à ses pieds.

« Bien. » La voix satisfaite de Carmine s’éleva. « Maintenant tu le pousses plus loin. Lentement. »

« Ice, non ! »

Le regard toujours vissé au mien, elle repoussa le pistolet, puis se remit lentement debout.

Dans ma vision périphérique, je vis un des autres hommes venir rapidement derrière elle et d’un coup brutal de la crosse de son pistolet sur sa nuque, il la fit tomber, inconsciente.

La prise se relâcha en même temps que je m’en arrachais et rampais vers elle, attrapant sa tête ballante entre mes mains. « Ice ? Ice ? Réveille-toi ! Bon sang, réveille-toi ! ! »

Ce fut tout ce que je pus dire avant d’être attrapée et entraînée. Je hurlais et me tordais dans une crise de douleur et de rage démente, mais j’étais impuissante face à la grande force qui me retenait.

« Sortez-là d’ici », ordonna Carmine.

« T’es dingue ou quoi ? » Répliqua un de ses sbires. « Cette garce a tué Tony ! On la finit ici pour de bon, putain ! »

« Non ! C’est de sa faute s’il s’est mis en travers de son chemin. Fiche-le dans le coffre et emmène-là dans la voiture. Bouge ! ! »

« Non ! ! ! Ice ! ! ! »

Tandis que je me débattais, je vis deux hommes se mettre péniblement debout puis se pencher pour attraper les chevilles de ma compagne et commencer à trainer son corps sans résistance sur le sol et ce qui restait de la porte qu’elle avait explosée quand elle s’était ruée dans la pièce. Ses mains couvertes de sang laissaient des traces sinistres sur le parquet poli sur lequel on la trainait.

« Non ! ! ! »

Quand elle fut hors de ma vue, Carmine me fit m’accroupir et tourner pour lui faire face, en me tenant toujours fermement par les épaules. Son visage était étangement rempli de tristesse et de compassion. « Reste ici et occupe-toi de ton amie. Tu ne seras pas blessée si tu fais ce que je te dis. »

Je serrai les dents et repoussai ses bras, puis je donnai un coup de genou féroce dans l’espace entre ses jambes légèrement écartées.

D’un mouvement très rapide, il éluda la plus grande part de mon attaque, puis il me fit tourner à nouveau et tira brutalement mon bras derrière mon dos, m’obligeant à me mettre sur la pointe des pieds pour soulager une partie de la douleur intense dans mon épaule. « Reste ici », répéta-t-il, les lèvres tout près de mon oreille. « J’ai donné ma parole à Morgan, mais si tu essaies d’intervenir je devrai te tuer. »

« Tu crois que ça m’importe ? » Lançai-je en réponse, tout en écartant brusquement ma tête de sa bouche. « Tu penses que ça m’importe de savoir ce qui va m’arriver après que vous l’aurez tuée ? »

« Peut-être pas, mais je pense que ça t’importe de savoir ce qui va arriver à ton amie là. Elle a l’air plutôt mal en point. Tu penses que tu peux la laisser mourir comme ça ? »

« Teste-moi. »

Et soudain, je sus exactement ce qu’Ice ressentait quand son ton de voix prenait la note douce exacte que prenait la mienne à cet instant. Toute la rage m’avait quittée, ne laissant qu’un seul objectif derrière elle.

Je me rendis aussi compte, à cet instant précis, que j’étais parfaitement capable de délibérément prendre une vie humaine, et que je pourrais, en fait, m’en délecter.

« J’aimerais mieux pas », répondit-il. « Tu as un punch plutôt méchant et je ne doute pas que tu puisses me tuer si tu en as l’occasion. Mais tu sais que je ne vais pas laisser ça se produire. Alors, s’il te plait, rends-nous service et reste ici. Morgan est au-delà de ton aide. Accepte ça. Et fais quelque chose pour la personne que tu peux aider. »

« Très bien », dis-je finalement avec le même ton froid et distant que je venais d’utiliser. « Lâche-moi pour que je puisse l’aider. »

« Ne tente rien d’idiot. »

« Je n’en rêve même pas, Carmine. »

Il me poussa brutalement et avant que je puisse m’arrêter, je me cognai au corps toujours inconscient de Corinne et je m’affalai sur elle en tombant au sol. Quand je me repris, je me retrouvai devant le canon de son pistolet. « Sois fûtée. Et pour ce que ça vaut, je suis désolé. »

Corinne gémit alors que je le regardais repartir lentement vers la porte. Lorsqu’il fut parti, je croisai son regard noisette embué. « Angel ? » Murmura-t-elle.

« Tiens bon, Corinne. Je reviens tout de suite. Tiens bon pour moi. »

Je me levai alors et me mis à courir, glissant presque sur les morceaux de bois qui représentaient ce qui restait de notre porte. Je courus dans la cour et fut momentanément aveuglée lorsque le moteur démarra et que les phares m’inondèrent de lumière. Je levai le bras pour me protéger les yeux et courus dans la direction de la voiture, tressaillant quand je reçus un énorme paquet de terre projeté par les pneus de la grande berline qui tournaient à toute vitesse.

Je continuai à charger et réussis à attraper une des poignées de portière que j’ouvris juste au moment où la voiture partait. Je fus soulevée de terre, mon bras tel un tesson de douleur intense, trainée à côté de la voiture pendant quelques mètres avant de devoir lâcher.

Je me remis debout brusquement et fonçai derrière la berline qui s’éloignait ; je ne ressentais pas les pierres et les pommes de pin qui s’enfonçaient dans la chair tendre de mes pieds nus et la déchiquetaient.

Bien trop vite, la voiture disparut de ma vue, me laissant comme dernière image les phares arrière clignotants lorsqu’elle prit un brusque virage à gauche et quitta la route pour entrer dans la forêt. Je ressentis une crampe vive dans le côté et je dus m’arrêter brusquement au risque de m’évanouir.

Ma respiration sortait en sanglots hoquetants tandis que mes jambes me lâchaient et que je tombais au sol, frappant celui-ci de mes poings en hurlant le nom d’Ice.

« Qui est- là ? » La voix qui avait prononcé ces mots était aiguë, tremblotante et remplie de panique, juste au moment où je prenais une inspiration courte pour crier ma douleur.

« Ice ! ! ! »

« Tyler ? Tyler, c’est toi ? »

« Ice ! ! Reviens ! ! ! Ne me laisse pas ! ! »

La voix se rapprocha. « Tyler, c’est moi, Ruby. Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es blessée ? Tu veux que j’appelle la police ? »

Ce mot encore. Ce foutu mot, détestable et méprisable. Une énorme partie de moi hurlait à l’intérieur. « Oui ! Appelle la police ! Tout de suite ! Ils ont pris Ice ! ! »

Mais une toute petite partie, plus rationelle, s’écarta de cette idée comme un poulain craintif rue en voyant un mouvement inattendu. « Non ! » Réussis-je à crier avec une voix qui sortait d’une gorge enrouée par les hurlements. « Pas la police ! »

Je me remis debout et regardai à travers mes yeux glonflés de larmes vers la silhouette de Ruby qui s’approchait rapidement. « Appelle une ambulance ! »

Elle s’arrêta, la tête penchée d’un côté. « Tu es blessée, Tyler ? »

« Appelle une ambulance, Ruby, s’il te plait. Dépêche-toi ! »

« Mais… »

« Vite ! ! »

Avec peu de satisfaction, je l’observai qui me regardait encore un instant, puis elle se retourna et commença à monter rapidement la petite pente qui menait chez elle.

La douleur commençait à se faire sentir, mes pieds me faisaient aussi mal que des dents cariées et mon épaule continuait à envoyer des décharges de douleur électrique à chaque inspiration.

J’eus un dernier et long regard dans la direction où s’était trouvée la voiture et retournai dans la maison où Corinne attendait toujours allongée et blessée.

Je boitai jusque dans la maison et la repérai à l’endroit même où je l’avais laissée, effondrée en un tas informe sur le sol du séjour, une petite mare de sang luisante dans la lumière faible de la pièce. Elle était terriblement pâle et pendant un instant je fus certaine que sa poitrine avait cessé de bouger.

Je courus jusqu’à elle et me mis à genoux, prenant à nouveau sa tête entre mes mains. « Corinne ? Corinne, tu m’entends ? »

Après un long moment, elle cilla et ouvrit des yeux toujours vitreux. « Angel ? »

Je ne pus m’empêcher de m’affaisser de soulagement. « Oh, merci mon Dieu. Je pensais t’avoir perdue aussi. » Les larmes affleuraient mais je ne pouvais me permettre de les laisser couler. Si je me laissais aller à ma douleur presque submergeante, tout serait perdu.

Et ça, ça ne pouvait pas arriver.

Elle me fixait toujours et elle plissa les yeux. « Aussi ? Qui as-tu perdu, Angel ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Où sont tous ces hommes ? »

« Ils sont partis. Ils ont eu ce qu’ils étaient venus chercher et ils sont partis. »

« Qu’est-ce qu’ils étaient venus chercher ? »

Je serrai les dents et déglutis avec effort. Mes lèvres refusaient de bouger ; elles refusaient de m’aider à prononcer le mot coincé au fond de ma gorge.

« Angel ? »

« Reste… reste tranquille, Corinne. Ruby est en train d’appeler une ambulance. Elle devrait être bientôt là. »

« Réponds-moi, Angel. »

Je baissai les yeux vers elle, sachant qu’elle y verrait la réponse.

Elle écarquilla les yeux. Son visage s’affaissa. « Oh, Angel », dit-elle dans un souffle. « Oh non. »

Je détournai mon regard de la douleur intense dans ses yeux, sachant qu’elle ne faisait que refléter la mienne. « Pop. »

« Quoi ? »

« Il faut que j’appelle Pop. Il saura quoi faire. Je vais l’appeler. » Je pus sentir ma santé mentale commencer à vaciller alors que je me relevai comme dans un rêve, presque en train de me regarder moi-même tandis que j’allais vers le téléphone posé sur une étagère dans la bibliothèque. « C’est ça. Pop va m’aider. Il doit le faire. C’est le seul qui puisse le faire. Oh… Mon Dieu. »

Avec un détachement presque clinique, je regardai mes doigts frapper pour composer le numéro qu’ils connaissaient par cœur, puis j’amenai le téléphone à mon oreille. Deux sonneries, puis trois, puis quatre, et je faillis raccrocher brutalement de frustration, avant que la voix emplie de sommeil de Pop ne résonne. « Ouais ? »

« Pop, c’est Tyler. S’il vous plait. J’ai besoin de votre aide. »

« Tyler ? Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Est-ce que Corinne est malade ? Est-ce que Morgan est bien rentrée ? Je sais qu’elle a laissé la camionnette ici, le moteur était un peu… »

« Venez. S’il vous plait. Et, Pop ? »

Sa voix était très attentive maintenant. « Ouais ? »

« Apportez votre arme. »

Puis je reposai le téléphone quelle qu’ait pu être sa réponse, et je serrai les bras autour de moi tandis que mon regard scrutait la bibliothèque. Le livre qu’Ice lisait le dernier jour passé ensemble, était bien rangé sur l’une des tables, le signet en argent gravé que je lui avais offert pour Noël brillant entre les pages. Je tendis un doigt tremblant et traçai ses initiales, me souvenant de l’expression de bonheur tranquille qui était passée sur son visage quand elle avait ouvert son cadeau.

Non, Ice. S’il vous plait. S’il vous plait.

« Angel ? »

La voix douce de Corinne pénétra le brouillard épais de mon cerveau et je me retournai, réalisant que je l’avais complètement oubliée. « Corinne… je… »

Elle eut un petit sourire. « C’est bon, Angel. C’est bon. »

« Non, Corinne. Ce n’est absolumment pas bon. Ça ne le sera jamais plus. » Je portai mes mains à ma tête, comme des serres douloureuses, aggripait mes cheveux, les tirait, les arrachait. « Noooooooon ! ! ! »

« Angel ! » La voix de Corinne était coupante, acérée, même malgré sa blessure à la tête. « Ça suffit. Tu es une femme forte. Nous le savons toutes les deux. Alors commence à agir comme telle. J’ai besoin que tu le fasses. Et Ice aussi. »

Je tournai sur moi-même et la regardai, les mains toujours dans mes cheveux. « Ice est morte. »

« Tu n’en es pas sûre, Angel. Et si c’était le cas, tu n’appellerais pas Pop pour qu’il t’aide. Une petite partie de toi n’a pas perdu espoir encore. Utilise-là pour te sortir de là. Il le faut ou alors elle sera vraiment partie. »

Au fond de moi, je pouvais sentir ma réaction à ses paroles. Cette fichue lueur d’espoir inutile se redressa et grandit, de plus en plus forte, autant que le reste en moi qui voulait la détruire pour de bon. Il était stupide et incroyablement naïf de ma part de même penser croire qu’Ice avait une chance de se sortir du piège dans lequel on l’avait mise. Les chances étaient plus que sérieuses qu’elle était déjà morte, allongée quelque part, froide et solitaire, attendant que les bêtes de la forêt se nourrissent de son corps sans vie.

Et pourtant…

Le bruit de pneus qui crissaient pour s’arrêter devant la cabane me fit prendre ma décision, et après un rapide coup d’œil reconnaissant à Corinne, je courus vers la porte juste à temps pour voir Pop descendre de sa camionnette, fusil en main, ses cheveux ébouriffés par le sommeil et ses vêtements rapidement enfilés.

« J’suis v’nu aussi vite que possible, Tyler. Tu vas m’dire c’qui s’passe ici, hein ? »

« Ils ont Ice, Pop. Ils l’ont et il faut qu’on la récupère. »

« Qui ? Qui l’a prise ? »

« Est-ce que c’est important ? Allez ! Il faut qu’on les poursuive ! » Je me dirigeai vers la portière du passager mais fut arrêtée par une main ferme sur mon coude.

« Attends une seconde, Tyler. C’est peut-être pas important pourr toi mais pour moi si, et pas qu’un peu. J’suis pas né d’hier, et j’suis pas assez naïf pour croire qu’ces idiots qu’Millicent paye pour faire son sale boulot pourraient avoir l’dessus sur Morgan, même si elle était attachée avec un bandeau sur les yeux. Et comme tu m’as dit d’apporter mon arme, je m’doute qu’ces gars-là ont assez de tripes pour tuer si ça les prenait. Alors si je dois me faire exploser la tête, j’aimerais bien savoir qui me tire dessus, hein ? »

Je regardai ses yeux brillants et je sus que j’étais piégée entre un rocher et un endroit très, très dur. Les secondes passaient, emportant Ice de plus en plus loin de moi, et mon espoir avec elle. Je ne savais honnêtement pas quoi faire.

Le regard de Pop s’adoucit. « Tyler, tu me connais depuis un moment, depuis que t’es gamine. Pas autant que maintenant, bien sûr, mais assez, j’espère, pour savoir que tout c’que tu m’dis en secret ira pas plus loin que mon cerveau. Quoi qu’tu m’dises ira nulle part ailleurs. »

Être coincé sans échappatoire crée des associations inattendues, comme l’a dit quelqu’un avant moi. Ce n’est pas que je ne faisais pas confiance à Pop. Au contraire, je lui faisais confiance sur ma vie.

La question était : pouvais-je lui faire confiance sur la vie d’Ice également ?

Je n’avais pas vraiment le choix. Des mensonges étaient trop compliqués à trouver et il méritait de connaître la vérité.

« C’est qui, Tyler ? »

J’hésitai une seconde encore, puis je jetai toute précaution au vent. «

La Mafia.

»

Il écarquilla les yeux. « Comme dans le Parrain ? Cette Mafia-là ? »

Je hochai la tête.

« Qu’est-ce qu’ils ont à faire avec le prix du thé au Tibet ? »

« J’ai votre parole ? »

« Tu l’as, Tyler. Croix de bois, croix de fer. »

« Ice est… était… un assassin pour

la Mafia.

»

« Dieu le Père et son fiston Jé-sus », murmura-t-il. « Je savais qu’elle était pas une mécanicienne de bourgade. »

« Non. Elle ne l’est pas. Il y a six ans, elle a été accusée de meurtre sur un témoin, ce qu’elle n’a pas fait, et jetée en prison. » Je pris une inspiration profonde puis la relâchai lentement. C’est le moment du va-tout, Angel. S’il flanche, tu prends son arme, tu sautes dans sa camionnette et tu pars. « C’est là que je l’ai rencontrée. »

Il écarquilla encore plus les yeux. J’aurais ri à cette vue si j’en avais le cœur. « En prison ? Tu étais gardienne ou quoi ? »

« Non. J’étais prisonnière aussi. »

« Toi ? ! ? Nan. Tu t’moques de moi, Tyler. »

« Non. Ecoutez, on peut continuer sur la route ? Il faut qu’on parte ! ! »

On entendait de plus en plus les sirènes de l’ambulance en approche et je me détendis un peu, sachant que Corinne serait bientôt entre de bonnes mains. Ruby apparut comme sortie de la nuit, le visage arborant une énorme interrogation. « C’est Corinne. Elle est blessée. Peux-tu aller à l’hôpital avec elle et t’assurer qu’elle va bien ? Il y a quelque chose que je dois faire avec Pop. »

Elle avait l’air sur le point de discuter mais quelque chose sur mon visage dut la faire changer d’avis, parce qu’au lieu de mots, elle me donna un signe de tête brusque et se dirigea vers la maison.

Je me tournai vers Pop. « S’il vous plait ? »

Il se secoua comme d’un rêve, cligna des yeux, puis relâcha mon bras. « Très bien. On y va. »

Je hochai la tête, courus vers l’autre côté de la camionnette et sautai pour y monter. Pop la démarra d’une main tout en attrapant son micro de CB de l’autre en criant quelques indications brusques dedans avant de le ranger. « J’demande de l’aide », lâcha-t-il avant d’écraser l’accélérateur et de nous faire partir dans un nuage de poussière. « Tiens bon, Tyler. On a des connards à trouver. »

Nous nous dirigeâmes vers les bois et je lui montrai le chemin (du moins le peu que j’en savais) tandis que Pop se concentrait sur la conduite. La piste était plutôt facile à suivre, au début. La berline avait tracé la forêt pendant plusieurs centaines de mètres avant de revenir sur la route, en direction du sud.

Nous fixions la lumière des phares de la camionnette sur cette route, nos regards cloués chacun sur notre côté pour voir si la voiture que nous pistions avait fait d’autres détours soudains.

Mon regard saisit un éclair brusque et lorsque je levai les yeux, je pus voir qu’au moins deux camionnettes s’approchaient rapidement de nous par derrière. « Pop ? »

Il jeta un rapide coup d’œil dans le rétroviseur avant de retourner son attention sur la route. « Les fils Drew. Ce sont les meilleurs pisteurs de la contrée. Et pas intimidés par l’idée de prendre part à tout ça pour le coup. »

Nous continuâmes pendant quelques kilomètres encore en silence jusqu’à ce que la route en croise une autre qui allait d’est en ouest. « Quel côté ? » Demandai-je.

« Ils ont dit où ils allaient avec elle ? »

« Non. Ils n’ont pas dit grand-chose en fait, sauf qu’ils ne voulaient pas la tuer dans la maison. » J’essuyai avec rage les larmes qui recommençaient à couler, m’embrouillant la vue. « C’est sympa de leur part, hein ? »

« Tu penses qu’ils essaient de rentrer aux States avec elle ? »

Je secouai la tête. « Je ne sais pas. Il y a des routes qui traversent la frontière légalement mais ne sont pas contrôlées ? »

« Pas par ici, il y en a pas. Et tenter de traverser par les bois dans une voiture c’est du suicide. Ça te bousille les roues avant que t’aies fait un kilomètre. Y a des coins rudes par ici. »

Je sentis que je m’affaissais sur le siège. « Alors, qu’est-ce qu’on fait ? »

Pop arrêta la camionnette à quelque distance de l’intersection, sauta dehors et alla lentement vers l’endroit où les routes se croisaient. Tandis que je me sortais de la cabine, j’entendis les deux autres camionnettes s’arrêter derrière nous, les portières s’ouvrir et le bruit lourd des deux frères qui sautaient de leur propre cabines. Ensemble, nous rejoignirent Pop qui regardait le bitume. « Combien dans la voiture ? »

Je réfléchis un moment. « Six. Et un dans le coffre. »

Il me regarda. « Morgan ? »

Je secouai la tête. « Non. Elle… heu… elle en a tué un. Ils ont mis son corps dans le coffre. Elle est dans la voiture avec eux. Je pense. »

Pop sourit tout comme les frères Drew. « C’est plutôt bon pour elle. » Il regarda à nouveau la route que les phares brillants des trois camionnettes éclairaient d’un blanc pâle tel un os blanchi. « C’est une grosse voiture alors. Et qui va sûrement plutôt vite. »

John Drew traversa l’intersection puis s’accroupit, examinant quelque chose dans le coin sud-est. Je plissai fort les yeux mais ne pus deviner ce qui avait attiré son attention. Il se releva, s’épousseta les mains sur son pantalon et nous regarda. « On dirait bien qu’ils ont tourné vers l’est », énonça-t-il.

Pop hocha la tête. « Ça a du sens s’ils vont vers la frontière. »

« Comment pouvez-vous en être si sûr ? » Demandai-je.

« Il y a une marque profonde à l’endroit où une voiture a pris un virage brusque. Pas des marques de glissade mais du gravier éparpillé dans un dessin plutôt représentatif. »

Je le regardai. « Vous êtes officier de police ou quoi ? »

Derrière moi, Tom ricana, ce qui me mit un peu plus à l’aise. Un peu, en tous cas.

John sourit. « Nan. Mais j’étais chasseur de primes. »

Les yeux écarquillés, je regardai Pop sachant que mon visage en disait trop mais incapable de faire autrement. Pop sourit. « Quelquefois, il préfère les méchants garçons aux gentils. Ça a failli lui attirer des ennuis plus d’une fois. » Il me fit un clin d’œil discret et je me détendis complètement, acceptant son jugement en la matière.

Je me tournai à nouveau vers John. « Mais, si ce n’était pas eux ? Si c’était une autre voiture ? Ou un camion ? »

« Oh, c’était une voiture, sûr. Un camion n’aurait pas pris son virage aussi vite. »

« Oui, mais je suis sûre qu’il y a eu plus d’une voiture qui a pris ce virage depuis… »

Pop mit la main sur mon bras. « Pour l’instant, c’est la meilleure piste qu’on a, Tyler », dit-il doucement.

Je soupirai. « Je sais. C’est juste que… je ne veux pas abandonner d’autres pistes qui seraient là pour suivre juste celle-ci. Plus on met de temps à les trouver… »

Tom se mit entre nous. « Et si on faisait comme ça ? Pop et vous, vous suivez la piste la plus évidente. Il y a bien un million de sentiers et des routes forestières quand on va vers l’est et il va falloir un moment pour les pister si la voiture semble avoir tourné sur l’un d’eux. Je vais continuer vers le sud et John peut aller vers l’ouest pendant encore trente kilomètres. Si aucun de nous ne voit rien, on fait demi-tour et on revient pour vous retrouver et vous aider à chercher sur cette route-ci. Si on trouve quelque chose, on vous appelle. Ça vous va ? »

Je lui souris avec gratitude, surprise de trouver en moi la force de sourire. « Oui. Ça me semble génial. Merci. »

Il sourit et me donna une petite claque sur l’épaule. « On y va alors. »

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A suivre – Chapitre 8