Guerrière et Amazone

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18 juillet 2009

Inuit, de Gaxé

 

 

 

 INUIT

 

 

De Gaxé

 

 

 

Chapitre 1

 

 

Blanc. Tout est blanc. Ni arbre, ni herbe, ni buisson, pas même un rocher. Rien que du blanc à perte de vue. J’ai froid comme je ne savais pas qu’on pouvait avoir froid, je tremble de tous mes membres. Le silence est impressionnant, aussi épais que la couche de neige qui recouvre tout. Le seul bruit audible est celui du claquement de mes dents. Je grelotte. J’essaie de marcher encore, mais ma résolution faiblit. Je sais que si je m’arrête je ne repartirai pas, mais dans mon esprit, une petite voix de plus en plus insistante répète « à quoi bon ? » Je finis par m’écrouler, vaincue par la fatigue et le découragement. Je tombe à genoux dans la neige, je ne pleure plus depuis un long moment déjà. Tout à l’heure, mes larmes ont gelé et maintenant j’ai les joues crevassées. Je m’effondre, la face contre le sol neigeux et je ferme les yeux.

 

Je revois mon enfance, mes parents et mon frère, Edmond. J’étais une petite fille heureuse, mes yeux verts étaient malicieux et rieurs, mes cheveux blonds flottaient sur mes épaules.

Nous vivions à la campagne, loin des contraintes de la ville et de l’agitation de la révolution industrielle dont on parlait tant ces dernières années. Et puis, tout a changé. Edmond est parti faire son compagnonnage, mes parents ont eu un accident…

 Je me suis retrouvée au couvent, comme il arrive aux orphelines de bonne famille. J’avais bien un oncle, mais il ne souhaitait pas s’encombrer d’une nièce de seize ans. Les sœurs étaient gentilles, même si la discipline était stricte. Je m’ennuyais au couvent et j’en étais presque à souhaiter que la mère supérieure me trouve un mari pour sortir de là. Jusqu’au jour où Edmond est venu me chercher. Il avait toujours été un peu exalté et il se proposait de partir aux Amériques, au Yukon plus précisément. Il parlait de filon aurifère, de fortune facile à faire…

Il était si enthousiaste que je me suis laissée convaincre, autant par son éloquence que poussée par l’ennui que je ressentais depuis deux ans. Nous avons pris le bateau en Bretagne, traversé l’Atlantique et remonté le fleuve Saint Laurent jusqu’à une ville appelée Montréal.

 Le voyage ne s’est pas arrêté là, nous avons roulé pendant des semaines dans un chariot, au milieu d’un convoi. Et nous sommes arrivés à Edmonton. C’est là que l’aventure a véritablement commencé. Edmond s’est débrouillé pour trouver un traîneau et des chiens, il n’a guère pris de temps pour apprendre à les diriger ou s’en occuper, ce qui a entraîné sa perte…

 Je me sentais une âme d’aventurière, j’ai vite déchanté. Les nuits passées sous une toile de tente, recouverts d’une masse de couvertures et de peaux, étaient glacées, je n’avais jamais vu d’hiver aussi rigoureux, mais nous avancions petit à petit.

 Il y a deux nuits de ça, les chiens se sont battus, je suppose qu’Edmond ne les avait pas attachés à la bonne distance les uns des autres. Il est sorti de la tente pour remettre un peu d’ordre, mais s’est fait mordre. Les chiens étaient de plus en plus furieux, sans doute à cause de l’odeur du sang. Ils se sont échappés, les uns après les autres… Et ce matin… Mon frère avait perdu beaucoup de sang, la morsure était profonde, nous n’avions plus d’attelage, nous avons abandonné le traîneau. J’ai soigné Edmond du mieux que j’ai pu, mais il faiblissait à vue d’œil, sans doute une infection…

Il est tombé il y a moins de deux heures. Je n’ai même pas pu ensevelir son corps… Après avoir retiré la glace déposée par mes larmes sur mes joues, je me suis mise à marcher. Je n’en peux plus. Le visage dans la neige, je me laisse aller, mes pensées s’embrouillent, je ferme les yeux. Il me semble entendre des aboiements et des cris, je dois rêver. Je perds conscience…

 

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C’est Sitor qui l’a vue le premier. Elle était étendue dans la neige, inconsciente. Nous nous sommes précipités. C’est une européenne, jeune, blonde et apparemment très jolie. Elle ne semble pas blessée, seulement épuisée et gelée. Nous nous dépêchons de la déposer sur le traîneau, je la recouvre de toutes les peaux que nous avons avec nous et nous rentrons au village, vite. Je pense qu’elle va s’en sortir.

Ma mère, Nyrèce, est une bonne guérisseuse, efficace et rapide. Elle examine rapidement la jeune fille et constate qu’elle ne souffre de rien d’irrémédiable. Il faut surtout la réchauffer, ce que ma mère s’empresse de faire. Elle lui masse le bout des doigts et des orteils avec de la graisse de phoque un long moment pour que le sang circule à nouveau normalement et lui éviter une ou deux amputations. Après une bonne heure, ma mère interrompt ses efforts et sourit avec satisfaction, elle est certaine d’avoir réussi. Je sors de l’igloo et je rejoins les autres pêcheurs du village.

 

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Je n’ai plus froid. Je ne sais pas si je suis morte. Je n’ose pas ouvrir les yeux. Je me sens bien, enveloppée de chaleur. J’inspire et une odeur de viande cuisinée parvient à mes narines. Je remue un peu et je sens une main se poser sur ma joue. J’entends une voix dire qu’elle se réveille. Je suppose que c’est de moi qu’il s’agit et je me décide à ouvrir les paupières. Je suis allongée, recouverte d’une fourrure douce et épaisse. Une vieille femme est à mon chevet, elle est toute ridée mais son sourire est bienveillant. Ses yeux noirs, légèrement bridés s’allument en me voyant revenir à moi. Elle se tourne vers un jeune homme aussi brun qu’elle et lui lance :

-« Elle est sauvée ! »

Puis, elle ramène son regard vers moi et se présente, « Je m’appelle Nyrèce et lui, là-bas, c’est mon fils, Sitor. C’est lui qui t’a trouvée tout à l’heure, avec ma fille. Elle n’est pas là pour l’instant, je te la présenterai plus tard. Pour le moment, je vais te donner un peu de bouillon, je suis sûre que tu as faim ! »

Je me présente à mon tour, « Gabrielle De Lethor » et je réponds qu’en effet, je me sens affamée et je fais honneur à ce qu’on me sert. J’en profite pour regarder autour de moi. Je ne comprends pas bien dans quelle sorte de construction nous sommes. La pièce est petite et circulaire, apparemment les murs sont faits de glace. Pourtant, il ne fait pas froid. Je suppose que la température douce qui règne ici est due aux quelques lampes à huile qui diffusent aussi un peu de lumière. Il n’y a pas de meuble, Je suis allongée sur une sorte de paillasse recouverte de peaux. Nyrèce est agenouillée près de moi, Sitor assis sur le sol, est un peu plus loin.

Je termine ce qui se trouve dans mon écuelle et je soupire de bien-être, Si Edmond était là…. Edmond ! Le souvenir de mon frère et de sa triste fin me frappe de plein fouet et je fonds en larmes. La vieille dame me regarde d’un air navré, j’ai l’impression qu’elle partage ma peine alors qu’elle n’en connaît même pas la raison. Je sanglote et je m’accroche à elle, elle me prend dans ses bras d’une manière très maternelle, sa compassion me fait du bien. Il s’écoule de longues minutes avant que je me calme, mais mes larmes finissent par se tarir. Je raconte alors mon histoire à Nyrèce. Elle m’écoute attentivement, une main sur la mienne, comme pour soulager mon chagrin.

Je finis par me calmer et me rallonge sur ma paillasse en soupirant. Nyrèce me sourit doucement et me dit que je dois me reposer. Elle m’embrasse sur le front en murmurant quelques paroles dans une langue que je ne comprends pas. Son fils s’approche et me fait un signe de tête, il me dit qu’il reviendra me voir. Puis ils sortent tous les deux et je me retrouve seule. Je suis persuadée que je ne vais pas pouvoir dormir, trop de choses sont arrivées aujourd’hui. Pourtant il ne faut pas plus de dix minutes avant que je ne sombre dans un sommeil sans rêve.

 

  

 

 

 

 

 

Je pense à la jeune fille, je n’arrive pas à fixer mon esprit sur autre chose. Je suis allée examiner mon kayak, vérifier qu’il était en bon état, qu’il n’y avait aucun accroc sur la peau dont il est fait. Je nourris et soigne les chiens, mais à aucun moment elle ne cesse d’occuper mes pensées. J’espère qu’elle va bien se remettre, mais je ne suis pas vraiment inquiète, j’ai confiance dans les talents de guérisseuse de ma mère. Sitor me rejoint, il me dit qu’elle s’est réveillée, ça me fait plaisir. Et puis il ajoute qu’il la trouve très jolie, qu’elle lui plait. Je fronce les sourcils et je rentre à l’igloo en soupirant.

 

 

Chapitre 2

 

Ils ont construit un igloo exprès pour moi. Dès que je me suis sentie mieux, Sitor et Nyrèce m’ont fait sortir pour m’amener à cette petite habitation de glace que quelques hommes du village viennent juste de bâtir. Ca m’ennuie un peu de rester seule, mais je me suis bien rendue compte que leur habitation était trop petite pour abriter une personne supplémentaire. J’installe la paillasse et les fourrures qu’ils m’ont données et je me prépare à passer ma première nuit dans un village inuit

Ce matin, à peine suis-je éveillée que Sitor vient prendre de mes nouvelles. Je lui souris, j’apprécie qu’il soit si attentif. Il semble un peu embarrassé, frotte ses mains sur son pantalon puis me propose de visiter le village en sa compagnie. Ce n’est pas grand, mais il me présentera tout le monde dit-il. J’accepte et me lève. Il me regarde d’un œil critique.

-« Tu ne peux pas sortir comme ça, tes vêtements ne sont pas adaptés. »

Je regarde les vêtements incriminés, je ne comprends pas vraiment ce que Sitor leur reproche. Je suis vêtue d’une manière tout à fait classique pour une jeune fille bien élevée. Il rit quand je le lui fais remarquer.

-« Nous ne sommes pas en Europe ici ! Tu dois être protégée du froid. »

Il me conseille d’attendre dans l’igloo pendant qu’il va demander à sa mère de m’apporter le nécessaire. Nyrèce arrive rapidement avec une tenue inuite complète. Un pantalon et une tunique en peau de caribou que je passe par-dessus d’autres fourrures moins épaisses, une parka, des bottes en peau de phoque, des gants et un bonnet qui couvre bien les oreilles. Sur la tunique sont accrochées quelques dents de phoques, des plumes… Je n’ai pas l’habitude de ce genre de vêtements, mais je les enfile et je constate avec plaisir qu’ils sont très confortables. Je finis juste de m’habiller que Sitor vient me chercher, nous quittons l’igloo et il m’offre son bras pendant que nous déambulons dans le village dont le nom est Potédaïuk. Ca ne ressemble en rien à ce que je connais, il n’y a pas de rue à proprement parler, les igloos sont dispersés à petite distance les uns des autres sans ordre apparent. Comme il me l’a promis, Sitor me présente plusieurs personnes. Xéjor, l’aîné de tous, qui fait plus ou moins office de chef, sa femme Jarana, quelques pêcheurs…

Et puis il y a les enfants. Une dizaine environ, vifs et souriants. Ils m’entourent avec curiosité, me posent mille et une questions sur l’Europe,

la France

… Je leur réponds du mieux que je peux, j’évoque le chaud soleil d’été, les champs fleuris, je décris les vaches et les moutons, je leur explique l’automne et les arbres colorés… Et puis je m’interromps brusquement en voyant arriver la plus belle jeune femme que j’ai jamais vue. Je la regarde fixement, le souffle coupé.

Elle est presque aussi grande que Sitor. Malgré son bonnet, je devine qu’elle est très brune grâce à quelques mèches de cheveux qui dépassent. Sa démarche est féline, et bien qu’elle paraisse mince, elle donne une impression de force et de puissance. Je remarque aussi ses yeux, d’un bleu très pur, surprenant chez une inuit. Je ne peux pas détourner mon regard d’elle bien que je me rende parfaitement compte de mon incorrection. Elle me sourit et son visage s’illumine, je suis complètement subjuguée. C’est la voix de Sitor qui me ramène à la réalité.

-« Gabrielle, je te présente ma sœur, Yéna. »

Je la salue et la remercie pour m’avoir sauvée. Je suis obligée de faire un effort pour détacher mon regard du sien. Elle s’incline légèrement et me murmure que c’était un honneur pour elle. Sa voix plutôt basse me fait frissonner. Elle semble le remarquer et paraît vouloir parler mais change d’avis et se détourne, me laissant de nouveau seule avec son frère. Je la suis du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans une grande tente d’où s’élèvent quelques aboiements. Je regarde mon guide et l’interroge.

-« Vous avez beaucoup de chiens ? Ils sont tous là-dedans ? Ils sont communs à tous les habitants, ou bien chacun d’entre vous a son propre attelage ? »

Sitor sourit devant ce déluge de questions. Il prend mon bras et m’entraîne vers la tente.

 

 

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Je m’occupe des chiens, mais c’est à elle que je pense. Le costume inuit lui va vraiment bien, il met sa silhouette en valeur. Elle a de si beaux yeux ! Je secoue la tête et tente de me raisonner, apparemment elle plaît beaucoup à Sitor…

Ils entrent sous la tente et les chiens aboient plus fort. J’essaie de les calmer. J’examine leurs pattes, je vérifie qu’ils sont bien attachés et je sors rapidement. Lorsque je passe devant elle, il me semble que la jolie blonde veut attirer mon attention, pour me parler peut-être. Mais je détourne les yeux et je presse le pas.

 

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Nous pénétrons dans la tente alors que Yéna s’occupe des chiens. Elle ne paraît pas très contente de nous voir là, car elle s’en va presque aussitôt. Je voudrais la retenir, lui parler un peu. Mais elle file si vite qu’on croirait qu’elle a le diable à ses trousses, comme si elle avait été fâchée de notre arrivée. Sitor me tient toujours le bras et me présente l’attelage qu’il partage avec sa sœur. Une douzaine de chiens husky, très beaux. Il m’explique qu’en général, il n’y en a que dix d’attelés, les deux restants étant en quelque sorte des « remplaçants. » Je les caresse un peu, mais je dois dire que je ne m’aventurerais pas à les approcher seule. Nous ressortons, j’aimerais libérer mon bras, mais Sitor n’a pas l’air de vouloir me lâcher. Je me dis que je peux le lui laisser, après tout ce jeune homme est charmant et surtout, je lui dois la vie.

 

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Chapitre 3

 

 

Chaque jour c’est la même chose. A peine mon frère est-il levé qu’il se précipite pour voir Gabrielle. J’aime beaucoup Sitor, je ne veux pas le chagriner, alors je ne lui dis pas à quel point c’est pénible de les voir toujours ensemble. Il m’a confié qu’il songeait à s’installer depuis quelques temps, et que l’arrivée de la jolie blonde tombait à pic. Il a donc décidé de lui faire la cour à la manière d’un gentilhomme français. Ce qui me gêne, c’est qu’à aucun moment, il ne m’a parlé des sentiments qu’elle lui inspirait. Il a juste évoqué ses 23 ans, la nécessité de prendre une épouse avant que notre mère ne lui en trouve une. Il est persuadé qu’avec une femme comme elle, ses futurs enfants seront particulièrement beaux. Je n’ai pas osé lui demander s’il était amoureux, je n’avais pas envie d’entendre la réponse. Je décide de passer la journée loin de Potédaïuk, je prends mon kayak et je m’éloigne sur la banquise.

 

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Ce matin encore Sitor est venu me chercher sans même attendre que je sois sortie de l’igloo où je passe mes nuits. Il me raconte son enfance, me parle de son père disparu lors d’une partie de pêche, de la sédentarisation progressive de son peuple. J’aime bien l’écouter, j’apprends beaucoup sur ces gens qui m’ont recueillie et qui me garde avec eux comme s’ils m’avaient toujours connue sans rien me demander en échange. Je l’interroge au sujet de sa sœur, j’ai du mal à comprendre qu’une inuite puisse avoir des yeux aussi bleus. Il rit et me répond que son arrière-grand-mère a trouvé un trappeur irlandais à son goût.

Je pense souvent à Yéna et à la très forte impression qu’elle me fait les rares fois où je la croise. Malheureusement, j’ai l’impression qu’elle me fuit. Elle a toujours quelque chose à faire chaque fois que je m’approche d’elle. Pourtant, je voudrais la connaître mieux, comprendre pourquoi elle me fascine autant. Sitor m’amène vers l’igloo qu’il partage avec sa famille pour que sa mère me tienne compagnie et me montre ce que font les femmes du village pendant la journée. Lui, il doit partir à la pêche.

Je passe la journée à regarder les femmes travailler. Elles récupèrent tout, notamment sur les phoques. Les os pour les outils, petits ou grands. Les peaux pour les bottes, les kayaks, la graisse pour faire de l’huile, les nerfs et les tendons pour la couture…. J’essaie même d’assembler des peaux. C’est différent de ce que j’ai pu apprendre en France, mais ça reste de la couture, je suppose qu’avec un peu de temps, j’y arriverai. Cette pensée me fait tressaillir, comme si j’allais passer ma vie ici ! Je réalise qu’à aucun moment je n’ai évoqué mon départ, et personne ne m’en a parlé. Pourtant, il me semble qu’Edmond disait que l’hiver est la meilleure saison pour les voyages dans cette région. Pendant la courte période de dégel, le sol est si boueux que chaque déplacement est un problème, à moins d’utiliser un kayak et de passer par la mer.

Tout est tellement différent de chez moi. Ici, pas d’arbre, pas d’herbe, pas de fleur, même pas de soleil ! Sitor m’a dit que cette semi-obscurité ne durerait pas, que bientôt il y aura quelques heures de jour. Il dit aussi qu’en été, on trouve de la végétation pendant un bon mois. Ca m’a fait rire, un mois ! Mais je comprends combien ce laps de temps, si court soit-il, doit être précieux à un peuple qui vit dans la neige et la glace le reste du temps. Je me demande ce qui me donne envie de rester. Complètement absorbée par mes pensées, je sursaute lorsque Nyrèce pose sa main sur mon bras et m’indique qu’il est l’heure de se restaurer.

La journée se passe agréablement, j’ai vu beaucoup de choses nouvelles pour moi, et étonnantes. Mais je ne me suis pas ennuyée une seconde. Bien sûr, le dépeçage ou le traitement des peaux m’ont semblés… difficiles pour une jeune fille de bonne famille comme moi, mais je suis certaine que je pourrais m’y faire s’il le fallait. J’ai apprécié la compagnie chaleureuse des femmes. Nyrèce me propose de prendre le repas du soir avec elle et ses enfants. J’accepte avec joie, j’en ai assez de passer mes soirées seules dans l’igloo qui, pourtant, a été construit pour moi. Je sens un peu d’impatience, Yéna sera sûrement là et je pourrais peut-être en apprendre un peu plus sur cette mystérieuse jeune femme.

 

Nous mangeons assis sur le sol, tenant nos écuelles sur nos genoux. Sitor a le quasi-monopole de la conversation. Il raconte une grande chasse à la baleine à laquelle le village entier a participé il y a quelques mois. Je l’écoute avec curiosité et intérêt. Apparemment, ce genre de chasse demande beaucoup de préparation et d’organisation. Mais le résultat en vaut la peine, le village a fait des réserves pour plusieurs mois. Mes oreilles sont tournées vers le grand jeune homme, mais mes yeux reviennent constamment sur sa sœur. Elle m’a saluée courtoisement à mon arrivée, avec un sourire lumineux. Son regard a plongé dans le mien un instant avec intensité, puis elle s’est détournée et n’a pratiquement plus prononcé une parole depuis. Pourtant elle aussi a participé à la grande chasse. Elle se contente de manger en silence et de baisser les yeux chaque fois qu’elle sent les miens sur elle. Je ne la comprends pas et ça m’intrigue.

 

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Si j’avais su, je me serais arrangée pour ne pas rentrer ce soir. J’aurai pu construire un petit igloo et passer la nuit sur la banquise, j’aurais regardé les étoiles… Je ne parviens pas à m’expliquer pourquoi je pense autant à elle. Ca a été une vraie surprise de la voir là ce soir, ma mère ne m’avait pas prévenue. Je n’ai pas pu retenir le sourire de plaisir que sa présence m’a inspirée. Je l’ai regardée au fond des yeux, je n’aurais pas dû. J’ai eu du mal à détourner le regard après ça. Je la sens m’observer souvent, je me demande pourquoi. Ma mère aussi me regarde, avec une expression bizarre, comme si elle cherchait à saisir quelque chose en moi, quelque chose qui lui échapperait. Et puis elle dit à Gabrielle qu’elle pourra bientôt rejoindre le monde des blancs. La jolie blonde paraît un peu déconcertée, elle nous dit qu’elle n’a plus de famille et qu’elle ne sait pas trop où aller. Sitor s’empresse de lui faire remarquer que ce n’est pas un souci pour l’instant, qu’elle a le temps d’y penser et que peut-être, elle trouvera une famille ici, sait-on jamais ? Elle sourit doucement, cette idée n’a pas l’air de lui déplaire.

 

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J’ai passé une excellente soirée, le repas était composé d’aliments crus, mais bizarrement ça ne m’a pas paru écœurant, et la conversation était passionnante. Je découvre une autre manière de vivre et c’est fascinant. Malgré les conditions de vie particulièrement difficiles, le climat plus que rude, tout le monde est de tempérament joyeux et optimiste. Sitor est un garçon charmant, toujours aux petits soins pour moi. Je me sens étrangement bien dans ce village pourtant si différent de ce que je connaissais en France.

 

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Chapitre 4

 

 

Je suis surprise de ne pas voir Sitor ce matin, peut-être que je me suis éveillée plus tôt que d’habitude… Je me baisse et me glisse dans le petit tunnel qui mène vers la sortie, mais je recule vivement en comprenant ce qui a retenu mon chevalier servant. Le temps est exécrable. Je recommence doucement à avancer et sors. Le vent est extrêmement violent, la neige tombe abondamment et les bourrasques projettent des flocons glacés qui me fouettent le visage. Je garde une main sur l’igloo et j’hésite un instant à m’aventurer au milieu de ces conditions climatiques dantesques. Et puis je hausse les épaules, je ne vais pas si loin après tout. Je ne vois pas à deux pas devant moi, mais je suppose que je pourrai trouver l’igloo de Nyrèce, le village n’est pas si grand…

 Il ne faut que quelques instants pour que je regrette ma décision et ma méconnaissance du pays. Je n’ai aucune idée de l’endroit où je me trouve, le vent me projette violemment de la neige dans le visage et dans les yeux. Il fait sombre, et la neige tourbillonnante forme comme un rideau mouvant qui envelopperait tout. De nombreux flocons s’immiscent sous mes vêtements pourtant bien fermés et imperméables, augmentant encore la sensation de froid. Je pense retourner dans mon abri, mais je n’arrive pas à le situer, je me retourne et regarde par terre afin de suivre mes propres traces, mais le vent a déjà tout effacé. J‘avance péniblement, courbée en deux pour éviter les rafales de vent. Je tends les bras devant moi, marchant comme une aveugle.

 Alors que je suis sortie avec une certaine confiance en moi, je commence à être effrayée au fur et à mesure que le temps passe. Je n’ai plus aucune idée de l’endroit où je suis, je pourrais aussi bien être sortie de Potédaïuk sans m’en rendre compte. Je n’aurais jamais cru qu’il était possible de se perdre dans un village aussi petit !

 Je sens le froid s’insinuer de plus en plus en moi. Je marche longtemps, sans jamais rien trouver qui puisse m’indiquer que je suis près d’un igloo ou d’un abri quel qu’il soit. Je commence à me sentir vraiment fatiguée de lutter contre le blizzard, et je cesse d’avancer un instant, reprenant mon souffle. Je passe mes mains gantées sur mon visage et je me rends compte que mes pommettes sont presque insensibles, elles vont geler si je ne m’abrite pas rapidement. J’ai de plus en plus froid et la panique n’est plus très loin, je suis complètement désorientée. J’écarquille les yeux malgré les bourrasques, je tends l’oreille dans l’espoir d’entendre quelque chose qui me guiderait, mais en vain. Je tourne sur moi-même, je prends une direction, une autre, et je me mets à appeler, à crier de plus en plus fort dans l’espoir que quelqu’un m’entendra. Je me souviens du jour de la mort d’Edmond, j’ai l’impression d’être dans la même situation et ça ne me rassure pas. J’appelle encore une fois et enfin, j’entends quelque chose…

J’essaie de me concentrer malgré le sifflement du vent et je reconnais des aboiements. Je dois être près de la tente des chiens, je tends l’oreille, je tourne sur moi-même et j’essaie d’aller dans la bonne direction. J’avance de plus en plus péniblement, mes pieds s’enfoncent dans la neige jusqu’aux chevilles, le vent tourbillonnant siffle dans mes oreilles et je ne suis pas complètement sûre de l’endroit d’où proviennent les aboiements. De plus, les cris des chiens sont de plus en plus rares et j’essaie de me dépêcher avant qu’ils ne cessent complètement. Enfin, je sens quelque chose sous mes mains, je soupire de soulagement puis je m’aperçois que si je suis effectivement arrivée à la tente, je ne suis pas près de l’entrée. Je m’agrippe à la toile le plus fermement possible, je sais que si je la lâche je recommencerai à errer dans la neige jusqu’à ce que je m’écroule d’épuisement, peut-être même à quelques pas seulement d’un igloo. J’avance parallèlement à la tente, très lentement. Elle est plutôt longue et il faut de longues minutes avant que j’arrive à un angle. Je tourne et je tâte la toile soigneusement mais je ne parviens pas à trouver le passage qui me permettrait d’entrer. Je m’affole un peu, j’appuie mes mains un peu plus fermement, j’envisage même de retirer un de mes gants, la peur de perdre mes doigts me retient. Je continue ma lente progression, j’ai compris que j’étais à l’arrière de la tente et que je devais encore avancer pour aller jusqu’à l’avant et l’ouverture. Le vent secoue violemment la toile et manque me l’arracher des mains, je m’accroche avec l’énergie du désespoir, j’ai si froid que je tremble de tous mes membres et que mes dents claquent sans que je puisse faire quoi que ce soit pour les en empêcher. Le blizzard me fait monter aux yeux des larmes que j’essaie de retenir, elles gèleraient presque immédiatement. Je m’essouffle à lutter ainsi contre les éléments déchaînés, mes bras sont endoloris et mes doigts crispés se raidissent mais je tiens bon. Enfin, après ce qui me paraît une éternité d’efforts, j’arrive de nouveau à l’endroit où la toile fait un angle, puis je sens les lacets de fermeture sous mes doigts engourdis. Je lutte pour défaire les nœuds des lanières pendant qu’à l’intérieur les chiens recommencent à donner de la voix. Je suis au bord de l’épuisement tant physique que nerveux lorsque je réussis enfin à dégager le passage et à pénétrer dans la tente. J’entre en titubant, j’ai encore suffisamment de présence d’esprit pour refermer la toile derrière moi, puis je m’effondre sur le sol.

 Je ne sais pas combien de temps je reste là, sans bouger, à juste essayer de réprimer les tremblements qui parcourent mon corps. Il ne fait pas chaud dans la tente, mais le froid y est au moins supportable et surtout je suis abritée du vent. Je regarde les chiens en me disant que si je pouvais me coucher contre eux, je profiterais de leur chaleur corporelle. Je me lève avec effort, mais quand je m’approche, ils commencent à montrer les dents et à hérisser leurs poils. Je recule vivement, les grognements qui sortent de leurs gorges sont trop effrayants pour que j’insiste. Je me rallonge sur le sol en me roulant en boule, je me recroqueville en position fœtale tentant de préserver ma propre chaleur.

 Je reste si longtemps ainsi, que je finis par perdre plus ou moins conscience de mon environnement ; je ne dors pas mais je plonge dans une espèce de somnolence proche de la léthargie. J’entends les chiens s’agiter, puis quelqu’un pénétrer dans la tente, mais je suis si épuisée que je ne peux ni bouger ni même ouvrir les paupières. Une main se pose sur moi, tâte mon pouls dans mon cou, puis je suis entourée par deux bras qui me soulèvent pour me mettre en position assise. Je dodeline de la tête, les yeux toujours fermés. On me frictionne énergiquement et puis j’entends une voix basse m’appeler :

-« Gabrielle ! Gabrielle ! Il ne faut pas dormir, réveille-toi ! »

Je reconnais la voix de Yéna et ça me sort un peu de mon état léthargique, j’entrouvre un œil et je vois les siens posés sur moi avec une expression plus que soucieuse. Il me faut faire un énorme effort de volonté pour la regarder avec un peu plus d’attention, elle remarque que je reprends légèrement conscience et me frictionne encore plus énergiquement en m’encourageant de la voix.

-«  C’est bien, réveille-toi. Allez ! Il ne faut pas dormir ! »

Elle m’attrape par les épaules et me tire, tentant de me faire lever. Je suis si faible que je ne tiens debout que grâce à sa prise énergique, je chancelle et elle me retient en me serrant contre elle. Je suis incapable de réagir, aussi molle qu’une poupée de chiffon. Elle continue à frotter mes bras, mon dos, pendant un moment, puis essaie de me lâcher, je perds immédiatement l’équilibre et je ne dois qu’à ses réflexes de ne pas m’écrouler sur le sol. Elle me repose doucement et je parviens à garder la position assise. Elle s’accroupit face à moi, plonge ses yeux dans les miens.

-« Gabrielle, tu dois bouger, tu ne peux pas rester là, il ne fait pas assez chaud. »

Je secoue la tête, je voudrais bien retourner à l’igloo, mais je m’en sens bien incapable. Elle insiste.

-« Ma mère va s’occuper de toi. Il faut que tu boives quelque chose de chaud et que tu sois réchauffée. »

Elle recommence à frotter mes bras et mon dos fortement, je frissonne. Elle m’attrape aux épaules et me fait lever. Cette fois, je tiens debout, même si je dois m’agripper à son bras pour ça.

-« Ecoute-moi. On va aller à l’igloo, ce n’est pas loin. Je vais marcher devant et tu va me suivre en t’accrochant bien à moi. Je sais que tu es très fatiguée et que ça va être dur, mais il le faut. Tu verras, il y en a pour une minute. »

Je la regarde avec incrédulité. D’une part, je ne suis pas sûre de pouvoir marcher jusque là, et d’autre part, je suis persuadée que même elle ne pourra pas retrouver son chemin, il n’y a qu’à voir la toile de tente bouger pour constater que le blizzard n’est pas tombé, loin de là. Elle devine mes pensées et me montre une corde derrière elle que je n’avais pas encore vue.

-« C’est notre fil d’Ariane, l’autre extrémité est attachée à l’igloo, pas moyen de se perdre. »

Je ne me sens toujours pas très stable sur mes jambes mais je sais qu’elle a raison, je ne peux pas rester là, j’acquiesce d’un mouvement du menton. Elle me sourit très gentiment et m’encourage.

-« Ca va aller, tu vas très bien t’en sortir. »

Elle prend mes bras et les enroule autour de sa taille, de manière à ce que j’ai le visage contre son dos, et se dirige vers la sortie de la tente.

A peine sommes-nous dehors que le vent me frappe si violemment que je manque la lâcher, elle s’en rend compte et pose ses mains sur mes avant-bras pour bien les maintenir en place. Je colle mon visage contre elle pour me protéger des bourrasques. Nous avançons lentement, gênées par la neige dans laquelle nous nous enfonçons presque jusqu’aux genoux, et bien sûr par le blizzard, encore plus fort que tout à l’heure. Je sens les quelques forces que j’avais reprises décliner à chaque seconde, je ne marche pratiquement plus, me contentant de me laisser traîner comme un poids mort. Je sais que je ralentis énormément notre progression ainsi, mais je suis incapable de faire mieux. Je sens mes mains glisser sur sa parka et je me crispe, mais c’est de plus en plus difficile de ne pas lâcher prise. Ma tête tourne, je respire avec difficulté et je sens la panique me gagner une nouvelle fois. Je crie de terreur lorsque mes bras perdent le contact avec sa taille. Je m’affale tête la première dans la neige. Elle se retourne immédiatement et m’attrape aux épaules pour me remettre debout.

-« Je ne peux pas te porter, je dois tenir la corde. Je t’en prie Gabrielle, on y est presque ! »

Je la regarde et je secoue la tête négativement. Je ne peux plus, j’abandonne. Elle n’insiste même pas et lâche la corde. Je me sens soulevée par deux bras puissants qui me serrent contre elle. Je me laisse complètement aller, m’appuyant sur son épaule. Elle marche vite et sans aucune hésitation, semblant savoir exactement dans quelle direction aller. Pourtant, le vent fait tourbillonner la neige de plus en plus violemment et elle baisse la tête pour éviter que les flocons lui fouettent le visage. Enfin, Yéna me pose au sol, détache mes mains de son cou et les pose sur le petit tunnel de l’igloo. Elle me pousse doucement à l’intérieur, mais je suis si faible que je n’arrive pas à avancer, elle est obligée de me pousser jusqu’à ce que nous arrivions à l’intérieur.

 

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Elle est vraiment épuisée, je me demande combien de temps elle est restée dehors à tourner en rond. Heureusement qu’elle est tombée sur la tente des chiens, je ne l’aurais jamais trouvée sans ça, d’autant plus que je ne pensais pas qu’elle sortirait par ce temps. Il va falloir que je parle à Sitor, je croyais qu’il lui avait expliqué les dangers inhérents aux intempéries.

Ma mère l’a frictionnée, l’a couverte, lui a donné du bouillon et maintenant, elle a l’air d’aller mieux. Dès qu’il fera meilleur, je m’arrangerai pour qu’elle ne prenne plus ce genre de risque…

 

 

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Chapitre 5

 

 

J’ai passé deux jours dans l’igloo de Nyrèce, le temps que je récupère et que le temps se calme. J’aurais voulu y rester, c’était plus agréable que d’être toute seule dans le mien. Malheureusement, l’espace est si restreint que j’ai dû regagner mon abri. Quand je suis revenue, J’ai trouvé Yéna en train de tendre une corde entre les deux igloos, ça m’a surprise, j’aurais pensé que Sitor s’en chargerait. Il m’a longuement parlé des dangers de sortir en cas de tempête, je lui ai répondu que je m’en étais bien rendue compte et que j’aurais préféré qu’il me prévienne avant. Il a détourné le regard en marmonnant qu’il n’y avait pas pensé.

 J’ai observé Yéna un instant en silence, elle attachait une des extrémités du lien sur un piquet en os de caribou, son visage était extrêmement sérieux. Elle a levé les yeux et m’a souri. Je me suis approchée pour la regarder travailler. Elle m’intrigue toujours autant, je ne l’ai pas vue beaucoup pendant ces deux jours, elle n’était là pratiquement que pour le repas du soir, et elle ne parlait pas plus que d’habitude.

 C’est bizarre, parfois je sens son regard sur moi et j’ai l’impression que je l’intéresse, et immédiatement après, elle détourne les yeux comme si elle était gênée ou je ne sais pas quoi d’autre. Pourtant, elle a été attentive à ma santé et aux soins prodigués par sa mère, contrairement à Sitor qui s’est contenté de demander si je me remettais. Je sais aussi que le premier soir, elle m’a veillée pendant que Nyrèce se reposait. Je secoue la tête, je ne sais pas quoi penser à son sujet.

Elle a planté l’os de caribou le plus profondément possible dans la neige et même dans la glace en dessous en me disant qu’il faudra attendre le dégel pour l’enfouir complètement en terre, mais elle m’assure que rien ne peut l’arracher, pas même le blizzard le plus violent. Elle se détourne pour s’en aller, je voudrais la retenir, alors je tends la main pour la poser sur son bras. Elle pose un regard interrogateur sur moi, un sourcil levé, mais juste à ce moment un traîneau arrive et ses yeux se tournent dans cette direction. Je regarde moi aussi vers les nouveaux arrivants. La première chose que je remarque, c’est qu’ils ne sont pas du village et bien que je n’y connaisse pas grand chose, je me rends compte que les chiens de leur attelage n’ont pas du tout l’air en forme. D’ailleurs, sitôt que le traîneau est à l’arrêt, ils se couchent tous sur le sol sans attendre que l’ordre leur soit donné. Yéna se dirige immédiatement vers eux, elle sourit en s’apercevant que je lui emboîte le pas et je suis sûre de voir une lueur de contentement passer dans son regard même si ça ne dure pas.

L’homme qui dirige le traîneau, debout à l’arrière, a l’air épuisé. En nous approchant, nous constatons qu’une deuxième personne est allongée devant lui, si couverte de peaux que nous ne voyons que le haut de sa tête. Ça me fait penser au jour où Yéna et son frère m’ont ramenée ici, je n’ai pas de souvenirs précis de ce moment, mais il m’a été raconté avec précision, par Nyrèce, mais aussi par presque tous les habitants du village. Je frissonne comme à chaque fois que quelque chose me rappelle la mort d’Edmond, puis je chasse ces pensées en voyant l’inconnu venir vers nous. La première chose que je remarque, c’est qu’il s’agit d’un européen. Il nous sourit avec lassitude, nous salue en inclinant légèrement la tête, puis regarde derrière nous pour voir Xéjor nous rejoindre.

Très rapidement, Yéna et Xéjor aident l’homme à sortir son ami du traîneau et l’emmènent à l’igloo de Nyrèce qui s’occupe immédiatement de le réchauffer et de le soigner.

 

Ils sont français, comme moi. Curieusement, ça me fait plaisir de rencontrer des compatriotes, comme si je retrouvais un petit morceau de France en les écoutant parler. Ils s’appellent Pierre et Louis, et comme Edmond, ils ont été si fascinés par ce qu’on racontait sur les filons aurifères qu’ils ont décidé de tenter leur chance. Apparemment, ils se sont bien mieux organisés que mon défunt frère, apprenant à s’occuper des chiens, à diriger un attelage… Malheureusement, ils ont été pris dans la tempête et leur toile de tente a été emportée par le blizzard pendant qu’ils essayaient de la monter. Ils ont passé les trois derniers jours emmitouflés dans le traîneau. C’est par hasard qu’ils ont trouvé le village et ils sont venus en espérant être aidés, notamment pour Louis qui a besoin de soins. D’ailleurs, il va rester chez Nyrèce afin qu’elle puisse s’occuper de lui. En raison du manque de place, la guérisseuse demande à sa fille de passer les prochaines nuits avec moi. Yéna acquiesce du menton en direction de sa mère, mais j’ai l’impression en regardant son visage que cette perspective ne lui fait pas tellement plaisir. Quant à Pierre, il restera avec Xéjor et sa famille.

 

Nous prenons le repas du soir ensemble, même Louis est sorti un peu de sa torpeur et participe à la conversation bien qu’il soit toujours allongé sur sa paillasse. Au moment d’aller dormir, Yéna et moi raccompagnons Pierre jusque chez le chef du village puis nous nous rendons à mon igloo. Nous marchons en silence, on entend juste la neige crisser sous nos bottes. Je jette un œil intrigué à la grande femme qui marche près de moi, elle semble tendue et nerveuse, comme embarrassée. Ça m’ennuie parce que je ne comprends pas ce qui se passe, il me semblait qu’elle commençait à se détendre un peu avec moi et voilà qu’elle paraît s’éloigner à nouveau. Sitôt que nous sommes à l’intérieur, je m’assieds sur ma paillasse pendant que Yéna installe la sienne, toujours sans prononcer une parole. Une fois qu’elle a fini, elle me regarde un instant puis semble se détendre un peu alors qu’un demi-sourire fait son apparition sur son visage.

-«  Tu voudrais venir voir quelque chose que tu n’as sûrement jamais vu. ? »

Je lève les yeux, étonnée. Je n’ai pas très envie de retourner dehors, mais pour une fois qu’elle essaie de se rapprocher de moi, je ne vais pas laisser passer l’occasion de la connaître un peu mieux. Nous ressortons donc et j’ai un moment d’hésitation en voyant que nous quittons le village. Elle le remarque et me sourit.

-« Allons, il n’y a aucune chance pour qu’on se perde, le temps est clair et je suis née ici. »

Elle pose une main sur mon dos pour me diriger. Nous n’avançons que quelques minutes avant de nous trouver face à la banquise. Des blocs de glace sont là, elle s’assied sur l’un d’eux et me fait signe de prendre place à ses côtés. Je m’installe et la questionne.

-« Et maintenant ? Que voulais-tu me montrer ?

- Maintenant, on attend. Je sais qu’il va y en avoir une, ça ne devrait pas être très long.

- Une quoi ?

- Tu verras.

Elle n’en dit pas plus et je me tais aussi. Je suis incroyablement sensible à sa présence à mes côtés. C’est une sensation inhabituelle, mais agréable. Et puis elle tend le bras vers le ciel.

-« Regarde ! »

J’écarquille les yeux. Je retiens mon souffle un instant, je suis émerveillé par ce que je vois. J’admire le spectacle un long moment puis ramène mon regard vers le sien.

-« C’est merveilleux, magnifique ! Toutes ces couleurs ! Ce ciel ! »

Elle sourit, apparemment très contente de constater à quel point j’aime ce que je viens de voir.

 

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Je ne peux m’empêcher de la trouver tout aussi magnifique que l’aurore boréale. J’aime sa peau claire, ses cheveux dorés, son sourire radieux… Je distingue parfaitement son visage à la lueur des étoiles. Le silence est impressionnant, comme souvent ici. L’ambiance est particulièrement romantique et ses yeux brillent de mille feux. Pendant un instant, j’en oublie mon frère et ses projets. Je ne me retiens plus, je me penche vers elle et je l’embrasse. Sa première réaction est de me rendre mon baiser, elle passe ses bras autour de mon cou et entrouvre les lèvres. Je suis aux anges, et puis, tout à coup, elle me lâche et se recule.

-« Il ne faut pas, c’est mal. »

Je ne comprends pas ce qu’elle veut dire, je fronce les sourcils, pourquoi serait-ce mal ?

-« Ce sont des choses qui arrivaient au couvent. Les sœurs ont attrapé deux novices qui s’embrassaient ainsi un jour, elles nous ont dit qu’elles rôtiraient en enfer !

-Et tu les as crues ? »

Elle se lève sans répondre à ma question et me demande de la ramener au village d’un ton sec.

Je suis déconcertée. J’obéis sans discuter.

 

 

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Je crois que je n’arriverai pas à m’endormir, je suis bien trop perturbée. Je tourne la tête et je distingue la silhouette de Yéna allongée sur sa paillasse. Son souffle est lent et régulier, elle dort. Moi, je ne pense qu’au baiser que nous avons échangé tout à l’heure, pourquoi a-t-elle fait ça ? Et pourquoi y ai-je répondu ? Si j’étais honnête avec moi-même, je m’avouerais que j’ai trouvé ça plus qu’agréable. Je secoue la tête pour me remettre les idées en place. J’ai juste été surprise, je ne m’y attendais pas, c’est aussi simple que cela. Il faut que je pense à autre chose…

 Demain matin, Sitor sera là et il me tiendra compagnie, d’autant plus qu’il doit rester au village. J’ai un petit sourire en pensant à lui, j’ai bien remarqué qu’il essaie de me faire la cour. Hier, malgré mes gants, il s’est incliné pour me faire un baise-main, un peu à la manière d’un gentilhomme. C’est un jeune homme tout à fait charmant et j’apprécie sa compagnie…

C’est en me concentrant sur ces pensées beaucoup moins troublantes que je parviens à trouver le sommeil.

 

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Je suis sortie avant que Gabrielle ne se réveille, je ne sais pas quelle attitude adopter avec elle. Elle m’attire, c’est certain, et je n’aurais sans doute pas dû me laisser aller comme ça hier soir, mais sa réaction m’a perturbée. D’abord elle me rend mon baiser, semblant apprécier le moment autant que moi, et ensuite elle recule et ne m’adresse plus une parole ni un regard. Elle m’a vraiment donné l’impression de regretter de s’être laissée aller. Je me dirige lentement vers les kayaks en soupirant, mon souffle produit une petite fumée devant moi. Je prends mon embarcation, mon matériel de pêche et je quitte le village.

 

 

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Comme à l’accoutumée, mon chevalier servant est là dès que je sors de l’igloo, je ne sais pas comment il fait pour toujours arriver au bon moment, il doit avoir une sorte d’instinct. Quoi qu’il en soit, je lui fais un grand sourire pour lui montrer à quel point je suis heureuse de le retrouver ce matin. Je suis ravie de lui faire la conversation, ça me permet de me changer les idées, je ne veux plus penser à ce qui s’est passé la veille au soir.

Sitor sourit largement en me voyant m’approcher de lui, il me salue chaleureusement puis tend un poing bien serré devant moi.

-« Aujourd’hui, j’ai une petite surprise pour toi, Gabrielle. »

Je lève les yeux vers les siens qui pétillent de malice. Il prend ma main et pose dans ma paume ce qu’il cachait jusqu’à présent dans la sienne. Je regarde et je vois sur mon gant de peau un collier fait de ce qui semble être des dents de phoque, intercalées avec des morceaux de cornes et de bois de caribous. Certaines pièces sont colorées, d’autres non et le tout est du plus bel effet. Je lève de nouveau le regard vers le visage de Sitor, il contemple ses pieds d’un air un peu embarrassé. Son espèce de timidité me fait sourire, je le trouve aussi attendrissant qu’un enfant le jour de la fête des mères. Je me rapproche, me met sur la pointe des pieds et lui fais un gros baiser sur la joue. Il a une barbe de plusieurs jours, je grimace sous la légère piqûre et ça l’amuse. Il me donne son bras que je prends et nous nous promenons lentement dans le village. Je souris de voir mon ami se redresser et bomber le torse à chaque fois que nous croisons quelqu’un, il semble très fier de m’avoir à son bras et je dois avouer que son attitude me flatte un peu. Nous ne nous quittons pas jusqu’au soir et je passe une excellente journée.

 

 

Chapitre 6

 

 Alors que Yéna s’arrange pour arriver à l’igloo après que je sois couchée chaque soir et en sortir avant que je ne me réveille, Sitor est de plus en plus prévenant et attentionné avec moi. Même quand il doit s’absenter pour la journée afin de chasser ou pêcher, il arrive toujours à m’attendre le matin, quel que soit le moment auquel je sors. Nous parlons un instant, il prend mon bras et nous marchons un peu jusqu’à ce qu’il aille vaquer à ses occupations. A ce moment là, je rejoins le groupe des femmes.

Les premières fois, je me suis étonnée du fait que Yéna fasse partie du groupe de pêcheurs, elle est la seule femme à ne pas rester au village et à participer à toutes les sorties. J’ai interrogé Nyrèce à ce sujet, elle m’a répondu avec un petit sourire que sa fille n’avait jamais voulu faire autre chose. Ca bouscule les traditions, mais le chaman ayant donné son accord, personne n’a songé à protester. D’ailleurs, elle est la meilleure du village, pour la chasse comme pour la pêche, ce qui a parfois provoqué un peu de rivalité entre elle et son frère au moment de l’adolescence.

 

Ca fait plus d’une semaine que mes deux compatriotes sont arrivés au village, et Louis s’est bien remis. En fin de soirée, alors que le groupe des femmes se sépare, les deux français viennent me trouver. Je ne fais rien de particulier, je traîne un peu entre les habitations de glace lorsque je les vois approcher de moi. Ils me sourient et Pierre pose une main amicale sur mon épaule.

-« Nous allons repartir demain, Gabrielle. »

Je le regarde attentivement, attendant la suite. Leur départ n’est pas une surprise pour moi, tout le village est au courant. Mon compatriote se gratte le front, l’air un peu embarrassé, puis se décide.

-« Nous pensons que tu devrais venir avec nous. »

Voilà une idée qui ne m’avait pas traversé l’esprit. L’étonnement doit se lire sur mon visage, car Pierre poursuit aussitôt.

-« Ta place n’est pas ici. Tu es une jeune femme blanche et tu dois vivre parmi les tiens. Les Inuits sont de braves gens, et nous savons ce que nous leur devons, mais ce sont des païens, tu ne peux pas rester éternellement avec eux. »

Ma réponse est tout à fait spontanée.

-« Je n’ai pas envie de partir ! Je suis bien ici, et aucun des villageois ne se préoccupe de ma religion. »

Ils n’ont pas l’air convaincus, je reprends :

-« De toutes façons, je n’ai plus de famille. Et puis, vous n’avez pas l’intention de me ramener en France, juste de m’accompagner jusqu’à Dawson City. Qu’est-ce que je ferai une fois là-bas ? »

Louis pince les lèvres et hoche la tête, je crois qu’il me comprend. Par contre Pierre ne paraît pas vraiment d’accord, mais je fais un geste avant qu’il ne puisse élever la moindre objection.

-« Je suis bien ici, tout le monde m’apprécie. Bien sûr, j’ai quelques difficultés avec le climat, mais ce serait la même chose à Dawson. Je ne veux pas partir. »

Il me désapprouve mais n’insiste pas. Je lui souris gentiment et j’ajoute.

-« J’ai peut-être trouvé ma place ici, je veux rester. »

Il hausse les épaules et se tourne vers son compagnon. Ensemble, ils se dirigent vers leur traîneau qu’ils ont commencé à préparer depuis hier.

Je marche en direction de l’igloo de Nyrèce avec assurance, je sais que j’ai pris la bonne décision. J’essaie de m’imaginer un avenir dans ce village et j’y parviens très bien. Je me vois installée, passant mes journées avec les femmes en attendant le retour de Yéna… Cette pensée me fait stopper ma marche. Je me frappe le front de la main, Sitor ! C’est à Sitor que je pensais ! Je suis persuadée que d’ici quelques temps il me fera une déclaration et me demandera ma main. Et j’accepterai, bien sûr. Nous serons très heureux ensemble. Je me répète intérieurement cette phrase plusieurs fois, sans me rendre compte que j’ai l’air de vouloir m’en persuader.

Je rejoins la guérisseuse du village à quelques mètres derrière son igloo, l’endroit où la nourriture est partagée et répartie entre les familles. Il n’y a pas de préparations à proprement parler, la plupart des aliments consommés se composent de viande ou de poisson crus, même si parfois le bouillon a sa place. Toutes les mères de famille sont là ainsi que les adolescentes, et c’est en souriant que je me joins à ce joyeux groupe qui bavarde gaiement.

 

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J’essaie de ne pas rentrer tous les soirs, je passe souvent les nuits hors du village maintenant. Je regrette de ne pas pouvoir le faire systématiquement, mais ma mère s’inquiète de mes absences trop fréquentes à son goût, alors je fais l’effort de passer quelques soirées avec eux. Pourtant, c’est de plus en plus difficile pour moi. Sitor ne se rend compte de rien, il parade dans le village avec fierté sans se douter une seconde du mal que ça me fait de voir constamment Gabrielle à son bras.

 Je trouve étrange qu’il ne se soucie pas plus d’elle dès qu’ils sont à l’intérieur, non pas qu’il la délaisse, mais il lui montre beaucoup moins d’intérêt sitôt qu’il n’a pas de public pour le voir se promener avec cette si jolie européenne. Cette attitude me surprend un peu, mais comme je n’ai jamais vu mon frère amoureux, je suppose que c’est sa manière de faire.

 

Ce soir, après le repas, ma mère me demande de la suivre dehors, apparemment elle veut me parler en privé, je fronce les sourcils, un peu étonnée, mais je la suis.

La nuit est très claire, très froide aussi. La glace crisse sous nos pas alors que nous avançons lentement en tournant le dos à l’igloo et au village. Nous restons silencieuses pendant de longues minutes, j’en viens même à me demander ce que nous faisons là. Et puis ma mère cesse de marcher et se tourne vers moi.

-« Yéna, tu dois me dire… Est-ce que tu es amoureuse de Gabrielle ? »

La question est si inattendue que je sursaute. Je regarde ma mère avec tant de stupéfaction qu’elle a un petit rire. Elle passe un bras autour de ma taille et m’entraîne afin que nous recommencions à marcher.

-« Ne sois pas si surprise, ma fille. Je te connais après tout. Tu pensais que j’ignorais tes préférences en matière d’amour ? Pourquoi crois-tu que je n’ai jamais cherché à te marier ? »

Je secoue la tête sans répondre, je n’ai jamais parlé de ça à personne. D’ailleurs, cantonnée dans le village, avec toujours les mêmes gens autour de moi, j’ai toujours été persuadée que je resterai seule toute ma vie. Je hausse un sourcil alors qu’elle reprend.

-«  Une mère connaît ses enfants, tu sais. Je me suis beaucoup interrogée à l’époque où j’ai deviné ça, je suis allée voir le chaman et j’ai parlé avec lui, longtemps. Je me demandais si c’était de ma faute, ou si c’était lié à la mort de ton père alors que vous étiez si jeunes Sitor et toi. Il m’a dit que ce sont des choses qui arrivent de temps en temps, que personne n’y était pour rien, ni toi, ni moi, ni ton défunt père… Ca m’a rassurée. »

Je porte mes mains à mon front, je ne pensais pas être si transparente. Je jette un regard à la petite femme qui me tient la taille et elle voit la contrariété dans mes yeux.

-« Comment as-tu deviné ? C’est si évident que ça ? Tout le monde le sait, alors ? »

Elle resserre un peu son bras autour de moi et me sourit.

-« Non, juste le chaman et moi, je ne pense pas que qui que ce soit d’autre ait deviné, tu caches bien ton secret, même si je ne comprends pas bien la raison de cette discrétion. »

Je lève les yeux au ciel.

-« La raison me paraît évidente, je ne rentre pas dans les normes. Je suppose que j’ai eu peur d’être rejetée, et comme je ne pensais pas rencontrer un jour quelqu’un avec qui faire ma vie, il n’était pas nécessaire d’informer tout le village de mes préférences. »

Elle hoche la tête et se tait un moment. Et puis, elle relève les yeux et plante son regard dans le mien.

-« Et maintenant, tu as rencontré quelqu’un qui te plaît, c’est ça ? »

Je me détourne, un peu embarrassée. Je lève mon visage vers le ciel, je contemple les étoiles un moment en silence. Le bras de ma mère est toujours autour de ma taille et de la sentir contre moi malgré l’épaisseur de nos vêtements me fait du bien. Je sens des larmes me monter aux yeux, je les retiens, je pousse un profond soupir et je ferme mes paupières. Et puis je hausse les épaules.

-« Qu’elle me plaise ou non n’a aucune importance, Sitor lui fait la cour, et elle a l’air d’apprécier. »

Ma mère tend le bras et touche ma joue pour que je baisse les yeux vers elle, elle sourit doucement.

-« Tu es sûre de ça ? »

J’ai un sourire sans joie.

-« Oui. Je suis sûre qu’il la courtise. »

Elle secoue la tête de gauche à droite.

-« Es-tu sûre que Gabrielle apprécie ? »

Je pousse un autre soupir avant de répondre.

-« Je ne l’ai pas vue le repousser ou se plaindre des attentions qu’il a pour elle. Elle l’aime bien, oui. »

Nous recommençons à marcher, retournant doucement vers le village sans rien dire de plus. Ce n’est qu’en arrivant à proximité de l’igloo, que ma mère m’attrape le bras et s’arrête de marcher.

-« Gabrielle n’est pas ma fille, et je peux me tromper, mais je ne suis pas certaine qu’elle éprouve grand-chose pour Sitor, en dehors de la reconnaissance et d’une certaine affection. Quant à lui, il n’est pas amoureux. Tout ce qu’il voit, c’est une jolie fille à son bras. Une française, ça a quelque chose d’exotique pour lui, il lui fait la cour par vanité. »

J’incline la tête, un de mes sourcils monte sur mon front presque sans que j’en aie conscience. Cette idée me plaît beaucoup, il va falloir que je réfléchisse à ça. Je ne veux pas me leurrer, mais il me semble apercevoir une petite lueur d’espoir. Quand j’y pense, c’est vrai que je n’ai jamais vu la jolie blonde jeter des regards énamourés à mon frère, ou se serrer contre lui. Je me force à me calmer lorsque je prends conscience de l’accélération des battements de mon cœur. Tout ça ne veut rien dire, elle n’est peut-être pas démonstrative, et puis même si ma mère a raison, ça ne veut pas dire que j’ai une chance, je n’ai qu’à me souvenir de sa réaction après notre baiser devant l’aurore boréale pour m’en convaincre.

Je suis si perdue dans mes pensées que ma mère doit m’appeler pour que je rentre dans l’igloo.

 

 

Chapitre 7

 

 

J’ai été à peine surprise quand ma mère a parlé à Sitor dès que nous sommes rentrées. Gabrielle n’était pas là, déjà partie se coucher, et Nyrèce m’offre sciemment une opportunité de me rapprocher de la jolie blonde en expliquant à mon frère que le départ des français est pour lui une excellente occasion de partir deux ou trois jours à Dawson afin de vendre nos quelques peaux de surplus.

Il a paru un peu étonné, mais ravi de l’occasion, ce ne sera que la troisième fois qu’il ira à la ville, et la première fois tout seul, sans aîné avec lui. Ma mère lui cite les objets qu’elle voudrait lui voir ramener : un grand couteau en acier solide, une scie, et du savon parfumé, sa petite faiblesse. Il rit et lui promet de ramener tout ce qu’elle veut. Je l’observe attentivement, pas une seconde il ne donne l’impression de penser à Gabrielle, de regretter de passer plusieurs jours sans elle, au contraire, il semble enchanté de cette occasion de sortir du village et d’aller voir autre chose. Après la conversation que je viens d’avoir avec ma mère, l’attitude de mon frère me fait sourire, peut-être que je devrais tenter ma chance après tout…

 

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C’est la première fois que Sitor n’est pas là quand je sors de l’igloo le matin. Je fronce les sourcils et le cherche du regard. Il est près de l’igloo de Xéjor, chargeant un traîneau déjà attelé près de celui de mes compatriotes. Je m’approche, Yéna vient à ma rencontre en souriant. Je lui rends son sourire, contente de voir qu’elle ne semble pas vouloir m’éviter aujourd’hui, puis je l’interroge du regard en lui désignant les préparatifs d’un geste de la main, elle hausse les épaules.

-« Pierre et Louis s’en vont à Dawson, comme tu le sais. Sitor va les accompagner. »

Nous rejoignons le petit groupe qui s’agite autour des traîneaux. Outre les deux français et Sitor, une bonne partie de la population du village est là. Il y a les enfants, bien sûr, excités par le moindre évènement qui sort de l’ordinaire, Xéjor et Jarana, Nyrèce, et encore une demi-douzaine de personnes qui parlent et donnent des conseils que personne n’écoute. Les chiens aboient et c’est une joyeuse cacophonie qui règne alors que nous nous approchons. Sitor me fait un signe de la main et retourne à ses occupations sans plus se préoccuper de moi.

Je ne me sens pas froissée par son comportement un peu indifférent, je n’ai pas spécialement envie de me jeter à son cou non plus. Je préfère essayer de discuter avec sa sœur, pour une fois qu’elle ne s’enfuit pas à mon arrivée. Je ramène mon regard vers elle et je trouve ses yeux posés sur moi, attentifs. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me met un peu mal à l’aise, je me sens rougir légèrement, et pour calmer mon embarras, j’interroge Nyrèce sur le départ précipité de son fils. Elle me répond en souriant que c’est une idée qui lui est venue hier soir. Elle se penche vers moi et ajoute sur un ton de confidence qu’elle n’a pas pu résister à la pensée d’avoir un peu de savonnette parfumée.

Les préparatifs enfin terminés, Pierre et Louis font leurs adieux aux villageois, serrant des mains, et donnant une chaleureuse accolade à Xéjor et Jarana qui les ont hébergés quelques jours. Ils s’approchent de moi et Pierre ne peut s’empêcher de murmurer :

-« Tu es sûre de ne pas vouloir venir, Gabrielle ? »

Je souris et hoche la tête.

-« Oui, je suis sûre. »

Il hausse les épaules sans insister et s’incline légèrement devant moi, c’est ensuite au tour de Louis. Sitor s’approche lorsque mes deux compatriotes s’éloignent. Il enlace sa sœur, puis sa mère et vient ensuite vers moi. Il m’enlace et me serre contre lui comme il l’a fait avec elles deux, me lâche et me fait un clin d’œil en retournant à son traîneau. Je suis un peu désappointée, pour un garçon qui me fait la cour depuis un mois, je trouve que son au revoir manque singulièrement de chaleur.

 Je baisse la tête un moment, quand je la relève, j’aperçois Yéna qui affiche un large sourire, elle a bien remarqué que son frère ne m’avait pas donné de marque particulière d’affection et apparemment ça lui fait plaisir. Je m’interroge sur sa réaction, et je repense à ce moment devant l’aurore boréale. Ce souvenir me trouble, je détourne le regard et je m’éloigne un peu du groupe qui regarde partir les traîneaux.

 Le village retrouve rapidement son calme et sa routine sitôt que nos trois amis sont hors de vue, je retrouve le groupe des femmes pour me lancer dans une tâche que je n’ai pas encore apprise : le tannage des peaux de phoque. C’est un travail qui s’étend sur plusieurs jours, qui nécessite de la patience et un peu de force physique, mais selon Nyrèce, je m’en sors plutôt bien.

 En fin de journée, je me dirige vers mon igloo pour prendre un peu de repos avant le moment du repas, réfléchissant à ma surprenante adaptation à ce monde si différent de celui que j’ai toujours connu. Jamais je n’aurai imaginé effectuer des tâches aussi pénibles ou vivre dans de telles conditions lorsque j’étais au couvent. Pourtant, ce que j’ai dit à Pierre est l’exacte vérité, je me sens bien ici, comme si j’avais trouvé ma place. Je souris toute seule en pensant à la tête que ferait la mère supérieure si elle me voyait maintenant, vêtue comme je le suis, partageant l’existence d’un peuple qui a bien plus de superstitions que de religion. Cette pensée en amène une autre. J’ai été élevée dans la crainte de Dieu et le respect de ses représentants, mais que m’en reste-t-il ici ? Bien sûr, je n’oublie pas que le Créateur est partout, et je fais régulièrement une prière le soir en me couchant mais je ne m’imagine pas avoir une discussion théologique avec les villageois. Si je dois passer ma vie dans ce village, j’oublierai forcément certaines choses ou je les adapterai à mon nouvel environnement. Je hoche la tête, c’est ça : adapter. Il est évident qu’on ne voit pas les choses d’un même œil selon que l’on se trouve à Rome, au Havre ou à Potédaïuk.

-« Tu parais bien songeuse, c’est Sitor qui occupe à ce point tes pensées ? »

Je relève brusquement les yeux, Yéna se tient devant moi, un large sourire aux lèvres. J’étais si absorbée qu’il me faut quelques secondes pour balbutier une réponse.

-« Sitor ? Euh, non. Je pensais à Dieu en fait. »

Je ne comprends pas pourquoi ma réponse la fait sourire encore plus largement. Je la regarde, elle m’intrigue et me fascine toujours un peu bien que je sois ici depuis un peu plus d’un mois maintenant. Elle hausse un sourcil mais ne réplique rien, se contentant d’ouvrir un peu sa parka pour me montrer un paquet qu’elle tient serré contre elle.

-«  Je suis venue te proposer de partager mon repas. »

Je désigne le paquet contre elle.

-« Ce sont des aliments de luxe pour que tu les protèges ainsi ? »

Ca la fait rire, et puis elle me jette un regard narquois.

-« Oui, c’est plein de brigands de grands chemins, ici. » Elle reprend son sérieux pour m’expliquer :

-« Je garde la nourriture là pour la protéger du gel. »

J’aurais du y penser, je baisse la tête vers le sol. Je la relève en sentant son regard sur moi, ses yeux sont pleins de douceur. Ca me paraît bizarre, mais je trouve ça très troublant, attirant aussi. Je chasse cette pensée inopportune en la questionnant.

-« Ta mère ne va pas s’inquiéter de ne pas nous voir ni l’une ni l’autre ? »

Elle secoue négativement la tête.

-« Non, je l’ai prévenue. C’est elle qui a préparé le paquet, elle a dit que pour une fois que je faisais preuve de sociabilité, il fallait m’encourager. »

Je prends son bras et je lui souris.

-« Alors je vais t’encourager moi aussi, en t’accompagnant. »

Alors que je me dirige vers mon igloo, elle me retient et me désigne la tente des chiens.

-« J’ai préparé un traîneau, on va aller pique-niquer. »

Cette suggestion me surprend un peu, aller manger sur la glace me semble une idée plutôt étrange, mais pourquoi pas après tout ? J’acquiesce du menton et il faut peu de temps pour que nous quittions le village.

Les chiens sont pleins d’énergie, ça fait plusieurs jours qu’ils ne sont pas sortis. Ils ne sont que quatre puisque Sitor est parti avec les autres ce matin, mais le traîneau est plus petit et léger que ceux utilisés habituellement. Les chiens tirent et courent avec enthousiasme, nous filons à vive allure. Assise au milieu du traîneau, je me tourne pour regarder Yéna qui dirige, debout à l’arrière. Ses yeux brillent, ses joues sont rosies par le vent de notre course, elle sourit et je la trouve incroyablement belle. Je l’imagine un instant sans son bonnet, ses cheveux flottants autour de son visage et je ne peux m’empêcher de trouver cette image encore plus séduisante.

Nous nous arrêtons au bout d’une heure de course environ. Yéna stoppe le traîneau et prend le temps de tirer une ligne pour attacher les chiens correctement pendant que je regarde autour de nous. Cet endroit est d’une splendeur à couper le souffle ! Nous sommes au pied d’énormes blocs de glace qui ont bougé sous l’effet du gel et forment une barrière d’une hauteur impressionnante. On a l’impression de cubes de tailles différentes empilés les uns sur les autres sans aucun ordre logique. J’essaie d’imaginer le même spectacle avec un rayon de soleil qui ajouterait de la lumière et des teintes de bleu plus ou moins pâles à ce tableau, et je laisse échapper un petit soupir admiratif. Je me tourne vers Yéna et je m’empresse de lui demander si elle pourra me ramener ici lorsqu’il fera jour. Elle me répond avec un sourire lumineux.

-« Aussi souvent que tu le souhaiteras. »

Elle me regarde un instant, son sourire devient un peu plus hésitant.

-« Aimerais-tu apprendre à diriger un traîneau ? »

La proposition me surprend, je ne l’attendais pas. Je cherche une trace de taquinerie dans les beaux yeux bleus, mais ils sont extrêmement sérieux. Je fronce les sourcils et je prends le temps de réfléchir à la question. J’ai du mal à m’imaginer en musher, et je n’ai guère de raisons de me déplacer hors du village, mais d’un autre côté, ce doit être une expérience agréable… J’évite de m’appesantir sur la pensée que les leçons me donneront l’occasion de passer un peu plus de temps avec Yéna. J’accepte d’un mouvement du menton, elle me fait un clin d’œil.

Elle étale une petite couverture de peau sur le traîneau et nous nous installons dessus pour manger. La promenade m’a ouvert l’appétit et je dévore ma part sous l’œil ironique de ma compagne qui me taquine.

-« Je croyais que tu avais pris un repas à midi. »

Je hausse les épaules et je lui fais une grimace, elle a un petit sourire moqueur. Je me penche vers l’extérieur du traîneau et passe ma main gantée sur la glace qui couvre le sol.

-« Dans mon pays, quand il y a de la neige, les enfants jouent à en faire des boules qu’ils se lancent à la figure, ça donne de véritables batailles et c’est parfois très amusant. Ici, tout est tellement gelé que c’est impossible, c’est dommage. »

Elle passe à son tour une main sur le sol gelé.

-« On le fait parfois, à la première neige. »

Elle fronce un peu les sourcils et me regarde attentivement.

-« Est-ce que ton pays te manque ? »

Je réfléchis un instant avant de répondre. Elle attend patiemment, la tête inclinée et les yeux toujours braqués sur moi.

-« Non, pas vraiment. Ce qui me manque parfois, c’est l’herbe, les arbres, le chant des oiseaux…et le soleil. Mais je préfère la manière de vivre d’ici, là-bas les conventions sociales sont trop pesantes, elles empêchent toute spontanéité. Il faut constamment tenir compte de l’opinion des autres, surtout dans les petits villages ou les lieux clos, comme les couvents par exemple. »

Les coins de sa bouche s’abaissent dans une moue dont je ne peux dire si elle est dédaigneuse ou simplement compréhensive.

-« Tu as envie de passer ta vie ici ? »

Je souris doucement. Elle qui m’a évitée si souvent, à tel point que je me demandais si ma présence la gênait, semble vraiment intéressée par ce que j’ai à lui dire.

-« Oui, j’en ai envie. Je me sens bien dans ce pays, ce village. Les gens sont gentils et accueillants, la vie y est simple et saine, les paysages impressionnants, les faux-semblants inexistants, et… » Je baisse les yeux pour poursuivre tout bas. « J’ai l’impression d’avoir trouvé une nouvelle famille ici. »

Elle ne parle pas plus haut lorsqu’elle répond :

-« Je suis contente que tu sois restée là. Je n’aurais pas voulu que Pierre et Louis t’emmènent à Dawson. »

Nous échangeons un regard un peu timide et je sens une drôle de sensation parcourir mon ventre et ma poitrine, je ferme les yeux. L’image inattendue du baiser que nous avons échangé devant l’aurore boréale passe derrière mes paupières closes, m’arrachant un sourire bien involontaire. Je frissonne et je sens sa main se poser sur mon avant-bras.

-« Est-ce que tu as froid ? Veux-tu rentrer ? »

Son regard contient une petite lueur que je ne parviens pas à définir. Je hoche la tête.

-« Oui, rentrons. »

 

 

Chapitre 8

 

Alors que je m’apprête à m’installer pour le trajet du retour, elle m’attrape doucement par le bras.

-« C’est le moment de prendre ta première leçon. »

Elle m’entraîne vers les chiens en m’expliquant que la première chose à apprendre c’est de les atteler. Elle m’explique qu’il y a plusieurs manières, mais qu’en général, elle utilise l’attelage en tandem double.

Nous attachons donc chaque chien à la ligne centrale par une ligne de cou et par une ligne de dos. Yéna me précise que ce système limite les bagarres et les « emmelages ». Elle dit aussi qu’on peut n’avoir qu’un seul chien de tête, mais que, pour sa part, elle préfère en avoir deux.

J’éprouve un peu d’appréhension en m’approchant des chiens, je ne les connais guère et ils n’obéissent qu’à Yéna et Sitor, mais ma compagne sourit et me fait remarquer d’un ton rassurant que je ne risque rien tant qu’elle est là. Je ne peux m’empêcher de lui demander à quoi me sert de savoir les atteler si je ne peux pas le faire sans la présence de l’un d’entre eux. Elle hausse un sourcil et me répond le plus sérieusement du monde que j’aurai peut-être mes propres chiens un jour. Ce soir, il n’y en a que quatre, l’opération est donc rondement menée. Elle m’aide à poser mes pieds sur les patins et se place derrière moi, son corps collé au mien. Sa grande taille lui permet de passer ses bras autour de moi sans problème pour m’aider à diriger et, sur son ordre, les chiens démarrent doucement.

Progressivement, l’allure s’accélère. J’ai beaucoup de mal à tenir le montant, encore plus à donner une direction quelconque à notre attelage. Heureusement, les mains fermes de Yéna par-dessus les miennes, contrôlent la situation. Au bout de quelques minutes, je ne fais plus vraiment d’effort pour apprendre quoi que ce soit, me contentant de m’appuyer légèrement sur le grand corps derrière moi. Elle baisse la tête pour me sourire, je pose ma joue contre la sienne puis, sans réfléchir, lui effleure la pommette de mes lèvres. Elle a un petit sursaut et oublie complètement le traîneau et les chiens pour me regarder. Ses yeux sont dans les miens, nos visages se rapprochent lentement l’un de l’autre, je ferme les yeux… et je sens une secousse terrible qui manque me faire tomber. Je rouvre brusquement mes paupières, je vois Yéna qui reprend rapidement le contrôle de l’attelage.

Je n’ose plus lui jeter le moindre regard jusqu’à ce que nous arrivions à Potédaïuk.

 

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Je sors de l’igloo et je m’étire, savourant la sensation de mes muscles qui se remettent bien en place, je lève les yeux vers le ciel en souriant, la vie est vraiment belle. Depuis le départ de Sitor, je passe toutes mes soirées avec Gabrielle, et j’adore ça. Nous ne faisons pas grand-chose, nous promenant souvent aux alentours du village en parlant. Elle me raconte son enfance, sa vie au couvent, elle me parle de ses parents et de son frère.

 Moi, je lui décris mes premières chasses, la pêche. Je lui raconte les quelques souvenirs que j’ai de mon père. C’est avec lui que j’ai attrapé mon premier poisson, avec lui que j’ai participé à ma première chasse…

Je jette un œil vers son igloo et je marche doucement vers la tente des chiens en pensant à notre conversation d’hier soir et à la manière dont elle s’est finie.

 

J’évoquais une chasse au caribou de l’été dernier lorsque Gabrielle m’a regardée avec curiosité et m’a demandé comment j’ai fait pour échapper aux traditions et m’intégrer aux pêcheurs. Je me suis arrêtée de marcher, j’ai fermé les yeux un instant, et je lui ai raconté.

 -« Mon père est mort alors que j’avais presque neuf ans et Sitor six. Ma mère, restée seule avec deux enfants a envisagé de rejoindre une autre famille, comme ça se fait souvent chez nous, mais nous, les deux enfants, ne voulions pas en entendre parler. Nous avons rejoint le groupe des hommes. Mon frère a été très bien accepté malgré son jeune âge, mais ce n’était pas la même chose pour moi, tout le monde voulait m’envoyer travailler avec les femmes, j’ai dû batailler ferme pour m’imposer. Je n’hésitais pas à m’acquitter des tâches les plus dures ou les plus ennuyeuses, j’en faisais autant que des hommes aguerris rien que pour prouver que ma place était parmi eux. Finalement, une cérémonie a été organisée avec le chaman qui a confirmé que j’avais les capacités requises, que les esprits souhaitaient me voir suivre cette voie. »

Elle a hoché la tête et m’a sourit.

-« Ca n’a pas dû être facile tous les jours ! »

J’ai haussé les épaules.

-« Ca m’a appris à me battre pour obtenir ce que je voulais. Et il n’était pas question que je passe ma vie à tanner les peaux et à faire de la couture. »

Elle a posé ses mains sur ses hanches et m’a dévisagée avec une expression un peu ironique.

-« Il faut bien que quelqu’un le fasse ça aussi. Et je trouve que malgré le travail, on s’y amuse bien. Les femmes sont toutes gentilles et agréables, je me plais avec elles, moi ! »

Je n’ai pas pu m’empêcher de poser mes mains sur ses épaules. J’ai planté mes yeux dans les siens. Je voulais qu’elle comprenne bien qu’il n’y avait aucun mépris, aucun dédain dans mes propos, c’est juste une affaire de goûts.

-« Je sais qu’il faut que quelqu’un le fasse, je serais juste embêtée si ce devait être moi. C’est un travail difficile et ingrat, je n’ai ni le goût ni les capacités pour le faire, c’est tout. J’aime la chasse et la pêche, j’aime me mesurer aux animaux et aux éléments, j’aime parcourir les étendues blanches et sentir le vent sur mon visage. Je n’aime pas rester au même endroit et accomplir la même tâche chaque jour. Et puis j’aime me dépenser physiquement aussi. Mais ça ne veut pas dire que je dénigre le travail des femmes, ni celles qui le font. »

Elle n’a pas semblée dérangée par la présence de mes mains sur ses épaules, au contraire elle s’est rapprochée un peu de moi et a mis les siennes sur mes avants-bras.

-« Je crois que je comprends, c’est dans ta nature. Comme de ne jamais mettre ton bonnet convenablement»

Et puis elle a souri, elle a écarté une mèche de cheveux de mon visage et s’est rapprochée encore de moi. Mes bras se sont enroulés autour de son dos pendant que les siens ont fait la même chose. Nous sommes restées enlacées quelques secondes, puis elle s’est détachée de moi et nous sommes retournées au village sans prononcer une parole. Une petite ride barrait son front, comme si elle réfléchissait intensément à quelque chose d’important. Je l’ai observée. En une semaine, c’est la deuxième fois qu’elle me donne l’impression qu’il est possible qu’elle éprouve quelque chose pour moi elle aussi.

 

Et ce matin, je m’interroge encore. J’essaie de ne pas me faire d’illusions, mais je ne peux que constater que nous sommes beaucoup plus proches depuis quelques jours. Le tout est de savoir si c’est simplement dû à l’absence de mon frère et au fait que je ne l’évite plus ou si j’ai réellement une raison d’espérer. Je soupire alors que je pénètre dans la tente des chiens, je ne peux pas rester dans l’incertitude, j’ai besoin de savoir et d’en avoir le cœur net.

 

 

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Je suis éveillée depuis un petit moment déjà, mais j’ai du mal à me lever. Mon sommeil agité m’a reposé le corps, mais certainement pas l’esprit. Comme au moment où je me suis endormie hier soir, toutes mes pensées sont concentrées sur Yéna. Je ne comprends pas bien ce qui m’a pris de l’enlacer ainsi, ni pourquoi j’ai tellement aimé ça.

Je finis par me lever en soupirant, je suis en train de me tromper moi-même et je le sais. Si je cessais de me mentir, je reconnaîtrais que je l’ai prise dans mes bras parce que j’en mourais d’envie, et depuis plusieurs jours. Et si j’ai tant apprécié cette étreinte, c’est parce que j’éprouve pour elle des sentiments plus que troublants.

Je prends ma tête à deux mains en grimaçant, que dirait la mère supérieure si elle savait ce que je ressens ? Je sors lentement de l’igloo et jette un regard à la ronde, je sais qu’elle doit être partie depuis un moment déjà, mais je la cherche quand même des yeux. Je rejoins le groupe des femmes bêtement déçue de ne pas l’apercevoir et déjà impatiente de la retrouver ce soir.

 

La journée m’a semblée interminable, mais enfin nous arrivons au bout de nos tâches quotidiennes. Je dois me retenir pour ne pas trépigner d’impatience et courir vers les traîneaux qu’on aperçoit au loin. Au lieu de ça, je prends un air indifférent et je retourne vers mon igloo, mais sans y entrer. Je m’appuie contre la paroi de mon abri de glace et j’attends en lissant le devant de ma parka et en rajustant mon bonnet avec des gestes nerveux.

Les traîneaux se sont tous arrêtés devant chez Nyrèce, et il règne une agitation plutôt inhabituelle. Je m’approche lentement en essayant de garder une expression détachée, et puis je fronce les sourcils en comprenant le pourquoi de cette effervescence. Au milieu de tous les pêcheurs qui discutent et ramènent leurs prises de la journée, je reconnais la silhouette familière de Sitor.

 

Il parle en faisant de grands gestes, même à une dizaine de mètres de distance comme je le suis encore, je peux voir son large sourire, il a l’air content. Yéna est là et me fait un sourire rapide mais ne fait pas un geste pour se rapprocher de moi. Je m’arrête d’avancer alors que je suis à trois pas derrière son frère, il ne me voit pas mais moi, je l’observe et je l’écoute. Il parle de mes compatriotes et des deux jours apparemment fantastiques qu’il a passé à Dawson avec eux. Il décrit du mieux qu’il peut l’atmosphère de fièvre qui règne dans la ville, relatant l’histoire de mineurs qui y sont arrivés pauvres comme Job et en sont repartis riches comme Crésus. Il évoque les maisons de bois, les femmes vêtues de robes comme il n’en avait jamais vues…

 Il semble ne jamais vouloir s’arrêter et je finis par me lasser, je fais quelques pas de côtés jusqu’à me trouver près de Yéna. Elle me sourit largement, paraissant heureuse de ce rapprochement et baisse la tête vers moi pour me parler quand Sitor s’avise enfin de ma présence. Il sourit et franchit la courte distance qui le sépare de moi. Il a l’air vraiment content de me voir et me tend les bras, je m’avance vers lui, nous nous enlaçons un moment et il me fait un baiser sur la joue avant de murmurer :

-« Tu m’as manqué, Gabrielle. »

Nous nous lâchons, je recule d’un pas et tourne la tête pour parler à Yéna, mais elle n’est plus là. Sitor ne semble pas se rendre compte de son départ, ni de mon désappointement, il prend ma main et regarde les villageois groupés autour de nous.

-« Peut-être que chacun devrait retourner à ses occupations. Si vous voulez, je vous raconterai tout ce que vous voulez plus tard, mais pour l’instant, je veux juste retrouver ma famille. »

Les quelques adultes présents hochent la tête, seuls les enfants continuent de courir autour des traîneaux et de poser des questions auxquelles personne ne répond. Finalement, ils se dispersent eux aussi et Sitor et moi nous retrouvons seuls. Il n’a pas lâché ma main et m’emmène doucement derrière les igloos, de manière à ce que nous sortions un peu du village. Je le suis sans rien dire.

Nous nous taisons, le silence seulement troublé par le bruit de nos pas sur la glace. Enfin, il s’arrête et se place face à moi. Il regarde le sol un instant puis relève la tête et met ses yeux dans les miens, son regard est très sérieux. Je me sens envahie par une certaine fébrilité, je crois deviner ce qu’il va dire et je ne sais quelle attitude adopter. Il frotte les mains sur son pantalon d’un geste nerveux, puis se décide à parler.

-« Gabrielle, Ca fait un certain temps déjà que je pense à m’installer et à fonder une famille. Mais depuis que tu es là, il m’est venu à l’esprit que je n’avais peut-être pas besoin d’attendre que ma mère me trouve une épouse. »

Je recule d’un pas et je lève les mains devant moi. Je voudrais l’arrêter avant qu’il ne poursuive, je n’ai aucune envie d’entendre la suite. Mais s’il s’aperçoit de mon trouble, il n’en tient pas compte et poursuit.

-« Nous passons beaucoup de temps ensemble et j’aime ta compagnie. Tu es jolie, gentille, agréable et douce. Je me dis que nous ferions un couple tout à fait convenable et plutôt bien assorti. Je suis un bon pêcheur et un jeune homme sérieux, je serai un bon mari. Si tu avais tes parents ici, j’aurais demandé ta main à ton père, mais comme tu es seule, c’est à toi que je pose la question. »

Il s’arrête un instant et prend une petite inspiration.

-« Est-ce que tu veux m’épouser, Gabrielle ? »

Je recule encore d’un pas et je baisse les yeux pour éviter son regard. Il y a quelques jours encore, j’aurai répondu « oui » sans hésiter, mais aujourd’hui, quelque chose me retient. L’image de Yéna et de son si beau sourire passe devant mes yeux. Je porte une main à mon front et je tente de chasser cette pensée, c’est alors le visage de la mère supérieure qui m’apparaît. Sitor fronce les sourcils et tend un bras vers moi.

-« Gabrielle, tu vas bien ? »

Je le regarde enfin, il semble plus amusé qu’inquiet de ma réaction.

-« Vraiment, c’est si inattendu que ça ? »

J’essaie de reprendre contenance. Il a raison, ce n’est pas comme si c’était une surprise. Je réfléchis un instant, si je n’avais pas de gant, je crois que je serais en train de me mordiller l’ongle du pouce. Je n’ai pas de motif sérieux pour refuser, au contraire, accepter me permettra peut-être de me débarrasser de ces sentiments troublants que je ressens envers Yéna. Je respire un grand coup et je plante mes yeux dans ceux de Sitor.

-« J’accepte. »

 

 

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Chapitre 9

 

 

Je suis partie, je me suis enfuie comme une lâche. J’ai repris le petit traîneau, comme le soir où je lui ai montré comment le diriger. Je crois que je ne lui donnerai plus jamais de leçon. Je ne me reconnais plus, je suis au bord des larmes moi qui n’ai plus jamais pleuré depuis la mort de mon père. Je serre les dents, je stoppe les chiens et je secoue la tête, dégoûtée de moi-même et de ma réaction. Mon frère va se marier, je devrais être heureuse pour lui au lieu de me lamenter stupidement.

J’attache les chiens et je les nourris, puis je m’assieds sur le sol glacé et je contemple l’horizon. Je reste longtemps comme ça, les bras passés autour de mes genoux, jusqu’à ce que le froid me fasse bouger. Je me construis un petit igloo, juste pour cette nuit en repensant à la décision que je viens de prendre. Je vais attendre le mariage, je serai là pour mon frère et sa belle européenne ce jour là, ensuite je partirai. Je ne passerai pas ma vie à les regarder vivre ensemble, je ne pourrais pas. Je tape du poing dans la glace à mes pieds, la douleur dans mes doigts est intense mais ne me fait pas oublier celle qui me broie la poitrine. J’entre dans mon petit abri de glace, je m’allonge sur le sol et je fonds en larmes.

 

 

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Je suis rentrée à l’igloo rapidement, j’ai prétendu que j’étais fatiguée, mais je suis sûre que Nyrèce s’est rendu compte que c’était un mensonge. J’ai besoin de m’isoler, de penser à ce qui m’arrive. J’ai toujours pensé que des fiançailles étaient une raison de se réjouir, mais je ne me sens pas joyeuse du tout, au contraire. Pourtant Sitor est un garçon charmant, et sérieux comme il l’a dit lui-même. Notre union sera heureuse, et calme, et sereine.

Je me tourne et me retourne sur ma paillasse, j’essaie de comprendre ce qui ne va pas, de saisir pourquoi j’ai l’impression de faire une erreur.

 Après la demande de Sitor, nous sommes immédiatement retournés au village pour qu’il l’annonce à sa mère et sa sœur. J’ai vu le visage de Yéna changer de couleur et passer de sa teinte bronzée habituelle à une blancheur de linceul. Elle a félicité son frère d’un ton égal en lui donnant une chaleureuse accolade, m’a souri gentiment et est partie aussitôt, marmonnant une vague excuse que personne n’a comprise. Nyrèce l’a suivie du regard avec une expression attristée, puis s’est tournée vers nous pour nous féliciter à son tour.

Je me force à penser à Sitor, à la joie que je devrais éprouver à la perspective de notre union, mais je n’y parviens pas, tout me ramène à Yéna. Je revois la pâleur de son visage et la précipitation de son départ tout à l’heure, je sais que j’en suis responsable. Nous passions de très bons moments ensemble pendant l’absence de son frère et nous nous sommes beaucoup rapprochées.

Je hausse les épaules, après tout, je ne l’ai jamais encouragée, je ne lui ai rien promis. Et puis, je soupire. Elle non plus ne m’a rien dit, mais je sais ce que j’ai vu dans ses yeux et ce qu’elle a dû voir dans les miens. Je me rappelle parfaitement des bonds que faisait mon cœur dans ma poitrine lors de cette fameuse leçon de traîneau, je me souviens de l’étreinte que nous avons partagée parce que je n’ai tout simplement pas pu m’empêcher de la toucher… Et, bien sûr, je repense à ce baiser et à tout ce qu’il a provoqué en moi. Je sais très bien qui fait battre mon cœur plus vite, et ce n’est pas Sitor. Mais c’est tellement opposé à ce qu’on m’a enseigné depuis toujours !

Je me redresse d’un bond sur ma paillasse. Je viens juste de réaliser qu’en voulant éviter une relation totalement condamnée par Dieu et ses représentants, je me précipite vers une union qui ne sera pas plus approuvée…

 A moins que Sitor ne se fasse baptiser et que nous trouvions un prêtre pour célébrer la cérémonie. Ca prendrait du temps, mais c’est tout à fait possible, il y a bien un ou deux prêtres à Dawson. Je prends ma tête dans mes mains, la déception que je ressens en songeant à cette solution me fait monter des larmes dans les yeux.

Je me rallonge en essayant de reprendre le contrôle de mes émotions. Je ne sais plus quoi penser, ni quoi faire. Ma raison et mon éducation me poussent à me marier, après tout les obstacles ne sont pas insurmontables, mais mon cœur, lui, ne pense qu’à Yéna.

Finalement, j’entrevois une issue, une solution qui ne satisfera sans doute personne, et surtout pas moi, mais qui me permettra de ne trahir ni mon cœur ni ma raison.

 

Comme il en a pris l’habitude, Sitor est là quand je sors de l’igloo. Après une nuit ou je n’ai pratiquement pas trouvé le sommeil, je décide de ne pas tergiverser et de lui parler tout de suite, après tout, attendre ne fera que rendre les choses plus difficiles. Il me sourit et s’incline devant moi, puis me tend son bras que je prends. J’inspire profondément et je rassemble mon courage pour lui parler.

-« Sitor, je dois te dire quelque chose qui va te faire de la peine. J’ai changé d’avis. »

Il me regarde en fronçant les sourcils.

-« Tu as changé d’avis à quel sujet ? »

Je le lâche et m’arrête de marcher, je me frotte la tempe d’un geste machinal. C’est dur, mais je dois continuer.

-« Je ne veux pas me marier avec toi. »

Il ne répond pas tout de suite, il m’observe. Je suis si mal à l’aise que j’évite son regard. Enfin, il pose une main sur mon épaule et demande :

-« Pourquoi ? »

Je ne peux pas, je n’ose pas lui révéler que sa sœur occupe toute mes pensées. Alors je me contente de lui dire une partie seulement de la vérité.

-« D’abord, tu n’es pas chrétien. Je ne peux pas accepter une union païenne, ce serait vivre dans le péché pour moi… »

Il m’interrompt.

-« Et tu n’y as pas pensé hier soir ? »

Je secoue la tête, toujours sans le regarder.

-« Non, je n’y ai pas pensé. Mais il n’y a pas que ça. »

Je sens la colère dans sa voix, même s’il essaie de la contenir.

-« Ah oui ? Et quoi d’autre ? »

Je lui jette un bref coup d’œil et retourne à la contemplation de la glace à nos pieds.

-« Je ne suis pas amoureuse de toi, et tu ne l’es pas de moi. Tu ne m’as pas parlé d’amour Sitor, juste de tes qualités et des miennes. On dirait que tu vois ce mariage comme une simple association. »

La colère est remplacée par la surprise lorsqu’il me répond.

-« Mais un mariage est une association ! L’amour vient par la suite, quand les gens se connaissent, qu’ils apprécient ce que chacun d’eux apporte à l’autre, quand ils sont réunis par le quotidien, les enfants, les petits tracas communs… »

Il a l’air de penser ce qu’il dit. Mais je suppose que dans un pays où la plupart des mariages sont arrangés par les parents, parfois même dès la naissance, ça n’a rien d’étonnant. Après tout, en France aussi on arrange des unions, notamment dans les familles les plus aisées. Je soupire, j’ai une vision bien plus romantique de ces choses là. Je relève enfin les yeux pour le regarder bien en face.

-« J’ai de l’affection pour toi, Sitor, mais je veux épouser quelqu’un dont je serai amoureuse. Tu as toutes les raisons de m’en vouloir, alors j’ai pris la décision de partir. Je ne peux pas rester là, devant toi, chaque jour que Dieu fait. »

Il a une moue un peu méprisante.

-« C’est vrai, je ne suis pas amoureux de toi, mais j’aurais pu le devenir si tu m’en avais laissé le temps. Je pensais que je pouvais te faire confiance mais tu me déçois, Gabrielle, tu me déçois beaucoup. » Il s’interrompt un instant et reprend.

-«  Tu as raison, il vaut mieux que tu t’en ailles, mais ne compte pas sur moi pour t’emmener à Dawson, je n’ai aucune envie de te rendre service. »

Je baisse de nouveau la tête, pas très fière de moi bien que je sache que j’ai sans doute fait le bon choix. Si ce n’est pour lui, au moins pour moi. Je me demande comment j’aurais pu l’épouser et vivre avec lui alors que je n’ai que Yéna dans la tête et dans le cœur. Je murmure :

-« Je suis désolée, je ne voulais pas te faire de peine. »

Il se détourne en marmonnant :

-« Je m’en remettrai.  »

Et puis il s’en va, marchant à grands pas vers le lieu de rassemblement des pêcheurs. Je le suis du regard en poussant un petit soupir, soulagée d’en avoir fini avec ça. Je me dirige lentement vers les femmes lorsque j’aperçois un petit traîneau qui arrive en direction du village et se range immédiatement près des hommes. Je reconnais la silhouette de Yéna et mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je change de direction et je presse le pas.

 

 

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Je me détourne et me penche vers les chiens en la voyant arriver. Je lève les yeux en apercevant une paire de bottes juste à côté de moi. Elle est là et me regarde avec un doux sourire qui me donne encore plus de regrets. Je soupire, pourquoi n’est-elle pas allée rejoindre Sitor ? C’est lui son fiancé après tout ! Je me redresse lentement pour lui faire face. Elle paraît un peu embarrassée mais se décide rapidement à me parler.

-« J’ai une faveur à te demander, Yéna. »

Je hausse un sourcil sans répondre, elle n’attend pas pour poursuivre.

-« Je voudrais que tu me ramènes à Dawson. »

Je la regarde sans comprendre. J’entends vaguement Xéjor m’appeler, mais je fais un signe pour lui indiquer que je les rejoindrai plus tard. Gabrielle doit voir mon incompréhension, elle ajoute :

-« Finalement, Sitor et moi nous n’allons pas nous marier. Et je ne peux pas rester ici dans ces conditions. »

Elle baisse les yeux vers le sol.

-« Il m’en veut d’avoir repris ma parole. »

Je n’en crois pas mes oreilles. Je voudrais espérer qu’elle a fait ça pour moi, mais je ne veux pas nourrir de faux espoirs. Je pose mes mains sur ses épaules pour l’inciter à me regarder dans les yeux.

-« Pourquoi ? Explique-moi ! »

Elle hésite un instant puis hausse une épaule.

-« Il y a plusieurs raisons, c’est compliqué… »

Elle a un air triste qui me brise le cœur, je ne peux pas la laisser comme ça, et puis je veux savoir. Je jette un regard circulaire autour de nous, je fais un signe à ma mère qui nous observe de loin pour qu’elle nous rejoigne.

-« Ecoute-moi, Gabrielle. Tu te souviens de l’endroit où on a pique-niqué l’autre jour ? On va y aller et tu me raconteras tout ça là-bas. »

Je me tourne vers Nyrèce qui approche et je l’informe de notre départ afin que personne ne s’inquiète. Je ré-attelle les chiens, pendant que Gabrielle s’installe, les yeux dans le vague. Nous partons rapidement.

 

 

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Chapitre 10

 

 

Nous faisons le trajet en silence. Je l’ai accompagnée en me disant que ce sera le dernier moment que nous passerons ensemble, en dehors du trajet de retour à Dawson. Je me demande si je dois tout lui dire, puis je décide que oui. Ca ne changera rien de toutes façons, je ne nous vois pas nous installer ensemble à Potédaïuk, et croisant Sitor tous les jours. Au moins, elle saura que ses sentiments étaient partagés, ça la consolera peut-être un peu et ce sera moins dur pour elle que de me voir mariée à son frère. Je me retourne et la regarde, je voudrais que son image reste gravée dans ma mémoire. Elle est concentrée sur ce qu’elle fait, et même avec le bonnet qui lui tombe un peu sur les yeux, même engoncée dans sa parka, elle est incroyablement belle. Je soupire et je me remets dans le sens de la marche.

 

Elle attache consciencieusement les chiens et vient me rejoindre sur le traîneau, s’asseyant à côté de moi. Nous restons silencieuses, je ne sais pas par où commencer. Le cadre est toujours aussi beau, les cubes de glace impressionnants, mais ce spectacle ne parvient pas à me distraire de mes pensées moroses. Elle attend un petit moment, puis m’interroge.

-« Explique-moi, Gabrielle. »

Je soupire, je hoche la tête et je me tourne légèrement vers elle.

-« Je ne peux pas épouser ton frère pour plusieurs raisons. D’abord, il n’est pas chrétien, il faudrait qu’il se fasse baptiser, et que nous trouvions un prêtre pour célébrer la cérémonie. Je ne peux pas m’unir à un homme selon des rites qui ne sont pas conformes à ma religion. »

Elle hausse les épaules et un de ses sourcils monte sur son front, jusque sous le bonnet, une expression que j’adore chez elle et qui me donne envie de sourire.

-« C’est une chose qui peut s’arranger, il y a sûrement des prêtres à Dawson. »

J’acquiesce du menton.

-« Sans doute, oui. Mais il n’y a pas que ça. Il n’est pas amoureux de moi, il l’a reconnu ce matin. Et, tu vas peut-être trouver ça stupide et penser que je suis naïve, mais j’aimerais que l’amour ne soit pas absent de mon mariage. »

Elle pose une main sur mon épaule.

-« Je comprends, et je ne trouve pas que tu es stupide. » Elle hésite un instant et me pose la question que j’attends et que je redoute à la fois.

-« Et toi, es-tu amoureuse de lui ? »

Je secoue négativement la tête et je murmure si bas que je ne suis pas sûre qu’elle m’entende.

-« Je suis amoureuse, mais pas de lui. »

Elle m’a parfaitement entendue. Ses yeux s’écarquillent et je vois distinctement une lueur se mettre à briller au fond d’eux. Pourtant, sa voix est tout à fait neutre et calme.

-« Et de qui l’es-tu, alors ? »

Je plante mon regard dans le sien et j’oublie de répondre, j’oublie même de respirer. Un petit sourire se forme sur son visage, un sourire qui s’élargit lentement. Elle se rapproche lentement de moi. Je n’arrive pas à prononcer une parole, mais je passe mes bras autour de ses épaules, ma main appuie doucement sur sa nuque jusqu’à ce que nos bouches se trouvent.

 

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C’est le moment le plus merveilleux de toute mon existence. Son baiser est doux et tendre, profond et passionné et intense. Mes bras sont autour d’elle et je me demande si j’arriverai à la lâcher un jour.

C’est elle qui recule. Quelques larmes coulent sur ses joues, qu’elle essuie d’un revers de main. Elle a l’air si triste, si malheureux, que je me demande ce qui peut provoquer tant de chagrin. Je la serre contre moi, elle se laisse aller et pose son visage au creux de mon épaule.

Je frôle sa tempe de mes lèvres, juste sous le bonnet.

-« Qu’est-ce qui te fait pleurer ? Tu te sens coupable envers Sitor ?

Elle renifle et étouffe un sanglot.

-« Oui, je me sens coupable, mais ce n’est pas à cause de ça que je suis si triste. »

Je resserre mon étreinte, essayant tant bien que mal de lui procurer un peu de réconfort.

-« Alors quoi ? »

Elle remue contre moi tout en tentant de retenir ses larmes.

-« Il faut que je parte, je ne peux pas rester à Potédaïuk. Et je ne peux pas rester avec toi. »

De l’entendre me dire ça me fait mal. Même si je comprends ses scrupules envers mon frère. Elle continue sans que j’aie à la questionner.

-« Je t’ai raconté une fois à quel point les sœurs désapprouvaient le genre d’affection que j’ai pour toi. D’après elles, c’est un péché mortel. »

J’ai du mal à comprendre, mais il est vrai que je ne connais pas grand chose à sa religion.

Je prends un moment pour réfléchir à ce que je vais lui répondre.

-« Quand Pierre et Louis étaient au village, je les ai interrogés un peu sur le christianisme. Ils m’ont dit que les prêtres ou les sœurs indiquaient le chemin à suivre. »

Elle hoche doucement la tête. Je reprends.

-« Pour ce que j’en sais, ton Dieu prône l’amour. »

Elle acquiesce encore, je continue.

-« Et, si j’ai bien compris tes compatriotes, c’est ton Dieu qui a mis l’amour dans ton cœur. Le fait d’aimer quelqu’un du même sexe que toi ne fait pas partie des péchés capitaux. Je pense que les prêtres et les sœurs répandent leur propre parole plutôt que celle de ton Dieu. »

Elle lève brusquement la tête et se redresse, bien plus attentive. J’essaie d’être le plus persuasive possible.

-« Ce que je veux te dire c’est que la désapprobation dont tu me parles est celle des prêtres et des sœurs, pas forcément celle de ton Dieu. »

Ses larmes ont cessé de couler, elle me regarde avec intensité, secoue la tête avec un demi-sourire et se serre de nouveau contre moi. Je mets une main sous son menton et je tourne son visage vers moi.

-« Est-ce que je t’ai convaincue ? »

Elle étouffe un petit rire et pose un baiser sur ma joue.

-« Pas vraiment, non. En principe, ceux qui servent Dieu suivent et respectent ses enseignements. Mais tu m’as amenée à m’interroger. Et j’ai tellement envie de croire que tu as raison, j’ai tellement envie de me dire que, peut-être, Dieu nous regarde avec bienveillance… »

Après un instant, elle ajoute :

-« Je ne veux pas te quitter, je veux juste rester avec toi. »

Je me penche et l’embrasse encore, c’est aussi délicieux que la première fois. Quand nous nous séparons, elle pose son front sur mon épaule en soupirant.

-« De toutes façons, ça ne change pas grand chose, je ne nous vois toujours pas vivre ensemble à Potédaïuk. »

Mes mains frottent son dos et j’apprécie le contact malgré l’épaisseur de la parka.

-« Tu voulais partir, je t’accompagnerai. »

Elle se décolle de moi pour me fixer avec incrédulité, un énorme sourire apparaît sur son visage. Et puis elle se jette à mon cou.

-« C’est vrai ? C’est bien vrai ? Tu viendras avec moi à Dawson ? »

Je profite de son étreinte autant que je peux avant de répondre.

-« J’irai partout où tu seras. Ceci dit, si on peut éviter Dawson… »

Elle rit et elle pleure en même temps. Quand je pense à sa mine défaite de tout à l’heure et que je vois l’expression joyeuse qu’elle arbore maintenant, je me sens aussi émue qu’elle.

-« Où veux-tu aller si ce n’est pas là-bas ? »

Je souris aussi largement qu’elle et j’ai du mal à empêcher ma voix de trembler de bonheur.

-« Il n’y a pas si longtemps, mon peuple était nomade. Nous pourrions adopter ce mode de vie. J’aimerais beaucoup voyager avec toi, sans but précis. »

Elle penche un peu la tête et fronce les sourcils, souriant encore.

-« Je ne suis pas de ton peuple, je ne sais pas si je m’adapterai à cette manière de vivre. » Elle se blottit de nouveau contre moi et rajoute :

-« Mais j’ai très envie d’essayer. »

 

 

Nous restons enlacées, assises sur le traîneau pendant un long moment. Et puis je me décide à bouger.

-« Il faut retourner au village, ne serait-ce que pour prévenir ma mère de notre départ. Et il faut aussi que nous emmenions un peu de matériel. Des harpons, quelques lampes à huile, des peaux, si possible mon kayak… Je dois aussi discuter avec Sitor pour voir combien de chiens je peux emmener »

Sa mine se fait boudeuse, je trouve ça si charmant que je ne peux m’empêcher de rire. Je pose ma main sur sa joue.

-« Si tu veux, on peut partir dès demain. »

Elle retrouve immédiatement son si joli sourire. Je me tourne vers les chiens pour commencer à les atteler, elle me tire par le bras et me montre la barrière de glace.

-« Regarde ! »

Un rayon de soleil effleure le sommet de la barrière, le premier depuis l’arrivée de Gabrielle. La lumière éclaire les blocs de teintes rouges et orangées, les reflets illuminent le tout, on croirait que la glace prend feu, le spectacle est à couper le souffle. Gabrielle a du mal à en détacher les yeux pour se tourner vers moi et murmurer :

-« C’est tellement beau ! »

Je la serre contre moi et je lui chuchote à l’oreille :

-« C’est un heureux présage, peut-être même un signe de ton Dieu. »

Elle sourit et se serre un peu plus contre moi. Je l’entends chuchoter comme pour elle-même.

-« Je l’espère. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Posté par bigK à 01:31 - Fans Fictions francophones - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

merçi

nouvelle fan de tes fanfictions

Posté par mouse, 19 juillet 2009 à 18:50

barde incroyablement prolifique

Salut Gaxée,

comme dis dans le titre, c'est incroyable le nombre de nouvelle que tu écris.
Et toutes sont interessantes à lire, même si certaines sont plus sombre que d'autres.
Celle-ci était agréable. Peut de zone noirs, c'est relaxant.
Sympa aussi le jeux des noms.
Au plaisir de te relire.

atr_

Posté par atr_, 19 juillet 2009 à 20:30

Salut Gaxée

j'adore aussi tout ce que tu écris tes nouvelles son vraiment incroyable bravo et j'espère qui en n'aura plein d'autre.
A bientôt Gaxée

Posté par JAPLOU, 20 juillet 2009 à 22:23

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