Chapitre douze

 

Le matin. Les oiseaux chantaient, se répondant les uns les autres dans un langage réservé à l’aube. Une lueur grise passait au travers des rideaux, éclairant mon cocon de couvertures.

 

Je clignai des yeux pour chasser les vestiges des événements de la nuit et étirai mes jambes raidies, tressaillant à la douleur de mes muscles endoloris par la position que j’avais conservée trop longtemps.

 

J’allongeai mes bras fatigués derrière moi et les appuyai contre le dossier en bois, dans une pauvre tentative pour ramener un peu de vie en moi. Je poussai un grognement dans l’air empesté de la chambre.

 

Je frottai mes mains sur mon visage pour y rétablir un peu de circulation. L’odeur du sexe encore sur mes doigts me figea. Ainsi, c’était bien moi qui… ça n’avait été qu’un rêve après tout.

 

A quoi t’atttendais-tu Jameson ? L’odeur de la lavande ?

 

Je laissai échapper un petit rire, sardonique, mais sans humour.

 

« Il faut que je sorte d’ici… » grommelai-je dans la pièce vide.

 

Mais l’idée de quitter cet endroit ne parvenait pas à ôter le poids de la désillusion de mes épaules. En fait, cela semblait rendre les choses encore pires.

 

*************

 

Après une longue douche, un séchage vigoureux et un léger petit déjeuner, je décidai de sortir et d’aller voir mes amis… les canards.

 

Je passai un manteau, d’épaisses chaussettes et des bottes parfaitement appropriées… J’étais prête.

 

L’air était frais et vivifiant. La vie revenait en moi et je me sentais prête à affronter n’importe quoi.

 

Je pris la décision de m’éloigner de l’étang et me dirigeai vers la statue sur le côté de la résidence. Je ne sais pas ce qui m’y poussa – cela semblait juste… ce qu’il fallait faire. J’avais le sentiment, un peu bizarre, que si j’y jetais un coup d’œil, un vrai coup d’œil, alors peut-être que je pourrais donner un sens aux événements du soir précédent.

 

Je n’y remarquai rien de spécial. Seulement un monument comme un autre. J’étais plus intéressée par la personne que j’avais vue se cacher derrière la nuit d’avant. Je fixai le sol à la recherche d’indices sur ce mystérieux individu.

 

Rien. Aucune trace de pas sur le sol détrempé.

 

Je me tournai pour m’en aller, et c’est à cet instant que je le vis. Un mégot de cigarette. Rien de faramineux, je l’admets, mais cela semblait un peu plus qu’une coïncidence.

 

Je m’accroupis. Il semblait plutôt récent, pas comme s’il avait été laissé là depuis longtemps…pas plus d’un jour ou deux en tous les cas.

 

Etrange.

 

Pourquoi quelqu’un viendrait aussi loin de la résidence juste pour fumer ? Ce n’était pas un bâtiment non fumeur, en plus.

 

J’avançai la main pour saisir le mégot… et c’est la dernière chose dont je me souvins ensuite.

 

Tout ce que je sentis fut un coup à la base de ma nuque.

 

Puis le noir.

 

Je ne pourrais vous dire combien de temps je restais évanouie mais quand j’ouvris les yeux, le ciel semblait plus clair et le soleil plus haut. Je n’y comprenais plus rien. Depuis mon arrivée ici, j’étais sans cesse en train de tomber dans les pommes.

 

Je tentai de m’asseoir, mais le mouvement amena une douleur lancinante dans mon crâne et je laissai échapper un gémissement involontaire. Je tentai, d’une main tremblante, de toucher l’arrière de ma tête mais je tressaillis et la retirai. Du sang recouvrait mon gant et je sentis la peur m’envahir.

 

Il fallait que je regagne la résidence… que j’aille chercher de l’aide… la police… Kate.

 

Je me redressai en titubant, les jambes chancelantes, tentant de garder mon équilibre. Je cherchai le mégot sur le sol. Il avait disparu. Je regardai de plus près, tentant de dissiper le flou dans ma tête. Je sentis la panique enserrer ma poitrine. Et si je m’écroulais ici et mourais sans que personne ne me voie ?

 

Je clignai des yeux frénétiquement maintenant… Oublié le mégot. Il fallait que je retourne à la résidence.

 

Je m’éloignai en trébuchant sur l’allée me ramenant au bâtiment principal.

 

Je n’y arrivai pas.

 

**************

 

De retour au lit. Au lit ? Mais comment étais-je arrivée jusqu’ici ? La dernière chose dont je me souvenais, c’était mon trajet chancelant vers la résidence et le paysage alentour se transformant soudain en une peinture macabre.

 

Un petit coup sur la porte résonna dans la pièce. «Bonjour… Je peux entrer ?»

 

La poignée s’abaissa et la porte s’ouvrit lentement. Je m’assis dans le lit, retenant ma respiration, trop effrayée pour faire autre chose. J’entendis un tintement et humai l’odeur du café.

 

« Comment vous sentez-vous ? » La tonalité douce de la voix de Jenny fit s’évanouir ma peur mais pas mon désappointement. Je grognai silencieusement en réalisant que ce n’était pas Kate.

 

« J’ai mal partout. » Je soutins son regard. « Comment suis-je arrivée ici ? Qui m’a trouvée ? »

 

Elle ne répondit pas tout de suite. Ses yeux passèrent de la fenêtre au plateau qu’elle portait.

« Laissez-moi d’abord m’occuper de ça. »

 

Je m’installai plus confortablement contre les oreillers pendant qu’elle faisait le nécessaire. « Jenny ? » Je tentai de garder un ton calme. « Vous avez averti la police ? »

 

« La police ? Mais pourquoi diable… »

 

« Quelqu’un … m’a attaquée. » Je murmurai ces mots, comme si mon agresseur allait soudain surgir de l’armoire et finir son travail.

 

« Quoi ? Ne dites pas de bêtises, Abb… »

 

« Quelqu’un m’a frappé par derrière et m’a laissé évanouie. Dans mes livres, on appelle ça une agression. » Je pouvais sentir la colère dans ma voix maintenant, contre le salopard qui avait lâchement attendu que je tourne le dos avant de m’assommer.

 

« Vous pensez que quelqu’un vous a agressée ? » Jenny paraissait incrédule.

 

« Eh bien…oui ! » répondis-je avec colère. « Comment expliquez-vous l’entaille que j’ai sur ma nuque ? » Je tentai de me lever, mais une vague de nausée m’envahit et je retombai contre les oreillers, en couvrant mes yeux de mes mains.

 

Les minutes passèrent. Le silence régnait dans la chambre.

 

Un léger toussotement et le bruissement sur les draps m’indiquèrent que Jenny s’apprêtait à dire quelque chose.

 

Je retirai mes mains de mes yeux et lorgnai vers elle, gardant mon visage fermé comme un masque.

 

Je m’éclaircis la gorge, afin de capter toute son attention, mais gardais ma voix calme afin d’éviter une autre vague de nausée. « Alors… Jenny… Comme je vous l’ai déjà demandé… Comment me serais-je fait cette… cette… peu importe comment l’appeler ? »

 

Je la fixai d’un air interrogateur, mais teinté de sarcasmes.

 

« Eh bien… » Elle toussota. « Euh… Je suis certaine que vous n’avez pas été agressée Abbie. »

 

J’ouvris la bouche, prête à répondre, mais elle m’arrêta en levant une main. « Non… Abbie… Ecoutez. Je sais que vous n’avez pas été agressée parce que j’ai vu l’impact de votre tête sur la statue. »

 

« Comment osez-vous prétendre savoir ce qui s’est passé ? J’ai reçu un coup… vous pensez que je ne sais pas faire la différence ? » J’avais haussé la voix. La colère montait en moi. Ma tête était serrée comme dans un étau… Je sentais des larmes de fureur pointer au coin de mes yeux, et j’étais sur le point de laisser éclater ma rage.

 

« Abbie… s’il vous plaît…écoutez. » Elle approcha sa main pour me clamer, mais je la repoussai violemment. »

 

« Ne me touchez pas ! »

 

« Abbie… s’il vous plaît… je vous ai vue… je vous ai observée tout le temps pendant que vous étiez à l’extérieur » Je distinguai la rougeur qui envahit ses traits, et je penchai la tête, moqueuse.

 

« Et ? » Elle semblait mal à l’aise.

 

« Je vous ai vue regarder la statue, observer le sol, puis vous agenouiller. Vous avez semblé arrêter votre geste avant d’atteindre le sol et trébucher en arrière… » Je haussai les sourcils, lui montrant clairement que je ne croyais absolument pas ce qu’elle racontait.

 

« Votre tête a frappé contre le bord de la statue et vous vous êtes effondrée. » Elle stoppa, retenant son souffle un instant avant de le relâcher en tremblant.

 

« J’ai heurté ma tête sur la statue ? » Elle opina. « Vous n’avez vu personne près de moi… ou dans les alentours ? » Elle secoua la tête. « Personne ? » Encore un geste de dénégation.

 

Il fallait que je réfléchisse à tout ceci. Quelque chose ne tournait pas rond. « Est-ce que quelqu’un d’autre a vu ce qui est arrivé ? »

 

« Oui… Le docteur Robins venait de prendre son courrier quand vous étiez près de la statue. Il se demandait ce que je regardais et …il….il… » Son visage devint cramoisi. « Il se moquait de moi parce que je… eh bien… vous savez… » Je secouai la tête, grimaçant à cause de la douleur provoquée. Je savais très bien qu’elle parlait de son béguin pour moi. « Euh… à cause de … vous… »

 

« Pour l’amour de Dieu, Jenny – j’ai compris, c’est bon. Qu’a-t-il vu ? »

 

« La même chose que moi. » Elle semblait soulagée de pouvoir parler d’autre chose. « En fait, il a dit que ça devait être une faiblesse en rapport avec votre accident dans la salle de bains… suite à votre commotion ou quelque chose comme ça. »

 

« D’accord… » Je grinçai entre mes dents. « Si ce que vous dites est exact, alors pourquoi m’avoir laissé dehors aussi longtemps ? »

 

« Nous sommes sortis dès que vous êtes tombée. Quand nous sommes arrivés à l’extérieur de la résidence, nous avons pensé que vous aviez essayé de revenir mais sans y parvenir. »

 

Je me sentais confuse. Son histoire paraissait plausible… et il y avait des témoins. Mais le soleil était si haut… j’étais sûre de cela.

 

Le docteur Robins. Je n’avais aucune confiance en cet homme. Je ne savais pas pourquoi. Une image de lui en train de discuter avec Kate me revint en mémoire. Peut-être que je ne voulais pas avoir confiance en lui.

 

Je regardai Jenny droit dans les yeux et la forçai à ne pas détourner les siens. « D’accord… je me suis trompée. Je devais être encore affaiblie à cause de l’accident. Et avec la perte d’Enid… »

 

« Je sais, je suis vraiment désolée. » Sa main vint recouvrir la mienne et la pressa brièvement pour me montrer son soutien.

 

« Désolée d’avoir crié après vous. » Je saisis sa main et la serrai. Elle cligna des yeux et je vis un petit sourire se dessiner sur ses lèvres.

 

Bien vu !

 

S’il fallait jouer avec elle pour savoir exactement ce qui s’était passé… j’étais partante. Bien que je n’étais pas trop sûre de savoir jusqu’où j’étais prête à aller. Mais je ne voulais pas non plus qu’elle ou le Dr Robins puissent penser qu’ils avaient eu le dessus.

 

Oui, j’étais sans doute parano. Mais vous ne pensez pas que j’avais des raisons de l’être ?

 

***********************

 

Jouer leur jeu serait facile. Je savais que quelque chose n’allait pas dans cet endroit, et tout me poussait à croire que la cause en était surnaturelle.

 

Mes pensées s’arrêtèrent sur Pete. Je me demandai ce qu’il était en train de faire. Et s’il avait quelque chose à voir avec tout ceci ? Je n’en aurais pas été étonnée, étant donné qu’il était question d’argent.

 

Je n’avais pas entendu parler de lui depuis mon arrivée ici. C’était probablement dû au fait qu’il ne savait pas où j’étais allée. Mon agent ne lui donnerait pas l’adresse, c’était certain… Elle ne laisserait rien à personne, pas même la saleté incrustée sous ses ongles. A qui que ce soit. Et si elle le faisait, elle demanderait un intérêt de 50 pour cent.

 

Je passai la journée au lit, la tête lourde, mais je me refusai à appeler le médecin, même si le fait de m’être autant évanouie ces derniers jours m’inquiétait un peu.

 

Kate ne donna aucun signe de vie de toute la matinée. Je me sentais un peu abandonnée et désappointée. Seule aussi. Pourquoi ne voulait-elle pas venir me voir ? Etait-ce à cause de ce qui s’était passé la nuit dernière ?

 

Merde. J’avais essayé de l’embrasser. Merde, merde, merde. J’avais essayé d’embrasser mon hôtesse. Dieu, les choses pouvaient-elles être pires ?

 

Pour vous dire toute la vérité… oui… j’étais attirée par elle… qui ne l’aurait pas été ? Elle était la quintessence de ce que pouvait être l’énergie sexuelle. J’aurais été aveugle et stupide de dire que je n’étais pas attirée. Mais… je n’étais pas gay. Je n’avais jamais pensé à une femme de cette façon… avant.

 

Qui voulais-je tromper ? C’était une déesse ! Pas besoin d’être un génie pour le constater. Mais de là à coucher… embrasser…étreindre… caresser une autre femme ? Ce n’était pas pour moi.

 

Je sais… Je me souvenais de Mélanie aussi. J’avais apprécié notre petit… rendez-vous galant dans les toilettes, mais j’avais su y mettre un frein. Ce n’était pas comme si j’avais voulu me faire un coup rapide aux toilettes. Je m’y étais rendue justement pour la fuir.

 

N’est-ce pas ?

 

De toute façon, ce qui était fait était fait. Je lui présenterais mes excuses la prochaine fois que je la rencontrerais.

 

Si ça se faisait.

 

*******************

 

Chapitre Treize

 

Ce n’est que trois jours plus tard que je découvris que Kate était partie pour « affaire ». En fait, j’avais traîné ma carcasse hors du lit pour aller me mêler aux autres pensionnaires.

 

Des visages inquiets m’avaient accueillie dans le salon en me demandant si j’allais bien. Je leur répondis en souriant que j’étais en pleine forme.

 

Jenny flânait dans la pièce, prétendant s’intéresser aux magasines et à comment il fallait qu’ils soient empilés. Je gardai la tête plongée dans une édition de Radio Times vieille de trois mois. Elle finit par comprendre et s’en retourna à la réception.

 

C’est Mélanie, une Mélanie penaude, qui m’apprit le départ de Kate. Je me sentais troublée de parler avec la femme avec qui j’avais failli faire l’amour. Etrange. Je n’avais eu aucun problème à glisser ma langue sur sa gorge, mais en avais à lui parler…

 

« Au sujet de l’autre soir.. » commençai-je.

 

« N’en parlons plus. Je m’étais fait des idées, c’est ma faute. »

 

Je voulais lui dire qu’elle ne s’était pas fait d’idées, que j’avais désiré ce qui avait commencé entre nous, mais… pas comme ça… et pas avec elle. Je visualisai une paire d’yeux bleus et je sentis que ma libido endormie se réveillait en sursaut.

 

Je me tus et lui souris, tentant d’ignorer la sensation naissant dans mon bas-ventre.

 

Je remuai sur mon siège, ne voulant pas sentir ce qui se passait entre mes cuisses. Que m’arrivait-il ? Jamais, de ma vie, je n’avais expérimenté de telles choses. Les occasions où j’avais couché avec des hommes n’étaient pas de bons souvenirs, comme si je l’avais fait par obligation. Mais maintenant…

 

Depuis que j’étais arrivée ici, quelqu’un ou quelque chose avait pris le pouvoir sur moi. Le sexe était toujours venu en deuxième, peut-être même troisième ou quatrième position dans ma vie. C’était d’ailleurs l’une des raisons de ma venue ici.

 

« Vous allez bien, Abbie ? » Mélanie me regardait avec intensité, attendant une réponse.

 

« Oh… oui…désolée. J’étais dans la lune. » Elle rit. « Vous disiez ? »

 

Ses yeux brillèrent. « Je disais… » Elle me chatouilla entre les côtes et je gloussai. « Que Kate n’est sûrement pas au courant de votre rechute. »

 

« Pourquoi ? Où est-elle ? » demandai-je avec de l’empressement dans ma voix. Je me penchai en avant et mon langage corporel trahit mon besoin de réponse.

 

« Je n’en suis pas sûre. » répondit-elle, en mordillant sa lèvre avec consternation. « La dernière fois que je l’ai vue, elle se rendait à l’hôpital pour y rencontrer le fils d’Enid. Mais je sais qu’ensuite elle a appelé pour dire qu’elle devait s’absenter et qu’elle ne savait pas quand elle rentrerait. »

 

« Vraiment ? » Ma voix était teintée de méfiance. Je m’éclaircis la gorge afin de paraître plus naturelle. « Rien depuis ? »

 

« Non… rien. » Elle posa sa main sur ma cuisse d’un geste rassurant. Du coin de l’œil, je vis Jenny qui revenait vers nous. Elle s’arrêta brusquement et lança un regard meurtrier au dos de Mélanie.

 

Merde. Je n’avais pas besoin de ça en plus. Deux femmes qui s’intéressaient à moi, et moi intéressée par aucune des deux. Quelle chance hein ?

 

« Eh bien, Mélanie… » Je déglutis avant de continuer, ne pouvant croire ce que j’étais sur le point de faire. « Parlez-moi un peu de vous. »

 

Trois heures et demie plus tard, je parvins à m’échapper. J’étais parfaitement instruite sur les petites amies infidèles et sur combien Londres était fantastique.

 

Seigneur. Cette femme était vraiment bavarde. Pas étonnant que sa petite amie l’ait quittée. Elle avait probablement besoin d’un long break.

 

Au moins, Jenny avait laissé tombé. Pour l’instant.

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Je ne revis pas Kate avant cinq jours. Cinq jours qui passèrent terriblement long.

 

Qu’elle me manque à ce point était mystérieux pour moi. Ce n’était pas comme si nous avions… ou…. si nous étions…. Bref.

 

La réception m’avait fait parvenir une invitation pour assister aux funérailles d’Enid. Son fils était venu à

la Résidence

la veille afin de récupérer ses affaires et nous avions parlé ensemble. C’était un type bien et bien qu’il soit dévasté par la mort de sa mère, il semblait plus se préoccuper du chagrin des autres que du sien.

 

Les funérailles devaient avoir lieu à Halifax, au cimetière de Lister Lane, et Mélanie proposa de m’accompagner pour m’apporter le soutien moral dont j’avais besoin.

 

Je sais que c’est plutôt honteux à dire, mais la seule pensée qui me hantait était de revoir Kate. Je n’étais pas sûre de savoir pourquoi.

 

L’air était vif et un soleil hésitant dardait ses rayons à travers les nuages comme pour dire au revoir à une adorable vieille dame. Bien que je connaissais à peine Enid, je m’y étais attachée d’une certaine manière. Et je me sentais aussi coupable.

 

Le service était interminable. Des hymnes à n’en plus finir. Comment les gens peuvent-ils chanter alors que les sanglots les étouffent ? Comment peuvent-ils se recueillir autour d’un trou dans la terre et regarder quelqu’un qu’ils aiment les quitter… à nouveau ?

 

Je sentis mes larmes couler en assistant à cette triste scène, dévoilant mon chagrin. Le fils d’Enid, les épaules affaissées, était réconforté par une femme qui se pressait contre lui. Il y avait peu de monde aux funérailles et je ressentis encore plus fort cette sensation de perte.

 

Quelle pauvre femme. Elle avait dédié toute sa vie à un homme qui ne l’aimait pas. Elle avait gaspillé sa vie auprès de cet homme qui la maltraitait juste parce qu’il pensait en avoir le droit.

 

Je ressentis un picotement dans ma nuque avec la nette impression que quelqu’un m’observait. Je frissonnai et tentai de dissiper cette sensation, mais elle perdura, telle un mauvais présage.

 

Quelque chose attira mon attention près des arbres de l’autre côté du cimetière. Une silhouette tentait de se dissimuler derrière l’un d’entre eux. Je l’observai, m’attendant à ce qu’elle se montre.

Et c’est ce qui se passa.

 

C’était Kate. Mais pourquoi se serait-elle cachée là-bas ? Pourquoi n’était-elle pas…

 

Quelque chose n’allait pas.

 

Je la fixai.

 

Elle paraissait… différente. Je ne pouvais dire pourquoi… juste différente.

 

Peut-être étaient-ce ses cheveux. Ils n’étaient pas détaché, comme à l’accoutumée, mais dissimulés sous une sorte de chapeau d’où ne s’échappaient que quelques mèches sur les côtés. Son visage paraissait émacié et sans vie.

 

Ou c’était peut-être ses vêtements. Longs et sombres. Elle ne portait pas de manteau et cela m’inquiéta. L’air était glacial bien que sec. Elle allait prendre froid…

 

« Vous allez bien ? » La voix de Mélanie interrompit mon observation. « On dirait que vous avez vu un fantôme. »

 

Je me tournai vers elle et murmurai : « C’est Kate… là-bas près des ifs. »

 

« Où ça ? » Elle leva la tête pour regarder derrière moi. « Je ne la vois pas… Où est-elle ? »

 

« Là-…. » Je m’interrompis. Il n’y avait plus personne. Mais… Elle ne pouvait pas simplement s’être… Je scrutai l’endroit où se trouvait Kate en me demandant comment elle avait pu disparaître.

 

Il n’y avait aucun arbre derrière lequel elle aurait pu se cacher, ils n’étaient pas assez grands. Kate ne me semblait pas être du genre à jouer à cache cache au milieu d’u cimetière… Je secouai la tête et m’aperçus que la sensation d’être observée avait elle aussi disparu.

 

« Abbie ? Où…. ? »

 

« Désolée, Melanie. Je me suis trompée. »

 

Je passai mon bras autour du sien et me serrai contre elle. La sensation d’un autre corps contre le mien était exactement ce dont j’avais besoin.

 

Pour citer Hamlet : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark »

 

Et cela devenait même carrément nauséabond.

 

 

La famille et les amis de la défunte commençaient à retourner vers leur voiture afin de se diriger vers la maison du fils d’Enid où était organisée une réception. Je ne pouvais me faire à l’idée de parler à des gens inconnus

 

Melanie insista pour rentrer avec moi. Elle voulait me voir dans mon lit (oui, bien entendu qu’elle le voulait), parce qu’elle était inquiète au sujet du « sortilège » qu’on semblait m’avoir jeté au cimetière. Je tentai de la convaincre que j’allais bien, mais elle ne voulut rien entendre.

Tout ce dont j’avais envie était de rentrer et de me plonger dans l’écriture… me laisser emporter par ma muse en d’autres lieux et d’autres temps…. Je vouais oublier cette journée… oublier que j’avais perdu une amie… oublier que je devenais lentement mais sûrement obsédée par mon hôtesse.

 

Comment expliquer autrement que je l’aie vue aux funérailles ?

 

Il fallait que je me secoue.

 

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Ma muse, Dieu la bénisse, m’accompagna le reste de la journée. Vers 22 heures, j’avais écrit 18 pages. Du bon travail.

 

La protagoniste était une jeune femme recluse, s’isolant du monde avec son passé. Je tenais le personnage, mais pas la structure… puisque je ne savais toujours pas la raison de sa réclusion volontaire.

 

Je m’appuyai contre le dossier de ma chaise, épuisée. J’agitai mes doigts engourdis puis passai une main sur mes yeux fatigués.

 

Sans avertissement, un picotement naquit de la base de ma colonne et fit son chemin jusqu’à ma nuque. Je sursautai involontairement, sachant avec certitude que quelqu’un se tenait debout derrière moi.

 

Je ne pouvais pas me retourner. Je n’en étais pas capable.

 

Je sentis un souffle chaud voyager le long de mon dos puis sur ma chevelure. Tout mon corps, dont les poils se dressèrent, semblait reconnaître et saluer mon visiteur, dont pourtant j’ignorais tout.

 

Ce n’était pas de la peur que je ressentais. Non. C’était pire que ça. J’étais en fait totalement consciente que la présence derrière moi ne me ferait pas de mal… elle ne pourrait jamais me faire de mal…

 

Une voix, si douce, si pure, murmura à mon oreille : »Viens avec moi… »

 

Quand je me retournai… j’étais seule. A nouveau.

 

Je sentis la solitude m’envahir une fois de plus.

 

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Chapitre quatorze

 

Un air vif et revigorant m’enveloppait et s’évaporait au contact de ma peau brûlante. Mes vêtements flottaient autour de moi et effleuraient cette peau sensible, une peau qui avait besoin de quelque chose d’autre.

 

J’étais sortie de ma chambre. La faible lumière du couloir formait des images et des ombres mouvantes, reflétées par mon esprit troublé.

 

Un bruit m’accueillit. Le doux murmure d’une voix m’incita à continuer. Mon regard errait dans l’obscurité du couloir, incapable de percevoir quoi que ce soit.

 

Je continuai d’avancer, les battements de mon cœur me pressant de chercher et découvrir quelque chose enfoui au plus profond de moi. Quelque chose qui me pressait d’avancer, de suivre cette voix. Une douleur y faisait écho dans le silence, craignant d’être mise à jour.

 

Mes yeux captèrent un mouvement. Etait-ce juste une ombre ? Une création de mon esprit projetée dans l’obscurité pour me séduire ?

 

Je passai l’angle du couloir et aperçus l’ombre d’un vêtement disparaissant à l’autre bout. Cette voix à nouveau. Ethérée. Séduisante. Envoûtante. Telle la voix d’une sirène. Et comme tous les marins du monde, je ne pouvais y résister, me laissant entraîner irrémédiablement vers mon destin.

 

Mes pieds bougeaient tout seuls, suivant… quelque chose… quelqu’un. Je me mouvais presque en glissant, complètement soumise à mon rôle de chasseur. Où étais-je plutôt la proie ?

 

Je me perdais dans des couloirs sans fin. C’était un labyrinthe, presque aussi déroutant que les pensées qui me suppliaient de les laisser quitter mon esprit. La silhouette ne cessait de se dérober devant moi. Des bribes de tissu et une chevelure noire me promettant quelque chose de spécial, quelque chose que je ne parvenais pas à saisir.

 

Un escalier. Un long escalier. Qui montait en tournant. Mon regard ne parvenait plus à rien fixer, me donnant la nausée. Mes mains se tendaient en avant, ne saisissant que du vide. « Attends… Attends-moi. » Ma voix me semblait distante et différente.

 

Sur le toit, enfin, la lune apparut. M’exposant. Me montrant telle que j’étais. Affamée. La désirant, elle.

 

Elle se tenait devant moi, majestueuse, en équilibre précaire sur le mur qui bordait le bâtiment.

 

« Kate… » Je laissai échapper son prénom dans un hoquet. Dieu, elle était magnifique. Il me semblait avoir attendu une vie entière pour enfin contempler son image. « Kate… Je suis là… J’ai besoin de toi… S’il te plaît… » L’urgence de mon désir et de mon amour serrait ma gorge.

 

Elle me tournait le dos mais je savais que c’était elle. Sa longue chevelure noire racée et sauvage flottait derrière elle, exposant son profil à mon regard affamé. Ses bras étaient tendus et maintenaient son équilibre entre la vie et la mort.

 

« Kate… regarde-moi. » Sculpturale. Tel était le mot qui me vint à l’esprit à ce moment-là.

 

Lentement, elle se retourna. Un hoquet m’échappa à nouveau quand ses yeux bleus rencontrèrent les miens, me figeant. Mon cœur s’emballa. Je fis un pas en avant. J’avais besoin de la prendre dans mes bras, besoin de sentir ses lèvres sur les miennes pour toujours.

 

Elle se détourna, faisant face à l’obscurité. La lune s’était dissimulée derrière un nuage, comme si elle refusait d’être le témoin de ce qui allait se passer.

 

Elle leva ses longs bras vers le ciel, avant de plonger en avant dans le vide.

 

« NNNNNNNooooonnnnn ! » Je me lançai en avant en trébuchant. « NNNNNNNooooonnnnn ! » La douleur déchirait ma poitrine, mon cœur brisé, mon âme meurtrie.

 

J’agrippai le bord du mur et me penchai en avant, sachant déjà ce que j’allais découvrir. Son corps brisé et tordu, étendu dans la poussière. Je laissai échapper des sanglots déchirants, des sanglots assez forts pour réveiller un mort.

 

Je ne pourrais survivre à ceci. Je ne pourrais survivre sans elle. Je ne savais pas pourquoi je sentais une telle connexion entre nous… un tel lien… Tout ce que je savais c’était que je ne pourrais vivre sans elle.

 

Mes mains agrippèrent le mur et mes pieds nus s’écorchèrent contre la pierre rugueuse quand j’y grimpai. J’écartai les bras, appréciant la caresse de la brise en sachant que ce serait la dernière fois que j’éprouverais la sensation de l’air sur mon visage.

 

« J’arrive. » fut ma promesse dans le vent.

 

Je fléchis les genoux, prête pour l’inévitable saut en avant…

 

Des mains puissantes me saisirent aux poignets et m’attirèrent en arrière.

 

« Laissez-moi le faire ! » hurlai-je. « Laissez-moi ! »

 

Mais on tira encore et je me retrouvai serrée entre des bras musclés. Un parfum familier atteignit mes sens tandis que je luttais contre mon ravisseur.

 

« Chut chhhhut… » Cette voix. Cette voix si douce. Je cessai de lutter et me retrouvai plongée dans une paire d’yeux bleus très inquiets.

 

« Kate ? » Je ne parvenais plus à raisonner. Je venais de la voir se… « Kate ? »

 

Elle m’attira contre elle. Sa main passa dans ma chevelure, elle y emmêla ses doigts qui glissèrent sur ma nuque. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine, l’adrénaline circulait avec force dans mes veines.

 

De doux baisers, légers comme une plume atterrirent à la racine de mes cheveux, puis sur mon front et enfin sur ma joue. J’étais si soulagée de la voir ici, si captivée par sa présence ; je fis la seule chose que pouvait faire une femme dans ma position.

 

Je l’embrassai. Avec douceur d’abord, mais chaque effleurement de cette bouche attirante me força à des baisers de plus en plus exigeants.

 

Nos langues se rencontrèrent pour la première fois. Hésitantes d’abord, puis comprenant qu’elles s’acceptaient. Ses mains saisirent mes cheveux avec un sentiment de possession et mon estomac fit un bond.

Nos langues continuèrent de rivaliser l’une contre l’autre, alors que nous échangions nos âmes. Mes mains agrippèrent son dos, les ongles s’enfonçant dans les épaules puissantes puis voyageant vers le bas avant d’y reposer.

 

Elle suivit mes gestes. Ses mains commencèrent à caresser toutes les zones de mon corps, les enflammant de désir. Je me poussai contre sa cuisse, la forçant à me laisser plus d’accès contre son intimité.

 

Je me serrai plus fort contre elle et elle répondit à mon geste avec de plus en plus d’abandon.

 

Mon esprit devenait brumeux. Dieu… J’étais vraiment excitée… Totalement en feu pour elle. J’avais besoin de la toucher… de la sentir sous moi… J’avais envie de goûter sa peau ; ses seins… ses seins dans ma bouche… durcis pour moi… dans ma bouche.

 

L’attente tourna au désespoir et je saisis les bretelles de son débardeur et les tirai vers le bas, exposant son décolleté puis sa poitrine. J’étais transfigurée. Le clair de lune éclairait ses mamelons qui se dressaient dans l’air devant mes lèves impatientes.

 

Je saisis sans attendre son sein droit et le malaxai selon mon désir. Ma tête s’abaissa pour engloutir l’autre, ma bouche tentant de le capturer tout entier… mais je me contentai de sa pointe durcie. Je le suçai encore et encore tout en caressant l’autre, ses gémissements emplissant mes oreilles.

 

Nos hanches bougeaient avec frénésie maintenant et je sentais mes genoux fléchir sous moi. Mes jambes étaient toujours écartées, sa cuisse venant frotter contre mon intimité.

 

Nous n’étions qu’une succession de gémissements, caresses, frottements, baisers, coups de langue. Sa peau succulente vibrait contre la mienne.

 

Je sentis ses mains glisser sous ma chemise de nuit, ses ongles frottant de bas en haut contre mes jambes, me faisant vibrer d’anticipation. Je la désirai plus encore. Si c’était possible.

 

Je n’étais plus moi-même. J’avais oublié tous les événements qui m’avaient amenée jusqu’ici. J’avais besoin de la sentir en moi. Ses caresses me transportaient. Sa langue me dévorait.

 

La mienne quitta son sein et descendit sur son ventre.

 

« Oh, mon Dieu… oui… Abbie… oui ! »

 

Je me figeai. Le son de sa voix me ramena à la réalité.

 

Je regardai son visage, ses yeux étaient fixés sur moi, de la perplexité se lisant sur ses traits.

« Abbie ? Ça va ? »

 

Je la fixai. Qu’étais-je en train de faire ? Mon Dieu… Je la connaissais à peine et j’étais en train de baiser avec elle sur le toit de sa maison.

 

« Je…je suis désolée… »

 

Les jambes flageolantes, j’évitai son regard. Je savais que si je plongeais dans ses yeux, je serais définitivement perdue. « Kate… Je suis…désolée. »

 

Et je m’enfuis. Je courus jusqu’à ma chambre et claquai la porte derrière moi. Puis la verrouillai. Je restai appuyée contre elle jusqu’à ce que j’entende les pas de Kate dans le couloir. Elle s’arrêta devant ma chambre quelques minutes, puis regagna la sienne.

 

Après un long moment, je quittai définitivement ma chambre et l’hôtel. Je réintégrai les limites de ma vie d’avant. Je grimpai dans ma voiture et repartis pour Londres.

 

Je ne pouvais rester plus longtemps à

la Résidence

Forester.

Je ne parvenais pas à contrôler les sentiments qui avaient fait surface là-bas. C’était trop. Mon obsession avait mis à jour un gouffre de vulnérabilité que je ne pouvais montrer… Je ne supporterais pas de souffrir à nouveau.

 

Voilà pourquoi je devais m’en aller.

 

Sans un dernier regard, je fis vrombir le moteur de ma voiture, traversai le portail et m’engageai sur la route.

 

Mais malgré mon semblant de bravade et tous les kilomètres qui me séparèrent rapidement de cet endroit qui avait déstabilisé tout mon univers, je savais que j’avais laissé un morceau de mon cœur dans l’étreinte aimante de Kate Thomas.

 

FIN DE

LA PREMIERE

PARTIE