Guerrière et Amazone

Vous trouverez ici des Fans Fictions francophones et des traductions tournant autour de la série Xena la Guerrière. Consultez la rubrique "Marche à suivre" sur la gauche pour mieux utiliser le site :O) Bonne lecture !!

17 octobre 2009

Histoire de Leynax, de Gaxé

 

Merci à Prudence pour son aide.

 

 

 

 HISTOIRE DE LEYNAX

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

 

Chapitre 1 :

 

 

Ce monde n’est pas fait pour moi, je ne peux plus le supporter. Je ne veux pas de la destinée toute tracée qui est la mienne sous prétexte que je suis née fille.

Je regarde autour de moi, tout cela me dégoûte. Ces murs blancs immaculés, ces grandes pièces toutes identiques les unes aux autres, et les murs tout autour, hauts, si hauts.

Les hommes disent qu’il n’y a rien d’autre qu’un immense désert par delà la muraille, mais je ne les crois pas. Certains passent de très longues périodes de l’autre côté, et même s’ils ne racontent jamais rien, je devine qu’ils n’y resteraient pas de longs mois si ça ne présentait pas un minimum d’intérêts.

Je vais avoir seize ans le mois prochain et je quitterai le quartier des jeunes filles pour rejoindre celui des femmes. Les quelques femmes âgées qui s’occupent de nous et de tous les enfants de sexe féminin, nous ont expliqué ce qui se passait dans le quartier des femmes, et je ne veux pas y aller.

 

Je sais que les autres filles de mon âge ne me comprennent pas, elles rêvent toutes de changer de quartier, de passer parmi les adultes. Mais moi, il n’est pas question que je passe ma vie à attendre l’arrivée des hommes et à servir à leur plaisir jusqu’à ce que je sois trop vieille pour ça, ne connaissant de la vie que ce qu’ils veulent bien nous en montrer. Non, je veux voir par delà les murailles, je veux connaître autre chose que cette existence morne et pleine d’ennui, et je veux découvrir ce que le monde recèle.

J’ai tout préparé méticuleusement. Depuis plusieurs semaines, j’ai discrètement rassemblé tout ce qui pourrait être utile à la réalisation de mon projet. C’est aujourd’hui le grand soir. J’enfile le pantalon de toile noir et la chemise bleu marine que j’ai dérobés à la buanderie parmi les vêtements masculins. Mes cheveux noirs sont retenus par un foulard de couleur sombre, la seule touche de couleur sur toute ma silhouette provient du bleu de mes yeux. J’inspire profondément et je mets le sac à dos sur mes épaules. Son poids me fait grimacer, mais je sais qu’il va rapidement s’alléger au fur et à mesure que je consommerai les provisions que j’ai amassées.

Bien que ce soit la fin du printemps, le ciel est nuageux, ce qui m’arrange tout à fait. Je connais si bien les lieux que je n’ai pas besoin de lumière pour savoir où je me dirige. Je longe le mur Est, tournant le dos au grand portail de fer forgé qui ferme l’accès à la « résidence. »

J’ai étudié les mouvements de la garde, me relevant chaque nuit pour mieux les observer. Je connais l’heure à laquelle leur vigilance diminue, j’ai longuement repéré les lieux, profitant de chaque promenade dans les jardins et je n’ai aucune hésitation, avançant d’un pas sûr vers l’arbre qui me permettra de franchir les murs.

Malgré ma haute taille, je suis obligée de sauter très haut pour attraper la branche la plus basse, mais je me suis préparée physiquement aussi. Bien sûr, le sport nous est interdit, mais les cours de danse peuvent donner des résultats presque identiques.

Il me faut beaucoup d’efforts, mais je parviens à atteindre les branches du vieux chêne. Ensuite, c’est plus facile, grimper, aller le plus près possible du mur et sauter. L’atterrissage est difficile, il y a presque cinq mètres, mais j’ai prévu cela aussi et j’effectue un roulé boulé parfait.

Je prends un moment pour observer les alentours, ce qui me permet de constater que je ne me trompais pas, Ils nous mentent constamment. Pas de désert, juste une large bande de terre vide de toute végétation, et plus loin, à peine visible dans l’obscurité de la nuit, des arbres, serrés les uns contre les autres. Je n’en ai jamais vu qu’en photo, mais je reconnais sans peine une forêt.

C’est le moment le plus délicat, il s’agit de traverser ce no man’s land large d’au moins trois cents mètres sans me faire repérer. Je prends une profonde inspiration, je jette un coup d’œil vers le ciel en priant que la lune ne choisisse pas de se montrer juste maintenant, et je m’élance. Je cours le plus rapidement possible, pliée en deux en maintenant mon sac à dos sur mes épaules. Je ralentis à peine en pénétrant sous le couvert des arbres et je poursuis ma course un long moment avant de m’adosser enfin contre un large tronc afin de reprendre mon souffle.

Je lève le regard vers le ciel et la cime des arbres. Je n’ai pas de plan précis pour la suite, après tout je n’avais aucune idée de ce que j’allais trouver une fois la muraille franchie. Juste m’éloigner, le plus rapidement possible. Je ne sais pas ce qu’ils vont faire en constatant ma disparition, personne ne s’est jamais échappé, du moins à ma connaissance. Peut-être partiront-ils à ma recherche, peut-être pas. Je hausse les épaules et je me mets en marche, avançant vers le Sud au hasard.

 

 

Chapitre 2 :

 

 

La première journée est éprouvante. Je marche le long d’un ruisseau, écrasant les fougères et les herbes sèches sous mes bottes, je n’ai pas dormi de la nuit mais je ne veux pas m’arrêter d’avancer. Je grignote des biscuits et des fruits secs sans cesser ma progression en ignorant les protestations douloureuses de mes jambes absolument pas habituées à produire un effort aussi long. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit que je me décide enfin à faire une halte.

Je m’installe non loin d’un ruisseau, hésitant à faire du feu par peur que la fumée n’attire mes éventuels poursuivants. Et puis je m’allonge sur le sol en soupirant, la nuit est belle, la température douce, je n’ai rien à faire cuire, alors…

J’ai beaucoup de mal à trouver le sommeil malgré la fatigue. Je me remémore tout ce que je sais du monde et qui m’a été raconté par une des vieilles femmes qui s’occupaient de nous et qui le tenait elle-même de sa grand-mère puisqu’à l’époque les enfants connaissaient leurs ascendants.

Les yeux fermés, je me tourne sur le sol dur, faisant bruisser quelques feuilles sèches sous mon corps. D’après ce que je connais, la grande catastrophe a eu lieu durant l’année 2587, le monde tel qu’il était a été dévasté. Les quelques humains survivants de la région se sont organisés et ont construit une ville fortifiée pour se mettre à l’abri des brigands et des voleurs qui ont vite pullulés à ce moment là. Au fil du temps, cette ville est devenue la « résidence. » Les hommes ne racontaient rien de plus. Mais la vieille femme, elle, m’a relaté une histoire bien plus complète. D’abord, elle m’a appris que la catastrophe était le fait de l’humanité, sans doute à cause d’une technologie mal maîtrisée lors d’une guerre, ensuite et surtout, elle m’a parlé des conditions de vie d’autrefois.

Selon cette vieille nourrice, l’organisation sociale était très différente, en tous cas dans les pays occidentaux. Je me souviens de la stupéfaction que j’ai éprouvée lorsqu’elle m’a affirmé qu’à cette époque les femmes avaient la possibilité de vivre leur vie comme elles l’entendaient. Je n’ai plus cessé de chercher des renseignements à ce sujet. Dans les bibliothèques notamment, en lisant les rares ouvrages antérieurs à la catastrophe qui avaient été préservés, mais aussi les autres, ceux écrits par la suite par les rares écrivains de chez nous. Je n’ai pas appris grand-chose de plus, mais le peu que je sais m’a suffit pour tirer une ou deux conclusions. La première, c’est que les relations entre la résidence et les autres survivants éventuels sont inexistantes, et la seconde, qui découle de la première, c’est que rien ne dit que la société humaine s’est organisée de la même manière ailleurs. Enfin, s’il y d’autres gens évidemment. Petit à petit, l’idée de m’échapper a fait son chemin dans mon esprit, passant du rêve un peu utopique à un projet bien préparé, puis à l’exécution de mon petit plan d’évasion.

La fatigue me rattrape et je finis par m’endormir en rêvant d’un monde différent de celui dans lequel je suis née.

 

Je marche lentement, rien ne me presse. Mais je marche constamment m’éloignant chaque jour un peu plus des lieux où j’ai passé toute mon existence jusque là. Je n’éprouve aucun chagrin, pas le plus petit pincement au cœur en songeant à celles et ceux que j’ai laissés derrière moi. Pour la plupart, ils m’étaient pratiquement indifférents. La seule personne qui avait mon affection était la vieille femme qui me parlait parfois du passé. Mais elle a quitté ce monde deux mois avant mon évasion. Avec elle a disparu la seule raison qui aurait pu me pousser à rester.

Chaque soir, malgré la fatigue de la journée, je fais des exercices physiques. Je soulève des cailloux de plus en plus gros, je m’accroche aux arbres et j’essaie de soulever mon corps à la force des bras, je fais des abdominaux aussi. J’y gagne beaucoup de courbatures, mais petit à petit, je façonne mon corps, le rendant plus fort, plus endurant. Comme mes provisions sont épuisées et qu’il faut que je chasse, je me suis fabriqué un arc et une canne à pêche. Je m’entraîne au tir aussi souvent que je le peux, c’est difficile et je manque souvent ma cible, mais je fais des progrès au fil des jours.

 

Je n’ai croisé personne depuis plus de cinq semaines que je suis partie et je commence à me demander si d’autres humains peuplent la planète. Je ne prends plus aucune précaution pour me cacher lorsque je marche ou le soir en me couchant. Ma surprise est donc totale quand, un matin, J’ouvre les yeux pour voir un groupe d’hommes qui m’entoure.

Ils n’ont pas l’air agressif, mais je suis méfiante et je me lève d’un bond, prenant immédiatement une position de défense qui les fait sourire. Ils sont cinq, à me dévisager avec curiosité un petit instant. Et puis l’un d’eux s’approche lentement et prononce quelques mots que je ne comprends pas. Je recule d’un pas, il a un petit sourire et me fait signe de les suivre. J’hésite un peu, je n’ai aucune raison de leur faire confiance, mais finalement, je leur emboîte le pas. Après tout, c’est là l’occasion rêvée de voir comment ça se passe ailleurs.

Nous marchons lentement, ils avancent devant moi sans plus se préoccuper de moi, jusqu’à ce que nous arrivions à une petite clairière. Là, adossées à un énorme rocher, une quarantaine de maisons de bois sont groupées.

J’ouvre grands les yeux, je n’ai jamais vu d’autres habitations que celle où je suis née, et ce que je vois devant moi ressemble beaucoup à un village de l’antiquité. Quelques personnes regardent vers nous, des hommes, mais aussi des femmes et des enfants. Sur ma gauche, un enclos retient quelques poules caquetantes, un petit garçon joue avec un chien, en face de moi, un groupe de jeunes filles assises en train de coudre à l’ombre d’un arbre bavarde, plus loin, d’autres personnes sont réunies autour de ce qui semble être un four…

Je reste sans bouger à observer ce qui paraît être des scènes tout à fait ordinaires, lorsque l’homme qui m’a parlé tout à l’heure me tapote l’épaule puis me fait signe de le suivre. J’acquiesce du menton et il m’amène auprès d’un vieil homme installé sur un banc devant une des cabanes.

Le vieillard discute un instant avec l’homme qui m’a guidée jusqu’ici, son regard vient ensuite se poser sur moi et il se lève pour venir à ma rencontre. Il est moins grand que moi et son dos voûté le fait paraître encore plus petit, son crâne chauve luit à la lueur du soleil, mais son sourire édenté est amical. Il me tend une main et je la prends pour la lui serrer délicatement. Et puis, il commence à me parler dans ma langue.

-« Bonjour, jeune fille. Viendrais-tu de la Résidence ? »

Mon étonnement doit se voir sur mon visage car il se met à rire doucement. Il me désigne ensuite le banc qu’il vient de quitter, nous nous asseyons côte à côte et je lui raconte mon périple.

 

 

Nous parlons longtemps, le vieil homme et moi. Il me relate brièvement son arrivée ici, alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années. Comme moi, il s’est évadé pour échapper à l’atmosphère étouffante de la résidence. Evidemment, c’était plus facile pour lui dans la mesure où les hommes peuvent sortir comme bon leur semble, mais il n’était pas plus habitué que moi à se débrouiller tout seul et a connu quelques mésaventures avant de finalement s’installer. Il m’explique aussi la manière de vivre du village. Je découvre une organisation bien différente de celle de la résidence. Ici, chacun a les mêmes droits et devoirs, que l’on soit homme ou femme.

Ce n’est qu’au bout de plusieurs heures de discussion que mon nouvel ami, Zorn, se relève et me prend par le bras pour me guider vers le centre du petit village. Là, sur la place, les habitants sont réunis et s’apprêtent à partager le repas qui a été préparé par quelques-uns.

Je sens quelques regards curieux posés sur moi alors que nous nous joignons à eux jusqu’à ce que le vieillard se tourne vers moi et m’interroge du regard en disant :

-« Je dois te présenter, mais tu ne m’as pas donné ton nom. »

Je m’avance d’un pas, lance un regard à la ronde et prononce d’une voix forte.

-« Mon nom est Leynax ! »

Mon initiative fait sourire Zorn, il se met à mes côtés et articule lentement quelques paroles que je ne comprends pas mais dont je devine qu’il s’agit de ma présentation. Après cela, plusieurs personnes m’approchent et viennent me donner une petite tape sur l’épaule ou simplement me sourire. Enfin, une femme d’une quarantaine d’années me tend une écuelle remplie d’une sorte de ragoût odorant et appétissant puis me désigne une place sur un banc. Je m ‘assieds sans hésiter.

 

 

Chapitre 3 :

 

 

C’est le chant du coq qui me tire du sommeil. J’ouvre les yeux en baillant, puis je m’étire en prenant garde de ne pas réveiller Rosa, encore endormie à mes côtés. Elle grogne et remue un peu mais ses yeux restent bien fermés. Je me lève sans bruit, me passe un peu d’eau sur le visage, m’habille, attrape une pomme au passage, puis sort de notre petite cabane.

Comme souvent, je suis une des premières levées, je marche lentement en savourant le calme de l’instant. Bientôt, le village s’emplira de bruits de toutes sortes, cris des enfants, heurts des casseroles et de la vaisselle pour les préparatifs des petits déjeuners, bavardages des femmes qui vont s’occuper de la volaille…

Je me dirige vers l’enclos des chevaux, derrière la cabane de Zorn en croquant dans ma pomme et en repensant à l’année qui vient de s’écouler.

Je me suis tout de suite sentie à l’aise au milieu des gens simples et bienveillants qui vivent ici. Dès le premier matin, j’ai intégré le groupe des chasseurs, je ne voulais surtout pas rester cantonnée au village à cultiver la terre ou à effectuer les travaux traditionnellement destinés aux femmes. Zorn l’a bien compris et m’a accompagnée lors des premières sorties. J’ai rapidement fait des progrès, dans tous les domaines. Le piégeage, le tir à l’arc, le pistage…

Par la suite, j’ai appris à me battre à l’épée. Là encore, mon vieil ami m’a été d’une aide précieuse pour les premières leçons, notamment en me servant d’interprète. C’est là que j’ai rencontré ceux qui sont devenus mes deux meilleurs amis, Jaffé et surtout Zélar qui m’a servi de maître d’armes.

Je souris et j’allonge mes jambes devant moi en appuyant mon dos contre les barrières de l’enclos. Je me suis avérée très douée dans le maniement des armes, à tel point qu’en moins d’une année je suis devenue la meilleure épéiste du village.

L’entraînement est le moment que je préfère dans la journée. Nous commençons après la chasse, en général dans le courant de l’après midi, mais il arrive que nous nous laissions emporter par notre enthousiasme et que la séance se poursuive bien après la tombée de la nuit. Ces soirs là, une jeune fille nous amène un repas froid.

 Pendant mes premières semaines ici, alors que j’avais encore du mal à m’exprimer dans la langue locale, la nourriture nous était toujours amenée par la même jeune fille, une petite brune au sourire charmeur et aux yeux noisettes qui restaient très souvent pour regarder l’exercice, même lorsqu’il se terminait très tard. Et puis, un soir, elle m’a abordée alors que nous terminions enfin la séance. Elle n’a pas dit un mot, m’a juste prise par la main et m’a entraînée vers sa cabane, puis dans sa couche. Depuis, sa cabane est devenue la notre, et nous ne nous sommes plus quittées.

J’inspire profondément, respirant les senteurs de la nature autour de moi lorsque Zorn vient me rejoindre. Il me salue d’une petite tape sur l’épaule et s’adosse lui aussi à la barrière. Je lui souris moi aussi avant de retourner à ma rêverie alors que les chasseurs arrivent près de nous les uns après les autres.

Je me suis attachée à Rosa. Avec son éternel sourire, sa manière un peu maternelle de toujours veiller à prévenir mes moindres désirs, sa douceur dans ses gestes comme dans sa voix, et cette étincelle dans ses yeux à chaque fois qu’ils se posent sur moi, elle a réussi à toucher quelque chose en moi. Je l’aime beaucoup et je me vois très bien passer ma vie à ses côtés, même si je suis parfois un peu déçue de ne pas ressentir la même exaltation que celle décrite dans les romans à l’eau de rose dont on nous abreuvait à la résidence.

Le groupe de chasseur est enfin au complet, je secoue la tête pour chasser ma rêverie et me dirige vers Arko, la jument que je monte régulièrement et que je considère comme la mienne. L’équitation aussi a été une nouveauté pour moi, mais là encore, je n’ai pas eu de problème pour apprendre, comme si j’étais née pour mener exactement ce genre de vie. De plus, Arko et moi nous entendons à merveille, une véritable complicité existe entre nous.

Zorn discute quelques instants avec Jaffé qui va diriger la chasse aujourd’hui, puis se recule alors que nous montons tous en selle. Nous traversons le village au pas, j’aperçois Rosa qui m’envoie un baiser du bout des doigts depuis le seuil de notre cabane, je lui réponds joyeusement d’un signe de la main. Nous quittons le village alors que je songe une fois de plus à la chance que j’ai eu d’arriver ici et de pouvoir m’y installer.

 

La journée a été plutôt bonne. Nous avons pisté une horde de sangliers et nous retournons vers le village avec de quoi nourrir tout le monde pendant au moins trois jours. Juchée sur Arko, je soupire d’aise. Les journées mornes et monotones passées à la résidence semblent bien loin. Je souris en songeant avec plaisir à la séance d’entraînement pendant laquelle je pourrai une nouvelle fois montrer mes talents, puis à la délicieuse soirée que je passerai avec Rosa. Perdue dans ces agréables pensées, je sursaute en sentant la main de Zélar se poser sur mon épaule.

Il tend le bras dans la direction du village, m’indiquant une colonne de fumée.

 

Nous n’avons pas besoin de parler, un regard suffit pour que chacun comprenne ce que l’autre pense. Jaffé, qui a vu la même chose que nous, se dresse sur ses étriers et fait un geste, Nous partons tous au galop.

 

Je n’avais jamais rien vu de tel. Partout où se pose le regard, il ne trouve que destruction. Les cabanes sont toutes en feu et le sol est jonché de cadavres. Quelques survivants errent dans le village, si hébétés qu’ils ne semblent même pas nous reconnaître. Arko, rendue nerveuse par la fumée renâcle et je me laisse glisser à terre, promenant des yeux affolés tout autour de moi. Je vois Lia, une de mes voisines, sangloter sur le sol en serrant un de ses enfants couvert de sang dans ses bras, mais je ne m’arrête pas près d’elle. Je marche lentement, la respiration courte et les bras ballants. Je suis si choquée que je ne songe pas à aider qui que ce soit, me dirigeant vers ma cabane en sentant la terreur s’insinuer en moi. Mon pied heurte un objet sur le sol et je baisse les yeux. Je sens la bile remonter au fond de ma gorge et je ne peux empêcher le flot de passer au travers de mes dents serrées.

Je reste de longues minutes ainsi, à essayer de reprendre mon souffle entre les spasmes des vomissements, sans pouvoir lâcher du regard la tête sans corps de Zorn, posée à terre. Des larmes coulent sur mes joues sans même que j’ai aie conscience, je tombe à genoux et je reste prostrée pendant ce qui me paraît durer une éternité.

Ce sont les cris des autres chasseurs qui me font lever la tête. Comme moi, ils font de macabres découvertes et réagissent à leur manière, certains s’effondrent en pleurant alors que d’autres hurlent de rage. J’essaie de me ressaisir tant bien que mal, me remet debout et recommence à marcher en direction de ma cabane.

Je suis encore à une dizaine de mètres lorsque je la vois. Elle est couchée sur le dos la tête penchée sur l’épaule dans un angle impossible qui indique sans aucun doute une nuque brisée. Je pose une main sur ma bouche et je cours près d’elle, me laissant tomber sur le sol pour prendre son corps dans mes bras. Son chemisier et sa jupe sont déchirés, des traînées de sang maculent ses cuisses, son visage porte d’innombrables marques de coups.

Je la serre contre moi, en répétant son prénom tout bas.

J’entends vaguement la voix de Zélar qui donne des directives, il me semble aussi apercevoir dans ma vision périphérique des silhouettes qui s’agitent pour éteindre l’incendie, mais je n’ai pas vraiment conscience de tout cela. Je berce doucement le corps de Rosa en lui murmurant le « je t’aime » que je ne lui ai jamais dit de son vivant et qu’elle aurait tellement aimé entendre.

Lorsque mes larmes cessent enfin de couler, je me lève, gardant le corps de Rosa contre moi, et je siffle jusqu'à ce qu’Arko me rejoigne. Je pose le cadavre de ma compagne sur l’encolure de ma jument puis grimpe sur la selle et pars à la recherche de Zélar.

Je jette un regard autour de moi, les feux sont éteints, les survivants sont regroupés et tentent de se soigner et de se soutenir les uns les autres. Mon ami se trouve au milieu de ce qui reste du village. Avec quelques autres, ils rassemblent les corps des villageois, laissant ceux des quelques assaillants qui ont péri épars. Je m’approche de lui, juchée sur ma monture.

-« Qui a fait ça ? »

Il lève les yeux vers moi et je frémis en le voyant. Son visage est livide, ses larmes ont laissé des traces dans la poussière qui le recouvre et ses yeux habituellement rieurs sont vides. Il secoue la tête et porte une main à son front.

-« Je ne sais pas, Leynax. Je verrai ça plus tard. Pour l’instant, il faut soigner, et nettoyer, et réparer, et s’occuper des obsèques… »

Sa voix se brise, il chancelle et s’appuie contre Arko pour retrouver son équilibre. Sa main effleure le corps posé devant moi et il murmure.

-« C’est Rosa ? »

Je serre les dents, je ne veux plus pleurer. Je prends quelques secondes avant de répondre.

-« Oui. Je vais m’occuper d’elle. » Je m’interromps, songeant à partir sans rien dire, mais je me ravise. Zélar est un bon ami, et il n’est pas nécessaire de lui faire encore plus de peine.

-« Je pars, et je ne reviendrai sans doute jamais. »

Il se recule brusquement et fait un geste de négation.

-« Pourquoi ? Nous avons besoin de toi ici. Tu ne peux pas nous laisser après une telle catastrophe ! »

Je me frotte le visage en soupirant.

-« Je trouverai ceux qui ont fait ça, et je vengerai le village… » Je baisse la voix. «  Je vengerai Rosa. »

Zélar me fixe un petit moment comme s’il n’avait pas compris un seul mot de ce que je viens de dire, puis pose une main sur ma jambe, à hauteur de son visage.

-« Ne fais pas ça, c’est stupide. Je ne sais pas qui c’était, mais apparemment, ils étaient nombreux, et féroces. » Il cesse de parler un instant, semblant essayer de rassembler ses idées et poursuit.

-« Tu ne peux pas lutter contre des gens comme ça, ils ne feraient qu’un bouchée de toi. Réfléchis, Leynax ! Il y a un an de ça, tu n’avais jamais tenu une épée, tu ne t’étais jamais battue… C’est vrai que tu es douée, mais là tu ne feras pas le poids. »

Il resserre sa prise sur ma jambe.

-« Reste. Nous avons besoin de toi, c’est chez toi ici. Tu ne peux pas partir. Nous devons nous serrer les coudes. »

Il essaie d’être convaincant, mais ses paroles ne m’atteignent pas. Je promène un regard dégoûté sur ce qui reste du village et je hausse les épaules.

-« C’était chez moi, oui. Mais maintenant…. »

Je tire sur la bride d’Arko et je tourne le dos à Zélar, m’éloignant lentement sans un regard en arrière. Je stoppe ma monture pour descendre près du corps d’un assaillant juste avant de quitter la clairière. Je démonte et m’approche du cadavre que je pousse d’un coup de pied. Sur sa veste, à hauteur de la poitrine, est cousu un écusson que j’observe un moment avant de l’arracher d’un mouvement sec du poignet. Je regarde le « L » traversé d’un poignard puis le glisse dans la poche de ma tunique. Avec ça, je les retrouverai, tôt ou tard. Je remonte en selle et donne un vigoureux coup de talon dans les flancs de ma jument. C’est au galop que je quitte le village où j’ai vécu heureuse pendant douze mois.

 

Je m’arrête au bord de la rivière, à l’ouest du village. Je prends Rosa contre moi et je l’emmène dans l’eau. Je nettoie doucement ses plaies et son corps meurtri. Elle est couverte de traces atroces, l’intérieur de ses cuisses est marqué par des griffures et d’énormes hématomes. Ses mains sont couvertes de sang et je suis persuadée qu’elle s’est vaillamment défendue avant de succomber.

Une fois qu’elle est propre et que j’ai remis ses vêtements de la manière la plus correcte possible, je la dépose au sol et je creuse une profonde fosse, puis je vais cueillir quelques fleurs que je mets en bouquet sur sa poitrine. Je pose un petit baiser sur ses lèvres, je la fais glisser dans la fosse et je la recouvre de terre. Je ne fais pas de prière, je murmure seulement « Je te promets de te venger », puis je remonte sur ma jument et je m’enfuis, le cœur lourd de chagrin, mais aussi plein de haine, de fureur et de rage. 

 

 

 

 

 

 

DEUXIEME PARTIE :

 

 

Chapitre 4 :

 

 

Pendant des jours et des jours, j’erre dans la campagne, m’éloignant chaque jour un peu plus du village où j’ai tant de bons souvenirs. Seule avec Arko, j’évite consciencieusement le moindre village, la moindre présence humaine. Je n’ai qu’une seule idée en tête, retrouver les responsables du massacre.

Aussi, lorsqu’un soir, j’aperçois un groupe d’hommes armés qui avancent à cheval, je n’hésite pas à les suivre et à m’en approcher, cherchant le blason marqué du « L » sur les vestes et les tuniques. Je ne le vois pas, il ne s’agit manifestement pas de la même bande, mais la rage et le chagrin que je ressens encore me poussent à attaquer tout de même. Peu importe que les hommes soient une vingtaine, ce sont certainement des assassins comme ceux qui ont détruit le village et tué ma compagne après l’avoir violée.

 La rage et la colère m’aveuglent, je ne vois plus devant mes yeux que les images du corps sans vie de Rosa, de la tête de Zorn sur le sol, des flammes qui ravageaient le village, de Lia qui sanglotait, son enfant dans les bras…

 Je pénètre en hurlant dans le campement que les hommes viennent d’installer et je commence à frapper, à cogner, à trancher et à transpercer tous les corps qui passent à ma portée. Je ne pense plus à rien d’autre qu’à tuer, je ne veux plus voir rien d’autre que leur sang se répandre sur le sol, je ne veux plus entendre que leurs cris de douleur. Je m’enivre de leur terreur et de leur incompréhension. Je ne sens pas les coups qu’ils me donnent dans leurs piètres tentatives pour se défendre, je suis dans un état second jusqu’à ce que le dernier corps tombe devant moi.

Je tourne sur moi-même et je parcoure ce qui reste du campement du regard avec l’impression

qu’il manque quelque chose. Il ne me faut que quelques secondes pour allumer un feu. J ‘entends un blessé gémir alors que je me décide à m’éloigner, je me penche vers lui, un faux air de compassion sur le visage.

-« Tu souffres ? »

Je l’attrape par les épaules puis je le précipite dans les flammes de l’incendie que je viens d’allumer. Je le regarde se tordre de douleur un instant, puis je quitte les lieux en ricanant.

 

Depuis ce jour là, je traque sans relâche chaque bande que je peux croiser, massacrant tous ceux qui ont le malheur de se trouver sur mon chemin. Je n’évite plus les bourgs, au contraire je m’y rends volontiers dorénavant. En règle générale, j’y reste peu de temps, passant seulement quelques heures à déambuler de ci de là dans les rues, juste le temps de me renseigner sur les bandes qui pourraient passer dans la région.

C’est ainsi que je rencontre Robias. Il vient vers moi alors que j’essaie d’interroger une femme qui rentre du marché. Elle n’a pas l’air de savoir où sévissent les bandes de brigands de la région, ni de connaître le blason au « L » barré d’un poignard, mais lui, apparemment le sait. Il m’interpelle.

-« Je sais à qui cet écusson appartient ! »

Je me tourne vers lui et l’attrape sans douceur par le bras pour le tirer un peu à l’écart. Je plante mes yeux dans les siens en adoptant mon regard le plus sévère.

-« Que sais-tu à ce sujet ? A qui appartient ce blason ? »

Mon ton est très sec et autoritaire, mais ça n’a pas l’air de l’impressionner plus que ça.

-« Je ne sais pas grand-chose, mais je ne te dirais rien sans contrepartie. »

Je hausse un sourcil, attendant qu’il poursuive, mais il se tait. Je dégaine rapidement le petit poignard qui ne quitte jamais mon côté et le pose sur sa poitrine.

-« Cette contrepartie te convient-elle ? »

Il secoue négativement la tête et recule légèrement.

-« Si tu me tues, tu ne sauras rien. »

Je hausse un sourcil en souriant.

-« C’est vrai, mais je peux te faire si mal que tu seras ravi de parler rien que pour me faire arrêter. »

Il me dévisage un instant avec l’air de se demander s’il doit prendre ma menace au sérieux. J’en profite pour l’observer moi aussi. Aussi grand et brun que moi, il est robuste et son regard marron foncé paraît franc et direct. Il hésite un peu, fronce les sourcils en me regardant de haut en bas, puis se décide.

-« C’est le signe de Lantec, un brigand. Le plus terrible de tous. Il est le chef d’une troupe d’une cinquantaine d’hommes avec laquelle il s’amuse à semer la terreur partout où il passe. »

J’attends qu’il poursuive, mais il n’ajoute rien. Je joue quelques secondes avec mon poignard toujours sur sa poitrine, puis je le remets dans ma ceinture.

-« Où est-il en ce moment ? »

Il hausse les épaules.

-« Je n’en ai aucune idée.»

Je soupire, je n’ai appris que son nom et le nombre de ses hommes, mais c’est plus que ce que je savais jusque là, alors je vais m’en contenter. Je commence à me détourner pour m’en aller, mais il pose une main sur mon bras pour me retenir. Je me dégage immédiatement d’un geste brusque et me retourne vers lui.

-« Quoi ? »

Il sourit largement.

-« Ma contrepartie, tu ne l’as pas oubliée n’est-ce pas ? »

J’ai une petite moue de mépris tandis que je sors quelques pièces de ma bourse. Mais il secoue négativement la tête.

-Non, je ne veux pas d’argent. »

Je gonfle mes joues puis soupire bruyamment pour lui montrer mon agacement, et lui jette un regard interrogateur.

-« Je veux que tu m’aides à le retrouver. »

Je secoue la tête.

-« Moi ? T’aider ? Et pourquoi je ferais ça ? »

Je parle sèchement et avec un peu de dédain, mais il a l’air de trouver ça plutôt amusant.

-« Parce que tu veux le retrouver toi aussi. Et si tu y parviens, tu auras besoin d’aide. »

Je le toise de haut en bas et me détourne une nouvelle fois.

-« Je n’ai besoin de personne et certainement pas de toi. »

Il me suit et insiste, un peu d’agacement commence à percer dans sa voix.

-« Si tu dis ça, c’est que tu ne sais pas de quoi il est capable ! Tu ne peux pas l’affronter seule, il ne fera qu’un bouchée de toi. »

Je le regarde de nouveau, ses paroles m’ont mise en colère et ça doit se voir dans mes yeux parce qu’il a un léger mouvement de recul.

-« Je sais très bien ce qu’il est capable de faire, j’ai vu ce qui restait d’un village après son passage. C’est toi qui ignore ce dont moi, je suis capable, je viendrai à bout de lui ! »

Il éclate de rire.

-« La modestie ne t’étouffe pas ! »

Il se rapproche de moi et plante son regard dans le mien alors que sa voix devient très sérieuse.

-« Non seulement c’est une brute sans aucun scrupules, mais je t’ai dit qu’il a une troupe avec lui. Ses hommes sont disciplinés, bien entraînés, et il les dirige d’une main de fer. Ils sont brutaux et ne connaissent pas la pitié. Ils ont décimé ma famille entière, mes parents, mes frères et mes sœurs. Je n’ai survécu que parce que j’étais évanoui et qu’il m’a cru mort. »

 Il déboutonne sa veste et remonte sa tunique de peau pour me montrer la cicatrice qui court de son nombril jusqu’à son épaule droite.

Je n’avais que six ans quand il a laissé sa marque sur moi, mais je me suis juré que je lui ferai payer ce qu’il a fait. »

Il continue de me dévisager et remet ses vêtements en place avant de poursuivre.

-« Je ne doute pas de tes capacités au combat, mais là tu n’es pas de taille, crois-moi. »

Je croise les bras sur ma poitrine, souriant à demi.

-« Tandis que toi tu l’es, c’est ça ? »

Il secoue la tête négativement.

-« Non. Ce que je dis c’est que ni toi ni moi n’y parviendront seuls. Ni même à nous deux d’ailleurs. » Il pousse un petit soupir en pinçant les lèvres et poursuit.

-« J’essaie de te proposer une alliance. Nous voulons tous les deux le retrouver et l’arrêter, si nous nous associons, nous pourrions avoir nous aussi une troupe. Lantec est redoutable, le seul moyen de l’arrêter c’est de s’organiser. »

Je suis d’un naturel entêté, mais pas au point de nier l’évidence. J’ai affronté quantité de bandes plus ou moins organisées depuis que j’ai quitté le village, et il m’est arrivé d’avoir de sérieuses difficultés, même si jusqu’à présent je m’en suis toujours sortie. Et puis, cinquante hommes, ce n’est pas rien. J’hésite, pendant que devant moi Robias s’amuse de mon incertitude. Finalement, je murmure :

-« Je suppose qu’on peut essayer »

Je lui tends une main qu’il serre avec un certain empressement.

 

 

Chapitre 5 :

 

 

 

Je n’ai jamais eu aussi chaud de ma vie. Je prends la gourde accrochée à ma taille et je bois de longues goulées d’eau tiède. Je grimace, mais j’avale le tout. Ce n’est pas frais, pas bon, mais ça hydrate, c’est tout ce qui importe. Je me retourne pour m’assurer que tout le monde suit sans problème et j’ai un petit sourire de satisfaction. La troupe avance en bon ordre sans rechigner malgré la chaleur accablante.

Sur ma gauche, j’entends le trot d’un cheval qui se rapproche, je jette un coup d’œil distrait et reconnaît Robias qui vient se mettre à mes côtés. Il regarde le ciel et me le désigne de l’index.

-« On va avoir de l’orage avant ce soir, il faudrait trouver un abri. »

J’acquiesce du menton et montre d’un geste du bras les contreforts d’une chaîne de montagnes au loin.

-‘Un peu d’eau ne fera pas de mal, ça rafraîchira l’atmosphère. Il doit bien y avoir des grottes là-bas, on s’y mettra à l’abri. »

Robias me regarde avec un sourire mi-amusé mi-dégoûté et hausse les épaules.

-« On n’y sera jamais avant que la pluie ne commence à tomber. »

Nous avançons lentement au cœur d’une région qu’aucun de nous ne connaît. Depuis des jours, nous traversons des plaines relativement peu boisées, nous dirigeant en ligne droite vers la chaîne de montagnes que l’on distingue à l’horizon depuis près d’un mois. Je suis vêtue très légèrement d’un pantalon que j’ai coupé à mi-cuisses, et d’une tunique de coton sans manche, le fourreau qui contient mon épée colle dans mon dos. Je lève les yeux vers le ciel une nouvelle fois, les nuages noirs annonciateurs de l’orage sont encore trop rares pour espérer la pluie avant plusieurs heures. Je soupire et passe une main sur mon front pour en essuyer un peu la sueur, puis je ferme les yeux, me laissant bercer par le pas nonchalant d’Arko.

 

Ca fait trois ans maintenant que nous faisons équipe Robias et moi, et je dois dire que malgré mes réticences du début, cette collaboration est plutôt fructueuse. Au début, nous vivions principalement de chasse et de pêche, attaquant chaque groupe que nous croisions. La plupart du temps, il s’agissait de brigands, mais il est arrivé que nous nous en prenions à des voyageurs innocents, marchands ou autres. Ca ne nous pose pas de problèmes. Au fil du temps, je suis devenue de plus en plus indifférente au sort des autres, et il me semble qu’il en est de même pour mon associé. Par contre, ni lui ni moi n’avons oublié notre objectif premier : retrouver Lantec pour lui faire rendre gorge.

Je ne suis plus la même que lorsque je vivais au village, j’ai mûri, j’ai vu des choses qui m’ont profondément marquée et j’ai commis des actes que je n’aurais même pas imaginés lorsque je vivais à la résidence. Mais je n’ai rien oublié, ni la vie calme, tranquille et sereine que je menais au village, ni Rosa et l’amour qu’elle me portait, ni l’horreur et le sentiment de perte irréparable que j’ai éprouvés en trouvant ma compagne morte. Et c’est la rage qui m’a envahie ce jour là, et qui ne m’a toujours pas quittée, qui me guide encore aujourd’hui.

Le grondement du tonnerre se fait entendre alors que nous sommes encore à bonne distance des montagnes, le terrain commence à monter, l’herbe sèche est plus rare et le sol devient rocailleux.

C’est sous des trombes d’eau que nous parvenons enfin au pied des montagnes. Les hommes cherchent un abri en pestant alors que je ris en renversant mon visage vers le ciel, appréciant la fraîcheur de la pluie. Je perds rapidement ma bonne humeur lorsque je constate que contrairement à ce que j’espérais, il n’y a pas la moindre grotte, et que nous devons passer la nuit à la belle étoile, seulement protégés par les lourdes tentes en peau que nous tendons entre les arbres.

Au fil des années, j’appris à rester sur mes gardes, même pendant mon sommeil. Je suis capable de sentir les moindres changements d’atmosphère, d’entendre le plus petit craquement ou bruissement inhabituel ou incongru. J’ai développé une sorte d’instinct, et c’est lui qui me fait ouvrir brusquement les yeux au milieu de la nuit. Je tends l’oreille et je concentre tous mes sens sur notre campement.

A mes côtés, Robias, remue légèrement. La pluie a cessé et je distingue parfaitement les ronflements sonores de certains et les respirations plus légères des autres.

Mais il y a autre chose, des cris, des pleurs peut-être, et des rires il me semble. Je me redresse, fronce les sourcils et secoue doucement l’épaule de mon compagnon, posant mes doigts sur sa bouche pour être sûre qu’il ne prononce pas un mot.

Il m’interroge du regard en passant une main sur son visage mal rasé et s’assied en poussant un soupir à réveiller un mort. Je mets ma main derrière mon oreille en tournant la tête, il se concentre un instant puis hausse les épaules en secouant négativement la tête avant de se rallonger en murmurant :

-« Il n’y a rien du tout. Laisse-moi dormir Leynax ! »

Je grimace, tout est redevenu silencieux, mais je sais que j’ai entendu quelque chose. Je me lève et saisis mon épée le plus discrètement possible, puis, je sors de la tente à pas de loup avant d’aller chercher Arko. J’enfourche ma jument et je m’éloigne dans la direction d’où venaient les cris.

J’avance pendant une vingtaine de minutes avant de discerner de nouveau des hurlements, bien plus forts que tout à l’heure. Je descends de ma monture et la laisse libre, elle reviendra quand je la sifflerai.

Je me faufile entre les arbres, je trottine courbée en deux, me dissimulant derrière chaque buisson. J’arrive enfin à la lisière d’une clairière plutôt vaste où sont rassemblés quelques chariots. Apparemment, des marchands se font attaquer par une bande de brigands quelconque. Je hausse les épaules, n’ayant aucune raison de m’en mêler, et je me détourne lorsque j’aperçois, à la faveur d’un rayon de lune dépassant de derrière les nuages, quelque chose sur la veste de l’un des soudards. Un écusson qui me fait immédiatement cesser ma marche et me fige sur place un instant. Je sens une rage froide m’envahir, si violente que j’en tremble de fureur. J’ouvre grand les yeux et je fixe le « L » traversé d’un poignard avant de saisir mon épée et de me jeter dans la mêlée. Il me suffit d’un coup d’œil pour me rendre compte que la situation n’est pas très bien engagée pour les marchands. D’une part, ils ne sont manifestement pas habitués au maniement des armes, et d’autre part, leurs assaillants sont plus nombreux. Pourtant, ils se battent vaillamment, formant un cercle autour de quelques femmes et d’enfants terrorisés.

Je me précipite dans la bataille, tranchant d’un seul mouvement du bras la première tête qui passe à ma portée. Le deuxième adversaire qui se présente devant moi ne résiste pas beaucoup plus longtemps, une parade, une feinte et je lui perce proprement l’abdomen. Il me regarde avec ce qui paraît être de la stupeur avant de s’écrouler sur le sol sans aucune grâce. Je poursuis ma marche en avant sans plus lui accorder la moindre attention et me trouve rapidement face à trois adversaires. Ils sont forts et habiles, mais je suis habitée par un tel esprit de vengeance que pas un ne me résiste bien longtemps. Les dents serrées, je combats alors que les images de la tête de Zorn sur le sol et de Rosa juste avant que je l’ensevelisse passent constamment devant mes yeux. Je ne sens pas la fatigue, ni la douleur quand le coup chanceux de l’un de mes adversaires ouvre une profonde entaille dans mon bras gauche.

Pourtant, malgré toute ma hargne et la volonté que je mets dans cet affrontement, le nombre de mes adversaires ne diminue pas, au contraire, j’ai l’impression qu’il en surgit deux pour un que j’élimine. . Petit à petit, les assaillants prennent le dessus sur des marchands valeureux mais trop inexpérimentés pour leur tenir tête longtemps.

Je ne lâche pas prise, l’adrénaline court dans mes veines et je suis toujours aussi furieuse. Cependant, je me trouve contrainte de reculer sous le nombre, me rapprochant de la ligne de plus en plus réduite des marchands. C’est à ce moment que l’un des brigands parvient à passer au-delà du cercle des défenses et se présente devant le groupe des femmes. Son épée levée et son cri sauvage ne laissent aucun doute sur ses intentions, mais avant qu’il ait pu abaisser son arme, une jeune femme blonde à la silhouette fluette le repousse, plantant un vigoureux coup de bâton dans son estomac, avant de le frapper à plusieurs reprises sur toutes les parties du corps qu’elle peut atteindre jusqu’à ce que le soudard s’effondre à terre, probablement assommé.

Je n’ai guère le temps d’en voir plus, trop occupée à retenir les assauts des brigands qui deviennent de plus en plus pressants. Je me démène, mais continue à reculer, et c’est au moment où je me trouve à la hauteur des trois ou quatre marchands restants, juste devant le groupe de femmes et d’enfants, qu’une pluie de flèche s’abat sur nos adversaires.

 

 

Chapitre 6 :

 

Le timing est parfait. Les brigands se tournent vers les nouveaux arrivants et se trouvent pris entre leurs flèches et nos épées, il faut peu de temps pour que ce soit la débandade. La troupe, parfaitement dirigée par Robias, encercle entièrement la clairière et aucun des brigands ne peut s’échapper, bien qu’une bonne partie d’entre eux essaie.

Nos hommes descendent de leurs montures et entament rapidement le corps à corps, pendant que je repars en avant, cherchant du regard celui qui dirige la bande. Il me faut un moment pour le trouver, mais je finis par repérer un homme d’une quarantaine d’années dont tout, dans l’allure et l’attitude, donne une impression d’autorité. Il se bat à l’épée, plutôt bien d’ailleurs, mais reste entouré par plusieurs hommes qui semblent constamment surveiller ses arrières. Je m’élance vers lui, frappant avec mon arme et presque sans y penser tous ceux qui ont la mauvaise idée de se mettre en travers de mon chemin. Robias a apparemment eu la même idée que moi et nous arrivons simultanément devant le chef de bande. Je prends quelques secondes pour observer celui qui est responsable de la destruction du village et de la mort de ceux que j’aimais.. Grand et brun, il est très mince avec une petite moustache au-dessus de lèvres minces. Son regard marron est dur et froid, même maintenant, en plein combat. Je sens la haine me brûler alors que je le regarde. Je suis si absorbée que c’est un pur réflexe qui me fait dévier la lame qui se dirige droit vers ma poitrine. Cette attaque me fait réagir et je repars au combat avec une énergie décuplée.

Autour de nous, les corps tombent, s’amoncelant sur le sol. Depuis le début, des cris retentissent de toute part, hurlements des combattants, gémissements de douleur des blessés, plaintes des enfants effrayés… Quand le vacarme diminue pour finalement cesser presque complètement, chacun comprend que la bataille est finie.

Lantec aboie un ordre sec et baisse son épée, les soldats qui l’entourent reculent d’un pas et l’imitent sans nous lâcher du regard. Nous stoppons nous aussi nos assauts, mais gardons nos armes prêtes. Le chef des brigands s’adresse alors à Robias.

-« Es-tu celui qui commande ? »

Mon compagnon hoche la tête et me désigne d’un geste du bras.

-« Nous dirigeons cette troupe tous les deux. »

Lantec fronce les sourcils et me jette un coup d’œil surpris, il lève légèrement les yeux au ciel puis se tourne de nouveau vers mon associé.

-« J’ignore pourquoi vous vous êtes mêlés de ça, mais… » il prend une profonde inspiration, comme pour masquer le regret qu’il éprouve à faire cette constatation, puis reprend :

-« Nous sommes vaincus. Alors, dites-moi ce que vous voulez. Je vous le donnerai et nous serons quittes. »

J’échange un regard avec Robias, pendant que l’un de nos hommes le désarme lui et les siens. Puis, je m’approche lentement du chef de bande et je plonge mes yeux dans les siens en articulant clairement.

-« C’est ta peau que nous voulons. »

Il a un léger mouvement de recul, et jette un œil intrigué à mon compagnon, comme pour y chercher une confirmation de mes propos. Mon associé acquiesce du menton et s’approche lui aussi, un petit sourire sur le visage.

-« Ta peau et rien d’autre. »

Il l’attrape par le bras et le pousse devant moi, si violemment que le chef de bande trébuche et tombe au sol. Il n’a pas le temps de se relever que nous avons déjà nos armes en main. Nous échangeons un sourire et levons nos épées. Lantec n’a pas un mot, il se redresse seulement en affichant une moue méprisante, attendant le coup qui l’achèvera. Mais juste au moment où nous allons l’abattre, une voix s’élève.

-« Non ! Ne faites pas ça ! »

Je me retourne pour voir arriver vers nous la jeune femme blonde qui se défendait avec un bâton tout à l’heure. Je lève un sourcil interrogateur alors que Robias la regarde avec curiosité, elle nous dévisage un instant puis commence à plaider la cause du brigand.

-« Regardez autour de vous ! N’y a-t-il pas eu assez de morts ? »

Elle fait un geste circulaire de la main droite puis reporte son regard vers mon compagnon et moi.

-« Je sais que vous nous avez défendus, et que cet homme est le pire des brigands, mais si vous le tuez de sang froid, ce sera un assassinat, rien de plus. Et je ne veux pas en être complice. »

Cette déclaration, faite avec le plus grand sérieux, me stupéfie. J’observe un peu plus attentivement la jeune femme pendant que je m’approche d’elle. Jeune vraiment, sans doute à peine vingt ans, pas très grande, des yeux clairs, verts il me semble, une jolie silhouette même si elle est peut-être un peu trop mince, et une expression tout à fait déterminée sur son joli visage. Je viens si près d’elle que je pourrais la toucher et je plante mes yeux dans les siens.

-« Et qui te dit que tu n’es pas la suivante sur la liste ? »

Elle recule d’un pas et me regarde en ayant l’air de se demander si je suis sérieuse. Je ricane avec un sourire narquois.

-« Nous ne sommes pas intervenus pour vous sauver, juste parce que ça fait des années que nous poursuivons cet homme. Et maintenant qu’il est à notre merci, nous n’allons certainement pas le laisser en vie pour faire plaisir à une innocente petite chose comme toi. »

Elle est effrayée, je le vois, bien qu’elle essaie de le cacher, pourtant elle ne baisse pas le regard.

-« Pourquoi ? Pour avoir un peu plus de sang sur les mains ? Il ne s’agit pas de me faire plaisir, il s’agit de respecter la vie. Ca ne représente donc rien pour vous deux ? »

Elle nous dévisage alternativement Robias et moi. Mais mon compagnon ricane et je m’éloigne d’elle en haussant les épaules. Je reviens vers Lantec que mon associé et deux de mes hommes tiennent en garde et je me plante face à lui. Il reste bien droit et ferme les yeux, attendant le coup fatal. J’échange un regard avec mon associé puis, avec un bel ensemble, nous abattons nos armes. J’entends un cri derrière moi et me retourne avec encore un sourire aux lèvres. La petite blonde nous jette un coup d’œil horrifié, puis s’élance en courant pour disparaître derrière les chariots.

Robias vient vers moi et me tend une main dans laquelle je tape avec enthousiasme en marmonnant « Elle est vengée ! ».

 

Nos hommes se chargent de ceux de Lantec, nous ne faisons jamais de prisonniers. Puis, nous nous rassemblons, comptant nos morts et évaluant l’état de nos blessés. Huit de nos soldats sont assez gravement atteints, ce qui me fait grimacer. Il va falloir plusieurs jours avant qu’ils ne soient en état de monter à cheval et de reprendre la route. Je frotte mon menton en réfléchissant à la situation tout en achevant de donner quelques soins. Et puis Robias m’appelle doucement.

-« Leynax, on dirait que les marchands veulent nous parler. »

Effectivement, les quelques survivants sont réunis dans un coin et l’un d’eux s’approche de nous d’un pas qu’il voudrait sans doute assuré mais qui ne cache pas une certaine inquiétude. Il s’arrête à trois pas de nous, hésite un instant, puis lance :

-« Nous avons une proposition à vous faire. »

Je le regarde sans rien dire, il baisse les yeux en se mordillant la lèvre inférieure et en frottant nerveusement ses mains sur son pantalon. Ni Robias ni moi ne disons rien, attendant qu’il se décide, ce qu’il fait au bout de quelques secondes.

-« Voilà, nous avons encore beaucoup de chemin à faire, et manifestement, nous avons besoin de protection. »

J’ouvre grand les yeux alors que mon compagnon se retient pour ne pas éclater de rire. Je secoue négativement la tête vers l’homme.

-« Nous ne sommes pas des mercenaires. »

Pour moi, la discussion est close, mais le marchand insiste.

-« Sil vous plaît ! Nous avons besoin de votre aide ! Et ça vous rendra service à vous aussi. »

Je fronce les sourcils et j’échange un regard avec mon associé avant de me tourner vers le marchand.

-« Nous rendre service ? »

Il hoche la tête.

-« Nous pourrions libérer un chariot pour que vous installiez vos blessés dedans. »

Je ne peux retenir un rire sardonique.

-« Il suffit que nous prenions le chariot, vous ne risquez pas de nous en empêcher. »

Je fais nonchalamment tourner mon épée juste devant lui tout en parlant. Il blêmit et recule en direction de ses compagnons. Je le suis des yeux et j’aperçois la petite blonde qui me fixe avec une expression méprisante qui me met mal à l’aise. Je n’ai pas le temps de m’interroger sur les raisons de ce malaise que Robias pose une main sur mon épaule.

-« Ce ne serait vraiment pas sympa de leur prendre le chariot. »

Je hausse les épaules.

-« Je ne prétends pas être quelqu’un de sympa ! »

Ca le fait rire.

-« Toi non, mais moi, je le suis. »

Et sans plus s’occuper de mon opinion, il va donner son accord au groupe de marchands.

 

 

TROISIEME PARTIE

 

 

Chapitre 7 :

 

 

 

Nous avançons lentement sur des petits chemins rocailleux, les chevaux peinent pour tirer les chariots alors que la pente devient de plus en plus prononcée. Je chevauche en queue de convoi, observant du coin de l’œil la petite blonde qui vient s’asseoir à l’arrière du chariot en laissant pendre ses jambes dans le vide. Elle a décidé de faire office d’infirmière et, pour ce que j’ai pu voir depuis notre départ ce matin, elle s’en tire plutôt bien. Elle a l’air fatigué et passe une main dans ses cheveux avant de lever les yeux et de remarquer ma présence. Elle a une expression contrariée en me voyant ,et je constate avec un peu de surprise que sa réaction me dérange. Je l’appelle alors qu’elle fait mine de retourner à l’intérieur du chariot.

-« Attends ! »

 Elle se retourne vers moi et je me rapproche doucement.

-« Tu ne vas pas continuer à bouder ? »

Apparemment, ma réflexion lui déplaît, ses jolis yeux deviennent glacés et c’est d’un ton très peu amène qu’elle me répond.

-« Je ne boude pas. J’ai simplement du mal à comprendre qu’on puisse tuer qui que ce soit de sang froid et sans aucun remord. Maintenant, tu m’excuseras mais j’ai des blessés à soigner.»

Et elle me plante là sans plus m’accorder un regard.

Je remonte lentement jusqu’au chariot de tête en soupirant si fort que Robias me jette un regard intrigué en me demandant ce qui me contrarie à ce point. Je grimace et lui montre la blessure de mon bras gauche. Elle a été nettoyée, soignée et pansée et ne me fait que modérément souffrir, mais je n’ai aucune raison de dire à mon compagnon que l’agressivité de la petite blonde à mon égard me dérange, d’autant plus que je ne comprends pas bien pourquoi ça me gêne autant. Je hausse donc les épaules et quitte le sentier en montrant mon arc à mon associé.

-« J’ai besoin de me détendre, je vais à la chasse ! »

Il me regarde partir sans répondre.

 

Je retrouve le convoi alors que la nuit tombe et que le campement est déjà installé pour la nuit. Je dirige Arko vers les deux femmes qui préparent le repas pour tout le monde et leur jette nonchalamment le produit de ma chasse avant de démonter et d’aller installer ma jument avec les autres chevaux. Je prends le temps de la brosser soigneusement, puis je me dirige vers le centre du camp où brûle un grand feu. Je m’assieds près de Robias, du côté où toute ma troupe est installée, prenant une écuelle pour manger avec eux. Je laisse mon regard errer devant moi jusqu’à ce qu’il tombe sur la silhouette de la jeune femme blonde. Elle parle un instant avec l’un des marchands puis se lève pour aller se servir dans la grande marmite posée sur le feu. Je ne peux m’empêcher d’admirer son allure élégante. Vêtue simplement d’un pantalon de toile foncé et d’une tunique légère bleu azur, ses mouvements sont si gracieux que mes yeux ne la quittent pas. Le feu colore ses cheveux clairs de nuances de roux qui lui vont à ravir. Elle finit par remarquer que je l’observe et semble intriguée une seconde avant de se détourner en haussant les épaules. C’est ce dernier mouvement qui achève de me décider. Je ne comprends pas pourquoi ça me dérange tant que ça, mais j’en ai assez qu’elle réagisse de cette manière à mon égard, je me lève brusquement et je me dirige vers elle d’un pas décidé. Elle lève les yeux vers moi avec un peu de surprise quand je me plante devant elle, mais je ne lui laisse pas le temps de se détourner encore une fois.

-« Je m’appelle Leynax. »

C’est une bien faible entrée en matière, mais je n’ai pas trouvé mieux. Elle me regarde à peine en répliquant :

-« Moi, c’est Sarielle. Au revoir. »

Je la retiens en mettant ma main sur son avant-bras alors qu’elle essaie encore une fois de me fausser compagnie.

-« Attends  une seconde. »

Je fronce les sourcils alors qu’elle me regarde sans aménité.

-« C’est un peu facile de me juger sans savoir pourquoi j’en suis arrivée là. J’avais de très bonnes raisons d’en vouloir à Lantec. »

Elle me fixe d’un air dubitatif, baisse la tête en se passant machinalement une main dans les cheveux, puis relève les yeux en pinçant les lèvres.

-« D’accord. Je vais t’écouter, mais je doute que tu parviennes à me faire changer d’avis à ton sujet. »

Nous allons nous asseoir sur des souches, un peu à l’extérieur du campement. Je prends une profonde inspiration, puis je lui raconte mon histoire.

Elle m’écoute attentivement, réagissant à chacune des anecdotes que je relate. En règle générale, je suis une piètre conteuse, mais ça n’a pas l’air de la déranger, on dirait qu’elle vit chacun des évènements qui me sont arrivés, qu’elle ressent tous les sentiments que j’ai pu éprouver. Mon récit est long, et lorsque je termine, presque tout le monde est déjà couché, à l’exception des sentinelles, de Robias et de deux marchands qui jouent aux dés avec lui.

Quand je me tais enfin, elle me sourit doucement en silence puis secoue négativement la tête.

-« Tu avais raison, je te comprends mieux, et je me rends bien compte que ça n’a pas dû être facile pour toi, mais… »

J’attends patiemment qu’elle finisse sa phrase alors qu’elle semble chercher ses mots, comme si elle voulait vraiment exprimer le fond de sa pensée, mais en essayant de ménager ma susceptibilité. Je ne dis rien, mais au fond de moi, je suis ravie de constater ce changement dans son comportement avec moi.

-« Malgré tout, tout ça n’est pas une excuse » reprend-elle enfin, «  tuer de sang froid, quelle qu’en soit la raison, fait de toi quelqu’un qui ne vaut pas mieux que ceux auxquels tu reproches d’être monstrueux. Si tu fais la même chose qu’eux, tu finis par leur ressembler, peu importe ta motivation. »

Je baisse la tête, elle ne parle pas d’un ton accusateur mais elle parvient tout de même à me faire me sentir coupable, un sentiment que je n’ai jamais ressenti depuis que j’ai quitté le village. Elle s’en aperçoit peut-être, parce qu’elle se lève, s’approche de moi et pose une main sur mon épaule.

-« Je dois cependant reconnaître qu’en me parlant, tu m’as donné l’impression d’avoir encore une certaine sensibilité, alors peut-être que tout espoir n’est pas perdu en ce qui te concerne. »

Elle presse légèrement mon épaule, puis se dirige lentement vers le chariot où elle passe ses nuits.

 

 

L’aube du lendemain me trouve debout à ranimer le feu qui s’est éteint doucement pendant la nuit. Mon sommeil a été bref, parsemé de rêves qui, sans être de véritables cauchemars, étaient loin d’être agréables, et évoquaient tous les trois dernières années de ma vie.

Je remplis une casserole d’eau que je mets à chauffer sur les flammes, puis je m’assieds en regardant autour de moi. Le campement est installé sur une sorte de terre-plein dégagé, mais plus loin, la forêt est extrêmement dense. La température est douce, l’air est riche de senteurs humides de toutes sortes, quelques oiseaux sifflent du haut des arbres, je devrais me sentir particulièrement à l’aise. Mais ce n’est pas le cas. Mon esprit revient constamment à la conversation que j’ai eue la veille avec Sarielle.

Je reste longtemps pensive, observant un écureuil descendre prudemment le long d’un chêne en me jetant des petits coups d’œil prudents. Il court sur le sol un instant, puis je le perds de vue lorsqu’il disparaît derrière un autre arbre.

Petit à petit, le camp s’anime. Un marchand vient me rejoindre près du feu et se sert de l’eau que j’ai mis à chauffer pour préparer une infusion qu’il ramène dans un chariot, un enfant pleurniche dans un autre, un homme tousse…

Robias vient me rejoindre et me fait sursauter en posant sa main sur mon épaule. Ma surprise le fait sourire.

-« Tu es bien nerveuse, quelque chose ne va pas ? »

Je hausse les épaules en marmonnant de manière inintelligible, il n’insiste pas et va, lui aussi, boire une infusion. Je reste encore un long moment à contempler les flammes sans rien dire, jusqu’à ce que Sarielle vienne à son tour près du feu. Je ne me tourne pas vers elle, mais je la regarde par en dessous. Elle baille à s’en décrocher la mâchoire et s’étire un peu avant de s’asseoir en soupirant doucement. Avec ses cheveux en bataille et sa mine un peu chiffonnée, je la trouve très jolie et je sens un petit sourire involontaire étirer mes lèvres, sourire que je retiens immédiatement. Elle se tourne vers moi et me salue gentiment, mais alors que je devrais être satisfaite de son changement d’attitude à mon égard, son amabilité m’agace et je me lève si brusquement qu’elle recule légèrement. Je la toise dédaigneusement et lui lance avec hargne.

-« Ne te sens pas obligée de me parler, je ne suis qu’une meurtrière après tout ! »

Elle me dévisage d’un air éberlué. Je m’éloigne aussitôt sans lui laisser le temps de se reprendre.

 

 

Chapitre 8 :

 

 

Après avoir baissé durant notre lente montée vers le col, la température est de nouveau très élevée maintenant que nous redescendons vers la vallée. Maussade, je chevauche en tête de convoi, n’accordant pas un regard à Robias lorsqu’il vient près de moi. Nous avançons côte à côte alors que la poussière vole autour des sabots de nos montures. Après quelques instants de silence, mon associé se penche vers moi.

-« Je peux savoir ce qui t‘arrive ? Tu n’as pratiquement pas dit un mot depuis trois jours. »

Je hausse les épaules et je me tourne vers lui pour répondre d’un ton rogue.

-« Combien de temps allons-nous encore rester avec ces marchands ? Ce n’est pas pour ça que nous nous sommes associés ! »

Il hoche la tête en souriant, ma mauvaise humeur a l’air de beaucoup l’amuser.

-« C’est vrai, nous avons décidé de faire équipe pour arrêter Lantec, ce que nous avons fait. Maintenant, il est temps de passer à autre chose. »

Il tend le bras, désignant la direction de l’ouest.

-« Les marchands se rendent dans une cité, une espèce de gros village, ils comptent s’installer là-bas. Je vais peut-être rester avec eux quelques temps. »

Je ne m’attendais pas à ça et je prends une seconde pour digérer l’information avant de lui jeter un regard noir. Je renifle et les coins de ma bouche s’abaissent dans une moue un peu méprisante.

-« Je n’aurais pas cru que tu voulais te faire marchand. »

Il incline la tête, donnant l’impression de réfléchir avant de se pencher pour caresser distraitement la crinière noire de son cheval.

-« Bien sûr que non ! Mais j’ai poursuivi Lantec pendant des années et je suis fatigué d’être constamment par monts et par vaux. Maintenant, j’envisage de m’installer. »

Je reste songeuse. Je suis sur les routes depuis la destruction du village, si obsédée par mes idées de vengeance que je ne me suis jamais demandé ce que je ferai après avoir réussi à éliminer mon ennemi. Et à présent que j’ai enfin pris ma revanche, je n’ai plus aucun objectif, ou envie précise. Comme si ma poursuite de Lantec était la seule chose qui remplissait ma vie. Mais je n’ai aucune intention de reconnaître ça devant mon associé.

Robias, lui aussi, a les yeux dans le vague. Et c’est d’une voix bien plus douce que d’habitude qu’il reprend :

-« Je me vois bien intégrer une milice de défense, ou mieux encore, en fonder une… »

Il sourit et sa voix devient très enthousiaste.

-« Ouais, ça me plairait. »

Et puis il tourne la tête vers moi avec une mine curieuse.

-« Et toi, tu vas continuer longtemps comme ça, à t’épuiser à chercher ce que tu ne retrouveras jamais ? »

Je hausse un sourcil en le dévisageant sans rien dire, mais il ne détourne pas le regard. Finalement je soupire en haussant les épaules.

-« Tu ne sais rien de ce que je recherche. »

Il se rapproche de moi, nos deux chevaux avançant maintenant épaule contre épaule.

-« Leynax, je te connais depuis trois bonnes années. Tu serais surprise si tu savais à quel point je comprends ce qui ce passe dans ta tête. »

Il me lance un regard entendu et accélère le pas de son cheval, se retournant pour me lancer avant de me distancer :

-« Regarde un peu autour de toi, cherche quelque chose à faire, un autre endroit où tu pourras te faire une vie agréable, au lieu de passer ton temps à ruminer continuellement des idées noires. »

Je le regarde s’éloigner en soupirant bruyamment. Après environ une heure passée à réfléchir aux conseils de mon associé, je m’écarte du chemin et m’enfonce dans les bois environnants.

 

 

Je rejoins la petite caravane en fin d’après midi, juste quand le soleil commence à descendre derrière les sommets qui nous entourent. Un chamois est posé en travers de l’encolure d’Arko, mais ce n’est pas tout ce que je ramène de ma promenade. Accroché à ma ceinture, sur mon côté gauche, pend un petit sac de toile. Je l’effleure de la main et, après avoir emmené le chamois aux cuisinières du groupe, je pars à la recherche de Sarielle. Elle est assise à l’arrière du chariot pour les blessés, un cahier fermé sur les genoux. Je l’observe en me demandant pourquoi je m’en veux tant de ma réaction de l’autre matin. Elle est jolie et semble avoir du caractère, mais j’ai croisé bien d’autres jeunes femmes de ce genre depuis trois ans, et je ne me suis jamais souciée de ce quelles pouvaient penser de moi.

 J’approche doucement, le bruit des pas d’Arko lui fait lever la tête alors que je ne suis plus qu’à quelques mètres, et je suis sûre de voir briller une petite lueur dans ses yeux avant que son regard ne devienne glacé et qu’elle commence à se tourner pour entrer à l’intérieur du chariot. Je pousse un petit soupir et l’appelle.

-« Sarielle ! Attends, je voudrais te parler. »

Elle me jette un coup d’œil dépourvu de toute amabilité.

-« Tu veux me parler ? Et de quoi ?  Et qu’est-ce qui te fait croire que, moi, j’ai envie de t’adresser la parole ? »

Je baisse les yeux une seconde vers l’encolure de ma monture, puis les relève et les plonge dans les siens.

-« J’ai quelque chose pour toi. »

Je décroche le petit sac de toile de ma ceinture et le lui tend. Elle me regarde, et fronce les sourcils sans faire un geste vers le sac.

-« Qu’est-ce que c’est ? Un serpent qui me mordra dès que je regarderai à l’intérieur ?»

Je secoue négativement la tête.

-« Non, c’est ma manière de m’excuser. Je n’aurais pas dû être aussi agressive avec toi l’autre matin, tu n’avais rien fait pour mériter ça. »

Elle incline légèrement la tête, semblant se demander si elle va m’écouter ou me planter là, mais finalement elle me questionne d’un ton radouci.

-« Pourquoi l’as-tu été alors ? Je ne t’avais rien fait de mal. »

Je lève les mains devant moi avant de les laisser retomber le long de mon corps.

-« Je ne sais pas… J’avais l’impression que tu me jugeais mauvaise de toute façon, quoi que je dise ou fasse. »

Je déteste m’excuser, et en général je m’arrange pour ne pas le faire, même lorsque j’ai fait quelque chose que je n’aurais pas dû. Mais aujourd’hui, je suis contente de l’avoir fait en voyant son regard se réchauffer considérablement. Elle a un petit mouvement du menton puis prend le sac et regarde à l’intérieur, souriant à la vue des petits fruits rouges qui s’y trouvent. Je me sens bêtement embarrassée lorsqu’elle relève les yeux vers moi et je regarde ailleurs en marmonnant :

-« Il n’y en avait pas beaucoup, mais je me suis dit que, peut-être, tu les aimerais.

Elle me fait un signe de la main, désignant la planche de bois sur laquelle elle est assise.

-« J’aime les fraises des bois, mais sais-tu ce qui me ferait les apprécier encore plus ?

-« De la crème chantilly ? »

Ma petite tentative d’humour la fait sourire.

-« J’aimerais que tu viennes les manger avec moi, ça nous donnera l’occasion de faire vraiment connaissance. »

Je fais ce qu’elle me demande et vais la rejoindre, laissant Arko libre d’aller et venir à sa guise, ce qu’elle ne fait pas d’ailleurs, préférant marcher près du chariot à quelques pas de moi.

Nous dégustons les fruits en silence, échangeant seulement un regard un peu gêné. Ce n’est que lorsque nous finissons les fraises que je l’interroge sur sa présence, parmi ces marchands accompagnés de leurs épouses et enfants Elle hausse une épaule avec un demi-sourire et prend une expression songeuse. Ce n’est qu’au bout d’un petit moment qu’elle commence à raconter.

 

 

Chapitre 9 :

 

 

-« Je viens du bord de mer, à l’Est, d’une ville nommée Spira. Les marchands et moi, nous sommes partis il y a plus de trois mois, maintenant. »

Elle s’interrompt et passe une main sur sa nuque, comme si elle voulait en chasser la fatigue. Je ne dis rien, attendant patiemment qu’elle reprenne son récit, ce qu’elle fait rapidement.

-« J’aimais bien la vie que j’avais là-bas. La ville était grande, mais la vie y était douce et tranquille. Mon père faisait partie de l’équipage d’un immense bateau de pêche, il n’était pas là tous les jours mais nous aimaient tendrement, ma mère, ma sœur et moi, nous étions une famille heureuse et unie.

La ville était prospère, la majorité des habitants vivaient de la pêche, mais il y avait aussi quelques artisans, et des cultivateurs à l’extérieur des murs. J’étudiais, j’avais l’ambition de devenir médecin. Tout était parfait, j’aimais beaucoup ma vie et ma ville. »

Elle se tait un instant avant de soupirer profondément puis de reprendre

-« Un jour, un bateau n’est pas rentré. Ca nous a paru bizarre, parce que le temps était très beau, même en haute mer. Et puis il y a eu un deuxième disparu et les autorités de la ville, comme les pêcheurs ont commencé à s’inquiéter. Jusqu’au jour où un troisième bateau est revenu au port avec d’énormes avaries, certains pêcheurs étaient blessés, et ils ne ramenaient aucune prise alors qu’ils étaient partis depuis plusieurs jours. Sitôt que les hommes ont été à terre, tout le monde s’est précipité pour savoir ce qui s’était passé. »

De nouveau, elle cesse de parler et appuie son dos contre la bâche de toile derrière nous. Son silence est si long que je l’interroge.

-« Qu’est-ce qui leur était arrivé ? »

Elle sort de ses pensées et baisse les yeux sur ses mains avant de poursuivre.

-« Des pirates. Ils avaient été attaqués et ne s’en étaient sortis que par miracle. Après ça, il n’était pas difficile de deviner ce qui était arrivé aux autres bateaux…

A partir de ce jour, tous les vaisseaux ont été armés, et des hommes supplémentaires ont embarqué, pour assurer la sécurité des bateaux et des équipages, mais… »

Elle hausse une épaule et me fait un petit sourire désabusé.

-« Notre ville était peuplée de pêcheurs, pas de soldats. Les pirates arraisonnaient au moins un ou deux bateaux par semaine et personne ne parvenait à les arrêter. Nous étions déjà bien contents quand l’un des nôtres réussissait à rentrer au port avec quelques poissons. La situation devenait de plus en plus dure à gérer et la disette menaçait malgré les quelques paysans qui venaient vendre tout ce qu’ils produisaient.

Je suppose que ça aurait pu durer quelques temps comme ça quand même, mais apparemment les pirates ne se satisfaisaient plus des prises qu’ils faisaient, et un jour, ils ont débarqué au port. »

Ses sourcils se froncent et elle se tait de nouveau un long moment. J’ai une petite idée de ce qui a pu se passer et j’imagine à quel point se doit être pénible pour elle de le raconter. Je ne dis rien pour l’inciter à poursuivre, mes pensées me ramenant au jour où le village a été détruit, et je suis si absorbée pas ces douloureux souvenirs que je sursaute lorsqu’elle reprend la parole.

-« C’était de vraies brutes, je n’avais jamais imaginé qu’on pouvait être aussi brutal et sanguinaire. Ils n’ont pas détruit la ville comme Lantec l’a fait pour ton village, non, ils ont juste pris le pouvoir de la manière la plus sauvage possible, tuant férocement tous ceux qui essayaient de s’opposer à eux. Ils se comportaient en maîtres absolus, exigeant une attitude soumise et déférente de chacun des habitants, même envers le dernier de leurs soldats. Nous n’avions plus aucun droit, seulement celui de leur obéir et de céder aux moindres de leurs caprices, de quelque nature qu’il soit… Les bateaux ne sortaient plus que sous le contrôle des pirates, et le produit de la pêche était entièrement pour eux.

Alors, certains d’entre nous ont commencé à se réunir, à parler entre eux… et à agir. Ils s’en sont d’abord pris aux soudards qui traînaient tard le soir, puis aux petites patrouilles qui étaient censés faire régner l’ordre en ville et qui, en fait, ne faisaient que terroriser le peuple.

Petit à petit, une véritable résistance s’est organisée, mais ça n’a pas été sans contrepartie. Les pirates prenaient parfois certains des comploteurs et les exécutaient sur la place publique, en obligeant tous les habitants de la ville à assister aux exécutions. S’ils n’arrivaient pas à attraper des coupables, ils s’en prenaient à des innocents, leur vengeance était toujours terrible. »

Elle se penche et met sa tête dans ses mains, ses coudes reposant sur ses genoux.

-« Mon père faisait partie de ceux qui tentaient de résister, son groupe était l’un des plus nombreux, et ils recrutaient sans cesse.

Parmi la population, certains ont essayé de composer avec les pirates, de se mettre véritablement à leur service. Et je suppose que c’est l’un de ceux là qui s’est introduit dans le groupe de mon père. Je ne suis sûre de rien, mais tout me fait penser que le groupe a été trahi…

Quoi qu’il en soit... Un après midi, alors que je rentrais de cours, j’ai croisé une de mes voisines qui m’a prise par le bras et m’a empêché de rentrer chez moi en me tirant violemment en arrière. Je ne comprenais pas pourquoi elle faisait ça, mais elle m’a rapidement expliqué de quoi il retournait. »

Sa voix se brise un peu, mais elle semble décidée à aller au bout de son récit, prenant juste quelques secondes pour se reprendre.

-« Le groupe de mon père avait été surpris en pleine réunion, ils avaient tous été arrêtés. Et comme si ça ne suffisait pas, les pirates s’en étaient aussi pris aux familles de chacun d’eux. Ils étaient chez moi quand ma voisine m’a interceptée.

Je voulais savoir, alors malgré ma voisine qui essayait de me retenir, je me suis approchée discrètement de ma maison. Ma mère et ma sœur étaient devant entourées par les pirates qui jouaient avec elles, se les renvoyant à coup de pied comme si elles étaient des ballons. J’entendais leurs cris de douleur, je voyais même les larmes couler sur leurs joues. Ca devait durer depuis un certain temps déjà, parce que leurs corps étaient couverts de sang. En voyant ça, je me suis précipitée, mais ma voisine m’a retenue. Et puis, son mari l’a aidée à m’éloigner de là…. »

Elle ne dit plus rien. Sa tête est toujours dans ses mains, ses yeux sont immobiles, fixant un point dans le lointain. Je reste un long moment à ses côtés, sans savoir quoi dire, posant juste ma main sur son épaule dans un geste de réconfort un peu dérisoire. Pourtant, ce simple contact semble la ramener à la réalité, elle tourne son regard vers moi et termine rapidement son récit.

-« Après ça, ma voisine m’a emmenée chez des cultivateurs, juste en dehors de la ville. Des gens extrêmement gentils, qui m’ont accueillie à bras ouverts alors qu’ils ne me connaissaient absolument pas. Je savais qu’il n’y avait aucune chance pour que mes parents ou ma sœur soient encore en vie, alors je suis restée chez eux quelques temps, je les aidais à la ferme. Et puis un jour, des marchands sont passés, avec l’intention de se rendre en ville. Nous les avons dissuadé en leur expliquant ce qui se passait, et je leur ai demandé de m’emmener, je ne voulais plus rester là, je voulais partir et ne plus jamais revenir. »

De nouveau, elle s’appuie contre la bâche derrière nous, les yeux fermés et les lèvres serrées en un pli amer qui la fait paraître plus âgée. Je ne prononce aucune parole de consolation, je sais à quel point c’est inutile, me contentant de rester près d’elle sans rien dire. Je ne descends du chariot qu’au moment où le convoi s’arrête pour la nuit. Je m’occupe d’Arko et je ne vois plus Sarielle de la soirée.

 

C’est au matin que nous nous retrouvons. Comme j’en ai pris l’habitude, je suis la première levée, ce qui me permet de profiter pleinement des derniers instants de calme avant que tout le monde se réveille. En général, je suis souvent rejointe par Robias et nous buvons tranquillement une infusion ensemble avant que la journée ne débute vraiment, mais aujourd’hui, c’est un autre pas que j’entends derrière mon dos. Je ne me retourne pas, mais lorsque Sarielle s’assieds sur le sol en me saluant gentiment, je lui réponds d’un sourire. Elle paraît avoir retrouvé sa bonne humeur et nous buvons une infusion sans rien dire, jusqu’à ce qu’elle qui finisse par rompre le silence.

-« Nous serons sans doute arrivés demain dans l’après-midi. Je suppose que tu dois trouver le temps long à voyager en notre compagnie, mais comme la plupart des blessés se remet bien, tu pourras enfin reprendre la route avec ta troupe. »

Je ramasse une brindille sur le sol et la fais tourner machinalement entre mes doigts.

-« En fait, Robias n’a pas l’intention de repartir… »

Elle me lance un regard un peu surpris alors que je hausse négligemment les épaules.

-« Je garderai avec moi les gars qui ne voudront pas s’installer en même temps que lui. »

Elle se penche vers moi avec une expression un peu ironique sur le visage.

-« Tout ça n’a pas l’air de t’enthousiasmer. Ce n’est pas ce que tu as envie de faire ? »

Je ramasse une deuxième brindille qui tournoie au même rythme que la première entre mes doigts. Ma lèvre inférieure descend un peu dans une moue qui indique un certain désenchantement.

-« A vrai dire, je ne sais pas trop ce que je vais faire. Je veux dire, j’aime la vie que je mène, donc je vais certainement continuer à parcourir le monde, mais…  »

Elle me coupe avec le même petit sourire ironique.

-« Mais maintenant que tu ne poursuis plus personne, tu n’as plus d’objectif et tu te sens un peu désemparée. »

Je lève un sourcil, vaguement surprise qu’elle ait deviné ce qui se passe en moi alors qu’elle me connaît à peine. Et puis je hausse les épaules en jetant les brindilles sur le sol.

-« Je verrai bien… Et toi, tu vas continuer avec les marchands ? »

Elle prend un temps avant de répondre, laissant paraître une incertitude.

-« En fait je suis partie parce que je ne voulais pas rester ni à Spira, ni dans les alentours. Mais je n’ai pas abandonné l’idée de devenir médecin. »

Elle fait un geste du bras en direction du chariot des blessés.

-« En m’occupant d’eux, je me suis rendue compte que je pouvais être très utile. »

Je ne peux retenir la plaisanterie idiote qui me monte aux lèvres.

-« Alors viens avec moi. J’attaquerai tous les brigands que nous rencontrerons et ensuite tu les soigneras. »

Ça la fait sourire, et puis elle me jette un drôle de regard par-dessus le rebord de sa tasse tout en finissant son infusion.

C’est l’arrivée de mon associé qui met un terme à notre discussion. Il s’installe tranquillement près de nous pendant que Sarielle lui rend son salut en se levant, puis va rejoindre son chariot. Je la suis du regard, puis me tourne vers mon compagnon qui baille bruyamment.

 

 

 

 

Chapitre 10 :

 

Sarielle a raison sur un point : voyager avec tout un convoi n’a rien d’exaltant. Notre allure est si lente et les arrêts si fréquents que pour tromper mon ennui, je pars à l’aventure dans les forêts environnantes. Je plante mes talons dans les flancs d’Arko pour la faire accélérer, regrettant que le terrain accidenté m’empêche de la faire galoper. Mon arc à portée de main, j’observe les alentours à la recherche d’un éventuel gibier, quand mon regard se porte sur un buisson…

Je ne sais pas pourquoi je me sens si contente de moi en retrouvant les quelques chariots qui avancent doucement sur la route poussiéreuse, mais même l’expression ironique de Robias qui me demande si la vie est belle ne me trouble pas. Je hausse un sourcil et acquiesce du menton en souriant, puis je tourne bride et longe lentement le convoi en direction du chariot des blessés. Je suis surprise de constater que l’un d’eux est assis à l’arrière en compagnie de Sarielle. Il parle avec animation en faisant de grands gestes avec son bras valide, je n’entends pas ce qu’il dit, mais si j’en juge par l’expression d’amusement sur le visage de la jolie blonde, ce doit être particulièrement drôle. Je les regarde discuter un instant, puis je me détourne et repars rejoindre Robias à l’avant du convoi, ma bonne humeur envolée sans que je sache vraiment pourquoi.

Mon associé semble un peu étonné de me voir revenir et m’accueille avec un petit rire, mais je ne lui accorde pas un regard. Il ne se laisse pas démonter par mon attitude distante et fait avancer son cheval jusqu’à ce que nos deux montures se frôlent.

-« Tu n’es plus aussi joyeuse. Je peux savoir ce qui a causé ce changement d’humeur ? »

Il n’insiste pas alors que je continue de l’ignorer, mais pose une seconde sa main sur mon avant-bras comme s’il pensait que j’avais besoin de réconfort.

 

Je soupire bruyamment au moment où, pour la troisième fois de la journée, nous faisons une pause. Le soleil n’est pas encore très bas et nous aurions pu avancer au moins deux bonnes heures de plus.

 Immédiatement, les quelques enfants sortent des chariots et s’égaient dans tous les sens pendant que leurs mères tentent de contenir leur enthousiasme. J’aperçois également Sarielle qui aide les blessés à venir faire, eux aussi, quelques pas dans l’herbe sèche. Elle est en train de soutenir un grand jeune homme à peine plus âgé que moi. Brun et bien bâti, Chalak dont la jambe droite est largement bandée, boîte en s’appuyant largement sur l’épaule de son infirmière. Lorsqu’elle se rend compte que je l’observe, elle me fait spontanément un signe de la main accompagné d’un sourire. Je n’ai pas le temps de penser à ce que je fais que je suis déjà en train de marcher dans sa direction. Je les rejoins et tapote doucement l’épaule de mon soldat en lui demandant comment il se sent. Ses yeux brillent lorsqu’il me répond.

-« Je vais de mieux en mieux, mais c’est normal, je suis soigné par une infirmière aussi compétente qu’elle est jolie. »

Sarielle baisse la tête et regarde le sol, embarrassée par le compliment. Sa réaction m’amuse et c’est avec un petit sourire ironique que je l’aide à installer l’homme au pied d’un grand pin. Il fait un geste pour inviter son infirmière à s’asseoir à ses côtés, mais elle refuse d’un signe de tête et retourne au chariot pour prendre les deux gourdes que lui tend un autre des blessés.

Elle se dirige vers le ruisseau à quelques mètres de là et c’est tout naturellement que je lui emboîte le pas et lui prend une des gourdes pour la remplir d’eau fraîche. Une fois que c’est fait, elle se retourne pour prendre la direction du campement qui est en train de s’installer, mais je la retiens d’une main sur son épaule.

-« Tu devrais rester cinq minutes, j’ai une petite surprise pour toi. »

Son regard étonné brille immédiatement de curiosité. Elle me dévisage un instant puis fronce les sourcils en parcourant brièvement ma silhouette des yeux, jusqu’à ce qu’elle repère le petit sac de toile accroché à ma hanche. Elle s’approche avec un petit sourire et me désigne le petit sac du menton.

-« Tu as encore trouvé des fraises ? Je croyais que tu étais simplement partie chasser. »

Je lève les yeux vers le ciel en me frottant le menton d’une main.

-« Et bien, c’était mon intention, mais j’ai eu tant de problèmes pour ramasser ça que j’ai rapidement laissé tomber l’idée de la chasse. »

Je décroche le petit sac de ma ceinture et le lui tends, elle le saisit d’un geste vif et plonge immédiatement son regard à l’intérieur. Je la regarde faire avec un sourire amusé tout en m’asseyant sur un rocher proche du ruisseau. Elle vient me rejoindre, s’installant le plus confortablement possible à mes côtés et me jette un coup d’œil un peu surpris.

-« Tu as eu des problèmes pour cueillir des mûres ? »

J’acquiesce en me retenant de rire.

-« Oui, c’était terrible. Elles ont crié, se sont débattues, ont essayé plusieurs fois de me griffer, ont tenté de s’enfuir… »

Elle se met à rire, d’un rire cristallin qui sonne de manière si agréable à mes oreilles que j’en rajoute, mimant une féroce bataille avec des mûres très combatives. Finalement, je cesse mes pitreries lorsque Sarielle manque de s’étouffer avec un petit fruit bien noir.

-« Et bien, merci d’avoir pris de tels risques, j'apprécie que tu aies affronté des adversaires aussi redoutables juste pour me faire plaisir. »

Je secoue la tête et lève les mains devant moi avant de les laisser retomber sur mes genoux, puis prend un fruit dans le petit sac qu’elle me tend. En relevant les yeux vers elle, j’aperçois un petit peu de jus bien rouge qui coule à la commissure gauche de ses lèvres. Elle s’en rend compte et s’essuie d’un revers de main avec un petit sourire malicieux, et en haussant une épaule. Je luis souris en retour et m’adosse un peu plus contre le rocher en penchant la tête en arrière, savourant la caresse de la légère brise soufflant sur mon visage. Elle fait la même chose en poussant un petit soupir de satisfaction mais se redresse presque aussitôt après, s’étirant en grognant légèrement. Je la regarde du coin de l’œil pendant qu’elle ramasse les deux gourdes que nous avons posées sur le sol pour déguster les mûres. Elle fait un geste vague en direction de Chalak.

-« Les blessés doivent avoir soif… »

Elle n’a pas le temps de se retourner pour s’éloigner que je suis déjà debout à lui retirer une gourde des mains. Je souris en remarquant sa mimique de plaisir lorsqu’elle constate que je l’accompagne.

 

Je reste près d’elle alors qu’elle s’occupe des hommes qui en ont besoin Elle ne fait pas vraiment de soins, réservant plutôt cette tâche pour le matin, mais elle donne à boire, dit un mot gentil par ci-par là, aide ceux qui sont encore dans le chariot à descendre et à s’approcher du feu où les cuisinières finissent de préparer le repas, soutien, apaise même certaines douleurs d’un simple sourire. Je n’en reviens pas de voir mes soldats que je connais comme étant des ours mal léchés rudes et bourrus pour la plupart, se laisser mener par le bout du nez par cette petite jeune femme qui ne doit pas dépasser le mètre soixante.

C’est tout naturellement que nous restons ensemble au moment du repas. De l’autre côté du feu, Robias me fait un large sourire en levant sa coupe de vin dans ma direction, ses yeux remplis d’une lueur d’amusement. Je lui fais le même geste puis reporte aussitôt mon attention sur la jolie silhouette de Sarielle qui se découpe dans la lueur du feu. Après s’être servie au grand chaudron commun, elle s’assied et mange tranquillement, relevant les yeux pour me sourire en sentant mon regard sur elle. Lorsque nous finissons le repas, elle se penche vers moi et murmure :

-« Dommage qu’on ait déjà mangé le dessert. »

Je lui fais un clin d’œil.

-« J’y penserai ! »

 

 

QUATRIEME PARTIE

 

 

Chapitre 11

 

Nous approchons de la vallée. Déjà, on aperçoit en contrebas, les toits des nombreuses habitations de pierre entourées d’un mur large et haut. Je remarque aussi une rivière qui coule d’Est en Ouest, et traverse la petite cité, probablement en passant sous les murs. Autour de ce gros village, la végétation est pratiquement inexistante, seuls quelques buissons et de nombreuses souches parsèment le paysage.

Les enfants, impatients, sont descendus des chariots et courent devant le convoi sous les regards indulgents de leurs mères, les hommes, marchands ou soldats, accélèrent inconsciemment le pas tandis que les chevaux, eux aussi, relèvent la tête et avancent avec une ardeur renouvelée. En tête, Robias semble, lui aussi, ravi de voir arriver la fin du voyage. J’ai chevauché un instant auprès de lui après le départ de ce matin, mais rapidement, je n’ai pu m’empêcher de me rapprocher du chariot des blessés et de Sarielle.

La bâche a été relevée et je la regarde s’occuper de nettoyer les plaies et de changer les bandages, échangeant quelques paroles et un sourire avec chacun des hommes. Je donne un petit coup de talon et Arko avance plus vite, jusqu’à ce que nous soyons à peine à un mètre du chariot. Je me décide enfin à lâcher la jolie blonde du regard et interroge Chalak, le soldat le plus proche de moi, me renseignant sur son état et celui de ses camarades. Il me répond joyeusement en me désignant le bandage sur sa cuisse d’un geste.

-« Je vais avoir une jambe toute neuve, nous avons une infirmière exceptionnelle ! »

Ses yeux reviennent vers moi et il ajoute sur un ton de confidence :

-« Nous sommes tous amoureux d’elle »

Ce n’est qu’une boutade mais bizarrement, je ne trouve pas ça drôle du tout. Mon ton devient beaucoup plus sec.

-« Puisque tu vas mieux, tu vas pouvoir remonter à cheval et retourner avec la troupe.

-«Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. »

Je me tourne vers la jolie blonde qui vient de prononcer cette phrase, son regard est aussi sérieux que sa voix. Elle s’approche du bord du chariot sans me lâcher des yeux.

-« Nous arriverons au village ce soir, d’ici là Chalak doit se reposer encore, les autres aussi, d’ailleurs. Et ce serait encore mieux s’ils pouvaient attendre trois ou quatre jours avant de repartir. » Elle fait une petite pause avant d’ajouter

-« Tout du moins s’ils ne décident pas de rester. »

Comme un seul homme, les soldats se tournent vers moi, attendant une explication à ces dernières paroles. Je les observe, les gratifiant tous d’un regard distant avant de lâcher du bout des lèvres.

-« Pour l’instant, nous n’avons pas parlé de ça, ni avec vous ni avec les soldats valides. Nous nous réunirons tous ce soir avec Robias pour vous expliquer de quoi il s’agit. »

 Certains des hommes s’agitent nerveusement, faisant légèrement bouger le chariot d’un côté à l’autre tandis que des chuchotements diffus commencent à s’élever. Je hausse le ton pour les faire tenir tranquilles.

-« Vous saurez tout ce que vous avez à savoir ce soir, lorsque nous serons arrivés. Sachez seulement qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter, cela pourrait même être une bonne nouvelle pour certains d’entre vous. »

Je tire sur la bride de ma jument afin de m’éloigner, mettant du même coup fin à la discussion, mais Sarielle me rappelle.

-« Leynax ! Je dois aller chercher de l’eau, peux-tu m’accompagner ? »

Je stoppe immédiatement ma monture, laissant ainsi le temps à la jolie blonde de prendre les gourdes et de me rejoindre. Elle commence à marcher à mes côtés et, après avoir jeté un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer que nous sommes suffisamment éloignées du chariot, relève les yeux vers moi avec un peu de confusion.

-« Je suis désolée d’avoir trop parlé. J’ignorais que les hommes n’étaient pas au courant de la décision qu’a pris Robias. »

Elle a vraiment l’air navré, mais je la rassure d’un petit sourire et d’un haussement d’épaules.

-«Ca n’a pas d’importance. Je n’ai rien dit jusqu’à présent parce que j’estime que c’est à Robias d’informer les hommes de sa décision, mais ce n’est pas un bien grand secret qui a été dévoilé. »

Nous arrivons au chariot dans lequel se trouvent les tonneaux qui contiennent la réserve d’eau. Je l’aide à remplir ses gourdes et les pose sur l’encolure de ma jument pour les ramener jusqu’au chariot. Ensuite, je tourne bride en brandissant mon arc.

-« Je vais chasser ! »

Elle me fait un petit signe de la main et me lance :

-« Fais attention de ne pas te faire attaquer par des mûres ! »

Je m’éloigne en riant.

 

Je ne reviens que plusieurs heures plus tard, alors que le convoi redémarre après la pause de midi. Je donne néanmoins mes prises aux cuisinières qui semblent ravies d’avoir déjà le menu de ce soir. Je longe ensuite la petite file de chariots qui s’étire sur le chemin, lorsque j’entends la voix de Sarielle m’appeler. Je tourne la tête dans sa direction, vaguement étonnée de sentir un sourire étirer mes lèvres si facilement, et je la vois me faire un signe de la main pour m’inciter à la rejoindre. Je n’ai pas le temps de mettre Arko au pas près du chariot que la jolie blonde insiste pour que je vienne m’asseoir, pendant que les blessés se serrent les uns contre les autres pour me faire de la place sur l’un des bancs.

Sitôt que je suis installée, Sarielle se tourne vers la paroi du fond, attrapant quelque chose que je ne parviens pas à voir, mais le suspense ne dure pas longtemps puisqu’elle se retourne immédiatement vers moi avec dans les mains une écuelle pleine d’un ragoût odorant. Elle baisse les yeux en me le tendant comme si elle était gênée, m’expliquant qu’elle me l’a gardé au chaud lorsqu’elle a remarqué que je n’étais pas présente au repas.

Le geste me fait plaisir, plus que je ne l’aurai cru. Pendant une seconde, l’image de Rosa et des attentions continuelles qu’elle avait pour moi, passe devant mes yeux, mais cette pensée passe bien vite, remplacée par le sourire bien réel et un peu timide de Sarielle.

Je n’ai pas vraiment faim, mais je mange consciencieusement tout de qui se trouve dans l’écuelle tout en bavardant avec mes soldats. Je reste dans le chariot jusqu’à ce que nous arrivions aux portes du village.

 

Le soleil est déjà bas, illuminant l’horizon montagneux de rouge, alors que je rejoins Robias et Marcus, le plus vieux des marchands, en tête de convoi. Derrière nous, les quelques chariots à l’intérieur desquels se trouvent les femmes et les enfants, puis nos hommes, à qui mon associé a ordonné de se tenir à l’arrière, leurs armes bien rangées, de manière à ne pas donner aux villageois une vision trop menaçante de notre petite troupe. Nous nous tenons immobiles, bien droits sur nos chevaux, devant de très hauts murs de pierre. En levant les yeux, je distingue vaguement quelques silhouettes qui s’agitent en haut des murs, mais je ne vois aucune arme, aucun canon dirigé sur nous. Au bout de quelques minutes, alors que je me tourne vers mon associé avec impatience, la lourde porte de fer s’ouvre enfin.

 

Chapitre 12 :

 

Ils sont trois hommes à sortir de la petite cité, trois seulement. La porte se referme immédiatement derrière eux alors qu’ils s’avancent lentement au devant de nous, l’un d’eux marchant un pas devant les deux autres. Ils s’arrêtent à environ deux mètres et, après nous avoir dévisagés un instant, celui qui semble le plus âgé s’adresse à Marcus.

L’homme est plutôt replet, avec une calvitie bien avancée et un collier de barbe noire. Vêtu d’une sorte de redingote grise par-dessus un pantalon de toile et une tunique de peau, il parle avec animation mais avec intérêt et curiosité plutôt qu’hostilité. Le marchand se tourne vers nous et nous fait signe d’avancer et de nous joindre à la conversation pendant que l’homme, lui, appelle ceux qui sont sortis du village avec lui.

Après les présentations d’usage, nous entrons dans le vif du sujet. Il s’avère que si l’accès au village ne présente aucun problème pour les marchands, les habitants sont bien plus réticents en ce qui concerne la troupe. Finalement, ils acceptent de laisser entrer les chariots avec les femmes, les enfants et les marchands pendant que la troupe et moi resterons à l’extérieur. Robias, lui, entrera pour s’entretenir avec les responsables du village et tenter de les convaincre qu’ils ont besoin d’une milice armée pour les protéger des bandes armées qui pullulent dans la région.

Je rejoins donc les soldats et nous commençons à installer un bivouac pour la nuit tandis que les trois hommes de la petite cité inspectent consciencieusement chaque chariot, vérifiant que rien de dangereux ne va être introduit derrière leurs murs. Lorsqu’ils terminent enfin et que le petit convoi passe bruyamment la lourde porte, je reste un moment à regarder Sarielle me faire un signe de la main, un peu surprise de la déception que je ressens à la voir partir sans même un véritable au-revoir.

Les quelques jours passés avec les marchands ont permis à nos blessés de se remettre suffisamment pour se passer de soins, je confie donc la cuisine à ceux qui sont presque rétablis pendant que les autres se reposent. C’est à la fin du repas que je me décide à expliquer aux hommes que ceux qui le souhaitent pourront s’installer ici, alors que ceux qui préfèrent mener la vie aventureuse qui est la nôtre pourront continuer avec moi. La plupart des soldats semblent assez surpris de la décision de mon associé, mais finalement une majorité d’entre eux choisit rapidement de rester avec Robias. Sans doute sont-ils, comme lui, las de courir les routes. Une dizaine d’hommes seulement décide de rester sous mes ordres et de repartir avec moi dès le lendemain. Je dors mal, nerveuse et contrariée sans savoir pourquoi.

 

Le soleil n’est pas encore levé mais la journée promet d’être chaude lorsque je quitte ma couche après plusieurs heures pendant lesquelles je me suis sentie de plus en plus énervée et inquiète, ressentant une sorte d’angoisse dont j’ignore la raison. Je me rapproche des murs de la cité, les observant longuement sous la pâle lueur de la lune.

Je reste de longues minutes la tête levée, les sourcils froncés, à chercher ce qui peut me troubler autant. C’est au moment où je détourne le regard que j’aperçois un reflet en haut des murs, je fixe de nouveau le point où j’ai aperçu cette petite lueur, mais plus rien n’apparaît.

Je retourne m’asseoir près du feu, buvant tranquillement mon infusion en fixant les flammes, l’esprit entièrement tourné vers cette cité, des quantités de questions en tête.

Je me relève et commence à faire les cent pas, m’éloignant un peu du campement, en me demandant si Robias a réussi à les convaincre de l’embaucher, ou si Sarielle va se plaire dans cette cité si loin de la mer près de laquelle elle a grandi… Et puis je hausse les épaules et donne un coup de pied dans une pomme de pin qui traîne au sol, de mauvaise humeur à la simple pensée du départ de la jolie blonde.

Lorsque je reviens vers le camp, celui-ci commence à s’animer. Des grognements et des bâillements se font entendre de part et d’autre, un chaudron est posé sur le feu et quelques hommes commencent à ranger les tentes de peau. Chalak s’avance lentement en claudiquant vers moi et me salue d’un geste de la main, mais je ne lui prête pas attention, tournant une nouvelle fois mon regard vers les murs de la cité.

Nous sommes prêts depuis bien longtemps, attendant que les villageois veuillent bien ouvrir et faire entrer les hommes qui veulent rejoindre Robias. En haut des murs, tout est désert et nul bruit, même diffus ou atténué ne nous parvient. Je finis par m’impatienter et vais cogner violemment contre la porte de fer, ce qui a pour effet de la faire s’ouvrir au bout de quelques minutes de tambourinement.

Le même homme que la veille vient au devant de nous, seul. Sa redingote flotte autour de lui alors qu’il s’approche de moi avec une expression désapprobatrice sur le visage. J’ai du mal à ne pas rire devant ses yeux sévères lorsqu’il me reproche d’être une jeune femme bien bruyante. Il me toise un instant avec un air dédaigneux qui s’accentue quand je lui demande où se trouve mon associé, il hausse les épaules et me répond que désormais Robias a autre chose à faire que de venir saluer une aventurière. Sans rien dire de plus, il se détourne et se dirige vers les hommes qui doivent rejoindre Robias, leur faisant un signe pour les inciter à le suivre. La lourde porte s’ouvre le temps de les laisser passer puis se referme avec un grincement que je ne peux m’empêcher de trouver sinistre.

Je reste songeuse un instant. J’ai du mal à imaginer l’homme qui est mon ami, mon associé et mon amant occasionnel depuis trois ans et que je connais comme étant quelqu’un de chaleureux, se séparer ainsi de moi et des hommes qui l’ont suivi. Je lève les yeux vers les murs, je ne vois personne mais je suis presque sûre que nous sommes observés. Je secoue la tête, persuadée que quelque chose de bizarre se passe derrière ces murs. Je remonte sur ma jument en silence et entraîne ma petite troupe vers les montagnes d’où nous venons, ressentant un certain étonnement en constatant que je me fais encore plus de souci pour Sarielle que pour Robias.

Nous chevauchons plusieurs heures d’affilée, ne nous arrêtant que quand je suis certaine que personne ne peut plus nous voir depuis la cité et que nous n’avons pas été suivis. Tous assis en cercle, nous discutons un long moment pour mettre un plan d’action au point.

 

Les abords de la rivière sont herbeux, nous nous immergeons dans l’eau le plus près possible de la cité, en amont. Nous nageons lentement, essayant de ne pas nous épuiser. La lune éclaire l’eau de reflets argentés et révèle le moindre de nos mouvements, nous rendant bien trop visibles à mon goût pour le moindre observateur éventuel. A l’approche des murs, nous nous arrêtons un instant pour reprendre notre souffle et nous assurer que nous n’avons pas été vus, ce qui paraît être le cas, du moins pour ce que je peux m’en rendre compte. Enfin, après quelques minutes de récupération, nous avançons jusqu’aux murs, prenons chacun une profonde inspiration, et nous engageons dessous.

 

Chapitre 13 :

 

 

Les murs ne font guère plus d’un mètre d’épaisseur et nous nous retrouvons rapidement à l’air libre, remontant précautionneusement nos visages à la surface. Je tourne mon regard de tous côtés, cherchant à deviner la présence de sentinelles ou de gardes éventuels. Je n’en vois pas, et pour l’instant, aucun bruit ne donne à penser que nous avons été découverts. Je suppose que les villageois ont une telle confiance dans la muraille qui les protège qu’ils ne se donnent guère la peine de surveiller, en tous cas pendant la nuit. J’observe plus attentivement l’endroit. Nous sommes dans un village classique, un peu comme celui où j’ai vécu pendant un an. Des maisons de bois, des rues étroites et plutôt tortueuses en terre battue… Nous sortons de l’eau et commençons à marcher les uns derrière les autres, nous dirigeant vers le centre de la cité le plus silencieusement possible. Nous n’échangeons pas une parole, communiquant par gestes si c’est nécessaire, et même nos souffles sont retenus.

 La cité n’est pas très étendue et il ne nous faut guère plus de cinq minutes pour arriver à une grande place au centre de laquelle se trouve une fontaine de bois. Sur la droite, un bâtiment bas et large, tout à fait à gauche, la rivière coule lentement et suspendue au-dessus des flots se balance une cage de fer minuscule dont la base est légèrement immergée dans l’eau. Je fais un geste de la main pour que mes quelques soldats stoppent leur avancée, et je plisse mes yeux pour distinguer plus nettement la cage dans l’obscurité qui nous entoure. Quelqu’un est enfermé à l’intérieur et remue, certainement gêné par l’humidité constante à laquelle il ne peut se soustraire. J’ai un court moment d’incrédulité vite remplacé par de la colère lorsque, en m’approchant doucement, je reconnais celui qui est enfermé, je jette de brefs coups d’œil autour de nous, et, constatant que la voie est libre, je me précipite vers la cage.

Je m’arrête juste au bord de l’eau, examinant avec soin la manière dont la cage est suspendue, pendant qu’à l’intérieur, Robias affiche un large sourire sur son visage aux traits tirés. Sa situation est particulièrement inconfortable, il est enfermé dans un si petit espace qu’il ne peut ni se mettre debout ni s’allonger, ses pieds et ses mains sont entravés par de lourdes chaînes, et il est recroquevillé dans dix centimètres d’eau environ. J’appelle mes soldats d’un geste et je me dirige vers la poulie à laquelle est reliée la chaîne qui retient la cage au-dessus de la rivière. Il me suffit de peu de temps pour ramener mon associé, toujours emprisonné, au sol. La cage est fermée par un énorme et solide cadenas attaché aux barreaux par une chaîne de belle taille, je n’ai pas d’autre solution que de frapper avec mon épée, très fort. Deux coups suffisent pour libérer le cadenas, mais l’opération a été plutôt bruyante et, une fois de plus, je surveille attentivement les alentours.

La chance est avec nous puisque, pour l’instant, personne ne semble nous avoir entendus, et nous nous faisons les plus discrets possible pour défaire les chaînes qui retiennent les poignets et les chevilles de mon associé. Dès que nous avons terminé, il s’étire avec une satisfaction évidente, frotte vigoureusement ses poignets, puis tourne un visage à l’expression sarcastique vers moi.

-« La prochaine fois, tâche d’arriver plus vite. Je m’ennuyais, moi, là-dedans ! »

Il n’a pas l’air très en forme, mais essaie de faire bonne figure. Pourtant, je distingue la fatigue dans ses yeux, dans sa façon de se tenir un peu voûté et dans sa manière de passer une main sur ses reins. Je voudrais lui laisser un peu de temps pour récupérer et se reprendre, mais je ne suis pas sûre d’en avoir, tout se passe bien trop facilement pour l’instant à mon goût. J’interroge donc Robias sans tarder.

-« Où sont les autres ? »

Il me regarde avec un sourire ironique avant de répondre.

-« Moi, ça va, merci. »

Il désigne le bâtiment bas que j’ai remarqué tout à l’heure d’un geste de la main et ajoute :

-« Les autres sont enfermés là-dedans. »

Je reporte mon regard sur la bâtisse, l’observant avec la plus grande attention, mais rien ne bouge. Je hausse les épaules et, avec un soupir j’entraîne mes hommes vers le bâtiment pendant que mon associé me donne quelques précisions sur ce qui se passe à l’intérieur, et m’explique qu’il a été enfermé dans la cage après avoir tenté de se rebeller. 

Alors que je réfléchis rapidement à la manière dont nous allons procéder, la pensée de Sarielle enfermée la-dedans, effrayée sans doute, me traverse de nouveau l’esprit. Je secoue la tête pour chasser cette idée et me concentre sur nos possibilités. Ensuite, nous passons à l’action.

Un soldat court vers les portes pendant que nous faisons brusquement irruption dans le bâtiment, surprenant les trois gardes qui somnolent assis sur des chaises. Ils n’ont pas le temps de réagir que nous sommes déjà sur eux, j’assomme le premier d’un violent coup de poing à la pointe du menton, les deux autres n’offrent pas plus de résistance devant ma petite troupe. Robias se charge de les ligoter et de les bâillonner avec un plaisir évident, pendant que je me dirige vers les deux grandes pièces où sont retenus les captifs.

Je commence par la cellule des femmes, pendant que mes soldats s’occupent de celle des hommes. Avant même de commencer à forcer la serrure, j’ai la surprise de constater que les prisonnières sont bien plus nombreuses que je ne m’y attendais. Je force la serrure tout en cherchant Sarielle du regard, l’apercevant au fond de la pièce en compagnie d’une fillette qu’elle tente apparemment de rassurer. Sitôt la porte ouverte, je me rue à l’intérieur et indique aux captives de se rassembler dans l’entrée avec les hommes, puis me tourne vers la jeune femme blonde qui s’approche de moi. Nous restons face à face, à nous regarder un instant, puis elle sourit et m’entoure de ses bras. Je lui rends son étreinte en fermant les yeux, la serrant fort contre moi alors que je l’entends murmurer :

-« Je suis tellement contente de te voir ! »

Ca me fait sourire. Nous finissons par nous lâcher, je passe une main dans ses cheveux pour dégager son visage, frémissant quand je réalise que c’est la première fois que je retrouve une telle douceur dans mes gestes depuis la mort de Rosa. Mes yeux retrouvent les siens et nous serions restées longtemps ainsi si Robias ne m’avait pas interpellé d’un ton moqueur.

-« Leynax ! Tu regarderas ta petite copine dans le blanc des yeux une autre fois, on a autre chose à faire pour l’instant ! »

Je me ressaisis et me tourne vers mon associé, mais j’ai le temps d’apercevoir un léger rougissement sur les joues de Sarielle. Les sourcils froncés, j’observe la quantité impressionnante de prisonniers que nous venons de libérer. Robias s’amuse un instant de ma perplexité avant de m’informer que c’est la quasi-totalité des habitants du village qui est là.

Cette révélation me stupéfie tant que j’en reste bouche bée une demi-seconde. Mon associé ricane puis m’explique que la cité a été attaquée il y a environ deux semaines, et que les assaillants, vainqueurs, ont enfermé toute la population en attendant de la livrer à des marchands d’esclaves, sort qu’ils réservaient aussi aux marchands, à lui-même et à ceux de nos soldats qui l’avaient suivis.

Je passe une main sur mes yeux, un peu abasourdie. Mais finalement, cette situation inattendue est une bonne chose puisque nous n’aurons qu’une troupe à combattre au lieu de tout un village. J’avais prévu de faire sortir les femmes et les enfants par la porte, tandis que nous contiendrons nos adversaires pour ensuite essayer de nous échapper par la rivière. Mais au vu de ce que vient de m’apprendre mon associé, ce sera peut-être plus simple que prévu. C’est au moment d’ouvrir la porte du bâtiment que je réalise que ce ne sera peut-être pas si facile. La porte est bloquée, et nous entendons distinctement des ricanements moqueurs de l’autre côté. Aidée par quelques-uns des hommes, je pousse, le plus fort que je peux, mais le battant ne s’ébranle même pas. Alors que nous reculons pour prendre un peu plus d’élan, une voix forte et autoritaire se fait entendre :

-« Nous vous laissons une chance de rester en vie, rendez vous immédiatement ! »

Je comprends maintenant pourquoi tout a été si facile depuis que nous sommes entrés dans la cité, ils attendaient sans doute de pouvoir nous piéger. Je lance un regard vers Robias qui crie à travers la porte :

-« Allez vous faire voir ! »

Nos ennemis ne répondent pas et nous recommençons à nous échiner sur la porte, jusqu’à ce que nous remarquions une odeur de fumée.

 

 

Chapitre 14 :

 

Un mouvement de panique commence à naître parmi les prisonniers, que Robias tente de calmer du mieux qu’il peut pendant que je forme rapidement deux équipes. L’une restera avec moi pour essayer d’ouvrir la porte pendant que l’autre s’efforcera de percer une ouverture dans le mur du fond. Déjà, les flammes apparaissent sur le mur à ma gauche, des enfants, effrayés, commencent à pleurer, quelques cris fusent, j‘entends aussi des jurons. La température augmente très rapidement et je sens la sueur couler le long de mon dos pendant que je m’échine sur la porte. La fumée épaissit très vite et nous commençons tous à tousser, je réalise que nous serons asphyxiés avant de parvenir à un résultat, et avec l’aide des trois plus robustes de mes soldats, je commence à démonter les gonds de la porte, l’urgence nous poussant à travailler le plus vite possible. Des cris de victoire nous parviennent quand les hommes de l’autre équipe réussissent à faire un trou dans la paroi du fond, mais leur joie est de courte durée, l’appel d’air ainsi provoqué augmentant la violence de l’incendie. Dans le brouhaha ambiant, je distingue la voix de mon associé qui hurle des paroles d’encouragement aux soldats et celles des femmes qui essaient de rassurer leurs enfants alors que la chaleur est de plus en plus étouffante et que la fumée envahit davantage le bâtiment. 

Enfin, nous venons à bout des gonds un peu rouillés et dans un dernier effort, nous poussons violemment la porte au sol, faisant céder la serrure et le montant de l’autre côté avec un craquement assourdissant. Derrière nous, l’incendie gronde et les flammes montent encore plus haut, nous appelons le groupe du fond et commençons à nous avancer pour sortir du bâtiment en feu.

Nous stoppons net notre avancée, à un pas seulement du seuil, en découvrant les brigands qui occupent la cité, debout devant nous, des arcs et des lances pointés sur nos poitrines. Nous échangeons quelques regards indécis, mais les cris de ceux qui sont encore enfermés et qui poussent dans notre dos, m’amènent à ne pas tergiverser. Je prends une inspiration d’air un peu plus frais et je me précipite en avant, courbée en deux, en poussant le hurlement que j’employais à l’époque où j’attaquais des bandes armées toute seule. Les brigands ne sont qu’à trois pas, et je percute le plus proche avec ma tête dans son estomac. Mes hommes n’ont pas eu besoin que je leur dise quoi que ce soit pour suivre, et en quelques secondes, une véritable bataille rangée s’engage.

Nous sommes peu nombreux à être armé, les prisonniers que nous avons délivrés doivent combattre à mains nues, et dans ces conditions, nombre d’entre eux tombent lorsque nous nous engageons. Et puis, petit à petit, le combat s’équilibre, les anciens captifs récupèrent quelques armes sur les premiers cadavres et participent activement à la bataille. Je me bats avec énergie, mais je ne peux m’empêcher de regarder derrière moi un instant, cherchant Sarielle des yeux parmi les femmes qui tentent de sortir du bâtiment tout en restant à l’écart de l’affrontement. Je ressens une espèce de fierté un peu idiote en constatant qu’elle s’est armée d’une lance, sans doute celle d’un des gardes qui surveillaient la prison, et qu’elle se sert du manche comme d’un bâton pour empêcher quiconque d’approcher des enfants. Déterminée, un peu échevelée, les yeux brillants, je la trouve superbe et je me laisse aller à l’observer une ou deux secondes supplémentaires, jusqu’à ce que l’attaque d’un adversaire passe si près de ma poitrine que je retrouve immédiatement ma concentration et me jette à nouveau dans la bataille. Je frappe avec une ardeur renouvelée dans les corps massés devant moi, le sang gicle et éclabousse ma tunique, la sueur coule sur mon front, mais je sens l’ivresse du combat m’envahir alors que l’adrénaline court dans mes veines.

Nos opposants reculent petit à petit, certains essaient de plonger dans la rivière pour nous échapper, mais quelques villageois veillent et les repoussent durement dans notre direction. La fatigue aidant, les gestes deviennent un peu moins précis, les attaques moins violentes, les feintes moins vives, les parades plus lentes, et le combat tourne à notre avantage.

Les soudards reculent, essayant tant bien que mal de se regrouper, tandis que nous profitons de leur mouvement pour nous éloigner du bâtiment en flammes. Je ne sens aucune fatigue alors que j’abats mon épée encore et encore, tranchant des membres et des têtes, perçant toutes les poitrines à ma portée, remplie de la joie sauvage que m’apporte toujours le combat.

 

Il ne reste que quelques survivants parmi nos adversaires lorsque les armes cessent enfin de s’entrechoquer. Je baisse mon épée, encore un peu étourdie par la bataille, et me tourne vers mon associé qui, malgré sa fatigue, n’a pas hésité à participer à la mêlée. Pendant que nos hommes désarment les derniers soudards et que les blessés qui peuvent marcher se rassemblent, mus par des années d’habitude, nous échangeons un regard et haussons chacun les épaules du même geste désabusé, puis je lance d’une voix ferme.

-« Débarrassez-nous d’eux !

-Non ! »

J’aurais dû m’y attendre. J’ordonne à mes hommes d’attendre d’un simple geste et me tourne vers Sarielle. Ses yeux sont dans les miens et elle s’approche de moi jusqu’à me toucher.

-« Ne fais pas ça, Leynax. Tu sais ce que je pense de ce genre d’exécution. »

Je pousse un profond soupir, passant une main sur mon front et dans mes cheveux avant de marmonner :

-«  Ils sont vaincus, que veux-tu que nous fassions d’eux ? »

Elle se tourne vers les soudards, sa main sur mon avant-bras pour que je suive son mouvement.

-« Laisse-les partir. Ils ne sont plus très nombreux maintenant, ils ne représentent plus aucun danger.

-« Bien sûr que si ! Ils sont d’autant plus dangereux qu’ils vont rêver de vengeance ! »

Je relève l’épée que j’avais baissée vers le sol, mais au moment de me diriger vers les soudards, j’ai le temps de voir clairement une lueur de déception dans les yeux de Sarielle. Cela suffit pour que je n’ai plus aucune hésitation et je n’utilise mon arme que pour faire un signe à mes soldats.

-« Mettez-les dehors ! »

Cet ordre crée un petit mouvement de surprise parmi ma troupe, mais ils sont disciplinés et obéissent sans discuter, dirigeant les quelques survivants vers la lourde porte de fer. Je cherche Robias du regard, guettant sa réaction, il se contente de me fixer un instant en ricanant avant de venir me pousser de l’épaule.

-« Méfie-toi, Leynax. Elle te mène déjà par le bout du nez. »

Je préfère ne pas répondre et m’éloigne doucement pour aller m’asseoir au bord de la rivière.

 

 

Je reste un long moment à regarder l’eau couler devant moi, des images de mon passé défilant devant mes yeux. La résidence et l’ennui profond que j’y ressentais, le village et les amis que j’y avais, Rosa et l’amour qu’elle me portait, et puis les trois longues années passées à battre la campagne. Au bout d’une heure environ, je commence à me sentir mieux et la phrase que mon associé m’a lancée tout à l’heure me revient à l’esprit, étirant mes lèvres en un sourire bien involontaire. C’est le moment que choisit Sarielle pour me rejoindre et venir s’asseoir à mes côtés.

-« Tu vas bien ? »

Je tourne la tête vers elle et lui souris largement en acquiesçant du menton. Elle appuie son épaule contre la mienne, et, sans y penser, je passe un bras sur les siennes. Nous nous regardons, puis elle baisse les yeux et murmure :

-« Merci d’avoir épargné les soudards, c’était très important pour moi. »

Sa main se pose sur ma joue et je ferme les yeux sous la caresse, elle rit doucement et penche son visage vers mon oreille.

-« Je ne pourrais pas aimer quelqu’un qui n’a pas de respect pour la vie. »

Je lui réponds de la même manière, ma bouche à quelques millimètres seulement de son oreille.

-« Et tu donnerais une chance à quelqu’un qui a besoin d’apprendre ce respect ? »

Elle se recule légèrement pour me regarder avec tant de douceur dans les yeux que ça me donne envie de pleurer. Et puis elle effleure délicatement ma joue avec ses lèvres en chuchotant :

-« Tu as toutes tes chances. »

 

 

Nous restons encore une semaine, le temps pour Sarielle de s’assurer que les blessés se remettront. Je suis plus émue que je ne veux le reconnaître quand, au matin du départ, je fais mes adieux à Robias et à ceux qui ont composé notre troupe. Juchée sur un petit cheval gris, Sarielle attend patiemment que je la rejoigne, un petit sourire moqueur aux lèvres alors que je tends une main ferme à mon associé qui l’écarte d’un revers de main pour me serrer contre lui dans une franche accolade que je lui rends sans hésitation.

Mes adieux aux hommes sont plus brefs, mais empreints d’émotion eux aussi, et j’adopte une mine sévère pour cacher le serrement de mon cœur, Sarielle semble deviner mes sentiments et pose sur mon bras une main compatissante qui m’apaise miraculeusement. Enfin, je talonne doucement les flancs d’Arko et nous quittons la cité.

Nous avançons lentement, reprenant les sentiers rocailleux que nous avons empruntés en arrivant ici avec les marchands. Alors que la pente s’accentue et que le sentier tourne derrière des rochers qui nous cacheront définitivement la cité, Sarielle se retourne pour y jeter un dernier regard. Craignant qu’elle n’ait changé d’avis, je la questionne doucement.

-« Tu es sûre de ne rien regretter ? Il est encore temps d’y retourner. »

Elle secoue négativement la tête et me regarde avec autant de douceur dans le sourire que dans les yeux.

-« Je ne regretterai rien tant que je serais avec toi. »

Mon cœur bat plus vite à cette déclaration, mais je n’ai pas le temps de répondre qu’elle m’interroge à son tour, désignant d’un geste du bras la dizaine d’hommes qui n’a pas voulu rester et s’installer et chevauche à quelques pas devant nous.

-« Et toi, tu n’as pas envie de rester avec eux ? Tu penses qu’ils vont s’en sortir sans toi ou Robias ? »

Je rapproche ma monture de la sienne, tendant la main pour prendre la sienne.

-« Les gars se débrouilleront très bien tout seuls, et Chalak fera un bon chef, j’en suis sûre. Quant à moi, tout ce que je veux, c’est rester avec toi. »

 

Le soir venu, alors que les hommes continuent leur route, nous installons notre premier bivouac. Seules sous la tente de peau, nous nous regardons longtemps avant de nous enlacer enfin.

 

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