17 octobre 2009
Sassem, partie 9
Chapitre 1 :
Tia
était revenue la veille de sa dernière réunion d’avec les dirigeants, chefs
d’agences et chefs d’unités. A cette occasion, elle avait revu Enyalios qui
s’était fait une joie de pointer du doigt tout ce qui manquait encore à leur
plan. Il l’avait tancée devant tout le monde pour son manque de rigueur.
Elle
avait accepté la critique sans rien dire, se contentant d’un :
- Je
vais y remédier.
Les dirigeants avaient alors posé un autre regard sur lui…
et sur elle. En acceptant la critique sans tenter de se justifier elle avait
acquis leur respect, c’était d’ailleurs pourquoi Enyalios s’était permis une
remise en cause public. Avoir leur respect faciliterait toutes les demandes et
les ordres qu’elle ne manquerait pas de devoir donner.
Quand à
Enyalios, ils avaient fini par comprendre qu’il n’était pas qu’un excellent
soldat, mais aussi un fin stratège à l’intelligence rusée. Tout ceci, avait
semble-t-il, redonné confiance aux chefs. Et si leur moral était bon, celui des
troupes sur le terrain aussi. Bref, la réunion avait été moins ennuyeuse et
beaucoup plus utile que la précédente.
Le
lendemain matin à son réveil, elle
contempla sa compagne. Pour une fois, elle n’eut pas l’envie irrépressible de
la supplier de lui pardonner. Elle repensa à la conversation qu'elles avaient
eu pendant l’anniversaire des jumeaux. Peut-être que le lui avoir dit,
l’expliquait ? Après tout, Lex lui avait dit que savoir qu’elle s’en
voulait, avait apaisé la colère inexplicable qui la prenait parfois. Mais elle
souhaitait toujours lui dire merci.
C’était
quand même fou de ne pas savoir d’où tout cela venait. Mais comme elle le lui
avait dit, se poser des questions ne changerait pas leur sentiment, alors
autant ne pas le faire…
«
C’est ça, on y croit… c’est dingue ce que tu peux être douée pour nier les
choses que tu ne veux pas voir » songea-t-elle avec un brin d’ironie.
En même
temps que pouvait-elle faire d’autre ? Elle n’avait pas du tout
l’intention de voir un psy, et exception faite de ses réveils emplis de remords
et de gratitude, ce que cela faisait naître en elle était bon… alors pourquoi
s’en préoccuper ?
Elle
posa les yeux sur Alexia. « Parce que ce n’est pas que du bonheur pour
elle, peut-être ? » se dit-elle en sentant un remord monter en elle. Son
égoïsme laissait sa compagne se débattre avec une forte peur et une colère qui
ne lui appartenait apparemment pas.
Elle
détourna le regard et se leva. Ses gestes étaient brusques à l’image de sa
tension interne. Elle repoussa au loin cette nouvelle culpabilité et se rendit
dans la cuisine préparer un café à sa marmotte préférée. Aujourd’hui, elles
partaient. Et les adieux allaient être suffisamment longs et pénibles pour ne
pas ajouter la pression du temps qui file à tout ça.
***************************************
Il
avala une gorgée de son whisky en admirant la vue… et en surveillant les
jardiniers dans leur besogne. Le jardin était à son image… ordonné, précis et
grandiose. Cela faisait dix minutes qu’il était planté face à sa baie vitrée,
essayant de diriger son esprit vers autre chose que son problème actuel.
Acceptant
le fait que la vue n’était pas le bon remède, il mena son verre et lui-même à
son bureau en chêne, spécialement créé pour lui. Il était truffé de caches et
de tiroirs secrets. Il avait bien entendu un coffre-fort où il rangeait
diverses choses précieuses, mais depuis l’effraction de She-wolf dans son
complexe, l’année précédente, il avait été obligé de revoir tout son système de
sécurité dans chaque bâtiment qu’il possédait.
De ce
fait, ces caches étaient protégées par un code ou une serrure. Chaque
protection était différente et c’était la même chose pour tout son système à
travers le monde. Cela avait demandé un temps infini et beaucoup de travail et
d’imagination, mais il ne pouvait se permettre d’être négligeant lorsqu’il
s’agissait d’elle.
Ainsi,
même si elle parvenait à nouveau à s’introduire dans une de ses propriétés,
elle aurait bien du mal à découvrir un seul des codes ouvrant ses cachettes. En
admettant même qu’elle les trouve. Alors toutes…
Ses
secrets étaient en sécurité et cela l’emplissait de satisfaction.
Après
avoir vérifié ses mails professionnels, il se résigna à prendre à bras le corps
le problème qui le préoccupait. Elle,
encore. Cela faisait maintenant un bon moment qu’il n’en avait plus entendu
parler. Plusieurs mois en fait, et au lieu de s’en réjouir, en se disant
qu’elle avait dû s’établir quelque part et qu’il devrait avoir ainsi plus de
facilités à lui mettre la main dessus, comme il l’aurait fait pour n’importe
qui d’autre, il s’inquiétait.
She-wolf
n’était pas du genre à se terrer. Toutes les occasions étaient bonnes pour
contrer ses actions et elle n’en manquait jamais une. Avant, tout du moins.
Depuis L’Italie… elle était étonnamment discrète. Il avait été contrarié en
apprenant son évasion, mais certainement pas surprit.
Aucune
prison n’était capable de la retenir. Mais il avait espéré bénéficier de plus
de temps. Il avait voulu la récupérer et avait été pris de court. Et il
n’aimait pas être pris de court.
Il
savait qu’elle était liée à cette gamine, la petite Stefanos. Il ne voyait pas
tellement pourquoi, d’après ce qu’il avait appris, c’était une gosse de riche
typique. Pourrie gâtée dès l’enfance, capricieuse, et habituée à donner des ordres.
Il avait été très étonné de la surprendre dans son complexe.
Peut-être
était-ce la perte de leurs mères à un jeune âge qui les avaient
rapprochées ? Quoi qu’il en soit, il y avait quelque chose à utiliser. Il
envoya donc un message à un des ses régents en Grèce. Il avait ordonné la
surveillance de son père dès la seconde où il avait reconnu la fille.
Ainsi,
il avait vu ses gardes du corps, tout aussi discrets que ses espions, se mettre
en place autour de lui et le surveiller de loin. Sûrement une idée de She-wolf.
Elle était si prévoyante… Mais si ses espions les avaient remarqués, la
réciproque n’était pas vraie et dans ces conditions les contourner ne devrait
pas être un problème.
Il
décida de prendre les devant, si She-wolf mijotait quelque chose autant lui
offrir une petite surprise… la prendre au dépourvu pourrait lui être salutaire,
voire même, lui faire prendre l’avantage. Et comme il n’aimait pas être une
proie, fusse celle de cette femme, il commanda l’enlèvement de Stefanos.
Faire
pression sur la gamine, c’était faire pression sur She-wolf. Elle avait
toujours été bien trop
sentimentale….
Il
sourit aux différents plans qui germaient dans son esprit retors et qui tous,
se terminaient par une She-wolf suppliante, couchée à ses pieds…
**********************************
Les adieux furent aussi difficiles que ce qu’avait craint
Tia. Ses enfants ne voulaient pas accepter sa décision. Len se retrancha dans
un silence hostile et Lara la supplia de rester. L’échange de leurs attitudes
aurait pu être intéressant si elle n’en avait été la cible.
- Pourquoi tu dois partir ? gémit Lara.
- Je vous l’ai déjà expliqué, chérie, fit-elle en
s’accroupissant devant elle. Je n’ai pas le choix.
- Mais c’est toi le chef, ça veut dire que tu peux faire ce
que tu veux…
- Arrête tes caprices, déclara sèchement son frère. C’est
pas ça qui va la faire rester.
- Len, soupira sa mère en passant une main sur sa joue
qu’il repoussa.
Tia jeta un coup d’œil suppliant à sa compagne et celle-ci,
bien qu’elle ne puisse distinguer ses yeux, comprit la demande. Elle
s’agenouilla à son tour et leva les yeux sur les jumeaux. Les tournant
fermement vers elle, elle les fixa tour à tour.
- Écoutez, on sait que vous préfèreriez que votre mère
reste, mais ça n’est pas possible. Et si vous souhaitez réellement qu’elle
revienne, elle doit se libérer de cet homme. Il a beaucoup de moyens et peut
lui causer énormément d’ennuis. Si on ne saisit notre chance ici… vous ne la
reverrez que pour de brefs séjours. Mais si tout se passe comme on l’espère… il
y a de fortes chances pour que vous la revoyiez plus longtemps et plus souvent.
Alors au lieu de l’affaiblir en lui faisant de la peine comme vous le faites en
ce moment, donnez-lui vos forces. Rendez-la invincible. Et elle reviendra plus
vite et en meilleur santé qu’elle ne l’a jamais été.
Les enfants la regardèrent avec de grands yeux. Alexia
était gentille et drôle, elle ne leur avait jamais parlé avec dureté. Len hocha
finalement la tête et Lara posa timidement une question.
- C’est vrai ? Vous reviendrez plus souvent ?
Len guetta sa réaction autant que sa sœur. Elle tourna la
tête vers la mercenaire et ils firent de même.
- C’est vrai. Peut-être même qu’on pourrait… je ne sais
pas… faire du ranch notre pied-à-terre. Entre deux missions, par exemple.
Enfin, c’est une chose à laquelle on doit réfléchir, car elle implique
certaines choses et… enfin bref, on pourra au moins l’envisager. Mais si… je ne
vais pas m’occuper moi-même de… cet homme. Il y a de fortes chances que l’on
n’ait même pas cette possibilité.
- Ok, on a compris, fit Len.
Il poussa un peu sa sœur et se planta en face de sa mère.
- Je suis désolé, lui dit-il gravement. On ne voulait pas
te faire de la peine.
Elle leva la main et la posa sur sa tête avec un petit
sourire.
- Ce n’est rien. C’est le propre des enfants, j’imagine.
- On va t’attendre, parce que comme le dit Alexia, t’es la
meilleure, alors on sait que tu vas battre ce type.
Il lui prit la main et d’un air embarrassé se pencha vers
elle.
- Je suis pas sûr que ça marche vraiment, mais… je sais que
je veux que tu reviennes et… et je veux que tu sois invincible comme Hulk.
Alors je te donne mes forces, chuchota-t-il.
Sur ce, il se redressa et fermant les yeux, enserra de ses
deux mains, celle de sa mère. Après quelques secondes il les rouvrit et la
regarda.
- Ça a
marché ? demanda-t-il plein d’espoir.
Tia le dévisagea, une vague de tendresse puissante la
balayant.
- Oui, fit-elle la gorge nouée sans le quitter des yeux.
Oui, ça a marché.
Son sourire rayonnant lui réchauffa le cœur et il se tourna
vers Alexia, fier de lui. Il laissa sa place à sa sœur et reprit sa place aux
côtés de la compagne de sa mère. Celle-ci se leva et lui ébouriffa les cheveux.
- Bientôt tu pourras plus le faire, lui dit-il joyeusement,
je suis presque à ta taille !
- Mais pas encore ! rétorqua-t-elle amusée.
Lorsque Lara eut terminé, Tia l’attira à elle et la serra
très fort contre elle. Elle saisit la main de son fils et l’amena à elles.
L’étreinte dura un moment, aucun d’eux ne voulant lâcher l’autre.
- Quoi qu’il arrive n’oubliez jamais que je vous ai
toujours aimés.
Ils se séparèrent enfin et elle essuya leurs larmes
doucement. Puis elle se releva et fixa son oncle. Ce grand homme fort qui lui
ressemblait tant.
- J’aime bien tes yeux, dit-elle en souriant. Ils ont une
chouette couleur.
Gin rit et la serra dans ses bras. Il aurait voulu lui dire
des milliers de choses, mais toutes ou presque avait déjà été dites et le
reste, elle le savait déjà.
- Fais attention à toi, lui dit-il avec force. Je n’ai pas
envie de te perdre à nouveau.
Elle hocha la tête. La voix de Lara s’éleva alors.
- Alexia sera là, t’en fait pas oncle Gin. Elle va la
protéger, pas vrai ? demanda-t-elle en se tournant vers elle.
Alexia acquiesça, surprise mais touchée de la confiance que
Lara avait en elle. Elle aperçut le sourire de Tia et lança :
- Tu ne m’en crois pas capable ?
- Oh si ! Mais je ne pensais pas qu’un jour quelqu’un
en aurait envie. Pas de cette manière. Encore moins que ça me ferait plaisir.
Elles se sourirent puis Tia se tourna vers Lizzie à qui
elle dit quelques mots en l’étreignant. La mercenaire se redressa et se tourna
ensuite vers sa cousine qu’elle dévisagea. Elle leva un index et le posa sur le
bout de son nez avec un sourire plein d’affection.
- Ne fais pas trop de bêtise en mon absence, p’tit chiot.
Une succession d’émotions défila alors sur le visage de sa
cousine. De la stupéfaction, de l’espoir, de la joie et enfin de la nostalgie.
Mais la joie domina et elle attrapa son index et serra sa main dans la sienne.
- Sinon mmm’a pourrait se fâcher hein ? lui
répondit-elle avec un sourire plein de larmes.
Lorsqu’elle était bébé, elle suivait Tia partout. Sa mère
était morte peu avant de la mettre au monde et elle avait fait un blocage sur
sa cousine. A chaque fois qu’elle était dans les parages, elle attrapait un de
ses vêtements et si Tia allait trop vite pour elle, elle se laissait traîner.
Tia avait fini par la surnommer 'p’tit chiot'. Elle, elle l’appelait 'mmm’a',
car elle la prenait pour sa mère. Tout ceci, c’était son père qui le lui avait
raconté car elle était trop jeune à l’époque, elle avait un an, pour s’en
souvenir.
- Mon premier souvenir joyeux… et tu es dedans. Ça en dit long sur les sentiments
que j’avais pour toi.
Trinity se mordit la lèvre pour retenir son émotion. Puis,
sa cousine l’attira doucement dans ses bras. Elle ferma les yeux et comprit que
quelque chose avait définitivement changé entre elles. Et elle s’en réjouit.
******************************
Leur arrivée sur l’île les trouva fourbues. Le soleil se
levait lorsqu’elles mirent enfin le pied sur la terre ferme.
- J’ai faim, fit la voix basse de la mercenaire.
- Et moi je suis fatiguée, renchérit Linya.
- Écoutez-moi ces deux petites natures ! se moqua
Alexia.
- On n’est pas des petites natures ! protesta Linya,
et pour te le prouver je vais aller de ce pas à mon bureau en ville !
- Et moi je vais aller voir Conception.
- Eh une seconde vous deux ! Sans vouloir vous
ennuyer, vous sentez sévèrement mauvais, alors prenez au moins une
douche !
- Oh, tu entends Ti, fit Linya avec une voix langoureuse en
lui prenant le bras. Alexia veut qu’on prenne notre douche ensemble.
- Alors cela serait malpoli de notre part de décliner son
souhait.
Elle se tourna vers la dirigeante avec un visage joyeux.
- Allons-y !
Et alors qu’Alexia les regardait partir bouché bée, elles
se mirent à courir.
- Hey ! C’est pas ce que j’ai dit, lança-t-elle en
leur courant après.
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Une heure plus tard, après une bataille d’eau qui avait
dégénéré dans toute la maison en lancer d’éponges mousseuses, elles se mirent
au nettoyage avec quelques grognements.
- J’aime bien les jeux, mais le nettoyage… grogna Alexia.
- Je pense que je vais engager une femme de ménage, acquiesça
Linya.
Tia se redressa et les fixa tour à tour.
- Hey les feignasses ! Y’a des conséquences à tout,
vous pouvez passer par-dessus et vous contenter de vous amusez !
- Pourquoi pas ?
- Parce que la vie n’est pas ainsi. Vous ne pouvez pas
apprendre à faire face aux grosses conséquences si vous évitez les petites.
Voyez les petites, comme l’eau et la mousse partout dans la maison, comme un
entrainement pour le jour où une grosse vous tombera sur le coin de la figure.
- Je ne vois pas l’intérêt de s’entraîner, contra Linya.
- Vraiment ? Comment crois-tu que la force morale se
développe ?
Linya la regarda d’un air désabusé puis soupira et
s’accroupit pour ramasser une éponge.
- Ok, pas de femme de ménage.
- Je ne suis pas bien sûre que tu aies saisi l’intérêt,
mais je n’ai pas tellement envie d’épiloguer là-dessus. J’ai trop envie d’un
café.
A ces mots, la tête d’Alexia se releva vivement et son
visage s’éclaira, arrachant un petit rire à sa compagne.
- Allez viens la droguée.
- Hey, si vous faites une pause, moi aussi ! décréta
Linya en leur emboitant le pas.
Tia attrapa un bloc note et un stylo et les tendit à la
dirigeante. Elles s’assirent autour de la table pendant que la mercenaire leur
tournait le dos pour s’occuper du café.
- Tu peux me noter les noms des filles encore dispos s’il
te plaît ? lança-t-elle par-dessus son épaule. Que se soit sur l’île ou
dans les autres villages.
Linya hocha la tête
- Ça
ne devrait pas être trop long j’en ai discuté avec Conception et les autres
régentes dans l’avion, l’informa-t-elle.
Puis elle se mit au travail. Alexia la regarda faire un
moment puis se leva pour récupérer tasses, cuillères et sucre.
- Crème pour moi, lui marmonna Linya en réfléchissant.
- Comme si je ne le savais pas depuis le temps !
répliqua son amie en levant un sourcil.
Elle prit la crème et le lait pour Tia et déposa le tout
sur la table. Au même moment, sa compagne apporta le café et le servit. Elles
sirotèrent leur boisson, perdues dans leurs pensées. Enfin, Linya eut terminé
et poussa la feuille vers Tia. Celle-ci l’examina puis la donna à Lex.
- Coche celles dont tu penses qu’elles seraient un bon
choix. On n’en prend que 8.
- 8 seulement ? s’étonna Linya.
- Oui. Elles vont rejoindre une unité qui était déjà
prévue. J’ai juste besoin de quelques personnes sûres pour veiller sur cette
jolie demoiselle et surveiller mes arrières. Pour le reste, l’unité s’en
occupera.
Alexia hocha la tête tout en finissant son travail.
- C’est fait.
- Entoure maintenant celles que tu adores et rayes celles que
tu détestes, dit son amie sans regarder ce qu’elle avait fait.
- Pourquoi tu lui demandes ça ? l’interrogea Linya.
- Pour mesurer l’influence que mes émotions ont sur ma
capacité d’analyse, lui répondit la petite blonde penchée sur sa feuille. Tiens
voilà, fini.
Tia récupéra la feuille et l’étudia.
- Pas mal. Y’a du progrès.
Alexia sourit fièrement. Elle avait accompagné Tia et
Frédéric lors de leur visite des différentes unités, pour apprendre à détecter
ce qui faisait d’une personne un bon soldat et/ou un bon chef. Elle avait fait
pas mal de bourdes au début, mais les leçons données par les deux experts
avaient apparemment porté leurs fruits !
- Au fait, Conception a appelé pendant que vous preniez
votre… douche, dit-elle avec un sourire entendu. Genshenka veut te voir.
Tia leva deux sourcils étonnés et hocha la tête.
- Ok. Alors allons-y.
- Hepepepep ! la retint Alexia. Vous n’allez (vas) pas utiliser cette excuse pour
me laisser finir de nettoyer !
**************************************
Linya avait emmené Tia dans un entrepôt à l’autre bout de
l’île, qui servait de QG à la milice.
- Qu’est-ce qu’on fait ici ? Genshenka bosse à nouveau
pour la milice ?
- Non. C’est juste là qu’on a installé la prison
provisoire.
La grande femme fronça les sourcils. Linya le vit et
expliqua :
- On fait construire une prison à côté, pour le cas où ce
genre de choses se reproduiraient, mais on avait besoin d’un endroit solide et
pas trop petit et le débarras qui se trouve ici est le seul qui corresponde à
ces critères et qui n’a pas de fenêtre.
- Ok, mais je croyais que tu avais passé un accord avec le
système judiciaire de Thessalie pour Jodie ? Et pourquoi tu m’emmènes la
voir, ce n’est plus Genshenka qui le voulait ?
- Excuse-moi, je me rends compte que j’ai omis de te parler
de certaines choses. Jodie a bien été transférée en Thessalie et je suis fière
de t’apprendre que les accords que nous avons signés avec la Thessalie sont en
train d’être négociés dans tous les autres territoires. Bien sûr tout le monde
n’est pas d’accord, mais on a suffisamment de partisans pour finir par y
arriver. Quand à Genshenka, nous l’avons mise ici, car elle a avoué savoir que
Jodie tramait quelque chose. Le fait qu’elle n’en ait pas parlé fait d’elle une
complice même indirectement et puis… je ne suis pas vraiment sûre qu’elle n’ait
pas participé.
- Pourquoi tu ne la remets pas aux mains des agents de
Thessalie, dans ce cas ?
- Parce qu’elle n’est pas Thessalienne et que le fait que
nous n’avons pas de preuve autre que sa parole, va forcément poser des
problèmes de juridiction. On veut être sûr de nous avant d’engager une bataille
qui va nous coûter une partie du financement de l’organisation.
- Je vois. Tu veux que je l’interroge pas vrai ? fit
la mercenaire avec un petit sourire.
- Oui.
- Ok. Tu sais ce qu’elle me veut sinon ?
- Pas la moindre idée.
Elle s’arrêta devant une porte verrouillée par un cadenas
et à laquelle on avait ajouté une ouverture à hauteur des yeux. Deux femmes
étaient assises non loin autour d’une table. Linya leur fit signe de rester
assises et se tourna vers son amie.
- C’est là.
Tia hocha la tête et Linya déverrouilla la porte en criant
à Genshenka de se reculer au fond de la pièce. Elle vérifia que celle-ci
exécutait bien l’ordre avant de retirer le cadenas. La mercenaire entra et
Linya referma la porte.
Elle vit alors arriver une Alexia furax.
- C’était très mature de vous faire la belle pendant que
j’avais le dos tourné ! lança-t-elle agacée.
Linya regarda la porte maintenant verrouillée avec envie.
Tia allait échapper au pire.
***************************
La pièce était exigüe mais suffisamment grande pour
contenir un lit, une table et deux chaises. Genshenka et Tia ignorèrent les
chaises et se tinrent l’une en face de l’autre, se jaugeant du regard. La grande
femme sourit lorsqu’elle avisa la moue renfrognée de la rousse à la vue de ses
lunettes.
Elle décela de la colère et de la rage mais aussi un
certain remord et lorsqu’elle prit la parole, elle y vit une honte sincère.
- Je voulais te voir, commença la petite femme, parce que
je veux participer à l’opération contre Sassem. Je sais que tu as besoin d’une
garde personnelle, j’ai entendu Conception en parler.
Tia la toisa.
- Et pourquoi je te prendrais ?
- Parce que je regrette ce que j’ai fait. Parce que je
crois en la philosophie Nazaréenne et que je veux me racheter. Si je veux à
nouveau être digne des gens qui vivent sur cette île, je dois montrer qu’on
peut me faire confiance et que… que je… j’ai changé.
- Vraiment ? fit la grande femme avec un air condescendant.
Tu as changé ? Comme ça ?
- Ouais ! Enfin… je sais que je n’ai pas été très
maligne et… mais je m’en suis rendue compte et… il faut que je me libère,
souffla-t-elle sans la regarder.
- Continue.
- Je sais qu’il y aura des hommes là-bas. Et… il faut que
je me réadapte à eux. Que je… je sais que je ne leur ferai pas confiance comme
ça, mais… ça me semble une première étape acceptable, être au milieu d’eux…
devoir leur obéir…
Enfin, la jeune femme leva les yeux sur elle et Tia y vit
une envie sincère, un espoir de changement. Le désir honnête et brutal d’une
nouvelle vie.
- Ok, accepta la mercenaire sans plus y réfléchir. Mais tu
seras sous les ordres de Conception et si Alexia te donne un ordre, n’importe
lequel, même s’il ne te plaît pas, tu l’exécutes dans la seconde. Et pour que
tout soit bien clair, ton objectif principal est de la protéger. Si j’apprends
que tu as fait quoi que se soit qui l’a mise en danger…
Sa voix se fit basse et menaçante et elle se pencha sur la
prisonnière en laissant sa haine transparaître un peu.
- … le monde ne sera pas assez grand pour que tu puisses
t’y cacher.
Genshenka écarquilla les yeux. Qu’est-ce qui avait bien pu
lui faire croire qu’elle avait eu une chance contre elle ? Bon sang, cette
femme était effrayante ! Elle déglutit et hocha la tête.
- Bien.
Tia lui tourna le dos et sortit. Elle vit qu’Alexia les
avait enfin rejointes.
- Alors ? s’enquit Linya.
- C’est ok. Tu peux la laisser libre.
- Vraiment ?
- Vraiment. Oh, et tu peux la rajouter à la garde.
- Attends une seconde, intervint Alexia en la suivant, je
ne lui fais pas confiance moi et c’est de ma vie qu’il s’agit.
- Justement. Tu devrais savoir qu’il n’y a rien de plus
important pour moi que ta vie. Je pense qu’elle souhaite sincèrement se
racheter et qu’on doit lui laisser une chance.
- Ok, mais pourquoi maintenant ? Cette opération est
trop importante et dangereuse Tia !
- En effet, mais les choses arrivent rarement au bon
moment, alors on doit faire avec. Si on veut être fixé sur elle, cette opération
est le meilleur test possible.
- Tia, commença sa compagne exaspérée. Je...
- Lex, la coupa-elle en stoppant sa marche, si tu n’as pas
confiance en elle, alors surveille-la. Si tu as le moindre doute sur elle
pendant l’opé, alors vire-la. Mais laisse-lui au moins une chance. Elle veut
revenir parmi les Nazaréennes et tu sais comme moi qu’elle ne parviendra pas à
s’y intégrer vraiment si elle ne regagne pas leur confiance. Elle a aussi
besoin de se mêler à des hommes, elle le reconnait elle-même. Cette opération
est suffisamment loin des combats pour lui ôter un stress qui pourrait lui
faire prendre la mauvaise décision mais suffisamment proche quand même pour
qu’elle soit obligée de faire confiance à ceux qui seront sur place.
Alexia la fixa un moment puis soupira et haussa les
épaules. Tia leva une main et la posa sur son épaule.
- Fais-moi confiance et surtout Lex… fais-toi confiance. Tu
sais faire la différence entre ennemis et alliées, tu l’as toujours su.
Chapitre
2 :
Tia se réveilla, comme bien souvent, avec les premiers
rayons du soleil. Elle fixa la lumière qui filtrait par les stores et
lorsqu’elle dut plisser les yeux pour ne pas sentir la douleur, elle comprit
qu’elle devait remettre ses lunettes. Au lieu de le faire, elle se tourna vers
sa compagne et profita de la pénombre qu’il y avait encore de ce côté de la
chambre.
Elle sourit à la vue de sa petite amie qui se trouvait tête
et pieds inversés. Alexia avait la fâcheuse habitude de bouger pendant la nuit.
La seule façon pour Tia de passer une bonne nuit était de plaquer la jeune
femme contre elle et même ça, parfois, ne suffisait pas. De toute évidence,
cette nuit avait été une de celle-là !
Sa compagne était tournée sur le côté et menaçait à tout
instant de basculer sur le sol. C’était en fait un vrai miracle que ce ne soit
pas encore le cas. Cela la faisait toujours rire quand un bruit sourd au milieu
de la nuit, suivi d’un cri plaintif, la réveillait. Aujourd’hui la seule chose
qui empêchait la petite blonde qui partageait sa couche, de tomber, était les
draps, qui étaient si fortement entortillés autour d’elle et de ses jambes,
qu’il était étonnant que le sang circule encore !
Elle tendit la main vers les dites jambes, au demeurant
fort appétissantes, et entreprit de dénouer les draps. Elle fit cela avec
lenteur et beaucoup de précaution, car elle ne voulait pas la réveiller.
Ces derniers temps, Tia faisait énormément de cauchemars et
Alexia commençait à sérieusement manquer de sommeil. Bien sûr, elle ne se
plaignait pas et ne lui en voulait nullement, mais la mercenaire commençait à
s’inquiéter des cernes noirs qui se faisaient de plus en plus visibles.
Et même si son câlin du matin allait lui manquer elle
prendrait sur elle, héroïquement. Évidemment, le manque de sommeil avait aussi
un impact sur la grande femme mais, il était bien moindre. Elle avait reçu un
entraînement ou plutôt un conditionnement à l’école. Les élèves étaient
régulièrement privés de sommeil et tout était réuni pour les fatiguer le plus
possible. Le dernier à s’endormir gagnait le droit de ne pas prendre de beigne.
C’était bien simple, à chaque fois que l’un deux avait le malheur de fermer les
yeux, un des gardes chargés de leur surveillance, le réveillait à coup de
poings.
Plus tard, Enyalios l’avait encouragée à maintenir son
endurance. Il disait que c’était un atout majeur que de pouvoir continuer à
évaluer une situation avec lucidité et de pouvoir se battre malgré la fatigue.
En cas de capture dans une zone hostile, cela pouvait aussi se révéler
bénéfique. Etre insensible à ce genre de maltraitance était un bon point et
donnait l’assurance à ses clients que jamais rien ne lui ferait révéler ses
secrets et les leurs… sauf si elle le décidait.
Elle s’était donc délibérément privée de sommeil. Mais
depuis qu’elle avait fait la connaissance de celle qui partageait désormais sa
vie, elle devait s’avouer qu’elle avait un peu négligé cet aspect de son
entraînement. Elle n’était en définitive pas si contrariée par ses cauchemars.
Ils lui permettaient au moins de récupérer une part importante de ce qui
faisait sa force et l’obligeaient à faire face à ses pires peurs, la préparant
lentement mais sûrement, à sa rencontre avec son diable personnel.
Elle termina sa besogne et d’un léger mouvement des lèvres,
déposa un baiser sur la peau lisse de son amante, appréciant leur texture
douce, grâce à une lotion qu’Alexia mettait toujours après qu’elle se soit
épilée.
Hier soir, sa compagne avait voulu lui faire une petite
surprise et elle l’avait éloignée de la maison avec l’aide de Conception. Linya
quant à elle, avait donné un coup de main à sa meilleure amie pour la préparer
à leur petite soirée.
Lorsque Tia était revenue de son entraînement, elle avait
trouvé le chalet empli de bougies au parfum de Lys, la fleur préférée de la
grande femme. Alexia l’attendait appuyée sur le mur de la cuisine. Un
déshabillé de soie vert émeraude et son bracelet de saint-valentin pour seul
vêtement.
Tia avait retenu son souffle et s’était dirigée vers elle
sans quitter son corps magnifique des yeux. La jeune femme l’avait empêché de
la prendre dans ses bras d’un geste de la main. Elle lui avait désigné la table
du salon et l’avait incitée à la suivre.
Alexia avait obligé son amie à déguster tout le repas en
sachant pertinemment qu’elle ne portait rien en dessous de ce qu’elle voyait.
Elle l’avait provoquée quasiment pendant tout le repas, montrant une jambe
fuselée par-ci, un décolleté plongeant par-là…
La mercenaire avait dû faire appel à toute sa discipline
pour ne pas envoyer valser couverts et nourriture et plaquer la tentatrice
directement sur la table. Elle avait respiré profondément en se disant que
l’attente en valait la peine.
Et lorsque le dessert était arrivé, elle avait conclu
qu’effectivement le jeu en valait la chandelle. Alexia s’était présentée à elle
et avait lentement, délicatement, repoussé ses bretelles de soie et avait
laissé tomber le déshabillé à ses pieds. Elle s’était tenue là, immobile les
yeux perdus dans les siens, éclairée uniquement par les bougies réparties un
peu partout. Tia avait déglutit et s’était repue de ce spectacle
extraordinaire. Enfin, son amie avait mis fin à son supplice en lui prenant la
main pour la guider vers leur chambre, dont le chemin était balisé de pétales
de roses de différentes couleurs.
Tia avait été stupéfiée, tant par le décor que par la
créativité d’Alexia une fois dans la chambre. Elle avait été la victime
consentante de toute ses fantaisies jusqu’à ce qu’enfin, épuisées, toute deux
s’endorment.
Elle se leva et récupéra ses lunettes et quelques vêtements,
puis elle se dirigea discrètement vers son bureau. Elle ouvrit son ordinateur,
tapa son code personnel et le laissa charger ses données. Sans prendre la peine
de revoir la stratégie de l’attaque comme elle le faisait chaque jour, elle se
rendit directement sur sa messagerie professionnelle.
Elle lut les différents mails envoyés par les dirigeants et
chefs d’agences. Ils seraient tous prêts d’ici 48h, mais ils étaient mécontents
à l’idée de ne pas connaître à l’avance les plans tactiques et les lieux
exactes qu’elle avait choisis d’attaquer. Tia ricana intérieurement. Si ces
idiots ne comprenaient pas pourquoi elle prenait ces précautions, elle ne
perdrait pas son temps à le leur expliquer.
Elle avait passé la semaine passée à préparer, en
collaboration avec Enyalios, les fiches explicatives et schémas tactiques
détaillés pour chacune des unités. Il n’y aurait qu’un exemplaire de chaque et
elle ne les leur remettrait qu’au moment de son appel. Les soldats en
prendraient connaissance pendant leur transport sur la zone d’attaque, en même
temps qu’ils se pareraient de tout leur matériel.
Elle termina son petit tour d’horizon et cliqua sur l’icône
d’écriture de courrier. Elle rédigea un mail à ses enfants où elle leur disait
combien ils lui manquaient, puis en envoya un à Enyalios. Elle lui demandait de
relayer, par l’intermédiaire de son réseau de contact personnel, un message
pour Sassem.
Le temps qu’il lui parvienne et qu’elle reçoive la réponse,
les 48h requises seraient écoulées et plus rien ne l’empêcherait de mettre fin
au règne de terreur de cet homme.
Elle referma enfin son ordinateur et se tourna vers sa
compagne, toujours profondément endormie et vit qu’elle était sur le point de
basculer. En souriant, elle s’approcha d’elle et la repositionna doucement au
centre du lit. Elle la recouvrit ensuite du drap qui avait glissé et laissa ses
doigts passer sur les mèches blondes avec légèreté et affection.
Finalement, son estomac menaçant une rébellion bruyante,
elle se résolut à sortir de la pièce pour rejoindre la cuisine. Elle y pénétra
et vit que Linya s’y trouvait déjà. Elle avait les yeux fermés et les mains
enroulées autour d’une tasse d’où s’échappait un arôme fort appétissant. Avant
que la dirigeante ne sente sa présence, Tia eut le temps de voir la tension et
l’angoisse marquer son visage.
C’était étrange… Linya avait toujours l’air si joyeuse et
résolument optimiste qu’elle en avait oublié qu’elle était un être humain avec
des peurs et des doutes comme tous les autres. A chaque fois qu’elle avait eu
besoin de son aide dans la réalisation de ses projets, elle avait répondu
présente sans même prendre une seconde pour hésiter. La mercenaire avait fini
par en oublier qu’elle n’était pas une habituée des combats et que celui-ci
étant loin d’être une simple bataille, cela générait forcément une pression et
une angoisse monstrueuse.
Tia se racla la gorge pour se signaler et Linya reprit un
visage plus animé, mais le sérieux de son expression demeura. Elle dévisagea la
grande femme et comme si elle avait décidé que ce qu’elle voyait lui plaisait,
ou comme si elle se réveillait, elle la salua d’un hochement de la tête. La
mercenaire le lui retourna et s’approcha des placards.
- Comment se fait-il que tu sois debout si tôt ?
l’interrogea-t-elle tout en sélectionnant les ingrédients dont elle allait
avoir besoin.
- Je pourrais te retourner la même question. Je vous ai
entendus cette nuit. Le moins que l’on puisse dire c’est que vous ne manquez
pas d’énergie.
La réflexion amusa la grande femme et elle jeta par-dessus
son épaule un sourire coquin.
- Si ça te gênait tant que ça, fallait venir nous
rejoindre. Je suis sûre que tu aurais passé une meilleure nuit.
Linya lui retourna son sourire et sentit une bouffée de
tendresse l’envahir. Elle avait traversé des épreuves traumatisantes et malgré
cela, loin de se refermer comme l’aurait fait n’importe qui d’autre, elle
s’était ouverte… à l’amour… à l’amitié… et elle avait gardé suffisamment de
sensibilité pour se rendre compte quand une personne n’allait pas fort et
suffisamment de compassion et de gentillesse pour essayer de lui rendre son
morale… à sa façon tordue certes, mais… c’était bien présent et les personnes
soit disant équilibrées qui peuplaient ce monde se révélaient en général bien
moins attentives qu’elle.
- J’en suis sûre, confirma-t-elle, ses yeux marrons
brillant à nouveau.
Satisfaite, la mercenaire retourna à ses préparatifs.
- Tu t’inquiète pour Lex.
Linya acquiesça. Tia se retourna vers elle et la dirigeante
n’eut d’autre choix que de renouveler son geste. Elles se sourirent et la
grande femme revint à ses œufs.
- Tu n’as pas à t’en faire. Elle sera à l’écart de la
plupart des combats. Et j’ai recruté tes meilleures combattantes pour la
protéger.
- Je sais.
- Évidemment, l’implication de tes Nazaréens doit te
contrarier un peu, étant donné ton idéal pacifiste et… je t’en remercie
d’autant plus.
- Ne le fais pas. Elles en ont besoin. Sinon, elles ne se
seraient pas portées volontaires. De plus, ce combat n’est pas seulement le
tien… et tu le sais.
- Oui. Mais ça ne t’empêche pas de t’inquiéter. Elles sont
sous ta responsabilité.
Linya acquiesça d’un sourire triste.
- Ça
va bien se passer, Lin, déclara (la) Tia en laissant ses préparatifs de côté
pour lui faire face. Elles sont entourées de professionnels et aucune d’elle ne
fait partie des premières vagues d’attaques. Si elles ne jouent pas aux héros,
elles s’en sortiront sans trop de bobos.
- Je sais. J’ai confiance en toi. Tu es probablement la
personne la plus intelligente qu’il m’ait été donné de rencontrer. Mais on ne
sait jamais. Les variables imprévues existent.
- Oui. Mais s’en faire à ce sujet ne mène à rien. Parce ce
qu’elles sont imprévues justement, on n'y peut rien. Alors autant ne pas s’en
préoccuper.
Linya hocha la tête en déclarant avec un sourire :
- Néanmoins je parie que tu y as réfléchi et que tu as une
solution toute prête pour chacune d’entre elles.
Tia ricana et se retourna. Elle attrapa un fouet et
commença à battre la pâte pour les muffins. Linya l’observa un moment et se
leva. Elle s’approcha d’elle et colla doucement son corps contre son dos,
entourant de ses bras sa taille forte. Elle posa ses deux mains sur ses abdos
plats et sa joue contre ses omoplates. Elle sentit sa grande amie se raidir
mais ne bougea pas.
- Tu t’es oubliée, fit-elle doucement.
- Comment ça ?
- Je m’inquiète pour toi aussi.
Curieusement, cette déclaration d’une simplicité
confondante, la laissa pantoise. Elle savait que Linya l’aimait bien et elles
s’entendaient d’ailleurs extrêmement bien toutes les deux, pourtant, jamais il
ne lui était venu à l’esprit qu’elle pourrait lui être attachée ainsi.
- Je… vraiment ?
L’étonnement transparut dans sa question et Linya fronça
les sourcils.
- Évidemment. Que… ? Tu es à ce point peu habituée aux
autres ?
- C’est pas ça…, répliqua la grande femme un peu vexée.
C’est juste que… on ne s’inquiète pas pour moi, c’est tout.
- Alexia le fait.
- A part elle.
- Ton oncle le fait. Tes enfants aussi. Et Frédéric.
Enyalios aussi d’après ce que j’ai pu remarquer.
Tia soupira, prise au dépourvue.
- Et moi.
- Ok. D’accord, mais… enfin… c’est récent, fit-elle en se
retournant.
Linya desserra son étreinte juste ce qu’il fallait pour la
laisser faire mais la réaffirma dès qu’elle fut en position. Elle posa son
menton contre sa poitrine provocant un chatouillis involontaire chez sa
compagne et l’écouta.
- Je n’ai pas l’habitude et, bon même si on me dit de faire
attention, personne ne doute réellement qu’il m’arrivera quelque chose. A part
Lex. Et toi si j’en juge à ta voix. Pourquoi t’inquiètes-tu comme ça pour
moi ? T’ai-je donné une raison de douter ? demanda-t-elle un peu
préoccupée.
- Non Ti. Mais tu oublies que je t’ai vu dans tes moments
de faiblesse les plus profonds et que je t’ai sauvé la vie aussi. Je sais que
tu es humaine. Les autres… excepté Enyalios, peut-être, te voient comme une
espèce de super héros invincible et c’est vrai que tu es très forte et que tu
as des talents assez incroyables, comme que ton intelligence, tes capacités
d’adaptation, ta rapidité, ton ouïe, ta vision aussi, même si depuis quelques
mois, elle est un peu handicapée. Tu possèdes des qualités de combattante hors
du commun, mais je t’ai vu affaiblie, inconsciente et perdue. Je sais ce qui se
cache sous ton armure… et si je ne doute pas de toi, je ne peux pas pour autant
faire comme si ma vision de toi n’avait pas été modifiée par ces aspects.
Tia resta silencieuse un bon moment et son visage
impassible, ainsi que ses lunettes miroirs, ne l’aidèrent pas à savoir ce
qu’elle pensait. Elle reposa sa joue contre son torse, ne s’offusquant pas du
fait que la mercenaire ne lui rendait pas son étreinte.
- Je ne cherche pas à te faire douter de toi-même,
expliqua-t-elle. Je veux juste que tu comprennes que je te connais… et que ces
aspects de toi me font t’aimer. Et je m’inquiète toujours pour ceux que j’aime.
Si je n’avais pas vu ta détresse après… après l’Italie, peut-être que je
n’aurais fait que t'apprécier. Si je ne riais pas autant avec toi, peut-être
que je ne t’aurais pas adorée. Je suis désolée si je te gêne ou te met mal à
l’aise, mais c’est ce que je ressens et je n’ai pas l’habitude de m’en cacher.
Une main vint se déposer doucement sur le sommet de sa
tête. Elle descendit gentiment jusqu’à ses épaules puis retourna à sa place et
reprit son mouvement. Etrangement, le fait d’être caressée comme le serait un
petit animal de compagnie ne la dérangea pas. Elle en éprouvait plutôt un
bizarre réconfort.
- Je ne pense pas que ça soit un problème, répondit la
mercenaire doucement.
La dirigeante lut entre les lignes et comprit que Tia
acceptait tout ce qu’elle venait de dire, y comprit la responsabilité d’être la
cause de son inquiétude et celle qui consistait à la réconforter. Le temps
sembla se suspendre.
Puis la réalité reprit ses droits et Linya fronça le nez.
Elle fixa la mercenaire qui la regardait avec un petit sourire et lui dit avec
une grimace :
- Tu n’as pas pris de douche après ton entraînement,
hein ?
Son amie eut un petit rire.
- Alexia n’a pas voulu me laisser approcher d’une douche.
Elle a dit qu’elle adorait mon odeur après un effort physique. Que ça relevait
ma senteur naturelle. J’ai eu l’impression très vivre d’être un plat, mais bon,
elle était à moitié nue et je n’avais pas du tout envie de la contrarier.
- Tu m’étonnes ! railla la jeune femme.
- Mais si mon odeur te dérange tant que ça, pourquoi tu ne
me lâche pas ?
A ce moment là, toutes deux entendirent de petits pas dans
l’escalier et elles se sourirent.
- Parce que je veux que tu m’embrasses, déclara-t-elle d’un
ton éperdu. Alexia dort encore, profitons-en !
Tia retint un énorme sourire, ce qui aurait tout gâché et
se pencha sur la jeune femme. Elle posa délicatement ses lèvres contre les
siennes et, décidant de prendre la jeune femme à son propre piège, elle passa
le bout de sa langue contre celles-ci avant de faire glisser sa main de sa tête
à ses fesses.
Linya eut un petit sursaut et s’écarta en la fusillant du
regard.
- Pas mal, mon cœur, lança une voix mal réveillée et
bougonne.
Les deux femmes enlacées, tournèrent la tête vers la
nouvelle venue. Alexia était adossée au chambranle de la porte. Elle les fixait
pas très certaine de ne pas rêver.
- Je peux me joindre à vous ?
Les deux femmes se consultèrent du regard puis avec un
sourire gourmand, Linya recula d’un pas et toutes deux ouvrirent leurs bras
largement avant de lancer :
- Quand tu veux !
Alexia leur retourna leur sourire et d’un bond se jeta dans
leurs bras, manquant de faire basculer sa meilleure amie. Elles s’étreignirent
en riant, puis s’attablèrent devant une bonne tasse de café, pendant que Tia
finissait de préparer les pâtisseries.
*************************************
Deux jours plus tard, Tia reçut la réponse attendue, sous
forme de mail accompagné d’une vidéo. A cette vue elle fronça les sourcils.
« Qu’avait encore inventé ce malade ? »
Elle lut le mail,
mais il disait simplement que tout était dans la vidéo. Elle cliqua pour la
lancer. Lorsqu’elle l’eut entièrement visionnée, son visage était contracté en
un masque de colère brûlante. « L’enfoiré… l’enfant de salaud… le petit
fils de pute ! Bordel ! » Elle ne parvenait pas à croire
qu’elle ait pu penser qu’il était suffisamment naïf pour ne rien voir
venir !
Elle posa à nouveau les yeux sur la vidéo et la relança. Il
fallait qu’elle la revoit plus calmement. Elle se concentra d’abord sur le visage du père d’Alexia. Il semblait
contrarié, un peu incrédule et très inquiet. Cependant il n’avait pas été
malmené et semblait en bonne santé. La chaise sur laquelle il était attaché
était de facture classique mais les liens n’avaient pas l’air de lui couper la
circulation. En résumé, il était bien traité.
Bien. Point suivant. Elle laissa la vidéo défiler et tenta
de reconnaître quelque chose du décor qui l’entourait, mais les murs de béton
gris et l’absence de lumière lui faisait penser à n’importe quelle geôle.
Elle renonça finalement et se concentra sur le dernier
point. Sassem. Il s’était lui-même filmé, revendiquant ce crime sans aucune
inquiétude. Pour une raison étrange, il semblait penser qu’elle ne le dénoncerait
pas. Quelque en soient les raisons, ça jouait en sa faveur. Il ne se doutait
pas une seconde de l’ampleur de ce qui allait lui tomber dessus.
Il ne prononçait qu’une phrase… mais quelle phrase.
- Puisqu’enfin tu sembles prête à m’affronter, disait-il
avec un rictus sauvage et supérieur, comme s’il ne doutait pas une seconde de
la façon dont allait tourner la rencontre, rejoins-moi où tout à commencer.
La vidéo s’arrêtait après ça. Elle fixa le vide quelques
instants. « La Colombie. » Plus précisément l’école où son enfer
avait été à son apogée. Elle savait que sa première rencontre avec lui avait eu
lieu bien plus au Sud de l’école, mais il ne parlait pas de ça. Leur
« histoire » avait commencé à l’école.
Elle avait eu l’intention de l’attaquer en France, où elle
savait qu’il se trouvait jusque là, mais il n’était pas du genre à attendre.
Elle ne savait pas ce qui la faisait fulminer le plus. Qu’il l’oblige à
retourner au dernier endroit sur terre où elle avait l’intention d’aller un
jour, ou bien qu’il foute en l’air son plan si bien établi.
Il y avait déjà une équipe qui s’occupait de l’école.
Autrement dit, si elle faisait ce qu’il demandait, elle serait obligée de faire
une séparation distincte entre son équipe de renfort et la garde A, d’avec le reste
des troupes sur place. Elle ne savait pas si son équipe en serait capable.
Assister à ces combats sans y participer. Peut-être même n’aurait-il pas le
choix ?
Ils allaient être si prêts ! Bon sang, Lex !
Comment la protéger si elle se retrouvait prise entre deux feux ?! Elle se
leva et fit les cent pas. « Sale fils d’enculé ! » Il la foutait
dans un beau bordel.
Elle stoppa soudainement son va-et-vient. Qu’est-ce qu’elle
allait dire à sa compagne ? Si elle lui parlait de la situation de son
père, sûr qu’elle s’inquiéterait. Et manquer de concentration pouvait être
fatal dans ces circonstances.
De plus, elle était à peu près certaine qu’il se trouvait
non loin de Sassem. C’était un moyen de contrôle sur elle, que ne manquerait
pas d’utiliser ce pleutre. Et si Lex l’apprenait, là encore elle risquait de
faire une bêtise.
En clair, il n’y avait pas trente-six solutions. Elle
allait lui mentir. Cette idée l’angoissait profondément. Alexia lui faisait
enfin confiance et quand elle s’apercevrait qu’elle avait été manipulée, la
colère mais surtout la déception serait difficile à encaisser.
Elle repoussa ces pensées et se concentra sur ce qu’elle
allait devoir ajuster dans son plan. Lorsqu’elle eut les idées plus claires,
elle tapa le code accompagné du logo S qu’elle avait mis au point pour prévenir
ses alliées du lancement de l’opération, et attendit. Il allait être relayé par
les différents satellites qu’elle avait ciblé plus tôt. Le bip de confirmation
de réception se fit entendre et elle rassembla les affaires dont Alexia et elle
allaient avoir besoin.
Chapitre
3 :
La mise en place des différentes unités se fit sans
anicroche, dans la discrétion et la rapidité la plus parfaite. Mais lorsqu’elle
rejoignit son équipe et qu’elle y adjoignit la garde A, elle entendit quelques
grondements de mécontentement. Et lorsqu’elle apprit à tout ce beau monde
qu’ils allaient rejoindre une autre équipe en Colombie, là, les commentaires
fusèrent.
Elle leva la main, réclamant le silence et leur dit de la
fermer. Le plan était le même. La différence résidait dans le placement sur le
terrain, qu’ils allaient étudier pendant le trajet. En aucun cas ils ne
devraient participer à l’assaut numéro 1. Celui-ci était d’ailleurs repoussé.
Les hommes devraient la laisser pénétrer sur le terrain puis dans le complexe,
qui abritait la résidence de Sassem.
Ils devraient attendre 15 minutes avant de se lancer. Le
chef de l’unité sur place, serait celui qui lancerait le signal de l’attaque
généralisée. Chaque chef avait choisit un soldat en particulier dont le but ne
serait pas la participation aux combats mais le repérage du commandant de la
base et de son second et leur exécution.
Dans le cas des écoles, les soldats furtifs, comme on les
avait nommés, seraient aux nombres de 3 car outre le commandant de l’école et
son second, il y avait aussi les instructeurs en stratégie, en combat et en
armement qui étaient de véritables dangers.
Une autre unité serait spécialement déployée pour s’occuper
des élèves. Ce serait elle la première à agir, attrapant, ciblant et en
endormant le plus possible. Ils auraient 2 minutes 30 pour cela. L’unité dodo
devrait ensuite se replier et laisser la place à l’unité d’assaut. Au milieu
des combats, l’unité dodo devrait repérer les gamins sur lesquels ils n’avaient
pu mettre la main et les endormir à distance.
Elle expliqua tout ceci à ses hommes pour qu’ils
comprennent bien comment allait se dérouler les choses et combien le chaos
qu’ils auraient sous les yeux était organisé.
Ils devraient alors analyser le combat et décider vers quel
point ils seraient le plus utiles. Elle-même ou Conception, le cas échéant, se
chargerait de leur donner le signal.
Une fois dans l’avion militaire, elle étala une carte sur
le sol et montra où allait se trouver l’unité. Elle leur présenta ensuite
différents points où ils pourraient se planquer en attendant de la rejoindre
et/ou d’aider les équipes sur place.
Elle prit ensuite Conception à part et lui expliqua les
derniers rebondissements. Elle lui donna un émetteur réglé sur une autre
fréquence que celui des unités en place et lui dit que, lorsqu’elle saurait où
se trouvait le père d’Alexia, elle la préviendrait. Elle devait donc choisir
quelqu’un qui la suppléera auprès de l’unité, le temps qu’elle s’occupe de le
délivrer.
Bien sûr tout ceci devait être gardé secret.
- Alors je propose Alexia. Elle est intelligente, possède
l’expérience des combats et ne se laissera pas impressionner par cette bande de
machos. De plus, elle bénéficie de ta protection et de tes enseignements. Tout
le monde sait qu’elle est ton apprentie, ils ne remettront donc pas ses ordres
en cause. En plus, si je l’emmène, au moment où elle saura que c’est son père
que nous allons sauver, elle risque de perdre son sang-froid.
- Très juste. Ok. Je te laisse le soin de lui expliquer ce
qui va se passer une fois sur place et ce que tu attends d’elle. Parles-en aux
hommes aussi. Les surprises en zone de combats sont très malvenues.
- Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?
- Je n’ai pas envie de mentir à Lex… et pour les hommes, eh
bien il faut que vous preniez votre place de chef, sinon il risque d’y avoir
des frictions et des remises en cause aux mauvais moments. Toi et Lex, vous
devez utiliser le temps du transport pour vous imposer.
Conception hocha la tête et se rendit près d’Alexia.
Celle-ci écouta attentivement ce qu’elle lui disait, mais fronça les sourcils
et leva la tête vers sa compagne en signe d’incompréhension. Tia resta
impassible et elle finit par reporter son attention sur Conception.
Tout au long du voyage, la mercenaire tenta de juguler sa
nervosité. Elle sentait les regards inquiets et perplexes de sa compagne et
elle les évitait en se sentant de plus en plus traitresse.
Finalement, peu avant d’arriver à destination, elle prit sa
petite amie à part et lui fit quelques recommandations. Alexia en profita pour
lui poser les questions qu’elle retenait depuis le début.
- Pourquoi m’as-tu nommée chef suppléante ? Et
pourquoi ne me l’as-tu pas annoncée toi-même ? C’est quoi cette mission
dont tu as chargé Conception ? Pourquoi ne veut-elle rien me dire ?
Tia choisit délibérément de ne répondre qu’à certaines
d’entre elles et ignora purement et simplement les autres.
- Ce n’est pas moi qui t’es choisie pour ce job, mais
Conception, ce n’était donc pas à moi de t’en informer. Tu devrais d’ailleurs
en être flattée, je ne suis pas la seule à avoir remarqué tes qualités.
La mercenaire lui donna ensuite quelques conseils qui la
rassurèrent puis lui tourna le dos en lui disant qu’ils arrivaient. Alexia
sentait bien qu’elle ne lui disait pas tout et ça l’agaçait un peu, mais elle
était si préoccupée par ce qui allait bientôt avoir lieu qu’elle oublia bien
vite sa contrariété.
Serait-elle à la hauteur ? Elle ne connaissait pas ces
hommes, n’avait même pas travaillé une seule fois avec eux. Comment
pourrait-elle se faire écouter d’eux ? Elle jeta un regard en coin à sa
compagne. « Fais-toi confiance
Lex, moi j’ai confiance en toi » lui avait-elle dit.
« Fais-toi confiance, fais-toi confiance… ok, ok. On
va essayer. » Elle respira un grand coup et sentit la tension s’évacuer…
vite remplacée par une angoisse sourde à mesure qu’ils se rapprochaient de
l’endroit où Tia la quitterait bientôt pour rejoindre son bourreau.
Elle savait que ce n’était pas très professionnel et que ça
tendrait à minimiser sa crédibilité, mais elle ne pût réprimer son impulsion.
Elle prit la main de sa compagne et la serra aussi fort que possible. La
pression lui fut retournée, à un degré moindre, heureusement pour ses os, et
elle perçut la tranquille sérénité de sa compagne s’écouler en elle
Alors qu’elles s’arrêtaient au point convenu et que ses
hommes se répartissaient le terrain, l’unité dodo prit position dans les arbres
et en lisière de forêt. L’unité d’assaut, elle, poursuivit son avancé et se
fondit dans l’obscurité du crépuscule, encerclant tout le territoire visé. La
garde A, se regroupa un peu en arrière et se détendit.
Les 3 soldats choisis par le chef de l’unité d’assaut se
tinrent en retrait, entre l’unité de Tia et la leur et regardèrent la
mercenaire. Elle leur fit le signe convenu et ils disparurent parmi les ombres.
Alors, la mercenaire se tourna vers sa compagne et,
puisqu’elles étaient maintenant trop près pour parler sans prendre un risque,
Tia retira ses lunettes et elles se regardèrent. Un long échange, plein
d’amour, de tendresse et de courage. Bien des promesses furent dites dans ce
regard et bien des encouragements passèrent. Puis, la grande femme remit ses
lunettes protectrices, rompant le contact, et après une dernière pression sur
son épaule, elle partit.
Alexia fixa aussi longtemps que possible sa silhouette et
alors qu’elle passait la lisière des arbres, une sensation diffuse de malaise
la fit frissonner.
**************************************
Elle sortit du couvert des arbres au moment où les rayons
du soleil illuminaient la place. Jusqu’à cet instant, elle avait réussi à
repousser le malaise que revenir en ces lieux créait. Elle y était parvenu.
Mais plus maintenant.
Privée du soutien silencieux de sa compagne, elle était
parfaitement consciente de sa vulnérabilité. Elle ignora les visages hostiles
tournés vers elle et les regards suspicieux. Comme elle l’avait prévu, Sassem
voulait cette rencontre, en conséquence il avait prévenu tout le monde de la
laisser entrer et surtout, surtout de ne pas la toucher.
Elle était à lui, elle le savait, c’était pourquoi elle ne
se préoccupa pas d’eux et leur tourna le dos sans aucune crainte. Plus elle se
rapprochait de l’annexe Nord, où se situait la résidence de Sassem, plus la
peur étreignait Tia. Elle avait l’impression de faire un bond en arrière et ses
mains moites lui confirmèrent qu’elle perdait ses moyens.
Elle inspira plusieurs fois, profondément, ralentissant
légèrement le pas, histoire de se donner le temps de se reprendre, sans pour
autant donner l’impression d’avoir peur, et chercha des yeux l’endroit
suffisamment surveillé qui indiquerait où était le père d’Alexia. Elle faillit
le rater. Sassem avait apparemment fait quelques rajouts depuis son évasion.
Une petite maison en béton avait été construite entre les
deux bâtiments qui constituaient les lieux de vie et d’apprentissage des
élèves. Elle était encadrée par une demi-douzaine de gardes armés jusqu’aux
dents. De toute évidence Sassem s’attendait à ce qu’elle s’y rende, ou au moins
y fasse un détour avant de le rejoindre.
Il allait être déçu. Elle claqua une fois la langue,
indiquant ainsi à Conception qu’elle avait repéré la prison. Elle murmura
ensuite deux mots, choisis avec soin pour indiquer sa position et coupa le
micro. D’un mouvement du poignet, elle changea la fréquence et se retrouva sur
celle des unités d’assaut.
- 10 minutes, chuchota-t-elle en Grec ancien.
Toutes les communications auraient lieu dans cette langue,
comme c’était prévu depuis plusieurs mois déjà. Elle savait que c’était une des
rares langues que Sassem ne connaissait pas et n’avait donc pas appris à ses
subordonnés.
Ainsi, en admettant qu’elle perde et que Sassem parvienne à
trouver leur fréquence radio, il n’aurait aucune chance de comprendre ce qu’ils
se disaient et donc aucun moyen de contrer les stratégies avant qu’elles ne
soient mises en œuvre.
Après quelques minutes de marche tendue, elle parvint à la
massive porte en chêne, que Sassem avait fait sculpter et installer par la promotion
précédent la sienne, qui indiquait l’entrée de sa maison.
Elle n’eut pas besoin de toquer, il la guettait. Il ouvrit
la porte avec lenteur. Et elle se retrouva à fixer l’ouverture qui
s’agrandissait, avec la peur absurde que le noir qui se dessinait devant elle
ne l’absorbe. Enfin, Sassem apparut.
Tout de suite, elle nota des changements chez lui, depuis
leur dernière rencontre. Il avait épaissi, ses muscles fins avaient pris plus
de poids, son corps était plus massif, mais associé à sa grande taille cela lui
donnait une allure folle. Il avait revêtu un pantalon en tissu noir brillant
comme en portait parfois les combattants de full contact et une langue de feu
remontait de son pied nu jusque sur le haut de sa cuisse gauche.
Il ne portait pas de haut, et elle vit ses pectoraux et ses
abdos saillirent. Il s’était entraîné. Sérieusement. Mais elle aussi. Elle vit
les gants noirs de combattant qu’il portait et comprit ce qu’il avait en tête.
Elle déglutit et ne répondit pas à son sourire doucereux.
- Mais entre donc, She-wolf.
Elle attendit qu’il se recule, ce qu’il fit en riant, ravi
de voir qu’elle le craignait, et pénétra enfin dans la demeure qui avait été le
théâtre de tant de ses souffrances.
*********************************
Alors que l’attente s’égrenait avec une lenteur qui la
rendait folle, des milliers de questions sans réponse tournoyaient dans sa
tête. Elle ne parvenait à rester immobile qu’au prix d’un violent effort de
volonté. Elle mourrait d’envie de se précipiter sur les pas de Tia, craignant
plus que tout, que revenir en cet endroit la perturbe au point qu’elle ne sache
plus très bien où elle se trouvait.
Elle vit soudain Conception se raidir et comme si elle
avait reçu un signal secret, « ce qui devait être le cas »,
songea-t-elle avec une grimace, elle fit un signe aux Nazaréens qui formait son
équipe et laissant Genshenka et deux autres personnes, un homme qui venait
sûrement de l’île voisine de celle des femmes et une Nazaréenne provenant d’un
village qu’elle ne connaissait pas encore, disparaître dans la végétation.
Elle avait été surprise que Genshenka, qui aimait tant
l’action, se porte volontaire pour rester avec elle. Elle ne la quittait pas
des yeux et Alexia se demandait ce que cela cachait. Lorsque Conception eut
disparu, elle vit le bouton rouge se trouvant sur son bracelet de montre
s’allumer. L'attaque était imminente.
Elle vida alors son esprit des pensées parasites, et, comme
Tia le lui avait appris, se concentra sur son objectif et les moyens de
l’atteindre. Pendant les prochaines minutes, ou heures, elle n’aurait rien
d’autre en tête. Il le fallait. Des vies dépendaient des ordres qu’elle
donnerait et des décisions qu’elle prendrait.
Elle inspira profondément et guetta la lumière verte.
Lorsqu’elle la vit apparaître, elle leva la main et à l’aide de signes
complexes, elle indiqua à ses hommes et femmes de se placer et de ne plus
bouger jusqu’à son ordre.
Elle eut une pensée brève pour sa compagne et lui envoya
amour et courage, puis l’extirpa de sa tête et s’accroupit, observant le
déroulement des étapes et le moment et les endroits où elle devrait envoyer ses
soldats.
***************************************
Lorsque la lumière passa au vert, Enyalios d’un geste de la
main, envoya son unité au combat. Il les laissa prendre quelques pas d’avance
et les suivit. Ils avançaient tous dans un silence quasi-religieux et
guettaient le moindre mouvement suspect.
Alors qu’Enyalios approchait de la demeure gigantesque, de
toute évidence Sassem n’était pas le seul à avoir la grosse tête, du bras droit
de Sassem, il leva les yeux et vit que ses snipers étaient en position.
Entourant la maison, comme une enceinte son château fort,
se trouvait différents postes de gardes et des maisons où vivaient des familles
d’esclaves, sexuels ou manuels, selon les besoin du maître de maison. Ce cas de
figure avait été prévu. Les lâches s’entouraient toujours d’innocents.
Les snipers étaient là pour ça. Les premières salves
seraient pour les endormir. Servis avec des silencieux, les projectiles devraient
permettre aux quelques hommes qu’il avait affecté à la récupération et à la
mise en sécurité des civils, de se mettre en position sans être repérés.
Il lança le signal convenu : le cri d’un animal du
coin, et les premiers tirs eurent lieu. A peine un chuintement les signala à
Enyalios. Et de son poste d’observation, il vit les premiers esclaves tomber
sans bruit, sans cri et sans attirer l’attention. Il attendit un peu et
lorsqu’il fut évident que quelque chose se passait, il lança un ordre bref dans
son micro à l’attention de ses snipers qui rechargèrent, avec de vrais balles
cette fois, et commencèrent à tirer, toujours en silence, sur les snipers
adverses.
Enyalios fit alors un petit bruit dans son micro et alors
que les soldats affolés par l’attaque dont ils n’entendaient ni ne voyaient
rien, couraient en tout sens, ses hommes pénétrèrent le village et entamèrent
leur mission de récupération.
Ils furent découvert moins vite que ce qu’il avait prévu.
Une fois cela fait, il fit signe à sa première équipe de s’élancer. Puis il
donna l’ordre à ses snipers de se concentrer sur les chefs.
L’équipe 1 se rua dans le village en hurlant. Ils tirèrent
le maximum de cartouches et firent un maximum de dégâts. Le but de cette
cacophonie soudaine était de détourner l’attention des soldats, qui avait pris
l’unité de récupération comme cible, et de créer un moment de panique.
Au milieu de cette attaque silencieuse, le boucan infernal
généré par l’équipe 1 atteint son objectif. Satisfait, Enyalios observa le plan
d’Enyo se dérouler à la perfection et attendit son heure.
******************************************
Linya suivait les points de couleurs sur l’écran géant
installé dans le QG qui retransmettait les opérations en Europe. Ce bunker se
trouvait sous une librairie-café branchée, les allées et venues auxquelles
étaient soumis les divers employés de cet endroit, n’étaient ainsi, pas
suspect.
Elle ne savait pas trop quelles sections de quels
gouvernements travaillaient dans ce lieu. Il y avait trop de nationalités et de
langues. Elle ne chercha donc pas à apprendre quoi que se soit sur cet endroit.
La seule chose qui lui importait était d’être tenue au courant de ce qui se
passait sur le terrain et d’être écoutée lorsqu’elle avait une remarque à
faire.
Le premier point, elle pouvait s’en occuper elle-même.
L’écran et les commentaires, ainsi que les conversations radio étaient
suffisamment explicites pour ça. Le second point en revanche… si elle n’avait
pas été une amie personnelle de Tia, si elle n’avait pas fourni les personnes
leur garantissant une communication sécurisée et qu’elle n’avait pas été un des
fournisseurs de soldats et des finances, elle ne serait même pas là.
Le fait était, que les deux dernières raisons expliquaient
sa présence. Mais c’était les deux premières qui lui permettaient d’être
entendue.
Elle écoutait donc attentivement les retransmissions
effectuées par ses messagers et traduisaient les choses qui lui semblaient
importantes, ou leur faisaient un résumé. Si une des actions sur le terrain
nécessitait une réaction rapide de leur part, elle ne leur demandait pas leur
avis, ne leur faisait même pas part de ses réflexions, elle donnait des ordres
et on lui obéissait. Même si elle n’avait pas en charge une seule des unités
sur le terrain, elle et une des Nazaréennes de l’île, étaient les seules à
posséder à la fois la connaissance de la langue Grec ancienne et la stratégie
militaire adéquate pour savoir de quoi elles parlaient.
Les grands pontes la regardait avec condescendance et
hostilité mais n’empêchaient pas leurs employés d’obéir.
Elle était une des associés de She-wolf et cette mercenaire
avait prouvé qu’elle savait ce qu’elle faisait. De plus, au vu de ce dont elle
avait été capable pour se débarrasser d’un de ses ennemis, ils n’avaient pas le
moins du monde envie de la remplacer dans ce domaine. Une fois de plus, la
réputation de la grande et redoutable femme lui servit.
Linya avait demandé à être affectée à ce QG, pour pouvoir
suivre l’attaque à laquelle participait Alexia et Tia et elle avait été très
contrariée d’apprendre le changement de plan. Cependant, après plusieurs heures
passées ici, elle prit conscience qu’elle avait eu beaucoup de chance. Si elle
avait dû entendre seconde par seconde ce qui se passait ou non pendant leurs
assaut, elle aurait pété un câble !
Le stress de ces opérations était impressionnant et si elle
réagissait ainsi avec des personnes qu’elle ne connaissait pas, elle ne voulait
même pas imaginer dans quel état elle aurait été s’il avait été question de Tia
et d’Alexia.
Heureusement, fréquenter la grande femme lui avait permis
d’apprendre à cacher son stress et elle en était vraiment contente. Elle
n’aurait pas été très crédible si elle avait bégayé ou transpiré à tout bout de
champ !
Si elle était extrêmement occupée à diriger et
retransmettre les nouvelles qu’elle recevait, elle ne pouvait s’empêcher
régulièrement de surveiller l’opérateur qui rendait compte du déroulement des
opérations sur les différents continents et d’essayer d’entendre comment cela
se passait sur le continent Sud-Américain.
Mais elle était trop loin et les retransmissions radios des
équipes d’Europe parasitaient sa concentration. Après plusieurs tentatives
infructueuses, elle se résigna à laisser tomber pour se concentrer exclusivement
sur ce qui se passait ici. Trop de choses étaient en jeu pour prendre plus de
risques. Elle saurait tout bien assez
tôt.
Elle fit donc confiance à Tia, comme tout le monde, et la
sortit, avec Alexia, de son esprit. Elle nota ensuite avec satisfaction que
l’assaut d’Enyalios se passait à merveille. Si tout allait bien pour lui, qui
avait formé sa grande amie, tout devait bien aller pour elle.
**********************************
Karl suivit son partenaire et se planqua derrière une
voiture. Les balles sifflaient et malgré l’assurance qu’il entendait dans la
voix de son chef d’unité, il était mal à l’aise. Certes, tout semblait se
dérouler à merveille… mais cela n’excluait pas les bobos éventuels. Pas encore.
D’autant moins en fait qu’il n’avait pas encore repéré le numéro 3.
Lui et son partenaire, le sergent Kasrez, avaient été
affectés la veille à cette mission, et personnellement prévenus par She-wolf.
Karl était plutôt fier de la confiance qu’elle lui manifestait ainsi, mais il
n’avait jamais été à l’aise avec ce genre d’assaut avec un objectif différent
de celui du reste du groupe. D’où l’ajout de son partenaire plus rompu à ça que
lui.
Il avait reçu l’ordre de ne se préoccuper que de repérer et
éliminer le numéro 3. Et ce, quoi qu’il se passe pour eux. Eliminer. Ça non plus il ne se sentait pas
de le faire. Il était entré au FBI pour faire honneur à Frédéric qui l’avait
sorti de sa galère et avait à peine 8 ans de plus que la mercenaire. Il la
considérait depuis toujours comme une petite sœur récalcitrante et rebelle,
qu’il se devait de surveiller et d’aider.
Elle, en revanche, pensait, au début du moins, qu’il était
idiot et naïf et qu’il se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Il avait mis
des années à lui faire comprendre qu’elle pouvait se fier à lui et lui demander
de l’aide. Qu’il ne la dénoncerait pas malgré les morts qu’elle semait sur son
passage et qu’il la protégerait autant qu’il en était capable.
Un jour, 8 ans après leur première et très brève rencontre
lorsqu’elle avait mis au monde ses jumeaux, elle l’avait appelé. Elle savait
qu’il était agent au FBI, et elle avait besoin d’un tuyau sur un client
Américain qu’elle trouvait douteux.
Après cela, leur relation avait moins tendue, mais toujours
superficielle. Elle ne se livrait pas et ne demandait jamais rien sur lui,
Frédéric et les jumeaux. Cependant, il lui donnait des nouvelles de Len et Lara
dès qu’il le pouvait, car il savait que ça comptait pour elle. Mais ça n’avait
jamais été plus loin. Le fait qu’elle lui demande des renseignements étaient
déjà un grand pas, et il devait cet intérêt soudain au fait que Frédéric avait
été son mentor autant que le sien.
Il se baissa au moment où la déflagration d’une grenade
atteignait le véhicule qui le protégeait lui et son partenaire. Les vitres
explosèrent et le verre ainsi projeté lui entailla la peau du visage et des
mains.
Il secoua la tête et vit son coéquipier s’élancer vers le
bâtiment, où espéraient-ils, se trouvait leur cible. Il se redressa et arrosa
la zone devant lui pour couvrir son déplacement. Lorsqu’il fut en sécurité,
Karl se remit à l’abri derrière ce qui restait du camion militaire. Son
coéquipier lui fit signe d’y aller et il le vit se pencher sur le côté et le
couvrir comme il venait lui-même de le faire.
Courber en deux, il se dépêcha de le rejoindre. Ils se
plaquèrent tout deux contre le mur et reprenant leur souffle, ils virent passer
l’équipe bêta et l’équipe têta pour prendre en tenaille un groupe de soldats
particulièrement kamikaze. Son partenaire lui expliqua, par signes à cause du
bruit, ce qu’ils allaient faire ensuite. Karl hocha la tête et partit devant.
Les hommes qui gardaient l’entrée du bâtiment tombèrent
avant même de savoir ce qui leur arrivait. L’agent du FBI pénétrait dans
l’immeuble quand une douleur intense
au niveau du sternum lui coupa brusquement le souffle et l'envoya rouler à
terre.
Un sniper de l’équipe dêta régla son compte au soldat qui
venait de lui tirer dessus avant qu’il ne prenne son partenaire comme cible.
L’équipe dêta était chargée de déblayer le terrain extérieur pour eux. Le
sergent ne perdit pas de temps, attrapa son bras et le tira à l’abri à
l’intérieur du bâtiment.
Il vérifia son pouls et Karl repoussa sa main en grognant.
- Je vais bien, gronda-t-il. C’est le gilet qui à tout
pris.
Kasrez acquiesça et l’aida à se remettre d’aplomb. Karl
secoua la tête et écarta la douleur de son esprit pour se concentrer sur ce qui
les attendait. Etre entré était une chose. Ne pas se faire tuer dans un lieu
regorgeant de cachettes, en était une autre.
****************************
Frédéric entendit avec effroi qu’un des hommes de l’équipe
Rex avait été abattu. Il pria pour qu’il ne s’agisse pas de Karl ou qu’au moins
cela ne soit pas trop grave. Il avait recueilli ce délinquant lorsqu’il avait
12 ans. Il avait essayé de lui voler son bagage à main, croyant à tord, qu’il
était un de ces nombreux touristes venu visiter l’Amérique. A l’époque M.
Ricardo Senior lui avait demandé de superviser une vente d’armes pour le moins
difficile.
Le gosse lui avait rappelé ce qu’il avait été avant que son
patron ne le prenne en main, et il avait décidé, dans la seconde, de le prendre
sous son aile. Seulement il ne voulait pas l’impliquer dans des affaires
illégales. Alors au lieu de l’adopter, comme il en avait d’abord eu
l’intention, il était devenu son tuteur et l’avait inscrit dans la meilleure
école privée d’Amérique. Il l’y avait laissé, le surveillant de loin en loin et
lui rendant visite aussi souvent que cela lui était possible.
Malgré la voix qu’il avait choisi, il avait été très fier
que son fils adoptif devienne un agent du gouvernement. Et encore plus fier,
lorsque de son propre chef, il avait décidé de prendre She-wolf sous son aile.
Il aimait ce gosse autant qu’il aimait Tia, mais Karl malgré l’endroit où il
l’avait trouvé et le métier qu’il exerçait, avait eu une vie protégée. Il
n’était pas aussi doué que Tia et il était donc plus inquiet pour lui que pour
elle.
Pourtant, il resta concentré sur la tâche, que l’homme qui
dirigeait les opérations lui avait assignée. Il s’occupait du placement et du
déplacement des troupes sur 3 des 20 lieux qui étaient attaqués. Le chef, un
agent haut placé à la CIA, lui avait attribué, comme à plusieurs autres, la
surveillance et la gestion de ces attaques. Il avait bien tenté d’obtenir celle
de Tia et de Karl, mais il n’en avait pas été question. L’homme n’aimait pas se
voir dicter sa conduite par une vulgaire criminelle, comme il appelait Tia, et
l’avait délibérément écarté de ses gosses.
Frédéric s’était juré de lui faire ravaler ses paroles sur
sa gamine lorsque tout cela serait terminé.
Chacun des soldats de chacune des unités dont il avait la
charge, étaient repérables sur l’écran en face de lui grâce à une lueur verte.
Les ennemis, eux, étaient figurés par des points rouges. Les chefs d’équipes
étaient en violet et le chef d’unité en bleu. Pour l’heure, une de ses équipes,
située (en) au Brésil était en train de se faire prendre en tenaille.
Il bascula sur la fréquence radio du chef de cette équipe
et le prévint. Il prit ensuite contact avec le chef d’unité et lui expliqua
quoi faire pour éviter de perdre ses hommes. Pendant les 10 minutes suivantes,
il oublia tout pour ne s’occuper plus que de cette équipe et du problème qu’ils
affrontaient.
Lorsqu’enfin le danger fut écarté, il vérifia l’état et
l’avancée de ses autres unités. Avec satisfaction, il vit que ça allait.
Néanmoins, l’unité G, située au Pérou, avait vu son équipe B, être entièrement
décimée par une embuscade. Le chef d’unité, au lieu de sonner la retraite,
comme tout le monde l’aurait fait, avait ordonné le maintien des positions, et,
avec l’aide d’un petit groupe de soldats, il avait contourné les hommes
embusqués pour les mettre à genoux. Ils avaient ensuite pu reprendre le
déroulement normal du plan.
Frédéric nota le nom du chef et le rangea dans un coin de
son esprit. Un homme aussi audacieux et un peu dingue, pourrait lui être utile
un jour.
Il put enfin se tourner vers son collègue qui s’occupait de
l’unité où se trouvait l’équipe Rex et d’une phrase brève, il lui demanda des
nouvelles. L’homme ne put pas lui répondre tout de suite, et Frédéric fut
contraint de ronger son frein en revenant à ses obligations.
Tout en vérifiant qu’il n’y avait pas de nouvelle
catastrophe il jeta un œil à l’homme qui s’occupait de l’unité de Tia. Rien
dans son attitude ne semblait indiquer un problème et il devrait se contenter
de cela, l’homme étant trop loin pour qu’il puisse lui poser des questions.
Alors qu’il reposait les yeux sur son écran, son collègue
lui répondit enfin :
- L’équipe Rex est dans la place. Pas de bobo.
Il le remercia d’un hochement de tête et laissa la vague de
soulagement s’évanouir lentement, puis il reporta à nouveau toute sa
concentration et ses connaissances sur son travail, en espérant que Tia saurait
rester calme.
Chapitre
4 :
Conception attendit que l’attaque soit lancée et bien
entamée avant d’entraîner son groupe à l’intérieur de l’école. Elle avait
repéré l’endroit gardé où devait se trouver M. Stefanos, mais s’y rendre
maintenant, c’était être prise pour cible.
Elle vit l’équipe 1 passer à l’action et avancer
silencieusement parmi les arbres. Ils se mirent en position et attendirent.
L’équipe dodo, placée en hauteur dans les arbres, vérifia que ceux qui devaient
récupérer les élèves étaient en place puis commença à tirer. Les premiers à
tomber furent les plus éloignés de la lisière des bois.
Progressivement, alors que les snipers se rapprochaient des
bords, la panique prit les élèves et les soldats. Mais cela ne dura pas
longtemps. Très vite les chefs apparurent et aboyèrent des ordres. Alors, sans
attendre que les récupérateurs passent à l’action, l’équipe 1 s’avança. Ils
tirèrent sur les soldats, visant en priorité les chefs, mais ne parvenant que
rarement à les toucher.
Manifestement, ils s’attendaient à une attaque de ce genre.
Ils auraient dû y penser. Sachant qu’Enyo venait et connaissant sa réputation,
ils étaient sur leur garde. Résultat, l’avantage de la surprise passait à la
trappe.
***********************************
Alexia vit que l’assaut tournait court et en comprit la
raison. Elle bascula sa fréquence radio sur celle du chef d’unité et lui
conseilla de compter sur le silence et la vivacité. Il acquiesça et elle
l’entendit donner des ordres en ce sens. Elle contacta ensuite les snipers et
leur ordonna de passer aux munitions réelles, de laisser tomber leur objectif
jusqu’à nouvel ordre.
Après cela, elle regarda derrière elle et dit à son équipe
de se tenir prête. Elle se rapprocha un peu et s’arma de patience. Elle attendait
de voir si les nouveaux arrangements allaient à nouveau faire pencher la
balance de leur côté, avant de décider quoi faire.
Elle voulu contacter Conception pour la mettre au courant,
mais celle-ci lui avait dit de ne pas le faire tant qu’elle ne l’aurait pas en
vision. Elle prit donc son mal en patience en essayant d’éviter de penser à sa
compagne.
**************************************
Conception vit l’équipe 1 reculer et se fondre dans la
pénombre générée par les bois sans cesser de tirer. Elle vit que les
récupérateurs parvenaient à ne pas se faire remarquer et que les snipers
étaient passés aux balles réelles.
Les soldats commencèrent à se regrouper, reculant devant
les tirs ennemis dont ils ne parvenaient pas à déterminer l’origine. Reprenant
confiance, Conception entendit le chef de l’unité donner des ordres précis,
divisant ses hommes en plusieurs petits groupes qui se concentrèrent chacun sur
un objectif donné.
Voyant que la bataille était à nouveau sous contrôle,
Conception fit signe aux siens de la suivre. Courbée et silencieuse, les femmes
avancèrent à sa suite. La chef de la milice s’autorisa un rapide tour d’horizon
et vit avec satisfaction que les gardes, s’ils étaient toujours présent,
avaient leur attention focalisée sur les combats autour d’eux.
Elle laissa un des groupes de l’équipe 1 s’avancer vers eux
et passant près de deux élèves endormies, elle fit signe à Erika de s’en
occuper. Conception signala ensuite leur position aux soldats devant elle et
vit le chef hocher la tête avant de lui dire, par signes, de rester en arrière.
Elle dispersa 3 des 4 personnes qui lui restaient autour
des bâtiments, pour surveiller leurs arrières. Une de chaque côté de la prison,
plaquées contre les murs des deux immeubles l’encadrant et la troisième
reculant dans la forêt.
Conception s’aplatit alors au sol et les 2 soldats qui lui
restaient firent de même. Elle vit la demi-douzaine de gardes s’effondrer
bientôt et le chef du petit groupe se retourna vers elle. Ils communiquèrent
par signes durant quelques secondes. Conception acquiesça et ordonna à ses deux
derniers soldats d’accompagner le groupe.
Elle attendit qu’ils disparaissent dans les bâtiments
alentour et lorsqu’Erika revint, elle lui fit signe de la suivre. Ensemble,
elles rejoignirent la prison et y pénétrèrent.
**********************************************
Alexia vit que l’équipe 1, en association avec l’équipe
dodo, reprenait le contrôle. Elle put se détendre un peu et laissa son regard
errer dans la direction qu’avait prise sa compagne. Soudain un groupe de
soldats ennemis surgit sur son flanc droit.
Ils furent aussi surpris de la trouver qu’elle. Ils
levèrent leurs armes et Alexia fit de même. Une fraction de seconde avant que
les coups de feu ne partent, elle se rappela qu’elle n’était pas seule.
- Feu ! hurla-t-elle.
Une forme dure la percuta de plein fouet au moment même où
les soldats appuyaient sur la détente. Les balles sifflèrent mais ne la
touchèrent pas. « Par quel miracle ?! » Puis elle atterrit
rudement sur le dos et roula sur elle-même entraînée par la forme qui l’avait
projeté.
Lorsqu’elle retrouva son équilibre, elle se retrouva nez à
nez avec le visage grimaçant de Genshenka. Celle-ci se redressa en se
retournant vivement. Alexia se releva et vit que le combat ne se poursuivait
plus avec les armes, qui avaient valsées, mais à mains nues. Trois formes
étaient étendues sur le sol devant elle. Tous des ennemis.
Alexia sentit la peur s’éloigner un peu, avant de voir le
Nazaréen resté pour sa protection, étendu un peu plus loin. Il ne bougeait
plus. Elle se figea puis vit Genshenka se jeter sur un des soldats. Alors elle
se réveilla et lança l’ordre à ses troupes de se mêler aux combats. Puis comme
les autres… elle se jeta dans la bataille.
***********************************
Tia était entrée et avait suivi Sassem avec autant de calme
que cela lui avait été possible. Il l’avait détaillée tranquillement,
l’accablant de commentaires lubriques, sur ses choix vestimentaires.
Il voulait lui faire sentir combien il appréciait de la
voir moulée dans son marcel noir et combien son treillis noir gâchait ses
formes avantageuses. Il l’avait ensuite obligée à retirer ses chaussures et ses
chaussettes et lui avait indiqué le couloir à sa gauche. Curieusement, il n’y
avait aucun soldat et il ne l’avait pas fouillée. Croyait-il qu’elle allait se
la jouer à la loyale ? Il était vraiment mégalo si c’était ce qu’il
pensait !
Elle l’avait suivi jusqu’à la pièce qu’elle avait appris à
craindre au cours de son « éducation », celle de sa mise à l’épreuve.
Lorsqu’il était dans les parages la deuxième année de sa
formation, bien avant son premier viol, il avait pris l’habitude de l’emmener
ici, afin de tester ses progrès et son ascendant sur elle. Elle ne se rappelait
plus le nombre de fois où il lui avait fichu une telle raclée qu’elle mettait
ensuite des jours à s’en remettre. Il venait parfois la voir pour lui dire
qu’ainsi, elle deviendrait plus forte et qu’il faisait ça pour son bien.
Elle ne l’avait pas cru à l’époque et ne savait toujours
pas si elle était devenue plus forte grâce à ça. En revanche, ce qu’elle
savait, c’est que c’était ici, dans cette pièce vaste et éclairée, où trois des
quatre murs étaient en verre, qu’elle avait appris à haïr le soleil.
Elle passa le seuil avec le même sentiment qu’autrefois,
une angoisse sourde et une impatience fébrile, qui la faisait paraître
nerveuse. Sur le sol, se trouvait un immense signe japonais entouré d’un cercle
rouge et inscrit sur fond blanc. Le reste était recouvert de peinture blanche,
car comme il le lui avait expliqué une fois, le blanc révélait le sang.
Alors qu’elle mettait le pied sur ce sol honni, il s’amusa
à lui montrer les divers endroits où épuisée et sanglante, elle s’était
effondrée, défaite et impuissante. Les traces étaient restées.
- Je n’ai voulu ni les enlever, ni faire entrer un autre
soldat. Je ne voulais pas risquer de les altérer. Tu vois, ajouta-t-il avec un
sourire presque affectueux, tu m’as beaucoup manqué.
La même terreur glacé lui serra le ventre et elle dut faire
un effort colossal sur elle-même pour parvenir à s’arracher à ses souvenirs.
« C’est un malade, il veut te déstabiliser, ne le
laisse pas contrôler la situation » s’admonesta-t-elle.
- Je vois surtout, répliqua-t-elle avec nonchalance, qu'il faut
que tu aille voir un psy.
Immédiatement, son visage se contracta une grimace de rage
pure. Plus que tout au monde, il craignait de devenir aussi fou que sa mère,
morte après avoir suivi sur l’autoroute des fées venues lui parler. Alors la
moindre référence à la folie le plongeait dans un état effroyable. Elle s’en
était aperçu après une remarque anodine d’un de ses régents en visite sur le
site. Il l’avait exécuté dans la seconde.
Ses réactions extrêmes prouvaient sans l’ombre d’un doute
sa folie, mais Tia avait gardé ça pour elle, mettant de côté une information
potentiellement utile mais dangereuse pour elle à l’époque. Pour un homme se
targuant d’être la maîtrise de soi incarnée, c’était dangereux. C’était
d’ailleurs la seule chose qui lui faisait perdre son calme légendaire.
Comme prévu, il perdit son sourire et éructa une menace
sans aucune signification et fit un pas vers elle. Tia attendait ce moment. Un
Sassem sans contrôle était dangereux, mais un Sassem avec toutes ses capacités
était mortel.
Alors qu’elle se préparait à l’attaque il secoua
brusquement la tête et reprit pied.
- Bien joué chaton, lança-t-il avec un sourire amer et
heureux à la fois.
Tia se hérissa. Elle haïssait ce surnom. Il le lui avait
donné en réaction au nom dont Frédéric l’avait dotée. Une sorte d’ultime
moquerie, signe de sa toute puissance sur elle car face à lui, c’était tout ce
qu’elle était à l’époque. Un chaton.
Il avait su si bien la détruire…
- Je n’en attendais pas moins de toi. Néanmoins, je pense
qu’il est temps de passer aux choses sérieuses. Tu n’y vois pas
d’inconvénients ?
La question était de pure forme et la mercenaire n’y
répondit pas, se contentant de se placer en position défensive. Il adorait
attaquer et pensait qu’être le premier à le faire, dans un duel ou une bataille,
était le signe des gagnants.
Autant lui laisser croire qu’il maîtrisait les choses.
D’ici peu il tomberait de son piédestal.
Elle le vit sourire d’anticipation et la vague de haine que
cela amena en elle, faillit lui faire perdre la tête. Elle se contrôla
difficilement et attendit, concentrant son esprit sur sa respiration pour ne
plus se laisser une chance de dériver.
Il lança son pied vers sa tête et elle bloqua le coup avec
son bras. Rebondissant, il utilisa l’élan ainsi obtenu pour se retourner et
changeant de pied d’appui, il jeta sa jambe avec plus de force de l’autre côté
de sa tête.
C’était un enchaînement qu’il utilisait souvent lorsqu’elle
était jeune, et elle avait rapidement appris à le voir venir. Seulement à
l’époque, elle était loin d’être suffisamment carrée pour ne pas se faire
projeter au loin par sa seule puissance. Après plusieurs rencontres brutales
avec le mur, elle avait appris à se baisser. Elle avait aussi appris qu’éviter
un coup avait un double avantage. Il fatiguait plus vite son adversaire,
surtout si le coup était puissant et il lui permettait, à elle, de garder ses
forces. Contrer un coup, demandait de raidir son corps pour forcer l’autre à se
fracasser sur vos protections. Cela faisait aussi appel à l’équilibre. En bref,
ça nécessitait une utilisation de tous les muscles de son corps. On s’épuisait
vite à ce rythme.
Contrer un coup devait être utilisé lorsque la rapidité
était trop importante pour l’éviter ou bien lorsque l’on souhaitait soi-même en
porter un. En clair, en cas de contre-attaque prévue ou de dernier recours
défensif.
Elle l’évita donc, mais pas en se baissant, il s’y
attendait trop, elle recula d’un pas et laissa son pied passer à quelques
centimètres de son nez, déplaçant une quantité d’air importante. Elle
s’apprêtait à lancer sa première attaque quand, la surprenant, il utilisa son
élan pour se relancer avec encore plus de force. Elle eut tout juste le temps
de placer ses bras devant elle. Elle banda les muscles de ses jambes en
abaissant son centre de gravité et parvint à encaisser sans bouger d’un
centimètre.
Pas question de lui laisser croire qu’elle était la même
que la gamine de l’époque. Elle était devenue forte et elle entendait bien le
lui faire savoir. Elle retint la grimace qui menaçait, lorsque l’impact de son
talon contre ses avant-bras se répercuta jusqu’à ses épaules. La seule chose
qui la consolait de la douleur qui fusa soudain, était que Sassem devait
ressentir la même chose dans sa jambe.
D’ailleurs, il n’eut d’autre choix que de se reculer d’un
bond pour se laisser le temps de récupérer en se mettant hors de sa portée.
« C’est ça mon pote, recule ».
Elle s’élança vers lui d’un seul mouvement et lança un
enchaînement de coup précis mais peu puissant, l’obligeant à reculer et à
utiliser son pied encore douloureux. Soudain, elle se baissa et effectua un
balayage rapide de son pied droit avant de s’appuyer sur ses deux mains et de
frapper de son autre jambe dans le ventre de son adversaire.
Elle sentit qu’il bandait les muscles de ses abdos pour
amortir le choc mais vit avec plaisir que le coup porta quand même. Elle prit
appui simultanément sur ses jambes, et donc le ventre de Sassem, et ses mains
et fit un retourner qui lui permis d’être à nouveau debout et opérationnelle
alors qu’il était toujours au sol.
Il lui jeta un regard noir et d’un mouvement souple et vif,
il se remit sur pied. Au moment il allait lancer une attaque, des coups de feu
et des cris retentirent au loin et attirèrent son attention. Elle sourit et
profita de sa distraction pour se jeter sur lui.
Elle eut le temps de lui envoyer une droite puissante qui
jeta sa tête sur le côté et le fit reculer d’un pas. Elle ne perdit pas de
temps à évaluer les dégâts causés et enchaîna avec divers coups de pieds et de
poings qui, pour la plupart, firent mouche.
*******************************************
Alexia se jeta sur le côté pour éviter son assaillant et
heurta une Genshenka vacillante. Elle s’aperçut alors avec stupeur que la jeune
femme était blessée. Deux petits trous dans le dos laissaient s’écouler
d’abondant flots de sang. « Des balles… dans le dos… », songea la
jeune femme. Elle comprit subitement comment la jeune femme avait été blessée.
En la protégeant lorsque les soldats avaient débarqués. Elle s’avisa alors de
sa pâleur et comprit qu’elle n’allait plus tenir très longtemps. Elle sentit,
plus qu’elle ne vit ou n’entendit, son adversaire s’élancer vers elle.
Laissant son instinct parler, elle se baissa et lança sa
jambe en arrière. Elle entendit un bruit et sourit. Elle tourna la tête et vit
son opposant au sol, évanoui. En tombant sa tête avait heurté une racine
noueuse à l’air très solide. Elle remercia sa copine la chance et fit un tour
d’horizon. Les quelques soldats qui les avaient surpris peu de temps
auparavant, étaient sur le point d’être vaincus, mais elle aperçut, avec
stupeur, un autre groupe de soldats arriver.
« Ils sont trop nombreux » pensa-t-elle avec
angoisse. « On va se faire submerger » Si les hommes de son équipe
étaient restés, il n’y aurait pas eu de problème, mais elle leur avait dit de
rejoindre la zone de combat et de se mettre à la disposition du chef d’unité.
« Idiote ! » Mais aussi comment aurait-elle pût prévoir qu’il y
avait d’autres soldats que ceux présents à l’école ?!
Alexia secoua la tête dégoûtée. « Tia l’aurait prévu,
elle ».
- Repli ! Repli ! cria-t-elle en s’éloignant.
Puis elle ouvrit son micro et envoya une demande d’aide
urgente à l’attention de quiconque l’écoutait et se trouvait à proximité, en
signalant sa position, et pria pour tenir jusqu’à l’arrivée de la cavalerie.
Elle remarque que Genshenka peinait sérieusement à la
suivre et se souvint de sa blessure. Immédiatement elle se porta à sa hauteur
et la soutint.
- Non, grogna-t-elle faiblement, va-t-en, je m’en occupe.
Alexia la fixa ébahie.
- Ne dis pas n’importe quoi, répliqua-t-elle en la traînant
presque, tu tiens à peine debout.
Alors qu’une rafale éclatait et touchait une Nazaréenne,
Meris, si elle se souvenait bien, elle poussa Genshenka au sol et l’écrasa de
tout son poids. Un râle de douleur s’échappa de sa pauvre protégée et elle dut
plaquer une main sur sa bouche pour la faire taire. Dans un chuchotement, elle
l’enjoignit à ne plus faire ni mouvement, ni bruit.
Des pas les dépassèrent et d’autres coups de feu éclatèrent
un peu plus loin. Elle vit tomber un soldat ennemi, non loin d’elles. Elle en
conclut que son appel avait été entendu. Mais est-ce que ça suffirait ?
Elle rampa vers le soldat mort et sans même lui jeter un
regard, tira à elle sa mitraillette. Elle fouilla ensuite rapidement ses poches
et en sortit trois chargeurs qu’elle fourra dans les siennes.
Puis elle rejoignit Genshenka qui était d’une pâleur
fantomatique et avait les yeux clos. Pleine d’appréhension, elle la secoua.
Presque immédiatement une main se tendit et la saisit au cou. Alexia n’eut pas
trop de mal à s’en dégager et se penchant sur elle la rassura. Après quelques
secondes, son regard perdit son air vague et se fixa sur elle. Elle ouvrit
quelques unes de ses poches et en sortit le nécessaire pour stopper les
hémorragies.
Elle retourna alors Genshenka, sans aucune des précautions
habituelle, et déchira rapidement son vêtement à hauteur des plaies. Elle
grimaça un peu en les voyant vraiment, puis appliqua désinfectant et compresses
et la remit sur le dos. Enfin, elle lui fit avaler un médicament sensé épaissir
son sang et ralentir l’écoulement.
- Reste sur le dos, ça appuiera sur tes plaies et
contribuera à stopper la perte de sang.
Genshenka acquiesça faiblement et Alexia eut un instant de remord,
qu’elle chassa vite. Ce n’était pas le moment. Elle prit quand même le temps de
faire une chose qui allégea sa conscience.
- Merci, lui souffla-t-elle près de son oreille.
Genshenka cligna des yeux sans la quitter du regard.
- Je dois aller voir si Meris est encore en vie, lui
dit-elle ensuite. Ne bouge pas ! intima-t-elle avec tout ce qu’elle put
trouver de menaçant en elle. J’en ai pour deux minutes.
Genshenka fit mine de protester et s’agita.
- Genshenka, gronda-t-elle. Je sais que Tia t’a dit de me
protéger, mais là, tu me mets en danger à t’obstiner de la sorte. Et tu sais
combien elle déteste qu’on me mette en danger.
La menace agit comme un calmant surpuissant. Lui expliquer
combien risquer sa vie en se relevant était stupide et vain et combien cela la
faisait se sentir coupable n’aurait servi à rien. Sur Genshenka, seule les
paroles de Tia et de Linya semblaient fonctionner. C’était étonnant quand même,
ce revirement soudain. De pire ennemie Tia était devenue modèle et mentor.
Sa compagne lui avait expliqué que Genshenka voulait
prouver sa valeur et les convaincre qu’elle avait changé.
Pour les autres elle ne savait pas, mais en ce qui la
concernait c’était chose faite !
************************************
Après plusieurs minutes d’un combat acharné, Tia et Sassem
se séparèrent. Elle avait l’impression que cela faisait une éternité qu’elle
lui faisait face et rendait coup pour coup. Après un moment, où profitant de sa
surprise, elle l’avait dominé, il avait fini par se reprendre et depuis le
statu quo perdurait.
Elle avait au moins deux côtes de fracturés et sa mâchoire
était si douloureuse que c’était un miracle qu’elle ne soit pas déboitée. Elle
avait mal aux mains à force de cogner et regrettait de ne pas avoir accepté les
protections proposées plus tôt.
Elle fixa le visage malmené de son ennemi et retrouva un
semblant de calme. Il avait le nez brisé, un œil enflé et des bleus sur le
torse et le dos. Il la fixait avec hargne et cela la fit sourire. « Alors
c’est moins facile que prévu on dirait ? » songea-t-elle railleuse.
Tout à coup, alors qu’elle allait de nouveau passer à
l’attaque, un garde surgit sur sa droite et elle fit un bond de côté,
s’éloignant de lui mais gardant toujours Sassem en vue.
Avait-il changé d’avis ? Ou bien avait-elle cru qu’il
voulait un duel ? S’était-elle trompée ?
- Monsieur, fit le garde en s’inclinant rapidement sous les
yeux stupéfait de Tia, je m’excuse de vous déranger, mais le camp est attaqué
et nous sommes en train de perdre. Nous devons vous évacuer !
Sassem darda un regard noir sur la mercenaire.
Curieusement, elle se sentit honteuse. Elle n’avait pas respecté les règles et
il le savait. Puis elle se secoua. « Mais qu’est-ce qui me prend ?
Jouer selon ses règles ? Et puis quoi encore ?! » Sassem était
un monstre, elle n’avait pas à s’en vouloir de ne pas être loyale. C’était
quand même effrayant de voir combien il avait encore de l'influence sur elle.
- Dégagez ! fit-il sans regarder le garde.
- Mais… monsieur, bredouilla l’homme, la situation…
- Mon combat n’est pas terminé, articula-t-il avec un calme
trompeur. Je ne partirai pas tant que ce ne sera pas le cas. Quand à vous,
débrouillez-vous pour les retenir.
- Qu… comment ?
- Sortez les tanks abrutis !
L’homme se mit au garde à vous en sursautant et se rua au
dehors, non sans jeter un coup d’œil haineux à la mercenaire au passage. Tia
sentit l’appréhension la gagner. Des tanks ?! Ça n’était pas prévu ! Elle
rebrancha son micro et chuchota en grec, à l’attention de tous ceux qui
écoutaient.
- Tanks en approche, je répète Tanks en approche.
Elle reçut la confirmation par quelques soldats qu'elle
avait été entendue, puis le chef d’unité et Conception le firent aussi et elle
soupira de soulagement. Et leur dit de contacter le QG, Frédéric saurait comment
réagir. Conception en profita pour lui dire que l’opération spéciale avait été
un succès.
- Ok. Alors récupère Lex et dégagez. Toi et la garde A,
rejoignez l’équipe de récupération et éloignez-vous.
- Bien reçu.
Elle coupa le micro et une douleur fulgurante traversa son
crâne. Elle se retrouva au sol, Sassem la dominant de sa haute taille. Comment
avait-il fait ? Durant toute la communication, elle ne l’avait pas quitté
des yeux !
- Tu me sous-estimes She-wolf, tu veux que je me sente
insulté ? fit-il d’une voix doucereuse.
Elle roula en arrière et se remit sur ses pieds, juste à
temps pour parer une attaque. Elle se baissa et passant sous sa garde envoya
son poing en avant. Elle toucha son plexus l’obligeant à se plier en deux, le
souffle coupé. Attrapa sa tête, elle enchaîna avec un coup de genou, qu’il para
en plaçant ses mains en protection.
Il se laissa ensuite tomber au sol et entoura ses jambes de
ses bras au moment où elle reposait son pied, et, il resserra brusquement son
étreinte en poussant vers l’avant, lui faisant perdre l’équilibre. Elle se
retrouva sur le dos, Sassem accroché à ses jambes. Il leva la tête vers elle et
lui fit un sourire torve.
- Comme au bon vieux temps… murmura-t-il en rampant sur
elle.
La panique la prit et elle se dégagea sans beaucoup de
grâce, guidée par la peur et rien d’autre. Une fois debout, loin de lui, elle
reprit son souffle et se força à reprendre son calme. Il se releva en souriant.
Il leva la main et lui montra ce qu’il avait attrapé, son sourire se transformant
en grimace de colère.
- Tu m’as pris pour un idiot, chérie ? Tu cherches à
me vexer, c’est ça ?
Tia pinça les lèvres. « Merde ! J’ai laissé la
peur me distraire et voilà le résultat ! ». Sassem avait récupéré son
micro. Une erreur tactique importante. Au moins, elle avait toujours son
récepteur, tenta-t-elle de se consoler.
************************************
Alexia arriva près de Meris et soupira de soulagement. La
jeune femme était vivante, consciente et elle n’avait qu’une blessure légère à
l’épaule. Enfin, légère… si elle pouvait arrêter l’écoulement sanguin et
empêcher l’infection. Ou trouver un hôpital qui ferait tout ça pour elle. Elle
retira la main de Meris de son épaule, en lui intimant de rester silencieuse et
vérifia rapidement l’état de sa plaie.
Elle posa ensuite plusieurs compresses dessus et reposa la
main de Meris.
- Appuie très fort et suis-moi, chuchota-t-elle. On doit
rejoindre Genshenka.
Meris acquiesça en grimaçant et se redressa. Courbée et
utilisant tous les arbres et plants épais pour se cacher, elles parvinrent à
revenir vers Genshenka sans se faire repérer ni se faire toucher par une balle
perdue.
Alexia installa Meris non loin d’elle et se tourna vers la
jeune femme allongée. Sa pâleur avait atteint un point si critique qu’elle
n’avait déjà plus l’air présente. L’angoisse l’étreignant, elle la secoua
doucement en l’appelant, mais la blessée ne réagit pas. Merde ! Elle avait
perdu connaissance. Si on ne la sortait pas rapidement de là, elle allait y
rester !
Elle entendit le bruit caractéristique d’une mitraillette
que l’on arme et relevant les yeux en même temps que sa propre arme, elle vit
qu’un soldat les avait repérées, il tourna brièvement la tête pour avertir ses
collègues. Manifestement, il n’avait pas vu qu’elle était armée et à son jeune
âge elle devina que c’était un des élèves. Il était encore novice.
Avec un sentiment de trahison intense et déchirant, elle
visa le garçon et tira. Il reçut une rafale qui l’éventra et Alexia reçut une
giclée de sang en plein visage. Elle se baissa, protégeant Genshenka et Meris
de son corps, alors que le garçon se crispait et tirait droit devant lui. Il
s’effondra sur le dos et s’agita en gargouillant.
Il posa son regard étonné et douloureux sur elle et elle
vit, sans pouvoir détourner les yeux, la vie le quitter. Lorsque ses yeux se
voilèrent définitivement, elle retint un sanglot. Elle venait de tuer un gosse.
Un être à l’image de sa compagne à l’époque. Peut-être aussi innocent et perdu
qu’elle.
Elle se mordit la lèvre et repoussa l’horreur de son geste
au fond d’elle. Un autre jour elle y penserait et se lamenterait. Pour l’heure,
elle devait s’occuper des deux blessées et se renseigner sur le déroulement de
la bataille.
Elle se redressa vivement et regarda autour d’elle. Son estomac
se serra. Elles étaient encerclées. Complètement submergées par le nombre de
soldats surgis de nulle part. Elle balança une rafale devant elle et se mit
ensuite à couvert lorsque la réplique retentit de toute part.
Elle se recroquevilla et poussa Meris à plat ventre. Elles
étaient perdues… Aucune chance d’en réchapper, ils étaient beaucoup trop
nombreux.
Soudain, au milieu de ses pensées défaitistes, des coups de
feux éclatèrent autour d’elle et échangeant un regard avec Meris, elle reconnut
le bruit caractéristique des armes de leurs équipes. « Les
renforts ! ». Son cœur bondit de joie et d’espoir et elle attendit
que le bruit cesse et que le silence retombe avant de se redresser avec
précaution.
Conception surgit devant elle, manquant lui faire avoir une
crise cardiaque. Elle finit sur les fesses et la femme se pencha sur elle.
- Tout va bien ? demanda-t-elle inquiète.
- Oui, fit-elle en acceptant sa main pour se relever.
Enfin, Genshenka doit être évacuée au plus vite et Meris est blessée aussi.
Conception hocha la tête et appela deux de ses soldats pour
qu’ils s’occupent d’elles, puis entraîna Alexia avec elle.
- Il faut qu’on évacue, Tia nous a dit que des Tanks
arrivaient.
- Elle va bien ? s’enquit-elle vivement.
- Oui, ça avait l’air en tout cas. Tu as entendu ce que
j’ai dit ?
- Tia est en chemin ?
- Aucune idée.
- Alors je ne pars pas. Tu crois qu’il y a d’autres équipes
en manœuvre ? J’ai pas envie d’être à nouveau prise en tenaille.
- J’ai envoyé deux personnes s’en assurer. Mais Alexia tu ne
peux pas rester.
- Je ne partirai pas sans Tia, alors économise ta salive.
- Tu ne resteras pas ici, jeune fille ! tonna une voix
familière.
Alexia se retourna et posa un regard stupéfait sur l’homme
qui venait de parler, son père.
Chapitre
5 :
Tia se releva et se jeta sur le côté dans le même
mouvement. Elle roula, se redressa et sans même jeter un œil derrière elle,
balança son pied en hauteur. Elle atteignit la mâchoire de Sassem et apprécia
la sensation d’éjection qu’elle provoqua.
Elle lui fit face et s’élança vers lui. Il lança son poing
vers son ventre et elle l’évita d’un pas sur le côté sans même ralentir. Elle
baissa la tête et utilisant son élan et ses mains, projeta son adversaire au
loin, le faisant décoller du sol.
Tia sourit et s’arrêta, laissant à son cœur le temps de
retrouver un rythme normal. Elle essuya la sueur qui s’écoulait sur ses joues
et attendit. Sassem se releva rapidement en grimaçant. Il se campa solidement
sur ses jambes et lui jetant un regard rageur, réfléchit à sa prochaine
attaque.
Il était bon. Probablement bien meilleur que dans son
enfance. Tia le reconnaissait volontiers. Pourtant, et cette constatation
l’emplissait de joie, il n’était pas aussi bon qu’elle. Et il était en train de
s’en rendre compte.
Cependant elle ne devait pas se déconcentrer ou perdre de
vue son objectif. Il avait réussi à placer de bons coups et elle était loin
d’être au meilleure de sa forme. En clair, elle ne devait pas se relâcher. Il
profiterait de sa moindre faiblesse, elle le savait.
Elle ne devait pas le laisser réfléchir, sa supériorité
physique n’étant plus d’actualité, il était certain qu’il allait essayer de
raviver ses souvenirs, histoire de la déstabiliser. Elle s’élança donc et d’un
bond puissant et aérien, se jeta sur lui, pied en avant, dans un mouvement
digne des plus grands karatékas.
Il eut le temps de la voir arriver et de s’écarter. Et
avant qu’elle ne touche à nouveau le sol, il la surprit en attrapant sa jambe
et en utilisant son élan à elle pour la jeter au loin. Complètement prise au
dépourvu elle vit le mur se rapprocher et elle se prépara à l’impact.
« Bon sang, ça va faire mal », se dit-elle en se
fixant comme objectif de ne pas se briser d’os et de rester, si possible,
consciente.
***********************************
- Papa ?
Alexia n’en revenait pas. C’était le dernier endroit sur
terre où elle pensait le retrouver !
- Que… ?
- Sassem l’a enlevé il y a deux jours, environ. Tia nous
avait assigné comme mission de le délivrer, expliqua Conception. C’est chose
faite, alors maintenant on dégage, fit-elle en lui prenant le bras.
Alexia se dégagea d’un mouvement brusque. Puis secoua la
tête, incrédule. Tia savait… et elle n’avait rien dit ?! Pire, elle avait
tout organisé dans son dos ! Elle releva la tête, une flambée de colère
illuminant son regard et le plongea dans celui de Conception, qui ne broncha
pas.
- Tu savais, gronda-t-elle menaçante, et tu n’as rien
dit !
- A quoi ça t’aurait avancé ? Tu aurais paniqué, te
serais posée plein de questions et au final tu aurais été une gêne, plus
qu’autre chose.
La chef de la milice leva une main.
- Je ne dis pas ça pour remettre en cause tes capacités,
mais lorsque la famille est en jeu et que le combat devient personnel, rien ne
garantie plus notre capacité à voir clairement les choses. On n’avait ni le
temps, ni l’énergie nécessaire pour te convaincre de nous laisser gérer tout ça
nous même.
- Alors vous avez menti, dit-elle implacable.
- Oui. Et ça a marché. Alors maintenant on y va, sinon tout
ceci n’aura servi à rien. Alexia, ajouta-t-elle précipitamment en montrant son
père de la main, c’est un civil. On ne peut pas le laisser plus longtemps que
nécessaire au milieu des combats. Des tanks arrivent et…
Conception leva la tête. Un grondement grave et puissant
s’éleva soudain.
- Ils sont là. On n'a plus le temps, reprit la militaire en
lui saisissant le bras.
Encore une fois Alexia se dégagea.
- Bon sang, grogna la femme en colère. Je sais, dit-elle
tout haut, que tu veux attendre Tia, mais ça n’est pas possible. Et elle sait
ce qu’elle fait, alors cesse de t’inquiéter !
Alexia n’était pas inquiète, elle était bouillonnante de
colère ! Elle ne parvenait pas à croire que Tia ait pu lui mentir !
Et sur un truc aussi important qui plus était ! Elle regarda son père et
son expression fatigué, sa barbe de plusieurs jours et ses habits froissés et
tâchés la firent revenir à la réalité. Il avait été enlevé par Sassem. Ce
monstre assoiffé de sang.
Elle fit un pas vers lui et demanda, inquiète :
- Tu vas bien ?
Son expression sévère s’adoucit alors qu’il la voyait si
soucieuse et il lui sourit.
- Ça
va. Ça n’a pas été trop
méchant. Juste… fatiguant.
Elle hocha la tête. Elle ne voyait aucune blessure. Ils
avaient eu de la chance, et elle le savait. Elle se retourna vers Conception.
- Tu as raison. On ne peut pas rester là, d’autant que
Genshenka et Meris ont besoin de soins.
La femme acquiesça, soulagée.
- Allez-y.
Conception fronça les sourcils, pas très sûre d’avoir
saisi.
- Tu ne viens pas ?
Alexia secoua la tête. Même si elle était en colère contre
la mercenaire, elle ne pouvait pas l’abandonner derrière elle. C’était au
dessus de ses forces.
- Tu l’as dit toi-même. Lorsque les choses deviennent
personnelles, rien ne permet de rester objectif. Et pour Tia, Sassem est une
affaire personnelle.
Sans plus argumenter, elle tourna les talons et s’enfonça
dans la forêt, sans écouter son père
qu’un soldat avait été obligé de saisir pour l’empêcher de la rejoindre.
Conception jura et donna des ordres à son second, puis s’élança sur ses traces.
Elle la rattrapa pile au moment où surgissait un tank
devant elles. Elles se figèrent sur place, et alors que le canon de l’engin
s’orientait dans leur direction, elles se mirent à courir. Aussi vite et aussi
loin que possible.
*****************************
Tia avait eu de la chance. Elle avait heurté le mur avec
une violence suffisante pour lui briser la nuque mais, elle avait réussi à se
tourner assez pour présenter son épaule en premier. Elle tomba sur le sol blanc
avec un cri de douleur impossible à retenir. A peine à terre, elle roula sur le
côté et se recroquevilla en position fœtal.
Elle jeta un œil à son épaule et l’affreuse déformation
confirma son diagnostic. Elle avait une épaule déboitée. Elle dut refermer bien
vite les yeux quand le soleil se déversant à flot des trois murs en verre, lui
apprit qu’elle avait aussi perdu ses lunettes.
Elle entendit Sassem ricaner quand il comprit qu’il avait
repris l’avantage. « Une putain de fraction de seconde… !
Merde ! ». Une main soutenant son épaule blessée, sans rouvrir les
yeux, elle s’adossa rapidement au mur et à l’aide de ses jambes, se redressa.
Elle rouvrit les yeux en les plissant au maximum et vit qu’il arrivait.
Les larmes inondant son regard, elle se retourna et fit
face au mur opaque. Cela soulagea instantanément ses yeux. Son cerveau tourna à
cent à l’heure. Priorité numéro une : remettre son épaule en place. Numéro
deux : trouver ses lunettes. Numéro 3 : mettre fin à ce combat. Elle
ne tiendrait plus très longtemps.
Elle sentit que Sassem se trouvait juste derrière elle et
une inspiration subite la poussa à se retourner et à se jeter de toutes ses
forces sur lui en criant. Ou plus précisément, son épaule. La force de l’impact
déplaça son épaule et projeta son adversaire au sol.
Elle grimaça et des flots de larmes coulèrent. Elle cligna
furieusement des yeux et, sans prendre la peine de plus réfléchir, se retourna
à nouveau et se jeta contre le mur. Son épaule émit un bruit distinct d’os qui
frottent l'un contre l'autre et elle crut s’évanouir tant la sensation était
écœurante.
Elle lutta contre elle-même et s’affala sur le sol. Son
épaule était à nouveau en place, mais ses yeux la brûlaient tant qu’elle
doutait de pouvoir seulement les rouvrir un jour. Et elle n’avait même pas
repéré ses lunettes…
Les larmes coulant sur ses joues et épuisée autant à cause
de la douleur qu’à cause de la pression qu’elle se mettait depuis qu’elle avait
remis le pied ici, elle n’avait plus la force de se relever. Aussi, quand
Sassem la saisit d’une main et la releva, elle se laissa faire.
- Alors petite fille, susurra-t-il à un souffle d’elle. On
abandonne ?
La phrase rituelle la replongea dans le passé. On
abandonne… ce qui se passait après… « Non, jamais plus ! » se
dit-elle dans un sursaut de colère et de panique. Elle se dégagea en le
repoussant, puis ouvrant grand les yeux, repoussa au loin la souffrance et
balança un uppercut qui fit basculer sa tête en arrière.
Il n’eut pas le temps de réagir que déjà elle enchaînait avec plusieurs
coups dans l’estomac. Retrouvant ses réflexes, Tia exécuta une partie d’un de
ses katas préférés : Jion. Elle termina son enchaînement par une clé qui
immobilisa Sassem tout contre elle. A moitié sonné, il se retrouva avec les
bras bloqué, la mercenaire juste dans son dos. Pour ne pas prendre de risque,
Tia donna un petit coup derrière ses genoux et il tomba à terre. Sans relâcher
sa position, la mercenaire le suivit dans sa chute et ils se retrouvèrent à
genoux, la grande femme enserrant fermement ses jambes.
Sassem ne pouvait plus bouger. Il avait perdu. Elle sourit et
murmura :
- Vous abandonnez, ô grand maître ? railla-t-elle.
Elle le sentit se tendre quand il comprit qu’il ne se dégagerait pas.
Tia n’avait qu’à changer sa prise, d’un rapide mouvement du corps, et il se
retrouverait avec deux bras puissant entourant son cou. Il poussa un hurlement
de rage impuissant et la grande femme ricana.
Enfin, songea-t-elle, enfin… elle était libre ! Elle l’avait
vaincue, elle était plus forte que lui et elle n’avait même pas eu besoin de le
tuer pour ça ! Il ne la dominait plus, ne serait plus jamais le monstre de ces
cauchemars…
Tout à sa joie, elle ne sentit pas le garde s’approcher. Par contre la
douleur qui explosa dans son crâne, elle ne la manqua pas. Pas plus que le
voile noir qui s’abattit soudain devant ses yeux.
La dernière chose qu’elle perçut fut le corps soudain libre de toute
entrave de son pire ennemi.
*******************************
La première explosion se produisit à peine à quelques pas
d’elles et Conception se jeta sur sa compagne pour la protéger. Dès que les
débris de terre, de roches et d’arbres retombèrent, elles se relevèrent et
poursuivirent leur course folle.
- Il faut qu’on trouve un abri ! hurla la chef de la
milice.
Alexia acquiesça en zigzaguant. Une nouvelle explosion
retentit et elles furent, cette fois, rejetées un peu plus loin. La petite
blonde se releva presque immédiatement en grimaçant, l’atterrissage avait été
rude, et tirant sa compagne, elle s’élança en direction d’un enchevêtrement de
lianes, qui à défaut de les protéger, les cacherait au moins aux yeux de leur
poursuivant.
Au moment où elle passait le mur végétal, des rafales
éclatèrent derrière elles et Alexia comprit que le tank n’était plus leur seule
préoccupation. Elle réfléchit à toute vitesse et eut une soudaine illumination.
- Allons vers le camp ! cria-t-elle à sa collègue.
Plus on s’y enfoncera, moins ils oseront tirer. Trop de risque de tuer un de
leur chef !
- Et après ?! Tu crois que leurs collègues vont
gentiment nous laisser passer ?!
- Oui ! Avec le renfort des tanks, ils ne s’attendent
pas à ce qu’on se jette directement dans leurs jambes ! Le temps qu’ils
réagissent, on aura repéré la résidence de Sassem et avec un peu de chance, on
sera trop près d’elle pour qu’ils osent tirer ! On n’aura pas plus qu’à y
entrer et à trouver Tia !
C’était complètement dingue ! Et pourtant… c’était
suffisamment fou pour réussir. « Et, admit la militaire, c’était leur
seule chance… »
************************************
- Bordel, mais vous allez me laisser leur parler oui !
cria Frédéric à bout. Vous avez entendu, non ?! Il me demande
personnellement ! C’est un ordre de Tia !
Le grand ponte de la Cia le toisa avec mépris.
- Ce n’est pas elle qui décide, articula-t-il
soigneusement.
- Bien sûr que si ! contra le Russe. C’est elle qui à
tout mis en place, abruti !
- Elle n’est pas ici, déclara l’homme imperturbable.
De plus, il y a un opérateur pour l’Amérique du Sud. Il est parfaitement
qualifié pour répondre à cette demande.
- Ah ouais ? railla la montagne. Vous connaissez les
tanks de Sassem ? Leur modification particulière ? Vous croyez qu’il
suffit de faire explosez les rails pour les mettre hors course ?
Un instant, l’homme eut l’air déstabilisé, puis il haussa
les épaules et l’ignorant délibérément, il ordonna à l’opérateur de s’en
occuper. Celui-ci lui jeta un regard d’excuse et commença à donner ses
instructions. Frédéric fulminait sur place.
Il fixa un moment le grand ponte qui se prenait pour dieu
et se jura que dès le dernier coup de feu donné, il cognerait sur ce type
jusqu’à ce que celui-ci le supplie d’arrêter. Et si Tia et Alexia avaient eu
des problèmes par sa faute… il pouvait numéroter ses abattis.
Il entendit la nervosité dans la voix de l’opérateur et
comprit que ça ne se passait pas comme il l’avait espéré. Sans perdre une
seconde, il le rejoignit, abandonnant son poste sans hésiter et tapa sur
l’épaule du pauvre homme.
Celui-ci tourna un regard anxieux vers lui et le
soulagement remplaça l’angoisse lorsqu’il le reconnut. Il lui demanda un résumé
de la situation et l’homme lui fit un compte rendu de la situation sur place.
Jusqu’à l’arrivée des tanks, ils avaient tout eu bien en main. Mais depuis, ça
ressemblais fort à sauve-qui-peut, et chacun pour soi.
Il allait lui expliquer quoi faire, quand une main
s’abattit sur son épaule. Une voix furieuse et reconnaissable entre mille,
cria :
- Mais pour qui vous vous prenez, nom de dieu ?! Vous
ne savez pas obéir à un ordre ?! Retournez à votre place !
Frédéric se retourna calmement vers le grand crétin de la
Cia et lui répondit :
- Je n’ai aucun ordre à recevoir de vous.
- A votre place ! Ou je vous relève de vos
fonctions ! hurla-t-il tout près de son visage, se tenant sur la pointe
des pieds.
- Je n’ai ni la patience, ni l’envie d’entrer dans une
joute orale.
Sur ce, il lui balança son poing massif dans la figure et
l’homme s’écroula, inanimé. Un silence choqué suivit, que Frédéric ignora. Se
retournant vers l’opérateur, il lui expliqua ce qu’il devait dire et faire et
attendit que les consignes soient passées, avant de rejoindre son poste. Il
n’avait aucun moyen de savoir si Tia allait bien, la communication avait
apparemment été coupée et Alexia était en pleine de zone de combat, la
contacter maintenant pouvait être une distraction dangereuse. Elle était
vivante et le point jaune symbolisant Tia était toujours sur l’écran, ce
n’était pas une garantie suffisante, mais il devrait s’en contenter.
- Tenez-moi au courant, lui dit-il en se rasseyant devant
sa console.
Lentement, chacun revint à ses tâches personnelles sans que
personne ne se précipite vers l’homme inconscient. Ils avaient tous bien trop à
faire.
************************************
Tia reprit lentement conscience de son corps. Tout d’abord,
une douleur atroce pulsa sous son crâne et celle qui frappa derrière ses yeux
une milliseconde plus tard ne l'aida pas vraiment à l'oublier ! « Bon
sang ! Qu’est-ce que… ? Où suis-je ? » La souffrance qui
sourdait de son épaule et de ses côtes, la mit sur la voie, mais ce furent les
mains dures qui se baladaient sur son corps qui la ramena brutalement au temps
présent.
Elle ouvrit les yeux en sursautant, tant à cause de la
douleur qui explosa dans ses yeux, l’éblouissant violemment, que par l’image
qu’elle avait perçue juste avant. Sassem. Sur elle. « Oh dieu,
non ! ».
Elle voulut le repousser, mais la faiblesse générale de son
corps épuisé, associé au poids de son bourreau, la cloua sur place. Elle gémit
et cela le fit rire. Il approcha son visage du sien et chuchota :
- Tu es si contente de me voir, chérie ? Je te
comprends.
Puis il l’embrassa, écrasant ses lèvres sous les siennes.
Elle s’agita et il attira sa tête à lui, la maintenant fermement dans cette
position. Il introduisit sa langue dans sa bouche, en pinçant les nerfs de sa mâchoire
pour l’obliger à ouvrir la bouche.
Tia dut se retenir de vomir quand sa langue dure et
exigeante explora l’intérieur de sa bouche. Il posa une main sur le haut de sa
cuisse et tirant brutalement, lui souleva la jambe, se plaçant ainsi sur son
entrejambe.
La panique de la jeune femme se mua en terreur quand la
sensation de son bassin se frottant contre son sexe, se mêla à ses souvenirs.
Des râles, des grognements sourds et le déchirement, la
brûlure intérieure que jamais rien ne pourrait lui faire oublier, quelque soit
le temps qu’elle vivrait, la submergèrent à nouveau. Elle ne voulait pas
revivre ça… elle ne pouvait pas…
Dans un effort permis par l’adrénaline qui se rua soudain
dans ses veines, Tia repoussa le corps lourd de son agresseur et roula sur le
côté pour mettre le maximum de distance entre eux.
Il grogna de frustration et se releva rapidement. Étant
donnée son incapacité à rouvrir les yeux, Tia ne put l’éviter lorsqu’il se jeta
sur elle, la plaquant contre le mur. Elle essaya de retenir le cri de terreur
qui montait en elle, mais n’y parvint pas.
Il tourna son visage vers lui et réintroduisit sa langue en
elle. Il aimait cette sensation. Utilisant son corps comme un bélier, il la
pressa contre le mur, l’empêchant de bouger et monta une main à l’assaut de son
sein gauche qu’il malaxa durement pendant que son autre main descendait vers le
sexe tant espéré.
Lorsque la main rude pressa brutalement son sexe, elle
sursauta et se débattit avec la rage du désespoir. Si seulement, elle pouvait
ouvrir les yeux !
- Monsieur ! cria une voix inconnue.
Sassem se retourna vers l’inconnu avec colère.
- Quoi ?! brailla-t-il tellement sûr de son ascendant
sur la mercenaire qu’il lui tourna le dos, se contentant de la retenir par le
bras.
C’était sa chance. Tia ouvrit précautionneusement les yeux.
Aussitôt les larmes et la douleur affluèrent, mais elle persista et réussit à
distinguer son environnement. Ses lunettes étaient à l’autre bout de la pièce.
Beaucoup trop loin. Et de toute façon, vu l’état de ses yeux, elle n’était pas
sûre que cela servirait à grand-chose. Elle tourna le visage vers l’immense
baie vitrée en face d’elle.
- Nous sommes attaqués !
- Je le savais déjà, merci ! Pauvre crétin, fit-il en
se tournant de nouveau vers sa proie.
- Non, monsieur, vous ne comprenez pas. Toutes nos bases
dans le monde le sont. Tous vos généraux, vos lieutenants, vos alliés… toute
l’organisation subit une attaque en règle !
- Quoi ?! s’écria Sassem consterné en revenant à son
subordonné.
Deux autres soldats surgirent dans la salle et il fit un
pas vers le premier. Se faisant, il lâcha la mercenaire qui n’attendait que
cette occasion. Elle s’élança et repoussa Sassem, en le projetant sur le soldat
et elle en profita pour attraper l’arme que l’homme avait lâché pour rattraper
son maître. Sans perdre une seconde, elle leva son revolver et tira.
La baie vitrée se fendilla mais ne céda pas. Tout en
courant vers elle, Tia renouvela ses tirs, jusqu’à ce qu’enfin, la vitre cède.
Elle se jeta dans l’ouverture ainsi créée et atterrit au dehors. Elle roula, se
releva et sans se préoccuper du soleil qui brûlait ses rétines, elle s’élança
vers la jungle. Elle était sa seule chance.
FIN PARTIE IX
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