Guerrière et Amazone

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17 octobre 2009

Le Cercle de Pandore, vol.2, chapitres 39 à 52

La Combe de las Fadas Le Cercle de Pandore Vol.2

 

Note de l’auteur

J’ai changé le prénom d’un des personnages de ce volume. Emmanuelle devient donc Myriam

 

 

 

39

« J’aimerais parler à quelqu’un qui a connu Barbara et qui n’était pas d’ici, dit Morgane à son amie.

- Quelqu’un de sa vie d’avant avec qui elle aurait gardé contact ?

- Cela doit exister, non ?

- Que dirais-tu d’aller faire un petit tour à Paris, rencontrer sa famille ?

- Excellente idée. »

Elles ne mirent pas plus d’une heure pour faire leurs bagages et prévenir la famille d’Andrée. La brune avait réussi à obtenir les adresses des proches de Barbara avec ses collègues de la police locale.

Il était encore tôt dans l’après-midi. Elles décidèrent d’y aller en voiture, ce qui leur laisserait le temps de bavarder sur la route. Alors qu’Andrée conduisait, Morgane, avant toute chose appela son cousin.

« Florent, c’est moi. Comment vas-tu ?

- Salut, cousine de mon cœur. Tu es toujours dans le Sud ?

- Plus ou moins. En fait, Andrée et moi on vient de quitter la propriété de ses parents et on vient à Paris. Ça te dérange si on dort à la maison ?

- Il ne manquerait plus que ça. Vous arrivez à quelle heure ?

- Pour le dîner, je pense.

- Ok. Je commande quelque chose chez le traiteur, ça vous va ? Et tu m’expliqueras dans quels ennuis tu as encore réussi à te fourrer pour programmer ce voyage ici.

- C’est parfait, merci. A tout à l’heure. »

Elle raccrocha avec un petit sourire amusé. Florent ne croyait pas si bien dire, ou alors, il la connaissait vraiment bien. Elle tourna son regard vers son amie.

« Il nous attend. Il avait l’air ravi.

- Tu m’étonnes, ce type t’adore.

- Toujours jalouse de mon cousin ?

Andrée eut la grâce de sourire.

- Votre relation n’est pas nette, lâcha t-elle.

- Florent est mon presque frère. Il faut faire quoi pour t’en convaincre ?

- Rien, je te charrie, c’est tout. Enfin, si je n’étais pas en train de conduire, je trouverais des tas de choses que tu pourrais faire pour me convaincre.

Morgane prit une adorable couleur rosée.

- Je n’en doute pas, tu m’as l’air très inventive, comme fille.

- Oh, tu n’as pas idée, reprit Andrée de cette voix chaude qu’elle savait faire fondre sa compagne.

- C’est dingue, dit celle-ci en riant.

- Quoi ?

- Cette double personnalité chez toi. Ou triple, ou quadruple, je ne sais pas. Depuis que je te connais j’ai l’impression d’avoir à faire à plusieurs Andrée Chevalier.

- C’est que nous sommes beaucoup d’Andrée, là-dedans, rétorqua la grande femme en se tapotant la tête de l’index d’un air très sérieux.

- Et pourtant, en chacune de ces Andrée, il n’y en a qu’une. Vous m’impressionnez, Andrée Chevalier.

- Tu préfères laquelle ?

- Si je te réponds, tu finiras pas être jalouse d’une de ces autres toi-même ?

Andrée éclata de rire.

- Alors, laquelle tu préfères ?

- J’aime toutes les Andrée que tu es. Je suis tombée sous le charme de ce lieutenant de police au regard de glace dont la voix pouvait rivaliser avec les températures du pôle en hiver et qui faisait trembler tout le monde autour d’elle, et quand j’ai creusé, j’ai trouvé adorable cette femme qui derrière la première façade était aussi timide et qui avait souffert. Là, je venais de trouver mon amie Andrée. Et puis, j’ai littéralement adoré le petit clown que tu es dans ta famille : drôle, taquine avec ton frère et tes sœurs et leurs conjoints, tata grande sœur pour les enfants, et petite dernière gâtée par tes parents pour qui tu continues à être une petite fille aimante et espiègle. 

- Quel portrait ! sourit Andrée.

- Je n’ai pas fini. J’ai aussi découvert la Andrée qui est ma petite amie : un mélange de toutes celles d’avant. Et puis, il y a ma Andrée. Celle que les autres ne connaissent pas : celle que tu es quand nous sommes toutes les deux seulement.

- Hum… Celle qui cherche à te pervertir ?

- Oui, celle là aussi, rit Morgane.

- Moi, ce que je trouve dingue, dans tout ça, c’est notre histoire. Je n’aurais pas misé un centime sur ce qui est arrivé entre nous, tu sais.

- Tu… tu ne regrettes rien, n’est-ce-pas ?

- Non ! se récria Andrée. Certainement pas. Disons… disons que je ne te voyais pas, du temps de l’affaire de Ty an Heussa, virer de bord. Tu m’avais l’air trop à l’aise dans ta petite vie d’hétéro.

- Pas tant que ça, tu sais. La preuve en était que j’étais toujours célibataire. Je pense que je t’attendais, même si ça fait cruche de dire ça.

- Moi je trouve ça adorable que tu dises ça.

- Bien sûr, il y a eu David, continua Morgane d’une voix grave. Franchement, je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui s’il était toujours en vie. C’était… c’était très fort entre nous, tu sais. Mais ça restait, je crois, un amour d’adolescence. Serais-je encore amoureuse de lui, aujourd’hui ? C’est horrible à dire, Andrée, parce que je l’ai vraiment aimé, vraiment, mais je sais qu’il n’aurait pas réussi à m’éloigner de toi, si on s’était rencontrées alors qu’il était en vie. J’y ai beaucoup réfléchi. Je me suis torturé l’esprit avec ça. A chaque fois, la réponse est la même : je l’aurais quitté pour toi.

Andrée en avait les larmes aux yeux. Elle prit la main de Morgane et en baisa la paume.

- Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureuse de t’avoir rencontrée, Bambi, murmura t-elle. Et à quel point je me traite d’idiote quand je pense que j’ai failli perdre tout ça.

- Oh, une fois que j’aurais eu fini de pleurer toutes les larmes de mon corps, je serais revenue te chercher, tu sais.

- Je le crois. Si ma façade professionnelle ne t’a pas fait peur, je pense que tu étais capable de revenir vers moi malgré ma stupidité.

- Tu cherchais à te protéger. J’aurais dû le comprendre, moi aussi. Je commençais à comprendre comment tu fonctionnais, pourtant. Cependant, je ne savais pas si je te plaisais autant que toi, tu m’attirais.

- Tu plaisantes ? Tu ne m’as pas vu abaisser toutes mes barrières les unes après les autres face à toi ? A chaque fois que je venais à Ty an Heussa, je ne pouvais détacher mon regard de toi. C’est à peine si je ne rougissais pas ni ne bafouillais comme une collégienne face à son premier béguin !

- Je crois que je l’avais remarqué, ça, avoua Morgane en souriant. C’est ce qui m’a donné le courage de continuer à t’apprivoiser et de me dire que j’avais peut-être une chance, après tout.

Andrée eut un sourire faussement désabusé.

- Tu avais plus qu’une chance, Bambi. »

 

40

Barbara avait-elle laissé des écrits ? Jusqu’à présent, rien ne le laissait supposer, mais cette fille était une maniaque qui notait généralement tout ce qui pour elle avait de l’importance. Certes, elle ne le faisait pas systématiquement sur l’instant, mais elle adorait prendre des notes pour les analyser à froid. Et si jamais elle avait laissé filtrer quelque chose…

La maison de la jeune morte était sous scellés. Il était impossible d’y entrer. Tout essai serait couronné d’insuccès, il était inutile de chercher par là. A qui Barbara avait-elle parlé ? Qui était prêt à entendre ce qu’elle aurait pu raconter ? Cette fille était un vrai mystère. Quand on croyait avoir fait le tour de sa personnalité, on découvrait de nouvelles facettes auxquelles on était loin de s’attendre. Elle semblait être une personne misanthrope , or, en creusant un peu, on se rendait compte qu’elle avait un réseau d’amis et de relations des plus diversifiés qu’elle ne voyait , certes, pas souvent, mais avec qui elle était en contact permanent.

La peur était un sentiment insidieux. Elle vous poussait parfois à agir pour vous protéger, quitte à tuer pour cela. Parfois, elle vous tenaillait au point que vous ne pouviez plus dormir. Une fois que vous avez tué pour vous protéger, restait une autre peur : celle que l’on vous découvre. Comment savoir si quelqu’un pouvait se douter de la vérité ? Comment ?

 

41

Le coucher des petites était un rituel obligatoire mais pas des plus amusants. Entre les demandes de bisous et de câlins de Léa qui se cachait sous la couette dès que l’on s’approchait d’elle pour répondre à ses désirs, Lise après laquelle il fallait courir parce qu’elle ne voulait pas se coucher et qui trouvait mille prétextes pour ne pas se mettre au lit, ce n’était pas une sinécure. En bas, Eric préparait le dîner, qu’ils ne prendraient pas avant vingt et une heures. Babou essayait de canaliser les petites qui avaient décidé d’un nouveau jeu : Lise et sa petite sœur qui s’était relevée, couraient à travers la chambre en faisant craquer le vieux plancher en hurlant à chaque fois qu’elles se croisaient. A elles deux, elles faisaient plus de bruits qu’un troupeau de vaches affolées, songea la jeune mère débordée.

Aucun autre bruit, pensa t-elle. Juste celui que font les filles et le son de la télévision en bas, en sourdine. Comme tous les soirs. Si Barbara avait crié, personne ne l’aurait entendu. A n’importe quelle heure de la journée, d’ailleurs, si portes et fenêtres étaient fermées, aucun son du dehors ne traversait les murs épais de plus d’un mètre.

Ce village était charmant. Il l’avait été avant le meurtre. Avant que Barbara et Nathalie se mettent à percevoir l’autre dimension de la Combe. Avant les photos… avant que Léa ne se mette à raconter à qui voulait l’entendre, dans son langage encore enfantin qu’il y avait des sorcières dans le grenier de la maison de la tour, qu’elle voyait de sa chambre et que Dowie venait jouer avec elle. Dowie était ce qu’on pouvait le plus rapprocher d’un ami imaginaire. Eric avait d’ailleurs décidé de s’arrêter sur cette idée, malgré la photo…

Maintenant, le village faisait peur. Elle ne traversait la cour pour se rendre chez Clémence que si elle était assurée qu’il faisait jour et que personne ne la suivait. A chaque fois qu’Eric se rendait au bourg pour acheter le pain ou des cigarettes, elle s’enfermait à double tour chez elle. Elle ne savait plus si elle devait craindre un ennemi bien vivant, tangible, ou un de ces êtres de l’ombre, un de ces fantômes qui hantaient ce village. Elle, l’incrédule Elisabeth Leroux Pradel ! Barbara lui avait ouvert un monde pour lequel elle n’était pas forcément prête. Non seulement elle avait entendu des choses, mais elle avait vu. Comment nier ? Seuls les Roman semblaient inconscients de la présence de ces forces invisibles , peut-être aussi les Barguès, mais avec eux, comment savoir ? Selon Barbara, ils avaient toujours vécu dans le village, et étaient donc habitués, immunisés contre cela ; en ce qui concernait Clémence, elle n’avait tout simplement pas la sensibilité requise ni l’ouverture d’esprit nécessaire pour s’en rendre compte. Barbara pensait néanmoins que la décoration d’intérieur de Clémence était un essai inconscient de faire fuir le passé de ces lieux qu’en vingt ans elle n’avait jamais appris à aimer. Et Eric, lui, qui avait sans doute été le premier à voir et qui niait tout aujourd’hui… Elle soupira et appela sa fille ainée.

 

42

Elles avaient perdu du temps au péage de Saint Arnoult et sur le périphérique, une fois arrivées en région parisienne. Morgane avait piloté sa compagne dans les rues de la capitale jusqu’à l’immeuble où jusqu’à une date récente, elle habitait avec son cousin, avenue Henri Martin.

Morgane, devant la porte, hésita entre frapper et entrer directement, puis pencha pour la seconde solution. Quand elles entrèrent, Florent et Charlotte étaient déjà debout, les attendant. Florent embrassa sa cousine en la serrant contre lui. Sa fiancée, bien moins démonstrative, ne s’en montra pas moins chaleureuse avec les deux jeunes femmes.

« Vous avez fait bonne route ? demanda t-elle.

- Jusqu’à Paris tout allait bien, répondit Andrée d’une voix involontairement traînante.

- J’ai préparé l’apéro, annonça Florent.

- La chambre d’amis est prête, dit Charlotte. Quand vous vous serez reposées, Morgane te montrera la maison, Andrée.

Morgane se mordit la lèvre. La chambre d’amis, bien sûr… Elle-même avait sa propre chambre, bien entendu. Elle avait évité de penser à ce qu’elle allait dire à ses amis concernant sa relation avec Andrée. Ici, pas d’assassin en vue ni de supposé fantôme pour avoir le prétexte de partager la chambre avec la brune… Elle ne répondit rien. Le silence qui suivit dura à peine quelques secondes, mais Morgane eut l’impression qu’il dura une heure pour elle et à la mine désappointée d’Andrée, elle comprit que son amie l’avait vécu ainsi aussi.

- C’est parfait, merci, assura Andrée. Je suis désolée de vous déranger ainsi, mais ce petit séjour s’avérait nécessaire.

- Tu parles d’un dérangement, tu nous ramènes Morgane plus tôt que nous le pensions. Florent, si tu nous servais à boire ?

Ils prirent place sur les fauteuils du salon. Andrée laissa son regard courir sur la décoration pour ne pas avoir à regarder sa petite amie. Ici, on était indubitablement loin de Ty an Heussa et de son décor antique. L’appartement était spacieux, meublé sobrement dans des teintes chaudes et des lignes modernes. Sur les murs, s’étalaient, non pas des tableaux de maître, mais des photos de la famille de Kernodet à divers moment de leur vie, des photos plus artistiques des deux héritiers de Kernodet et de leurs amis, ainsi que des petites esquisses à l’encre de Chine.

- Le travail de Florent, déclara Charlotte. Je veux parler des dessins à l’encre. Les photos sont de Sarah, pour la plupart, sauf bien sûr celles de la famille.

- C’est de l’art, apprécia Andrée. J’ignorais que tu dessinais, Florent.

- Depuis que je suis petit, je griffonne, répondit celui-ci en regardant les deux arrivantes d’un air étrange. C’est quelque chose d’inné, je pense. Alors, les filles, quelle urgence vous amène à Paris ?

Sa cousine, sa bavarde cousine parlait trop peu. Elle semblait nerveuse. Elle lui avait affirmé qu’elle se sentait mieux, que la dépression n’était plus qu’un souvenir. D’ailleurs, elle n’avait pas l’air déprimé. Elle avait l’air bien ; juste un peu trop tendue, nerveuse. A quoi était-elle mêlée cette fois ? Il aimait bien Andrée mais le peu qu’il savait d’elle le poussait à penser qu’elle pouvait, à sa manière, être dangereuse ; la louve, tel était le surnom que lui avait donné Amélie LeMat et il lui allait à ravir.

- On m’a officieusement confié une enquête sur un meurtre, répondit le lieutenant de police. Une fille qui habite pas loin de chez mes parents mais qui vient de Paris.

- Andrée veut interroger des gens qui l’ont connue avant son déménagement, expliqua Morgane.

- Un instant, j’ai eu peur que vous ne vous occupiez de l’affaire de la secte, dit Charlotte en se servant d’un toast. On a entendu parler de ça à la télé.

Les deux amies échangèrent un regard.

- Il est possible que j’ai jeté un œil là-dessus aussi, reconnut Andrée en souriant légèrement. Mais c’est une affaire qui ne me regarde pas vraiment : je ne m’occupe de l’autre que pour aider une amie.

Florent fronça les sourcils. Elles étaient toutes les deux tendues, il pouvait le sentir. D’habitude, Morgane était celle qui s’arrangeait pour alléger l’atmosphère quand celle-ci était lourde, mais là, elle semblait au cœur du problème. S’étaient-elles disputées ?

- Je voudrais me rafraîchir, ajouta Andrée. Où est la salle de bains ?

- Oh, je vais te montrer, proposa d’emblée Charlotte. Suis-moi. »

Les deux femmes disparurent dans le couloir, laissant Florent et Morgane seuls. La jeune femme passa une main nerveuse dans ses cheveux blonds dont les reflets roux chatoyaient dans la douce lumière de l’appartement.

« Alors, Morgane, que se passe t-il vraiment ?

- Rien. Enfin, il y a cette enquête… c’est un peu prenant, un peu compliqué.

- Il y a problème entre Andrée et toi ?

Il nota la rougeur sur les joues de sa cousine.

- Non, aucun.

- Mais ?

- C’est compliqué… non, juste pas facile… enfin, si, c’est... Je crois que j’ai fait quelque chose qui l’a vexée ou blessée, peut-être.

- Vous n’avez pas pu en parler ?

- Non, pas encore.

Nerveuse. Définitivement.

- Morgane ? Je sais qu’Andrée compte beaucoup pour toi, bien que je n’ai jamais compris comment c’est arrivé, mais si ta Reine des Neiges est vexée, il suffit d’en parler avec elle, non ? Tu n’aurais jamais été méchante volontairement.

- Non, Flo. Tu ne comprends pas. Andrée est très peu sûre d’elle sur certains plans, et j’ai vraiment fait une boulette. De plus, je ne suis pas certaine que tu comprennes à quel point elle compte pour moi.

- Et c’est sensé vouloir dire quoi ?

Andrée et Charlotte venaient de rentrer dans la pièce. Andrée s’était immobilisée sur le seuil, après avoir entendu la dernière phrase de son amie. Charlotte posa sur la table le plat qu’elle avait pris à la cuisine au passage.

- A table, les amis, lança t-elle.

- On a commandé chez le chinois du coin, précisa Florent. 

- C’est parfait, assura Morgane. Maintenant, il faut que je vous annonce quelque chose.

- Morgane !

Sans tenir compte de la protestation de sa compagne, Morgane continua tout en se déplaçant vers la brune.

- J’aurais dû vous le dire dès le départ. Andrée est la raison, la seule raison, qui a fait que j’ai choisi de vivre en Bretagne. Nous sommes ensemble.

- Ensemble ? répéta Florent qui était à deux doigts de s’étrangler.

Morgane prit la main d’Andrée.

- Ensemble.

- Je te l’avais bien dit, Florent, sourit Charlotte. »

 

43

Cela s’était passé en douceur. Les policiers, accompagné d’un représentant de l’ambassade de France s’étaient présentés à l’adresse donnée par Myriam Gilbert à sa famille. John s’était étonné de cette intrusion chez lui. Myriam était dans le salon quand la police fédérale demanda à lui parler.

La question était simple : souhaitait-elle rester chez son logeur ou les accompagner à l’ambassade, avec son fils, pour rentrer en France par la suite ? Elle leur avait demandé le temps de réunir leurs affaires. Un quart d’heure plus tard, sous le regard blessé et plein de reproche d’un John qui la croyait certainement sous l’emprise du Mal, elle quitta à tout jamais la petite maison américaine.

 

44

15 octobre
 « Maman, j’aimerais te parler. »

Clémence regarda Sophie, sa cadette avec prudence. Depuis le meurtre, elle n’avait pas beaucoup parlé. Elle s’était renfermée sur elle-même. Le psychologue que leur avait conseillé la police pour gérer avec les enfants la situation traumatisante avait dit que pour l’instant c’était normal, que Sophie avait besoin de temps pour admettre que cela s’était passé. Sophie avait très proche de Barbara, peut-être un peu trop, si sa mère avait son avis à donner – surtout depuis les révélations sur la vraie personnalité de leur voisine.

« Oui, Sophie ?

- C’est pas facile à dire, tu sais.

- Vas-y. Je t’écoute.

- Tu sais, le soir où Barbara a… enfin, tu sais.

Sa mère hocha la tête, l’encourageant à continuer.

- J’étais à l’étage, avec Julie. Enfin, Julie était dans sa chambre, sur l’ordi. Moi, je regardais la télé dans la mezzanine. Et puis, j’ai entendu Lucette crier quelque chose dans la cour, j’ai voulu savoir ce que c’était.

Cela n’étonnait pas Clémence, sa fille de dix ans avait une nature de commère de village – dans un autre genre que la perfide Lucette.

- En fait, quand je suis arrivée à la fenêtre, elle rentrait chez elle, je n’ai pu rien voir de ce qu’elle disait, ni à qui elle parlait. Peut-être à Martin… Je l’ai vu disparaître sous le porche de la cour.

- Il allait vers le champ des moutons…

- Oui. Je suis restée à regarder encore un peu dehors et après, c’est Eric qui est parti par là.

- Eric ?

L’enfant hocha la tête sans rien ajouter, le visage fermé. Derrière ses yeux verts mousse, il y avait ce mystère que Clémence n’avait su résoudre. Elle-même ressentait un certain malaise face à ce que lui avait dit sa fille : pas une fois Eric n’avait mentionné être sorti ce soir-là et pour ce qu’elle en savait, Martin non plus n’avait rien dit de tel.

- Tu es sûre de toi ?

- Oui.

Et après un silence :

- Tu sais que Barbara se méfiait d’Eric ? »

 

45

Cette maison était deuil et silence. Les deux jeunes femmes sentaient encore la présence de la mort ici, même si le corps de Barbara n’y était pas passé après son assassinat. Les parents, prostrés, étaient assis en face d’elle. De larges cernes soulignaient leurs regards. Les traces du chagrin étaient encore visibles malgré les jours passés. Morgane se surprit à penser que dans les livres, les familles des victimes étaient toujours tirées à quatre épingles et assumaient rapidement la perte. Dans la vraie vie, le deuil n’était pas évident à faire, la souffrance stigmatisait les traits… Les parents de Barbara avaient l’air de personnes n’ayant pas dormi depuis longtemps.

« Comme je vous l’ai dit au téléphone, je suis le lieutenant Andrée Chevalier, de la police nationale. J’enquête de manière officieuse sur la mort de votre fille. Je sais déjà ce que vous avez répondu à mes collègues, alors je vais vous poser d’autres questions. J’ai besoin de savoir qui était Barbara. D’une certaine manière, je pense que cela pourra nous aider à trouver celui qui l’a tuée.

- Nous ferons de notre mieux, répondit la mère. Même si cela ne nous rendra pas Barbara, je crois que de savoir sous les verrous celui qui a fait ça nous aidera.

- Vous pouvez nous parler d’elle ? demanda Morgane. De ce qu’elle aimait, de ce qui l’a poussée à aller vivre si loin de Paris, de ses amis…

- Eh bien… Barbara était une fille assez solitaire. Elle n’aimait rien tant que s’enfermer dans son propre monde pour écrire, peindre ou même broder. Elle aimait le silence. Je crois qu’elle arrivait à s’isoler en plein milieu d’une foule ; elle appelait « couper le bruit ». Parfois, on se demandait si elle n’avait pas une forme d’autisme un peu bizarre, je ne sais pas. Attention, je ne veux pas dire par là qu’elle était triste. Bon, elle a eu sa période de dépression. C’est vrai qu’elle a cherché à se suicider deux fois, il y a quelques années. On avait cru qu’elle était devenue folle. Mais après, elle était redevenue elle-même, très gaie, investie dans ce qu’elle faisait. Autant elle pouvait s’enfermer dans sa bulle, autant Barbara était complètement avec nous quand elle le voulait. « J’ai la tête au ciel et les pieds sur la terre, disait-elle. »

- Vous connaissiez tous ses amis ?

- Barbara n’amenait ici que ses amis proches.

- Vous avez connu Myriam Gilbert ?

- Non.

La réponse était sèche. Un regard d’avertissement de la part de Régine Larroque suppliait Andrée de ne pas avancer sur ce terrain.

- Très bien, soupira cette dernière. A part ce côté un peu tête en l’air, quel caractère avait-elle ?

- Je dirais difficile à cerner. Elle n’était pas compliquée à vivre, la plupart du temps. Mais elle pouvait être nerveuse, chercher la petite bête quand elle s’énervait et finir par devenir quelqu’un de très dur. Elle n’a jamais supporté l’autorité… des autres, cela s’entend. A côté de ça, elle était disponible pour aider quand on avait besoin d’elle, elle était généreuse.

- Elle vous parlait de sa vie à la Combe ?

- Oui. On se téléphonait souvent. Et puis, on connaissait tous ses amis de là-bas.

- Vous les appréciiez ?

- La plupart, répondit Madame Larroque avec circonspection.

Andrée leva un sourcil. La femme comprit l’invitation à poursuivre.

- Vous les avez rencontrés ? demanda t-elle.

- Oui.

- Alors j’aimais beaucoup Babou Pradel. Elisabeth, je veux dire. Je ne savais pas –je ne sais toujours pas – quelle opinion avoir de son mari. Il est très gentil. Très émotif aussi. Trop, c’est peut-être ce qui me gêne chez lui. Je sais que Barbara les appréciait, jusqu’à un certain point. Elle commençait à être agacée par certaines choses. Ensuite, dans l’autre maison, nous avons apprécié d’emblée la famille Roman. Ils sont simples, sympathiques, d’une tranche d’âge intermédiaire entre notre fille et nous. Jean-Yves est quelqu’un de discret, qui ne se met à parler que si on aborde le sujet de la chasse ; il est intarissable alors. Je ne comprenais pas au départ pourquoi Barbara me disait qu’elle préférait Babou à Clémence. Elle a fini par me dire que Clémence la stressait : c’est une femme agitée, pas active, non, agitée. Nerveusement instable, selon ma fille. Barbara, qui aimait vivre au jour le jour, ne comprenait pas ce besoin compulsif de Clémence de tout programmer à la minute près et de s’énerver si les événements bousculer son emploi du temps ni sa manie de toujours s’occuper de son ménage tout en faisant parfois remarquer à ses deux voisines plus jeunes qu’elles perdraient moins leur temps à faire le leur plutôt que leurs activités artistiques. De leur côtés, les enfants étaient pour la plupart liées à ma fille. Il n’y avait que Julie, l’adolescente qui ne la voyait que lors des réunions des habitants de la Combe ; une enfant solitaire avec laquelle Barbara avait du mal à communiquer.

- Les Barguès ?

- Rien à en dire. Elle les ignorait. Quand on y allait, on se contentait de les saluer de loin.

- Et Nathalie Rivière ?

- Je ne l’appréciais pas beaucoup. Oh, au début, elle est charmeuse et je l’aimais bien. Et puis, j’ai fini par voir clair en elle : une fille gentille, certes, mais jalouse et égocentrique. Je me demandais quelle influence elle avait sur Barbara. Je n’aimais pas sa personnalité : elle cherchait toujours à être le centre d’attention. Barbara m’a dit une fois que Nathalie lui reprochait indirectement une enfance dorée, à l’abri du besoin, alors qu’elle-même était une fille d’ouvrier qui n’avait pas toujours ce qu’elle désirait et qui avait dû passer après un frère gravement malade.

- Avez-vous l’adresse d’amis de votre fille ? Des gens à qui elle aurait pu confier des choses ?»

 

46

« Barbara a-t-elle pris contact avec l’un ou l’autre des membres de la fondation ? demanda au téléphone Nathalie Rivière.

- Pas à ma connaissance, reconnut Valentine. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Tous ceux qui, à Pandore, ont ce don ont tenté de l’appeler, elle reste silencieuse, sans doute absente. Christophe s’arrache des cheveux qu’il n’a plus.

- Elle est peut-être passée directement.

- Avec une mort violente ? Avec le caractère vindicatif qu’on lui connaît ? A mon avis, Barbara prépare à son assassin une surprise dont il se souviendra ; contrairement à beaucoup de nouveaux, elle connaît le plan astral comme sa poche.

- Bonjour a tête des services secrets si nous sommes sur écoute, rigola Nathalie. Tu te rends compte qu’on est en train de parler de notre amie morte, des visites qu’elle n’a pas encore faites aux vivants et de ce qu’elle est en train de préparer actuellement ?

- Oh, je crois que s’ils sont à l’écoute ils doivent déjà être en train d’appeler l’asile, approuva Valentine.

- Elle disait ça aussi, quand je plaisantais là-dessus.

- Je sais, je l’ai entendue une fois. Tu tiens le coup, toi ?

- Oui. Heureusement, j’ai Arnaud avec moi.

- Chris me demande si tu as revu la nièce de Romain.

- Non, pas encore. Je crois qu’elle serait parfaite pour Pandore, mais sa petite amie ne sera pas facile à convaincre : c’est une femme terriblement terre à terre qui fait froid dans le dos.

- Nous verrons ça. Romain dit que Morgane peut être têtue comme une mule quand elle veut quelque chose et il pense que la fondation peut vraiment l’intéresser. Allez, je dois y aller, Nath. On se rappelle plus tard.

- Tiens-moi au courant si vous avez du nouveau. »

 

47

Martin Barguès avait l’air d’un lion en cage. Il revenait de l’ancien lavoir près de l’étang, là où débutait le sentier de la forêt. La marche, qui n’était pourtant pas longue l’avait essoufflé. Il ne tenait plus les distances. Déjà, il se rendait à l’étable en voiture la plupart du temps, maintenant, alors qu’elle n’était séparée de son habitation que de deux cent mètres. Il était impossible ce qui, de la colère ou de l’inquiétude, marquait le plus son visage rougeaud.

 « La ruche est vide, annonça t-il à sa femme en entrant dans le salon.

Celle-ci laissa tomber l’assiette qu’elle tenait et qui se brisa sur le sol.

- Tu es sûr de toi ?

- J’suis pas un aveugle, ni un imbécile. La ruche est vide. Quelqu’un est passé derrière moi et a tout pris.

- Nous sommes perdus, murmura Lucette d’une voix blanche. »

 

48

Morgane et Andrée avaient pu contacter quelques uns des amis de Barbara. Certains d’entre eux avaient pu se libérer à l’heure du déjeuner pour les rencontrer. Ils s’étaient donnés rendez-vous dans une brasserie de Montparnasse.

En observant les gens qui s’étaient installés autour de leur table, Andrée se disait que Barbara avait, en effet, un cercle d’amis des plus déroutants. Cinq des amis de la victime étaient présents.

Une jeune femme blonde, portant lunettes à fin cerclage et tâches de rousseur d’une trentaine d’années et enceinte prit enfin la parole, après que Morgane et Andrée se soient présentées.

« Bonjour. Je suis Carine Barreau. Je connais Barbara depuis quelques années, comme la plupart d’entre nous ici.

- Loïc Dupuis, dit un grand jeune homme brun au visage avenant, ayant tout à fait l’air d’un cadre mordu d’informatique. Et voici ma compagne, Paule Marat, ajouta t-il en désignant une blonde aux yeux bleus cachés derrière des lunettes rondes.

- Je suis Virginie Duval, continua une brune, très jeune par rapport aux autres, qui devait à peine sortir de l’adolescence. J’ai connu Barbara en même temps que les autres.

- Et moi, je suis Florian d’Orgelles. Barbara était ma meilleure amie depuis le lycée, déclara un homme blond de l’âge de la victime.

- Je suis désolée pour ce qui lui est arrivé, commença Morgane. Comme Andrée vous l’a dit, nous cherchons à cerner la personnalité de votre amie afin de savoir qui aurait pu lui vouloir du mal .

- Plus le temps passe, plus j’ai du mal à comprendre quel genre de personnes fréquentait Barbara, avoua Andrée. Aucun de ses amis ne semble avoir de point commun particulier les uns avec les autres.

Virginie se permit un sourire.

- En ce qui nous concerne, c’est un peu normal, on vient tous de lieux et de milieux différents. Vous devriez vous les autres de notre groupe. On s’est rencontrés grâce à Internet, un forum sur une série télé de sciences fiction. Je crois que l’on est le groupe d’amis le plus hétéroclite qu’on puisse imaginer.

- Barbara n’avait pas d’autres critères que la sympathie pour se lier ou pas avec les gens, expliqua Florian. En ce qui nous concerne elle et moi, on a commencer par se détester cordialement pour finir par devenir quasiment des jumeaux fusionnels.

- C’est vrai que votre relation était épatante, se souvint Carine Barreau.

- Barbara aurait-elle fait part à l’un de vous de craintes éventuelles pour sa vie ?

- Nous en avons parlé, quand nous avons appris sa mort, reconnut Carine. Et non : je pense qu’elle ne se sentait pas menacée.

- Aussi bizarre que cela puisse paraître, elle s’était acclimatée à ce trou perdu.

- Cela a l’air de vous étonner, monsieur d’Orgelles.

- Barbara appartenait à Paris. Dans le vrai sens du terme. Elle adorait cette ville.

- Vous savez ce qui l’a poussée à partir ?

- Sa rupture avec Myriam, déclara sans fioriture le jeune homme.

Les autres avaient échangé un regard entendu.

- Vous connaissez Myriam Gilbert, je suppose ?

- Oui. Elle fait partie de ceux d’entre nous qui se sont connus sur Internet, approuva Virginie.

- Barbara vous avait-elle parlé de quelque chose de particulier en lien avec le Net concernant Myriam Gilbert ?

- A une époque, elle a eu peur que Myriam ne se soit faite embrigadée par une secte qui utilisait Internet pour recruter ses victimes. On a juste essayé de lui faire comprendre que Myriam avait juste mis un point final à leur relation et qu’elle était prête à passer à autre chose et à revenir à un mode de vie plus… classique.

- Vous savez ce qui a causé leur rupture ?

- Ce site, notamment, expliqua Carine. Je suis sans doute, avec Florian, celle qui en sait le plus sur leur histoire. J’ai découvert leur liaison un peu par hasard, et Barbara avait tout raconté dès le départ à Florian.

- Myriam n’a jamais assumé leur relation alors que Barbara était tellement heureuse, tellement amoureuse qu’elle était prête à l’annoncer à la terre entière, dit Florian. Tant qu’elles étaient entourées d’étrangers, cela ne posait pas de problème à Myriam. Avec Carine et moi, comme nous étions au courant et que nous l’avions bien accepté, elles ne se cachaient pas non plus. J’aurais eu beau jeu de critiquer quoi que se soit, ajouta t-il avec un sourire ironique.

Même Andrée se permit un sourire : Florian d’Orgelles était la personnalisation du jeune parisien gay.

- Nous n’avons appris qu’elles étaient ensemble que lorsqu’elles ont rompu, affirma Paule Marat. On ne comprenait pas pourquoi elles ne pouvaient plus assister ensemble à nos réunions ou soirées. Barbara, un jour, a lâché le morceau : il était trop pénible pour elle de voir Myriam alors qu’elles avaient mis fin à leur liaison. Barbara était dévastée. On ne savait pas si elle allait s’en sortir. On a craint pour sa vie à ce moment-là.

- Et si elle s’en sortait, n’allait-elle pas devenir complètement folle ? ajouta Florian. J’ai assisté à des accès de désespoir que vous ne pourriez même pas imaginer : je ne sais pas si on peut appeler crises de larmes ce torrent qu’elle déversait à chaque fois en hurlant de souffrance… Je ne sais pas si vous avez déjà vu quelqu’un se tordre de douleur ; ainsi était Barbara lors de ses crises. Sa peine était morale, mais je l’ai vu recroquevillée au sol, criant, gémissant, pleurant, le visage dévasté, essayant de se mutiler pour que la souffrance interne se taise face à la douleur physique… elle nous suppliait de la tuer comme on abat un animal qui souffre. Elle s’énervait quand elle comprenait que personne n’accèderait à cette demande aberrante à nos yeux, légitime aux siens. Je garderais toujours ces images, mais je ne saurais pas vous décrire vraiment ce qu’elle a vécu, ce que nous avons vécu avec elle. Ses parents et moi avons craint pour sa santé mentale. Savaient-ils pour Myriam ? Je l’ignore. Ils ont choisi de l’aider en douceur, petit à petit, à la pousser à refaire quelque chose de sa vie. Elle a fini par s’exiler, elle a petit à petit réapprit à vivre, au contact de la nature, après avoir étudié dans une école d’arts perdue dans le Lot.

- On ne la voyait pas souvent dès lors. On a pu suivre de loin cette évolution : de cette envie d’en finir, elle avait réussi à atteindre un stade où elle acceptait l’existence, continua Carine. Elle avait retrouvé son sens de l’humour tordu qui était sa marque de fabrique.

- Elle n’aimait pas vraiment la vie, avoua Florian. Elle se contentait de la vivre à la façon qui lui convenait le mieux quand il lui manquait l’essentiel.

- Je pense que pour elle personne n’aurait pu remplacer Myriam. »

Un silence suivit cette affirmation de Carine Barreau. Les uns parce qu’ils pensaient à leur amie, et deux autres parce qu’elles transposaient involontairement la situation à leur histoire. Si l’une quittait l’autre, si l’une n’assumait pas, comment survivre ? Morgane prit la main de sa compagne et enroula leurs doigts ensemble.

« Aurait-elle pu se mettre en danger volontairement pour mourir ? demanda Andrée d’une voix un peu étranglée.

- Pas depuis deux ou trois ans. »

 

49

Paris était loin de leur offrir la douceur du climat du Lot. Le ciel était maussade, l’air frais, pour ne pas dire froid. Comme elles ne rentraient à Massérac que le lendemain matin, elles avaient décidé de faire une promenade après le rendez-vous avec les amis de Barbara. Elles longeaient un quai de Seine, à un endroit que Morgane aimait particulièrement, pas loin du Trocadéro.

« Un jour, quand David est mort, je suis venue ici, et j’ai failli sauter dans le fleuve, avoua t-elle à son amie. Et puis, j’ai pensé à ceux qui m’aimaient, ma famille, mes amis… j’ai tenu bon. J’en suis contente.

- L’amour peut finir par être destructeur, répondit Andrée sur le même ton.

- Mais il peut aussi sauver. Je suis certaine – encore une de ces histoire de ressenti qui m’est arrivée dans le restaurant – que Barbara a préféré sa souffrance d’avoir aimé que de n’avoir jamais connu cet amour-là. Myriam était tout pour elle.

Andrée s’arrêta de marcher. Elle se mit devant Morgane et l’attira contre elle. Plongeant dans le chaud regard vert, elle lui murmura :

- Tu es tout pour moi aussi, Morgane. Je ne sais pas si pour toi il est trop tôt pour parler d’amour, mais Dieu que je t’aime !

Sa voix avait pris cette intonation rauque qui trahissait souvent son émotion. Un large sourire étira les lèvres de Morgane quand elle enroula ses bras autour de la nuque d’Andrée.

- C’est sans doute trop tôt dans les histoires classiques. La nôtre est loin de l’être, je pense. Je t’aime tout autant, Andrée. »

Andrée l’embrassa avec plus de passion qu’elle ne l’avait fait jusque là. L’amour qu’elle avait pour Morgane la submergeait ; elle en était ivre. Peu importait qu’elles ne s’étaient rencontrées que peu de temps auparavant, peu importait tout ce qu’elle avait pu vivre jusque là, Morgane avait pris toute la place. Elle le savait déjà, quand sur un coup de tête, quelques temps plus tôt, elle avait quitté Ty an Heussa, mais cela se confirmait aujourd’hui.

« Mon amour … »

 

50

Myriam avait été accueillie à l’aéroport par sa famille. Le voyage jusqu’à la maison de banlieue qu’ils habitaient s’était fait presque en silence : les questions d’usages sur son vol. Grégory dormait contre sa mère.

Une fois à la maison, les bagages posés l’entrée, elle avait déposé son fils dans son ancienne chambre. Elle soupira avant de revenir dans le salon. Ses parents l’attendaient.

« Pourquoi ne nous as-tu rien dit sur le but de ton voyage ? Pour l’amour de Dieu, Myriam, nous ne savions même pas que tu avais quitté la France !

- Je ne pensais pas qu’il allait y avoir un problème.

- Tu ne lis pas les journaux ? Tu ne regardes pas la télé ? Combien d’idiotes se sont faites avoir par les rencontres sur Internet ?

- On a dit qu’on ne la brusquerait pas, Louise, reprocha le mari.

- Je sais, j’ai eu tort, admit Myriam.

- Quand la police nous a appelé…

- La police ? Pourquoi ?

- Ton amie Barbara…

- Barbara ? Elle a prévenu la police ?

Soulagement, agacement : elle était reconnaissante à son ex de s’inquiéter pour elle pour une fois qu’il y avait eu une raison, mais quand même, elle se demandait si la brunette la laisserait vivre tranquillement sa vie loin d’elle.

- Non. En fait, euh…C’est nous qui avons appelé la police quand on n’avait plus de nouvelles de toi. Alors, il y a eu cette femme de la police qui nous a rappelé. Elle nous a appris que ton amie Barbara était… qu’on l’avait retrouvée assassinée.

- Non ! Pas elle ! Dis moi que tu racontes n’importe quoi juste parce que… je ne sais pas… maman ?

- Je suis désolée. »

 

51

Trois heures plus tard, Morgane et Andrée se présentaient au domicile des Gilbert.

« Nous sommes désolées de ne pas avoir attendu demain pour voir votre fille, mais nous quittons Paris prochainement, s’excusa Andrée après s’être présentée.

- Je comprends. Je dois vous prévenir qu’elle n’est pas très bien. J’ai dû lui annoncer ce qui était arrivé à son amie. Elle a très mal réagi.

Tu m’étonnes, songea Andrée.

- Pouvons-nous la voir malgré tout ? demanda Morgane.

- Entrez. Je vais la chercher.

- Si cela ne vous ennuie pas, nous aimerions lui parler seules à seule.

- Comme vous voudrez. Il y a un bureau ici où vous serez tranquilles.

Elle les introduisit dans une petite pièce éclairée par un plafonnier. Le décor était sobre : un bureau surmonté d’un ordinateur et de classeurs, un canapé et une étagère remplie de livres.

- Tu me laisses les rênes, chérie, ok ? pria Morgane.

- Volontiers. J’ai décidé d’avance que je ne la supportais pas.

- Andrée !

Elle haussa les épaules.

- Je n’aime pas les gouines homophobes, tu vois.

Elles se sourirent alors que la porte s’ouvrait sur Myriam Gilbert. Elle la reconnurent par les photos qu’elles avaient eues sous les yeux. Cependant, la jeune femme qui était devant elle avaient les yeux rougis, des traces de larmes traçaient de sillons humides sur ses joues.

- Myriam, je m’appelle Morgane Kérambélec, et voici mon amie Andrée Chevalier. Je suis désolée de ce qui est arrivée à Barbara. Nous cherchons à faire la lumière sur ce qui s’est passé. 

La jeune femme hocha la tête. Elle se laissa tomber dans le canapé, invitant d’un geste Morgane et Andrée à s’asseoir. Morgane choisit de prendre place à côté d’elle, tandis qu’Andrée avait déplacé le fauteuil de bureau près d’elles.

- Vous saviez que Barbara avait prévenu la commission de lutte contre les sectes à votre sujet ?

- Oui. J’en étais folle de rage. C’était il y a des années.

- Si on l’avait prise au sérieux, rien ne vous serait arrivé, décréta Andrée. Ni à ces gens.

- Ces gens ?

- Savez-vous seulement à quoi vous venez d’échapper ?

Myriam souffla.

- Non. Je n’ai pas trop compris ce qui s’est passé, sinon qu’on m’a privé de ma liberté et qu’il y a eu… un matraquage d’idées, proche d’une tentative de lavage de cerveau.

- Il avait commencé déjà sur le site, ce lavage de cerveau, dit Morgane avec une douceur qui contrastait avec la brusquerie d’Andrée. Pas loin de l’endroit où vivait Barbara, on a retrouvé des membres du jesuscafe morts ; adultes et enfants. Ils ont été empoisonnés au curare. On ne sait trop si c’est un suicide collectif ou un meurtre organisé.

- Oh mon Dieu…

- Le même jour, Barbara se faisait tuer.

- J’aimerais savoir si la secte, les membres du jesuscafe, connaissaient l’existence de votre ex petite amie.

- Je suppose que vous deviez fatalement apprendre notre lien. Oui, ils savaient qu’elle existait.

- Vous avez fait votre confession ? railla Andrée.

- Andrée ! reprocha Morgane.

- Non, soupira Myriam. Un jour, à l’époque de notre rupture, Barbara a payé un abonnement de quelques temps sur le site, elle a eu accès au chat et elle a balancé des choses à tout le monde.

- Des choses ?

- Elle les a traité d’hypocrites, de manipulateurs… elle prétendait qu’ils ne comprenaient rien au message des évangiles avec leur moralité. Et elle a dit que j’étais son ex. Qu’elle était une femme.

- Je suppose qu’ils n’ont pas aimé ça.

Myriam ferma les yeux.

- C’est vrai. Ils lui ont dit… bon, ils n’ont pas été sympathiques avec elle, je le reconnais.

- C'est-à-dire ? insista Morgane.

- Je pensais qu’ils avaient raison, même si leurs mots étaient… cruels. Ils lui ont dit qu’elle portait le démon en elle, à cause de son homosexualité, qu’elle n’était pas mieux qu’une bête, un animal…

Sa voix avait flanché sur la fin. Andrée sentait la colère monter en elle, et chose curieuse, Morgane ressentait la même chose, mais elle, elle savait que cette colère ne venait pas d’elle. La présence de Barbara était presque tangible pour elle.

- Après, ils m’ont prise à part, dans une salle de chat privée. Ils ont prié pour moi pour me libérer de ce péché et pour que le Seigneur mette sur mes pas un homme pour fonder un foyer.

- Barbara avait besoin que vous reconnaissiez ce que vous avez vécu avec elle, expliqua Morgane. Il fallait que cet amour qu’elle avait connu avec vous soit réel, pas seulement dans ses souvenirs, mais pour cela, elle avait besoin que d’autres sachent que vous l’aviez aimée. Parce qu’elle avait fini par douter de votre amour pour elle.

Andrée et Myriam la dévisagèrent curieusement.

- Je le crois. C’est ce que je ressens, expliqua t-elle. Elle aurait tout fait pour vous arracher à eux.

- Je le sais. Je ne pouvais pas. Je crois en Dieu. Dieu réprouvait notre relation. Il a donné les signes. J’ai eu peur pour mon fils.

- De la merde ! lâcha Andrée qui pouvait devenir vulgaire quand elle était excédée. Excusez-moi, je ne veux pas rentrer dans votre histoire qui ne me regarde en rien mais il y a des choses qui me mettent hors de moi. Vous continuez à croire à ce que ces gens vous ont dit après ce que vous avez vécu, après ce que nous venons de vous apprendre ?

- Je voulais un autre enfant. Je voulais une vie normale, une vie où personne ne me regarderait de travers parce que la personne qui la partageait était une femme. Peut-être que je ne l’aimais pas assez, tout simplement. Elle me faisait peur, avec ses sentiments trop forts. Elle nous voyait ensemble dans l’avenir, elle envisageait un avenir que je craignais d’envisager…

Morgane capta le regard de son amie et lui intima de garder le commentaire qui lui venait.

- Je… d’une certaine manière, je suppose que Barbara a fini par le comprendre, dit-elle. Je ne pense pas la trahir en vous disant qu’elle vous a sans doute gardé ses sentiments jusqu’à la fin.

- Je ne sais pas si cela m’aide.

- Pour en revenir à l’enquête, savez vous si le choix de Cours comme lieu de suicide collectif était lié à votre ex copine ?

- Non, je ne sais pas, lâcha Myriam d’un ton rude en fixant Andrée dans ses prunelles de glace. Pour eux, elle ne comptait pas. Je ne crois pas. Ils ont dû l’oublier avec toutes ces années.

- Très bien. Merci de nous avoir accordé ces quelques minutes.

- Je vous présente encore une fois nos condoléances, dit Morgane en serrant la main de Myriam. »

Quand elles furent dehors, prête à entrer dans la voiture, elle entendit Andrée marmonner quelque chose qui se rapprochait de : « Condoléances mon œil. Elle ne méritait pas un tel amour.

- Tu sais, Andrée, dit Morgane une fois qu’elles furent dans la voiture. Moi-même j’ai failli cacher notre relation à Flo et Charlotte. Je peux comprendre que cette fille ait eu peur de la réaction des autres.

- Tu as fini par leur dire.

- C’est parce que j’ai senti que cela te blesserait et créerait une faille à notre histoire, alors qu’elle n’en est qu’à son début. Pour rien au monde je ne voudrais te perdre. Mais je veux dire que pour toi, être lesbienne, c’est peut-être évident. Pour moi, c’est tout nouveau – je ne sais même pas si j’ai déjà compris tout ce que cela implique. Je pense qu’elle a réagi comme ça, avec peut-être moins de maturité. Ou elle l’a dit elle-même, son amour pour Barbara était moins fort que celui que j’éprouve pour toi.

- Tout ce que cela implique ?

- Ben je n’ai pas encore eu le temps de potasser Le Guide de la Parfaite Goudou.

Andrée partit d’un grand éclat de rire.

- Le Guide de la Parfaite Goudou ?

- Hum, hum. Il doit bien exister un truc comme ça, non ?

- Morgane, qu’est ce que c’est que ce délire ?

- Ecoute, j’ai bien réfléchi à tout ça. Je suis totalement novice, dans ce truc. Pour l’instant, je marche à l’instinct.

- Et ça me va très bien.

- Andrée, je n’ai pas envie d’un désastre comme celui de Barbara et Myriam. Je ne veux pas faire les mêmes erreurs qu’a faite Myriam. Parce que la souffrance de Barbara, au-delà de ce que nous ont raconté ses amis, je la perçois. Elle était là, tout à l’heure.

- Je me suis doutée que ce petit discours ne venait pas de toi. Mais je ne vois pas le rapport : tu es loin de ressembler à Myriam.

- Barbara assumait son amour et sa relation. Pas Myriam. Pour l’instant tout va bien, pour moi : ta famille accepte notre relation, Florent n’a pas trop mal réagit, mais tu as entendu sa réflexion : les parents ne vont pas du tout aimer ça. Je t’aime, je ne veux pas te perdre, mais je n’ai pas envie non plus de souffrir du rejet de ma famille. Je veux tout, Andrée : toi et eux. Et puis, j’ai un peu peur de la comparaison.

- La comparaison ?

- Tu as eu combien de copines ? En ce qui me concerne, la seule personne avec qui j’ai couché à part toi était David.

Andrée sourit.

- Une. Les autres n’ont jamais compté.

- Combien ?

- J’en sais rien, moi. Morgane, je n’ai pas eu une vie très sage, tu sais. Je ne sais vraiment pas combien. Il m’arrivait de sortir le soir dans les boites gay et je repartais avec une fille. Jamais la même. Ma devise était : ne pas s’impliquer pour ne pas souffrir. Et puis tu es arrivée dans ma vie et tout a changé. C’était toi que je voulais, personne d’autre. C’est toujours toi que je veux. Rien ne changera ça. Je vais te dire une chose, Bambi, même sans ton guide tu t’en sors très bien et je ne te veux pas autrement.

- Je t’aime, souffla Morgane en embrassant l’épaule de sa compagne. »

 

52

16 octobre

 

Dans l’avion qui l’emmenait loin de Chicago, Jim Watson, le pasteur Jim comme l’appelait ses fidèles, avait les mains jointes sous son menton, un air soucieux sur son visage. Il avait compris que son site était sous surveillance, ainsi que les membres les plus influents de l’église œcuménique qu’il avait fondée. Le pasteur était profondément ennuyé. Il n’aimait pas être ennuyé. Il était trop tard maintenant pour arrêter la machine ; le groupe de Chicago était définitivement hors jeu, cependant.

Il fallait qu’il soit loin quand les fédéraux chercheraient à le contacter. Il savait qu’il avait de la marge : pour l’instant, ils se contentaient de maintenir l’église sous surveillance. Pour le moment, il n’y avait aucun moyen pour qu’ils découvrent les lieux des rassemblements des Agneaux.

 

 

 

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