REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

Chapitre 9 – 2ème partie et fin

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Lorsque je repris conscience, le visage inquiet de Bull fut la première chose que je vis.

Tandis que cette expression se frayait un chemin dans mon esprit qui s’éveillait lentement, je me redressai d’un coup et attrapai son bras. « Quelque chose ne va pas ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Ice va bien ? » Interrogeai-je, trop effrayée pour me tourner et regarder moi-même l’objet de mes questions frénétiques jusqu’à ce que j’aie une meilleure idée de ce que je pourrais trouver.

« Elle va bien », répondit rapidement Bull, en faisant des gestes d’apaisement, un peu comme quelqu’un qui essaie de calmer un animal ou un enfant effrayé. « Elle est juste un peu agitée. » Puis il sourit et je me détendis. « Elle s’est réveillée un instant, vous a vue, a souri et s’est rendormie aussi vite. Je n’ai même pas eu à lui faire une piqûre. » Il me prit affectueusement le bras en riant. « Je me demande si ça l’embêterait que je vous emprunte pour des sorties de chasse. Vous avez l’air de faire des miracles et ça m’économiserait du fric en somnifères. »

Je ne pus m’empêcher de lui sourire. « Moi ? Seule avec un groupe d’hommes en sueur dans une cabane surchauffée à vous regarder retirer des balles du derrière de quelqu’un à la lueur des bougies ? Non merci. Je pense que je vais refuser l’offre, bien qu’elle soit charmante. »

Je tournai le dos à sa moue théâtrale et finis par rassembler assez de courage pour regarder ma compagne. Son visage avait l’air paisible, lisse d’une façon inhabituelle, même quand elle dormait. Sa peau n’affichait ni la couleur intense de la fièvre ni la pâleur cireuse que j’avais vue avant de m’endormir. Je tendis la main et la posai sur son front que je trouvai frais et sec. « La fièvre est tombée ! »

« Oui », répondit Bull. « Il y a quelques heures. »

« C’est plutôt bon, non ? » Demandai-je sans détourner mon regard d’elle.

« Et bien, on n’est pas tiré d’affaire encore, mais oui, c’est bon signe. »

« C’est un signe génial, oui », répliquai-je en me penchant pour poser un baiser sur la joue d’Ice. « Elle est coriace. »

« Je suis tout à fait d’accord avec vous, Angel. C’est la personne la plus coriace que j’ai jamais connue, et j’ai connu pas mal de gagnants, croyez-moi. »

Je bâillai et m’étirai, résistant au désir de simplement me blottir à nouveau près de la femme dont j’étais restée trop longtemps éloignée. Je regardai le réveil et me rendis compte que douze heures avaient passé depuis que je m’étais endormie.

Bull dût lire la question sur mon visage parce qu’il sourit en réponse. « Vous en aviez besoin », dit-il simplement. Puis il se mit à rire. « En plus, même si vous aviez été réveillée, vous n’auriez pas pu faire grand-chose de toutes les façons. Ice n’avait pas l’air très décidée à vous laisser partir avant un moment. »

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

« Juste ce que j’ai dit. Elle s’accrochait à vous comme si vous étiez son nounours. » Il rougit. « Pas que je veuille dire qu’Ice a jamais eu un nounours, v’savez… Elle… euh.. ooooh merde. »

Je ris. « Je ne le dirai à personne si vous ne le faites pas. »

Il hocha la tête, soulagé. « Marché conclu. »

J’entendis la porte du bas s’ouvrir, suivie du bruit de voix d’hommes qui parlaient calmement tout en entrant dans la cabane. Bull jeta un coup d’œil par-dessus la rambarde, puis vers moi, les deux sourcils haussés dans une interrogation silencieuse. « Bien sûr. Faites-les monter. »

Il fit un geste et j’entendis ces hommes monter l’escalier, venir dans la chambre et s’avérer être Tom et John. Tous les deux étaient couverts de boue et avaient l’air fatigué, mais ils avaient aussi l’air particulièrement contents d’eux, et ils affichaient le même sourire satisfait.

« Qu’est-ce que vous faisiez donc tous les deux ? »

« Oh un peu de ci, un peu de ça », répondit Tom, en sautillant comme un petit garçon avec un petit secret – ou une vessie pleine.

« Ça vous ennuierait d’être plus précis ? »

« On s’est occupés à se débarrasser de la preuve », répondit John en donnant un coup de coude dans le ventre de son frère.

La preuve. Mon esprit rejoua la scène de mon rêve, la voiture écrabouillée, les corps mutilés, les armes…

« Le pistolet ! Il porte les empreintes d’Ice partout ! »

« T’inquiète, Tyler », répondit Tom. « On s’est aussi occupés de ça. »

« Comment ? »

Les deux hommes se regardèrent.

« Dites-le moi, les gars, s’il vous plait ? »

« Dites-lui. »

Trois paires d’yeux s’agrandirent et je me tournai pour voir ma compagne très réveillée et qui me regardait.

« Ice ? »

Elle sourit légèrement, malgré ses lèvres sèches et crevassées et je vis que cet effort lui était douloureux. « Salut. » Elle tendit son bras valide et écarta les mèches de mon front. « Tu n’as pas l’air très en forme », observa-t-elle, la voix rauque d’être restée silencieuse et pourtant le son le plus beau que je crois bien avoir jamais entendu.

Je lui pris doucement la main et déposai un baiser sur ses phalanges, puis je l’amenai à ma joue. « Peut-être pas, mais je me sens merveilleusement bien. Maintenant. Et toi, mon cœur ? »

Elle ferma un instant les yeux, comme pour faire l’inventaire. Puis elle les rouvrit et me réchauffa de l’amour contenu dans son regard. « Pas trop mal. »

« Dit la crêpe au vingt tonnes qui lui est passé dessus », blagua Bull, un verre d’eau dans la main.

Personne dans la chambre ne fut plus surpris que moi, quand Ice me laissa l’aider à se redresser un peu contre quelques oreillers que Tom avait posés contre la tête de lit. Bien sûr, l’aider à boire était hors de question. Elle accepta l’eau et sirota avec précautions à travers ses lèvres bleuies et gonflées jusqu’à ce que le verre soit vide. « Merci. »

Elle me rendit le verre puis reprit ma main et me pressa de me rasseoir près d’elle, contre la tête de lit. J’obéis avec empressement, en souriant si fort que je suis certaine que mon visage risquait de se briser en deux.

Après que je fus installée confortablement, elle retourna son regard vers Tom et John, un sourcil dressé.

Tous les deux avaient visiblement l’air mal à l’aise mais Tom finit par faire un pas en avant au sens figuré. « On… euh… on se demandait comment faire pour se débarrasser de la preuve. Au début, on a pensé qu’on allait juste remettre les corps dans la voiture et y mettre le feu, mais Pop a dit qu’on allait juste finir par foutre le feu à toute la forêt et attirer encore plus l’attention.

A côté de moi, je sentis Ice qui hochait la tête pour approuver.

« Alors », reprit John, « on a fait avec ce qu’on avait et on a décidé de faire croire à un accident de voiture/meurtre/suicide. »

Ice ricana.

« Tu veux bien expliquer ça ? » Demandai-je, perplexe.

« Ben, tout était là. L’accident de voiture, c’était évident. Tout comme la scène de lutte. Alors, tout ce qu’on avait à faire, c’était de prendre l’arme d’Ice, d’essuyer ses empreintes, de la mettre dans la main du type qui avait pris une balle dans la tempe et le tour était joué ! La voiture s’était enfoncée dans un arbre, le type en était sorti, avait fichu une raclée aux autres, leur avait tiré dans la tête, puis avait mis fin à ses jours en se tirant une balle dans la tempe. »

« On a même effacé les traces de Morgan », ajouta Tom, en souriant avec fierté. Je jure que si cet homme était né cabot, sa petite queue aurait remué à tout va. « Même Pop était impressionné, et vous savez combien ça c’est difficile. »

« On est deux alors », dit Ice, la voix chaude bien qu’un peu enrouée. « Bon boulot. Merci beaucoup à tous les deux », ajouta-t-elle.

Des rougeurs jumelles éclairèrent les visages de nos amis tandis qu’ils bougeaient les pieds sur le parquet, apparemment pas bien sûrs de savoir quoi faire de ce compliment.

Heureusement pour eux, ils n’eurent pas besoin de trouver une réponse parce qu’Ice se rendormit, s’affalant contre moi ce faisant. J’eus un bref instant de panique, mais le calme dans les yeux de Bull me détendit et ensemble, nous l’aidâmes à retrouver une position plus confortable sur le lit.

Cette tâche terminée, je regardai à nouveau Tom et John. « Autre chose ? »

« Euh, ouais », finit par dire Tom. « La rumeur dit que ces types étaient en ville quelques jours avant de venir ici. On dirait bien que notre bonne amie Millicent les a hébergés pour le week-end. Pop pense qu’elle leur a même dit où était la cabane. »

Je sautai si rapidement du lit que ma tête se mit à tourner au changement abrupt de position. « Qu’est-ce que tu dis ? » Dis-je d’un ton pressant en attrapant le bras énorme de Tom. « Tu veux dire que cette garce est derrière tout ça ? C’est ça que tu es en train de me dire ? »

« Du calme, Angel », dit Tom en retirant doucement mes doigts de son bras. « Pour l’instant, ce n’est qu’une rumeur. Personne ne sait rien de manière sûre. »

« Et comment est-ce que cette rumeur a démarré ? » Demandai-je, les poings serrés.

« Mary réparait quelque chose au Pin Argenté et elle a entendu Millicent parler à quelqu’un au téléphone au sujet des six hommes charmants qu’elle avait accueillis pour le week-end. »

« Espèce de garce ! »

« Angel… »

« Quoi ! ? » Criai-je en tournant sur moi-même pour me rendre compte sur qui je criais. « Ice ? Oh seigneur, je suis désolée. Je ne voulais pas te réveiller. »

« C’est bon », dit-elle doucement. « Viens ici. »

« Mais… »

« Viens », insista-t-elle en tendant le bras.

Incapable de résister, je m’approchai d’elle, grimpai à nouveau sur le lit et me glissai dans son étreinte aimante, en prenant soin de ne pas bousculer ses blessures en voie de guérison. Elle me fit un petit sourire et m’embrassa sur la joue, puis elle m’installa contre elle avant de tourner la tête vers Tom. « Qu’est-ce que Pop dit de tout ça ? »

« Il pense qu’elle l’a fait mais il ne pense pas qu’elle savait vraiment ce qu’elle faisait. Ou même qui étaient ces hommes. »

« Ce n’est pas une excuse ! » Dis-je. « Elle n’a pas le droit de dire à de parfaits inconnus où on habite ! Absolument pas ! «

« C’était stupide, j’en conviens », répondit Tom. « Mais être stupide c’est pas pareil que d’envoyer délibérément quelqu’un se faire kidnapper et tuer, Tyler. »

« C’est Millicent dont on parle ! » Répliquai-je. « Celle qui a envoyé quelqu’un faire rosser Pop ? Celle qui a payé quelqu’un pour mettre le feu à sa station ? Est-ce que je suis la seule ici à voir cette femme pour ce qu’elle est vraiment ? »

« Très bien, Angel, ça suffit », dit doucement Ice près de moi.

« Ice, ce n’est pas… »

« Assez, Angel. Ça ne va nous mener nulle part. »

Je soupirai, je ne voulais pas abandonner le combat mais je me rendais compte qu’il n’y avait aucune raison de continuer. « Quand est-ce que quelqu’un va enfin l’affronter ? » Demandai-je après un long moment. « Chaque fois qu’elle a fait quelque chose de mal, on s’est contenté de tendre l’autre joue. Et à chaque fois, elle a continué et a fait quelque chose de pire. Ce sera quoi la prochaine fois, Ice ? Et si la prochaine fois, c’est… »

Je m’arrêtai mais je savais qu’elle pouvait lire dans mes pensées sur ce sujet. Ma plus grande peur c’était qu’une nuit, notre sommeil soit dérangé par l’arrivée de la police. Ce scénario n’était jamais bien loin dans mes pensées et continuait à hanter mes rêves.

Comme s’il ressentait la signification profonde de notre conversation, Tom s’éclaircit la voix, poussa son frère du coude et tous deux ils attrapèrent un Bull inconscient de la situation et sortirent. « On… euh… on sort un moment », dit Tom tandis qu’ils descendaient et s’éloignaient rapidement.

Quand nous fûmes seules, je me tournai vers Ice et mit la main sur sa joue bleuie. « Je suis désolée », murmurai-je. « Je déteste me sentir sans défense. »

La peau douce de son visage se plissa sous ma paume tandis qu’un coin de sa bouche se redressait dans un sourire. « C’est bon. Je sais que ça a été dur pour toi. »

Je la fixai avec une expression sérieuse. « Pas pour moi, Ice. Pour nous. Toi et moi. » Je m’écartai légèrement et l’examinai de la tête aux pieds, des larmes dans les yeux. « Regarde-toi, mon amour. On t’a battue, tiré dessus, presque coupée en deux. Tu aurais pu mourir. »

« Mais ce n’est pas le cas, Angel », dit-elle simplement. « Je suis ici et je suis vivante. »

« Mais pour combien de temps ? »

Je fus saisie par un sanglot et je me sentis m’affaisser. Puis ses longs bras m’enserrèrent, m’étreignant tandis qu’une voix douce et des mains délicates m’apaisaient. « Chh. Ne pleure pas, Angel. S’il te plait, ne pleure pas. Tout va bien se passer. Je te le promets. Tout va bien se passer. Chh. »

J’acceptai son réconfort, son amour, pendant un long moment vraiment nécessaire avant de tenter de m’écarter. Comme elle ne me relâchait pas, je levai la tête. « C’est moi qui suis supposée te réconforter. C’est toi qui a traversé l’enfer et qui en est revenue. Pas moi. »

Elle rit doucement. « Quelque chose me dit que tu as aussi un peu traversé l’enfer, Angel. » Elle me prit le menton dans sa main et passa son pouce sur mes lèvres. Bien qu’elle me regardât droit dans les yeux, son regard semblait perdu au loin. Après un bon moment, elle parla à nouveau. « Quand ça a été terminé, après que j’ai tué Carmine et ses amis, la seule chose qui m’a empêchée de m’effondrer dans ce champ, c’est toi, mon Angel. Ton sourire. Ton rire. Le son de ta voix quand nous faisons l’amour. Il fallait que je revienne vers toi, il fallait que je revienne vers la seule bonne chose en ce monde que je connaisse. Ta lumière. Ta chaleur. Ton amour. » Sa main traina sur mon visage et mon cou pour venir se nicher sur mon sein, là où mon cœur battait fort. « Toi. »

Son regard revint pour me percer. « Tu dis que tu es sensée me réconforter. Est-ce que tu ne le fais pas chaque jour ? »

Je la regardai sans expression pendant un moment, incapable d’assimiler pleinement ses paroles et leur signification.

Son visage s’adoucit dans un sourire. « Tu le fais, Angel. Chaque jour, sans même y penser, en étant simplement toi. » Sa voix prit une tonalité rauque. « La femme que j’aime. »

Elle glissa sa main dans le creux de ma nuque et usa de sa force implacable pour nous redresser et réclamer mes lèvres dans un baiser enflammé, plein de passion et de promesses. Je répondis instantanément, avec urgence, avec le besoin désespéré de lui montrer ce qu’elle signifiait pour moi, cette femme faite de feu, de fureur et d’amour sans barrières.

Perdue dans les sensations de la passion étourdissante, mes mains se mirent à bouger de leur propre gré sans même sentir les bandages qui couvraient ses nombreuses blessures. Un léger grognement me ramena à la réalité rapidement et je retirai brusquement ma main de son ventre comme si je m’étais brûlée. « Oh Seigneur, je suis désolée ! Je ne voulais pas. »

« Chut », répondit-elle en m’attirant à nouveau contre elle. « C’est bon. Je vais bien. »

« Tu es blessée. »

Elle me captura sans effort par le pouvoir de son regard brûlant. « J’ai envie de toi. »

Pour ces mots, j’aurais vendu mon âme avec plaisir, et j’aurais damné le diable lui-même.

Elle me prit la main et la porta à son sein, sur sa peau chaude et ferme. « Touche-moi », murmura-t-elle.

Je m’entendis gémir tandis que je fermai les yeux face à la douceur exquise de la sentir sous ma paume tremblante. Lorsque son corps répondit sans aucun doute possible à mon toucher hésitant, explosant sous ma main, je me sentis entrainée dans une vague submergeante d’émotion que j’eus du mal à contenir.

« Laisse-toi aller, Angel », murmura-t-elle en utilisant sa main libre pour faire à nouveau se toucher nos lèvres, emmêlant ses longs doigts dans les mèches courtes de mes cheveux. « Laisse-toi juste aller. »

Comme un doux chant des sirènes, je laissai le son de sa voix, le mouvement de son corps, balayer la honte et la douleur, la colère et la peur. Nos lèvres se touchèrent à nouveau, presque en feu, et je me… laissai aller.

Je passai mes doigts sur ses seins, légèrement au début, puis avec plus d’urgence tandis que la passion et l’envie d’elle s’enflammaient en moi, un brasier d’amour, de désir attisé par un combustible dévorant et éternel.

Je sentis sa respiration plus profonde quand son gémissement résonna sur ma langue. Mes mains bougeaient avec plus d’assurance, imprimant le contact de sa peau soyeuse dans mon esprit tourbillonnant d’images ineffaçables. Même les bandages qui l’enveloppaient finirent par ne plus être un obstacle. Plutôt que de cacher ses blessures, celles-ci devinrent des symboles de son immense courage, de sa volonté invincible, telles les gardiennes du souvenir d’une bataille durement menée et d’une guerre dûment gagnée.

Je déposai des baisers doux sur chacune d’elles, m’imprégnant de la force de cette femme prodigieuse, merveilleuse sous mon corps. Son odeur emplit mes sens ; son goût, celui d’un vin sacramentel. Le son de sa voix plus beau pour moi que la musique d’un millier de chœurs sur un millier de mondes.

Je levai la tête de mon sacrement et mes yeux brûlant d’un indigo sombre de passion, je sentis la force immuable et invincible de notre lien primitif, ses racines plongeant encore plus dans les tréfonds de mon âme.

Et lorsque mes mains glissèrent entre des jambes ouvertes pour moi, signe de me rapprocher encore, d’entrer en elle, des larmes de joie coulèrent sur mes joues tandis que mes doigts étaient doucement accueillis par la chaleur humide et soyeuse de son corps.

« Je t’aime, Morgan », murmurai-je en poussant mes doigts pour être en rythme avec son corps. Une combinaison curieuse de douleur et d’extase s’affichait sur ses traits magnifiques mais ses yeux...

Si l’amour est une chose tangible, capable d’être vue autant que ressentie, alors c’est dans l’expression dans ses yeux quand nous faisons l’amour. Une expression qui dit que je suis la chose la plus précieuse et la plus aimée que l’univers n’ait jamais créée. Qui dit que je suis plus désirée et aimée que je ne puisse jamais espérer le comprendre. Qui dit qu’en moi réside le rêve d’une femme que j’aime de tout mon cœur, de tout mon esprit, de tout mon corps et de toute mon âme.

Ma peur tenta de revenir à ce moment, tenta de me rappeler que j’étais loin de mériter le cadeau qu’elle me faisait.

Mais elle le vit, comme elle le voyait toujours, avec des sens bien trop étrangers à ma compréhension. Elle se redressa brusquement malgré la douleur atroce de ses blessures et elle m’attira contre elle, dévorant mes lèvres des siennes, conquérant une fois de plus ma honte avec le pouvoir de son amour.

Tandis que mes doigts continuaient à danser en elle, les siens tracèrent une ligne de feu sur mon corps et glissèrent sous la barrière insignifiante de mes vêtements, se baignant dans mon essence nouvellement jaillie, me peignant et m’excitant avec l’évidence de mon propre désir avant de glisser profondément en moi et de me remplir pleinement.

Nos corps fusionnés par nos bouches et nos mains, nous donnâmes et prîmes, avançâmes et fîmes retraite, rassemblant nos énergies pour mieux les rendre au double, au triple, nos cœurs battant à un rythme affolant, nos respirations laborieuses. Nos âmes fusionnèrent et se séparèrent, pour revenir se toucher dans des grognements haletants et des gémissements primaires tandis que chaque contact, chaque caresse, nous emmenait de plus en plus haut jusqu’à ce que, enfin, nous atteignîmes les cimes et sautâmes comme nous étions montées.

Ensemble.

Et lorsque nous nous affaissâmes l’une contre l’autre, nos corps glissants de la sueur de la passion, chevauchant les derniers courants d’une volupté inestimable, tremblant dans chaque petit mouvement jusqu’à ce que, enfin, nous soyons à nouveau sur la terre ferme.

Lorsque je retrouvai assez de force pour relever la tête, je vis une larme unique tracer un chemin sur sa joue. Son sourire aveuglant me dit tout ce que j’avais besoin de savoir et, tout en embrassant cette larme, je la déposai avec amour sur le lit que nous partagions, lui rendant son sourire quand je sentis son visage rougi et chaud dans mon cou, sentant le moment exact où elle retournait dans le calme apaisant du sommeil, ses lèvres telles une marque douce sur ma peau.

Et, enveloppée et en sécurité dans une couverture d’amour et de confiance si puissante et si profonde, je la suivis dans les ombres où les cauchemars n’osaient pas me suivre.

*********

Je clignai des yeux pour effacer le sommeil et tentai de me concentrer sur le visage penché sur moi. « Corinne ? »

« Je m’exerce à ‘Louella, la bibliothécaire tatouée’, aujourd’hui », me répondit-elle en souriant. « Est-ce que c’est réussi ? »

Je la regardai de plus près et je vis pour la première fois la myriade de bleus de toutes les couleurs qui remontaient sur le côté droit de son visage et de sa mâchoire. Je me sentis rougir, honteuse de ne pas l’avoir remarqué avant. « Comment te sens-tu ? »

« Comme on peut s’attendre à se sentir plusieurs jours après avoir été frappée par un pistolet, je suppose », dit-elle, les yeux brillants.

Je tressaillis. « Je suis désolée, Corinne. »

Elle rit. « Pour quoi ? Je ne me suis jamais autant amusée depuis que les démons de l’enfer ont trouvé bon de me relâcher de leur petit repaire d’iniquité ! »

« Notre définition pour ‘amusée’ semble différer un peu. »

« Mais bien sûr, Angel ; Tu es à peine une criminelle en devenir, tandis que moi », elle se redressa de toute sa hauteur, le nez levé d’un air royal vers le plafond, « je suis la Veuve Noire. »

Je grognai et levai les yeux au ciel en voyant son air faussement pompeux, puis je me retournai rapidement pour voir si Ice était endormie.

Elle l’était, le corps et le visage détendus, et pourtant avec ce fond de tension toujours présent en elle, à part quand elle avait été assommée par les médicaments que Bull lui avait donnés. Je sentis mon visage s’adoucir tandis que je tendais la main pour lisser ses mèches emmêlées mouillées de sueur.

Son visage se tendit un instant, assimilant sans aucun doute, l’intrusion dans son espace personnel, puis s’adoucit pour reprendre les traits apaisés du sommeil tandis que sa respiration se calmait et que son corps plongeait un peu plus dans le nid d’oreillers qui l’entourait.

Lorsque je levai les yeux, je vis un sourire supérieur et hautain sur le visage de mon amie. « Ne dis pas un mot, Corinne. Pas un seul. »

Elle écarquilla les yeux de fausse innocence. « Moi ? (NdlT : en français dans le texte) Tu dois me confondre avec une dégénérée quelconque, Angel. »

« Mmm. Hmm. Peut-être qu’on devrait commencer à te faire payer le spectacle nocturne. »

Elle fit la moue brièvement, puis sourit. « Est-ce que ça servirait à quelque chose que je dise que j’ai été tentée d’applaudir une fois ou deux ? Ou que je suis connue pour prendre des notes à l’occasion ? »

Je sentis une énorme rougeur monter. « C’est plus que je ne souhaitais savoir, Corinne. Bien plus que je ne souhaitais savoir. »

Elle rit. « Alors je suppose que je ne devrais pas te raconter la fois où je… »

« Stop ! » Ordonnai-je en levant la main et en enfouissant mon visage dans les oreillers près de la tête d’Ice. « S’il te plait. »

« Oh, all… » Le téléphone sonna, coupant heureusement son commentaire avant qu’il ne quitte ses lèvres. Avant que je puisse bouger, elle était près de la table de chevet, soulevait le combiné et le portait à son oreille, murmurant des mots que je n’avais pas la force d’écouter.

Après un instant, elle reposa le téléphone et me fixa d’un regard que je ne pouvais déchiffrer.

« C’était qui ? »

« Une certaine septuagénaire un peu vexée de ne pas avoir été invitée pour le thé. »

Oh merde. « Ruby. Merde, je l’avais complètement oubliée. Avec tout ça, ça m’est sorti de l’esprit. »

« Et bien, c’est certainement compréhensible pour quelqu’un qui sait ce qui se passe. »

« Tu veux dire que tu ne lui as pas dit ? »

« Bien sûr que non, Angel. Elle ne sait que ce que les docteurs lui ont dit. »

« Et c’est ? »

« Que je me suis sentie un peu faiblarde, que je suis tombée et que je me suis cogné la tête contre la table. Ils m’ont crue. Elle n’a pas semblé me croire mais elle n’a pas cherché à en savoir plus à ce moment-là. »

« Elle le fait maintenant ? »

« Pas avec autant de mots, non. Mais je suis sûre qu’elle apprécierait quelques explications pas trop obscures. » Corinne mit doucement la main sur mon épaule. « Ruby tient beaucoup à toi, Angel. Elle sait que tu souffres, mais elle ne sait pas pourquoi. Tout ce qu’elle sait, c’est que tu sembles l’avoir écartée pour une raison quelonque. Peut-être que simplement la rassurer de ta bonne santé et de ta bonne humeur arrangerait les choses. Elle est inquiète, comme je le serais dans une pareille situation. »

Je hochai la tête, convaincue. « Je vais l’appeler tout de suite. »

« Ne t’inquiète pas. Elle a dit qu’elle allait s’absenter quelques jours pour rendre visite à une amie. Lorsqu’elle sera de retour, peut-être que tu pourrais l’inviter pour discuter. »

Je soupirai et m’affaissai contre la tête de lit. « Plus tard, alors. » Je souris légèrement. « Au moins une bonne chose est sortie de tout ça. »

« Et c’est quoi ? » Demanda-t-elle en me faisant une très bonne imitation d’Ice, sourcil et tout.

« Vous semblez mieux vous entendre toutes les deux. »

« Nous... nous comprenons », fut tout ce qu’elle daigna dire.

*******

Cette conversation avait eu lieu quelques heures auparavant, bien qu’à juger de l’état de flou dans lequel étaient mes pensées éternellement vagabondes, ça aurait pu être il y a une semaine, ou bien une année. Un rapide coup d’œil au réveil me dit qu’une autre journée avait rendu l’âme pour qu’une nouvelle aube, pas si lointaine, puisse s’avancer et comme la bête de Betlehem, naître à son tour. (NdlT : tiré de The Second Coming, William Butler Yeats)

Repasser la dernière année de ma vie ou presque m’a fatiguée à un point que je ne saurais dire, et pourtant je n’arrive pas à trouver assez d’énergie pour m’allonger sur le lit et essayer de dormir. Ou peut-être que ce n’est pas d’énergie que je manque, mais simplement de courage.

Là où des rêves souvent plaisants m’aidaient lors des nombreuses nuits solitaires au Bog, les cauchemars règnent en maître ici, dans l’endroit même où j’aurais cru pouvoir rendre ces rêves réels.

Près de moi, Ice repose toujours, sa respiration est profonde et calme. Est-ce que tu rêves ? Je me le demande en amenant la main chaude toujours dans la mienne jusqu’à mes lèvres pour déposer un tendre baiser sur les phalanges.

Elle ne répond pas, bien sûr. Depuis toutes ces années où je la connais, c’est une des rares questions que je n’ai jamais osé lui poser.

A part la tension qui la caractérise même dans cet état particulièrement paisible (sauf, peut-être, après avoir fait l’amour), elle semble toujours dormir du sommeil des innocents, préservée du temps, de la mort et du danger, qui ont été ses compagnons permanents bien plus longtemps que moi je n’ai pris ma place pour la chérir.

Peut-être que c’est sa récompense, ce sommeil paisible, pour avoir lutté contre ses démons intérieurs et avoir choisi de marcher dans la lumière.

Ou peut-être qu’elle rêve vraiment ; des cauchemars basés sur une réalité que je ne pourrai jamais espérer saisir vraiment, mais seulement comprendre et accepter, ce que je fais.

Peut-être qu’ils lui ont tenu compagnie si longtemps que son corps n’use plus d’énergie pour y réagir, choisissant plutôt de conserver sa puissance pour le moment où l’obscurité revient la demander.

Mais à la fin, je me rends compte que cela n’a pas vraiment d’importance. Les rêves d’Ice sont à elle. Qu’elle choisisse de partager sa vie avec moi, c’est ce qui compte vraiment, et c’est quelque chose que je chéris comme un cadeau essentiel avec chaque respiration, éveillée ou bien endormie.

L’expérience m’a appris la leçon amère de ne jamais considérer ce cadeau comme acquis.

Quand j’ai dit à Corinne que je quitterais volontairement Ice si je le faisais de nouveau, je pensais chaque syllabe. C’est une promesse qui vit dans mon cœur chaque jour.

Elle s’est tellement ouverte à moi dans cette dernière année ; elle a dénudé une âme remplie d’une lumière tellement brillante et d’une obscurité si profonde ; elle a été tout ce que j’avais besoin qu’elle soit, et plus encore.

Tellement plus.

Peut-être que d’avoir passé quelques heures à réfléchir sur tout ce qui avait été mal, ou bien, dans cette dernière année de notre vie passée ensemble, s’était avéré bien meilleur que n’importe quoi d’autre le serait jamais. Mon corps était littéralement douloureux de la réalisation de combien je l’aimais profondément et totalement, de combien de mon âme elle possédait sans même le vouloir, et de combien j’avais été proche de tout perdre.

La honte se cache toujours en mon cœur, et attend son moment sans aucun doute, attend d’attaquer quand je serai la plus vulnérable. Mais je ne la crains plus. Qu’elle vienne. Je la combattrai avec l’arme la plus puissante en ce monde.

L’amour.

Je regarde par la fenêtre et je vois que la pluie a cessé, mais les nuages gonflés, arrêtés sur l’obscurité un peu obsédante du lac, promettent que la trève ne sera que temporaire.

Mes paupières s’alourdissent, pourtant mon corps continue à lutter contre l’attrait séduisant du sommeil.

Jusqu’à ce que sa main se détache de la mienne et que son long corps mince se redresse pour me prendre dans ses bras, me berçant tendrement tandis qu’elle nous repose sur le matelas. Elle repousse d’une caresse mes cheveux de mon front et dénude l’espace pour que ses lèvres viennent s’y poser.

« Dors maintenant », murmure une voix sonore, suivie du doux chantonnement d’une berceuse qui me baigne de sa douce sérénité, chantée par une femme dont le cœur et l’âme sont plus beaux que l’aube qui finit par apparaître de dessous les nuages noirs.

Et si vous vous demandez, comme moi, ce que j’ai fait pour mériter tant de beauté et de joie dans ma vie, je vous répondrai honnêtement.

Je ne sais pas.

Mais ce que je sais, c’est que chaque jour, de toutes les façons possibles, je me rendrai digne de ce cadeau inestimable.

C’est la récompense la plus adaptée que je puis trouver pour tout ce qu’elle m’a donné. Son cœur, son âme, son corps et son esprit.

Sa vie.

*******

Cinq jours ont passé depuis cette nuit. Des jours remplis d’un sentiment de paix et d’appartenance plutôt inattendu, et pourtant bienvenu, étant donné tout ce qui s’est passé auparavant. Je suppose que d’être forcée par le danger de réexaminer sa vie – la théologie de la tranchée, comme aurait dit mon père – remet vraiment les choses en perspective. Il faudra que je me rappelle ce truisme. Comme si je pouvais un jour l’oublier. (NdlT : en anglais « foxhole theology » ou « Il n’y a pas d’athées dans les tranchées ». Cette maxime, vieille de plus de cent ans, signifiait à l’origine que, face à la mort ou au danger, l’être humain se découvre toujours une foi.)

Ice est bien en chemin pour guérir complètement, comme on pouvait s’y attendre, étant donné tout ce que je vous ai raconté sur elle jusqu’ici. Le troisième jour, elle avait même réussi à faire fuir comme un vol de cailles effrayées, le groupe de bien-pensants réunis autour de son lit – des vautours observant la mort, comme elle les appelait – d’un seul regard bien placé et d’un grognement menaçant ajouté pour faire de l’effet.

J’ai essayé avec force de réfréner un rire en voyant les expressions sur leurs visages, mais j’ai bien peur de n’avoir pas très bien réussi. C’était bon de rire à nouveau, pour dire la vérité.

La pluie semble s’être installée, étalant une couverture un peu prématurée sur la saison touristique cette année. Bien que beaucoup de mes amis vivent des visiteurs extérieurs à la ville, je ne peux pas dire que je suis très triste que la saison se finisse. Plus vite l’été se terminera, plus vite je pourrai mettre derrière moi toutes les horreurs que les jours de chaleur ont apportées.

Le bonus pour une saison écourtée, c’est bien sûr la fermeture anticipée du Pin Argenté et la perte corollaire de sa propriétaire, une garce de première classe du nom de Millicent Harding-Post.

Je peux vous assurer que les seules larmes que je vais verser sur cette perte précise seront des larmes de joie.

Ice dit qu’elle a réfléchi à un plan pour rendre à Ms. Harding-Post toutes les gentillesses qu’elle nous a distribuées cette dernière année. Elle n’est pas encore prête à le partager avec moi encore, mais je serai patiente. Elle me le dira quand elle sera prête, ça je le sais. Et je sais aussi que je vais en adorer chaque instant.

Bull nous a quittées il y a quelques jours. J’étais triste de le voir partir, mais, amitié mise à part, ses talents de guérisseur n’étaient plus vraiment requis. Ice est un toubib plutôt doué elle-même, et même si elle ne l’était pas, il nous a laissé assez de fournitures médicales pour ouvrir une clinique. Et alors que la pluie a choisi de nous rendre visite ici dans les contrées inférieures, là-haut dans les montagnes, la neige tombe et il fallait qu’il monte aux cabanes de chasse tant que les routes étaient praticables, pour s’assurer de leur solidité et de leur ravitaillement pour la saison rude qui s’annonce.

Tom et John nous ont fait leurs adieux et sont retournés dans leurs familles qui étaient, aucun doute là-dessus, prêtes à attacher des rubans jaunes autour des vieux chênes dans l’espoir de leur retour. Même Corinne avait décidé de nous donner un peu de temps à nous, en choisissant de passer quelques jours en compagnie de Pop, qui ne se sentait pas très bien après l’excitation des dernières semaines. Je m’inquiète pour lui, parce que c’est quelqu’un que j’ai fini par aimer profondément, mais je sais qu’il est en de bonnes mains avec Corinne.

La Veuve Noire semble avoir perdu de son mordant auprès de Pop.

Et, si je connais bien Corinne autant que je le pense, s’il doit vraiment finir par quitter cette vie, il partira avec un sourire sur le visage.

La pluie s’est un peu arrêtée ce matin et Ice était dehors avant que la dernière goutte ne soit tombée, déterminée à aider sa force en cours de récupération rapide avec une marche rapide dans les bois. Grande et fière, avec des vêtements qui couvrent ses bandages, n’importe qui aurait bien du mal à dire qu’elle a ne serait-ce qu’une égratignure, encore moins deux blessures par balles et plusieurs longues et profondes coupures, même moi.

Je l’ai regardée avec respect – et, pour dire la vérité, une petite once de jalousie – se laver et traverser la maison à grands pas sans même un soupçon de douleur tandis que je trainassais sur le canapé, à soigner mon genou toujours douloureux et à faire la moue.

Avec un sourire et un baiser, elle est partie tester son corps de la façon dont nous, simples mortels, pourrions tester un gâteau pour voir s’il est assez cuit. Et pourtant, je n’ai pu m’empêcher de lui renvoyer son sourire et de hocher la tête, sachant parfaitement qu’il était inutile que je l’attende avant la tombée de la nuit, au moins.

Ce qui me laissait bien entendu seule, avec une seule chose à faire.

Appeler Ruby, qui était rentreé chez elle la veille au soir, et l’inviter pour, comme l’avait dit Corinne, une petite discussion.

C’est une chose que je crains depuis que Corinne a trouvé judicieux d’amener le sujet cinq jours plus tôt. Alors que je veux vraiment voir mon amie et mentor de longue date et tout lui expliquer, je ne veux vraiment pas voir l’expression dans ses yeux une fois qu’elle aura réalisé que pratiquement tout ce que je lui ai dit jusqu’ici n’était qu’un mensonge.

Je déteste mentir. Ça va contre toutes les choses en lesquelles je crois. Je ne suis pas très bonne pour ça, comme vous l’avez sans doute deviné à présent, et chaque fois que je pense avoir réussi, je me retourne pour voir un panneau indicateur dans mon dos.

Et pourtant, plus je tarde avec ça, plus je laisse la vérité se cacher derrière le poids de ma culpabilité et de ma honte, plus il sera dur de dire enfin la vérité. Comme disait toujours ma mère quand j’étais jeune, retirer rapidement le sparadrap fait bien moins mal que de l’arracher petit à petit.

Elle était intelligente, ma mère.

******

Ice est enfin rentrée il y a une heure, trempée jusqu’au os, mais rayonnant d’une vitalité qui manquait cruellement cette dernière semaine, les yeux luisant de bonne santé et de bonne humeur. Elle a refusé de me dire ce qu’elle a fait cette demi-journée, se disant sans doute que j’allais vouloir m’occuper d’elle et tout et tout, mais elle a fini par accepter de dire que peut-être une douche chaude et un bon lit douillet n’étaient pas une si mauvaise idée.

C’est bon de savoir que mes talents de persuasion fonctionnent toujours. Et c’est même mieux de réaliser qu’après six ans, j’ai fini par les maîtriser.

Après une douche et un sandwich que j’avais préparé à la hâte, elle est allée directement au lit, où elle dort même maintenant, bien emmaillotée face au léger froid de l’air qui persiste même après que j’ai poussé le feu à un niveau respectable.

L’automne est décidément dans l’air.

Et je me retrouve assise là, les tripes tenaillées, à attendre le coup qui va annoncer l’arrivée de Ruby, à repasser encore et encore dans mon esprit les mots que je lui ai dits, jusqu’à ce qu’ils soient réduits à leur plus simple expression, sans signification après autant de répétition.

*******

Le coup finit par arriver et je me levai d’un coup, mon genou m’envoyant un pincement d’avertissement ce faisant. J’ajustai mes vêtements et me passai rapidement la main dans mes cheveux, me sentant étrangement comme une écolière qu’on envoie chez le principal, tandis que j’allais vers la porte et l’ouvrais pour accueillir mon amie.

Le sourire de Ruby avait l’air plutôt forcé tandis qu’elle passait le seuil pour entrer, et que je l’amenais dans la cabane même et la faisait s’asseoir dans le séjour. « Tu veux du café ? Du thé ? »

« Non merci », répliqua-t-elle en s’installant sur le canapé, sans s’inquiéter de me cacher qu’elle m’évaluait de la tête aux pieds ce faisant. Elle plissa les yeux. « Comment te sens-tu ? »

« Mieux maintenant », répondis-je avec honnêteté.

Elle hocha la tête. « C’est bon à entendre. »

La conversation, aussi mince soit-elle, s’interrompit, le craquement du feu apportant le seul bruit dans la pièce.

Incapable de soutenir le silence plus longtemps, je pris plusieurs respirations profondes et me tournai vers mon amie. « Ruby, je suis vraiment désolée de n’avoir pas… »

Elle leva la main, son sourire légèrement plus volontaire. « C’est bon, Tyler. Je comprends. Je sais ce qui s’est passé ici. »

Je la regardai stupéfaite. « Tu le sais ? »

« Oui. J’ai eu quelques soupçons au début, et ce que j’ai appris depuis me les a confirmés. »

Je penchai la tête. « Est-ce que… tu voudrais bien m’expliquer, s’il te plait. »

Son sourire devint triste. « Tyler, je suis peut-être une vieille femme, mais je ne suis ni aveugle ni sourde. Regarde-toi, Tyler. Tu as des bleus et tu es meurtrie. Tu as été battue. Et Corinne est pareille. Elle dit qu’elle est tombée et qu’elle s’est cogné la tête sur la table, mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? »

Je soupirai. « Non. Ça ne l’est pas. »

Elle hocha la tête d’un air sage. « Je sais. » Elle se tourna complètement vers moi, et me prit les deux mains. « J’ai appelé ta mère l’autre jour, Tyler. »

Pendant un instant, j’oubliai de respirer. « Tu… quoi ? »

« Tu m’as entendue. Elle m’a dit ce qui s’est vraiment passé pendant que tu étais à Pittsburgh. Que tu lui as dit que ton mari avait abusé de toi et que tu l’avais tué pour te défendre. Que tu as passé du temps en prison et qu’on t’a relâchée en appel. »

Stupéfaite n’était pas un faible mot pour ce que je ressentais, et pourtant, je ne pus qu’hocher la tête, confirmant ses paroles, me sentant soudain toute petite et toute jeune, et toute piégée.

« Ta mère n’est peut-être pas la personne la plus chaleureuse et ouverte au monde, Tyler, mais je crois vraiment qu’elle croit ce que tu lui as dit. Je sais que moi oui. Tu n’es pas le genre de personne à tuer quelqu’un de sang-froid. Tu n’as pas ça en toi. Je le sais. »

Je souris un peu, soulagée qu’elle au moins, croie en mon innocence.

Elle me retourna mon sourire et me serra les mains. « Tyler, je connaissais plutôt bien ton père. Il avait cette cabane bien avant d’épouser ta mère et avait passé de nombreux étés ici. Je savais quel genre d’homme c’était, et je ne pouvais qu’espérer que ta mère pourrait le calmer un peu. »

« Je ne suis pas sûre de comprendre ce que tu es en train de dire », répondis-je, mon esprit tentant résolumment de suivre les circonlocutions de son histoire et échouant lamentablement.

« Ton père pouvait être un homme charmant et aimant de temps en temps, Tyler. Mais il pouvait aussi être pire qu’un ours enragé si quelque chose lui restait en travers. Plus d’une fois j’ai eu envie de m’interposer quand sa colère était dirigée contre toi. Mais pour ma honte éternelle, je restais là à ne rien faire. »

Je la fixais, des émotions conflictuelles luttant pour trouver leur place en moi. La honte pour un secret de famille si longtemps tu, finalement porté à la lumière. Du soulagement qu’on en parle enfin. De la confusion, aussi, de ne pas savoir où cette conversation menait.

« Avant que je n’épouse mon mari, j’étais enseignante. Et une des choses que j’ai apprises, c’est que, très souvent, les filles de pères abusifs cherchent inconsciemment la même chose dans des conjoints potentiels. Ce n’est pas inhabituel, ni même une chose dont il faut avoir honte. Je pense que c’est ce que tu as fait avec ton mari. Et je pense que c’est ce que tu fais avec ton amie Morgan. »

« Quoi ? » Je retirai brusquement mes mains des siennes, et me mis debout si vite que la pièce se mit à tourner. Je repoussai le vertige et la fixai, les yeux brillants de fureur. « Je n’ai aucune idée d’où ça t’est venu, Ruby, mais tu as tort. Définitivement tort. »

« Ah oui ? » Demanda-t-elle, les yeux brillant tout autant. « Toi et Corinne vous avez été battues presque à mort, Tyler. Je suis arrivée là dehors juste à temps pour l’entendre partir en voiture et t’entendre lui crier de revenir. » Son visage se figea et ses traits prirent une expression sauvage. « Ne me prends pas pour une idiote, Tyler. Je sais ce que j’ai vu. »

« Tu es une idiote, Ruby », répliquai-je, sentant une fureur plus profonde que jamais me consumer de son feu brûlant. « Tu as additionné deux et deux et tu as trouvé sept. Je pense que tu ferais mieux de partir avant que nous le regrettions toutes les deux. »

« Elle t’a bien appris ta leçon, je vois. »

« Sors, Ruby. Tout de suite. »

« Je sais qui elle est, Tyler », continua Ruby, refusant de bouger d’un pouce. « Je sais qui est Morgan Steele. Son nom familier m’était familier quand nous nous sommes rencontrées pour la première fois. Quand Millicent m’a dit que ces policiers lui avaient demandé la route pour la cabane, j’ai su que mon pressentiment était juste. Alors j’ai passé les derniers jours à passer en revue des vieux dossiers jusqu’à ce que je trouve ce que je cherchais. Elle est la Morgan Steele qui a tué ces enfants. Celle qui est devenue un assassin de la Mafia. Celle qui s’est échappée de la même prison dans laquelle tu étais incarcérée. Celle qui t’a amenée à tomber amoureuse d’elle pour qu’elle puisse avoir un billet gratuit dans ce pays pour fuir la justice. Et celle qui a finalement craqué sous toute la pression qu’elle avait mise sur vous deux et a frappé de ses poings comme un animal. »

J’étais paralysée par ses accusations, par un malentendu si énorme qu’il ne pouvait pas être réel. Mon esprit m’hurlait de la faire se taire, de lui arracher les membres un par un, ou au minimum, de la soulever et de la jeter aussi loin que possible de la maison que je le pouvais.

Mais mon corps était plongé dans le plomb, incapable de bouger.

Prenant mon silence pour ce qu’il n’était pas, son visage s’adoucit. « Ça n’a pas de raison de continuer, Tyler. Je ne pouvais rien faire avant, avec ton père. Mais je peux maintenant. Je peux et je l’ai fait. »

Mais ça, ça perça finalement dans mon esprit. Je m’avançai et la soulevai du canapé par l’avant de sa robe, le tissu se déchirant lorsque j’amenai nos visages à quelques centimètres. « Qu’est-ce qu tu as fait, Ruby. Qu’est-ce que tu as fait ? ! ? »

« Je fais ce que j’aurais dû faire il y a bien longtemps, Tyler. Je mets un terme à tout ce bazar. La police est en chemin. Tu n’auras plus jamais à t’inquiéter d’elle. Je te le promets. »

« Non. » Ce fut un murmure mais il portait le poids du monde avec lui.

« Oui, Tyler. Oui. Enfin. Je le fais parce que je t’aime. Tu ne le vois pas ? Je t’aime et je veux ce qu’il y a de mieux pour toi. Alors viens avec moi. S’il te plait. Tu seras en sécurité quand la police arrivera. »

« Non ! ! ! »

Je la repoussai comme si elle ne pesait rien, tournai sur moi-même et montai l’escalier à la hâte, hurlant le nom d’Ice à pleins poumons tout en courant, glissant, tombant et me relevant.

Elle était déjà réveillée et debout quand je fonçai dans la pièce. Elle se détourna de la fenêtre, les yeux luisants et tristes, le visage figé dans une résignation lugubre.

« Ice », dis-je dans un souffle, en courant vers elle pour la prendre dans mes bras, « tu dois partir d’ici. Prends la camionnette. Va dans les montagnes. Je te retrouverai quand tout ira bien. Tu as encore le temps. S’il te plait. Fuis ! »

Elle secoua lentement la tête. « C’est fini, Angel. »

« Ce n’est pas fini ! Je ne le laisserai pas finir ! » Je tirai sur elle mais c’était comme si j’essayais de bouger une montagne. « Bon sang, Ice, bouge. Tout de suite ! ! ! »

Elle retira ma poigne de fer de son bras et leva ma main vers ses lèvres pour déposer un baiser sur mes phalanges. « Je t’aime, Angel », murmura-t-elle. « Ne l’oublie jamais. Jamais. »

« Non. Oh Seigneur, non. S’il te plait, Ice. S’il te plait, ne fais pas ça. » Voyant les lumières bleues de ce qui devait être un millier de voitures de police passer entre les arbres, je secouai la tête dans une négation aveugle. « S’il te plait, Ice, non. Bats-toi, bon sang ! Bats-toi ! ! ! »

Elle sourit légèrement et me prit la joue. « Je me bats, ma douce Angel. Pour toi. »

Elle m’attira contre elle et m’embrassa, longuement et profondément, avant de s’écarter et de prendre ma main. « Viens. »

Croyant qu’elle avait fini par retrouver son bon sens, je la suivis rapidement tandis qu’elle descendait l’escalier et allai dans le séjour où Ruby, de nouveau debout et essuyant le sang sur ses lèvres, la fixa avec une lueur de haine intense dans les yeux.

Et je ne suis pas le moins du monde honteuse d’avoir voulu, avec chaque fibre de mon corps, regarder Ice effacer cette expression sur son visage pour toujours.

Mais au lieu de ça, ma compagne me poussa dans les bras de Ruby, puis la fixa d’un regard plus brûlant que le soleil. « Chaque mot que vous avez dit est vrai. Je suis un monstre. Je l’ai manipulée et j’ai fait en sorte qu’elle tombe amoureuse de moi pour pouvoir avoir un billet gratuit. Elle n’était rien d’autre qu’un otage. Un ticket de sortie. Et vous devriez bien vous rappeler de tout ça quand la police commencera à vous interroger. »

Ruby ricana. « Vous ne me faites pas peur. »

La lèvre supérieure d’Ice se recourba pour montrer ses dents. « Alors vous êtes vraiment idiote. »

Puis elle se raidit, la tête tournée vers l’arrière de la maison. « A plat ventre. »

« Vous ne pouvez pas… »

« Tout de suite ! ! ! »

Sans effort elle nous fit tomber sur le sol et se mit au-dessus de nous dans une attitude protectrice, la tête toujours penchée, concentrée sur quoi que ce soit qu’elle entendait.

Les cieux s’ouvrirent alors, envoyant la pluie sur la Terre dans un déluge tandis qu’un éclair divisait le ciel et que le tonnerre explosait au-dessus de nous, secouant la maison.

Je l’entendis alors, le bruit des sirènes qui encerclaient la cabane. Je luttai pour me remettre debout mais Ice me repoussa, me clouant au sol de son regard noir intense.

« Votre attention dans la cabane ! Vous êtes encerclés. Sortez tranquillement les mains au-dessus de la tête et personne ne sera blessé ! Votre attention dans la cabane ! Vous êtes encerclés. Sortez tranquillement les mains au-dessus de la tête et personne ne sera blessé ! »

« Reste là », dit Ice en me lançant un dernier long regard avant de se détourner et de partir vers la porte.

« Ice ! ! Non ! ! ! »

Mais elle n’écoutait pas. Foutue bonne femme, elle n’écoutait pas.

Je me mis difficilement debout et faillis tomber sur Ruby quand celle-ci tenta de me retenir, je la repoussai furieusement au sol.

Je courus après la silhouette de ma compagne qui s’éloignait, mais j’arrivai à la porte une éternité trop tard.

Les policiers grouillaient autour d’elle, poussant son corps sans résistance au sol sur son estomac tout en lui tirant les bras derrière le dos pour la menotter, leurs armes sorties et pointées sur elle avec une intention mauvaise.

Lorsqu’ils la remirent debout, son beau visage était taché de boue et de sang. L’avant de sa chemise, juste auparavant d’un blanc brillant, était peint de marron des sutures qui s’étaient arrachées.

Comme un homme changé en pierre par un dieu vengeur, j’étais condamnée à rester regarder mon monde tout entier emporté dans la nuit.

Il faisait froid. Si froid.

Et sombre, comme au fond d’une tombe fraîchement creusée.

Mon corps tout entier était engourdi ; mon cœur enchâssé dans un bloc de glace qui promettait de ne jamais fondre.

Je sentais la pluie autour de moi, tombant en des draps de feu brûlant presque horizontaux, agités par la frénésie d’un vent épouvantable.

Un volet de bois, arraché par la puissance de la tempête, cognait sans cesse contre la paroi en bois abîmée, faisant résonner un glas par-dessus le hurlement du vent et le gémissement des sirènes. Des sirènes qui, comme le brouillard, se rapprochaient de plus en plus, pas sur des pattes de velours non, mais sur des griffes sanglantes de dragon.

Un éclair traça un dessin pointu sur le ciel, s’imprimant sur mes rétines.

Le tonnerre résonna et roula, amenant une pensée saugrenue dans mon esprit. Dieu joue encore au bowling avec les anges, disait la voix de mon père sortie quelque part de la tombe.

Et pourtant j’attendais, aveugle et figée comme une sorte de statue immortelle. J’attendais que le vent cesse sa furie incessante. J’attendais que la pluie écarte son rideau opaque.

J’attendais une vision que mes yeux ne pouvaient voir. Une vision que mon âme ne pouvait oublier.

Comme attirées dans la clairière par la force de ma prière silencieuse, d’autres voitures arrivèrent, leurs pneus projetant la boue. Leurs phares puissants brisaient le manteau de brume, illuminant la scène que je souhaitais si désespérément voir, figée sur le porche de la maison que j’avais aidé à construire.

Un foyer, un rêve, que je quitterais de mon plein gré, sans m’arrêter pour regarder derrière moi, si seulement quelqu’un voulait retirer ces écailles de mes yeux.

Si seulement.

Elle se tenait là, droite et grande, éclairée par la lumière artificielle derrière elle ; mon amour, mon cœur, mon âme. Le dos fier et droit, la tête haute, les yeux flamboyants.

Fière, oui. Mais impuissante.

Pas contre les bras qui la retenaient, ni contre les liens qui entouraient ses bras puissants, ni même contre les armes pointées vers chaque point vulnérable d'un corps autrement invulnérable.

Non, pas contre ça. Jamais contre ça.

Impuissante contre le poids d'un passé qui s'était, une fois de plus, retourné contre elle.

Impuissante contre le poids d'un amour pour lequel elle avait vendu son âme.

J'emporterai l'expression de ses yeux dans la tombe. Une tombe qui, si Dieu veut, ne sera pas longue à venir.

De la colère contre son passé qui s'imposait. De la rage contre les bras qui la retenaient, contre les armes qui la poussaient de leurs canons argentés et creux. De la tristesse aussi, que la chance que nous avions eue s'arrête si vite.

Et de l'amour.

Toujours de l'amour.

Elle écarta les lèvres et je me forçai pour entendre ses mots par-dessus la furie redoublée de la tempête. Mais même eux me furent enlevés aussi sûrement qu'elle allait être emportée dans la brume qui n’apporte que des conclusions.

Mais pourtant, je regardais ces lèvres former des mots que seul mon cœur pouvait entendre.

Je t'aime.

Et puis arrivèrent les mots qui brisèrent mon âme.

Adieu.

****************

Fin

NdlT : fini de traduire en décembre 2009 – Pour information, en anglais cette histoire a une suite (non traduite à ce jour mais qui le mériteraitJ) « REPARATION » et qui clôt la trilogie de Sword’n’Quill.