INDISCRETIONS

Deuxième saison

Fanatic and TNovan

Episode Quatorze : La Septième Direction

Je me lève tôt, réveillée par le soleil qui ruissèle de la fenêtre droit dans mon œil. Et puis, je n’ai aucune envie de trainer au lit vu que Kels n’est pas là. Je ne sais pas comment, mais elle fait de notre chambre, notre lit, un endroit spécial. Pas juste à cause du sexe à tomber et de la façon dont elle enflamme ma peau au moindre toucher, mais aussi pour la paix que j’y trouve.

Pas de bol, cette paix est à trois milles kilomètres de là pour le moment.

Je m’étire et enfile un short et mon sweat-shirt de Tulane [NDLT : excellente université de la Nouvelle-Orléans]. Sans bruit, je parcours la maison en prenant soin de ne pas réveiller les deux fils de Cora qui dorment par terre dans le salon. Je m’arrête pour regarder les deux petits garçons, blottis côte-à-côte. Ils me rappellent ma famille. On ressemblait à un tas de gerbilles en grandissant, toujours entassés les uns sur les autres. Je remonte la couverture sur leurs épaules et les laisse continuer à dormir.

Je pose le pied dehors, accueillie par un beau lever de soleil, bas dans le ciel du Nouveau-Mexique. Une profonde inspiration me confirme que je suis loin de l’odeur omniprésente d’urine de New York. Je m’échauffe quelques minutes puis m’élance pour mon jogging matinal.

En remontant le flanc de la colline, je remarque qu’on a peint des signes au sommet de plusieurs gros rochers. Je change de direction pour les suivre, et constate qu’ils mènent en haut du plateau.

Cora est assise là. Elle sourit en me voyant arriver et me fait signe. « Bonjour. »

Je m’éponge le front avec ma manche. « Bonjour. »

« Bien couru ? »

Je me laisse tomber à côté d’elle et m’étire, pour éviter les crampes. « Très bien. C’est une belle région. »

Un sourire songeur étire ses lèvres. « C’est vrai. J’aime à croire que ce que nous voyons ici n’est pas très différent de ce que voyaient les Anciens. Je sais que ce n’est pas tout-à-fait vrai, mais ça me donne l’impression d’être plus en contact avec mes ancêtres. »

« Je vois ce que vous voulez dire. C’est comme ça que je me sens quand je vais chez moi, surtout dans la maison de famille de ma mère dans le bayou. Beaucoup d’histoire là-bas, ça donne un vrai sentiment d’appartenance. »

Elle hoche la tête. « Exactement. Quand je monte ici, je sais qui je suis. »

Ça doit être sympa. Je baisse le regard sur le chemin que je viens de suivre, et constate que les marques sur les rochers forment un motif complexe, en spirale. « Ouah, » je chuchote, sans réfléchir.

« Ça représente la trajectoire d’un aigle en vol. Le seul moyen de voir le dessin, c’est d’en-haut. » Elle repousse ses cheveux derrière ses épaules. « La plupart des gens vivent leur vie sur un seul plan – ils ne voient que ce qui est devant et derrière eux, le nord, le sud, l’est et l’ouest. Ils ne lèvent jamais les yeux vers le ciel. Ne reconnaissent jamais les esprits. Ni n’honorent la terre sous leurs pieds, la donneuse de vie, notre fondation à tous. Les pétroglyphes sont là pour attirer notre attention vers le haut, là où elle doit être. »

Je lève le regard sur le ciel qui s’éclaire au-dessus de moi.

« Mais, bien sûr, c’est dans la septième direction que la majorité des gens ne regardent jamais dans cette existence. »

« La septième direction ? Qu’est-ce que c’est ? »

« C’est à l’intérieur. C’est l’endroit le plus difficile à regarder et à honorer. » Elle grimpe sur ses jambes et commence à marcher vers sa maison. « A tout-à-l’heure pour le petit-déjeuner, Harper. »

 

* * *

 

« Miss Kingsley ? » interroge un grand gentleman en me tendant la main pour me saluer.

Je me lève pour une poignée de main, par laquelle on s’évalue tous les deux discrètement. « Harper suffira. » je murmure. On m’a pas appelée ‘Miss’ depuis l’école primaire. Et même là, pas souvent.

« Alors appelez-moi Donald. » répond-il en me guidant jusqu’à son bureau.

C’est ce que je prévoyais de faire de toute façon, Donald, mais merci pour l’offre. On arrive finalement au bureau qui fait l’angle, le sien, et on s’installe. Il s’est assis derrière une table en chêne massif, je suis moi-même de l’autre côté sur un fauteuil plus petit de style Queen Anne. Oh, si seulement les tactiques d’intimidation fonctionnaient sur moi. « Donald, comme vous le savez je suis productrice pour Indiscrétions, et nous sommes actuellement en train d’enquêter sur les accusations d’éco-terrorisme racial faites contre votre compagnie par les Indiens Navajo de Coyote Lake. Je me demandais ce que Geo-Tech avait à répondre. »

Il rit un peu, joint ses mains sur l’estomac et s’adosse dans son fauteuil en cuir. Pourquoi ne pas se mettre à l’aise, après tout, quand on est un homme en paix avec sa conscience et sans préoccupations monétaires. « Eco-terrorisme racial. C’est nouveau ça. Je ne l’avais encore jamais entendu. »

« Génocide est un des autres termes employés. »

« Eh bien, je suppose que l’emploi de mots aussi alarmant doit aider leur cause, à court terme. Ça leur a bien valu votre attention. »

Je n’aime pas ce qu’il insinue et plisse les yeux.

« Geo-Tech est une compagnie internationale présente en Amérique du Nord et du Sud. Nous avons une réputation de sécurité irréprochable, comme chacun peut le constater en faisant une simple recherche. Les gens savent que nous sommes une bonne affaire, qui apporte des emplois et de l’argent dans des zones en dépression. »

« Des zones en dépression ? Comme les réserves et les quartiers déshérités de la ville du coin ? »

Cette fois c’est lui qui plisse les yeux et qui n’aime pas mes insinuations. « On ne nous a jamais accordé -et nous n’avons jamais cherché à obtenir- de permis pour opérer à l’intérieur d’une ville, Miss Kingsley. C’est bien simple, c’est interdit par le cadastre, et nous ne voyons pas l’utilité de défier leur autorité quand il y a tant d’autres alternatives valables. »

« Des alternatives comme des territoires hors de la juridiction des USA, par exemple ? »

« Nous ne stockons pas… » Il s’arrête. « Si vous considérez les réserves comme des territoires hors USA, alors oui. »

« C’est comme ça que le voient les Navajos. » Je m’appuie contre le dossier de mon fauteuil. Ça fait longtemps que j’ai appris comment projeter ma présence dans toute une pièce. « Alors, que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’avoir délibérément choisi les gens du plus bas niveau socioéconomique pour vivre à côté de déchets nucléaires ? »

« Nous ne les choisissons pas, Miss Kingsley - »

Okay, là il fait ça pour m’emmerder. Et ça marche. « Ms. Kingsley, je vous prie, Mr. Hayes. »   [NDLT : Ms, prononcé ‘mizz’, est un titre par défaut que l’on peut donner à une femme non mariée ne souhaitant pas se faire appeler Miss]

« - nous recherchons simplement des sites possédant les conditions géologiques ainsi que la densité de population requises. Ces sites se choisissent essentiellement d’eux-mêmes. »

Ouais, d’eux-mêmes seulement parce que quelques pauvres gens vivent dessus. Ça tombe parfaitement sous le sens des affaires, selon moi. « Quelles réponses donnez-vous à l’accusation que ce matériau est intrinsèquement dangereux ? »

« Ces propos sont tenus par des gens qui ne sont pas des scientifiques, ou bien qui ignorent des faits scientifiques. Il y a trois facteurs impliqués dans la sécurité : le temps, la protection, et la distance. »

« En ce qui concerne le temps, les barres qui seront stockées sont inactives depuis déjà dix ans, elles sont donc dans un état où elles ne libèrent pratiquement pas de chaleur. Le complexe entier contiendra moins d’un millionième de ce qu’il y avait à Chernobyl. Comme les barres sont des déchets solides, elles sont plus stables et plus faciles à contrôler. Un accident prendrait du temps à se produire, et s’il se produisait tout court, il aurait lieu dans un laps de temps où il pourrait être détecté et corrigé. »

« En ce qui concerne la protection, les barres seront stockées dans des fûts en plomb. Non seulement le plomb protège de la vision à rayon X de Superman, mais il bloque aussi les rayons gamma. C’est un dispositif de stockage reconnu par le gouvernement. Et enfin, la distance entre les barres et la population civile sera telle, que même se trouver dans un rayon de trois kilomètres autour du complexe dix minutes par jour pendant un an ne créera aucune différence sur l’exposition qu’un citoyen lambda reçoit au cours de ses activités quotidiennes. » Il fait pianoter ses doigts sur la table. « Je devrais souligner qu’aucune des familles Navajo ne vit à moins de quinze kilomètres du complexe. »

« Qu’en est-il des inquiétudes de la tribu sur le transport du matériau à travers leurs terres ? Une inquiétude, ajouterai-je, partagée par l’état du Nouveau-Mexique. »

« Ms. Kingsley, au cours des cinquante ans d’histoire de l’énergie nucléaire, il n’y a pas eu un seul mort dû au stockage ou au transport de barres nucléaires. Nous sommes une industrie plus sûre que le bâtiment, la marine et autres entreprises de construction. Ce sont des faits. Pas de la rhétorique politique. »

« C’est comme ça que vous voyez les objections de la tribu ? »

« Il ne s’agit pas vraiment des objections de la tribu, non ? C’est une fraction de la tribu qui a perdu un vote libre sur ce sujet. Selon moi, ils agissent par dépit. Rien de plus, rien de moins. Malheureusement, ces aigris coûtent à ma compagnie des centaines de milliers de dollars à adoucir. » Il sourit de sa propre plaisanterie.

« Et vous seriez prêt à prendre le temps de discuter de tout cela avec l’une de nos correspondantes ? »

« Ms. Kingsley, je suis ouvert à toute opportunité de mettre les choses au clair. Je suis sensible à la détresse des Navajos, mais croyez-moi, c’est nous les gentils dans cette affaire. Nous leur offrons un bénéfice économique – de l’argent contre l’utilisation de leurs terres, des emplois pour leur peuple. C’est bon pour eux. Je suis heureux de le dire, en privé, en public, n’importe quand. »

« Alors vous en aurez l’occasion. »

Oh, oui, Kels va adorer ce mec.

 

* * *

 

Je quitte Albuquerque en voiture et retourne à la réserve. Tous les vendredi soir, la nation se réunit. C’est informel. Ils se rassemblent pour dîner, faire des jeux, discuter, apprendre et dernièrement, débattre. Le problème du complexe de stockage a divisé la nation. Cora m’a raconté que plusieurs des clans sont à couteaux tirés entre eux sur la controverse. Bill Yates fait partie du clan Tl’aashchí’í, ou Joues Rouges. Environ cinquante-cinq pourcents des membres de la réserve appartiennent à son clan, le clan de Cora vient ensuite à trente-sept pourcents.

Ce soir, beaucoup des jeunes membres adultes des clans sont absents, laissant une majorité présente d’aînés et de jeunes familles avec enfants. C’est un poil turbulent. Ça me rappelle ma famille. Grandir avec quatre frangins m’a bien appris une chose : être la première à atteindre la bouffe. Divers plats cuisinés maisons sont posés sur de grandes tables, et chacun fait la queue pour empiler la nourriture sur son assiette.

Je remarque qu’un des petits garçons de Cora lutte pour atteindre le pudding à la banane, étant juste trop petit. Je le hisse d’un bras et le suspends au-dessus de la table. « Et voilà mon grand. Sers-toi, » je lui conseille, en désignant la cuillère plantée dans le dessert. Il me lance un sourire reconnaissant et commence à en verser des louches dans son plat.

Ça fait un sacré tas de pudding là, mon pote.

Cora s’approche. « Willie ! » Elle lève les yeux au ciel. « C’est plus qu’assez. » dit-elle en secouant la tête et en lui ôtant l’assiette des mains. Elle transfère efficacement la moitié du pudding dans sa propre assiette. « Merci, Harper. »

Je hausse les épaules. « Pas de soucis. J’ai un neveu un peu plus jeune que lui. » Je le repose sur le sol et tapote son derrière pour le faire repartir.

« Venez nous rejoindre. J’aimerais beaucoup que vous rencontriez ma tante. C’est une shaman très sage de notre clan. »

Je suis Cora jusqu’à une table au milieu de la salle commune. Une vieille femme se trouve assise là, le dos courbé par l’âge et la peau depuis longtemps brunie par le soleil. Je pose mon assiette mais ne m’assois pas tout de suite.

« Tante Shadow, voici Harper Kingsley. C’est la reporter qui est ici pour le complexe de stockage. »

Un regard qui en a vu plus que je ne pourrais le dire se lève pour capturer le mien. « Assied-toi à côté de moi. »

En entendant un bruit de casse, Cora se retourne vers la queue pour les plats. « Jesse ! » appelle-t-elle avant de se dépêcher d’y aller.

« Le complexe ne sera pas construit. » m’informe Shadow tandis que je m’installe.

Son assurance m’étonne. On peut pas dire que les choses prennent cette tournure. Je souris poliment.

« Ce n’est pas bon pour la terre ou l’esprit du peuple. Cela ne peut durer. »

« Pensez-vous que quelqu’un va tenter de saboter le complexe ? » Est-ce qu’elle essaye de me prévenir de quelque chose ?

Elle agite une main d’un air dédaigneux. « Pas besoin. » Et Shadow reprend son repas avec sérénité.

Okay. J’attaque mon plat, dont les tamales que je trouve particulièrement bons. Impossible de trouver de la bonne nourriture mexicaine à New York, je m’en suis vite rendu compte. Je profite du silence confortable entre Tante Shadow et moi, quand soudain on entend une dispute éclater à quelques tables de là.

« La santé de mes enfants vaut moins qu’un nouveau pick-up pour toi, Harry ? » crie une femme. « J’ai vu la nouvelle Chevy devant ton garage. Tu l’as acheté avec de l’argent souillé. Cette voiture est maudite ! »

Je regarde et aperçois une petite femme penchée en avant sur une table, défiant un homme aux larges épaules. « Retourne avec ta famille, Emma. Le vote a été fait. Tu as perdu. »

« Les votes ont été achetés ! Tu crois qu’on n’a pas remarqué que les seules maisons qui se font réparer sont Tl’aashchí’í ? Vous avez des téléphones, vous avez l’électricité. Mais nous les Dzit’aadnii nous n’avons ni l’un ni l’autre. Bill vous a acheté. Et Bill a été acheté par des étrangers à la tribu. C’est une honte ! »

« Retourne dans ta famille, femme, » il répète pour s’en débarrasser.

Et elle se jette sur lui.

Je commence à me lever, mais Shadow place ses mains sur les miennes. « Assieds-toi. Mange. »

« Mais - » je commence à protester.

« C’est meilleur pour la digestion. Assieds-toi. Le cœur d’Emma est juste plein. Il fallait que ça déborde. »

« Mais - » je répète en entendant plusieurs assiettes s’écraser sur le sol. Harry, à sa décharge, a l’air d’essayer de ne pas blesser Emma et tente juste de se défendre de ses attaques. Plusieurs autres familles se dépêchent d’intervenir.

« Ce sera bientôt terminé. Mange. »

Qui suis-je pour protester ? Je prends une autre bouchée. Bon sang c’est trop bon. Il faut que je récupère la recette avant de partir.

 

* * *

Je ne peux pas m’en empêcher. Je le sors de sa boîte pour le regarder encore une fois. Le bracelet que j’ai fait faire pour Harper est véritablement magnifique. Le résultat final surpasse mes espérances. J’espère qu’elle le portera.

C’est une bande pleine en platine large d’environ deux centimètres. Je crois que ça augmente mes chances ; ce n’est pas un bijou trop délicat. Il est incrusté de quatre diamants en ligne de chaque côté du centre. Au centre, au sommet, j’ai choisi trois saphirs disposés en demi-cercle. Les saphirs sont les pierres traditionnelles du zodiac pour les Sagittaires. Un trait qui sera partagé par Harper et nos bébés. D’après ce que j’ai lu, je ne sais pas si je vais être capable de vivre avec trois d’entre eux. Les Sagittaires sont en un mot des doux dingues joueurs.

Je regarde le bracelet. Sous l’arc de saphir se trouvent un H et un K stylisés, le K étant formé à partir de la branche droite du H pour que l’ensemble ressemble à une seule lettre. Comme Harper et moi sommes une seule personne maintenant. Il y a une perle noire de Tahiti juste en dessous. La perle est la pierre porte-bonheur traditionnelle des gens nés en juin, mais c’est pour commémorer la date de notre mariage. L’inscription à l’intérieur de la bande résume tout à mes yeux : Harper Lee Kingsley, Kelsey Diane Stanton. 1er juin 2000. Notre amour a grandi. Maintenant commencent nos vies.

Seigneur, j’espère qu’elle va l’aimer.

J’ai toujours préféré faire faire moi-même les bijoux. Je ne l’ai fait qu’une seule autre fois pour quelqu’un : un médaillon avec l’Archange Michel et St Sébastien, les saints patrons des officiers de police.

Rassurée pour l’instant qu’elle l’aimera, je remets le bracelet dans sa boîte, que je range en voyant le serveur s’approcher. Je reconnais Tony immédiatement. C’est un serveur exquis qui prend toujours très bien soin d’Harper et moi quand nous venons ici.

« Bon après-midi, Ms. Stanton. C’est un vrai plaisir de vous revoir. Vous mangerez seule aujourd’hui ? »

J’acquiesce en soupirant. « J’en ai bien peur. Harper est sur un reportage au Nouveau-Mexique. »

« Eh bien, » il s’arrête, et me sourit en tendant le menu. « Je suis navré de l’apprendre, mais c’est toujours un plaisir de vous voir. »

Il vient de se gagner un bon pourboire. « Merci. Qu’y a-t-il de bon aujourd’hui ? »

« Le Poulet au Parmesan est toujours délicieux, mais aujourd’hui les Fettuccine Alfredo sont particulièrement bonnes. »

Je baisse les yeux vers mon estomac. Très bien, les enfants, qu’est-ce qui vous ferait plaisir aujourd’hui ? Qu’est-ce que vous dites ? Le poulet ? Soit, va pour le poulet.

« Disons le poulet » lui dis-je avec un clin d’œil. « Et une eau gazeuse avec une paille. »

« Excellent choix. » Il reprend le menu et disparaît.

Ce moment de calme me donne l’occasion de sortir mon organiseur et de lire certaines des notes que j’ai faites. Harper m’a envoyé une tonne d’informations par e-mail et m’a demandée de faires quelques recherches pendant le week-end. Je suppose qu’elle s’est dit que puisqu’elle a dû travailler le week-end dernier, cette fois-ci ce serait mon tour.

On est seulement mardi ? J’ai l’impression que ça fait une éternité que je ne l’ai pas vue. Je préfèrerais de beaucoup être avec elle, mais plus que quelques jours et nous serons ensemble. Et nous mettrons en œuvre un autre Samedi Sans Vêtements pour Harper, je pense. Si on peut tenir jusqu’à vendredi.

Je souris en compulsant mes notes. Mince, cette vision rend la lecture difficile. Je soupire, et dans une tentative de rafraîchir mon cerveau je prends une gorgée de ma boisson tout juste délivrée, comme je crains que la verser sur mes genoux ne soit pas une option.

Bon, jusqu’à présent on dirait que Geo-Tech est paré à tout. C’est leur travail de trouver un moyen de stocker leurs déchets. Jusqu’à ce qu’ils trouvent comment les envoyer sur la lune, ils paieront pour les stocker sur des terres désertes. Et Dieu sait que les Indiens d’Amérique en ont beaucoup. Une des dernières brillantes idées de notre gouvernement est de piéger les gens sur leurs propres territoires et d’y rendre leur survie infernale. Et donc, les deux cents cinquante millions de paiement leur apparaissent comme une très bonne idée.

« Kelsey ? »

Non.

Je ferme les yeux et les rouvre lentement, pour voir ma mère. Merde, elle a un radar ou quoi ? De tous les restaurants de toutes les villes du monde, il fallait qu’elle aille dans le mien ? Eh bien, je ne suis pas Humphrey et elle n’est pas Ingrid, et ce n’est certainement pas le début d’une belle amitié.

« Mère, » dis-je en refermant mon agenda. Je lève de nouveau le regard sur elle, en croisant les mains sur mon carnet de notes.

« Puis-je m’asseoir ? » demande-t-elle tout en commençant à le faire.

Pourquoi tu ne le ferais pas loin d’ici ? De l’autre côté de la ville. Dans un autre restaurant. « Bien sûr. »

Elle s’installe sur le siège en face de moi, pose son sac à main et sa veste. « Pourquoi est-ce que tu ne m’as pas appelée ? »

Je me mords la lèvre pour m’empêcher de rire. Sans blague, Mère, tu veux que je commence par ordre alphabétique ou bien chronologique ? « Et pourquoi donc est-ce que je ferais ça ? Tu as besoin de moi pour une audience au tribunal ? »

« Kelsey, je me suis inquiétée. »

« Je t’en prie, épargne-nous à toutes les deux la gêne de ce mensonge, Mère. Tu n’as jamais appelé quand j’étais à l’hôpital. Harper m’a dit que tu avais refusé de venir à LA quand elle t’a appelée. »

Mère fait la grimace de quelqu’un qui vient de sentir une très mauvaise odeur. « Ah, oui, Harper. Comment va Harper ? »

Comme si ça t’intéressait. « Elle va bien. »

« J’en déduis que vous deux êtes toujours… ensemble ? »

« Très. » Je tends la main avec un petit sourire satisfait. « On se marie le premier juin. »

Oh, elle a envie d’être impressionnée par la bague, mais je peux voir tout le reste remonter à la surface. Elle refuse de regarder la bague ou moi plus longtemps. Ha ! Espèce de vieille sorcière, Papa ne t’a jamais rien offert comme ça, hein ?

Papa ?

Et d’où ça sort ça ?

Quoique, j’aime bien l’idée. J’ai toujours voulu avoir un Papa. J’étais tellement jalouse de toutes les filles qui en avaient un. Il faudra que je l’essaye sur lui la prochaine fois qu’on se parlera.

Mais en ce qui concerne Mère, c’était méchant. Kelsey, arrête, tu es au-dessus de ça.

Mère se penche en avant et chuchote, de peur que quelqu’un dans le restaurant ne nous entende. « Comment peux-tu faire ça, Kelsey ? Comment peux-tu faire ça à notre famille ? »

Je secoue légèrement la tête. Je n’arrive pas à croire qu’elle me dise ça. « Famille ? Quelle famille ? Nous n’avons jamais été une famille. Et qu’est-ce que je fais exactement ? Je vis ma vie et je suis heureuse pour la première fois en trente-trois ans. »

« Avec une femme. »

« Oui, avec une femme gentille, attentionnée et aimante qui me fait me sentir comme si j’étais la chose la plus importante de sa vie. Avec une femme qui m’a accueillie dans une véritable famille. »

« Kelsey… »

Je lève une main pour l’arrêter. « Mère, je ne suis pas intéressée. Tu n’as toujours pas compris ? Toutes tes plaintes et tes manipulations commencent à m’user sérieusement, même moi qui ai la peau dure. Admets-le, tu ne m’aimes pas et moi je ne t’apprécie pas. »

« Je… je… »

Ça alors, pour la première fois de sa vie ma mère ne sait pas quoi dire. J’aime bien ça. Enfonçons le clou une bonne fois pour toutes. Je me penche en avant et croise son regard, pour être certaine qu’elle ne se détournera pas. Je veux voir son visage quand elle entendra ce que je suis sur le point de dire. « Je suis à présent dans une relation qui m’a enfin apporté ce dont j’avais le plus besoin dans ma vie : de l’amour et de la compréhension. La famille d’Harper m’aime. Ils m’acceptent. Ils ne me demandent rien sauf d’aimer Harper, et je l’aime, de tout mon cœur. »

Elle prend une profonde inspiration et se redresse dans son siège. Juste la réponse à laquelle je m’attendais : froide et impassible.

« Allez, dis-moi ce qui t’amène ici. Comme ça tu pourras partir et me laisser finir mon déjeuner en paix. »

Mère me regarde comme si on l’avait giflée. La vérité fait un peu cet effet, parfois. « Je voulais savoir si tu avais parlé à ton père, dernièrement ? »

« Je ne vois pas pourquoi je devrais répondre à cette question. »

« Parce que j’essaie de le joindre depuis des semaines et qu’il ne retourne pas mes appels. »

« Vous êtes divorcés depuis vingt ans, Mère. Tu reçois vingt milles par mois de pension alimentaire. Laisse le pauvre homme tranquille. » Je sirote mon eau. Depuis quand je ressens le besoin de protéger mon père ? Quand est-il devenu un être humain pour moi et non plus un donneur de gènes anonyme ?

« J’ai besoin d’une augmentation. »

Je m’étrangle presque sur ma boisson. « Pardon ? Tu as besoin de quoi ? Une augmentation ? Tu as perdu la tête ? Est-ce que tu es au courant, Mère, qu’il y a des gens dans ce pays qui gagnent moins en un an que ce qu’il te donne en un mois ? »

« Ils n’avaient qu’à mieux se marier. » Elle voit bien que je ne vais pas compatir à ces souffrances, alors elle se lève. « Bonne journée, Kelsey. On se reverra bientôt. »

Pas si je te vois en premier.

 

* * *

De retour à mon bureau, je fouille dans mon Rolodex pour trouver son numéro. Je n’arrive pas à croire que je suis en train de faire ça. C’était quand la dernière fois que je l’ai appelé ? De mon plein gré ?

Avant d’avoir le temps de réfléchir à ce que je fais, il répond. « Matthew Stanton à l’appareil. S’il-vous-plaît dites-moi que vous avez des bonnes nouvelles. »

Je ris un peu en attendant son ton stressé. « Oh, Papa, j’aimerais bien. »

Bon, ben, ça vient juste de glisser.

« Kelsey ! Mon cœur ! Désolé pour l’accueil. Je croyais que c’était quelqu’un d’autre. »

« Apparemment. Malheureusement, je n’ai pas de bonnes nouvelles pour toi. »

« Alors toi non plus tu ne sais pas où un transfert d’argent international de vingt millions de dollars a disparu ? » dit-il avec un léger rire. Je peux presque l’imaginer s’adosser dans son fauteuil et desserrer sa cravate.

« Non, mais comparé à ça, ça peut ne pas sembler très important. »

« Que se passe-t-il, ma puce ? »

Ma puce ? Papa ? Eh bien, eh bien… comme les choses changent. « Mère. » Ça par contre ça ne change jamais.

Je l’entends grogner. Je connais ce sentiment. « Elle m’a débusquée au déjeuner ce midi. Je jurerais qu’elle m’a fait implanter un traceur dans le crâne quand j’étais bébé. »

« Ça ne m’étonnerait pas tant que ça de sa part, » marmonne-t-il. « Qu’est-ce que la drago… euh, désolé. Qu’est-ce que ta mère voulait alors ? »

Je ne peux pas m’empêcher de rire à son écart de langage. « La dragonne veut plus de pension alimentaire, donc tu devrais peut-être dire à ton avocat de lui sortir cette idée de la tête. »

« Merci de l’avertissement. Ça fait maintenant des semaines que je l’ignore. »

On dirait que mon père et moi avons un point commun après tout : esquiver ma mère.

Je l’entends prendre une profonde respiration pour se calmer. « Comment va Harper ? » Il semble sincèrement intéressé.

« Elle va trop loin de la maison. » Je tripote le sous-main de mon bureau, parce que ma partenaire me manque plus en ce moment précis que depuis qu’elle est partie. « Elle est sur un reportage au Nouveau-Mexique. »

« Navré de l’apprendre. Est-ce qu’elle rentre bientôt ? »

« Non, mais je suis censée la rejoindre en avion jeudi. J’essaie de trouver un vol dans l’après-midi qui ne me fera pas arriver là-bas à minuit ou plus tard. »

« Pourquoi est-ce que tu ne prendrais pas mon jet ? »

Je me recule, surprise du commentaire. « Je ne savais pas que tu en avais un, je suppose. »

« Bien sûr que j’en ai un. Quel genre de banquier d’affaires serais-je si je n’avais pas de jet ? »

« Le genre qui voyage en commercial comme tout le monde ? » je plaisante.

« Pitié, je n’ai pas voyagé en commercial depuis des années. Pourquoi se faire tasser quand on peut s’étaler sur un canapé et dormir ? En plus, tout le but du jeu c’est d’avoir les jouets marrants. »

Oouh là on dirait Tabloïde. Elle aussi c’est son plan. Evidemment, Papa a pris une très grande longueur d’avance sur elle. Seigneur, en le réacceptant dans ma vie je lui donne quelqu’un d’autre avec qui faire la compétition. C’est déjà suffisamment délirant avec Robie.

« Là, je suis jalouse. Je déteste prendre l’avion de toute façon et… »

« Alors prends-le. Je ne vais nulle part pendant quelques semaines. Tiens, je vais envoyer une voiture te chercher et t’emmener à l’aéroport dès que tu es prête. »

« Comment pourrais-je refuser une telle offre ? » Ça pourrait être sympa d’avoir un papa, surtout un papa avec un avion.

« En disant non. Mais tu es ma fille et je sais que tu es plus maligne que ça. Tu sais reconnaître un bon marché que tu en vois un. » Il rit de manière très paternelle.

« Ouais, c’est vrai. J’aimerais vraiment beaucoup. Merci. »

« Mais de rien, mon cœur. En plus, je devais te rendre la pareille pour l’avertissement. Hé, quand vous serez rentrées, est-ce que Harper et toi vous pourriez venir à la maison quelques jours ? Il y a quelqu’un que j’aimerais que tu rencontres. »

« Vraiment ? » Ça m’intrigue. Et il nous a invitées toutes les deux. Ça doit être pour une bonne chose. « Qui ? »

« Ah non, je ne vais pas te le dire au téléphone. Il faut que tu acceptes de venir à la maison. »

Bon, là je suis très intriguée. « Il va falloir que je demande à Harper, mais si elle est d’accord, je le suis aussi. »

« Super. Quand tu seras sûre de ton planning, passe-moi un coup de fil. Je ferai en sorte que l’avion soit prêt à partir. »

« Merci. »

« De rien ma chérie. Maintenant ton vieux père doit retourner travailler. Les gens ont tendance à s’irriter quand vingt millions de dollars s’évanouissent d’un coup. »

« Je peux l’imaginer. »

« Pas moi. Ce n’est que de l’argent. Et pas tant que ça en plus. Bien, on se reparle bientôt. A plus, chérie. »

« A plus Papa. »

Je raccroche et fixe le téléphone. Maintenant je sais d’où vient mon manque d’intérêts pour l’état de mes finances. Et je ne l’ai certainement pas hérité de ma mère.

 

* * *

 

« Tu n’as jamais rien dit, » je commence.

Cora me regarde tandis qu’on marche le long de son chemin de prières, une bande de terre immaculée sur la réserve. « A propos de quoi ? »

« La première fois qu’on s’est vu, j’ai en quelque sorte lâché un truc sur ma future femme. Tu n’as même pas sourcillé. »

Elle hausse les épaules. « Comment devrais-je réagir ? »

C’est une très bonne question. « Ça ne te gêne pas ? Je veux dire, tu es visiblement très croyante… »

« N’essaie pas d’étudier la Voie Rouge à travers l’œil du Blanc, Harper. Ça n’aura jamais de sens. »

J’enfonce les mains dans mes poches, surtout parce que je ne sais pas quoi faire avec. « La Voie Rouge ? »

« La voie des Dineh. Le tout premier principe est le respect pour toutes choses –vivantes et non-vivantes. Donc je te respecte toi et tes choix. De plus, jusqu’à ce que les Démons en Robe Noire ne viennent, il n’y avait aucune honte à être un Deux-Esprits. »

« Un Deux-Esprits ? » Si ça veut dire ce que je pense, j’adore le concept. Tellement mieux que les homo, lesbienne, gouine ou pire que j’ai entendu dans ma vie.

« C’est la meilleure explication que mon peuple a pu trouver. Ça signifie que la personne a à la fois l’âme d’un homme et d’une femme. Pour moi, il est évident que tu as le corps d’une femme, et que tu aimes avoir ce corps pour l’amour et le sexe. Pourtant, à l’intérieur de toi il y a aussi une âme masculine. C’est ce qui te fait vouloir une femme et vouloir subvenir à ses besoins. Tu es une Deux-Esprits. C’est très rare. Et c’est honoré, pas abhorré. »

Fichtre, pour le coup c’est éclairant. « Alors, est-ce que la nation autorise les mariages entre femmes ? »

« Selon la coutume, si tu partageais tes couvertures avec quelqu’un vous étiez mariés. Si tu avais vécu à l’époque tu serais déjà mariée. »

Je m’autorise un sourire rêveur. Je me considère déjà liée à Kelsey de toutes les façons qui comptent. Elle fait autant partie de ma vie que mon propre souffle, ma chair et mon sang. « J’aime cette idée. Je disais justement à ma fiancée qu’on devrait faire ça en cachette. »

« Oui, votre peuple accorde parfois trop d’importance à la cérémonie et pas assez à ce qui est dit. Il s’agit d’unir deux vies ensemble, pas de discuter du type de traîne de la robe de mariée ou de combien de personnes il y dans le cortège. La Voie de la Bénédiction est une cérémonie simple, mais très profonde. »

« Tu sais ce que je vais demander. »

Elle rit. « La Voie de la Bénédiction est notre cérémonie sacrée. On l’utilise pour célébrer beaucoup des grandes étapes de la vie : la naissance, le mariage, la construction d’un nouveau foyer. Bien entendu, les particularités de la Voie de la Bénédiction changent selon l’évènement, mais elle reste essentiellement la même. Nous demandons aux esprits des dieux d’avoir un regard favorable sur notre nouvelle entreprise. »

« Ça a l’air beau. »

Cora hoche pensivement la tête. « Comment as-tu su que ta femme était la bonne pour toi ? »

Purée, c’est une bonne question. Dans le bar, avec Gary, en regardant Kels sur l’écran télé, je savais qu’elle changerait ma vie. Je savais, sans aucun doute possible, qu’elle n’était pas hétéro. Je n’avais juste aucune idée d’à quel point je l’aimerais. Et de comment ma famille l’accueillerait à bras ouverts. Et comment le simple fait de penser à elle me rendrait aussi spectaculairement heureuse. « Elle me correspond. » C’est la meilleure explication que je peux donner. Une que j’ai aussi dite à Kels.

« C’est toujours une grande bénédiction de trouver le compagnon de son âme. »

 

* * *

 

Mon téléphone sonne, et je le sors de ma ceinture et ouvre le clapet. « Kingsley, » j’aboie.

« Kingsley, » aboie Robie en retour.

On rigole tous les deux. « Quoi de neuf, Robie ? » Ça fait plaisir d’entendre sa voix.

« Comment va Kelsey ? »

Je soupire. « Elle va bien. Les bébés vont bien. Mais elle est à New York et moi au Nouveau-Mexique sur un reportage. Comment va Ren ? »

« Elle flippe. Elle a eu un peu de mal à rentrer dans son jean préféré ce matin. »

« Dis-moi que tu ne t’es pas comporté comme un lourd, pour une fois. » J’ose à peine imaginer quel commentaire sensible a dû sortir de sa bouche.

Il commence à rire. « J’ai mentionné que Mama pourrait mettre un élastique dans la ceinture. »

« Robie ! » je secoue la tête. J’espère vraiment qu’il blague. « Tu vas dormir dehors avec les crocos si tu fais pas gaffe. »

« Ça a été évoqué. Mais je compte sur toi pour venir à ma rescousse, petite sœur. »

« Jeune sœur. »

« Petite, » il corrige. « Maintenant, laisse-moi te parler de mon plan. Il faut qu’on agisse vite. Je ne sais pas combien de temps on a. »

Ça a l’air dangereux. Mais bon, j’ai toujours gardé les arrières de Robie. Et lui les miens.

 

* * *

 

Je l’aperçois debout là-bas quand le steward m’ouvre la porte. Je ne peux pas me retenir de sourire en voyant son expression de confusion totale. Elle désigne l’avion pendant que je descends les marches, et je n’ai même pas besoin d’entendre le ‘C’est quoi ça bordel’ qu’elle prononce.

Je marche lentement dans sa direction et elle me rejoint à mi-chemin, une main derrière le dos. Je regarde dans ces yeux bleus profonds et souris. « Donne-moi un dollar, Tabloïde. »

« T’as entendu ça, hein ? »

« Haut et fort. Allez, donne-moi le billet. On doit payer pour deux scolarités maintenant. » Je tends la main et claque et agite mes doigts pour le dollar.

« Et que dirais-tu, » elle ramène sa main devant elle, dévoilant un énorme bouquet de superbes fleurs de printemps, « de me laisser y échapper pour cette fois, parce que tu m’aimes et que je t’ai manquée ? Mmh ? Tu penses que tu peux faire ça ? »

Elle énonce la dernière partie de son plaidoyer avec ce petit grondement sexy qu’elle a, et je me retrouve à sourire bêtement, et à gronder un peu en retour. En prenant les fleurs, je lui souris de nouveau. « Juste pour cette fois, Tabloïde. »

« Bien. » Elle prend mes bagages apportés par le steward, un sac sur l’épaule et l’autre à la main. « Alors tu veux bien m’expliquer ? Depuis quand tu as un jet privé ? » demande-t-elle pendant qu’on se dirige vers sa voiture de location sur le côté du bâtiment.

« Oh ça. J’ai couché avec le patron de la chaîne. » J’éclate de rire et me retourne pour la voir stoppée nette derrière moi. La tête qu’elle fait est impayable. « Je suis désolée chérie. Je plaisantais. C’est celui de mon Papa. Il me l’a prêté. »

« Tu vas tellement payer pour ça, Kelsey Diane Stanton ! » Elle fonce droit sur moi, me soulève et me transporte à bras-le-corps jusqu’à la voiture, tout en réussissant aussi à apporter les bagages. Elle me repose et me coince contre un côté du truck. « C’était méchant. » proteste-t-elle, le visage contre mon cou.

Je hoche la tête avec un léger sourire, et enroule mes bras autour de son cou. Oh, ça c’est agréable. Je ne peux pas m’en empêcher, quand je suis avec elle j’ai envie de jouer. Et je vois bien qu’elle aussi. « Je sais. J’ai dit que j’étais désolée. Qu’est-ce que tu veux de plus ? »

« Un baiser. Un bon gros baiser du genre ‘je suis désolée et je ne le referai plus’. »

« Oh, ça je peux faire. »

 

* * *

 

Elle monte du côté conducteur et allume le moteur, mais avant de démarrer elle se tourne vers moi et tend la main. « Donne. »

« Donne ? Donne quoi ? Je viens déjà de te donner un baiser qui nous a coûté à toutes les deux quelques neurones par manque d’oxygène. » Seigneur, ça valait le coup en plus. C’est vrai ce qu’on dit, c’est en s’entraînant qu’on approche la perfection. J’ai hâte de l’embrasser à quatre-vingts ans.

« Les photos. »

« Qu’est-ce qui te fait croire que je t’ai apporté des photos de quoi que ce soit ? »

« Parce que je t’ai dit de le faire. »

Il y a tant de réponses possibles à cette remarque. Je vais la laisser tranquille pour le moment. « Alors dans ce cas… » j’ouvre mon sac à main et sors mon portefeuille, « je suppose que c’est tout ce qui compte, hein ? ». Oh, je pense que je vais commencer par celle-là. C’est une photo d’Harper. Mama me l’a donnée la dernière fois que nous étions à la maison. « Que penses-tu de celle-ci ? »

Elle y jette un coup d’œil et tente de me l’arracher des mains, mais je me recule et elle rate. « Mais d’où tu sors cette conn… » elle se reprend juste à temps, « …chonnerie ? »

« Ma belle-mère m’aime tendrement et me donnerait n’importe quoi. Ceci inclut, mais n’est pas limité à, des photos de ma fiancée bébé qui court les fesses à l’air dans le hall. »

Elle grogne et se tape la tête contre le volant.

« Il n’y a rien que je n’ai jamais vu avant, Tabloïde. Juste en plus petit. »

Ma partenaire émet un autre long grognement. Sa détresse éveille un soupçon de compassion en moi, comme je sais ce qu’elle veut réellement. Je ne la cache pas plus longtemps. « La voilà, mon cœur. » lui dis-je en lui frottant doucement le dos. « La photo de nos bébés. »

Elle tourne la tête et me la prend des mains. « Merci. » Elle se redresse derrière le volant et l’observe en fronçant les sourcils. « On dirait un test Rorschach ce truc. Je vois l’alphabet, avec un Q. »

Ça lui vaut une bonne claque sur le bras. « Sois sage ou bien je la reprends. »

Elle tourne la photo dans ma direction. « Montre-moi un bébé là-dedans, et même deux. »

Je me penche et les pointe du doigt. « Juste là et là. » Lentement, on se regarde et on s’embrasse de nouveau. Elle est trop près pour que je résiste. Et ses lèvres sont si tentantes. Et elle sent trop bon pour que je l’ignore. Et… Dieu, elle m’a manquée.

Avant de sortir du parking, elle prend la photo et la pose sur le tableau de bord, juste devant la petite cigogne en peluche qui lui a annoncée nos bébés dans l’Ohio. Comme c’est mignon, elle voyage avec. Je me rapproche et lui prends la main. « Est-ce que ta copine a un nom ? »

Elle baisse un peu la tête. Je crois qu’elle est légèrement embarrassée, si l’on en croît le rougissement. « Sissi. »

Sissi la Cigogne. Oh ça c’est impayable. La Conspiration de la Cuisine se tuerait pour savoir ça. Oh et attendez qu’elle apprenne ce que le Dr. McGuire m’a dit ce matin. « Harper ? »

« Ouais ? »

« Il y a de bonnes chances que Sissi arrive un peu plus tôt que ce qu’on pensait. »

Elle se tourne, immédiatement inquiète. « Kels, quelque chose ne va pas avec toi ou avec les bébés ? » Je peux sentir sa main trembler légèrement.

« Non, non, pas du tout. Tout va bien. Le Dr. McGuire a dit que les jumeaux ont tendance à naître autour de la trente-septième semaine plutôt que la quarantième. Ils manquent de place pour continuer à grandir et ils doivent sortir. » Je ris un peu et essaye de l’apaiser, en massant doucement sa main entre les miennes. « Tout va bien. Je te le promets. »

Elle acquiesce et pousse un soupir de soulagement. « Okay. Ça m’a un peu fichu la trouille. »

« Ils sont parfaits et ils grandissent très bien. On doit revoir Docteur Doogie dans deux autres semaines. »

« Bon, au moins pour cette fois je pourrai venir avec toi. Espérons que je ne serai pas encore en déplacement. Je veux venir à autant de rendez-vous que possible avec toi. » Elle lance la voiture sur la route. « Je déteste voyager maintenant. »

« Mais non. Profites-en maintenant avant que je ne puisse plus t’accompagner. »

« Il va y avoir des restrictions de ce genre ? »

« Ça pourrait. Le Dr. McGuire a dit que certaines grossesses multiples finissent en obligation de garder le lit. »

« Bon Dieu, Kels, je sais pas ce que je vais faire si toi tu dois rester au lit et qu’il faut que je m’absente. »

Je joue avec ses doigts, pour la distraire. La carrière d’Harper est importante pour moi, presque aussi importante que les enfants, et définitivement plus importante que la mienne. « Tu iras et tu feras ton boulot et tu leur montreras quelle foutue bonne productrice tu es, comme toujours. »

« Et je ferai exploser ma facture de téléphone. »

« Ouaip. »

Elle me fait un sourire triomphal. « Tu dois un dollar. »

« Oooh, tu voudrais pas me laisser y échapper pour cette fois ? » j’imite ce qu’elle m’a dit plus tôt, « Parce que tu m’aimes et que je t’ai manquée ? »

 

* * *

 

Je ne m’attendais pas à finir près d’un lac, surtout d’un lac aussi beau. Harper coupe le moteur et se tourne vers moi avec un sourire. « Tu n’es pas fatiguée ? »

« Pas spécialement. J’ai dormi presque tout le trajet jusqu’ici. Il y a un canapé dans le jet et je me suis étalée dessus. C’est le seul moyen de survivre à un vol, je te le dis. Je n’ai pas eu d’attaque de claustrophobie une seule fois. A quoi tu pensais, Tabloïde ? » J’espère qu’elle n’a pas envie d’aller faire de la randonnée ou un machin dans ce genre.

« Tu sais bien à quoi je pensais, mais j’ai aussi apporté à manger. » Elle se retourne et attrape une couverture et un panier sur la banquette arrière.

Je prends la couverture et la pose sur mes genoux. « Voyons si j’ai bien compris. Tu veux qu’on dîne et qu’on fasse l’amour sur le bord du lac ? » Eh bien eh bien.

« En gros. Peut-être pas dans cet ordre. » Elle hausse les sourcils et me regarde d’un air suggestif. « Tu m’as manquée, Kels. Si je ne peux pas te prendre dans mes bras et te faire l’amour bientôt, je vais subir une combustion spontanée. »

« Hmm, ah oui ? »

« Oh, commence pas à m’allumer. Je suis sérieuse là, chér’. J’ai besoin de toi. »

Oui, c’est ce que je vois. Depuis le temps, je connais ce regard. « Et pourquoi exactement tu pensais qu’en plein air, ce serait une bonne idée ? » Je n’arrive pas à imaginer ce qu’elle est en train de suggérer qu’on fasse.

« Parce que le chalet que je nous ai loué est encore à un moment. Et c’est tellement joli par ici. C’est le cadre parfait. » Elle se penche et me mordille le lobe de l’oreille. Elle connaît tous mes points faibles. « Tu as quelque chose contre le fameux plein air ? »

« Pas quand il reste à l’extérieur et que j’ai le droit de rentrer à l’intérieur. Et il n’y a pas un énorme incendie dans le coin ? On a vue plein de fumée de l’avion, en arrivant. »

« Ça se passe à l’est, à Los Alamos. J’ai organisé une interview pour toi là-bas, mais je suppose qu’à ce point c’est mort. Y a aucun problème, bébé. » Elle enfouit son visage dans mes cheveux et m’embrasse sous l’oreille, juste dans le creux. « La seule chaleur que tu vas sentir c’est celle qui viendra de moi. »

« D’accord, tu sais quoi, allons au moins dîner au bord du lac. C’est vraiment beau ici, Kels. Je te jure que tu vas adorer. Que de l’air frais et pur, et un sentiment de paix irréel. »

 

* * *

 

Allons dîner au bord du lac.

J’ai gobé ça.

On devrait me mettre une baffe. Seigneur, c’était presque aussi mauvais que n’importe quel autre plan drague que j’ai entendu et je l’ai gobé. Tout rond.

Je soulève ma tête de l’épaule d’Harper et baisse le regard sur des yeux bleus amusés. Elle repousse une mèche de cheveux très humide derrière mon oreille. « Tu es tellement mauvaise pour ma volonté, » je chuchote. Je sens qu’elle rigole un peu et mets une tape sur une cuisse nue. « Sois sage ! Et arrête de bouger. Comme matelas t’es nulle. Pleine de bosses et tout. » J’atténue la critique en plaçant un baiser humide sur une de mes bosses préférées.

« Hey, y a pas deux minutes tu pensais que j’étais la personne la plus sympa de la planète. »

Hé oui. Et je crois que tous les poissons, oiseaux et créatures du voisinage m’ont entendue aussi. Je ne pourrai plus jamais regarder un daim dans les yeux. « Ouais, mais maintenant tu es démoniaque. »

« Ça doit être pour ça que tu appelais Dieu. Pour chasser les mauvais esprits. »

Sale gosse. Elle aime bien frimer. « Dommage que ça n’ait pas marché. » Je mordille un peu son épaule. « Je n’ai jamais fait l’amour en plein air de ma vie. »

« Ben maintenant si. Tu peux enlever ça de ta liste. » Elle accompagne sa remarque d’un gratouillement sur mon derrière, qui me fait glousser.

« Je n’ai aucune liste de ce genre, Tabloïde. »

« Menteuse. Tout le monde a une liste de ce genre. Même ceux qui refusent de l’admettre. »

D’accord, là elle m’a eue. Mais je refuse d’avoir cette conversion tout de suite. C’est déjà suffisamment navrant comme ça que je sois dehors à poil pour le moment. « Et qu’est-ce qu’il te reste sur ta liste ? »

« Hmm, me réveiller à tes côtés chaque jour pour le reste de ma vie. » Elle me fait doucement rouler sur le côté et caresse mon ventre, qui commence à gonfler un peu. Pas de doute, je prends du poids, et le Dr. McGuire m’a dit que la grossesse se verrait plus tôt avec des jumeaux. Harper pose doucement la main sur mon estomac, recouvrant nos bébés. « Elever nos enfants ensemble. Vieillir avec toi et profiter de nos petits-enfants ensemble. »

Que répondre à cela ? Je tends les bras et tourne son regard de mon ventre vers moi. « T’ai-je dit récemment à quel point je t’aimais ? »

 

* * *

 

Nous arrivons enfin au chalet que Harper nous a loué pour la durée de notre séjour au Nouveau-Mexique. C’est un chalet trois pièces en rondins, niché dans les bois qui longent le Parc National de Coyote Lake. Les montagnes se découpent contre la lueur rouge de l’incendie qui fait rage à Los Alamos. Je sais bien que c’est horrible pour les habitants, mais l’effet est d’une étrange beauté sur le ciel nocturne. Le chalet est à proximité de la réserve, d’Albuquerque et de Santa Fe. Bien entendu, il est aussi romantique à fond, ce qui j’en suis sûre a joué dans la décision de Harper.

Je pose la question : « Alors comme ça, tu es restée dans la réserve cette semaine ? » Je me suis installée dans un merveilleux rocking-chair, et je commence à me demander s’il rentrera dans l’avion de retour pour New-York.

Elle sort un grognement évasif et se rend dans la cuisine, où elle a préparé du café pour elle et une bouilloire d’eau pour mon thé.

« Harper, tu sais que je ferai les interviews de façon aussi impartiale que possible, mais je dois admettre que ça me met un peu mal-à-l’aise. »

« Quoi ? »

« Que tu sois restée là-bas. Chérie, normalement on ne vit pas dans la maison de quelqu’un qui est directement impliqué dans le reportage qu’on tourne. Je ne pense pas que ça plairait follement à Langston. Ça remet trop facilement notre impartialité en question. »

« Il n’y avait pas d’autre endroit où dormir. » répond-elle en revenant avec nos boissons dans deux tasses.

Je lui lance un regard qui laisse transparaître mon scepticisme. « Albuquerque n’est pas si loin que ça. Cuba non plus. Ni Los Alamos, même si je suis contente que tu n’y sois pas allée, au final. Et on est là maintenant. » Je tapote la chaise à côté de moi pour l’inviter à s’assoir. Ce qu’elle fait, après un instant d’hésitation. « Dis-moi ce qui se passe chez toi, Harper. Ça ne te ressemble pas. »

Elle étend les doigts et les passe contre son jean. « Je me sens chez moi ici. »

Je ne m’attendais pas à cette réponse. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Le matin du premier jour où j’ai dormi là-bas, quand je me suis réveillée, je suis sortie et je me suis imprégnée de tout. Et j’ai pensé, ça correspond. Je corresponds. Tu vois ce que je veux dire ? »

« Continue, » je l’encourage.

« C’est comme un deuxième foyer. Un foyer… » elle s’arrête, clairement gênée avec ce qu’elle s’apprête à dire, « spirituel. Je veux dire, je sais que la Nouvelle-Orléans est mon foyer. Tu es mon foyer. Ma famille est super et je les adore. Mais, je suppose que, toute ma vie je me suis toujours sentie un peu à la dérive côté spiritualité. » Elle soulève sa tasse et boit une longue gorgée. « Toute ma vie j’ai observé mes parents et leur foi. Le catholicisme leur parle –même avec ses défauts. Ils peuvent comprendre et suivre le Dieu judéo-chrétien. »

D’accord, ça je comprends. La foi de ses parents, surtout Mama, est clairement visible à la maison. « Continue, » je répète.

« Je ne l’ai jamais compris. Je n’ai jamais été capable de complètement embrasser une religion qui n’accepte pas officiellement qui je suis et ce que je suis. Le prêtre qui s’est proposé pour notre mariage pourrait être révoqué à cause de ça. » Elle expire une longue bouffée d’air. « Franchement, pour moi ça n’a pas de sens. Un Dieu qui aime tout le monde mais que me hait ? Un Dieu qui me punirait pour la façon dont je suis née ? Et ensuite appellerait ça la justice ? Je ne pige pas. Je respecte les gens qui ont la foi chrétienne, mais je ne l’ai jamais partagée totalement. »

« Alors qu’y a-t-il de différent ici ? »

« Leur vision du monde est différente. Elle me parle. Avant que les Indiens ne soient convertis par les missionnaires, ils acceptaient tout le monde. En fait, les homosexuels avaient un statut spécial. Ils croient en les mêmes choses que moi : respecter toute chose, se taire pour apprendre, apprendre tout ce que tu entends, et ensuite transmettre la connaissance à d’autres. C’est une approche très holistique et spirituelle de la vie. Quand j’ai posé le premier pas sur la terre Navajo… elle m’a parlée. Shadow dit que je suis une ‘Sang du Cœur’. »

« Qui est Shadow et qu’est-ce que c’est qu’un Sang du Cœur ? »

« Shadow est une shaman et un Sang du Cœur c’est quelqu’un qui n’est pas né dans la Voie Rouge mais qui l’adopte. Mon cœur a du sang navajo, même si mes veines n’en ont pas. »

Harper choisit bien son moment pour avoir une révélation religieuse. Bien sûr, c’est logique. On va se marier, avoir des enfants. Beaucoup de changements de vie qui nécessitent un guide. Je dois lui poser la question : « Faut-il qu’on demande à une autre équipe de faire ce sujet ? »

« Kels, chérie, j’ai la trouille de ma vie. Je ne sais plus vraiment ce qu’il faut croire ou faire. Mais je te le promets, je peux toujours faire un reportage objectif. Par contre quand ce sera dans la boîte, j’aimerais bien passer un ou deux jours ici pour me clarifier les idées. Je te promets que notre reportage ne montrera aucun favoritisme d’un côté ou de l’autre, quoi qu’il arrive. Tu me fais confiance ? »

« Tu sais bien que oui. Je suis juste un peu mal-à-l’aise, c’est tout. »

« Moi aussi, mais de temps en temps il faut savoir prendre un risque et espérer que tout s’arrange. »

« Tais-toi et saute, hein ? » C’est notre devise, on dirait. Peut-être que je vais nous faire faire des T-shirts.

Elle hoche la tête. « Tais-toi et saute. »

« Très bien, Tabloïde, je te suis. On y va ensemble. »

Elle se penche et m’embrasse doucement. « Merci, chér’. »

 

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