Quand tombent les Ténèbres

Par Melissa Good

Chapitre 1 – 2ème partie

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Les premiers chants légers d’un rossignol commençaient juste à briser le silence du petit matin quand elle rouvrit les yeux et elle inspira l’air qui contenait encore des effluves de leur feu de camp, et l’odeur humide de la végétation couverte de rosée autour d’elles. Sur sa droite, la guerrière pouvait entendre le bruissement des sabots d’Argo, puis le bruit régulier de mastication. Elle sentit un léger sourire tirer ses lèvres en pensant aux deux poulains jumeaux qu’Argo avait joyeusement laissés derrière elle quand elle l’avait emmenée en passant par Amphipolis.

Les poulains étaient élevés par la jument d’attelage flegmatique de Cyrène qui était bien mieux faite pour ce travail que le cheval de guerre fougueux. « Typique », avait ricané Cyrène en lui jetant un regard. « On peut vraiment dire à qui elle appartient. » Puis elle avait doucement attrapé le bras de Xena. « Ma chérie, qu’est-ce qui ne va pas ? »

Elle se trouvait seule à cet instant et elle avait juste… « Maman… je pense que je l’ai perdue. » Et elle lui avait tout raconté. Britannia, la Chine… et elle avait accepté le regard choqué de Cyrène et avait fini la tête dans ses mains.

« Oh… Xena », avait dit l’aubergiste dans un souffle et elle avait entouré les épaules de sa fille. « Ok… ok… ma chérie, tu vas m’écouter, d’accord ? »

« Oui. » Xena avait laissé passer un soupir. « Mais je pense que j’ai tout fichu en l’air cette fois, et bien au-delà de la rédemption, maman. »

« Xena. » Cyrène lui avait fermement pris le menton et l’avait forcée à lever les yeux. « Est-ce que tu l’aimes encore ? »

La guerrière avait senti les larmes monter. « Oui. » Encore ? Toujours.

« Est-ce qu’elle t’aime encore ? » La question était posée très doucement.

Ce fut comme si une serre lui serrait le cœur. « Je… je ne sais pas. Je… je ne pense pas. » Rien que de le dire avait ramené l’horreur et un sentiment de perte atterrant.

Cyrène avait laissé passer un soupir circonspect. « Mais tu n’en es pas sûre. »

Elle avait gardé le silence un long moment. « Non. »

« Alors n’abandonne pas », avait dit l’aubergiste doucement. « Je crois en vous deux et je pense que vous avez la force pour vous en sortir ensemble. » Elle avait repoussé les cheveux en désordre de sa fille de ses yeux. « Promets-le moi, Xena. N’abandonne pas. »

Xena avait soupiré. « Je te le promets. »

J’ai tenu ma promesse, maman. La pensée traversa sa conscience toujours embrumée alors qu’elle regardait la barde blottie contre elle. Ne me demande pas comment. Elle pencha la tête pour voir le visage de la barde et sentit un petit quelque chose fondre en elle en voyant le minuscule sourire incrédule sur les lèvres de Gabrielle.

Comme ça, et dans la quiétude du petit matin, elle pouvait prendre quelques instants de nostalgie et prétendre que tout allait de nouveau bien. Prétendre que Gabrielle allait se réveiller et qu’elles allaient se blottir un peu l’une contre l’autre, et échanger quelques plaisanteries, et qu’elle regarderait le soleil saisir lentement les reflets dorés dans les yeux vert brume de la barde. Et elle sourirait et rirait, même s’il était tôt dans la matinée.

Mais ce n’était pas le cas maintenant. Xena n’avait même aucune idée de si Gabrielle avait encore ce genre de sentiments pour elle. Que Gabrielle l’aimât… aucun doute. Mais la barde était-elle encore amoureuse d’elle ? C’était beaucoup espérer. Il serait déjà bien de restaurer un semblant de leur amitié... bien que maintenant elle était de plus en plus confiante que cela soit possible.

Mais elle pouvait toujours faire comme si. Pendant un petit moment. Gabrielle remua dans son sommeil et se nicha un peu plus, clignant une fois ou deux en bâillant avant de refermer les yeux et de donner une petite tape sur le ventre de la guerrière en se détendant dans un sommeil plus profond.

Xena déglutit et serra un peu plus fort les bras autour du corps chaud de la barde, ferma les yeux à son tour et laissa quelques larmes vagabondes tomber en silence sur les cheveux blonds-dorés sous son menton. Tu avais raison, maman… je ne sais pas comment notre amour a survécu à tout ça, mais il l’a fait… merci pour le conseil… il m’a sauvée.

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Le petit déjeuner fut très calme et elles reprirent la route du village peu de temps après, arrivant alors qu’un groupe de villageois à l’air fatigué y revenait, en tirant un chargement d’arbres fraîchement mal taillés derrière eux.

« Ne te plante pas trop d’échardes », murmura Gabrielle en tapotant légèrement la guerrière sur le côté avant de se glisser à bas d’Argo et se diriger vers le groupe de travailleurs près de l’auberge.

Xena sourit pour elle-même puis donna des coups de genoux à Argo pour l’amener près d’un grand espace dégagé pour recevoir le nouvel arrivage, et elle descendit de cheval, retirant sa hache à bois de la sacoche de la jument. Les travailleurs levèrent les yeux à son approche et lui firent un sourire chaleureux.

« Bonjour. » Elle leur fit un rapide hochement de tête en retour et commença à œuvrer, contente de pouvoir se perdre, au moins pendant un moment, dans un dur labeur. Elle continua jusqu’à ce qu’ils aient raboté et taillé toutes les bûches et les découpa en morceaux plus petits, puis elle les aida à les transporter jusqu’à l’endroit où deux charpentiers travaillaient rudement pour reconstruire le côté de la hutte de stockage.

Elle se releva, se frotta mes mains et regarda le soleil, puis elle laissa son regard errer nonchalamment vers la cour. Elle repéra Gabrielle en un instant, debout à l’ombre près du mur de l’auberge, en train de parler avec un grand villageois appuyé contre le bois et qui agitait les bras pour appuyer son point de vue.

La voix de Gabrielle fut apportée par le vent et Xena la regarda tendre la main et saisir le bras du jeune homme pour marquer son avis à son tour, puis ils se mirent à rire. La guerrière sentit une lourdeur la remplir et elle s’appuya dos contre l’arbre sous lequel elle se tenait, tentant de gérer le mélange de regret et d’envie qu’elle ressentait. Pourquoi Gabrielle ne pourrait-elle pas s’amuser un peu ? Le garçon était mignon et le type d’homme pour lequel Xena avait toujours pensé que la barde avait un faible, jusqu’à ce que…

Elle se détourna et fixa plutôt la route qui sortait du village. Elle ne t’appartient pas. Se dit-elle tranquillement. Laisse passer. Laisse… si elle peut trouver un peu de bonheur, tu n’as aucun droit d’interférer. Aucun.  Elle prit une profonde inspiration et carra les épaules puis elle retourna vers l’auberge et vit Gabrielle qui trottinait vers elle.

« Salut. » La barde la salua en arrivant à sa hauteur. « Ecoute… heu… » Elle jeta un coup d’œil derrière elle. « Si on continue comme ça, ça sera fini ce soir… il sera tard, mais… ils ont proposé de nous installer par ici. » Elle se rapprocha. « Ecoute… je sais que c’est… dur. » Elle prit une inspiration.” Ils m’ont demandé… et… peut-être que… je pense que… je… »

« Bien sûr », dit Xena tranquillement. « On dirait bien qu’il va pleuvoir ce soir de toutes les façons. »

Gabrielle la regarda attentivement. « Tu es sûre d’être d’accord? »

La guerrière hocha la tête. « Pas de problème. Pourquoi est-ce que tu ne… pars pas devant… Il faut que je m’occupe d’Argo. » Sa vision périphérique lui dit que le jeune villageois attendait près de la porte de l’auberge et elle tenta d’ignorer la douleur dans sa poitrine à cette pensée. « Et euh… il faut que je les aide à monter ce nouveau mur. »

Le regard vert l’étudia avec soin. « Fais attention à toi. »

Un bref sourire. « Ne t’inquiète pas… toi aussi. » Elle s’interrompit. « Il fait… plutôt chaud par ici… assure-toi d’avoir assez d’eau, d’accord ? »

La barde lui sourit à son tour. « Ne t’inquiète pas. » Elle tendit la main et massa légèrement le bras de Xena. « Merci. » Puis elle se retourna et trottina vers son groupe, tournant légèrement la tête lorsque le jeune villageois la rejoignit et resta tout près d’elle.

Xena regarda encore un instant puis elle soupira et retourna à l’endroit où les charpentiers luttaient pour aligner deux poutres et se joignit à eux. Elle prit un coin de la lourde poutre principale et la souleva, faisant lever le tout. « Essayez ça. »

Le charpentier le plus âgé jeta un coup d’œil et lui fit un sourire reconnaissant. « Ça va le faire… que les dieux soient bénis de t’avoir amenée, Xena. »

La guerrière lui fit un sourire sans enthousiasme et pencha la tête, sentant le soleil de l’après-midi lui chauffer les épaules, et elle laissa la brise agitée écarter les cheveux de ses yeux.

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« On a pratiquement fini. » Gabrielle soupira en s’appuyant sur l’étagère nouvellement installée dans la hutte d’approvisionnement. « Pas mal. » Elle lança un coup d’œil à son compagnon attentif. « On dirait du neuf, hein Teren ? »

Le jeune homme finit de faire rouler un tonneau et se redressa, puis s’approcha d’elle en souriant. « Presque. » Il se passa la main dans ses cheveux blonds raides et soupira. « Je serai prêt pour le dîner… et toi, Gabrielle ? »

La barde fit une grimace. « Il faut d’abord que je me trouve un seau d’eau pour me laver. Je suis dans un sale état. » Elle regarda la poussière et les copeaux de bois qui la couvraient.

Teren lui sourit. « Pas du tout. » Il fit sauter un copeau ou deux de son épaule. « Tu es parfaite. »

Gabrielle sentit un rire monter et le retint. Il est en train de flirter avec moi. Elle s’en rendit compte avec une surprise amusée. A tout autre moment, elle aurait trouvé ça plutôt drôle, et modérément amusant, mais là… là elle était trop sensible, et les choses trop tendues. Sa vie n’avait pas besoin de complications supplémentaires.

« Mentir ne t’apportera rien… » Informa-t-elle Teren d’un ton brusque. « Excuse-moi. » Elle sortit de la hutte et se dirigea vers le puits, savourant le spectacle du soleil couchant qui envoyait des lances rouge orangé à travers le crépuscule bleu grandissant. L’une d’elles couvrait le puits et elle y entra, sentant la chaleur recouvrir ses épaules tandis qu’elle sortait un seau d’eau et se nettoyait.

Elle était fatiguée, mais c’était de la bonne fatigue remplie de l’assurance qu’elle avait fait du bon travail pour ces gens et que leurs vies en seraient améliorées. Elle s’appuya sur la margelle et but quelques gorgées d’eau de la cuillère, se contentant d’apprécier la lumière faiblissante et la brise riche de l’odeur du sol et du bois.

Elle finit par se retourner et remit le seau dans le puits, s’essuya les mains sur sa jupe et jeta un coup d’œil vers l’écurie. Le nouveau mur avait été construit et mis en place, bien qu’elle puisse voir qu’il fallait encore poser quelques attaches, ainsi que du calfatage pour isoler du vent. Elle se dirigea vers le bâtiment, sachant d’instinct que c’est là qu’elle trouverait Xena.

Et tout aussi sûrement, elle put voir le cuir légèrement brillant d’Argo dans une stalle de coin et une silhouette sombre et affaissée dans la paille près de la tête de la jument. Elle s’approcha tranquillement pour ne pas réveiller la guerrière si elle dormait, mais la faible lumière fit briller les yeux bleus lorsque Xena la regarda venir. « Salut… » Elle contourna la croupe d’Argo et se laissa légèrement tomber dans la paille près de la guerrière. « Le mur est génial. »

Xena courba les lèvres dans un bref sourire. « Pas mal, oui. » Elle retourna son attention vers sa main puis fit un sourire penaud à la barde. « Des échardes. »

« Tch tch. » Gabrielle s’installa et lui prit la main. « Fais voir. »

La guerrière ouvrit la bouche pour protester puis la referma et se contenta de faire ce qu’on lui demandait, tressaillant un peu quand la barde toucha un éclat particulièrement profond.

« Désolée. » Gabrielle tapota légèrement sa main. « Donne-moi une seconde. » Elle pencha la tête sur la paume musclée et retira le bois avec une pince puis elle s’attaqua aux morceaux récalcitrants. « Voilà. » Elle lissa la peau enflammée du bout du doigt et leva les yeux. « Tu es prête pour aller dîner ? »

Xena reprit sa main et étudia la paume rougie. « Tu… vas-y… je… n’ai pas très envie de compagnie pour l’instant. » Elle déglutit. « En plus… si tu… as une occasion de raconter des histoires… il vaut mieux que je ne sois pas là. » Elle haussa légèrement les épaules. « Je vais te distraire. »

Gabrielle soupira et joua avec un morceau de foin. « En fait, j’espérais avoir un peu de soutien moral. » Elle leva les yeux et croisa le regard de Xena. « J’en aurais bien besoin. » Elle se mordit la lèvre en retenant la crainte qui l’avait envahie à la pensée de tenter une représentation. « Je suis… vraiment nerveuse. »

Des mains chaudes entourèrent les siennes et les pouces de Xena massèrent doucement ses phalanges. « Alors je viendrai », la rassura simplement la guerrière. « Je dois juste me laver avant. » Son regard scruta le visage de Gabrielle. « On dirait que tu as pris le soleil aujourd’hui. »

La barde concentra son regard sur leurs mains jointes. « Oui… ça chatouille un peu. » Elle plissa le nez et leva les yeux. « Ça n’a pas l’air trop méchant ? »

La guerrière apprécia la touche de rose sur le visage de Gabrielle et lui sourit. « Non. » Les derniers rayons de soleil s’avançaient dans l’ouverture de la porte et éclairaient la barde d’un rouge chaleureux par derrière. « Pas du tout. » Elle soupçonnait que l’admiration se voyait sur son visage parce que les traits chauffés par le soleil de la barde prirent une teinte plus sombre, alors elle soupira et relâcha les mains de Gabrielle. « Vas-y. »

Celle-ci se leva de la paille et remit sa jupe en place, puis sortit de la lumière du soleil qui tomba sur le corps affaissé de Xena, faisant ressortir les lueurs couleur rouille sur sa combinaison en cuir marron. « Merci », dit-elle tranquillement.

La guerrière cligna des yeux à travers le nuage scintillant des particules de poussière piégées par le soleil et haussa les épaules. « C’est à ça que servent les amis, non ? » Dit-elle d’une voix calme et empreinte de nostalgie.

Gabrielle déglutit la boule dans sa gorge. « Seulement quand on a beaucoup de chance. » Elle se retourna et sortit, les bras légèrement serrés autour de son corps, essayant de calmer sa respiration alors qu’elle se passait une petite liste d’histoires confortables, familières et courtes. Par les dieux… j’espère que je ne vais pas me pétrifier…  Elle soupira intérieurement lorsqu’elle atteignit la porte de l’auberge et elle l’ouvrit, pour tomber sur le visage amical de Teren. Oh bon sang… Une autre bonne raison d’avoir Xena dans les parages.

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Xena resta là, allongée dans la paille, pendant un long moment, absorbant la lumière du soleil finissant et laissant la douleur dans sa poitrine disparaître tandis qu’elle se repassait les paroles de la barde. Elle finit par se relever du tas de foin et se débarrassa des fêtus sur sa combinaison et sur sa cuirasse, avant de passer négligemment les doigts dans ses cheveux pour les coiffer.

Pensivement, elle dégrafa sa cuirasse et la passa par-dessus sa tête avant de la poser près d’Argo et de faire rouler ses épaules pour en ôter la raideur, tandis qu’elle cherchait de l’eau des yeux. « Je présume que je vais devoir aller à l’abreuvoir dehors, Argo », marmonna-t-elle à la jument qui hennit en retour. « A tout de suite. »

Elle alla d’un pas tranquille vers la porte arrière de l’écurie qui avait été bloquée à demi par des poutres tombées, et elle marcha avec prudence sur le bois à moitié brûlé avant de pousser la porte et de sortir.

Elle les sentit avant de les voir et son corps réagit avant même que ses yeux n’enregistrent leur identité et qu’une vague de culpabilité ne l’écrase. Elle figea sa réaction et laissa tomber ses bras, ferma les yeux tandis qu’un morceau de bois dur touchait sa tête, la projetant contre le mur de l’écurie et la faisant tomber mollement au sol.

Solari baissa son arbalète et déglutit. « Je ne peux pas croire que ça ait été si facile », dit-elle entre deux respirations nerveuses et saccadées.

Eponine fixa la silhouette immobile et passa les doigts d’un air absent sur ses chobos. « Elle m’a laissé faire. »

La grande Amazone la fixa du regard. « Quoi ? »

Eponine secoua la tête. « Elle me regardait droit dans les yeux, Soli. Et elle a baissé les mains. Je l’ai vu. Elle m’a laissé faire. »

Les deux Amazones se regardèrent. « On ferait mieux de trouver Gabrielle », dit finalement Eponine en soupirant. « Toi, tu vas voir. Je reste ici. »

Solari lui lança un regard très inquiet. « Tu fais attention, d’accord ? »

Eponine hocha la tête et lui fit signe de partir, avant de se laisser tomber sur un genou près de la guerrière inconsciente. « Elle est assommée… vas-y. »

Solari passa au-dessus des longues jambes de Xena et entra dans l’écurie, contourna le bois brûlé et s’arrêta près de la forme familière d’Argo. « Salut, Argo », murmura l’Amazone en passant près de la jument qui renifla de colère. Solari jeta un coup d’œil sur l’équipement du cheval et repéra des objets appartenant à la barde, incluant le sac que l’Amazone reconnut comme celui dans lequel Gabrielle gardait ses parchemins. Elle toucha légèrement sa surface et constata que c’était toujours le cas et elle sentit son front se plisser. Tout avait l’air… normal.

Mais elle était au village quand Xena était arrivée à cheval et elle avait vu l’expression sur le visage de la guerrière quand elle avait tiré le corps léger de Gabrielle sur la jument et qu’elle était partie brutalement, éparpillant une escouade de guerrières qui tentait de les arrêter. Ephiny avait fini avec un bras cassé et une colère bouillonnante à sa façon qui les avait lancées à leur recherche.

Et elles venaient de les trouver. Solari soupira et alla à l’avant de l’écurie, chercha partout et décida que le meilleur endroit pour trouver Gabrielle se trouvait en face d’elle. Elle prit une inspiration et se dirigea vers l’auberge, atteignit la porte et l’ouvrit pour regarder à l’intérieur.

La voix de Gabrielle attira son attention et elle tourna la tête pour croiser un regard surpris puis alarmé lorsque la barde la reconnut. Elle prit le temps de détailler la mince silhouette tandis que Gabrielle se levait et venait à sa rencontre, soulagée de la voir indemne à première vue. Un sentiment inconfortable commença à traverser ses tripes. Indemne, et en fait, avec l’air d’aller bien mieux que la dernière fois que l’Amazone l’avait vue.

« Solari ? » Gabrielle arriva à sa hauteur et tendit le bras. « Qu’est-ce que tu fais là ? » Son regard alla vers la porte puis revint vers l’Amazone.

« Tu vas bien ? » Demanda tranquillement Solari.

Gabrielle fronça les sourcils. « Oui, je vais bien… Que… » Puis elle réalisa la situation. « Oh. Oui. Je suis…. Je vais bien, Solari… Dieux… c’était stupide de ma part. J’aurais dû… » Elle s’interrompit en voyant Solari se mordre la lèvre. « Quoi ? »

Solari grogna intérieurement. « Ephiny nous a envoyées… Eponine est là-dehors… elle… Gabrielle, on pensait que tu… elle ne voulait pas… oh par les dieux, quel bazar. »

Le regard vert plongea dans le sien. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

L’Amazone lui prit le bras et l’emmena dehors. « On ferait mieux d’y retourner…. On pensait que tu étais… retenue contre ta volonté, Gabrielle. On a décidé de… Eponine pensait que si elle pouvait l’avoir du premier coup, peut-être qu’on pourrait….ben, elle l’a fait, mais elle a dit qu’elle pensait que Xena l’avait laissé faire… je ne… »

Elle s’arrêta de parler alors que Gabrielle se tordait pour se libérer et fonçait vers l’écurie à toute vitesse. « Je pense qu’on avait tort », dit-elle en soupirant au vent et elle fonça derrière elle.

Eponine leva les yeux au bruit de pas approchant et inspira brusquement en voyant l’expression sur le visage de Gabrielle. Oh oh. Elle se leva et recula tandis que la barde se mettait à genoux près de sa compagne inconsciente et tâtait doucement son pouls. « Hum… Gabrielle… je… »

Gabrielle tourna la tête et la regarda. « Pourquoi ? » Sa voix contenait une note de colère tranquille.

Eponine écarta les mains. « On pensait… bon sang, Gabrielle, qu’est-ce qu’on était censées penser ? »

La barde leva la main dans un geste de colère. « Alors, vous êtes venues ici comme ça sur vos chevaux et vous pensiez faire… quoi, lui cogner la tête ? Vous ne pouviez pas me demander d’abord ? Je n’ai pas le choix ou quoi ? »

Solari s’agenouilla loin de portée de la barde. « Ecoute… tu es une Reine amazone, Gabrielle. Les gens ne peuvent pas traiter nos reines comme ça et s’en sortir facilement, je me fiche de savoir si c’est Xena ou pas. »

Gabrielle s’assit le dos contre le mur de l’écurie et prit la forme affaissée de Xena sur ses cuisses, sa tête blessée contre sa poitrine. « Au cas où je ne me serais pas fait parfaitement comprendre… » Dit la barde très lentement en articulant avec soin. « Sur le fait que cette femme est la chose la plus importante dans ma vie, plus importante encore que mon titre, et que les Amazones, et quoi que ce soit d’autre, je le redis pour qu’il n’y ait plus de malentendu. » Elle sentit la bosse sur la tête de la guerrière et tressaillit. « Je suis ici parce que je le veux, bon sang. »

« Mais… » Dit Eponine en s’avançant mais elle s’arrêta quand Gabrielle fixa son regard sur elle.

« Recule… » Dit doucement la barde. « Je ne veux pas que tu sois blessée si elle se réveille et qu’elle ne sait pas ce qui se passe. »

Solari la regarda. « Dans ce cas, tu devrais aussi reculer, Gabrielle. »

La barde remit affectueusement en place les cheveux ébourriffés sur le front de Xena. « Elle ne me fera pas de mal. »

Eponine s’agenouilla et mit un bras sur son genou. « Ce n’est pas vrai et nous le savons. »

Gabrielle leva les yeux et croisa son regard. « Si c’est vrai. Maintenant plus que jamais. » Elle prit une inspiration. « Est-ce qu’elle s’est défendue contre toi, Pony ? »

Eponine soupira et regarda le sol. « Non. » Puis elle leva les yeux. « Elle a cassé le bras d’Ephiny, Gabrielle. »

« Et mis son fils au monde », rétorqua la barde. « Et elle lui a sauvé la vie. Est-ce que ça ne s’équilibre pas, ou bien est-ce que la fierté amazone est si rigide que les mauvaises actions appellent des mauvaises actions, sans tenir comptes des conséquences ou des circonstances ? » Elle prit une inspiration. « Bon sang, Eponine, elle n’a pas besoin de culpabiliser encore plus, d’accord ? Aucune de nous… nous avons assez de culpabilité entre nous pour plusieurs vies. »

Le regard d’Eponine s’adoucit. « Je sais… Gabrielle… je suis désolée… crois-le bien. On pensait juste faire ce qu’il y avait de mieux pour toi. » Son doigt dessina dans la terre. « Est-ce que… Ecoute… Eph voulait que je te dise tout ça, d’accord ? On est aussi ta famille, Gabrielle… Tu as une place parmi nous.Tu… as le choix, si tu veux. Ou si tu en as besoin. »

Gabrielle lui fit un petit sourire. « Je le sais, Pony. » Elle soupira. « J’aurais dû vous faire passer le message… c’était assez stupide de ma part… Je… ça a été difficile… ça va nous prendre du temps, mais… »

Eponine regarda les mouvements doux et apaisants des mains de la barde. « Mais ça marche ? »

Le regard de cette dernière prit une lueur chaleureuse. « Oui. » Elle laissa échapper un long soupir. « Ça va s’arranger pour nous. »

L’Amazone se laissa tomber assise avec bruit. « Et bien, je vais commencer à préparer mes excuses alors. » Elle lança un regard d’appréhension vers le corps toujours immobile de Xena. « J’ai le sentiment que je vais manger un de mes chobos. »

« C’est bon. » La voix légèrement brumeuse de Xena s’éleva. « Il me fallait une sieste. »

Gabrielle baissa les yeux et vit les yeux bleus à demi fermés qui la regardaient. « Je ne peux pas te laisser seule une minute, hein ? » Le commentaire taquin sortit avant qu’elle ne puisse l’empêcher et elle se mordit la lèvre, mais le visage de la guerrière ne se figea pas à ces mots. Elle regarda les deux Amazones qui la fixaient avec attention. « Allez à l’auberge. Je vous y rejoins dans un instant. »

Eponine soupira. « Très bien. » Elle se leva et tendit la main à Solari. « Ecoute, Xena… »

Celle-ci tourna ses yeux bleus dans sa direction. « Tu voulais faire ça depuis le Solstice. Félicitations. »

Ces mots clouèrent le bec à Eponine et elle se contenta de grogner puis elle partit en martelant des pieds vers l’auberge, Solari se hâtant pour la rejoindre.

Un petit silence tomba. « Alors… depuis combien de temps es-tu réveillée ? » Demanda Gabrielle calmement sans faire aucun mouvement pour libérer sa captive.

« Assez », répondit Xena sans faire aucun mouvement pour se libérer non plus.

« Désolée pour tout ça. » La barde prit une expression désabusée.

Un haussement d’épaules. « Elles avaient de bonnes raisons pour être inquiètes », dit Xena en soupirant. « On aurait dû faire passer le message… c’était… plutôt… »

« Stupide », confirma Gabrielle. « Oui… alors… c’est quoi cette histoire de la laisser te frapper ? » Les doigts de la barde passèrent doucement sur le côté de la tête de sa compagne.

Xena ne répondit pas avant un long moment. « Peut-être bien que je le méritais », admit-elle tranquillement.

Gabrielle regarda le ciel nouvellement parsemé d’étoiles comme pour le prendre à témoin. « Est-ce que ça t’a fait du bien ? »

La guerrière la regarda avec précaution. « Non. »

« Est-ce que ça lui a fait du bien à elle ? » Demanda doucement Gabrielle.

« Je ne le pense pas », marmonna Xena.

La barde hocha la tête. « Alors… c’est encore une histoire d’ego de guerrière, c’est ça ? »

Ça lui valut un faible sourire en réponse. « Peut-être bien. »

Un silence. « Tu as entendu tout ce que j’ai dit ? Demanda finalement Gabrielle.

Xena cligna des yeux et hocha la tête.

« Bien. » Et Gabrielle pencha la tête et embrassa le front de sa compagne avant de l’attirer contre elle. « Je pensais chaque mot », murmura-t-elle dans l’oreille toute proche puis elle relâcha la guerrière. « Ta tête, ça va ? »

Xena se redressa lentement sur les coudes et tressaillit. « Plus ou moins, oui. » Elle cligna pour éclaircir un peu sa vision. « C’était plutôt stupide, non ? » Elle tourna sur elle-même jusqu’à s’appuyer contre le mur de l’écurie à coté du barde et posa la tête contre le bois. « Par les dieux… je suis… bon sang, je suis désolée pour Ephiny. »

Gabrielle lui lança un regard en coin et entremêla leurs doigts. « Je le sais », répondit-elle doucement. « Ecoute… ça va aller pour elle. »

Xena regarda au loin. « C’était une amie » dit-elle d’une petite voix en laissant se tête rouler sur le côté et en fermant les yeux.

« Elle l’est toujours », répondit la barde. « Elle a juste peur pour moi. »

La guerrière secoua la tête tristement. « Elle a envoyé deux de ses meilleures guerrières pour me tuer, Gabrielle », lui dit Xena avec une brusquerie maîtrisée. « Je ne l’en blâme pas. »

« Moi si », répliqua la barde avec colère. « Et si je découvre que c’est ce qu’elle a fait, un bras cassé sera le cadet de ses soucis. » Elle émit un soupir grognon entre ses dents. « Ecoute… Xena… tu éprouvais une grande douleur quand c’est arrivé… douleur que j’avais contribué à causer. » Elle mit timidement la main sur le genou de Xena. « Je le comprends. Je l’accepte. » La main de Xena couvrit la sienne et elle bougea pour faire face à la guerrière. « Et… Xena… je veux que… je veux que tu saches… que je… je serais…. » Elle s’interrompit et reprit ses esprits un instant. « Je serais… morte moi-même… plutôt que de laisser quelque chose arriver à Solan. » Elle finit dans un murmure en regardant le sol. « Tu le… sais… n’est-ce pas ? »

La guerrière prit doucement son menton entre ses doigts et lui tourna la tête pour la forcer à la regarder. « Je le sais, Gabrielle. » Sa voix était fatiguée. « Je suis désolée que tu aies dû faire ce que tu as fait à Hope. »

Et voilà… les noms venaient entre elles. « Je… je sais que ça te fait terriblement mal… et… je sais que j’aurais dû…. Je voulais… être là pour toi mais…. je… » Ses épaules s’affaissèrent. « C’était trop pour moi… je ne pouvais pas… » Xena soupira doucement puis se reprit. « J’en aurais pris la responsabilité, si tu… » La guerrière laissa trainer les mots et se tut. « Je ne voulais pas que tu aies à vivre avec ça… j’avais tant fait… et… Je pensais que tu me haïssais de toutes les façons… quelle différence ça aurait… » Elle s’interrompit et leva la main puis la laissa retomber.

« Non. » La barde prit une inspiration saccadée. « Je ne pouvais pas te laisser faire ça… Xena… je ne pouvais pas te laisser porter ce fardeau en plus du reste… je pensais… je me détestais tellement à ce moment-là… j’ai presque… » Elle leva les yeux vers Xena.

« Je le sais », murmura la guerrière. « Je t’ai vue. »

Gabrielle cessa de respirer. « Est-ce que tu m’en aurais empêchée ? »

Xena la regarda droit dans les yeux. « Oui. » Se souvenant de ses doigts huileux de sueur serrés autour du chakram.

La barde ferma les yeux puis cligna. « Pourquoi ? » Sa pomme d’adam bougea lorsqu’elle déglutit. « Xena… j’ai vu ton expression quand tu nous as trouvées… Je pouvais voir dans tes yeux à quoi tu pensais… Pourquoi m’aurais-tu arrêtée à ce moment-là ? »

Xena garda le silence un instant. « Pour la même raison que je n’ai pas laissé cette grotte m’emporter avec Callisto », dit-elle doucement. « Je suis beaucoup de choses, Gabrielle, mais je ne suis pas une lâche. Je n’allais pas abandonner comme ça sans au moins… » Elle s’interrompit et déglutit. « T’affronter. » Elle scruta le visage de Gabrielle. « Mourir aurait été une sortie facile… et je… j’ai fait un jour la promesse à quelqu’un que… je ne choisirais plus jamais ce chemin. » Elle devint silencieuse. « Et… même dans la haine… il y avait toujours une partie de moi… qui… avait besoin de toi. »

La barde hocha lentement la tête. « Tu m’as appris à prendre la responsabilité de mes actions, Xena. » Son regard prit une teinte brumeuse. « Quand je me suis rendue compte que… tu… avais raison au sujet de Hope… je… il fallait que je fasse ce que j’ai fait. » Elle émit un soupir fatigué et leva les mains pour les laisser tomber sur ses jambes avec un léger bruit. « Je ne pouvais pas laisser ça retomber sur tes épaules, mon amour. »

C’était sorti si rapidement qu’elle n’eut pas le temps de réfléchir avant que les mots ne passent ses lèvres. « Je… » Elle se frotta le visage d’une main. « C’était mon cœur qui parlait, je pense », marmonna-t-elle en jetant un coup d’œil de regret vers la guerrière.

« Viens par ici. » Xena tendit les bras et la barde s’y glissa, s’enfouissant dans la chaleur confortable sans restriction. « Parfois… nos cœurs parlent mieux que nous-mêmes, ma barde », murmura-t-elle et elle sentit Gabrielle sursauter en se mettant à sangloter. « Tu m’as tellement manqué. »

Gabrielle serra sa combinaison en cuir, humant son odeur comme une chose vitale et nécessaire, comme l’air qui lui était nécessaire. Peut-être que c’était le cas, conclut son esprit exacerbé. Elle sentit les mains de Xena bouger dans un dessin familier et confortable dans son dos et ce fut comme si de minuscules fils étaient à nouveau tissés en elle. Quelque chose avait changé… une barrière s’était brisée et elle laissa la chaleur couler en elle, une certitude soudaine s’installa en elle comme la légère bruine qui tombait à cet instant.

Elle était en route vers son foyer.

De longues minutes de silence passèrent alors que deux âmes, séparées par la colère et un destin cruel se réhabituaient doucement l’une à l’autre. « Je pense que nous devrions nous mettre à l’abri de la pluie », finit par murmurer Xena, un peu timidement.

Caché à ses yeux, un sourire éclaira le visage de Gabrielle. « Quelle pluie ? »

Cela lui valut un sourire de la guerrière, qui se leva, les relevant toutes deux avant de passer le bras autour d’elle et de les emmener dans la chaleur de l’écurie. Argo passa la tête par-dessus la cloison de la stalle et les regarda, puis elle hennit pour les encourager.

« Xena ? » La voix de Gabrielle monta de l’endroit où la barde était installée près de la guerrière.

« Mm ? » Répondit Xena, en explorant avec précautions la bosse cachée dans ses cheveux. Elle toucha un point particulièrement sensible et tressaillit. « Quoi ? »

« Tu peux me promettre une chose ? »

La guerrière s’arrêta net et lança un regard incertain à Gabrielle. « Ok. »

Le regard vert l’étudia avec gravité. « Ne les laisse pas te refaire ça. »

Un haussement de sourcil noir. « Je… »

Gabrielle mit les mains contre son torse et se pencha. « Je sais. Mais s’il te plait, ne le fais plus. »

Xena raidit le dos et leva légèrement les épaules. « Très bien », promit-elle d’un air sobre. « Mais tu dois me promettre quelque chose. »

La barde cligna un peu des yeux. « Très bien. »

La guerrière leva les mains avec hésitation et couvrit celles de la barde, toujours sur sa poitrine. « Ne sois pas fâchée contre elles pour l’avoir fait », répondit-elle doucement. « Elles s’inquiètent pour toi, Gabrielle… Elles essayaient de te protéger. »

Gabrielle émit un soupir tendu et se mâchouilla un moment la lèvre. Puis elle soupira. « Très bien. » Elle lui lança un regard. « Mais elles feraient mieux de ne pas réessayer. » Son visage prit une expression sérieuse. « Tu es… ma championne. »

Xena la regarda tranquillement. « Encore ? » Le mot sortit porté par une voix rauque.

La barde ravala ses larmes. « Toujours », murmura-t-elle en se laissant tomber légèrement contre le cuir humide pour poser la tête là où elle pouvait entendre le cœur puuissant.

La guerrière effleura les cheveux de la barde mouillés de pluie et les caressa doucement, fermant les yeux pour écouter le faible grondement du tonnerre. Le son apaisa ses nerfs exacerbés et elle eut envie de rester là avec Gabrielle pour ne pas avoir à affronter la pluie dehors, et les villageois, et ces Amazones. Mais… c’était important pour Gabrielle et elle lui devait tout le soutien qu’elle pouvait trouver, alors… « Je pense qu’on ferait mieux d’y aller avant qu’on vienne nous chercher », finit-elle par dire dans un soupir contrarié. « Tu as promis une histoire à ces gens. »

La barde ouvrit les yeux et cligna d’un air ensommeillé. « Heu… » Elle plissa le front. « Est-ce que je viens de m’endormir debout ? »

Xena rit doucement et lui ébouriffa les cheveux. « Ça doit être à cause de tout ce soleil. »

Gabrielle bâilla et s’appuya contre la stalle d’Argo. La jument lécha ses cheveux et renifla doucement sur sa nuque. « Beuh… Argo… arrête ça. » Le cheval mit obligeamment le museau dans le seau et aspira une grande gorgée d’eau. « Merci. » La barde se retourna et croisa les bras. « Je pensais… faire quelque chose que je connais bien… peut-être que je… je pensais à la guerre de Troie… aaahhh ! ! ! » La barde produisit un cri sauvage, se surprenant elle-même, ainsi que Xena, et elle se propulsa par-dessus la paille tout droit dans les bras de la guerrière.

« Gabrielle ! ! » laissa échapper Xena, en attrapant la barde tout en perdant l’équilibre, et en jurant un peu lorsqu’elles basculèrent toutes les deux dans la paille derrière elle. « Qu’est-ce… »

« Beuh… » Gabrielle tendit la main derrière elle et s’essuya la nuque. « Très drôle, Argo. » Elle secoua rapidement la tête et fit tomber une poignée de gouttelettes froides sur elle et Xena. « Elle m’a soufflé de l’eau dans le dos. »

Xena se mordit la lèvre et tendit la main pour enlever quelques gouttes qui trainaient sur les cheveux de la barde. « Désolée. » Elle lança un regard vers la jument. « Méchante. » Elle s’interrompit et resta immobile tandis que la barde prenait une inspiration, et elle la fixa droit dans les yeux. « Ça t’a bien réveillée, hein ? »

Gabrielle se concentra pour garder une respiration régulière et tenta d’ignorer la chaleur qui montait en elle du corps piégé sous le sien. « Oui. » Elle entendit la note rauque dans sa voix et sentit la rougeur colorer ses joues. Elle ferma les yeux et prit une inspiration profonde, puis roula pour s’écarter de la guerrière allongée et se mit debout. « Désolée. »

Xena se leva en même temps qu’elle et captura son regard. « Vraiment ? » Un regret triste et tranquille colorait sa voix.

Prise dans ce regard, Gabrielle prit plusieurs inspirations saccadées et fixa le foin éparpillé avec confusion. Elle entendit Xena lâcher un léger soupir et passer près d’elle, poser légèrement la main sur son épaule et la presser. Elle regarda la guerrière s’agenouiller près de ses affaires et en sortir deux tuniques, gardant son équilibre d’une main contre la cloison qui séparait les stalles. Mais elle avait les épaules affaissées et Gabrielle pouvait voir sa poitrine se soulever tandis qu’elle prenait une inspiration profonde et régulière. « J’ai… j’ai peur », dit-elle finalement d’une petite voix.

Xena se releva et se retourna, son expression contrôlée, et elle alla vers elle pour lui tendre une tunique avec un petit hochement de tête. « C’est bon, Gabrielle. Je m’attendais un peu à ça. » Ce genre de magie… on n’a pas deux fois la même chance, Xena. Tu l’as gâchée. Tu… tu sais que… je serai toujours là pour toi, pas vrai ? » Elle réussit à faire un sourire hésitant. « Ça ne changera jamais. » Elle baissa les yeux. « Viens… ils t’attendent. »

Gabrielle attrapa le vêtement maladroitement, regardant le dos raidi qui lui faisait face tandis que Xena enlevait sa combinaison en cuir mouillée pour passer une tunique en coton bleu foncé, essayant de ne pas ressentir la douleur qu’elle devinait monter dans la grande femme. Xena… je suis désolée… pensa-t-elle silencieusement. Comment pourrait-elle expliquer une peur qu’elle comprenait à peine elle-même ? Elle soupira et suivit la guerrière très silencieuse dans la cour, avec une boule dans la gorge lorsque Xena la prit avec précaution sous le bord de son manteau à cause de la pluie et qu’elle put sentir le bouleversement qui irradiait de la guerrière.

Au moment où elles atteignaient la porte, elle fit s’arrêter Xena et l’étreignit de toute la force de ses bras. La tête brune se pencha tout près de la sienne. « Tu vas être parfaite », la rassura la guerrière. « Ne t’inquiète pas. »

« Merci. » La barde prit une inspiration très profonde et carra les épaules en atteignant la porte qu’elle ouvrit. Derrière elle, elle entendit Xena prendre également une inspiration pour s’assurer et tandis qu’elles passaient le seuil, Gabrielle fut consciente des regards qui se tournaient vers elles avec curiosité.

Elle y était habituée. Surtout en voyageant avec Xena, dont le mètre quatre-vingts et plus de présence intimidante associé à sa belle allure attiraient l’attention comme un champ de trèfle attirait les abeilles. Ce soir, elle était contente que la plupart des regards s’attardent sur la guerrière, qui lui gratta amicalement le dos avant d’aller vers une table du fond, retournant les regards des curieux. Les travailleurs lui firent signe, cependant, et la saluèrent, ce qui installa un bourdonnement dans la pièce et laissa le reste des invités se concentrer sur la barde.

Gabrielle attendit que Xena s’installe à la même table qu’Eponine et Solari, notant les regards inconfortables que les deux Amazones lui lançaient, et se faisant une note mentale de penser à avoir une petite discussion avec elles. Xena, bien entendu, les ignora, s’appuya contre la cloison et mit sa botte contre le pied de la table en croisant les bras pour écouter.

Elle était en plein mode seigneur de guerre ce soir, se dit la barde, cachant tout sous ce masque stoïque, ne lâchant rien, ne révélant rien.

Sauf pour elle, qui pouvait voir l’âpreté de son regard et l’angoisse tendue dans les lignes de son corps. C’était presque une distraction bienvenue, tandis que son esprit était si occupée avec son âme-sœur, elle en oublia d’être nerveuse et elle raconta ses deux histoires sans trop de problème. Elle vit l’étincelle tranquille dans les yeux de Xena quand elle finit et la lui rendit avec un sourire. Plus tard, plus tard, Xena… si tu me donnes une chance, j’essaierai de t’expliquer. Peut-être que tu as la réponse.

« Merci. » Gabrielle sourit en touchant les bras tendus de la foule reconnaissante. « Je vous en raconterai encore plus tard… j’ai besoin d’une pause. » Elle accepta les compliments en se dirigeant vers la table où ses amies étaient assises. C’était… vraiment bon. Presque comme de regagner un peu de la vie qu’elle avait à nouveau perdue. Elle tira une chaise de dessous la table et s’assit. « Salut. »

« Joli travail », dit Xena d’une voix trainante en jetant un coup d’œil par-dessus la chope qu’elle tenait. Devant elle sur la table, se trouvait une grande assiette de nourriture, à peine touchée. Gabrielle en prit immédiatement possession, pas sans lancer un coup d’œil d’avertissement à sa compagne. « Il y a un problème avec ce truc ? »

Xena haussa une épaule. « Je n’avais pas très faim. »

« Oui oui », répondit la barde en capturant un morceau de légume avant de le mâcher. Elle regarda de l’autre côté, où Eponine jouait avec sa nourriture et Solari fixait la table. « J’ai l’impression que je vais devoir assurer la conversation. » Elle soupira. « Alors… comment vont les choses ? »

Solari leva les yeux du petit bout de bois qu’elle était en train de gratter de la table. « Pas… mal, vraiment. Ephiny… vient de rentrer d’une visite chez Granella. »

Gabrielle lança un regard à la guerrière qui lâcha un long soupir. « Je vais envoyer des nouvelles à la maison », commenta tranquillement Xena tout en se levant pour aller à la recherche de l’aubergiste.

La barde retourna à sa nourriture. « Comment va Granella ? »

Eponine la fixa. « Comment tu vas toi ? »

Gabrielle lui lança un regard direct. « Pendant un moment, je me suis sentie vraiment minable. » La barde secoua un peu la tête. « Ça a été vraiment dur… pour nous deux. Je ne mentirai pas là-dessus. »

L’Amazone plus âgée se pencha attentivement en avant. « Gabrielle, c’est… écoute, je sais que tu es très attachée à Xena, pas vrai ? Mais… elle n’est pas très stable actuellement… tu es vraiment en danger, tu le sais, pas vrai ? »

Gabrielle la regarda. « J’en sais plus sur le genre de danger dans lequel je me trouve que tu ne le sauras jamais, Pony. Je vais bien… je n’ai pas de problème. »

« Est-ce qu’elle t’a… » Persista Eponine. « Fait du mal ? Encore ? »

La barde posa sa fourchette et s’interrompit pour laisser la colère se calmer. « Eponine… »

« Je sais… je sais… » L’Amazone leva la main. « Ce ne sont pas mes affaires, pas vrai ? Bon sang, Gabrielle, on s’inquiète toutes pour toi… on ne veut pas te voir encore blessée. »

Gabrielle leva les yeux. « Est-ce que je suis la seule qui s’inquiète pour Xena ? » La douleur dans sa voix les figea. « Qui m’a sauvé la vie tellement de fichues fois que j’ai arrêté de compter ? Qui a sauvé la vie d’Ephiny ? Qui a défendu les Amazones contre leurs ennemis, et contre elles-mêmes ? »

« Gabrielle… » Intervint Solari.

« Qui est si pleine de haine envers elle-même pour ce qu’elle m’a fait que j’ai dû, il y a deux jours, l’empêcher de trembler comme une feuille quand elle me touche ? » Continua la barde doucement. « Qui est l’autre moitié de mon âme… et que vous traitez comme un animal sans esprit ? » Elle soupira. « Suis-je la seule ? C’est vraiment un endroit solitaire. »

Eponine eut l’air bouleversé. « Ecoute, Gabrielle… je ne voulais pas… »

« Non », répliqua la barde d’un air las. « Elle ne m’a pas fait de mal. » Elle posa la tête sur sa main et planta méchamment sa fourchette dans un morceau de viande. « Tu veux savoir autre chose ? » Et elle s’interrompit, prit une inspiration et joua avec sa fourchette. « Je suis désolée. J’avais promis à Xena de ne pas faire ça. »

Solari et Eponine échangèrent un regard. « Faire quoi ? » Demanda Solari avec précautions.

Gabrielle les fixa. « Me mettre en colère contre vous pour vous être inquiétées à mon sujet. »

« Elle te l’a fait promettre ? » Demanda Eponine doucement. « Elle sait pourquoi… »

Le regard vert la transperça. « Oui. Elle le sait… et elle dit qu’elle ne vous en blâme pas. » Les narines de la barde s’écartèrent. « Moi, d’un autre côté, j’ai un gros problème avec ça. » Elle regarda leur expression surprise. « Vous savez, cette routine de la grande guerrière bornée, c’est juste une attitude. Elle est vraiment intelligente. »

Eponine se remit sur sa chaise et prit une expression désabusée. « Gabrielle, je m’excuse. On aurait d’abord dû venir te voir et parler. »

« Mff. » La barde avala. « C’est un bon début. » Elle leva les yeux en sentant la présence de Xena qui s’approchait et elle échangea un petit sourire avec elle. « Tout est arrangé ? »

La guerrière tira sa chaise et se laissa tomber dessus. « Le message est parti. » Elle mit les coudes sur la table et prit sa chope avant de la fixer tranquillement.

Gabrielle finit son assiette puis prit une gorgée du cidre froid de Xena. « Xena ? » Dit-elle doucement en captant le regard de la guerrière. « Je heu… je pense que le soleil m’a fatiguée aujourd’hui… on a un lit ici… tu veux… »

Elle reçut un demi-sourire. « Bien sûr », répondit la guerrière. « La journée a été longue. » Elle se leva et hocha tranquillement la tête en direction des deux Amazones puis fit signe à Gabrielle de passer devant elle. « On vous voit demain ? »

Eponine hocha la tête. « Oui… heu… hé, Xena ? » Le regard bleu la transperça. « Je suis désolée. »

Xena haussa légèrement les épaules et râcla la table de ses phalanges. « C’est bon. Je survivrai. » Elle passa le regard sur elles deux puis suivit Gabrielle hors de la pièce principale vers un petit couloir où se trouvaient les petites chambres de l’auberge.

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Solari s’enfonça dans son fauteuil et les regarda partir en prenant une gorgée de sa bière tout en soupirant. « Qu’est-ce que tu en penses ? »

Eponine planta sa fourchette dans la table et secoua la tête. « Je ne sais pas quoi penser, bon sang. » Elle émit un léger grognement. « Je ne peux pas… est-ce qu’on a le choix de ne pas croire ce que dit Gabrielle ? Elle a visiblement l’air d’avoir tous ses esprits… Elle a l’air d’aller bien, si on considère tout ce qui s’est passé… Mentalement elle a l’air plutôt vive. »

Solari hocha la tête. « Ouais… je n’ai pas le sentiment qu’elle est nerveuse, ou effrayée… Il y a assurément une tension entre elles, mais… t’sais… fichue Xena, elle a ce masque sévère… sauf à deux reprises où je l’ai surprise à lancer ce regard de chiot à Gabrielle… tu vois à quoi je pense. »

L’Amazone plus âgée tordit la bouche. « Ouais, je vois quoi », admit-elle. « Et tu l’as vue bondir pour prendre la défense de Xena ? Laisse-moi te dire… je ne suis moitié pas autant inquiète de ce que le vieux cheval de guerre pourrait me faire que de ce que Gabrielle va me faire si on retente quelque chose comme tout à l’heure. » Elle soupira. « Je pense qu’elles vont bien. » Elle fronça les sourcils. « Mais je suis quand même furieuse pour le bras d’Ephiny. »

Solari prit sa chope de bière à deux mains. « Bon sang… je pense à un tas de gens à qui j’aurais préféré que ça arrive. » Elle soupira. « Pony… je… je suis contente que ça aille entre elles… en quelque sorte. »

« Ah oui ? » demanda calmement Eponine.

« Oui », répondit Solari. « Je n’ai jamais pensé… je veux dire, c’est Xena, non ? Une battante, aucun côté tendre, coriace, féroce… Et puis je pense à cette nuit après qu’elle soit revenue d’entre les morts… je l’ai vue assise là, tenant cette gamine et la laissant dormir paisiblement pour la première fois depuis que nous l’avions rencontrée. » Elle secoua lentement la tête. « Je ne pouvais pas le croire, Pony… c’était une personne complètement différente. »

Un haussement de sourcil argent et sable. « Ben… d’être morte ça peut vous changer, en tous cas je l’ai entendu dire. »

Solari leva les yeux au ciel. « Ce n’était pas ça. » Elle frappa le bois de sa dague. « Ma mère était oracle. Elle me montrait… elle disait, cette personne, et celle-là… ce sont deux moitié d’une noix. »

Eponine cligna des yeux. « Et tu dis ça pourquoi ? ? ? »

La jeune Amazone fixa pensivement la table. « Ces deux-là… pour le meilleur et pour le pire, elles font partie l’une de l’autre, Pony. C’est comme elle disait… je suis contente que nous n’ayons pas dû les… séparer. Je… je ne pense pas que ça aurait été bon pour… Gabrielle. »

Eponine ricana. « Tu deviens bizarre, Solari. Arrête ça. »

Solari frappa la table. « J’ai bu trop de bière, je pense. »

« Allez… on va dormir un peu… il faut qu’on reparte chez nous demain. » Eponine soupira et s’étira, tressaillant en entendant les craquements dans ses articulations. « Au moins on a des bonnes nouvelles à rapporter. »

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« C’est confortable. » Gabrielle jeta un coup d’œil à la guerrière qui hocha légèrement la tête. Elle réfréna un sourire et traversa la pièce, puis ouvrit en grand la fenêtre sans qu’on lui demande. La brise fraîche du soir entra, portant un soupçon de jasmin et de roses qui fit venir un sourire tranquille sur le visage fatigué de la barde. « Sympa. »

Xena renifla et hocha la tête. « Des roses blanches. »

La barde se retourna et mit les mains sur ses hanches. « Xena, tu ne vas pas me dire que tu peux faire la différence entre des roses rouges et des blanches rien qu’à l’odeur. »

Un très léger haussement d’épaules. « Ok. »

Gabrielle fronça le front. « Tu peux ? »

Xena s’arrêta près de la table basse près du lit et prit quelque chose qui y était posé. « Ben… en fait oui », admit-elle. « Les rouges ont une odeur plus épicée. » Elle se retourna et tendit quelque chose. « Mais heu… ce n’est pas comme ça que je l’ai su. »

La barde prit la rose et l’amena à son nez, humant légèrement. Puis elle l’étudia, admirant les pétales de couleur crème claire, teintés sur le bord d’un soupçon de rose. « C’est beau », murmura-t-elle, les yeux levés vers les yeux bleu clair éclairés par la lumière de la chandelle en face d’elle.

La guerrière sourit et s’assit dans le fauteuil près de la fenêtre, posa les coudes sur ses genoux et serra les mains. « Oui… c’est vrai. »

Gabrielle s’approcha et caressa doucement les cheveux noirs de Xena. « Tu sais… ton secret est à l’abri avec moi. »

Xena ferma les yeux et posa la tête sur la hanche de Gabrielle. « Un secret ? »

« Mm », acquiesça la barde doucement, en continuant à la caresser affectueusement, savourant la sensation des mèches soyeuses qui glissaient entre ses doigts. « Je ne parlerai à personne de ton côté romantique. »

Xena ouvrit brusquement ses yeux bleus et redressa le dos en lui lançant un regard. « Parce que je n’en ai pas, Gabrielle. »

Gabrielle fit tourner la rose devant ses lèvres et prit une profonde inspiration de sa senteur délicate. « Ah non, hein ? »

Xena posa le menton sur ses poings et fixa le parquet. « Non. »

La barde alla à la fenêtre et regarda dehors. « Xena ? » Un petit mouvement et une présence chaleureuse dans son dos. « Regarde. »

La cour à l’arrière de l’auberge, à laquelle leur fenêtre faisait face, était pleine de lucioles, des nuages entiers comme des groupes d’étoiles descendues du ciel nocturne. « J’ai toujours eu un faible pour elles. » Elle se percha sur le rebord de la fenêtre et huma sa rose, fixant les lumières dansantes à travers l’obscurité bruineuse.

Une longue pause derrière elle puis Xena bougea un peu. « Tu veux que j’aille t’en attraper une ? »

Gabrielle sourit et elle sut que si elle fermait les yeux, elle pourrait presque sentir le souvenir des petites pattes de la luciole chatouiller ses doigts. Cela lui parut être il y a bien longtemps et elle leva les yeux et se rappela à nouveau ce que c’était que de gambader étourdiment dans un amour si profond et si envahissant qu’il semblait impossible de jamais en sortir.

Où est-ce que tout ça était passé ? Comment avaient-elles pu connaître ça et le laisser partir si loin ? La senteur de la rose monta vers elle et elle la regarda, puis elle leva les yeux vers la guerrière silencieuse qui fixait l’obscurité, perdue dans ses propres souvenirs. Elle laissa son regard s’abîmer dans le profil et repoussa sa peur, en écoutant très attentivement son cœur.

Et un léger sourire toucha ses lèvres tandis qu’elle sentait à nouveau le contact de la luciole sur sa peau dans son esprit, alors que ses doigts s’entremêlaient avec ceux de Xena, et l’insecte passait de sa main à celle de la guerrière, portant son âme avec elle.

Elle ne lui était jamais revenue.

Peut-être que de savoir ça lui rendrait ce que Dahok lui avait pris. Ce qu’il avait rendu affreux. Elle leva les yeux à nouveau. « Xena ? »

Il fallut un moment à la guerrière pour secouer les pensées qui l’habitaient et se tourner. « Mmm ? »

La barde leva un peu la rose. « Merci pour la rose. » Elle prit une profonde inspiration. « Ça m’a vraiment fait du bien. »

Cela lui valut un minuscule sourire surpris de la part de la guerrière. « Je… je pensais que… tu aimerais. »

Gabrielle fit tourner la fleur et concentra son regard sur elle. « Ça… je ne me… suis pas sentie vraiment bien depuis… Britannia. » Et voilà, commencer était le plus difficile, et ceci… ce qui lui était arrivé était si affreux, elle préférait ne pas y penser. Mais elle le devait… maintenant.

Xena lui toucha doucement le menton et leva son visage. « Tu ne me dois aucune explication, Gabrielle. »

« Je sais. » La barde prit une inspiration pour se calmer. « Mais peut-être que si j’en parle… tu peux m’en donner une. »

La guerrière s’assit sur le rebord près d’elle et attendit en silence.

« Ils… ça… m’a enlevé quelque chose là-dedans, Xena. » Gabrielle se tordit les mains et déglutit. « Ça… ça m’a rendu une chose qui avait toujours été belle à mes yeux, très affreuse… et… chaque fois que j’y pense, je me souviens de lui. Ça. » Elle finit par lever les yeux avec une expression fatiguée malheureuse. « J’ai atrocement peur, Xena… j’ai peur que ce soit toujours comme ça… et que… je ne sois pas capable de… je ne veux pas ressentir ça. »

« Oh… Gabrielle », dit la guerrière dans un souffle, un murmure angoissé. « Je n’ai jamais… je ne me rendais pas compte. »

La barde posa la fleur et se mit volontiers dans les bras ouverts qui lui faisaient face, et elle se blottit dans l’étreinte de Xena avec un petit cri. « Je déteste ressentir ça. »

« Chhh… je te tiens. » La guerrière la berça doucement. « C’est bon… ça va aller, Gabrielle. » Elle se leva lentement et emmena la barde jusqu’au lit, s’assit et s’appuya contre le mur. « C’est bon. » Pas étonnant… bon sang… comment ai-je pu être aussi stupide. Elle a été violée et tu n’as même pas eu l’idée de… dieux… quelle idiote je suis. « Je suis désolée. »

« Tellement… de choses sont arrivées, Xena… » La barde sanglotait doucement. « C’était si affreux. »

« Je… je sais », murmura la guerrière. « Je sais… Gabrielle, je suis tellement désolée… j’aurais dû me rendre compte… j’aurais dû… »

« Je… je me suis sentie si horrible pendant si longtemps. » Gabrielle soupira et baissa la tête. « Je ne pensais pas… surtout après… c’était juste si… ça faisait si mal. » Elle tira nonchalamment sur les liens de la chemise de Xena. « Je voulais… t’en parler, mais les choses ont… »

« Oui », répondit Xena. Pas étonnant qu’elle n’est pas… elle ne ressent plus la même chose pour moi. La guerrière lui serra les mains doucement. « Gabrielle… c’est bon… c’est… écoute, le fait que tu sois en vie, et en sécurité, et… que nous sommes ici, et amies… c’est… c’est plus que que ce que je pouvais espérer avoir. » Elle déglutit. « Le reste… et bien… » Un autre demi-sourire. « Je comprends. »

La barde la regarda avec une compréhension tranquille. « Non… tu ne comprends pas. » Elle sentit le cœur de Xena s’arrêter sous son oreille et elle soupira.

« Je… non ? » Bredouilla la guerrière en perdant son sang-froid. « Je pensais… »

« Oh non… Princess Guerrière… » Dit Gabrielle en soupirant doucement. « Tu ne te débarrasseras pas de moi si facilement. Je suis toujours très amoureuse de toi. » Elle regarda le sol et bougea nonchalamment sa botte. « Mais… ce que nous avions… était très spécial. » Elle leva les yeux, vers un regard bleu qui clignait de surprise. « Je suis… je ne sais pas si ce sera toujours là… et… j’ai peur d’apprendre. » Elle ferma les yeux. « Parce que… si… ça ne l’est pas… et… que tout ce que je peux ressentir c’est la laideur… Xena… je ne peux pas vivre avec ça. »

« Oh », dit Xena très faiblement. Elle garda le silence et réfléchit un moment, une main caressant nonchalamment le dos de la barde. Elle finit par hocher légèrement la tête pour elle-même et prit une inspiration. « Gabrielle ? »

La barde sommeillait à demi, flottant dans un calme crépuscule fait à la fois d’épuisement physique et mental.

« Tu me fais confiance ? »

La barde sentit un frisson la traverser et réfléchit avec soin à la question avant de répondre. « Oui. » C’était vrai, elle s’en rendit compte.

« Regarde-moi », répondit Xena calmement.

Ce qu’elle fit, son regard alla vers le visage de la guerrière éclairé par la lumière de la chandelle, puis vers les yeux bleus obscurcis qui la fixaient. Il n’y avait aucune barrière face à elle, juste un regard ouvert et honnête qui contenait autant de regret que d’amour. « Gabrielle… ce qui t’est arrivé était horrible… je le sais. » La guerrière parlait doucement. « Mais tu le surmonteras, parce que la beauté et la douceur que je vois en toi ne laisseront la place à rien d’autre. »

Gabrielle lui sourit. « Merci… j’avais besoin d’entendre ça. »

Xena leva la main et repoussa une mèche de ses cheveux derrière son oreille, puis elle laissa ses doigts tracer la joue de la barde. « Et… quand je te regarde… tout ce que je vois, c’est du courage, de l’honneur et la plus belle personne que je connaisse… la peronne que j’aime de tout mon cœur. »

Ces paroles la bouleversèrent. Elle enfouit son visage dans la poitrine de Xena et pleura doucement, de soulagement.

« Alors… prends le temps qu’il te faudra, Gabrielle… pour aussi longtemps que tu le voudras. Je t’attendrai », finit Xena doucement en l’étreignant. « Tu feras toujours partie de moi. Rien ne changera ça. »

La barde pleura longtemps et finit par s’enfoncer dans un sommeil agité, étreignant la cage thoracique de Xena. La guerrière tira avec soin les couvertures soyeuses sur elles deux et s’installa pour réfléchir sérieusement.

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Gabrielle était hautement consciente de sa raideur et cela la sortit à demi de son sommeil profond, dans la grisaille de l’avant aube qui éclairait à demi la chambre à travers la fenêtre toujours ouverte. Elle cligna un peu des yeux et relâcha sa prise sur Xena en tressaillant. La guerrière était à demi allongée dans ce qui semblait être une position très inconfortable, mais comme d’habitude, elle avait réussi à s’endormir quand même contre la tête de lit et les bras entourant la barde de manière protective.

C’était très agréable, admit la barde pour elle-même. Et c’était encore mieux maintenant qu’elle s’était sorti une partie de tout ça du cœur… Elle ne s’était pas rendu compte de combien elle avait besoin du réconfort de Xena jusqu’à ce qu’elle l’ait obtenu, et il avait installé quelque chose en elle qui l’aidait à apaiser la douleur des souvenirs.

Mais son corps ne partageait pas les doutes de son esprit. Il s’installa contre la chaleur de son âme-sœur avec une familiarité confortable et elle dut consciemment ordonner à ses mains de ne pas errer par longue habitude. Elle n’avait pas eu à s’inquiéter de ça avant que… leur distance émotionnelle n’égalise leur éloignement physique, mais là…

Elle soupira doucement et remit la tête contre la poitrine de Xena, savourant le bruit réconfortant des battements puissants du cœur qui… elle sourit légèrement… qui battait en rythme avec le sien. Deux cœurs. Son regard divagua un moment tandis qu’un éclair murmurait dans son esprit. Chatouillant, la mettant au supplice… hors de portée… une image, non. Un long moment de profond silence puis elle prit une profonde inspiration et laissa le rire qui montait en elle sortir doucement. « Ouiiii…. »

Le corps sous le sien remua et Xena ouvrit des yeux endormis et alarmés. « Hé ? » Elle cligna des yeux. « Qu’est-ce qui ne va pas ? » Le regard bleu balaya la chambre avec confusion. « Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? »

La barde prit une inspiration et récita.

Deux cœurs.

Deux vies différentes.

Bien que séparées par la nature,

Liées par le destin

En une seule destinée.

Xena pencha la tête pensivement. « Et bien… c’est approprié… d’où sors-tu ça ? »

Gabrielle regarda au loin vers les premiers rayons de l’aube et sourit. « Je ne sors ça de nulle part. Je viens de le créer. » Son visage s’éclaira d’une joie tranquille. « Je l’ai fait… c’était là en moi… » Elle tourna des yeux brillants vers Xena. « Tu avais raison. » Elle serra fort la guerrière et rebondit un peu sur elle. « Merci. »

Xena sourit pour la première fois depuis ce qui semblait une éternité, un vrai sourire, sincère qui étira des muscles de son visage qui n’avaient pas servi depuis un bon moment. « Jolie façon de se réveiller. » Elle rit tandis que la barde rebondissait à nouveau. « Oooufff… Gabrielle ! »

La barde se calma et lui donna une petite tape. « Désolée. » Elle regarda par la fenêtre. « Est-ce que notre… » Son regard fit le tour de la pièce. « Oh… oui… je le vois. » Elle se tortilla pour descendre du lit et trottina vers leurs sacoches, farfouilla dans l’une d’elles et en sortit deux pommes légèrement poussiéreuses. Elle en jeta une à Xena, qui l’attrapa d’un geste paresseux de la main. « Petit déjeuner. » Elle mordit dans le fruit et mâcha tout en se rasseyant sur le lit, s’installant jambes croisées près de Xena pour regarder la guerrière mordre sa pomme. « Tu as bien dormi ? »

Xena fit un effort pour avoir l’air bien réveillée, si l’on considérait qu’elle s’était légèrement assoupie peu de temps avant que la barde ne remue. « Ouaip. »

Elle avait passé ces heures obscures à réfléchir à beaucoup de choses. A Britannia, à

la Chine

… à toutes ces choses qu’elle avait faites ces derniers mois, essayant de comprendre ce qui l’avait entraînée à les faire. Sur la façon dont Gabrielle avait souffert à cause de ça. Elle avait beaucoup pensé à Solan. Au peu de temps qu’il avait eu et comment elle aurait souhaité le connaître mieux. Elle chérissait d’autant plus le peu de temps qu’ils avaient vécu ensemble et elle avait un peu pleuré, se souvenant son excitation à l’idée qu’il pourrait venir vivre avec elles. Elle avait pensé à combien ça lui avait manqué de ne pas le voir grandir, et comment Gabrielle l’avait chéri dans son cœur, ce qui rendait la tragédie doublement plus dure pour la barde.

Et elle s’était rendu compte de ce que ça avait dû être pour Gabrielle, qui avait chéri Hope dans son cœur de la même manière, d’affronter la pensée que sa compagne voulait tuer son enfant. Son enfant à elle qui, malgré ses origines, malgré ce que Xena en pensait, n’en était pas moins une partie de Gabrielle. Et elle n’avait jamais essayé de sympathiser, n’avait jamais essayé d’expliquer à Gabrielle ce qu’elle savait… comment elle le savait… elle l’avait juste… forcée à faire un choix.

Et ça avait le seul choix que Gabrielle pouvait faire compte tenu des circonstances. Elle l’avait forcée à faire ça. Tout avait été de sa faute. Entièrement tout.

Alors pardonner Gabrielle n’avait jamais été le problème. Mais se pardonner à elle-même, oui, et il y avait des parties de ce qui s’était passé dont elle savait, avec une connaissance lugubre, qu’elle ne se pardonnerait jamais. Jamais.

« C’est drôle… pourquoi est-ce que je pense que ce n’est pas complètement vrai ? » Dit la barde tranquillement.

« Hein ? » Xena sursauta lorsqu’elle sentit des doigts effleurer son genou. « Désolée… je heu… »

« Le terme exact c’est sommeiller, Xena. » Elle prit la pomme à demi mangée de la main de la guerrière et la posa sur la table, puis elle mit la couverture autour d’elle.

« Non… c’est… je vais bien, Gabrielle », protesta Xena.

« Oui oui. » La barde posa son petit déjeuner et se glissa sur le côté pour faire face à la guerrière récalcitrante. « Voyons voir si ça marche toujours. »Avant que Xena puisse dire quoi que ce soit, elle glissa la main sous la couverture et sous la chemise de la grande femme, traçant lentement un dessin sur la peau nue de son estomac. « Tu te souviens de ça ? » Dit-elle doucement. « J’ai découvert ça la première nuit où nous avons été ensemble. »

Le regard de Xena s’embruma et elle cligna des yeux. « Je me souviens », répondit-elle d’une petite voix en sentant son corps réagir au signal familier et qu’une lente vague de léthargie la traversait. « Je… j’ai beaucoup réfléchi la nuit dernière. »

Gabrielle la dévisagea avec attention. « Tu t’es culpabilisée, hein ? »

Xena baissa le regard. « Oui... quelque chose comme ça », admit-elle.

Gabrielle se rapprocha d’elle, en continuant toujours doucement à tracer son dessin. « Xena ? Je pense qu’il faut qu’on arrête ça, d’accord ? La vie nous culpabilise assez pour qu’on ne le fasse pas nous-mêmes. »

Si seulement c’était aussi facile, songea Xena en se laissant aller dans le regard doux de la barde et le rythme hypnotique de son toucher. Elle s’empêchait de respirer de peur que la barde n’arrête, ou se recule… Elle avait l’impression que ça faisait une éternité qu’elle n’avait pas senti ce contact amical et vu cette expression légèrement indulgente sur le visage de la barde. Elle ne s’était pas rendu compte de combien elle en était venue à dépendre du plus simple des échanges entre elles, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus là.

Cette froideur qui l’avait à moitié tuée, ce qui était ironique étant donné le temps qu’il lui avait fallu pour accepter la tendance de la barde de la toucher. Et maintenant, c’était devenu un besoin intense, et elle était heureuse de simplement être allongée là à s’imprégner de la chaleur qui émanait de Gabrielle, l’absorbant comme une éponge le ferait avec de l’eau. Si elle prenait une inspiration, elle savait qu’elle sentirait l’odeur douce de la barde, elle était si proche. Elle prit une inspiration et cela amena un sourire tranquille sur son visage.

« Hé… ça marche toujours, hein ? » La voix de Gabrielle s’éleva tout près, apportant un effluve d’odeur de pomme. La barde se blottit au creux de son bras et s’installa. « Ça m’a vraiment manqué. » Elle hésita. « Ça m’a manqué… juste d’être avec toi… tout près. »

« A moi aussi », admit Xena. « Ça faisait mal. »

« Oui. » La voix douce de Gabrielle réchauffa la peau de son épaule. « Xena ? »

« Mm ? »

« Je suis fatiguée d’avoir mal. » La remarque était extrêmement calme. « Je veux rentrer à la maison. »

Xena ouvrit les yeux et scruta la tête blonde posée contre son épaule et elle ramena son bras, attirant la barde plus près. « Je sais… » Elle embrassa doucement Gabrielle sur la tête. « Nous allons trouver notre chemin pour rentrer. » Elle se laissa aller dans l’écoute des bruits très matinaux des gardiens de troupeaux qui préparaient leurs animaux pour aller à la pâture et elle savoura l’odeur montante du pain nouvellement cuit.

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A suivre – Chapitre 1, 3ème partie