Quand tombent les Ténèbres

Par Melissa Good

Chapitre 2 - 1ère partie

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Gabrielle laissa les voix rouler sur elle, sans même vraiment entendre ce que disait Johan. Son regard était occupé à absorber les faibles reflets brillants de la lumière chaude sur le cristal niché dans le creux de la gorge de Xena.

C’en fut trop et elle tendit la main pour toucher le bras de la guerrière, puis elle traversa l’auberge devenue soudainement trop bruyante et trop chaotique, pour aller se réfugier dans la paix et le calme relatifs de leur petite chambre.

Elle referma la porte derrière elle et se contenta de rester là, pendant un long moment de silence, au milieu de la pièce, à simplement respirer.

Elle avait passé tant de temps à se préparer au pire. Elle avait patiemment répété la scène dans son esprit, combien de fois ? Elle avait vu l’expression pleine de regrets de Xena et avait entendu des mots dont elle espérait qu’ils ne soient que des pensées sur pourquoi ce qu’elle avait n’était plus possible.

C’était si bizarre que quelque chose aille bien pour changer, après tous ces mois où tout allait mal. Où elle avait tort. Mais elle devait essayer… surtout après s’être réveillée pour la seconde fois ce matin et avoir vécu ce quart de seconde dans le temps, à mi parcours entre le réveil et le sommeil, quand elle avait juste…

Oublié.

Et ça avait été si bon de simplement se sentir bien, qu’elle avait attendu que Xena soit sortie pour commencer ses manœuvres et sortir le cristal du petit sac dans lequel elle le conservait, puis elle avait écrit son mot. Elle ne s’était pas attendue à ce que la guerrière le trouvât si tôt… mais… elle l’avait fait.

Elle se demanda ce que Xena en avait pensé. Lentement, elle traversa la pièce et s’assit à la table, les mains jointes et les coudes posés sur ses genoux, sentant un poids se soulever de ses épaules, un poids qu’elle n’avait pas réalisé se trouver là.

C’était merveilleux. Elle se sentit presque étourdie du soudain relâchement de la tension qui était enroulée en elle depuis si longtemps ; elle laissa sa tête tomber entre ses mains et se contenta de rester assise là, avec les vagues de soulagement étourdissant qui la traversaient. C’était si étrange de ressentir le bonheur qu’elle faillit presque ne pas savoir quoi faire d’elle-même.

Avec un soupir, elle se redressa enfin et se frotta les yeux, puis elle se passa la main dans ses cheveux décoiffés et prit sa plume, en mâchouilla le bout d’un air absent tout en trouvant le bon endroit dans son journal avant d’ouvrir le parchemin relié.

Et elle reposa lentement la plume, écarta les doigts pour aplatir le petit morceau de parchemin qui avait été placé dans le carnet et le regarda.

Un seul mot. Ecrit d’une main forte, qui glissa par-delà ses doutes et l’horreur de ses souvenirs, et qui s’écrivit sur son cœur avec un sentiment clair et reconnaissable de foi.

C’était une promesse et une offre, et elle fit sortir son âme de l’endroit où elle s’était cachée, loin de la douleur et de la peine, abîmée par la colère et la déception.

Toujours.

Un mot si simple, avec tant de significations complexes.

Elle leva le papier doucement et le pressa contre son front, comme si elle tentait d’imprimer le mot sur sa peau, tandis que de légers murmures sortaient de ses lèvres. De douces promesses. Finalement, elle remit le morceau de papier dans son journal et fouilla à sa ceinture, détacha le collier de l’endroit où il attendait et le leva à la lumière du soleil qui inondait la pièce.

Il refléta le vert de ses yeux et un éclair de sourire, alors qu’elle l’ouvrait pour l’attacher autour de son cou, relâchant un léger soupir lorsqu’il s’installa sur un endroit familier au-dessus de son pouls. Puis elle se leva et alla vers la fenêtre pour laisser le soleil la baigner pleinement et savourer sa chaleur. La brise souffla doucement ses cheveux en arrière et lui procura une sensation douce sur le visage, et elle posa les mains sur le rebord de la fenêtre avec un calme sentiment de joie presque incrédule.

Elle la ressentit, la devina, plus qu’elle n’entendit aucun bruit, et elle tourna la tête pour voir Xena qui se tenait dans l’encadrement de la porte, appuyée contre le chambranle dans toute sa splendeur sombre. En train de l’observer.

Gabrielle se retourna pour lui faire face, sentant le soleil lui réchauffer le dos tandis qu’elle se contentait de laisser son regard absorber la silhouette baignée d’ombre de sa compagne, toujours vêtue de sa combinaison de cuir, mais les cheveux mouillés du bain qui avait aussi enlevé les taches de sang de son corps. Elle leva la main vers elle et Xena se repoussa légèrement de la porte et s’avança, s’arrêtant juste avant la lumière du soleil en souriant.

Il n’y avait pas de mots pour ça, se dit la barde. Tout ce qui avait besoin d’être dit l’était par leur regard, et les expressions sur leur visage. Elle tendit une main, referma les doigts sur le cuir de la combinaison de la guerrière et elle tira, sortant Xena de l’ombre pour l’amener dans la tache de soleil dans laquelle elle se tenait elle-même.

Il coula le long de son corps comme de l’eau et refléta les gouttelettes humides sur ses épaules, faisant danser de minuscules étincelles de lumière sur le mur. Gabrielle leva les yeux et croisa le regard bleu clair qui l’observait attentivement, et elle vit un léger sourire flotter au coin des lèvres de Xena. Il ne lui en fallait pas plus alors elle laissa son visage se détendre dans un sourire heureux et elle fut immédiatement récompensée par son écho.

Elle s’avança, entoura la guerrière de ses bras et sentit Xena faire de même tandis qu’elle s’enfouissait dans la chaleur de cette étreinte avec un profond sentiment de soulagement. Elle pouvait sentir l’odeur musquée et piquante du cuir et la faible odeur de cuivre de l’eau du bain, dont une goutte chatouillait son nez pressé contre sa poitrine de la guerrière.

Elle lécha expérimentalement la gouttelette, confirmant le goût minéral avec un plaisir absent. Puis elle ferma les yeux et laissa l’instant la remplir, l’absorbant avec une joie silencieuse et étourdissante qui envoyait des ondes apaisantes dans des endroits si déchirés et si ravagés, qu’ils semblaient à peine exister encore.

Mais ils existaient. Elle n’eut aucune idée du temps passé ainsi, tandis qu’elle tombait dans un étourdissement à demi rêveur à l’écoute du battement de cœur doux et rassurant sous son oreille, et la pression douce et rythmée de la main sur ses cheveux, et du soleil qui les baignait. Ça, se rappela son corps, c’était l’amour. C’était le réconfort qu’elle avait cherché pendant ces longs mois vides de colère, et elle avait été effrayée de ne jamais plus le ressentir.

Mais il était là. Tout comme elle s’en souvenait. Enfin.

« Je t’aime », dit la barde doucement, avec une calme conviction.

Le souffle de Xena effleura son oreille. « Je t’aime aussi. » De sa voix la plus basse, un grondement que Gabrielle ressentit vibrer contre elle.

Et elles hochèrent toutes deux légèrement la tête, comme pour confirmer.

Xena finit par prendre une inspiration. « Je... je suis contente que tu aies apporté ceci avec toi. » Elle fit une pause. « Ça signifie beaucoup pour moi. »

La barde déglutit. « Je… Xena, je n’aurais pas pu le laisser le prendre. Je… même si tu ne le voulais plus, je continuais à… »

« Je sais », murmura la guerrière. « Je sais… j’étais… j’y pensais après… quand je suis retournée là-bas… j’ai pensé à ce que le perdre signifiait pour moi… je… » Elle prit une inspiration pour se conforter. « J’ai failli abandonner alors. » Elle finit d’une voix basse. « Et puis tu as fait… une chose très courageuse, Gabrielle. »

La barde hocha la tête. « Je t’ai affrontée. »

« Oui », dit Xena en soupirant.

« Je ne pouvais pas… » Gabrielle garda le silence un instant, choisissant ses mots. « Je savais que… j’avais fait… une erreur plutôt colossale. » Son expression prit une teinte désabusée et amère. « Je… je croyais vraiment… ou je pensais croire, que je faisais ce qui était juste. Je… je me disais que… ce... serait mieux pour toi de… me haïr… » Sa voix se brisa et elle déglutit plusieurs fois. « Et puis te regarder… retourner vers… »

Elle sentit la poitrine de Xena se gonfler puis se détendre lentement. « Tu sais… pendant que je me déplaçais dans le palais, je pensais à toi tout le temps. » Elle s’interrompit. « Je… savais… que tu avais raison, Gabrielle. Et que ce que je faisais était mal… je… après que tu m’aies dit combien j’avais été… diabolique… je me suis dit que j’allais juste le faire et… je ne m’attendais pas à revenir. »

Gabrielle leva la tête et la regarda, choquée. « Tu allais les laisser te tuer ? »

Un léger mouvement de tête de la part de Xena. « Je m’en fichais », répondit-elle simplement. « Il fallait que je fasse ça pour Lao Ma et après… » Elle soupira légèrement. « Te voir là… c’était… ça faisait mal, mais… d’une certaine façon, Gabrielle… d’une certaine façon, ça m’aidait. » Son regard scruta le visage silencieux plus bas. « Tu… tenais toujours à moi… assez pour venir de si loin… »

« Il le fallait. » Gabrielle reposa la tête. « Il le fallait… j’étais… Xena… j’étais en colère… tellement en colère que tu… nous laisses tomber… comme ça. Je… ça… ça faisait vraiment très mal. »

Xena garda le silence un instant puis la serra un peu plus fort pour enlever le mordant de ses paroles suivantes. « T’entendre te demander comment deux personnes comme Borias et moi pouvaient avoir donné naissance à Solan, ça faisait mal. » Elle prit une inspiration. « Il ne m’en fallait pas beaucoup plus pour comprendre lequel de nous deux tu comparais à Dahok. »

Gabrielle garda le silence, un long moment. « Nous étions plutôt brutaux l’un envers l’autre », admit-elle finalement et calmement. « J’étais jalouse de Lao Ma. » Elle renifla. « Et… me souvenir de Hope me taraudait vraiment. »

Xena hocha la tête. « Je sais. » Elle soupira. « Je… me suis rendue compte de ça… après. » Elle posa sa tête sur celle de la barde. « Tu savais exactement… où m’atteindre… et alors, quand tu as posé cette question, j’ai dit quelque chose que je savais blessant. »

La barde hocha la tête contre sa poitrine. « C’était vrai ? »

La guerrière réfléchit à la question, sentant le cœur de Gabrielle accélérer. « Non », finit-elle par admettre. « Lao Ma… a sauvé mon âme, Gabrielle… mais elle ne l’a jamais possédée. » La guerrière fixa sombrement par-dessus l’épaule de la barde. « Il aurait fallu dix années de plus à passer ma rage et ma frustration sur chaque être vivant avant d’être prête pour ça. » Elle sentit la barde se détendre un peu. Bon sang… elle était vraiment jalouse. « Pas qu’elle n’ait pas essayé. » Elle continua. « Elle… m’a laissée devenir… un animal civilisé. » Son regard se se brouilla un peu. « Mais elle n’a pas changé la personne que j’étais. Ce que j’étais. »

« Mmm », murmura Gabrielle pensivement. « Ça a été vraiment… dur… de descendre dans ce donjon. » Elle les amena toutes les deux sur le lit et s’appuya contre l’épaule de Xena. « De te voir… comme ça. En train de me regarder… je me sentais toute petite. »

Xena mâchouilla sa lèvre. « Gabrielle, c’est seulement lorsque je t’ai vue que j’ai commencé à penser à un moyen de nous sortir de là toutes les deux. » Elle jeta un coup d’œil à la barde. « Tu t’en rends compte, n’est-ce pas ? »

Gabrielle sourit. « C’est ironique, hein ? »

« Oui », admit la guerrière.

Elles se regardèrent et Xena soupira, puis elle se redressa et s’appuya sur le mur contre lequel le lit était posé. Elle tendit le bras et la barde se dépêcha de s’y blottir avec empressement. « Je suis désolée », dit Gabrielle calmement, tout en enserrant la taille de sa compagne, savourant le fait qu’elle pouvait le refaire et que c’était bienvenu.

« Moi aussi », répondit Xena.

Elles restèrent silencieuses et calmes pendant un long moment, dans les bras l’une de l’autre, à réfléchir. Finalement, Xena baissa les yeux. « Gabrielle ? »

« Hmm ? » La barde la regarda.

« Maman veut qu’on rentre à la maison », dit la guerrière tranquillement. « Est-ce que c’est ce que tu veux ? »

La barde hocha la tête. « Oui. » Elle réfléchit un moment. « Mais est-ce qu’on va pouvoir gérer tout ça ? » Elle étudia le visage de la guerrière sérieusement. « Il y a beaucoup de souvenirs là-bas. » Elle leva la main et effleura la joue de Xena, fermant les yeux brièvement quand la guerrière se laissa aller au contact inconsciemment. « Bien que je pense que la plupart sont bons. »

Xena sourit. « Quelques-uns des meilleurs pour moi. » Mais elle pencha la tête pour acquiescer. « Pour être honnête, Gabrielle… je pense que j’ai besoin de rentrer un moment. » Son regard croisa celui de la barde de manière appuyée. « Il y a… beaucoup de… heu… morceaux… ça va me prendre du temps pour les remettre en place à nouveau. »

Gabrielle lui fit un sourire tranquille. « Toi et moi pareil », confessa-t-elle. « Solari m’a demandé si elles pouvaient voyager avec nous… si nous allions dans cette direction. Elle s’inquiète pour Pony. » Elle fit une pause. « Ça t’ennuierait ? »

La guerrière y réfléchit. « C’est probablement une bonne idée. Je… euh… je pense qu’Ephiny apprécierait probablement de savoir que tu vas bien. »

« Nous », répliqua Gabrielle. « Allons bien. »

Xena sourit. « Nous », concéda-t-elle, puis elle lança un coup d’œil coupable vers la porte. « On se demande probablement où nous sommes. » Elle bougea et se raidit lorsqu’elle tira malencontreusement sur son épaule douloureuse. « Bon sang, ça fait mal. »

Gabrielle la regarda et fronça les sourcils. « Si tu l’admets c’est que ça doit te faire un mal de chien. » Elle la réprimanda gentiment. « Attends un peu. » Elle se tortilla pour descendre du lit et alla vers les sacoches, elle fouilla dans celle de Xena jusqu’à ce qu’elle y trouve une petite fiole, puis elle l’apporta avec elle sur le lit. « Allonge-toi. »

Xena la regarda puis haussa un sourcil, mais elle fit comme demandé, et observa la barde qui détachait la bretelle droite de sa combinaison en cuir avant d’ouvrir la fiole. L’odeur du baume monta vers elle et elle ferma les yeux tandis que Gabrielle plongeait les doigts dans la fiole puis commençait à l’étendre sur l’avant de son épaule, massant la crème doucement. La pression passa sur le côté de sa nuque puis sur le haut de son bras, apportant une chaleur bienvenue qui avait peu à faire avec le baume. « Mmm… c’est génial. Merci. »

Gabrielle lui sourit puis posa la fiole et se blottit près de sa compagne allongée, la tête posée près de celle de la guerrière, un bras protecteur enroulé autour de l’épaule blessée.

« On devrait aller voir Eponine », lui rappela Xena, incapable de s’empêcher de se blottir un peu plus. « Et il y a beaucoup de choses à faire là-dehors. »

« Mmmhmm », acquiesça Gabrielle. « Tu as raison. « Elle regarda Xena fermer les yeux. « Repose-toi juste quelques minutes. » Elle massa doucement l’épaule nue. « Donne une chance à ce truc de faire son œuvre, ok ? »

« C’est bon… je vais bien. » Répondit celle-ci d’une voix endormie.

« Je sais… mais je me sentirais mieux si tu le faisais… alors fais-moi plaisir, ok ? » Lui dit Gabrielle d’un ton cajoleur. « Allez… »

« Juste quelques minutes ? » Marmonna la guerrière d’un ton de protestation.

« Mmhmm », confirma la barde.

« Ok. »

Un silence satisfait emplit la chambre.

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« Ça faisait plus que quelques minutes », dit Xena tranquillement, en gardant les yeux fermés, savourant la chaleur qui lui avait manqué si longtemps. « Tu m’as bien eue. »

« Oui oui », marmonna Gabrielle dans son oreille droite. « Ça compense la nuit dernière. » La barde se blottit un peu plus. « Mais je suis surprise qu’on ne soit pas venu nous chercher. »

Xena pinça les lèvres. « Moi pas. »

Un œil vert s’ouvrit et l’étudia. « Non ? »

La guerrière hocha la tête. « « Je leur ai dit de ne pas nous déranger. »

Un minuscule rire chatouilla son oreille. « Je me disais bien… »

Xena ouvrit les yeux et tourna la tête pour regarder la barde tranquillement. « C’est bon de t’entendre rire », dit la guerrière d’un ton nostalgique. «Ça faisait longtemps. »

Gabrielle lâcha un léger soupir. « Je sais. » Elle hésita. « C’est bon d’être là tout simplement. » Elle leva légèrement la tête. «Ça m’a vraiment manqué. » Elle fit une pause. « Tu m’as manqué… je me sentais vraiment… seule, sans ma meilleure amie près de moi. » Elle massa légèrement la peau douce de l’épaule de la guerrière avec son pouce. « Je suis contente de t’avoir de nouveau. »

Xena soupira. « C’est dur de croire que tu me vois encore comme ça. »

Gabrielle ferma les yeux. « Comment tu me vois, toi ? » Elle leva les yeux et vit des yeux bleus écarquillés qui la regardaient avec une consternation affligée. » Est-ce que je suis toujours ta meilleure amie ? Et ne me donne pas du ‘si c’est ça que tu veux’, Xena. »

La guerrière cligna des yeux. « Oui », répondit-elle tranquillement.

« Alors pourquoi est-ce que je ne ressentirais pas la même chose ? » Demanda la barde en se soulevant sur un coude pour regarder le visage tendu de Xena. « Xena, je peux te pardonner jusqu’à me tuer à te le dire, mais tant que tu ne te décideras à te pardonner toi-même, on n’ira pas très loin. »

La guerrière garda le silence pendant un long moment, puis fit un léger signe de tête. « Je sais. » Sa voix était légèrement tendue. « J’essaie, Gabrielle… mais c’est… c’est dur. » Elle s’interrompit. « Je te regarde et je ne peux pas m’empêcher de penser à tout ce qui est arrivé et je.. » Elle soupira. « Il y a tellement de choses que j’aimerais pouvoir changer. »

Gabrielle posa la tête contre celle de la guerrière. « Moi aussi. » C’était une admission tranquille. « Mais nous devons dépasser tout ça, Xena… et je… je ne peux pas le faire sans toi. »

Xena leva la main et emmêla ses doigts dans les mèches blond-roux étalées sur sa poitrine. « Je serai toujours là pour toi, Gabrielle, tu le sais. » Elle hésita, puis continua. « Nous allons traverser ça ensemble. » C’était une promesse et un engagement, et elle le savait. Et de le savoir changeait tout.

La barde hocha la tête. « Ensemble. J’aime bien ce mot. »

Lentement, un sourire détendu apparut sur les lèvres de la guerrière. « Moi aussi. » Laisse-toi faire, Xena… il y a des choses que tu ne peux pas changer… tu ne peux pas les réparer… alors… accepte ce que tu as là maintenant et avance. « Tu me laisses me lever maintenant ? »

Gabrielle haussa un sourcil blond. « Te laisser ? Tu me fais passer pour un tyran là… qui t’oblige à rester dans ce joli lit confortable. » Elle s’allongea à nouveau et soupira. « Tu veux vraiment bouger ? »

« Non », répondit Xena d’un air penaud. « Mais on devrait vraiment. »

Cela lui valut un soupir grognon dans l’oreille droite. « Oh… bon… j’ai promis d’aider à réécrire les dossiers qui ont brûlé. » La barde se redressa et glissa hors du lit, puis elle s’étira en se levant et bâilla. « On n’est pas vraiment restées si longtemps. »

La guerrière pencha la tête et regarda par la fenêtre. « C’est vrai », admit-elle avec une note de surprise dans la voix. « Il faut que j’aille voir si Eponine va bien… elle était toujours vaseuse et avait des problèmes de vision quand je l’ai quittée. »

Gabrielle ricana doucement. « Elle devrait peut-être arrêter de vider toute la réserve d’alcool de la taverne le soir. » Elle secoua la tête et observa sa compagne du coin de l’œil, tandis que la guerrière se levait et s’étirait de tout son long. « J’ai prévenu Solari. »

Xena s’interrompit dans son mouvement et plissa le front. « Ah oui ? Quand ça ? »

La barde alla vers la bassine d’eau et trempa un linge, puis se le passa légèrement sur les bras. « Ce matin… pourquoi ? »

La guerrière ricana doucement. « Elles vont penser qu’on avait arrangé le coup. J’ai dit la même chose à Eponine. »

Gabrielle se mit à rire. « Qu’elles le pensent… » Elle s’interrompit. « Je… m’inquiète un peu pour elle. »

Xena attacha sa bretelle qui pendait et se tourna vers sa compagne. « Et bien, la blessure à la tête est plutôt mauvaise… mais elle est coriace, Gabrielle… je pense que ça va aller d’ici quelques jours. » Elle joua avec une lanière de sa jupe en cuir. « Mais c’est probablement bien qu’on reparte avec elles. » Pas que, songea-t-elle avec une pointe d’ironie, elle se réjouisse d’affronter les Amazones, surtout Ephiny, mais… bon, elle était habituée à ce que tout le monde la haïsse… elle pourrait… s’en accomoder. Mais elle sentit la piqûre en elle et lâcha un léger soupir, puis elle la repoussa avec un tressaillement agacé. Ça suffit. « Tu es prête ? »

La barde passa ses doigts mouillés dans ses cheveux et ajusta sa jupe, puis elle fit un rapide signe de tête. « Ouaip… allons-y. »

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Johan sirotait sa bière en observant l’activité de l’auberge d’un œil amusé. Maintenant que sa quête était terminée… et couronnée de succès, ajouta-t-il silencieusement et avec gratitude, c’était bon de s’asseoir et de se détendre. Il voyageait depuis une semaine, poussant la caravane marchande avec laquelle il cheminait aussi vite que possible, hésitant à avancer seul à cause de tous les brigands dans ces contrées.

Il ne s’était jamais attendu à les trouver aussi vite… Arriver au coin de cette route et pratiquement percuter Gabrielle était la dernière chose à laquelle il s’attendait. Mais la barde semblait… il réfléchit, plutôt en bonne forme… elle semblait en bonne santé, et de plutôt bonne humeur considérant ce qui était arrivé. Elle avait l’air en meilleure forme que Xena, en fait.

Il plissa le front d’inquiétude. La guerrière semblait épuisée et avait une expression hantée et affligée dans le regard que même lui pouvait voir, après avoir passé l’hiver aussi proche d’elle.

Ils avaient observé Gabrielle les quitter puis il s’était tourné vers elle. « C’est bon de vous voir toutes les deux », avait-il dit. « T’as d’la famille plutôt inquiète, ma fille. »

Xena avait souri d’un air las puis baissé le regard. « On t’a tout raconté, je pense. »

Il avait hoché la tête. « Tout ce que cette Amazone savait, oui. » Il avait tortillé sa lèvre de deux doigts. « Ta mère est pas mal perturbée pour la petite. » Ses yeux avaient brillé. « Elle y a pas mal pensé, t’sais. »

Un regard bleu surpris avait croisé le sien. « Ah oui ? »

Johan leva légèrement les yeux au ciel. « Ma grande… son cœur pleure pour toi, et pour Gabrielle. » Il s’était rapproché. « Je suis content que vous vous en soyez sorties. »

Xena avait pris une inspiration profonde et touché son bras. « Merci… ça compte beaucoup pour moi de savoir que j’ai toujours un foyer où retourner. »

Il ne s’était pas attendu à ça, ne s’était pas attendu à une déclaration aussi simple et franche de sa part, et ça lui avait causé un pincement au fond de la poitrine. « T’inquiète pas pour ça, ma fille », avait-il fini par dire. « Vous allez venir alors ? »

Xena lui avait fait un sourire tranquille. « Je le pense… Johan. Je vais demander à Gabrielle… mais je pense que toutes les deux… nous aimerions beaucoup ça. » Son regard s’était détourné. « Il faut… que j’aille lui parler en fait… euh… reste là et bois une bière. Ça n’est pas si mal ici. »

Ce qu’il avait fait, et il avait mangé un repas décent, bon mais pas comparable à la cuisine à laquelle il était habitué. Les marchands de la caravane étaient alors entrés en désordre, brossant la poussière et la suie sur leurs vêtements, et ils s’étaient installés en petits groupes, soulagés d’avoir quitté la route et d’être enfin hors de danger.

Deux d’entre eux étaient venus à sa table et avaient hoché la tête quand une serveuse avait apporté un plateau avec une bonne miche de pain, et posé une assiette d’huile et d’ail pour saucer. « Bon sang… Johan. J’ai perdu la moitié de mon bétail à cause de ces salopards. » Le plus grand des deux se plaignit en arrachant un morceau de pain pour le fourrer dans sa bouche. « C’est dommage qu’ils soient pas venus ici d’abord. » Il avala. « Que cette démone s’en occupe à notre place. »

Johan se leva à moitié de son siège, tendit la main et attrapa l’homme par le col de sa chemise épaisse pour le tirer vers lui. « Gaffe à ce que tu dis, salopard. Elle est de ma famille. » C’était sorti avant qu’il ne se rende compte qu’il allait le dire, et il sentit un choc le traverser tandis que les mots prenaient forme.

Unir sa vie à celle de Cyrène lui avait apporté ce petit à-côté. On s’attend à ce que les années de vieillesse soient calmes et paisibles. Hériter de l’ex-Destructrice des Nations comme belle-fille entravait un peu tout ça.

Il aimait bien ça quand même. Le calme et la paix étaient un peu… ennuyeux.

Le marchand s’arrêta au milieu de sa bouchée, des morceaux de pain pendant comiquement de sa bouche tandis qu’il fixait le négociant trapu avec un étonnement incrédule. « De la f…f… famille ? » Couina-t-il. « T… toi ? »

Johan le relâcha et carra les épaules. « Ouais. » Il plissa les yeux. « T’as un problème avec ça ? »

Le marchand bougea furieusement les mains. « Non… non non…. Bien sûr que non…. Je ah…. Non. » Il leva les yeux et les écarquilla. « Ah… bien… euh… il faut que je vois quelqu’un pour un cheval. » Il se tortilla hors de son siège et se dirigea vers la porte sans regarder derrière lui.

« La nourriture est aussi mauvaise que ça ? » Une voix teintée d’un léger amusement las flotta par-dessus sa tête et il sourit ironiquement.

« Nan… c’est juste un… » Il regarda Xena qui s’assit d’un côté, puis Gabrielle qui prit le siège de l’autre côté, et il s’éclaircit la gorge. « Le genre… asocial. »

« Oui oui. » Xena absorba ses paroles tout en posant ses avant-bras sur la table et elle prit une inspiration. « Je vois. »

L’autre marchand saisit l’occasion pour s’éclipser et ils le regardèrent s’éloigner. « Je pense que je ruine ta vie sociale, Johan », commenta la guerrière tranquillement. « Je ferais peut-être mieux d’aller m’asseoir de l’autre côté de la pièce. »

Johan sentit que Gabrielle prenait une inspiration pour répondre et il leva la main pour l’arrêter. « C’est eux qui y perdent, mesdames… je suis pas du genre qui se plaint quand il a les plus jolies filles de la pièce qui l’entourent comme des serre-livres. »

Cela lui valut un éclat de rire ravi de la part de Gabrielle et déclencha même un sourire jovial chez Xena, qui leva les yeux lorsque Solari s’approcha d’un pas tranquille et tira une chaise. « Allez… invite-toi à la fête… » Dit la guerrière d’un ton traînant. « On est en train de regonfler l’amour-propre de Johan. » Elle détailla l’Amazone qui s’asseyait. « Comment va Eponine ? Elle dormait quand j’ai vérifié il y a un moment. »

Solari posa un coude sur la table et mit le menton sur sa main. « Je suis inquiète. » Elle leva les yeux pour croiser le regard de Xena. « Elle ne se plaint pas. » Elle acquiesça au sourcil dressé de la guerrière avec un hochement de tête. « Ouais, c’est exactement ce que je me dis… alors je suis inquiète. J’ai eu la chance d’être dans le coin la dernière fois qu’elle s’est blessée et, crois-moi, j’étais sur le point de… Bon, disons qu’Eph a gagné mon respect, Ok ? »

Gabrielle réfréna un sourire et attira l’attention d’une serveuse qui passait. « On peut avoir trois assiettes de ce que vous servez en ce moment, et trois.. » Elle mâchouilla sa lèvre. « … cidres froids, s’il vous plait. » Elle échangea un regard avec sa compagne qui arqua un sourcil puis baissa le regard. « Euh… je ne veux pas prendre de risque avec le coup que tu as pris sur la tête hier. »

« C’est juste. » Xena hocha la tête puis se leva. « Je vais voir Eponine si ça peut te rassurer, Solari. »

L’Amazone aux cheveux noirs hocha la tête d’un air maussade. « Merci, Xena. » Elle regarda la grande guerrière commencer à se diriger vers la petite chambre dans laquelle Eponine se reposait. « Oh… Xena ? »

Celle-ci haussa un sourcil. « Oui ? »

« Ne lui donne pas l’impression… hum… qu’elle va mieux, tu vois ce que je veux dire ? Elle va vouloir s’entraîner et tout… et je suis vraiment fatiguée », la supplia Solari.

Xena se contenta de lui faire un signe de la main et continua son chemin vers la chambre.

Solari tourna le regard et vit que Johan et Gabrielle la fixaient. « Ben… c’est ce qu’elle fait », gémit l’Amazone en levant les mains.

Gabrielle se contenta de rire. « Elles sont bien pareilles », dit-elle en soupirant et en jouant avec sa fourchette. « Alors… Johan… comment… je veux dire, tout va bien… ? »

Le négociant se tourna vers elle et prit sa main entre les siennes plus grandes. « Fillette, les choses vont bien là-bas… mais Cyrène est dans tous ses états, elle s’inquiète pour vous deux. » Il lui sourit doucement. « Le pauvre loupiot se languit aussi de vous comme c’est pas permis… Il passe toute la journée à broyer du noir près de la cabane, avec un air hautement grincheux. » Il étudia le regard vert brume qui lui faisait face, absorbant douloureusement les ombres qui ternirent les profondeurs ensoleillées jusque là, et les rides qui se formaient, réclamant leur part des expériences qui l’avaient marquée. « Vous nous avez manqué. »

« Merci », répondit la barde calmement. « Vous deux aussi, vous me manquez… J’ai hâte de rentrer à la maison. » Puis une chaude étincelle s’alluma dans les profondeurs vertes et elle lui sourit avec espièglerie. « Alors… » Elle se mordit un peu la lèvre. « Je peux t’appeler papa ? »

Johan sentit qu’il devenait rouge brique. « Fillette… » Bafouilla-t-il. « Je… heu… »

« Allez, Johan… » Gabrielle sourit encore plus.

« J’ai promis de ne pas le dire avant que Cyrène en ait la chance, bon sang ! » Il sourit piteusement. « Fillette, t’es vraiment coriace, tu sais. »

Gabrielle se pencha par-dessus la table. « Johan, j’ai passé les trois dernières années avec quelqu’un qui lâche six mots par jour. On apprend à lire entre les lignes. »

Solari se mit à rire. « Gabrielle, t’es vraiment quelqu’un, tu le sais ? »

La barde n’allait pas se laisser distraire. « Alors, je peux ? »

Il lui pressa la main. « Oui, ma fille. J’en serais honoré. »

Gabrielle l’étreignit. « Merci… tu ne sais pas combien je suis heureuse pour vous deux. »

Johan la regarda droit dans les yeux. « Oui, je crois que je le sais. » Il baissa les yeux vers le collier qui saisissait légèrement la lumière de la pièce et la regarda à nouveau. « Je crois que je le sais. »

******************************

La chambre était calme quand Xena s’y glissa, mais son sens de l’ouïe l’avertit que l’occupante ne dormait pas. « Salut », dit-elle, en avançant sur le parquet en bois pour venir se laisser tomber sur le petit tabouret près du lit. Elle tendit la main et fit légèrement tourner la tête de l’Amazone pour regarder le gros bleu décoloré sur le côté. « Et bien, ce n’est pas joli. »

Eponine la regarda avec des yeux vitreux. « Ça doit pas aller fort… c’est toi qu’elles ont envoyé », murmura-t-elle en clignant lentement des yeux. « Pas pour tes bonnes manières non plus. »

La guerrière l’étudia. « Tu as toujours des nausées ? »

L’Amazone acquiesça de la tête. « Mal au crâne, mal au ventre… achève-moi, tu veux ? » Elle soupira et regarda par-dessus l’épaule de Xena, perdue dans ses pensées.

Xena regarda le plafond puis baissa les yeux. « Ecoute. Je suis aussi bonne pour ce genre de discussion sensible que pour la cuisine. Ce qui veut dire pas bonne du tout… » Elle captura le regard inquiet d’Eponine. « Alors… évite-moi les problèmes et contente-toi de me dire ce qui ne va pas, ok ? »

Un long silence. Xena était pratiquement sûre qu’Eponine allait lui opposer de la résistance, quand l’Amazone lâcha un petit soupir et détourna la tête.

« Je n’aime pas qu’on me sauve », répondit-elle à contrecoeur.

« Je connais ça. » Xena regarda ses doigts qui luttaient entre eux. « Ça arrive. »

« Pas à moi », dit Eponine d’une voix rauque. « Je ne suis pas une gamine, Xena… J’aurais dû voir ce salopard m’arriver dessus. »

Une expérience unique… songea Xena. Est-ce que c’est comme ça que Gabrielle me voyait pendant tous ces longs mois ? Dieux… ce que j’aimerais retourner en arrière pour que ce soit mon seul problème. « Eponine… je vais te dire une chose que j’ai apprise ces derniers mois, ok ? » Elle posa les coudes sur ses genoux et lâcha un soupir. « La seule chose qui importe c’est de survivre… Peu importe comment ou ce que tu dois faire pour que ça arrive. Si tu as besoin d’aide… c’est bon, et tu as de la chance si tu en reçois. »

L’Amazone la fixa. « Je ne peux pas croire que ça vient de toi. »

Xena rit sans humour. « Crois-moi… il m’a fallu beaucoup de temps pour que ça rentre dans ma cervelle, mais bon sang, ça y est maintenant. Ecoute… tu as un bon truc avec Eph ? »

Un timide signe de tête.

« Tu rentres à la maison… tu vas la revoir. C’est ça qui est important. Pas qu’un abruti t’a cognée, Eponine. Ou que j’ai dû te pousser hors du chemin… Accepte ce conseil, crois-le simplement. Il a fallu que je meure et que je soies sur le point de perdre mon âme pour l’apprendre. Je te le donne pour rien. Ok ? »

L’Amazone étudia le visage sombre dans l’ombre et soupira. « Je me sens nulle en t’écoutant, Xena », répondit-elle doucement. « Tout ce truc t’a vraiment détruite, non ? »

La guerrière étudia le sol attentivement. « Oui, c’est vrai », répondit-elle d’un ton calme.

« Alors… tu es en train de me dire de la fermer et de m’estimer heureuse, hein ? » Répliqua Eponine.

Le regard bleu se concentra sur elle. « Quelque chose comme ça, oui. »

L’Amazone mâchouilla sa lèvre. « T’sais… en fait, tu es meilleure à ce truc qu’Eph. » Elle ne put s’empêcher de sourire en voyant un sourcil s’arquer à cette déclaration. « Gabrielle doit déteindre sur toi. »

Xena se mit à rire doucement. « Merci pour le compliment », dit-elle d’une voix traînante, puis elle se leva.

« Hé… est-ce que vous… je veux dire. » Eponine hésita.

« Allez », répondit la guerrière avec un sourire. « Je te donne un coup de main pour sortir d’ici. » Elle tendit la main et attendit qu’Eponine l’attrape puis elle tira doucement jusqu’à ce que l’Amazone soit debout. «Ça va ? »

Eponine balança un peu, toujours accrochée au bras de la grande femme. « Ça tourne », admit-elle à contrecoeur, et elle lança un regard dégoûté à Xena. « Bon sang. »

La guerrière la regarda avec une expression indéchiffrable et tira le bras de l’Amazone par-dessus ses épaules, puis se mit près d’elle avec un bras en soutien autour de sa taille. « Allez. » Elle soupira. « Je ne veux pas que tu tombes et que tu te cognes encore la tête. »

« Mince alors, merci Xena », marmonna Eponine mais elle ne protesta pas contre l’aide. « Tu es un monde d’encouragement. »

« A ton service », répondit la guerrière tandis qu’elles se dirigeaient vers la porte, et elle l’ouvrit. Alors qu’elles entraient dans la pièce principale, elles eurent l’attention immédiate de leurs amis, parmi d’autres personnes. « Tu devrais dire à Solari de ne pas fixer comme ça. On dirait un poisson. »

Eponine ricana doucement, se concentrant sur ses pas. « Ah ouais ? Tu devrais dire à Gabrielle de ne pas te regarder comme ça. Elle va ruiner ta réputation. »

Hein ? Xena tourna la tête et croisa le regard de la barde par-dessus la pièce ; elle vit le léger sourire et l’expression de dévotion chaleureuse qui sembla traverser la foule et la baigner d’une lumière bienvenue. Oh. Ça. Elle grogna, mais sut que son visage répondait quand elle sentit le rire ironique d’Eponine. « Quelle réputation ? » Finit-elle par gronder, mais elle plaça le sentiment chaleureux dans un endroit profond. Ça faisait un moment, se dit-elle, qu’elle n’avait pas vu cette expression particulière, et elle dut admettre qu’elle lui manquait. Avec un soupir, elle installa Eponine dans le siège près de Solari, et contourna la table pour venir s’asseoir sur le seul fauteuil libre, qui se trouvait opportunément près de Gabrielle.

« Salut », répondit la barde puis elle fit un brusque signe de tête vers Eponine, qui marmonnait quelque chose à Solari. « Joli travail », ajouta-t-elle à voix basse, tandis que la serveuse arrivait avec leurs dîners. « J’ai commandé une autre assiette, au cas où. » Elle sourit.

Xena lui lança un regard. « Oui oui… » Puis elle haussa les épaules. « Elle était contrariée d’avoir été frappée pendant ce combat. Je lui ai juste dit d’arrêter de broyer du noir et de s’estimer heureuse. »

Gabrielle faillit recracher une gorgée de cidre sur la table. Elle l’avala puis tourna lentement la tête pour lancer un regard à sa compagne. « Tu lui a dit ça ? Toi ? »

La guerrière baissa les yeux et joua avec la nourriture sur son assiette. « Oui… peut-être que j’ai appris quelque chose », dit-elle très tranquillement, en prenant un morceau de légume pour le mettre dans sa bouche puis le mâcher d’un air absent.

La barde la regarda avec compassion et glissa la main sous la table, pour la poser sur son genou et presser doucement la peau douce. « Hé, devine ? »

Des yeux bleus interrogateurs se tournèrent vers elle. « Quoi ? » Elle regarda Johan plonger le nez dans sa chope et rougir, et elle sentit un sourire retenu sur ses lèvres. « J’avais raison ? »

Gabrielle se mit à rire. « Ouaip. »

Les yeux de Xena brillèrent doucement. « Félicitations, Johan. »

Le négociant la regarda. « Ta mère va me tuer pour pas l’avoir laissé raconter elle-même », se plaignit-t-il. « Elle va pas croire que je t’ai rien dit. »

Xena arqua un sourcil. « Tu peux juste lui rappeler qu’on n’avait pas eu besoin de lui dire non plus. » La guerrière eut un petit sourire narquois.

« Ah oui ?  Avec ces expressions niaises sur vos visages, personne n’en a besoin », dit Eponine de l’autre côté de la table, hors de portée de Xena. Elle ignora la bouche ouverte de Solari et mâcha industrieusement. « Quoi ? » Marmonna-t-elle en leur jetant tout à tour des coups d’œil.

La barde et la guerrière se regardèrent. « Encore, hein ? » Demanda Gabrielle très doucement.

« Oui… je pense », répondit Xena, les yeux fixés sur son assiette, mais avec un léger sourire sur les lèvres.

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Gabrielle s’assura que la soirée soit courte vu qu’elles avaient l’intention de partir tôt le matin suivant. Le village était réparé du mieux qu’on pouvait l’espérer et les villageois avaient exprimé leurs remerciements et leurs amitiés reconnaissantes, ce qui incluait un cadeau à Xena d’un assortiment d’outils pour réparer son armure, qu’elle avait accepté à contrecoeur.

Elle se tenait maintenant la boite dans la main, regardant par la fenêtre de leur petite chambre, une expression pensive sur le visage. « En général, tu interceptes ce genre de choses », dit-elle finalement d’une voix inhabituellement calme.

Gabrielle leva les yeux depuis la petite table où elle était assise et mâchouilla pensivement la plume qu’elle tenait. Dois-je être sincère ? Oui… à ce stade, c’est le mieux. « Oui, je sais. »

La guerrière aux cheveux noirs hocha légèrement la tête. « Mais tu ne l’as pas fait cette fois. »

« Non. » La barde fit tourner la plume entre ses doigts. « Je ne… hum… je pensais que tu avais besoin de l’entendre, cette fois-ci. » Elle vit Xena fermer les yeux et la regarda poser la tête contre l’encadrement de la fenêtre. « J’avais raison ? »

« Est-ce que c’est si évident ? » Répondit-elle d’une voix étouffée.

Gabrielle sourit pour elle-même. « Je ne répondrai pas à cette question si tu gardes le silence sur le nombre de personnes que tu as forcées à me demander des histoires ce soir. »

Xena ne répondit pas mais la barde vit le mouvement soudain lorsqu’elle lutta pour empêcher un sourire sur ses lèvres. « Je t’ai eue », dit-elle et elle recommença à écrire, gribouillant pendant une minute puis elle leva à nouveau les yeux. « Et… merci. Je… De me remettre là-dedans m’a vraiment aidée. »

La guerrière se retourna et s’assit sur le rebord, croisa les bras et laissa un sourire se former sur ses lèvres. « Tu avais raison, et oui, j’avais vraiment besoin de l’entendre, cette fois-ci », admit-elle. « Merci. »

Elles se regardèrent.

Gabrielle baissa la tête et reprit sa tâche, fermant les yeux un instant pour savourer la brise légère qui entrait par la fenêtre, et qui lui apporta un soupçon de senteur de roses, l’odeur musquée de la pluie d’été et celle chaude des chandelles qui brûlaient autour d’elle.

Aujourd’hui a été… une des meilleures journées depuis très, très longtemps. Enfin, certains moments ont été plutôt effrayants, on a eu une attaque de brigands, et Eponine a été blessée, mais… oh bon sang, il y a eu un moment dans ce combat, quand je l’ai vue tomber… et j’ai pensé que j’allais devenir folle à essayer d’approcher d’elle.

Je ne m’étais plus sentie aussi forte avec mon bâton… depuis un moment, mais chaque mouvement que je faisais portait, et j’ai fichu une raclée à un type parce qu’il était la dernière chose entre elle et moi, et ensuite on s’est mises dos à dos, et je ne peux pas vous dire combien ça a été bon. Et c’est moi qui ai remarqué la première le type qui allait tirer sur Solari !

Heureusement, j’ai failli glisser sur cette pierre… je la lui ai donnée, et bon sang, elle a vraiment eu la force dans son bras pour ça. Mais je me suis sentie vraiment mal pour le cheval.

Elle a trouvé le collier. Elle le porte. C’est tout ce que j’ai besoin de dire là-dessus.

Une caravane de marchands a été attaquée par les mêmes brigands dont on s’était occupés… et Johan en faisait partie. Il nous cherchait, parce que Cyrène est franchement inquiète. C’était bon aussi, surtout lorsqu’il nous a parfaitement exprimé qu’il nous cherchait toutes les deux, pas seulement Xena.

J’étais un peu inquiète là-dessus. Solan était son petit-fils. Je ne sais pas ce que je vais lui dire quand je la verrai… tout ce qui s’est passé, et ce que j’ai fait à sa fille. J’espère que ça va aller… elle aime beaucoup Xena, mais moi aussi, et je pense qu’elle le sait.

Je pense que Xena est nerveuse qu’on aille chez les Amazones. Elle n’a rien dit mais… je la connais, et je sais comment elle pense. Il faut que je voie Ephiny et que je règle les choses pour qu’il n’y ait plus de malentendus. Je ne veux plus que quelqu’un soit blessé, encore moins Xena. Elle a traversé tant de choses, ça l’a vraiment marquée, je peux le voir. Il faut que je la ramène à la maison et peut-être qu’on pourra commencer à remettre les choses en place dans nos vies.

Certaines petites choses le sont déjà. On rentrait du dîner et elle a simplement mis son bras autour de moi, comme elle le faisait avant, sans vraiment y penser. C’était vraiment bon. Mais nous faisons toujours très, très attention l’une avec l’autre. On ne se taquine pas beaucoup… enfin, juste un tout petit peu. Nous avons peur de nous faire du mal, même de cette façon, même si nous savons que nous blaguons.

Ça va prendre du temps. Je l’ai dit aujourd’hui. Vous savez ce qu’elle a dit ? Elle a dit ‘c’est bon, Gabrielle… nous avons deux vies.’

J’avais oublié que je le lui avais dit. Vous pensez bien qu’elle s’en souvenait.

Mais vous savez quoi ? Je le crois à nouveau. Je le crois vraiment.

La barde ferma son journal et posa la plume, se pencha en arrière et observa la grande guerrière brune, toujours assises sur le rebord de la fenêtre, les yeux fixés vers l’obscurité. Avec un demi-sourire, elle se leva et s’approcha, puis posa l’épaule contre le bord opposé de l’encadrement. « Un dinar pour tes pensées ? »

Xena tourna la tête et sourit brièvement. « Rien de spécial… je regardais la pluie tomber en fait », admit-elle tranquillement. « Tu as fini d’écrire ? »

Gabrielle hocha la tête. « Oui… Xena ! » Elle tira la guerrière à l’intérieur. « Tu vas être complètement trempée ! » Elle brossa l’humidité sur la combinaison en cuir noir et les poils clairs sur ses bras. « Allez… enlève ça et allonge-toi, je vais mettre de l’onguent sur ton épaule, d’accord ? »

Il n’y eut pas de contestation de la part de la guerrière, ce qui inquiéta Gabrielle, mais elle suivit Xena quand celle-ci se changea et se détendit obligeamment sur le lit, prit la fiole d’onguent et se glissa près de la longue silhouette. « Est-ce que tu as mal ? »

Xena remua la main. « Ça va. »

« Oui oui », marmonna Gabrielle pensivement, tandis qu’elle passait la main sous le tissu qui couvrait l’épaule en question et testa doucement, et elle vit le tressaillement à demi-caché. « Bien », dit-elle en soupirant puis elle commença à apposer l’onguent avec précautions.

La peau de Xena était chaude au toucher, comme toujours, et avait cette odeur distincte à demi-épicée, à demi-musquée qui émanait en partie du cuivre, et en partie du cuir, en partie aussi de Xena elle-même. Elle la respira et sentit son corps répondre à la proximité de son âme-sœur avec un plaisir doux ; elle se rapprocha dans un mouvement presque inconscient. « Et maintenant ? »

Des yeux rendus violets par la lumière des chandelles la regardèrent tranquillement. « Bien mieux… merci », répondit Xena d’une voix douce et voilée.

Ça la traversa totalement et enroula sa chaleur autour de ses tripes de la façon dont seule sa voix avait toujours su le faire. Silencieusement, elle maudit la crainte qui la tenaillait encore, elle maudit Dahak et ce qu’il lui avait fait.

Xena le vit dans ses yeux et tendit la main, prit la fiole et la posa sur la table de chevet, puis elle massa légèrement son bras. « Allonge-toi. »

Gabrielle s’installa tristement contre elle, expirant sa frustration dans un long souffle chaud contre la poitrine de la guerrière. Qui leva la main et lui caressa doucement les cheveux. « Xena… »

« Chhh. Je sais. » La voix de la guerrière lui chatouilla les oreilles. « C’est bon. »

« Non, ça ne l’est pas. » La barde s’affaissa contre elle. « Ça ne va pas. C’est sale et moche, et je déteste ressentir cela, Xena. » Sa voix se brisa de frustration. « Je déteste ça… je le dis et je peux l’entendre me rire au nez. »

« Gabrielle… donne-toi du temps. » Xena massa lentement son dos et réfléchit un moment. « Qu’est-ce qui t’effraie le plus ? »

La barde réfléchit. « De devoir revivre ce moment », finit-elle par dire, faiblement. « De le sentir en moi. » Elle ferma les yeux. « Je ne veux pas de ça entre nous. » Elle enfouit son visage dans le tissu doux de la chemise de Xena.

Celle-ci laissa son regard divaguer tandis qu’elle luttait avec le problème. « Hé. » Elle baissa les yeux et attira l’attention de la barde. Les yeux verts fatigués se levèrent vers elle avec confiance. Elle leva paresseusement la main et repoussa les cheveux de la barde, puis elle passa les doigts sur sa joue et le long de sa mâchoire. « Est-ce que ça t’ennuie ? »

Gabrielle réfléchit. « Non. » Elle secoua la tête. « C’est juste… et bien, comme ça fait toujours quand tu me touches. »

Un lent signe de tête. « Et ça ? »

La barde fronça les sourcils. « Et bien… euh… c’est un peu... chaud, et agréable… ça chatouille… il n’y a pas moyen de… je veux dire que… je sais toujours quand c’est toi, d’accord ? »

Xena se mâchouilla la lèvre, cheminant avec précaution. « Porquoi penses-tu que ça l’est ? »

Gabrielle la regarda. « Parce que c’est toi, bien sûr. » elle haussa légèrement les épaules. « Ça a toujours été comme ça. »

« Oui… mais pourquoi ? » Insista Xena, voyant une lueur au bout et creusant doucement. « Pourquoi est-ce que c’est différent quand je le fais… plutôt que… disons… Solari. »

Gabrielle se détendit et rit un peu. « Et bien, parce que si Solari faisait ça, tu lui ficherais une raclée d’enfer. »

Xena gloussa. « Oui, c’est vrai, mais à part ça. »

La barde réfélchit un moment. « Je présume que c’est parce que… heu… et bien, parce que nous nous aimons… non ? » Elle s’interrompit. « Je veux dire que… j’ai toujours pensé… »

La guerrière hocha la tête. « C’est vrai. » Elle continua à caresser le visage de Gabrielle et vit les yeux verts s’assombrir légèrement tandis qu’une rougeur montait sur son cou. « C’est une part importante de ça, Gabrielle… c’est la seule chose important en fait. » Sa voix baissa d’une octave. « Tu ne ressentais pas ça avec lui, n’est-ce pas ? »

Gabrielle secoua lentement la tête. « Non. » Elle inspira. « Tu es la seule qui me l’ait jamais fait ressentir. » Elle ferma les yeux et laissa le sentiment la traverser, concentrée sur le mouvement rythmique des doigts de Xena sur sa peau. « Mon corps connait la différence. »

Xena sourit. « Oui… c’est un bon début. » Elle tira la barde plus près et l’étreignit. « Continue à penser à ça, d’accord ? »

Gabrielle se blottit un peu plus, se laissant flotter dans les sentiments chaleureux qui trouvaient toujours écho en elle. Peut-être qu’il y a un chemin pour sortir de ça.

Peut-être.

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A suivre – Chapitre 2, 2ème partie