Réparation

CHAPITRE 4, 1ère partie

 

Par Susanne M. Beck (SwordnQuill)

 

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Les jours suivants passèrent rapidement et, je dois l’avouer, presque sans que j’y prenne garde, enveloppée comme je l’étais dans une brume de souvenirs délicieux. Après avoir appris la décision de Montana de permettre à Rio de rester, bien que sans plus faire partie des Amazones, une partie de moi voulut très fort éclaircir l’atmosphère avec mon ancienne ennemie. Mais chaque fois que je pensais pouvoir m’approcher d’elle, Pony, ou Critter, débarquait et donnait une autre tâche éreintante à exécuter à la pauvre femme.

Et pourtant, dans les quelques occasions où nos regards se croisèrent, son expression montrait tant de tristesse et de regret suprêmes, que je sentais mon cœur aller vers elle d’une façon que je n’avais jamais connue pour les gens qui m’avaient tourmentée dans le passé. Alors je me fis la promesse ferme que nous allions nous parler. Vite.

Un début d’après-midi, alors que je me rendais de la maison aux écuries, je vis de l’agitation parmi les femmes présentes, et alors que je me retournais pour regarder, une camionnette poussiéreuse traversa les derniers mètres de l’entrée.

Dès qu’elle s’arrêta, une jeune femme attirante – blonde avec un bronzage californien et un sourire rayonnant – sauta à bas de la cabine. Comme jaillie de nulle part, Cowgirl me dépassa en courant et, avec un cri de joie bruyant, sauta dans les bras de la femme, la clouant contre la camionnette tout en mêlant leurs lèvres dans un baiser qui fit monter la température, déjà élevée, de cinq degrés.

« C’est Cheeto », entendis-je Montana prononcer derrière mon épaule droite.

Je tournai la tête et la regardai, une question dans les yeux.

« Me demande pas », répondit-elle en souriant d’un air narquois.

« Ça vaut mieux », acquiesçai-je.

Après un long moment de passion, l’Amazone au drôle de nom – du moins je présumais qu’elle était Amazone, bien que ses parents aient pu être des hippies avec une tendresse particulière pour les produits de Frito-Lay, pour ce que j’en savais - relâcha Cowgirl, sourit largement et nous fit signe. ((NdlT : je me hasarde à une explication sur le nom ‘Cheeto’… si, en effet, il évoque les frites apéritives ‘Cheetos’ de couleur orange de la marque Frito-Lay, il existe aussi en ‘urban language’, sorte d’argot des rues, d’autres explications pour ce surnom. Une (un) cheeto est une personne 1) qui va trop dans les cabines de bronzage et prend une couleur orange – 2) qui fait l’amour avec une (un) ginger (personne rousse dont les poils pubiens sont aussi roux), et de ce fait, a ses organes génitaux colorés en orange. Il y a quelques autres définitions mais elles paraissent moins ‘sérieuses’ – à vous de choisir au vu de la réponse de Montana J)

Puis Cheeto alla côté passager de la camionnette, ouvrit la porte et aida une jeune femme à sortir de la cabine, lui tenant le bras jusqu’à ce que ses pieds entrent en contact avec le sol avec précautions.

Un hoquet traversa la petite foule des spectateurs tandis que la jeune femme levait les yeux, et lissa une longue mèche de cheveux derrière son oreille avant de sourire timidement aux femmes rassemblées.

J’entendis mon propre hoquet se joindre à ceux des autres lorsque je vis la beauté tragiquement gâchée de la femme qui me faisait face. Des yeux sombres nous regardaient à travers la chair gonflée et noircie. Ses joues étaient enflées au moins de ce que je croyais être le double de leur taille normale, la gauche affichant un nœud de muscles de la taille d’une boule de billard. Un bleu salement noirci tâchait la peau sur sa mâchoire et sur son cou, à l’endroit où il disparaissait sous le col de sa chemise.

« Salopard. » L’adjectif parvint en grondant de quelque part derrière moi et je sentis la colère de la foule irradier dans toute la cour.

La jeune femme baissa le regard, sa main s’envolant comme un oiseau vers sa gorge. S’il n’y avait pas eu ces horribles bleus qui lui couvraient le visage comme la couette matelassé de quelque démon, je suis sûre que son rougissement aurait été bien visible.

Près de moi, une femme s’avança et enserra l’étrangère dans une étreinte affectueuse. Comme si cela brisait un barrage, d’autres s’avancèrent et d’autres encore, jusqu’à ce que la femme soit entourée d’un cercle de soutiens.

« Elle s’appelle Nia », expliqua Montana, à voix basse, tandis que je regardais, bouche bée.

« Qui est-ce qui lui a fait ça ?

« Son mari. »

« Oh non. » Je gémis à demi, murmurai à demi tandis que mon esprit était subitement submergé de scènes que j’avais tenté d’oublier depuis de longues années. Des scènes de Peter se tenant au-dessus de moi, les dents serrées dans un rictus animal, les yeux exorbités, les poings serrés, attendant de frapper… attendant… attendant… attendant.

Je fermai les yeux face à la force de ces images, puis je les rouvris rapidement quand le petit groupe passa près de moi, Nia nichée en sécurité entre elles.

« Ça va, Angel ? » La voix de Montana était douce et empreinte d’inquiétude.

Je lui fis un faible sourire. « Oui. Je gère juste quelques souvenirs. »

Elle hocha la tête d’un air sage, mais resta silencieuse.

« Tu as dit qu’elle était déjà venue ici ? »

« Plusieurs fois, oui. » Sa voix contenait maintenant une note de profonde tristesse.

« Le même homme… ? »

« Oui. »

« Alors pourquoi.. » Mais je ne finis pas ma question. C’était cette même question que je m’étais posée des millions de fois au moins dans ma propre vie, et pour laquelle je n’avais pas de réponse toute prête. Est-ce qu’elle se sentait piégée tout comme moi, avec nulle part où aller ? Est-ce qu’elle pensait mériter ses poings, sa fureur, d’une certaine façon ? Est-ce qu’elle croyait ses excuses larmoyantes, ses promesses de devenir meilleur, ses appels pour avoir une chance de plus de lui montrer son amour ?

J’avais cru chacune de ces choses pendant mon mariage. Et bien que ça me fasse honte aujourd’hui de l’admettre, à l’époque, ça semblait être ma seule chance de survivre. La femme que je suis n’accepterait jamais les mensonges, du moins je l’espérais, ni de se tapir face à cette cruauté, mais la femme que j’étais alors pensait qu’elle n’avait pas d’autre choix.

Le recul, comme on dit souvent, donne une vision parfaite.

Après une brève pression sur mon épaule, Montana me laissa seule avec mes pensées.

*******

La nuit arriva vite et, comme je m’installais pour un repos bien mérité, un léger coup fut frappé à ma porte. « Entrez. »

La porte s’ouvrit lentement et Nia passa la tête, se figeant dès qu’elle me vit. « Oh. Je suis désolée. Vous alliez vous coucher. Je voulais juste… »

« Non, c’est bon », répondis-je en me depêchant de m’asseoir. « S’il vous plait. Entrez. »

« Vous êtes sûre ? »

Mon cœur se brisa à sa timidité, je lui fis mon sourire le plus éclatant. « Bien sûr aue je suis sûre. » Je sortis les bras de dessous les couvertures et tapotai le lit. « Mettez-vous à l’aise. »

« Je... euh… je suis venue voir si je pouvais vous emprunter du dentifrice. Je… n’en ai pas et je… j’ai vu de la lumière sous la porte. »

« Servez-vous », répondis-je en lui montrant mes articles de toilette bien rangés sur le dessus de la commode.

Avec l’allure d’un chien battu, elle alla vers la commode, retira l’article en question et après m’avoir évaluée un long moment, elle finit par s’asseoir avec précautions sur le lit, comme si elle s’attendait à ce que je lui fiche un coup de pied à tout moment.

« Je ne pense pas qu’on nous ait vraiment présentées. Je m’appelle Angel. »

Je gardai mon sourire aussi éclatant et amical que possible et tendis lentement la main, observant ses yeux inquiets noter le geste. Après un moment, elle se frotta la main sur son pantalon et la tendit pour serrer la mienne. Je commençai à serrer doucement, puis m’arrêtai et baissai les yeux.

Ce n’est que par la grâce de quelque dieu bienfaisant que je réussis à réfréner le hoquet qui montait dans ma gorge. Bien que je sache que cette femme était plus jeune que moi de deux ans au moins, sa main ressemblait à celle d’une octogénaire perclue de rhumatismes.

Mais je sus, sans même demander, qu’aucune maladie ne s’était posée sur ces doigts autrefois souples, ils avaient été volontairement brisés et on leur avait refusé ensuite tout traitement, les laissant guérir du mieux possible. Le résultat final était un enchevêtrement tordu d’articulations gonflées qui ressemblaient vaguement à la main que ça avait été.

Notant mon regard – comment aurait-elle pu faire autrement ? – Nia sourit avec hésitation et retira sa main. « Je... l’ai coincée dans… »

« Non », murmurai-je au bord des larmes. « S’il te plait. »

« Non quoi ? » Demanda-t-elle avec l’expression même de l’innocence. Une innocence que j’étais très loin de gober.

« Ne mens pas. Pas ici. Pas à moi. S’il te plait. »

« Mais, je suis… »

« S’il te plait. »

Je vis ses épaules s’affaisser et sa tête se courber. « Peut-être que je devrais partir. »

« C’est ce que tu veux ? »

Elle me regarda un long moment en silence. « Non. Pas vraiment. »

Je lui souris à nouveau. « Alors reste. »

Son sourire fut plus que léger mais il atteignit l’ombre dans ses yeux. « Très bien. Merci. »

Nous restâmes assises en silence un moment et je cherchai un sujet de conversation. « Alors… tu es bien installée ? »

Le sourire s’élargit. « Oui. Les Amazones sont si gentilles. Elles me font toujours me sentir chez moi ici. » Elle regarda le dessus de lit, traçant un dessin abstrait sur sa surface. « Et en sécurité, aussi. » Puis elle me regarda à nouveau. « Tu en fais partie, n’est-ce pas ? Je pense me souvenir qu’elles parlaient de toi la dernière fois que je suis venue. »

« En bien, j’espère. »

« Oh oui. Beaucoup de bien. »

Je souris. « Je plaide coupable. Façon de parler. »

Elle leva la main pour lisser une mèche de cheveux derrière son oreille, un geste nerveux que je reconnus très bien, l’ayant fait moi-même un million de fois au moins. « Si je peux me permettre de te demander, qu’est-ce qui… »

« J’ai tué mon mari. »

Stupéfiant de voir comment je pouvais déclarer ceci sans aucune inflexion dans ma voix.

« Tu as tu…. pour de l’argent ? »

Je fus surprise et me mis à rire. « Pas vraiment. On n’avait pas un sou à nous deux. »

Ses yeux s’arrondirent dans leur masque noir gonflé. « Alors pourquoi ? »

Pouvais-je dire ça tout haut ? Pouvais-je le laisser voir la lumière du jour comme jamais auparavant ? Même avec Ice, je n’avais jamais parlé de ça. C’était quelque chose qui était intuitif, et reposait confortablement entre nous, et qui n’avait pourtant pas besoin qu’on l’expose plus avant. Un éléphant rose et pourpre qui rétrécissait avec chaque année.

Mais à la fin, je n’avais plus beaucoup de choix. C’était comme si le destin avait décrété que je garde mon histoire pour quelqu’un qui aurait vraiment besoin de l’entendre. Et il se trouvait que cette personne était Nia.

« Il me violait à ce moment-là », répondis-je d’une voix que je pus à peine reconnaître comme la mienne.

« Mais… c’est impossible ! Vous étiez mariés ! «

Bien qu’un millier de répliques traversèrent mon esprit, je m’aperçus que je ne pouvais en énoncer aucune. Pas à une femme qui avait enduré autant que moi et peut-être même plus. « Un viol c’est un viol, Nia », dis-je du ton le plus doux possible. « Peu importe qui le commet à ce moment-là. »

« Mais comment… »

Je haussai les épaules. « Il voulait quelque chose que je ne pouvais pas lui donner. Alors il l’a pris. » Mon regard s’intériorisa, passant un film que seul moi pouvait voir. Je ramenai les bras contre ma poitrine, m’étreignant pour me soulager face à ces souvenirs. « Je ne voulais pas le tuer. Je voulais juste qu’il s’arrête. Mais… » Les larmes menaçaient, mais je les repoussai, relâchant un gros soupir. « Il ne voulait rien entendre. »

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » Sa voix était timide, peu assurée, presque délicate.

Le film continuait à passer, me ramenant à cette nuit-là avec une clarté vivace. Les bruits étaient présents. Les images. Les odeurs d’alcool et de cigarettes. « Je l’ai supplié… Seigneur… encore et encore… je l’ai supplié de s’arrêter, par pitié… d’arrêter de me faire du mal, par pitié. Il ne voulait rien entendre. » Je pris une autre inspiration profonde, luttant toujours contre les larmes de colère et d’angoisse, piégée dans le passé aussi sûrement qu’un lapin dans un collet. « Une batte… je gardais une batte près du lit. Il travaillait la nuit, et j’avais… peur. Peur que quelqu’un n’entre par effraction et… me fasse exactement ce qu’il était en train de me faire. Je n’ai pas réfélchi. Je ne pouvais pas… j’ai juste tendu la main et attrapé la batte. Et je l’ai frappé. Pour qu’il s’arrête, tu vois ? » Je sentis que mes poings se serraient sur les draps, les froissant sur mes paumes humides de sueur. « Et ça a marché. Il s’est arrêté. Il… s’est affaissé sur moi. »

Les larmes coulèrent, chaudes, brûlantes, le long de mes joues. Je levai la main et les essuyai d’un geste presque absent. « Je me souviens queje ne pouvais pas respirer. Alors je l’ai simplement… repoussé. Je me souviens qu’il a roulé, presque comme une poupée de chiffon. Et je me suis rendu compte, quand je l’ai regardé, que j’avais fait plus que le blesser. »

Je la regardai, souhaitant de tout mon cœur et de toute mon âme, que les yeux devant moi soient d’un bleu clair enflammé, au lieu du marron sombre que je voyais en fait.

« Je l’avais tué. »

« Non », murmura-t-elle.

« Si. C’était mon mari et je l’ai tué. »

L’expression dans ses yeux changea alors et à ma grande horreur, je vis une minuscule étincelle de spéculation éclairer leurs sombres profondeurs.

« Non », dis-je en tendant la main pour lui saisir le poignet. « Non. Il ne faut même pas y penser, Nia. Crois-moi. Ça a été la pire erreur de toute ma vie. »

La lueur spéculative persistait, bien qu’elle tentât fortement de l’éclipser avec une expression d’innocence bien apprise. « Il n’y a rien à penser. Richard m’aime. Il ne me ferait jamais une chose pareille. »

Je croisai son regard, me sentant soudainement bien plus vieille. Ma main flotta jusqu’à sa joue et se figea quand elle tressaillit et s’écarta. « L’amour ne fait pas mal, Nia. Pas comme ça. »

C’est comme si mes paroles avaient tiré un voile sur ses yeux. Elle se raidit et s’écarta de moi, comme si j’étais soudain devenue dangereuse, une chose à craindre.

Et peut-être, d’une manière très importante, l’étais-je.

« Je pense que je vais… retourner dans ma chambre maintenant. La journée a été longue et je suis vraiment fatigué. Merci de m’avoir permis d’emprunter ceci », dit-elle en se levant et en agitant le tube de dentifrice. « Je te le rends demain matin. »

Comme un général confirmé qui sait qu’il perd une bataille, mais pourrait gagner la guerre, je fléchis et lui fis un sourire et un signe de tête. « A ton service. Merci d’être venue parler. C’est sympa de t’avoir rencontrée. »

Son sourire prit une teinte plus timide, plus authentique. « C’est sympa de te rencontrer aussi. Bonne nuit. »

« Bonne nuit. »

Bien que la maison fût calme et paisible, je passai la nuit enveloppée dans un monde de souvenirs douloureux, ne souhaitant rien d’autre que des bras puissants et aimants me serrent et chassent les démons de l’obscurité.

*******

Les jours défilèrent à leur manière interminable ; soldats de plomb sans ressort pour les arrêter. Alors que je pensais que notre conversation nocturne avait rendu Nia rétive à ma compagnie, elle semblait me rechercher au contraire, bien qu’avec hésitation, un peu comme une enfant qui veut désespérément faire le grand saut dans la mer mais ne réussit qu’à marcher juste au bord avant de faire demi-tour et de s’enfuir de peur.

Nous parlions de beaucoup de choses. De son enfance, qui ressemblait beaucoup à la mienne, et pourtant si différente. Son mariage et sa vie avec Richard, l’homme qu’elle appelait son mari, quand des mots comme « geôlier » et « gardien » auraient été plus appropriés. A mon avis, en tous cas. Ses espoirs et ses rêves qui semblaient tous tourner autour de cet homme d’une façon ou d’une autre.

De beaucoup de façons, être avec Nia m’attristait. C’était si dur de voir quelqu’un dans un tel état de déni, surtout que j’avais été dans un même état dans ma propre vie. Mais par d’autres côtés, cela me montrait combien j’étais arrivée loin de la femme que j’avais été toutes ces années auparavant.

Mes tâches au ranch m’occupaient pas mal, et avant que je ne m’en rende compte, un autre Thanksgiving s’approcha. Vivre sur une terre indienne avec un groupe de femmes de nombreuses nationalités différentes changeait la « saveur » de cette fête, mais parce que chacune d’entre nous avait quelque chose à remercier, les festivités battirent leur plein.

Je me réveillai ce matin-là en me sentant plutôt décalée. Je ne suis pas sûre de savoir pourquoi jusqu’à ce qu’une remarque désinvolte de Corinne me rappelle les différences entre ce Thanksgiving et le précédent, le premier que j’avais préparé de mes propres mains, dans ma propre maison, avec ma compagne près de moi au lieu de juste dans mes souvenirs.

Corinne, Critter et Pony firent de leur mieux pour occuper mon esprit et mes mains, et pendant un moment, je dois admettre que je pus me perdre dans les tâches plaisantes qui allaient de pair avec la préparation d’un festin.

Mais lorsque le repas fut préparé et posé sur la table, après que tout le monde se fut réuni et que les remerciements furent dits, je dois avouer que le festin que j’avais passé toute la journée à préparer, perdit soudainement de son attrait, surtout pour mon estomac.

Après avoir trituré la nourriture tout en essayant de donner l’impression que j’en avais bien mangé un peu, je jetai ma serviette sur l’assiette toujours pleine et fis mine de me lever, bien avant que même la plus rapide des mangeuses ait pensé à demander une seconde fournée.

Un léger contact sur mon épaule me fit me retourner et lever les yeux pour voir le visage de Montana. « Si tu en as terminé, tu as une minute pour moi ? » Demanda-t-elle tranquillement.

Je hochai rapidement la tête, m’attendant pleinement à être embauchée pour ranger et nettoyer. Ça ne me dérangeait vraiment pas, parce que c’était l’occasion de m’occuper heureusement l’esprit à autre chose. Les jours de fête sans ceux que vous aimez le plus profondément peuvent être les plus déprimants. Du moins, pour moi.

Je sais que ça sonne incroyablement égoïste et plus que mesquin, et de bien des façons, ça l’est probablement. En repensant à cette période, à travers le merveilleux cadeau du recul dont nous sommes tous dotés, j’avais tellement de choses dont je devais être reconnaissante. J’étais libre. J’avais chaud, j’étais au sec et bien nourrie. J’étais entourée de gens qui m’aimaient et me chérissaient pour ce que j’étais. J’étais en sécurité loin de tout risque et danger.

Alors pourquoi me sentais-je si solitaire ?

Je me mis debout et suivis Montana de près. Au lieu de me conduire dans la cuisine, cependant, elle m’entraina dans un des couloirs sombres jusqu’à une pièce que je n’avais pas encore vue. Une lumière douce sortait d’une petite lampe sur une table également petite posée près d’une fenêtre encastrée, bien protégée du soleil. Les murs étaient d’un blanc neutre, le tapis d’un bleu clair paisible. Des étagères de livres s’alignaient sur trois des murs et plusieurs fauteuils à l’air confortable entouraient la table.

J’aimai cet endroit au premier coup d’œil.

Elle alla vers la table et prit le combiné d’un téléphone sans fil, se retourna et me le tendit en souriant légèrement.

Je pris le téléphone et la fixai. « Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ça ? »

Son sourire s’agrandit largement. « Normalement, on le met à son oreille et on parle dedans. »

« Mar-rant. » Mais je décidai de suivre sa suggestion tout de même et mis le téléphone à mon oreille. « Allô ? »

« Salut. »

Ma main s’engourdit et je sentis tout le sang quitter mon visage, me laissant légèrement étourdie. « Ice ? C’est vraiment toi ? » Les larmes embuaient ma vision mais je m’en fichais. Je notai à peine que Montana quittait tranquillement le bureau en fermant doucement la porte derrière elle.

« Joyeux Thanksgiving, mon Angel. »

« Oh Seigneur, c’est bien toi. Salut, ma chérie. Comment vas-tu, toi ? »

« Je vais bien. Et toi ? »

« Je… » Ma gorge se serra un instant. « Je pleure en ce moment, mais autrement ça va. »

« Ne pleure pas, Angel. » La tonalité dans sa voix ne fit que causer encore plus de larmes.

« Non, ce sont des larmes de joie. Tu m’as manqué. Tellement. »

« Toi aussi tu m’as manqué, Angel. »

Un bruit de verre brisé me parvint à travers la ligne, suivi par un rire bruyant et masculin et des notes légèrement discordantes de musique. « Où es-tu ? »

« Dans une cantina mexicaine », entendis-je. « Le Chien Jaune, si les lettres qui manquent peuvent donner une indication. »

« Charmant », répondis-je, en souriant comme une folle à travers mes larmes.

« C’est assurément de la haute société. »

Encore du verre brisé, des rires exubérants.

« Comment vont… les choses ? » Finis-je par demander, me sentant comme une extra absurde dans un film de James Bond.

« Lentement. Cavallo est en cavale. Un de mes ‘aides’ m’a tuyautée sur le mauvais type. » Le dégoût était évident dans sa voix.

« Et où sont tes ‘aides’ maintenant ? »

Il y eut un long moment de silence et je l’imaginai en train de se tordre le cou pour voir à travers la foule. « A une tequila de s’évanouir. Encore. »

« Et ils sont supposés t’aider ? »

Son ricanement retentit doucement sur la ligne. « Ils me gardent, en fait. »

« C’est encore pire ! »

« Pas vraiment. C’est mieux pour moi quand ils me lâchent. »

Je soupirai. « Je suppose que c’est vrai. »

Un silence s’installa entre nous, mais un silence confortable. Cela peut sembler idiot d’être silencieux au téléphone, mais puisque c’était, à ce moment-là, ma seule connexion avec elle, je la pris volontiers.

« Ice ? » Demandai-je quand les bruits de rires revinrent sur la ligne.

« Mm ? »

« Si ces gars sont aussi mauvais que tu le dis… »

« Pires. »

Je ris. « Ok, pires. Mais… tu ne pourrais pas… tu sais… leur fausser compagnie ? Revenir à la frontière ? On n’a pas besoin d’aller au Canada ? Je veux dire, le désert est immense. Personne ne nous trouverait. Et… j’aime bien ici. On pourrait… »

« Je ne peux pas faire ça, Angel. » Sa voix douce m’interrompit.

« Mais pourquoi ? » Seigneur, est-ce que j’avais l’air aussi irrité que je pensais le faire paraître.

« Tu sais bien pourquoi. »

« Non, je ne sais pas, Ice. Je ne sais pas pourquoi. Tu a une chance de te libérer de tout ça. Pourquoi est-ce que tu ne pars pas tout simplement ? Ce serait si facile. »

« Pour combien de temps ? »

Cette question me figea sur place. « Quoi ? »

« Pour combien de temps, Angel ? Combien de temps devrons-nous fuir ? Combien de temps devrons-nous nous cacher ? Combien de temps devrons-nous regarder par-dessus notre épaule jusqu’à ce qu’un voisin bien intentionné ne fasse quelque chose sans réfléchir ? Jusqu’à ce que Cavallo trouve notre trace et tente de finir ce qu’il a commencé ? » Son soupir fut lourd et chargé d’émotion. « Je ne veux plus te faire vivre ça, Angel. Je ne veux plus nous faire vivre ça. Plus jamais. »

« Mais… »

« Non, Angel. Quoi qu’il arrive, ça se termine ici. »

Un frisson me traversa la colonne au ton de ferme résolution dans sa voix. Je passai ma main libre sur mon bras nu et je ne fus pas surprise de sentir la chair de poule sur ma peau.

« On ne fuit plus, Angel. » Sa voix était rauque, enrouée. « Plus jamais. »

Par une sorte d’osmose téléphonique bizarre, le poids immense de cette promesse vint reposer sur mon âme. Qui accepta le fardeau avec gratitude tandis que le reste de moi-même semblait tout à fait perdu. « Tu ne devrais pas traverser cela toute seule, Ice », murmurai-je faiblement, sachant qu’elle m’entendrait quand même. « Pas quand je suis ici en toute sécurité. Ce n’est pas juste. Il s’en faut de beaucoup. »

« Je ne suis jamais seule, Angel. Tu vis dans mon cœur. Tu ne le sais pas après tout ce temps ? »

Avez-vous déjà vécu un de ces moments où vous êtes tellement rempli de joie absolue et envoûtante que tout votre corps s’engourdit par la pure énormité de cette situation.

Je vivais un de ces moments. Je fixai le téléphone sans rien dire, comme s’il lui était poussé des ailes et menaçait de s’envoler.

Lorsqu’un sourd bruit statique traversa la ligne, je faillis le laisser tomber et lorsque je réussis à rassembler mes esprits éparpillés et remit le récepteur à mon oreille, j’entendis une voix de femme qui parlait à un rythme rapide en espagnol.

Puis la ligne fut coupée.

« Ice ? »

Rien, bien sûr.

« Ice ? Tu es là ? »

Lorsque le fait que cet objet sans vie avait peu de chances d’être ranimé filtra dans mon cerveau encore engourdi, je replaçai lentement le combiné sur son réceptacle et passai les doigts sur le plastique chaud très brièvement avant de lâcher prise complètement.

Je sentis le bout de mes doigts passer ensuite sur mes lèvres comme pour sceller un baiser fantômatique. Ses derniers mots pour moi roulaient encore et encore dans mon esprit, incessamment, puissants comme des vagues qui se brisaient sur une rive lointaine.

« Wow », murmurai-je aux quatre murs qui m’entouraient, ma voix aussi impressionnée que celle d’un enfant un matin de Noël.

*******

Quelques temps plus tard, je me retrouvai au-delà de la cour bien éclairée, attirant l’obscurité autour de moi comme un manteau bien-aimé. La lune s’accrochait dans le ciel, ronde et basse. Assez basse pour pouvoir la toucher, songeai-je en tentant de le faire, ma main obscurcissant sa face profondément grêlée pendant un instant. Je me sentis vivante, réveillée, consciente, un peu comme le désert qui m’entourait.

Un léger râclement derrière moi m’annonça la présence d’un visiteur nocturne. Ça leur a pris assez longtemps. Je ris intérieurement, attendant avec la patience de Job que mon guetteur se révèle tandis que je continuais à observer la lune.

« Heu… salut ? »

Je souris légèrement et me retournai pour voir Nia qui s’avançait timidement et vint se mettre près de moi, son propre sourire timide et légèrement décalé.

« Salut, Nia. Qu’est-ce qui t’amène par ici aussi tard ? »

« Elles… heu… se demandaient si tu allais bien. Personne ne voulait venir voir. » Elle haussa les épaules. « J’ai dit que j’allais le faire. Alors me voilà. »

« C’est très gentil de ta part, Nia. Mais je vais bien. Vraiment. » Je regardai le ciel à nouveau et inspirai profondément l’air frais. « Je savoure simplement la paix et la tranquillité. »

Elle rit doucement. « Oui, ça ressemble pas mal à un zoo là-bas. Tout le monde se bagarre pour savoir qui fait la vaisselle et qui regarde la télé. »

« Pourquoi est-ce que ça ne me surprend pas ? »

Elle rit à nouveau, un son libre et non refoulé qui tranchait avec les bleus qui guérissaient sur son visage. Après un moment, son expression devint plus sérieuse. « Est-ce que… tu as parlé à Ice ? »

Je la regardai un peu surprise. Dans les quelques conversations que nous avions eues, le nom d’Ice n’avait jamais été mentionné.

« C’est ce qu’elles pensent là-bas. » Son ton prit une note légèrement défensive, comme si elle avait pris ma surprise pour de la colère.

« C’est bon. » Je me dépêchai de la rassurer. « Je n’avais pas conscience que tu savais qui est Ice. »

« Tu veux rire ? Tout le monde sait qui est Ice ! »

Je ne pus m’empêcher de rire devant son enthousiasme. « Oh c’est vrai ça ? »

« Ben oui. Je veux dire, on ne peut pas passer plus de dix minutes avec les Amazones sans entendre parler d’elle. On dirait une sorte de déesse. »

« Ce n’est pas une déesse, Nia. C’est une femme. Une femme extraordinaire, peut-être, mais une femme tout de même. »

« Ce n’est pas ce qu’elles disent. »

Je souris et mis la main sur son bras, heureuse qu’elle ne s’écarte pas. « Tu peux me croire. »

Après un moment, elle hocha la tête puis se tordit le cou pour regarder le ciel. Je laissai ma main retomber de son poignet et la rejoignis dans son observation, un silence quelque peu satisfait s’installant entre nous.

« Tu as peur ? »

Sa question fut prononcée si doucement qu’au début je pensais qu’il s’agissait du vent. Mais lorsque je tournai la tête, je la vis qui me regardait directement, une question dans ses yeux noirs.

« De quoi ? »

Elle baissa les yeux et étudia le sol sous ses pieds. « Je… euh… j’ai entendu parler de ce qu’elle a fait à Rio dans les écuries l’autre jour. »

Je clignai des yeux tandis que mon esprit luttait pour prendre pied dans la conversation que je semblais avoir.

« On dit qu’elle l’a presque tuée », continua-t-elle en fixant toujours le sol.

« On dit ça, hein ? »

Elle hocha la tête. « Oui. »

« Rio ne courait aucun danger. » Je le savais aussi bien que je savais mon nom. « Ice était très en colère. »

Elle leva les yeux mais ne croisa pas mon regard. « Parce que Rio te menaçait, pas vrai ? »

« Oui. C’est vrai. »

« Les Amazones disent qu’elle peut être très violente parfois. »

« Rio ? »

« Non. Ice. »

« Elle peut l’être. » Encore une fois, je parlais honnêtement, ne ressentant aucun besoin d’édulcorer une vérité fondamentale.

Cette fois, elle me regarda droit dans les yeux. « Et ça ne te fait pas peur ? »

Une question simple, oui. Mais la réponse était tout sauf simple. Mais si cette nuit sur le dock, qui semblait si lointaine, m’avait appris quelque chose, c’était que la peur que je percevais à cause d’Ice, était en fait une peur pour Ice. « Pas de la façon dont tu le penses, non », répondis-je finalement, sachant qu’elle ne serait pas satisfaite de la réponse, mais n’en ayant aucune autre à lui donner.

Le regard qu’elle me lança était empreint d’incrédulité patente et j’admets que ma mâchoire se serra en le voyant. « Ces histoires que tu m’as racontées sur ton mari. Est-ce que d’être avec quelqu’un comme Ice, ce n’est pas sauter de la poêle à frire dans le fourneau ? »

« Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité, Nia. Ice s’arracherait le cœur avant de lever, ne fut-ce que le petit doigt, sur moi. »

« Mais comment peux-tu dire ça ? Comment le sais-tu ? »

Lorsque je parlai à nouveau, ce fut avec mon cœur. « Parce qu’elle m’aime. »

Et c’était la plus fondamentale des vérités.

Après un très long moment, elle finit par détourner les yeux. Son corps sembla cependant plus petit, comme si mes paroles avaient dégonflé quelque chose enfoui tout au fond d’elle. « Oh. »

Sentant le besoin de rester seule pour réfléchir à ce que je venais de lui dire, je posai doucement la main sur son épaule et, lorsqu’elle leva les yeux, je lui fis le plus léger des sourires. « Je vais rentrer. Est-ce que ça va aller ? »

Elle me retourna mon sourire et hocha la tête. « Oui. Je vais rester ici un moment. »

« Très bien alors. Joyeux Thanksgiving, Nia. »

Son sourire s’élargit. « A toi aussi, Angel. Et… merci. Pour m’avoir donné de quoi réfléchir. »

« A ton service. »

Tandis que je retournais à la maison et me préparais à aller me coucher, une autre journée de Thanksgiving passa dans les brumes du temps, avec une fin bien meilleure que son début.

Et pour cette raison, j’en fus sincèrement reconnaissante.

*******

J’eus l’impression que ma tête venait à peine de réchauffer l’oreiller quand je fus réveillée. Je tordis le cou et saisis des bruits tout sauf discrets d’une porte qui se refermait et de pas qui martelaient rapidement le couloir, des sons qui m’avaient sortie de mon sommeil.

Je sautai du lit et tirai sur mon tee-shirt pour couvrir tout ce qui devait l’être, puis je traversai vite la pièce pour ouvrir la porte, juste au moment où Pony fonçait, tel un ouragan, dans la chambre près de la mienne. La chambre de Nia, m’envoya mon cerveau tandis que j’échangeais un regard avec Critter, qui la suivait de très près, une expression plus que sérieuse sur son visage assombri.

Des cris, suivis par un hurlement aigü et essoufflé, vaporisèrent le reste de sommeil qui trainait encore dans mon système et, stupéfaite, je courus de ma chambre à celle de Nia. Pony se tenait au-dessus du lit, le visage rouge de fureur. Dans son poing serré, elle tenait le drap qui avait recouvert le corps de Nia. L’autre poing pendait sur le côté, bien que ses muscles ressortent de dessous la chemise serrée qu’elle portait, exprimant parfaitement l’état de sa colère.

Nia était en position fœtale sur le lit, ses mains serrant sa tête. Elle gémissait bruyamment dans ce que je saisis être de la terreur pure.

« Recule ! » Hurlai-je à Pony, en passant près de Critter pour me glisser sur le lit près de Nia. Je tentai de la prendre dans mes bras mais au premier contact de mes mains, elle hurla à nouveau et se recula brusquement, roulant au bord du lit et nous fixant toutes avec des yeux écarquillés et vides.

« Qu’est-ce qui se passe ici, bon sang ? » Demandai-je d’une voix de commandement, plus qu’en colère.

« Dis-lui, Nia ! » Cria Pony. « Dis-lui ce que tu as fait ! »

La seule réponse de Nia fut un gémissement.

« Allez ! Dis-lui ! » Les veines de son cou ressortaient pleinement sur le rose de sa peau. « Dis-lui, bon sang ! »

« Pony, arrête ! S’il te plait ! Tu la terrorises ! »

« Elle le mérite ! Elle mérite bien plus encore ! Elle… Bordel ! ! ! » Elle jeta le drap froissé sur le lit, se retourna et alla vers la fenêtre, écarta brusquement les rideaux et regarda l’aube naissante.

Je détournai la tête de cette scène lançant un regard totalement perplexe à Critter, la seule parmi nous à sembler avoir gardé, ne serait-ce qu’un peu de bon sens.

« Elle a appelé Richard pour qu’il vienne la chercher. Et pire, elle lui a dit comment venir au ranch. »

« Quoi ? ? » Je me tournai, avec une incrédulité profonde, vers Nia qui était à nouveau enroulée sur elle-même, apparemment bien au-delà de toute possibilité de répondre. Je me tournai à nouveau vers Critter. « Comment le sais-tu ? »

« Une autre Amazone, Tweaker, était avec Cheeto à Las Vegas quand elles ont récupéré Nia. Tweaker est restée en arrière pour s’assurer que Richard ne les suivait pas au ranch. Hier soir, elle l’a entendu parler à des copains, et il disait que sa femme l’avait appelé et qu’il allait, selon ses mots, ‘faire évader la garce’. Elle se passa la main dans les cheveux en soupirant profondément. « C’était il y a quatre heures environ. Tweaker les suit pendant qu’on parle. »

« Combien ? »

« Six. Trois voitures. »

« Merde. »

Elle soupira à nouveau. « Ouais. »

Pony se détourna lentement de la fenêtre, laissant les rideaux retomber. « Cette garce a mis toutes les femmes de ce ranch en danger. » Elle rit sans humour. « Pas qu’on ait été surprises quand elle a appelé ce gros sac à merde. Elle l’a fait plus souvent que je ne pourrais le dire. » Elle serra à nouveau les poings. « Mais ça… ça… » Elle serra la mâchoire si fort que je crus que ses dents allaient se briser. « Ordure ! » Elle retourna à la fenêtre.

Je résistai au besoin de me lever et d’essayer de réconforter Pony – un geste inutile dans tous les cas – et je décidai plutôt de me détendre légèrement et regardai Critter. « Qu’est-ce qu’on fait ? »

Ce fut Pony qui répondit cependant, toujours en train de fixer par la fenêtre. « On va s’assurer que ce pourri oublie que cet endroit existe. » Lorsqu’elle se retourna pour nous faire face, toute trace de colère avait disparu. A sa place se tenait une calme résolution. « Critter, réveille Cheeto et demande-lui de t’aider à amener ici toutes les femmes des bâtiments. Une fois que tout le monde sera ici, verrouille les portes et ne laisse personne sortir. A aucun prix. Compris ? »

Critter acquiesça de la tête.

« Je vais aller réveiller Montana et rassembler le reste des Amazones. On va arrêter ce salaud. Compris ? »

« Compris. »

« Très bien alors. Allons-y. »

« Et moi ? » Demandai-je, légèrement vexée d’être exclue de son plan.

« Tu restes avec elle. Assure-toi qu’elle ne fasse rien de stupide. » Elle affichait un sourire de mépris prononcé.

Je sentis que je me raidissais, et me mis debout avant même de m’en rendre compte. « Pony ? Je peux te parler un moment ? Dehors ? »

La bouche ouverte, elle me regarda comme si une deuxième tête m’était poussée.

« Tout de suite. »

Après une longue bataille silencieuse de volontés, Pony céda légèrement et hocha brusquement la tête avant de sortir de la pièce. Je regardai Critter. « Tu veux bien rester avec elle une minute ? Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de la laisser seule pour l’instant. »

« Pas de problème », dit-elle en produisant un léger sourire empreint de respect.

Lorsque je sortis dans le couloir, ce fut pour voir des femmes alignées, chacune avec une expression choquée sur le visage. Je regardai Corinne qui se tenait tout près.

« Je vais m’occuper de Nia », murmura-t-elle et je lui fis un signe de tête reconnaissant. Si quelqu’un avait une chance de réconforter Nia, c’était bien Corinne. Elle avait une façon de toucher l’intouchable. C’est un don et je donnerais cher pour l’avoir.

Ignorant les autres femmes, je suivis Pony dans le couloir, à travers le séjour et jusque dans l’aube fraîche. Lorsqu’elle s’arrêta, je m’arrêtai, plusieurs pas derrière elle en fixant le dos qu’elle me tournait. « Pony », dis-je doucement.

Elle serra les poings et les muscles larges et épais de son dos saillirent sous sa chemise, mais elle ne se retourna pas.

« Pony, s’il te plait. »

Lorsqu’elle finit par se retourner, son expression était teintée d’un curieux mélange de colère, de respect et, bizarrement, de tristesse. « La petite Angel a bien grandi, hein ? » Dit-elle, un sourire doux-amer sur les lèvres.

« Pony… ce n’est pas ça… »

« Ah non. »

« Non. Ça ne l’est pas. »

« Alors peut-être peux-tu m’expliquer, Angel. Parce que la dernière fois que j’ai vérifié, j’étais responsable de la sécurité ici. Ce qui veut dire que dans une telle situation, tout le monde m’écoute. Même Montana. Ou bien est-ce que tu es au-dessus de tout ça maintenant ? »

« Je ne suis au-dessus de rien. Tu le sais bien. »

« Tout ce que je sais c’est ce que j’ai vu, Angel. Et ce que j’ai entendu. »

Je ris légèrement. « C’est marrant. C’est exactement ce que j’allais dire. »

Elle me fixa avec des yeux noirs plissés. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Pony, est-ce que tu te rends compte combien Nia était terrorisée ? »

« Et alors ? Tu as entendu ce qu’elle a fait ! »

« Oui. Mais tu te rends aussi compte que ce que tu as fait, la façon dont tu lui as crié dessus, était probablement exactement ce que son mari ferait ? Je sais que c’est ce que Peter faisait avec moi. »

Elle écarta légèrement les lèvres tout en écarquillant les yeux. Visiblement, c’était une chose à laquelle elle n’avait pas pensé.

« Ecoute. Je sais que tu étais en colère. Tu as tous les droits de l’être. Ce qu’elle a fait était idiot et irréfléchi. Mais c’est du passé. Ce que nous devons faire maintenant, c’est travailler sur un moyen de rectifier son erreur. »

« C’est ce que j’essaie de faire, Angel ! Ou bien est-ce que tu crois que je donne des ordres juste parce que j’aime ça ? »

« Je m’en rends compte, Pony. Mais… » Comment dire ça avec tact.

« Mais quoi ?! »

Autant pour le tact. Je soupirai lourdement. « Ecoute. Garder Nia enfermée ici n’est pas meilleur que la relation dont vous l’avez juste sortie. Je sais que tu n’aimes pas ça. Je ne l’aime pas non plus. C’est dangereux. Mais le fait est que Nia a appelé son mari. Et on doit lui donner le choix de le voir ou pas. Si tu lui enlèves ce choix, peux-tu vraiment dire que c’est mieux que ce qu’il lui ferait ? »

« Bien sûr que je peux », répliqua-t-elle en ricanant. « Je le fais parce que je veux la protéger, et toutes les autres. »

« Et je suis sûre que quelque part dans sa vie, son mari a pensé la même chose. Dans un cas comme dans l’autre, c’est faux. Nia est adulte. Elle a besoin qu’on la traite comme telle. »

« Alors elle ferait foutument mieux de commencer à agir comme une adulte ! »

Je fis un pas en avant. « Ce n’est ni à toi ni à moi de décider, Pony. Il faut la laisser faire son choix. C’est la chose à faire et je pense que tu le sais. »

Je pus voir la compréhension monter sur son visage. Je pus aussi voir, au mouvement de sa mâchoire et à la raideur dans son corps, combien elle tentait de la refouler. « Je n’ai pas le temps de jouer les baby sitter », finit-elle par dire d’un ton grognon.

Je ne pus m’empêcher de sourire. « Tu n’auras pas à le faire. Je vais le faire. »

« Oh non. Non. Non. Non. Non. Non. Oublie ça, Angel. Pas question. »

« Pony… »

« Oublie, j’ai dit ! Pas question, Angel. Je fais ça et je peux aussi bien demander à son pourri de mari de mettre un revolver sur ma tête et de presser la gâchette. Au moins je mourrai du premier coup. Si tu es blessée dans ce truc, Ice va me tailler en tous petits morceaux, et après elle va me tuer, et me resusciter, et me tuer encore et encore. Nan. Ça n’arrivera pas. Désolée. »

« Pony, écoute-moi. »

« Nan. Désolée. »

Je la regardai, frappée par un désir irrépressible de rire. Je pus presque l’imaginer dans une cour d’école quelque part, les doigts dans les oreilles, criant ‘J’écoute pas ! J’entends pas ! LaLaLaLa ! »

Je présume que ma lutte pour ne pas rire se voyait sur mon visage, parce qu’elle arrêta de déclamer au milieu d’une phrase, mit les poings sur ses hanches et me fixa. « Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? »

J’effaçai le sourire narquois de mon visage, me sentant bizarrement réprimandée, comme une enfant prise avec la main dans le pot de confiture. « Rien. »

« Ouais. Bien. »

Je m’éclaircis la voix et luttai pour remettre la conversation sur ses rails. « Ecoute-moi au moins, Pony. »

« Tu sais tenir une arme ? »

« Non. »

« Alors oublie. Point final. Fin de l’histoire. »

Tandis qu’elle se tournai pour partir, je tendis la main et attrapai son bras, puis la fit tourner pour me faire face. Elle me regarda, puis son bras, puis moi de nouveau. « Tu sais que j’en ai vraiment marre que tu me fasses ça. »

Je laissai tomber ma main sur le côté. « Ecoute-moi au moins », répétai-je. « S’il te plait. »

Elle croisa les bras sur sa poitrine et me lança son meilleur regard noir. « Bien. Parle. »

« Nia me fait confiance. Et je pense que d’une certaine façon, elle me respecte aussi. On partage la même histoire. Si je l’emmène là-bas, peut-être qu’elle pourra voir quel genre de personne est vraiment son mari. Et peut-être qu’elle arrêtera de retourner vers lui. »

A son crédit, elle écoutait vraiment ce que je lui disais. « Ça fait beaucoup de peut-être pour risquer ta vie comme ça, Angel. »

« Tu risques aussi ta vie, non ? »

« Oui. Mais j’ai une arme. »

« Et j’ai vingt femmes avec des armes autour de moi. Je pense que ça égalise un peu les choses. » Je tendis à nouveau la main et cette fois, elle accepta mon contact. « Je ne suggèrerais pas ça si je ne pensais pas que ça pourrait marcher, Pony. Tout ce que je te demande, c’est d’avoir un peu confiance en moi et d’y croire aussi. »

« Et si je ne le fais pas ? »

« Alors je ferai comme tu dis et je resterai à l’intérieur. Sans poser de question. »

Alors qu’elle me regardait, je pus presque voir les rouages tourner dans sa tête. Après un moment, un faible sourire courba ses lèvres. « Tu connais le nom d’un bon psy ? »

« Quoi ? » Demandai-je en clignant des yeux à ce non-sens.

« Je pense que j’ai besoin qu’on m’examine la tête. »

Lorsque la signification de ses paroles m’atteignit, je ris fort et me jetai sur elle dans une étreinte reconnaissante, et je l’embrassai à pleine bouche. « Merci, Pony ! Tu ne le regretteras pas ! »

Je ris à nouveau et m’écartai, puis me retournai et courus vers la maison.

Lorsque je m’aperçus qu’elle ne me suivait pas, je me retournai à nouveau pour la trouver à l’endroit précis où je l’avais laissée, la bouche bée, les yeux vitreux. « Pony ? »

« Mais… que… bon s… » Pendant un bref instant, je ne vis que le blanc de ses yeux et je crus qu’elle allait s’évanouir. Puis elle cligna des yeux, se secoua et regarda autour d’elle pour voir si quelqu’un avait aperçu sa brève échappée dans la folie.

Incapable de m’en empêcher, je ris à nouveau, puis reprit ma course vers la maison, en souriant comme une démente.

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A suivre – Chapitre 4, 2ème partie