Réparation

CHAPITRE 4, 2ème partie

Par Susanne M. Beck (SwordnQuill)

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J’entrai dans la chambre de Nia et ne fus pas surprise de la voir en sécurité dans les bras de Corinne. La chemise de nuit trempée de celle-ci attestait des nombreuses larmes versées par la jeune femme, et quand je refermai doucement la porte derrière moi, elle me fit la grâce d’un sourire tremblant, la tête posée contre la poitrine généreuse de Corinne.

« Comment te sens-tu ? » Demandai-je en venant m’asseoir près d’elles, une main posée sur le bras chaud de Corinne pour la remercier.

« Un peu mieux maintenant, merci », dit-elle très doucement, sans croiser mon regard. Elle se redressa un peu et s’essuya les yeux avec le dos de sa main, puis elle s’écarta de l’étreinte de Corinne, toujours sans croiser mon regard. « Ecoute, je suis désolée pour tout ça. Je sais que tu dois penser que je suis un peu cinglée d’avoir appelé Richard. »

« Je ne suis pas ici pour te juger, Nia. Aucune de nous. Je pense pouvoir comprendre un peu pourquoi tu l’as appelé. J’aurais fait la même chose à l’époque. Ce n’est pas le problème. »

Tandis que je gardais le silence, elle croisa enfin mon regard, ses yeux ronds, sombres et remplis de larme.

Bien qu’une partie de moi compatisse, je devais durcir un peu mon cœur. « Le problème, Nia, c’est que ton erreur d’avoir fourni des indications à ton mari pour venir au ranch, pourrait mettre des femmes innocentes en danger. Tu comprends ça ? Et pourquoi c’est le cas ? »

« Mais Richard ne ferait jamais… »

« Arrête ça, Nia », interjeta Corinne, en tendant la main pour lever le menton de la jeune femme et forcer ses yeux arrondis à la regarder. « Tout de suite. Si tu veux continuer à te mentir à toi-même, libre à toi. Mais ne dépose pas le fardeau de ces mensonges sur celles qui ne le méritent pas. »

« Je ne sais pas de quoi tu veux parler », marmonna Nia, mais je pouvais voir que c’était tout le contraire, en fait. La culpabilité se lisait en lettres capitales sur son visage et son regard se perdit vers le bas, malgré la poigne ferme de Corinne sur son menton.

Sachant que continuer sur ce chemin ne ferait que pousser Nia à se renfermer à nouveau, je décidai de tenter une autre voie. Je fis appel à mon sourire le plus amical et me tournai vers elle tout en tendant la main. « Viens. Tu vas t’habiller. »

Elle plissa les yeux, le soupçon évident dans leurs profondeurs limpides. « Pourquoi ? »

J’affectai de hausser les épaules d’un air désinvolte. « Et bien, si ton mari et ses amis viennent te chercher, tu ne penses pas que c’est mieux de les recevoir dans quelque chose de plus… substantiel… que ta chemise de nuit ? »

Ce regard qui disait ‘il a poussé une deuxième tête à Angel’ se posa à nouveau sur moi, mais cette fois dans deux paires d’yeux. Il me semblait avoir souvent droit à ce regard ces derniers temps. Je haussai à nouveau les épaules intérieurement. Du moment que ça marche.

« Tu veux dire que tu vas le laisser entrer tranquillement ici pour m’emmener ? » Finit par demander Nia.

« Ce n’est pas ce que tu veux ? » Quand je le veux, je peux avoir vraiment l’air innocent. Dans la périphérie de ma vision, je vis Corinne masquer rapidement un sourire narquois derrière sa main libre. Ok, peut-être pas pour les personnes qui me connaissent bien. « Je veux dire que c’est toi qui lui a demandé de venir te chercher, non ? »

« Oui », répondit-elle, bien que sa voix n’ait plus l’air aussi sûr.

« Alors il faut qu’on bouge. »

Mais Nia ne bougea pas. Pas d’un pouce.

« Alors ? »

« Peut-être que j’ai changé d’avis ? »

Corinne ricana. « C’est un peu tard pour ça, ma chérie. »

« Corinne… »

« Non, Angel. J’ai raison. Il est temps qu’on arrête de dorloter cette femme. Elle a fait son lit. La meilleure chose pour tous ceux qui sont concernés, c’est qu’elle s’y couche. On doit tous le faire une fois ou deux. Peut-être que c’est bien de lui permettre de le faire à son tour. »

Nia se raidit. « Mais peut-être que j’ai fait une erreur ! Vous avez dit que vous pouviez pardonner une erreur ! » Elle nous parlait à toutes les deux et nous le savions.

Ce fut Corinne qui répondit. « Le pardon est une chose, Nia. Forcer les autres à vivre avec les conséquences de cette erreur en est entièrement une autre. »

Les larmes affleurèrent à nouveau dans les yeux de Nia et je les regardai, avec une certaine tristesse, couler au-delà de la barrière de ses paupières et sur ses joues bleuies. « Alors qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? »

Je soupirai puis tendis à nouveau la main. « Tu me fais confiance, Nia ? »

Après un très long moment, elle hocha la tête en reniflant. « Oui. »

« Alors viens t’habiller. »

« Mais… »

« S’il te plait. »

Son regard était timide quand il se posa sur moi, puis sur Corinne et revint sur moi. « D’accord », murmura-t-elle, avec l’expression d’une prisonnière condamnée dans sa dernière marche. Elle prit ma main et je l’aidai à se mettre debout, puis je la poussai doucement en direction de son armoire. Je lui fis un sourire d’encouragement, me retournai et me dirigeai vers ma propre chambre pour enfiler quelque chose de plus approprié pour l’occasion.

Comme je n’avais pas d’armure ou de gilet pare-balles, je choisis un jean et un tee-shirt. Ok. Un des tee-shirts d’Ice. Je suppose qu’on pourrait dire que j’avais développé un certain goût pour les vêtements larges. Va savoir.

Lorsque je levai les yeux après m’être brossé les cheveux, je vis que Corinne se tenait derrière moi, le visage impassible. « Quoi ? » demandai-je en me tournant pour poser la brosse sur la commode.

« S’il te plait Angel, dis-moi que tu ne vas pas sortir là-bas. »

« Je suis désolée, Corinne. Je ne peux pas te dire ça. »

Tandis que je passais près d’elle pour aller dans le couloir, elle posa la main sur mon bras, arrêtant mon avancée. « Ne fais pas ça, Angel. Les autres sont plus que capables de gérer ce petit merdeux sans que tu ne t’impliques. Ne te mets pas en danger inutilement. »

Je me tournai vers elle et retirai doucement la main sur mon bras, puis je me levai en la serrant dans la mienne. « Il faut que je le fasse, Corinne. Nia me fait confiance, et peut-être, peut-être, que je pourrai faire en sorte qu’elle voit son mari tel qu’il est en réalité et pas avec ce petit fantasme qu’elle persiste à créer pour le reste du monde. Elle a fait des erreurs et elle les paye, mais je pense qu’elle mérite qu’on essaie. » Je regardai nos mains jointes. « Je n’ai pas pu empêcher les choses d’aller trop loin avec Peter. Peut-être que d’être là avec elle l’empêchera de faire la même erreur que moi. » Je la regardai. « Il faut que je le fasse. Je n’ai pas besoin de ta bénédiction. Mais j’ai besoin de ton amour. »

Tandis que je la regardais, son visage s’adoucit, avec un beau sourire de tendresse. « Tu l’auras toujours, Angel. » Elle pressa ma main puis la relâcha et elle me poussa doucement dans le couloir. « Tu ferais mieux d’y aller avant que je ne change d’avis et que je fasse quelque chose qui m’enverrait sans aucun doute aux soins intensifs, par la bénédiction du poing d’Ice. »

Je ris et déposai un rapide baiser sur sa joue. « Ça n’arrivera jamais, mon amie. »

Sa réponse fut un sourire malicieux. « Il ne faut jamais dire jamais, Angel. »

« Je garderai ça en tête », répliquai-je tout en entrant complètement dans le couloir pour aller chercher Nia, qui sortait de sa chambre au même moment. Elle avait le teint plus que verdâtre, mais lorsque nos regards se croisèrent, je pus la voir déglutir convulsivement, puis redresser le cou et lever légèrement le menton dans une attitude confiante plutôt impressionnante.

Je souris et lui touchai doucement le bras. « Allons nous occuper de notre affaire. »

En traversant le hall, nous passâmes près d’un grand groupe de femmes qui entrait dans la maison, certaines avec des expressions légèrement alarmées, d’autres cherchant juste un endroit libre pour reposer leur tête, vu qu’il était tôt le matin.

Je croisai le regard de Critter et elle me fit un bref sourire et un léger signe de tête avant de se détourner pour s’occuper de ses protégées. Cheeto entra dans la maison au moment où Nia et moi sortions. Elle nous fit un petit signe de tête poli avant de nous dépasser pour continuer avec ses tâches.

Le ciel était d’un rouge sang stupéfiant alors que le soleil commençait sa montée au-dessus des sommets des chaînes de la montagne au loin. En le regardant, je me demandai si la couleur était un mauvais présage puis je frissonnai intérieurement à mes pensées macabres.

L’air était frais et vif, une légère brise m’ébouriffait les cheveux et me donnait la chair de poule en passant doucement sur ma peau.

La cour grouillait d’activité, des femmes allant et venant, leurs visages figés et sérieux. Je pris la main de Nia et dépassai la foule pour me diriger vers les écuries, où je pouvais voir Pony et les autres qui se rassemblaient.

C’était un groupe mélangé de femmes qui était rassemblées là – des Amazones mais aussi des résidentes permanentes du ranch – chaque femme avec un air de confiance et de compétence suprême, même face à ce qui allait sûrement être une situation dangereuse. Elles formaient une file face à Pony, agenouillée sur le sol devant une longue boite de laquelle elle sortait des armes, qu’elle tendait à chaque femme à son tour.

Je pus sentir Nia se raidir près de moi, sa main soudain chaude et humide dans la mienne. Je tournai la tête et vis qu’elle fixait chaque arme qui émergeait de la boite, les yeux écarquillés et effrayés. Je souris légèrement et resserrai notre poignée de mains avant de m’avancer, déterminée à la trainer derrière moi si nécessaire. Heureusement, après avoir un peu trébuché, elle commença rapidement à marcher d’elle-même.

Alors que nous allions atteindre le groupe, la porte du corral s’ouvrit et Cowgirl en sortit sur son cheval fougueux. En nous voyant, elle sourit, tapota le bord de son chapeau, fit tournoyer son fusil et poussa doucement son cheval au trot dans la direction du verger, nous faisant à toutes un geste joyeux en passant.

Un instant plus tard, Montana émergea du corral chevauchant une magnifique jument grise tachetée avec une crinière et une queue d’un blanc neigeux. Elle pinça les lèvres dans ce qui ressemblait à un sourire et toucha le bord de son chapeau dans un style très Gary Cooper, puis ajusta son fusil confortablement sur ses cuisses et, avec un « hue » tranquille, envoya sa monture à la suite de celle de Cowgirl.

Nous reprîmes notre marche et, en entendant nos pas, Pony nous fit un signe de la main à toutes les deux en même temps qu’un sourire désinvolte avant de se relever et de brosser le sable sur ses genoux. « C’est une belle journée pour un bain de sang », blagua-t-elle avec un humour noir dont je me rappelais bien, si je ne l’appréciais pas outre mesure étant données les circonstances. « On est prêtes à l’instant. »

Des bruits de pas légers en provenance de l’intérieur des écuries annoncèrent l’approche de Rio et lorsqu’elle sortit de l’ombre pour entrer dans le soleil à peine levé avec dans ses mains une arme assez grande pour abattre tout un troupeau d’éléphants en furie, je dois admettre que mon cœur envisagea de mourir sur place en emportant tout mon corps avec lui.

Elle me fixa un long moment, le regard circonspect et attentif, avant de réaliser apparemment pourquoi mon visage était aussi blanc que le crâne de bœuf blanchi par le soleil suspendu au-dessus des portes de l’écurie. Elle rougit d’un air penaud et baissa le canon de son fusil de chasse jusqu’à ce qu’il pointe le sol désertique et leva sa main libre, paume devant, face à moi.

C’est à ce moment seulement que mes poumons se rappelèrent à quoi ils servaient vraiment et je pris une inspiration bienvenue, heureuse que cette simple action dissipe le vertige que je commençais à ressentir.

« Désolée », prononça-t-elle, avant de tourner son attention vers Pony et de traîner la boite maintenant vide dans l’écurie.

« Tout va bien ? » demanda Nia.

« Heu… oui. Je… tu sais… j’ai juste vu… quelque chose. »

Elle gloussa légèrement, ce qui nous détendit toutes les deux. Lorsque Rio revint dans la lumière du soleil, son arme était pointée avec soin vers le sol. Nos regards se croisèrent brièvement et elle alla alors se poster à la gauche de Pony tandis que les femmes sortaient de la cour pour aller sur le chemin qui les mènerait au verger.

Je me tournai vers Nia. « Prête ? »

Elle leva les yeux vers moi et son expression était, tour à tour, pessimiste et pleine d’espoir. « Tu ne penses pas que je pourrais… simplement… retourner dans ma chambre et prétendre que cette journée n’est jamais arrivée, hein ? »

« Et bien, tu pourrais le faire, oui. »

Pendant une courte seconde, ses yeux prirent une lueur plus brillante que celle d’une enfant joyeuse le jour de son anniversaire. Puis elle soupira. « Mais si je continue à me cacher de mes erreurs, rien n’ira jamais mieux pour moi, n’est-ce pas ? »

« Personne ne sait quelle direction la vie de quelqu’un va prendre », dis-je avec autant de compassion que je le pouvais. « Pas même soi-même. Mais ça semble être un bon endroit pour commencer, oui. »

Elle me regarda avec l’expression de quelqu’un qui mord dans un citron. « Quelque part, je savais que tu dirais ça. »

« Mme

la Prévisible

», dis-je en souriant, « Ça c’est tout moi. »

********

L’ombre sous les orangers était fraîche, pâle et odorante. Je tentai de mon mieux de me fondre dans le feuillage épais qui m’entourait, mais je savais qu’à moins que ces arbres ne souffrent d’un cas spectaculaire de mycose, mon bluejean et mon tee-shirt noir ne se confondraient jamais avec une partie du paysage. Nia, qui se tenait près de moi comme si elle était scotchée, était bien mieux vêtue pour l’occasion ; elle portait un pantalon marron et un haut vert. Mais elle était si effrayée que je n’eus pas le cœur de lui dire que rester près de moi, c’était comme tenir compagnie à une enseigne au néon. Ou à une cible.

Je plissai les yeux à cause du soleil éclatant qui filtrait occasionnellement à travers la futaie, et tentai de repérer les autres femmes, nichées, tout comme moi, dans l’épais feuillage tombant, mais c’était comme de chercher une aiguille dans une meule de foin. A part Pony, qui se tenait derrière l’arbre en face de moi, et Rio, de l’autre côté de la petite route qui traversait les arbres, c’était comme si le reste des femmes ne s’était jamais trouvé là.

Je sentis Nia, toujours collée contre moi, bouger une fois, puis encore une fois.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? » Murmurai-je.

« Il faut que j’aille faire pipi », répondit-elle avec la voix d’une gamine de cinq ans tout en continuant à se tortiller à cause des rappels de sa vessie.

La seule chose qui m’empêcha d’exploser de rire fut le souvenir vivace de ma situation similaire lorsque nous attendions pour entrer au Canada deux ans auparavant. Ma gaieté dût transparaître sur mon visage parce qu’elle fronça les sourcils.

« Ce n’est pas drôle. »

« Non, je le sais bien », me dépêchai-je de dire pour la rassurer, « mais il faut que tu te retiennes un peu… »

Mon conseil fut interrompu par le hennissement tranquille d’un cheval. Pony se tourna vers moi, le visage figé. « Ils arrivent. »

Je hochai la tête et regardai Nia. Son visage était d’une teinte crayeuse, son expression un peu nauséeuse. « Je… heu… ne pense pas que ‘te retenir’ va encore être un problème. »

Je résistai au désir de m’éloigner délicatement d’elle et choisis plutôt de lui sourire avec sympathie. « Et bien, ça fait une chose de moins à s’inquiéter, pas vrai. »

Le bruit de camionnette dévalant la route cabossée éluda quoi qu’elle ait pu vouloir dire. Je la sentis se raidir près de moi et sus sans la moindre hésitation qu’elle se préparait à bondir. Pour autant que je souhaitai la retenir, je sus que je ne le pourrais pas. De plus je restais fidèle à mes propres idéaux, sans mentionner l’esprit et l’intention qui prévalaient au ranch de Montana.

Mais à mon immense surprise, au lieu de fuir, elle se contenta de me regarder. « S’il te plait », murmura-t-elle. « Ne… ne me demande pas de faire ça. S’il te plait… »

« Tu n’as pas à faire quelque chose que tu ne veux pas, Nia », répondis-je aussi doucement que possible tout en jetant un regard par-dessus mon épaule pour contrôler la progression des camionnettes que je pouvais à peine voir au-delà de la lisière d’arbres qui bloquait ma vue.

« Je ne peux pas… j’ai si… peur. » Ses mains tordaient sa chemise, si fort que le tissu fut sur le point de se déchirer. « Il… il… »

Ignorant l’action dans mon dos, je tournai pleinement mon attention vers Nia, ressentant une Epiphanie ce faisant.

Ses yeux étaient écarquillés, sombres et remplis de larmes tandis qu’elle regardait au-delà de moi, vers quelque chose que mes propres yeux ne pouvaient voir. « Il me fait du mal », murmura-t-elle comme si le dire tout haut allait sceller son destin.

Elle agrippa aveuglément le devant de ma chemise et enfouit son visage cramoisi dans ma poitrine. Je la serrai contre moi, sachant exactement ce qu’elle traversait et je pleurai un peu pour nous deux.

Ses gémissements se transformèrent en sanglots étouffés et je la réconfortai du mieux possible, tout en suivant l’action derrière moi par le seul son. Lorsque les camionnettes s’arrêtèrent en crissant et qu’une portière s’ouvrit, je me retournai en entrainant Nia avec moi, et je m’avançai en trainant les pieds légèrement pour traverser les feuilles épaisses qui bloquaient mon champ de vision.

C’est stupéfiant de voir comme de tels monstres portent le masque des gens ordinaires avec tant de facilité. Et c’est exactement ce qu’il était.

Ordinaire.

Un visage ordinaire, un corps ordinaire, des vêtements ordinaires. Un homme près duquel on passerait dans la rue sans même le remarquer. Sans même se demander s’il bat sa femme avec violence pour le seul péché de respirer un peu trop fort.

Je tendis l’oreille pour entendre sa voix et je ne fus pas surprise de constater qu’elle aussi était ordinaire.

« Dégage ces chevaux du chemin, pétasse. Ils bloquent la route. »

« Vous entrez dans une propriété privée », répondit Montana d’un ton neutre.

« Je ne vois aucun panneau », dit-il d’un ton moqueur, en crachant sur le côté.

« Il n’y en a pas », acquiesça Montana.

« Alors qui dit que c’est une propriété privée ? »

« Moi. »

« Et qui t’es toi ? La foutue Reine de Saba ? »

« Ça se pourrait bien. »

« Laisse-moi passer, sale gouine, avant que je ne vous roule dessus, toi et ton cheval. »

« Je vous suggère de faire ce que je dis et de repartir par où vous êtes venus. »

Il croisa les bras sur sa poitrine et plissa les yeux. « Ou alors ? »

J’entendis le coup de feu avant même de voir le fusil de Montana bouger et je vis Richard reculer en sautillant du nuage de poussière qui montait de l’endroit où son pied se trouvait une demi-seconde plus tôt. Lorsqu’il leva à nouveau les yeux vers elle, sa bouche formait un ‘O’ choqué parfait et pendant un bref instant, il eut l’air d’un collégien pris en faute avec le Penthouse de son père.

« Rentrez chez vous, Richard », dit Montana, la voix pleine, profonde et inflexible.

« Pas sans ma femme », gronda-t-il en reprenant ses esprits. « Vous l’avez kidnappée, putain, et je ne vais pas partir avant d’avoir récupéré ce que je suis venu chercher. »

« Elle n’a pas été kidnappée, Richard. Vous le savez aussi bien que moi. »

Son visage s’empourpra. « C’est des conneries. Espèces de sales gouines, vous l’avez kidnappée comme à votre habitude, vous lui avez monté la tête contre moi, vous lui avez bourré le crâne de merde jusqu’à ce qu’elle redevienne sage finalement et revienne vers moi. Maintenant donnez-moi ce que je suis venu chercher ou je vais foutre le feu à cet endroit et à toutes les sales foutues garces de gouines qui y habitent. »

« Je ne peux pas vous donner ce que vous ne possédez pas. Rentrez chez vous. »

« Je vous emmerde. » Il cracha à nouveau, se retourna et fit signe à ses potes qui le fixaient à travers les vitres poussiéreuses de leurs camionnettes. « On va foutre le bordel. On entre et on sort avant qu’elles comprennent ce qui leur est arrivé. »

On y est.

Je me redressai, m’écartai de la poigne de fer de Nia et pris sa main. « On y va. »

« Quoi ? Où ? »

« On va arrêter ça. Maintenant. Avant que quelqu’un ne soit blessé. »

Ses yeux s’agrandirent comme des soucoupes en me fixant. « On qui ? »

« Contente–toi de venir », répondis-je en me tournant et en la trainant à moitié derrière moi.

« Où est-ce que tu vas, bon sang ? » Siffla Pony en tendant la main pour m’attraper lorsque je passai près d’elle.

Je l’ignorai et continuai à marcher, déterminée à mettre fin à ce fiasco. Comme s’ils ressentaient mon humeur, les deux chevaux redressèrent un peu la tête et reculèrent, me laissant un passage pour avancer. Ce que je fis en entrainant Nia avec moi, jusqu’à ce que le soleil me chauffe le visage. Je m’arrêtai alors et regardai Richard se figer, à demi-dedans, à demi-dehors de sa camionnette.

Après nous avoir regardées pendant un long moment, un sourire cruel courba ses lèvres et il sortit lentement de la voiture, se redressa et croisa les bras sur sa poitrine. « Il était temps. Je savais que des gouines comme vous n’auraient pas le cran de résister. Allez, femme. Amène ton cul dans la bagnole. »

Mon cœur faillit se briser en voyant Nia se ratatiner devant cet asticot déguisé en homme. Son pouls était rapide et irrégulier sous mes doigts, et son corps tremblait de frayeur.

Le sourire méprisant de Richard se transforma rapidement en une grimace. « Tu m’as entendu, Nia. Dans la voiture. Tout de suite. »

« Peut-être qu’elle a peur que tu ne la battes encore », fit observer Cowgirl du haut de son cheval.

« Ferme ton clapet, pétasse, avant que je ne te le ferme ! »

« J’aimerais bien voir ça », répliqua Cowgirl, en souriant d’un air narquois.

Repoussant visiblement la tentation, il regarda à nouveau sa femme. « Ne m’oblige pas à venir te chercher, Nia. Ton cul est déjà dans d’assez mauvais draps comme ça, de m’avoir fait venir jusqu’ici. Ne rends pas les choses pires. » Sa voix était presque douce, ses mots presque gentils, mais sa compassion de façade n’atteignait même pas ses yeux.

Nia prit une inspiration profonde et se redressa un peu, avant de s’écarter de moi. Je faillis paniquer jusqu’à ce que j’entende un mot qui ressemblait fortement à ‘non’, sortir de sa bouche.

Apparemment, Richard entendit la même chose, parce les bras et la mâchoire lui en tombèrent tandis qu’il écarquillait les yeux. « Quoi ? ! ? »

« J’ai dit non, Richard. Je suis désolée que tu soies venu de si loin pour rien, mais j’ai changé d’avis. »

Incrédule, je me tournai et regardai ses lèvres bouger. Oui, c’était bien elle qui prononçait les mots, d’une voix qui ressemblait fort à la sienne, mais avec quelque chose en plus – une force morale, peut-être ? Du désespoir ? Du pessimisme ? – qui provoquait un changement subtil dans le ton de sa voix et donnait une force subtile mais indéniable aux mots qu’elle prononçait.

De l’autre côté de la clairière, Richard fit comme s’il se débouchait les oreilles. Il tendit le cou – un peu comme une tortue, pensai-je – tandis qu’il tentait à nouveau de la dompter par le regard. « Il vaudrait mieux que je n’ai pas entendu ce que je viens d’entendre, sale garce. »

« Je ne reviens pas avec toi, Richard. Pas maintenant. Jamais. Je suis… vraiment désolée de t’avoir appelé, mais… va-t-en maintenant. S’il te plait ? C’est fini. »

Son visage pâlit puis rougit d’un rouge cramoisi avant de se stabiliser sur une teinte pourpre impressionnante. « Ce sera fini quand je le dirai, espèce de foutue salope ! »

Les poings serrés de rage, il parcourut la distance entre nous à longues enjambées, s’approchant si vite que je n’eus pas même le temps d’avoir peur. Je me contentai de le regarder tendre brusquement le bras comme pour serrer Nia à la gorge pour l’étrangler.

Dans un mouvement totalement réflexe, mon propre bras se tendit et arrêta son poing dans son élan. Comme dans un ralenti, il tourna la tête dans ma direction, avec une expression d’incrédulité évidente que quelqu’un – une femme en l’occurrence – puisse lui faire ça.

Mes muscles se tendirent face à sa force mue par la rage mais le fait de savoir ce qu’il ferait si je le relâchais, rendit ma tâche, si pas facile, du moins supportable.

« Tu ferais mieux de lâcher ma main, pétasse, avant que je n’arrache ta foutue tête. »

Avant que je puisse répondre, des doigts d’acier mordirent mon épaule et je fus entrainée loin de la scène dans les bras tout prêts de Pony.

« T’aimes ça taper sur les femmes, mon grand ? » Rugit la voix de Rio. « Alors pourquoi tu t’attaques pas à quelqu’un qui peut se défendre, hein ? »

Je luttai pour me dégager de la poigne de Pony et vit que Nia était bien serrée dans les bras d’une autre Amazone dont je ne connaissais pas le nom. Rapidement, je retournai à la scène qui se déroulait devant moi.

« Allez, petite frappe à la con », le nargua Rio. « Vas-y. Frappe-moi si tu oses. »

Visiblement stupéfait par ce soudain changement dans le jeu, la seule réponse de Richard fut de cligner des yeux stupidement.

« Trouillard », cracha-t-elle. « C’est quoi le problème, petit homme ? Tes couilles sont remontées dans ton cul, hein ? » Dit-elle enfin à voix forte, tournant délibérément la tête vers nous en lui laissant une ouverture assez grande pour laisser passer un tracteur.

Je faillis crier un avertissement lorsqu’il se reprit et se lança vers elle, mais elle se retourna avec plus de temps que nécessaire, stoppant son avance avec un crochet dans la figure qui lui aplatit le nez et l’envoya valdinguer plusieurs pas en arrière, le sang giclant de ses doigts couvrant son visage cassé.

Apparemment, cette action reçut l’attention de ses amis, parce que la clairière était maintenant remplie de bruits de portières qui s’ouvraient tandis que sept hommes entraient dans la lumière du jour, une expression meurtrière sur le visage.

Mais ce bruit fut rapidement recouvert par la musique d’une douzaine d’Amazones bondissant des arbres, leurs fusils penchés, prêts et pointés vers les idiots qui pensaient aller aider leur ‘ami’ infortuné.

« La fête est fini, les gars », dit Montana d’un ton trainant. « Retournez dans vos camionnettes avant que les coyotes ne mangent ce qui restera de vos carcasses quand on en aura terminé avec notre entrainement au tir. »

Si la situation n’avait pas été si sérieuse, j’aurais ri alors que les hommes se glissaient docilement dans leurs camionnettes presque comme un seul homme, toute la testostérone soudainement partie de leur petits corps dégonflés.

« Bien, bien, bien », dit Rio d’un ton de conversation tandis que le dernier était remonté en sécurité dans son camion, « on dirait bien que tes potes ont autant de tripes que toi, cogneur de femmes. Peut-être que la prochaine fois tu choisiras un peu mieux tes amis, hein ? » Son rire résonna dans la clairière autrement silencieuse. « Allez, connard. Lance m’en une comme tu fais à ta femme. Ou bien est-ce que t’as plus de jus ? »

Je regardais ses muscles bouger comme du mercure sous le jean lourd de sa chemise de travail tandis que son corps se préparait à réagir à quelque sollicitation qu’elle lui lancerait. A l’inverse de la dernière fois où je l’avais vue se battre, les leçons d’Ice se voyaient clairement dans l’attitude relâchée et souple de son corps, et dans le mouvement penché alerte de sa tête. « Qu’est-ce que t’attends, mon grand ? Une invitation gravée ? T’aimes frapper les femmes, non ? Et bien, je suis une femme. Alors frappe-moi ! »

Il fonça sur elle avec un rugissement de rage, ses poings battant l’air furieusement. Ils luttèrent un bon moment avant que Richard ne parvienne à frapper Rio à la tête. Son sourire supérieur fut de courte durée cependant, lorsqu’une droite tonitruante dans le ventre lui fit rendre tout l’air de ses poumons et se plier en deux, les restes de son petit déjeuner finissant sur le sol entre ses pieds.

« T’en as déjà assez, mon chaton ? » Se moqua Rio. « Ou bien tu as envie d’un second round ? »

Après quelques longs instants, il finit par se redresser, le sang coulant toujours de son nez comme d’un robinet. « C’est ta dernière chance, Nia ! » Hurla-t-il à notre plus grand étonnement. « Monte dans cette foutue bagnole, femme ! »

Personne ne fut plus surpris que moi quand Nia réussit à s’échapper de l’étreinte de sa sauveuse pour marcher lentement vers son mari meurtri. Elle s’arrêta à moins d’un mètre et tendit le bras comme pour le toucher. A la dernière seconde, elle le baissa et se contenta de le regarder. « Je suis désolée, Richard. Vraiment. »

« Pas à moitié de ce que tu vas l’être, je peux te le dire. Maintenant, tu fous ton cul dans la bagnole. Allez ! »

Elle secoua lentement la tête. « Non. Plus jamais. Tu ne feras plus jamais mal. »

Le sourire de Richard était diabolique et sombre. « C’est ce que tu crois. »

Quoi qu’il ait pu penser faire juste après, ce fut interrompu quand un genou atterrit entre ses jambes et lui enleva toute velléité de combat. Un son inarticulé sortit de sa gorge et il mit les mains sur ses parties blessées tandis que ses jambes lâchaient et qu’il tombait sur le sol dur du désert.

« Ça, c’est pour m’avoir traitée de garce, espèce de salaud. »

Son genou remonta à nouveau, cette fois pour atterrir sur le côté de son visage et le faire tomber au sol. « Et ça, pour toutes les fois où tu t’es moqué de moi, que tu m’as crié dessus et que tu m’as fait me sentir inutile. »

La jambe jaillit encore et encore et encore, faisant pleuvoir des coups sur son corps vulnérable, tandis qu’elle hurlait chaque péché qu’il avait commis contre sa personne.

Je me mis à bouger mais Rio me battit sur ce coup-là et en deux enjambées rapides, elle réussit à serrer la femme enragée contre son corps massif, l’écartant rapidement du corps tordu de son mari tandis que Nia continuait à hurler sa haine dans le désert.

Deux autres Amazones s’avancèrent et trainèrent à demi, portèrent à demi Richard vers la première camionnette, ouvrirent la porte côté passager et jetèrent son corps pratiquement inconscient à l’intérieur.

Pas plus d’une demi-seconde passa avant que les camionnettes ne démarrent et partent dans un giclement de poussière et de sable.

Une énorme clameur monta dans la clairière, les femmes secouant leurs fusils et criant leur triomphe pour un travail bien fait.

« Ce n’est pas encore fini, vous savez », dit Pony près de moi. « Il va revenir. Pas demain, peut-être, mais bientôt. On a peut-être gagné cette bataille, mais la guerre n’est pas près d’être finie. »

« Je sais », approuvai-je. « Mais au moins Nia sait ce que c’est que de se défendre. C’est une bataille très importante qu’elle a gagné. »

Elle sourit et me tapa sur l’épaule. « C’est sûr, mon amie. C’est sûr. »

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A suivre – 5ème partie