Quand tombent les Ténèbres

Par Melissa Good

Chapitre

2

,

3

ème partie

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Ils se remirent en route en direction de la rangée de montagnes distante, tentant de leur mieux d’ignorer les vagues suffocantes de chaleur qui roulaient sur eux, alors que le vent tombait pour de bon.

« Xena. » La voix de Gabrielle brisa le silence oppressant quelques heures plus tard.

« Mmm ? » La guerrière tourna légèrement la tête et haussa un sourcil.

La barde repoussa une mèche de cheveux humides de son visage. « Je pense qu’il faut qu’on s’arrête », dit-elle à voix basse, en lançant un regard vers Solari et Johan qui marchaient péniblement. « J’ai l’impression d’être chez Hadès alors je peux imaginer ce qu’ils ressentent. »

Xena l’étudia, notant la peau rougie. « Oui… je sais… je cherche un endroit depuis une heure », répondit-elle doucement, en levant les yeux vers les nuages qui s’amoncelaient. « Je pense entendre de l’eau quelque part sur la gauche là-bas… peut-être qu’il y a un endroit où on pourra trouver abri. »

Elle sortit à nouveau Argo du chemin dans une clairière à la végétation éparse, tandis qu’un roulement de tonnerre distant passait au-dessus de leurs têtes. Alors qu’ils entraient plus avant dans la fine rangée d’arbres, une brise légère se leva autour d’eux, apportant l’odeur piquante et distincte de la pluie aux narines de Xena. « Oh bon sang », marmonna-t-elle. « Il faut qu’on trouve un abri ici… autrement la nuit va être humide. » Elle dit ceci à voix haute pour que tout le monde l’entende.

« Génial. » Solari étira ses épaules douloureuses et vint se mettre de l’autre côté d’Argo. « Chaude et humide. C’est tout à fait comme ça que j’aime passer mon temps. »

« C’est marrant… » Eponine réussit à produire un faible rire depuis le grand dos d’Argo. « C’est aussi ce que j’ai entendu dire. »

Johan se râcla la gorge, tandis que Gabrielle riait doucement. « Pony… » La réprimanda la barde en voyant le sourire narquois sur les lèvres de sa compagne. « Tu es vilaine. »

Solari prit une teinte rouge brique. « Attends un peu, toi », marmonna-t-elle à travers ses dents à l’attention de sa sœur Amazone. « Tu ne perds rien pour attendre. »

Xena pencha la tête sous le cou d’Argo. « Je pense qu’elle considère ça comme un compliment », commenta la guerrière pince-sans-rire, puis une minuscule étincelle de malice éclaira ses yeux bleus. « D’un autre côté… il me semble me souvenir que… »

« Ah ah ah… » Eponine frappa le tissu de l’épaule de Xena avec l’une des rênes d’Argo. « Tu avais promis de ne rien dire. »

Solari pointa l’oreille. « Sur quoi ? »

Xena haussa les épaules. « Désolée… elle a raison. » Elle sortit sa tête de dessous la jument et continua à avancer, consciente du minuscule ricanement en provenance de Gabrielle, mais la bonne humeur momentanée s’évanouit lorsque les souvenirs remués par Eponine refluèrent et qu’elle se souvint du rôle de Solan.

Gabrielle sentit immédiatement le changement et se rapprocha, puis elle mit la main dans le creux du dos de la guerrière et massa doucement. Elle ouvrit la bouche pour parler mais changea d’avis et garda le silence. Qu’est-ce que je pourrais lui dire ? Je sais à quoi elle pense. Elle ne veut sûrement pas entendre de paroles de réconfort là-dessus de ma part.

Mais la guerrière répondit au contact léger et se rapprocha, glissant le bras autour des épaules de Gabrielle et elle l’y laissa tout en marchant, et le silence lui apparut soudain plus amical.

Ils avaient de la chance, se dit Gabrielle, lorsqu’ils se frayèrent un chemin à travers un massif épais d’arbres serrés et qu’ils repérèrent le son vers lequel ils se dirigeaient. Une petite cascade, au-dessus d’une saillie en granite qui sortait du sol, et assez de surplombs pour les abriter tous. « Bien vu », murmura-t-elle en lançant un regard tranquille à sa compagne.

Xena lui répondit avec un bref sourire et lui ébouriffa les cheveux. « Merci », dit-elle puis elle montra les rochers. « On va trouver l’endroit le plus profond là-dessous... je pense que là… » Elle montra de la main. « Ça sera assez grand. »

Gabrielle aida Solari à descendre Eponine d’Argo et elles allèrent sous la lourde plaque de granite. « Elle a raison », murmura la barde pour elle-même, tandis qu’elles installaient l’Amazone contre le mur du fond. « Tiens… » Elle tendit à Eponine l’outre d’eau qu’elle avait passée sur son épaule. « Essaie de boire un peu d’eau avant qu’il nous en tombe plein dessus là-dehors. »

Eponine prit le sac en cuir et lui fit un sourire las tout en sirotant. « Désolée d’être aussi embêtante. » L’Amazone soupira. « Comme si vous aviez besoin de plus de problèmes. »

La barde réussit à sourire légèrement. « C’est l’histoire de notre vie, Pony… ne t’inquiète pas pour ça. » Elle mit la main sur le front de l’Amazone. « Comment tu te sens ? » Elle regarda Eponine prendre une inspiration pour répondre et leva le doigt. «Et ne me raconta pas d’histoires, Pony… souviens-toi d’avec qui je vis. Si elle ne peut pas me faire croire n’importe quoi, toi non plus. »

Eponine cligna de ses yeux couleur caramel puis les baissa vers l’outre qu’elle tenait. « Oui. » L’Amazone posa la tête contre le granite. « Ces foutus étourdissements empirent et ma vision est toujours floue », répondit-elle très calmement. « Et j’ai toujours des nausées. » Elle scruta le visage de Gabrielle. « C’est assez honnête ? »

La barde hocha un peu la tête. « Ok. » Elle plaça sa cape pliée derrière la tête de l’Amazone et secoua une couverture pour la poser sur elle, lançant un regard derrière elle vers l’endroit où Xena installait Argo et prenait des provisions pour la nuit. « Repose-toi… Xena saura quoi faire. » Elle finit d’installer la couverture autour des épaules d’Eponine et croisa son regard. « Ça va aller. »

Eponine lui fit un sourire hésitant. « Ou alors ? »

Gabrielle lui sourit à son tour. « Ou alors », confirma-t-elle en lui tapotant la jambe, puis elle se leva et évita une Solari affairée qui apportait du bois au sec avant que la tempête ne démarre et n’abîme leur cache de provisions. « Je pense qu’on va partager ce qu’on a pour le dîner… chasser dans cette tempête n’est pas une bonne idée. »

Solari hocha la tête. « C’est vrai… je me disais que… » Elle farfouilla dans son paquetage. « J’ai des trucs secs… on fera avec. »

Johan leva les yeux de ses propres provisions. « Oui… j’ai un peu de trucs avec moi aussi… on va se débrouiller. »

La barde leur fit un sourire reconnaissant à tous les deux. « Je vais chercher ce qu’on a… ça va être drôle. » Elle alla vers l’endroit où les sacoches d’Argo avaient été posées et elle s’arrêta en voyant sa compagne qui se tenait au bord du surplomb, une main légèrement posée sur la roche. Elle changea de direction et vint se mettre derrière elle pour regarder la cascade et sa mare, dont les couleurs avaient foncé avec l’émergence de la tempête tandis que les nuages filtraient à travers le soleil riche. « C’est joli », dit-elle en regardant le visage silencieux de Xena. “On va se débrouiller pour le diner. Solari a ramassé du bois pour le feu et on a installé Eponine.”

La guerrière se retourna et lui lança un regard un peu embarrasé. « Merci… je… je suis désolée… je ne voulais pas m’échapper comme ça… » Elle regarda le sol noir. « Je… euh… »

Gabrielle lui prit la main, enlaçant leurs doigts. « C’est bon », répondit-elle. « Ecoute… je suis un peu inquiète au sujet d’Eponine… elle dit qu’elle se sent toujours malade et elle a toujours des vertiges. »

Xena lâcha un souffle. « Oui… c’est ce que je me disais aussi. » Elle se mâchouilla la lèvre. « C’est… quand la blessure est interne, c’est comme ça… ce n’est pas… Gabrielle, tu te souviens quand j’ai été blessée, la dernière fois, avant qu’on rentre à la maison ? »

La maison. Cela déclencha une vague de souvenirs chaleureux contre lesquels la barde ferma une nouvelle fois les yeux. « Oui », finit-elle par dire, en regardant sa compagne. « Tu veux dire à la tête ? »

Xena hocha la tête. « Oui… tu te souviens que tu as dû ouvrir les points de suture… ça s’était refermé et la pression me faisait vraiment mal. »

Gabrielle tressaillit. « Je préfère ne pas me souvenir de cette partie. »

Xena leva la main et lui caressa la joue. « Désolée », dit-elle en soupirant. « Mais… quand la blessure est interne, comme c’est le cas pour Eponine, il n’y a pas moyen de relâcher cette pression… et ça cause des problèmes. »

La barde réfléchit à ces paroles. « Oh. » Elle fit un petit signe de tête de compréhension. « Alors… qu’estce qu’on fait dans ce cas-là ? »

La guerrière haussa les sourcils et secoua la tête. « Du repos… on la garde au calme… on la laisse dormir quand elle peut… il faut vraiment laisser le corps s’en occuper. » Son regard croisa celui de Gabrielle. « S’il peut. »

Gabrielle sentit un frisson la traverser. « Tu veux dire que parfois il ne peut pas ? »

« Parfois », répondit Xena honnêtement. « C’est comme ça avec les blessures à la tête. »

Un long soupir. « Je vois. » Gabrielle réfléchit puis la regarda à nouveau. « Tu reçois tout le temps des coups à la tête. Pourquoi tu ne me l’as pas dit avant ? »

Un silence. « Bon. » La barde secoua la tête. « Bien, de toutes les façons… j’ai des trucs à… »

« Gabrielle. » La voix de Xena semblait lasse. « Je ne voulais juste pas t’inquiéter. » Ses yeux demandaient qu’elle l’excuse. « J’ai essayé de m’améliorer là-dessus. »

« Oui, je sais », concéda la barde à contrecoeur. « Ça ne me gêne pas tant que ça… tu le fais avec tout le monde… j’aimerais juste que tu puisses comprendre que ça m’inquiète plus quand je ne sais pas quoi, mais que je pense que quelque chose ne va pas. » Elle leva les yeux. « Je ne suis pas tout le monde, Xena… tu fais partie de moi. » Un sourire nostalgique. « J’ai… j’ai besoin de savoir. »

Un sourire douloureux passa sur le visage de sa compagne. « Tu n’as pas idée de combien ça me fait du bien… que tu veuilles toujours savoir, Gabrielle », admit-elle avec un léger soupir. « Je ferai encore plus de mon mieux. » Elles se fixèrent pendant un long moment puis le visage de Gabrielle se détendit dans un sourire de soulagement qui déclencha une réponse de la part de sa compagne.

Les premières gouttes de pluie se mirent à tomber, entrainées par le vent contre les feuilles.

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Le tout petit feu s’agitait et dansait au gré des bouffées d’air froid et moite tandis qu’ils rassemblaient le peu de provisions qui ‘ils avaient à partager pour le diner. Gabrielle se dit que c’était un mélange plutôt éclectique de plusieurs sortes de viande séchée, d’un véritable assortiment de fuits secs, de fromage à pâte dure et de thé à la menthe du kit de Xena. Elle aurait préféré de la soupe chaude, mais bon… Son regard se porta vers l’averse juste à l’extérieur de leur abri, qui les recouvrait d’une brume légère et humide. Je vais faire avec.

Ils étaient tous appuyés contre le mur de granite, aussi loin du bord du surplomb qu’ils le pouvaient. La brume apportait avec elle une odeur lourde de terre noire, et celle brute de la végétation agressée, mêlée à l’odeur musquée de la mousse qui recouvrait le rocher sous lequel ils étaient blottis. Eponine était à l’intérieur, loin de l’entrée, et Solari était assise à côté d’elle puis Johan.

Gabrielle était blottie entre le marchand et sa compagne, qui avait choisi l’endroit le plus près de l’extérieur et supportait la moiteur avec son expression stoïque habituelle. Elles partageaient une tasse de thé chaud et elle la leva vers les lèvres de Xena, et la regarda en boire un peu. « Tu vas être mouillée. »

La guerrière lança un regard résigné par-dessus son épaule mouillée et soupira. « Oui. » Elle était à demi-tournée pour protéger Gabrielle de la pluie et elle appuya sa tête contre la roche avec un grognement. « Je survivrai. »

Gabrielle lui fit prendre une autre gorgée et tendit la main pour lui faire manger un morceau de fromage. « Martyr, va. » Elle la taquina doucement tandis que la guerrière acceptait le morceau avant de le mâcher.

Cette dernière haussa un de ses sourcils noirs. « Tu veux chnager de place pour être mouillée ? »

La barde lui fit un sourire espiègle. « Nan. » Son regard alla sur sa droite. « Comment va Pony ? » Elle baissa la voix bien que les deux Amazones semblaient s’être assoupies.

« Pas trop bien », répondit la guerrière sur le même ton. « J’ai mis un truc dans son thé pour la détendre et qu’elle soit vraiment calme. Ça peut marcher parfois. » Son front prit un pli vraiment anxieux. « J’aimerais pouvoir faire plus… je ne sais pas, Gabrielle… je dirais bien qu’on s’arrête chez un guérisseur, mais il n’y en a pas tant que ça dans ce coin du monde… je pense que l’endroit le plus proche où nous allons trouver quelque chose, c’est soit à la maison soit au village des Amazones. »

La barde réfléchit. « Quelles sont les chances de trouver un guérisseur meilleur que toi, de toutes les façons ? » Demanda-t-elle d’un ton sensé. « Il aura peut-être plus de choses mais tu as dit toi-même qu’on ne peut pas faire grand-chose, pas vrai ? »

Xena regarda au loin à travers la pluie. « Oui », répondit-elle, « mais ça ne m’empêche pas de vouloir essayer. »

Gabrielle sourit et lui tendit un morceau d’agneau séché. « Tiens. » Elle regarda la guerrière mâcher, savourant nonchalamment les lueurs du feu jouer sur les mouvements de son visage. Une étincelle attira son regard qui flotta vers l’endroit où le cristal luisait sur la peau sombre de la guerrière, à demi-caché sous son gambison.

Elle ne put s’empêcher de se pencher un peu plus pour le voir et elle finit blottie dans les bras de Xena, sans vraiment savoir comment elle y était arrivée, mais sans vraiment s’en inquiéter, une fois que son corps eut trouvé sa place chaude et familière contre celui de la guerrière. Elle joua avec le pendentif et avec le sien, les ajustant avec un contentement nonchalant tandis qu’une paix engourdie s’installait en elle. « Hé… »

« Hmm ? » La voix de Xena ronronna contre son front pressé près de la gorge de la guerrière.

« Est-ce que tu as aussi mis de ce truc dans ton thé ? » Demanda-t-elle, sentant une impression de détente envahir son corps au-delà de la normale.

« Hmmmff… » La guerrière produisit un tout petit rire contre sa peau. « Non… pourquoi ? »

« Mmm… ça doit venir de toi, alors », théorisa Gabrielle en regardant la dernière lumière du jour diminuer, les laissant avec la seule lueur du feu et le tambourinement de la pluie autour d’eux. Le tonnerre se fit entendre de manière irrégulière et des éclairs agités éclairèrent la clairière en ombres grises, cachées par les cascades d’eau.

Gabrielle sentit que sa respiration se calmait et suivait lentement et graduellement celle de Xena, jusqu’à ce qu’elles soient en rythme, assises toutes deux dans un silence paisible. Les sons réguliers sur sa droite lui apprenaient que leurs trois compagnons étaient profondément endormis et elle savait qu’elle prenait cette direction elle-même, tandis que le bruit apaisant de la pluie la berçait et l’emportait dans un bien-être rêveur.

Mais elle résista, parce que c’était si bon de se trouver là où elle était, en sécurité dans les bras de Xena, à regarder la tempête au-dehors.

En sécurité. Ces mots revenaient encore. N’avait-elle pourtant pas décidé qu’il n’y avait plus d’endroit en sécurité pour elle ? Elle étudia avec soin comment elle se sentait et elle en vint à la conclusion que juste là, à ce moment précis, à cet endroit… elle était plutôt bien en sécurité.

C’était vraiment bon. Elle sourit, un mouvement des muscles contre l’épaule sur laquelle elle s’appuyait. « Tu sais quoi ? » Elle pencha la tête vers le haut et put voir une grande partie du profil de Xena dans l’ombre, à part les légères lueurs quand le feu se reflétait dans ses yeux clairs.

« Quoi ? » Dit la guerrière d’une voix un peu grondante.

Un léger soupir. « J’aime toujours bien les jours de pluie. »

Le feu fit soudain briller les dents blanches lorsque ces paroles amenèrent un sourire sur les lèvres de Xena. « Moi aussi. »

Cette fois le baiser dura plus longtemps, sans apporter de surprise, mais aussi peu exigeant, plus une affirmation qu’une invitation à aller plus loin. Ce qui, songea Gabrielle en somnolant, tandis que la pluie la berçait, était… très bien. Pour l’instant.

Elles avaient le temps.

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Vous savez quoi, songea Xena tranquillement. Après une nuit à dormir sur le granite dur, sous la pluie, après une journée à brûler sous le soleil, je ne devrais pas me sentir aussi bien. Et pourtant c’était le cas, de façon totalement illogique, ce qu’elle découvrait en clignant des yeux juste avant l’aube.

L’humidité, le granite et le coup de soleil étaient toujours là, mais quelque part, le fait que Gabrielle était blottie entre ses bras rendait tout ça hors de propos.

Ça rendait beaucoup de choses hors de propos. Ça lui donnait une raison de se lever, ce qu’elle n’avait plus eu depuis… un bon moment. Elle s’était réveillée pour affronter la journée uniquement parce qu’elle n’avait pas d’autre choix, et parce que se lever pour affronter la réalité était en fait bien mieux que de passer du temps dans ses rêves.

Ses cauchemars, plus précisément.

Maintenant les matins étaient… Elle sourit avec nostalgie lorsque Gabrielle remua et se nicha un peu plus. Et bien, au moins ça ne lui faisait plus mal d’ouvrir les yeux. De voir un soupçon froid et fermé sur un visage qui avait autrefois été ouvert pour elle. La circonspection et plus, la confiance, avait marqué le regard de la barde quand il se tournait vers elle, là où elle avait toujours trouvé une douce chaleur autrefois. Se souvenir de ça lui faisait mal et elle repoussa fermement le souvenir avec le reste des mauvais.

Lentement, avec précautions, elle pouvait ressentir les fils qui les liaient se resserrer, tandis qu’elles se frayaient un chemin sur une route très longue et très étroite, l’une vers l’autre. Elle savait qu’elle ne méritait pas de seconde chance, mais… elle se dit que… peut-être Gabrielle la méritait, elle, et qu’elle était assez chanceuse pour pouvoir l’accompagner.

Et ça lui allait bien. Elle prendrait ce qu’elle pouvait, et ne penserait pas au futur. Regardez où ça l’avait menée cette fois, non ? Juste… un jour à la fois, Xena… tu te souviens de comment ça marche ? Ne regarde pas en arrière, ne regarde pas devant, contente-toi de… vivre.

Peut-être qu’un jour il y aurait à nouveau un lendemain. Mais elle n’y comptait pas trop. Juste là, tout ce sur quoi elle comptait, c’était le fait qu’on était le matin et que la pluie avait cessé, et que son âme-sœur était de nouveau dans l’endroit qui lui était réservé à elle seule.

Gabrielle remua à nouveau et ouvrit les yeux, clignant de sommeil tout en bâillant et en étirant le dos. « Ouille. » Un regard agacé vers le rocher. « Du granite à la place d’un lit, ce n’est pas une bonne combinaison. » Puis elle tapota la surface couverte de tissu contre laquelle elle reposait et sourit. « Je présume que je devrais arrêter de me plaindre mais… »

Xena lui fit un petit sourire puis remua et glissa les mains autour du dos de la barde, commençant un lent massage sur les muscles raidis qu’elle y trouva. « Et tu es habituée à marcher… imagine le genre de lamentation que nous allons entendre quand tout le monde se réveillera. » Elle dit ceci dans un murmure destiné uniquement aux oreilles de la barde.

Gabrielle tressaillit de façon comique. « Oooh… tu as raison. » Elle se détendit avec bonheur contre le corps chaud de Xena tandis que les mains de la guerrière faisaient leur œuvre. Puis elle pencha la tête. « Xena… s’il te plait… ne fais aucun commentaire sur les Amazones et le conditionnement… je ne veux pas avoir à arbitrer tout le long du chemin vers le village. »

Elle sentit plus qu’elle n’entendit le léger rire. « Ok… ok… je… ne veux pas éveiller l’hostilité de qui que ce soit », répondit Xena d’un ton ironique. « Ça va être bien assez dur comme ça. »

La barde rumina ces paroles. « Tu t’attends au pire, n’est-ce pas ? » Les mains puissantes s’arrêtèrent, puis reprirent, et elle sentit Xena soupirer. « On ne va pas rester longtemps », promit Gabrielle. « Je veux vraiment m’assurer qu’elles rentrent bien. »

« Je sais », la rassura sa compagne. « Moi aussi… ça va aller, Gabrielle… ce n’est rien que je n’ai déjà affronté auparavant. »

« Mpff. » Le souffle chaud de la barde frappa sa poitrine. « Je pense bien… c’est juste que ça a été assez difficile. Je ne veux pas que ça le soit encore plus. » Elle leva les yeux. « Surtout maintenant… Je… j’aime bien la direction dans laquelle nous allons… je me sens vraiment à l’aise avec ça. »

Cela lui valut un vrai sourire. « Moi aussi. » Xena lui fit un baiser sur le front et la serra fort. « On ferait mieux d’y aller… » Elle étudia l’aube au-dehors. « Il va encore faire très chaud, et le plus tôt nous partons, le plus vite nous avancerons avant que ça n’empire. »

« Bien. » La barde renifla doucement et la relâcha. Elle laissa Xena se lever et tressaillit en entendant les craquements quand la guerrière remua les épaules. « Ouille. » Elle se leva à son tour et s’étira. « On aurait pu partir tôt hier, mais quelqu’un… et je ne donnerai pas de nom, quelqu’un m’a simplement laissé trainer au lit toute la matinée. » Elle sortit de sous le surplomb pour entrer dans l’aube, avec Xena qui la suivait à pas lents. La barde s’arrêta et s’appuya contre la roche, fixant pensivement la cascade qui bouillonnait dans la clairière, saisissant les lueurs des premiers rayons de soleil.

Xena étudia son visage, notant que les cercles noirs sous ses yeux avaient presque disparu et qu’il y avait un soupçon d’une étincelle familière, perdue depuis un moment, qui commençait à revenir dans les yeux couleur vert brume qui la regardaient. « C’était du temps bien passé, Gabrielle », dit-elle doucement, en caressant la peau douce de sa joue d’un pouce nonchalant.

La barde se laissa aller dans le toucher. « Je pense que j’ai plus dormi ces trois derniers jours que dans les trois derniers mois », admit-elle en secouant la tête. « Xena, ça devait venir de Dahak. Comment a-t-on pu être aussi aveugle l’une envers l’autre ? » Elle lâcha un soupir. « Comment ai-je pu être aussi aveugle face à ce… besoin… que j’avais de toi, qui court si profondément… » Elle ferma les yeux et se laissa aller dans la chaleur qu’elle ressentait entre elles.

« Il savait… exactement, sur quels boutons appuyer… » Répondit Xena doucement. « De quelles insécurités il pouvaient tirer profit… Il a su jouer de nous avec discernement, Gabrielle. » Elle s’interrompit avec un air sinistre. « Beaucoup de discernement. » Elle soupira. « La haine est une force très, très puissante. »

« Alors… qu’est-ce qui a mal tourné ? » Demanda la barde d’un ton sobre. « S’il était si malin, et si précis, pourquoi est-ce que ça n’a pas marché tout le temps ? »

La guerrière l’étreignit tranquillement. « Il a oublié qu’il y a une chose plus puissante que la haine, Gabrielle. » Elle courba les lèvres. « C’est l’amour. » Elle sentit la barde prendre une inspiration. « Il a voulu que je te haïsse, pensant que ça libérererait mon côté sombre… et il a besoin de ça. » Elle s’adossa à la roche et regarda les premières lueurs roses de l’aube colorer le feuillage riche. « Et ça colle avec mon destin, non ? J’ai toujours détruit ceux qui… »

« T’ont trahie. » Gabrielle finit pour elle. « Je sais. » Elle jouait avec une boucle du gambison. « Alors qu’est-ce qui t’a arrêtée ? »

Xena la fixa. « Dans ce cas, ça m’aurait détruite aussi, et je le savais. » Elle emmêla ses doigts dans les cheveux de Gabrielle. « Il n’a jamais compté sur le fait que je ne cesserais jamais de t’aimer. »

« Jamais ? » Gabrielle la regarda droit dans les yeux avec une honnêteté entière.

La guerrière lui rendit son regard. « Jamais. » Elle s’interrompit. « Il y a eu des moments où j’aurais souhaité que ce soit le cas… ça aurait fait moins mal. Ça a failli me tuer. »

Gabrielle sentit quelque chose se délier tout au fond d’elle et flotter librement, un lien qu’elle n’avait même pas eu conscience de posséder. « C’était pareil pour moi. Une somme incroyable de douleur. » Elle leva les yeux et tapota légèrement sa compagne sur le côté. « Mais on l’a dépassé. »

Xena hocha un peu la tête. « Oui… on l’a fait, pas vrai ? » Elle s’interrompit avec un air embarrassé puis s’éclaircit la gorge. « Je vais… » Elle montra la cascade, « profiter de l’eau propre et du savon. »

La barde pencha la tête et croisa les bras, avec un grand intérêt momentané pour un petit buisson à ses pieds. « Heu… » Elle leva les yeux un peu timidement. « Ça t’ennuie que je t’accompagne ? »

Un sourire bref et détendu fut sa récompense. « Pas du tout. »

Elles passèrent sous le surplomb et Gabrielle marcha silencieusement vers leur équipement, en retira des serviettes et du savon, tandis que Xena démarrait le petit feu et posait un pot d’eau pour la faire chauffer. Elle s’agenouilla rapidement près d’Eponine et la contrôla, puis elle hocha légèrement la tête pour elle-même et se releva pour rejoindre la barde à l’entrée de leur abri.

Le trajet jusqu’au pied de la cascade fut court. L’eau y saisissait la lumière matinale en douces étincelles et la chute remplissait la petite clairière en faisant des bruits joyeux. Xena retira son gambison et entra dans l’eau, pour aller se mettre sous la pression tombante et la laisser apaiser ses douleurs physiques. Après un long moment, elle continua à marcher dans l’eau qui tombait jusqu’à être à l’intérieur de la chute et elle pressa le dos contre la roche couverte de mousse tout en observant autour d’elle.

Une éclaboussure argentée et le rideau d’eau fut coupé en deux par l’arrivée de Gabrielle qui la rejoignit en repoussant ses cheveux mouillés de son front, puis s’adossa près d’elle en silence. Les rayons du soleil se réflétaient dans l’eau devant elles, provoquant des arcs-en-ciel miniatures partout, avec des couleurs dansant sur elles et sur la roche moussue. « Wow », dit la barde en riant. « Je pense qu’il y a un poème à écrire avec tout ça. »

Xena sourit et commença à utiliser son savon, debout à hauteur de taille dans l’eau haute, frottant la boue de la journée précédente. Elle avait commencé à remonter à demi un bras lorsque le savon lui fut doucement retiré des doigts.

« Ça t’ennuie que je le fasse ? » La question était posée doucement.

Mille raisons de dire oui s’amassèrent dans son esprit. « Non », fut la réponse finale. Puis elle cassa le savon en deux et fit face à Gabrielle. « Pas si ça ne t’ennuie pas non plus. »

Gabrielle secoua la tête et s’avança, commençant avec le bras que Xena avait démarré, tandis que la guerrière utilisait son autre bras pour commencer à laver les épaules de la barde. « Tu as de la boue partout », commenta Gabrielle, tentant la nonchalance alors qu’elle se rendait bien compte qu’elles étaient toutes les deux très nerveuses.

« Heu… oui… » Xena pencha un peu la tête sur le côté. « Tu es toujours sale derrière les oreilles, Gabrielle… qu’est-ce que tu fais donc ? »

« J’ai fini par comprendre », répondit la barde en frottant les taches là où l’armure avait marqué. « C’est quand je mets mes cheveux derrière mes oreilles avec mes mains. »

« Oh. » Xena rit un peu. « Oui… ça parait logique. » Elle reprit sa tâche. « Ta nuque est grillée par le soleil. » Elle passa ses doigts dans les cheveux clairs et humides et les mit hors du chemin, et elle entendit l’inspiration soudaine de la barde. « Désolée… je t’ai fait mal ? »

« Non », répondit celle-ci rapidement dans un souffle. « Je suis juste un peu chatouilleuse, je pense. » Ses mains pleines de savon glissèrent le long des côtés de Xena et sur ses côtes, et elle sentit les muscles bouger sous ses doigts tandis que les bras de la guerrière glissaient autour d’elle pour atteindre son dos. « Hé… tu es trop grande. »

Xena descendit avec obéissance un peu plus profondément dans la mare, pour mettre leurs têtes à niveau. « C’est mieux ? » Demanda la guerrière.

Ces yeux bleus à quelques centimètres des siens. « Non. » Gabrielle sourit d’un air malicieux. « Mais je… euh… je ferai avec. » Elle bougea les mains autour du cou de Xena et hésita quand ses doigts touchèrent les marques laissées par le carcan en Chine.

« C’est bon », la rassura doucement sa compagne. « Ça ne me fait pas mal et c’est en train de disparaître. »

La barde sourit un peu et serra la mâchoire, puis elle lava la zone avec un air d’introspection tranquille. Elle continua le long des muscles sinueux et puissants du cou, puis sur les épaules larges. « Comment va ton bras ? » La peau sous ses mains ondula et bougea quand Xena plia le membre en question.

« Pas mal… juste un peu raide », répondit la guerrière, en savonnant doucement les seins de la barde et en regardant sa poitrine s’arrêter totalement de bouger. Elle attendit un instant puis sourit tranquillement pour elle-même. « Respire », murmura-t-elle doucement à la barde.

« Désolée. » Gabrielle pinça la bouche. « J’étais… vraiment inquiète… euh… après tout ce qui était arrivé, et… que je n’allais pas être capable de… » Elle s’interrompit et sentit une rougeur monter. « Être capable d’être physiquement attirée par… ou que quelqu’un… et euh… je… je constate que… euh… ce n’est pas le cas. »

Xena garda une voix neutre. « C’est ce que je m’étais dit. »

« Qu’est-ce qui t’a mis la puce à l’oreille ? » Gabrielle concentra son regard sur la clavicule de la guerrière.

Sa compagne regarda vers le bas, là où les mains de la barde se trouvaient. « Oh… des petites choses. »

Gabrielle se rendit compte de ce qu’elle faisait et réfréna un rire de confusion. « Dieux… désolée. » Elle continua à savonner, en regardant sa compagne avec sérieux. « Tu as perdu beaucoup de poids. »

Xena baissa le regard. « Toi aussi. » Elle passa légèrement les doigts sur les cicatrices légères de l’accouchement violent de la barde. « Tes hanches t’ennuient toujours ? » Mise en face de l’événènement longtemps avant que son corps ne soit prêt à l’accepter, la barde avait souffert le martyre sur le chemin de retour de Britannia.

« Un peu », admit calmement Gabrielle. « Mon dos, un peu. » Elle tendit la main et commença à laver les cheveux noirs de la guerrière. « Les choses n’avaient plus de goût… j’avais perdu tout intérêt, je pense. »

« Oui. » Xena soupira. « Moi aussi. » Elle passa ses doigts pleins de savon dans les mèches blond-roux et massa doucement son crâne. « Je pense que tu as besoin qu’on s’occupe un peu de toi. »

Gabrielle prit soudain conscience de leur proximité. « Je pense que toi aussi. » Elle s’avança à dessein et créa le contact entre elles, puis elle entoura le cou de sa compagne de ses bras et lui baissa la tête. Elle laissa le flot la sortir du présent pendant quelques instants, puis elle sentit soudain Xena bouger et plonger, les faisant tournoyer toutes deux. « Ouaouh ! » Cria-t-elle tandis qu’elles se séparaient et que Xena ramenait son bras et montrait la flèche serrée dans son poing.

La barde ouvrit grand les yeux. « Quelqu’un nous tire dessus ? »

Xena examina la pointe, qui avait été ôtée de la flèche et portait un morceau de tissu pour adoucir le bout. « Heu… je pense que quelqu’un est en train d’attirer notre attention plutôt. »

Elles se regardèrent. « Je vois », dit Gabrielle en riant tout en reculant, et elle baissa la tête pour retirer le savon. « On pourrait l’obliger à venir nous chercher. »

« Je pourrais te sortir d’ici avec ce truc qui te sort de la poitrine », répliqua Xena. « Je suis sûre que ça la secouerait. »

Gabrielle prit la flèche dans sa main et la tapota sur la poitrine avec la pointe emplumée. « Ce n’est pas gentil, Xena… tu vas devoir la soigner pour une attaque cardiaque après ça. »

La guerrière baissa la tête et soupira. « Très bien… écoute… tu vas calmer Solari et moi je… » Elle regarda alors dans l’autre direction. « Je vais trouver quelques baies ou un truc pour agrémenter notre déjeuner. »

Gabrielle fit tourner la flèche entre ses doigts. « Ok… ça me plait bien. »

« Ah oui ? » Xena se pencha en arrière et plongea la tête sous l’eau, puis elle se redressa et se passa les mains dans les cheveux pour les essorer en les tordant.

Le regard de la barde prit une teinte sensuelle tandis qu’elle la regardait et elle soupira puis se frotta les yeux. « Oui… dommage qu’il n’y ait pas… » Elle regarda dans l’eau. « Je suis un peu… » L’eau remua et elle fut captivée par les rayons de soleil brillant qui tachetaient la peau de Xena. « Euh… affamée. »

« Pas de problème. » Xena plongea dans la cascade puis dans la mare et elle disparut. Gabrielle regarda les vaguelettes causées par son départ puis elle secoua un peu la tête, et marcha avec peine dans l’eau tournoyante. Elle repéra immédiatement Solari les bras croisés sur le bord.

« Bonjour. » Elle avança d’un pas volontaire vers l’endroit où elle avait laissé ses vêtements, faisant clapoter l’eau sur la gauche là où l’Amazone se tenait, et elle s’entoura d’une serviette. Elle tendit sa flèche à Solari. « Je pense que c’est à toi ? »

L’Amazone prit la flèche. « Où est Xena ? »

L’éruption furieuse d’eau ne troubla pas la barde tandis qu’elle laçait son haut. « Elle attrape le petit déjeuner. » Elle leva les yeux et saisit l’expression de Solari, et elle se mordit la lèvre pour s’empêcher de rire. Elle se retourna et repéra sa compagne qui se soulevait hors de l’eau à enjambées puissantes, éclairée par le soleil matinal, avec l’allure du chasseur félin et primitif, un poisson dans chaque main. « Tu vois ? »

Solari ferma les yeux puis secoua la tête. « Xena, on a un problème. »

La guerrière avança dans l’eau jusqu’au bord et cogna les deux poissons l’un contre l’autre pour les calmer. « Qu’est-ce qui se passe ? »

« C’est Eponine. » Le visage de l’Amazone se plissa. « Elle se prend pour une fleur. »

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A suivre – Chapitre 3