REPARATION

Chapitre 6

Par Susanne M. Beck (SwordnQuill)

***************************

 « Qu’est-ce qui se passe ? » Demandai-je en me pressant contre les barreaux, tendant le cou aussi loin que je le pouvais pour regarder dans le couloir maintenant fortement éclairé. Tout ce que j’apercevais, c’étaient des ombres qui avançaient de plus en plus.

« T’occupe pas de ça maintenant. Aide-moi à réveiller tout le monde, qu’on soit prêtes à partir. »

« Mais… » Quoique je pus vouloir dire fut brutalement interrompu lorsque Pony m’aggripa le bras et me tira loin des barreaux. Acceptant l’inévitable, je me mis à réveiller Critter et Nia tandis que Pony s’occupait de Rio.

Avec Critter ce fut facile. Une secousse et elle se réveilla complètement, prête à l’action. Mais pour Nia, en revanche, ce fut totalement différent. Tenter de la réveiller était comme comme d’essayer de faire revivre un cadavre. Sans aucun résultat, en d’autres termes.

Pleinement réveillée, Rio prit les choses en main en soulevant simplement Nia du banc pour la coller, pour ainsi dire, sur ses propres pieds, puis de la soutenir jusqu’à ce que la jeune femme soit plus ou moins capable de se tenir debout toute seule.

Pendant un moment, il fut impossible de dire laquelle des deux était la plus verte : Pony, qui avait l’air d’avoir passé la nuit la tête dans une bouteille, ou bien Nia, qui l’avait vraiment fait.

Le dos face aux barreaux, j’écoutai les bruits de pas qui se rapprochaient de plus en plus jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent devant notre cellule. Un bruit de clés et j’entendis la porte de la cellule s’ouvrir, ses gonds rouillés couinant bruyamment de protestation.

Je pivotai sur mes talons et me retournai pile pour voir plusieurs gardiens imposants entrer à la queue-leu-leu, des menottes et des chaines dans les mains. En entrant dans la cellule ils s’écartèrent pour nous encercler toutes les cinq, le visage sans expression.

« Seigneur ! »

Le juron murmuré par Critter détourna mon attention de l’un des gardiens, un homme brutalement affreux avec une large cicatrice rouge et tordue de la tempe à la mâchoire, et je suivis son regard vers l’entrée de la cellule.

Si de regarder avait transformé la femme de Loth en sel, moi, ça me changea en pierre. Tout en moi se figea ; mon cœur, mes poumons, mes muscles, le sang dans mes veines. Une bombe atomique aurait pu exploser à quelques centimètres de moi que je ne l’aurais même pas remarqué.

Ma vie se tenait devant moi ; une vision en noir et blanc.

De la visière basse et oblique de sa casquette raide jusqu’au bout de ses bottes super vernies, à la large ceinture de pistolet qui s’enroulait autour de ses hanches minces tel le serpent tentateur du Paradis, au bronzage profond et brun de sa peau, elle ressemblait au fantasme vivant de toute vilaine fille, dessiné par une main incroyablement talentueuse dans toutes les nuances du brun charbonneux.

Bien que je ne puisse voir ses yeux, je savais qu’ils brillaient du même argent que les lunettes de soleil qui les masquaient.

Sa mâchoire serrée et la puissance tendue de son corps irradiaient à peine ses émotions pour ceux qui pouvaient voir au-delà des simples (si bien entendu, quelque chose en elle pouvait être considéré comme aussi banal que ‘simple’) apparences.

De la colère. Et quelque chose d’autre. Quelque chose de plus.

De la peur.

Non, pas pour elle-même. Jamais pour elle-même.

Pour ceux qui se considèrent comme vivant en sursis, des choses comme la douleur, la mort et la captivité ont peu de prise sur eux.

Mais la peur pour ceux qu’ils aiment, est une force majeure qui dirige le cours de leur vie.

Cette maxime est doublement vraie pour la femme qui partage mon âme. Je le vois dans ses yeux chaque matin quand elle me pense endormie et baisse sa garde pendant quelques précieux instants. Je le vois à chaque fois que nous faisons l’amour et que ses bras m’enserrent, me retiennent comme si j’étais la chose la plus chérie au monde. Je le vois aussi, chaque nuit, quand nous nous glissons dans les draps frais et odorants de notre lit et qu’elle m’embrasse tendrement, puis s’enroule autour de moi pour me garder à l’abri des démons de la nuit.

Et je savais qu’elle avait alors le même regard, caché derrière les verres neutres de ses lunettes. Je le savais aussi bien que je connaissais mon propre nom et le son de mon cœur qui battait dans mes oreilles. Quand les autres voyaient de la fureur, moi je voyais de la peur et c’est pourquoi, bien que peut-être j’eusse dû avoir peur, ce n’était pas le cas.

« Formación y asimiento fuera de sus muñecas. No intente cualquier cosa estúpido o usted morirá. »

Je m’émerveillai de la façon dont les mots étrangers roulèrent de ses lèvres comme du miel chaud. Bien que je ne comprenne pas un seul mot de ce qu’elle disait, j’étais éblouie. Pas aussi attentives au son de sa voix qu’aux paroles qu’elle prononçait et de leur sens, les autres se précipitèrent pour former une ligne et me poussèrent au milieu. Mes poignets furent soulevés et menottés plus vite que la musique.

Tandis que nous nous tenions tels des soldats devant leur Reine, les gardiens passèrent des chaines autour de nos ventres et y attachèrent nos liens de poignets. Puis nous fûmes enchainées ensemble et presque avant que je ne comprenne ce qui se passait, nous fûmes rassemblées sans un mot, dans une file unique, pour sortir de notre cellule dans le long couloir sans attrait.

Très rapidement, nous fûmes emmenées à travers le bâtiment jusque dans l’obscurité matinale. Bien que l’air du dehors fût plutôt frisquet, la chaleur corporelle provoquée par la crainte chez mes compagnes devant et derrière moi me gardait bien au chaud. Mais ça n’aurait pas eu d’importance que ma peau gèle et se fracasse. Quel pouvoir avaient les éléments quand la femme qui possédait mon cœur se tenait à quelques mètres de moi ?

Un van poussiéreux et abîmé portant le logo d’une quelconque agence gouvernementale mexicaine attendait dans l’air frais matinal. Deux des gardiens ouvrirent les portières arrières et d’un brusque coup de menton, Ice nous indiqua de recommencer à avancer. Je trébuchai un peu en entrant, mais sa main puissante sur mon dos facilita mon pas et je ressentis son toucher comme une marque de feu sur ma peau.

Lorsque nous fûmes finalement toutes à l’intérieur et installées sur le banc étroit qui courait le long du van, les portes furent brutalement reclaquées et verrouillées, nous mettant dans l’obscurité la plus totale.

Cinq respirations retenues furent soudainement relâchées.

« On est mortes », grommela Pony d’un air chagrin sur ma gauche.

« Aussi morte que de la merde de chien », approuva Rio sur ma droite.

« Quelle image merveilleuse, Rio. Merci », ajouta Critter.

« Je peux vomir maintenant ? » Nia apporta sa contribution.

« Non ! » La réponse fut unanime. En stéréo.

Quant à moi, et bien, disons simplement que je tentais de mon mieux de réfréner mon sourire, autant que le feu que le toucher simple et innocent de mon amante avait réussi à générer en moi.

Et tandis que la camionnette démarrait et partait me donnant le sentiment d’être comme une tasse de café envoyée dans l’espace, je m’affalai contre la paroi intérieure et me contentai d’apprécier la balade.

*******

Une heure plus tard environ (ou du moins c’est ce que mes reins et les plombages de mes dents me disaient), le van s’arrêta miséricordieusement… quelque part. On aurait pu être arrivées à Tombouctou ou en Mongolie extérieure pour ce que j’en savais, coincée comme je l’étais à l’arrière d’un van sans vitre avec quatre femmes qui tentaient désespéréméent de ne pas vomir, soit de peur, soit d’une surabondance d’alcool. Ou des deux. La puanteur était presque envahissante et je me retrouvai à ne désirer qu’une simple bouffée d’air frais.

Une courte attente et les portières furent grandes ouvertes sans cérémonie, m’aveuglant temporairement de la brillance du soleil contre l’intérieur obscur. Je tentai de me couvrir les yeux mais avec les mains attachées à la taille, cette tentative fut inutile bien sûr, alors je me contentai de plisser les yeux.

La longue silhouette d’Ice nous recouvrit d’une ombre inquiétante, éclairée par le soleil brillant derrière son épaule gauche. Je me levai avec les autres, soulagée de pouvoir enfin me tenir debout, et je les suivis plus ou moins – n’ayant pas beaucoup d’autre choix en l’espèce – pour retrouver le monde extérieur.

Je tentai un coup d’œil circulaire en descendant du van et ne vis que le désert vide aussi loin que mon regard portait. Je ramenai alors mon attention à la situation présente et vis Ice qui se tenait devant Rio avec une expression que n’importe quelle personne en bonne santé mentale qualifierait de meurtrière.

Pour sa part, Rio se tenait si raide et si droite qu’on aurait pensé que quelqu’un avait versé de la lave liquide dans sa moelle épinière et l’avait laissée durcir. Son visage habituellement bronzé était pâle comme la mort de peur et je sentis que mon cœur, encore une fois, avait de la sympathie pour elle.

Après un long regard insistant, Ice passa à Pony, dont l’attitude montrait que défaillir était une possibilité assez sûre dans un très proche futur. Pony connaissait Ice depuis bien plus longtemps que nous toutes et elle avait toujours eu un respect extrêmement profond et durable pour la femme qu’était mon amante. Décevoir Ice était un sort bien pire que la mort ne le serait jamais pour elle.

Ice le savait et ce n’est que pour épargner ses sentiments qu’elle passa après lui avoir lancé un regard bref mais signifiant. Nia fut la suivante et bien qu’elle tentait lourdement de ne pas le montrer, je pouvais sentir sa peur dans le tremblement de son corps.

Et puis ce fut mon tour.

Bien que cachés derrière les verres réfléchissants de ses lunettes de soleil, je pouvais sentir son regard me détailler. Je sentis des chatouillis partout sur ma peau, me sentant exposée et totalement vulnérable face à son regard. Son expression sérieuse ne changea pas d’un iota et je ressentis une combinaison étrange de peur et de palpitations de désir me traverser comme des ailes délicates de papillons.

Après un long moment de tension, son expression s’adoucit très légèrement tandis que sa main se levait pour venir m’effleurer doucement la joue.

Je me sentis faible de soulagement, mes jambes s’entrechoquant quasiment sous moi. Je penchai la tête vers le haut tandis qu’elle baissait la sienne et que nos lèvres s’effleuraient dans un tendre baiser de retrouvailles.

Proprement submergée, il me fallut un moment pour me rendre compte que les sons que je pensais être des cloches, étaient en fait le râclement de chaines alors que Nia se débattait pour venir s’interposer entre nous.

« Espèce de garce ! Qu’est-ce que tu fous, là ? Fiche-lui la paix, bon sang ! ! »

Les trois femmes autour de moi hoquetèrent tandis que Nia réussissait à coller un coup oblique sur le dos tourné d’Ice, et Pony et Rio bougèrent aussi loin de la jeune femme que la faible longueur de leurs chaines leur permettait, comme si elle était porteuse de la peste et marquée par une mort certaine.

Ice tendit nonchalamment la main derrière elle et attrapa la chemise de Nia pour la tenir à distance sans même briser l’entremêlement sensuel de nos lèvres.

Ce ne fut que lorsqu’elle en décida ainsi qu’elle se recula et se retourna pour s’occuper d’une Nia qui se débattait, la fixant par-dessus ses lunettes qu’elle avait légèrement baissées. « Est-ce que quelqu’un t’a déjà dit que c’était impoli d’interrompre les gens ? » Demanda-t-elle d’un ton doucereux.

Nia ouvrit la bouche puis la referma et l’ouvrit à nouveau.

« Tu veux me dire quelque chose ? »

« Tes yeux… »

Un sourcil finement arqué disparut dans la frange d’Ice. « Oui ? »

« Ils sont tellement… tellement… heu… bleus ! »

Ice se contenta de la regarder.

« Et tu es… je veux dire… heu… ta voix… on dirait… heu… »

Incapable de m’en empêcher, j’éclatai de rire, savourant proprement la première rencontre de la faiseuse de trouble avec l’indomptable Morgan Steele. Les autres me regardèrent comme si une troisième tête m’était poussée, ce qui, bien entendu, me fit redoubler de rire.

Après un instant, je décidai de sortir Nia de son supplice. « Nia, j’aimerais te présenter Ice. »

Elle se tourna vers moi, les yeux écarquillés. « Ice ? Ice comme ta… Cette Ice- ? »

Je hochai la tête en souriant. « Cette Ice-là, oui. Ice, voici Nia, une… amie. »

« C’est ce que j’ai entendu dire », répliqua Ice, en souriant légèrement d’un air narquois.

En réponse, Nia rougit d’un cramoisi brillant et eut l’air de souhaiter qu’un entonnoir géant apparaisse opportunément sous ses pieds pour l’engloutir toute entière.

Ice retourna son attention vers moi et sortit une clé de la ceinture de son revolver avant de détacher mes chaines. Puis elle me saisit dans une étreinte forte, ses muscles tremblant légèrement. Le battement rapide de son cœur contre mon oreille me dit tout ce que j’avais besoin de connaître sur son état émotionnel à ce moment précis.

Je savais que ce dont nous avions besoin toutes les deux à cet instant, c’était un peu d’intimité, alors lorsqu’elle s’écarta et mit un bras autour de ma taille, je la suivis volontiers et avec une légèreté dans mon pas que je n’avais pas connue depuis des mois.

Avant que nous n’atteignions l’ombre longue du véhicule, Ice lança la clé négligemment par-dessus son épaule. « On n’en a pas terminé », dit-elle sans s’occuper de regarder derrière elle. « N’imaginez même pas filer. »

Je ne pus m’empêcher de sourire légèrement en imaginant l’expression sur le visage des femmes derrière moi.

J’avais pensé que peut-être nous allions monter dans le van, mais Ice me fit tourner de telle façon que mon dos soit confortablement appuyé contre l’un des côtés. Elle baissa la main et attrapa ma taille en souriant légèrement. « Salut », murmura-t-elle.

J’optai pour la nonchalance au début. « Salut toi. » Je souris un peu et lui cognai le genou avec le mien. « Tu viens souvent par ici ? »

Elle me gratifia d’un sourire éclatant et se contenta de secouer la tête, reniflant doucement en retirant ses lunettes de soleil pour les ranger avec soin dans sa pochette droite.

Incapable de résister, je me jetai contre elle, me mêlant dans son corps en même temps que je sentais ses bras puissants s’enrouler autour de moi, m’enveloppant dans une cage vivante de chaleur, de tendresse et d’amour. C’était un endroit que je ne souhaitais jamais quitter, alors j’entourai sa longue silhouette musclée de mes bras à mon tour et la serrai comme si ma vie en dépendait. Les larmes coulèrent et je les laissai couler, insouciante à tout sauf au battement de son cœur dans mon oreille, à la sensation de son corps contre le mien et à l’odeur chérie de sa peau.

« Chhhh », murmura-t-elle en posant un baiser sur mes cheveux. « Ne pleure pas, Angel. »

« Mais tu m’as manquée. » Ce fut tout ce que je pus dire avant que mes sanglots n’empêchent quelque mot que ce soit de sortir.

« Je sais, mon cœur. Tu m’as manquée aussi. Tellement. »

« Ne me renvoie pas, s’il te plait », murmurai-je avec désespoir contre sa poitrine. « Je ne pourrais pas le supporter. Être sans toi, ça me tue. »

A relire ses mots alors que je les écris, je suppose que je devrais sentir l’embarras rougir et chauffer mon visage. Je serais la première à admettre que j’avais l’air d’une petite gamine perdue plutôt que de l’adulte forte que je pensais être.

Je devrais, peut-être. Mais je ne le ferai pas. Tout ce que je peux ressentir, aussi clairement et précisément que si ça se produisait aujourd’hui, c’est et c’était l’angoisse qui me transperçait à la pensée de passer encore un seul instant loin d’elle.

Elle ne me répondit pas, ce qui était très bien, parce que je n’attendais pas de réponse.

Après un long moment de silence, nous nous séparâmes en même temps. Elle tendit la main et essuya tendrement les larmes sur mes joues, l’expression d’adoration dans ses yeux me faisant me sentir aussi grande qu’un Titan.

« Je suis désolée », murmurai-je. « Je ne devrais pas te mettre plus de pression que tu n’en as déjà. »

Elle me fit la grâce de son merveilleux demi-sourire, ce sourire en coin que je voyais chaque fois que je fermais les yeux. « C’est bon. »

« Non, ça ne l’est pas. Mais je suis trop contente pour discuter de ça maintenant. » Je sentis mon nez se plisser tandis que je lui souriais en retour, si heureuse et si amoureuse que je pensais exploser de l’intensité du sentiment qui courait en moi. Je passai le doigt sur le pli de sa chemise d’uniforme. « Est-ce que j’ai envie de savoir ? »

Son sourire s’agrandit. « Disons que l’agent Martinez est probablement en train de se réveiller d’une longue et sympathique sieste en ce moment. »

« Tout nu. »

« Hé ! Je lui ai laissé ses sous-vêtements. »

Je me mis à rire. « Et bien, c’est déjà ça, je suppose. »

Elle haussa les épaules. « C’est mieux que de débarquer avec mon arme pour vous libérer. Je ne pense pas qu’ils auraient apprécié. »

« Probablement pas. » Je levai à nouveau les yeux vers elle après une courte pause. « Montana ? »

« Par Donita. Qui est plutôt furieuse que tu aies quitté le pays, à ce propos. »

Soudainement embarrassée, je baissai les yeux vers mes bottes poussiéreuses. « Je sais. C’était stupide de ma part. Mais il fallait que je fasse quelque chose. L’attente et l’interrogation étaient… et bien, c’était… dur. » Je pouvais sentir les larmes menacer à nouveau mais je les retins fermement par ma seule volonté. Je levai les yeux vers elle. « Ne blâme pas les autres, Ice. Pony et Critter ont essayé de me persuader de ne pas venir avec elles, mais je ne les ai pas écoutées. »

Elle secoua lentement la tête et remit ses lunettes, me refusant l’intimité de son regard. « Je ne les blâme pas pour ça, Angel. Tu as pris ta décision et je sais que tu vas en tirer les conséquences, quoi qu’elles puissent être. »

Je me sentis hocher la tête, bien qu’à l’intérieur, je sentais une légère vibration de nervosité se frayer un chemin vers mes tripes au tournant soudain et presque inquiétant de la conversation.

« Ce que je ne peux pas pardonner ni oublier, c’est l’idiotie de sortir pour aller se souler. Les médicaments, je peux comprendre. On en avait besoin. Mais à moins que quelqu’un ait eu une foutue bonne raison pour entrer dans ce bar… »

Sa voix traina vers la fin mais je n’avais pas besoin d’être un quelconque medium pour suivre la trace de ses pensées interrompues. Je sentis mon cœur accélérer tandis que je la regardais fixer quelque part par-dessus mon épaule gauche, ses poings se serrant et se desserrant lentement en même temps que les muscles de sa mâchoire.

« On n’a pas réfléchi », finis-je par marmonner, vraiment embarrassée.

Elle me regarda par-dessus ses verres, les yeux brillant d’un éclair argenté. « C’est exact. »

Sans aucun autre mot, elle passa près de moi et repartit dans la lumière du soleil en contournant le van.

Comme un chiot réprimandé, je filai sur ses talons et m’arrêtai derrière elle quand elle arriva devant le reste de nos amies. Leurs visages étaient aussi blancs que de la crème même à la lumière du soleil aveuglant du désert. Le corps d’Ice était tendu et je me préparai à l’explosion que je savais venir.

Une explosion que nous méritions toutes, autant moi que les autres.

Mais nous restâmes sur notre faim cependant, quand elle ouvrit brutalement les portières du van et fit signe d’un geste brusque du menton. « Montez. Tout de suite. »

Si ces femmes avaient fait partie d’une équipe en compétition pour le trois cent mètres, elles auraient sûrement gagné haut la main.

« Pas toi », dit-elle, en m’aggripant le bras lorsque je tentai de suivre mes amies. « Tu voyages avec moi. Les autres, vous gardez la bouche fermée et les oreilles grandes ouvertes. Soyez prêtes à remettre ces chaines si nous sommes arrêtées pour une raison ou une autre. Compris ? »

Elle claqua les portières en même temps que le groupe acquiesçait de la tête.

Tout en serrant mon bras, bien qu’avec douceur, elle m’emmena vers le côté passager du van, ouvrit la portière et m’aida à monter. Après que je fus en sécurité dans le siège plutôt élimé, elle referma la portière et fit le tour de son côté, puis sauta derrière le volant.

Toujours silencieuse, elle démarra le moteur, passa une vitesse et partit dans un grand nuage de poussière du désert.

Tandis que nous roulions sur les routes pleines d’ornières et à demi-goudronnées, je gardai le silence mais ne pus m’empêcher de jeter des coups d’œil à son profil ciselé, observant le jeu des muscles de sa mâchoire serrée, et à ses mains, dont les phalanges étaient blanches sur la peau bronzée de sa peau tandis qu’elle agrippait le volant avec une intensité effrayante.

Mes lèvres brûlaient de former des mots que ma bouche refusait de prononcer. Des mots d’excuse et de récrimination. Des promesses de faire mieux la prochaine fois. Des prières pour ne pas être renvoyée.

Mais mon esprit savait ce que mon cœur refusait d’admettre. Qu’Ice n’était pas prête à entendre mes paroles. Que sous sa colère, il y avait une vaste étendue de crainte pour ma sécurité et même, celle de nos compagnes. Que quoi que ce soit que je pourrais dire maintenant, se heurterait à la muraille de sa colère et de sa crainte et tomberait en miettes au sol, ignoré.

Alors je choisis de m’installer plus confortablement dans le siège et de regarder le paysage sans intérêt qui se présentait à moi par les vitres, essayant de toutes mes forces de ne pas pleurer.

Mais elle dut l’avoir senti, parce qu’après un moment, sa main se détacha du volant et vint prendre la mienne dans un tendre entremêlement de doigts. « Je t’aime, Angel », dit-elle d’une voix rauque. « Ne l’oublie jamais. Peu importe ce qui arrive. »

« Je ne l’oublierai pas », murmurai-je, déchirée.

« Bien. » Elle reprit sa main et la remit sur le volant tandis que le silence retombait, plus confortable grâce au don de son amour.

******

Nous roulâmes tranquillement et en silence pendant un bon moment, avec le seul désert pour compagnie. Je sentis que le sommeil me gagnait mais je luttai de toutes mes forces voulant savourer chaque seconde de la présence d’Ice. Avec la pensée que peut-être un peu de musique me tiendrait éveillée, je regardai le tableau de bord pour ne voir qu’un trou vide là où la radio aurait dû se trouver. Autant pour moi…

Je déglutis fortement puis m’éclaircis la gorge. « Où… est-ce qu’on va ? »

Elle me lança un bref coup d’œil avant de retourner son attention vers la route. « Le passage légal est bien trop dangereux. Il y a un endroit en dehors de la route commune qui devrait nous garantir une traversée en sécurité. On y est presque. » Sa voix était calme mais déterminée. Quelles que soient les émotions qu’elle ressentait, elles étaient enfouies avec soin sous le masque de pierre qu’elle montrait.

J’ouvris la mâchoire pour dire quelque chose mais un autre coup d’œil de ma compagne la referma dans un claquement de dents. Je soupirai puis m’affalai dans mon siège, mon esprit, tel une araignée, commençant à tisser des plans, tous avec l’objectif bien précis de me rendre indispensable. Il fallait juste que je trouve le bon.

« Merde. »

Bien que le mot fût prononcé doucement, ce fut plus qu’il n’en fallait pour me sortir de mes pensées et de mes plans. « Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? »

« Un barrage. »

Je me penchai en avant et fixai de mon mieux, mais le mieux que je pus voir fut la réverbération du soleil sur le métal. Je regardai Ice puis de nouveau la route. « Comment le sais-tu ? » Finis-je par demander.

« Je le vois. Là devant. A cinq kilomètres. Peut-être moins. »

Comme de fixer dans la lumière du soleil me donnait la migraine, j’abandonnai rapidement cette idée et me contentai de prendre Ice au mot – une tâche aisée, assurément.

« C’est pour nous ? »

« Je ne peux pas en être sûre. Mais j’en doute. J’ai laissé le garde à une plutôt bonne distance de la civilisation. Ils sont plus sûrement en train d’essayer d’attraper les gens qui traversent la frontière illégalement. »

« Et comment on peut se sortir de ça ? »

Sa main alla du volant vers l’arme à sa hanche. Ses doigts détachèrent doucement la sécurité du holster. « Si je te le dis, sois prête à courir. »

Ces mots dits doucement firent monter une dose d’adrénaline en moi, accélérèrent les battements de mon cœur et ma respiration, infusant mes muscles d’une énergie vivifiante. Je me redressai dans mon siège, ne saisissant que le début de ce qui ressemblait à une bonne rangée de voitures serpentant à partir d’un point central sur la route devant nous. D’un côté se trouvait une voiture de patrouille, ses gyrophares allumés et illuminant le désert d’une lumière rouge.

Quelque chose me traversa l’esprit et je regardai ma compagne. « Ice ? »

« Mmm ? »

« Si ces gars ne cherchent que des illégaux, qu’est-ce qu’ils vont penser d’une anglo-saxonne de mon acabit assise à l’avant d’un van de police ? Sans menottes ? »

« Tu marques un point », répondit-elle en ralentissant graduellement le van jusqu’à l’arrêter derrière la dernière voiture. Elle se tourna vers moi, sa main droite partit dans un mouvement trop rapide pour que je puisse le suivre, et avant que je ne réalise, ma chemise fut arrachée presqu’en deux, bien que, comme par miracle, mes seins fussent toujours couverts.

En grande partie.

« Contente de me voir ? » Bien que la situation soit épouvantable, je ne pus m’empêcher de faire cette mauvaise blague. Ce petit diablotin en moi choisissait les plus perverses des situations pour venir s’amuser.

Elle me fit un petit sourire narquois avant de retourner son regard vers la rangée de voitures devant elle, essayant sans aucun doute de percer l’énigme de ce barrage et me laissant moi-même percer l’énigme d’avoir ma chemise aussi soudainement arrachée.

La lumière m’atteint tout aussi soudainement. « Ohhh ! Tu vas te faire passer pour le genre de personne que Nia pensait que tu étais, pas vrai ? Un porc dégoûtant avec un goût particulier pour les blondes ? »

Son regard suivant fut lancé par-dessus ses lunettes. « En fait, je te garde ici pour t’empêcher d’être battue à sang par les animaux parqués à l’arrière du van, mais si tu veux aller dans le sens de la proie sexuelle, tu es mon invitée. » Son sourire était prédateur, brillant de blanc et plein de dents.

Les sensations contradictoires qui surgirent dans mon corps me suprirent encore plus. Mais je n’eus pas le temps de m’y appesantir tandis que le van s’avançait de quelques centimètres, nous rapprochant de notre destination involontaire.

« Comment tu penses que je devrais la jouer ? » Bien que cela ait pu sembler charmeur, en fait, j’étais strictement sérieuse.

« Tu t’en rendras compte quand le moment sera venu », répondit-elle avec désinvolture.

Je la fixai, un peu stupéfaite. « Je ne comprends même pas leur langue, Ice. Tu as autant confiance en moi ? »

Le regard que je reçus m’engloutit toute entière.

« Toujours. »

Dans la vie de chacun je crois, il y a des moments où on souhaiterait que le temps se fige assez longtemps pour les savourer dans toute leur perfection.

Pour moi, c’était l’un de ces moments.

*******

Après une attente interminable qui faillit me faire m’arracher les cheveux de frustration et d’énervement, ce fut finalement notre tour. Un homme grand et large dont la corpulence tirait sur les coutures de son uniforme, s’avança vers le côté conducteur et baissa la tête pour regarder à l’intérieur. Ses yeux étaient cachés derrière des lunettes de soleil réfléchissantes et sa bouche était presque masquée par une moustache énorme et hérissée, qui montrait quelques traces de gris. Tout ceci le rendait difficilement déchiffrable, ce qui était son intention, soupçonnai-je.

Et tout ceci me rendait difficile, bien sûr, de choisir comment agir. Je finis par me décider pour un mélange de défiance et d’innocence. Ce qui n’allait pas vraiment de pair, je sais, mais un mélange que j’avais déjà utilisé avec pas mal de succès pendant mes années au Bog. Ma situation étant ce qu’elle était, il ne m’était pas vraiment difficile de me glisser dans ce rôle, et la facilité avec laquelle je l’adoptais à nouveau m’aurait remplie de frayeur si j’avais eu le temps ou les moyens d’y réfléchir plus avant.

Dans tous les cas, quoi qu’il vit en moi dut l’avoir apaisé, parce qu’après m’avoir lancé un regard plus que bref, il marmonna quelque chose à Ice et elle lui produisit un tas de papiers qu’elle avait rangés près de son siège. Nos papiers de transfert, je présumai.

Il les feuilleta, en grognant, puis eut un geste de la main qui fit ouvrir la portière à Ice et elle sortit. Après qu’elle eut refermé la portière, il repassa la tête à l’intérieur et m’aboya quelque chose que je ne compris pas le moins du monde.

Ce qui, je suppose, était tout aussi bien, puisque je ne l’aurais sûrement pas apprécié.

Je faillis tomber du van de la manière la moins digne lorsque, quelques instants plus tard, la portière contre laquelle je m’appuyais, s’ouvrit sans avertissement et je fus déposée doucement sur le sol. Les mains qui me soutenaient étaient familières, aussi je me détendis tandis qu’on m’emmenait à l’arrière du van où les autres se tenaient, apparemment dans l’attente de quelque chose. Ou de quelqu’un.

Comment elles étaient parvenues à s’enchainer à nouveau dans un temps aussi court, je ne le saurai jamais, mais je leur fus reconnaissante pour cette prévision. J’espérais qu’Ice leur était aussi reconnaissante. J’imagine qu’elle l’était, bien que, étant Ice, elle ne disait jamais rien dans un sens ou un autre.

A moi, en tous cas.

Pony et les autres – même Nia, à mon immense surprise – me fixaient avec des yeux durs et neutres, avec l’air le plus profond des criminelles qu’elles avaient été autrefois. Le sourire narquois que Rio me lançait ne pouvait lui avoir été appris que par ma compagne.

L’officier hurla quelque chose à Pony qui à son tour, me regarda. « Il veut que tu montres la personne qui t’a fait ça. »

Très bien, Angel. C’est l’heure du spectacle. Ne fiche pas tout en l’air ou bien on est toutes dans un fichu pétrin.

« Dis-lui ce qui s’est passé pendant la bagarre au bar. »

Pony traduisit et l’officier me regarda, les yeux plissés de soupçon. Je lui produisis ma meilleure expression « d’innocence » et priai pour que ça suffise.

Apparemment ça ne suffisait pas.

« Il veut savoir pourquoi tu mens pour protéger des animaux comme nous. »

« Je n’ai pas de raison de vous mentir, monsieur. »

En entendant la traduction, il fronça les sourcils, passa à l’avant du groupe et tendit la main pour m’attraper. Et il fut promptement arrêté par Ice qui l’intercepta en douceur tout en me poussant partiellement derrière son large dos. Quoi qu’elle lui dit, lui fit encore plus froncer les sourcils, mais ça arrêta son mouvement pour m’attraper, à mon immense reconnaissance.

Il cracha son commentaire d’un ton cinglant et le sourire narquois sur les lèvres d’Ice quand elle se tourna pour traduire, fut particulièrement prononcé. « Il veut savoir comment quelqu’un qui a affronté un groupe d’hommes dans un bar, peut soudainement être trop effrayée pour affronter un groupe de femmes. »

Je ris un peu intérieurement et m’autorisai aussi un sourire narquois. « Dis-lui que tu ne me protégeais pas d’elles. Tu les protégeais de moi. »

Un coin de sa moustache en mouvement tandis qu’il écoutait la traduction, l’officier tourna lentement la tête jusqu’à ce que les autres femmes du groupe soient dans son champ de vision.

Elles acquiescèrent toutes de la tête, Pony prit même les devants en tressaillant et en se massant le ventre à l’endroit où, je présume, j’avais réussi à lui en coller un bon pendant ma « lutte » dans le van.

Il me regarda de nouveau et je lui lançai un regard noir, les poings serrés. Puis il regarda Ice qui hocha la tête. Sa moustache frémit à nouveau et cette fois, son sourire fut aussi évident que l’éclair sur ses dents dans le soleil. Un rire ressemblant à un tir de fusil explosa depuis son ventre, suivi par un autre, puis un autre, jusqu’à ce qu’il rie à gorge déployée et s’essuie des larmes de gaieté sur ses yeux ruisselants.

Après un long moment, il finit par reprendre le contrôle et me tapa sur l’épaule en disant quelque chose à Ice. Ensuite, les papiers de transfert dans la main, il retourna à sa voiture de patrouille et se glissa à l’intérieur, sans aucun doute pour confirmer notre histoire avec les autorités.

« Qu’est-ce qu’il t’a dit ? » Murmurai-je du coin de la bouche, tout en gardant un œil sur l’un des autres agents qui me reluquait son fusil mitrailleur d’un air désinvolte dans une main.

« Il m’a dit de faire attention à moi, que j’avais un chat sauvage dans les pattes », répondit-elle de la même manière, son regard noir effaçant dans un temps record l’expression salace sur le visage du jeune homme, qui trouva autre chose de plus intéressant – sans dire plus sûr – pour s’occuper.

Je pouvais sentir le sourire me tirer les lèvres tandis que mon dos se redressait inconsciemment. « Hm. Un chat sauvage, hein ? Plutôt prête à en découdre pour le moment. »

« Attention à toi ou bien je te fais enlever les griffes. »

Je lui lançai un léger sifflement puis me mis en position d’attente. C’était le moment le plus dangereux de toute cette mascarade, et je le savais. Si le garde qu’Ice avait « persuadé » de lui laisser son camion, se réveillait et retrouvait son chemin vers la civilisation plus rapidement qu’elle ne le pensait, nous allions nous retrouver dans un sacré bazar et ça, très rapidement.

Cependant Ice était complètement détendue près de moi, alors comme toujours, je me mis au diapason et fis de mon mieux pour ne pas trahir ma nervosité et, ce faisant, nous tirer une balle dans le pied pour notre plan.

Pourtant, je pus sentir mon cœur accélérer dans ma poitrine lorsque l’agent sortit finalement de sa voiture de patrouille et revint vers nous, les papiers en main et le visage indéchiffrable.

Après plusieurs instants atrocement longs, pendant lesquels je vis toute ma vie défiler devant moi, chaque fois avec une fin plus horrible que la précédente, il finit par tendre les papiers à Ice et nous fit signe de traverser le barrage. Avant de partir, il me regarda une dernière fois et gloussa en secouant la tête.

J’essayai de ne pas montrer de signe de soulagement tandis qu’il séloignait et Ice ouvrit l’arrière du van, faisant signe aux autres de monter. Nia souriait comme une aliénée à la pensée que nous nous en étions tirées.

Les autres avaient juste l’air très nauséeux.

*******

« Alors, où est-ce qu’on va maintenant ? » Demandai-je avec une nonchalance feinte alors que mes reins faisaient de leur mieux pour ne pas faire une sortie abrupte par mes oreilles. Mes seins se plaignaient tout aussi bruyamment puisque la seule protection qu’ils avaient eue jusque là, à savoir mon haut, ne leur fournissait plus beaucoup d’aide.

Appeler ce sur quoi nous roulions ‘une route’ aurait rendu un mauvais service à toutes les routes du monde. Et si le van dans lequel nous nous trouvions, avait jamais eu des chocs, ils se seraient sauvés en hurlant il y a un bon moment déjà. Comme par exemple à l’époque où Roosevelt était président.

Teddy Roosevelt.

Elle me jeta un rapide coup d’œil avant de retourner son attention vers la route en construction pleine d’ornières. « Les montagnes. C’est trop dangereux de traverser la frontière maintenant. Je vous garde avec moi jusqu’à ce que je trouve mieux. »

Bien que prête à hurler de joie, je savais qu’une telle explosion ne serait pas appréciée du tout. Alors je choisis de sourire, sachant bien qu’elle pouvait le voir, même si elle donnait l’impression de regarder droit devant elle. « Je ne peux pas dire que je suis déçue d’entendre ça », dis-je doucement, parce que j’avais besoin qu’elle entende la vérité, bien que je soies sûre qu’elle la connaissait déjà.

« Moi je peux », répliqua-t-elle tout aussi doucement.

Bien que je sus qu’ils allaient venir, je n’anticipais pas la piqûre que ces mots prononcés calmement apporteraient avec eux.

« Ice… »

Son nom glissa de mes lèvres presque sans ma permission, mais une fois dit, je ne le regrettai pas.

« Non, Angel. » Elle leva la main pour demander le silence, avant de la remettre sur le volant. Elle soupira, ses épaules s’affaissant un peu avant de se redresser fièrement. « Cette mission sur laquelle je suis… c’est plus dangereux que tout ce que j’ai fait jusqu’ici. Pas seulement pour moi, mais pour nous tous. Je travaille seule. Je l’ai toujours fait. Même maintenant. Surtout maintenant. »

« Mais ces officiers de police… ? »

Elle rit, un son sans joie s’il y en eut jamais. « Morts. »

Je hoquetai d’horreur. « Tous les deux ? »

« Tous les deux. »

« Comment ? »

Sa mâchoire se raidit de colère, les muscles pulsant juste sous sa peau. « Ils ont écouté quelqu’un contre qui je les avais avertis. Ils sont partis sans que je le sache, et lorsque je suis arrivée… » Elle soupira à nouveau. « Je ne pouvais plus rien faire. »

« Mais c’était des officiers de police ! »

Elle tourna son visage vers moi. « Les officiers de police meurent tout autant que nous, Angel. »

« Je le sais bien. Ce que je veux dire, c’est… le gouvernement va devoir faire quelque chose maintenant, non ? »

Ce rire sans joie terrible résonna à nouveau. « A peine. Ils n’étaient pas plus irremplaçables que je ne le suis. Des petits soldats de plomb dans leur guerre contre l’Organisation du Crime et la corruption gouvernementale. Il y en a à la pelle. »

Je ne lui en voulais pas de son amertume. Comment aurais-je pu ? Chaque mot prononcé disait la vérité.

Et pourtant…

« Tu es irremplaçable, Ice.

Elle ricana. « Moi ? Bien sûr que non. »

Je sentis ma propre mâchoire se raidir tandis que mes mains se fermaient en des poings assez serrés pour que mes ongles courts grattent la peau de mes paumes. « Pas pour moi. »

Alors qu’elle ouvrait la bouche pour parler, je lui coupai la parole. « Et pas pour ces femmes dans le van. On n’est peut-être pas aussi importantes dans le grand schéma du monde que le gouvernement, mais bon sang, on devrait quand même bien compter un peu. »

Son expression ne changea pas mais j’imaginai voir sa gorge bouger lorsqu’elle déglutit.

« Angel », dit-elle enfin, sa voix bizarrement rauque, « tu comptes plus que tout. »

Si j’avais pensé donner de la force à mon argument, ses paroles me désarmèrent tout aussi facilement que si je m’étais trouvée devant elle avec une arme dans la main.

Les mots séchèrent comme de la poussière dans ma gorge ; de la poussière que le sel de mes larmes nettoya rapidement.

*******

Le van finit par s’arrêter avec un cahot devant ce qui semblait être une petite maison en parpaings. Avec un toit plat et des ouvertures étroites en guise de fenêtres, elle ressemblait plus à un abri anti-bombardement qu’à un palace, mais vu que les mendiants ne peuvent pas faire la fine bouche, je l’appelai simplement ‘maison’ et m’en contentai.

Avec un sentiment de profond soulagement, j’ouvris la portière et me laissai glisser au sol, m’accroupissant pour atténuer les crampes dans mes muscles raidis. Deux coups de feu simultanés marquèrent la gratitude de mes genoux pour cette manœuvre. Je me remis debout tandis que les autres passaient près de moi, avec l’air d’avoir très chaud, en sueur et généralement malheureuses. Je me mis au bout de la file et attendis patiamment avec les autres qu’Ice produise les clés de la petite maison et ouvre la porte.

Nous entrâmes en file indienne comme des écolières obéissantes essayant d’obtenir les bonnes grâces d’une directrice qui n’avait aucune bonne grâce.

L’intérieur était frais, peu éclairé, dépouillé et marqué de la propreté quasiment militaire qui caractérisait Ice.

« Asseyez-vous. »

Quatre corps battirent tous les records de course à pied et se tassèrent comme des sardines sur le simple canapé du petit séjour. Ice et moi restions seules debout dans ce jeu de ‘chaises musicales’, sans musique bien sûr.

Pony ouvrit la bouche pour parler mais la referma rapidement lorsqu’Ice leva la main.

« Tais-toi. »

Ice alla vers la petite table près du canapé (ce qui fit tressaillir un peu le groupe) et prit le téléphone portable qui y était posé : elle l’ouvrit et appuya sur un seul bouton. Elle porta le téléphone à son oreille, ferma les yeux et écouta un long moment.

« Elles sont en sécurité… Oui… très bien. »

Elle referma le clapet, le replaça sur la table et traversa la pièce, les yeux toujours fermés. Sa colère brûlait dans sa mâchoire serrée et la posture de ses épaules mais je pouvais voir sa lutte intérieure. Sa lutte pour ne pas être cinglante, ne pas faire quelque chose qu’elle regretterait plus tard, peu importe combien son corps le lui réclamait.

Lorsqu’elle ouvrit enfin les yeux, ils brillaient d’un calme surnaturel en contradiction avec les messages que son corps envoyait. Et qui ne servit qu’à nous rendre toutes encore plus nerveuses.

« Vous restez avec moi jusqu’à ce que je trouve un moyen de vous faire toutes traverser la frontière en sécurité. Je laisserai Montana s’occuper de vous ensuite. Jusque là », elle sourit à ce moment-là, un de ces sourires qui vous nouent les tripes et fige le sang dans vos veines, « vous m’appartenez. Ça veut dire que vous faites ce que je vous dis, quand je vous le dis et comme je vous dis de le faire. Est-ce que je me fais bien comprendre ? »

Tout le monde, sauf Nia, acquiesça de la tête.

Ice plissa les yeux. « Il y a un problème. »

« Ouais », répliqua Nia. Je ne sais pas s’il fallait applaudir sa bravoure ou pleurer sa témérité. « Pourquoi est-ce que tu te comportes comme une sorte d’instructeur taré, en fait ? Je veux dire, oui, on a fait une erreur. Et alors ? Ce n’est pas comme si tu n’en avais pas fait toi-même. »

Le sourire revint, sombre et dangereux. « Oui. J’en ai fais des tas. »

« Comme de sauver cette cervelle de moineau de la grande maison », marmonna Pony entre ses dents. Elle reçut un coup de coude dans les côtes pour la peine et fronça les sourcils vers Critter.

« Alors, c’est quoi la grande affaire, hein ? »

Imaginant ma compagne exploser dans un million de morceaux dans son effort pour contenir sa colère, je saisis ma chance et m’interposai. « La grande affaire, Nia, c’est que cette ‘erreur’ aurait pu nous coûter la vie à toutes, ou du moins, notre liberté. Ice a pris de grands risques pour nous sortir de là. Et maintenant, parce qu’on n’a pas réussi à traverser la frontière sans encombres, on a fichu un sacré bazar dans les choses importantes qu’elle doit faire, nous mettant toutes en plus grand danger encore. Est-ce que c’est assez grand pour toi ? »

Elle s’assit à nouveau et croisa les bras sur sa poitrine. « Je demandais juste. »

Je soupirai. « Je sais, Nia. Et je suis désolée de te crier dessus comme ça. C’est juste que… il faut que tu comprennes que ce n’est pas un jeu. La personne avec laquelle Ice doit traiter est très très dangereuse. Il a tué beaucoup de gens, et il a failli la tuer. Deux fois. »

Nia écarquilla les yeux en perdant son expression boudeuse et je pouvais dire que je l’avais convaincue. Je me mordis la lèvre et décidai de saisir encore ma chance, quelque chose qui la convaincrait totalement ou tomberait encore plus dans l’eau dans laquelle j’avançais péniblement. Ou les deux.

Je me tournai et repartis rejoindre ma compagne en lui souriant légèrement, la suppliant du regard de me faire confiance juste cette fois-ci. Lorsque son corps relâcha un peu de la tension qui le nouait, je tendis la main et sortis la chemise d’uniforme de son pantalon, dénudant son abdomen et les cicatrices qui s’y étaient installées.

« Ce n’est pas un jeu, Nia. Ceci est réel. Aussi réel qu’on peut le penser. »

Le visage de Nia devint blanc comme neige tandis qu’elle fixait sans cligner des yeux la tapisserie de blessures couturées sur la peau tendue et le muscle. Une tapisserie qui exposait son histoire de la femme qui la portait.

« Tu comprends mieux maintenant ? »

Elle hocha rapidement la tête. « Oui. »

« Et est-ce que tu feras ce qu’Ice te demande, sans autre question ni accès d’humeur ? »

Elle hocha à nouveau la tête.

« Bien. »

Je souris à ma compagne et remis affectueusement sa chemise en place, en faisant attention d’ajuster les plis comme ils étaient avant que je ne les perturbe. « Merci », prononçai-je silencieusement, en saisissant une lueur de fierté amusée dans ses yeux avant de me tourner vers le reste du groupe, qui me regardaient toutes, la bouche ouverte.

Elles me regardaient comme si j’avais complètement perdu la tête, comme si j’avais attisé un ours en cage avec un bâton et que je m’en étais sortie.

Peut-être que d’une certaine façon, je l’avais fait.

Après un long moment de silence, ce fut Critter qui finit par briser la glace – sans jeu de mot sur le nom de ma compagne – en s’éclaircissant la gorge. « Alors… qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

Un tintement tranquille résonna lorsqu’Ice lança les clés à Critter. « Ma voiture est là derrière. Rio et toi vous allez en ville chercher des provisions ; des vêtements, de la nourriture et des trucs comme ça. Vous y allez, vous prenez ce dont vous avez besoin et vous revenez ici. Ne vous arrêtez pour rien d’autre, compris ? »

« Compris. » Critter se leva, fit signe de la tête à Rio de la suivre et elles quittèrent la maison ensemble.

Ice tourna son regard vers Pony. « Je veux que tu ailles dépecer ce van pour le rendre méconnaissable. Il y a des outils dans la cabane derrière. Prends Nia avec toi. Il est temps qu’elle commence à apprendre à se servir d’autre chose que de sa bouche. »

« J’y vais. »

Nia, de son côté, avait visiblement appris sa leçon et elle se contenta de suivre Pony sans un mot.

« Est-ce que… je dois y aller aussi ? »

« Non. Tu restes avec moi. Je dois faire quelque chose. Viens. »

Je la suivis dans une pièce qui ne pouvait être que sa chambre, et je souris quand elle commença à déboutonner sa chemise. « Très bien ! Je peux vraiment me lancer dans ce genre de boulot ! »

Une seconde plus tard, je me retrouvai avec une chemise dans la figure.

« Plus tard, chat sauvage. On a du travail d’abord. »

« Le travail avant le plaisir, hein ? » Je fis semblant de soupirer tout en retirant la chemise de ma tête, mais j’en profitai pour inspirer une grande bouffée de son odeur qui restait attachée au tissu. « Très bien. Je suppose qu’il faudra que je m’en contente. Tant que ça en vaut la peine plus tard. »

J’eus à peine le temps de cligner des yeux avant d’être enveloppée dans un mètre quatre-vingts de femme nue. Mes lèvres furent capturées dans un baiser qui envoya mes sens et mes pensées bouler hors de contrôle dans des montagnes russes monstrueuses dont les freins avaient lâché.

Elle s’écarta finalement et me regarda, une étincelle narquoise dans les yeux.

« Je m’appelle comment déjà ? » Demandai-je en plaisantant à demi.

Elle rit doucement et me relâcha avant de se retourner pour finir de se déshabiller tandis que je la regardais avec un plaisir que je ne peux pleinement définir.

Oh oui, ça allait en valoir la peine.

*******

Je bougeai sur mon siège, puis à nouveau, essayant en même temps de garder mes pieds loin du gobelet en polystyrène vide qui roulait d’un côté et de l’autre sur le sol avec les mouvements cahotiques de la voiture. Il y avait des marques de dents sur le polystyrène, des marques de dents faites par un homme qui était mort maintenant.

C’était un sentiment étrange, de fixer une chose aussi innofensive qu’un simple gobelet avec des restes de café indélébile à l’extérieur là où une partie avait coulé.

Il était vivant quand il a bu ça.

Mes pensées devenaient dingues par manque de sommeil et trop de tension accumulée.

Mais il ne l’est plus.

Mon esprit surmené et trop fatigué me renvoyait avec une clarté vivace, l’image de l’homme assis dans cette même voiture en train de finir les dernières gouttes de son café avant de jeter le gobelet sans ménagement sur le sol, sans jamais imaginer que ça pourrait être sa dernière tasse.

Je frémis de partout, ma peau se resserrant sur les os. Comme c’était morbide.

« Ça va ? »

Une main posée sur ma cuisse faillit me faire sortir de ladite peau et je pris quelques secondes pour ravaler mon cœur jusque dans ma poitrine. « Oh ! Je suis désolée. Tu m’as surprise. »

« Je vois ça. Qu’est-ce qui ne va pas ? Le gobelet-là, il essaie de te mordre ou quoi ? »

Je tentai un rire mais ce qui sortit n’y ressemblait pas trop. Pour dire la vérité, je me sentais un peu idiote et j’écrasai sauvagement le gobelet sous mon pied, le banissant en même temps que mes pensées bizarres. « Je suis juste un peu surmenée, je pense. Je n’ai pas beaucoup dormi la nuit dernière. »

« Ça se comprend », répondit-elle en écartant les yeux de la route assez longtemps pour jeter un coup d’œil au gobelet écrasé, puis vers moi, avant de retourner le regard vers le pare-brise. « Je vais faire aussi vite que je peux, ensuite nous reviendrons à la maison et tu pourras te détendre, d’accord ? »

Je me sentis sourire. « Me détendre n’était pas exactement ce que j’avais à l’esprit, à moins qu’on appelle ça comme ça ces temps-ci. J’ai un peu perdu les choses de vue, ex-prisonnière tout ça. »

« Oh sûr, tu es une vraie Lizzie Borden (NdlT : criminelle américaine connue pour avoir tué son père et sa belle-mère à la hache). »

« Hé ! »

Elle me pressa la jambe en riant doucement et continua à rouler dans un silence confortable. Je plaçai ma main sur la sienne, posée sur ma cuisse, et me concentrai sur la chaleur douce de sa peau dans la mienne et pas sur le fait que nous roulions dans la voiture d’un mort avec des affaires d’un mort qui trainaient dedans.

Ice ne m’avait pas dit grand-chose de ‘l’affaire’ dont elle avait à traiter, juste qu’elle allait rencontrer quelqu’un qui avait des informations à lui donner. Les raisons ne m’importaient pas à ce point. J’étais juste trop contente d’être assise près d’elle sans me préoccuper de quoi que ce soit d’autre.

La ville, lorsque nous arrivâmes enfin, ressemblait à toutes les autres villes que j’avais visitées dans mes voyages, à part le fait que tous les panneaux étaient en espagnol, bien sûr. Lorsque nous entrâmes, Ice lâcha tout faux-semblant d’aisance et se raidit presqu’imperceptiblement dans son siège, les muscles tendus, les nerfs en alerte maximum. Ses narines s’écartèrent, me rappelant un loup reniflant le danger – ou la proie – dans le vent.

Elle fit le tour des environs pour repérer les lieux et contourna plusieurs blocs d’immeubles, ses yeux plissés ne ratant rien. Au second tour, mon regard saisit une tête blonde et bouclée reconnaissable qui sortait d’une des petites boutiques de la rue. « Hé ! C’est pas… »

« Oui. Attends. » Un demi-tour brutal au milieu de la rue quasiment vide nous amena derrière la voiture où Critter rangeait ses marchandises nouvellement obtenues. « Reste là. Je reviens tout de suite. »

Je regardai d’un air intéressé Ice s’approcher de Critter et lui parler avec attention. Cette dernière hocha plusieurs fois la tête puis, avec un geste insouciant dans ma direction, elle disparut à nouveau dans la boutique. Ice revint à la voiture et se glissa à l’intérieur, puis elle sortit du tournant silencieusement, son expression figée et déterminée. C’était un côté d’elle que je n’avais pas vu depuis longtemps. Le poids du monde pesait à nouveau sur ses épaules, mais comme toujours, elle semblait s’épanouir sous le fardeau. Il y avait une lueur bizarre dans son regard, le genre que j’avais souvent vu au Bog quand elle était sur le point de remettre une détenue ou une autre à sa place.

Je ne dirais pas que cette lueur ne m’inquiétait pas, parce que ce serait mentir. Mais je dirais qu’avec les années, j’ai appris à vivre confortablement avec elle.

Un dernier tour du bloc d’immeubles et nous nous garâmes dans le tournant juste en face d’un établissement plutôt prétentieux avec ce genre de store vert qu’on voit devant les restaurants branchés, et des écritures compliquées gravées au-dessus de la porte. Seuls les barreaux épais sur les fenêtres et la porte atténuaient l’ambiance de l’endroit.

Je sortis de la voiture dès que le moteur s’arrêta et j’en fis le tour pour rejoindre Ice qui commençait à traverser la rue, se dirigeant droit vers la boutique que je venais d’admirer.

Lorsque nous entrâmes, ma première pensée fut que nous nous trouvions dans une boutique de bijoux incroyablement éclectique. Mais lorsque je vis des armes, des radios et une pléthore d’autres choses de plus ou moins bonne qualité, je me rendis vite compte que nous étions dans une toute autre sorte de boutique.

Un homme petit, plutôt bien de sa personne, habillé chic, nous fit un grand sourire en nous voyant entrer, et il sortit de derrière le comptoir, la main tendue. « Morgan ! C’est si bon de te revoir. » Bien que visiblement de descendance mexicaine, son anglais était sans accent et il dénotait une éducation américaine.

« Pedro », répondit Ice en lui serrant brièvement la main, puis la relâchant pour se tourner vers moi. « Angel, je te présente Pedro Nunez, usurier… »

« Ah – je préfère ‘conseiller en prêt’, en fait. »

« … et propriétaire d’un bureau de prêt sur gages. »

« Fournisseur de biens et d’articles divers de goût, si ça ne te dérange pas. »

« Comme tu veux. Pedro, voici ma compagne, Angel. »

« Un nom parfait pour une telle vision de beauté angélique, en effet », répondit-il, en me prenant la main pour la porter à ses lèvres.

J’eus envie de rire à sa théâtralité outrancière, mais je ne voulais pas le rebuter, aussi je choisis un sourire aussi modeste que je le pus, tout en me permettant un petit rire étouffé très féminin. « Je suis… très heureuse de vous rencontrer, M. Nunez », répondis-je aussitôt que je repris possession de ma main.

« Oh s’il vous plait, ma chère. Appelez-moi Pedro. J’insiste. »

« Très bien », répondis-je en hochant la tête. « Ce sera Pedro alors. »

« Bien ! Excellent ! » Il se frotta les mains. « Je peux vous offrir quelque chose ? Du thé peut-être ? Du vin ? J’ai un excellent… »

« Des informations », répliqua Ice avec sa façon habituelle du genre ‘arrêtons de tourner autour du pot et allons droit au but’.

Le sourire de l’homme faiblit un peu puis il revint aussi éclatant que le soleil. « Ah oui, bien sûr. Si vous voulez bien me suivre toutes les deux dans mon bureau… ? »

Tandis qu’il posait la main en bas de mon dos pour m’escorter à son bureau, la porte s’ouvrit. Un jeune couple, fraîchement marié devinai-je en me basant sur cette ‘nouvelle lueur’ d’amour qui colorait leurs visages, entra et se dirigea vers le comptoir de bijoux.

« Ah – des clients. Si vous voulez bien m’excuser juste un instant, il faut que je m’occupe d’eux. S’il vous plait, mettez-vous à l’aise et profitez-en pour regarder partout. Je vous fais une remise spéciale, mes amies. » Et avec un dernier sourire spécieux, il séloigna.

« Intéressant. » Ce fut le seul mot qui me vint à l’esprit.

« C’est une façon de voir les choses », répliqua Ice, en souriant d’un air narquois.

« Un… vieil ami ? »

Son sourire se transforma en ricanement. « A peine. On s’est parlé quelques fois sur la recommandation d’un de mes amis. Il semblerait que les collecteurs de dettes de Pedro aient reçu une meilleure offre pour faire partie de l’équipe de sbires de Cavallo. Il est plutôt ulcéré. »

« Aah. Alors maintenant ils se tirent dans les pattes pour se concurrencer, hein ? »

« De ce que j’ai entendu dire, oui. J’ai eu quelques infos qu’il a commencé à être la risée de tout le commerce de prêt sur gages. »

« Alors… il te donne de l’information avec l’espoir que tu vas t’occuper de son petit problème. »

« Quelque chose comme ça, oui. » Mais elle n’avait pas l’air totalement convaincue.

« Quelque chose ne va pas ? »

« Je ne sais pas encore. Reste vigilante. »

« D’accord. »

Quelques instants plus tard, il revint vers nous, plein de sourires mielleux et de charme ruisselant. « Je m’excuse pour cette interruption, mais, comme on dit, les affaires sont les affaires, et je suis un homme d’affaires. On y va ? »

Nous commencions à repartir vers l’arrière lorsqu’Ice se figea.

Je m’arrêtai également. « Qu’est-ce qu’il y a ? »

« A terre. »

Ses mots furent appuyés par une solide poussée sur mon épaule et je me laissai immédiatement tomber sur le ventre.

La porte arrière s’ouvrit brusquement et deux hommes entrèrent, envoyant en même temps des tirs automatiques dans la boutique. Il était évident qu’Ice avait déjà sorti son arme (que je ne lui savais pas porter jusqu’à cette ultime seconde), parce qu’elle retourna le feu immédiatement, touchant un des hommes dans la poitrine et l’envoyant bouler dehors.

Le bruit des coups de feu et du verre brisé emplit l’air, et je me couvris la tête de mes bras dans un réflexe aveugle.

Il y eut plusieurs rapides explosions de tirs et de verre brisé avant que tout ne redevienne heureusement silencieux, à part le bourdonnement dans mes oreilles. Je me mis immédiatement debout, me cognant presque dans ma compagne heureusement fort vivante, qui me stabilisa de sa main libre.

« Ice, Dieu merci tu es vivante. Est-ce que tu…tu saignes ! »

Elle lança un coup d’œil superficiel à son épaule. « Ça va aller. J’ai juste été touchée par du verre. » Elle tourna son regard vers le second tireur, qui était étendu sur le sol avec une quantité importante de sang sur le ventre. Elle s’avança et le poussa du pied. Son corps roula comme une poupée de chiffon. Il semblait plutôt mort.

Je ravalai ma bile et me détournai juste au moment où Pedro se relevait, titubant légèrement tout en brossant le verre de ses cheveux. Il était évident qu’il avait les intestins noués mais il ne semblait pas blessé autrement.

« Va dans la pièce du fond tout de suite avant que des renforts n’arrivent. »

« Mais Ice, je… »

« J’ai dit tout de suite ! »

Sans même attendre ma réponse, elle se jeta sur Pedro et le cloua au mur, une main sur sa gorge et l’autre tenant le revolver pointé contre sa tempe. « Tu m’as piégée, espèce de salaud ! »

« Je… s’il vous plait… » Sa voix sortit dans un sifflement pathétique et après avoir débattu intérieurement pendant une seconde entière, je m’avançai vers eux, avec l’intention d’obtenir d’Ice qu’elle le relâche assez pour que l’homme puisse respirer.

« Tu as perdu tout droit de me supplier quand tu m’as doublée, espèce de porc. Il est temps de faire tes adieux. »

« Ma famille ! » Ce fut tout ce qu’il fut capable de sortir avant que la main d’Ice ne serre sa gorge un peu plus et ne le cogne contre le mur, assez fort pour que le verre déjà fracturé d’une des vitrines ne se casse et tombe au sol dans une pluie de diamants de camelote.

« Ice, s’il te plait ! » Je hurlai, ma voix quasiment perdue dans le bruit du verre brisé.

« Je t’ai dit de rester derrière ! » Répondit Ice, le visage figé dans une grimace de rage.

« Je ne resterai pas là-bas pendant que tu tues un homme de sang-froid, Ice. »

« Oh non, mon sang n’est pas froid, Angel. Pas du tout. En fait, il est rouge feu. » Bien qu’elle me parlât directement, son regard était de flamme et éloigné, très loin.

« Ice, s’il te plait… » Le visage de Pedro était rouge brique, ses lèvres d’un violet profond. Ses yeux sortaient de ses orbites et de la sueur se formait en gouttes grasses sur son front. « S’il te plait… ne fais pas ça », murmurai-je. « Il n’a peut-être plus le droit de te supplier, mais moi je peux le faire. S’il te plait… ne le tue pas. »

Tandis que je regardai, ses doigts se resserrèrent infinitésimalement autour de son cou, ses phalanges blanchies, les tendons de ses poignets ressortant comme un bas-relief sur le bronzage de sa peau. Puis lentement, comme un ventilateur qui ralentit après avoir été arrêté, sa prise commença à se desserrer jusqu’à ce qu’elle se relâche complètement et qu’il tombe au sol, le souffle lui revenant en gros hoquets.

« Dieu merci », murmurai-je, fermant les yeux lorsque le soulagement me traversa dans une grande vague d’émotion.

Après un moment, elle rangea son arme et tendit la main pour remettre Pedro debout en utilisant le col de sa veste de costume plutôt que son cou. « Dis-moi ce que je veux savoir, Pedro », dit-elle en grognant, le visage à un centimètre du sien.

« M… ma famille ! Il allait tuer ma famille ! »

« Je me fous de ta famille, espèce de salopard ! Dis-moi où est Cavallo ! »

« Je… je ne… »

« Dis-le moi ! ! ! «  La secousse qu’elle lui mit, bouscula probablement ce qui lui restait de cervelle et je fus sur le point de m’interposer à nouveau.

« Le… il est dans le désert ! Ils appellent ça Le Nid du Scorpion ! C’est tout ce que je sais ! Je le jure ! »

« Merci. » Elle le relâcha et dégaina à nouveau son arme ce qui nous fit hoqueter tous les deux. Elle tendit la main vers la poche du costume de Pedro et en sortit son mouchoir avant de procéder au nettoyage de ses empreintes sur le revolver. Puis, attrapant sa main, elle y mit le revolver, refermant ses doigts autour tout en le regardant droit dans les yeux. « Quand la police arrivera, ces salopards sont entrés ici par effraction et ont essayé de te voler. Tu les as tués par légitime défense. Compris ? »

« Oui ! Oui, j’ai compris ! J’ai tout compris ! »

Le sourire d’Ice était menaçant. « Bien. Parce que si j’entends dire que tu as raconté une autre histoire, à qui que ce soit, » elle mit le doigt de Pedro sur la gâchette et les siens par-dessus pour amener le canon sous la peau sous son menton, « je te tue. »

« Je ne le ferai pas. Je le jure ! » Il était tel une statue parlante à ce stade, les yeux roulant comme un fou dans sa tête tandis que le reste de son corps était aussi dur que du marbre.

De sa main libre, elle lui tapota la joue. « Brave garçon. »

Elle relâcha sa prise à la fois sur l’arme et sur son costume, se recula, et, après quelques secondes frémissantes, le blanc de ses yeux réapparut et il glissa le long du mur pour finir au sol totalement inconscient.

« Viens », dit-elle en se tournant vers la porte tout en attrapant mon poignet juste au moment où les premières sirènes se faisaient entendre dans la boutique. « Allons-y. »

Elle m’amena d’abord près du premier corps avant de relâcher ma main. « Vas-y et ne marche pas dans le sang. On ne veut pas laisser de traces. »

Oh, comme si ça allait être un problème, ça.

Ou peut-être que ça le serait, parce que pour éviter la mare généreuse de sang, je devais garder les yeux ouverts en passant au-dessus du cadavre de l’homme.

La porte de derrière s’ouvrait vers une allée étroite et jonchée de détritus. Le second tireur, tout aussi mort, était étalé sur le trottoir répugnant, la tête posée contre le mur en briques de la boutique d’à côté.

La puanteur putride des détritus en décomposition emplissait l’air et je résistai au désir de vomir ici et à cet instant. Je regardai plutôt vers la gauche, où notre voiture était garée.

On aurait dit qu’une bombe lui était tombée dessus. Les pneus étaient déchiquetés, la carosserie pleine de trous à cause des tirs et les vitres brisées. « Ice ? »

Elle adressa un rapide coup d’œil à la voiture. « Oui, je sais. Viens, par ici. Dépêche-toi. »

Les bruit des sirènes augmentait de plus en plus tandis que je la suivais dans l’allée, mes pieds glissant dans Dieu sait quoi tandis que j’essayais de suivre ses longues enjambées.

Alors que l’allée étroite cédait la place à une rue plus large, j’entendis le crissement reconnaissable de pneus. J’étais sur le point de me retourner et de courir quand Ice m’attrapa, me souleva carrément du sol et me jeta pratiquement dans une voiture apparue soudainement de nulle part, la portière arrière se soulevant pour s’ouvrir en arrivant à notre hauteur. J’atterris carrément sur Critter et je me tortillai pour laisser de la place à Ice, qui plongea la tête la première derrière moi.

Elle attrapa la portière et la claqua derrière elle tout en criant. « Fonce ! » A Rio qui accéléra promptement, nous envoyant rudement dans le siège tandis qu’elle démarrait le long de la rue heureusement déserte.

« Prends un chemin détourné », ordonna Ice. « Assure-toi qu’on n’est pas suivies. »

« Bien », répondit Rio, en conduisant de façon experte dans le labyrinthe tordu des rues avec un œil toujours sur les rétroviseurs.

Je me tournai vers Critter. « Comment avez-vous… ? »

« Elle me sourit, puis détourna son regard de manière significative vers Ice.

Je regardai ma compagne. « Tu savais ? »

« Disons juste que je crois dans des bases arrière bien assurées. » Son expression devint sérieuse et je savais que quelque chose trainait derrière le bleu argenté de ses yeux, quelque chose qu’elle ne voulait, ou ne pouvait pas dire. Pas ici. Pas maintenant.

Je lui fis un léger sourire et hochai la tête, lui faisant savoir ainsi que je voyais ses pensées, et lui faisant aussi connaître que j’étais prête à attendre qu’elle les exprime, si ce moment devait venir.

Je soupirai et me laissai tomber dans le siège, mon corps fatigué, douloureux et s’effondrant rapidement après sa poussée d’adrénaline. Mes yeux me démangeaient et ne demandaient qu’à se fermer, mais à chaque fois que je me permettais ce luxe, les images des hommes qu’Ice avait tués, sortaient de l’obscurité en flottant pour se superposer à l’image d’Ice qui étranglait lentement Pedro.

Pas la peine de dire que le retour à la maison ne fut pas très plaisant.

***************

A suivre, chapitre 7