Quand Tombent les Ténèbres

Par Melissa Good

Chapitre 3, 2ème partie

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Ephiny regarda la position du soleil, puis elle soupira et remonta sa combinaison en cuir. « Bon, il faut mordre dans la flèche et aller voir ce qui se passe », marmonna-t-elle à l’attention d’Eponine qui lui lançait un regard amusé.

« Hé… elle est arrivée à l’aube, Eph… fiche-lui un peu la paix », objecta la maîtresse d’armes d’un ton raisonnable. « Elle est probablement épuisée. »

La régente fronça les sourcils. « Je sais… je sais… mais par les sabots d’un Centaure, Pony… j’ai passé la moitié de l’éternité à m’inquiéter pour cette femme, la moindre des choses serait qu’elle se réveille pour venir me parler quelques minutes. » Ephiny se leva et s’étira en jetant un coup d’œil à la petite hutte de la guérisseuse. « Je peux te laisser toute seule jusqu’à mon retour, ça ira ? »

Un sourcil se souleva au-dessus d’un œil couleur caramel. « Eph, tu ferais mieux d’arrêter avec ça ou je vais devoir te faire mal. » Elle s’assit avec précautions et posa fermement les pieds sur le sol. « Ça n’est qu’un coup à la tête, pas une blessure au ventre. »

« Mm. » La régente l’étudia sérieusement. « Un coup sur la tête assez sérieux pour que Xena abandonne Gabrielle pour t’amener ici. Ce vieux cheval de guerre est sûrement beaucoup de choses, mais mère-poule n’en a jamais fait partie. » Elle mit la main sur l’épaule de l’autre femme et la repoussa doucement vers le lit. « Tu restes tranquille, ok ? » Elle soupira. « J’ai bien assez de problèmes avec Menelda sans avoir à me disputer avec elle à ton sujet. »

Eponine leva les yeux au ciel d’un air mélodramatique et s’allongea à nouveau, roula sur le côté et mit la tête sur sa main. « Oh… c’est bon. » Elle s’interrompit. « Elle t’embête à propos de la Reine ? »

Ephiny hocha la tête. « Oui… et tu sais, je pense qu’elle a de bonnes raisons. »

La maîtresse d’armes grogna. « Moi aussi j’en avais, Eph… et j’ai pas besoin de te rappeler comme j’étais furieuse en partant d’ici. Je voulais faire couler son sang, tu te souviens ? »

Sa compagne hocha la tête d’un air absent. « Je m’en souviens. » Elle fit un petit signe de tête. « Très bien… je vais la réveiller… Je n’imagine pas un instant avoir l’occasion de discuter avec elles… je pense plutôt que Gabrielle va me raconter ce qui s’est passé et filer à la maison après. » Elle fit la grimace. « Et je dois des excuses à Cyrène maintenant. » Elle secoua la tête et quitta la hutte, passant de l’intérieur frais à la chaleur du soleil. Autour d’elle, elle entendait les sons légers des criquets et les voix occasionnelles tandis que le village se mettait en route normalement. Un coup d’œil lui apprit qu’un groupe de chasse était de retour et elle nota que les nouvelles huttes en construction sur le côté ouest du village, avançaient.

Leur population grandissait, se dit Ephiny, ce qui était une bonne nouvelle après les difficultés de l’année précédente voire plus. Dix jeunes femmes allaient être initiées dans leurs rangs au Festival de la Moisson, et les nouveaux quartiers allaient se remplir. Six autres femmes étaient enceintes, et les chances que ce soient des filles étaient plutôt bonnes ces derniers temps. Le moral était en hausse malgré la situation actuelle, et Ephiny s’était sentie satisfaite par la direction que prenait la Nation sous sa responsabilité.

Les traités que Gabrielle avait négociés lors de sa dernière visite, s’étaient aussi avérés plus lucratifs qu’elle ne l’avait pensé d’abord, et elle était dans la situation enviable d’avoir un surplus significatif cette saison, surplus dont elle avait l’intention d’envoyer une partie au nord afin de l’échanger contre des outils et des provisions qu’elles n’avaient pas vus depuis des années. Ephiny avait hâte de choisir le groupe pour ces négociations… Il était aussi temps de secouer un peu l’autosatisfaction ambiante et de donner à quelques-unes des nouvelles femmes une chance de montrer ce qu’elles savaient faire, maintenant qu’elle pouvait se permettre de prendre un risque ou deux, et d’absorber toute erreur de négociation comme un apprentissage.

Elle approcha des quartiers de la Reine à nouveau, sans s’arrêter dehors cette fois, mais continuant jusqu’à la porte, la poussant pour l’ouvrir légèrement et passant la tête à l’intérieur avec une expression interrogative.

Des yeux bleus légèrement amusés la regardaient, ceux d’une Xena très réveillée, pourtant toujours allongée sur le lit, procurant un grand oreiller en cuir à sa jeune compagne. « Salut. » L’Amazone lui fit un tout petit sourire. « Sa Majesté dort toujours, je vois. »

Un haussement d’épaule bronzée. « Elle a voyagé toute la nuit pour arriver ici. » Xena s’interrompit. « Hum… entre. »

Ephiny s’empara de l’offre et se glissa dans la pièce en refermant la porte derrière elle. Elle alla tranquillement jusqu’au bord du lit et se laissa tomber sur le tabouret bas qui s’y trouvait. « Je sais… je ne lui reproche pas… »

Xena sourit tranquillement. « Mais tu meurs d’envie de lui parler. »

L’Amazone blonde baissa la tête et masqua un sourire. « Quelque chose comme ça, oui. »

La guerrière hocha la tête. « Je lui ai dit que tu voudrais la voir. »

Ephiny leva la tête et étudia la barde endormie, dont la respiration profonde et lente et les mains qui bougeaient légèrement, étaient un témoignage de sa relaxation. Un bras était fermement enroulé autour de l’estomac de Xena. « Elle s’accroche toujours à toi comme ça ? » Puis elle rougit en réalisant combien la question était personnelle, pour quelqu’un dont elle n’était pas sûre de la proximité de leur relation. « Désolée. »

La guerrière lâcha un léger soupir. « Hum… c’est bon… et oui, elle a tendance à le faire… c’est quelque chose qui nous est tombé dessus il y a un moment déjà. »

Un œil vert s’ouvrit. « Qui est-ce qui tombe ? » Gabrielle regarda Ephiny avec une expression neutre. « Bonjour. »

L’Amazone haussa un sourcil. « Bon après-midi. »

La barde haussa les sourcils à son tour et jeta un coup d’œil à sa compagne, qui haussa les épaules. « Euh… désolée. » Elle bâilla et roula sur le côté, relâchant sa compagne. « Je ne pensais pas faire ça… du moins pas si tard. » Elle se passa les mains dans les cheveux et cligna des yeux. « Qu’est-ce qui se passe ? »

Ephiny baissa les yeux et étudia ses mains. « Et bien… je sais que les gens voudraient te voir… avoir une chance de te parler… » Elle regarda rapidement Xena. « Tyldus a fait savoir qu’il aimerait que tu passes là-bas si tu en as l’occasion. »

La guerrière hocha tranquillement la tête. « Je m’en doutais un peu. »

Gabrielle leva les yeux. « Qu… » Puis elle s’arrêta et ferma la bouche. Il veut probablement parler de Kaleipus, lui avança son esprit. Et de Solan. «  Et bien, ça devrait aller. » Elle continua. « Tu peux aller lui parler… je vais donner quelques explications par ici… ensuite on pourra partir à la maison. » Elle lança un regard d’excuse à Ephiny. « Je… euh… je sais que c’est un peu court. »

La régente sourit. « C’est bon, Gabrielle… je me disais bien… je sais que vous voulez continuer votre voyage… j’espérais juste que vous resteriez une autre nuit… pour nous donner une chance de vous voir. »

La barde regarda Xena et elles échangèrent un regard. « Il va être plutôt tard quand on aura fini… alors oui, ça peut se faire… On peut partir le matin », répondit Gabrielle de bonne grâce, ayant lu un acquiescement à contrecœur dans les yeux de Xena. « Comment va Pony ? »

Ephiny réussit à sourire, soulagée de cet accord, et du changement de sujet. « Elle brûle de sortir du lit. » Elle rit puis soupira. « Vous… voulez vous joindre à moi pour le déjeuner ? Je… « Elle hésita. « J’ai brièvement mis tout le monde au courant… Je sais que c’est plutôt inconfortable pour vous deux. »

Un petit silence tomba. « Le déjeuner, ça me parait bien », finit par dire Gabrielle tranquillement. « Merci… donne-nous une minute… On arrive. »

La régente pinça les lèvres et hocha la tête. « Ok… à tout de suite alors. » Elle se leva et sortit et elles se regardèrent.

« Bon sang. » Gabrielle reposa la tête sur la poitrine de sa compagne. « Désolée… Je savais que tu voulais partir d’ici. »

Xena leva la main et lui frotta le dos. « C’est bon… Tu as raison, il va être tard et une autre nuit ici ne me tuera pas », répondit-elle doucement. « Peut-être que… on peut leur rendre visite à nouveau… ou elles peuvent venir nous voir… Je ne… » Elle prit une inspiration profonde. « Gabrielle, je ne veux pas que tu te sentes mal à l’aise à cause de moi si tu veux passer du temps avec elles. »

La barde lâcha un soupir de frustration. « Xena… je ne me sens pas mal à l’aise à cause de toi de passer du temps avec elles… je me sens mal à l’aise parce que tu te sens mal à l’aise de passer du temps ici. » Elle ferma les yeux. « Dieux… il y a tant de morceaux. » Elle regarda sa compagne. « Parfois je voudrais juste pouvoir tous les prendre et les coller ensemble et… » Son visage se tendit. « Oh par les dieux… si je pouvais juste… revenir en arrière. »

La guerrière la fixa tristement. « Oui… je sais. » Elle joua avec un morceau de la couverture sous laquelle elles se reposaient. « Je sais. » Elle s’interrompit. « Ecoute… Gabrielle… je sais… »

Une main vint recouvrir sa bouche. « Ne le dis pas. » La barde lui lança un regard très sérieux. « Ne le pense même pas, laisse tomber, Xena, et je le pense vraiment. »

Xena fit une pause et la regarda. « Tu sais vraiment ce que j’allais dire ? »

Gabrielle hocha la tête d’un air lugubre. « Tu allais me dire que ce serait mieux pour moi de rester ici et que je devrais y réfléchir. »

Bon sang. Xena écarquilla les yeux. Est-ce que je suis aussi transparente que ça pour elle ? « Hum. »

La barde ne put s’en empêcher. Elle sentit un léger sourire lui tirer les lèvres. « S’il te plait… Xena… c’est assez difficile pour nous deux… ne le rends pas plus difficile en m’effrayant avec l’idée que je pourrais à nouveau être abandonnée. » Son regard croisa celui de Xena et l’implora doucement. « Ne me fais pas ça. »

Non… Xena mit la main sur son bras avec un peu d’inquiétude. « Ce n’est pas… » Puis elle s’interrompit. Tu as quoi en tête ? Tu sais bien que la seule chose que la séparation nous fera, c’est nous rendre folles toutes les deux. « Tu as raison. Je suis désolée. »

Quelque chose… a changé, se dit Gabrielle. Mais ce n’est pas si mal… les choses ne sont plus aussi établies qu’avant entre nous deux. Je pense que j’aime bien ça. « Excuses acceptées. » Elle eut un sourire chaleureux à l’encontre de la guerrière. « Oublie ce que j’ai dit au sujet de retourner en arrière… nous allons nous en sortir. » Elle se pencha en avant et embrassa doucement Xena sur les lèvres, un geste simple qui la piégea et lui fit glisser les mains le long du corps chaud sous elle. Elle passa un moment dans une hésitation craintive puis décida de se détendre et de simplement apprécier cet instant.

Et c’est ce qu’elle fit, tandis que le soleil de l’après-midi traversait la fenêtre et peignait une rayure dorée qui les enveloppa des ombres d’un été brillant. Elle se sépara lentement de sa compagne et, à contrecœur, le regard vissé sur les yeux bleus étincelants à quelques centimètres de son visage. Elles s’observèrent en silence pendant un moment, puis Gabrielle laissa retomber sa tête et se mit debout pour aller vers la table basse près de la fenêtre, où se trouvait le bassin de toilette, et elle s’y appuya, le dos vers la guerrière. « Je présume qu’on ferait bien d’en finir avec ça. » La barde soupira puis regarda derrière elle quand Xena vint la rejoindre.

« Ecoute… » La guerrière mit les mains sur les épaules nues de la barde. « C’est toi qui l’a dit… nous allons nous en sortir. » Elle sourit légèrement tandis que la barde s’appuyait contre elle et elle se rapprocha, les bras autour du cou de Gabrielle. « Allez… » Elle prit un ton optimiste. « Allons endurer un déjeuner amazone et ensuite je filerai au village centaure. »

Gabrielle se contenta d’absorber la chaleur, à la fois physique et… Son front se plissa de concentration et elle retint sa respiration. Oh.

Oui. C’était bien là. La vague à demi perçue, à demi ressentie, ce titillement qu’elle avait fini par associer à leur connexion. Elle se demanda si Xena la ressentait aussi. « Ça te convient comme ça ? » Elle pencha la tête pour regarder vers le haut.

La guerrière avait les yeux fermés et une expression de concentration intense sur le visage. Après un instant de silence embarrassant, elle ouvrit les paupières et croisa le regard inquiet de la barde avec une expression douloureusement claire. « Je… euh… je suis désolée… Gabrielle… tu disais quelque chose ? »

La barde se retourna dans son étreinte et lui fit face. « Tu l’as ressenti ? »

Un léger hochement de tête. « Oui. »

Gabrielle eut un large sourire et l’enlaça. « Ça m’a tellement manqué. » Elle donna une tape sur le côté à sa compagne et la relâcha. « On ferait mieux d’y aller… » Elle se retourna et s’aspergea le visage d’eau avant d’utiliser un linge mouillé pour se rincer les bras. « Promets-moi de ne pas faire la grimace quoi qu’on nous serve ? »

« Je le promets », répondit faiblement Xena, en serrant le sentiment chaleureux avant de le laisser se glisser dans les crevasses obscures qui s’étaient ouvertes en elle. « Même si c’est le machin marron. »

Gabrielle plissa le nez. « Beuh… non… tu as ma permission de faire la grimace pour ça. » Elle se sécha et se retourna pour rincer le linge et commencer à s’occuper de la guerrière. « Allez… reste tranquille. » Elle nettoya avec soin le plus gros des salissures du voyage sur le corps de sa grande compagne. « C’est quoi ce truc à propos ? »

« De la terre », marmonna Xena.

La barde ricana doucement. « Ça explique le goût. »

Cette sortie lui valut un sourire de la guerrière. « Oh… tu veux dire le machin marron qu’elles mangent… hum… je n’en suis pas sûre. Une sorte de… plante… d’extrait de… quelque chose. » Elle laissa la barde finir sa tâche et passa sa cuirasse sur ses épaules. « Ça a le goût de merde d’oiseau séchée. »

Gabrielle relâcha un soupir silencieux de soulagement sur cet adoucissement de l’atmosphère. « Et… juste comme ça… comment tu sais que ça a ce goût-là ? »

Xena s’arrêta dans sa tâche et regarda la jeune femme pensivement. « Disons qu’on jouait aux devinettes quand j’étais petite et que j’ai perdu. » Elle s’interrompit. « Une fois. »

La barde plissa le nez à nouveau. « Beuh. »

Xena fit une grimace à son tour. « Ouais. »

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Le silence tomba sur la salle à manger quand Gabrielle tendit la main pour écarter le rideau de perles qui éloignait les insectes, et ne le laissa pas retomber avant qu’elle soit à l’intérieur pour que sa compagne la suive. Elle laissa son regard errer sur les Amazones assemblées.

« Bonjour », dit-elle sèchement et elle concentra son attention sur la table principale où Solari et Ephiny était à demi assises, à demi debout, l’observant avec des expressions incertaines. Les observant toutes les deux plus précisément tandis que Gabrielle se rendait compte que leur attention était clouée sur sa grande compagne, qui la suivait tranquillement avec une expression indéchiffrable sur le visage. Arès trottait derrière Xena, le museau plus ou moins à la hauteur de ses genouillères.

Les vagues de tension étaient palpables.

On entendit le bruit d’une chaise qui grattait le sol et de légers bruits de pas qui s’approchaient. « Bonjour. » Une voix juvénile brisa impunément le silence. « C’est tellement super de vous revoir. »

Gabrielle sourit. « Bonjour, Cait. » Elle enlaça la jeune fille qui la serra avec enthousiasme. « C’est bon de te revoir aussi. » Elle relâcha la jeune fille qui fit un pas en arrière et se jeta dans un assaut similaire sur la guerrière vêtue de noir qui avançait lentement derrière elle.

« Salut. » Xena laissa un sourire chaleureux se former sur ses lèvres tandis qu’elle enveloppait la jeune Amazone dans une étreinte amicale.

« Je suis tellement désolée », murmura la jeune fille presque dans un souffle, sachant que ce serait entendu. « Je ne peux pas te dire à quel point. »

La guerrière la serra un peu plus. « Merci, Cait. » Elle lui donna une petite tape et sentit son cœur se serrer, se souvenant d’une amitié née au milieu du danger, entre l’adolescente et son fils. « Il te trouvait vraiment cool, pour une fille », murmura-t-elle doucement, laissant la tristesse l’envahir.

Cait ferma les yeux et soupira, puis elle se reprit et s’écarta. Sa mort était injuste, et elle se souvenait clairement de sa rage et de son désir de se venger de son meurtrier.

Et puis elle avait appris qui était cette meurtrière et ce qui lui était arrivé.

Il y avait tant de douleur qu’elle n’avait pas vraiment su où commencer à souffrir, elle savait juste qu’elle avait souffert, et elle avait été une des rares à voir le retour violent de Xena vers son âme-sœur comme ce qu’il était vraiment, pas une menace, pas un danger, mais de beaucoup de façons, un sauvetage.

Elle était si contente que ça ait bien tourné. Elle donna une tape amicale à Arès et leur fit signe avant de repartir à l’arrière où le reste des jeunes filles de son âge se trouvaient, totalement indifférente aux regards qu’elle recevait.

« T’es folle ou quoi », siffla Megan, en tirant sur sa combinaison en cuir. « Comment t’as pu faire ça ? »

Cait tourna la tête et laissa ses sentiments sourdre, ce qui fit reculer les autres adolescentes. « Parce que ce sont mes amies, espèce de cervelle d’écureuil ramollie », répliqua-t-elle d’un ton féroce. « Je ne suis pas comme vous, à les abandonner parce que quelque chose s’est mal passé. » Elle se remit à manger, attrapant un morceau de pain pour le mâcher sauvagement.

Xena la regarda partir avec un soupçon de sourire sur les lèvres, puis son regard glacial balaya la pièce, faisant se détourner les yeux rapidement. Mais Cait avait brisé la glace et un murmure bas et incertain s’élevait, tandis que les conversations reprenaient. Avec un soupir, la guerrière suivit le dos raidi de sa compagne jusqu’à la table principale et elle fit un léger signe de tête à Solari et Ephiny.

« J’espère que Cait n’aura pas trop d’ennuis pour ça », murmura Gabrielle d’un ton ironique tout en s’asseyant près de la régente. « Pas que je n’ai pas apprécié son geste. »

Ephiny se réinstalla et mit les coudes sur la table. « Elles ne s’en prennent plus beaucoup à elle. » Son regard alla vers le visage impassible de Xena. « Ça va aller. » Elle fit passer une assiette de pain et de fromage. « Désolée… il fait trop chaud pour cuisiner aujourd’hui… on grignote ce qu’on a. »

« Ça pourrait être pire. » Xena et Gabrielle énoncèrent les mots simultanément, puis elles se regardèrent avec un air ironique.

La régente se détendit un peu, essayant de les observer du coin de l’œil sans être trop ostensible. Ce qu’elle vit la rassura. Bien que toutes les deux soient mal à l’aise, ce qui chez Gabrielle se traduisait par un bavardage nerveux, et chez Xena, par le triturage de sa nourriture, elles étaient visiblement troublées par leur environnement et pas l’une par l’autre. Il n’y avait pas de tension évidente, comme la dernière fois avant que les Enfers ne se déversent.

En fait… Ephiny observa la barde qui prenait d’un air indifférent des morceaux dans l’assiette de sa compagne pour les mordiller, et elle saisit l’expression d’affection masquée mais immanquable qui émanait de la grande femme. J’aurais cru ça impossible. Elle secoua mentalement la tête. Tout était différent, avait changé… elles avaient toutes deux été meurtries et désespérées, mais… Bon sang, Eponine avait raison… ce… truc… est toujours là.

Elle inspira et prit sa décision. « Alors… » Elle se tourna vers Xena et tendit la main pour taper la guerrière légèrement sur le bras. « Raconte-moi cette histoire de fleur que Solari mentionne du bout des lèvres. » Elle sentit la vague silencieuse et subliminale rouler tandis que toute la pièce les regardait et retenait sa respiration. Hmm…des Amazones bleuies…Ephiny interrompit la pensée immédiatement. Oh… non… elles n’ont pas besoin d’entendre cette histoire. Allez, Xena… réagis ou elles vont commencer à s’évanouir et les guérisseuses vont me tuer.

La guerrière lâcha un rire tranquille et croisa les bras en jetant un regard ironique à Ephiny. « Je ne peux pas… Pony ne va pas aimer ça. »

Ephiny sourit. « Raison de plus pour me raconter. » Elle sentit que la pièce recommençait à respirer et elle lança subrepticement un regard et jaugea les expressions pensives dirigées vers elles.

Les choses s’étaient arrangées après ça et tandis qu’elles racontaient leurs aventures récentes, un flot lent d’Amazones trouva de bonnes raisons de passer à la table principale pour faire des commentaires, des rapports, des notifications et des rappels à Ephiny, et au passage, lancer des salutations timides à la fois à la barde, et un peu plus inconfortablement mais quand même… à sa compagne sévère.

« Tu sais, Ephiny… » Xena finit par se pencher en avant, un air sardonique sur le visage. « Ce serait moins stressant pour toi de leur dire qu’elles peuvent venir nous saluer plutôt que de les laisser se triturer les méninges pour trouver toutes ces excuses. » Ce fut la plus longue phrase qu’elle ait prononcée jusque là.

La régente rit doucement de soulagement. « Ouais… et bien… j’en ai appris affreusement beaucoup, une grande partie dont je me serais bien passée, mais ça leur a fait du bien… ça les a fait réfléchir pour une fois. » Elle joua avec sa tasse. « J’ai… » Elle relâcha un long soupir. « J’espère que ça ne vous ennuie pas toutes les deux, mais j’ai demandé aux cuisinières de préparer un petit extra extérieur ce soir… de la cuisine au feu, un peu de musique… rien de bien terrible, juste… »

« Une fête », répondit Gabrielle en réfrénant un sourire.

« Non… non non… pas une fête… en tant que telle… juste… et bien, un moment d’échanges… » Ephiny hésita. « Oh par la cuirasse d’Artémis. Ouais, ok… c’est une fête, mais comme ça on pourra passer un peu de temps ensemble avant que vous ne partiez. »

La barde saisit la main d’Ephiny en la fixant tranquillement. « Ça me parait très bien. » Elle se tourna et jeta un coup d’œil à la guerrière. « Tu seras de retour assez tôt… non ? »

Xena se leva. « Oui… si je pars tout de suite. » Elle posa la main sur l’épaule de Gabrielle. « Je vais aller voir où en est Argo et prendre mes armes. » Son regard chercha celui d’Ephiny. « Si tu es d’accord. »

La régente fit la grimace. « Xena… ne le prends pas mal… mais d’avoir renvoyé Argo avec tout ce truc, c’était du spectacle, et nous savons bien toutes les deux que… ça ne te rend pas moins dangereuse. »

La guerrière la fixa d’un air impassible. « Avec toutes ces flèches pointées vers moi, je ne voulais pas prendre de risques. » Elle pressa l’épaule de la barde et se retourna pour sortir de la salle à manger d’un pas régulier et lent, Arès trottant derrière elle.

Ephiny et Gabrielle échangèrent un regard. « Elle est en colère pour ça ? » Demanda la régente tranquillement.

La barde haussa les épaules d’un air las. « Elle s’y est résignée », répondit-elle, en jouant avec un morceau de pain.

La régente regarda autour d’elle et prit une inspiration. Ok… il faut en finir avec ça. « Tu veux faire une balade ? »

Elles finirent près de la rivière, assises contre un grand chêne à regarder l’eau sombre et turbulente s’écouler tandis que l’air chaud et humide passait sur elles. « Où est-ce que je dois commencer ? » Demanda Gabrielle, en regardant vers l’eau. « On a quitté cet endroit et on est allées dans une grotte… pas très loin… et… hum… » Elle ferma les yeux et soupira. « On s’est bagarrées. Beaucoup. » Elle fit une pause. « J’ai crié… j’ai dit beaucoup de choses… beaucoup de choses blessantes… elle aussi… on souffrait toutes les deux beaucoup. »

Ephiny prit une inspiration. « Vous vous êtes vraiment battues… est-ce qu’elle… t’a frappée… ou bien… »

« Oui. » La réponse fut brève. « C’était… la seule chose que je pensais qu’elle… » La barde pinça les lèvres et s’interrompit un long moment. « Ensuite elle s’est évanouie. »

La régente la fixa, surprise. « Quoi ? »

« C’en était trop, Ephiny… elle ne luttait pas contre moi, elle luttait contre elle-même… je pouvais le voir… elle voulait me faire mal… nous voulions nous faire du mal l’une à l’autre… ça nous taraudait encore et encore jusqu’à ce qu’elle craque. » La barde continua dans un tourbillon de mots. « Et je me souviens me tenir là au-dessus d’elle, voulant tellement être en colère et la haïr… et… la frapper ou quelque chose comme ça… et… et je ne pouvais simplement pas. »

Ephiny la fixa, les yeux écarquillés. « Tu ne pouvais pas ? »

Un lent mouvement de tête de la part de la barde. « Après tout ça… après tout ce qui s’était passé… toute cette douleur et toute cette souffrance, et la haine… et tout ce que je voulais faire, c’était l’étreindre et que tout s’éloigne. » Elle fixa au loin. « Je l’aime. »

« Malgré tout ? » Murmura la régente. « Gabrielle… je… »

« C’est ce qui rendait les choses pires… » Expliqua Gabrielle doucement. « Je m’en suis rendue compte après… si nous nous étions vraiment haïes… et bien… elle serait partie… et je serais restée ici… et les choses se seraient passées autrement. » Un autre lent mouvement de la tête. « Mais je ne peux pas faire ça… et elle ne peut pas faire ça… il faut qu’on se pardonne l’une à l’autre, et que nous fassions confiance à notre amour. » Elle leva les yeux. « Ephiny, elle est tellement importante pour moi… Je sais…je sais ce que tu vas dire… c’est un risque… elle pourrait devenir folle… elle est violente… elle pourrait de nouveau me faire du mal… Mais je te jure… que je m’en fiche… Je ne peux pas l’empêcher… Il faut que je fasse partie de sa vie et qu’elle fasse partie de la mienne. »

« Chhhut. » Ephiny mit la main sur le bras de Gabrielle. « Doucement… je ne suggère rien d’autre. » Abandonnant immédiatement une telle proposition. « Je me rends compte que les choses ont dérapé… mais regarde ce qu’il a fallu pour en arriver là, Gabrielle… et pourtant… vous avez réussi à le dépasser… vous avez traversé tout ça… d’une certaine façon. » Elle caressa la peau douce. « Je n’ai jamais vu un lien aussi puissant entre deux personnes que celui que vous avez, mon amie… n’aie pas honte de ça. »

La barde se calma et laissa sa tête reposer contre l’écorce rude. « Je n’en ai pas honte. » Elle soupira d’un air las. « C’est seulement si difficile d’expliquer à tout le monde pourquoi je ne la quitte pas. » Elle regarda Ephiny. « Pourquoi je l’aime toujours, même après ce qui s’est passé… les gens me regardent comme si j’étais folle ou tellement aveuglée par elle que je ne sais pas ce que je fais. » Elle s’interrompit. « Je ne suis plus une enfant, Ephiny. J’ai tué quelqu’un à Britannia. »

Le choc fut total sur le visage de la régente.

« Oui. » La barde soupira. « Ça faisait partie de tout ce truc… Xena pense que j’ai été piégée pour permettre à Dahak d’entrer dans ce monde. »

Ephiny s’humidifia les lèvres nerveusement. « Par… heu… » Sa voix lui manqua.

« Oui. » Les yeux verts la regardèrent tristement. « Mais j’étais tellement sûre d’avoir raison… » Un sourire douloureux. « Et puis j’étais tellement jalouse de son passé que je l’ai volontairement trahie, et je l’ai fait capturer par l’un de ses pires ennemis, Ephiny… et elle a failli mourir en Chine à cause de ça. »

Un autre regard choqué.

Gabrielle la fixa. « Oui… maintenant tu entends l’autre côté de l’histoire… je l’ai trahie et tu sais quoi ? Je suis la seule personne dans toute sa vie, à qui elle l’a pardonné. »

La régente ferma les yeux. « Je n’en avais aucune idée, Gabrielle. » Elle tenta de mettre de l’ordre dans ses pensées tourbillonnantes tandis que ses perceptions prenaient une tonalité différente. « Je n’ai jamais pensé… »

La barde soupira. « Je ne l’avais jamais pensé non plus… Je n’avais jamais pensé que j’avais ça en moi… pour personne, encore moins pour elle… Ce fut vraiment difficile de m’en rendre compte… pendant un long moment, je n’ai plus cru en moi, Ephiny. » Elle arracha un brin d’herbe et le mâchouilla, tandis qu’un sentiment de paix s’installait à nouveau sur elle. « Et alors que je me trouvais dans cette grotte, à la regarder… je me suis rendue compte que la seule façon pour moi de changer ça… de retrouver un peu de paix, c’était à travers elle… à travers nous. »

« Et tu l’as trouvée », dit Ephiny dans un souffle.

Le granite froid était pressé contre son dos, apportant un peu de soulagement à son mal de crâne qui battait tandis que des secousses de douleur acérée irradiaient de sa mâchoire et de sa bouche abîmées. Elle avait les bras autour du corps immobile de Xena et elle la prit sur ses cuisses, recevant un confort nostalgique de la chaleur de la guerrière pour le court laps de temps qu’elle avait avant que Xena ne s’éveille et ne s’écarte.

Dans ces quelques courtes minutes, en la tenant, elle en était arrivée à la réalisation froide que c’était quelque chose dont elle avait besoin, Quelque chose qu’elle désirait si fort que ça valait la peine de tout risquer pour le retrouver. Et lorsque Xena avait lentement ouvert les yeux et qu’elles s’étaient fixées, épuisées, elle avait simplement dit. « J’ai besoin de toi. »

Xena n’avait pas bougé, ne s’était pas écartée, et avait simplement étudié son visage pour ce qui lui sembla être une éternité. « Alors il faut qu’on parle », avait-elle fini par répondre, se mettant volontairement dans la position la plus vulnérable dans laquelle elle puisse se trouver, dans les bras de Gabrielle.

Et c’est ce qu’elles avaient fait, avec des mots lents et hésitants, qui avaient commencé avec des ‘je suis désolée’ sincères.

« Je suis désolée de t’avoir laissé tomber à Britannia… et de ne pas être arrivée à temps. » La voix de Xena était rauque. « Je suis désolée de ne pas t’avoir aidée… comprise… de t’avoir laissée seule pour prendre cette horrible décision pour Hope. »

« Je suis désolée de n’avoir pas essayé plus fort de t’arrêter avec César… » Avait murmuré la barde en retour. « Je suis désolée pour la Chine… j’étais si stupide et en colère. »

Elles s’étaient vite rendu compte qu’elles pardonnaient plus facilement à l’autre qu’à elles-mêmes.

« J’aurais voulu te parler de ce qui s’était passé… de ce que je ressentais… de ce que je savais… au sujet de ces choses diaboliques… » La guerrière avait soupiré. « Au lieu de simplement espérer que tu m’acceptes comme tu me voyais. »

« J’aurais voulu que tu n’aies pas raison », avait répondu Gabrielle. « Je voulais que tu aies tort, tellement… que ça m’aveuglait. » Elle avait doucement pleuré. « Je croyais en elle… tout comme je croyais en toi. »

A l’imparfait. Et elles le savaient toutes les deux. Ça faisait mal.

Mais ce n’est que lorsque Xena dit : « J’ai détruit notre amitié » que la perte la frappa, parce qu’elle se rendit compte à ce moment-là que c’était probablement vrai. Elle avait commencé à pleurer sans pouvoir s’arrêter, des sanglots vrillés par la douleur qui sortaient de sa poitrine.

Et ensuite elle avait baissé les yeux et à travers la brume, elle avait vu les larmes dans les yeux de Xena et ça... avait laissé le petit rayon de lumière revenir en elle, parce qu’elle avait compris qu’aussi longtemps que leur amour existait, les possibilités existaient aussi.

« Oui, nous l’avons trouvée », répondit-elle tranquillement à Ephiny. « Ça a été dur et ça nous a beaucoup fait souffrir, et ça le fait toujours, mais… nous avons décidé ensemble que c’était le seul moyen. »

Ephiny lui lança un regard en coin, notant les nouveaux plis de maturité qui creusaient son visage et les ombres, maintenant permanentes, qui apparaissaient dans ses yeux autrefois candides. Gabrielle avait raison… la gamine de Potedaia n’existait plus. A sa place, se trouvait cette femme complexe dont les motivations et les sentiments, autrefois si évidents, étaient un mystère aujourd’hui. « Cela t’a changée », commenta-t-elle doucement.

Un très léger mouvement de tête. « Je sais. » Le regard de la barde croisa le sien. « Cela a tout changé… exactement comme Xena avait dit que ça le ferait. » Une vague déferlante de souffrance la heurta et elle hoqueta légèrement. « Oh… »

Ephiny se redressa et lui agrippa l’épaule. « Gabrielle… que se passe-t-il ? Tu es blanche comme un linge. »

Gabrielle reprit son souffle avec difficulté et mit son bras contre son estomac nu. « Euh… oui… je… » Une autre vague la saisit et elle comprit sa source. « Ephiny… qu’est-ce que Tyldus voulait de Xena à ton avis ? »

L’Amazone baissa les yeux et joua avec un bout d’écorce. « Je… probablement lui parler de Kaleipus… et… je pense qu’il voulait lui donner des affaires de Solan. »

La barde ferma les yeux et s’appuya contre l’arbre. Oui. La lourde culpabilité la traversa et ajouta à la souffrance. Elle ne me veut pas près d’elle, ça c’est sûr, tenta-t-elle de se convaincre intérieurement, mais son cœur lui parlait différemment. Mais je présume que j’y vais quand même.

Elle ouvrit brusquement les yeux et se leva, frottant sa jupe de mouvements vifs. « Ecoute… je… j’ai besoin d’air… je vais faire une petite balade, d’accord ? »

Ephiny resta assise à l’étudier. « Très bien », répondit-elle doucement. « Tu… hum… prends le temps qu’il te faut. » Elle regarda la barde s’éloigner, le corps tendu et les mouvements incertains, et elle secoua la tête.

*****************************

L’écurie était heureusement vide quand Xena y entra et elle entendit le léger craquement de la paille sous ses bottes, ses seuls mouvements brisant le silence. Argo était dans une stalle de coin, mâchouillant d’un air indifférent du foin de la botte fraîchement coupée mais elle leva les yeux au bruit de pas familier et hennit.

« Salut ma grande… » Xena se rapprocha de la chaleur réconfortante de la jument et caressa son poil luisant. « Merci de m’avoir aidée hier soir. » Elle se tourna à demi. « Et regarde qui nous a retrouvées. »

« Roo. » Arès s’assit dans la paille et haleta.

Argo renifla doucement, le museau dans la poitrine de Xena. Celle-ci posa la tête sur le côté de la jument pendant un long moment et respira l’odeur familière de cheval et d’écurie, la laissant la calmer. Puis elle se redressa et tapota la jument. « Ok… on y va. » Elle sella Argo et reprit ses armes, sentant le poids familier de son épée avec quelque chose qui ressemblait à du soulagement face à l’atmosphère toujours hostile qui l’entourait.

Elle sortit la jument et se mit en selle, calant ses pieds dans les étriers, laissant ses genoux retrouver leur place habituelle contre les épaules de la jument. Le soleil était sans merci et elle sentit sa peau se réchauffer, ajustant la cuirasse avec un soupir.

Le chemin du village centaure était ombragé, fort heureusement, et Argo avança vite malgré l’air épais et chaud. Arès trottait près d’elle, la langue pendante et Xena ne pensa à s’arrêter pour que tous les deux puissent boire, ainsi qu’elle-même, que lorsqu’elle sentit sa sueur couler.

Elle s’arrêta près des totems et attendit, et quelques minutes plus tard, une sentinelle apparut, sortant sans bruit de la forêt pour venir se mettre près d’elle, leurs têtes à niveau. « Tyldus a demandé à me voir », dit-elle brusquement.

La sentinelle hocha la tête. « Viens. »

C’est curieux, songea Xena, tandis qu’elle guidait Argo à travers le village bien construit autour d’un groupe de Centaures qui s’affairaient. Je me sens mieux accueillie ici que chez les Amazones. Il y avait des regards lancés dans sa direction, comme d’habitude, mais ils ne comportaient pas cette note de soupçon visible dans ceux qu’elle avait reçu ce matin et certains se transformèrent même en une tranquille sympathie.

Elle ralentit Argo pour s’arrêter près des grands quartiers du chef et elle se glissa à bas de la jument. « Arès, tu restes ici, ok ? »

« Roo. » Le loup haleta d’un air mécontent mais s’installa près des grands sabots d’Argo.

Xena laissa un minuscule sourire apparaître brièvement puis elle reprit un air sérieux et marcha vers la hutte, consciente du calme autour d’elle et du faible son creux de ses pas sur le bois qui longeait le chemin. Elle leva la main et la laissa doucement retomber sur l’encadrement en bois de la porte, dont la hauteur dépassait largement la sienne, et sa largeur de deux fois celle d’entre ses épaules.

« Entre. » La voix basse roula depuis l’intérieur et elle poussa la porte et laissa sa vue s’ajuster à la relative pénombre avant de continuer à avancer et de laisser la porte se refermer derrière elle.

Tyldus se trouvait près de la fenêtre, le dos tourné vers le soleil qui entrait et les bras croisés sur son large torse nu. C’était un grand Centaure, avec d’épais cheveux auburn, une barbe assortie et des yeux anciens et sages. « Bonjour, Xena. » Il alla vers la table près de sa zone de travail et prit une outre de vin. « Ça te dit de partager ceci avec moi ? »

La guerrière inclina la tête et s’avança jusqu’à lui à côté de la table. « Bonjour, Tyldus. Tu as l’air en forme. »

Le Centaure versa une bonne rasade de vin dans une chope et la lui tendit, puis il en prit une pour lui. « Autant qu’on peut l’être, oui… bien que j’eusse souhaité que toi et moi, nous nous rencontrions pour une occasion moins tragique. » Il prit une gorgée et la regarda avec solennité. « Merci d’être venue… Je n’étais pas sûr de savoir quand je te reverrais… Je sais que tu ne restes pas longtemps dans le même endroit. » Il prit une autre gorgée. « En fait, j’admets avoir été choqué quand Kaleipus m’a dit que tu étais à la maison. »

Xena fixa la surface de la table et prit plusieurs gorgées du vin doux et riche. « Les choses changent », finit-elle par lâcher, en levant la tête pour lui lancer un regard prudent. « Je suis désolée pour Kaleipus… c’était un homme bien. Et un bon ami. »

Tyldus soupira. « Il l’était, c’est vrai. » Un léger coup d’œil lui permit d’observer le visage de Xena. « L’arrivée de l’obscurité nous était connue depuis pas mal de temps, Xena… Je ne te blâme pas pour ce qui est arrivé. »

La guerrière se retourna et alla vers la fenêtre pour fixer le village centaure sans vraiment le voir. « Je me blâme, moi, Tyldus », répondit-elle calmement. « Il y a un millier de choses que j’aurais pu faire pour changer ce qui s’est passé. » Ses yeux trouvèrent automatiquement un certain endroit, dans une certaine partie au centre du groupe de demeures, tandis qu’un souvenir mélancolique la chatouillait.

Le Centaure vint derrière elle et posa une grande main musclée sur son épaule. « Ça serait arrivé de toutes les façons, j’en ai bien peur. Peut-être pas à ce moment-là, ou à cet endroit, mais quand même. » Il attendit qu’elle se retourne et croise son regard, ce qu’elle fit. « C’est arrivé et tu en étais la cible. »

Un léger hochement de la tête sombre. « Je le sais bien. »

Ils s’observèrent un autre long moment. « Toute notre Nation adorait ton fils, Xena », dit doucement Tyldus. « C’était un gentil garçon. »

Xena baissa les yeux et ses épaules s’affaissèrent, et elle laissa ses mains pendre le long de ses cuisses tandis qu’elle s’appuyait contre la paroi derrière elle. « Il ne méritait pas que je soies sa mère, ça c’est sûr », murmura-t-elle d’un ton amer. « Je vous dois beaucoup pour vous être occupés de lui. »

Il y avait de la sombre compassion dans les yeux gris du Centaure tandis qu’il l’observait. « Tu ne nous dois rien, Xena… ça a été une tâche bien dépensée, et sache ceci, il n’a jamais été plus heureux, jamais, que quand il est revenu d’Amphipolis après que tu l’as reconnu comme ton fils. » Il fit une pause et pinça ses lèvres barbues. « Il était très fier d’être ton fils, tu le sais. »

Les yeux bleus fatigués scrutèrent son visage. « D’être sa mère a causé sa mort, Tyldus », répliqua calmement Xena. « J’aurais mieux fait de tenir ma promesse et de rester loin de sa vie, par Hadès, et nous le savons tous les deux. »

Le Centaure soupira. « Peut-être », concéda-t-il. » Mais de te connaître lui a procuré une grande joie, Xena… Je ne pense pas, ayant été son maître pendant tant d’années, qu’il aurait souhaité que ce fut différent. » Il s’interrompit. « Malgré le danger. »

Non, admit Xena intérieurement, pas le connaissant. Probablement pas. « Merci. »

Un silence embarrassé s’installa, puis Tyldus s’éclaircit la gorge. « Je… voulais te donner ceci… » Il déplaça son grand corps vers un placard et l’ouvrit. « Ce n’est pas grand-chose… tu sais que nous ne sommes pas du genre à conserver les choses. » Il sortit un paquet emballé dans du lin marron foncé. « C’était à lui. »

Xena le regarda un long moment puis elle prit une inspiration profonde et s’approcha pour lui prendre le paquet des mains, ressentant la rugosité du lin sur sa peau. Elle regarda l’objet et passa légèrement le bout de son doigt dessus. « Merci. » Elle sentit que sa voix était sur le point de se briser et s’éclaircit la gorge. « Je te dois beaucoup… pour tellement de choses. »

Le Centaure remua légèrement les sabots. « Les choses changent. » Leurs regards se croisèrent. « Comment va ton amie ? »

La guerrière fut heureuse de ce changement de sujet. « Elle va bien. » Elle mit le paquet sous son bras. « Elle a traversé de nombreuses épreuves… mais elle est coriace. »

Tyldus sourit d’un air ironique. « Tu sais, chaque fois qu’il pleut, je pense à vous deux. » (NdlT (probablement inutile mais tout le monde n'a pas forcément tout lu J) Tyldus fait référence à un événement – fondateur - de « La séparation (At a Distance) » 1ère FF de Missy (et plus précisément le 4ème chapitre))

Xena regarda la fenêtre par-dessus son épaule, vers un endroit très précis. « Oui. » Elle retourna son regard vers lui. « Y a-t-il un message que tu veux faire passer aux Amazones ? »

Le Centaure grogna. « Pas de ma part, mais… » Il pencha la tête. « Ah… le trottinement de petits sabots de Centaure. » Son regard alla vers la porte. « Entre mon garçon. »

Xena se retourna pour voir Xenan qui se tenait là, une expression timide et incertaine sur son visage adorable. « S’lut ». Il avança de quelques pas hésitants vers elle.

La guerrière s’agenouilla et lui fit signe d’avancer. « Bonjour, Xenan. »

Le jeune Centaure trottina vers elle et lui passa les bras autour du cou. « Tu vas mieux maintenant ? » Sa voix aigüe gazouilla dans son oreille. « T’es plus en colère ? »

Elle l’étreignit et lui tapota le dos. « Je ne suis plus en colère, Xenan », répondit-elle tranquillement. « Tu veux passer un message à ta maman ? »

Il releva sa tête frisée blonde et cligna des yeux. « C’est bientôt mon anniversaire. »

Xena ne put s’empêcher de sourire. « Je sais. »

« Elle m’a promis un arc, un vrai. » Xenan releva le menton et ressembla ce faisant, remarquablement à sa mère.

« Je vais le lui rappeler », le rassura la guerrière d’un ton solennel. « Tu veux autre chose ? »

Ses sourcils clairs frémirent. « Je veux que mon ami revienne. »

Xena sentit la douleur lui serrer le cœur comme une serre d’aigle. « Je… je sais… Xenan… moi aussi je le veux », murmura-t-elle les dents serrées tout en l’étreignant à nouveau. « Je le veux tellement. »

Elle soupira et le relâcha, puis elle se releva, à l’extrême limite de son contrôle. Son regard alla silencieusement vers le Centaure. « Merci encore, Tyldus. »

Il hocha la tête en réponse. « Porte-toi bien, Xena. »

Elle sortit en laissant les deux Centaures et alla vers Argo, qui poussa sa poitrine de son museau et renifla bruyamment. Xena contourna la jument et passa les bras autour de sa nuque enfouissant son visage dans le cuir chaud pendant un long et douloureux moment. Par les Dieux… ça lui faisait de nouveau si mal.

Elle se redressa par la seule force de sa volonté et mit le paquet sous une des sangles de la selle « Allez, Arès… on y a. » Elle appela le loup qui se releva et s’ébroua, tandis qu’elle se mettait en selle et attrapait les rênes de la jument.

Ils s’avancèrent jusqu’au centre du village et Xena arrêta la jument à cet endroit particulier pour un moment de calme, repoussant quelques souvenirs heureux avant de diriger Argo vers le chemin du retour.

Mais à la pensée de retrouver la compagnie des Amazones maintenant… Xena tressaillit. Je me sens… à vif. Ce n’est pas un bon signe. Elle laissa Argo avancer à sa guise au milieu des grands arbres, sans choisir un trajet particulier, jusqu’à ce qu’elle lève les yeux et découvre que la jument s’était rendue près d’un petit ruisseau gargouillant qui longeait un surplomb rocheux épais. Elle en perdit le souffle. La destinée ? Ou bien sa propre décision inconsciente qui avait guidé la jument ?

Comme dans un rêve, elle descendit du grand dos d’Argo, et elle faillit tomber à genoux, ses jambes refusant de porter son poids à cet instant. Elle se tint aux rênes de la jument jusqu’à ce que son corps coopère, puis elle détacha le paquet de la selle et avança en trébuchant vers les rochers, traversant l’eau dans de grandes éclaboussures comme si elle ne se trouvait pas là.

Elle alla près des buissons d’un air impatient puis sortit son épée et les hacha, se frayant un chemin à travers. Quelques instants plus tard, elle se trouvait sous le surplomb ; elle ramena ses jambes et posa la tête contre la surface rocheuse froide tout en regardant le minuscule espace autour d’elle. Un gémissement la distrait et elle leva les yeux pour voir Arès qui rampait sous le rocher près d’elle, en secouant son épais pelage pour se débarrasser de l’eau du ruisseau.

Ça n’avait pas l’air très différent, songea-t-elle. Un petit espace, c’est certain… le rocher était tout près de sa tête, mais ça ne l’avait pas gênée à cette époque. Les parois recouvertes de mousse et le bruit de l’eau qui s’écoulait, à portée de main. Ça sentait la végétation et l’eau, et la terre noire sur laquelle le sous-bois poussait, et elle respira toutes ces odeurs avant de poser le paquet enveloppé de lin marron sur ses cuisses et de le déballer lentement.

Tout d’abord, elle retira ses quelques vêtements, au milieu desquels se trouvait la tunique bleu éclatant qu’elle lui avait offerte pour l’hiver. Elle passa le doigt dessus et l’amena à son visage, pour respirer son odeur, se laissant aller dans le souvenir de la sensation de son corps contre elle. Du son de sa voix. Par les dieux… Solan… j’ai à peine eu la chance de…

Avec un soupir, elle coupa court à cette pensée, et mit la tunique sur son épaule avant de regarder dans le paquet. Des petites choses, une tasse, faite pour des petites mains de garçonnet. Un nécessaire pour le feu bien soigné, marque de son sens de la responsabilité et de sa maturité grandissante. Un parchemin bien enroulé, qui, une fois déroulé, révéla une écriture très familière. Quelques lignes qui suffirent à éveiller les souvenirs de leur rencontre et elle laissa le parchemin s’enrouler doucement. Il avait dû convaincre Gabrielle de le lui donner... Son doigt effleura une lettre bien formée.

Un autre coup d’œil. Des jouets, pas beaucoup, deux chariots en bois et une poupée de chiffon qui… Elle regarda de plus près et ferma les yeux tandis que les larmes commençaient à couler silencieusement sur son visage. Une simple chose qui lui évoqua une image, des petits morceaux de cuir et autres, qui avaient pris forme après de longs soins.

Elle laissa la douleur la submerger, trop fatiguée pour résister encore, et elle se mit en boule, sentant l’écorchure de la pierre sur sa peau sans s’en soucier. A quoi bon ? Elle avait perdu, et elle le savait… les deux plus grands cauchemars de sa vie étaient réels et c’était de sa faute…comme elle avait toujours su que ce le serait.

Elle avait espéré, encore et encore, que peut-être… peut-être elle aurait de la chance cette fois. Peut-être qu’elle avait assez payé pour tout ce qu’elle avait fait.

Tu es stupide, Xena, vraiment stupide. Tu ne paieras jamais assez, et tous ceux qui comptent pour toi paieront aussi. Tous. Et à chaque fois qu’elle regardait Gabrielle, elle voyait encore et encore le prix que la barde avait payé, et continuerait à payer le reste de sa vie.

Et Solan… ce n’était qu’un enfant.

Une triste haine d’elle-même la saisit. J’aurais dû laisser ces maudits rochers m’entrainer avec Callisto… Je n’ai aucun droit de continuer à faire ça… à blesser les gens. Solan… je suis désolée… Elle sentit Arès se presser contre elle alors que le loup ressentait sa détresse et tentait de lui nettoyer le visage de sa langue chaude. « Tu devrais aussi t’éloigner de moi, Arès », lâcha-t-elle dans un murmure rauque. « Je ne veux pas que tu sois blessé. »

Le loup se contenta de se serrer un peu plus, poussant son museau sous son menton avec un gémissement anxieux. Incapable de se retenir, elle l’entoura de ses bras et pleura dans son pelage.

*****************************

Gabrielle songea que c’était un sentiment très étrange. Elle n’avait jamais tenté d’utiliser leur connexion comme ça… bien qu’elle sut que Xena l’avait fait, et à plus d’une occasion. C’était un peu comme de fermer très fort les yeux et d’essayer de trouver une chandelle avec les mains… On avançait avec beaucoup de précautions, tentant de sentir la chaleur et ensuite essayant de deviner où elle se trouvait.

Sauf que là, ce n’était pas de la chaleur, c’était de la détresse et plus elle se rapprochait, plus elle la ressentait, jusqu’à ce qu’elle envisage brièvement d’abandonner la recherche, de peur qu’elle ne l’accentue par sa présence. Cette idée ne dura cependant que le temps de trois battements de cœur et elle continua, impuissante à empêcher son impulsion intense de trouver la guerrière.

Elle avança à travers un dernier mur épais de sous-bois et se figea en voyant la silhouette familière d’Argo, qui broutait tranquillement près d’un petit ruisseau. L’air était si épais qu’elle crut en perdre le souffle et elle s’arrêta pour écarter ses cheveux trempés de ses yeux avant de faire quelques pas prudents vers le cheval, son regard scrutant les environs à la recherche d’un signe de sa compagne.

Argo leva la tête à son approche et hennit, remuant ses grands sabots sur l’herbe et la cognant dans la poitrine d’un museau impatient.

« Salut, Argo », murmura-t-elle doucement. « Tu sais où est Xena, hein ? " Elle resta immobile et regarda avec précautions autour d’elle, se figeant lorsqu’elle repéra les branches fraîchement taillées sur le bosquet épais de l’autre côté du ruisseau. Elle étudia le surplomb et ce faisant, elle sut d’une certaine façon, que c’était là que la guerrière se cachait.

Je fais quoi maintenant ? Se demanda-t-elle silencieusement. Elle trouve un endroit privé pour se laisser aller à sa douleur, Gabrielle… elle ne veut sûrement pas que tu traines dans le coin… le mieux c’est de simplement retourner au village, maintenant que tu sais où elle est, et qu’elle est en sécurité, non ?

Si. Mais elle ne se retourna pas pour partir, une partie d’elle souhaitant quitter la clairière, l’autre la poussant en avant, vers une âme-sœur dont la douleur l’attirait malgré le fait qu’elle-même en était la principale cause. Au moins… se dit-elle, voulant désespérément rationaliser. Au moins elle devrait savoir que je… que je m’inquiète… sur ce qu’elle traverse.

Elle prit une inspiration. « Xena… » Dit-elle à voix haute, sachant qu’elle serait portée au-delà de la clairière quasiment silencieuse, avec le seul bruit des criquets et de quelques cris d’oiseaux léthargiques. « Je… je sais que tu souffres… Je… je sais que tu ne veux pas de moi près de toi… » La douleur de cette réalisation l’interrompit pendant un long moment. « M… mais je m’inquiétais pour toi… alors je… heu… je vais partir, d’accord… je… heu… je serai au village. » Le silence coula en elle, alors que même les oiseaux semblaient retenir leur souffle, et elle serra la crinière d’Argo inconsciemment mais avec malaise en réalisant qu’elle n’aurait pas de réponse.

C’est tout ce que je peux faire, non ? Murmura-t-elle faiblement pour elle-même. Il y a des choses qu’on ne peut pas réparer… Gabrielle… c’en est une. Elle va toujours s’interposer entre nous. « Très bien… alors, fais attention à toi, d’accord ? » Sa voix se brisa et elle se retint au cou de la jument un long moment avant de se redresser et de regarder autour d’elle pour trouver un chemin aisé pour repartir.

« Gabrielle. » Le son de son nom la figea sur place, dit d’une voix si rauque et si lasse qu’elle faillit ne pas la reconnaître. Elle se retourna et fit face au surplomb rocheux, ses pas l’entrainant tout près de l’eau.

« Je suis là », répondit-elle tranquillement mais nerveusement. Et elle attendit.

Une longue pause. « J’aurais bien besoin d’une amie en ce moment », répondit la voix dans une requête épuisée.

« Pourquoi est-ce que tu t’attends toujours au pire ? » Avait-elle un jour demandé à Xena, dans une crise d’exaspération

« Parce que comme ça, si ça n’arrive pas, je suis plaisamment surprise », avait répondu ironiquement la guerrière.

Et là, debout dans cette forêt surchauffée et à l’atmosphère lourde, Gabrielle comprit exactement ce qu’elle voulait dire. « J’arrive. » Elle savait que sa voix tremblait, mais ça n’avait pas d’importance tandis qu’elle avançait inconsciemment dans le ruisseau, traversant l’eau qui lui arrivait à mi-cuisses dans de grandes éclaboussures, comme si elle n’existait pas. Elle atteignit le bord du surplomb et posa la main dessus, baissa la tête et rampa dans l’espace sombre sans hésitation.

Elle sentit une main chaude dans la sienne et la secousse familière du contact lorsque leurs corps se reconnurent. Elle cligna des yeux et laissa ses yeux s’adapter tandis que sa compagne apparaissait lentement devant elle. Un regard au visage couvert de larmes et elle oublia tout.

Elle oublia leur dispute, oublia Britannia, la Chine, tout sauf le fait que sa compagne était là, et souffrait atrocement, et qu’elle avait besoin d’elle désespérément. Elle rampa en avant et prit Xena dans ses bras, mit la tête sombre contre sa poitrine et elle la caressa doucement.

Il n’y eut pas de résistance. Aucune. Des bras s’enroulèrent autour d’elle et la serrèrent, tandis qu’elle emmêlait leurs corps, sans jamais cesser ses caresses, ni le doux murmure de mots d’amour et d’encouragement qui sortaient d’elle sans permission. Ils montaient droit de son âme, parlant à son autre moitié avec des mots, une vérité nue entre elles qui écarta la peur qui les avait maintenues éloignées.

« Je suis si fatiguée de cette souffrance », dit Xena dans un murmure, presque un souffle. « La mienne… celle des autres… la tienne … je ne peux plus le supporter. »

« Je sais… » Dit la barde. « Je ressens la même chose… ça fait si mal. » Elle laissa ses propres larmes couler dans les cheveux noirs sous son menton. « Parfois… je pense qu’il n’est plus possible de continuer. »

« Je ne pense pas pouvoir. » Une admission douloureuse. « Je veux juste m’allonger et ne plus jamais me relever. »

Gabrielle fixa le rocher couvert de mousse à travers des yeux remplis de larmes, tout en caressant les cheveux noirs soyeux, effrayée de penser à combien cette idée l’attirait. Elle ne partirait pas sans Xena… la guerrière ne partirait pas sans elle.

Mais ensemble ? La pensée de plonger dans une paix indéfinie dans les bras de Xena la submergea quasiment d’un désir nostalgique. « Où tu vas, j’irai. » Sa voix était tremblante mais elle savait que Xena l’avait entendue.

C’était comme si de le dire avait apporté une sorte de paix en soi, et une communion renouvelée entre elles à un niveau si profond qu’elle ne l’avait jamais ressenti avant. Elle ferma les yeux et se laissa aller dans le silence.

Sachant, au fond de son cœur, qu’elle était rentrée dans son foyer.

Un grondement de tonnerre et elle sentit une bouffée d’air agité entrer dans leur refuge, apportant un soupçon de pluie, et une fraîcheur bienvenue. Elle vit le soleil s’assombrir et les couleurs changer tandis que la lumière était filtrée par les nuages bas, approfondissant le vert de la végétation et enrichissant les teintes profondes des fleurs sauvages éparpillées dans le sous-bois.

C’était une sensation bizarre, de retrouver un centre en elle qu’elle pensait disparu depuis longtemps. C’était le fondement et le retour en elle d’un sentiment de certitude, dans une vie qui en possédait peu. Mais cette fois, elle était consciente d’avoir fait un choix, celui d’unir sa vie, son cœur et son âme à la femme qu’elle tenait serrée dans ses bras.

En connaissant les risques, mais plus aveuglée par les dangers ou leurs propres défauts.

Elle sentit la douleur acérée qui émanait de sa compagne diminuer, et changer, tandis que leurs volontés se mêlaient. « C’est ce qu’ils veulent, tu t’en rends bien compte », s’entendit-elle murmurer.

Un long silence. Puis Xena prit finalement une inspiration. « Oui. »

Et elle la sentit alors, la poussée d’énergie qu’était la puissante volonté de sa compagne qui reprenait le contrôle, et leur entêtement combiné à rejeter cette notion d’abandonner. Xena se redressa et bougea pour se mettre le dos contre la paroi près de la barde, et elle glissa le bras autour des épaules de cette dernière.

« Merci. » Elle posa sa tête sombre contre celle de Gabrielle. « J’en avais besoin. »

Gabrielle prit sa main et la leva inconsciemment puis elle pressa ses lèvres sur le dos de ses doigts. « Je pense que moi aussi. » Elle referma sa main sur celle de la guerrière et regarda au-dehors alors que le crépitement des gouttes de pluie envahissait leur abri.

« Il est né ici. » La voix de Xena la surprit et elle tourna rapidement le regard vers le sombre profil, puis vers la crevasse.

La guerrière posa la tête contre la pierre couverte de mousse. « Je… pense que je me me suis jamais sentie aussi seule. »

Gabrielle prit une rapide inspiration et la relâcha. « Xena… je… ne pense pas avoir ma place ici. » Sa voix finit dans un murmure.

Elle sentit une douce caresse sur sa joue. « Tu as tort. » Les yeux bleu rougis de la guerrière la fixaient. « Tu fais partie de moi… ceci fait partie de moi… Je ne veux pas que tu soies effrayée par ça. »

« Je ne le suis pas. » La barde s’interrompit puis enfouit son visage dans l’épaule de Xena. « C’est tellement dur de vivre avec ça, Xena. » Elle grogna. « Tu es ici, tu souffres tellement… et tout est de ma faute. »

Xena la regarda tranquillement. « Gabrielle… » Elle hésita, puis sa main caressa les cheveux blonds-roux soyeux qui s’étalaient sur sa poitrine. « Je sais que tu ne voulais pas que ça arrive. » Et elle ferma les yeux et laissa cette pensée couler au fond de son âme. « Tu as suivi ton cœur… ce n’est pas de ta faute. »

« Si ça l’est », dit la barde dans un sanglot. « J’étais tellement sûre d’avoir raison… j’étais tellement sûre que tu avais tort… bon sang, Xena… comment peux-tu encore me regarder ? » Elle serra les poings.

Elle sentit les doigts qui relevaient son menton et elle ouvrit les yeux à contrecœur pour voir la guerrière à quelques centimètres de son visage. « Parce que je t’aime », répondit celle-ci d’une voix rauque. « Parce que tu m’as pardonnée. » Elle secoua un peu la tête. « Gabrielle… ce qui est arrivée n’était pas de ta faute, c’était de la mienne. »

Elle allait faire ça, se rendit compte la barde dans un brouillard. Elle allait prendre la responsabilité de mes épaules pour la mettre sur les siennes. « Non », répondit-elle doucement. « Je ne vais pas te laisser faire. » Elle prit une inspiration. « C’est avec ça que tu vis, chaque jour, pas vrai ? Savoir que tu as fait des choses et que tu ne t’en excuseras jamais assez ? » Elle lut la vérité dans les yeux de Xena. « Si tu peux le faire… moi aussi. »

Des larmes emplirent à nouveau les yeux bleus. « Je ne le veux pas… je ne veux pas que tu aies à vivre avec ça », lui dit Xena avec une douleur tranquille. « Je préfère tout prendre sur moi. »

Gabrielle sentit quelque chose s’ajuster en elle. « Je le sais. » Elle pressa les doigts de Xena sur ses lèvres à nouveau. « Je ne peux pas te laisser faire… Je t’aime trop. » Elle prit une inspiration profonde et regarda autour d’elle. « Pourquoi ici ? »

La guerrière l’étudia un long moment puis ses épaules s’affaissèrent de défaite. « J’avais besoin d’un endroit qui serait… plus ou moins en sécurité… je ne pouvais pas faire ça auprès de mon armée… et nous étions en territoire ennemi. » Une inspiration. « Je suis venue ici… et j’ai trouvé cet endroit… » Elle regarda dehors. « Il pleuvait… tout comme en ce moment. Il… » Elle s’interrompit. « Ça n’a pas été facile. »

Gabrielle sentit un souvenir froid la traverser. Au moins elle, elle avait eu Xena. « Par les dieux. » Elle prit une inspiration et glissa le bras autour de la grande femme. « Je ne sais pas ce que j’aurais fait si je ne t’avais pas eue près de moi. » Et c’était vrai, malgré ce qui s’était passé ensuite.

Xena sourit faiblement. « Il faisait froid et j’étais malheureuse… je souffrais… je saignais… » Son visage se tendit. « J’avais été malade la plupart du temps avant… et ça a pris beaucoup de temps, mais je continuais juste à… » Elle s’interrompit. « Et ce fut terminé enfin. » Elle soupira et regarda ses mains, qui portaient des traces de la riche terre noire qui les entourait. « Et il était là… ce petit morceau fripé était une partie de moi, et une partie de Borias. » Elle s’interrompit. « Je me souviens avoir pensé que Borias aurait été si content d’avoir un garçon. »

« Oh, Xena. » Gabrielle sentit qu’elle pleurait à nouveau, en comprenant plus sur sa compagne en une après-midi qu’elle ne l’avait fait en tellement longtemps. « Tu as dû tellement souffrir. »

Un lent mouvement de tête. « Oui. » La guerrière ferma les yeux. « Dieux, que j’ai souffert. » Elle mit la tête de Gabrielle sous son menton et la serra un peu plus. « Mais tu sais quoi… même avec toute cette douleur et même à travers tout ce que cet enfant me rappelait, ces mauvaises choses que j’avais faites dans ma vie… je l’aimais quand même. » Elle sentit la barde prendre une soudaine inspiration. « J’aurais dû m’en souvenir à ton sujet et celui de Hope. C’était ton enfant… et j’étais trop aveuglée par la peur pour le voir. » Elle la berça lorsqu’elle sentit son corps secoué de sanglots. « Tu l’aimais… et je suis tellement… tellement… désolée. »

Elles sentirent une dernière barrière se dissoudre entre elles, tandis que le silence s’installait telle une couverture légère sur la grotte, à part le doux crépitement rythmé de la pluie et le bouillonnement léger et calme de l’eau claire du ruisseau.

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A suivre – 4ème partie