REPARATION

Par Susanne M. Beck (SwordnQuill)

CONCLUSION

 

Bien qu’on fût en hiver, Ice choisit de prendre la route du nord, vers la Pennsylvannie. Cela impliquait de passer par les montagnes de Flagstaff, un paysage féérique de neige et de glace, si on oubliat les terribles conditions de conduite. La jeep était bien conçue et équipée pour braver la tempête qui nous ballotait tout le long, mais je me retenais malgré tout au tableau de bord, les phalanges blanchies (une « serre de belle-mère », disait mon père).

J’eus l’impression que les quelques heures passées dans la neige avaient duré une année ou deux, avant que nous entrions dans le Desert Peint du Nouveau Mexique, dont la beauté n’a jamais été surpassée. Mais je n’ai pas eu l’occasion d’en voir beaucoup, voyez-vous, parce que ma nuque semblait montée sur ressort, vu comme je regardais en permanence par-dessus mon épaule pour voir si nous étions suivies.

Bien entendu, mes chances de pouvoir repérer d’éventuels poursuivants étaient aussi grandes que celle de voir Elvis chanter « Blue Hawaii » près d’un stand de Burritos au bord de la route. Je ne saurais absolument pas reconnaître des poursuivants à moins qu’ils n’agitent une pancarte « on vous pousuit ! » devant le pare-brise, mais j’avais besoin de sentir que j’étais utile.

Juste avant que je ne passe le reste de ma vie avec un torticolis, je sentis un téléphone et un bout de papier glissés dans ma main. Je regardai Ice.

« Vois si tu arrives à joindre Donita à l’un de ces numéros. »

J’acquiesçai de la tête et commençai à numéroter. Je me rendis vite compte que cette tâche serait aussi inutile que de tenter de voir si on nous poursuivait. Chaque tentative se soldait par une quantité infinie de sonneries dans le vide, comme une sorte de juron discordant en écho.

Avec un soupir de frustration, je refermai le téléphone et le posai sur mes cuisses. « Rien », dis-je, bien que ce ne fût pas nécessaire.

« Essaie de nouveau dans un moment. » Bien que la voix d’Ice fût le sommet du calme, je pouvais voir sa mâchoire se serrer et gonfler.

« D’accord. On va s’en sortir, hein ? » Je lui fis un minuscule sourire nauséeux.

Lorsqu’elle le tourna vers moi, son regard n’était rempli que de confiance. « Bien sûr qu’on va s’en sortir. »

Je me mis à rire. « Après tout, rouler sans but avec un fugitif kidnappé que tout le monde semble vouloir mort, n’est rien comparé à tout ce qu’on a déjà traversé, pas vrai ? »

Il faudraitvraiment que quelqu’un découvre un vaccin pour la maladie des « pieds dans le plat ». Et si on en trouvait un, je serais la première à me faire vacciner.

« Je suis désolée, » dis-je doucement en posant la main sur sa cuisse.

« Moi aussi », murmura-t-elle, puis elle retomba dans un silence qui ne fut brisé que lors de notre premier arrêt. C’était un silence coléreux, mais il était tourné vers elle-même et pas vers moi. Alors je pressai sa cuisse et l’aimai du mieux que je pouvais jusqu’à ce que je puisse trouver mieux.

Les aires de repos elles-mêmes, comme je finis par le découvrir, étaient un exercice de créativité. Comme d’emmener un Cavallo battu et bleui jusqu’aux toilettes des hommes au bout du canon d’un revolver n’était pas envisageable, Ice et moi pûmes bénéficier du confort de toilettes modernes mais Cavallo dut se contenter des buissons sur le bord de routes plus ou moins désertées.

Et comme Ice était bien plus expérimentée pour se charger d’un fugitif dangereux qui nous voulait mortes toutes les deux, je la laissais bien volontiers s’en occuper, espérant en même temps qu’elle allait le faire se fourrer dans un buisson de sumac vénéneux ou un truc tout aussi virulent.

Il fut plutôt complaisant en fait le premier jour. Je pense que c’était la combinaison du valium qu’on lui avait fait prendre et du fait que la femme qui l’escortait jusqu’aux buissons pouvait, et elle l’avait fait, lui coller la rouste de sa vie, et qu’il ne lui faudrait pas grand-chose pour déployer ce talent particulier s’il souhaitait une nouvelle représentation.

Les aires de repos mises à part, nous continûames à avancer pas mal la nuit. Le cinquantième essai pour joindre Donita ne réussit pas mieux que le premier, mais je pus contacter Montana qui apaisa considérablement mes esprits. Tout semblait s’être bien déroulé au ranch. Nia s’en était sortie haut la main, surprenant tout le monde, depuis les Amazones jusqu’à la police, et surtout, son mari. Un mari qui, apparemment, fut à deux doigts de finir dans la grande maison pendant un très long moment lorsque la police apprit la véritable raison de la présence de Nia au ranch.

Montana me passa Corinne, qui tout comme moi, n’avait pas réussi à joindre Donita ou quiconque pourrait savoir où elle se trouvait. Nous échangeâmes sur notre sort pendant un moment puis je raccrochai lorsqu’Ice entra dans une autre aire de repos sans intérêt. Celle-ci était longue et étroite, avec quelques places de parking et quelques tables de pique-nique au bord d’un petit bois de sapins, ainsi qu’un petit bâtiment à clins avec une pancarte à l’avant annonçant des chambres et des distributeurs automatiques.

A part un routier endormi ou deux, l’endroit était franchement désert. Ce qui, je pense, incita Ice à se garer ici.

Connaissant ma vessie lilliputienne, Ice me tendit une lampe torche presque aussi longue que mon bras et sourit. « Vas-y et fais ce que tu as à faire. Je vais installer M. Célébrité pour la soirée. »

Ce qui, bien entendu, signifiait que je n’allais pas voir de lit d’hôtel dans un futur proche. Mais c’était sensé. Être piégé dans une chambre de motel sans aucune chance d’échapper à des policiers qui nous tomberaient dessus en nuées, n’était pas exactement le plan le plus brillant au monde. Et Ice était connue pour être brillante.

Et pourtant, après douze bonnes heures, le dernier endroit où j’avais envie de me trouver, c’était la jeep, aussi agréable fût-elle.

Sachant que les mendiants n’ont pas vraiment le choix, j’acceptai courageusement la lampe et lui rendis son sourire.

Son humeur sembla au moins s’en trouver mieux.

Un plus assurément selon ma bible.

J’allumai la lampe puissante et suivis un sentier étroit et mal entretenu jusqu’au bâtiment puis recherchai la petite image qui annonçait, sauf pour les abrutis finis, que des toilettes pour dames se trouvaient dans le coin. J’ouvris la porte abîmée et couverte de graffitis et fus immédiatement assaillie par l’odeur doucereuse et nauséeuse du désodorisant à la fraise, qui masquait à peine celle de l’urine stagnante et Dieu seul sait quoi d’autre.

Je tournai la tête pour aspirer une profonde bouffée d’air frais et entrai, faisant de mon mieux pour ignorer la façon dont mes semelles de bottes collaient au sol, me dirigeant vers le premier box où il n’y avait pas cinq rouleaux entiers de papier enfournés dans la cuvette.

« Seigneur, c’est vraiment dégoûtant. » Je sentis tout mon visage se tordre tandis que je soulageais la pression dans ma vessie tout en faisant de mon mieux pour rester aussi loin du siège que je le pouvais. Si je devais envier quelque chose aux hommes, ce serait la possibilté de pisser debout. Les avertissements incessants de ma mère sur la corrélation entre les « maladies » et les sièges de toilette, résonnaient dans ma tête et pour la première fois de ma vie, je finis par croire qu’il y avait un peu de vérité dans ses histoires.

Ma tâche terminée, je me lavai la main (sans savon bien entendu) et ne pris pas la peine de me lancer le vieux « coup d’œil » dans le miroir craquelé et tâché qui pendouillait au-dessus de l’évier par un seul boulon branlant.

Et je ressortis, inspirant l’air frais teinté d’odeur de pin avec un sentiment certain de soulagement. Je descendis la piste éclairée par le faisceau de ma lampe et saisis le mouvement d’Ice qui ramenait Cavallo à la jeep.

Le regard de ce dernier croisa le mien avec ce que je présumai être de la vengeance mêlée de malveillance. Mais vu que les yeux qui me fixaient étaient de simples fentes entourées de chair gonflée et noircie, posées au-dessus et de chaque côté d’une bosse de chair écrasée de ce qui eut un jour pu ressembler à un nez, j’ai bien peur que la seule émotion qui me traversa à ce moment fut une légère révulsion. Certainement pas la terreur profonde qu’il recherchait sans aucun doute avec cette attitude.

Ice saisit le regard et sourit d’un air narquois tout en jetant littéralement Cavallo à l’arrière de la camionnette, puis elle le suivit à l’intérieur. Je finis mon périple et me glissai sur le siège arrière.

Ice et moi fîmes un arrêt dans un McDo pour manger,  mais il n’y avait quasiment rien sur le menu qui permette de nourrir un homme qui ne pouvait ouvrir la mâchoire de plus de deux centimètres, aussi nous décidâmes de lui prendre un milkshake à la vanille. (NdlT : ici l’auteur utilise l’expression McHeartAttack’s pour désigner le restaurant, qui signifie McAttaqueCardiaque littéralement. Il s’agit d’une recette de chez McDonald’s qui consiste à mettre un McChicken au milieu d’un McDouble, artères bouchées par la graisse garantie avec un tel régime…). Lorsque je tendis le milkshake par-dessus le siège, l’homme me fixa méchamment comme si je lui tendais du vomi de chien dans un gobelet. Je haussai les épaules et fis comme si j’allais le renverser sur le sol jusqu’à ce qu’un grognement résigné me fit sourire intérieurement.

Utilisant ses mains menottées, il prit le gobelet, attrapa la paille et aspira le milkshake en deux secondes à peine.

Je présume que le vomi de chien est plutôt bon pour ceux qui ont faim.

Lorsqu’il eut terminé, Ice le rallongea et l’enchaîna à nouveau. Puis elle déboutonna son pantalon malgré ses protestations véhémentes bien que confuses, prit une seringue dans le sac noir que je lui tendais et le renvoya dans le pays des songes, grâce à de très bons médicaments.

Elle se frotta les mains et sauta à bas de la camionnette avant de se glisser dans le siège du conducteur. « Qu’est-ce que tu fais ? » Me demanda-t-elle en me regardant par-dessus le repose-tête.

« Je me disais que j’allais installer des oreillers et des couvertures », dis-je en haussant les épaules. « Ce sera sûrement mieux pour toi de dormir ici, parce que tu vas avoir besoin de plus d’espace. »

« Nan », me contredit-elle avec un léger mouvement de la tête. « Je ne veux aucune de nous près de lui. Viens par ici. On a plein de place. »

Je la regardai d’un air dubitatif mais son sourire était engageant, comme toujours, et les questions que j’aurais pu avoir, fondirent sous sa douceur.

Elle souriait toujours quand je me hissai de nouveau sur le siège avant. Elle tendit la main derrière elle et attrapa un des oreillers pour le fourrer dans l’intervalle entre les deux sièges, ce qui eut pour effet d’aplatir plus ou moins cette zone. Puis elle releva le volant le plus haut possible, quasiment hors de sa limite, inclina son siège vers l’arrière et tapota ses cuisses d’un geste d’invitation.

Bien que je sus qu’elle m’indiquait de m’allonger et de mettre la tête sur ses cuisses, je ne pus m’en empêcher. Il me fallut pas mal me tortiller mais le résultat fut à la hauteur de la peine quand ma compagne se retrouva avec les cuisses pleines de moi et que je me retrouvai sur le siège le plus confortable jamais offert à un homme. Ou plutôt à une femme en l’occurrence.

Je souris à la vue de son expression stupéfaite et déposai un baiser effronté sur son nez, puis je me blottis et posai la tête sur une large épaule, nichée dans le creux de son cou, inspirant son odeur merveilleuse. « Mmmm. Tu sens toujours si bon. »

Elle passa les bras autour de moi et m’étreignis en posant sa joue sur mes cheveux. « Toi aussi. »

Je posai les lèvres sur son pouls puis sentis le battement lent et régulier accélérer un peu tandis que ma langue passait légèrement sur sa peau. Je ne pouvais vraiment pas m’en empêcher. Elle avait si bon goût que je pris une autre lichette, puis une autre encore, et je souris lorsque sa joue s’écarta de ma tête, exposant toute la longueur de sa gorge délicieuse.

C’était l’invitation dont j’avais besoin, bien entendu.

Tandis que mes lèvres exploraient la colonne puissante de son cou, mes mains n’étaient pas en reste. Elle portait une demi-chemise incroyablement facile à soulever, même de ma position malaisée, et virtuellment en un rien de temps, je saisis le poids léger, chaud et ferme de son sein.

A ce moment, elle baissa la tête, je levai la mienne et nos lèvres se touchèrent dans un baiser doux et passionné.

Avec un meilleur accès, sa main trouva son chemin sous ma chemise et mes seins se retrouvèrent rapidement et délicieusement aimés, répondant à son toucher en envoyant des vagues de feu dans chaque endroit de mon corps qui pouvait les ressentir.

Ce qui était partout en fait.

Je tentai de bouger sous ses caresses mais j’étais coincée sous son corps délicieux d’un côté, le fichu volant de l’autre, et la porte derrière moi. Mais le piège ajoutait un soupçon d’érotisme subtil qui alimenta encore plus mon désir, comme s’il n’avait jamais eu besoin d’une aide quelconque lorsque la femme fabuleuse qui était mon amante, était concernée.

Sachant que l’homme qui partageait la jeep avec nous était endormi au bruit de ses ronflements sonores, je me détendis un peu et lorsque ses lèvres se posèrent sur les miennes avec plus d’insistance, je répondis avec toute mon âme, m’ouvrant à elle jusqu’à ses tréfonds.

Les gémissements qui accompagnaient sa respiration, étaient sucrés comme du miel et je les bus avidement tout en honorant ses seins et la chaleur fulgurante de sa peau de mes mains pleines du chatouillis du sang qui courait dans mes veines.

Ses propres mains, si grandes et si agitées, allèrent jusqu’à mon ventre et s’occupèrent rapidement du bouton et de la fermeture-éclair de mon jean.

Je brisai notre baiser tandis que ses mains atteignaient leur but et commençaient une caresse brûlante dans un brasier dévorant. « Seigneur, oui », hoquetai-je, la tête appuyée sur la vitre fraîche et couverte de buée. « Oh oui… continue… oh… comme ça, mon amour… oui… comme… ça. »

« Je te veux », grogna-t-elle en réponse. Ses longs doigts plongeaient profondément, puis se retiraient, puis revenaient, me remplissant si merveilleusement d’elle. Ses hanches se mirent en mouvement et balancèrent au rythme de ses poussées et je dus me mordre la lèvre pour m’empêcher de crier mon plaisir.

Elle pencha la tête et l’enfouit dans le creux de ma gorge, puis ses lèvres et ses dents se collèrent à ma peau tandis que ses doigts continuaient leur va-et-vient dansant et incessant. Le contact de ses dents sur ma peau relâcha en moi un flot de passion si grand que je pensais nous y voir nous noyer toutes les deux.

Je sentis que je m’ouvrais encore plus pour elle, mon corps avide et affamé de son toucher, mon besoin d’elle quasiment insurmontable.

Elle écarta les cuisses et je me glissai entre elles sur le siège. Ses hanches ondulaient contre l’extérieur de mes cuisses et ses gémissements sourds et gutturaux se transformaient en gémissements à la fois d’effort et de plaisir sublime ; son corps prenait le rythme du mien dans une danse voluptueuse probablement chorégraphiée par les cieux, tellement sa beauté était grande.

Je faillis hurler lorsque je sentis ses doigts se retirer et j’ouvris brusquement des yeux embués de volupté et de choc. « Nooooon…. »

« Je veux ton goût dans ma bouche, Angel. »

« Mais… »

« Maintenant », grogna-t-elle, en réussissant, Dieu seul sait comment, à se glisser de dessous moi et à me positionner de telle façon que tout mon dos soit collé à la portière. Mes genoux furent remontés en même temps, mon jean retiré sans effort de mes hanches et le long de mes jambes.

De la voir se débrouiller pour adapter sa longue taille au siège avant étroit aurait pu sembler presque comique, mais toute envie inappropriée de rire me sortit de l’esprit quand sa bouche descendit sur moi et que sa faim vorace suivit. Je sentais ses lèvres vibrer contre moi tandis qu’elle fredonnait son ravissement. Sa langue, d’abord soyeuse, puis ferme et insistante, tournoya et vrilla dans ma chaleur humide, avant que ses dents acérées ne s’accrochent et qu’elle suce tendrement.

J’eus l’impression qu’on me retournait la peau. Bien que mes yeux hurlaient leur désir de se fermer pour que tout ce que je ressentais, fût l’expression de son amour pour moi, je ne pus m’empêcher de regarder ses cheveux noirs brillants tandis qu’elle festoyait. Comme si elle ressentait mon regard brûlant qui la fixait, elle leva la tête et ses yeux étaient d’un éclat argenté et totalement émerveillé.

J’enroulai mes doigts dans ses cheveux et elle se remit à sa tâche avec une ferveur que l’on ne voit que chez les dévôts les plus fervents. Mon corps était son autel, mon humidité ses fonts baptismaux, et sa bouche m’offraient leur tribut de la manière la plus passionnée.

Mes hanches battaient contre elle et elle poussait en retour, me clouant et me prenant, m’aimant au-delà de toute mesure jusqu’à ce que mes yeux finissent par se fermer, me piégeant dans un corps qui ne pouvait plus que ressentir, haleter et prier.

Lorsque ses doigts entrèrent à nouveau en moi, j’implosai jusqu'à ce qu’il ne reste plus rien de moi qu’une pointe de lumière colorée, qui s’agrandit de plus en plus pour devenir lumière et trouver la liberté pour s’élever dans les cieux pour un bref moment de douleur transcendée.

Et dans ce bref moment, je sus vraiment ce que c’était que d’être immortelle.

Les larmes coulèrent et je les laissai, trop faible et submergée d’émotions pour faire autrement.

Cela m’apaisa d’une certaine façon et je me tournai et m’enveloppai dans la chaleur et la sécurité de ses bras. Elle sécha mes larmes de ses lèvres, qui se posèrent comme des papillons, sur chaque paupière close, jusqu’à ce que je cille et ouvre les yeux pour regarder son visage merveilleux à travers un film brumeux de larmes. « Je t’aime », dis-je, la voix pleine de sanglots. « Tellement. Parfois, les sentiments… »

« Chhhut », murmura-t-elle en me serrant contre elle, la joue sur ma tête. « C’est bon, mon doux Ange. Je comprends. Chhh. »

Elle commença à fredonner, doucement, de sa belle voix, et tandis que ses mains traçaient des cercles paresseux et tendres sur mon dos, je sentis mes yeux se fermer à nouveau. Et bien que je tentai de lutter pendant un moment, je fus submergée par le sommeil, comme à chaque fois, et je sentis que je me détendais par étapes, lentement, à l’abri dans le cercle des bras de mon amante.

***********

La seconde journée commença quasiment comme la première, bien qu’Ice et moi fûmes un peu courbaturées de l’expérience de la nuit précédente. Pas que ça me dérangeait, bien sûr. Ni elle, si le sourire sur son visage en me voyant me réveiller était une bonne indication.

Après nous être rapidement occupées de nous et de notre invité plutôt réticent, nous repartîmes dans une direction vaguement orientée nord-est mais sans but particulier. Nous étions un peu comme l’avion qui attend la permission d’atterrir en faisant des cercles. Mais contrairement à l’avion, nous n’avions pas le réconfort d’une tour de contrôle pour nous diriger.

Pendant notre voyage, je fixais le paysage défilant par la vitre et commençais à noter que les bords effilés des montagnes laissaient graduellement la place aux plaines plus plates qui caractérisaient le Midwest. C’était un peu comme de rentrer à la maison, mais pas de la façon la plus joyeuse. Même si les circonstances avaient été différentes, mon retour dans la région de ma naissance n’aurait pas fait jaillir d’émotions bienvenues.

J’en étais arrivée à me rendre compte, au cours de ma vie d’adulte, que la maison n’est pas forcément l’endroit qui nous a vu naître, ou bien celui où on a grandi. Ce n’est pas forcément l’endroit où on s’est installé après s’être marié et avoir pensé à fonder une famille. Ce n’est pas nécessairement l’endroit où l’on va quand on vieillit, un endroit où le soleil se cramponne à la douleur de vos os et de vos articulations.

Non, la maison, comme on dit dans un nombre incalculables de broderies accrochées au-dessus d’innombrables éviers de cuisine, c’est vraiment là où se trouve son cœur.

Une cellule de prison. Un chalet en bord de lac. Un ranch tentaculaire. Un taudis mexicain. Une jeep empruntée qui voyage sur de kilomètres, de nulle part à nulle part.

Mon cœur était dans chacun de ces endroits bien plus qu’il ne l’avait jamais été dans la maison que j’avais partagée avec mes parents.

Le raisonnement est simple, en fait, si on s’en donne la peine. Ma maison, c’est là où se trouve Ice. Mon cœur lui appartient, et de fait, elle est ma maison. Applez ça le Théorème d’Angel, si vous voulez.

En tous cas, comme l’après-midi s’avançait, « ma maison » décida qu’il était temps de faire une nouvelle pause pipi, pour laquelle mes reins lui vouèrent une dévotion éternelle.

J’y allai la première puis échangeai avec Ice, qui me tendit le pistolet à utiliser sur Cavallo si besoin. Je le lui rendis illico comme si c’était un serpent venimeux prêt à me mordre la main. Elle me le tendit à nouveau, comme vous vous en doutez. « Je ne fais pas confiance à ses manières de gentil petit garçon », murmura-t-elle tout près de mon oreille. « Alors fais-moi plaisir et garde le avec toi. Je te le reprends dans deux minutes. »

« Oh bon », soupirai-je bien qu’aussitôt Ice partie, je le laissai tomber sur le siège et le couvris d’une surchemise qu’elle avait portée le matin.

Une demi-seconde plus tard, j’entendis le bruit de chaines qu’on remuait et la jeep commença à balancer légèrement sur ses suspensions suite à la force déployée par Cavallo pour tenter de se libérer de ses liens métalliques. L’intérieur de la jeep résonna bruyamment de ses jurons.

« Arrêtez ça ! » Criai-je par-dessus le vacarme. « Vous allez juste réussir à vous faire du mal tout seul ! »

« Je vais vous faire du mal à toi et à ta putain de camionneuse une fois que je serai libre », grogna-t-il, bien que vu sa mâchoire toujours gonflée, cela ressembla plus à un marmonnement qu’à une menace clairement exprimée.

« Je ne pense pas que ça arrive avant longtemps », répliquai-je.

« Va te faire foutre ! »

« Non merci. Vous n’êtes pas mon genre. »

Ce ne fut pas la chose la plus maligne à proférer, je l’avoue, mais je ne semblais pas pouvoir m’en empêcher. L’ouverture était simplement trop grande pour ne pas entrer.

Il beugla à nouveau et la jeep se secoua encore plus violemment à la suite du redoublement de ses efforts pour se libérer. « Pourquoi vous me faites ça ?!? Pourquoi, putain, vous me faites ça à moi !?! » Après un long moment, il se mit à sangloter à moitié de frustration et abandonna ses essais pour s’enfuir. Il s’assit du mieux qu’il put et me regarda par-dessus le siège arrière avec un regard noir et furieux. « Dis-moi. J’ai le droit de savoir. »

Je secouai très lentement la tête. « Vous avez perdu ce droit le jour où vous avez piégé Ice pour un meurtre que vous aviez commis vous-même, espèce de salaud. »

Il eut un rire amer. « J’temmerde, blondinette. Ça faisait partie du jeu. Cette garce de Steele le savait. Si elle n’était pas aussi foutument stupide, elle se serait rendu compte qu’elle allait payer. »

« Elle n’était pas stupide. »

« Ah oui ? Alors pourquoi elle a fini en taule, hein ? » Il pointa la mâchoire d’un air de défi.

« Je présume que ça vous rend aussi stupide qu’elle, maintenant, non ? »

Il écarquilla les yeux et son visage prit une teinte pourpre. « Merde, non, vous m’emmenez pas chez les flics, hein ? C’est plutôt crétin ! ! ! Vous savez ce qu’ils vont me faire ? ? »

J’aurais pu m’en inquiéter. Autrefois. Là, je me contentai de hausser les épaules avec une nonchalance étudiée.

« Vous ne pouvez pas me faire ça ! Vous pouvez aussi bien me flinguer maintenant alors ! Je suis mort, putain ! Mort ! ! ! »

« Peut-être que vous auriez dû y penser avant de tirer sur ma compagne, hmmm ? Ou avant d’envoyer votre bande de brutes après elle au Canada ? »

« Allez ! J’te l’ai dit, putain ! Ça fait partie du jeu ! »

Je sentis mes yeux se plisser. « Ce n’est pas un jeu pour moi, M. Cavallo. Pas du tout. »

Il essaya de sourire mais l’expression qui en résulta fut plutôt macabre sur son visage gonflé et bleui. « Peut-être que tu devrais arrêter de jouer avec les loups alors, hein ? »

« Ce n’est pas moi qui suis enchainée à la niche, M. Cavallo. »

« J’temmerde, pétasse. Je. T’emmerde. »

« Vous avez une maîtrise intéressante de notre langue, mais je vais vous donner un petit conseil. Comme c’est moi qui ai la clé et le pistolet, vous pourriez essayer d’y aller plus légèrement avec les jurons. Ils ne vous apportent pas beaucoup de points. »

Pendant un long moment, je crus vraiment que sa tête allait simplement sortir de son cou comme une fusée. Puis, comme si une valve de vapeur intérieure s’était soudainement ouverte, il se détendit dans ses liens et la rougeur disparut de son visage. « Ecoute, quoiqu’ils te proposent, je le double. Je le triple, même. J’ai de l’argent, beaucoup d’argent. »

« Tout l’argent du monde ne me ferait pas vous relâcher. »

« Alors quoi ? Tu veux plus qu’on te colle aux fesses ? Bien. Je peux faire ça. Je connais des gens. Des tas de gens. Des gens haut placés. Ils s’arrangeront pour que plus personne n’entende jamais parler de toi. Tu seras libre et à l’abri. Aussi simplement que ça. Tu veux une belle maison ? Une belle voiture ? Des bijoux ? Les filles aiment ça, les bijoux. Dis-moi ce que tu veux. Tu l’auras. »

« Je ne le pense pas. »

« Merde, foutue bonne femme ! Je t’offre de la merde sur un plateau là ! ! »

« Et c’est exactement ce que vous m’offrez, M. Cavallo. De la merde. Peu importe l’emballage et le ruban, c’est toujours de la merde. Et elle pue. »

Une fois de plus, son visage s’empourpra de colère mais cette fois, tout aussi vite, la couleur disparut. « Ecoute, jeune dame, dis-moi juste ce que tu veux. Tout ce que tu veux, tout, dis-le et tu l’auras. Mais laisse-moi partir, d’accord ? »

Ça faisait longtemps, si ça m’était jamais arrivé, que je n’avais vu un homme sur le point de pleurer. Là où j’aurais pu ressentir de la pitié autrefois, tout ce que je ressentais c’était un faible sentiment de révulsion qui courba mes lèvres vers le bas.

Heureusement, je fus épargnée d’avoir à répondre par l’arrivée d’Ice qui ouvrit la portière arrière et grimpa à l’intérieur. Cavallo se tourna et lutta avec elle de toutes ses forces mais vraiment, quelle chance avait-il contre elle ?

Il faut reconnaître qu’Ice fut presque gentille avec lui et en moins de deux minutes, il se retrouva de nouveau assommé paisiblement par les médicaments, tout désir de fuite parti.

« Et bien, c’était amusant », dit-elle d’un ton ordinaire en se glissant à nouveau dans le siège du conducteur.

« Tu n’en as pas vu la moitié », répondis-je en lui tendant le pistolet. « Tu sais, j’ai eu l’occasion de devenir très riche en échange d’une toute petite faveur. »

« Ah oui ? »

Je ne pus masquer mon sourire. « Ouais. Avec tout ce qu’il m’offrait, j’aurais pu être une reine. »

« Qu’est-ce qui t’en a empêché ? »

« Je n’ai pas eu le cœur de lui dire que je l’étais déjà. »

Elle me sourit, secoua la tête et démarra la jeep.

« En route, valet », ordonnai-je avec un geste impérieux de la main. « Mon public m’attend. »

Je fus gratifiée d’un gentil pincement sur ma joue royale (une de celles que j’ai sur la figure) et éclatai de rire tandis que nous partions.

**************

Alors que l’après-midi se transformait en soirée avec le coucher du soleil, le téléphone sonna et me sortit en sursaut de la demi-somnolence confortable dans laquelle j’étais tombée. Pendant deux sonneries entières, je le fixai comme s’il s’était transformé en vipère sur mes cuisses avant de le prendre et de répondre. « Allô ? »

« Angel, Dieu soit loué. Où êtes-vous ? » La voix de Donita résonna grêle et très éloignée.

Je sentis ma gorge se serrer tandis que j’étais tiraillée entre un extrême soulagement et un malaise taraudant. « Donita ! » Dis-je en tournant brusquement le regard vers Ice qui me montra de la main un petit centre commercial quasiment déserté.

J’acquiesçai de la tête et retournai mon attention vers le téléphone. « Vous allez bien ? On a essayé de vous joindre ces quatre derniers jours ! Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« C’est une longue histoire », répondit Donita. « Et vous, ça va ? »

« Oui, tout va bien. »

« Contente de l’entendre. » Elle fit une petite pause. « Vous vous souvenez que j’ai demandé où vous étiez ? A y repenser, ne me dites rien. Il vaut probablement mieux que je ne le sache pas. »

Le malaise augmenta dans mes tripes. « Donita, qu’est-ce qui se passe ? »

Une pause plus longue.

« Pouvez-vous me parler librement là où vous êtes ? »

Je jetai un coup d’œil à Ice et bien qu’elle ne puisse entendre notre échange, elle devina le sens de mon regard et hocha la tête. J’interrompis à mon tour la conversation tout en la regardant nous faire traverser le petit centre commercial jusqu’à son extrémité, qui abritait un supermarché 24/24 plutôt étendu et plutôt bondé. Elle trouva un endroit près du milieu entre deux voitures plus petites et se gara, puis elle s’adossa dans le siège et me regarda d’un air attentif.

« Oui », finis-je par dire à Donita. « Nous pouvons parler. »

« Très bien. » Elle prit une inspiration profonde et la relâcha lentement. La ligne crachota un moment puis s’éclaircit à nouveau. « La raison pour laquelle vous n’avez pas pu me contacter, c’est que j’ai bénéficié d’un hébergement gratuit de trois jours grâce à deux agents du FBI, très costauds et très intimidants. »

Je me figeai un instant tandis que mon esprit tentait de comprendre ce que ça signifiait. « Est-ce que vous êtes en train de me dire que avez passé les trois derniers jours en prison ? » A la périphérie de ma vision, je vis la mâchoire de ma compagne se serrer.

« Bon du premier coup, Angel. »

« Mais comment… pourquoi… qui ?!? »

« Comme je l’ai dit, c’était le FBI. Ils m’ont gratifiée d’une petite visite et ont essayé de me faire dire où vous étiez. »

« Mais… vous ne le saviez pas ! »

« C’est ce que j’ai essayé de leur dire. Ils n’ont pas aimé ma réponse. Celle sur la confidentialité de l’avocat vis-à-vis de son client est plutôt bien passée, elle, je vous le dis. »

Ma tête tournoyait de confusion. « Je… ne comprends pas. Pouvez-vous reprendre depuis le début, s’il vous plait ? »

Donita eut un rire léger. Je pouvais l’imaginer levant une main joliment manucurée. « Bien sûr. Je sais que je vous prends un peu par surprise. ». Elle s’éclaircit rapidement la voix, puis commença à parler. « Voilà l’histoire. Quelqu’un quelque part a découvert que Cavallo avait disparu. »

« Mais comment est-ce que c’est relié à nous ? Je veux dire, vous nous avez dit que cet accord avait été fait sous le strict sceau du secret. Comment quelqu’un qui n’était pas dans cette pièce a-t-il pu être mis au courant ? »

« C’est ce que je n’ai pas réussi à établir encore. Les types du FBI ne lâchaient aucune information. Ils voulaient juste la mienne. Celle que je n’avais pas. »

« Bon sang. » Je soupirai et sentis une main chaude attraper la mienne. Malgré la gravité de la situation, je ne pus m’empêcher de sourire. Ice me regarda, le visage assombri, les yeux remplis d’inquiétude. Pas à cause de ce qu’on me disait mais pour la façon dont je le gérais. Je lui fis un signe de la tête pour lui dire que ça allait mais elle continua à tenir ma main. J’entrelaçai nos doigts pour qu’elle ne retire pas la sienne tout de suite. « Bien », dis-je, après avoir digéré ses paroles. « Et quoi d’autre ? »

« Et bien, comme je ne leur disais pas ce qu’ils voulaient savoir, ne possédant pas de pouvoirs surhumains, ils m’ont fait inculper pour « obstruction à la justice » et fait jeter en tôle pour me faire mariner. Mais ça ne pouvait pas durer parce qu’ils n’avaient aucune preuve que mes clientes, et je parle de vous, étaient d’une manière quelconque impliquées dans quoi que ce soit d’illégal, même de loin. Alors ils m’ont laissé partir sans trop de problèmes mais j’ai repéré qu’on me filait en chemin. » Elle rit doucement. « Mais j’ai réussi à les semer, pour l’instant. »

« Et ça nous entraine où tout ça ? » Demandai-je doucement, craignant la réponse.

« A l’abri. A nouveau, pour l’instant. Ils montent des barrages de police autour de Pittsburgh. Ils sont convaincus que vous avez kidnappé Cavallo et que vous allez l’utiliser pour l’échanger contre l’abandon des charges contre vous deux. Ce qui est très près de la vérité, si on y pense. Et, visiblement, ils ne veulent pas que cela arrive. »

Je m’interrompis un instant, mettant de l’ordre dans mes pensées en essayant d’imaginer les questions auxquelles Ice souhaiterait le plus des réponses. J’étais même plutôt surprise du fait qu’elle me laissait si facilement mener tout ça moi-même, mais je me disais que si elle avait tellement confiance en moi je n’allais pas la laisser tomber. « Jusqu’où vont les barrages ? »

« Aux dernières nouvelles jusqu’à l’ouest de Dayton, à l’est de Trenton et au sud de Washington DC. Mais il n’y a pas tant d’agents déployés pour l’instant, alors c’est un peu au petit bonheur. »

Je relâchai intérieurement un soupir de soulagement. Nous étions à un peu plus de cent kilomètres au sud ouest de Saint Louis, bien loin des contours du barrage. Du moins pour l’instant. Une autre question me vint à l’esprit et je l’énonçai à voix haute. « Vous pouvez me dire pourquoi le FBI est impliqué ? Ce sont des fédéraux et j’ai cru comprendre que c’était une affaire d’Etat, non. » Je vis Ice hocher la tête de satisfaction au coin de mon œil. Je souris à nouveau.

« Ça l’est toujours, oui, mais quelqu’un dans les hautes sphères politiques, et personne ne dit qui, a réussi à convaincre le FBI d’entrer sous un motif d’enquête fédérale de kidnapping. Comme je l’ai dit, ils sont sûrs que vous avez mis la main sur Cavallo et que vous voyagez en ce moment avec lui. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour presser les bons boutons, et hop, faites entrer le FBI ! »

« Seigneur », lâchai-je dans un souffle, en posant la tête sur la vitre fraîche. « Quel bazar. »

« Comme vous dites, Angel. »

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

« Le mieux, c’est de vous tenir à carreaux. Je sais que c’est difficile parce que je me doute que vous avez quitté le ranch. Mais s’approcher de Pittsburgh est une très, très mauvaise idée. Ces hommes veulent Cavallo et ils se fichent pas mal de savoir comment ils vont l’avoir. C’est l’ennemi numéro 1 du gouvernement par ici. »

Je hoquetai de rire. « Et nous sommes plutôt bien classées en numéros 2 et 3, non ? »

« A la vitesse du canon », j’en ai bien peur.

« Votre comparaison laisse pas mal à désirer, Donita. »

Elle parla entre ses dents. « Désolée. »

« C’est bon », répondis-je, en sentant un mal de crâne s’installer derrière mes yeux. Le genre nauséeux qui vous retourne les intestins et vous fait tourner la tête. « Bon, on est supposées faire quoi ? Tourner en rond jusqu’à ce que quelqu’un nous attrape ou décide quoi faire de nous ? Est-ce qu’il y a encore quelqu’un de notre côté au gouvernement ? »

Je savais que je me lamentais mais je ne pouvais pas m’en empêcher.

« Oui, Angel. Il y en a. Les gentils veulent Cavallo autant que les méchants. Et ils font de leur mieux pour que cela arrive mais c’est une lutte permanente, j’en ai bien peur. Ils se battent contre une montagne de politiciens de haut rang et de réseaux d’anciens de la taille de la Chine. Et vous savez à quelle vitesse les roues de la bureaucratie tournent. »

« Comme dans du sirop d’érable un hiver dans le Vermont. »

« Exactement. » Ce fut son tour de soupirer. « Je suis désolée. Je suis supposée être votre avocate et votre amie et je suis plutôt à la ramasse sur les deux plans. »

« Pas du tout, Donita. Nous sommes juste toutes dans une mauvaise passe en ce moment. On va… se contenter de rouler jusqu’à ce que vous nous disiez quoi faire, d’accord ? »

« Oui, d’accord. » Elle semblait découragée mais sa voix prit une teinte plus joyeuse. « Mais il y a un bon côté quand même. Si tout ça continue à tourner au vinaigre, balancez Cavallo dans la poubelle la plus proche et dirigez-vous vers l’ouest. J’ai quelques amis là-bas qui vous mettront en sécurité. Ils ont travaillé pour le Programme de Protection des Témoins et croyez-moi quand je vous dis qu’ils ont l’habitude de faire disparaître des gens très célèbres. »

« Pas de façon permanente, j’espère. »

Elle rit. « Pas de la façon à laquelle vous pensez, non. Alors, tenez-vous à carreaux et je reviens vers vous dès que j’ai des nouvelles. Je vais réveiller le Lieutenant-Gouverneur de son rendez-vous avec la blonde qui-n’est-pas-sa-femme et avec qui il a dîné ce soir. Souhaitez-moi bonne chance.

« Bonne chance. »

« A vous aussi, Angel. Saluez Ice de ma part, d’accord ? »

« Ce sera fait. »

« Bonne nuit, Angel. »

« Bonne nuit, Donita. »

Tandis que je refermais le téléphone d’un geste abattu, Ice retira sa main de la mienne et me le prit. Elle le posa entre nos sièges et me prit dans ses bras du mieux qu’elle put, ma tête posée sur son épaule. « Ça va aller, Angel », murmura-t-elle, en m’embrassant la tempe. « Je te le promets. »

Et parce que c’était Ice, et parce que je l’aimais et lui faisais confiance à un point auquel je n’aurais jamais imaginé aimer et faire confiance à quelqu’un d’autre, je fis ce que mon cœur me dictait.

Je la crus.

************************

Celui qui a dit que la vie n’est qu’une grande série de cercles géants ne s’est pas trompé.

Je ne trouve rien de plus proche pour expliquer pourquoi, près de trois ans après, je me retrouve assise dans une chambre d’hôtel plutôt semblable à celle où je suis allée avec Ice le jour de ma sortie de prison, à écrire sur un cahier fait de papier assez bon marché et granuleux pour venir du même arbre, attendant à nouveau de filer quelque part avant l’arrivée de la police.

C’est un peu comme si les trois années passées dans l’intervalle entre l’événement de cette époque et celui-ci, n’étaient qu’un rêve provoqué par quelque drogue hallucinogène ou par la fièvre, et dont je n’arriverais pas à me réveiller.

Mais l’évolution dans mon corps et les nouvelles rides sur mon visage disent bien le contraire et, personnellement, je suis contente que ce ne soit pas qu’un rêve, parce qu’il y a assurément de grands moments que je suis heureuse d’avoir pu vivre en chair et en os, littéralement.

Vingt-quatre heures ont passé depuis ma conversation avec Donita. Vingt-quatre heures de nouvelles plutôt mauvaises.

Ça n’a pas commencé comme ça, bien sûr. Ça ne le fait jamais.

Donita a réussi à contacter le Lieutenant Gouverneur, apparemment un allié puissant pour nous dans tout ce bazar. Il ne semblait pas particulièrement prendre mal le fait d’être dérangé dans son tête-à-tête avec sa dernière conquête blonde du jour et a accepté de nous aider de son mieux. (NdlT : les expressions en italique sont en français dans le texte original)

Les choses ont vite bougé dans la matinée et je ressentais un espoir impatient monter en moi. Même Ice semblait se mettre à l’humeur du jour et dans ses yeux, il y avait une étincelle que je n’avais pas vue depuis longtemps.

Mais à la onzième heure, en l’occurrence midi, tout a changé quand le Lieutenant Gouverneur s’est retrouvé face à un groupe d’hommes avec des haches bien trop grandes à affronter et qu’il a rapidement perdu l’envie de combattre.

Comme la robe de bal de cendrillon, notre espoir d’une solution de paix s’est mué en haillons.

C’est Ice qui a répondu à cet appel-là et pas la peine de vous dire que notre téléphone n’est plus qu’un souvenir, paix à son âme.

C’est alors qu’elle a décidé de prendre les choses en main.

Et on a fini ici, à la périphérie d’un grand aéroport métropolitain du middle-west, dans un petit hôtel miteux tenu par des amis à elle. Des amis avec des barbes fournies, des nez crochus et des corps qui laissent penser qu’ils pourraient arrêter un train lancé à grande vitesse sans même transpirer. Des amis qui donnent à l’expression « caractère ombrageux » un sens artistique. Et des amis sur lesquels Ice pouvait compter et elle le faisait, pour lui sauver la vie. Et la mienne en même temps.

Cavallo est ici aussi, dans une autre chambre, et il est constamment surveillé par le plus grand de la bande. Une vraie brute qui a calmé les ardeurs de notre captif à la seconde où celui-ci a porté le regard sur son nouveau gardien. Je n’ai plus entendu un seul couinement de sa part depuis, ce qui est tout aussi bien parce que j’ai un mal de crâne qui assommerait un taureau furieux.

On s’est méchamment disputées aujourd’hui. On aurait dit que ça durait des heures. Si méchamment que je dois confesser qu’une minuscule vrille de crainte m’a envahie tandis que je regardais ses yeux, argentés et brillant de rage, fixés sur moi. Ça n’a duré qu’un instant mais un instant pendant lequel j’ai ressenti ce qu’avaient dû ressentir ses victimes en regardant ces mêmes yeux de braise. Et ça m’a effrayée. Puis elle est sortie et m’a laissée derrière elle, frissonnante.

Nous nous sommes disputées au sujet de son plan, bien sûr, et de mon rôle dans celui-ci. Ou plutôt de mon absence de rôle.

Elle voulait que je m’éloigne d’ici, d’elle. Du danger. La ville était grande, disait-elle, et ses amis m’aideraient à m’y fondre. Nous avions de l’argent grâce à Corinne et je pouvais m’installer à l’aise pendant que les événements se déroulaient. Je serais en sécurité, disait-elle. Et libre.

Et bien entendu, je ne voulais rien entendre.

Nous nous sommes mises là-dedans ensemble, nous en sortirons ensemble, ou pas du tout.

Je peux être aussi entêtée que deux mules si je m’y mets. Et cette fois, je m’y suis vraiment mise. Je n’allais fléchir. Pas sous ses suppliques. Pas face à sa rage.

C’est mon droit d’être auprès d’elle. Je l’ai gagné. Et je ne vais pas l’abandonner.

A la fin, comme je l’ai dit, elle est partie, sa colère dans son sillage comme un nuage de tonnerre. Elle est revenue il y a une heure ou deux et bien que sa colère soit toujours présente, son humeur s’est muée en une résignation tranquille.

Elle dort maintenant mais pas d’un sommeil paisible. Elle remue et se tourne, et parfois, elle tend la main vers moi.

Et bien que chaque fibre de mon corps brûle de la rejoindre sur ce lit étroit, je ne le fais pas. Parce que je sais, aussi sûrement que le soleil se lève à l’est, que si je cède à mon impulsion, je vais me réveiller seule au matin et qu’elle sera loin, très loin.

Et je ne vais pas laisser ça se produire.

Alors voilà, je suis assise à boire tasse après tasse d’un café piteux et je fais passer le temps en écrivant et en regardant ma compagne dormir de son sommeil agité, en priant pour que ce plan nous apporte la paix dont nous avons toutes les deux si désespérément besoin.

Ses amis nous ont prêté une voiture. Une voiture si fade qu’’elle pourrait se fondre dans un pudding à la vanille et personne ne s’en apercevrait. C’est cette voiture qui va nous aider à nous échapper.

Cavallo sera transporté par un autre ami, attaché et drogué à l’arrière d’une jeep, vers un endroit dans le parking longue durée de l’aéroport. Quand le moment sera venu, cet ami appellera Donita pour lui dire où est Cavallo et la chasse commencera.

S’il y a une justice, Donita et les gentils le trouveront les premiers.

Mais je doute que cela se produise.

Quant à nous, on se dirigera vers la cachette de Donita dans notre petite voiture insipide.

J’espère juste qu’on y arrivera.

**********************

C’est plutôt amusant de voir comment les gens peuvent dire certaines choses quand ils pensent que vous ne pouvez pas les entendre. J’ai souvent pensé expliquer aux femmes qui m’entouraient que parce que je choisissais de ne pas parler, cela n’impliquait pas que je n’entendais pas, n’écoutais pas ou ne ressentais rien.

Mais je n’ai jamais donné suite. Après tout, à quoi ça servirait ? Est-ce que ça diminuerait la pitié dans leurs yeux quand elles me regardent ? Est-ce qu’elles trouveraient des choses plus plaisantes à penser ou à dire ?

Mais je ne leur en veux pas non plus. Elles sont jeunes et pleines de vie. Le chagrin, pour ce qui les concerne, les brûle rapidement comme une flammèche, et est tout aussi vite oublié sous le poids excitant de la vie qu’elles sont bien trop occupées à vivre.

Mon chagrin à moi perdure, un vieil ennemi qui se retourne contre moi. Il est avec moi depuis si longtemps que parfois, il me semble être plus un ami chéri qu’un adversaire implacable.

Mes vraies amies sont toutes parties et tout comme les étrangères auxquels elles ont cédé la place, je ne leur en veux pas. Elles ont leurs activités et des gens qui ont besoin d’elles. Le monde continue à tourner après tout, peu importe combien parfois nous aimerions qu’il s’arrête.

Elles m’ont demandé, certains diraient même « suppliée », de les accompagner, mais la pensée de passer l’hiver à venir dans un endroit si désolé et si froid, surpasse mon désir de les avoir tout près de moi.

Seule Nia est restée. Elle est devenue une femme gentille et compatissante, dont la beauté brille de l’intérieur comme on pouvait s’y attendre. Elle endure mes longs silences moroses sans même se plaindre et elle m’aide avec les quelques besoins que j’ai encore. Parfois, je désespère de voir ce que je perçois être sa vie gâchée et gaspillée mais elle sourit rapidement et me rassure en me disant que, à cet instant, il n’y a pas d’autre endroit où elle voudrait être.

Peut-être que c’est un temps et un endroit où nous pouvons guérir toutes les deux.

On dit que les jeunes vivent pour le futur et les vieux pour le passé. Et alors qu’autrefois, je me serais peut-être battue avec témérité pour dénigrer ces balivernes, je vois maintenant la vérité dans ces paroles et je la fais mienne.

Alors que j’ai peut-être beaucoup d’autres choses pour lesquelles vivre, si on peut vraiment appeler ça vivre, les souvenirs semblent être la seule chose pour laquelle je veux vivre.

Et des souvenirs j’en ai, à la fois dans ma tête où ils rejouent en permanence comme un film pour lequel je n’ai pas besoin de payer l’entrée, et dans les piles de journaux et d’albums qui restent près de moi avec constance et réconfort. Bien que j’ai laissé la bibliothèque de la prison loin derrière moi, il se trouve que mon affinité pour toutes les choses qu’on peut lire m’a suivie avec patience, attendant simplement le moment où je serais assagie et assez calme pour m’en rendre compte.

Les journaux, je les ai lus, relus et relus encore jusqu’à ce que les mots eux-mêmes s’impriment dans mon cerveau.  Je les ai tous mémorisés, je pense, plusieurs fois. Mais s’il y a une bonne chose à avoir vécu aussi longtemps que je l’ai fait, c’est que la mémoire n’est plus exactement ce qu’elle était. Du moins à court terme.

Ce qui signifie que chaque fois que j’ouvre un de ces livres précieux, je revois les mots comme s’ils étaient aussi frais, excitants et nouveaux que la première fois que je les ai regardés, il y a de ça un peu plus d’un an. Une petite joie peut-être mais dans une vie remplie de peu de joies, je la prends et la serre contre moi avec tout l’égoïsme d’un petit enfant à qui on demande de partager ses jouets avec un étranger.

Les albums, je les ai lus et relus aussi, mais ils ne m’apportent aucune joie et je suis très reconnaissante à mon esprit d’avoir tendance à oublier plutôt rapidement les images qui s’y trouvent.

Parce que les albums prennent la relève des journaux, racontant le dernier voyage des deux femmes que j’aime le plus au monde, les femmes qui ont emporté mon cœur et mon esprit avec elles quand elles sont parties, et ne les ont jamais rapportés.

Elles ont failli réussir, vous savez. Failli c’est le mot clé. Et profondément enfouie dans cette obscurité pourrissante que j’appelle parfois un cœur, vit une minuscule lueur d’espoir qu’elles ont, en fait, vraiment réussi, malgré l’évidence submergeante du contraire.

Les autres ne partagent pas cet espoir et je suis difficilement en position de leur opposer cette opinion. Ce n’est pas comme si ça ne sonnait pas aussi dans mon propre esprit comme une aberration.

Mais les personnes âgées ont une certaine immunité en matière de pensées tordues. On attend ça de nous, alors plutôt qu’une injection de thorazine et de gentils messieurs en blouse blanche, je n’ai à souffrir que d’affronts légers, de regards de pitié et de paroles irréfléchies.

Je présume que pour que vous puissiez bien apprécier, je devrais commencer par le commencement ou au moins assez près du commencement que je le peux. Donita a été assez aimable pour remplir les énormes trous dans l’histoire, mais la plus grande partie de ce que je sais, est présente devant moi dans des journeaux en lignes imprimées bien trop petit pour que mes yeux âgés puissent les saisir, même avec l’usage des lunettes que je suis obligée de porter depuis un temps où j’étais bien plus jeune et bien plus alerte et avenante.

La livraison avait été montée comme prévue et Donita avait reçu son coup de fil. Un jet était prêt à décoller, réservoir plein, et elle avait réussi à sortir une décision de la cour toute fraiche de son sac à malices, ainsi que le procureur d’état à l’origine du marché (et qui n’avait apporté aucune aide depuis) et deux huissiers sous serment chargés d’emporter Cavallo vers la prison.

Mais quelque part en chemin, il y avait eu une fuite et le FBI avait débarqué avant que l’avion de Donita n’ait même quitté la piste. Le FBI avait un avantage énorme sur Donita parce qu’il avait des agents pratiquement dans chaque état.

La seule information qu’ils n’avaient pas, on dirait, c’était la marque de la voiture dans laquelle se trouvait Cavallo. C’était la seule chose que Donita avait eu le bon sens de garder pour elle et ça avait très probablement sauvé la vie à ce dernier.

Le FBI fouillait déjà le parking quand la cavalerie de Donita était arrivée, pour ainsi dire, et j’imagine que la scène devait ressembler à ce moment-là à ces jeux horribles où les candidats se dégradent à courir dans les allées d’un supermarché à la recherche d’un produit particulier et très cher.

Le dénouement, dans ce cas là, soit ridiculiserait les forces gouvernementales, soit les absoudrait.

On m’a dit que Donita et le FBI étaient arrivés sur les lieux quasiment en même temps. Et peut-être que la lutte pour la rétention d’un simple bonhomme, même profondément maléfique, aurait été bien plus rude si l’avocate n’avait pas détenu un très gros atout dans sa manche.

Les médias.

Dans mon album, il y a une photo de presse qui montre Donita levant sa décision de justice pour que tout le monde la voie. Un sourire triomphant sculpte ses jolis traits. Elle a du chien dans son costume d’Ange Vengeur et je le lui ai dit une ou deux fois ces dernières années. Sur un côté de la même photo, on voit plusieurs hommes avec un air très furieux et les bosses dans leurs vestes sont la preuve de l’armement lourd qu’ils portent.

Le commentaire dessous est très bref et très succinct. Donita a eu l’homme. Le FBI est reparti les mains vides.

Et ça aurait dû être la conclusion de cette histoire sordide. Mais ça ne l’a pas été.

Les agents du gouvernement détestent être pris pour des andouilles et s’ils ne peuvent pas passer leur frustration sur le coupable, l’innocent fera l’affaire.

Avec Cavallo appréhendé et emporté, il n’y avait plus aucune raison de continuer la poursuite contre Ice et Angel. Mais ils ont quand même continué, déterminés à obtenir leur lot de viande fraîche de quelque façon qu’ils l’estimaient nécessaire. Que tout soit terminé avec l’arrestation de Cavallo avait peut-être traversé leur esprit mais ça n’avait pas arrêté leurs gestes. Ils étaient repartis pour une autre traque, une qu’ils étaient déterminés à ne pas cesser tant qu’elle ne porterait pas ses fruits.

Donita n’en savait rien mais je n’ai pas le cœur de la blâmer pour son absence inhabituelle de jugement, bien qu’elle ne passe pas un seul jour à se blâmer elle-même pour ça.

La décision de justice avait rappelé la meute. Mais comme c’est parfois le cas avec les sales cabots, ils étaient devenus sourds à leur maître et avait continué la chasse, avec la même rage.

Personne ne saura jamais si Ice avait senti la boucle du filet se resserrer autour de son cou. Je crois que oui. Parce que j’ai la croyance profonde qu’Ice est, au fond d’elle-même, une créature sauvage et indomptée qui vit sur des instincts que la plupart d’entre nous, influencés par la soi-disant civilisation, ne pouvons même pas comprendre. Une telle créature semble, avec ses sens hors du commun, savoir quand le danger se rapproche.

Peut-être était-ce le sentiment d’un danger invisible ou peut-être juste un désir de prendre un chemin moins emprunté, mais quelque chose lui fit choisir de sortir d’une autoroute bien trop fréquentée vers un chemin forestier quasiment déserté.

Plusieurs témoins, parce qu’il y a eu des témoins, ont dit que le conducteur d’un camion transportant des bûches et venant dans la direction opposée, avait conduit de manière erratique sur plusieurs kilomètres. L’un des hommes qui l’avait dépassé un peu plus tôt, a dit qu’il avait vu le conducteur le visage rougi et se tenant la poitrine. Fondé sur ce témoignage, le médecin légiste avait déclaré que la mort du conducteur était due à une crise cardiaque. On n’avait pas retrouvé assez de l’homme pour contredire ce diagnostic.

Mais le meilleur témoin était une jeune femme fraîchement sortie de l’université, qui s’était arrêtée au bord de la route pour changer un pneu crevé. Elle n’avait pas vu le camion lui arriver dessus, selon elle. Elle n’avait même pas imaginé le danger immanent jusqu’à ce qu’une voiture blanche n’arrive de son côté de la route, selon elle « en fonçant » et qu’une jeune femme blonde, dont la description était exactement celle d’Angel, ne lui hurle de courir.

Elle n’avait pu que sauter à courte distance avant que le camion ne percute l’avant gauche de la voiture blanche, les entrainant tous les deux au bas d’une longue colline verdoyante. Le pare-choc arrière de la voiture avait touché la jambe de la jeune femme, la lui brisant, mais cela lui avait probablement sauvé la vie. Tandis qu’elle roulait sous l’impact, elle avait pu voir l’avant de la voiture et du camion chanceler longuement au bord du ravin. Puis ils avaient basculé et étaient tombés, à ce qu’on m’a dit, plus de cent cinquante mètres plus bas sur le sol pierreux.

Les deux véhicules avaient explosé à l’impact, ce qui avait démarré un petit feu de forêt qui avait pris plusieurs heures à être circonscrit.

Il ne restait plus grand-chose quand la police était allée jeter un coup d’œil pour d’éventuels survivants.

Les nouvelles ne nous étaient parvenues que trois jours plus tard et le souvenir de ce coup de téléphone est gravé de manière indélébile dans mon cerveau capricieux. Bien que ma capacité à décrire les choses pâlisse en comparaison de l’aptitude d’Angel avec les mots, je ne peux que dire que si Stonehenge avait pris forme et visage, il aurait ressemblé très exactement au tableau qui avait pris vie dans le séjour lorsque Montana avait raccroché de l’appel de Donita.

Le choc avait fait place à l’incrédulité. Ce qui n’était pas surprenant vu qu’Ice avait acquis un statut d’immortalité parmi les Amazones. Les esprits les plus logiques pointaient simplement qu’il n’y avait pas assez de preuves pour conclure quoi que ce soit, peu importe ce que le FBI et la police locale pouvaient énoncer avec tant d’assurance.

Critter, Pony, Cowgirl et Cheeto avaient pris immédiatement la décision d’enquêter elles-mêmes. Elles étaient parties sans même prendre de bagages. Nous autres, nous restâmes en arrière, trop choquées pour parler, même entre nous.

Ce qu’elles avaient découvert me fut révélé bien longtemps après les faits. Mon dernier souvenir clair de cette nuit-là dérivait dans un sommeil plutôt agité.

Ce sommeil fut long en fait, parce que je me réveillai deux bonnes semaines plus tard, fixant un large éventail, plutôt déroutant, d’appareils médicaux qui m’entouraient. J’avais apparemment fait une nouvelle crise, dont mon rétablissement était compromis par ce que les docteurs appelaient un infarctus « plutôt massif ». On me dit que j’avais eu de la chance d’y avoir survécu.

Un regard vers Critter m’apprit qu’une telle « chance » était en fait une chose maudite et misérable.

J’entendis toute l’histoire par petits bouts, entre deux piqûres de morphine pour me garder au calme et des tests qui provoquèrent encore plus de souffrance que ma vie ne le mérite, pour ce qu’elle vaut.

Les Amazones avaient réussi à pister les quelques témoins de l’accident, incluant, et c’était important, la jeune femme dont la vie avait été sauvée par l’intervention héroïque et fort à propos de deux étrangères dans une voiture blanche.

Sa description de la femme qui l’avait encouragée à courir était toujours la même. Attirante, des cheveux blonds et courts et des yeux verts brillants. Comme cette description pouvait s’appliquer à un grand nombre de femmes, Pony et les autres n’étaient pas autrement inquiètes.

Elles avaient apporté quelques photos, quelques-unes d’Angel et d’autres de femmes répondant à la description.

Tout était allé trop vite, avait relaté le témoin, bien qu’elle eut montré les photos d’Angel comme étant celles qui se rapprochaient le plus de la femme de la voiture. Elle ne pouvait pas l’affirmer cependant. Elle espérait qu’elles le comprenaient.

Mais elle avait alors vu l’autre photo et on m’avait rapporté qu’elle s’était raidie et que la couleur avait quitté son visage.

« C’est elle », avait-elle dit. « C’est la conductrice. Ces yeux. Je n’ai jamais vu une telle couleur de bleu auparavant et il y avait tellement de fureur en eux ! J’en ai encore des cauchemars. »

Après ça, selon Pony, la femme était restée muette et n’avait plus voulu prononcer aucun mot, peu importe combien elles l’avaient suppliée.

Sans plus d’information, elles étaient parties et étaient allées jusqu’à la scène de ce qui était qualifié avec euphémisme « d’accident ».

« Il n’y a aucune chance qu’elles aient survécu, Corinne », m’avait dit Pony à son retour, malgré les ordres du médecin, et avec des larmes abondantes sur le visage. « Aucune chance. Et même si elles l’avaient fait, elles n’auraient pas pu se sortir du feu. C’est tout simplement impossible. Elles sont parties. Toutes les deux. Et pour de bon. »

J’ai bien peur d’avoir connu un moment de folie à ces paroles, bien que je ne m’en souvienne pas franchement, sauf le souvenir d’une rage brûlante qui me consuma, me rendant même dans mon état de faiblesse, insensible et imperméable à la douleur que je sais avoir ressentie. Je les haïssais toutes à cet instant. Je haïssais Pony pour avoir abandonné, je haïssais Ice et Angel d’être mortes, et je me haïssais par-dessus tout, parce que je vivais.

Mais ça n’avait pas beaucoup d’importance parce que ce bref instant de folie ne m’apporta rien de plus que le besoin de me réfréner face à la possibilité d’être à nouveau « meurtrie ».

S’il est vrai que l’espèce humaine peut mourir par sa simple volonté, ce fait a dû être oublié dans ma fabrication génétique parce que je crois que personne n’a pu jamais vouloir échapper à la vie autant que moi durant tout ce temps.

Et pourtant mon corps ignora traîtreusement mon souhait et devint plus fort, jusqu’à ce que le moment arrive que je soies assez bien pour quitter l’hôpital.

Et le monde continua à tourner, insensiblement.

Tandis que mon corps continuait à guérir, je m’enfermai en moi-même et refusai de parler, même à celles qui m’étaient les plus proches. Mais je restai profondément consciente de la vie qui se déroulait autour de moi. Et, en particulier, des événements qui transpiraient en Pennsylvannie.

Les roues de la justice tournent lentement en effet, mais à la fin l’inévitable se produit. Cavallo fut traduit au tribunal et un gouvernement tomba en conséquence. Plusieurs officiels de haut rang finirent en prison pour une longue liste de crimes et d’autres démissionnèrent suite à leur disgrâce, préférant une telle ignominie à la perspective d’une longue peine de prison voire pire.

Et grâce à Donita, on se souvint du rôle qu’avaient joué Ice et Angel. Sur la pression politique ferme, avec le soutien des médias toujours présents, le Gouverneur finit par honorer le contrat ; il prononça un pardon posthume pour les deux femmes et donna l’ordre de purger leur casier judiciaire.

Ice finit par obtenir réparation pour les crimes qui lui étaient imputés.

Si seulement elle avait été vivante pour le savoir.

Donita m’a envoyé ces pardons il y a deux semaines. Ils sont maintenant suspendus dans la salle de séjour pour que tout le monde puisse les voir. Je ne passe jamais sans les regarder et je parcours des doigts les noms écrits en caractères gras et travaillés des deux femmes que j’aime. Ces bouts de papier, si insignifiants pour la plupart, sont le seul mémorial en ma possession, à part les journaux, les albums et ma mémoire défaillante.

Montana, Critter, Pony et les autres gardent le contact avec moi et les appels téléphoniques hebdomadaires sont le seul moment où je consens à parler, à part de brèves conversations avec Nia. Elles vont toutes aussi bien qu’on peut s’y attendre.

Le monde tourne et la vie continue.

Seul les vieux et les malades semblent piégés dans le poids inébranlable du temps, pleurant sur cette pensée.

Donita garde aussi le contact, bien que sa vie très occupée limite le nombre d’appels téléphoniques qu’elle a le temps de passer. Nous communiquons surtout par courrier, ce que je trouve réconfortant d’une certaine façon. La correspondance est un art perdu et j’étais triste de la voir disparaître.

Elle essaie souvent de me remonter le moral avec des histoires variées et un peu absurdes, et elle me réprimande constamment sur le fait que je ne m’accroche pas à la vie. Mais bien sûr, ses menaces ne changent pas grand-chose, bien que j’apprécie qu’elle prenne le temps de les faire. Je regrette parfois mon attitude figée mais je crois qu’elle comprend.

Nous sommes liées par notre amour et notre respect pour deux femmes extraordinaires, et un lien de cette nature pardonne les défauts.

J’ai reçu une telle lettre d’elle – un petit paquet en fait – juste aujourd’hui, et le contenu, bien qu’absolumment pas exceptionnel, a causé ce séjour complet dans des souvenirs oubliés et douloureux. Et bien que ma main soit raide et percluse de douleurs, peut-être que ce voyage en solitaire dans le passé m’a aidée à apaiser les démons de souffrance et de culpabilité qui me taraudent toujours.

L’enveloppe contenait une photo du soleil se couchant sur un quelconque paradis tropical. Je suppose que le coucher de soleil pouvait être considéré comme beau si on apprécie ce genre de choses. La photo était dans une fine feuille de papier non réglé qui contenait un billet d’avion et quatre mots.

Des petits mots. Des mots simples, vraiment. Insignifiants quand on lisait séparément mais lorsqu’ils étaient ensemble, ils contenaient assez de puissance pour raviver la flamme de l’espoir qui dansait faiblement dans un cœur las de vivre.

Peut-être que je ne suis qu’une pauvre folle qui veut y croire. Mais si je le suis, je porterai fièrement le titre de « folle » et je maudis tous ceux qui espéreraient penser autrement.

Le billet est à destination d’une île appelée Bonaire, quelque part dans le sud des Caraïbes. J’imagine que cette île est celle qu’on voit sur la photo dans ma main.

Et les mots ?

Assez simples à écrire, même avec une main douloureuse.

Mais assez merveilleux pour je brise le long vœu de silence et que je les hurle à pleins poumons.

Viens à la maison.

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Fin.

EPILOGUE :

Je suis assise dans le sable chaud et sec, le tronc d’un palmier de haute taille me sert de dossier sans récriminer tandis que j’écris mes pensées sur un simple carnet. Le bord de mon chapeau en paille mou m’aide à me protéger les yeux du soleil bas à l’ouest dont la chaleur réchauffe mon corps à peine vêtu de la façon la plus merveilleuse.

La brise est tout aussi chaude et apporte avec elle l’odeur toujours présente de la mer. Au-dessus de ma tête, des mouettes tournoient et plongent pour trouver leur dîner en relief sur un ciel brillant qui explose d’un kaléidoscope de couleurs tandis que le soleil brille de ses derniers feux sur l’océan à pleine vue, luisant de rose et d’or.

Pleinement satisfaite, d’une façon que je n’ai jamais connue auparavant, j’étire des muscles satisfaits, heureuse de les sentir répondre rapidement et sans aucune douleur. Mon bras cassé, dû à notre rencontre fortuite avec un camion fou, est pleinement guéri et je suis au bord de l’extase à l’idée que je peux de nouveau écrire.

J’entends un bruit sur ma gauche et je tourne la tête pour voir Corinne qui se dirige vers moi avec un pichet en verre rempli de thé glacé et deux grands verres. Son caftan coloré volète dans la brise et je ne cherche même pas à retenir mes rires quand son chapeau, quasiment identique au mien, s’envole de sa tête comme une sorte de nouvelle espèce d’oiseau sans aile.

Elle me jette un regard de réprimande mais ne peut pas tenir longtemps cette expression avant que le sourire, qui est devenu quasiment perpétuel, ne réapparaisse sur ses lèvres.

La pâleur grise et maladive qui colorait sa peau à son arrivée est partie. La raideur d’un corps affaibli par l’âge et l’infirmité sont partis aussi. Elle est presque rayonnante maintenant et donne l’impression d’avoir la moitié de son âge, comme si Bonaire hébergeait la Fontaine de Jouvence mythique et qu’elle en avait bu à pleines gorgées.

La culpabilité, la douleur et les larmes qui ont accablé notre première rencontre font aussi partie du passé. Elle comprend pourquoi les événements se sont produits comme ils l’ont fait, et elle accepte que nous ayons eu besoin de faire croire à notre mort jusqu’à ce que le pardon final n’arrive. Elle dit aussi qu’elle comprend pourquoi nous avons choisi un endroit aussi éloigné pour en faire notre chez nous et je n’ai pas de raison de ne pas la croire.

« Je suppose que tu ne vas pas vouloir rendre service à une vieille femme et courir après mon chapeau, n’est-ce pas ? »

Je ris à nouveau en secouant la tête tandis que j’accepte le verre de thé frais qu’elle me tend. « On t’en trouvera un autre demain. »

« Je pourrais bien être morte demain, tu sais », réplique-t-elle en s’asseyant près de moi.

« Et bien, tu n’en aurais plus besoin alors, n’est-ce pas ? » Répliqué-je d’un ton joyeux.

« Les jeunes d’aujourd’hui sont tellement grossiers », gémit-elle avec le ton d’un vrai martyr.

« Oui, mais tu ne m’échangerais pour rien au monde », dis-je en retour en retirant mon chapeau pour lui plaquer sur la tête.

Elle ajuste le chapeau d’un air pimpant avant de faire tinter son verre contre le mien. Nous restons assises dans un silence confortable tandis que le soleil continue son voyage vers l’ouest.

Je lève les yeux et suit la trace d’un vol maladroit de flamands roses en direction du sud, vers les eaux fraîches d’un lac tout proche de notre maison. S’il y a un Dieu, il ou elle doit très certainement être doté d’un sens de l’humour très tordu pour avoir créé un tel animal.

« Sainte Mère de Dieu, aie pitié de l’âme de ta pauvre pécheresse. »

Le murmure quasiment étouffé de Corinne me détourne de mes pensées et je la fixe, les yeux écarquillés et se serrant la poitrine.

« Corinne ? » Demandé-je, alarmée. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Elle ne répond pas, se contentant de fixer la mer.

Je tourne lentement la tête et suis figée par la même affliction.

Sortant de l’eau, ma compagne avance vers nous comme si elle venait d’être enfantée par la mer elle-même.

Elle tient nonchalamment un masque et un tuba dans une main, des palmes dans l’autre, et la seule chose qui couvre son corps est son bronzage profond et l’eau de mer luisante qui coule sur sa silhouette magnifique en goutelettes chatoyantes telles les lueurs d’un feu. Le soleil l’éclaire par-derrière et elle est la beauté incarnée. Sauvage et indomptée, et aussi libre que l’océan derrière elle.

Je me mets rapidement debout avant que mon esprit ne réalise même l’intention de mon corps et je survole le sable plus vite que je n’ai jamais couru auparavant.

Elle laisse tomber son équipement et ouvre les bras au moment où je saute. Avec un cri joyeux, elle me fait tournoyer encore et encore. Le son de nos rires se mêle à celui de l’océan.

Puis elle me repose et je perds le souffle en regardant des yeux de la même couleur que l’eau derrière moi. Ils sont si beaux, si clairs et si honnêtes, et tellement pleins de joie de vivre. Aucune ombre noire ne vient tâcher leur profondeur ; aucune culpabilité ne ternit leur brillance.

Je vois tout au fond de son âme et ce que je vois, c’est la paix, l’amour et la joie, et c’est tellement beau.

Ses dents sont singulièrement blanches en contraste avec le bronzage profond de son visage quand elle me sourit pleinement, ressemblant tant à la jeune fille de la photo que je chéris tellement, irradiant une innocence qui lui a autrefois été si cruellement arrachée. Son corps est chaud et flexible, ses muscles tendus et nous glissons ensemble sur les perles d’eau posées sur sa peau.

Nos lèvres se rejoignent sans même y penser. Elle a le goût du sel, celui de la passion et des promesses.

Je réponds avec mon corps qui se mêle au sien. Mon cœur et mon âme suivent sans effort.

Le baiser nous laisse sans souffle et nous nous séparons en nous fixant, nos sourires mençant de briser nos visages.

« Je t’aime, Morgan Steele. »

« Et je t’aime aussi, Tyler Moore. » Elle caresse ma joue de sa main humide et son pouce puissant effleure mes lèvres. « Mon Ange. »

Tout en nous étreignant, nous nous tournons légèrement pour faire face à l’océan et je pose la tête contre sa poitrine tandis que le dernier rayon de soleil plonge dans la mer dorée, l’enflammant.

Notre voyage a été long, rempli de danger, de migraines et d’angoisse. Mais à la fin, nous avons fini par trouver ce que nous cherchions tout le long.

L’amour.

La paix.

La liberté.

La joie.

Et au bord du précipice de cette nouvelle vie que nous avons gagnée, je sais que malgré les épreuves et le chagrin, je suis, et j’ai toujours été, la femme la plus heureuse au monde.

Angel.

FIN

NdlT : Le voyage finit aussi pour moi avec ce troisième tome. J’ai aimé apporter ma pierre à l’édifice que sont ces trois histoires pleines d’amour, de rebondissements, et de tant d’autres choses. J’ai apprécié de faire cette route avec Ice et Angel (Corinne et les Amazones aussi bien sûr) et j’espère vous avoir donné le goût de nous accompagner sur ce bout de chemin. Merci à l’auteure de nous avoir offert cette opportunité, sans elle, pas de traduction J. Merci aux lecteurs/lectrices qui m’ont suivie depuis – presque – le début.
Fryda (fini de traduire le 4 décembre 2011)