XXIIème siècle (suite)

 

 

 

Deuxième partie :

 

Je regarde les jeunes gens qui parlent et plaisantent, devant la façade du lycée. Vêtus de leurs uniformes réglementaires, pantalons et blazers bleus marine pour les garçons, jupes et vestes de la même couleur pour les filles, tous portant également une cravate rayée bleue et rouge,
ce sont des adolescents tout à fait ordinaires, mais mon souvenir des groupes de jeunes qui traînaient aux plaines est si vif que je ne peux m’empêcher de noter le contraste, la différence entre ces jeunes insouciants et bien nourris, et ceux désabusés et sans illusions du bidonville. Les uns rient et chahutent, alors que les autres restaient sans bouger à n’échanger que quelques mots de loin en loin, lorgnant vers tous les passants en espérant apercevoir on ne sait quoi, peut-être quelque chose qui les tire de leur existence morne et désenchantée.

A l’heure qu’il est, la rue commence à être animée. Outre les lycéens qui attendent l’ouverture de leur établissement, des ménagères regardent les vitrines, observant les derniers vêtements à la mode, comparant les appareils électroménagers, s’abordant pour papoter entre elles en levant les yeux vers le ciel pour se féliciter du beau temps qui semble enfin être revenu. Un peu plus loin, des domestiques marchent d’un pas beaucoup plus pressé, traînant derrière elles les caddies destinés à contenir les provisions qu’elles sont venues acheter pour leurs patronnes, passant de la boucherie à la boulangerie sans rien regarder autour d’elles, inquiètes qu’elles sont d’être dénoncées si elles prenaient ne serait-ce qu’une minute pour souffler ou bavarder. .

Je lâche enfin la rue du regard et prends une profonde inspiration avant de vérifier la tenue, que j’ai choisie avec grand soin ce matin. D’abord mes cheveux noirs, que j’ai sagement attachés en queue de cheval, la jupe grise un peu stricte, le chemisier blanc fermé presque jusqu’au col, un seul bouton restant ouvert pour laisser voir une chaîne en or agrémentée d’un petit pendentif, et les chaussures aux talons hauts d’un ou deux centimètres seulement. Et puis, je me mets en marche, descendant lentement les marches du perron de la maison familiale avant de prendre la direction des bureaux d’où mon père et mon oncle dirigent leurs différentes fabriques et usines, la plupart du temps en tous cas.

Ca fait trois jours que je suis rentrée ici maintenant, mais les quelques heures passées hors les murs, que ce soit dans la cité de pierres ou aux plaines, m’ont terriblement marquée, encombrant mon esprit de souvenirs et d’images que j’aurais jugées inimaginables auparavant. Les cabanes, dont je me demande si certaines d’entre elles ne s’écroulent pas au premier souffle de vent, les paillasses, sortes de sacs remplis de paille ou, plus probablement, d’herbe séchée, dont le confort est plus que sommaire, et surtout la soupe, base de l’alimentation alors qu’il ne s’agit que d’eau additionnée de quelques herbes ou légumes.

Je soupire, souriant machinalement pour répondre au salut du marchand de vin et spiritueux, le commerçant le plus prospère de la ville, alors que ma mémoire, s’éloignant légèrement des contingences matérielles, s’attarde sur le sourire de la jeune femme aux yeux verts qui a soigné mes blessures.

Un peu inconsciemment, ma main droite se lève, venant effleurer le point encore douloureux, sur ma tempe, me rappelant aussitôt la douceur des doigts de Gabrielle alors qu’elle nettoyait doucement ma plaie sous la faible lueur des bougies qui éclairaient chichement le

 rez-de-chaussée de l’immeuble en ruines où nous nous trouvions à ce moment là. Je souris, bizarrement un peu émue à ce souvenir qui, pourtant ne devrait pas être aussi doux qu’il me le paraît. Après tout, c’est à ce moment là qu’elle m’a annoncée la mort, non seulement de notre chauffeur, mais aussi celle d’Ejexor, le cousin de ma mère, et je suppose que je ne devrais pas me laisser aller ainsi à m’attendrir sur la réminiscence d’un contact physique, aussi minime soit-il. Je le fais néanmoins, et même si le chagrin, pour mon petit cousin notamment, est bien là, je ne peux retenir le sentiment que la sensation des doigts de Gabrielle sur ma peau est bien ce qui m’a marquée le plus, à ce moment là.

Les bureaux ne sont plus très loin maintenant, et je secoue la tête pour chasser ces pensées douces amères, ramenant mon attention aux paroles que je veux faire entendre aux deux dirigeants d’entreprise. Ce ne sera pas ma première tentative, au contraire. Depuis mon retour, j’ai passé le plus clair de mon temps à essayer d’engager la conversation sur ce sujet là, que ce soit avec mon oncle ou avec mon père. Mais pour l’instant, tout a été vain. Le premier jour, juste après mon retour, ils m’ont tous deux fait taire en usant de toute leur autorité, et ont ensuite insinué que les influences que j’avais subies pendant mon court séjour hors les murs, m’avait mise hors d’état de réfléchir convenablement.

Je gravis les premières marches de l’immeuble de bureaux occupés uniquement par des propriétaires d’entreprises, toutes situées aux plaines, en fermant mes mains en poings, bien décidée à faire entendre mon point de vue, cette fois.

Je frappe doucement à la porte du bureau, entendant presque aussitôt le « Entrez », qui me permet de franchir le seuil de la pièce. Mon père et son frère sont là, l’un consultant un épais dossier et levant la tête avant de sourire à mon approche, tandis que l’autre garde les yeux fixés sur l’écran de l’ordinateur placé sur le bureau de bois sombre, devant lui.

Je les salue chaleureusement, échangeant accolades et baisers avec chacun d’eux, puis m’assieds sur le siège des visiteurs, entrant immédiatement dans le vif du sujet en commençant par expliquer, pour la dixième fois au moins depuis mon retour, que la populace n’est peut-être pas aussi paresseuse  qu’on veut bien le dire à la Résidence, et que si on leur laissait la possibilité de gagner leur vie décemment, nombre d’entre eux pourraient bien étonner leur patron. Mais je n’ai pas le temps de dire grand chose, mon père m’interrompant presque tout de suite, se levant de son fauteuil avec brusquerie pour venir se planter devant moi, la mine aussi sévère que celle qu’il arborait pour me gronder lorsque j’étais petite fille, comme s’il espérait me faire reculer. Mais je ne suis plus une enfant, et loin de me laisser intimider, je me lève moi aussi, de manière à ce que nos visages soient à la même hauteur, croisant les bras sur ma poitrine pendant qu’il me sermonne.

-« Je te l’ai déjà dit, Enéxa, je ne veux pas entendre ce genre d’ineptie. Si nous t’écoutions, non seulement nous n’y gagnerions rien en ce qui concerne la qualité ou la quantité de la production, mais de plus, nous perdrions une partie de nos bénéfices, sans compter les déconvenues de toutes sortes auxquelles nous nous exposerions en laissant la bride sur le cou à ces fainéants qui ne pensent qu’à nous jalouser sans jamais faire le moindre effort pour améliorer eux-mêmes leur condition. »

Je n’en reviens pas qu’il me tienne encore ce discours alors qu’il sait pertinemment comment les choses se passent aux plaines, et je ne peux retenir un petit sursaut d’indignation qu’il remarque et qui lui fait froncer les sourcils, mais je ne m’en soucie pas et réplique, peinant à me contenir pour ne pas crier.

-« Peut-être feraient-ils davantage d’efforts s’ils pensaient avoir une chance d’en être récompensés, d’une manière ou d’une autre. Dans les conditions actuelles, ils savent très bien que, quoi qu’ils fassent, leurs salaires n’augmenteront pas, leur situation ne s’améliorera pas, et qu’ils n’auront jamais aucune possibilité de progresser socialement. Ils n’ont même pas la possibilité d’intégrer les équipes de maintenance. Comment veux-tu les motiver dans ces conditions là ? »

Je retiens péniblement ma fureur, qui augmente pourtant à chaque phrase que je prononce, et mon père s’en rend compte, son visage virant lentement au rouge alors que la colère enfle en lui aussi. Mon oncle, qui nous a regardés nous disputer sans rien dire jusque là, vient s’interposer entre nous deux, posant une main apaisante sur l’épaule de son frère alors qu’il tourne vers moi un visage au sourire conciliant.

-« Allons, calmez vous, tous les deux, inutile de vous disputer comme ça. »

Mon père soupire, mais hoche la tête, tentant de retrouver son calme, mais pour ma part, je n’ai aucune envie de laisser tomber, ce que mon oncle perçoit si bien qu’il lâche son frère pour avancer vers moi, souriant toujours.

-« Tu me parais bien exaltée, Enéxa, mais peut-être as-tu des raisons pour cela. »

Je n’attendais pas ça, et pendant quelques secondes, j’en reste bouche bée, tant et si bien qu’il profite de ce laps de temps pendant lequel je suis silencieuse, pour poursuivre.

-« Je te comprends, sans doute bien mieux que tu ne sembles le penser. »

Il hausse les épaules et se tourne un instant vers mon père, avant de revenir à moi, le visage et le sourire toujours aussi avenants.

-« Tu as vu des choses que tu n’imaginais pas, des gens qui t’ont sans doute apitoyée, découvert des conditions de vie que tu ne pensais pas exister réellement, peut-être même que certains t’ont monté la tête contre la Résidence et ceux qui y vivent. Et comme tu as naturellement bon cœur, tu crois devoir prendre la défense de la populace, tu t’imagines pouvoir faire œuvre utile en te rangeant à leurs côtés. »

Il se tait enfin, et je reste immobile, stupéfaite qu’il puisse penser que j’aurais pu me faire « monter la tête », comme il dit, en seulement quelques heures. Et s’il est vrai que j’ai parfois été apitoyée par ce que j’ai vu, particulièrement aux plaines, je ne crois pas prendre la défense de qui que ce soit, je veux seulement essayer de rendre les choses un peu plus justes et équitables. Mais, alors que j’ouvre la bouche pour argumenter et expliquer encore une fois comment je ressens les choses, faire valoir le fait que chacun ici, pourrait très bien diminuer ses profits sans que rien ne soit changé dans son existence, mon oncle reprend la parole, l’expression carrément bonhomme maintenant.

-« Je crois que tu as tout simplement besoin de ne pas te sentir inutile, de faire quelques bonnes actions qui apaiseraient ta conscience, et je crois connaître un moyen, sans que tu ressortes de la Résidence au risque que la populace tente encore une fois de te pervertir l’esprit. »

C’est mon père qui réagit le premier à ce petit discours, se rapprochant de nous alors que sa colère est tout à fait tombée. Il acquiesce en direction de son frère, puis ramène les yeux vers moi, souriant de nouveau.

-« Ton oncle Estéphan a raison, tu as besoin de t’occuper, de faire quelques actes de charité qui calmeront ta conscience et qui te permettront de voir le vrai visage, non pas de la populace, mais de ceux qui en sont directement issus. Je te suggère donc de rejoindre l’association qui s’occupe du quartier du Dessous, cela te permettra de faire œuvre utile tout en ouvrant les yeux sur la vraie nature de toute ces populations. »

Je ne dis plus rien, mon regard passant de l’un des deux hommes à l’autre, peinant à croire à ce que j’entends. Me croient-ils si naïve que je ne saurais pas quand on essaie de me manipuler ? Pensent-ils vraiment que je cherche à faire la charité ? Me connaissent-ils si mal pour imaginer que quelques jours passé avec l’association des bonnes œuvres suffiront à me faire changer d’avis et me feront oublier tout ce que j’ai vu durant les quelques heures passées hors les murs ? Je secoue la tête avec incrédulité, mais ne réponds pas pour autant, acceptant même la proposition d’un signe de tête. Non pas que je pense que cela remplacera l’action que je voulais entreprendre auprès de mes deux aînés, mais parce qu’il me semble qu’il serait peut-être plus facile de m’adresser à celles qui s’occupent de l’association en question, le fait même qu’elles le fassent m’amenant à penser qu’elles auront l’esprit plus ouvert à mes remarques, mais aussi parce qu’en côtoyant les domestiques et les ouvriers de la maintenance, qui viennent tous de la cité de pierres ou des plaines, j’aurais une idée plus précise des moyens à mettre en œuvre pour mener mon projet à bien.

Je n’insiste donc pas davantage auprès de mon père, ce qui paraît l’enchanter puisqu’il échange aussitôt un sourire satisfait avec son frère, comme s’ils venaient de régler un problème particulièrement épineux. Je hausse les épaules et n’insiste pas davantage, restant encore quelques minutes avec eux à parler de chose et d’autre avant de m’éclipser rapidement, me dirigeant immédiatement vers le quartier du Dessous.

Ce n’est pas sa situation géographique qui a donné son nom à cette partie de la cité, ni une quelconque déclivité sur laquelle les habitations auraient été construites par hasard, il provient seulement de la position sociale des gens qui y vivent.

En effet, c’est le quartier où sont réunis les plus humbles d’entre nous, les domestiques qui ne sont pas logés par leurs patrons, les ouvriers de maintenance dont trop de choses dépendent pour qu’on les laissent vivre à l’extérieur des murs, les vigiles qui gardent les entrées de la Résidence, et les quelques autres ouvriers qu’il vaut mieux avoir sous la main en cas de besoin, tels que quelques maçons, charpentiers, électriciens, plombiers etc..

Tous ces gens qui travaillent ici sont logés dans des immeubles, contrairement aux Maîtres de la région qui ont absolument tous des logements individuels. Le quartier du Dessous est simplement constitué d’un ensemble de trois bâtiments regroupés autour d’un espace bétonné, isolés du reste de la Résidence par un mur haut d’environ trois mètres dont la seule ouverture est une porte de bois plutôt large, et ne contient bien évidemment pas d’école, aucun commerce, ni cinéma, ni rien d’autre que les trois immeubles d’habitation. D’ailleurs, ceux qui y vivent n’auraient pas les moyens de s’offrir quelque distraction que ce soit dans la mesure où ils ne touchent aucun salaire, leur rémunération étant forcément versée en nature, principalement de la nourriture.

Et c’est de là qu’est née l’idée de l’association. Au début, ce sont deux femmes de notables qui, s’ennuyant ferme, ont décidé de faire un peu de « charité », selon leurs propres dires. Elles ont donc décidé de s’occuper de ces petites gens, principalement en collectant les vieux vêtements dont les Maîtres de la région ne voulaient plus, les redistribuant ensuite aux habitants du quartier du Dessous. D’autres actions du même genre vinrent s’ajouter à celle-ci par la suite, comme la visite, environ une fois par mois, d’un des médecins de la Résidence, une habitude qui n’existait pas jusque là, les docteurs ne soignant en général que les Maîtres, et parfois, à titre exceptionnel, certains domestiques, sur la demande de leurs patrons.

L’absence de soin n’est pas la seule injustice qui ne m’avait jamais choquée avant ma visite forcée aux plaines, le contrôle de la densité de la population  en est une autre. Bien sûr, il s’agit pas de donner un moyen de contraception ou de contrôle des naissances quel qu’il soit aux habitants du quartier, mais plutôt du fait que, lorsque les enfants atteignent l’âge de quinze ans, et s’ils ne sont pas utiles à la communauté des Maîtres, ils sont purement et simplement envoyés de l’autre côté des murs, avec une place réservée dans une usine ou une fabrique quelconque en guise de compensation ou, plus probablement, pour éviter toute tentative  éventuelle de révolte des parents comme des enfants.

Les quatre membres de l’association, toutes des  femmes, sont présentes lorsque j’arrive à leur local, au rez-de-chaussée de l’un des trois bâtiments du quartier du Dessous, et m’accueillent avec tant d’enthousiasme que ça me met presque mal à l’aise.. Elles babillent autour de moi, n’écoutant que distraitement ce que je leur dis, le petit laïus que j’ai préparé en venant pour justifier mon engagement avec elles. Mais je les trouve plutôt sympathiques malgré tout. Même si au départ, elles n’étaient là que pour tromper leur ennui, elles ont fini par s’investir dans la mission qu’elles s’étaient fixées et font preuve de bien plus de dévouement qu’on n’aurait pu l’attendre de la part de femmes privilégiées qui ne connaissent que la vie de la Résidence et n’ont aucune idée de ce qui peut se passer de l’autre côté des murs.

Je les aime bien, mais au bout d’un certain temps, leurs bavardages incessants, alors qu’elle m’expliquent ce qu’elles font, ce qu’elles voudraient faire, ce qu’elles devraient faire, ce que les habitants du quartier leur demandent de faire et ce qui ne leur est pas possible de faire, me donnent mal à la tête, encore un peu fragile après l’incident de la cité de pierres. Je lève donc les mains, réclamant un silence que j’obtiens, à ma grande surprise, assez facilement, et m’adresse à  Esclata, celle qui dirige cette petite bande, pour lui demander :

-« Pour l’instant, ce que je souhaite est simplement de rencontrer les habitants, de parler un peu avec eux, pour faire leur connaissance. »

La femme me regarde avec un peu de surprise, échangeant un regard avec ses amies avant de se pencher vers moi pour m’interroger, le ton dubitatif.

-« Les rencontrer ? Mais pour quoi faire ? Tu les verras bien assez tôt, au moment de la distribution de vêtements, par exemple. »

Elle secoue la tête, puis sourit avec condescendance avant de reprendre, l’air de s’adresser à une enfant attardée.

-« Les rencontrer ne t’apportera rien. Ce sont des gens qui, physiquement, ont le même aspect que nous, les habitants de la Résidence. Mais, dans leurs têtes, c’est autre chose. Ils ne se préoccupent de rien d’important, ne montrent aucun intérêt pour l’art, par exemple. On dirait que leur principal souci est de nous envier, de convoiter tout ce que nous avons acquis par notre travail et notre intelligence.»

Ce petit discours me laisse sans voix. J’ai l’impression qu’elle vient de me réciter le catalogue des idées reçues que j’ai entendues depuis mon enfance. Le chapitre sur la jalousie notamment me paraît tout à fait caractéristique de l’esprit borné de chaque habitant, à l’intérieur des murs. Toutefois, je retiens la réplique qui me vient à l’esprit, songeant que je ne suis pas ici pour me mettre ces quatre femmes à dos, mais plutôt pour connaître ceux qui vivent dans le quartier du Dessous, et à partir de là, me faire une meilleure idée des moyens à mettre en œuvre pour améliorer la situation, de chaque côté du mur d’enceinte. Un instant, l’image de Gabrielle, assise sur le sol avec son bol de soupe, à l’intérieur de sa cabane, vient passer derrière mes paupières, et je ne peux retenir un petit sourire en pensant à la douceur de son regard et à l’absence de vindicte dans ses paroles quel que soit le sujet qu’elle abordait. Cette pensée m’encourage à persévérer et je prends mon ton le plus persuasif pour insister auprès d’Eclasta, lui expliquant que ce n’est qu’en les rencontrant que je pourrai comprendre ces êtres qu’elles croient si frustres. Si elle m’écoute d’abord distraitement, son attention augmente au fur et à mesure de mon argumentation, et je la vois hocher la tête quand je lui dis que pour savoir exactement de quoi ont besoin les domestiques, le mieux est de le leur demander directement, ou quand je lui suggère, un peu hypocritement, de surveiller si certains n’abusent pas des services rendus par l’association.

C’est ce dernier argument, auquel je ne crois pourtant pas beaucoup, qui porte le plus et qui amène Eclasta à se tourner vers ses camarades, s’enquérant de leur avis d’un air soucieux, comme si elle craignait de s’être faite berner depuis la création de leur comité et le lancement de leur action. Mais l’enthousiasme revient rapidement, sitôt qu’Ejarna, la plus âgée de la petite bande, lance, le regard illuminé, une idée qui apparemment, lui semble tout à fait géniale et que ses camarades reprennent avec entrain.

-« Et si on organisait un pique-nique ? Ca nous permettrait de passer, peut-être, un moment de convivialité, et Enéxa pourrait rencontrer autant de pauvres qu’elle le souhaite. »

Il n’en faut pas davantage pour qu’elles oublient toute les quatre ma présence, commençant à organiser le pique-nique qu’elles imaginent. Pendant un moment, je les regarde et les écoute, pas si attentivement que ça d’ailleurs, puis, petit à petit et sans me faire remarquer, je me faufile vers la porte.

Je suis persuadée qu’elles n’ont pas remarqué ma sortie, et j’en profite pour faire le tour de la grande dalle de béton qui fait office de paysage. Il n’y a ici ni balançoire, ni toboggan, ni aucun équipement d’aucune sorte, mais quelques enfant jouent avec ce qui ressemble à un paquet de chiffons attachés entre eux et roulés en boule, qui fait office de ballon, sous l’œil de deux femmes âgées. Je reste quelques secondes à les regarder, cherchant comment engager la conversation avec les deux vieilles dames, quand je perçois du coin de l’œil un mouvement à la porte de l’immeuble numéro trois. Immédiatement, je porte mon attention sur la silhouette de l’homme qui sort du bâtiment, un peu voûté, la tête basse et le regard fuyant comme s’il cherchait à passer inaperçu..

Cette attitude m’intrigue et je m’approche, peu soucieuse d’effrayer l’inconnu, mais bien décidée, non seulement à l’interroger sur sa discrétion, mais aussi sur les conditions de vie en général, ici, dans le quartier de Dessous. Pourtant, ma démarche assurée connaît un instant d’hésitation, alors que je reconnais celui qui marche là et qui n’est autre que l’homme qui m’a transportée dans la brouette, il y a quelques jours seulement.

Ce petit moment de surprise ne dure pas cependant, et toute ma confiance en moi est déjà revenue alors que je l’aborde, retenant un sourire en me rendant compte que sa stupeur est bien plus grande que la mienne.

Son premier réflexe est de reculer, la contrariété évidente dans son expression, mais il se reprend vite et relève la tête, me regardant bien en face avant d’accélérer légèrement le pas, donnant l’impression qu’il n’a aucune intention de me parler. Mais je ne l’entends pas de cette oreille et le suis, posant une main sur son épaule pour le forcer à s’arrêter, ce qu’il n’apprécie visiblement pas, puisqu’il repousse ma main d’un geste brusque avant de se tourner vers moi, ses yeux lançant des éclairs.

-« Que me veux-tu ? »

Je ne baisse pas les yeux, mais lui réponds le plus calmement possible.

-« Te parler. Et en premier lieu comprendre comment tu peux pénétrer ici, derrière les murs de la Résidence, alors que, pour autant que je sache, tu vis aux plaines. »

Aussitôt, son regard devient plus méfiant, suspicieux. Il plisse les paupières et m’interroge, la voix bien plus rauque.

-« Je m’arrange pour entrer et sortir de temps en temps, même si ce n’est pas autorisé. Comptes-tu me dénoncer pour cela ? »

Je secoue négativement la tête.

-« Non, ce n’est pas du tout mon intention. Ce que je veux, c’est comprendre comment la vie s’organise ici, connaître les gens qui travaillent pour les Maîtres, et voir s’il y a une possibilité d’améliorer les choses. »

Il ne paraît pas convaincu, ses yeux toujours aussi méfiants alors qu’il recule doucement pour se mettre à l’ombre de l’immeuble d’où il sort, évitant ainsi de rester à me parler au vu et au su de tous ceux qui pourraient passer. Je le suis, pas du tout gênée par la manœuvre, même si je constate qu’hormis les enfant, les deux vieilles femmes et nous-mêmes, la dalle de béton est entièrement vide de tout occupant.

 Ce n’est qu’une fois que nous sommes à l’abri des regards éventuels venant des fenêtres au-dessus de nous, qu’il reprend la discussion là où nous l’avions laissée.

-« Améliorer les choses ? Et pourquoi ferais-tu ça ? Crois-tu que tu pourras te donner bonne conscience en menant quelques actions caritatives dans le genre de celles que mène l’association ? »

De nouveau, je secoue négativement la tête.

-« Non, il ne s’agit pas de ça. Tu as bien deviné, je me suis effectivement rendue auprès de l’association, mais c’est seulement un moyen de me rapprocher du quartier du Dessous  et de ses habitants. Quant à mes motivations… »

Je prends une seconde pour rassembler mes pensées, trouver les mots, alors qu’en face de moi, mon interlocuteur attend, son expression toujours aussi méfiante et incrédule, mais attentive tout de même au moment où je reprends la parole.

-« Les quelques heures que j’ai passé aux plaines et à la cité de pierres ont changé radicalement ma manière de voir la populace, et j’ai compris beaucoup de choses en écoutant Gabrielle. »

Ses lèvres s’étirent dans une grimace un peu ironique pendant qu’il m’écoute, mais il ne manifeste pas plus, se contentant de hausser les épaules et de faire mine de s’éloigner. Je le rattrape une nouvelle fois, faisant de grands pas pour me placer juste devant lui, l’empêchant ainsi d’avancer. Il pousse un profond soupir, faisant gonfler ses joues, sans doute pour que je n’ignore pas à quel point je l’agace, mais je n’en ai cure. Il fait un pas de côté, essayant de me contourner par la gauche, mais je l’imite, faisant la même chose quand il tente sa chance par la droite. Il finit par abandonner, et me fixe de nouveau, l’air de plus en plus excédé.

-« Que me veux-tu exactement ? Je n’ai aucune raison d’avoir confiance en toi, et pas du tout envie de te présenter qui que ce soit. »

Il commence à m’exaspérer moi aussi, mais je garde un ton de voix calme pour m’adresser à lui.

-« Je voudrais que tu transmettes mes meilleures pensées à Gabrielle. »

Je m’attendais à ce qu’il montre de la surprise, ou du dédain, mais tout ce que je vois dans son expression, c’est de l’incompréhension, comme s’il était particulièrement surpris de cette requête. Il lève les mains, un peu écartées, à hauteur de son visage, avant de les laisser retomber le long de son corps d’un geste écœuré.

-« Tu es restée moins de 24 heures hors les murs, et vous vous comportez toutes les deux comme si vous étiez les meilleures amies du monde, c’est tout à fait surprenant. »

Je fronce les sourcils alors même que je sens un sourire venir s’accrocher à mes lèvres, et je ne peux m’empêcher de lui demander quelques précisions.

-« Vraiment ? Pourquoi dis-tu toutes les deux ?T’aurais-t-elle donnée, elle aussi, un message pour moi ? »

Il grimace et pendant une seconde, je me demande s’il ne va pas tourner les talons sans me répondre, mais il finit par hausser les épaules, l’air plus déconfit qu’autre chose maintenant.

-« Elle m’a juste dit de te saluer de sa part, si jamais je te croisais. »

Cette fois, la conversation semble terminée. Il s’éloigne, glissant ses mains dans les poches de son pantalon dont je me demande qui l’a confectionné, et je le regarde partir, savourant sa dernière phrase sans même me demander pourquoi elle me fait si plaisir, sans même  l’interroger sur le moyen qu’il emploie pour entrer et sortir de la Résidence sans se faire remarquer de qui que ce soit.

Au lieu ce lui poser des questions auxquelles il n’aura manifestement aucune envie de répondre, je préfère lui emboîter le pas. S’il le remarque aussitôt, il ne s’en formalise apparemment pas, supposant sans doute que, comme lui, je quitte le quartier pour retourner dans les rues plus animées où vivent les Maîtres, mais dès qu’il passe le mur qui sépare les deux quartiers, l’attitude de l’homme change. En premier lieu, il presse le pas, tournant brusquement d’un côté et de l’autre, et tentant de rejoindre les endroits où se trouvent le plus de monde, comme le petit marché très fréquenté où tous les domestiques achètent les produits frais, ou le portail près duquel s’effectuent les livraisons, à l’arrière de la Résidence. Je me rends parfaitement compte qu’il essaie de me distancer, et accélère moi aussi, remerciant le ciel pour ma haute taille qui me permet de ne pas le lâcher du regard même lorsqu’il bifurque de façon particulièrement subite, et me permets de lui laisser quelques mètres d’avance.

A priori, ce simple stratagème suffit pour qu’il pense m’avoir semée, et je le vois se redresser, avançant beaucoup moins vite maintenant, et adoptant un air dégagé en glissant les mains dans ses poches et même, en sifflotant, comme s’il faisait simplement une petite promenade et n’avait aucune raison d’être prudent. Mais moi, je reste attentive, faisant attention de ne pas me faire repérer, marchant parfois en courbant le dos sitôt qu’il me donne l’impression qu’il va se retourner et regarder derrière lui, me dissimulant à l’abri des haies des nombreux jardins qui bordent le large trottoir.

Je suis persuadée qu’il croit m’avoir semée au moment où il arrive près de la porte réservée aux livraisons, d’ailleurs il ne jette pas un seul coup d’œil derrière lui, se dirigeant sans hésitation vers un vigile d’une trentaine d’années, posté tout près d’un camion dont le conducteur, visiblement un homme qui vit dans un quartier du même genre que les plaines, décharge sans aucune aide de lourdes caisses contenant, si je ne me trompe pas, du matériel électroménager.

Je reste en retrait, observant celui qui m’a transportée dans la brouette discuter avec le vigile, qu’il semble connaître plutôt bien si j’en crois la poignée de main chaleureuse qu’ils ont échangée, mais aussi l’allure détendue que tous les deux adoptent, une conversation qui ne dure qu’une dizaine de minutes. Après cela, le vigile accompagne l’autre homme jusqu’à une petite porte de service qu’il ouvre brièvement, juste le temps de laisser passer son ami avant de refermer rapidement le battant, donnant ensuite deux tours de clefs aux trois serrures renforcées qui assurent la fermeture de la porte de métal.

Je ne me presse pas, attendant tranquillement, toujours dissimulée dans le même coin, que le vigile reprenne son poste, observant la réaction de ses collègues à la vue de cette petite scène, et constatant rapidement qu’aucun d’entre eux ne paraît choqué ou étonné par la sortie de l’homme, ce qui m’amène à penser que c’est sans doute une pratique, si ce n’est courante, au moins pas si exceptionnelle que ça.

Ce n’est que quand le chauffeur du camion termine de décharger et remonte derrière son volant sans un salut de la part des vigiles et des domestiques qui s’occupent maintenant d’emmener la marchandise, que je m’approche de celui que j’ai l’intention d’interroger, profitant du fait que ses camarades ouvrent le portail pour faire sortir le camion.

Adoptant une posture raide et austère, je m’avance à petits pas, arborant l’expression hautaine que certains d’entre nous savent si bien prendre dès qu’il s’agit d’adresser la parole à tous ceux qui ne sont de ce côté des murs que pour travailler et veiller au bien-être des Maîtres de la région, remarquant immédiatement le rictus, qu’il tente pourtant difficilement de cacher, qui apparaît sur le visage du vigile. Il reste tout à fait calme cependant, alors que, sans même le saluer, je le questionne de ma voix la plus sèche.

-« Qui est cet homme que vous venez de faire sortir, au mépris de tous les règlements ? »

Il n’est pas à l’aise, je m’en rends parfaitement compte, mais il garde bonne contenance, se redressant légèrement et certainement inconsciemment, mais ne tente même pas de nier, alors qu’il répond doucement, essayant de garder un ton léger.

-« Marius ? C’est juste mon cousin, il ne faisait que passer, pour une courte visite. »

Je fronce les sourcils, adoptant l’expression autoritaire de ceux qui ont toujours commandé aux autres et qui sont persuadés de leur être supérieur uniquement parce qu’ils n’ont jamais travaillé de leurs mains.

-« C’est absolument et rigoureusement interdit. Tous ceux qui vivent à l’extérieur doivent y rester, et personne n’a le droit d’aider qui que ce soit à pénétrer dans la Résidence, ou à en sortir, sous peine de très graves sanctions. Les vigiles sont particulièrement bien informés à ce sujet, d’ailleurs. »

Cette fois, il commence à perdre un peu de son assurance et remue nerveusement, son regard passant d’un endroit à un autre sans jamais se fixer nulle part, et surtout pas sur moi, mon ton autoritaire et mon attitude sévère semblant l’impressionner. Un moment, il reste sans rien dire, cherchant peut-être quoi répondre alors qu’il sait pertinemment que je l’ai vu faire sortir son cousin, espérant sans doute de l’aide de la part de ses collègues, mais déçu de constater que ceux-ci regardent ailleurs, peu désireux de se mêler d’une histoire qui pourrait leur attirer de graves ennuis.

Finalement, il redresse la tête et se décide à me regarder en face, l’air plus qu’embarrassé et souriant gauchement devant ma posture toujours très raide, et tentant de garder un ton léger, comme s’il voulait me faire croire que ce qu’il vient de faire n’est pas bien grave.

-« Je connais le règlement, mais ce qui s’est passé aujourd’hui est tout à fait exceptionnel. En temps normal, je ne me permets bien évidemment pas de laisser qui que ce soit entrer ou sortir d’ici. »

Si je ne savais pas qu’il ment, je le devinerais uniquement en voyant la rougeur qui envahit son front et ses joues, mais je ne me laisse pas décontenancer par son embarras et enfonce le clou, persuadée que je suis que je n’ai plus beaucoup d’efforts à faire pour l’amener à me dire ce que je veux savoir.

-« Si le chef de la sécurité l’apprend, non seulement tu vas être enfermé pendant des années et seras envoyé hors les murs à ta sortie de prison, mais l’ensemble de ta famille connaîtra le même sort. »

Cette fois, il n’est plus mal à l’aise mais carrément anxieux, se retenant manifestement de passer d’un pied à l’autre alors qu’il ne sait plus quoi faire de ses mains. Je retiens un petit sourire de satisfaction en constatant que j’ai réussi à l’amener à ce que je voulais, le rendre suffisamment inquiet pour qu’il me dise ce que je veux savoir sans qu’il prenne le risque de me mentir. Mais la partie n’est pas encore gagnée, et je continue à le menacer, mon ton encore plus cinglant.

-« As-tu envie de passer une journée entière sur la place publique, cloué au pilori comme le méritent tous ceux qui trahissent la Résidence ? Puis de passer une dizaine d’années en prison pour être ensuite jeté de l’autre côté des murs avec la certitude de ne pas trouver d’emploi ? »

Je reprends mon souffle, cachant ma satisfaction à le voir blêmir, puis décide d’enfoncer le clou.

-« As-tu des enfants ? »

Il acquiesce du menton et marmonne « un seul », jetant de nouveau un regard vers ses camarades qui, comme tout à l’heure, font mine de s’intéresser à tout autre chose que notre conversation, semblant tous presque aussi mal à l’aise que lui, mais je ne laisse pas tomber et insiste.

-« Crois-tu que ton enfant, sera heureux de grandir aux plaines ? Tu sais que c’est ce qui arrivera si tu es pris alors que tu trahis la Résidence, n’est ce pas ? Et la mère de cet enfant, qui est-ce ? Une domestique ? C’est une chance pour vous d’avoir obtenu la permission de procréer, mais cette responsabilité ne t’a manifestement pas empêché de te comporter de manière tout à fait stupide. »

Je me tais de nouveau, remarquant à quel point son teint est devenu pâle, tandis que ses mains s’ouvrent et se ferment de manière convulsive, et j’attends, restant tranquillement devant lui à le regarder sans plus rien dire, jusqu’à ce qu’il finisse par craquer et se pencher vers moi pour murmurer tout bas, craignant sans doute d’être entendu par ses collègues.

-« Il ne faut pas me dénoncer, je vous en prie ! »

Je fais mine de réfléchir, ne répondant rien alors que je reste à le fixer, donnant l’impression d’hésiter et de peser le pour et le contre, faisant durer le moment suffisamment longtemps pour qu’il commence à transpirer. Et puis, je lui réponds, tout aussi bas.

-« Il est possible que je ne dise rien, mais il va falloir me dire ce que je veux savoir. »

Il fronce les sourcils, se demandant manifestement ce que je peux avoir envie d’apprendre, hésite un instant, puis hausse les épaules avec fatalisme, paraissant extrêmement abattu mais aussi plutôt résigné, avant de donner son accord d’un hochement de tête las.

Je ne laisse pas le silence s’installer cette fois, et lui suggère immédiatement de le retrouver dès la fin de son service, lui indiquant une rue peu fréquentée en guise de lieu de rendez-vous. Je lui lance mon regard le plus menaçant, agitant dans le même temps un index menaçant devant son visage, puis m’éloigne rapidement et sans me retourner.


La nuit est tombée lorsque nous nous retrouvons, au coin de la rue la moins commerçante de la Résidence et d’une place désertée par ceux qui y lézardent au soleil dans la journée. Le vigile a gardé son uniforme, son arme et sa matraque ballottant à sa hanche au rythme de ses pas, alors que pour ma part, je ne me suis pas changée, gardant les vêtements simples, mais stricts, que j’ai choisis ce matin.

Visiblement, il n’est pas plus à l’aise que lorsque je lui ai parlé tout à l’heure, et je ne fais rien pour l’aider, au contraire. Je garde mon expression la plus sévère, le fixant de mon regard le plus dur au moment où il vient me saluer poliment, comme il convient de le faire pour un vigile ou un domestique, devant une Maîtresse de la région. Après cela, il reste sans rien dire quelques secondes, attendant sans doute que ce soit moi qui engage la conversation, mais je m’en garde bien, préférant le voir s’empêtrer dans son malaise, ce qui le rendra beaucoup plus malléable pour moi. Il tient difficilement en place et donne de nombreux signes de fébrilité, mais tient bon pendant un certain temps, finissant néanmoins par céder, se léchant nerveusement les lèvres avant de demander d’une voix piteuse.

-« Que voulez-vous savoir ? »

J’attends encore quelques secondes, puis l’interroge d’un ton rogue.

-« Ton cousin, ce Marius, depuis combien de temps l’aides-tu à entrer et sortir de la Résidence ?»

C’est une question qui le gêne manifestement. Il met ses mains dans ses poches, les ressort, baisse la tête, la relève, puis pousse un soupir avant de répondre.

-« C’était la seule fois, je ne fais jamais ça. »

Le mensonge est évident, et je pense qu’il le sait autant que moi. Je n’ai même pas besoin de répéter ma question pour qu’il se mette à rougir alors que je continue à le fixer de mon regard le plus sceptique. Mais il lui faut encore quelques secondes avant de secouer la tête et de murmurer, la voix implorante.

-« Ca fait plusieurs semaines, mais c’était seulement pour rendre service, je n’ai jamais eu l’intention de nuire à qui que ce soit ! »

Cette fois, je le crois, mais je hausse un sourcil, gardant l’expression menaçante qui m’a si bien réussie jusqu’à présent, dans l’espoir qu’il m’en dise davantage, ce qu’il ne tarde pas à faire alors qu’il glisse de nouveau les mains dans ses poches de pantalon, sans doute pour que je ne les vois pas trembler.

-« Marius vit aux plaines mais est né ici. Depuis deux ou trois mois, il vient régulièrement ici, retrouver un petit groupe d’ouvriers de maintenance avec qui il se réunit pour discuter de je ne sais quoi. »

Il n’a pas l’air de vouloir en dire davantage et se tourne à demi, n’osant pas s’en aller sans ma permission mais donnant tout à fait l’impression de se retenir pour ne pas prendre ses jambes à son cou. Mais je n’en sais pas assez pour le laisser partir, d’autant plus que ses petites révélations ont suffisamment excité ma curiosité pour que le questionne à nouveau.

-« Qui vient-il voir ? Et dans quel but ? »

D’abord, il se contente d’un geste pour exprimer son ignorance, ajoutant quelques mots en constatant que je ne me contenterai pas de cela.

-« Je vous jure que je l’ignore ! Marius ne me dit rien de ce qu’il fait ici, et je ne lui demande pas. Je le laisse entrer et sortir parce que c’est mon cousin, et que sa mère, ma tante, est la seule famille qui me reste, mais je vous jure que je ne sais absolument pas de quoi il parle avec ses amis. »

Il s’interrompt un instant, puis répète, espérant sans doute me convaincre.

-« Je vous le jure ! »

Je suis persuadée qu’il me dit la vérité, mais je n’en montre rien. Pas un muscle de mon visage ne bouge alors que je reste immobile devant lui, ce qui le met encore plus mal à l’aise que ce qu’il était déjà. C’est quand il commence à se dandiner, passant d’un pied sur l’autre, que je me décide, changeant de sujet si brusquement qu’il en est déconcerté, et encore plus inquiet.

-« Quel est ton nom ? »

Il blêmit encore davantage, si c’est possible, mais me répond, la voix basse et le ton piteux.

-« Je m’appelle Elionis. »

Il baisse la tête, puis la relève, de plus en plus nerveux.

-« Ne me dénoncez pas ! Mon fils est encore un bébé, comment pourrions nous l’élever aux plaines ? Sa mère et moi nous sommes nés ici et nous ne connaissons rien de la vie là-bas. Je vous jure que je n’ai rien fait de mal ! Je ne laisserai plus entrer personne, je vous en donne ma parole ! »

Maintenant, il commence à me faire de la peine, et même si j’ai tout fait pour ça, dans le but de le faire parler, je ne peux retenir un petit geste de compassion, déposant une seconde ma main sur son épaule d’une manière apaisante.

-« Je ne te dénoncerai pas, mais il va falloir me rendre un ou deux petits services. »

Son soulagement est évident, dans son regard comme dans sa posture. Immédiatement, il se redresse, sortant ses mains de ses poches pour simplement accrocher ses pouces à sa ceinture, mais il garde néanmoins un ton timide et humble pour me demander de quels services il s’agit. Je souris, prenant un air un peu condescendant pour le conforter dans l’idée que c’est moi qui lui rend  service, puis lui intime, à vois basse mais suffisamment autoritaire pour qu’il n’ait aucun doute sur ses obligations.

-« D’abord, je veux savoir ce que Marius complote avec ses amis, et connaître le lieu où ils se rencontrent, les dates de rendez-vous m’intéressent également beaucoup. Ensuite, je veux rencontrer des habitants du quartier du Dessous, et pouvoir leur parler. »

L’attitude décontractée de mon interlocuteur disparaît aussi vite qu’elle était apparue, et de nouveau il semble paniqué, me jetant des regards effarés avant de répliquer sa voix chevrotant d’angoisse.

-« Rencontrer des habitants ? Mais c’est impossible ! Comment pourrais-je amener une Maîtresse de la région dans le quartier sans être remarqué par qui que ce soit ? »

Je fronce les sourcils, l’amenant de ce simple geste à calmer son effervescence et à se taire en baissant la tête d’un air piteux, mais en mon for intérieur, je crois qu’il a raison et que j’ai tout intérêt à être discrète si je veux pouvoir me renseigner sur les activités de Marius. Certes, je pourrais simplement m’arranger pour qu’il m’amène deux ou trois personnes dans un lieu choisi d’avance, comme nous l’avons fait ce soir, mais rien ne me garantit la discrétion de ceux qui viendraient. J’opte donc pour la solution la plus simple.

-« Pour l’instant, il suffira que tu amènes ta femme, ici même, dès demain soir. Je commencerai avec elle et j’aviserai ensuite. »

Cette proposition n’a pas l’air de beaucoup lui plaire, mais il accepte d’un hochement de tête, sans pouvoir cependant retenir une moue de déplaisir que je fais mine de ne pas remarquer, alors que je lui répète une deuxième fois que je tiens absolument à connaître la nature des manigances de Marius. Il marmonne quelque chose que je n’entends pas bien, mais qui doit se résumer à un « ouais, ouais.. »  manquant d’enthousiasme, et semble de nouveau prêt à partir, jusqu’à ce que je le retienne encore une fois, lui posant une dernière question sur un point qui m’intrigue particulièrement.

-« Tu as dit que ton cousin était né ici, n’est-ce pas ? Alors, comment se fait-il qu’il porte un prénom aussi différent, un prénom qui convient bien mieux aux plaines qu’à un natif de la Résidence quel qu’il soit ? »

Pour une fois, ma question n’amène aucune marque d’angoisse sur son visage, au contraire, il paraît soulagé de n’avoir à répondre que sur ce qu’il considère sans doute comme un point de détail.

-« C’est très simple. Marius est un prénom qu’il s’est choisi dès l’enfance, d’après l’un de ses aïeuls je crois, qu’il utilisait comme un surnom à l’époque, et qu’il a définitivement adopté quand il a été chassé, le jour de ses quinze ans. »

Il se tait, pensant peut-être m’en avoir dit suffisamment, mais j’insiste, le fixant de mon regard le plus dur pour le convaincre de continuer.

-« Il a été chassé parce qu’il est né alors que ses parents n’avaient pas été autorisés à procréer. »

Il me jette un petit coup d’œil par en-dessous, soupirant en constatant que je ne me contenterai pas de cela, avant de reprendre d’un ton résigné.

-« Son vrai prénom est Esboris. »

Cette fois je suis satisfaite et, à son grand soulagement, je le congédie d’un revers de main, retrouvant sans même le vouloir l’habituel geste dédaigneux des Maîtres de la région quand ils en ont fini avec un subalterne, puis je le regarde s’éloigner, la mine soucieuse et la tête baissée, enfouissant ses mains dans ses poches comme s’il ne savait pas quoi faire d’autre avec elles.

Je ne reparle pas à mon père de ce qui s’est passé dans son bureau ce matin là, et lorsque je rentre chez moi, je m’arrange pour ne rencontrer que les domestiques, évitant toutefois de les interroger justement parce qu’il serait trop facile pour eux de faire savoir aux membres de ma famille l’intérêt soudain que je leur porte.

Je ronge donc mon frein jusqu’au lendemain soir, occupant ma journée notamment en me rendant à la bibliothèque, un lieu fréquenté uniquement par les Maîtres, puisque, de toutes façons, les domestiques et ceux du Dessous en règle générale, ne disposent pas d’établissement où apprendre à lire ni quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. La seule école qui leur est ouverte est celle des techniciens, et encore s’arrange-t-on pour ne rien leur enseigner que par la pratique et quelques conseils toujours donnés oralement.

Je passe de longues heures à feuilleter de vieux journaux et les livres les plus anciens que je peux trouver, cherchant en premier lieu à me faire une idée précise du monde tel qu’il était autrefois, c’est à dire au début du XXIème siècle, et à comprendre comment il a basculé pour devenir celui que je connais. Mais je ne découvre rien d’autre qu’une longue liste de moyens de faire pression sur les ouvriers, principalement du chantage à l’emploi, en diminuant le nombre de salariés et en augmentant sans mesure le nombre d’heures de travail, évidemment sans aucune compensation salariale, ces méthodes étant employées principalement pour augmenter les profits, même lorsque les entreprises concernées étaient déjà largement bénéficiaires et tout à fait rentables.

Le monde en lui-même était d’ailleurs prêt pour ce genre de méthodes et de systèmes. Avec des valeurs humaines disparaissant toutes petit à petit pour laisser la place à l’argent comme seul et unique moyen d’être reconnu et apprécié en société, et ce, quelle que soit la manière dont on acquérait cet argent.

Je ne quitte la bibliothèque qu’à la nuit tombante, au moment de la fermeture, prenant le temps de faire un repas copieux, après tout je n’ai rien mangé depuis le matin, dans un petit restaurant tenu uniquement par des domestiques, mais dont le propriétaire possède pratiquement tous les établissements de ce genre à l’intérieur de la Résidence. Après cela, je me rends au lieu de rendez-vous, impatiente de savoir ce que va me raconter la femme du vigile.

Elle arrive avec un léger retard que je ne lui fais pas remarquer, un peu apitoyée par sa pâleur et sa mine un peu effrayée tout autant que par sa posture voûtée et l’humilité qui se dégage de son attitude. Ses cheveux bruns noués en une longue natte qui pend dans son dos ajoute encore à l’impression de fatigue extrême qui se dégage de ses traits.

Elle garde la tête baissée, me regardant par en-dessous d’un air craintif comme si elle pensait que j’allais la gifler ou, au moins, la tancer vertement, et entrouvre la bouche de stupéfaction au moment où je la salue d’un « bonjour » bref, mais dénué de toute agressivité. Je lui laisse quelques secondes pour se reprendre puis commence à l’interroger, tâchant de ne pas l’effrayer en gardant un ton de voix calme et pas trop autoritaire.

-« Comment t’appelles-tu ? Et pour qui travailles-tu ? »

Elle relève à peine la tête, regardant de nouveau le sol presque aussitôt après, puis répond d’une voix sourde.

-« Je m’appelle Estinia, et ma patronne est Madame Erauxa. »

Je prends un moment pour réfléchir, cherchant dans ma mémoire qui est cette Erauxa dont le nom me dit vaguement quelque chose. Et puis, il me revient l’image d’une femme d’une cinquantaine d’années, au visage sévère et aux cheveux gris toujours serrés en un impeccable chignon, mariée à l’un des plus importants propriétaires d’usines de la région. Si je ne me trompe pas, son époux possèdes les deux fabriques de vêtements situées aux plaines, une usine de composants électroniques qui, elle, se trouve dans la région « H », et peut-être même, la seule fabrique de lessive de la région. Une des femmes les plus influentes de la Résidence, donc, d’autant plus qu’il me semble qu’elle n’est pas réputée pour son caractère aimable et agréable. Je baisse les yeux sur Estinia, laquelle a toujours la tête baissée et attend manifestement avec une certaine impatience que je la laisse aller, mais je n’en ai pas fini avec elle et l’interroge de nouveau.

-« Ce qui m’intéresse, c’est de connaître le point de vue des domestiques, sur la manière dont ils sont traités, sur leur travail, sur leur vie en général. »

Cette fois, elle est si stupéfaite qu’elle ne peut s’empêcher de me regarder, ses yeux s’agrandissant et s’arrondissant, alors que sa bouche s’entrouvre. Mais cela ne dure pas et très vite, elle retrouve son attitude méfiante, me répliquant tout de même, visiblement sans pouvoir se retenir.

-« Il vous suffit de demander à vos propres domestiques ! »

Je hausse un sourcil, exprimant ainsi mon étonnement devant la vivacité de son ton, mais souris, contente de voir enfin une réaction spontanée.

-« Mes domestiques pourraient très bien ne pas être complètement francs avec moi, pour diverses raisons. Ne serait-ce, en premier lieu, que parce qu’ils sont employés par mon père, et non par moi. »

Ca n’a pas l’air de la convaincre, mais elle n’insiste pas, et je ne rajoute rien, préférant insister sur ce que je lui demandais il y a quelques instants.

-« Je t’écoute. Parle-moi de la façon dont les choses se passent avec Erauxa. »

Elle hausse les épaules, me répondant d’une voix monocorde qui indique à quel point elle pense que le sujet est sans intérêt.

-« De la même manière que pour les autres domestiques et les autres patronnes. Madame Erauxa  donne des ordres et je les exécute. »

Elle relève les yeux un instant, soupire en constatant que je ne me conterai pas de ça, puis reprends.

-« Je prends mon service à 6 heures le matin, amène le petit déjeuner, préparé par la cuisinière, à la chambre des Maîtres, puis commence le ménage. A l’ouverture des boutiques, je vais faire les courses, ensuite, je recommence à nettoyer.

Le lundi, je m’occupe particulièrement de la vaisselle, cuivres, argenterie et porcelaine.

Le mardi, et le vendredi sont des jours de lessive. Le samedi, je repasse. Le mercredi, je nettoie les vitres. »

De nouveau, elle pousse un soupir, avant de conclure.

-« Je fais le ménage quotidiennement, mais il y a une tâche particulière pour chaque jour. Plus ce que Madame Erauxa m’ordonne parfois, sans prévenir, et qui doit obligatoirement être fait aussitôt. »

Je hoche la tête, ce genre d’emploi du temps est sensiblement le même pour tous les domestiques à l’intérieur de la Résidence, seuls les horaires peuvent changer, certains patrons étant parfois moins intransigeants que d’autres dans ce domaine.

-« Et que penses-tu de cette situation ? En es-tu satisfaite ou bien crois-tu qu’il suffirait de peu de chose pour améliorer ton sort ? »

Ses yeux expriment clairement son incompréhension devant ces questions, et une petite ride se creuse entre ses sourcils.

-« Comment ça améliorer mon sort ? Je ne me plains pas, vous savez. Les domestiques sont bien mieux lotis que ceux qui vivent hors les murs, nous en sommes tous bien conscients. »

Elle me dit ça d’un ton convaincu, mais je sais que c’est ce que tous ceux qui vivent au Dessous entendent dès leur naissance, et qu’ils répètent sitôt qu’ils ont l’impression que donner l’impression de ne pas être content de leur sort pourrait leur attirer des ennuis. Je me frotte machinalement la tempe de l’index, et insiste, essayant de lui faire comprendre qu’elle n’a rien à craindre, que je n’ai certainement pas l’intention d’aller voir Erauxa pour lui faire savoir que son employée se plaint.

-« Il est très important que tu me parles sans crainte, Estinia, sans quoi notre conversation n’aurait aucune valeur. Je te donne ma parole que personne, parmi les Maîtres de la région, n’entendra parler de cette discussion. »

Cette fois, ses paupières se plissent légèrement, alors que ses lèvres se tordent dans une moue qui traduit son scepticisme. Elle hausse les épaules, hésitant une seconde avant de répondre sans me regarder.

-« Je n’ai rien de plus à dire. »

Tentée d’insister, je la laisse pourtant partir sans l’interroger davantage, persuadée que j’ai d’abord besoin de gagner sa confiance avant de parvenir à lui faire dire quoi que ce soit d’utile. Visiblement soulagée d’en avoir fini, elle s’éloigne à petits pas pressés, resserrant son châle autour de ses épaules, regardant partout autour d’elle comme si elle craignait que quelqu’un l’ait vu discuter avec moi. Je soupire et passe une main lasse dans mes cheveux et sur ma nuque, un peu dépitée en constatant que j’en ai bien plus appris en consultant les ouvrages de la bibliothèque qu’en conversant, que ce soit avec Estinia ou avec son époux.

Mais je ne me décourage pas, et c’est d’un pas résolu que je retourne chez moi, évitant encore une fois de croiser mon père alors que je me faufile dans la maison en essayant de me faire le plus discrète que possible.

Ce n’est que trois jours plus tard que je parle de nouveau avec Elionis, le vigile. Je ne l’ai pas laissé m’oublier, passant chaque jour près de son poste de travail, mais je ne l’ai plus approché, pensant qu’il ne devait pas oublier de me procurer les renseignements que je lui ai demandé, mais qu’il n’était pas non plus nécessaire de le mettre sous pression. Mais aujourd’hui, il doit me donner des réponses, et je l’attends, plantée près de la porte de service au moment où, à la nuit tombée, il quitte son poste, remplacé par un autre vigile que je ne connais pas.

S’il ne montre pas clairement son déplaisir à me retrouver, sans doute parce qu’il a peur des conséquences si je venais à le trouver par trop insolent, Elionis se passerait visiblement de me rencontrer. Il tente de faire bonne figure en me saluant poliment, gardant une expression attentive pendant qu’il m’écoute, mais je sens bien qu’il n’est pas à l’aise, pensant sans doute que je l’incite à trahir son cousin, ce qui n’est pas vraiment le cas. Certes, je tiens absolument à savoir ce que complotent Marius et ses amis, mais ce n’est absolument pas dans le but de les dénoncer au chef de la sécurité, ni même de contrecarrer leurs plans, au contraire. Je n’ai pas suffisamment confiance en Elionis pour lui confier mes projets pour l’instant, mais outre ce que j’ai vu par delà les murs et qui m’a tellement marquée que je n’envisage plus de vivre comme lorsque j’ignorais tout de la vie aux plaines, le souvenir de Gabrielle, loin de s’estomper, revient régulièrement hanter ma mémoire, augmentant encore mon envie de changer les choses, espérant ainsi trouver une occasion de la revoir.

Je n’ai pas encore de plan bien précis, mais je suis pratiquement sûre que si Marius prend le risque d’entrer et de sortir aussi régulièrement de la Résidence, ce n’est pas seulement pour le plaisir d’enfreindre les règlements, mais plus certainement parce qu’il poursuit un objectif plus ou moins avouable, et je crois avoir une petite idée de ce dont il s’agit. C’est pourquoi je garde mon attitude raide et sévère, espérant ainsi ôter à Elionis toute envie de me mentir ou de me cacher quoi que ce soit alors que je le questionne encore une fois au sujet des allées et venues de son cousin. Il hésite une seconde, pesant apparemment le pour et le contre, mais se décide finalement à me parler, les yeux baissés et la vois rauque.

-« Marius est entré dans la Résidence il y a environ deux heures, et a rejoint son groupe d’amis dans l’appartement de l’un d’entre eux. »

Je hoche la tête mais l’encourage à poursuivre, lui jetant mon regard le plus menaçant. Il soupire profondément, mais reprend aussitôt la parole, parlant vite, comme s’il était pressé d’en finir.

-« Ils se réunissent à l’appartement 205 du troisième bâtiment, et s’y trouvent sans doute encore en ce moment même. »

Ce n’est qu’après ça qu’il relève les yeux, me fixant d’un œil plein de rancune, avant de me demander à voix très basse, la permission de partir, permission que je lui donne du même geste négligent qu’emploient tous les Maîtres de la région. Je le laisse s’éloigner, puis prends moi aussi la direction du quartier de Dessous.

Nous sommes en fin d’après-midi et les ombres des trois immeubles s’étirent sur la grande dalle de béton, venant effleurer le mur de séparation, alors que je me dirige sans hésiter vers le troisième immeuble, empruntant  des escaliers de béton à la propreté douteuse jusqu’au deuxième étage, avant de rester plantée devant la porte de bois de l’appartement 205.

Mon premier réflexe est de frapper, mais je retiens mon geste au dernier moment, me demandant si ce signal ne permettrait pas à ceux qui sont à l’intérieur de cacher certaines choses, ou même, peut-être, de s’échapper par les balcons. Les portes des appartements ne disposent toutes que d’une poignée basique sur laquelle il suffit d’appuyer pour ouvrir, d’ailleurs elles n’ont pas de serrure non plus, et après avoir pris une grande inspiration, je pousse brusquement le battant, pénétrant pour la première fois dans un logement de domestique.

La première chose que je vois, ce sont des silhouettes, assises sur des bancs, autour d’une table de bois blanc manifestement fabriquée de manière artisanale. Et puis l’un des hommes avance vers moi, son visage exprimant la contrariété et la colère, et je me redresse de toute ma hauteur, adoptant aussitôt l’air arrogant de la Maîtresse certaine d’avoir tous les droits, y compris celui d’entrer chez des ouvriers sans y avoir été invitée, mais ça ne l’intimide manifestement pas, puisqu’il ne ralentit pas son pas pour autant. Ce n’est que lorsqu’il est tout près de moi que je reconnais Marius, lequel paraît tout à fait surpris de constater que c’est moi qu’il a en face de lui. Je ne lui laisse pas le temps de se reprendre et le contourne, mon épaule frôlant la sienne, quittant l’entrée pour pénétrer plus avant dans l’appartement, jusqu’à ce qui ressemble à une salle de séjour, où se trouvent réunis un groupe de quatre hommes, plutôt jeunes, qui me regardent tous avec bien plus de crainte que de colère.

Cette fois, je laisse tomber le masque de la Maîtresse, leur souriant chaleureusement avant de m’asseoir, sans y être invitée, sur le même banc qu’eux. Dans mon dos, j’entends Marius pousser un cri sans parvenir à l’étouffer complètement, puis revenir à la hâte dans la pièce qu’il vient de quitter, auprès de ses camarades trop ébahis par mon arrivée pour réagir.

Mais Marius, lui, s’est ramis de sa surprise, et c’est d’une voix coupante qu’il m’interpelle.

-« Pourquoi es-tu là ? Et comment as-tu su où nous trouver ? »

Je prends un temps, souriant toujours, avant de répondre, essayant d’employer un ton apaisant.

-« Je suis ici parce que je crois deviner à quelles activités vous vous livrez. »

Un silence de mort consterné suit cette déclaration, et le teint de chacun, autour de la table, vire au blanc sépulcral, m’incitant à ajouter très rapidement.

-« Et je vous approuve. Suffisamment pour venir vous proposer mon soutien. »

Le silence s’éternise. Les regards de chacun des hommes, autour de la table, exprimant tout autant la stupéfaction et l’incrédulité que la peur. Je me retourne vers Marius, toujours derrière moi, lui faisant face avec une expression qui ne montre plus rien de l’arrogance que j’arborais jusqu’à présent, mais plutôt un sourire sincère, alors que je tends une main vers lui.

-« Tu sais que j’ai passé quelques heures aux plaines, et que j’y ai vu une quantité de choses dont je ne soupçonnais pas l’existence, des choses qui m’ont choquées et qui m’ont amenées à réfléchir à la manière dont le monde est organisé, et aux différents moyens de changer cette société, de l’améliorer. »

J’essaye vraiment d’être convaincante, mais la seule réaction que j’obtiens est un éclat de rire un peu hystérique de la part de Marius, tandis que les autres restent figés, hésitant encore entre le scepticisme et la crainte. Et puis, l’homme qui m’a transportée dans une brouette lève les deux mains vers le ciel, me dépassant pour se planter devant ceux qui sont assis sur les bancs.

-« Ne la croyez-pas ! C’est une Maîtresse de la région, quel intérêt aurait-elle à nous aider ? »

Il se tourne vers moi maintenant, son expression presque menaçante alors qu’il plonge ses yeux dans les miens tout en brandissant son index droit dans ma direction pour répéter la même question que tout à l’heure.

-« Pourquoi es-tu là ?»

Je garde un expression sereine et un ton calme pour lui dire une nouvelle fois que je suis venue jusqu’ici par ce que je souhaite vraiment les aider, mais il ne me croit manifestement pas et rétorque d’une voix forte dans laquelle la colère n’est que difficilement contenue.

-« Ne me raconte pas de fadaises ! Le seul intérêt qu’une Maîtresse de la région peut trouver à notre groupe, c’est une liste de personnes à qui elle pourra attirer des ennuis ! »

Les quatre hommes, autour de la table, commencent enfin à réagir, chuchotant entre eux, si bas que j’ai du mal à  discerner le sens de leurs paroles, même si je perçois tout à fait mécontentement et agitation. Je pousse un soupir, et me mets debout, restant face à Marius, comprenant sans peine que si je parviens à le convaincre, lui qui semble être celui qui dirige toute cette petite bande, les autres suivront sans doute sans rechigner.

-« Je n’ai pas de preuve de bonne foi à te donner, mais si je voulais vous attirer des ennuis, crois-tu que vous seriez encore là ? Ne penses-tu pas que, si j’avais l’intention de vous dénoncer, vous seriez déjà dans les bureaux de la sécurité ? »

Il grimace et je vois bien qu’il ne me croit pas, mais il semble aussi embarrassé, hésitant sur la conduite à tenir. Il lui est difficile de s’en prendre à moi, ignorant si j’ai informé quelqu’un de ma visite ici et craignant sans doute les conséquences possibles s’il m’arrivait quoi que ce soit, mais ne paraissant pas décidé à me faire confiance pour autant. Il baisse la tête, se frottant pensivement le menton sans parvenir à décider quoi faire, quand l’un des hommes assis à chuchoter autour de la table se lève brusquement, venant se planter juste entre Marius et moi avant de prendre la parole, son regard passant de celui que je crois être son chef, à moi, puis aux autres jeunes gens.

-« Recruter une Maîtresse de la région, avec les moyens dont elle dispose sans doute pour nous aider dans notre projet, est inespéré pour nous. Et nous n’avons pas vraiment le choix, de toutes façons. Certes, nous courrons le risque de la voir nous dénoncer sitôt que la réunion ici sera terminée, mais songez à ce qu’elle pourrait nous apporter ! »

Autour de la table, chacun acquiesce, donnant l’impression d’être plutôt d’accord avec ce qui vient d’être dit, mais Marius, lui, secoue négativement la tête, agitant ses mains devant lui dans un geste qui indique clairement son refus. Mais l’homme qui s’est levé se tourne immédiatement vers lui et insiste, me désignant du bras sans me e jeter un regard.

-« Elle est ici, Esboris ! Nous ne pouvons pas la tuer, ou la faire disparaître, ce serait la fin de toutes nos espérances, de tous nos projets ! Il vaut mieux composer avec elle et voir si elle peut nous apporter…»

Il n’a pas le temps d’en dire davantage que Marius, le teint blême et les dents serrés le prend par le col de sa chemise, prononçant un « Ne m’appelle jamais comme ça ! » d’un ton si plein de menaces que l’homme en frémit, se ressaisissant cependant assez rapidement et repoussant Marius d’un geste ferme de ses deux mains sur sa poitrine.

-« Si Marius te plaît davantage, tant mieux pour toi. Ton nom n’a pas grande importance, seule notre action compte ! »

Je les observe et souris, plutôt satisfaite de voir que l’un des hommes au moins, est déjà prêt à, sinon me faire confiance, du moins me donner ma chance. Quant à Marius, je ne peux que constater que, comme je le supposais déjà, il n’a aucune sympathie pour moi, ce qui, loin de m’ennuyer, me fait plutôt plaisir, dans la mesure où je ne l’aime pas beaucoup moi non plus, même si je n’ai pas de raison objective pour cela. Ce sourire que j’arbore semble d’ailleurs le déranger puisqu’il me désigne d’une main, gardant son regard sur son vis à vis.

-« Son aide ? Elle vient à peine d’arriver et nous sommes déjà en train de nous disputer ! Et ça a l’air de l’amuser ! Si elle n’est pas ici pour nous trahir, ce dont je doute fortement, elle réussira à semer la discorde entre nous. »

Son expression n’a rien d’aimable alors qu’il se tourne vers moi, juste au moment où j’allais leur faire remarquer qu’ils étaient pénibles à parler de moi ainsi, comme si je n’étais pas dans la même pièce qu’eux. Je ne souris plus et m’approche de lui, si près que je le frôle presque, plantant mes yeux dans les siens d’un air de défi, et utilisant sciemment le prénom qu’il déteste.

-« Tu peux me croire Esboris, je n’ai aucune raison de vous trahir. C’est vrai que je suis une Maîtresse, mais ce que j’ai vu hors les murs, et tout ce que Gabrielle m’a expliqué de la vie aux plaines, m’a convaincue qu’il était nécessaire de modifier  l’ordre des choses. Tu peux ne pas m’aimer, mais je t’assure que ma seule intention est de vous aider à changer ce monde pour en faire un endroit où chacun pourrait vivre dans des conditions décentes et où les uns ne profiteraient pas du pouvoir que leur donne leur argent pour écraser ceux qui ont moins de chance qu’eux. »

Il tressaille et grimace d’un air mauvais en m’entendant prononcer son nom de résident, reculant d’un pas pour être moins près de moi avant de poser ses mains sur ses hanches, pour répliquer avec amertume.

-« Tu as raison, je ne t’aime pas, et je ne te crois pas non plus. Je ne peux pas croire que quelqu’un qui dispose de tant de privilèges sois disposé, non seulement à les perdre, mais aussi à aider ceux qui veulent les lui enlever. »

Je soupire, désespérant de le voir, non pas me faire confiance, mais simplement accepter ma présence parmi eux, jusqu’à ce que l’homme qui s’est levé tout à l’heure interrompe de nouveau notre face à face, se tournant vers moi en me tendant sa main droite.

-« Je m’appelle Echénix, et je veux croire que tu es sincère. »

Il serre la main que je viens de mettre dans la sienne et ajoute un « Bienvenue parmi nous », d’un ton qui, s’il n’est pas excessivement enthousiaste, me semble tout de même franc et loyal, avant de se tourner vers ceux qui sont encore assis à la grande table rectangulaire.

-« Les amis, nous avons une nouvelle camarade pour nous aider dans notre lutte contre tous les abus de pouvoir des Maîtres de la région. »

Je jette un petit coup d’œil en direction de Marius, guettant sa réaction, pas du tout surprise de le voir grincer des dents, mais décidant de ne pas m’en préoccuper pour l’instant, préférant me présenter directement à tous ceux qui sont là. Je m’avance donc légèrement vers la table, me désignant moi-même d’un geste pour prononcer mon prénom d’une voix ferme, et souriant chaleureusement lorsque mes interlocuteurs se présentent à leur tour.

Il y a là, Espérios. Aux courts cheveux bruns et à la mine maussade, Ephytos, brun lui aussi mais dont les joues roses et rebondies lui donne une expression joviale même quand il ne sourit pas, et celui qui est sans doute l’aîné de la petite bande, même s’il n’a pas l’air d’avoir plus de trente ans, Egounis. Tous les trois me saluent courtoisement, mais sans chaleur, semblant plutôt dubitatifs quant à ma participation à leur projet, mais je ne me laisse pas démonter par ce manque d’enthousiasme et m’installe sur un banc, ignorant complètement Marius maintenant, pour engager la conversation avec ce que j’espère suffisamment d’entrain pour leur faire oublier leur réticence.

-« Quels moyens avez-vous envisager d’utiliser pour faire bouger les choses, pour convaincre les Maîtres d’augmenter les salaires dans les usines ou pour les amener à embaucher un peu plus de personnel  ? »

Ils échangent tous trois des regards un peu embarrassés, et c’est Echénix, qui vient s’asseoir sur ma gauche, qui se charge de me répondre, le ton légèrement hésitant.

-« Ce que nous envisageons, ne se résume pas à quelques propositions dont nous savons qu’elles ne seront pas écoutées. D’ailleurs, nous n’avons aucun moyen de nous faire entendre, de qui que ce soit. Non, ce que nous essayons de mettre au point est beaucoup plus radical, et, pour tout dire, bien plus dangereux que de simples négociations, que les Maîtres ne nous laisserons jamais mener de toutes façons. »

Toujours debout derrière moi, Marius s’agite, semblant faire des signes pour signifier à son camarade de ne pas en dire davantage, mais Echénix secoue négativement la tête, avant de reprendre, sa voix non plus hésitante maintenant, mais montrant plutôt de l’exaltation.

-« C’est une révolution que nous préparons ! Un lutte, armée s’il le faut, que nous mènerons jusqu’au bout. Nous bâtirons un monde différent, un monde où le fait de naître parmi les Maîtres ne donnera pas forcément et systématiquement tous les pouvoirs, où ce n’est pas le lieu de ta naissance qui décidera de ton sort, mais les capacités de chacun. Un monde où tous les enfants pourront aller à l’école, où chacun aura la possibilité de faire ses preuves, et surtout où les usines et les fabriques appartiendront à la collectivité, de manière à ce que personne ne puisse plus écraser les ouvriers et les employés à force de chantage de toutes sortes. »

Il se tait, un peu essoufflé, mais apparemment satisfait de l’attention que je lui ai prêtée durant son petit discours. Je ne lui réponds pas immédiatement cependant, pensant à toutes les implications du terme qu’il a employé.

Une révolution… Je dois dire que je ne m’attendais pas à quelque chose de si absolu, supposant plutôt trouver un groupe cherchant à faire entendre sa voix, à trouver un moyen de discuter et négocier auprès des Maîtres pour les convaincre d’augmenter les salaires, d’adoucir les conditions de travail, et peut-être de les inciter à lâcher quelques unes de leurs prérogatives. Mais il semble que ce groupe est déterminé à lutter les armes à la main pour supprimer toutes les injustices de ce monde.

Je promène mon regard dans la pièce, observant les visages des quatre hommes assis, et celui de Marius, toujours debout, et j’y vois de la résolution et de la conviction. Il me suffit de les regarder pour savoir qu’ils ne changeront pas d’avis et  qu’ils sont tout à fait prêts à aller jusqu’au bout pour défendre leurs convictions.

Au fond de moi, je dois reconnaître que cette idée ne me déplait pas. Certes le terme de révolution induit, en tous cas dans mon esprit, une certaine idée de violence, mais l’idée a un petit quelque chose d’exaltant qui me donne envie de faire partie de ce mouvement, d’être partie prenante dans ce qui pourrait bien changer complètement le monde. Et puis, même si Marius ne m’a rien dit à son sujet, je suis persuadée que Gabrielle est impliquée dans cette histoire, et l’idée de la revoir est bien trop tentante pour que je réfléchisse encore longtemps. C’est donc avec un grand sourire que j’interroge de nouveau mes vis à vis.

-« Où en étiez-vous, avant mon arrivée ? Vous êtes vous déjà fixé des objectifs ? Avez-vous établi un plan d’action ? »

Si Echénix sourit devant ce déluge de questions, appréciant sans doute mon enthousiasme, il n’en est pas de même pour Marius, qui se raidit et grimace, secouant négativement la tête avec une désapprobation évidente quand le jeune homme aux cheveux bouclés me répond.

-« Actuellement, notre plus grande tâche est de recruter des volontaires, aux plaines, bien sûr, mais aussi à la cité de pierres, pour lancer une attaque, une seule, contre la Résidence, et prendre  le pouvoir aux Maîtres à cette occasion.

Ce n’est pas forcément facile, parce que si nos idées rencontrent bien évidemment l’adhésion de pratiquement tous ceux qui vivent là-bas, il est plus difficile de convaincre les gens de lutter, surtout parmi les adultes, les jeunes se laissant convaincre un peu plus facilement. Or, nous n’avons que peu d’armes, et nous avons donc besoin d’être très nombreux, pour compenser. »

Il se tait, regardant chacun de ses camarades pour vérifier qu’aucun d’entre eux ne soulève d’objections ou ne contredit ce qu’il vient de dire, puis reprend la parole.

-« A l’intérieur des murs, le travail d’Esbo… de Marius et d’Elionis, se résume principalement à convaincre les autres vigiles de se joindre au mouvement, de manière à ce que nous puissions pénétrer dans la Résidence sans difficulté le jour venu. »

Il s’interrompt de nouveau, se penchant vers moi pour ajouter, le ton bien plus sérieux, alors que ses yeux scrutent les miens, y cherchant peut-être une trace d’incertitude qu’il ne trouve pas.

-« Si tu veux nous rejoindre, il va falloir que tu participes toi aussi à la préparation de l’opération. »

J’acquiesce d’un mouvement du menton, souriant en moi-même de l’erreur qu’Echénix a failli commettre en nommant son camarade, plutôt contente de constater que je ne suis apparemment pas la seule à ne pas apprécier Marius. Mais je n’insiste pas là-dessus, haussant un sourcil pour indiquer à mon interlocuteur que j’attends ses suggestions sur le rôle que j’aurai à jouer. Mais avant de me dire quoi que ce soit, il se tourne vers Marius, l’interrogeant du regard, et ne recevant qu’un haussement d’épaules dédaigneux en retour. Il n’insiste pas et fait la même chose avec ses autres camarades, lesquels l’encouragent à parler, lui signifiant qu’ils ont confiance en lui et que, quoi qu’il en soit, ils sont présents pour donner leur avis ou corriger ce qui sera dit, le cas échéant. Et puis, ses yeux reviennent vers moi, tout à fait sérieux.

-« En tant que Maîtresse, il te sera peut-être possible de nous fournir des armes, de t’arranger pour que, le jour de l’opération, les Maîtres les plus influents soient réunis dans un même endroit, ce qui nous faciliterait grandement la tâche pour les neutraliser. Et peut-être aussi pourras-tu donner un coup de main à Marius et Elionis, pour convaincre les vigiles. »

J’accepte immédiatement, ne voulant pas leur donner l’impression que j’hésite, ou que je ne suis pas sûre de moi, mais je ne peux m’empêcher de poser une question, une question bizarrement importante pour moi.

-« Gabrielle fait-elle partie de ceux qui vous aident, à l’extérieur ? »

Apparemment, tout le monde est surpris de cette interrogation, la trouvant sans doute incongrue, mais après deux ou trois secondes, Echénix répond tout de même.

-« Oui. Elle est même parmi les plus actives et se démène pour persuader le plus de monde possible de nous rejoindre, que le jeu en vaut la chandelle, que les risques que nous retirerons de tout cela sont bien moindres que les avantages. »

Je hoche la tête, incapable de réprimer un sourire de satisfaction alors que, sur ma droite, Marius s’agite, marmonnant tout bas qu’il ne voit pas en quoi le rôle de Gabrielle dans ce qui se prépare peut m’intéresser, mais je fais mine de ne pas l’entendre, préférant expliquer ce que je compte faire pour répondre aux attentes qu’on vient de placer en moi.

-« En ce qui concerne les vigiles,  je ne suis pas sûre d’être plus efficace que Marius et Elionis qui les connaissent, alors que je leur inspirerai sans doute de la méfiance, si ce n’est de la crainte. »

Je guette les réactions de mes interlocuteurs, mais pas un ne cille, certainement parce qu’au fond, ils partagent mon avis, puis je reprends la parole.

-« Par contre, je crois pouvoir réunir les notables le jour dit, j’ai déjà ma petite idée à ce sujet. Quant aux armes, si le chef de la sécurité n’est pas un ami proche, je le connais tout de même un peu, et j’espère pouvoir tromper sa vigilance afin de me débrouiller pour lui subtiliser les clefs de l’armurerie. »

De nouveau, j’observe les visages de ceux qui me font face, chacun exprimant une certaine satisfaction, à l’exception de celui de Marius qui lui, ne cache ni sa méfiance, ni son scepticisme. Il se lève à ce moment là d’ailleurs, annonçant qu’il retourne hors les murs, tendant sa main droite pour serrer celles de tous ceux qui sont autour de la table, hormis moi à qui il adresse seulement un regard appuyé et dépourvu de toute aménité. Ensuite, il se dirige vers la porte de l’appartement, se tournant une dernière fois vers nous pour prononcer d’une voix lugubre.

-« J’espère que nous serons en mesure de nous revoir bientôt. »

Son regard appuyé indique bien ce qu’il sous entend par là, mais il ne me laisse pas le temps de répliquer, puisqu’il sort aussitôt après ça. Un instant, j’envisage de le suivre afin de lui faire comprendre que s’il a tout à fait le droit de ne pas m’aimer, il ferait bien de cesser ses insinuations au sujet de ma loyauté, mais je renonce à cette idée, considérant que me disputer avec l’un des membres d’un groupe que je viens tout juste de rejoindre n’est sans doute pas la meilleure façon de m’intégrer. Je me contente donc de rester là, écoutant les quatre hommes restant se mettre d’accord sur la possibilité de se réunir de nouveau rapidement, Echénix recommandant à ses camarades d’être prudents mais tout en essayant tout de même de rallier d’autres habitants du Dessous à leur cause. Après cela, chacun se lève et nous nous serrons tous la main, convenant de nous revoir la semaine prochaine, au même endroit à la même heure, avant de quitter l’appartement chacun notre tour. Je suis la première à sortir, sentant dans mon dos les regards, sans doute un peu inquiets, des quatre autres, mais marchant fièrement comme si de rien n’était.

 

Je n’attends pas pour m’atteler à la tâche, retournant rendre visite à Esclata et son association, brusquement beaucoup plus intéressée par leur idée de pique-nique que je ne l’étais la dernière fois. Mon intérêt semble leur faire plaisir, et très vite, je suis entourée de quatre femmes pleines d’entrain qui jacassent dans le plus grand désordre avec un enthousiasme évident, mais sans donner l’impression d’être capable de se calmer pour organiser leur projet sérieusement, tant et si bien qu’au bout de quelques minutes de désordre, je me vois contrainte de me lever, réclamant le silence d’une voix si péremptoire que je l’obtiens immédiatement, les quatre membres de l’association me fixant avec un peu de stupeur. Il ne me faut que peu de temps pour leur expliquer comment elles doivent s’organiser, et répartir les tâches entre elles, parvenant même à les persuader, non seulement de ne pas fixer la date toute de suite, mais aussi que ce serait une grande œuvre que de réussir à faire venir les Maîtres les plus influents, ceux qui s’occupent de l’administration de la Résidence et de ses alentours.

Ce dernier point paraît les étonner et les déranger un peu, mais je fais preuve de persuasion, leur démontrant combien leur pique-nique serait une réussite, combien leur association montrerait d’influence, si elles réussissaient à rassembler Maîtres et domestiques dans un même lieu, renforçant ainsi la cohésion de la Résidence toute entière, et elles acquiescent toutes les quatre énergiquement au bout de quelques minutes seulement, adhérant tellement à ce que je viens de leurs suggérer, que je suis obligée de m’éclipser avant qu’elles ne me chargent de tout un tas de corvées que je n’ai ni l’envie ni le temps de faire, leur promettant néanmoins de revenir les voir régulièrement, pour discuter avec elles de l’avancée du projet, mais aussi pour fixer une date.

Après cela, la soirée est déjà bien avancée, et il est trop tard pour que j’aille rendre visite au chef de la sécurité, mais si je rentre bien sagement chez moi, je ne reste pas vraiment inactive pour autant. En premier lieu, je décide que, contrairement à une habitude bien ancrée, il est temps que je m’applique à parler aux domestiques qui travaillent à mon domicile. Certes, j’aurais sans aucun doute beaucoup de mal à leur inspirer confiance, donc à les amener à me parler sincèrement, mais je crois tout de même être capable de distinguer les plus résignés en qui aucun esprit de révolte ne peut croître, de ceux qui n’attendent qu’un signe pour se lever et apporter leur concours à un mouvement révolutionnaire qui a grandement besoin de bonnes volontés de ce côté des murs. Et puis, dans un tout autre ordre d’idée, je tente le soir même de me rapprocher de mon père, persuadée qu’il suffira de le convaincre de participer au pique nique de l’association pour que sa seule présence incite d’autres Maîtres, parmi lesquels mon oncle, à s’y rendre eux aussi.

Je passe donc un moment avec eux, partageant un délicieux repas, servi par une domestique taciturne, et parlant du projet de l’association avec autant d’enthousiasme que si c’était la fête du siècle. Ils m’écoutent, hochent la tête avec conviction et finissent par me promettre de se montrer le jour de l’événement, échangeant entre eux quelques regards complices, sans doute très satisfaits d’avoir eu l’idée de m’envoyer rejoindre Esclata. Un moment, la pensée que je suis en train de trahir la confiance de ma seule famille, me traverse l’esprit, me troublant suffisamment, pour que j’en oublie de manger et de boire pendant deux ou trois minutes, mais je me ressaisis rapidement, reprenant le cours du repas comme si de rien n’était en me promettant intérieurement d’y réfléchir très sérieusement dans la soirée, même si, au fond de moi, je sais pertinemment que mon choix est déjà fait. Je n’ai guère de relation affective avec mes ascendants, et je me rends parfaitement compte qu’ils connaissent la situation et que, loin de les déranger, les nombreux abus dont sont victimes les travailleurs ne les choquent pas. Au contraire, ils en profitent autant qu’ils le peuvent, augmentant au delà du raisonnable, des bénéfices dont ils ne savent même plus que faire tant ils en accumulent au fur et à mesure du temps qui passe.

Même après le repas, lorsque, chacun retiré dans sa chambre, je repense à ces scrupules qui m’ont assaillie, je ne change pas d’avis, ne trouvant rien, ni dans mon passé ni dans le présent, qui me donne vraiment envie d’être loyale avec ceux qui ont le même sang que moi. Certes, mon père a toujours veillé à ce que je ne manque de rien, mais je ne me souviens pas qu’il se soit occupé de quoi que ce soit concernant mon éducation, ni même qu’il ait passé plus de cinq minutes avec moi avant que je n’atteigne l’âge adulte. Et ce n’est guère différent en ce qui concerne mon oncle.

Je pèse le pour et le contre pendant un long moment ce soir là, mais je ne trouve aucun argument qui me donne envie de changer de camp, et lorsque je m’endors enfin, la seule promesse que je me fait concernant mes ascendants, est de faire en sorte qu’il ne leur arrive rien de mal, qu’ils sortent de cette histoire indemnes, même s’ils sont moins riches.

 

C’est dès le lendemain que je me présente à Ethanius, le chef de la sécurité. Agé d’environ trente cinq ans, c’est un homme de grande taille aux cheveux bruns et à la fine moustache que je pourrais trouver beau s’il n’était pas si imbu de lui-même. Fier de sa réputation de séducteur, il ne peut retenir un sourire un peu suffisant lorsque je l’accoste, alors que, sous prétexte de surveillance, il traîne près du portail principal, se redressant pour faire admirer sa prestance sitôt qu’il voit passer une femme sans se soucier qu’elle soit jeune ou pas, domestique ou Maîtresse.
Je connais sa vanité, et j’ai bien l’intention de me servir de ce que je considère comme un point faible. Souriante, encore une fois vêtue sobrement, je l’approche alors qu’il se pavane devant un petit groupe de jeunes filles à peine sorties du lycée qui le regardent par en dessous, chuchotant et gloussant entre elles en se poussant du coude. Mais j’attire rapidement son attention alors que j’affiche mon sourire le plus aguicheur pour lui expliquer que, sur les conseils de mon père et suit à la mésaventure qui m’est arrivée hors les murs, je viens lui demander de me donner quelques explications sur son travail, et sur la manière dont la sécurité est assurée à la Résidence. Ce sont des mensonges, mais il les gobe sans problème, jetant un regard gourmand sur ma silhouette alors qu’il m’assure fort poliment qu’il est tout à fait prêt à me montrer toutes les installations.

D’un geste qu’il croit sans doute galant, il m’offre son bras pendant que nous marchons le long du mur d’enceinte, m’indiquant les miradors, les points où la surveillance est renforcée, de jour comme de nuit, me montrant du doigt les fils de fer barbelés qui surmontent la muraille, désignant les endroits où, la nuit venue, des chiens sont laissés libres d’aller et venir, tout en me précisant qu’ils ne peuvent se rendre dans la cité elle-même. Je l’écoute patiemment, hochant la tête régulièrement, ouvrant de grands yeux admiratifs au moment où il précise qu’il est à l’origine de tel ou tel équipement.

Cette attitude a l’air de lui plaire puisque, lorsque l’après midi tire à sa fin, il m’invite à partager un repas dans l’un des restaurants les plus huppés de la Résidence, Mais si je refuse, estimant que si je peux parvenir à mes fins sans en passer par là ce ne sera pas plus mal, je n’oublie pas de lui sourire, battant des cils avec coquetterie dans l’espoir de lui donner suffisamment d’espérance pour qu’il persévère dans son envie de me plaire, me permettant ainsi de lui poser toutes les questions, de soulever tous les points qui m’intéressent.

Je procède de cette manière durant toute la semaine, lui rendant visite chaque jour en faisant mine d’être attirée par son physique de bellâtre et admirative devant les connaissances qu’il étale comme on ferait de confiture sur du pain. Mais ma persévérance est récompensée quand, juste la veille du jour où je dois retrouver le groupe à l’appartement, il me montre enfin l’armurerie, gonflant la poitrine en me désignant fusils automatiques et mitraillettes, paraissant aussi fier que s’il me parlait de ses enfants. Ce soir là, au moment de le quitter, et alors qu’il se fait de plus en plus pressant, je ne peux éviter de lui rendre le baiser, un peu gluant, qu’il me donne après m’avoir ramenée chez moi.

Cette petite péripétie mise à part, je suis plutôt satisfaite de ce que j’ai accompli durant cette semaine, d’autant que je ne doute pas de réussir à obtenir, si ce n’est la clé de l’armurerie, au moins un double. Et c’est sans retenir un petit sourire que je me rends à l’appartement 205, curieuse de savoir comment les autres membres de la conspiration se sont débrouillés avec leurs propres missions. C’est pleine de confiance que je pousse la porte, me dirigeant immédiatement vers la grande table sans jeter un regard autour de moi, ne levant les yeux qu’au moment de m’asseoir sur le banc, et sursautant de surprise autant que de plaisir en reconnaissant, tranquillement installée entre Echénix et Egounis, et me fixant d’un œil pétillant de malice, le joli visage de Gabrielle.

 

A suivre………..