INDISCRETIONS

Deuxième saison

Créée, produite, réalisée et écrite par : Fanatic et TNovan

Traduction : Fryda (2012)

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Episode 24 : Aveugle (Blindsided)

Je suis allongée dans le lit et je fais semblant de dormir.

Six jours ont passé depuis l’accident. Je suis à la maison depuis trois jours. Contente que cette fichue perfusion ait été enlevée de mon bras. Et surtout contente de ne pas avoir d’infirmier qui débarque à chaque heure dans ma chambre pour contrôler que je vais bien. Kels s’occupe de me mettre les gouttes et je préfère son toucher à celui de n’importe quel étranger.

A chaque fois qu’elle retire les patches et la gaze, j’ai le secret espoir de voir quelque chose. Même si ce n’était que la présence de la lumière. Mais rien. Les deux yeux sont dans le noir. Tous les deux me piquent bien que le droit plus que le gauche.

Le docteur a menti sur le fait que j’allais recouvrer la vue. Ça se comprend, elle veut une patiente complaisante. Pour s’en assurer, elle me dit que j’ai une chance de voir à nouveau. Alors, je reste tranquillement assise et je laisse les gens s’occuper de moi. Je pourrais l’accepter si je savais que c’est temporaire. C’est l’attente, et de ne pas savoir, qui me tue.

Je ne sers à rien de bon pour Kels. Il faut qu’elle se repose, qu’elle fasse attention à ce qu’elle fait, qu’elle prenne soin des bébés. Pas qu’elle fasse du babysitting avec moi.

Alors je fais semblant de dormir. Je peux entendre Kelsey en bas. Mama est avec elle. Papa est sorti, au travail je suppose. Je suis seule.

Je ferais aussi bien de m’y habituer.

Je pense que je vais rester ici. Le docteur a dit qu’il fallait que je me repose après tout.

 

* * *

 

Je ne sais pas si ça va changer grand-chose, mais il faut que j’essaie. J’essaierais n’importe quoi pour soutirer une réaction de sa part. Le téléphone sonne à nouveau et je commence à me demander s’il a pris la journée.

« Bureau de Kelsey Stanton. »

« Brian, c’est Kels. »

« Hé, patronne, comment ça va ? Comment va Harper ? On est tous vraiment inquiets pour elle ici. Il y a même eu une petite annonce sur son accident dans le New York Times. »

Je relâche profondément mon souffle. « C’est dur, Brian. Très dur. Harper le prend vraiment mal. »

« Je peux faire quelque chose ? »

« En fait, oui. Dans mon bureau, dans le tiroir central il y a un jeu de clés de notre appartement. Tu peux y aller et me faire envoyer des trucs par FedEx ? »

« Bien sûr. Attends je prends un crayon. » Je l’entends farfouiller pour en trouver un sur son bureau.

Je ris à la précipitation de mon ami pour m’aider. « Ce ne sont que quelques bricoles, Brian. Je ne m’attends pas à ce que tu emballes tout l’appartement. »

« Hé, j’emballerais même le lavabo de la salle de bain si ça pouvait aider. Oh, Langston a dit que si tu téléphonais, que je te dise qu’Harper l’appelle un de ces quatre. »

Oh génial. Qu’est-ce que peut bien vouloir le fils de Satan ? « Si Harper recouvre la vue, je m’en souviendrai. Dieu m’est témoin qu’on pourrait bien avoir besoin d’une bonne rigolade. »

« Et je ne serais pas contre les indemnités d’accident du travail », dit-il en riant. « Qu’est-ce que disent les docteurs, Kels ? »

« Oh, ils sont très neutres là-dessus. Peut-être que oui, peut-être que non. Personne ne nous donne une véritable réponse. C’est très frustrant. On ne le saura que dans deux semaines, quand elle aura son examen de suivi. Le Dr Radson a dit que toute interprétation avant ne serait pas conclusive. Alors jusque là, je continue à mettre des gouttes en souhaitant que quelqu’un me dise à quoi m’attendre. »

« Ils ne le peuvent peut-être pas. Ils ne le savent peut-être pas. »

Je soupire. Je sais qu’il a raison mais ça ne m’aide pas beaucoup. Je veux savoir et je veux que quelqu’un me le dise.

« Alors, de quoi as-tu besoin à l’appart ? » Sa voix est plus enjouée et je sais qu’il essaye de me soutenir même s’il y a une telle distance entre nous.

« Il y a une couverture au pied du lit. On l’a achetée au Nouveau Mexique. Je pense que de l’avoir la fera se sentir mieux. Ensuite, en haut, dans notre bureau, il y a une pile de CD, ses préférés. »

« Autre chose ? »

Oh seigneur, oui, comment pourrais-je oublier ? « Il y a un sweatshirt de Tulane sans col et sans manche. On dirait un chiffon mais c’est son préféré. C’est dans le tiroir du haut dans notre chambre. »

« Tu as besoin de quelque chose, toi ? »

Autre qu’Harper qui me dise qu’elle peut voir lorsque je retire les patches pour mettre des gouttes, foutûment rien d’autre, non.

 

* * *

 

On m’a forcée à descendre pour le déjeuner. J’ai été admise dans la cuisine sacrée. Je suppose qu’ils se disent que si je ne peux pas la voir, je ne compte pas. Je suis assise à la table parce qu’autrement je suis inutile. En fait, je suis pire qu’inutile, je suis encombrante.

« Et voilà, mon cœur », dit Kels en mettant une assiette devant moi. Elle me masse doucement le dos. « Maintenant sois une… »

Je tends la main vers le sandwich comme on me le demande. Mais à la place, je plonge les doigts dans quelque chose de chaud. « Seigneur ! » Je les retire vite et je les essuie dans ma serviette.

Kels attrape ma main et l’inspecte. « Harper, tu t’es fait mal ? J’allais justement te dire… »

« C’est quoi ce truc ? » Je demande en reprenant ma main pour souffler sur mes doigts.

« Du Jambalaya. Je pensais que tu préfèrerais ça. »

« Je voulais un sandwich », je gronde.

« Je pensais que tu aimerais quelque chose d’autre. Tu manges des sandwiches depuis des jours maintenant. Tu dois en avoir assez. »

Je sens la colère courir dans tout mon corps, me brûlant le sang. « Si je voulais quelque chose d’autre, je l’aurais dit. Pourquoi est-ce que c’est si difficile à comprendre. Je suis aveugle. Pas muette. »

« Très bien », dit Kels après un moment d’hésitation. « Je vais te préparer un sandwich. Laisse-moi juste un instant. »

Je me repousse de la table en faisant attention à ne pas cogner Kels. Je suis peut-être en colère, mais je ne la blesserai jamais, elle ou les bébés. « Ne t’embête pas avec ça. Je n’ai pas faim de toutes les façons. » Je me mets debout et je me dirige vers l’endroit où je pense trouver la porte de derrière. Comment peut-on grandir dans une maison et ne pas s’intéresser à l’endroit où se trouvent les choses ?

Alors que je cherche mon chemin à tâtons vers la porte, je sens la main de Kels sur mon avant-bras. « Harper, s’il te plait, laisse-moi te préparer quelque chose à manger. Je suis désolée de t’avoir ennuyée. Je vais te préparer ce que tu veux, reviens t’asseoir. »

« Ne t’inquiète pas pour ça. Je n’ai pas faim, vraiment. Je pense que je vais aller m’asseoir dehors si tu peux me montrer la porte. » C’est vrai, mon estomac fait des nœuds. Mais c’est surtout parce que je ne veux pas admettre que je n’ai fait que manger des sandwichs depuis plusieurs repas. C’est la seule chose que je peux manger sans aide.

Kels m’amène doucement à la porte. J’en étais loin d’un foutu bon cinquante centimètres. Seigneur, ce que je peux ne servir à rien. Elle ouvre la porte pour moi et s’assure que je passe le seuil sans incident. Je sens qu’elle veut venir avec moi sur le porche mais j’ai besoin d’être seule. « Merci, petit Gourou », je murmure, en guise d’excuses.

« A ton service, Tabloïde, c’est pour ça que je suis là. Je surveille tes arrières. Je t’aime. »

Ces derniers mots sont sur le point de me liquéfier. « Porte-malheur », je murmure.

 

* * *

 

Et bien, Kels, c’était vraiment très stupide. Harper parle et mange à peine et tu lui changes son repas. Malin. Maintenant elle va s’asseoir dehors et rater un autre repas. Elle est déjà mince et ne pas manger depuis une semaine est en train de la rattraper.

Beau boulot.

Je m’éloigne de la porte pour qu’Harper ne devine pas que je la regarde toujours. Elle semble toujours savoir quand je lui tourne autour ces temps-ci. Je vais vers l’évier de la cuisine et je regarde par la fenêtre. De là je peux voir Harper qui essaie de trouver le hamac sur la pelouse. Seigneur, faites qu’elle ne se blesse pas un peu plus.

« Elle n’est pas en colère contre toi, ma petit. » Je sens la main de Mama sur mon épaule tandis qu’elle vient se placer pour regarder Harper également. Elle est aussi inquiète et ennuyée que moi, mais de nombreuses années de sagesse et d’expérience donnent à cette femme une grâce sous la pression que je ne peux qu’espérer atteindre dans cette vie.

Je secoue brusquement la tête. « Elle en a tous les droits. » Je suis une idiote.

« Pourquoi ? »

Un millier de raisons. « Parce qu’on dirait que je ne fais rien pour l’aider. Rien de ce que je fais ne la rend plus heureuse ou semble lui faciliter la vie. » Je vais prendre l’assiette de jambalaya. « Pourquoi je ne lui ai pas tout simplement fait un sandwich comme elle le demandait ? » J’essuie des larmes qui ont soudainement pris vie et qui courent le long de mes joues. « Et là elle ne va plus manger. Et c’est de ma faute. »

« Pour aussi difficile que ça semble être aujourd’hui, il n’y a rien que tu puisses faire pour le rendre plus facile. Harper doit trouver sa propre façon d’y arriver. »

« Je le sais, mais pourquoi est-ce que je dois faire une chose idiote comme celle-là qui rend les choses encore moins faciles ? » Un coup d’œil par la fenêtre me confirme qu’Harper est maintenant installée dans le hamac dehors. Elle va bientôt s’endormir. Tout ce qu’elle fait ces derniers temps, c’est dormir ou faire comme si. J’espère qu’elle ne croit pas qu’elle me trompe avec ça. J’ai assez dormi près d’elle pour sentir la différence. « Et son moyen à elle n’est pas censé être aussi le mien ? Ce n’est pas ça le mariage ? Est-ce qu’on n’est pas supposées s’occuper l’une de l’autre ? J’ai l’impression de rater misérablement mon coup dans ce domaine. »

Je sens des bras chauds m’envelopper et je me retrouve dans l’étreinte de Mama. « Tu n’as jamais fait défaut à ma fille. Pas auparavant, sûrement pas maintenant. Elle est terrifiée, Kels, tu le sais assurément. »

« Je le sais parce que je le suis aussi. Mais peu importe ce qui se passe, je veux qu’elle sache que je l’aime et que je la veux et que j’ai besoin d’elle dans ma vie. Je suis vriament inquiète pour elle. Je ne sais simplement pas quoi faire. »

« Oh douce fille, ce que j’aimerais avoir la réponse à cette question. »

« Et moi, Mama », je soupire, « et moi. » Je sens mes larmes tacher le corsage de Mama ce qui la fait me serrer plus fort. Je fais glisser une de mes mains du dos de Mama vers mon ventre. Les jumeaux savent que je ne vais pas très bien. Je masse mon ventre pour les rassurer. Ça ne semble marcher pour aucun de nous.

« Pourquoi ne vas-tu pas faire une sieste ? Tout va mieux après un petit somme, non ? »

« Je ne pense pas pouvoir dormir. Je ferais mieux de voir si j’arrive à faire manger quelque chose à ma tête de pioche de femme. »

Mama me relâche. « Alors il est temps que je te montre ma recette secrète. »

« Une recette secrète ? »

« C’est le sandwich favori de Harper et il est temps que tu apprennes à le faire. » Mama me prend la main et m’emmène vers le comptoir. Elle sort deux tranches de pain blanc – à la place de l’habituel pain au levain qu’elle préfère – et les pose sur le comptoir. Ensuite elle sort du placard un bocal de beurre de cacahuètes et un autre rempli d’une substance blanchâtre.

Je prends le bocal dont je n’arrive pas vraiment à identifier le contenu. « Du fluff ? » (NDlT : Fluff= une crème à tartiner à base de marschmallow très prisée aux Etats-Unis pour faire des sandwiches)

Mama me fait un sourire embarrassé. « Un fluffernutter à la banane a toujours bien marché dans le passé. » Elle commence à assembler le contenu mortel avec des mains expertes. « Je te garantis qu’elle va manger si tu lui apportes ça. »

Ma femme est tarée. Qui pourrait manger cette concoction ? Je prends l’assiette tendue et je commence à me diriger vers la sortie.

« Prends ça aussi », dit Mama en poussant un verre de lait chocolaté dans ma main.

 

* * *

 

Je pense avoir finalement trouvé l’équilibre dans ce foutu truc. J’ai toujours aimé les hamacs, mais s’installer dans l’un deux, d’un seul bras et aveugle, n’est pas la chose la plus aisée à faire au monde. Il fait plus chaud qu’en enfer ici mais l’air est doux.

J’entends la porte arrière s’ouvrir et quelqu’un sort. A l’inverse des aveugles dans les films, je n’ai absolumment aucune idée de qui ça peut être en me fiant à son pas. Ils sont tous pareils pour moi. Du moins pour l’instant. Peut-être qu’avec le temps, je saurai le dire.

Et si j’avais à savoir lequel de nos enfants vient vers moi par le bruit de ses pas ? Bien sûr, ça c’est si Kels reste avec moi. Et je ne la blâmerais pas si elle ne le faisait pas. Elle n’a pas besoin d’avoir à s’occuper de trois enfants. Elle va être submergée.

« Salut », la voix de Kels me parvient.

Pendant un instant, je me demande si je l’ai imaginée. « Salut », je réponds dans un murmure.

« Ça t’ennuie si je me joins à toi ? »

Sois pas vacharde, Harper. Tu as déjà été assez rude comme ça aujourd’hui. Ne la blesse pas plus. « Bien sûr. Y a plein de place. » Je bouge un peu sur la droite, anxieuse de finir par terre.

J’entends Kels poser quelque chose sur la table en fer forgé près de moi. Puis ses mains sur le bord du hamac pour le maintenir tandis qu’elle grimpe. Elle se laisse aller et s’appuie contre moi et nous nous balançons dangereusement pendant quelques instants.

« C’était juste », murmure-t-elle près de ma nuque. Je hoche simplement la tête, je ne me fais pas confiance pour lui parler. Kels se retourne et nous nous appuyons sur la gauche. Cette fois, quand elle se blottit contre moi, une odeur familière atteint mes narines.

« C’est quoi ça ? » Je demande.

« Hmm ? »

Je renifle à nouveau. « C’est quoi ? »

« Hmm. Ça pourrait être une multitude de choses, Tabloïde. Ça pourrait être mon parfum. C’est ça ? » La voix de Kels est douce, taquine. Elle n’a pas l’air blessée ou frustrée comme tout à l’heure dans la cuisine.

Je tourne la tête pour inspirer l’odeur de ses cheveux et de sa peau. « Non, pas du tout. »

« Alors ce n’est pas mon parfum et ce n’est pas mon shampooing. Est-ce que ça pourrait être ce sandwich totalement dégoûtant que Mama a préparé ? Un truc qu’elle a appelé fluffnutter à la banane. »

« Fluffernutter », je corrige, la bouche déjà pleine de salive à cette pensée.

« Et bien excuse-moi. » Kels commence à secouer le sandwich directement sous mon nez. « Tu sais, je peux dire avec certitude que tu peux l’avoir en entier. Je pense que même les bébés ne pourraient pas être convaincus d’en manger. »

J’ouvre la bouche et j’attrape le sandwich au passage suivant. Oh le goût du Pain Miracle, du beurre de cacachuète, des marschmallows et de la banane. Je mâche avec plaisir et j’avale. « Les jumeaux apprendront à aimer ça. Je vais m’en assurer. »

Elle m’essuie affectueusement la lèvre en retirant le fluff. « Doucement, l’Etalon. On peut t’en faire un autre. Autant que tu veux en fait. Tu veux aussi le chocolat au lait ? »

« Du lait Chocky ? » Je demande avec la même voix que quand j’avais sept ans.

« Que le meilleur pour toi, mon cœur. »

Je hoche la tête et je suis récompensée par une paille entre mes lèvres. Je sirote tout le verre en une seule fois. Et je sens les lèvres de Kels sur ma joue. 

 

* * *

 

« Kelsey ! » Crie Mama depuis le porche. Elle tient le téléphone sans fil. « C’est ton Papa. »

Ouaouh. Qu’est-ce que vous en dites ? « Hé, tu penses pouvoir finir ce petit truc dégueu toute seule, Tabloïde ? »

Elle hoche la tête. « Je l’ai. Vas-y. »

Je me lève du hamac avec précautions. Bonté Divine, on fait bien la paire. Je ne veux pas risquer de faire tomber Harper. Et pourtant, descendre de ce truc est assez difficile sans obstacles supplémentaires. J’ai l’impression d’être une baleine dans un filet. Je vais être malheureuse au troisième trimestre.

Je réussis à me lever et je regarde Harper. Elle mange et c’est ce qui compte pour moi. Je vais au porche, je prends le téléphone et je fais un large sourire à Mama. « Ça a marché comme un charme. »

« Ça marche toujours. » Elle acquiesce de la tête et regarde Harper se lécher les doigts. « Je pense que je devrais en faire un deuxième. »

Je m’asseois sur les marches pour pouvoir voir Harper pendant que je parle à mon père. Mama disparait dans la cuisine.

« Hé, ma puce. »

« Salut papa. »

« Je voulais savoir comment va Harper. »

« On est à la maison. Pour l’instant elle est effrayé et ennuyée, mais j’ai confiance, tout va bien se passer. »

« Est-ce que l’une de vous a besoin de quelque chose ? »

« Non, on a tout ce qu’il nous faut, pour l’instant du moins. »

« Ma puce, si l’une de vous a besoin de quelque chose, fais-le moi savoir. Amanda et moi, on peut être là très vite si vous avez besoin de nous. »

D’une certaine façon, c’est l’une des choses les plus gentilles que j’ai jamais entendues. Je peux à peine m’empêcher de pleurer quand je lui réponds. « Merci, mais on est vraiment bien. »

« D’accord. Tu dis à ma belle-fille d’aller mieux. Il faut que je récupère mon argent de notre tournoi de golf. »

« Je vais lui dire, Papa. Merci de ton appel. »

« Je t’aime, Kelsey. Salue Harper de ma part. »

« Je t’aime aussi, Papa. Je lui dirai. »

 

* * *

 

Je caresse affectueusement la main d’Harper sur mon biceps droit. Elle a découvert qu’elle détestait foncièrement les ascenseurs en ce moment. Je suis sûre que son équilibre doit être modifié et qu’être dans un ascenseur en mouvement doit être agaçant.

« Ça va, mon coeur ? »

Elle hoche la tête. J’aimerais qu’elle me parle plus. Elle est tellement calme qu’il est parfois difficile de savoir ce qu’elle veut ou ce dont elle a besoin. Je suis inquiète de la voir déprimer et je suis un peu perdue sur la façon de l’aider à s’en sortir. Je fais de mon mieux pour être positive et encourageante. Je fais défaut d’une façon ou d’une autre et cette pensée me fend le cœur. Si je ne peux pas l’aider…

Les portes s’ouvrent et m’éloignent de mes pensées, nous entrons dans la salle d’attente. Après nous être annoncées, Harper et moi nous asseyons dans le coin. J’ai demandé un rendez-vous tôt pour qu’il n’y ait pas trop de monde avec nous. Je sais qu’Harper déteste être dans une pièce avec des gens en ce moment. Elle me dit qu’elle a l’impression que tout le monde la regarde et aussi que le bruit la désempare. Il est difficile pour elle de se concentrer sur les voix et éviter les gens la rend nerveuse.

Peu de temps après une infirmière vient nous chercher pour nous conduire en salle d’examen. Elle me regarde puis Harper. Je sens qu’elle n’est pas trop sûre de la façon dont elle doit nous appeler. Je vois sur son visage qu’elle s’attendait à ce qu’Harper soit mon mari du fait de nos noms. Elle est un peu déboussolée.

« Je suis Kelsey », lui dis-je en espérant que ça va l’aider.

Elle sourit et hoche la tête. « Bien, Kelsey, il faut que je fasse les examens. Harper n’a qu’à s’asseoir au bureau un instant pendant que je vous installe sur une table. »

Elle apporte une chaise et j’aide Harper à s’asseoir. « Je t’aime », mumuré-je dans son oreille avant de lui donner un baiser sur la joue. Elle sourit et rougit un peu. Je pose mon sac à main sur la table et je pose la main d’Harper dessus pour qu’elle ait une connexion avec moi et sache que je ne suis pas trop loin.

« Kelsey, asseyez-vous sur la table que je prenne votre tension et votre température. Ensuite je vais vous prendre un peu de sang. »

Harper penche la tête d’un côté d’un air pensif. « Il y a un problème ? » Demande-t-elle.

L’infirmière est très bien et elle se tourne vers Harper tout en me prenant la tension. « Pas du tout, Harper. Le Dr Maxton aime bien faire un check-up complet sur ses nouvelles clientes. Rien d’inquiétant. »

« Sauf que Kelsey déteste les aiguilles et va se comporter comme un gros bébé tout le long », taquine-t-elle un peu. Je ne sais pas d’où est sortie la blague mais je suis contente qu’elle soit venue. Peut-être que d’être ici et de s’occuper des bébés a du bon pour elle. Dieu seul sait que rien d’autre n’a marché.

« C’est vrai ? » L’infirmière me regarde en faisant un clin d’œil.

« Coupable », j’acquiesce de la tête. « Je déteste les aiguilles. »

« Et bien, je vais tâcher que ça fasse le moins mal possible. »

Quelques minutes plus tard, tout redevient plutôt basique quand on me demande de me déshabiller et de m’allonger. L’infirmière nous laisse seules et, avant de me déshabiller, j’aide Harper à venir près de la table d’examen. Elle s’installe et met la main sur ma jambe pendant que j’enlève mon haut et mon soutien-gorge et que je mets la robe d’hôpital. Je déteste ces trucs.

« J’enlève le pantalon », je l’informe en me levant doucement pour qu’elle ne perde pas le contact. Je l’enlève ainsi que mon slip puis je m’allonge sur la table. Les doigts entremêlés, je lui tiens la main et je la regarde.

Parfois on dirait qu’avoir une simple conversation est l’une des choses les plus difficiles à faire pour nous. Je sens les bébés qui commencent à bouger et à donner des coups de pied et je prends la main d’Harper pour la poser à l’endroit où l’activité est la plus forte.

« Ouaouh. Ils bougent pas mal aujourd’hui. » Elle passe doucement la main sur mon ventre.

« Oui, je pense qu’ils s’entrainent au tacle. » Je relâche un profond soupir tandis qu’ils continuent à remuer.

« Bien, on a une équipe à Tulane à qui il faut des joueurs. »

C’est agréable de l’entendre parler du futur. « Mon cœur, et s’ils voulaient », une pause dramatique est requise ici, juste pour la faire réagir, « aller dans une autre fac ? Ou peut-être ne pas aller en fac et voyager un peu avant ? »

« Ne pas aller à Tulane ? Mais non ! » Elle secoue vigoureusement la tête.

« Hé, je te rappelle que je suis allée à Brown et que je m’en suis bien sortie. »

« Tu étais une exception à la règle, chér. »

Je ris et je l’attire pour un baiser. « Je t’aime, espèce de tarée. » Je jure que si elle pouvait payer leur inscription à Tulane tout de suite, elle le ferait.

Le Dr Maxton nous rejoint en nous souriant quand il voit le tableau. C’est tellement agréable d’avoir des médecins qui sont attentifs et qui ne sont pas effrayés ou choqués par Harper et moi. Ça rend cette grossesse tellement plus facile. Le Dr Maxton est un vieil homme mais il connait toutes les épouses Kingsley, ayant mis au monde tous les petits enfants et, de ce que j’ai compris, il a mis au monde Harper et Robie aussi. Et là il va mettre au monde deux petits enfants Kingsley en plus. Il a toujours été dans nos intentions de revenir à la Nouvelle Orléans deux semaines avant la naissance. Harper, surtout, ne voulait pas que ses enfants naissent à New York et je veux de l’aide quand ces bébés arriveront. Avoir le clan Kingsley tout entier autour de nous rendra la vie bien plus facile.

« Harper », il lui touche l’épaule et laisse sa main descendre pour serrer la sienne. « C’est bon de te revoir. »

« J’aimerais pouvoir en dire autant. » Elle hausse un peu le sourcil et lui fait un léger sourire, en lui rendant sa poignée de main.

« Renée m’a dit ce qui s’est passé. J’aimerais pouvoir faire quelque chose pour toi mais la seule chose que je peux dire, c’est que je connais Patricia Radson et que tu as la meilleure. C’est un sacré bon médecin. »

J’ai comme l’impression que c’est un compliment majeur de la part de l’homme devant nous. Il me rappelle un peu mon grand-père. Il met même ses lunettes sur le nez de la même façon.

« Merci, Doc. Occupez-vous bien de Kels et des bébés et ça me suffira. »

Il relâche sa main et me la rend avant d’aller de l’autre côté de la table. « J’en ai bien l’intention, Harper. Kelsey, comment allez-vous ? Comment vous sentez-vous ? »

« Je vais bien sauf que mon dos me tue. »

« Je n’ai aucun doute là-dessus. Le Dr McGuire a envoyé une copie de votre dossier ici et je l’ai parcouru avec attention. Si tout est juste là-dedans, vous allez donner naissance à deux bébés en pleine santé. Je devine avec les mesures et les informations que vous pouvez vous attendre à ce qu’ils soient grands pour des jumeaux. Des vrais bébés Kingsley. Vous savez que Christian pesait quatre kilos et demi à la naissance ? »

« Merci Harper », je marmonne en lui donnant un petit coup pour rire.

Il s’assied et prend un moment pour regarder les notes de l’infirmière. Il hoche la tête puis prend des gants. Je déteste ce moment mais tout comme avec Kevin, c’est fait rapidement. Et avec moins d’inconfort, un autre avantage de l’âge et de l’expérience. Il sourit en enlevant les gants pour les jeter dans la poubelle. Il prend quelques notes dans mon dossier avant de me regarder à nouveau. « Alors, votre dos vous fait mal, hein ? »

« Oui, en bas et au milieu. Ça me fait mal tout le temps maintenant. »

« Vous avez peut-être besoin d’un petit ajustement. Roulez sur votre côté gauche. »

Je le fais. Je fais face à Harper ainsi. Je peux voir le stress inscrit sur son visage. « Tout va bien », je lui dis en lui serrant doucement la main.

« Votre colonne est un peu déplacée », dit-il en déplaçant ses doigts de haut en bas. « Je peux la redresser si vous voulez ? »

Si je veux ? Je vous vénèrerai si vous le faites, doc. « S’il vous plait. »

Sur ces mots, il soulève doucement ma jambe, la plie au genou et pousse sur mon épaule, en mettant son poids sur moi avec précautions, jusqu’à ce qu’il sente et entende mon corps se laisser aller. Je relâche un grognement d’aise. Je me sens déjà mieux.

« L’autre côté maintenant. »

Oh oui, l’autre côté. Il m’aide à rouler et répète la procédure. Je dois admettre qu’à cet instant, c’est le sentiment le plus merveilleux au monde. Mais, bon sang, je suis contente qu’Harper n’ait pas pu le voir faire. Elle aurait flippé en voyant la méthode de bretzel qu’il a employée. Sans mentionner le fait que, bien que je n’ai quasiment rien senti, on aurait dit qu’il mettait tout son poids directement sur mon estomac.

« C’est mieux ? »

« Bien mieux. » J’acquiesce de la tête. Je sens déjà des muscles tendus qui se relâchent. Le Nirvana.

« Bien. » Il s’installe dans son fauteuil et je peux dire qu’Harper et moi allons avoir droit à une leçon. « Très bien, vous êtes des nouvelles patientes et je sais que vous traversez des moments très difficiles, mais je suis un vieux docteur. Je suis très attaché à ma façon de faire et je sais que vous êtes deux adultes capables de gérer ce que la vie vous envoie. »

Ouaouh. Direct au but, n’est-ce pas, doc ?

« D’un autre côté », continue-t-il en me faisant un sourire très chaleureux par-dessus ses lunettes, « à l’intérieur de Mlle Kelsey, il y a deux êtres vivants qui grandissent avec la vie qu’on va leur envoyer, si l’on peut dire. Bien que je n’ai aucun doute sur le fait que toutes les deux vous faites tout ce que vous pouvez pour vous occuper d’eux, c’est mon boulot de m’occuper d’eux. Ils sont mes patients et ma priorité. » Il s’arrête assez longtemps pour faire un examen physique de mon ventre, pressant et tâtant plusieurs endroits. « Vous avez passé la moitié et c’est une grossesse à risques, alors les choses vont devenir très sérieuses. Après la semaine vingt-quatre, ces bébés peuvent bien naître n’importe quand. On espère qu’ils vont attendre la semaine trente-sept au moins, mais, s’ils ne le font pas, il faut qu’on soit prêt. Compris ? »

Harper et moi hochons la tête. J’ai l’impression d’avoir été appelée dans le bureau du principal. Bon sang, il est bon.

« Maintenant que c’est dit, passons à ce qui est vraiment important. Kelsey, vous voulez une naissance naturelle ou vous voulez qu’on vous médicamente ? »

« J’aimerais vraiment essayer la méthode naturelle. »

Il hoche la tête et écrit quelque chose sur la fiche. « Harper, je présume que vous souhaitez être au bloc ? »

Harper ne répond pas immédiatement. « Je le voulais, mais maintenant, je ne sais plus. On n’en a pas parlé. »

« Kelsey, est-ce que vous voulez avoir Harper au bloc ? » Demande le Dr Maxton avant que je prononce un seul mot.

« Bien sûr que oui. »

Il hoche la tête et écrit à nouveau. « Je présume que ça règle tout alors. » Je manque de rire à la façon dont il s’est occupé de mon épouse bien-aimée. « Vous savez toutes les deux qu’il y a un risque que l’un des bébés, ou les deux, doive naître par césarienne ? »

« Pourquoi ? » Demande Harper en m’agrippant la main. Je ne pense pas qu’elle sache combien elle a de la force quand elle est tendue.

« Les jumeaux n’ont pas toujours l’occasion de se retourner pour la naissance. S’ils ne le font pas, alors on doit faire le nécessaire pour qu’ils nous rejoignent. Ce qui peut vouloir dire, les prendre. On va donner à Kelsey toutes les chances pour une naissance naturelle, je le promets. » Il tapote son stylo contre le dossier avec un air pas content sur quelque chose d’écrit. « Vous saviez que votre tension est un peu haute ? »

« Peut-être un peu. » Je suis sûre que c’est le cas mais je ne peux rien y faire pour l’instant.

Il hoche la tête me regardant avec des yeux sympathiques et très compréhensifs. « Je vais vous dire, pour être tranquille, je vais poser un moniteur fœtal pendant quelques minutes, d’accord ? »

Une fois encore, je sens la prise sur ma main se resserrer. « D’accord », je réussis à répondre tout en massant la main d’Harper, à la fois pour son réconfort et le mien. On n’a jamais vécu ça avant et on a peur toutes les deux. « Vous pensez qu’il y a un problème ? »

« Non, je ne le pense pas. Je veux juste m’assurer qu’il n’y en a pas. » Il rapproche le moniteur et commence à m’envelopper le ventre de deux bandes épaisses. Il prend le temps d’expliquer ce qu’il fait. Je sais que c’est plus pour Harper que pour moi et je lui suis reconnaissante de son attention au vu de la situation. « Ce moniteur va capter et imprimer pour moi les battements de cœur de vos bébés et autres informations vitales. Tout ce que je veux, Kelsey, c’est que vous vous détendiez, que vous fermiez les yeux et que vous vous reposiez. Je serai de retour dans une vingtaine de minutes, on fera un ultrason et on en aura fini. »

Je hoche la tête et je ferme les yeux, essayant de retenir mes larmes. J’ai peur. Très peur. J’écoute les battements de coeur de mes bébés et je prends une profonde inspiration. J’entends la porte se fermer et je sais qu’Harper et moi sommes seules. Je prends une profonde inspiration à nouveau et je m’éclaircis la voix. « Bébé, tu vas bien ? Tu es si calme. »

« Ça va. » C’est dit dans un souffle et je sais que c’est un mensonge.

« Harper, tout va bien. Il est juste prudent. »

« Kels, je suis tellement désolée. » Je la regarde et je vois qu’elle pleure.

« Chhh… bébé, tout va bien. Tu n’as pas à être désolée. Il n’y a rien de mal. Je vais bien et nos bébés vont bien. C’est juste une précaution. Tu fais confiance au Dr Maxton, pas vrai ? »

« Je devrais partir », marmonne-t-elle, la voix distante. « Te laisser te détendre. Ne pas faire plus de mal aux bébés. »

« Harper », la vraie peur étreint maintenant mon cœur, j’entends une accélération du battement de cœur des bébés et je suis frappée de voir comme ils sont aussi affectés par tout ceci, « si tu pars, je ne pourrai pas me détendre. » Je ne sais pas si je serais capable de vivre encore, pour être honnête. De ne pas avoir ceci, ce que nous avons, chaque jour pour le reste de ma vie, c’est un moyen sûr de me tuer. « J’ai besoin de toi ici. Les bébés ont besoin de toi ici. Tu n’as rien fait pour les blesser. » En même temps que je prononce ces mots, elle prend une inspiration hoquetante. Oh, ma chérie. « Alors je vais te dire, on va passer les prochaines minutes à choisir les noms de ces deux-là. La personne qui trouve les noms les pires devra payer le déjeuner. »

Je n’entends rien d’autre qu’un hoquet et je sais qu’elle est au-delà des mots. Il n’y a qu’une seule cure pour nous deux pour ceci. Je l’attire vers moi et je place sa main sur mon ventre, juste au-dessus des bandes. Ensuite je guide sa tête vers mon épaule. Je lui dépose un baiser sur le front. « Devaki », je murmure, mes propres larmes coulant sur mes joues. Il faut que je me détende avant de blesser les bébés. Peu importe ce qui se passe, si quelque chose leur arrive, ce sera de ma faute.

Elle réussit un rire hoquetant à travers ses larmes. « Oh Seigneur, Kels, c’est horrible. »

« Ah oui ? Je présume que ça veut dire que je paye ? »

Elle masse mon ventre et nous nous détendons ensemble pour le temps qui reste au moniteur. Lentement mais sûrement, j’écoute les battements de cœur des bébés se calmer et ralentir. Ils seront toujours plus rapides que le mien mais pas autant qu’il y a quelques instants.

 

* * *

 

Nous nous sommes remises quand le Dr Maxton revient. Il regarde les bandes et me sourit. « Tout semble aller bien. Quand vous vous êtes détendue, les bébés aussi. C’est très bien. Tout va très bien. Je vous le promets à toutes les deux. Maintenant on va jeter un coup d’œil à ces deux-là. »

En peu de temps, la machine est écartée et le sonogramme me montre nos bébés. Seigneur, comme j’aimerais qu’Harper puisse les voir. Elle est assise, très silencieuse, à côté de moi. Je sais que c’est très dur pour elle.

« Bon, alors », dit le Dr Maxton en riant, « est-ce que vous voulez connaître le sexe des bébés ? L’un d’eux est plutôt timide là-dessus mais je peux vous dire celui de l’autre. »

J’attends qu’Harper dise quelque chose. Mais comme elle reste silencieuse, je prends la décision. « Oui, oui, dites-le nous. »

« Et bien, vous avez au moins une petite fille. »

Je la regarde et pour la première fois depuis des jours, je vois un sourire sur les lèvres d’Harper.

 

* * *

 

On penserait que je n’ai pas à appeler quand je suis en vacances mais je présume que c’est une circonstance aggravée. J’entre lentement le numéro de Langston, tâtant le clavier avec soin pour ne pas me rater. Je pense que j’ai réussi.

« Langston. »

Yep, j’ai réussi. « Kingsley. »

Je l’entends arrêter de taper sur son clavier. Cet homme est constamment en train de taper quelque chose. « Kingsley, qu’est-ce que vous devenez ? »

Je hausse les épaules avant de m’apercevoir que ni lui ni moi ne pouvons le voir. « Toujours rien. J’ai un rendez-vous dans quelques jours. On espère en savoir plus à ce moment-là. »

« Comment va Kelsey ? »

Je soupire. « Elle ira mieux en même temps que moi, je pense. »

« C’est toujours comme ça. J’ai eu une opération cardiaque il y a quelques temps et ma femme a été totalement dévastée pendant cette période. » Il faut que je le dise à Kels. Elle sera choquée d’entendre qu’il a un cœur. « Ça montre qu’elle se sent concernée. »

« Pour ça oui. »

« Bon, je ne vais pas vous garder longtemps, Kingsley. Je voulais personnellement vous dire que nous voulons tous que vous preniez le temps et que vous alliez mieux. On utilise quelques-uns de ces bouts de vidéos que Kels a tournés avant vos vacances pour maintenir sa présence à l’écran. Vous deux, ne vous préoccupez que de vous ramener à cent pour cent. »

C’est mon souhait. « Merci. Nous apprécions. »

« Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le moi savoir. Et dites à Kelsey que quand vous serez revenues, il y a deux trois trucs dont j’aimerais parler avec elle.

Seigneur, c’est alarmant. Je pense laisser ça en dehors de mon rapport de cet appel. « Je lui dirai. Je vous ferai savoir quand nous aurons quelque chose de définitif. »

 

* * *

 

Il est tard et nous nous apprêtons à aller au lit. Kels est toujours dans la salle de bain. Nous sommes toujours chez Papa et Mama. Je préfèrerais être dans notre nouvelle maison, mais je ne veux pas que Kels s’inquiète quand je suis seule. C’est déjà assez difficile comme ça pour elle.

Elle vient dans notre chambre à coucher, elle sent bon et propre. Seigneur, j’aimerais bien savoir ce qu’elle porte chaque soir. Ça ne manque jamais de me rappeler le printemps. Elle me touche doucement la mâchoire pour tourner mon visage vers le haut. « C’est l’heure des gouttes, mon cœur. » Elle retire avec soin les patches en plastique puis la gaze. J’attends, espérant que la lumière entrera dans ma conscience.

Elle ne le fait pas.

Kels a appris à ne pas me demander si je vois. Elle sait que je le dirais si c’était le cas. Elle trace du doigt mes sourcils. « Tes yeux sont bien mieux, Harper. La rougeur diminue. Et la boursouflure est complètement partie. Comment tu les sens ? »

Je cligne lentement des yeux. C’est bizarre de ressentir le besoin de faire faire de l’exercice à mes paupières. « Le droit me fait encore un peu mal. Le gauche ne me dérange plus vraiment. »

Elle se rapproche. Je sens son souffle sur ma joue. « L’œil droit est plutôt pas mal. Et les points de suture de ta paupière sont pratiquement dissous. »

« Et bien, ça fait – quoi ? – huit jours ? »

« Dix », me corrige Kels. Dix. Pas étonnant qu’on dirait une éternité. « Prête pour tes gouttes ? » Je hoche la tête. « Bien, je vais commencer à gauche. » Avec une extrême douceur, elle tient ma paupière ouverte et envoie deux gouttes dans mon œil. Elle répète la procédure avec le droit et puis remet de la nouvelle gaze sur les deux yeux. Tandis qu’elle remet les gouttes dans la pharmacie, je place les patches sur mes yeux.

Quelques instants plus tard, nous nous glissons sous les couvertures. Kels se penche par-dessus moi pour éteindre la lampe de chevet. Ses seins sont lourds contre les miens et ils continuent à grossir. Nos enfants vont bientôt s’y nourrir, puisant la vie d’elle, tout comme je le fais. Même si je sais qu’elle a éteint la lampe, elle reste allongée sur moi. 

« Tu es collée ?», je la taquine.

« Non, c’est juste que j’apprécie. Je t’embête ? » Elle n’attend pas de réponse mais se contente de capturer mes lèvres dans un baiser qui me laisse sans souffle. Quand elle s’écarte, elle trace ma lèvre inférieure de son index. « On va avoir une petite fille, Harper. »

Comme mû par un signal, un des bébés donne un coup de pied et nous sentons l’impact toutes les deux. « Oh ça oui. »

« Je pense qu’elle va tenir de toi. Rude et alerte, si c’est une indication. »

« C’est ça, blâme-m’en. Mais ce n’est pas moi qui ai dit à notre producteur d’aller au diable », dis-je affectueusement, toujours étonnée par sa façon de défendre notre famille. « Et qui lui a ensuite tendu une carte géographique pour qu’il s’y retrouve plus vite. » Je caresse doucement son dos, pétrissant le bas qui semble lui donner tant de fil à retordre ces temps-ci.

« Hum, oui, et bien, il a fini par me courir sur les nerfs. Oh, que c’est bon. » Elle bouge pour avoir un peu plus de massage. « Alors, je pense qu’il faut qu’on se concentre sur un prénom pour cette petit fille, hein ? »

« Tu as quelque chose à l’esprit ? »

« Pour être honnête, je n’y avais pas beaucoup pensé jusqu’à ce que le Dr Maxton dise que nous allions avoir une petite fille. Maintenant ça me semble naturel qu’on y réfléchisse. Je veux dire qu’ils pourraient être ici dans un mois, Harper. Trente jours. Je n’y crois toujours pas, tu sais ? »

Comme j’aimerais que mon bras ne soit pas dans un plâtre ou je lui couvrirais la bouche de ma main.  « Est-ce que tu es en train de me ficher la frousse, chér ? Tu les gardes aussi longtemps que possible, ok ? On n’a même pas monté la nursery. Ni embauché de nounou. » Je continue son massage. « Est-ce que ta famille a une tradition pour donner les prénoms ? »

Elle rit doucement. « Comme si je le savais. Je ne le pense pas. La seule chose que je sache, c’est que mon nom est une combinaison du premier prénom et du prénom du milieu de ma mère, Katherine et Lesley. »

« Seigneur, ce que cette femme est égoïste. » Je secoue la tête, contente de savoir que Kelsey ne sera jamais comme ça avec nos enfants. « Voyons voir, on pourrait combiner nos noms à nous. »

« Je ne sais pas mon cœur. Je pense que devenu adulte, un enfant prénommé Kelper pourrait nous faire un procès pour cruauté mentale. » Elle dépose un minuscule baiser sur mon cou.

« Harley ? » Je propose au lieu de me concentrer sur la sensation de ses lèvres sur mon cou. Je ne peux pas me permettre de penser à faire l’amour maintenant. Je serais tellement embarrassée et maladroite, à tâtonner pour trouver mon chemin dans quelque chose où je n’ai jamais tâtonné avant. Je risquerais sans aucun doute de lui faire mal ou aux bébés et je ne le veux pas.

« Humm, non. C’est une petite fille, ma chérie. Pas une moto. »

« Et ben, ma Harley a toujours été mon bébé. » Jusqu’à ce que tu partes ce jour où Kelsey avait le plus besoin de toi. Tu as laissé mourir son meilleur ami et Kels être prise en otage pour pouvoir aller faire une foutue balade. Je rengorge mes regrets et essaie de me concentrer sur l’instant.

« Je sais pas, au fond de moi, je me dis que quelque chose de vieillot serait bien. »

« On parle de vieillot à quel point ici, bébé ? » Edith ? Gertrude ? Henrietta ? Je frissonne à la pensée.

« Ma grand-mère paternelle s’appelait Grace. C’est joli, Grace, tu ne trouves pas ? »

Grace. Je laisse l’écho du mot se frayer un chemin dans mon esprit, et y trouver sa place. Grace. C’est exactement ce que Kels et les enfants représentent pour moi. « C’est parfait. Et j’adorerais que ma fille porte le prénom de ta grand-mère. C’est important, la famille. A la fin, c’est tout ce que nous avons. »

« C’est très vrai, mais ce n’est que le début pour nous. » Elle se penche et m’embrasse à nouveau, très affectueusement cette fois. « Tu as un autre nom en tête ? Quelque chose de plus vingt et unième siècle peut-être ? »

« J’ai tojours aimé les noms androgynes. Je ne veux pas que ma fille soit discriminée. J’ai eu de la chance que les gens qui ne sont pas du Sud ne se rendent pas compte que Harper est un nom de fille. » Je m’interromps et je me passe une liste mentale de noms de bébés, en écartant de nombreux immédiatement. Je finis par en trouver un qui me plait. « Un jour, j’ai entendu un nom que j’ai beaucoup aimé. Brennan. »

Kels reste sans mot dire pendant un instant. « Ça sonne plutôt bien, Tabloïde. Brennan Grace Kingsley. Qu’est-ce que tu en penses ? »

« On a qu’à lui demander. » Avec beaucoup de précautions, je fais rouler Kelsey sur le dos près de moi. Je roule sur mon côté gauche et je me plie jusqu’à pouvoir mettre mes lèvres sur le ventre de Kels. « D’accord, pour celle là-dedans qui est une fille, est-ce que ça te dit de t’appeler Brennan Grace Kingsley ? »

Lorsque je mets l’oreille contre le ventre de Kels pour écouter la réponse, ce qui va être difficile étant donné le fait qu’elle est convulsée de rires, je sens un coup rude sur le côté de mon nez.

Kels me gratte la nuque. « Je pense que nous avons notre réponse. »

« J’ai hâte de te rencontrer, Brennan Grace », je murmure.

 

* * *

 

Je ne peux pas dormir. Je suis allongée et j’écoute la respiration d’Harper, profonde et régulière. Je suis contente qu’elle se repose et qu’elle aille mieux. Je sais que ce n’est pas ce qu’elle pense, mais c’est le cas. Ses yeux guérissent et même si elle n’a pas recouvré sa vue, il n’y a aucun signe d’infection. Bien entendu, le fait que je ne lâche pas quand il s’agit de lui mettre des gouttes a peut-être quelque chose à y voir.

Je me glisse hors du lit, enfile ma robe de chambre et lui donne un baiser sur la joue. Elle marmonne quelque chose, bouge un peu mais continue à dormir. Les couvertures ont été pliées au bout du lit et elle est blottie sous celle que Brian a envoyée. Je savais qu’elle apprécierait de l’avoir. Je suis contente d’avoir eu raison.

Je prends quelques papiers sur ma table de chevet et j’amène une chaise près des portes fenêtres, tout en allumant une petite lampe. Ce sont des notes du Dr Maxton au sujet de la grossesse et des trucs que je dois faire pour que les bébés soient en bonne santé. Je ris doucement en voyant que la première chose de la liste c’est de réduire le stress. Oui, ben voyons.

Je comprends pourquoi il veut ça. Le stress fait monter ma tension et c’est très mauvais, mais on n’y peut pas grand-chose.

Je ne suis pas autorisée à soulever plus lourd qu’une brique de lait maintenant. Je suis aussi supposée surveiller divers symptômes qui pourraient indiquer un travail prématuré, incluant des crampes, des pertes d’eau et quatre contractions ou plus à l’heure. Ce ne sont que quelques-unes des choses que je dois surveiller, mais ce sont les plus communes. Je suis aussi supposée me détendre et prendre beaucoup de repos. Les jumeaux ont tendance à naître plus tôt que les bébés uniques. Comme dit le Dr Maxton, on ne veut pas qu’ils arrivent avant sept semaines environ, mais en réalité, ils peuvent arriver n’importe quand.

En lisant les papiers, je ne peux m’empêcher d’être terrifiée de l’information qui s’y trouve. S’ils arrivent maintenant, ils ont pratiquement zéro chance de survie. S’ils attendent un mois, ça monte de quarante à soixante-dix pour cent et ça augmente de trois à quatre pour cent par semaine après ça. Ils sont considérés comme étant à terme à trente-sept semaines et devraient être bien.

Je me frotte l’estomac et je murmure à nos bébés, « j’attends de vous que vous utilisiez le côté têtu de votre Mama et que vous restiez tranquilles. »

Jusque là, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour m’occuper de toute ma famille.

 

* * *

 

Je tends la main vers Kels. Je dors toujours mieux quand elle est près de moi. Je suis comme Linus et elle est mon doudou.

Ma main touche le vide. Je sens que son côté du lit est froid. Kels est partie depuis un moment visiblement.

Elle m’a laissée.

Mon cœur commence à battre à cent mille à l’heure. Je balaye de mon bras en essayant de la trouver, espérant l’avoir ratée la première fois. Puis j’entends sa voix derrière moi, près des fenêtres du balcon.

« J’attends de vous que vous utilisiez le côté têtu de votre Mama et que vous restiez tranquilles. »

« Kels ? » J’appelle en roulant sur le dos tout en tendant la main dans sa direction.

« Je suis ici. Je fais juste un peu de lecture », dit-elle. Elle pose ses affaires avec un bruit audible et commence à revenir vers le lit. Elle vient sous les couvertures et me prend la main.

« Ça me manque de lire. »

Elle caresse le dos de ma main de son pouce. « Oui. Je m’en doute. Mais quand tes yeux iront mieux, tu pourras à nouveau. »

Je déglutis, mes craintes refaisant surface. « Kelsey, et s’ils n’allaient plus jamais mieux ? Et si j’étais aveugle pour le reste de ma vie ? Ce n’est pas juste pour toi. Je ne veux pas être ton troisième enfant. Tu mérites mieux. »

« Harper, tu ne comprends pas ? Je me fiche pas mal de savoir si tu peux voir. Tu es ce que j’ai de mieux. Et, avec le temps, tu vas apprendre à fonctionner sans ta vue. Je serai là pour t’aider. » Sa voix a l’air tellement fatiguée.

Je tourne ma main dans la sienne pour pouvoir l’agripper. « Mais je ne suis pas ce qu’il y a de mieux pour toi à l’instant. Je veux dire que tu es tellement inquiète à mon sujet que… que… » Je m’interromps et j’essaie de me reprendre. « Je ne me pardonnerai jamais si quelque chose arrive aux bébés. Tout serait de ma faute. » Je réussis à peine à dire ces mots, ma gorge est si serrée que j’ai l’impression que je vais suffoquer à tout instant.

« Je sais que tu as peur. » Kelsey se blottit un peu plus contre moi. « Moi aussi. Mais j’ai besoin de toi auprès de moi. Avec ou sans ta vue. Je m’en fiche. Ces bébés ont besoin de toi. » Elle met ma main sur son ventre. « Je m’occupe de moi. Je fais tout ce que je peux pour tout aille bien pour nous. Et ça signifie garder cette famille unie. »

« Je ne sais pas ce que je pourrai faire comme travail. Je ne sais pas comment je pourrai m’occuper de vous trois. » Je ne peux pas supporter l’idée d’être un poids pour elle ou quiconque.

« Ma chérie, tu es une personne très talentueuse. Tu peux faire tellement de choses même sans ta vue. Tout ce qu’on doit faire, c’est trouver ce que tu veux faire et que ça marche. » Kelsey me touche la joue, attirant toute mon attention sur elle. « Tu vas m’aider à m’occuper de cette famille, Harper, simplement en étant avec nous. De toutes les façons, à nous deux nous n’avons aucun problème d’argent. On pourrait quitter nos jobs demain et vivre confortablement le reste de notre vie, mais je sais que tu as besoin de travailler. S’il le faut, nous trouverons quelque chose. »

Peut-être que c’est vrai pour le job, mais je suis inutile dans tous les domaines importants. « Mais Kels, je ne peux pas m’habiller seule. Je ne peux pas me nourrir. Je ne peux même pas prendre une douche. Je ne peux pas conduire. Je ne peux pas lire ou écrire. Bébé, et si quelque chose t’arrivait ? Ou aux enfants ? Et si je leurs donnais de la mort aux rats au lieu de leurs céréales ? Et si l’un d’eux était blessé et que je ne sois pas foutue de le voir ? »

« D’accord, tout d’abord, tu es bien trop stressée sur des choses qui vont devenir naturelles pour toi. Au cas où tu ne t’en serais pas aperçue, tu t’habilles seule. Je pose juste tes vêtements pour toi. Et une fois qu’on t’aura enlevé le plâtre, tu pourras te nourrir seule. Et je pense que tu aimes ça, quand on prend la douche ensemble. La plupart du temps, tu insistes pratiquement. » Elle s’interrompt et adoucit sa voix. « Il faudra que tu réaprennes les choses. Tu pourras lire et écrire. Ça existe depuis un moment déjà et ça s’appelle le Braille. Et on aura de l’aide avec les bébés. Que tu recouvres la vue ou pas, on aura une nounou. » Je reçois un baiser rapide. « La seule chose que tu ne peux pas faire c’est conduire et c’était déjà dans l’air avant ça. »

« Tu n’es pas contente parce que je conduis la Land Rover plus souvent que toi. » Prends sur toi, Harper. Tu sais bien ce que le docteur a dit. Tu te reprends et tu ne lui cause pas plus de stress ou d’inquiétude.

J’entends fort heureusement Kels rire. « Tu m’as eue. »

« J’y arrive encore ? » La question sort avant que je puisse la censurer.

« Ooh, tu es la personne la plus bornée sur cette planète. Tabloïde, je ne vais nulle part et que je sois damnée si je te laisse t’en tirer aussi facilement. Tu as signé pour le convoi exceptionnel. Alors, tu peux embrayer parce que ça va être un voyage cahotique, mais il faut que tu te souviennes de la devise sur laquelle nous avons fondé cette relation. »

Merde ! On a une devise ? « Hétéro, mon cul ? »

« Pardon ? Non, je pensais plutôt à quelque chose du genre ‘ferme-la et saute’. Tu veux bien m’expliquer d’où tu sors ‘hétéro, mon cul’ ?

« Pas vraiment », je marmonne en me battant mentalement.

« Oh non », répond Kels, sa bonne humeur de retour, « tu ne vas pas t’en sortir aussi facilement. Tu l’as dit. Alors, d’où ça sort ? »

« La première fois que je t’ai vue. J’étais à l’hôtel Rio et tu étais à la télé. » Seigneur, ça fait presque une éternité. « Gary a dit quelque chose au sujet de votre couple avec Erik et j’ai dit que c’était des histoires parce que tu faisais partie de la famille. Pas possible autrement. Je me souviens avoir pensé, en te regardant, ‘hétéro, mon cul.’ Et je l’ai repensé après notre premier baiser. Et la première fois qu’on a fait l’amour. »

« C’est une des ces petites pensées que tu avais sur mon compte avant même qu’on se rencontre. Je pense que c’était des vœux pieux parce qu’évidemment, tu n’avais aucun moyen de t’en assurer. »

« Des vœux pieux ? » Je ricane. « Bon sang non, chér. Je t’ai regardée et je te connaissais par cœur. Je suis tombée amoureuse pile à ce moment-là. J’étais juste trop stupide pour m’en rendre compte. »

« Oui bon, alors puisqu’on dirait bien que c’est le moment de se confesser, je vais te dire la vérité. » Oh Seigneur. Je ne sais pas si je vais pouvoir gérer la vérité, fait écho la voix de Jack Nicholson dans mon esprit. « La première fois que je t’ai vue, j’ai pensé que tu étais la chose la plus sexy que j’ai jamais vue. »

Oh doux Jesus. La première fois qu’elle m’a vue, je faisais des choses à l’arrière d’une Harley avec une fille dont j’ai oublié le nom, si je l’ai même jamais connu d’ailleurs. « Oh Kels… comme c’est embarrassant. »

« Ouais, quand tu as donné cet interview et que tu as mentionné ce chiffon pour lequel tu travaillais, c’était embarrassant. Je me sentais mal pour toi, Tabloïde. »

Ma nana se moque de moi. Dieu merci. Je pense que la première fois qu’elle m’a vue, c’était mon interview après ce truc taré d’acteur. Pas la Harley. « La chose la plus sexy que tu ais jamais vue hein ? » Dans le doute, rester prétentieuse.

Elle hoquette au souvenir, donnant des frissons à mon ego de manière incroyable. « Oh oui. Assurément. Absolument. Et ensuite je t’ai vue sur ta moto. Ça a affecté mon état d’esprit pendant des mois. »

Je parle de la voix la plus basse que je peux, sachant ce que ça lui fait. « Ah oui, à quel point chér ? »

« Tu sais bien comment. »

« Dis-le moi. »

« Tu veux la version longue ou la courte ? »

« La meilleure. »

« D’accord », Kels roule sur le dos et se positionne jusqu’à ce qu’elle soit à l’aise. « A chaque fois que je fermais les yeux, tu étais là. Parfois tu étais juste là. Parfois tu me touchais. » Elle lâche un rire embarrassé. « La plupart du temps, tu me touchais de façon dont personne ne l’avait fait auparavant. Je savais que tu saurais comment le faire. J’avais un fantasme d’arrachage d’un bouton avec les dents… ou plutôt de six. »

Je sens mon corps bruisser de désir. « Et bien j’ai les chemises arrachées pour le prouver. » Je prends une profonde inspiration et je me force à me calmer. Il est trop tard et je suis trop handicapée pour faire tout ce que je veux à l’instant. « Si ça peut te faire te sentir mieux, tu étais la seule chose à laquelle je pouvais penser. Et chaque jour, je suis reconnaissante d’être celle qui rentre avec toi à la maison. »

« Je te suggère de rester reconnaissante parce que j’ai bien l’intention de te garder à la maison pour une longue, très longue période. »

J’entremêle mes doigts avec les siens. « Marché conclu. Je t’aime, Petit Gourou. » Autant que faire se peut, je réussis à trouver son ventre et je soulève la chemise de nuit. « Et je vous aime, Brennan Grace et notre enfant modeste. »

« Ça pourrait être celui qui tient de moi. »

Je grimpe légèrement sur elle et je l’embrasse. « oui, c’est vrai. » Je ne peux pas réfréner un baillement. Trop de bavardage émotionnel en une journée commence à me rattraper. « Je peux te tenir ? »

« Je serai déçue si tu ne le faisais pas. Tu penses qu’on peut s’organiser entre ton plâtre et mon ventre ? »

« J’ai foi en nous », je réponds, en y croyant sur tous les niveaux.

 

* * *

 

Quelques jours plus tard, nous sommes chez Robie et Renée pour le dîner et pour récupérer Kam. Ils s’occupent de lui depuis l’accident. On ne voulait pas risquer que j’aie Kam dans les pieds au début. Ou, pire, qu’il fasse tomber Kels quand elle m’aidait. Alors il a pris des mini-vacances ici. Renée était plus qu’heureuse d’apporter son aide. Bien sûr, elle avait derrière la tête de montrer aux garçons combien un chien demande de travail. Si j’en crois Kels, sa stratégie lui est revenue dans la figure et ils sont plus déterminés que jamais à en avoir un à eux. Mais bien entendu, Kam est un chien génial.

Ça fait bientôt deux semaines depuis l’accident et bien que je pense avoir encore l’air effrayant, Kels pense le contraire. Je déteste l’idée que Christian et Clark me voient comme ça.

Je ne les reverrai plus jamais.

Cette pensée me fait trébucher. J’adore mes neveux. J’ai eu hâte de les voir devenir des hommes. D’une certaine façon, ça me dérange moins de penser que je ne verrai plus Robie ou Renée. Ils sont tellement imprimés dans mon esprit que je saurai toujours à quoi ils ressemblent. Peu importe ce que l’âge ou le temps leur fera.

Mais les enfants. Christian. Clark. Brennan. Et notre autre enfant. Je ne saurai jamais à quoi ils ressemblent finalement. Je ne les verrai pas dans des pièces de théâtre à l’école ou à la remise des diplômes. Je ne les verrai pas le jour de leur mariage. Je ne verrai pas mes petits-enfants.

Et la pensée de ne pas voir Kelsey le reste de ma vie, me brise le cœur.

Je voulais voir les rides de sourire apparaître autour de ses yeux et savoir que c’est moi qui les avais causées. J’avais voulu voir comment elle me regarderait le jour de notre vingt-cinquième anniversaire et comparer avec le jour de notre mariage. J’avais voulu me perdre dans ses yeux pour le reste de ma vie et, un jour loin d’ici, qu’ils soient la dernière chose que je vois avant de m’endormir avec les anges.

Kels me presse doucement la main. « Tu es prête pour que je sonne à la porte, mon cœur ? »

Je l’attire contre moi et je glisse mon bras valide autour d’elle. « Je sais que j’ai été difficile à vivre ces derniers temps. » Elle commence à protester mais je secoue la tête. « N’essaie pas de nier. C’est la vérité. Mais, je voulais te remercier de me supporter. Je t’aime plus que tu ne peux l’imaginer et plus que je ne l’ai montré. »

Elle me serre fort. « Je t’aime aussi, Tabloïde. »

Je lui prends la joue et laisse ma main me guider vers ses lèvres. Je l’embrasse lentement et profondément, prenant mon temps, me réhabituant à elle après ce qui semble être une éternité de distance. Ma main caresse sa joue, sa mâchoire, sa gorge. Je m’émerveille à sa douceur en même temps. Je ne m’arrête que pour la laisser respirer et je retourne à mon plaisir.

« Mon Dieu, si les voisins n’étaient pas prêts à dormir, je doute qu’ils le fassent maintenant, » tonne la voix de Robie depuis la porte. « Ouh la la, est-ce qu’on interrompt quelque chose ? »

Kelsey s’écarte de moi et je l’écoute essayer de calmer son souffle court. « Salut Robie », murmure-t-elle, « ça aurait été le cas dans un instant. »

« Un instant ? » Il m’attrape le haut du bras et commence à me tirer à l’intérieur. « Kels, dans un instant, j’aurais dû vous arroser toutes les deux. »

« Jaloux, jaloux. » Je m’avance avec précautions dans la maison, Robie est très prudent avec moi. Il s’arrête soudain brusquement. « Christian Alexander Kingsley ! « Crie-t-il de sa meilleure voix de père.

J’entends mon neveu qui dévale l’escalier. « Papa ? »

« Qu’est-ce que j’ai dit au sujet de tes jouets qui trainent aujourd’hui, petit homme ? »

« Tu as dit… » Christian s’interrompt. « Ça fait mal, Tante Harper ? »

J’ai l’air d’un monstre. Je commence à répondre mais Robie me coupe. « Christian, » il relâche mon bras et se penche pour être au niveau de Christian, son épaule me frôle le genou. « Fils, qu’est-ce que je t’ai dit au sujet des tes jouets aujourd’hui ? »

« Il faut que je les ramasse avant que Tante Harper et Tatie Kels arrivent. »

« C’est vrai. Tu as oublié celui-là ? » Je l’entends soulever le jouet en question.

« Oui, papa. Je suis désolé. »

« C’est bon, mais on doit faire attention avec Tante Harper en ce moment. Elle a bobo à ses yeux. »

« Ça fait mal ? » Demande-t-il à nouveau.

« Tu te souviens de ce que Mama a dit au sujet d’être poli ? Quand les gens ont bobo, on ne leur demande pas. Pourquoi ? »

« Ça les rend tristes. »

« C’est bien ça. » Je l’entends embrasser Christian. « Maintenant tu dis bonjour à nos invitées. »

« Bonjour, Tatie Kels ! Tante Harper !

J’entends Kels qui se penche et lui donne un baiser mouillé sur la joue. « Tu deviens tellement grand ! » S’exclame-t-elle.

 « Toi aussi ! » Répond Christian, ce qui provoque des éclats de rire. « Tu es plus grosse que Mama ! »

« Christian ! » Gronde Robie.

Ouaouh. Il n’y a que Christian qui puisse dire ça au monde et rester en vie.

« On va avoir deux bébés, c’est pour ça », explique patiemment Kels. Seigneur que j’aimerais voir son visage à cet instant. Il faut t’y faire, Harper. Tu vas en rater des moments comme celui-là à partir de maintenant.

« Deux ? » répète-t-il avec respect.

« Et, devine quoi ? »

« Quoi ? »

« On sait que l’un d’eux est une petite fille. »

« Une fille ? » Christian semble déçu. Je sais qu’il espérait un petit cousin pour jouer. Qu’est-ce qu’on peut faire avec les filles ? Oh oui, je pensais comme lui. Jusqu’en sixième. Après j’ai compris ce qu’on pouvait faire avec.

« Tu vois Robie, j’ai encore quelque chose que tu n’as pas », je le taquine.

« Oui, et ben, j’en ai toujours trois. »

Kelsey commence à rire. « Vous deux ! Christian, tu peux m’emmener voir ta Mama ? »

« Bien sûr », répond-il joyeusement. Il adore l’attention qu’il reçoit de ma nana. Bon sang, c’est pareil pour moi. Et, s’il doit y avoir un homme dans sa vie, je préfère que ce soit Christian.

Tandis qu’il emmène Kels là où se trouve Renée, Robie me conduit dans le jardin. Je peux sentir le grill qui est déjà en marche. Je suis contente que Kels lui ait parlé de mon goût pour manger avec les doigts ces temps-ci. Être aveugle avec une seule main valide, c’est déjà bien assez. Avoir à être nourrie, c’en est une toute autre. Alors, les sandwiches, les hot dogs, les chips et les donuts sont mes préférés ces derniers temps.

Robie me fait m’asseoir à la table de pique-nique et me tend une bière. Je prends une longue gorgée et je savoure la saveur que seule une bière a un jour de chaleur estivale. « Comment ça va, Harper ? »

Je ris et je m’essuie la bouche du dos de ma main. « Je pensais que ce n’était pas poli de demander, Robie. »

« Au diable la politesse, tu es ma sœur. Je peux tout te demander. »

Je secoue la tête d’amusement. « C’est vrai. » Toutes ces choses dont nous avons parlé tous les deux dans notre vie. Je lui ai dit des choses que je pensais que personne ne se soucierait d’entendre, ou pourrait comprendre. Et lui aussi. Je ne veux même pas imaginer ma vie sans lui. « Je ne peux toujours rien voir. Et ça fait presque deux semaines. Le doc a dit que ça devrait revenir maintenant. Alors je pense que c’est foutu. »

« Mais non ! Il faut juste donner plus de temps au temps, Harper. »

« Robie », je soupire, ne voulant pas entrer dans cette discussion, « il y a une bonne chance pour que je sois aveugle. Il faut que je l’accepte. Et toi aussi. » Plus de match de basket après la naissance des enfants, je pense. Et je présume que je n’aurai pas non plus ma licence de pilote.

« C’est quand même bien trop tôt. »

« Robie ! Asse’ ! » C’est bien plus qu’assez en fait. « J’espère, crois-moi, j’espère que ce n’est que temporaire. Ça me tue de penser autrement. Ça me manque de ne pas la voir quand je me réveille. Et je ne veux pas que ça me manque de voir les enfants. »

Il s’asseoit près de moi, nos épaules se touchant. « Je suis désolé, Harper. »

Je me rends compte qu’il pense peut-être que je blâme Christian pour tout ça. « Ne le sois pas, je ne le suis pas. Je veux dire que je déteste ça, oui. Mais je ne pourrais jamais me pardonner si j’avais pu sauver Christian et que je ne l’aie pas fait. Ton fils vaut bien plus que ma vue. A chaque instant, Robie. »

Avant que Robie ne puisse répondre et nous émouvoir encore plus, Christian arrive en courant dans le jardin en m’appelant. « Tante Harper ! Tante Harper ! » Il grimpe sur le banc de pique-nique puis s’autorise à venir sur mes genoux.

« Salut Christian. »

« J’ai senti tes bébés bouger. Ils m’ont cogné ! Fort ! »

« Tu vois, tu vas avoir quelqu’un avec qui jouer au football bientôt. »

« Je peux toucher tes yeux ? » Il demande en même temps que ses petites mains entrent en contact avec mes patches. « C’est quoi ça ? »

« Chris… »

« C’est bon, Robie. Ça protège mes yeux. Va doucement, d’accord ? »

Ses mains sont immédiatement plus douces. Il trace les lunettes. « Ça fait mal ? »

« Plus maintenant. »

« Tu peux voir ? »

« Pas pour l’instant. » Je tapote le côté de l’un des patches. « Ils bloquent le soleil comme ça mes yeux peuvent se reposer. »

« Ils sont fatigués ? » Demande-t-il en se penchant plus près pour les examiner avec soin, son nez cognant le mien.

« Oui. Quand ils ont été blessés, ils ont eu besoin de repos. »

Il reste silencieux un moment. « Merci Tante Harper. Tu es allée prendre le bâton et il a fait boum ! Dans ton visage ! Mais tu m’as sorti du chemin. » Sa façon dramatique de raconter ce qui s’est passé me déclenche un frisson dans la colonne. Pendant un instant, je suis de retour dans notre jardin et je ressens l’impact de l’explosion. Je peux sentir la fumée du feu d’artifice. Je peux sentir la multitude de mains sur moi, qui tentent de m’aider.

« C’est vrai, j’ai fait ça », réussis-je à dire.

« Merci Tante Harper. » Il me donne un gentil bisou. « Je t’aime. »

Ça vaut la peine d’être dans le noir. « Je t’aime aussi, petit homme. »

« Qui tu embrasses à part moi ? » Demande Kels. Je ne l’ai même pas entendue approcher. Elle se penche et nous embrasse tous les deux. « Ta mama voudrait que tu l’aides dans la cuisine, Christian. »

« D’accord », il se repousse de mes cuisses en utilisant mes seins comme levier.

Kels rit tandis qu’il se laisse glisser du banc près de moi. « Contente qu’il ne m’ait pas fait ça à moi. »

« Comment tu aimes ton burger ? » Demande Robie qui a repris ses activités culinaires. « Et combien Kam va en manger ? »

« Je prends le mien bleu avec de tout dessus et Kam va en manger autant qu’il pourra en piquer. Il a appris de la meilleure, » Kels me donne un coup de coude léger, « alors cuis-en au moins deux. »

« Bleu ? » Je dis en écho. D’abord, ma nana ne mange pas de viande rouge souvent. Deuxièmement, quand elle le fait, elle aime bien que ce soit cuit.

« Tu vois ça avec tes enfants. »

Je soupire. « Oh, compris. Ils sont à moi quand il y a un problème et à toi quand il n’y en a pas. »

Robie commence à rire après avoir entendu mon commentaire. « Mon Dieu ! Harper, il t’a fallu si longtemps pour trouver ça ? Tu n’as pas lu tous ces livres sur la grossesse ? »

Ouille. Je sais qu’il ne voulait rien dire par là mais ça fait quand même un mal de chien. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour m’asseoir et lire un de ces bouquins aujourd’hui. Je me force à rire, anxieuse de ne pas gâcher le temps passé ensemble. « Je ne suis pas encore arrivée à ces chapitres, je présume. »

Kels récompense ma retenue avec un autre baiser sur ma joue. Elle repousse quelques cheveux derrière mon oreille. « Merci, mon cœur », murmure-t-elle doucement, de façon que je sois la seule à entendre.

Je tourne la tête et je lui donne un léger baiser sur les lèvres, avec succès. « Tu peux m’emmener à la salle de bain ? »

« Bien sûr. » Elle prend mon bras et me guide vers la maison. La salle de bain des invités est au rez-de-chaussée, juste après la cuisine. J’entends Renée qui arrange des trucs tandis qu’on passe et je la salue. Kels me dépose à la salle de bain.

« Tu peux ressortir, ma chérie. Je demanderai à Renée de m’aider à revenir. »

« Je vais lui dire. »

Quelques minutes plus tard, je suis prête à être raccompagnée dehors. Je sors de la salle de bain et j’appelle Renée. « Quand tu auras un instant », dis-je, détestant avoir à être aussi dépendante. Je connais bien mon chemin dans la maison mais je suis inquiète d’un jouet oublié ou du chien qui courrait vers moi.

J’entends Renée poser une pôele en métal sur le comptoir et venir à ma rencontre dans le couloir. « J’ai toujours du temps pour toi, Harper. Nous sommes tellement contents de vous avoir toutes les deux ici. » Elle me prend dans ses bras. Elle me serre plus longtemps que la normale.

Je retourne l’étreinte avec le même niveau d’affection, notant au passage combien son ventre est petit comparé à celui de Kels. « Merci, Ren. »

« Viens avec moi dans la cuisine un instant. Clark est dans une chaise à bébé. »

« Super. » Je lui attrape le haut du bras et nous parcourons doucement le couloir. Une fois arrivées dans la cuisine, elle me laisse sur une des chaises au comptoir.

« J’essaie de convaincre ton neveu qu’il devrait manger des carottes. Il pense que ce sont des doigts peints. C’est ça qu’il apprend par son père et son frère. Il y a bien trop de testostérone dans cette maison. » Elle rit tout en se plaignant, elle adore mon frère et les enfants.

« Tu penses que vous allez avoir un autre garçon ? »

Ça la fait rire encore plus fort. « On dirait que c’est ce que ton frère fait de mieux, mais de mon côté, j’espère une fille. »

« Ça changerait un peu la donne, au moins. J’espère que ce sera le cas. Je parie que ce sera une belle petite fille avec vous deux comme parents. » Bien sûr, je ne la verrai jamais. N’y pense pas, Harper. « Est-ce que Kels t’a donné les nouvelles ? »

« Oh oui. Et le nom que vous avez choisi est très beau. Kels est vraiment excitée à l’idée que l’un d’eux soit une fille. Elle m’a aussi dit qu’elle espérait que Brennan te ressemble. Si tu me dénonces, Harper Lee, je t’aurai. »

Je souris avec nostalgie. « J’espère que Brennan ressemblera trait pour trait à Kels. Comme ça elle pourra rendre quelqu’un d’autre aussi heureux que moi. » Et comme ça, je pourrai au moins imaginer ma fille. Je mets mon menton sur mon poing. « Comment va Kels selon toi, Ren ? Je ne peux pas le deviner avec ce qu’elle me dit. Je sais que tu vas me dire la vérité. »

Renée arrête ce qu’elle fait, ce qui fait faire un rot à Clark, et elle prend une profonde inspiration. « Elle a l’air fatigué, Harper. »

« A ce point, hein ? »

« Non, pas si mal. Fatiguée. Elle a aussi peur que toi et ses hormones mettent le bazar. Elle est inquiète pour les bébés. Le Dr Maxton est un grand médecin mais il est un peu largué. Les trucs qu’il donne à lire à Kels la mettent à cran. Combiné avec tout le reste… »

Je hoche la tête en comprenant tout ça. C’est de ma faute, bien sûr. Je devrais les protéger, elle et les bébés, mais, au lieu de ça, c’est moi qui leur cause du tort. « J’ai proposé de partir pour qu’elle puisse se détendre, mais elle a décliné mon offre. Je ne sais vraiment pas quoi faire, Ren. Qu’est-ce que tu suggères ? La simple idée que je puisse leur faire du mal à tous les trois, me déchire à l’intérieur. »

« Harper, ce n’est pas toi. » Renée prend ma main dans la sienne. « Seigneur, Kels ne saurait pas quoi faire si tu partais. Elle partirait comme une folle à ta recherche. » Elle me serre la main et rit. « En fait, je pense qu’il n’y a pas d’endroit où tu pourrais aller sans qu’elle te retrouve. Et tant qu’on y est, il vaudrait mieux que ce soit Kels qui te retrouve, parce que si c’est Papa ou Matt Stanton, tu n’auras aucune chance. »

C’est vrai. Je ne veux même pas penser à ce que Papa me ferait si je décidais de faire ce qui me semble bon pour moi ou pour Kels. Mama n’approuverait certainement pas. « D’accord, je ne vais nulle part. Tant que j’y suis, qu’est-ce que je peux faire pour Kels ? »

« Hmmm, mon cœur, je n’ai pas de réponse aisée à ça parce que je sais que toutes les deux, vous êtes effrayées au-delà du possible. Je pense que tu peux la rassurer que tu seras avec elle peu importe ce qui se passe, et que vous ferez toutes les deux ce qui est nécessaire pour que tout aille bien. Ça l’aidera grandement. Et, bien entendu, tu sais que la famille est là pour vous. Robie et moi on ne pourra jamais te rembourser pour ce que tu as peut-être perdu pour sauver Christian, mais on sera toujours là pour toi et ta famille.

Je lui tire la main et je l’étreins à nouveau. « Merci, Ren. C’est exactement ce que je vais faire. » Je lui embrasse la joue. « Je t’aime. Et je ne regretterai jamais de faire quelque chose pour toi, Robie, ou l’un des enfants. Jamais. »

« On t’aime aussi, Harper. » Elle s’écarte et je l’entends sortir Clark de la chaise haute et commencer à le nettoyer un peu. « Tu veux bien me rendre un service ? »

Oh oh. Elle a ce ton dans la voix. « Oui ? » Je sors difficilement le mot.

« Reprends ton chien avant que tu ne doives te battre pour ça. Si Kam reste ici plus longtemps, les hommes de ma famille ne vont pas le lâcher. »

Ça c’est bien mon chien. « Compris. »

« Tu es prête à sortir ? »

« Absolumment. »

Nous marchons ensemble jusqu’à la table de pique-nique et elle m’installe près de Kels. « Tu peux m’aider un instant, Harper ? »

Je ne sais pas ce que je peux bien faire pour ça. « D’accord », j’acquiesce, en manque d’une meilleure réponse.

« Tu peux tenir Clark pendant que j’apporte le reste de la nourriture ? »

Tenir Clark ? Tenir le bébé Clark ? Voyons voir. Je suis aveugle et je n’ai qu’un seul bras valide. Qu’est-ce qui cloche dans le tableau ? « Je ne sais pas. »

« Robie ne peut pas l’avoir avec lui près du grill et Kels ne peut pas le tenir, alors il reste toi. Allez, ouvre les bras. Il est presque endormi alors il ne devrait pas poser de problème. » Renée n’acceptera pas de réponse négative, alors j’obéis à contrecoeur. Elle se penche et pose Clark avec précaution contre mon épaule, restant tout près tandis que j’utilise mon bras cassé comme siège et mon bras valide pour lui tenir le dos. « Tu l’as ? »

Je hoche la tête de peur de le réveiller en parlant. Comme tous les petits garçons, Clark, une fois réveillé, veut bouger. Je ne pense pas que je pourrai gérer ça actuellement.

Une fois assurée que son fils est en sécurité, Renée se dirige vers la cuisine. « Comment ça se passe, Tabloïde ? » Demande Kels près de moi.

« Bien, pour l’instant. » Je lui masse le dos et il se bottit un peu plus contre ma poitrine, comme s’il était chez lui. Il a toujours une trace de cette odeur de bébé mais il la perd vite alors que son premier anniversaire approche. Bientôt, Brennan, notre Bébé Timide et le nouveau de Robie, seront là pour que je la sente à nouveau. Peut-être avec deux bons bras. Je ne les blesserai pas accidentellement. Dieu m’est témoin qu’une fois qu’ils seront là, je ne pourrai pas m’empêcher de les toucher.

« Tu as ça en toi, bébé. Tout va bien se passer, Harper. Je te le promets. »

« Tout », dis-je en écho. Je ferai en sorte pour elle.

Kels pose la tête sur mon épaule, sa main rejoignant la mienne sur le dos de Clark. « Absolumment tout. »

 

<Fondu au noir>