INDISCRETIONS

La Troisième saison

Créée par Fanatic et TNovan

 

Episode deux : Aveuglée par la lumière (Blinded by the light)

Je sens le soleil me chauffer le dos. J’ai toujours aimé cette pièce pour cette raison, le soleil matinal entre directement par la baie vitrée et atterrit sur le lit. Je suis blottie contre Kels, ma main droite posée contre l’arrondi de son ventre. Nos jumeaux sont aussi réveillés, si leur activité en est un signe. Je suis toujours stupéfaite de voir comment Kels peut dormir malgré tout leur tintamarre. Je présume que c’est une chose à laquelle on s’habitue. Je ne suis pas sûre que je le pourrais.

Je me mets sur le dos et je prends une profonde inspiration. Je cligne des yeux avant de les ouvrir et je tressaille immédiatement. La lumière est si vive.

La lumière.

Est si vive.

Parce que je peux la voir.

Merci mon Dieu.

Je tourne la tête parce que je veux que ma première vision soit celle de Kels. Elle est recouverte de notre couverture de mariage, ses cheveux brillent comme éclairés par un halo. Peut-être que c’est ça. Elle est indubitablement un ange dans ma vie.

J’étudie la courbe de sa nuque et de ses épaules, le creux de sa taille, moins prononcée avec la présence d’enfants en devenir.

Mais elle est un peu floue. Je cligne plusieurs fois des yeux mais ça ne semble pas s’arranger. Je me redresse et je me penche sur elle. Là. Je peux voir son visage maintenant. Seigneur, elle est belle, même floue.

Je tends la main et je repousse quelques mèches de ses yeux pour les mettre derrière son oreille. Elle murmure quelque chose d’inintelligible et continue à dormir. Alors je me penche et lui embrasse la joue. « Bonjour, chér. »

« L’est tôt. Dormir. »

Je ris de sa protestation. Elle n’est pas matinale. « Nah, je préfère te regarder dormir. » Je mets à nouveau les lèvres sur sa joue. « Mais vas-y. »

« D’acc », acquiesce-t-elle d’un ton endormi.

Cinq. Quatre. Trois. Deux. Un. Allez Kelsey.

Elle se redresse bien plus vite qu’une femme dans sa condition ne le devrait. Ses yeux sont brillants et vifs et sondent les miens. « Me regarder dormir ? »

Je souris et lui prends la joue. « Oui. J’ai toujours aimé le faire. On dirait une petite fille qui fait de beaux rêves. »

Les larmes commencent à couler de ses yeux sur ses joues, se mêlant à ma main. « Tu peux me voir ? »

« J’ai toujours pu », je murmure en me penchant pour un baiser. « Maintenant mes yeux peuvent aussi. »

 

* * *

 

De longues minutes plus tard, Kels me tient à distance. Je râle. Je préférais ce que nous faisions juste avant. L’expression sur le visage de Kels me dit de faire comme elle veut pour l’instant. Elle lève la main. « Combien de doigts ? »

« Tu en avais dix la dernière vois que j’ai vérifié. »

Elle me frappe sur le haut du bras. « Sois sérieuse. Combien ? »

« Deux. » Elle change de configuration. « Quatre. » Encore. « Aucun »

Je suis récompensée de mes réponses correctes par un baiser. « Tu peux vraiment voir. » Elle trace mes sourcils du bout de ses doigts.

« Je peux. Les choses ne sont pas parfaites mais… je peux deviner tout ce dont j’ai besoin. Je peux te voir. Je pourrai voir les bébés. » Je hoquète sur mes derniers mots. Je suis tellement soulagée de savoir que je pourrai voir Brennan le jour où elle fera son apparition. Et que je n’aurai pas à me fier au docteur pour savoir si Bébé Gourou Timide est un garçon ou une fille. Je verrai Kels s’occuper de nos enfants. Leurs premiers sourires. Leurs premiers pas. Leur premier tout.

« Oui », m’assure Kels, sa voix aussi choquée que la mienne.

Je capture à nouveau ses lèvres. Je sais que nous devrions aller partager la bonne nouvelle. Je sais que Mama et Papa et toute la famille voudront savoir aussitôt que possible. Mais là maintenant, je veux voir quelques-unes des visions que j’ai manquées le plus. Et elles sont toutes dans cette pièce.

 

* * *

 

Une des choses que je préfère chez Harper, c’est son attention aux détails. Elle est méticuleuse sur ce genre de choses. Et à mon profit, je dois l’admettre. Après s’être assurée que chaque partie de mon corps avait reçu son dû, nous nous sommes douchées et habillées pour le petit déjeuner. Il est presque midi. Mama va avoir une attaque.

Nous entrons dans la cuisine et j’observe la transformation chez Harper. Elle passe d’attentive et joyeuse à très prudente. Qu’est-ce que tu mijotes, mon cœur ?

Mama lève les yeux de sa lecture à la table de la cuisine. « Je me demandais quand vous alliez nous rejoindre. » Harper attend un instant.

« Nous ? Est-ce que la Conspiration de la Cuisine est ici ? » Elle hoche fort la tête comme pour entendre les gens dont elle voit bien qu’ils ne sont pas là.

Je m’empêche de rire. Ça va te retomber dessus, Tabloïde. Je te le garantis.

« Non, juste Papa et moi. Il est dans le jardin. »

Sa main valide tendue devant elle, Harper avance avec précautions vers la table et s’assoit, vérifiant son chemin. Je vais m’asseoir près d’elle. Bien que je m’assure d’être hors de portée quand Mama va la frapper.

Mama se lève et va au frigo d’où elle sort du lait, des œufs, du bacon et autres choses que je ne devrais pas manger. Pendant qu’elle a le dos tourné, Harper change la page du livre de sa maman et le déplace sur la droite.

« Tu as pris ton petit déjeuner, Mama ? » Demande Harper, sachant très bien que sa mère a déjeuné il y a longtemps.

Mama se retourne et fixe sa fille, son sourcil arqué de la même façon que chez sa fille. « Mais oui. Combien de temps as-tu vécu dans ma maison, chér ? »

« Et bien, l’un dans l’autre, vingt-six ans. »

Mama casse un œuf et le met dans un bol, puis elle en ajoute rapidement d’autres. « Alors je n’ai pas besoin de répondre à cette question, pas vrai ? »

« Non, madame. »

Je ricane. Seigneur, que j’aime être à la maison.

Tandis que Mama prépare le bacon et les œufs, Harper s’active avec le sel et le poivre sur la table et échange les couvercles.

Tabloïde, Tabloïde, Tabloïde.

Elle finit sa manœuvre furtive quelques secondes avant que Mama ne vienne poser des verres de jus devant nous. L’odeur du bacon qui grille sur le feu est l’une des choses les plus merveilleuses au monde que j’ai fini par associer avec la maison et la famille. Il se pourrait que je fasse une entorse à mon régime et que j’en mange une tranche. Ou deux. Pour les enfants.

Ouais, c’est vrai, ils ont besoin de bacon.

Harper boit rapidement son jus et se lève pour aller en chercher un autre. Mama, toute occupée par le petit déjeuner, ne fait pas beaucoup attention. Harper remplit son verre facilement et puis elle pique le verre de Mama sur le comptoir. Elle les apporte à la table.

Pourquoi tu ne lui dis simplement pas, mon cœur ? Ça sera bien plus facile plus tard.

Mama tend la main pour prendre sa boisson mais ne trouve que le vide. Elle marmonne quelque chose en français puis regarde la table. Harper a mis le verre à la place de Mama. Celle-ci s’avance et le prend en déposant un baiser sur les cheveux de Harper. « Tu es horriblement tranquille aujourd’hui. Tout va bien ? »

Ah oui, tout va vraiment bien. Je dis, « Oui, ça va, Mama. »

« Tu veux de la sauce avec tes petits pains ? »

« Oui, Mama. »

Elle prend le sel et le poivre et les emporte vers le foyer. Tandis qu’elle commence à préparer la sauce, Harper tourne sa chaise pour regarder l’explosion inévitable.

Qui arrive.

« Mon Dieu » S’exclame-t-elle en regardant bien trop de sel dans la sauce, au lieu du poivre attendu. Elle continue dans son français acide et se tourne pour fixer Harper. « Vache ! Tu n’avais pas fait ça depuis que tu étais enfant ! »

Oui, Harper est une fauteuse de troubles. Et je crois qu’elle l’est depuis sa naissance.

Une pause.

Un souffle court.

« Tu peux me voir ? »

Oui Mama, elle peut te voir.

De grandes larmes coulent des yeux de Mama sur ses joues. Elle oublie le bacon, la sauce, les œufs, tout et se précipite pour étreindre Harper.

Je me lève et je vais vers le feu. Je ne pense pas que Mama s’intéresse à la cuisine maintenant.

 

* * *

 

« Très bien Harper », la félicite le Dr Radson en finissant son examen oculaire. Après avoir célébré la guérison de Harper, nous l’avons appelée pour avoir un rendez-vous. Heureusement, le docteur avait laissé un mot pour qu’on nous trouve un rendez-vous aussitôt que nous appellerions – quel que soit le motif.

Mon épouse peut à peine rester immobile. Elle est submergée par la bonne nouvelle. Moi aussi. Je dois regarder en bas pour m’assurer que mes pieds touchent le sol. Cette phase de notre vie ne peut pas se terminer plus vite pour moi.

« Je pense que vous pouvez vous attendre à une amélioration graduelle dans les jours qui viennent. Là maintenant vous avez une vision à 20/100 et à 20/80. Il y a une forte possibilité que les deux yeux reviennent à la normale ou presque. »

« Je ne vais plus être aveugle, pas vrai ? » Demande Harper d’un air précautionneux. « Je ne vais pas me réveiller demain avec les lumières éteintes, n’est-ce pas ? »

Le Dr Radson pose une main rassurante sur l’épaule d’Harper. « J’en doute fort. Vos yeux ont besoin de temps pour guérir et que le gonflement disparaisse. A moins que vous n’ayez une autre blessure, je pense que vous avez toute une vie de vision devant vous. »

Le regard d’Harper se pose sur moi et elle me regarde avidement. Je me mets à rougir. Elle ne m’a jamais regardée comme ça devant quelqu’un d’autre. « Harper », je la réprimande pour notre compte seulement.

« Je veux que vous voyiez une amie à moi à New York », continue le Dr Radson, qui semble n’avoir rien vu. Je pense qu’elle a juste de bonnes manières. « C’est une excellente ophtalmologiste et elle s’assurera que les choses continuent à bien se passer. »

« Merci docteur, pour tout. » Harper saute de la table d’examen et vient à grands pas vers moi. Elle me tend la main et m’aide à me lever. Je vais bientôt avoir besoin d’une grue. Bien sûr les bébés Kingsley sont grands. Tout chez les Kingsley est plus grand que nature.

« Bonne chance à vous deux. »

Je souris en réponse. Les choses semblent aller de mieux en mieux déjà.

 

* * *

 

Harper et moi sommes à la table du petit déjeuner. Elle a été particulièrement idiote ce matin et je me suis étouffée trois fois sur mon jus de fruit. L’amélioration de sa vision l’a rendue particulièrement animée ces derniers jours.

« D’accord, si tu n’as pas aimé celle-là », dit-elle en référence à sa dernière mauvaise blague, « combien de doigts ? » Elle en tend un que Mama lui couperait à la phalange si elle l’attrapait.

« Harper ! » Je ris en tapant pour lui faire baisser la main. « Tiens toi bien ; avant que ta Mama ne revienne. »

« Quoi ? » Elle se redresse un peu en bougeant les sourcils. « Je n’ai pas peur de ma Mama. »

Je me mords la langue pour m’empêcher d’éclater de rire. Mama est juste derrière elle. Pour sa petite sortie, Tabloïde reçoit une petite tape joueuse sur la nuque.

« Tu ferais mieux. Je peux toujours te mettre sur mes genoux. »

Harper tressaille à la tape puis lève un regard noir vers moi. « Tu m’as piégée. »

« Nan. Tu t’es piégée toute seule, Tabloïde. » Je sirote mon jus.

« C’est pour toi, Kelsey. » Mama me tend une grande enveloppe jaune.

Elle vient de Langston. Ça ne peut pas être bon. Bon sang. Quelle façon de me ruiner ma journée.

« Qu’est-ce que c’est,  Kels ? » Le ton d’Harper est très sérieux.

Je déchire le paquet et j’en retire une vidéo et une note. ‘Je pensais que vous voudriez voir ça. On en discutera à votre retour lundi.’

« Kels ? » Demande à nouveau Harper.

La vidéo me titille. Ça ne peut absolument pas être bon. « C’est une vidéo de Langston », je l’en informe puis je lui lis la note. Sa vue n’est pas encore assez bonne pour qu’elle puisse lire.

« Une étiquette ? » Elle veut dire sur la vidéo.

Je déglutis avant de répondre. « Oui, ça dit True TV. » C’est l’émission de Harper avant qu’elle ne me rejoigne à KNBC. Je n’aime définitivement pas ça.

« Voyons ce que c’est. » Harper se met debout avec précautions en me tendant la main. Sa vision est encore assez floue pour qu’elle ait besoin d’aide pour se mouvoir sans problème. Ensemble nous allons au magnétoscope.

Harper et Mama s’assoient sur le canapé tandis que je glisse la vidéo dans l’appareil et que j’allume la télévision. Je me demande ce qu’il peut bien y avoir sur cette vidéo pour que Langston me l’envoie ici. Elle démarre et je me prépare au pire.

« Futures mamans célèbres : qui l’est et qui ne l’est pas. » Le présentateur fait un drôle de sourire à la caméra et je baisse la tête.

Oh Seigneur.

« Kels, viens ici. » Harper tapote le canapé. Sans quitter l’écran des yeux, je recule jusqu’à elle. Le rapport ‘présente’ plusieurs membres des médias et d’Hollywood, de Madonna à Rosie Mc Donnel. Puis ça me frappe au visage.

« Et n’oublions pas le choc du siècle. » Le commentaire du correspondant est bien trop joyeux. Je vais trouver qui c’est et le tuer. « Au cas où vous n’auriez pas remarqué, la correspondante d’Indiscrétions, le magazine des scoops, Kelsey Stanton, a été filmée en plans serrés ces derniers temps. Et bien, True TV a trouvé pourquoi. Il semblerait que Mademoiselle Stanton, qu’on voit ici sortir d’un restaurant huppé de New York, a aussi décidé de rejoindre le club des futures mamans. »

Je me couvre la bouche, espérant que cela suffira pour m’empêcher d’être malade avant la fin de la vidéo. Harper a mis la main sur mon dos, alternant entre masser et gratouiller doucement.

La vue à l’écran montre ma grossesse. Pas de risque de la rater. Je suis aussi grosse qu’une baleine. Je ferme les yeux. Je sais quand ils ont pris ce film. C’était juste avant nos vacances. Harper travaillait tard. Brian et moi sommes allés manger pour m’assurer que mon agenda était clean avant de partir à la maison.

« Vous vous souvenez peut-être que Kelsey a perdu un ami de longue date, Erik Collins, dans une tragédie personnelle un peu plus tôt cette année. Mais l’alliance sur son doigt et sa grossesse apparente, montrent qu’elle a apparemment réussi à continuer sa vie. »

« Seigneur », je marmonne en laissant encore plus tomber ma tête en avant. Il fallait qu’ils amènent Erik sur le sujet. J’ouvre les yeux et je regarde à nouveau au moment où l’écran bascule sur les deux tarés assis derrière leur bureau.

« Et bien, pour ce qui me concerne, je pense que… » Eh bien, quel choc. Je suis surprise que la blonde peroxydée sache faire quelque chose sans téléprompteur. « C’est génial que Kelsey se remette aussi bien. J’espère qu’elle est heureuse. » J’te veux, pétasse. « Nous lui souhaitons le meilleur, à elle, son bébé et qui que soit le chanceux. » Bon, au moins Langston peut être content, je suis hétérosexuelle.

Son coprésentateur bas du front continue. « Restez sur True TV. Lorsque nous aurons des développements sur ces ventres, nous vous donnerons des détails sur ces futures mamans célèbres. » Seigneur, épargne-moi les échanges écervelés entre ces deux-là. J’utilise la télécommande pour couper la vidéo.

Harper s’adosse et glisse un bras autour de moi pour me serrer contre son épaule. Elle presse ses lèvres sur mon front.

« Je suis désolée », je murmure. Je ne sais pas si je dois pleurer ou être furieuse. J’ai le profond sentiment que furieuse ne va pas tarder à sortir. Là maintenant, tout ce dont j’ai besoin, c’est d’être avec Harper.

Je présume que je peux commencer à polir mon cv.

Si quelqu’un veut de moi.

 

* * *

 

« Je peux te poser une question ? »

Je souris d’un air narquois. « Tu viens de le faire. Tu en veux deux ? »

Kels secoue la tête. « Je tombe toujours dans ce piège. » Elle vient derrière moi et glisse ses bras sur ma taille, la tête posée sur mon omoplate. « C’est bien ici. »

Je regarde par-dessus mon épaule. « C’est une question ? » On a passé la nuit dans notre maison hier. Ça semblait plus facile vu qu’on a fêté le retour de ma vue tard avec Robie et Renée. J’ai hâte de vivre ici à plein temps.

« Non, idiote. » Elle me gratte l’estomac. « Pourquoi tu n’as pas encore récupéré ta Harley chez Robie ? On a un garage ici aussi. »

Je prends une profonde inspiration. « Nan. Robie aime bien la sortir de temps à autre. » J’essaie de m’éloigner mais Kels ne me lâche pas.

« Tu n’aimerais pas la sortir, toi ? Quand ton bras sera guéri et que tu auras complètement recouvré ta vue, pourquoi on ne viendrait pas ici pour une balade de week-end ? » Elle rit. « Pour toi bien sûr. Je serai aussi grosse qu’un tracteur. »

Je hausse les épaules. « Je ne sais pas si j’ai envie de la conduire encore. » Voilà, c’est dit.

« Pourquoi pas, mon cœur. » Elle pose doucement la question tout en continuant à me tenir.

Je me mords la lèvre inférieure. Je ne veux vraiment pas parler de ça maintenant. Même y penser amène bien trop de souvenirs. Des souvenirs de quand j’ai failli perdre Kelsey. Je prends une profonde inspiration et je repousse les larmes qui menacent de couler. « J’ai pas envie, c’est tout. »

« Pas d ‘accord, Tabloïde », murmure Kels et elle me fait tourner pour lui faire face.  Ses yeux prennent une nuance de vert plus foncé quand elle voit mon expression. « Je veux en parler. Je pense que nous devons en parler. »

« Ça n’est qu’une moto stupide. »

« Vrai. Une moto stupide qui était ton bébé jusqu’à ce que je sois kidnappée. » Je tressaille parce qu’elle touche la bonne fibre très vite. « Parle-moi, mon cœur. »

Je vais m’asseoir dans un des fauteuils capitonnés et je prends Kels sur mes genoux.

« Oh bébé, je suis trop lourde. » Elle essaie de se tortiller pour s’en aller mais je ne la laisse pas faire.

« Je n’aurais jamais dû te laisser. »

« Me laisser ? » Puis. « Oh. Mon cœur, tu n’avais aucun moyen de savoir ce qui allait arriver. »

« Aucun moyen ? » Je secoue la tête de manière véhémente. « Ce n’est pas vrai, Kels. Tu étais suivie, menacée, harcelée. Et qu’est-ce que j’ai fait ? » Seigneur, faites qu’elle ne me haïsse pas pour ce que je vais lui dire. « Je suis allée faire un tour en moto. »

« Et ? » Kels joue avec le col de ma chemise et le tire doucement.

« Je t’ai perdue. »

Elle m’embrasse sur le bout du nez. « Non. Je suis là. »

Ce n’est pas le moment de jouer sur les mots. « Et bien, j’ai failli. Tout ça parce que j’adorais cette putain de moto. » Je devrais aller jeter la Harley dans le lac Pontchartrain. Arès l’avoir démontée et brûlée pièce par pièce.

« Non. Ce n’est pas vrai, Harper. »

Elle me force à la regarder à nouveau. « J’aurais dû être là. »

« Te rends-tu compte que du fait que tu n’étais pas là, tu m’as sauvé la vie ? » Comme d’habitude, Kels est maligne et elle met les mains sur mon estomac. Elle sait que quand c’est là, je peux être très découragée.

Et cette dernière phrase attire mon attention. « Comment ça ? »

« Tu avais deviné la situation. Tu es revenue avec la police. Il était armé et déterminé. Il avait tué trois personnes pour arriver à moi. Harper, si tu avais été là », Kels adoucit sa voix, « il t’aurait tuée aussi. »

Ouille, autant pour mon égo. « Tu le crois vraiment ? »

« Est-ce que je le crois ? Que tu m’as sauvé la vie ? Ou qu’il t’aurait tuée ? Je sais que tu m’as sauvé la vie. » Elle me masse les épaules. « Mais oui, je sais qu’il t’aurait tuée. » Je sais qu’elle est de retour dans cet endroit. Elle se souvient. « Tu n’as pas vu l’expression de son regard. Il a frappé rapidement et calmement. Il a tué tout le monde dans cet appartement pour arriver à moi, y compris un officier de police armé. »

« Je suis tellement désolée, Kelsey. » Je la serre contre moi. « Je suis désolée que tu aies dû traverser tout ça. Ça parait logique quand tu le dis, mais j’ai du mal à croire que je n’aurais pas réussi à l’arrêter. » Je ricane. « Je suis supposée être ton chevalier servant et tout et tout. Et je ne peux pas me pardonner d’être partie en balade pendant que tu traversais l’enfer. »

« Harper, j’ai du mal à passer par-dessus tout cela parce que je crois toujours, à un certain niveau, que c’est à cause de moi que tous ces gens ont dû mourir. » Je commence à protester, pour ramener les vieux arguments, mais Kels me fait taire d’un regard. « Ils sont morts parce qu’ils me ressemblaient, ou parce qu’ils ont tenté de me protéger de lui. Il était déterminé à m’avoir. Une fois que quelqu’un a cette détermination, rien ne peut l’arrêter. » Elle penche la tête d’un côté et me regarde avec soin. « Tu sais ce qui m’a sortie de cet enfer ? »

« Quoi ? » J’ai l’air d’une gamine mais je pense connaître la réponse.

« Mon amour pour toi. » J’avais bien deviné. Kels prend une profonde inspiration  et retourne à nouveau dans cette pièce sombre où il la retenait prisonnière. « Il m’a dit qu’il t’avait tuée. Il m’a dit qu’il t’avait tranché la gorge. Je te pensais morte et je voulais me venger. Je voulais m’enfuir et le faire payer pour t’avoir fait souffrir, mais la vérité c’est que je pense que je n’en serais pas sortie. Si tu n’avais pas amené de l’aide… si tu n’avais pas tout fait pour m’apporter l’aide dont j’avais besoin… » Sa voix se brise. Elle cligne des yeux et chasse les mauvaises pensées de son esprit, ou du moins, j’espère que c’est ce qu’elle fait. « Je serais sûrement morte dans cette maison. Tu m’as sauvé la vie. »

Je me penche et je l’embrasse, pour que cette expression triste s’en aille. « Tu m’as sauvé la vie du jour où je t’ai rencontrée. Mais je ne peux quand même pas piloter ma Harley. Pas maintenant, en tous cas. » Je lui masse l’estomac et je souris quand Brennan ou Petit Gourou Timide donne un coup de pied à ma main. « Peut-être que j’ai besoin d’un peu plus de temps. »

« Et bien, bien sûr, tu as cette attelle sur ton bras. Je ne te laisserais pas faire de toutes les façons. » Mon Petit Gourou devient une vraie Mama. Protectrice et tout. J’adore ça. « Mais je pense vraiment qu’après que tu l’auras enlevée, il faudra revenir ici et Robie et toi ferez une balade ensemble. Monter sur la moto et vous balader. Laisser le passé derrière. N’abandonne pas quelque chose que tu aimes. Fais-en une partie positive de notre avenir. »

Notre avenir. J’aime le son de cette idée. Je décide de la chahuter un peu. « Peut-être que j’achèterai un petit sidecar pour les enfants et toi. »

Je suis récompensée par une vigoureuse secousse de la tête. « Hum, non. Ton frère et toi vous pouvez jouer autant que vous voulez avec la moto, mais tu ne mettras pas nos enfants sur ce machin avant un bon moment. »

Je ris. On verra ça, chér. « Tu as raison. On va commencer avec une petite 50cc quand ils seront à la crèche. »

Kels grogne et laisse tomber sa tête sur mon épaule.

 

* * *

 

La Nouvelle Orléans me manque déjà. On est revenues à New York depuis moins de vingt-quatre heures et je veux rentrer à la maison. La famille me manque et notre maison aussi. Je pense que ça a à voir avec ce sentiment naissant et submergeant que je veux m’installer. Les livres de futures mamans appellent ça ‘faire son nid’. Ils disent que ça va être de pire en pire en me rapprochant de la date mais c’est plutôt fort déjà. Si j’ai besoin de faire mon nid, je veux le faire à la Nouvelle Orléans. Je vais avoir les bébés là-bas si tout va bien, alors laissez-moi y retourner ramasser des brindilles.

Je suis trop grognonne pour mon propre bien aujourd’hui.

« Je t’ai déjà dit aujourd’hui comme tu es belle ? » Harper me sourit tout en m’aidant à aller à la table.

J’utilise la force de ses mains et de ses bras pour m’allonger. Je suis à un point où je vais encore plus avoir besoin de son assistance. « Tu l’as peut-être mentionné un peu plus tôt ce matin. » Je tente d’étouffer un grognement en commençant à me détendre. Mais je n’y arrive pas trop bien.

« Ma chérie, tout va bien. » Elle est au bout de la table et passe les doigts dans mes cheveux.

Seigneur que c’est bon. J’ai toujours voulu m’enfuir avec ma coiffeuse pour cette raison. « Ça va. Je suis juste énorme et fatiguée. »

« Tu es belle », murmure-t-elle en m’embrassant le haut de la tête.

« Tu crois que je suis virée, Tabloïde ? » Je ne peux pas retenir la question plus longtemps. On retourne travailler dans deux jours et j’ai peur. « Si c’est ce qu’il a prévu, je ferais peut-être mieux d’y aller pour en finir. »

« Kelsey, bébé, ne t’inquiète pas pour ça. On ne peut pas te virer parce que tu es enceinte. S’ils essaient, on leur collera aux fesses le plus grand procès qu’ils aient jamais vu. Il se trouve que je connais quelques avocats. »

« Harper, ça pourrait être le mieux. On n’a que quelques mois d’ici que les bébés arrivent. Je vais me mettre en congé maternité dans quelques semaines de toutes les façons et… »

Avant que je puisse continuer, le Dr McGuire entre. Il s’arrête brièvement dans l’entrée, regarde mon dossier, puis nous, puis mon dossier à nouveau. « C’est la bonne pièce ? Je cherche les Kingsley. Ils se font toujours des mamours quand je viens. »

Harper lève le bras avec l’attelle et lui fait signe. « Salut, doc. »

« Ah, je vois qu’elle s’est lassée de votre respiration », dit-il en riant et en montrant l’attelle. « Ma femme me frappait avec un magazine roulé mais elle ne m’a jamais rien cassé. »

« Je suis une femme enceinte ronchonne. Je n’ai pas besoin de ce genre d’humour en ce moment. »

« Ooh, désolé. » Kevin s’assied et commence mon examen. « J’ai reçu les notes d’examen du Dr Maxton après votre dernière visite. » Il semble avoir un réel intérêt sur mes mains en ce moment. Il les prend dans les siennes, les pressant et les massant avec ses pouces.  « Kelsey, je pense que vous devriez retirer vos bagues et alliance jusqu’à la naissance des bébés. Vous gonflez un peu et elles pourraient vous causer des problèmes. Je détesterais qu’on les coupe de vos mains. »

« Mais… » Je passe le doigt sur ma bague et commence à protester. Harper se contente de prendre ma main et les fait glisser de mon doigt.

« Je les garderai en lieu sûr pour toi, mon cœur. »

« Mais… » Je suis tellement en colère contre elle de me les avoir prises. Elles sont à moi. Elle me les a données.

« Kels, tu peux discuter avec moi tant que tu veux mais ne discute pas avec le docteur, d’accord ? » Murmure-t-elle pendant que Kevin continue l’examen. « Tu sais que rien n’arrivera à tes bagues. Je les aurai avec moi tout le temps, comme ça si tu veux les voir, tu n’auras qu’à demander. »

« Mais… » Je ne veux pas avoir à demander. Je veux regarder ma main.

« Petit Gourou, c’est bon » dit Harper d’un ton apaisant.

« Ce sont mes bagues de mariage. Je n’ai jamais prévu de les enlever. » Ça m’irrite plus que je ne peux l’expliquer à cet instant.

« Je sais, bébé. Ecoute », elle essaie de me calmer, je l’entends à sa voix, « on va trouver une autre solution mais pour l’instant, je les garde. »

Je lui attrape la main, me rendant compte pour la première fois de combien j’étais irritée. « Très bien, Tabloïde. Je suis désolée. »

« C’est bon, bébé. Je suis contente que tu leur sois attachée. J’aime bien cette idée. »

Kevin a été très calme, continuant avec l’examen en prenant des notes dans mon dossier. Il finit par me sourire et agite le bâton de la machine à ultrasons vers moi. Je hoche la tête. Je veux vraiment d’autres photos des bébés, surtout maintenant qu’Harper peut les apprécier à nouveau. Je dois encore lui donner celles que le Dr Maxton a prises quand nous étions à la maison.

« J’ai entendu dire qu’on allait avoir une fille », dit-il en se préparant pour l’examen.

« Quand vous trouverez le moyen de donner la vie, nous aurons une fille. D’ici là, j’ai une fille. »

« Oui, madame. » Il hoche la tête puis regarde Harper. « Je pense qu’on a ici quelqu’un qui a besoin d’une bonne sieste à la maison. »

Je réussis à me retenir de lui bouffer la tête, surtout parce qu’il a raison. Je suis fatiguée et irritable et j’ai l’impression d’être en surcharge.

« Nous avons notre premier cours Lamaze ce soir mais je parie qu’on aura le temps de rentrer pour une sieste. » Tabloïde est pressée que Kevin lui montre les bébés. Elle n’a pas encore recouvré sa vision normale mais elle se rapproche du moniteur.

« Oui, voyons, voilà votre fille. » Il pointe l’écran.

« Brennan. » Lorsque j’entends Harper susurrer son nom, je regarde aussi l’écran. Notre petite fille bouge et on peut la voir sur le moniteur. « Regarde la, Petit Gourou. Voilà notre fille. »

« On dirait que vous déjà choisi son prénom. »  Kevin bouge le bâton pour nous montrer Petit Gourou Timide.

« Ouais », chantonne Harper. « Brennan Grace Stanton Kingsley. »

« Très joli. Son copain là reste toujours très modeste. Je ne peux vraiment rien dire sur le genre. »

« Vous pouvez deviner ? » Harper veut vraiment savoir.

« Juste comme ça : je dirais une autre petite fille mais je peux me tromper. »

Il finit, fait des impressions pour Harper, puis m’aide à m’asseoir. « Kelsey, vous n’avez eu aucun symptôme de travail précoce, n’est-ce pas ? Pas de contractions ou autre que je doive noter ou enregistrer ? »

« Non. On devrait être inquiets que ça arrive ? »

« J’en ai bien peur. Votre tension est un peu plus élevée que ce que j’aimerais et vous commencez à montrer des signes de gonflement. Je veux que vous rentriez et que vous vous reposiez aujourd’hui. Je vais vous donner une ordonnance pour des médicaments à prendre avec vos vitamines. Et je veux vous voir la semaine prochaine. Vous commencez à montrer des signes de ce qu’on appelle la pré-éclampsie. Mais on la voit tôt et on peut la soigner. Il faut juste qu’on la contienne et qu’on vérifie régulièrement. Mais, je vais vous dire, à part le vol final pour la Nouvelle Orléans, c’en est fini de l’avion. En plus, si je ne vois pas d’amélioration dans votre état d’ici une semaine ou deux, je vous mets au repos total jusqu’à la fin de la grossesse. »

« Doc, c’est quoi exactement la pré-éclampsie ? » Harper déglutit.

« C’est l’une des causes principales de la mortalité maternelle. »

« Et les bébés ? » Je demande en caressant doucement mon estomac.

« Ça dépend. Les bébés sont réputés pour survivre à leur mère. »

Je prends une profonde inspiration et je le regarde droit dans les yeux. « C’est quoi le pire scénario ? »

Il me fait la courtoisie d’être honnête. « Vous avez une attaque, entrez dans le coma et nous vous gardons en vie pour essayer de sauver les bébés. »

« Essayer ? » J’entends la peur dans la voix de Harper. Elle me serre comme si sa vie en dépendait.

« Ecoutez toutes les deux », Kevin se renfonce un peu dans sa chaise. « Nous parlons du cas le pire ici. J’ai confiance dans le fait que nous avons vu les choses avant qu’elles ne deviennent vraiment graves. Pour l’instant, Kelsey, vous avez une réaction tout à fait normale à la grossesse. Nous allons nous assurer que ça reste ainsi. Ce qui veut dire plus de repos pour vous et moins de stress. Je sais que je peux vous faire confiance pour suivre ce plan. » Il sort les images de l’imprimante et les tend immédiatement à Harper. « Allez vous habiller. L’infirmière va vous trouver un rendez-vous et je vais rédiger cette ordonnance. Tout sera prêt quand vous reviendrez. »

« Merci, Kevin. »

 

* * *

 

Très bien. J’ai quelques heures pour calmer ma nana. Kevin nous a fichu une vraie frousse. Rien de tel que d’entendre que vous pouvez mourir sans voir vos enfants. Et elle est inquiète pour son boulot. C’est ironique vu qu’elle a tenté de me persuader de ne pas m’en faire pour le mien. Et puis cette histoire avec son mariage et ses bagues. Elle ne s’est calmée que quand j’ai dit que j’allais lui acheter une chaine et qu’elle les pourrait les porter autour du cou.

Mais les autres problèmes subsistent.

Je nous emmène dans le séjour, à notre endroit préféré, sur le divan. Je fais un rapide salut à Kam. Je ne suis pas d’humeur pour jouer. Pas avec ma nana aussi énervée. « Chér, il faut que tu te détendes. Tu es trop énervée. » Je la prends contre moi et je l’entoure de mes bras.

« Je sais. J’essaie. » Sa voix tremble. « Je suis désolée. »

Je pose mes lèvres sur ses cheveux et je lui masse doucement le dos. « Non, non, ma chérie. Pas de raison d’être désolée. Tout va bien. Je te l’ai promis. Il faut juste qu’on fasse une petite sieste toutes les deux ici. » Je m’allonge sur le divan et je l’installe sur moi.

« Est-ce que je suis une mauvaise personne, Harper ? Je veux dire, avec tout ce qui s’est passé cette année… et maintenant les bébés peut-être en danger. J’essaie de faire les choses comme il faut… Je pensais être… » Elle s’interrompt, incapable de continuer.

Je lève la tête et croise son regard. « Regarde-moi. » J’attends qu’elle le fasse. Ses yeux sont de la couleur de l’Irlande, un vert humide. « Tu es mon cœur. Tu es la meilleure chose dans ma vie. Il n’y a rien qui cloche chez toi. Et tu es la meilleure fichue mère alentour. » Je lui caresse la joue. « Tu n’as pas à t’inquiéter. Brennan et son jumeau vont absolument bien. Et toi aussi. Je te le jure. »

Elle hoche la tête et déglutit. « Je veux le croire, Harper. Je veux croire que tout va bien se passer et que dans quelques mois nous allons avoir une belle famille. » Elle pose la tête sur ma clavicule un instant et prend une profonde inspiration. « Mais, il faut que tu me promettes… me promettes que s’il faut faire un choix, tu sais celui que je veux que tu fasses. »

Je me demande si elle peut entendre que mon cœur s’arrête de battre. Je ne veux même pas penser à cette possibilité. Je n’ai aucun désir d’élever nos enfants seule. Ils ont besoin d’elle. « Je te le promets », réponds-je, « mais je n’aurai jamais à faire ce choix. Maintenant tu fermes les yeux et on fait une sieste, bébé. »

« Je t’aime, Tabloïde. Peu importe ce qui arrive, n’en doute jamais », murmure Kels, sa voix trainant tandis que le sommeil finit par prendre le dessus.

« Je ne le pourrais pas, Petit Gourou. »

Et heureusement, je sens le sommeil qui me tire par la manche aussi.

 

* * *

 

J’ai trouvé un cours où Kels et moi pouvons être heureuse et à l’aise. Un cours de naissance en fait où tous les participants sont des couples lesbiens. La dernière chose dont elle a besoin, c’est de stress. Je la veux heureuse et détendue maintenant. Je veux que ce soit le meilleur moment de notre vie, pas quelque chose dont il faut avoir peur. J’ai failli étrangler Kevin pour ses mauvaises manières cet après-midi. Je pense que je vais passer un petit coup de fil à son bureau demain. Je veux bien qu’il nous avertisse, mais pas qu’il fiche une trouille bleue à ma nana. Plus jamais.

Nous entrons dans la salle et c’est pas mal comme je m’y attendais, sauf le fait qu’il n’y a pas de chaises. D’accord, je ne suis pas stupide. J’ai vu des films et des séries TV et je sais comment ça marche. On s’assoit sur un matelas et on apprend à respirer.

Et moi qui pensais que respirer c’était comme le sexe. Que ça venait naturellement. Après ça étonnez-vous qu’on prenne des cours de… nan, on s’est plutôt pas mal se débrouiller là-dessus. Bon sang, on pourrait même donner des cours. Les démonstrations in situ seraient intéressantes, à tout le moins.

Kels est vraiment mignonne aujourd’hui. Elle porte un jean et une chemise de maternité et sa casquette de base ball. Elle semble plus détendue maintenant qu’elle a un peu dormi cet après-midi. C’est bien aussi qu’on ait trouvé une solution pour son stress sur les bagues de mariage. On s’est mises d’accord que le meilleur endroit pour sa bague de fiançailles est dans notre coffre mais son alliance est maintenant sur une chaine autour de son cou.

Il y a environ une demi-douzaine de couples dans la salle quand nous arrivons. Nous nous présentons lentement et essayons d’être à l’aise au milieu d’une foule d’étrangères. Mais j’ai le sentiment qu’au cours des prochains mois on va se faire des amies.

Il y a un couple qui, pour une raison ou une autre, semble perturbé quand Kelsey se présente comme Kelsey Kingsley. Elles la connaissent d’Indiscrétions. Comme elle ne se présente pas comme Stanton, elles ont visiblement un problème avec ça.

Puis vient un couple qui, je le jure, me rappelle tellement Elaine et Rachel que j’ai du mal à enlever le sourire sur mes lèvres. Un regard vers Kels me dit qu’elle pense la même chose. Je m’appuie contre un mur et je prends Kels dans mes bras. « Je ne sais pas comment je vais passer les six prochains mois sans glousser. » Je murmure dans son oreille tout en la serrant et en massant son ventre.

« Ça ne va pas être facile », acquiesce-t-elle en s’éclaircissant la voix tout en me rendant mon étreinte. « Etrange, pas vrai ? »

« Très. Attends qu’on en parle à Elaine et Rach. »

« Elles ne le croiront jamais. » Elle rit un peu.

Une grande femme entre dans la pièce. Ses bras sont chargés de dossiers et elle a l’air un peu échevelé. Je regarde ma montre et je note qu’elle a cinq minutes de retard.

« Désolée tout le monde. Je suis le Dr Weaver. » Elle jongle avec les dossiers et je suis prête à parier qu’elle va les perdre. Kels me relâche et je donne un coup de main au docteur avant que tout ne dégringole. « Merci », dit-elle.

« A votre service. » Je pose les fichiers sur le bureau près de moi et notre instructrice fait de même avant de retirer sa veste. Elle nous sourit à Kels et moi en secouant la tête. Je sais que c’est un de ces mouvements du genre ‘J’ai besoin d’un moment de libre dans ma vie.’ Kels et moi on en a souvent.

« Bien. » Elle roule ses manches. « Comme je l’ai dit, je suis le Dr Anne Weaver. Je suis vraiment désolée d’être en retard mais un bébé a décidé de venir au monde avec trois semaines d’avance. Sa maman a pensé que je devrais aussi être là. Je ne sais pas pourquoi, c’est leur quatrième enfant. Ils s’y connaissent mieux que moi. Je n’en ai eu qu’un moi-même. »

Son attitude amicale et la blague détendent immédiatement l’atmosphère. Je regarde Kels et je fais un clin d’œil. Elle me retourne un sourire si doux que j’aimerais le capturer pour toujours.

« Bon, on dirait bien qu’on a tout le monde alors on commence. Allez prendre une place sur les matelas et on plonge, pour ainsi dire. »

Oh oui. Je l’aime bien. Elle sait même lâcher des blagues limites. Ca pourrait être marrant après tout. On dirait bien qu’on est sur le même bateau. Toutes les compagnes non enceintes aident leur moitié et sont appuyées contre elles. J’aime bien tenir Kels comme ça. Je peux toucher les bébés et l’avoir tout près en même temps. Kels se détend contre moi et je me demande si elle sera capable de rester éveillée tout le cours. Personnellement, je m’en fiche. Elle peut dormir tout son saoul. J’apprendrai ce qu’il faut savoir. Mais rien ni personne ne fera de mal à ma nana.

Une fois encore, on se présente comme à la maternelle. Plusieurs femmes n’avaient pas reconnu Kels jusqu’à la remarque sur Stanton-Kingsley de nos petites amies radicales.

Je comprends qu’elles font partie des plus radicales de notre communauté, celles qui n’aiment pas l’idée des concepts « traditionnels » de la communauté hétéro qui nous corrompt. Sans aucun doute, elles s’évanouiraient si elles entendaient ma famille se référer à Kels en tant que ma femme. On peut plaire à quelques personnes par moment mais on ne peut pas plaire à tout le monde toujours et je suis fatiguée d’essayer. Ce que Kels et moi avons marche pour nous et c’est tout ce qui compte.

Mon objectif principal aujourd’hui est de la rendre heureuse et en bonne santé et d’accueillir Brennan et Bébé Gourou Timide dans ce monde dans environ quinze semaines.

Quinze semaines. Ce n’est pas si long, pas vrai ? Oh Seigneur. Il nous faut une nurserie et une nounou et…

« Bien, maintenant que nous nous connaissons », le Dr Weaver s’appuie sur le comptoir, « c’est le premier cours aujourd’hui. On va passer beaucoup de temps ensemble ces prochaines semaines pour vous préparer pour l’événement béni. Ce soir nous allons voir les bases et je vais vous montrer quelques films pour que vous sachiez à quoi vous attendre. »

Très vite, les lumières diminuent et le premier film démarre. Je vois que Kels est toujours avec nous. Elle masse un endroit sur son ventre de sa main droite, les doigts de sa main gauche emmêlés avec les miens. Elle bouge légèrement ma main et une fois encore, je sens les bébés bouger.

« Tu vois, tout le monde va bien », je murmure dans son oreille. Je regarde le film et je commence à m’inquiéter pour la douleur que la femme endure. Seigneur, je présume que je n’ai pas réalisé combien ça peut être dur. Mon Petit Gourou va traverser ça aussi. Pas une fois, deux.

Et elle veut faire ça sans médicament. Quoi ? Elle est cinglée ? Je vais leur dire de lui donner tous les médicaments qu’ils pourront trouver. Et les faire venir d’ailleurs si besoin est. Oh Kels, mon amour, tu es bien plus courageuse que moi.

La scène passe à l’accouchement. D’accord, là ça devient craignos. Il faut qu’on trouve une méthode pour que ce soit plus sympa. Je sens Kels qui rit, elle se délecte de mon inconfort on dirait. Mais je remarque aussi que je ne suis pas la seule partenaire à se crisper un peu.

 

* * *

 

Je tends la main en roulant sur le côté et je sens que je suis seule au lit. Harper est déjà debout. Je suis partagée entre me lever pour voir si je peux la trouver et simplement me rendormir. J’ai pratiquement décidé de dormir quand la porte de la chambre à coucher s’ouvre. Je regarde par-dessus les couvertures et je vois que je vais avoir le petit déjeuner au lit.

Je m’appuie contre la tête de lit en souriant légèrement. « Et qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? »

« Et bien  ma chérie, j’en sais rien. Je pense que porter nos enfants est une assez bonne raison. » Elle pose le plateau sur le lit puis me donne une fraise. Je lui mordille les doigts rien que parce que je peux le faire.  « Personnellement, je pense qu’on devrait trainer ici et nous détendre. Sauf qu’il faut qu’on sorte au coin de la rue pour me chercher des lunettes dans l’après-midi. »

C’est un plan que je peux vraiment suivre. « Et si on s’installait dans le séjour et qu’on regardait des très vieux films sentimentaux jusque là ? »

« Parfait. Peut-être qu’on pourra aussi commencer à commander des meubles pour bébés en ligne. »

Je sirote mon jus en y réfléchissant. J’avais espéré faire ces achats en personne, mais je présume que ce sera plus facile en ligne pour les bébés et moi. « Tope là, Tabloïde. »

Après le petit déjeuner au lit, je suis emmenée et installée dans le nid qui a été préparé pour moi sur le canapé. Kam est enroulé sur son lit et regarde les choses se dérouler, la queue tapant le sol. « Je ne suis pas en verre, Harper. »

« Maintenant, si », dit-elle simplement. Elle quitte la pièce pour aller chercher son portable, qu’on puissse commencer nos achats. Je ne peux pas m’empêcher de rire au ton final de ce qu’elle vient de dire. Assurément du genre ‘ne discute pas avec moi, femme’. Je regarde mes mains. Elles sont toujours un peu gonflées mais le battement dans mes oreilles et derrière mes yeux s’est arrêté. J’espère que ça veut dire que ma tension artérielle est en baisse.

Je pourrais mourir. Je pourrais ne jamais tenir mes bébés. Je passe la main sur mon estomac.

Votre Mama va s’occuper de vous. Et il y aura Grandmere Cecile et vos grands pères, tantes, oncles et cousins pour s’assurer que vous ne manquez de rien. Peu importe ce qui m’arrive, mes petits, je vous aime. Et si je ne peux pas être avec vous, je vous protègerai. Je serai toujours avec vous, peu importe ce qui se passe. Même si vous ne savez pas que je suis là, je le serai. Je vous le promets.

 

* * *

 

Nous finissons par sortir sur l’insistance de Kam. La pauvre chose avait littéralement les yeux jaunes. Je ne sais pas pourquoi il n’aime pas aller sur la terrasse. Quel chien étrange.

Nous descendons lentement l’avenue en direction d’un opticien qu’Harper a repéré. Nous sommes confiante dans l’idée que sa vue va revenir complètement mais dans l’intervalle, elle a une prescription pour des lunettes. Elle est si mignonne, énervée à l’idée de les porter. C’est presque comme si elle avait peur de ressembler à une intello avec. J’espère pouvoir contrôler ma libido quand elle les portera. J’ai toujours eu le béguin pour les lunettes. C’est tellement sexy.

Le commerçant est gracieux et nous laisse entrer avec Kam. Les New Yorkais sont marrants. Ils idolâtrent leurs chiens. Je n’ai jamais rien vu de la sorte. Et, c’est une boutique chère et nous avons l’air de gens qui ont de l’argent. Ça achète aussi pas mal de tolérance. Au moins pour notre chien.

Une femme de type européen est derrière le comptoir. Elle commence à montrer une sélection de montures à Harper, et elles sont très stylées. Je m’installe sur une chaise prés d’elle tandis qu’elle essaie les différentes montures.

Lorsqu’elle met une monture rectangulaire en écaille de tortue, je me sens rougir. Oh oui. Ce sont assurément les bonnes. Seigneur, oui. On peut les avoir maintenant ?

« Qu’est-ce que tu en penses, Kels ? » Elle pose la question et éclate de rire en lisant la réponse sur mon visage. Elle tend la monture à la vendeuse. « Je  vais prendre celle-ci. »

 

* * *

 

Harper ne me regarde même pas. Elle est assise en face de moi avec la main sur les yeux et un sourire idiot sur les lèvres. Elle ne retire sa main gauche de ses yeux que le temps de siroter sa bière. « Tu es sûre de ne pas en vouloir un morceau ? » Je tends un sushi.

« Quasiment. Merci, mais non… » marmonne-t-elle en sirotant à nouveau sa bière. « Et garde tes commentaire sur le reste pour toi, Petit Gourou. »

« Est-ce que je ferais des commentaires sur ta soudaine aversion pour le poisson ? » Je ris un peu en faisant tourner le sushi dans la sauce soja et en préparant une bonne portion de wasabi.

Harper lève les yeux quelques millisecondes pour essayer de produire ‘le regard’ mais la nourriture sur mon assiette lui fait abandonner cette pensée. « J’sais pas comment tu peux manger ce truc. Et ne blâme pas MES enfants. Ils n’y ont même jamais pensé. »

« Peut-être pas, mais les MIENS si. » Je mets le sushi dans ma bouche et j’apprécie immédiatement. Oh oui, c’est bon. Les fringales sont des caprices comme je l’ai découvert. Presque comme je le suis ces derniers temps, je pense. « Je devrais m’en excuser maintenant probablement. »

Ceci lui fait lever les yeux, elle me regarde quasiment directement, ignorant toujours la nourriture devant moi. « Pour quoi ? »

« Pour le fait que je vais être une sorcière furieuse pendant l’accouchement. »

Ça la fait rire à haute voix. « Et bien, après ce film qu’on a vu ce soir, je ne peux pas dire que je vais t’en blâmer. Ça n’a pas l’air d’être très plaisant. »

« Non, mais pense à ça, Tabloïde, quand tout sera fini, nous aurons une belle famille. » Je souris à la pensée de voir Harper tenir Brennan dans ses bras pour la première fois. J’ai tellement hâte. Je peux l’imaginer maintenant mais je sais que la réalité va me faire fondre en larmes.

« Bien sûr que oui. » Elle prend une profonde inspiration et la relâche lentement. » Kels, si quelque chose arrivait et que la chaine te libère plus tôt de ton contrat… »

« Oh, quelle façon diplomatique de dire ‘te vire’. »

« Peu importe. » Elle roule les yeux. C’est vraiment un trait mignon et attirant chez elle. Pas que je lui dirai jamais. » Je demanderai à être libérée aussi. »

« Harper ! »

« Non. » Elle prend ma main et la serre. « Kels, écoute-moi. Nous voulons toutes les deux rentrer à la maison. J’en ai envie et je sais que tu en as envie. On peut trouver des boulots à la Nouvelle Orléans et je pense qu’on devrait simplement rentrer si on y est poussées. »

On ne peut pas discuter avec une telle logique.

« Alors », elle montre mon assiette, « c’est quoi tout ça ? »

Hmm, oh bon sang, voilà ma chance. « Et bien, c’est du Kappa Maki, du riz, du concombre, un soupçon de wasabi, le tout roulé dans du nori. »

« J’ai compris riz et concombre. »

« Nori est une sorte de laitue. » J’évite le mot d’algue comme la peste. Je sais que s’il quitte mes lèvres, je n’arriverai jamais à lui en faire goûter. « Et wasabi est une épice qui renvoie les épices cajun aux gâteaux de girl scouts. »

Elle roule les yeux. « Oui oui. »

Elle déteste que je fasse ça. La partie qui ne peut pas résister à un défi se bat contre celle qui ne peut pas tolérer l’idée d’essayer le sushi.

Je prends un petit morceau de gingembre sur le plateau et je le mâche lentement en la regardant. « Allez Tabloïde. Il n’y a pas de poisson là-dedans. Comment ça peut être mauvais ? » Je lui tends les baguettes et lui verse de la sauce au soja. « Je te parlerai pendant que tu manges. »

Elle me regarde en prenant les ustensiles. Elle grogne un peu, arrange sa chaise et attend mes instructions. « Finissons-en ou tu ne vas jamais me lâcher avec ça. Je veux juste qu’on soit bien clair que je fais ça contre mon gré. »

« C’est juste. D’accord, il y a plusieurs façons de faire. Tu dois trouver celle qui te plait le mieux. »

« Kels, je ne veux pas y donner plus d’importance que ça en a. Ce n’est pas comme si j’allais commencer à en manger régulièrement. »

Je ricane et je hoche la tête. « C’est juste aussi. Je considère le fait que tu essaies comme une victoire majeure. »

« Tu devrais. Je fais quoi maintenant ? »

« Prends le Kappa Maki et mets-le dans la sauce au soja. » Je la regarde faire et maintenant la partie intéressante. « Maintenant tu prends une très petite portion de wasabi et soit tu la mets sur le dessus du sushi, soit tu la mélanges avec la sauce. »

« C’est quoi la différence ? »

« Si tu mélanges avec la sauce, ça donne un goût au sushi. Si tu le mets sur le dessus, ça éclaircit les sinus et donne parfois des brûlures au cinquième degré dans la bouche. » Je la taquine. Mais ça n’est pas vraiment un jeu. Je la regarde prendre plus de la moitié de l’épice verte. « Ah, Harper, n’en mets pas autant. Tu devrais en reposer la moitié. »

« Je peux tout reposer ? » Elle sourit avant de remettre un quart puis elle pose le reste sur le sushi.

Ça a été une joie de te connaître, Tabloïde.

J’avance mon jus et sa bière près de sa main quand elle prend le sushi et le met dans sa bouche. Elle mâche, ses yeux s’agrandissent. Après avoir avalé rapidement, la chasse commence tandis que les larmes arrivent dans ses yeux. Elle trouve mon jus en premier puis elle attrape sa bière.

Ce qu’il y a de bien avec les restaurants de sushis, c’est qu’ils sont habitués à ça. Avec un léger rire, notre chef lui tend un verre de lait. Elle hoche la tête et le prend avant de le vider d’un trait. Incroyable. Elle n’a même pas demandé de chocolat. Je vais donner le secret à Mama. Une fois que le feu est contenu, elle se tourne vers moi.

« C’était méchant. »

« J’ai essayé de te prévenir. » J’agite mes baguettes en me préparant un autre morceau. « Un de ces jours, tu apprendras à m’écouter. Je me dis que je t’aurai entrainée d’ici, disons, soixante ou soixante-dix ans. »

 

<Fondu au noir>