INDISCRETIONS

La Troisième saison

Créée par Fanatic et TNovan

Traduction : Fryda

 

Episode Sept : La Vérité Nue

Je fais le pas final et je m’appuie contre l’encadrement de la porte avec une boisson fraiche pour Harper. Je ne peux pas m’empêcher de sourire en la regardant. Elle s’attaque aux berceaux aujourd’hui. Ce sont les derniers meubles pour les bébés à être montés.

« Je suis allée à l’université… » Elle marmonne, le dos face à moi, inconsciente de ma présence à la porte. « J’ai un diplôme. Je peux monter un berceau. »

« Qui essaies-tu de convaincre, Tabloïde ? Toi ou le berceau. » Je ris en avançant dans la pièce et je lui tends la boisson.

« Merci, mon cœur. » Je suis récompensée par un baiser sur le front. « Je n’en suis pas sûre, pour être honnête. Je pense que j’essaie juste de l’intimider. » Elle me tend les instructions. « Tu veux bien jeter un œil à ça ? C’est ridicule. Note, s’il te plait, que les instructions sont imprimées en allemand, en espagnol et en japonais, mais pas en anglais. »

C’est vrai. Très étrange. « Il y a combien de morceaux ? »

« Je n’en suis pas sûre. » Elle plonge une main dans la poche de son jean et se balance d’avant en arrière, observant les morceaux éparpillés et sirotant son thé. « Mais je suis sûre que ça va être du genre que quand je vais le commencer, il y en aura trop et quand j’arriverai au bout, ce sera comme s’il n’y en avait pas assez. »

« Du moment qu’il n’en reste pas. » Je la taquine avec un clin d’œil.

« Oh ne t’inquiète pas, il n’y en aura plus. » Elle sourit et me pousse du coude. « Même si je dois les jeter avant que tu ne viennes inspecter. »

« Très drôle. » Je prends une profonde inspiration et je regarde la pièce qui va finir par être celle de nos bébés. Je sais qu’ils vont passer les premières semaines dans notre chambre vu qu’il faudra les nourrir souvent. Mais même quand ce sera plus facile, ça va être une vraie bataille pour qu’Harper les amène ici. A l’entendre raconter, on dirait qu’on les déménage dans un autre état.

Elle a fait un beau boulot de décoration dans la nurserie et elle a monté tous les meubles. J’ai suggéré qu’on embauche quelqu’un pour le faire mais elle a complètement refusé, me faisant savoir qu’il n’y avait pas lieu de discuter. Elle veut le faire. Elle ne veut pas qu’un étranger prépare la chambre de nos enfants. C’est une des choses que j’aime chez elle : la famille d’abord et toujours.

Ce qui m’effraie, c’est de me rendre compte que ma propre mère a dû embaucher des gens pour faire ma chambre. Erreur numéro un, Kels. Ne jamais penser sa famille comme le standard de la normalité.

Ce qu’Harper et moi avons fait dans cette pièce est vraiment beau. Bien que ma participation ait été limitée vu les ordres de Doogie qui ne m’autorise pas à soulever quoi que ce soit. Nos bébés vont adorer cet endroit. Il y a tellement de couleurs lumineuses et vivantes qu’ils pourront regarder, et je pense qu’Harper a trouvé tous les jouets en peluche du monde pour qu’ils jouent.

J’ai tenté de lui expliquer que les jouets ne seraient pas leur priorité avant plusieurs mois mais ça n’a pas eu d’importance. Si un autre animal en peluche se fraie un chemin ici, le sol pourrait s’effondrer.

« Kels, peux-tu me passer ce tournevis ? »

Je prends l’outil en question et je m’assois dans le rocking chair que ma chère épouse m’a acheté. Il est très confortable ; elle a beaucoup de goût en matière de meubles. J’ai l’intention de passer beaucoup de temps ici avec eux. « Harper ? »

« Hmm ? » Elle est en train d’étudier les instructions, en bougeant les morceaux pour les placer tout en tenant le tournevis dans sa bouche par la poignée.

« Je sais qu’il est un peu tard pour s’en inquiéter mais, et si je merdais totalement ? »

« Sur quoi, chérie ? »

« D’être maman. » Je passe les mains sur les bébés. « Je veux dire que tu as beaucoup d’expériences autour de toi auxquelles te référer, mais qu’est-ce que j’ai ? Pas grand-chose, excepté quelques souvenirs de toutes les nounous et infirmières qui n’ont fait que traverser ma vie. »

Elle me regarde et laisse tomber le tournevis au sol avant de poser la tête de lit contre le mur. Elle s’approche et s’agenouille devant moi, me prenant les mains dans les siennes. « Mon cœur, être maman n’a rien à voir avec suivre des souvenirs mais plutôt suivre son cœur. Je fais implicitement confiance à ton cœur. Brennan et Collin ont de la chance de t’avoir.

« Tu sais que je les aime, pas vrai ? Et que je ne veux que ce qu’il y a de mieux pour eux ? Tu ne me laisseras pas faire des erreurs stupides, pas vrai ? »

« Chér, on va faire plein d’erreurs stupides, ensemble. C’est bon. Elles ne seront pas fatales. Ce sur quoi nous serons appliquées,  c’est à les aimer. Tout le reste finira par s’arranger. Peu importe pourquoi, je serai derrière toi et toi aussi. »

Je prends une profonde inspiration et je hoche la tête. « Je présume que je deviens un peu nerveuse, Tabloïde. Je veux dire qu’on n’a peut-être que quelques semaines avant qu’ils n’arrivent. Chaque jour, je les sens bouger un peu plus et je sais que très bientôt ils seront deux minuscules vies qui dépendront de nous. »

« Je sais. » Elle a une expression nostalgique sur le visage. « J’ai hâte de les voir avec toi. »

Je ris un peu. « Comme si tu allais me laisser les tenir. » Je me penche en avant et je lui caresse la joue. « Tu n’es pas un peu effrayée ? »

« Terrifiée, mais je me dis que nous sommes ensemble là-dedans. Et si Robie peut être parent… »

Je souris et je secoue la tête. « Sois gentille. Robie est le père de mon premier amour Kingsley », je la taquine. « Je suis tombée amoureuse de Christian au moment où j’ai posé le regard sur lui. »

Elle serre sa poitrine au niveau du cœur et tombe en arrière à mes pieds. Elle fait la morte. Si elle continue, Kam va commencer à la mâchouiller. Elle lève la tête. « Avant moi ? »

Je la pousse doucement du pied. « Ouais, avant toi. »

On entend un bruit lourd quand elle laisse retomber sa tête au sol. « Je suis tellement blessée. Voilà que je pensais que j’étais ton vrai premier amour dans la famille Kingsley et je découvre que je viens en second. Oh, quelle honte », ajoute-t-elle pour bonne mesure avant de mettre son bras sur ses yeux. J’entends un bruit puissant de reniflement qui indique les larmes de crocodile que je suis sûre qu’elle doit verser.

« Tu es un vrai clown. »

Elle lève la tête avec un large sourire. « Hé, je prends du grade. La semaine dernière, je n’étais qu’un clown. Maintenant je suis un Vrai Clown. D’ici à ce que les bébés arrivent, je serai l’Impératrice des Clowns. »

J’en suis bien sûre.

 

* * *

 

Je regarde notre chambre et je suis presque satisfaite. Je sais que j’ai fait ça des centaines de fois depuis qu’on y a mis les berceaux [G1] et la table à langer, mais le besoin de nidification comme Harper et les bouquins de grossesse disent, me rend folle. Je ne peux pas m’empêcher de penser que je ne fais pas quelque chose que je devrais.

Je passe la main sur la pile de couvertures sur la table à langer et je me tourne ensuite vers les berceaux. Très bientôt, ils accueilleront nos bébés. Je ne peux pas m’empêcher de sourire. Notre fils et notre fille. Qui l’aurait cru ?

A cette époque-ci l’an dernier, je ne pouvais pas me décider à choisir si je voulais tuer Harper ou l’embrasser. Je suis contente d’avoir choisi l’option embrasser.

Je m’installe confortablement dans le fauteuil. Je me concentre sur mes enfants. « Vous ne croirez pas ce par quoi on est passées pour vous. Un jour, quand vous serez assez vieux, je vous raconterai tout. Mais disons simplement pour l’instant, que nous somme les trois personnes les plus heureuses au monde. Votre Mama est vraiment quelqu’un. Bien, vous allez vous en rendre compte par vous-même. »

Kam entre en trottinant et, comme d’habitude, il inspecte les berceaux, reniflant l’air autour d’eux et s’assurant apparemment que tout est bien préparé à son goût aussi. Ensuite, il va vers son panier, a un énorme bâillement de chien, tourne plusieurs fois sur lui-même et se laisse tomber en une boule serrée.

« Oh, bien sûr, elle est aussi têtue que les mules que votre grand-père Stanton élevait sur sa ferme. Et elle peut être effrayante quand elle est vraiment furieuse, mais heureusement, c’est une chose que nous ne serons pas souvent appelés à voir. Et je vais vous éviter l’embarras en vous racontant combien elle me fait me sentir très spéciale. Mais il faut que vous sachiez que c’est à cause de la façon dont elle me fait me sentir que vous avez été conçus. Une fois qu’elle m’a eu montré que la famille signifiait beaucoup, il n’y avait plus moyen que je nie le fait que j’en voulais une moi-même. Et nous y voilà. »

Je regarde par la vitre en souhaitant que nous soyons à la Nouvelle Orléans.

« Il faut que je vous dise que plus votre arrivée se rapproche, plus j’ai la frousse. Je n’ai pas honte de l’admettre. Je vous aime tous les deux du fond de mon cœur et je mourrais pour vous protéger, mais j’ai une frousse bleue. La seule chose qui me garde un peu équilibrée et concentrée, et qui me fait croire que j’ai une chance d’être une mère pour vous, c’est votre Mama. Elle semble avoir la certitude que je comprends ce que je fais. » Je ris un peu. « Bon sang, est-ce que je dois lui donner le change, mais gardons ça comme notre petit secret. »

 

* * *

 

« Quelques amis vont m’aider, patronne. Ça ne devrait pas prendre trop longtemps. »

« Prends ton temps, Brian. Harper et moi, nous ne faisons que trainer et nous détendre. » Je me verse un verre de jus tout en conversant avec notre nounou qui va bientôt emménager. Ensuite j’entends un bruit dans la nurserie et je suis vraiment heureuse que nos jumeaux ne soient pas assez près pour entendre le français que leur Mama crache en ce moment. « Et bien, ce n’est pas tout à fait vrai. Je traine et je me détends. »

« C’est une mauvaise journée ? »

« Non. Assure-toi juste que tu as ta clé. Si les choses dégénèrent, il se peut que je doive l’emmener dans notre chambre pour une petite discussion. » Je ricane un peu en me demandant comment Harper va gérer le fait de faire l’amour dans une maison où se trouvera bientôt quelqu’un d’autre.

« Tu ne peux pas discuter avec ta bouche… »

« Tais-toi ! » Je le préviens avec un rire qui se glisse dans ma remontrance.

« Ben voyons, comme si je ne savais pas ce que c’est », me taquine-t-il en retour.

Je m’appuie contre le comptoir et je donne un biscuit à Kam. « Brian, c’est bien plus d’informations que je n’avais besoin d’avoir, merci. » Je regarde Kam qui sort de la cuisine. Je suis sûre qu’il va montrer le biscuit à Harper. Depuis le jour où elle l’a torturé en en mangeant un, il prend un grand plaisir à les lui montrer avant de les avaler. Il est trop malin pour son propre bien.

J’ai demandé à Harper de se brosser les dents vingt minutes avant de la laisser m’embrasser à nouveau. Ça ne me gênait pas vraiment qu’elle ait mangé un biscuit. Ce qui était dérangeant c’est qu’elle l’avait pris de Kam.

Il y a des choses qu’on ne peut pas faire avec sa bouche.

« Bon, je serai là dans deux heures environ. Je n’ai pas vraiment grand-chose. J’en ai mis chez le déménageur et le reste, mes copains de voisinage s’en sont occupés. »

Je regarde ma montre. « Tu seras là vers trois heures alors ? »

« Oui, je pense que c’est ça. Il faut que je nourrisse ces reines », j’entends une volée de miaulements et de bruits torturés à l’arrière, « avant qu’ils finissent de m’aider. »

Bien, ça me laisse le temps d’adoucir la Maitresse du Manoir.

« Très bien, à bientôt alors. »

« Au revoir, patronne. »

« Au revoir, Brian. »

Je raccroche le téléphone et je traverse l’appartement jusqu’au pied de l’escalier. « Harper ? » Je m’appuie les mains sur les rampes, attendant sa réponse.

« Oui ? »

« Qu’est-ce que tu fais ? »

« J’essaie de ne pas perdre de parties vitales tout en créant un espace de vie pour ma progéniture. »

Je ris à nouveau. Elle en perd sa nature aimante.

« Je suppose que tu ne veux pas faire une pause ? »

« Pour quoi faire ? »

« Quatre mots, Tabloïde : toi, moi, du chocolat. »

 

* * *

 

Je suis allongée sur le ventre sur le lit près du pied et je regarde Kels qui s’appuie contre la tête de lit et remonte le drap sur elle, obstruant ma vue. Elle me fait un petit sourire très heureux. Je pense dire qu’elle est contente d’elle-même. Elle savoure toujours le moment où elle me laisse comme une masse de gelée frémissante.

« Rien de tel que d’être un sundae du samedi après-midi. » Je tends la main et je balance hors du lit la boite de chocolat vide. « Il faut qu’on en achète plus. »

Je la regarde utiliser l’ongle de son petit doigt pour enlever une trace de chocolat du coin de sa bouche et je grogne. Elle me fait un sourire narquois tout en mettant son doigt dans sa bouche. Je grogne à nouveau. « Arrête de me taquiner, Petit Gourou. »

« Je ne te taquine pas, Tabloïde. » Elle me montre la place près d’elle et je rampe lentement le long du lit.

Ramper est tout ce que j’arrive à faire à ce point. Mes jambes sont plutôt faibles et je sens les muscles de mes cuisses qui menacent de me lâcher. Tandis que j’arrive à mon oreiller, c’est ce qu’ils font et je me laisse tomber près de ma compagne. Elle prend le temps de me caresser le dos, massant des muscles qui fonctionnaient vraiment bien quelques minutes avant. « Oh que c’est bon. » Je ne pense pas avoir entendu un gémissement sortir de mon corps aussi bas ou aussi satisfait auparavant.

Kels n’a peut-être eu que quatre personnes dans sa vie avant moi mais ça semble n’avoir aucune importance, elle a perfectionné son art. Je suis sur le point de me laisser aller à une petite sieste satisfaite quand j’entends du bruit à l’avant de l’appartement. Je lève brusquement la tête et je suis sur le point de me lever quand Kels recommence à me masser le dos.

« Détends-toi, mon cœur. Ce n’est que Brian et quelques-un de ses amis. »

Je grogne en tirant l’oreiller sur ma tête. J’ai oublié que le petit couillon emménageait ce week-end. « Je ne vais jamais survivre à ça. »

« Harper, c’était ton idée de… »

« Je sais. » Je sors la tête et je roule pour faire face à Kels. « Je sais. Il faut que je m’habitue à ce qu’il y ait un troisième adulte avec nous. »

Ma femme se blottit contre moi. « Je suggère que nous restions là et qu’eux l’aident à finir d’emménager. »

« Eux ? »

« Oui, plusieurs de ses amis l’aident. »

« Oh, il faut que je vois ça. » Je ris en sortant du lit et attrapant mes vêtements.

« Tu veux regarder ? C’est très certainement coquin, mon cœur. » Kels rit avec moi puis s’asseoit et attrape son peignoir.

« Ah, Madame Kingsley ? »

Kels me sourit. Ce n’est pas une phrase que j’utilise souvent mais elle l’apprécie a priori quand je le fais. « Oui ? »

« Si tu as prévu de sortir, mets quelque chose de plus qu’un peignoir, s’il te plait. »

« Harper, ils sont gays. Ils sont moins intéressés par moi que… »

Je lève la main pour arrêter la discussion. « S’il te plait ? »

« Très bien. En fait je pense que je vais d’abord aller prendre une douche », décide Kels puis elle me donne un baiser langoureux avant de se diriger vers la salle de bains.

Une douche ? J’abandonne l’idée de voir Brian et ses petits copains pendant une demi-seconde avant de décider qu’une douche sera bien pour moi aussi.

 

* * *

 

Brian et ses amis s’amusent bien trop. Les gens ne devraient pas apprécier aussi fort de déménager. Mais je dois dire que si je déménageais du trou à rat dans lequel il vivait vers un appartement comme celui-ci, je délirerais aussi.

Kels me fait un sourire amusé et se dirige vers la cuisine tandis que j’observe un des gars qui monte une autre boite. Je pensais qu’on avait pris une loi contre les shorts aussi courts ou contre cette nuance de rose. Si ce n’est pas le cas, on devrait.

Je sens quelque chose me lécher la main et je baisse les yeux, espérant que c’est mon chien et pas un des petits copains bizarres de Brian. « Salut, mon gars. » Je gratouille Kam avec vigueur. « Qu’est-ce qui se passe ? »

Il se retourne et regarde l’escalier. « T’inquiète, mon gars. Ils ne vont pas tous rester. » Je le gratouille de nouveau. « Viens, on va chercher ta maman. »

Il part si vite que ses griffes grattent le sol et on dirait un chien sorti d’un dessin animé avec les pattes qui tombent de sous lui. Je le suis dans la cuisine où je trouve Kels qui regarde dans le frigo.

« Pourquoi on n’a pas de nourriture là-dedans ? » Gromelle-t-elle tandis que je pose le menton sur son épaule, en regardant derrière elle.

« Ma chérie, il est plein. » On peut nourrir un petit pays du Tiers-Monde avec ce qu’on a.

« D’accord. » Elle ferme la porte puis se retourne et me tombe dans les bras. « Il n’y a rien là-dedans que nous ayons envie de manger. »

Oooh, je sens venir une balade pour Kam. Ma femme va m’envoyer satisfaire une petite envie terrible. Je me demande ce que ça va être cette fois-ci ?

« Et pourquoi pas une de ces pizzas que tu aimes tellement ? » Elle met le nez dans mon cou. « Hmmm ? Ça te parait bien ? »

Bon sang, oui. Elle me fait vivre un enfer pour ma pizza d’habitude. La faire en manger une est une grande victoire, dont il faut que je remercie mes enfants. « Bien sûr, on pourrait la faire livrer. » j’entends des caquètements en provenance du haut. Bon sang, on dirait la Conspiration de la Cuisine. « Je pense qu’on ferait mieux d’en prendre des grandes. »

 

* * *

 

Kels est satisfaite, elle a mangé plus de pizza que je ne l’ai vue en manger auparavant. Au moins on n’empêche pas les enfants d’avoir de la bonne nourriture. Elle est contente d’être allongée avec la tête sur mes cuisses. Je suis étonnée de voir comme elle peut être détendue malgré le fait que nous ayons des étrangers dans la maison. C’est ce qui fait d’elle un bon journaliste, sa facilité avec les gens en général.

Brian et ses amis sont éparpillés sur le sol du séjour. Il a tout apporté et ils profitent de notre générosité. Bon, il faut que je sois gentille. C’est lui en qui j’ai assez de confiance pour le laisser s’occuper de mes enfants quand Kels et moi ne serons pas là pour le faire.

« Vous savez, juste au moment où on pense que les choses ne peuvent pas être plus bizarres », dit Steve, un beau rouquin, en se penchant sur ses coudes, « votre meilleur ami finit par déménager avec deux lesbiennes bien en vue pour devenir la nounou de leurs enfants. »

« Et bien », dis-je en sirotant ma bière, ayant décidé de me laisser un peu aller ce soir. Il y a une loi contre le fait de manger une pizza aussi bonne sans apprécier une bonne bière fraîche avec. « Nous sommes plutôt sûres que Brian peut gérer ça. Dans le cas contraire, je le jette du balcon. »

« Ça ne marchera pas », dit d’une petite voix Mark, celui qui porte le short rose, « les fées ne volent pas. »

Tout le monde éclate de rire.

Brian pousse son ami. « Salope ! »

« Tu mets au pot ! » Kels claque des doigts et tend la main vers notre nounou.

« Oh, merde, j’ai oublié. »

« Cet homme a une ardoise ! » Je lève ma bière vers Brian. C’est sympa de savoir que mes enfants vont pouvoir aller dans la fac de leur choix.

 

* * *

 

Un coup résonne à la porte. Si ce n’est pas important, je vais tuer quelqu’un. Je suis enfouie jusqu’aux yeux dans le travail en ce moment. « Entrez ! » Je crie en fermant un dossier et en ouvrant un deuxième tout en me tournant pour mettre une note sur un tableau derrière mon bureau.

« Vous êtes Harper Kingsley ? »

Je me retourne pour voir un homme dans un costume marron affreux qui se tient dans mon bureau. « Ouais, vous êtes qui, bon sang ? » Comment diable cet idiot a-t-il pu arriver ici ? Parlez-moi de sécurité.

« Ce n’est pas important. Je ne suis que le livreur. » Il laisse tomber une enveloppe jaune épaisse sur mon bureau. « Amusez-vous », il s’interrompt et me sourit, « moi je l’ai fait. »

Je suis tellement destabilisée pendant un moment par cette rencontre qu’il réussit à sortir de mon bureau sans que je prononce la moindre question. Je secoue la tête et je prends l’enveloppe. Je l’ouvre avec un coupe-papier et je la vide pour voir des photos de Kelsey. Il y en a plus d’une vingtaine.

Je penche légèrement la tête. Je regarde des photos de ma femme et elle est quasiment nue dans la plupart. Elle porte un drap autour d’elle mais une grande partie d’elle se voit encore. Plusieurs des parties que je préfère d’ailleurs.

Ça doit être une blague. Elles sont fausses. C’est sûr. Kels ne poserait pas nue… ou même quasiment nue. Je fouille un tiroir pour trouver une loupe. Je les étudie avec soin. Je ne pense pas qu’elles soient truquées. Mais on peut tout faire avec un ordinateur de nos jours.

Et bien, ça c’est intéressant. Je passe la pile en revue. Celle-là est pas mal. Hmm, ma femme a le truc pour rendre beau un drap. Celle-là je pourrais la garder même si elles sont fausses. Allongée comme ça, toute étirée, le dos arqué avec le drap à peine autour de…

Oh bon sang ! Je ferais mieux de les ranger avant d’avoir à aller nous enfermer pour une heure ou deux dans son bureau. On n’a jamais eu besoin d’une conférence à bureau fermé auparavant. Mais ce serait une bonne raison de commencer.

Je ramasse les photos et je les remets dans l’enveloppe. Je n’ai aucune envie que quelqu’un d’autre jette un œil à ça. Il faudrait que je leur arrache les yeux. Ces avantages m’appartiennent maintenant. Arrêt suivant, le bureau de Kels. Et après je vais me chercher quelque chose de vraiment frais à boire et peut-être un seau d’eau glacée pour ma tête.

 

* * *

 

Je déteste les ordinateurs et le fait qu’ils font ce que je leur dis de faire et pas ce que je veux qu’ils fassent. Je grogne à nouveau sur l’ordinateur quand j’entends ma porte qui se referme. Je lève les yeux pour voir Harper devant mon bureau. Pour la première fois, je ne peux pas vraiment lire l’expression sur son visage. « Salut ? » Lui dis-je en attendant qu’elle dise quelque chose.

« Salut, ma douce. Tu as une minute ? Je voudrais que tu regardes quelque chose. » Elle enlève le bouchon d’une bouteille d’eau et la vide pratiquement d’un seul trait.

« Bien sûr. » Elle me tend une enveloppe qu’elle avait sous le bras. Je sors le contenu. « Oh purée ! D’où est-ce que ça vient ? » Oh bon sang. Je lève les yeux pour voir si elle va sortir de ses gonds. Jusqu’ici elle est plutôt calme. Cette eau doit avoir été mélangée avec un sédatif.

« Est-ce qu’elles sont vraies, Kels ? Ou bien quelqu’un cherche à tirer son épingle du jeu ? »

« Heeuu… et bien… » Je balbutie légèrement. Oh merde. « Elles sont vraies. » Pourquoi je pense que mon mariage va prendre un grand coup ?

Elle tapote une des photos de mon torse nu. « Je sais qu’elle est vraie mais est-ce que les photos sont vraies ? » Je note un soupçon d’amusement dans sa voix. C’est bon signe.

« Oui, Harper. Les photos et tout ce qui s’y trouve est vrai. Je les ai faites pour un ami. »

Son visage s’assombrit de colère. Oups, ma grande et méchante protectrice est arrivée. « Pas un si bon ami puisqu’il te fait un tour de cochon aujourd’hui. C’est qui ce connard que je m’en occupe ? »

« Harper, je les ai faites pour Erik. Quand il était en fac il a choisi l’option art photographique. Il avait besoin d’un modèle et je l’ai fait. J’avais oublié tout ça, pour être honnête. D’où est-ce qu’elles viennent ? »

« Merde. » Elle regarde à nouveau les photos, sa voix comporte maintenant une nuance d’inquiétude. « Un type est venu et me les a données. C’est tout ce que je sais. »

« Ah, merveilleux. Alors, quelque part, quelqu’un a les négatifs de ces trucs et a décidé que tu devais en avoir un jeu ? Hmm, je me demande à quelle vitesse je peux dire adieu à ma carrière s’ils décident de les rendre publiques ? »

« Je ne sais pas, chér. Tu pourrais avoir pas mal d’offres de boulot pour ça. » Elle a un petit sourire narquois et en prend une pour l’étudier. « Et ne sois pas stupide. Elles hurlent l’hétérosexualité. Langston pourrait demander qu’on les passe à l’antenne. »

Je laisse tomber ma tête et je gémis. « Seigneur, j’espère que non. » J’en regarde à nouveau une. « C’est sûr que j’aimerais avoir ce corps après la naissance des bébés. Ou du moins quelque chose de proche. »

« Oh ma chérie, je n’ai aucune inquiétude pour ça du tout. Je t’aiderai à le retrouver. » Elle me reluque et je me sens rougir. « Je vais embaucher quelqu’un pour retrouver qui les a envoyées. Je ne veux pas qu’on soit prises par surprise, si je peux dire ça. »

Je regarde à nouveau les photos. « C’est moi qui suis là-dessus. Si je suis prise, je n’aurai personne d’autre à blâmer que moi. »

« Mon cœur », Harper prend une des photos, « personne d’autre que moi ne te prendra. Alors laisse-moi passer quelques coups de fil et voir ce que je peux trouver. Je vais aller voir ces imposteurs à la sécurité et voir si au moins ils ont fait signer le gars. »

« Bonne idée. Je vais aussi appeler Patrick et voir s’il sait si les négatifs étaient dans l’appartement quand il a rangé les affaires d’Erik. » J’ai aussi une suggestion qui ne devrait pas aboutir à grand-chose mais je dois la faire. « Je pourrais appeler CJ et lui demander de vérifier qui s’est occupé de la scène de crime. »

« Ou bien Bear pourrait le faire. » Elle bouge un peu les bras sans me regarder. Elle continue à regarder la photo.

Je souris et je me gratte la nuque ; Je pense que quelqu’un ici est jaloux de CJ. Pas besoin, mon cœur. « Ah, bon, ce serait un bon compromis. Pourquoi tu ne l’appellerais pas ? »

« Je vais le faire. Il fallait que je l’appelle de toutes les façons. »

« D’accord. » Je ramasse les photos en incluant celle sur laquelle Tabloïde est sur le point de baver. Je voudrais lui proposer un biberon mais je me retiens et je les remets dans l’enveloppe, puis dans mon tiroir et je verrouille. « Nous brûlerons tout ça à la maison ce soir. »

Elle suit le mouvement de ma main du tiroir jusqu’à mon sac. « Les brûler ? Chérie, une d’elles ira dans mon portefeuille. J’aime particulièrement celle où tu te penches en arrière. Ouh la la. Mais ça c’est fort quand même. »

« Oui, c’est vraiment quelque chose, mais pas une chose qui ira dans ton portefeuille. » Je ris d’elle et je range mes clés dans mon sac.

« Ohh, je ne parierais pas. »

« Seulement si tu peux trouver une très bonne excuse entre maintenant et le moment où je vais démarrer le feu ce soir. » Je la regarde et lui fais mon meilleur sourire. « Et la nourriture et le sexe ne comptent pas pour ça. »

« Oui oui… on verra ça ma chérie. »

 

* * *

 

Je prends le temps d’aller chez le vendeur de rue pour attraper un hot dog. Je ne peux plus emmener Kels avec moi. Soit elle mange mes sandwiches soit elle me tourmente jusqu’à ce que je ne puisse plus les apprécier.

Je m’installe sur les marches avec deux créations parfaites et un soda froid. Je suis sur le point de prendre ma première bouchée quand le soleil est soudain bloqué. Je lève les yeux et je vois mon pire cauchemar.

« Ms Kingsley, avez-vous reçu mon cadeau ? » Et bé c’est Mme Stanton et elle a un sourire très mauvais sur les lèvres. Où sont ma croix, l’ail et la balle en argent quand j’en ai besoin ?

« Cadeau ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. » Espèce de vieille sorcière ratatinée. Tu ne devrais pas être dans ton cercueil jusqu’à ce que le soleil se couche ?

Mauvaises manières ou pas, je prends une bouchée de mon sandwich. Je sais que ça ne va faire qu’empirer les choses mais je veux mon sandwich, bordel ! Qu’est-ce qu’elles ont les femmes Stanton à ne pas me laisser apprécier mon déjeuner ?

« Bien sûr que si vous savez. Je sais que mon mandataire a apporté ces merveilleuses photos de ma fille ce matin. Que dirait votre mère si elle savait que vous êtes avec quelqu’un qui est capable d’une telle chose ? C’est très certainement une chose qui n’est pas très prisée dans votre entourage. Je sais que ça ne l’est pas chez moi. »

Je roule les yeux. « Madame, vous ne connaissez fichtre rien de ma famille, alors j’aimerais que vous vous absteniez de les mêler à cette conversation. Ils adorent Kelsey, peu importe ce qui arrive. J’aime Kelsey, peu importe ce qui arrive. Alors je vous suggère de prendre les négatifs et de vous les fourrer dans le cul, parce que tout le monde s’en fiche, Mère. » Je la regarde trembler à cette appellation. Ooh, Kels, tu serais tellement fière de moi.

« L’amour n’est jamais aussi inconditionnel, Ms Kingsley. Est-ce que Kelsey vous a parlé de son passé ? Est-ce qu’elle vous a parlé de Bennett ? Est-ce qu’elle vous a dit qu’ils avaient fixé une date de mariage ? »

Non, espèce de harpie, elle m’a dit que vous et son idiot de petit ami aviez fixé une date de mariage.

« Est-ce qu’elle vous a dit comme elle l’a largué pour sa colocataire à la fac ? »

Oui, elle me l’a dit. Je devrais vraiment envoyer une note de remerciement à Beth. Non, ce serait probablement de mauvais goût. Je parie que Hallmark n’a pas imprimé de carte qui dit ‘merci d’avoir fait pencher ma femme pour le lesbianisme’.

« Ma fille n’est rien qu’une petite putain et je ne peux pas croire que vous avez décidé de passer votre vie avec elle. »

Continue, vieille chauve-souris, et on va pouvoir calculer le temps de freinage d’un chauffeur de bus newyorkais. Je parie que ce n’est pas très bon.

« Vous savez, le mieux serait sûrement que vous preniez les enfants après leur naissance et que vous partiez aussi loin d’elle que possible. »

Du diable si ça se produit, espèce de garce. Je vais retenir bien fort ma femme et les enfants et prier Dieu qu’ils ne me quittent jamais. « Assez de conneries. Qu’est-ce que vous voulez ? Vous vous êtes attirée un paquet d’ennuis là. Vous ne me semblez pas être le genre de femme qui fait les choses sans les avoir planifiées. Alors, arrêtez ça, vous m’empêchez de prendre mon déjeuner. »

Je prends une autre bouchée de mon hotdog avant qu’il ne soit froid. Un des dangers d’être à proximité de Mère Stanton, c’est que tout ce qui se trouve dans un rayon de quatre mètre gèle à mort.

« Je ne veux pas vous arrêter. Je voulais vous donner un avertissement juste, vous donner l’opportunité de sauver votre vie. Je veux dire, regardez ce qu’il advient des gens avec lesquels ma fille est impliquée. Soit elle s’en débarrasse quand elle en a fini avec eux. Soit dans le cas de ce pauvre malheureux garçon en Californie, ils meurent. »

Je finis posément mon hotdog, je froisse le papier dans lequel il est emballé et je l’envoie dans la poubelle. Lentement, je me mets debout et je me tiens aussi près d’elle que je peux l’être. Je parle doucement, lentement, parce que je veux qu’elle comprenne tout ce que je lui dis. « Son nom était Erik Collins. Il était le meilleur ami de Kels et il est mort en essayant de la protéger, ce qui est plus que ce que vous ayez jamais fait. Vous ne vous êtes même pas rapprochée d’elle quand elle était au bord de la mort. Vous ne comprenez pas ? Votre fille a failli mourir… elle était… » Je ne peux pas continuer, si je le fais je ne vais pas garder mon déjeuner. Je prends une profonde inspiration pour me calmer. « Alors considérez-moi comme avertie. Et laissez-moi vous rendre le même service : restez loin de moi et de ma famille ou vous allez le regretter. Je ne joue pas à la régulière quand il s’agit d’eux. Je vous garantis que vous allez perdre. » Je commence à m’éloigner mais je me retourne pour que les choses soient très claires. « Pour être bien sûre, il n’y a absolument rien que vous puissiez faire pour m’empêcher d’aimer Kels ou les enfants. »

« Nous verrons Mlle Kingsley, nous verrons. » Elle enfile ses lunettes et se retourne pour partir.

« Garce. » Je grogne le mot avant de retourner dans le bâtiment en montant les marches quatre à quatre.

 

* * *

 

Mon premier appel est pour mon beau-père. Il a épousé la vipère, c’est le mieux placé pour donner un conseil sur la façon de la traiter. Matt semble être un chic type, maintenant au moins. Dommage qu’il n’ait pas été là pendant que mon Petit Gourou grandissait. Espérons qu’il fera mieux pour la petite Claire.

J’appelle son bureau et je suis contente qu’il prenne l’appel rapidement. « Harper ? A quoi dois-je le plaisir de cette surprise ? »

« J’ai besoin d’un conseil. »

Je l’entends s’enfoncer dans son fauteuil et je l’imagine dans son bureau, roi du domaine financier. « Je ferai de mon mieux. »

« Votre ex-femme m’a rendu visite aujourd’hui. Elle est après Kelsey et je veux savoir comment l’arrêter. »

« Une balle en argent. »

Je ris. « J’ai déjà pensé à ça. Croyez-moi. » Si ça n’impliquait pas la prison et rater mes enfants, je le ferais à la seconde. Merde, on devrait me donner un prix Nobel pour un tel acte de bonté envers le monde.

« Qu’est-ce qu’elle fait à Kelsey ? »

J’espère que tu ne m’en voudras pas de lui dire, chérie. « Apparemment Kels a fait quelques poses artistiques pour Erik quand il suivait un cours de photographie. » Je laisse Matt comprendre de quoi je parle. « D’une certaine façon, ces négatifs se sont carapatés et ont atterri d’eux-mêmes dans ses mains. Elle en a fait de jolies copies et me les a envoyées. »

« Garce. »

« Elle a dit que je devrais prendre les jumeaux et quitter Kels. »

Je l’entends prendre une profonde inspiration. « Qu’est-ce que tu as dit ? »

« Je lui ai dit de foutre le camp. Matthew, Kels ne se débarrassera pas de moi, même dans la mort. Je la hanterai s’il le faut. » Pas besoin de semer la confusion sur ce coup-ci. « Alors, il faut que je sache comment mettre votre ex au tapis sans que cela ne blesse ma femme ou mes enfants. »

« Mon impression c’est qu’il s’agit d’argent. C’est toujours comme ça avec elle. Tu préfères que je m’en occupe ? J’ai des avocats habitués à gérer la Reine des Glaces. Ils connaissent toutes ses faiblesses. »

C’est ce que je veux, quelqu’un qui connaisse son « ventre mou ». Comme ça ils peuvent le transpercer de leur couteau et étaler ses intestins pour que le monde entier les voie. « Quel conseil vous me donnez Matt ? Est-ce que ça risque de l’énerver plus ? Je ne veux pas que ça revienne en boomerang sur Kels. Elle vient de prendre le job de journaliste, elle doit accoucher dans quelques semaines. Ce n’est pas le bon moment pour ça. »

« Je pense que c’était une tentative pour vous séparer, Kels et toi. Ou pour que l’une de vous fasse une offre pour les négatifs. » Je l’entends tapoter de son stylo à plume sur son bureau. Je fais la même chose quand je réfléchis. Le rythme m’aide. « Je peux avoir des gens qui lui font une offre et je parie qu’elle va accrocher. Tu te concentres juste pour rendre ma petite fille heureuse et satisfaite jusqu’à ce que les bébés arrivent. J’ai une petite-fille et un petit-fils qui dépendent de toi. » Il s’interrompt un long moment. « Et, Harper, ce serait bien de garder ça entre nous. Il n’y a pas de sens à inquiéter Kels. Tu sais comment elle réagit quand il s’agit de sa mère. »

Hmm. Je ne suis pas très d’accord avec ce raisonnement. « Je ne sais pas si je peux être d’accord avec vous, Matt. Je ne veux pas garder des secrets pour Kels. C’est une mauvaise habitude. Mais ça ne m’ennuie pas de lui dire qu’on s’en occupe déjà. » Je pense que je vais en parler à Kels quand on sera sur la balancelle du balcon ou bien allongées toutes les deux sur le canapé. « J’apprécie votre aide, Matt. Et je vous garantis que je ne laisserai rien arriver à Brennan ou Collin. Dites-moi quel est son chiffre et je vous enverrai l’argent. »

« Bien, je vous fais confiance pour voir ça avec Kels. Vous êtes mariée à elle, pas moi. Mais je prends la main sur ce coup-là. J’ai quelques petites choses à dire à la vieille sorcière. » Fonce, papa. « Tant que je vous ai au téléphone, est-ce que Kels ou les bébés ont besoin quelque chose ? Amanda se détruit le cerveau en essayant de trouver un cadeau. »

« Il n’y a pas un truc dont ces gamins manquent. Dites-lui de ne pas s’inquiéter. Kels est très sentimentale ces jours-ci. S’il y a quelque chose de Stanton qui leur soit communiqué, ce serait génial. »

« Il faut que je réfléchisse à ça, mais je parie que je peux trouver quelque chose. Si vous avez besoin d’autre chose ou si vous entendez parler de mon ex à nouveau, faites-le moi savoir ; Je vous tiendrai au courant de comment ça se passe avec elle dans quelques jours. »

« Matt, soyez prudent. C’est Kels qui pourrait être blessée. Je mourrais si ça devait arriver. »

« Oh, je ne laisserai rien arriver à Kelsey. J’enterrerai la garce avant. Je connais des gens glauques dans la haute. »

« J’apporterai la pelle. Merci, Matt. On se reparlera. » J’aime bien avoir un beau-père qui veut écrabouiller la mère diabolique comme l’insecte qu’elle est. Je me dis que la seule personne au monde qui doit la détester plus que Kels et moi, c’est l’homme qui a partagé son lit. Je me demande s’il a des engelures sur ses parties ?

Mon second appel est pour mon frère aîné. Il est sur place, ce qui est inhabituel. Sa secrétaire me transfère immédiatement vers lui. Normalement, je dois laisser un message et attendre plusieurs heures. Un coup d’œil à ma montre me donne la raison – c’est l’heure du déjeuner. Je parie qu’il mange quelque chose de bon.

« C’est ma petite sœur ? »

« Jeune », je le corrige automatiquement. « Qu’est-ce que tu manges ? »

J’entends sa fourchette qui cogne son assiette tandis qu’il la repose. « Oh, ne te torture pas, Harper Lee. »

Bon sang, je le savais. Pourquoi personne ne sait cuisiner ici à New York ? Je soupire. « C’est pas juste. J’ai mangé un hot dog. »

« Je suis désolé. »

Je soupire à nouveau à la mauvaise foi patente de mon frère. « Oh bon, je survivrai, je suppose. Comment va ta famille ? »

« Ils me mettent à genoux comme d’habitude. N’aie jamais d’adolescents, Harper. Tu dis à tes enfants de passer directement de douze à vingt ans, c’est ton seul espoir. Joseph n’est ado que depuis un an et je jure que j’ai un an de moins dans mon espérance de vie. Laurent sera ado l’an prochain. Est-ce que je survivrai jusqu'à ce que Danielle et Tit-Jean aient cet âge-là ? »

« Tu y arriveras et tu adoreras ça. Heureusement tu as Katherine. »

« Ainsi soit-il. » Je me figure Gerrard se croisant après cet amen. « Alors, je parierais que tu n’as pas appelé pour m’entendre parler de mes palpitations cardiaques. Qu’est-ce qui se passe ? »

« Je veux faire un enfer de la vie de quelqu’un. »

« Tu n’as pas déjà réalisé l’ambition de ta vie, hein ? »

Nous partageons un rire de bon cœur. J’adore Gerrard. « La mère de Kels a pointé sa tête horrible et menace ma femme. »

« Quel genre de menaces ? »

« Elle a des photos de Kels qui mériteraient de ne pas être publiées. »

« Le Bon Dieu, des photos dénudées ? »

« Des photos artistiques maison d’il y a quelques années. Rien que le ‘Hustler’ ne publierait mais que notre chaine apprécierait moins venant de leur nouvelle présentatrice. » C’est vraiment sympa de dire ça. Ma nana est merveilleuse. Je suis si fière d’elle.

« Est-ce qu’elle a posé des exigences ? »

« Pas explicitement. » Je lâche une profonde expiration pour nettoyer mes poumons de la puanteur qui traine derrière la Mère Stanton. « Je sais que je n’ai rien sur elle pour l’instant. Mais il y a des agences aux USA qui peuvent rendre infernale la vie de quelqu’un. J’aimerais qu’ils s’intéressent à elle. Je sais que tu as des amis au niveau fédéral, voilà. »

Gerrard se met à rire. « Aussi subtile qu’un marteau pilon, Harper. Qu’est-ce que tu as en tête pour ta belle-mère ? Peut-être un mauvais sort ? »

« Nan, je ne sais pas si la magie vaudou fonctionne sur les vivants. Et bien, les impôts, ce serait un bon début. La seule chose qu’elle aime en ce monde, c’est l’argent. J’aimerais la voir perdre jusqu’à son dernier sou. En plus, les gens des impôts sont de sales baiseurs. »

« Ah, et bien, mon ami Jacky est un type plutôt bien. »

Je souris. C’est la façon de Gerrard de me dire que Jack va serrer l’étau sur la Mère Stanton. Et maintenant ma requête suivante. « Oui, je pense que les impôts et l’immigration seraient intéressés par ses arrangements pour le ménage chez elle. Je pense qu’il y a là quelqu’un qui n’est pas supposé être dans le pays et y travailler. » En fait, je n’ai pas d’information mais je peux faire un effort d’imagination pour celui-là.

« Je pensais que c’était le cas pour tous ceux qui ont du personnel de maison », dit-il en riant.

Bon, je peux aussi compter sur l’immigration. « J’ai aussi entendu dire qu’elle a une résidence secondaire sur la plage de Jersey. Le New Jersey est bien connu pour les dommages environnementaux… »

Gerrard commence à hurler de rire. Je l’entends pratiquement suffoquer sur sa nourriture. « Que diablo, Harper ! J’espère que tu ne seras jamais furieuse contre moi ! »

« Tant que tu ne menaces pas ma femme ou mes enfants, tu es en sécurité. » C’est stupéfiant de voir ce que le fait d’être mariée et d’avoir des enfants m’a fait. Je n’ai jamais pensé qu’il serait un jour possible que quelque chose me sépare de mes frères. Mais, si je devais choisir entre eux et Kels, ils perdraient à chaque fois.

« Ououh ! Je serai content que ça n’arrive jamais. Je veux dire que je détesterais penser que je vis sur un baril de pétrole qui fuit ou un truc comme ça. »

« Ou faire pousser de la drogue dans le jardin pour des motifs médicinaux. »

Gerrard commence à rire à nouveau. « A ça oui ! »

Je ne trancherai rien… sauf si c’est son cœur. Bon Gerrard va lancer les impôts, l’immigration, l’agence de protection de l’environnement et l’anti-drogue sur la Mère Stanton. Il reste une agence fédérale encore. « J’ai entendu dire que la Mère Stanton avait couché avec le patron d’une banque d’investissement et que son portefeuille ne s’était jamais senti aussi bien depuis. » Allez, la COB !

« Est-ce que son chien est tatoué ? » Ricane Gerrard.

Je me joins à lui. « Et bien s’il ne l’est pas, j’en réfèrerai aux autorités new yorkaises. »

« Fais attention à toi là, Harper Lee. Quand on cogne un crocodile endormi, on a des ennuis. »

« Oui, ma belle-mère va le découvrir. » Parce que je suis le plus gros alligator dans cette mare.

Encore un coup de fil à passer.

Un vieux copain de Tulane a toujours opéré un peu en marge de la loi. C’est un hacker. Bien entendu, son job officiel c’est la sécurité internet pour une société de New York mais son véritable amour, c’est le genre de truc que je veux qu’il fasse. Je recherche son numéro sur mon Palm Vx et je le compose sur mon mobile.

« Hayward. »

« Ce n’est pas Hayseed ? » Je le taquine. Nous l’avons beaucoup chahuté sur son origine de l’Alabama. (NdlT : le jeu de mots ici est sur Hay seed = graine de foin, l’Alabama étant un état très rural)

« Eh bé, regarde qui voilà ! Ce ne serait pas Harper Kingsley ? »

« C’est elle. »

« Comment tu vas dis donc ? Je n’ai pas eu de tes nouvelles depuis la dernière fois où tu as eu besoin d’un service. » J’entends cliqueter sur son clavier.

« Ah ouais, tu te souviens de qui t’a envoyé un cadeau et des billets pour les Bahamas en échange de ce service ? »

« Hmm et souvenons-nous de cette petite peste d’ouragan Floyd. »

« Tu es parti à temps », je proteste. Comme ça je ne vais pas mentionner que c’était le dernier avion en partance de l’île. Et qu’il a vomi tout le temps. Haward déteste prendre l’avion pour commencer,  ça a failli l’envoyer tôt vers sa tombe. Littéralement.

« L’Europe cette fois. »

S’il peut pourrir la vie de la Mère Stanton, l’Europe c’est le moins que je puisse faire pour lui. « Marché conclu. En fait, choisis trois villes. »

« Ooh, ça doit être géant ce que tu vas me demander. Crache le morceau Kingsley. »

Hayward laisse penser qu’il pourrait refuser mais je le connais. Il vit pour son truc. Je suis sur le point d’embellir sa journée. « Tu vois ce film ‘Traque sur internet’ avec Sandra Bullock ? »

J’écarte le téléphone de mon oreille alors qu’Hayward manque de s’évanouir de rire. Je bâille et roule des yeux. « D’accord, laisse tomber », je grogne. « Je sais… je sais », dis-je, « ce n’était pas très réaliste. Mais j’essaie de faire passer un concept là. »

« Raconte », dit-il en riant.

Je vais le tuer de se moquer de moi. « Je veux que la vie de quelqu’un disparaisse. Je veux que ses cartes de crédits, cartes de membres, permis de conduire, passeport, s’évaporent dans le cyberespace. Je veux qu’elle ne puisse plus faire le plein d’essence ou sortir un livre de la bibliothèque. »

« Elle ? Qu’est-ce qui s’est passé, Harper ? Je pensais que tu étais toujours gentille avec les dames et qu’aucune ne te mettait en colère. »

Oh, c’est vrai, Hayward ne connait pas mes changements récents. « C’est ma belle-mère. »

« Je pensais que tu étais gay ! » Explose Hayward. « Je veux dire, merde, Harper, tu as eu plus de filles que j’en ai eu à la fac. »

« Des copines de travail, pas des filles », je corrige. Je détesterais être arrêtée pour quelque chose qu’il aurait dit.

« Tu es mariée ? Est-ce que ton mari le sait ? »

Tous les hommes sont-ils aussi stupides ? « Hayward, j’ai épousé une fille. »

« Ce n’est pas un mariage. »

« Ne le dis pas à ma femme. » Ou à Maman.

« Est-ce qu’elle sait que tu courses sa mère ? »

C’est la question à un million de dollars bien sûr. Est-ce que je lui raconte toutes les joyeusetés que je prépare pour sa mère ? De mes plans pour annuler son adhésion au country club, d’envoyer des fausses annonces personnelles de sa part, de mettre sa maison en vente, et de remplir un imprimé de changement d’adresse à la poste ? Ou bien est-ce que je lui laisse découvrir tout ça au fur et à mesure ? Je me demande si elle va être fâchée de tout ce que je prévois de faire pleuvoir sur sa propre mère. « J’en appelle au cinquième amendement. »

 

 

 


 [G1]Je vois bien l’idée, mais « berceaux » c’est plus passe-partout ;-)