INDISCRETIONS

La Troisième Saison

Créé, Produit, Réalisé et Ecrit par :

Fanatic et TNovan

 

Traduit par : Fryda (2014)

 

Episode Quatorze : Foyer, Mon Doux Foyer

Je fixe le plateau d’échecs. Qui aurait pensé que Brian jouait aussi bien ? Et bien, je présume que j’aurais dû m’y attendre. Je veux dire, les jeux avec une reine, pas vrai ?

Je regarde mon opposant puissant qui sirote une bouteille d’eau et qui apprécie de me regarder réfléchir à mon prochain coup. Je bouge mon roi et ensuite je regarde Kels.

Elle s’est endormie sur le canapé en lisant un livre. Tiens, tiens, comme les choses ont changé pour mon épouse adorée pour ce qui concerne les vols en avion. Il y a de l’intérêt à avoir son propre jet. Je suis contente qu’elle ne soit pas stressée. Je ne suis pas sûre que nous aurions pu voler jusqu’à la maison si nous avions dû prendre un vol commercial.

Je me lève et je lui enlève avec précaution son livre de sur sa poitrine, ensuite je tire la couverture pour qu’elle ne prenne pas froid. Je remarque que la température de la cabine est un peu plus fraîche qu’elle ne l’aime. Je me penche et je dépose un baiser sur son front, ensuite je repousse sa frange. Nous sommes en route vers la maison. La maison où elle va pouvoir accoucher. Mon Dieu, ça va vraiment arriver, et bientôt en plus.

Soudain, je me sens un peu étourdie. Je reprends mon siège et je continue à fixer Kels.

« Harper ? » Brian tend le bras par-dessus la table et tire sur la manche de ma chemise. « Tu vas bien ? »

Je le regarde. « Je vais être maman. »

« J’espère que c’était ça le plan parce sinon, il faut que tu dises à Kels qu’elle a fait une énorme erreur quand elle a commandé tous ces trucs de bébés », il me taquine.

Je me tourne vers lui et me lèche les lèvres. « Non, je veux dire que je vais être maman. Je vais avoir ces deux incroyables petits êtres qui vont s’attendre à ce que je sois là pour prendre soin d’eux et mettre tout en ordre quand ils pensent que ça ne l’est pas et… oh bon sang ! » Je me passe la main dans les cheveux.

Brian se lève et va vers le frigo pour en retirer une bouteille d’eau pour moi. « Ça va, L’Etalon ? »

« Oui, oui. » Je fais sauter la capsule et je prends une longue gorgée. « Je vais bien. »

 

* * *

 

C’est tellement bon d’être chez soi.

Je regarde notre belle maison et je réfléchis au fait qu’il y a un moins d’un an, Danielle rapportait notre premier vrai baiser sur le porche arrière de chez Mama et Papa. Comme les choses peuvent changer en un an.

Je me masse le ventre et je leur dis. « On est à la maison, mes petits. Il n’y en a plus pour longtemps maintenant. »

Harper ouvre la portière arrière de notre voiture de location et Kam en sort en vitesse pour courir immédiatement dans notre jardin et tout inspecter. Il est tellement drôle à regarder. Il semble tout prendre aussi sérieusement qu’Harper.

Brian fait signe à Harper qu’il va décharger les bagages et qu’elle devrait m’aider.

« Alors », Harper s’approche et me donne un baiser, « comment va tout le monde ici ? »

« Je vais bien. Brennan va bien. Collin a le hoquet. »

Elle rit et me fait une expression légèrement sceptique. « Comment tu le sais ? »

Je prends sa main et la pose là où notre fils a ses petits soubresauts. « Tu sens ? »

« Oui. »

« Attends un peu. » Très vite, c’est suivi d’un autre spasme.

« Tu penses que je pourrais lui faire peur ? » Elle sourit.

Je lui donne un baiser sur le menton. « Je préfèrerais pas. Je peux vivre avec le hoquet. Tu lui fais peur et il va me donner un coup de pied à un endroit déplaisant. »

« Ce serait dommage. Pauvre petit gars. »

Je ne peux m’empêcher de rire tandis qu’elle m’aide à aller à la porte. « Pauvre petit gars, en effet. Qui tient bon. Il se fiche du monde. Il est en sécurité et heureux. Pendant que sa vieille Maman fait tout le boulot. J’ai mal pour lui, Tabloïde. »

Elle me dépose un baiser sur le haut du crâne tandis que nous montons l’escalier. « Tu fais un boulot énorme, chér. J’ai hâte de pouvoir t’aider dans un proche futur, et te laisser prendre un peu de repos. »

« Bien, parce que je vais aux Bahamas », je la taquine tandis qu’elle ouvre la porte. « Je reviendrai, disons, en août. Les prochains neuf mois, ils sont tout à toi. »

Elle rit de moi et pousse la porte. « J’apporterai deux petits torchons à vaisselle et les jumeaux, et tous les trois on sera à la plage avec toi. Tu peux courir, Kelsey Diane, mais tu ne peux pas te cacher. »

Nous entrons. Notre maison est magnifique, même s’il y a encore de sérieux aménagements à faire avec les meubles qui ont été livrés. C’était gentil de la part de la famille de s’assurer que tout était bien là.

J’entoure la taille d’Harper de mon bras. « On a pas mal de boulot ici. »

« C’est à ça que servent les frères. Je devrais le savoir. J’en ai quatre. »

« Et je suis sûre qu’on peut les acheter avec de la bonne cuisine. »

Harper me fait un sourire très supérieur. « Je vais faire venir Mama pour s’occuper de ça. »

Je hoche la tête. « Je vois. Et je suis supposée faire quoi pendant que tout le monde cuisine et nettoie ma maison ? »

« Parler avec cette fichue Conspiration. Je suis sûre qu’elles vont venir aussi. En plus, il faut que tu diriges les travaux. »

Je souris. J’ai appris ma leçon. Diriger les travaux est l’expression Kingsley pour rester assise sur mes fesses et dire à tout le monde ce qu’il a à faire. 

 

* * *

 

Notre maison s’est vraiment mise en place ces derniers jours. Un défilé régulier de travailleurs qui sont intervenus, tant des extérieurs payés que des volontaires. Chacun des frères d’Harper est venu pour nous aider. La cour arrière a été tondue et ratissée. La niche extérieure de Kam a été construite. La cour de jeu des jumeaux a été mise en place, et s’y est ajouté un bac à sable. J’ai essayé d’expliquer qu’ils étaient peut-être un peu trop jeunes pour ça pour la période où nous serons là, mais Harper n’a rien voulu entendre.

Bien que nous ayons plusieurs chambres supplémentaires dans cette maison, nous avons monté la nurserie pour tous les deux dans une seule chambre. Après neuf mois ensemble, pas la peine de les séparer immédiatement. Il y a tout le temps du monde pour qu’ils grandissent ensemble.

Je soupire. Mes bébés vont grandir devant moi. Je suppose que je dois l’accepter. Même avant qu’ils ne soient là.

Nous avons loué une voiture pendant que nous sommes en ville, une Lexus LS 430. Je dois admettre que je l’aime bien. Etant donné ma taille, il est plus facile d’y entrer que dans notre Range Rover. La raison pour laquelle Harper voulait ce modèle, c’est qu’il y a un module de navigation activé par la voix. Cette femme a grandi en Nouvelle Orléans, elle connait toutes les petites rues et elle s’inquiète qu’on se perde en allant à l’hôpital. Bien sûr, ma valise est rangée dans le coffre. Ainsi que les couvertures des jumeaux, un change de vêtements pour Harper et des jouets. Nous savons tous combien les nouveaux-nés sont intéressés par les jouets.

Je pense que mon épouse stresse.

C’est plutôt adorable.

Et pour l’instant je me contente d’attendre. Je ne suis pas autorisée à lever le petit doigt ou à porter quelque chose de plus lourd qu’une miche de pain.

Je m’ennuie.

La sonnette de l’entrée résonne. Merci ! Quelque chose à faire. Je me soulève du canapé et je me traine – je n’ai pas d’autre mot, j’en ai peur – jusqu’à la porte d’entrée, avant Harper.

« Chér », dit-elle en se penchant pour attraper la poignée.

« Il faut m’autoriser à bouger de temps en temps, Harper. » Nous tirons ensemble sur la porte pour découvrir Robie, Renée, Clark et Christian de l’autre côté. « Je suis si contente de vous voir ! » Je m’exclame. Renée a le même degré de restriction que moi. Apparemment, la surprotection est un trait de la famille Kingsley. Au moins maintenant j’ai quelqu’un avec qui m’asseoir.

« Tante Kels ! » Christian s’accroche à ma jambe.

Je lui ébouriffe les cheveux. « Bonjour, Christian. »

Harper prend Clark des bras de son frère. « Et voilà mon petit gars ! » Nous sortons du chemin et les laissons entrer. « Depuis quand tu sonnes pour entrer chez moi, Robie ? »

« Depuis que tu es mariée et que tu as une maison au lieu de squatter chez Mama et Papa quand tu viens », réplique-t-il, en m’embrassant sur la joue au lieu de sa sœur.

Nous allons dans le séjour, Harper se laisse tomber au sol avec les deux garçonnets. Nous avons un coin dédié aux jouets, qui inclut un assortiment spécial pour nos deux jeunes visiteurs. Ils sont vite satisfaits.

« Comment s’est passé la visite chez le docteur, Ren ? » Je demande, sachant qu’elle a vu notre obstétricien hier.

Robie et Renée échangent un regard. Il lui fait signe de répondre. « Ça s’est super bien passé, en fait. »

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » Il y a quelque chose.

« Nous avons appris ce que nous allions avoir. »

Harper lève les yeux de son jeu avec Christian. « Un alien ? »

Robie se penche en avant et lui tape la tête. « Sale gosse ! »

Lorsque mon épouse regarde vers moi pour que je la soutienne, je me contente de remuer le doigt. « Sois gentille. Vas-y Renée. Raconte-nous, c’est un garçon ou une fille ? » Moi, bien entendu, j’ai mon idée.

« Une fille ! »

« Félicitations ! » Je suis secrètement soulagée. Je voulais vraiment que Brennan ait une cousine de son âge. Collin va trouver Christian et Clark et Geoffrey, le plus jeune de Jean. Tout se passe parfaitement bien.

« Tu vas avoir une petite sœur, alors ? » Demande Harper à Christian.

Il lève les yeux et plante son regard bleu dans le sien. « Un bébé sœur. »

Seigneur, on commence jeune dans la famille Kingsley.

« Mais nous avons des questions pour toi. »

Robie a l’air vraiment sérieux, ce qui retient immédiatement mon attention. « Qu’est-ce qu’il se passe ? »

« Nous avons passé en revue », Renée prend la question pour elle, « des prénoms pour des petites filles et en avons trouvé un qui nous plait. Nous voudrions savoir si tu es d’accord. »

« Bien sûr. » Nous nous sommes bien amusées à trouver des noms pour Brennan et Collin.

« Nous pensons à Kelsey. »

J’ai l’impression que mon souffle m’a quitté.

Harper lève les yeux, le visage radieux. « Je pense que c’est un beau nom. »

« Et toi, Kels ? » Demande doucement Renée.

Si je pouvais penser, je le ferais. Je ne peux assurément pas parler. Mais je peux pleurer. Les larmes coulent le long de mes joues et je suis absolument incapable de les arrêter.

Christian me regarde et il est inquiet de me voir pleurer. « Tante Kels ! » Il se précipite et met les mains sur mes joues, serrant mon visage. « Pleure pas ! »

Je suis partagée entre les pleurs et les rires à cette réponse. « Je vais bien, Christian. Merci. » Il embrasse mon nez et retourne à ses jouets, apparemment mon assurance lui convient. Harper lui tapote la tête et vient me rejoindre sur le canapé, me prenant la main dans les siennes. « Je suis honorée, mais… »

« Mais quoi ? » Demande Robie.

« Je… je… ça ne va pas être confus ? D’avoir deux Kelsey dans la famille ? »

Renée sourit d’un air narquois. « On s’est dit qu’on l’appellerait Kelly entre nous. »

« Bien que je trouve difficile de croire que nous avons eu des difficultés à vous le dire pendant un moment. » Robie me prend la main. « Alors ça ne te dérange pas de partager ton nom ? »

« Non, pas du tout. Je suis honorée. » J’essuie quelques larmes de plus. « Je vous aime tous, même si vous êtes cinglés. »

 

* * *

 

Nous sommes prêts à partir.

Robie et moi avons nos motos sur le chemin, lavées et prêtes à manger de l’asphalte. Nous avons empaqueté un petit sac de voyage avec le minimum nécessaire – ma femme a insisté pour que des dessous propres et une brosse à dents soient comptés comme tels – et ils sont attachés à l’arrière.

On a enfilé nos vêtements de moto. Robie a mis son jean préféré, un tee-shirt noir, des bottes et une veste en cuir. J’ai choisi d’être tout en cuir. Les vaches me craignent maintenant. Bon, sauf mon tee-shirt blanc col en V. Seigneur, que c’est bon de reporter ces choses.

Je regarde vers ma nana. Si elle n’était pas enceinte à cet instant, Robie et moi on aurait démarré en retard. Je la reluque et j’attends qu’elle rougisse.

Robie remarque ce que je fais et me tape le bras. « Arrête ça ! »

Je résiste à lui montrer un doigt. Je ne sais pas quelle amende Kels me collerait pour cette infraction. « Dis au revoir à ta compagne et on y va. » Sur cette instruction, je m’avance vers Kels d’un pas chaloupé. « Tu es sûre ? »

Kels sourit et passe les mains le long de mes bras. Son toucher me brûle la peau malgré le cuir entre nous. « Ce n’est que pour une nuit. Robie et toi serez de retour à temps pour le dîner demain. »

« J’aurai à peine le temps de te manquer, hein ? » Je dois admettre que je suis un peu déçue.

Kels penche la tête. « Je n’ai pas dit ça. Tu me manques déjà. Mais, toi et ton frère vous avez besoin de vous retrouver. Renée et moi allons nous surveiller l’une l’autre jusqu’à votre retour. »

« J’ai mon mobile et un pager. »

« Je sais. Mais j’ai parlé à Brennan et à Collin et ils sont d’accord que ce n’est pas le week-end de leur arrivée. Alors vas-y et ne t’inquiète pas. »

Au début ça semblait être une bonne idée mais ma famille me manque déjà. Je suis aussi terrifiée à l’idée que, malgré la discussion de ma femme avec nos enfants, ils en décident autrement. « Je m’inquiète toujours. C’est mon boulot. »

« Je sais. Maintenant pars. Tu reviendras plus vite comme ça. »

Je me penche et je donne à Kels un baiser pour qu’elle se souvienne de moi jusqu’à ce que je rentre. Sa main glisse sous mon blouson et elle tire sur mon tee-shirt jusqu’à ce qu’elle touche la peau. Je sens mes genoux défaillir.

Pourquoi je pars moi, bon sang ?

Autant pour moi de la laisser sans souffle.

 

* * *

Nous nous arrêtons pour déjeuner à Pierre Part dans ce merveilleux vieux restaurant cajun dénommé La Cuisine de Barry D. Nous sommes engagés dans le Bayou La Fourche sur la LA1. Le bayou me manque quand je suis à New York. Son énergie primale et battante. La certitude absolue que seuls les plus forts survivent. La beauté et le danger de la coexistence des alligators, des aigrettes et de la mousse espagnole qui se combattent pour l’espace. Et puis la tranquillité qui recouvre la bataille pour la survie. Calme dans le bayou n’est pas synonyme de silence. C’est plutôt l’absence d’autres bruits étrangers.

Je pense que même les moteurs de nos motos tournent moins forts en déférence à notre environnement. Ma Fat Boy et la BMW R 1200 de Robie sont garées devant, un peu décalées dans la rangée des trois pickups à moitié déglingués qui appartiennent aux autres clients.

Les langoustes sont enfin de retour dans la saison. Nous savourons une première fournée qui nous est servie. Entre nous il y a deux assiettes – une avec un peu plus de deux kilos de langoustes qui attendent qu’on les mange, l’autre avec les coquilles de leurs sœurs déjà dégustées. Nous avons de plus un bol de sauce et une bouteille de bière chacun.

La vie est belle.

Robie tourne la tête d’une langouste et en aspire la chair et le jus. « Comment tu t’en sors, Harper ? Prête à devenir parent ? »

« Pour sûr. Je t’observe pour avoir l’inspiration. » Je m’arrête un court instant pour le voir sourire et il est sur le point de dire quelque chose de gentil. « Je veux dire, mince, si tu peux le faire… » Je reçois une tête de langouste pour la peine.

Nous sirotons notre bière ensemble. Robie essaie à nouveau de faire plaisamment la conversation. « C’est sympa, ton prix. »

Je hausse les épaules et j’essaie d’éluder. On a reçu un mot il y a quelques semaines disant que Tulane voulait me récompenser pour le travail que je fais dans mon domaine de compétences. Apparemment, ils font un dîner sympa pour honorer leurs jeunes diplômés qui font des contributions signifiantes dans leur spécialité. Je reçois une reconnaissance avec cinq autres personnes. La vie reprend son cours. « Oui, je suis très heureuse. »

Il me donne un coup de coude dans les cotes. « Heureuse ? Tu es extatique. Je te connais. »

Je sors la chair de la queue d’une langouste et je la trempe dans la sauce, luttant pour garder un air nonchalant. « Tu penses que tu sais tout. » Je mâche mon morceau un long moment. « Bien sûr que je le suis. Je peux à peine le supporter. »

« Qui sera assis là-bas à taper dans les mains comme des phoques quand toi et ta grosse tête recevront les lauriers ? »

« Kelsey. Mama et Papa bien entendu. Et, si toi et Ren pouvez le supporter, j’ai des places pour vous. »

Il fait tinter sa bouteille contre la mienne. « On y sera. »

Je me passe la main dans les cheveux. Je jette un coup d’œil à la pièce vers les autres clients. « Je te jure que je vis dans un rêve, Robie. Et je me demande sans cesse quand je vais me réveiller. Il y a un an de ça, j’étais complètement perdue. Aujourd’hui ? Amoureuse. Mariée. Sur le point d’avoir des enfants. Une carrière en plein boum. Des maisons. Des voitures. Un chien. » Je passe le pouce sur mon alliance. « Tout ce que je pensais ne pas avoir. Je me demande sans cesse quand le diable va se montrer et réclamer mon âme. »

« Tu te rends bien compte que le diable ne ressemble pas vraiment à Elisabeth Hurley, n’est-ce pas ? »

On peut reconnaître à Robie qu’il sait comment m’empêcher d’être pleurnicharde. « Bon sang. Alors j’espère qu’il ne se pointera pas. »

« C’est génial de te voir heureuse, Harper. Je ne peux pas te dire à quel point j’adore Kelsey. Elle te va bien. »

« Oui, c’est vrai. Je ne peux pas imaginer ma vie sans elle. En fait, parfois, j’ai du mal à me souvenir de comment la vie était sans elle. Ce n’est pas bizarre ? »

Mon frère me fait un sourire affectueux. « Nan, je ressentais la même chose après mon premier rendez-vous avec Renée. C’était comme si je commençais ma vie et en même temps, je n’arrivais pas à me souvenir d’un moment sans elle. Attends d’avoir tenu tes enfants pour la première fois. »

« C’est intense ? »

« Quand Christian est né et que je l’ai tenu dans la salle d’accouchement, c’était aussi près d’une expérience religieuse que j’avais pu avoir. Je finissais par savoir ce dont Mama parlait tout le temps. »

« Tu es sûr que ce n’était pas le manque de sommeil ? » C’est mon tour de nous empêcher de pleurer dans nos bières.

Il rit. « C’est possible. Mais laisse-moi te donner un petit conseil, Harper Lee, n’essaie pas de faire une petite sieste pendant que ta femme est en travail. Elle ne le prendra pas si bien. »

Non, je ne vois pas Kels se tenir tranquille.

 

* * *

 

Je vérifie à nouveau mon pageur. Rien. Un rapide coup d’œil à mon mobile Motorola Star Tac me confirme qu’il n’y a pas eu d’appel.

Ça veut dire que Kels et les jumeaux vont bien.

Ils sont à la maison. Se reposent. Attendent. M’attendent.

Et aussi de naître.

Je ris à mon propre orgueil. Oui, Harper, le monde entier tourne autour de toi. Brennan et Collin attendent que tu le dises pour apparaître.

Il faut que je l’admette.

Je veux rentrer.

Ça a été marrant. Conduire ma Fat Boy. Respirer du bon air. Voir de beaux paysages. Apprécier les bons moments avec Robie. Mais chaque fibre de mon corps veut être à notre maison, avec ma femme, et attendre avec elle. Je ne veux plus dormir dans une auberge de motards et entendre Robie ronfler. Je veux me blottir contre Kels et mettre l’oreille sur son ventre pour écouter mes enfants.

On est trop près de leur naissance pour que je me sente bien à dormir loin de ma famille. Je ne lâcherai jamais la grande route.

C’est juste que j’ai appris une chose… toutes les routes mènent à la maison.

 

* * *

 

Robie me fait juste un peu la morale parce que j’insiste pour qu’on rentre. Mais il comprend. Quand même, je vais le faire payer à notre prochain jeu de poker. J’apporterai beaucoup de bière. Ça rendra les choses meilleures.

Nous nous garons dans nos entrées respectives un peu après deux heures du matin. Robie et moi échangeons des au revoir et entrons d’un air ensommeillé.

Près de cinquante kilos de poil et de muscles me tombent dessus. Kam grogne un moment mais me reconnait. « Salut, Kam. » Je me mets sur un genou pour lui ébouriffer le poil. « Ce n’est que moi. Tout va bien. Mais tu es un bon chien de garde. Oui, c’est vrai ça. » Il me lèche le visage. « Tout va bien ici ? » Un autre coup de langue rugueuse. « Je prendrai ça pour un oui. »

J’enlève mon blouson et je le pends près de la porte. J’enlève aussi mes bottes et je les pose en bas de l’escalier. Sans un bruit, je me dirige vers notre chambre, mais je décide de faire un peu de bruit en arrivant à la porte. Je ne veux pas l’effrayer.

J’entre dans notre salle de bains et j’allume la lumière puis je commence à retirer mes vêtements. Un reniflement rapide me convainc qu’une douche est de mise aussi. Des années passées sur la route m’ont appris l’art de me laver en moins de deux minutes. Fraîchement douchée et séchée, j’enfile un tee-shirt et un boxer.

Je soulève le couvre-lit et je me glisse dans le lit derrière Kels. « Bonsoir ma chérie, je suis rentrée », dis-je en murmurant.

Kels prend ma main et la pose là où Brennan donne des coups. « Et nous sommes très contents. » Elle bâille. « Ils vont peut-être me laisser dormir maintenant. »

Je masse son estomac, stupéfaite de l’activité intense là-dedans. « Allons, mes petits, il est temps de dormir. Mama est rentrée. Et Maman est fatiguée. » J’embrasse Kels derrière l’oreille. « Autrement tout va bien ? »

Kels soupire profondément et se blottit un peu plus dans mes bras. « Maintenant oui. »

C’est ce que je voulais entendre. « Il s’est passé quelque chose ? »

« Hmm… non, je ne pense pas qu’il se soit passé grand-chose pendant les seize heures où tu as été partie. On a réussi à garder la maison et la Nouvelle Orléans intactes. »

Je mordille son lobe d’oreille. Doucement. « Maligne, va. »

« Alors, » Kels roule entre mes bras pour me faire face, « pourquoi es-tu rentrée ? »

Ma main commence inconsciemment à tracer un chemin depuis le gonflement de sa poitrine vers le gonflement de son ventre. « J’étais trop embarrassée d’être avec Robie sur la route avec sa moto étrangère. »

Elle rit et voit facilement que je mens. « Oh bien, tant que c’est quelque chose d’important qui t’a fait revenir. Ce n’est pas comme si on te manquait. »

« Juste à chaque respiration. » Il me vient à l’esprit que je n’ai pas encore embrassé ma femme alors je le fais, en prenant mon temps. « C’était bien certainement ce que tu souhaitais avec ton doux et petit baiser chaste d’adieu ce matin. »

L’air de totale innocence à cette accusation est sans prix. Seigneur, j’espère que nos enfants n’hériteront pas de ce trait particulier de leur maman. « Moi ? Est-ce que tu es en train de dire que je t’ai tendu un piège ? Je suis là, l’innocence incarnée. C’est toi qui rentre en douce à deux heures du matin. Je n’ai rien fait. » Elle a même l’audace de battre des cils.

« Oui, bon. Tu n’as rien fait. Est-ce que quelqu’un a marché dans ton petit jeu de l’innocence avant ? »

La main de Kels passe sous mon tee-shirt. Pourquoi est-ce que j’ai abordé le sujet ? « Une fois ou deux. Tu veux dire que toi non ? »

« Pas le moins du monde, Petit Gourou. »

« Hmm, d’accord. » Oh non. Je suis piégée. Je peux le dire au ton de sa voix. « Je vais donc devoir prouver combien je suis gentille. » Sur ces mots, elle retire sa main, roule sur elle-même et se blottit sous la couverture. « Je suis sûre que tu es fatiguée. »

Je bondis. Je suis sûre que je ne devrais pas bondir sur une femme enceinte mais je ne peux pas m’en empêcher. Je la chevauche et me penche au-dessus d’elle. « Tu es taquine ! » Je l’accuse en riant, sachant qu’elle ne l’est pas.

Elle me rejoint dans mon rire. « Pas moi. Je suis simplement gentille. »

« Tu veux qu’on soit mauvaises ensemble ? » Allez, bébé, dis oui.

« Et bien, là », Kels me repousse doucement à ma place et elle roule sur le dos, « est-ce que tu veux risquer de mettre le travail en marche ? »

« Oh oui. Tu vois, je suis tellement sur une ligne gagnante ces temps-ci, il y a peu de chances que ces deux-là nous interrompent. »

« Ça fait un moment », dit Kels en soupirant. « Je pense qu’on pourrait m’emmener sur le chemin de la tentation ce soir. »

Bon Dieu et Hallelujah. Ou quelque chose comme ça. Je sens ma libido passer en surchauffe à son simple consentement. « Et bien alors, chér, prépare-toi à être ravie. »

 

* * *

 

Installée confortablement à ma place à la table, je suis obligée de regarder tandis que le déjeuner est préparé pour Papa, Harper et Robie. Ils ont fouillé dans les décorations de fête toute la journée, triant, nettoyant et les préparant pour les installer dans les semaines qui viennent.

Le reste de la famille va arriver dans la soirée pour un dîner fait pour saluer l’arrivée de deux nouvelles additions dans la famille Kingsley. Luc et Rachel vont adopter les deux garçonnets dont ils nous ont parlé. Aujourd’hui est leur premier jour où ils les ont de manière permanente. Je ne les ai pas encore rencontrés mais j’ai entendu dire que Luc est aussi casse-pieds qu’Harper avec les photos de ses fils.

Brian prend nos affaires à Renée et moi pour les porter à la cuisine. Mama en a même fait un membre honoraire de la Conspiration de la Cuisine. Il a son endroit dans la cuisine près du comptoir. Je ne peux m’empêcher de sourire et de secouer la tête. Il est plutôt clair que seuls les membres officiels ont un siège à table mais malgré tout il s’amuse comme un fou. Lui et Mama font une sacrée paire. Je pense qu’il voudrait devenir comme elle en grandissant.

Les jumeaux donnent des coups, apparemment excités par le merveilleux arôme du déjeuner. Je suis contente qu’ils n’aient pas demandé une combinaison affreuse de nourriture aujourd’hui. Je me suis habituée à la cuisine de Miss Mama presque autant qu’Harper quand nous ne rentrons pas régulièrement à la maison. Mama m’a donné la plupart de ses recettes mais je ne leur rends pas justice.

Mama apporte de la soupe à Renée et à moi, se penchant pour déposer des baisers sur nos fronts. « Ce ne sera plus long maintenant. A la Nouvelle Année, j’aurai trois petits enfants en plus. Et avec Lucien et Rachel qui amènent ces merveilleux petits garçons, je suis vraiment bénie. »

« Ça fera combien de petits enfants, Mama ? » Demande Brian en lavant quelques légumes.

« Seize. » Mama sourit joyeusement en retournant aux fourneaux.

« Seize ! Par le Dieu Tout Puissant ! Noël va vous coûter une fortune cette année. »

Brian sait vraiment gâcher la fête.

Renée me regarde et secoue la tête. « Tu vas probablement nous renier si Robie et moi on essaie de vous le soutirer, pas vrai ? »

« Il y a des choses qui ne peuvent jamais être pardonnées et ça en ferait partie. » Je souffle sur ma soupe. « En plus, je ne le lâcherais pas sans me battre. »

Brian se mêle de notre conversation. « J’ouvre les paris à cinq cents… » Il rit en approchant de la table pour nous verser à chacune un verre de jus frais. « S’il vous plait, mesdames, faites moi savoir si vous voulez examiner la marchandise. Je peux même porter un de ces vêtements de Chippendale, si vous voulez. »

« Ben voyons », Renée tend la main vers un panier de petits pains, « j’ai enfin fini par trouver un homme qui veut bien se mettre nu pour faire mon ménage et il est plus excité par mon mari que par moi. »

« Et bien, on dit que les meilleurs sont soit gays soit mariés », dit Mama depuis les fourneaux.

« Ou bien », je tends la main vers les petits pains, ajoutant dans un rire, « dans mon cas, les deux. »

 

* * *

 

Une fois notre dîner rangé, la Conspiration de la Cuisine est en plein boom. Harper et les garçons sont partis se bagarrer dehors avec les enfants les plus âgés. Les plus jeunes sont tous installés dans la salle de jeu près de la cuisine.

Mais la Conspiration a deux invités ce soir, Jake et Stevie, les deux garçons de Luc et Rachel. Ils sont frères et ont été placés en famille d’accueil ces deux dernières années. L’Agence des Services de l’Enfance a espéré ne pas avoir à les séparer et bien entendu, c’était ce qui effrayait tout le monde. Avec le temps, Jake âgé de cinq ans et Stevie de quatre, les chances qu’ils soient adoptés s’amenuisaient de plus en plus.

Ce sont tous les deux des boules d’énergie aussi. Ils iront bien dans l’environnement du clan Kingsley. Là maintenant, ils s’habituent à Luc et Rachel et ne veulent pas être séparés d’eux. Stevie est accroché à Rachel de partout. Brian a finalement convaincu Jake de jouer avec lui à quelques mètres. De le voir apaiser les peurs de Jake et de le faire se détendre m’a rassurée. Il va être une nounou géniale.

Mais Brennan a une crise et elle me donne plein de coups de pied. « Brian, tu pourrais demander à Harper de venir, s’il te plait ? » Toutes mes sœurs me regardent comme si une seconde tête m’était poussée. « Quoi ? » Je proteste.

« Tu invites l’ennemi ? » Me taquine Rachel.

« Oui, vu que l’ennemi m’a mise enceinte, je l’invite pour faire son devoir maternel. »

« Oooh, tu ne parleras pas comme ça quand tu seras en travail », ricane Katherine en se levant pour reprendre du café. « Tu auras envie de la tuer. »

« Oh, j’ai eu des moments où même simplement enceinte j’ai eu envie de la tuer. »

Harper passe la tête à la porte. « J’ai entendu la voix du maître ? »

« Vous voyez comme elle est gentille et obéissante ? » Je les taquine tout en faisant signe à Harper d’entrer. Elle s’avance et me donne un baiser doux et très chaste. Je sais que c’est uniquement parce que Mama est dans la pièce. « Parle à ta fille s’il te plait. Elle fait une crise. »

Elle s’agenouille immédiatement et la Conspiration éclate dans un rire hystérique. Je leur adresse un regard aussi mauvais que je le peux avec elles. Harper repousse mon corsage puis met la main sur mon ventre et masse doucement là où Brennan s’excite. « Hé là, mignonne, Mama est là. Tu rends ta maman folle ? »

Brennan se calme pratiquement tout de suite. Pas que je puisse la blâmer. Je passe les mains dans les cheveux d’Harper et je dois me retenir de ne pas la toucher plus. « Merci, mon cœur. »

« Tu t’attends vraiment à ce qu’on croit que le bébé se calme en entendant la voix d’Harper ? » Elaine croise les bras en nous regardant par-dessus le comptoir.

« Absolument. » Harper donne un baiser à Brennan puis se lève et m’en donne un aussi. « Mes filles m’adorent. Même si mes sœurs non. » Je ris tandis qu’Harper et sa grande indignation quittent la cuisine. Tout le monde éclate de rire à la seconde où elle passe la porte.

Quelle martyre. Je peux entendre les violons qui l’accompagnent.

 

* * *

 

« Hé, Harper ! » Jean m’appelle depuis le porche. Il est assis sur la balancelle où Kels et moi avons échangé notre premier baiser. A côté de lui se trouve Charles, son plus vieux fils âgé de huit ans. Ils sont en train de mettre des cacahuètes dans leur bouteille de coca.

Je vais vers eux et j’attrape une pleine poignée de cacahuètes pour les mettre dans le col de la bouteille que je tiens. Faites ça à New York et les gens penseront que vous êtes cinglé. Ici c’est normal. Enfin, au moins pour les parents de Papa, ceux de Mama pensent qu’on est cinglés. Je prends une gorgée. Génial. « Oui ? »

« On se demandait… » Oh Seigneur. Ce n’est jamais bon quand un de mes frères se met à penser. Je prends une autre gorgée et j’attends la suite de la phrase. « Comment se fait-il que ta nounou mâle peut être dans la Conspiration de la Cuisine quand toi tu es dehors avec nous ? »

Je hausse les épaules et je mets mon pouce dans la ceinture de mon jean. « C’est la nounou. C’est son boulot d’être avec les enfants. »

Charles se met à rire en manquant de s’étouffer sur l’une des cacahuètes. Jean le frappe dans le dos et dit, « Tu t’attends à ce qu’on te croie ? Regarde les choses en face, Harper Lee, tu n’as jamais été admise dans la Conspiration. »

« Qu’est-ce qui te fait penser que je le veux ? » Je sais, c’est minable mais il fallait que je proteste. « Il t’arrive de penser que peut-être je suis leur espionne ? Que tard la nuit, je raconte à Kels toutes les horribles choses que vous les garçons, vous faites – les rots, les pets, les jurons – sachant qu’elle va tout rapporter la prochaine fois qu’elles se réunissent autour de la table ? »

Charles a l’air effrayé. Oui, je parie qu’Elaine aimerait connaître deux ou trois choses, comment exactement sa dent s’est cassée l’année dernière. Peut-être que je devrais divulguer un secret ou deux à Kels. Si j’ai de la chance, ce sera une transaction avec contrepartie.

Oooh, des choses qui semblent osées mais ne le sont pas.

Et bien, en fait, celle-ci pourrait l’être.

Je suis perdue dans ces pensées joyeuses quand Anthony, le second fils de Jean vient me tirer le jean. « Tante Harper ? »

Je me mets sur un genou et je croise son regard. « Oui, mon petit, qu’est-ce qu’il y a ? »

« Tu peux m’aider ? »

« Mais oui, sur quoi ? »

Il montre ses cousins plus grands, Joseph et Laurent qui tapent dans un ballon de foot et me demande. « Tu veux bien être dans mon équipe ? »

« J’en serais heureuse. Est-ce que tu veux qu’on demande à ton Papa s’il veut se joindre à nous ? »

Anthony regarde son père un long moment en penchant la tête d’un côté. « Il est trop vieux. »

Je souris. J’adore les gosses. Je regarde Jean qui lutte pour ne pas réagir. « Tu as raison. Et regarde comme il a grossi ces derniers temps. Tu penses que ta Mama le nourrit trop ? »

Il glousse, comprenant que nous taquinons son père. « Oui, trop. » Anthony m’étudie très sérieusement pendant un instant. « Est-ce que tu nourris trop Tante Kelsey ? »

Je ris et mets ma main sur sa bouche, en jetant un coup d’œil à la porte de la cuisine. « Chhut… que Tante Kelsey ne t’entende pas dire ça. » Je retire ma main quand il me lèche la paume. Evidemment, c’est moi qui lui ai appris ce truc. « Elle est juste enceinte. Elle reviendra à la normale bientôt et tu auras deux cousins en plus pour jouer. »

Il me tapote l’estomac. « Elle ne te nourrit pas, Tante Harper ? »

Je le soulève et je le porte jusqu’à la cour. « Je vais t’expliquer comment les choses marchent entre épouses, Anthony… »

 

* * *

 

L’inconvénient d’avoir notre propre maison, c’est que je ne peux pas me faufiler tard le soir pour aller manger les restes de Mama. Il faut que j’entre pour me préparer une assiette à emporter avant qu’on parte.

Je laisse Kels endormie sur le canapé. Elle s’est assoupie il y a une heure environ, malgré le fait que la Conspiration l’entourait, bavardant comme si demain ne devait jamais arriver. Je ne sais pas de quoi elles parlent tout le temps. La moitié du temps je suis avec mes frères, on se contente de trainer, sans vraiment parler de quoi que ce soit. Ben, ce n’est pas tout à fait vrai. En fait, nous jouons ou nous amusons les gamins. Nous n’avons sûrement pas des conversations profondes de quatre heures. On a bien de la chance si les nôtres durent cinq minutes.

Ah les femmes.

Mama me suit dans la cuisine et commence à poser des choses sur le comptoir pour moi. « Comment tu vas, mon Cœur ? »

« Ça va, Mama. Nerveuse, excitée, anxieuse, mais ça va. »

Elle me frotte le bras. « Ça ne va plus tarder, je te le dis. »

« Pas trop tôt parce que j’ai dit à Kels de les garder jusqu’à la dernière minute. J’ai hâte de pouvoir mettre les mains sur eux, mais je les veux en bonne santé. »

« Je me souviens de la nuit avant ta naissance. » Mama coupe un morceau de tarte au chocolat et à la pacane pour nous deux et ensuite va vers la table. « Voyons, Gerrard avait dix ans, donc Jean en avait huit. Lucien, cinq et Robie deux. C’était à ce moment de l’année… »

Je prends un morceau de tarte et c’est l’extase. « La veille de Thanksgiving. Papa dit toujours que je t’ai fait brûler les tartes cette année-là. »

Mama rit en se rappelant. « Oui, c’est vrai. Je savais bien sûr ce qui se passait. J’avais eu quatre bébés avant ça, alors je savais ce qu’était le travail. Je savais que je ne mangerais pas au dîner de Thanksgiving à la maison, mais je voulais que les garçons aient quelque chose à manger pendant que je séjournais à l’hôpital plusieurs jours. »

Je secoue la tête. « Alors tu as commencé à tout préparer la veille ? »

« Je me disais qu’ils pourraient le réchauffer. Et Jonathan, pourrait cuire la dinde sans mon aide. Tandis que le travail avançait, j’ai continué à travailler jusqu’à ce que je perde les eaux. » Mama montre un endroit devant l’évier. « Juste là. Je l’ai senti et j’ai regardé en bas et là Luc est entré. »

Ça j’aurais bien aimé le voir. « Qu’est-ce qu’il a fait ? »

« Il m’a demandé si j’avais renversé mon jus de pomme. » Mama sourit en se souvenant. « Je lui ai dit ce que j’avais et lui ai demandé d’aller chercher Jonathan pour m’aider à nettoyer. »

« Laisse-moi deviner. Tu as tout nettoyé avant que Papa n’arrive. »

« Il a des nausées devant ce genre de choses. J’ai eu de la chance qu’il vienne quand même dans la salle d’accouchement avec moi. »

« Vraiment ? » Ça me surprend. Mon père est le mari et père le plus dévoué que j’ai jamais rencontré.

« Ce n’est pas qu’il ne voulait pas y être, il a simplement trouvé toute la procédure trop salissante. »

« Oui ! » Je m’exclame en secouant ma fourchette. « Exactement ! C’est ce que je pense ! Je me demandais de qui je tenais ça. Au début, avant que nous sachions que nous allions avoir des jumeaux, Kels voulait avoir le bébé à la maison. » J’en tremble. « J’aurais dû brûler le matelas. »

Mama se contente de rire de moi. « Au moins tu n’as pas à t’inquiéter de ça à cette période. »

« Cette période ? » Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule, dans la direction du séjour. « Quoique tu fasses, ne laisse pas Kelsey t’entendre dire ça. »

« Vous n’en voulez plus d’autres ? »

« Mama ! Ça suffit ! Laisse-nous déjà avoir ceux-là avant de te mettre à étendre notre famille. » Je finis ma tarte et je m’empêche tout juste de lécher l’assiette. « En plus tu ne sais pas si je vais être une bonne Mama pour ces deux-là. »

Hmm. Je suis surprise d’avoir prononcé ces mots.

Mama semble surprise aussi. « De quoi parles-tu, Harper Lee ? »

Je hausse les épaules. « Je veux dire que tu ne sais pas si je vais être douée pour ça. »

Mama prend ma main entre les siennes par-dessus la table. « Parce que je te connais, mon Cœur. Est-ce que tu aimes Kelsey ? »

« Tu le sais bien. »

« Et ces enfants, est-ce que tu les aimes ? »

Je hoche la tête. « Assurément. »

« Alors tout va bien se passer. Harper, tu vas faire un millier d’erreurs. Le Seigneur m’est témoin que ton Papa et moi nous n’étions pas des parents parfaits. Plus d’une fois, nous étions assis dans notre lit à nous demander ce que nous devions faire. Et à prier pour que nous ayons la bonne réponse. »

« Vous sembliez toujours si sûrs de vous-mêmes. »

Mama me fait un signe avec son doigt plié et je me penche. « Ma chérie, c’est un des secrets. Agir simplement comme si on savait ce qu’on faisait. Tes enfants ne feront pas la différence, c’est sûr. Tant que tu aimes Kelsey d’abord et avant tout, et ensuite Brennan et Collin… tu seras prête. Mais, Harper, j’ai toute confiance en toi. »

« C’est vrai ? »

« Je t’ai regardée grandir pour devenir une femme formidable. Je suis si fière que tu aies enfin trouvé ton chemin. »

« En parlant de ça, je ferais mieux de prendre ma lumière au bout du tunnel et de la ramener à la maison pour la mettre confortablement au lit. »

 

* * *

 

Le docteur Maxton tend à Harper les images de Brennan et Collin. Elle les regarde et un énorme sourire s’installe sur ses lèvres comme à l’accoutumée. « Regarde ma chérie, Brennan suce son pouce. » Elle pousse la photo vers moi et me montre, et cela vient de la femme qui ne les voyait même pas dans les ultrasons de l’époque et qui appelait les photos des tests de taches d’encre.

Elle stresse.

Le Dr Maxton m’aide à m’asseoir et regarde mon dossier. « Et bien, Mademoiselle Kelsey », il me fait un sourire très paternel, « nous y sommes presque. Ça ne va plus durer longtemps maintenant. »

J’entends un déglutissement. « Quand ? » gazouille Harper.

« Doucement, Harper », il essaie de la calmer. Ça ne va pas marcher. « Ça peut être n’importe quand mais je pense qu’on a encore une semaine ou deux. »

« N’importe quand ? Mais ils ne sont pas prêts. Ils ne sont pas finis. Il faut qu’ils mijotent… »

Oh oui elle est stressée. « Harper, ma chérie. » Je lui prends la main. « Détends-toi. Inspire profondément. Et essaie de te souvenir que je ne suis pas un four facile. » Alors elle se détend un peu, je regarde mon médecin. « S’ils devaient arriver maintenant, à quoi devrions-nous nous attendre ? »

« Et bien, je pense que nous devrions considérer un peu plus de temps avec eux pour encourager une réponse active comme des réflexes musculaires et le développement de leurs poumons, mais je pense qu’il n’y aurait pas de problème. Kelsey, vous avez pris grand soin de vous-même. Vous avez fait exactement ce qu’on vous disait. Vous n’avez pas fumé, pas bu ou pris de la drogue pendant votre grossesse et vous avez suivi un régime comme il fallait. »

« La plupart du temps », me taquine Harper.

« Vous avez déjà été une excellente mère et je crois que bientôt nous allons avoir deux bébés en bonne santé pour le prouver. » Il inscrit quelques mentions sur ma courbe. « Bon vous savez aussi qu’ils vont être plus petits qu’un bébé seul, alors que le poids faible de leur naissance ne vous effraie pas. Ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas en bonne santé. »

« Mais techniquement nous avons encore quelques semaines ? » Demandé-je en inspirant profondément moi aussi.

« Oui, mais je vois des signes de fortes contractions aussi. Vous pouvez les ressentir, pas vrai ? »

« Oui oui. J’en ai depuis des semaines. »

« Bien. Ça veut dire que votre corps répond bien. Croyez-moi, tout ça rendra le vrai travail plus aisé. »

« Je ne vais pas me leurrer en disant que ça va être plus aisé. » Je secoue la tête.

Il a un petit rire. « Vous êtes une femme intelligente.  Vous savez que les césariennes sont fréquentes, pas vrai ? »

« Oui. L’une ou les deux », dis-je en espérant que je n’aurai pas besoin d’en passer par-là.

« Alors vous y êtes préparée. Si je vois un problème… »

Je sursaute. « Si vous voyez un problème, vous faites tout ce que vous pouvez pour sauver mes bébés. Harper connait mon sentiment sur ce sujet. Il n’y a pas de discussion possible. »

Je sens la poigne d’Harper se resserrer sur ma main. Je lui retourne son geste mais c’est pour la réconforter, elle. Je lui fais un sourire. Je peux dire qu’elle n’est pas heureuse de ce que je viens de dire. Elle déteste le fait que je lui ai fait faire cette promesse. Mais qu’est-ce que j’étais censée faire d’autre ? Nos bébés passent avant tout.

« Tout le monde va bien se sortir de cette phase. » Le Dr Maxton frotte nos mains jointes. « Bien que j’imagine, Harper que vous allez porter des bleus sur vos mains et vos bras pendant des semaines. »

« Ça me va tant que toute ma famille rentre à la maison. »

« Ce sera le cas. » Il gratte sa nuque et regarde à nouveau mon dossier. « Bien, Kelsey, si le travail démarre, je veux que vous veniez à l’hôpital une fois que les contractions arriveront toutes les huit minutes. »

« Hé, et pourquoi pas aussitôt qu’elles démarrent ? » S’immisce Harper.

« Harper », le docteur soupire et montre une patience infinie envers encore une autre compagne anxieuse. « Kelsey pourrait passer des heures au premier stade du travail. Ma consigne est qu’elle soit immédiatement mise au lit quand elle arrive à l’hôpital. Croyez-moi, vous ne voulez pas passer autant de temps avec une femme en travail et qui ne doit pas bouger. L’instinct naturel de Kelsey va pointer son nez et elle saura quand il sera temps de venir. »

« Mais… »

Il lève la main pour arrêter toute discussion sur ce sujet. « Je suis désolé, Harper, vous allez devoir faire confiance à la femme enceinte et au médecin sur cette affaire-ci. »

Je réfrène un sourire. Le Dr Maxton sait comment figer un des fameux discours d’Harper Kingsley en plein essor. Mon épouse n’aime pas ça mais elle accepte la situation.

Nous terminons nos plans avec le Dr Maxton et appelons l’hôpital pour vérifier que je suis sur la liste de ses patientes actives. Il nous fait signe de la tête, remercie qui que ce soit au bout du fil et raccroche. « Et bien, nous sommes prêts. Nous n’attendons plus que vous et les bébés maintenant, Kelsey. Je vais vous fixer un autre rendez-vous pour la semaine prochaine, au cas où ils décideraient de trainer un peu plus. »

Harper marmonne quelque chose en français que je ne peux pas comprendre et elle fait un signe de croix. Elle est tellement mignonne quand elle est effrayée à mort.

 

<Fondu au noir>

A suivre épisode 15