Pour Marc

 

Merci à Prudence pour sa relecture.

 

                                                         TAULE-VILLE

 

Cinq ans… Ils m’ont condamnée à cinq ans de détention. Assise dans le fourgon qui me conduit à Taule-ville, j’entends encore la voix du président de la cour d’assises prononcer la sentence. Cinq ans… Tout ça pour un morceau de viande de veau qui ne devait même pas peser deux cents grammes et que je n’ai d’ailleurs pas eu le temps de manger.

Les coudes sur les genoux, je me baisse pour poser ma tête entre mes paumes, mais la chaîne des menottes, trop courte, empêche mon mouvement et je pousse un profond soupir, amenant le gardien installé sur ma gauche à me fusiller du regard. Je ne le défie pas et détourne les yeux pour les poser sur le bracelet qui, juste au dessus des menottes, entoure mon poignet droit et qui, lorsque on me déposera devant les portes de la cité-prison, sera activé. Alors, un compte à rebours sera déclenché jusqu’au jour de ma libération.

Dans le fourgon, la chaleur est terrible et je sens une goutte de sueur couler le long de ma tempe et puisque je ne peux l’essuyer, je tente de souffler dessus. Mais je ne parviens à rien d’autre qu’à faire voleter une mèche de mes cheveux blonds.

Je suis si perdue dans mes pensées, toutes moroses et pessimistes, que je ne me rends compte que nous sommes arrivés à destination qu’au dernier moment, quand l’un des gardes vient ouvrir les menottes qui maintenaient mes poignets aux accoudoirs de mon siège. Soulagée d’être débarrassée de ça, je frotte mes articulations  et me lève, regardant avec crainte et appréhension les hauts murs, surmontés de barbelés, qui ceignent la cité. Noirs et épais, ils entourent complètement la ville-prison, uniquement interrompus à l’endroit où les portes de fer, particulièrement épaisses, s’ouvrent pour me laisser le passage pendant que, derrière moi, j’entends le garde gronder, la voix pleine de menace.

-« N’oublie pas de te présenter ici, tôt le matin, le jour de ta libération. Si tu manques le rendez-vous, il sera inutile de revenir plus tard. Tu passeras ta vie entière ici. »

Et puis, le portail se referme dans un claquement aussi sonore que sinistre.

 

 

Je sens le découragement m’envahir alors que j’observe l’avenue, devant moi. Large, avec des trottoirs recouverts de toute sorte de détritus qui ne cachent pas à quel point le revêtement est abîmé, elle est bordée par quelques arbres, des acacias et des platanes, tandis que la chaussée semble encore plus bosselée que les trottoirs. De l’autre côté de l’endroit où je me tiens, le dos encore tout près des portes de fer, je vois des immeubles anciens qui n’ont visiblement jamais été entretenus, aux façades noirâtres et couvertes de moisissure par endroit, aux vitres cassées, et aux balcons dont les rambardes sont si rouillées et abîmées qu’on se demande comment elles tiennent encore en place.

Toujours immobile, je tourne la tête à droite et à gauche, essayant de deviner de quel côté je dois aller, et c’est ainsi que j’aperçois un groupe d’hommes qui avance lentement dans ma direction. Ils discutent entre eux et ne m’ont sans doute pas vue, mais mon premier réflexe est tout de même de me déplacer pour me dissimuler derrière un arbre. Après tout, les habitants de cette ville sont tous sans exception des délinquants, des voleurs ou des assassins, et je n’ai aucune envie de débuter mon séjour ici en m’attirant des ennuis.

Les hommes passent sans me voir et je m’avance de nouveau, hésitant toujours sur la direction à prendre, et c’est la baisse de la luminosité, indiquant que la journée n’est pas loin de se terminer, qui me décide à bouger enfin. Au hasard, je choisis de me déplacer vers la droite, prenant ensuite du même côté dans la première rue transversale que je croise.

Il y a beaucoup plus de monde ici. Devant des bâtiments tout aussi sales et délabrés que ceux de l’avenue, une dizaine de femmes plus ou moins jeunes, la cigarette aux lèvres, tapinent en discutant bruyamment entre elles alors que, juchées sur des talons d’une hauteur vertigineuse, elles font des allers-retours sur le trottoir défoncé. Un peu plus loin, deux hommes, blousons de cuir noir cloutés sur les épaules se disputent violemment avant d’en venir aux mains sous les regards des passants qui s’arrêtent et poussent des cris d’encouragement en gesticulant, il me semble même en voir prendre des paris.

Je presse le pas et dépasse le cercle qui s’est formé autour des deux antagonistes, glissant les mains dans les poches de mon jean et avise une femme qui avance dans ma direction, face à moi. D’âge moyen les cheveux courts et frisés, elle est vêtue d’une robe bleu marine de coupe classique, chaussée de mocassins noirs et souffre d’un léger embonpoint. Tout dans son allure et son attitude, très convenables, me fait penser à une mère de famille tout à fait ordinaire comme on pourrait en croiser tous les jours à l’extérieur de Taule-ville. Et c’est parce qu’elle est ainsi, semblant ne rien avoir à faire ici, que je me décide à l’interpeller afin de lui poser poliment quelques questions, lui expliquant d’abord que je viens d’arriver ici avant de lui demander si elle ne connaîtrait pas un établissement où je pourrais prendre un repas léger, même froid, et un lieu d’hébergement pour les nouveaux arrivants.

Elle éclate de rire. D’un rire méchant et sans humour qui n’est visiblement destiné qu’à me blesser. Et puis, elle me regarde, laissant ses yeux monter et descendre le long de mon corps de la même manière qu’un maquignon observerait un cheval. Cette façon de faire m’agace terriblement et je recule d’un pas avant de lui lancer, mon ton de voix indiquant clairement mon déplaisir.

-« Je vous ai demandé un renseignement, et si vous ne pouvez ou ne voulez pas me le donner, tant pis. Mais ça ne vous autorise pas à vous moquer de moi, ni à me regarder comme si j’étais une bête de foire. »

Manifestement, elle n’apprécie pas que je lui réponde et ses yeux se mettent à briller d’une lueur tout à fait malfaisante alors qu’elle ricane.

-« Tu vas vite perdre tes grands airs, crois-moi. Le prochain largage n’aura sûrement pas lieu avant trois jours. D’ici là, tu auras le temps d’apprendre ce que c’est que la faim, ça te rabattra ton caquet ! »

Aussitôt dit, elle me tourne le dos d’un mouvement brusque, non sans avoir auparavant tendu son majeur de la manière la plus obscène possible, juste devant moi.

Pendant une seconde, je n’en crois pas mes yeux, stupéfaite qu’on puisse se conduire ainsi en pleine rue. Et puis, je me souviens que, pour les cinq ans qui viennent, je suis à Taule-ville, et que je ferais mieux de m’habituer à un comportement sans doute très courant ici. Cette idée est loin de m’enthousiasmer et je pousse un profond soupir, avant de me remettre en marche.

La nuit est tombée maintenant, ce qui me permet de constater qu’il n’y a aucun éclairage public. Mais je m’en soucie peu pour l’instant, réfléchissant aux quelques mots que le femme m’a lancés avant de s’en aller, m’interrogeant surtout sur le mot « largage. »  Comme souvent depuis que j’ai été condamnée, et même si ça ne date que de cet après-midi, je regrette de ne jamais m’être intéressée aux conditions de vie dans les cités prison de ce pays, d’autant que bien que j’ai parcouru nombre de rues, d’avenues et de boulevards, je n’ai pour l’instant vu aucun commerce.

La nuit est tombée depuis plusieurs heures maintenant, et bien que je sois plus qu’affamée, je suis prête à abandonner ma quête de restaurant ou de n’importe quel endroit où trouver de quoi manger. Tout ce que j’espère, c’est de trouver un coin tranquille où je pourrai dormir quelques heures. Malheureusement, il semble que les endroits calmes soient introuvables dans cette cité, même en plein cœur de la nuit. Partout, des gens déambulent, apparemment sans but et la plupart du temps en groupe. Des bandes d’hommes ou de femmes, mais, curieusement, rarement mixtes, qui n’hésitent jamais à me héler, en général pour me jeter quelques plaisanteries stupides et grossières qui ne font rire qu’eux.

Enfin, je finis par arriver sur une petite place dont le centre est orné d’une gigantesque fontaine de pierre, sans doute un vestige de l’époque où cette cité n’était qu’une ville ordinaire et pas le gigantesque pénitencier qu’elle est devenue aujourd’hui. Autour de la fontaine, assis sur le sol avec le dos appuyé contre la pierre, quelques personnes somnolent. Jeunes ou plus vieux, tous sales et maigres, habillés de loques informes et déchirées, ils paraissent être les laissés pour compte de la cité, du même genre que ceux que l’on voit parfois traîner et mendier de l’autre côté des murs. Méfiante, je les observe un instant. Je meurs de soif mais il me faut presque une minute avant de me décider à approcher lentement, prudemment de la fontaine, tendant mes mains en coupe pour recueillir l’eau que je porte ensuite à ma bouche. Je bois longuement, puis me passe de l’eau sur le visage, heureuse de sentir la fraîcheur sur ma peau. Et c’est au moment où je me recule que j’entends une voix masculine m’interpeller.

-« Ca fait du bien, n’est ce pas ? »

Le ton n’est pas agressif, amusé plutôt. Je baisse les yeux vers le sol et croise le regard d’un garçon très jeune, sans doute pas plus de vingt ans, qui me regarde avec un demi-sourire.

-« Oui ça fait du bien, surtout après une journée pareille. »

Je réponds gentiment, contente de rencontrer, pour la première fois depuis mon arrivée ici, quelqu’un qui me parle sans hargne ni colère, ni sous entendus plus ou moins grivois. Il se redresse un peu, juste assez pour me tendre une main que je serre volontiers, puis s’affaisse de nouveau contre la pierre, prononçant tout en se désignant lui-même d’un geste.

-« Ronan. Il me reste à peine une année à faire ici. Et toi, tu viens juste d’arriver, non ? »

Il a l’air plutôt sympathique avec sa bouille toute ronde et imberbe, son regard noisette, clair et franc et sa veste trop grande pour lui. Alors, je lui souris moi aussi, soulagée de rencontrer enfin quelqu’un qui pourra peut-être répondre aux nombreuses questions que je me pose.

-«Pour ma part, je m’appelle Gabrielle. Et oui, j’ai été condamnée aujourd’hui même. »

Je fronce les sourcils et l’interroge, un peu intriguée.

-« Ca se voit tant que ça ? »

Il a un petit rire et se redresse de nouveau, m’invitant d’un geste à m’asseoir sur le sol près de lui avant de répondre.

-« Bien sûr ! Mais rassure-toi, c’est le cas de tous les nouveaux. Il est très facile de les reconnaître à leur air perdu, égaré, au fait qu’ils ont souvent soif et faim. Et en ce qui te concerne, ta soif était évidente. »

Il lève son pouce par-dessus son épaule pour me montrer la fontaine contre laquelle nous sommes adossés.

-« C’est la seule de la cité. Et les rares logements qui ont encore l’eau courante, ou l’électricité d’ailleurs, sont tous occupés par les caïds. Les autres, dont je fais partie, viennent boire, ou remplir des bidons, ici. »

Je hoche la tête, commençant à comprendre comment les choses fonctionnent dans cette ville. Et je dois dire que la perspective d’y passer cinq ans me paraît encore moins réjouissante. Pourtant, et bien que je ne le connaisse pas, Ronan m’inspire suffisamment confiance, à moins que je ne ressente le besoin de me confier, pour que je lui raconte mon histoire, au moins en partie.

D’abord j’explique en quelques mots ce qui m’a amenée à voler de la viande. La misère, la faim… Mais je n’insiste guère là-dessus, il connaît parfaitement le sujet pour l’avoir sans doute vécu lui-même avant sa condamnation. Ensuite, et avec bien plus de précisions, je lui raconte mon périple à travers la ville, les bandes qui donnent toutes l’impression qu’elles sont prêtes à agresser n’importe qui, les femmes, jeunes ou vieilles, qui tapinent à tous les coins de rue, et puis l’absence du moindre commerce, sans oublier le « largage » dont a parlé la femme que j’ai questionnée. Il m’écoute, souriant parfois devant ce qu’il a l’air de considérer comme de la naïveté, avant de me répondre d’une voix étonnamment douce.

-« C’est la même chose pour tout le monde, tu sais. A moins d’être un vrai dur. Ou une vraie. Il y en a quelques uns ici, qui font la loi, prennent ce qu’ils veulent et zigouillent tous ceux qui s’opposent à eux. Et bien entendu, ils envoient du monde ramasser pratiquement tout ce qui est largué. Il faut être sacrément habile, ou avoir la chance de trouver régulièrement des colis égarés, pour s’en sortir sans passer par eux. »

De nouveau, je m’interroge sur ces largages et pose directement la question à mon interlocuteur, sûre que je comprendrai mieux les choses quand il m’aura éclairé. Il hoche la tête, jetant un coup d’œil machinal sur le bracelet, le même que le mien, qui orne son poignet.

-« J’étais comme toi autrefois, avant d’être emprisonné. Je ne m’intéressais absolument pas aux conditions de vie des détenus. Je ne m’interrogeais pas sur la manière dont ils vivaient. Pourtant, à mon arrivée, ça a été, comme pour toi, mon premier souci. Où trouver de la nourriture ? J’ai compris lorsque j’ai vu les hélicos et les colis qu’ils larguaient. Et puis, j’ai vu tout le monde qui courait, qui se précipitait pour récupérer un colis de nourriture, de produits d’hygiène, ou de vêtements. Ensuite, j’ai appris à faire comme les autres, à observer le ciel, à guetter les paquets qui tomberaient à l’écart… »

Il hausse les épaules, désabusé.

-« La plus grande partie des détenus n’obtient que des miettes. Les trois ou quatre gangs principaux s’arrangent toujours pour avoir presque tout. Pour le consommer, mais aussi pour le troquer, ou du moins, le vendre contre divers « services », puisque l’argent n’existe pas ici. »

Je l’écoute avec une grande attention et soupire avec un peu de découragement avant d’appuyer ma tête contre la pierre, derrière nous. Les yeux fermés, j’entends encore Ronan m’expliquer que la plupart des femmes qui se prostituent le font contre de la nourriture et une douche de temps en temps. Même les vêtements ou les médicaments sont récupérés par les gangs, qui les monnayent contre tout et n’importe quoi. Les bagarres sont également très courantes, et si, en principe, les armes sont interdites ici, il n’empêche que les blessures à l’arme blanche, à coups de barre de fer ou de tout ce qui peut servir de matraque ne sont pas rares. Petit à petit, et bien que j’ai très envie d’en savoir le plus possible sur la vie qui m’attend, la voix de mon nouvel ami semble s’éloigner, et au bout de quelques minutes, épuisée par mes longues heures de marche comme par la tension nerveuse que j’ai ressentie durant toute la journée, je finis par m’endormir.

La dernière chose que j’ai entendue hier est celle-là même que j’entends en premier à mon réveil.

-« Il va falloir songer à nous en aller. »

La voix de Ronan, juste sur ma droite. Je bâille et me tourne vers la gauche, mais il pose doucement sa main sur mon avant-bras.

-« Je sais qu’il est encore tôt, et que tu n’as pas dormi bien longtemps, mais nous devrions vraiment partir avant que les bandes n’arrivent. »

J’ouvre un œil et marmonne des phrases si incompréhensibles que je ne suis pas sûre de savoir moi-même ce que je veux dire. Mes propos incohérents font sourire le jeune homme, près de moi, mais il insiste tout de même.

-« Il est temps Gabrielle. Nous ne devons pas rester à traîner ici. »

Je ronchonne de nouveau, mais je saisis la main qu’il me tend pour m’aider à me mettre debout, puis m’étire et l’interroge mi-curieuse, mi-inquiète.

-« Pourquoi sommes-nous si pressés ? Personne ne nous attend, et je présume qu’il n’y a aucun emploi pour personne… »

Ma faible tentative d’humour tombe à l’eau, et c’est très sérieusement qu’il me répond, tendant un bras dans la direction d’où je suis arrivée la veille.

-« Les bandes commencent à arriver, il vaut mieux que nous ne soyons plus présents quand ils seront face à face. »

Je regarde l’endroit qu’il me désigne et remarque effectivement un groupe de cinq ou six hommes, blouson de cuir sur les épaules et bandana autour du cou, chacun portant bidon ou jerrican qui marche vers nous. Les tatouages sont visibles partout où la peau est exposée et si j’en suis top éloignée pour distinguer les détails, il est manifeste que tout cela est extrêmement agressif. Surgissant de la rue voisine, un autre groupe, de femmes cette fois, avance lui aussi en direction de la fontaine. Pour ce que j’en vois de là où je me trouve, si elles portent toutes au moins un piercing, les tatouages eux, sont apparemment absents, en tous cas là où la peau est découverte. Leur attitude, par contre, paraît tout aussi menaçante si ce n’est plus.

Agrippant mon avant-bras, Ronan essaie de me faire reculer encore, jusqu’à l’ombre des immeubles, tout aussi délabrés que les autres, qui bordent la place. Mais je résiste, préférant rester à observer la scène.

Il n’y a plus que les deux bandes autour de la fontaine, tous ceux qui somnolaient ou qui étaient venus pour se désaltérer ont reculé, parfois très loin. Derrière chaque gang se tiennent d’autres personnes à l’attitude beaucoup plus humble, et ce sont ceux là qui viennent remplir les récipients, les femmes ayant même apporté des brouettes dans lesquelles elles déposent bidons et jerricans, tandis que les hommes, eux, se contentent de les charger sur leurs larges épaules. Pendant ce temps là, les membres des deux gangs, face à face, se dévisagent sans aménité, les uns jouant ostensiblement avec leurs barres de fer et autres chaînes de vélo, tandis que les autres exhibent des lames effilées dont je me demande où elles ont bien pu se les procurer. Mais, pour l’instant en tous cas, il ne s’agit apparemment que de bluff, de l’esbroufe comme si chacun des groupes craignait de perdre la face en n’essayant pas de faire de l’intimidation. Doucement, je me rapproche de Ronan, lui effleurant les côtes de mon coude pour attirer son attention, avant de lui souffler tout bas comme si je craignais que l’un des gangs m’entende.

-« Qui sont ceux qui remplissent les récipients ? »

Il se penche pour murmurer sa réponse à mon oreille.

-« Leurs « employés ». Des quidams qu’ils attrapent dans la rue et qu’ils passent à tabac jusqu’à ce qu’ils soient prêts à faire tout ce qu’on leur demande. Toutes les bandes utilisent les mêmes procédés, et quand on est ici, on apprend très vite à ne pas se trouver sur leur chemin, d’autant plus qu’une fois embrigadés, on n’a pratiquement aucune chance de recouvrer sa liberté de mouvement. En fait, ça revient à être emprisonné une deuxième fois, à l’intérieur même de Taule-ville. »

Je passe une main sur ma nuque, éprouvée non seulement par mon début de détention et la faim qui me tiraille l’estomac, mais aussi par tout ce que j’apprends des conditions de vie dans la cité.

-« Et personne ne se rebelle ? »

Ronan secoue négativement la tête comme s’il me trouvait tout à fait désespérante.

-« Certains essaient, régulièrement. »

Il n’en dit pas davantage, et j’insiste.

« -Et ?… »

Il a un petit rire dénué du moindre humour.

-« En général, ils s’en mordent les doigts. Quelques corps atrocement mutilés ont été exposés sur cette même place, tout près de la fontaine, il y a quelques années. Après ça, plus personne ne s’est révolté, d’autant qu’on sait très bien qu’ils n’hésiteraient pas à recommencer le cas échéant. »

Je ne réponds rien, méditant sur tout ce que Ronan vient de m’apprendre quand une troisième bande, des hommes, arrive, juste en face des femmes. Et là, les choses ne tardent pas à s’envenimer. Maintenant, il n’est plus question d’esbroufe, ni d’intimidation, l’animosité est visible et la tension palpable dans l’air, même à distance comme nous le sommes. Tandis que le premier groupe d’hommes s’en va, sa réserve d’eau constituée pour la journée, chacun de ceux qui paraissent diriger un des deux gangs restant s’avance au devant de l’autre. Je n’entends pas vraiment leur parole, à cause de la distance, mais il me semble que l’une demande à l’autre d’attendre son tour pour atteindre la fontaine, ce qu’évidemment, l’homme refuse énergiquement. Et il n’en faut pas plus pour qu’une bagarre, particulièrement violente n’éclate. Les « employés » restent à l’écart mais ne profitent pas de l’occasion pour s’échapper, regardant avec effarement les deux gangs échanger coups de poings, de pieds, et de toutes les armes qu’ils manient avec vigueur, les femmes tout aussi brutales, si ce n’est plus, que les hommes.

Cela ne dure guère cependant et au bout de trois ou quatre minutes seulement les combattants reculent pour s’observer et peut-être, reprendre leur souffle. Deux hommes restent à terre, et l’un de ceux restés debout saigne abondamment, tandis que trois de leurs vis à vis, soutenues  par leurs camarades, ne paraissent pas très vaillantes. Dans chaque camp, les meneurs prennent le temps de jauger les forces qui leur restent tout autant que celles de l’adversaire. Et puis, au moment où je crois que les hostilités vont reprendre, un nouveau groupe, mixte cette fois, surgit sur la place, ne semblant pas plus pacifique que les deux autres.

-«Viens, ne restons pas là. »

C’est Ronan qui me tire par le coude pour m’entraîner dans une petite rue, derrière nous. Je jette un dernier regard vers la fontaine et les caïds qui s’affrontent, puis je lui emboîte le pas.

Nous marchons pendant une petite dizaine de minutes dans ce qui était sans doute autrefois un quartier populaire, empruntant des rues étroites et tortueuses jusqu’à une impasse qui, contrairement à tous les endroits que j’ai traversés depuis hier, est pratiquement déserte à l’exception  de deux gamins très jeunes, sans doute âgés de quatre ou cinq ans qui nous regardent arriver, une expression de crainte évidente sur leurs visages. Mon compagnon se tourne vers eux, les sourcils froncés et l’air furieux, poussant un « bouhh ! » sonore tout en frappant violemment et bruyamment ses mains l’une contre l’autre, ce qui suffit pour qu’ils déguerpissent aussitôt, pendant que j’interroge une nouvelle fois le jeune homme.

-« Comment des enfants aussi jeunes peuvent-ils être incarcérés ici ? Et pourquoi les avoir fait filer ainsi ? Ils ne représentaient certainement pas un grand danger.»

Il hausse les épaules, souriant de la naïveté de mes questions.

-« Ils n’ont pas été incarcérés, ils sont nés ici. Et il n’est pas question que qui que ce soit voit ce que je vais faire maintenant. »

Il me jette un petit coup d’œil rapide avant de se baisser devant un pan de mur à demi écroulé au pied d’un immeuble en plus piteux état encore que tous ceux que j’ai vus jusqu’à présent.

-« D’ailleurs, j’aimerais autant que tu surveilles un peu les alentours. »

J’acquiesce d’un petit hochement du menton, mais si je surveille effectivement  que personne n’approche, je ne peux m’empêcher de regarder ce qu’il fait du coin de l’œil. A l’aide d’un petit couteau de poche qu’il a sorti de l’intérieur de sa veste, il déplace deux briques dans le mur, des briques sans doute descellées depuis un long moment. Ensuite, il glisse son bras dans la cavité qu’il vient de dégager, avant d’en sortir une boîte de métal, hermétiquement fermée, dont il extrait un sachet de papier, si fripé qu’il a manifestement été déplié et replié des milliers de fois.

J’en salive d’envie. A l’intérieur du sac de papier, ce que je suppose être sa réserve personnelle de nourriture. Du pain de mie, deux ou trois conserves de poisson, un morceau d’emmental orné de quelques petites taches bleues évoquant un début de moisissure, et un bon morceau de jambon sec. Il retire une demi-douzaine de tranches de pain du paquet, glisse une boîte de thon dans sa poche et utilise sa lame pour découper un morceau de fromage. Cela fait, il range soigneusement la nourriture dans le sachet de papier, lequel disparaît dans la boîte de métal, avant de redéposer le tout dans la cavité puis de remettre les briques en place. Et ce n’est qu’ensuite, après s’être relevé, qu’il m’entraîne dans une autre rue, non loin de là et tout aussi tranquille, où nous nous asseyons contre un mur. 

Je devrais savourer chaque bouchée, mais je ne peux pas. Affamée, je prends à peine le temps de mâcher avant d’avaler puis de mordre de nouveau à belles dents dans la nourriture. Près de moi, Ronan, lui, est bien plus calme et prends le temps d’apprécier pain, thon et fromage. Occupés, contents de manger, nous ne prêtons aucune attention à ce qui se passe autour de nous et c’est avec surprise que nous entendons brusquement une voix féminine, le ton agressif, nous interpeller.

-« Qui vous a permis de manger, vous deux ? »

Je lâche le peu de fromage qui me reste du regard pour lever les yeux, constatant que le gang de femmes est là, leur leader nous observant avec une moue dédaigneuse tandis que derrière elle se tiennent quatre autres femmes, visiblement éprouvées par les bagarres successives auxquelles elles ont participé. Mais je n’ai pas le temps d’en voir davantage, ou de prononcer une seule parole en réponse à la question, saugrenue d’après moi, qu’elle vient de poser que déjà, d’une claque magistrale, la meneuse cogne dans ma main, faisant tomber à terre le fromage que je m’apprêtais à terminer, puis, très rapidement, fait le même geste avec le pain de mon ami. Indignée, je me lève d’un bond pendant qu’elle avance une jambe pour écraser de sa botte les restes de notre repas, comme si elle voulait être sûre que plus personne ne pourra les ramasser et en profiter. Ce geste me met encore plus en colère que le précédent et j’en oublie toute prudence pour  apostropher la grande femme brune, obligée de lever la tête pour la regarder en face.

-« Qui êtes vous pour oser vous comporter ainsi ? De quel droit vous permettez-vous de nous soustraire notre nourriture ? »

Elle ricane et j’entends des murmures choqués dans les rangs des femmes, derrière elle, tandis que, semblant venir de très loin, la voix de Ronan me conseille de ne surtout pas insister et de laisser tomber tout de suite. La femme baisse les yeux vers lui une seconde, le temps de me le désigner d’un geste de la main, puis reporte son regard sur moi.

-« Tu ferais mieux d’écouter les conseils de ton petit copain. »

Elle fronce les sourcils et ses yeux bleus paraissent encore plus terribles tandis que son ton de voix se durcit.

-« Tu veux savoir qui je suis ? Je m’appelle Elnax, et je suis celle qui dirige le gang des « Diaboliques ». Et je n’autorise personne à manger, donc à récupérer de la nourriture, sans m’en avoir demandé la permission au préalable. Donc, je repose la question. Qui vous a permis de manger ? »

Cette tirade n’a duré que quelques secondes, mais ce laps de temps a suffit pour que je réalise que je viens sans doute de nous attirer de très gros ennuis. Pourtant, je ne baisse pas les yeux, bien décidée à ne pas céder devant cette femme et ses comparses maintenant que le mal est fait. Ceci dit, Ronan ne me laisse guère de temps pour y penser puisque, pendant qu’elle nous considère encore tous les deux comme si nous étions des insectes malfaisants, il se lève lui aussi pour balbutier timidement.

-« Il faut excuser mon amie, elle vient d’arriver ici et ne sait pas encore qui il est important de respecter. Je peux vous promettre qu’elle va apprendre très vite, et qu’elle ne se comportera plus jamais de cette façon. »

La moue d’Elnax se fait encore plus méprisante, si c’est possible. Et puis, elle se tourne vers moi, un sourcil levé haut sur son front. La réaction de Ronan m’a perturbée, je suis fatiguée et pour tout dire un peu paumée et je n’insiste pas, marmonnant moi aussi.

-« Je vous présente mes excuses. »

Elle hausse les épaules et soupire avec dédain avant de se tourner vers ses acolytes.

-« Allons-y. Ne perdons pas notre temps avec ces deux là. »

Elle brandit encore un index devant moi et ajoute, le ton menaçant.

-« Je me souviendrai de toi, petite. Ne l’oublie pas ! »

Et puis, elle s’éloigne à grands pas, suivie docilement par sa petite troupe qui passe devant nous avec la même expression méprisante que sa leader.

Je pousse un soupir, un peu soulagée tout de même, avant de questionner mon compagnon, surprise de l’avoir vu se comporter de manière si humble.

-« Pourquoi t’es-tu excusé pour moi ? Ne crois-tu pas que ce genre de personnage est bien assez arrogant comme ça ? Tu n’as pas l’impression d’avoir abandonné toute fierté ? »

Il hausse les épaules et me jette un regard rempli d’une forme de condescendance plutôt désagréable.

-« Je nous ai surtout sauvé la mise. Tu ne les connais pas, Gabrielle. Ce gang là, comme les autres, est brutal, violent et n’a aucune considération pour qui que ce soit. Si je n’étais pas intervenu, nous aurions pu être passés à tabac, ou « embauchés » comme employés. M’excuser m’a coûté, plus que tu ne sembles le croire, mais au moins n’était-ce qu’un mauvais moment à passer. »

Je n’ai rien à répondre à cela et je n’insiste pas. Au bout de quelques minutes, nous repartons vers la place de la fontaine, chacun perdu dans ses pensées.

 

 

C’est le surlendemain que j’assiste à mon premier largage. Mes relations avec Ronan, un peu tendues depuis notre rencontre avec les « Diaboliques », ne nous empêchent cependant pas de nous précipiter ensemble là où il nous paraît que tombent des colis isolés.

Les hélicoptères, une dizaine au total, restent sur place pendant que les paquets sont parachutés au sol, tous dans le quartier de la fontaine, ce qui était autrefois le centre ville, un lieu où il est inutile et dangereux de se rendre puisque quadrillé par les trois ou quatre gangs principaux. Alors, avec une quantité impressionnante d’autres détenus, hommes et femmes, jeunes et vieux, blancs et noirs, nous nous hâtons autant que possible, essayant de deviner les endroits où tomberont les colis que la brise aura poussé suffisamment loin du quartier quadrillés par les gangs. Ronan semble plutôt habile à cet exercice, et tandis que des groupes de plus en plus nombreux se battent pour une tablette de chocolat ou un paquet de pain d’épice, nous nous éloignons, rejoignant l’une des larges avenues qui longent le mur d’enceinte, pour récupérer une caisse que personne n’a vue tomber.

Vite ! Il faut faire très vite. A peine avons-nous ouvert la caisse que déjà de nombreuses silhouettes se profilent au bout de l’avenue, courant pour nous rejoindre, avec l’intention évidente de nous disputer le contenu du colis. A toute allure, Ronan extrait une sac de toile de sa poche et le remplit de tout ce qu’il peut attraper. Principalement des boîtes de conserve, mais aussi des sachets de pain, des biscottes, du chocolat, des biscuits, du fromage, des tubes de lait concentré… Alors que, pour ma part, je n’oublie pas de m’emparer de savon et de quelques produits d’hygiène que je juge indispensables.

Un coup violent sur mon épaule me fait lâcher ce que je tiens en main suivi par une poussée brutale sur mon côté droit. Je perds l’équilibre et bascule, tendant mon avant-bras pour éviter de tomber complètement, et tourne la tête, cherchant à savoir qui me malmène ainsi, d’autant que, face à moi, mon compagnon est lui aussi repoussé loin de la caisse ouverte.

Ce sont des détenus, non pas des membres d’un quelconque gang apparemment, mais de simples prisonniers comme nous, dont certains à l’allure si misérable qu’ils me font penser à certains personnages des romans de Dickens. Pressés, soit qu’ils aient très faim soit qu’ils craignent l’arrivée d’une bande qui ferait filer tout le monde, ils se jettent sur le contenu du colis avec avidité, certains commençant même directement à manger –ou plutôt dévorer- tout ce qu’ils trouvent. Impossible pour nous d’accéder de nouveau au colis, mais ça n’a pas grande importance. Le sac de Ronan est presque plein et mes poches ne pourraient pas contenir grand chose de plus. Discrètement, nous nous éloignons, nous dirigeant là où nous sommes sûrs de ne croiser personne, les rues où aucun colis, aucune caisse, n’a été largué.

 

Chaque jour et chaque nuit est semblable au précédent, seuls les largages nous tirent de ce train-train si monotone. Pourtant, on ne peut pas dire que nous nous ennuyons. Tous les matins, il nous faut nous rendre à la fontaine et remplir la seule gourde de mon ami, puis, si nous ne faisons rien de particulier, nous passons toutefois énormément de temps à éviter les gangs, d’autant plus que nous assistons quasi quotidiennement à des bagarres particulièrement violentes, et à chercher des endroits tranquilles où nous pouvons parfois prendre un peu de repos.

 

L’été passe ainsi, entre largages et journées –ou nuit- passées à tenter de ne pas se faire remarquer par les bandes quelles qu’elles soient, jusqu’à ce que l’arrivée de l’automne nous apporte un nouveau problème à résoudre. Trouver un toit qui nous permette d’être à l’abri des intempéries.

Malheureusement, c’est bien plus facile à dire qu’à faire. L’hiver dernier, Ronan n’avait d’ailleurs pas réussi à dénicher le moindre abri et la saison froide avait été extrêmement difficile pour lui. Tous les appartements de la cité sont occupés, pas forcément par des gangs très importants, mais en tous cas par des groupes suffisamment nombreux et violents pour que nous n’ayons aucune chance de les déloger. Alors, nous arpentons les rues et les moindres recoins de Taule-ville, à la recherche d’une cave, ou d’un garage ou de quoi que ce soit d’autre pourvu d’un toit et de quatre murs et possédant aussi si possible une porte. Cela nous conduit aux quatre coins de la ville, jusque dans les rues les plus étroites, et c’est lors d’une nuit pluvieuse que nous avons la chance de trouver ce qui était sans doute autrefois un garage, vide de tout occupant. Cette vacuité n’est pas sans nous inquiéter d’ailleurs, tant il est surprenant de découvrir un espace libre d’aussi belle taille, et durant la première semaine, nous passons de longs moments à guetter les allées et venues dans la ruelle, tressaillant dès qu’un passant jette un regard sur ce qui est devenu notre repaire. Cependant, personne ne vient nous ennuyer et nous nous en tirerions plutôt bien et s’il n’y avait le problème des rats, nous serions tous deux très satisfaits de la situation.

Les rats… Nombreux, et gras, et absolument pas effrayés par notre présence, et ce n’est qu’au bout de plusieurs jours que nous découvrons un moyen de les faire filer : le feu.

Evidemment, cette découverte pose un autre problème, celui du combustible. Il n’existe aucun véhicule à moteur dans la cité, donc aucune carburant, et les largages ne prévoit pas que qui que ce soit puisse avoir besoin de chauffage. Nous possédons des allumettes et quand nous le pouvons, nous récupérons les caisses de bois tombées du ciel, une fois vidées et utilisons les emballages des produits alimentaires pour démarrer le feu. Malheureusement, il n’y en a jamais assez. C’est pourquoi il nous arrive de profiter de la nuit pour nous rendre sur le boulevard qui longe le mur d’enceinte, grimpant sur les arbres qui le bordent pour casser le plus de branchages possible, et récupérer également de l’écorce, voire des feuillages. Et c’est un de ces soirs, sous la seule lueur de la lune alors que Ronan, grimpé sur un acacia, s’attaque péniblement à une branche un peu plus épaisse que d’habitude, qu’une énième bagarre éclate entre plusieurs gangs.

C’est un événement si courant que je n’y prête que peu d’attention, surveillant seulement du coin de l’œil  que personne ne s’approche pendant que je me dépêche de ramasser les branchages et même les brindilles que mon acolyte fait tomber au sol pour les enfouir dans le sac de toile qui nous sert habituellement à rassembler ce que nous récupérons lors des largages.

Petit à petit, les bruits de l’altercation, les cris, me paraissent de plus en plus distincts, et je n’ai besoin que d’un regard pour constater que les antagonistes se rapprochent de nous. Discrètement, je hèle mon camarade, l’incitant à descendre de l’arbre pour que nous puissions regagner notre abri rapidement, avant que les gangs ne s’aperçoivent de notre présence en tous cas.

-« Nous avons bien assez de bois pour ce soir ! »

Je n’ai pas besoin d’insister bien longtemps, et bientôt, nous courons tous les deux vers l’ancien garage, heureusement relativement proche de l’avenue. Un peu inquiets, nous posons le bois récolté sur le sol en reprenant doucement notre souffle et en tendant l’oreille en direction de la rue. Une rue –et un quartier- complètement déserts depuis que la bagarre a éclaté, ce qui nous permet de suivre, auditivement, les évènements sans difficulté. Apparemment, l’échauffourée est loin de se calmer, au contraire. Pour ce que nous pouvons en deviner, le combat est de plus en plus violent et, ce qui augmente encore notre appréhension, de plus en plus proche de notre abri.

Les rats courent à nos pieds et je dois me mordre les lèvres pour ne pas pousser un cri lorsque l’un d’eux vient m’effleurer la cheville, pourtant, pas une seconde, nous ne songeons à allumer du feu, craignant que cela n’attire l’une ou l’autre des bandes ou pire encore, toutes.

Nous restons un long moment comme ça, dans l’obscurité et retenant notre souffle, à tenter de suivre ce qui se passe dehors alors que le seul bruit audible, dans la pièce, est le crissement des griffes des rats sur le béton qui recouvre le sol.

Et puis, brusquement, la porte de fer s’ouvre, si violemment que le battant vient cogner bruyamment contre le mur, faisant fuir les rats dans toutes les directions et la haute silhouette d’une femme aux longs cheveux noirs soulevés par le vent s’encadre dans l’ouverture. Légèrement inclinée et tournant la tête dans toutes les directions comme si elle cherchait à voir si quelqu’un se dissimulait ici, elle pénètre rapidement à l’intérieur, refermant aussitôt le battant derrière elle.

Si immobiles qu’on pourrait nous croire statufiés, nous n’osons pas prononcer une parole alors que nous bénissons intérieurement le ciel qu’elle ne nous ait pas encore remarqués. Mais comme il fallait s’y attendre, cela ne dure pas bien  longtemps, et alors qu’elle avance lentement de quelques pas, boitant d’une manière assez considérable, son regard finit par s’arrêter sur nous. Il fait très sombre, et nous ne distinguons que sa silhouette, pourtant, je pourrais jurer que je sens ses yeux me parcourir, et je suis certaine qu’elle me voit, comme si je faisais partie d’une espèce particulièrement nuisible alors que près de moi, Ronan paraît lui aussi particulièrement mal à l’aise. Dans la grande pièce qui nous sert d’abri, le silence est pesant, même les rats ne font plus aucun bruit, tandis que la femme, que j’ai reconnue et identifiée comme étant Elnax, la leader du gang des Diaboliques, fait encore quelques pas dans notre direction, sans cesser de nous dévisager.

-« Sortez d’ici tous les deux, tout de suite ! »

Sa voix, nous fait sursauter tant par la soudaineté avec laquelle la femme a parlé, mais aussi parce qu’elle résonne haut et fort sous le haut plafond de notre repaire. Trouvant sans doute que nous n’obéissons pas assez vite, elle ordonne de nouveau, encore plus autoritaire.

-« Partez !! Tout de suite !! »

Sur ma droite, Ronan pousse un soupir et avance d’un pas, secouant négativement la tête avant de s’adresser à la chef de gang.

-« Nous vivons ici, vous n’avez pas le droit de nous mettre dehors. »

Elle ricane méchamment.

-« Je suis bien plus forte que vous deux réunis, ça me donne tous les droits. Fichez donc le camp avant que je ne me mette en colère et vous montre si vous avez vraiment envie de me désobéir ! »

Son ton est sec, menaçant, et dédaigneux tout à la fois, mais nous ne bougeons toujours pas. A cette saison, et malgré les rats, c’est une chance pour nous d’avoir un toit au-dessus de la tête, et l’abandonner serait presque aussi dangereux que de refuser de faire ce que dit cette femme. Cependant, au bout de quelques secondes, mon ami se tourne vers moi, le désarroi clairement visible sur son visage, mais paraissant tout de même résigné. Et c’est cette résignation, plus que la certitude qu’a la femme d’avoir le droit de nous chasser, qui me met en colère. Tremblante d’indignation, je fais quelques pas vers la grande femme brune, agréablement surprise de constater que ses yeux n’affichent pas autant de confiance en soi que je le craignais. Peut-être le remarque-t-elle d’ailleurs, parce qu’une fois que je ne suis plus qu’à trois ou quatre mètres d’elle, que je distingue un peu mieux les nombreuses traces de coups et marques de sang séché qui ont coulé sur sa peau, elle se redresse, tâchant de paraître le plus impressionnante possible. Mais malgré l’obscurité, je distingue parfaitement sa posture, pratiquement en appui sur sa seule jambe gauche, l’énorme hématome sur sa pommette et la longue estafilade sur son bras droit. Alors, je me redresse moi aussi, de toute ma hauteur, et donnant à ma voix une assurance que je suis loin de posséder, je lance un ferme « Nous ne partirons pas d’ici ! » qui lui déplait visiblement fortement. Elle grimace et efface péniblement la distance qui reste entre nous pour venir se planter face à moi avant de lever sa main droite, celle qui tient une lame particulièrement effilée, à hauteur de son épaule, peut-être pour m’en frapper, peut-être pour me menacer, je n’ai pas le temps de le savoir puisque, lentement et de manière tout à fait inattendue, elle s’écroule au sol.

La surprise me cloue sur place encore une fois, mais Ronan lui, réagit avec vivacité. En premier lieu, il se précipite pour ramasser la longue lame de la femme, prenant le soin de l’admirer une demi-seconde, puis se tourne vers moi, une expression d’urgence sur le visage.

-« C’est le moment ou jamais de se débarrasser d’elle ! »

Et puis, il lève la lame au-dessus de sa tête, semblant tout à fait décidé à la planter dans le corps qui gît à terre, juste devant moi. Même si je n’ai aucune sympathie pour la chef de gang, je suis horrifiée par les intentions de mon ami et me jette sur son bras droit, empêchant ainsi son geste, tandis que je l’interpelle, le ton scandalisé.

-« Je ne te laisserai pas commettre un meurtre de sang-froid ! »

Visiblement déconcerté par ma réaction, il recule d’un pas, fronçant les sourcils.

-« Tu déraisonnes, Gabrielle ! Cette femme est dangereuse, et si on attend qu’elle revienne à elle, elle n’hésitera pas à nous jeter dehors ou au pire, à nous tuer. »

Je secoue négativement la tête, tendant la main vers lui pour qu’il me donne l’arme qu’il tient encore à la main. Il ne le fait pas immédiatement d’ailleurs, et je suis obligée d’insister en agitant ma main tout en haussant un sourcil pour qu’il cède en poussant un soupir à fendre le cœur.

Ce n’est qu’une fois que j’ai la lame en main, et pendant que Ronan retourne au fond de la pièce, les mains fourrées au fond des poches de son pantalon et en ronchonnant dans sa barbe, que je me penche prudemment vers celle qui est toujours inconsciente. Mais l’obscurité m’empêche de me rendre compte de la gravité de ses blessures.

-« Ronan, tu veux bien m’apporter deux ou trois bougies, s’il te plaît ? »

Il ne proteste même pas et m’amène ce que je lui ai demandé en grommelant des paroles incompréhensibles, la désapprobation clairement inscrite sur son visage, avant de repartir aussitôt vers le mur du fond, là où nous avons l’habitude d’allumer le feu. C’est d’ailleurs ce dont il s’occupe immédiatement, pendant que j’observe les blessures de la femme à la faible lueur des bougies.

La plaie, sur son bras droit, a l’air relativement profonde, et j’en découvre une autre sur sa jambe, plus petite mais qui a sans doute saigné bien davantage. De plus, en cherchant les raisons de son évanouissement, je trouve une énorme bosse sur son crâne, toujours du côté droit. Le manque de lumière m’empêche d’en voir davantage, mais j’en sais assez pour pouvoir débuter quelques soins.

Je sors jusqu’à l’arrière du garage, gardant la lame avec moi pour être sûre que Ronan ne sera pas tenté de s’en servir en mon absence, et ramasse l’une des bassines que nous avons disposées là, pour récupérer l’eau de pluie. Ensuite, après être revenu à l’intérieur, j’utilise un vieux tee-shirt que je déchire en larges bandes afin de m’en servir comme bandages.

D’abord, je nettoie les plaies, celle de la jambe et celle du bras, puis j’utilise un peu d’arnica, trouvé dans les colis, pour la bosse sur le crâne, et les différentes traces de coups sur son corps.

C’est d’ailleurs pendant que je passe le gel d’arnica sur sa pommette qu’elle revient à elle, dardant immédiatement sur moi un regard qu’il serait inexact de qualifier de bienveillant. Au contraire, une vraie fureur brille dans ses yeux bleus tandis qu’elle essaie aussitôt de se relever. Je n’ai aucun mal à l’en empêcher, la repoussant vers le sol avec ma main gauche alors que je regarde si d’autres marques sont visibles sur son corps.

Elle n’insiste pas, se contentant de continuer à me fixer pendant quelques secondes avant de lâcher.

-« A quoi est-ce que tu joues, là ? »

Elle paraît non seulement furieuse, mais aussi étonnée, intriguée et soupçonneuse, comme si elle s’imaginait que j’ai une raison cachée de m’occuper de ses blessures. Ses yeux, constamment en mouvement, scrutent la pièce autour de nous, semblant être à la recherche d’un danger éventuel, avant de se poser sur la lame, posée au sol non loin de moi. Heureusement, je suis son regard et pousse rapidement l’arme d’un petit coup de pied qui la fait glisser lentement sur le béton en direction du mur de fond et de Ronan. Ensuite, et ensuite seulement, je prends le temps de lui répondre.

-« Tu es sérieusement blessée et je fais de mon mieux pour te soigner. »

Ca ne la rassure pas, au contraire.

-« Pourquoi ? Qu’est-ce que tu as à y gagner ? »

Je hausse les épaules.

-« Disons que c’est dans ma nature. Tu es blessée, je ne peux tout de même pas te laisser là, à attendre de voir si tu vas t’en remettre ou pas. »

Elle me fixe de nouveau, incrédule.

-« Et pourquoi pas ? »

La suspicion revient dans son regard.

-« A moins que tu n’aies l’idée de me livrer à mes ennemis après m’avoir remise  sur pied. »

J’en reste sans voix tant je suis loin de pensées de ce genre et me contente de secouer négativement la tête en guise de réponse. Elle ne paraît pas convaincue du tout mais n’ajoute rien, continuant seulement de surveiller d’une part la porte comme si elle craignait que quelqu’un ne surgisse brusquement, et d’autre part Ronan, qu’elle semble soupçonner de je ne sais quelle mauvaise intention. Je me tais moi aussi et termine de nettoyer ses blessures en silence, utilisant ce qui reste du tee-shirt pour bander les deux plaies les plus importantes, puis me redresse enfin, lui désignant le fond de la pièce ou mon ami vient d’allumer un feu avec les branchages que nous avons ramenés tout à l’heure.

-« Si tu es capable de te lever et de marcher jusque là, tu devrais venir te mettre au chaud, avec nous. »

Sa méfiance n’a pas diminuée d’un iota, mais elle essaie tout de même de se lever, grimaçant sous la douleur mais sans laisser échapper la moindre plainte, seulement un juron particulièrement grossier au moment où, presque debout, sa jambe lâche et qu’elle retombe au sol. Par réflexe, j’attrape son bras, dans le but de la soutenir et de l’aider, mais elle se dégage d’un geste brusque tout en me foudroyant du regard. Et puis, elle fait une nouvelle tentative, réussie cette fois.

Sitôt debout, elle s’adresse à Ronan, employant son ton le plus autoritaire.

-« Toi, ramène moi mon arme, tout de suite ! »

Il rentre la tête dans les épaules mais répond d’un « certainement pas » suffisamment ferme pour qu’elle comprenne qu’il ne plaisante pas. Elle fronce les sourcils, serre les poings comme si elle pensait à le frapper et esquisse un mouvement dans sa direction avant de renoncer, sans doute à cause de la douleur.

Chancelante, elle tourne le dos, et commence à avancer très péniblement vers la porte d’entrée, apparemment bien décidée à sortir d’ici, d’autant plus que dehors, le vacarme s’est tu. Ce n’est sans doute pas une bonne idée mais je l’interroge tout de même.

-« Où comptes-tu aller comme ça ? Tu tiens à peine debout. »

Sa voix est glaciale alors qu’elle répond sans me regarder.

-« Occupe-toi donc de tes affaires ! »

Sa démarche est toujours aussi peu assurée et il s’en faut de peu pour qu’elle chute de nouveau, mais elle s’obstine et elle est pratiquement arrivée à la porte quand elle s’écroule à nouveau, portant immédiatement ses deux mains à sa jambe, faisant visiblement de gros effort pour ne pas gémir ou crier de douleur. Je n’hésite pas et vais vers elle, tendant une main pour lui proposer mon aide, mais elle l’ignore et se relève seule s’obstinant à sortir malgré tout. Je hausse les épaules et la regarde franchir le seuil, m’attendant à la voir tomber de nouveau à chaque instant. Toutefois, elle semble avoir suffisamment récupéré puisqu’elle parvient à se tourner vers moi, s’appuyant contre le chambranle pour cela, et me lancer, la voix menaçante.

-« Je t’ai reconnue, petite. Ce n’est pas la première fois que tu me défies, fais attention que ce ne soit pas la dernière ! »

Et puis, elle s’écarte de l’entrée, s’appuie sur sa bonne jambe, et claque violemment la porte.

-« Bon débarras ! »

C’est la voix de Ronan qui résonne dans mon dos, alors qu’il me fait signe de le rejoindre près du feu, sa voix pleine de réprobation tandis qu’il ajoute.

-« Je ne comprends pas que tu l’aies soignée, ni que tu m’aies empêché de l’achever. Je suis sûr que les « Diaboliques » ignoraient sa présence ici et qu’il n’y avait aucune représailles à craindre. »

Je m’assieds sur le sol et tend mes mains vers les flammes, heureuse de constater que les rats se tiennent à distance.

-« Ce n’est pas par crainte que je l’ai fait, c’est juste… Je ne sais pas si tu vas le comprendre, mais je ne lui ai pas menti en disant que c’était ma nature. J’ai vu une femme blessée, et je l’ai soignée du mieux que j’ai pu. Quels que soient sa personnalité, son caractère ou ses activités, je ne peux pas laisser un être humain souffrir comme ça sans essayer de le soulager, même un peu. »

Le regard qu’il me lance est le plus glacial qu’il m’ait jamais jeté.

-« J’espère que tu n’auras pas à le regretter. »

Il n’en dit pas davantage et s’éloigne pour s’allonger contre le mur, blotti sous sa couverture. Je remets un peu de bois dans le feu, m’allonge moi aussi, et ne tarde pas à m’endormir, mes rêves bizarrement pleins d’une haute silhouette brune et d’une paire d’yeux bleus qui me regardent sans aucune bienveillance.

 

 

Durant la semaine qui suit, nous reprenons notre routine. La fontaine tôt le matin, les courses au colis égaré lors des largages, et la nécessité de nous tenir à l’écart des gangs et des caïds, ou de ceux qui pensent en faire partie, le reste du temps. L’hiver s’est définitivement installé, et la recherche de bois ou de combustible quel qu’il soit est une corvée supplémentaire qui nous occupe pendant de longues heures, d’autant plus qu’ensuite, nous devons faire la chasse aux rats. A ce sujet, et au fil des jours, nous découvrons deux issues dans le mur, que nous bouchons, faute de ciment,  avec des cailloux enfoncés le plus profondément possible, ce qui réduit le nombre des sales bestioles qui viennent envahir notre abri. C’est un énorme soulagement pour nous et nous n’hésitons pas à pourchasser ceux qui restent, les découpant même parfois avec la lame de la leader des « Diaboliques ».

C’est au bout d’une dizaine de jours que nous croisons cette femme de nouveau, un matin, alors que nous faisons notre modeste provision d’eau. Entourées de trois des membres de son gang, elle boîte bas mais avance fièrement, le menton levé, semblant prête à défier quiconque croiserait son regard. Pourtant, et alors que je suis en train de remplir la gourde, jetant un regard inquiet vers le gang, elle fait un signe, discret mais que j’ai tout de même le temps d’apercevoir, pour que ses « employées » attendent que j’ai terminé avant de venir bousculer tous ceux qui se pressent encore autour de la fontaine.

Je rejoins Ronan, et tandis que je ferme la gourde, je le pousse du coude, l’interrogeant tout bas sur l’attitude de la femme, mais il hausse les épaules, marmonnant qu’il n’a rien vu de tel et que je devrais enfin me rendre compte qu’il ne faut rien attendre de bien de la part de cette femme, comme de tous les chefs de gang d’ailleurs. Je n’insiste pas et lui emboîte le pas quand il s’éloigne de la place, prenant toutefois le temps de jeter un regard derrière moi. Sur la place, Elnax est tournée dans notre direction, ses beaux yeux bleus fixés sur moi, et si je suis trop loin pour être sûre de leur expression, je ne peux m’empêcher de frissonner, de  crainte bien sûr, mais d’autre chose aussi, même si j’ai du mal à définir de quoi il s’agit.

 

L’hiver s’installe, et il est terrible. Les colis que nous parvenons à récupérer ne contiennent que rarement des vêtements chauds et nous sautons pratiquement de joie, alors que la neige tombe à gros flocons et que les températures avoisinent les zéro degrés, quand nous parvenons tout de même à dénicher une couverture. C’est peu, et nous passons de longues semaines à souffrir du froid, courant parfois dans la pièce qui nous sert d’abri juste pour nous réchauffer. Les rats eux aussi, paraissent craindre la baisse des températures et, finissant sans doute par s’habituer au feu, montrent de moins en moins de frayeur devant les flammes nous obligeant à passer de nouveau beaucoup de temps à les pourchasser.

Evidemment, avec le froid, la neige et le vent, nous passons la majeure partie du temps enrhumés, le nez rouge, la respiration sifflante et souvent fiévreux mais si malgré tout, je parviens à résister aux bactéries et aux germes les plus virulents, ce n’est pas le cas de mon compagnon d’infortune qui, alors que le printemps peine à venir et qu’une pluie glacée succède à la neige, tombe bien plus sérieusement malade.

Je lui donne du lait chaud et les quelques aspirines que nous possédons, mais cela ne lui fait guère de bien et encore n’est-ce que de manière très provisoire et je me vois contrainte de prendre davantage de risques au moment des largages, espérant trouver des médicaments plus efficaces.

Les hélicoptères tournent au-dessus du centre-ville. Je rase les murs, avançant le plus discrètement possible vers le quartier de la fontaine, jetant régulièrement des coups d’œil inquiets autour de moi. Sur la gauche, je repère rapidement les « Sans pitié », un gang de grands gaillards bruyants et brutaux qui s’en prennent à tous ceux qu’ils croisent, sans avoir besoin d’une raison pour cela. En face de moi, une autre bande, moins nombreuse mais composée elle aussi de vrais durs à cuire difficiles à impressionner, et sur ma droite, les « Diaboliques ». Une dizaine de femmes pas plus, avec, défiant les autres groupes du regard dans une attitude un peu matamore, une Elnax dont le bras droit est orné d’une longue cicatrice encore un peu rougeâtre, sans doute consécutive à sa blessure de l’autre soir.

Voir tout ce monde rassemblé dans l’attente du même événement, et bien décidé à ne laisser personne d’autre qu’eux profiter de ce qui tombera du ciel m’impressionne et m’effraie tant que, pendant un moment, je recule, hésitant à m’approcher trop près de tous ceux là. Et puis, la pensée de mon camarade, grelottant de fièvre et toussant à s’en arracher les poumons me traverse l’esprit, et je m’avance lentement vers le centre de la place.

Tout le monde a filé, tous ceux qui ne sont pas de taille à affronter les caïds ont cédé la place et je suis seule  à marcher à petits pas en direction des colis qui commencent à tomber. Instinctivement, alors que les « sans pitié » me jettent des regards incendiaires et se poussent du coude en me désignant du bout de leurs doigts sales, et que les « Effroyables » me sourient d’une manière si terrifiante que j’en frémis, je me dirige vers le gang des femmes, non pas parce qu’elles me font moins peur, mais simplement parce que j’ai déjà eu des contacts avec leur leader et que je me dis, peut-être bêtement, que grâce à ça, ou à cause de ça, elles seront peut-être un peu moins agressives que les hommes.

C’est une erreur apparemment. A peine me suis-je avancée de trois pas que tout le groupe se tourne vers moi, les unes montrant les dents d’une manière qui n’a rien d’engageant, les autres agitant leurs bâtons et leurs lames de façon si menaçante que j’en arrête ma progression. Et puis, juste au moment où je me dis que je n’y arriverai pas et que je devrais sans doute renoncer et chercher un autre moyen de me procurer des médicaments, Elnax vient se joindre à ses acolytes, croisant les bras sur sa poitrine en plantant ses yeux dans les miens.

-« Je t’avais pourtant prévenue de ne plus venir me défier, petite. »

Elle parle sans colère mais dans son ton la menace est évidente, et je dois lutter pour soutenir son regard. Elle avance encore d’un pas, me forçant encore une fois à lutter contre moi-même pour ne pas reculer, puis m’interroge, l’intonation ironique.

-« Et quelle est donc la cause d’une telle témérité en toi ? As-tu tant de mal à supporter ton séjour ici que tu cherches à l’abréger en venant me provoquer ? Ou bien crois-tu être en position de juger si nous avons suffisamment de nourriture ?»

Je ne sais quoi répondre à ça et secoue négativement la tête, plantant fermement mes pieds dans le sol en tâchant d’oublier à quel point cette femme me fait peur alors qu’elle avance encore d’un pas et se penche vers moi, la voix dangereusement doucereuse.

-« Je t’ai demandée pourquoi tu étais là, et j’attends une réponse, tout de suite. »

Il fait froid, l’air est chargé d’humidité et le vent souffle en violentes rafales, pourtant, je sens la sueur sourdre de tout mon corps alors que j’avale péniblement ma salive avant de répondre laconiquement.

-« Mon ami est malade, j’ai besoin de médicaments. »

Elle hausse un sourcil et son expression se fait dédaigneuse.

-« Ton ami ? Ce voleur de lame ? »

Elle hausse les épaules avant d’ajouter.

-« Peu m’importe ce qui lui arrive. »

Elle semble vraiment le penser, pourtant elle ne me tourne pas le dos, se mettant plutôt de côté par rapport à moi comme si elle voulait observer ses acolytes déballer les colis en ma compagnie. Je pourrais peut-être partir, mais je ne le fais pas, moitié par crainte de la réaction de la chef de gang qui ne m’a pas autorisée à quitter les lieux, moitié parce qu’une toute petite partie de moi espère encore pouvoir récupérer quelque chose après leur départ.

Cela ne dure guère de temps d’ailleurs. Au bout de quelques minutes seulement, les sacs et les brouettes chargés, les femmes se préparent à se mettre en route, surveillant les « Sans pitié » et les « Effroyables » du coin de l’œil. Mais pour l’instant, chacun se préoccupe principalement de ses provisions et l’humeur belliqueuse n’est pas de mise. Et c’est justement quand cette pensée me traverse l’esprit, m’amenant à envisager de m’éclipser, que la grande femme brune qui dirige les « Diaboliques » se tourne de nouveau vers moi. D’un geste vif, et sans prévenir, elle me lance deux objets de petite taille,  que j’attrape par réflexe, sans savoir de quoi il peut bien s’agir. Je baisse les yeux sur mes mains et ce qu’elles contiennent pour découvrir deux boites d’antibiotiques, des médicaments sensés soigner les états grippaux comme celui dont souffre Ronan. Voilà une chose à laquelle je ne m’attendais pas du tout, et il me faut deux ou trois secondes pour reprendre mes esprits, si bien que, lorsque je relève les yeux, je me trouve face à ceux d’Elnax qui me fixent froidement.

-« Tu m’as soignée, je paie ma dette. Ceci dit, tu devrais filer avant que je change d’avis. »

Je ne me le fais pas dire deux fois et décampe rapidement, regardant les médicaments avec de grands yeux ravis tout en marchant le plus vite possible, et sans me retourner.

 

C’est au matin du troisième jour que Ronan commence à aller mieux. Il tousse encore beaucoup, mais la fièvre est enfin tombée et sa respiration est moins sifflante. Encore fatigué, il reste assis sur le sol, le dos appuyé contre le mur du fond et gardant la lame à portée de main pour chasser les rats qui auraient le culot ou la curiosité de s’approcher trop près, tandis que je sors guetter un éventuel largage. Sil ne pleut pas, l’air est chargé d’humidité et je sens mes avant-bras se couvrir de chair de poule alors que je lève les yeux vers le ciel. Les hélicoptères ne sont pas là, et personne dans cette cité ne connaît les dates exactes de largage, mais le rythme étant toujours sensiblement le même, nous sommes nombreux, dans les rues, à attendre et espérer que ce sera pour aujourd’hui.

J’avance jusqu’à la fontaine, me glissant au milieu de tous ceux qui remplissent gourdes et bidons, pour faire ma propre réserve et c’est au moment où je me redresse, rangeant mes récipients bien fermés dans mon sac à dos que le bruit des moteurs se fait entendre.

Immédiatement, je quitte la place. Les gangs sont là, déterminés à récupérer le plus de marchandises possible, et je m’éloigne sans quitter le ciel des yeux, guettant le colis, la caisse qui tombera au sol, loin des caïds et de leurs sbires. Malheureusement, je ne suis pas la seule à espérer repérer un colis qui tomberait loin des gangs et nous sommes une bonne quinzaine à nous précipiter vers celui qui arrive dans la rue où je me trouve.

Depuis mon arrivée à Taule-ville, j’ai appris à ne pas me laisser bousculer et comme les autres, je joue des coudes, je donne des coups d’épaules voire des coups de pieds pour atteindre les provisions tombées au sol, au milieu des débris de bois qui composaient la caisse. J’en ramasse quelques uns d’ailleurs, même si mes premiers gestes sont destinés à m’emparer de boîtes de conserves, de tubes de lait et de paquet de biscottes. Ce n’est qu’une fois mon sac bien plein que je m’en vais, laissant les derniers détenus arrivés en même temps que moi, fouiller dans les débris restants en se bousculant et en poussant des grognements dignes d’animaux enfermés dans un zoo.

Heureuse de ne pas revenir bredouille, c’est avec entrain et  le sourire aux lèvres que je me dirige vers l’ancien garage qui nous sert d’abri. Un sourire qui se fige rapidement toutefois, quand je vois, planté à deux pas de moi, deux membres des « Sans pitié » qui me regardent arriver en ricanant méchamment.

Mon premier réflexe est de reculer, jetant un petit coup d’œil derrière moi pour me situer par rapport à la prochaine rue perpendiculaire à celle-ci que je pourrai emprunter, mais ils ne me laissent pas le temps de faire trois pas en arrière et bondissent vers moi, bien plus rapides que je ne l’aurais cru étant donné leur corpulence et la quantité hallucinante d’alcool qu’ils ont la réputation d’absorber dans une journée. En quelques secondes, ils sont là, l’un sur ma gauche et l’autre sur ma droite, chacun affichant un sourire malsain qui creuse leurs joues mal rasées d’une manière particulièrement effrayante. Je sais qu’il est inutile de crier, ou d’appeler à l’aide, non seulement personne ne viendra m’aider, mais cela inciterait plutôt tous les détenus qui passent par là à se regrouper pour assister au spectacle. Alors, je me tais et j’essaie de m’échapper, mais ils m’attrapent chacun par un bras, me bousculent, me tirent d’un côté et de l’autre, paraissant beaucoup s’amuser. Et puis, celui qui se trouvent à ma droite, un petit brun rondouillard à l’haleine particulièrement chargée me déleste de mon sac à dos, tirant si fort qu’il n’est pas loin de me démettre l’épaule, tandis que son compère, un peu moins gras, agrippe mon blouson, sans doute pour me le retirer. Je me défends du mieux que je peux, et distribue des coups de pieds dans les tibias de mes adversaires, des coups de genou un peu plus haut, là où ça devrait leur faire vraiment mal, mais ils sont bien plus costauds que moi, et évitent mes piètres tentatives en riant encore plus fort, mais je ne laisse pas tomber pour autant, persuadée que s’ils parviennent à leurs fins, je serais morte quand ils s’en iront. Alors, je tends les bras devant moi et agrippe la barbe du moins gros des deux, tirant aussi fort que je peux, jusqu’à le faire basculer en avant. Il pousse un cri suivi d’un juron, ne parvenant à se dégager qu’en me flanquant un gigantesque coup dans l’estomac. J’en perds le souffle et me plie en deux, tant à cause de la douleur que parce que je cherche désespérément de l’air. Ils en profitent pour me frapper, sur le dos et dans les côtes, à plusieurs reprises et juste au moment où je pense que je ne vais plus tenir très longtemps comme ça, et qu’ils n’auront finalement pas eu grand mal à gagner la bataille, les coups cessent soudain de pleuvoir.

Je ne me relève pas tout de suite, encore en train de chercher de l’air, mais si je ne vois pas ce qui se passe autour de moi, j’entends clairement les deux hommes jurer et pousser des cris qui semblent exprimer plus de douleur qu’autre chose. Ce sont d’ailleurs ces cris qui me surprennent, bizarrement, bien plus que le fait qu’ils m’aient lâchée, et ma surprise augmente encore quand je comprends pourquoi ils ont cessé de s’en prendre à moi.

Le petit gros est au sol, apparemment groggy, tandis que son comparse est en train de passer un très mauvais quart d’heure, frappé avec énergie par une Elnax qui ne ménage pas ses efforts pour les mettre hors de combat, semblant d’ailleurs prendre un certain plaisir à cette occupation. Je pourrais, et je devrais sans doute en profiter pour partir, pourtant je reste là, à regarder la scène avec une espèce de fascination malsaine, les sourcils froncés alors que je m’interroge sur la motivation d’Elnax. Cela ne dure guère de temps cependant et après trois minutes environ, les deux hommes sont étendus par terre, aussi inertes l’un que l’autre, tandis que celle qui les a vaincus reste un instant à les regarder, du mépris mais aussi une certaine satisfaction dans le regard. Doucement, je me baisse pour ramasser mon blouson et mon sac à dos, puis m’approche, déterminée à remercier la grande femme brune même si je trouve un peu déconcertant qu’elle soit intervenue. Elle se frotte les mains, comme si elle estimait que « c’est une bonne chose de faite » avant de se détourner, prête à quitter les lieux, et je l’interpelle.

-« Merci. Sans ton intervention, je ne m’en serais sans doute pas sortie vivante. »

Elle me regarde froidement, et me désigne la cicatrice qui court le long de son bras.

-« Ces deux là font partie de ceux qui m’ont attaquée l’autre soir. Je leur devais bien ça. »

Je hoche la tête, bizarrement un peu déçue en comprenant qu’elle n’est pas venue se mêler de cette histoire dans le but de me rendre service, et ne l’interroge pas davantage, repartant lentement et la tête basse, vers l’abri.

 

Ce n’est qu’en arrivant devant l’ancien garage que je me rends compte qu’Elnax m’a suivie. Surprise, mais aussi un peu inquiète, je tourne vers elle un regard interrogateur, auquel elle répond d’abord avec un petit sourire ironique avant de lancer, sarcastique.

-« Je viens prendre des nouvelles de ton ami. Tu m’as bien dit qu’il était malade, non ? »

Je n’en crois pas un mot, mais je ne me sens pas capable de l’empêcher d’entrer, et d’ailleurs, je ne suis pas sûre d’en avoir vraiment envie même si je devrais sans doute m’interroger sur cette absence de désir.

Je pousse la porte et pénètre dans la pièce, Elnax sur mes talons pour trouver Ronan debout, pour la première fois depuis que je lui ai ramené les médicaments, occupé à pourchasser un énorme rat, le sourire qu’il affiche en me voyant arriver s’effaçant immédiatement lorsqu’il aperçoit la grande femme brune derrière moi, remplacé par une grimace qui indique son mécontentement à la voir là. Ca la fait ricaner et elle s’avance au devant de lui, son visage exprimant clairement le défi alors qu’elle désigne l’arme qu’il tient en main tout en lui jetant, le ton autoritaire :

-« Cette lame m’appartient ! »

Pendant une seconde, il paraît un peu éberlué, comme s’il ne s’attendait pas à ce qu’elle vienne réclamer son bien, mais il se ressaisit très vite et la défie à son tour.

-« Viens donc la chercher ! »

Il regrette immédiatement sa bravade, je le vois dans son regard, mais ne retire pas ce qu’il vient de dire, se tenant bien droit alors que la leader des « Diaboliques » avance vers lui, sûre d’elle et son arme déjà brandie, prête à porter un coup certainement mortel à mon ami. Instinctivement, je me précipite, oubliant à qui j’ai affaire alors que, sans réfléchir, je m’accroche au bras droit d’Elnax pour retenir son geste.

Ca la stupéfie. Lentement, elle tourne son regard vers moi, négligeant complètement Ronan devant elle. Elle pose sur moi des yeux écarquillés de stupeur tandis que, réalisant ce que je viens de faire, je recule d’un pas. Deux ou trois secondes se passent dans le plus grand silence, puis elle baisse son arme et sans plus penser à Ronan, elle vient m’agripper l’avant-bras et me tire vers la porte, semblant vouloir être seule avec moi, comme si elle avait un secret à me confier. Pourtant, ce n’est pas de cela qu’il s’agit puisque tout ce qu’elle me dit tient en une seule phrase, menaçante et prononcée en me regardant droit dans les yeux.

-« Ne refais jamais ça ! Personne ne s’interpose entre mes ennemis et moi sans risquer d’y perdre la vie ! »

Tout est effrayant en elle à ce moment là, pourtant, je n’ai pas vraiment l’impression qu’elle a l’intention de me faire du mal, d’ailleurs elle n’a pas un seul geste de brutalité envers moi. Alors, je fais comme si je n’étais pas morte de peur et je lui réponds de mon ton le plus insouciant.

-« Ronan n’est pas ton ennemi. Il n’est qu’un détenu comme les autres qui essaie de se débrouiller comme il peut. »

Elle détourne enfin le regard pour jeter un coup d’œil plein de dédain vers mon ami avant de se tourner de nouveau vers moi.

-« Tout ceux qui s’opposent à moi, d’une manière ou d’une autre sont mes ennemis. »

Son ton est définitif, mais elle paraît avoir oublié son désir de récupérer sa lame et ne plus penser maintenant qu’à s’en aller. Et puis, juste au moment où elle tend la main vers la porte, elle me regarde encore une fois pour me demander, l’air plus intrigué qu’autre chose.

-«Pourquoi n’as-tu pas peur de moi ? »

Malgré ma frayeur, je parviens à sourire d’une manière tout à fait angélique pour répliquer.

-« Je ne te trouve pas si effrayante. »

Cette fois, elle a presque l’air vexé, alors qu’elle réfléchit quelques secondes à ce que je viens de lui dire, la tête penchée sur le côté, avant de répondre, toujours aussi intriguée.

-« Tu es vraiment une drôle de fille. »

Elle secoue la tête, comme pour s’éclaircir les idées avant de reprendre contenance et d’ajouter.

-« Je suppose que tu ignores pour quelle raison j’ai été incarcérée, n’est-ce pas ? »

Je secoue négativement la tête, attendant qu’elle poursuive.

-« J’ai tué deux hommes, volontairement. »

Je la crois sans difficulté et j’ai du mal à réprimer un frisson, une réaction qui a l’air de la satisfaire et amène un petit sourire sur ses lèvres. Et puis, elle se décide à partir, franchissant enfin la porte non sans ajouter

-« Evite donc de te trouver sur mon chemin, dorénavant. »

Je la regarde partir sans lui rappeler que c’est elle qui est venue me tirer des griffes des « Sans pitié » avant de me suivre jusqu’ici, et repousse le battant avant de revenir au fond de la pièce, retrouver un Ronan à l’expression particulièrement contrariée qui ne me laisse pas le temps de souffler avant de me lancer, le ton et le regard pleins de reproches.

-« J’ai bien cru que tu allais rester éternellement à la porte, à essayer de lui faire du charme ! »

Je m’attends si peu à ça que j’en reste sans voix, les yeux écarquillés de stupéfaction et secouant négativement la tête mais il ne semple pas tenir compte de ma réaction et insiste, toujours aussi mécontent.

-« Ne parais pas si surprise, comme si tu n’avais pas fait exprès de minauder. « Je ne te trouve pas si effrayante… » Je n’avais jamais pensé que tu pouvais te comporter ainsi. »

Et il me tourne le dos pour aller passer sa colère en chassant les rats avec des gestes rageurs et des grognements de mauvaise humeur tout à fait inhabituels chez lui. Je roule des yeux et le laisse à son occupation, m’asseyant sur le sol en réfléchissant à ce qu’il vient de me dire.

Je n’ai pas minaudé, comme il le prétend, et la seule pensée de ses paroles me fait hausser les épaules, même si je la trouve belle, et plutôt intéressante quand elle ne me fait pas peur. Mais ça, je ne suis pas prête à le reconnaître devant qui que ce soit. Décidé à oublier tout cela, je penche ma tête en arrière, l’appuyant conte le mur et je ferme les yeux.

 

C’est le lendemain, en me rendant à la fontaine, que je réalise la portée de l’intervention d’Elnax la veille, en pleine rue,  alors que j’étais attaquée par les deux « Sans pitié ». Comme à l’accoutumée, de nombreux détenus se pressent là, hommes et femmes, jeunes ou plus âgés, tous semblant avoir hâte d’en finir avant l’arrivée des gangs. Pourtant, et alors que j’avance doucement, j’ai la surprise de constater que la petite foule s’écarte devant moi, certains de ceux qu’habituellement je salue parfois d’un geste ou d’un sourire détournant même les yeux pour éviter mon regard. Surprise, mais décidant de profiter de l’occasion pour remplir mes récipients sans attendre, ce n’est que lorsque j’ai terminé et que je relève les yeux pour regarder de nouveau autour de moi que je constate que je suis la seule auprès de la fontaine, tous les autres sont à au moins quatre ou cinq mètres. Ma première pensée est que l’un ou l’autre des gangs est là et s’approche sans doute de moi, mais il me suffit d’un coup d’œil circulaire pour voir que ce n’est pas le cas. Non, visiblement, si personne ne se tient trop près de moi, c’est parce que je leur fais peur.

Un moment, je réfléchis, cherchant à comprendre d’où provient cette crainte, jusqu’à ce que je me souvienne que chacun est certainement persuadé que si la leader des « Diaboliques » m’a aidée, c’est parce que nous sommes alliées d’une manière ou d’une autre, à moins qu’ils ne croient tous que je suis sous sa protection.

Quoi qu’il en soit, je me sens perturbée et je prends une seconde pour réfléchir à la question,  cherchant à déterminer si, au final, c’est une bonne ou une mauvaise chose pour moi, si absorbée que je ne me rends pas compte de l’arrivée des « Diaboliques ».

Les membres de la bande sont pourtant déjà à l’œuvre, remplissant bidons et jerricans avec efficacité, me jetant de temps à autres quelques regards en dessous qui n’ont rien de rassurants, tandis que leur leader, elle, reste les bras croisés sur sa poitrine à me regarder avec un petit sourire amusé sur les lèvres. Une attitude que je ne comprends pas vraiment et qui m’amène à avancer vers elle, pour lui demander quelle réflexion bizarre je peux bien lui inspirer. Ca la fait sourire plus largement et elle se penche vers moi pour murmurer à mon oreille.

-« Je songeais à te proposer de rejoindre le gang. Je suis sûre que tu t’adapterais très bien. »

J’en reste bouche bée, à la considérer comme si elle venait de m’annoncer que le soleil ne se lèverait plus jamais. Son sourire s’élargit encore, comme si elle s’amusait de cette réaction. Mais cette stupeur ne dure guère et je me reprends rapidement pour secouer négativement la tête avec énergie.

-« Moi ? Faire partie de ton gang ? Comment peux-tu l’envisager ne serait-ce qu’une demi-seconde ? Il n’en est pas question ! »

Son sourire s’efface très rapidement, mais elle ne paraît pas aussi contrariée que je le craignais, se penchant de nouveau pour ajouter, son ton un peu trop doux pour ne pas être plein de sous-entendus plus ou moins menaçants.

-« Tu devrais y réfléchir à deux fois avant de refuser. »

Elle se redresse et fait un large geste pour désigner la place sur laquelle nous nous trouvons, mais aussi les membres de son gang ainsi que ceux des autres bandes, tous réunis pour faire leur provision d’eau.

-« Aujourd’hui, tout le monde te traite avec respect, et je ne crois pas que qui que ce soit vienne t’ennuyer, ou te provoquer d’une manière ou d’une autre. Mais il suffirait que je fasse un signe, que je prononce un mot pour que tout change. »

Je sais qu’elle n’aurait aucun mal à me rendre la vie très difficile, mais pour autant, je n’ai aucune envie de me joindre à sa bande, au contraire. Tout dans leur manière de faire, de s’en prendre à plus faible qu’elles, de récupérer le plus de marchandises indispensables possible pour les échanger ensuite contre des services de tous ordres, à leur habitude de se battre constamment, est contraire à ce que je suis. Pourtant, en mon for intérieur, je suis persuadée que leur leader, vaut bien mieux que ça. Malgré son air bravache et son attitude souvent menaçante, je n’arrive pas à croire que sa personnalité se résume à ça, et je serais prête à parier qu’à l’époque où elle était dehors, elle avait d’autre centre d’intérêt que la bagarre et la domination d’un quartier ou, dans le cas présent, d’une cité. Ces réflexions ne mettent que quelques secondes pour me traverser l’esprit, et ne m’empêchent pas d’entendre Elnax, qui me fixe avec un peu de dédain, ajouter calmement.

-« Je te laisse deux jours, pour y réfléchir, peser le pour et le contre. Ensuite, nous verrons… »

Et puis, alors que, bien déterminée à ne pas changer d’avis, je commence à me retourner pour retourner à l’ancien garage, je la vois distinctement me faire un petit clin d’œil, arborant une expression malicieuse que je n’aurais jamais imaginé voir sur son visage.

 

Ronan est particulièrement contrarié lorsque je lui raconte ma discussion avec Elnax. Inquiet, il arpente notre abri à grands pas, maugréant tout haut en tapant nerveusement de son poing droit dans sa paume gauche si fort que chaque contact claque comme un coup de fusil. Cela dure de longues minutes pendant lesquelles il déambule sans prêter attention ni à moi, ni à quoi que ce soit autour de lui, puis il finit par se calmer et vient s’asseoir près de moi, contre le mur du fond.

-« Nous sommes dans de mauvais draps, Gabrielle. Je ne sais pas pourquoi elle en a après nous, après toi particulièrement, mais elle ne nous lâchera pas de sitôt. »

Il n’en dit pas davantage mais son expression abattue parle pour lui, et je tente de le réconforter en posant une main apaisante sur son avant bras.

-« Ne sois pas si pessimiste. Après tout, elle nous a souvent menacés, c’est vrai, mais jusqu’à présent, aucun acte n’a suivi ses menaces. Au contraire, elle m’a même tirée des griffes des « Sans pitié ».

Il secoue la tête, l’air toujours aussi sombre.

-« Rien ne dit que ça va durer. Je suis ici depuis presque trois ans, Gabrielle, et je peux t’assurer que la leader des « Diaboliques » ne plaisante pas. Les membres de son gang non plus, d’ailleurs. »

Il ferme les yeux en appuyant l’arrière de son crâne contre le mur, derrière nous, tandis que sa voix devient un peu plus rauque.

-« Je les ai vues, tu sais. Je les ai vues s’en prendre à un jeune qui ne leur avait pas cédé le passage assez vite à leur goût, dans une rue non loin de la place où se trouve la fontaine. Quand elles en ont fini avec lui, il n’a pas pu se relever. D’ailleurs, il n’a plus jamais marché normalement depuis. Je les ai vues se battre avec les « Effroyables » et laisser plusieurs cadavres derrière elles. Je les ai vues attraper un gamin qui n’avait pas deux ans, et se servir de lui pour obliger sa mère à leur servir littéralement d’esclave. Je les ai vues faire tellement de choses… »

Il pousse un profond soupir dans lequel je discerne autant de découragement que de fatigue. Un moment, nous restons silencieux, et puis je suggère doucement.

-« Crois-tu que nous pourrions nous cacher ? »

Il a un petit rire sans joie.

-« Ici ? La cité n’est pas si grande, et où que nous soyons, nous serons obligés de sortir, ne serait ce que pour faire les provisions d’eau et récupérer un peu de nourriture lors des largages. Tous ceux qui nous croiserons, qui nous apercevrons, n’hésiteront pas à nous dénoncer contre une boîte de conserve, ou une tablette de chocolat. »

Il hausse les épaules d’un geste fataliste.

-« Je ne crois pas qu’il y ait grand chose à faire. A part peut-être essayer de comprendre pourquoi elle est après toi. »

Je ne réponds rien et reste songeuse, mais à la vérité, les questions que je me pose sont bien différentes de celles de mon ami. Si je m’interroge, c’est plutôt parce que je n’éprouve absolument pas l’inquiétude qui semble l’étreindre. En fait, je n’arrive pas à croire qu’elle ait vraiment envie de me faire du mal, de quelque manière que ce soit, même si je devrais sans doute trouver ça bizarre, et peut-être un peu angoissant.

 

Les deux jours suivants n’apportent aucun évènement particulier dans notre vie monotone. Mieux portant, Ronan commence même à sortir de nouveau dans les rues. Rendu prudent par les menaces d’Elnax, il ne se sépare plus de la lame qu’il lui a prise et s’est même fabriqué une sorte de fourreau avec les restes d’une vieille botte et un bout de corde pour l’attacher à sa ceinture. Les yeux levés vers le ciel afin de guetter les hélicoptères dont nous entendons déjà les moteurs ronronner au loin, nous avançons lentement le long des murs d’enceinte, si occupés à regarder au-dessus de nous que nous en oublions de surveiller les alentours, et nous sursautons tous deux violemment quand, au coin d’une rue, nous sommes interpellés par une voix narquoise.

-« Quelle joie de croiser des visages amicaux ! »

Toute la bande des « Diaboliques » est là et vient près se glisser entre nous, n’hésitant pas à nous bousculer de manière à nous séparer jusqu’à ce qu’elles entourent complètement Ronan, restant ensuite là sans plus bouger, se contentant juste de l’empêcher de sortir du cercle formé par leurs corps, tandis que leur leader, elle, vient passer un bras sur mes épaules pour m’entraîner à l’écart. Il est inutile de résister et je juge plus malin de la suivre sans faire d’histoire, d’autant que nous nous arrêtons à quelques mètres de là seulement, endroit qu’elle choisit pour me lâcher et se planter face à moi, les bras croisés sur la poitrine.

-« Il est temps pour toi de répondre à ma proposition. »

Son ton n’est pas agressif, pourtant ma gorge se noue alors que je secoue négativement la tête avant de répondre à voix basse.

-« Je n’ai aucune envie de rejoindre un gang, quel qu’il soit, même pas le tien. Je n’ai certainement pas le tempérament nécessaire pour me battre continuellement, ni pour profiter de ma force en m’attaquant aux plus faibles. »

Je hausse les épaules avant de conclure.

-« Je ne suis certainement pas faite pour faire partie d’un gang. « 

Je me détourne aussitôt, espérant qu’elle me laissera partir avec Ronan, mais je  n’ai pas le temps de  faire trois pas qu’elle me rattrape, posant une main ferme sur mon bras.

-« Tu te rends bien compte que ce refus pourrait avoir de fâcheuses conséquences pour toi, n’est ce pas ? « 

Elle fait un vague geste en direction de mon ami, toujours encerclé par les membres de sa bande.

-« A moins que ce ne soit pour lui. »

Si j’avais bêtement espéré qu’elle oublie ses menaces, ça me ramène à la réalité d’une manière si immédiate que, contre toute prudence, je ne peux retenir un mouvement d’humeur avant de lui lancer, un peu plus agressivement que je ne le devrais pour ma propre sécurité.

-« Pourquoi ? Pourquoi tiens-tu tellement à ma présence parmi les tiennes ?  Pourquoi t’intéresses-tu tant à moi ? Je ne suis ni belliqueuse, ni violente et je ne tiens pas plus que ça à dominer la cité entière. Tout ce que je demande, c’est de purger ma peine tranquille. Alors explique-moi au moins pourquoi je devrais rejoindre les rangs de ton gang ? Qu’est ce que j’y gagnerais ? Et toi, quel avantage as-tu l’intention de tirer de ma présence parmi vous ?»

Etrangement, le regard qu’elle me jette après cette diatribe contient bien plus que de surprise que de colère. Pour tout dire, elle semble plus vexée qu’autre chose. Elle s’approche de moi jusqu’à ce que son corps effleure le mien et se penche vers mon oreille pour murmurer tout bas.

-« Vraiment, tu n’as aucune idée de mes motivations ? »

Je secoue négativement la tête mais n’essaie pas de reculer, si curieuse de savoir ce qui suscite une telle obstination que je tends l’oreille, espérant recueillir quelques confidences. Mais elle ne prononce pas une parole, se contentant de me fixer une seconde avant de rapprocher son visage du mien.

Mon premier réflexe est de poser mes mains sur ses épaules, pour la repousser. Et puis, ses lèvres bougent sur les miennes, sa langue s’insinue dans ma bouche et j’oublie ce que je voulais faire, j’oublie ce que j’aurais pu dire, j’oublie tout ce qui n’est pas ce contact entre nous. Tandis que mes yeux se ferment, mes mains quittent ses épaules pour vagabonder, l’une sur sa nuque, l’autre dans ses cheveux et  c’est le petit gémissement que je pousse, bien inconsciemment, qui me ramène à la réalité. Brusquement, je me recule, lâchant sa bouche avec bien plus de regrets que je ne saurais le dire et que je n’aurais pu l’imaginer, avant de tourner la tête à droite et à gauche, complètement déconcertée par ce qui vient de se passer, mais surtout par mes réactions.

Confuse, je porte le bout de mes doigts jusqu’à mes lèvres, en murmurant un petit « je suis désolée », et me détourne pour regarder vers mon ami et le cercle de femmes qui l’entoure encore, mais Elnax ne m’en laisse pas la possibilité, saisissant fermement mon avant-bras pour me retenir.

-« Non, tu n’es pas désolée. Au contraire, tu as adoré ça. »

Heureusement, le bruit des hélicoptères qui arrivent enfin au-dessus de la cité me permet de ne pas répondre. La leader des « Diaboliques » me lâche et lève les yeux vers le ciel avant de siffler et de faire un geste en direction de ses troupes, toujours groupées autour de Ronan.

-« On y va ! »

Elles obtempèrent aussitôt, suivant leur chef qui est déjà partie au pas de course. Mes pas beaucoup plus lents, je rejoins mon ami, la tête basse et l’esprit encore plus que troublé par ce qui vient de se passer et surtout par les dernières paroles d’Elnax, ne relevant les yeux qu’au moment où je me trouve à la même hauteur que Ronan. Visiblement furieux, le visage blanc de rage, celui-ci ne m’adresse pas un mot, se contentant de me jeter un regard dédaigneux avant de se mettre en marche, guettant les hélicos et les colis qui pourraient tomber près d’ici. Il marche à si grands pas que je suis obligée de trottiner pour le suivre et je pousse un soupir de soulagement quand, par chance, une caisse s’écrase au sol à quelques mètres seulement devant nous. Il ne faut guère plus de cinq minutes pour que nous récupérions nourriture et produits d’hygiène, bousculant pour cela tous ceux qui se pressent avec nous autour des débris de la caisse. Ensuite, et toujours sans prononcer une parole, nous retournons à notre abri, et ce n’est qu’une fois que nous sommes arrivés que Ronan se tourne vers moi, l’œil brillant de colère mais le ton aussi froid que la calotte glaciaire.

-« Tu ne devrais plus rester ici, Gabrielle. »

Je n’en crois pas mes oreilles et reste un moment bouche bée, ce dont il profite pour ajouter, le ton désagréablement sarcastique.

-« Puisque tu as choisi ton camp, va donc rejoindre ta nouvelle amie. »

Je secoue négativement la tête avant de répondre, abasourdie.

-« Mon camp ? Mais de quoi parles-tu ?  Je n’ai pas l’intention de rejoindre les « Diaboliques ! »

Il hausse un sourcil et lance, sardonique.

-« Non ? Pourtant, tu m’as semblée particulièrement proche de leur leader. »

Je lève les bras et les yeux au ciel.

-« Et qu’as-tu donc vu ? Qu’elle m’a embrassée ? Eh bien oui, elle l’a fait. Mais je ne l’ai pas suivie pour autant. Je suis là, non ? »

Il hausse les épaules, la moue qui étire ses lèvres exprimant clairement ce qu’il pense de moi.

-« Oh ! C’est elle qui t’a embrassée ? C’est vrai que tu l’as tout de suite repoussée, que tu ne t’es pas laissée faire… »

Il s’avance vers moi, son index tendu devant lui.

-« Tu es là, oui. Mais tu n’y es plus à ta place. Va-t-en ! »

Je n’en reviens pas qu’il réagisse ainsi alors que j’espérais au contraire pouvoir lui parler de tout ça, qu’il m’aiderait à démêler l’écheveau compliqué de mes pensées et de mes sentiments. Mais il n’est pas question que je le laisse me chasser comme si l’abri lui appartenait, après tout je n’ai rien fait qui puisse lui nuire et je n’ai aucune envie de sortir seule et sans la moindre provision de surcroît.

Boudeuse, je m’assieds contre le mur, à quelques mètres de celui qui m’a aidée à m’adapter à la vie ici, dans la cité, et que j’ai toujours considéré comme mon ami jusqu’à présent. Il ne semble pas vouloir insister pour que je m’en aille et pendant un moment, le silence règne, seulement troublé par le bruit des griffes des rats sur le sol, mais cela ne dure pas et très vite, Ronan revient à la charge, le ton hargneux.

-« Au moins, peux-tu m’expliquer exactement ce qui s’est passé dans la rue ? Ce qui t’a pris d’embrasser, ou de te laisser embrasser, par une femme que nous connaissons tous les deux comme un véritable démon ? »

Il lève les bras avant de les laisser retomber d’un geste rageur.

-« Comment peux-tu Gabrielle ? Comment peux-tu t’acoquiner ainsi avec la plus terrible des caïds et prendre de tels risques, pour toi comme pour moi ? »

Le regard que je lui envoie n’est pas rempli de colère comme le sien, mais plutôt plein de lassitude.

-« Je ne pense pas qu’elle soit la plus terrible, il me semble que d’autres sont bien pires qu’elle. Et le simple fait d’être incarcéré ici est un risque en soit. Quant à ce qui s’est passé… »

Je pousse un profond soupir.

-« Je dois reconnaître que je ne sais pas moi-même ce que je dois en penser. En toute honnêteté, je dois bien reconnaître qu’Elnax ne me laisse pas indifférente, mais ça ne veut pas dire que j’ai envie de rejoindre son gang, ni que j’approuve sa manière de vivre ou ses méthodes, et encore moins que j’ai l’intention de t’attirer des ennuis quelle que soit leur nature. »

Mon ton raisonnable paraît le calmer et la colère diminue, dans sa voix comme dans son regard. D’un petit geste de sa main gauche, il me désigne le bracelet qui orne son poignet droit.

-« Il ne me reste guère plus de quatre mois à passer ici avant d’être libéré, Gabrielle. Quelle que soit la situation, je sais que j’arriverai à tenir le coup. Mais toi… Toi, il te restera quatre ans à faire au moment où je partirai. Et tu seras seule. Seule pour faire face à Elnax et son gang. D’ailleurs, même sans se projeter si loin, que feras-tu la prochaine fois que tu la croiseras ? Que feras-tu si elle veut t’embrasser de nouveau et que tu n’en as pas envie ? Et surtout, que fera-t-elle dans ce cas là ? »

Il s’approche de moi, si près qu’il pourrait me toucher, et ajoute à voix basse.

-« C’est pour toi que je me fais du souci, Gabrielle et tu devrais t’inquiéter toi aussi. Tu t’es mise dans une situation très périlleuse, bien plus que tu ne sembles le penser. »

Là-dessus, il se détourne et s’en va s’asseoir à quelques mètres de moi,  chassant les rats qui se trouvent sur son passage à grands coups de pied rageurs.

Quant à moi, je reste silencieuse et ferme les yeux, beaucoup plus inquiète maintenant qu’avant le début de cette conversation alors que de nombreuses questions se bousculent dans ma tête.

 

Ronan reste plutôt froid et distant le jour suivant, refusant même de m’accompagner jusqu’à la fontaine sous prétexte que « je peux y aller tranquille puisque je suis sous la protection des « Diaboliques » et de leur leader. » Son sarcasme, évident, est blessant mais je choisis de ne pas y répondre, haussant plutôt les épaules avec dédain avant de m’en aller chercher de l’eau, espérant sans oser me l’avouer que je pourrai y voir Elnax. Mais je suis très vite déçue. Si la leader des « Diaboliques » est bel et bien présente, elle ne m’accorde pas un regard. Etonnée, et pour tout dire un peu vexée par cette indifférence, je prends tout mon temps pour emplir mes différents récipients, avant de traîner, jetant quelques coups d’œil aux différents gangs qui se défient du regard, ou tentant d’adresser quelques mots à ceux qui, il n’y a pas si longtemps, bavardaient volontiers avec moi. Mais plus personne ne m’adresse la parole dorénavant et je quitte rapidement la place, dépitée et en traînant les pieds.

Le sac à dos qui contient gourdes et bouteilles est lourd, pourtant, je n’arrive pas à me décider à rentrer à l’abri, persuadée que lorsqu’il apprendra ma déconfiture, Ronan m’accueillera avec un sourire victorieux et ironique que je n’ai pas envie de voir pour l’instant. Alors, je marche dans les rues, sans prêter attention ni à la bagarre qui éclate entre deux bandes non loin de moi, un incident si courant qu’il n’excite plus la curiosité de qui que ce soit, ni aux femmes qui tapinent sur toute la largeur du trottoir. Et c’est au bout d’environ une heure d’errance, perdue dans mes pensées, que je sens une main s’abattre sur mon épaule.

Surprise, je sursaute et pousse un cri avant de me retourner, persuadée que quelqu’un veut m’agresser et prête à me défendre bec et ongle, une main déjà levée pour frapper celui qui cherche à s’en prendre à moi, quand je me retrouve face à un regard bleu rieur. Les mains levées paumes tournées vers moi comme si elle voulait se défendre d’un éventuelle attaque, Elnax sourit largement, sa voix montrant autant d’amusement que son expression

-« Ne me frappe pas ! Je ne voulais pas te faire peur, je craignais juste que tu ne remarques pas ma présence. »

Ma colère et ma frayeur retombent immédiatement, mais je fais de mon mieux pour cacher le plaisir que j’éprouve à la voir là et réplique de mon ton le plus froid.

-« Vraiment ? Et pourquoi désirais-tu tant que je te sache là ? »

Je tords mes lèvres dans la moue la plus dédaigneuse possible.

-« Eh bien, tu sauras que je n’ai rien à te dire. »

Un de ses sourcils monte haut sur son front tandis qu’elle me considère, visiblement intriguée. J’en profite pour lui tourner le dos et m’en aller, l’air indifférent, mais elle ne me laisse pas partir et m’attrape le bras alors que je n’ai pas fait trois pas.

-« Pourquoi te comportes-tu ainsi ? Tu n’as jamais fuis devant moi jusqu’à présent. Est-ce que je t’aurais réellement fait peur ? »

Elle ne paraît pas en colère, plutôt sincèrement étonnée. Je lève les yeux au ciel, l’ai exaspéré, avant de lui expliquer en articulant lentement et la plus clairement possible.

-« Il ne s’agit pas de fuite ! Je ne fais que te rendre la monnaie de ta pièce. Ca va peut-être t’étonner, mais je considère que je ne suis pas à ta disposition selon ton humeur. »

Sans attendre sa réaction, je lui tourne de nouveau le dos, mais comme tout à l’heure, elle me rejoint immédiatement, marchant à mon côté avec, sur le visage, la même expression amusée que tout à l’heure. D’ailleurs, pour dire vrai, elle me donne carrément l’impression de se retenir d’éclater de rire.

-« Serais-tu vexée parce que je t’ai ignorée tout à l’heure ? »

Je ne réponds rien et continue à marcher, regardant droit devant moi, mais ça n’a pas l’air de la contrarier plus que ça. Son sourire ne disparaît pas alors qu’elle ajoute, son ton devenant cependant tout à coup beaucoup plus sérieux.

-«  Ici, dans cette cité, tout ce que font les chefs de gang est observé, surveillé et commenté ensuite. Si je prends ta défense contre deux « Sans pitié » qui avaient décidé de s’en prendre à toi, chacun comprends que tu es plus ou moins sous ma protection et que t’attaquer revient à avoir des ennuis avec moi. Donc, personne ne va plus te chercher de noises sans raison. Mais si j’en fais trop, si je donne l’impression d’accorder de l’importance à ta présence au point de me laisser distraire au lieu de superviser une opération particulièrement importante, tu deviendras une cible et certains essaieront de m’atteindre à travers toi. »

Cette fois, je cesse d’avancer pour la dévisager une demi-seconde, cherchant une trace d’ironie dans son expression. Mais je ne trouve rien d’autre que le même sérieux qui était contenu dans sa voix.

-« Tu veux dire que c’était une façon de me préserver ? »

Mon ton est un peu incrédule et elle le perçoit certainement mais elle ne relève pas, se contentant d’acquiescer d’un simple mouvement du menton. Voilà quelque chose que je n’attendais pas et si j’hésite un instant sur la conduite à tenir, je ne peux contenir le sourire qui étire mes lèvres. Et puis, je m’enhardis et alors que je recommence à marcher, je passe mon bras sous le sien, guettant tout de même du coin de l’œil sa réaction à ce geste de familiarité. Elle n’en paraît pas gênée, au contraire, et avance elle aussi, adoptant mon allure avant de m’interroger doucement.

-« Sais-tu ce que je regrette ? »

Je fais non de la tête tout en lui jetant un petit regard curieux tandis qu’elle hausse une épaule en essayant de prendre un air dégagé.

-« Je ne connais pas ton prénom. »

Son sourire est magnifique, ses yeux bleus pétillent et ma voix est presque timide pour lui répondre doucement « Gabrielle ».

Elle regarde autour de nous, scrutant la rue rapidement mais avec attention , puis prends ma main et m’entraîne derrière elle.

-« Viens ! »

Nous n’allons pas très loin puisque nous cessons de marcher pour nous installer sous un porche aux pierres noircies à une centaine de mètres seulement. Là, Elnax se place face à moi avant de poser ses mains sur mes joues puis de se pencher vers moi...

 

Le pas et le cœur légers, je ne suis pas loin de chantonner alors que je retourne vers l’abri, toutes mes pensées tournées vers la leader des « Diaboliques » et le baiser que nous avons échangé. En vérité, une question me taraude : Comment un simple baiser peut-il me faire autant d’effet ? Si je ne connais pas la réponse, c’est tout de même avec un grand sourire que je pousse la porte de l’ancien garage, persuadée que j’arriverai bien à convaincre Ronan qu’il n’a pas de raison d’être aussi inquiet et méfiant.

Un peu étonnée que l’endroit soit entièrement plongé dans le noir alors qu’habituellement mon ami entretient toujours un petit feu, pour bénéficier de la lumière mais aussi pour éloigner les rats, je présume d’abord qu’il est sorti lui aussi. Et puis, tandis que je m’avance lentement dans la grande pièce, je distingue une forme étendue au sol, une forme  que j’identifie rapidement, alors que je me hâte pour m’en rapprocher, comme étant le corps de Ronan. Affolée et effrayée, je me penche vers lui, maudissant l’obscurité qui m’empêche de juger convenablement de son état, mais ne prenant pas le temps d’allumer ne serait-ce qu’une bougie. Et c’est en tremblant d’inquiétude que je pose mes doigts dans son cou, à la recherche d’une pulsation qui m’indiquerait que rien n’est perdu pour lui alors même que je patauge dans une mare de sang.

 

A suivre…