INDISCRETION

La Troisième Saison

Créée, produite, réalisée et écrite par :

Fanatic et TNovan

Traduction : Fryda

 

Episode quinze : Des Avions, Des Trains et Des Automobiles (Planes, Trains and Automobiles)

Le téléphone sonne.

Je sors de dessous la couverture et j’attrape le téléphone sur sa base. Je le tire vers moi. « Oui ? » Kels grogne derrière moi et elle met son bras autour de ma taille, se blotissant autant que son ventre le lui permet.

« Kingsley », c’est Langston, « j’ai besoin de vous. »

Des répliques malignes roulent dans ma cervelle. Je les ignore toutes. « Que se passe-t-il, patron ? »

« Il y a une émeute dans une prison juste hors de Memphis ; Vous êtes ma ressource la plus proche et la seule disponible… »

« Je ne suis pas disponible. Je suis en congé sur motif médical familial », je proteste sachant que ça ne me profitera pas beaucoup.

« J’ai besoin que vous y alliez. Ça tient dans le sujet que vous et Stanton avez fait plus tôt cette année sur la peine de mort. Les émeutes traitent de conditions carcérales, les prisonniers les qualifient d’inhumaines. Ils ont pris possession de la plus grande partie de la prison, retiennent des gardiens en otage et menacent de les tuer si on ne répond pas à leurs demandes. J’envoie Kendra et il faut que vous réalisiez le sujet. Je doute que ça dure longtemps, vous serez de retour dans un jour ou deux. »

Je roule sur le dos et m’étire. « Vous vous rendez compte que Kels est très proche d’accoucher ? Que je suis en congé ? Que je devrais vous dire que je ne risque pas de le faire ? »

« Je ne vous appellerais pas si je n’avais pas besoin de vous, Kingsley. En plus, vous avez votre fichu jet privé. Vous pouvez rentrer à n’importe quel moment si Stanton commence le travail. »

Je grogne et je masse le ventre de Kels, sentant les jumeaux qui se réveillent. « Bien, bien. Mais je m’attends à un bon bonus pour ça. »

Langston grogne. « Retrouvez Kendra à l’aéroport. Elle part à midi. »

Je jette un coup d’œil au réveil. J’ai quelques heures devant moi pour trouver un pilote et aller là-bas. Ce sera un vol court, environ deux heures. « Bien. Donnez-moi les détails. »

Je m’assieds et je note les éléments pertinents avant de dire au revoir. Maintenant, il faut que je lâche la mauvaise nouvelle à Kels.

 

* * *

 

Je fais un bagage léger. Langston a dit un jour ou deux. Je lui donne exactement quarante-huit heures. Pas plus. Et si possible moins. Je vais garder le pilote à Memphis comme ça nous serons prêts à rentrer à tout moment.

Et pourquoi je fais ça, merde ?

J’enfourne un vêtement supplémentaire dans mon sac. « C’est tellement pas juste », je marmonne.

« Harper, ma chérie, calme-toi. Tout va bien. »

« Tout ne va pas bien », je grogne en retour. Je range ma colère rapidement. Ce n’est pas la faute de Kels, ça c’est sûr. « Je suis supposée être en congé avec toi. On est trop près de la date pour que je traine comme ça. Ce truc du ‘je n’ai personne d’autre’ est tellement nul. » Je me fais une note mentale pour passer chez Robie et discuter avec lui avant de partir. Brian est peut-être là mais Robie, c’est mon sang. Je m’attends à ce qu’il veille sur Kelsey en mon absence. Je ferais la même chose pour Renée.

Kelsey soupire. « D’accord, et s’il n’avait personne d’autre de confiance pour faire ce travail correctement ? Il t’a appelée parce que c’est une histoire énorme, Tabloïde, et il a besoin qu’on s’en occupe proprement. »

« Tu essaies de me rassurer, Petit Gourou ? »

« Tu sais bien que oui. » Kelsey glisse ses bras autour de moi, sachant que je ne peux pas continuer à être en colère quand je suis à son contact. « Mais je te dis aussi la vérité. Vois les choses en face. Kendra et toi êtes sa meilleure équipe. Il le sait. Tu ne le vois pas y envoyer Bruce et Jac, non ? Bruce est célibataire et il y a une faible chance qu’il puisse trouver Jac sobre. Mais il ne les envoie pas, n’est-ce pas ? »

Ça aide mon ego mais pas mon cœur. « Non. » Je me penche et je parle à mes enfants. « Ecoutez, vous deux. Sous aucun prétexte, je ne veux que vous naissiez pendant que je suis partie. Vous avez été très heureux là-dedans pendant huit mois, pas la peine de vous dépêcher de venir au monde. Compris ? »

Kels rit et passe les doigts dans mes cheveux. « Je suis sûre qu’ils vont t’obéir, Tabloïde. Je me sens bien. Je ne ressens rien d’inhabituel. Je pense que nous allons attendre ton retour. »

« Promis ? »

« Oh, ça c’est une question tordue. Je ne peux pas le promettre et je ne le ferai pas mais on fera de notre mieux. Ça je te le promets. D’accord ? »

Je me redresse et je secoue la tête. « Non, c’est pas assez. Mais je suppose que je vais devoir faire avec. J’aurai mon bipeur et mon mobile. Il faut que tu aies les tiens sur toi tout le temps, compris ? Si tu ressens un pincement, un coup, la moindre minuscule impression d’une contraction, il faut m’appeler immédiatement. Je rentrerai. Je me fiche que le sujet soit énorme ; Tu es la chose la plus importante dans ma vie, compris ? »

« Est-ce que c’est le moment où je joue le rôle de la bonne petite épouse et que je dis ‘Oui, ma chérie’ ? »

Je souris et je réfléchis à cette proposition. « Ce serait très gentil. » Je n’imagine pas ma femme disant cela, mais ce serait amusant de l’entendre.

« Oui, ma chérie. »

Je me plie en deux de rire. « Je peux te faire accepter autre chose ? »

« Ne pousse pas le bouchon trop loin, Tabloïde. »

« Ça vaut doublement pour toi, mon cœur. » Je me penche et je l’embrasse.

 

* * *

 

Je regarde par la fenêtre de la cuisine. Oh, on dirait qu’une méchante tempête se prépare. « Brian ! » Je sors une lampe de poche du tiroir de la cuisine, essayant de me souvenir d’où on range la boite de provisions pour les tempêtes.

« Oui, madame. » Il me fait un sourire idiot en entrant dans la cuisine.

« Regarde. » Je lui montre la fenêtre.

« C’est quoi ce truc, bordel ? » Il déglutit légèrement en saisissant la vue des nuages gris et affreux qui déboulent.

« C’est une tempête de printemps sur le point de nous tomber dessus. Kam est rentré ? »

« Oui, la dernière fois que je l’ai vu, il était allongé dans le couloir à mâchouiller un jouet. »

« D’accord. Il faut qu’on s’occupe des provisions de tempête. Je suppose que tu ne sais pas où est la boite ? »

« Bien sûr que si. » Il me sourit à nouveau et va vers le placard de rangement hors de la cuisine. « Jonathan m’a expliqué, plusieurs fois en fait, qu’il fallait la garder à portée de main. » Il sort la boite et enlève le couvercle. « On a tout ce qu’il faut si ça devient méchant. »

« La seule chose qui m’inquiète, c’est qu’on n’ait plus de courant. Je ne veux pas trébucher en marchant dans le noir. »

« Tu penses que ça va être aussi méchant ? »

Je regarde à nouveau par la fenêtre. « Je pense que ça pourrait. »

 

* * *

 

Je retrouve Kendra à l’aéroport sans aucun problème, un peu avant midi. Nous mettons nos sacs de voyage dans la voiture de location, une Ford Taurus « brume de mer » et nous nous dirigeons vers la prison du Comté de Broward. Tandis que Kendra me met au courant des détails qu’elle connait, j’allume la radio pour voir ce que dit la couverture médiatique locale.

Je laisse passer ce que dit l’annonceur jusqu’à ce qu’on arrive à la météo. « Dans le Golfe, il semble que la Tempête Tropicale Oliver prenne de l’élan. Oliver compte des vents de quatre-vingt quinze kilomètres/heure. Elle est actuellement en route de manière inattendue vers Lafayette en Louisiane. »

« Merde alors ! » Je m’exclame.

Kendra me regarde, alarmée. « Qu’est-ce qui ne va pas, Harper ? »

« C’est à un peu moins de deux cents kilomètres de la maison. Merde ! Bon Dieu ! »

J’ai un mauvais pressentiment là-dessus.

Je prends mon mobile et j’entre le numéro rapide pour la maison. Après deux sonneries, Kels décroche. « Bonjour Harper, je m’attendais à ton appel. » Je vais aimer cette option d’identification du numéro.

« Comment vas-tu ? »

« Bien. Et toi ? »

Elle utilise un ton de taquinerie. Elle sait que je suis sur le point de faire demi-tour et de reprendre l’avion pour rentrer. « Les provisions pour la tempête sont dans le placard de rangement près de la cuisine. Mais je préfèrerais que tu ailles chez Robie et Renée. »

« Nous les avons déjà sorties. Kam a fait son tour. Il y a du bois pour la cheminée et je ne vais pas m’imposer chez Robie et Renée parce qu’il va pleuvoir. »

Je compte jusqu’à dix.

Puis je recompte.

« Chér, c’est une tempête tropicale et elle pourrait empirer. Ce n’est pas une petite pluie. Tu es enceinte. Je n’aime pas te savoir seule à la maison. »

« Je ne suis pas seule. Brian est ici avec moi. » Je lutte pour éviter de lever les yeux au ciel, malgré le fait qu’elle ne peut pas me voir. Brian est génial mais il n’est pas moi. « Et c’est une tempête tropicale à Lafayette, ici c’est de la pluie. »

« Je déteste à mort de ne pas être là, bébé. »

« Mon cœur, je te promets que tout va bien. Je me sens bien. On est prêts pour la tempête au cas où les choses iraient mal. Brian et moi, nous allons nous installer dans le séjour, regarder un vieux film et boire du chocolat chaud. Tu vas t’occuper de ton reportage, Tabloïde et tu essaies de te détendre. »

Je ricane. Comme si ça allait se passer comme ça. « Dis à Brian de fermer les fenêtres de tempête dans la maison. Vous restez à l’intérieur, d’accord ? On a plein de provisions, pas vrai ? »

« Les fenêtres sont fermée. Nous avons plein de provisions et je n’ai aucun désir d’aller jouer sous la pluie. »

Je saisis une nuance de reproche dans la voix de ma femme. « Est-ce que je suis trop autoritaire ? » A côté de moi, Kendra pouffe de rire.

« Non. Tu es gentille et surprotectrice mais pas autoritaire. Je sais que tu détestes être loin de la maison. Mais crois-moi, ma chérie, tout est sous contrôle ici. »

« Je rappellerai. Tu m’appelles si la tempête arrive, d’accord ? » Ce n’est pas que je puisse y faire quelque chose, mais au moins je sais pourquoi je suis totalement stressée.

Kels se met à rire. « Oui, ma chérie. » Imaginez ça, deux fois en une journée. « Je t’aime. »

« Je t’aime aussi. »

 

* * *

 

Je m’assieds dans la camionnette et je bois du café par litre. Il est minuit. La crise continue mais on dirait bien qu’elle va se terminer avant le matin. Kendra et moi avons fait un grand nombre d’interviews avec des officiels de la prison, d’anciens prisonniers, des juristes du Tennessee, sur les conditions à l’intérieur de la prison du Comté de Broward. Apparemment, une petite minorité de prisonniers a commencé à mettre en œuvre des combats du genre lutte ces derniers mois, convainquant d’autres prisonniers de participer. Malgré une multitude de plaintes, les autorités ne sont pas intervenues. L’émeute a été causée par ceux qui ne voulaient plus souffrir de ces abus. Malheureusement, il est douteux que cette méthode soit la meilleure pour faire connaître leur cause.

Jusqu’ici, personne n’a été tué. Il n’y a eu que de petites blessures. Mais les destructions sont élevées et les administrés ne vont pas aimer ça. Plusieurs juristes étaient heureux de ce dénouement, croyant que cela va aider leurs initiatives pour retirer encore plus de privilèges aux prisonniers.

Kendra est dans le camion avec moi et elle travaille sur le sujet, réécrivant son script.

« Comment va Frankie ? » Je lui demande.

Elle sourit. « Il va super bien. Merci de l’avoir pris sous ton aile, Harper. C’est très important pour moi. »

« C’est un gamin super. On veut qu’il vienne nous rendre visite quand les jumeaux arriveront. »

« Il va adorer ça. » Elle me regarde et note sans surprise que je suis tendue. « Kelsey va bien, Harper. Autrement tu aurais eu des nouvelles. »

Je souffle profondément et j’étire mes jambes du mieux que je peux. « Merci. » J’allume la radio sur la station météo. « Je n’aime pas savoir qu’une tempête tropicale souffle en ce moment. »

Ce qui est, bien entendu, la plus grande litote de ma vie.

J’aime encore moins quand j’entends que la tempête tropicale Oliver a été classée en ouragan Oliver, bien que ce ne soit qu’une tempête de niveau un avec des vents de cent dix kilomètres/heure. Il est toujours en route vers Lafayette. Et moi je suis ici. Il n’est pas question, bon sang, que ma femme et mes enfants affrontent ça sans moi, si ça devait tourner vers la Nouvelle Orléans bien sûr.

J’appelle mon pilote et je le réveille au Sheraton où je l’ai laissé plus tôt. « Je veux que l’avion soit prêt à partir dans une heure. Il faut que je rentre. »

Je l’entends allumer la lumière. « Très bien. Mais il faut que je vérifie la météo, il y avait une grosse tempête par-là un peu plus tôt. »

Je tressaille. « Elle a été classée comme ouragan. Toujours vers Lafayette. »

« Euh, Ms Kingsley, on ne va pas voler ce soir alors. Il y a des règles strictes pour les appareils privés dans ce type de temps. Je comprends votre désir de rentrer mais vous voulez y arriver, pas vrai ? »

Fils de pute. Fils de putain de pute. « Oui. »

« Aussitôt que la tempête se calme, je vous ramène à la maison, Ms Kingsley. »

« Merci. »

Je raccroche. Langston va m’être tellement redevable sur ce coup-là.

 

* * *

Je ne suis pas sûre de savoir ce qui m’a réveillée. Ça doit être le tonnerre. La tempête a commencé il y a environ deux heures. Et je note que la température semble avoir considérablement baissé.

Je roule hors de l’oreiller d’Harper que j’ai serré contre ma poitrine, pour atteindre la  couverture au bout du lit. Je suis sur le point de la remonter quand j’entends un coup frappé à la porte. « Oui ? »

« Kels. » Brian passe la tête en éclairant son visage avec une lampe de poche. Il a l’air franchement idiot. « Ecoute, le courant est coupé depuis environ une heure et la température baisse vraiment. J’ai démarré un feu dans la cheminée et je t’ai fait un lit sur le canapé. Je suppose que tu n’envisagerais pas de l’utiliser ? »

Je secoue la tête et j’envoie l’oreiller d’Harper sur Brian. Il est aussi désagréable qu’elle. « Oui, viens m’aider et on descend. »

Il me tend la main et je me mets debout avec son aide, sentant une légère douleur ce faisant. « Ouah. » Je prends une inspiration profonde et je me masse l’estomac.

« Quoi !? »

« Rien. Juste une petite douleur. »

« Non, non, non, non. Tu ne peux pas faire ça. La douleur c’est pas bon. »

Je ris. Je lui donnerais bien mon opinion personnelle pour cette déclaration mais il est déjà stressé. « Brian, tout va bien. J’ai de temps en temps des douleurs depuis des semaines. »

« Alors, ce n’est pas le travail ? »

« Pas encore », je le taquine et nous descendons.

 

* * *

 

Après être descendue, je me rends compte que je suis un peu trop mal à l’aise pour me rendormir. Cette douleur semble différente. Alors me voilà bien réveillée au milieu de la nuit dans une maison sans courant. Dehors il y a une tempête furieuse dont le service météo a dit qu’elle pouvait devenir un ouragan à n’importe quel moment.

Harper n’est pas à la maison.

Et je pense que j’entre en travail.

J’ai quelque part l’impression que la nuit va être très très longue. J’attrape la lampe torche et je regarde ma montre.

Ouais, des douleurs nouvelles et intéressantes… à quinze minutes d’intervalle.

Oooh, merde. Est-ce que les choses pourraient aller moins bien ? Je décide de ne rien dire à Brian pour l’instant. Il va péter les plombs et cette situation pourrait bien s’arrêter.

 

* * *

 

L’ouragan continue à avancer vers Lafayette où il est attendu dans environ deux heures. Ce qui veut dire que la pluie va redoubler en Nouvelle Orléans. Quelque part, j’ai le sentiment que je dois appeler la maison. Moi et E.T.

Le téléphone sonne encore et encore.

Ce foutu répondeur ne décroche même pas.

Merde. Je parie que le courant est coupé. J’essaie sur le mobile de Kels. Ça sonne plusieurs fois et je manque devenir folle quand Kels répond. « Bonjour. Harper, c’est toi ? »

Je fronce les sourcils. Ma nana a l’air inquiet. « Oui, chér, c’est moi. Comment ça va là-bas ? »

« C’est humide, venteux et sombre. » Sa voix crachote avec le tonnerre en arrière-plan.

« Sombre parce que c’est le milieu de la nuit ? Ou sombre pour une autre raison ? »

Kelsey relâche un soupir vraiment profond. « Sombre parce qu’on est au milieu de la nuit et que le courant est coupé. » Pendant un moment, elle garde le silence. « Autrement, j’aurais mis la lumière évidemment. »

Oooh, ma nana est un peu grognonne. Ce n’est pas bon signe. Elle n’est comme ça que quand j’ai fait quelque chose d’incroyablement stupide – et je ne suis pas à la maison alors ça ne se peut pas – ou quand elle est malade ou a mal. Oh merde. « Qu’est-ce qui ne va pas, ma chérie ? A part ce qui est évident. »

Elle me répond mais je n’arrive pas à la comprendre.

« Chér, peux-tu répéter ? »

Encore  des grésillements, mais je peux entendre sa voix. « Rien ne va pas, Harper. Je suis juste pas confortable et on a une tempête vraiment mauvaise par ici. »

Je ne pense pas qu’on me dise toute la vérité là. « Qu’est-ce que tu entends par pas confortable ? »

« Tu ne veux pas le savoir. » Elle prend une inspiration profonde.

Je reconnais ce genre de respiration. De nos cours Lamaze. « Tu es en travail ? »

« Et bien, j’ai des douleurs qui pourraient laisser penser que je vais dans cette direction, oui. Mais, » ajoute-t-elle rapidement, et je peux à peine l’entendre par-dessus le tonnerre, « c’est le premier stade du travail et ça pourrait s’arrêter. Alors ne t’excite pas, Harper. »

Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit. Neuf. Dix.

Ça n’a pas marché.

Dix. Neuf. Huit. Sept. Six. Cinq. Quatre. Trois. Deux. Un.

Nan, pas mieux dans ce sens.

« Tous les combien ? »

« Autour de quinze, Tabloïde. Tu sais que nous ne devrions pas nous inquiéter avant que j’en ai plus de quatre dans l’heure. »

« Je rentre. »

« Harper… » Puis le silence.

Je fixe mon téléphone. Il dit « en communication ». Mais il ne me dit rien juste là. « Kels ? » Je l’appelle même si je sais que le signal est parti.

Je tape rappel mais je tombe sur la messagerie. Je parie que la batterie de son mobile est morte.

La Nouvelle Orléans n’est qu’à un peu plus de quatre cents kilomètres d’ici. Ça fait quoi ? Quatre heures de route. Ouais, bien, Harper. Dans tes rêves. Peut-être que je pourrais arriver à la maison avant les jumeaux.

Je vais tuer Langston.

 

* * *

 

Je salue Kendra et je grimpe dans la voiture de location. Une vérification rapide avec l’aéroport me confirme qu’il n’y a pas de vol pour la Nouvelle Orléans pour l’instant. Je suppose que c’est le mieux. Je ne veux même pas penser au nombre de nuits que je passerais sur le canapé si Kels apprenait que j’ai volé au milieu d’un ouragan.

Ce qui amène un sourire sur mes lèvres. Fais attention, Petit Gourou, et ne donne pas la vie tout de suite.

Je passe la vitesse et je me dirige vers l’autoroute. Je n’ai pas apporté de CD, ce qui est ennuyeux, vu que je fais le chemin par la route. Une écoute rapide de la radio me donne de la country, encore de la country, toujours de la country. Il y a tant de choix dans le Tennessee. Heureusement, la frontière avec le Mississipi n’est pas si loin.

Bien sûr, arrivée là, j’en serai à seulement deux stations de country.

Il me faut du café. On est presqu’une heure du matin et j’ai quatre cents kilomètres à faire. Je sors de l’autoroute et je m’arrête à une station essence pour une tasse de café. Ce que j’achète, bien sûr, est loin de pouvoir en avoir le nom.  C’est un gallon. Facilement. Je doute que ça tienne dans le porte-café. Ça devrait m’aider.

Ma peur et mon inquiétude pour ma famille, cependant, suffisent largement à me garder éveillée. J’espère que je pourrai parler à Kels. Ça me ferait me sentir mieux.

Robie. Robie a un téléphone mobile. Robie vit à côté. Robie peut amener ses fesses pour contrôler si ma femme va bien. J’appuie sur l’appel express de son numéro.

« Allo ? » Robie me semble plus éveillé que je ne m’y attendais. Mais la réception me semble pire.

« C’est Harper », je crie en essayant d’être entendue au-dessus du bruit.

« Je sais qui c’est », dit-il en riant. « Tu appelles pour la météo ? »

« C’est si mauvais ? »

« Attends une seconde », dit-il, à peine audible par-dessus le craquement du tonnerre. « C’est bon, Clark. Tu ne dois pas t’inquiéter. Papa est ici. » Mon neveu renifle une fois de plus, semblant en détresse.

La connexion se coupe. « Robie ! »

Après un instant, je l’entends à nouveau. « Ça souffle méchamment. L’électricité et le téléphone sont coupés, mais, bon sang, ça arrive aussi avec une bonne averse ici. »

« Que dit la météo ? »

« L’ouragan est attendu sur Lafayette. » Ceci est suivi par plein de parasites. « Ça les ralentit toujours ; en fait ils prédisent déjà que ce ne sera qu’une tempête tropicale en arrivant sur Lafayette… ça peut partir dans n’importe quelle direction à partir de là, tu sais. On ne l’attend pas ici, mais… » Il traine la voix. Nous savons tous les deux qu’on ne peut rien dicter à Dame Nature.

Tant que j’ai une connexion, je lui pose la question, « tu peux aller voir si tout va bien avec Kels ? »

« Bien sûr. Elle est debout ? »

« Elle est debout et elle a des contractions. »

« Mon Dieu ! Harper ! Combien de minutes d’intervalle ? »

« Quinze. Je rentre à la maison. Tu peux aller voir si tout va bien ? Et m’appeler avec ton téléphone depuis là-bas ? Je pense que sa batterie est morte. »

Un silence.

« Robie ? » Je l’entends mais au loin. « Robie, reviens. »

« Pas de problème », dit-il quand je peux enfin l’entendre. « J’y vais tout de suite. »

« Merci, Robie. »

Nous raccrochons. Et j’attends.

 

* * *

 

Je n’ai pas à attendre bien longtemps avant que mon téléphone ne sonne. Je l’attrape sur le siège près de moi. Je suis heureuse que la route soit dégagée et que je puisse aller vite sans m’inquiéter. J’ai vraiment besoin d’un téléporteur. « Téléportation, Scotty. » Ou de petites mules rouges. Pas que je m’imagine en porter. Mais Kels aurait l’air vraiment sexy avec. Seigneur, Harper, arrête avec ça. Concentre-toi. Conduis. Et parle. « Allo ? »

« Harper, tu es folle ? » Ce sont les premiers merveilleux mots que ma femme a choisi de dire. « Envoyer ton frère dans cette tempête ! » Seigneur, elle devient mère.

« Eu… » Je balbutie, la connexion se coupe momentanément. « Il va bien. Comment vas-tu, chér ? »

« Je vais bien… en y réfléchissant. Brian est ici. On fait attention à garder l’œil sur tout ça… » Kels prend une profonde inspiration.

Je peux dire que ma nana est un peu effrayée. J’aimerais être avec elle. « Quel intervalle pour les contractions ? » Je crie par-dessus les parasites.

« Toujours presque quinze minutes. »

Merci mon Dieu. J’aimerais avoir une main libre pour me croiser. « Est-ce que les jumeaux vont bien ? »

« Ils ont la pêche. »

On entend un coup de tonnerre à l’arrière. Je pense que j’ai entendu Brian pousser un cri de surprise. « Je rentre à la maison. Je devrais arriver dans la matinée. Garde les jambes croisées jusque là, chér. »

« Ne joue pas les malignes, Harper. Je ne suis vraiment pas d’humeur. Mais, s’il te plait, s’il te plait, fais attention. Si tu ne peux pas venir à cause du temps, ne rentre pas. Ça pourrait être une fausse alerte. »

« Je suis désolée… » Dis-je tandis que le signal va et vient. « Je serai bientôt à la maison. Je vous aime tous. »

« Nous t’aimons aussi. Fais attention. »

Et avant que je puisse raccrocher, la ligne s’éteint.

 

* * *

 

Je regarde Robie. Il est trempé. Tout ça dans la minute qu’il lui a fallu pour venir de sa maison à la notre. Brian lui tend plusieurs serviettes.

« Je suis désolée que ta sœur soit folle », lui dis-je en essayant de le mettre à l’aise. Du moins aussi à l’aise qu’on peut l’espérer.

Il rit tout en s’asseyant sur le canapé-lit près de moi et se passe une serviette sur la tête. « C’est sensé être nouveau pour moi ? » Une fois que ses cheveux sont suffisamment séchés, il me regarde et me prend la main. « Comment vas-tu, mon cœur ? »

Je presse sa main. « Je vais bien, Robie. Nerveuse, effrayée, mais bien. »

« Tu es très calme. Est-ce que c’est un truc de femme ? Renée était tellement calme quand elle est entrée en travail pour Christian. C’est stupéfiant. »

Je ris un peu. Je n’avais pas pensé à ça. « Ça semble juste être la bonne chose à faire. Ça ne m’apporterait rien d’être retournée, pas vrai ? »

Il rit à nouveau. « C’est exactement ce que Renée a dit. Ça doit être universel. »

« Dame Nature suit son chemin, Robie. »

« Je suis tellement content qu’on ait des femmes comme vous pour partager nos vies. » Il se penche et dépose un baiser sur mon front.

Je grimace alors qu’une autre douleur arrive. Je prends une inspiration profonde et la relâche lentement en me massant le côté. Je sens les bébés qui bougent et remuent.

Robie regarde sa montre. « Toujours quinze minutes ? »

« Assez près de ça. » Je hoche la tête.

« D’accord. Ecoute », il me tend son téléphone. « Tu gardes ça allumé. Je rentre à la maison et je prends celui de Renée. Elle est programmée sur la mémoire un. Si tu as besoin de nous, tu appelles. »

« Robie, on a celui de Brian… »

Il lève la main. « Garde-le et attention à la batterie, au cas où la tempête ne s’arrêterait pas. On pourrait en avoir besoin. »

« Si les choses vont si mal, on peut utiliser l’adaptateur de la voiture… »

« Kels, tu n’as visiblement jamais vécu une vraie tempête. Si les choses vont aussi mal, tu ne pourras même pas atteindre la voiture. »

« Et bien, je sais que je ne le ferai pas. » Je m’amuse avec lui.

« Tu pourrais avoir besoin du téléphone de Brian pour appeler une ambulance. »

« Nan, » je secoue la tête, « ça va s’arrêter. Brennan et Harper ne feraient pas ça à Harper. »

Mon beau-frère me regarde avec précaution. « Garde le téléphone. »

 

* * *

 

Les kilomètres défilent tandis que je trace sur l’autoroute. Ça fait environ une heure depuis que j’ai parlé à Kels. Tout en moi veut la rappeler, juste pour entendre sa respiration. La respiration de Kels et d’autres parties de son corps sont dans mon esprit quand j’entends la sirène et que je vois les phares dans mon rétroviseur.

Merde. Bon sang.

Je ralentis et je me gare sur le côté de l’autoroute. J’avais bien besoin de ça comme j’ai besoin d’un trou dans la tête.

Je sors le dossier de la voiture louée et je fouille pour trouver mon permis. Assise dans la voiture, j’attends que le policier vienne à ma vitre. Mais il n’est pas très pressé. Il parle un moment à la radio puis il oriente un spot attaché à son rétroviseur de côté vers mon rétroviseur intérieur. Je plisse les yeux et je regarde ailleurs. C’est brillant.

Je l’entends approcher. Je baisse la vitre et j’attends qu’il arrive. Il est de taille et de carrure moyenne, avec la coupe de cheveux et l’allure standards dans la police. Il se tient juste derrière mon épaule gauche. « Bonjour, madame. Je suis l’agent Wilson. La raison pour laquelle je vous ai arrêtée, c’est que je vous ai détectée à environ 150 kms/h. Y a-t-il une urgence dont vous voulez me parler ? »

« Ma femme est… » Je m’arrête. Je n’ai pas de femme pour l’officier Wilson. « La femme de mon frère, » je recommence, espérant qu’il ne le remarquera pas trop, « est en train d’accoucher. »

« Hmm. » Il s’éclaircit la gorge et tente de ne pas croiser mon regard. Je me demande de combien je vais écoper ? Ou, que Dieu me vienne en aide, c’est un homophobe qui décide que maintenant est un bon moment pour une fouille au corps. « Permis et documents du véhicule, s’il vous plait. »

Je lui tends les documents et j’attends. Je fais un effort conscient pour ne pas pianoter sur le volant. Je ne veux pas énerver ce type  le moins du monde. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est d’être jetée en prison pour une raison quelconque.

Il étudie les documents avec soin, comparant ma photo sur le permis avec moi, bien vivante. Il jette aussi un coup d’œil sur le siège arrière. « Est-ce que vous avez bu ce soir, Ms Kingsley ? »

« Rien que du café, officier. »

« Ms Kingsley, vous savez à quelle vitesse vous rouliez ? »

Je fronce les sourcils. « Je crois que vous venez de dire 150. »

Il hoche la tête et me tend mes papiers. Il sort son stylo torche de la poche de sa chemise. L’instant d’après, il m’envoie la lumière dans le visage, sans m’aveugler mais c’est fondamentalement exaspérant. « Vous voyez le bout de mon stylo ? »

« Oui, officier. »

« Bien, je veux que vous suiviez le bout de mon stylo sans bouger la tête. Vous me comprenez ? »

« Oui, officier. » Il vaut mieux suivre les règles. Si je commence à me plaindre, comme chaque cellule nerveuse de mon corps le veut, je verrai les jumeaux quand ils auront cinq ans.

Il avance et recule le stylo plusieurs fois. « Alors, qui est en train d’accoucher ? »

« Kelsey. » Voilà, c’est une réponse sympa et sûre.

« Et vous allez où ? Votre permis dit que vous venez de New York. »

Merde. Je n’avais pas pensé à ça. « La Nouvelle Orléans, monsieur. »

« La Nouvelle Orléans ? » Il prend une profonde inspiration et déplace son poids d’un pied sur l’autre. « Votre belle-sœur vit à la Nouvelle Orléans ? Vous avez loué la voiture dans le Tennessee. »

Je prends aussi une inspiration profonde. Chaque moment que je passe ici est un moment qui me retarde d’arriver à la maison. « Oui, j’en ai bien conscience. J’étais à Memphis pour affaires. J’avais pris l’avion jusque là. J’ai reçu un appel de la maison et je me dirige là-bas maintenant. Aucun des aéroports n’est ouvert à cause du temps. C’est pour ça que je conduis. »

« Ah, d’accord. Bien, Ms Kingsley, je vais retourner à ma voiture et vous écrire une citation pour excès de vitesse. Je pourrais aussi vous mettre plusieurs délits mais je ne vais pas le faire. Mais je veux que vous me promettiez que vous allez ralentir. Votre famille n’a aucun intérêt à ce que vous vous tuiez en rentrant et il y a pas mal de chantier sur le chemin. »

Je suis proprement réprimandée. Je peux entendre la voix de Kels dans la sienne me faire la morale. « Oui, officier. Merci, je le ferai. »

« Il va me falloir cinq minutes. Vous pensez pouvoir attendre aussi longtemps ? »

Je lui produis mon sourire le plus charmeur. « Je ferai de mon mieux, officier. »

Bon, j’attends mon amende.

J’espère qu’elle ne sera pas trop élevée. Et comment je vais faire pour éviter d’en parler à Kels ?

 

* * *

 

Brian m’apporte une tasse de thé bienvenue, que je sirote avec soin. J’aimerais pouvoir dormir mais je suis assez inconfortable pour dire que ça ne va pas arriver de sitôt.

Nous avons allumé quelques bougies et des lampes d’ouragan. Avec la lueur du feu de cheminée, c’est en fait plutôt paisible. S’il n’y avait pas la tempête et les douleurs, ce serait presque sympathique.

Kam fait les cent pas maintenant. La tempête l’énerve et il sent que je ne vais pas bien. Il s’arrête quelques minutes mais il recommence très vite à marcher. Je suis sûre que si Harper était là, ils feraient les cent pas ensemble.

Brian s’installe au pied du lit et sirote son thé.

« Alors, comment tu te sentirais si tu devais m’accoucher ? » Je le taquine en le poussant un peu avec mon pied.

Il réagit en parfaite Butterfly McQueen d’Autant en emporte le vent. « J’sais pas met’ les bébés au monde, Miss Scarlett. »

Je ne peux pas m’empêcher de rire. « D’accord, d’accord. J’ai saisi. Je suis toute seule là. »

Il masse ma jambe. « Jamais. Je suis là avec toi. »

« Je sais. »

« Oooh, je sais. Jouons aux six degrés de séparation. Je donne le nom d’une personne et tu dois te lier à elle par six personnes différentes ou moins. »

« Tu ne veux pas jouer à ce jeu avec moi, Brian. » Je l’avertis.

« Oh, allez, Kels. »

« D’accord, c’est toi qui veux. Allons-y. »

Il réfléchit un moment puis me regarde. « Brad Pitt. »

« Je le connais. Je l’ai interviewé il y a deux ans. J’ai dîné deux fois avec lui. »

« Je te déteste », grommelle-t-il. Il prend une inspiration profonde et plisse les yeux. « Georges Clooney. »

Je secoue la tête. « Brian, tu ne veux vraiment pas… »

« Allez ! » me dit-il en poussant mon pied.

« D’accord. Je le connais. Je l’ai rencontré juste après qu’il a commencé à travailler pour Urgences. » Je prends une profonde inspiration en pensant au vieux Georges. Oui, j’ai failli changer de côté pour lui. « J’ai failli coucher avec lui. »

Brian tombe avec un grognement.

« Je t’avais dit que tu ne voulais pas jouer à ce jeu avec moi. »

 

* * *

 

A quatre heures trente du matin, je me gare sur un arrêt de l’autoroute pour étirer mes jambes et aller aux toilettes. Je suis épuisée, inquiète, hypersensible et avec mal partout. Je suis sûre que la Taurus est une voiture parfaitement adorable mais pas pour les longues routes. Je roule les épaules et j’entends un craquement satisfaisant. Ensuite vient ma nuque et je lâche un gémissement. Seigneur, c’est merveilleux.

Il pleut légèrement à Jackson, Mississipi. La patrie de John Grisham, ou du moins ça l’était. Je suppose qu’après avoir fait plein d’argent, il est parti en courant du Mississipi. Je suis à  mi-chemin de la maison. Je veux aussi filer loin du Mississipi.

L’aire de repos comporte un restaurant Denny et je leur suis reconnaissante d’être ‘Ouvert 24/24’. La serveuse derrière le comptoir me regarde avec prudence vu que le restaurant est autrement vide. Je lui fais un sourire rassurant et je vais vers les toilettes. Après m’être passé de l’eau sur le visage, je lance un regard vers le miroir pour m’étudier. Génial, Harper, tu vas effrayer tes enfants lorsqu’ils naitront.

Mes enfants. Nés. S’il te plait, Seigneur, protège-les. Et, si possible, j’adorerais être présente pour leur naissance. Mais hors de danger est le plus important.

J’utilise les toilettes, je me lave les mains et je retourne dans le restaurant. La serveuse est une blonde décolorée qui a l’air plus âgée quand je me rapproche du comptoir. « Il me faut de la caféine. »

Elle hoche la tête. « Tout le monde a besoin de caféine à cette heure-ci. Quel est votre poison ? »

« Vous avez du Dr Pepper ? » Si je bois plus de café, je vais avoir un trou dans mon estomac, mais le Dr Pepper soigne tous les problèmes.

La serveuse fronce les sourcils comme si je l’avais insultée. « Bien entendu. Extra large ? »

C’est mon tour maintenant de lui lancer un regard noir. « Bien entendu. »

Elle va vers la fontaine, met de la glace dans un gobelet et le remplit. « Vous voulez manger quelque chose ? »

A ces mots, mon estomac se met à gronder. « Qu’est-ce que vous avez de rapide ? » Je regarde vers le comptoir de préparation et je vois du pain et du beurre de cachuètes. « Ooh, vous pouvez me faire un flutter nutter ? »

« Aussitôt dit, mon chou. »

Tandis qu’elle prépare mon sandwich, je vais vers le téléphone à pièces et j’appelle le mobile de Robie. J’écoute tandis qu’il sonne trois fois et Brian décroche. « L’Etalon ? »

Il faut qu’il arrête de m’appeler comme ça. « Comment va Kels ? »

« Elle s’en sort plutôt bien. » Je suis surprise, la connexion n’est pas trop terrible. « Mais elle a peur. »

« Seigneur, que j’aimerais être là. »

« Elle aussi. Je te la passe. » J’entends bruisser et le bruit d’une pluie battante. Le téléphone est passé.

« Tu es folle, tu le sais ? »

Entendre sa voix me fait me sentir immédiatement mieux. « Seulement de toi, chér. Comment vas-tu ? »

« Je vais bien. Un peu grognonne, mais bien. Tu sais quoi, Harper ? »

« Quoi ? »

« Ça va faire un mal de fils de… ». Ma femme se rattrape avant de devoir un dollar au bocal. « Ça va faire mal. Beaucoup. »

J’aimerais être à la maison pour la tenir, passer ça ensemble. « Je présume que dire que j’ai hâte que ça se termine n’apportera rien de plus ? »

Heureusement, cela fait rire ma nana. J’étais inquiète. J’ai du mal à traverser ça. Mon précédent commentaire où je lui disais de garder les jambes croisées n’a pas été perçu comme aussi drôle que je le voulais. « C’est la seule chose qui n’aide pas. » Elle prend une nouvelle inspiration style Lamaze. « Harper, les contractions sont distantes d’environ treize minutes. Pourquoi ne prends tu pas une chambre pour dormir un peu avant de rentrer ? Je suis sûre que ce n’est rien. »

« Nan, je suis à mi-chemin. Ça va aller pour moi. Je préfère venir vous retrouver tous les trois à la maison. Comment va la tempête ? » J’adore cette connexion claire. Il y a des choses à dire sur les conversations de mobile à mobile.

« Il y a une tempête ? » Dit-elle pour me taquiner.

« Je vois. » Je regarde vers le comptoir et je constate que mon sandwich est prêt. J’adorerais rester et parler à Kels toute la nuit mais je préfère le faire face à face. « J’arrive bientôt, mon cœur. Je repars sur la route pour pouvoir rentrer. Je t’aime tellement. Tout mon cœur pour toute ma vie. »

« Je t’aime aussi Tabloïde. Sois prudente. »

Nous trainons toutes les deux, aucune ne voulant raccrocher. Le besoin que nous avons l’une de l’autre est palpable, malgré la distance, les tempêtes, trop de caféine et les douleurs du travail. « Tu veux raccrocher ? »

« Je le fais si tu le fais. »

Je ris. « Nan, toi d’abord. »

« Arrête de faire ta tête de bois, Harper Lee. Raccroche et rentre à la maison. »

Elle m’a appelée tête de bois. Je suis amoureuse. « Oui, madame. » C’est un ordre auquel je ne peux qu’obéir joyeusement. « A bientôt. » Sans plus attendre, je raccroche le combiné bien que je sois tentée de trainer encore.

Je paie la serveuse et je reprends ma route.

 

* * *

 

Je me tiens sous la pluie. Littéralement, trempée jusqu’aux os. S’il y a un endroit sec sur mon corps, je ne sais pas où il est. Le vent fouette la pluie autour de moi alors j’ai l’impression qu’elle vient de toutes les directions. Il fait froid et ça pique comme un millier d’aiguilles minuscules.

La seule bonne chose, c’est que l’ouragan Oliver n’était de nouveau plus qu’une tempête tropicale quand il a frappé Lafayette. Elle est maintenant repartie vers l’océan et semble se diriger vers Houston. C’est bien mieux. Ce qui nous reste est une putain de tempête mais j’en veux des comme ça tous les jours.

Je suis à environ soixante kilomètres de la maison. La raison pour laquelle je me tiens sous la pluie, c’est que ce putain de pneu a crevé. Et surprise, surprise, le maudit pneu de secours manque. Comment peut-il manquer ? Comment les gens de la location peuvent-ils oublier un minuscule objet comme celui-là ? J’ai hâte de demander à Robie de les trainer en justice pour moi.

J’appelle le numéro gratuit de l’agence et je leur fais savoir où ils peuvent trouver leur voiture. L’employé n’est pas trop ravi que je la laisse sur le côté de l’autoroute mais elle peut aller se faire voir. Je ne lui dis quand même pas ça à elle.

Je passe la bandoulière de mon sac de voyage sur mon épaule, je verrouille la voiture et je commence à marcher.

J’arrive, mon cœur.

 

* * *

 

La douleur augmente et je suis de moins en moins à l’aise. Je prends une inspiration profonde et je la relâche avec un cri de douleur. « Brian ! »

Il déboule dans le séjour et manque tomber sur Kam ce faisant. « Kels ? »

« Appelle Robie. Les douleurs empirent et arrivent à dix minutes d’intervalle. C’est difficile de savoir combien il faut de temps pour aller à l’hôpital… »

« J’ai compris. Contente-toi de te détendre. »

« Tu prends les douleurs et moi je me détends ! »

Il fonce dans la cuisine pour attraper son téléphone.

Je suis allongée maintenant et j’essaie de rester calme. Seigneur, comme j’aimerais qu’Harper soit là. J’ai besoin d’elle. Les bébés ont besoin d’elle.

Comment je vais faire ça toute seule ?

J’ai une équipe de soutien géniale avec Brian, Renée et Robie, mais sans Harper, je suis seule. On devrait partager ça ensemble, comme on a partagé tout le reste.

Une autre douleur arrive et j’ai peur qu’il n’y ait pas de voie de retour. J’entends la porte de derrière qui claque avec la tempête. Je sais que c’est Robie.

J’aimerais que ce soit Harper.

Je suis désolée, Tabloïde.

 

* * *

 

Le bétail pue.

C’est malheureusement un fait. Les fermes sont belles. Maman a grandi dans l’une d’elles et Grandmaman y vit toujours avec Oncle Ambroise et son clan. Ils font surtout pousser de la canne à sucre mais ils ont aussi des poulets et des sangliers et autres bêtes. Alors que j’adore la nature, je préfère en être éloignée.

Ce qui est impossible dans ma situation actuelle. Un fermier a eu pitié de moi alors que je marchais sur la I-55 et m’a proposé un siège dans la cabine de son camion. Je suis assise près de son chien qui sent la couverture mouillée et de temps en temps, mes narines sont assaillies par une bouffée d’odeur de merde de cochon. Apparemment les petits cochons qu’il transporte vont être amenés dans un endroit que ‘Babe’ n’apprécierait pas.

Au moins, je ne suis pas sous la pluie.

« Ouaip, les Ford tombent tout le temps en panne. Faut acheter une Chevy », me dit le fermier. « J’ai une Caprice Classic que je conduis toujours et le compteur a déjà tourné deux fois. » Il me regarde. « Vous n’avez pas l’air de conduire habituellement une Ford. »

Je ris. « Non. J’ai une Range Rover à la maison. C’était une location. »

Il secoue la tête. « Je ne sais pas ce qui ne va pas chez les gens aujourd’hui. Aucune fierté pour leur travail. Ils mettent juste les choses ensemble et disent que c’est prêt. » Il prend une canette vide sur le sol de la cabine, l’amène à sa bouche et crache du jus de tabac avant de la remettre à sa place. « C’est quoi votre métier ? »

« Je suis dans l’information télévisuelle. »

Il roule les yeux, pas le moins du monde impressionné. « C’est rien que des balivernes. Ils racontent des trucs en trente secondes alors que ça mérite bien plus. Ils parlent toujours des mauvaises choses. Comment une gentille fille comme vous peut faire ça ? »

Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai été qualifiée de gentille fille. « Je suis un peu tombée dedans. »

« Eh ben, sortez-en. Avant que ça vous détraque. Regardez tous ces gens à Hollywood. Ça les a tous fichus en l’air. Ils couchent avec tout le monde. Ils délaissent leurs enfants. Ils sont tellement drogués qu’ils ne pensent pas correctement. Vous ne prenez pas de drogues, hein ? » Il tourne un regard acéré sur moi. Pendant un instant je pense qu’il pourrait le deviner si je le faisais.

« Non, monsieur. »

« Bien, ne commencez pas. Ça vous fera aucun bien. Mon neveu s’est tué avec cette merde. Le truc qu’on s’injecte. Comment ça s’appelle ? »

Je tressaille. « L’héroïne ? »

« C’est ça. Un beau gars avant qu’il soit gâché avec ça. Je l’ai à peine reconnu à ses funérailles. »

« Je suis désolée. »

Il hoche la tête et accepte mes condoléances. « Alors, qu’est-ce que vous faisiez dans le coin ? Vous rentriez d’une sortie tardive ? » Il me lance un regard désapprobateur.

« Non, monsieur. J’essaie de rentrer à la maison. Ma famille a besoin de moi. »

« Bien. Je suis content d’entendre que vous prenez soin de votre famille. » Il regarde ma main gauche et voit mon alliance. « Vous et votre mari vous avez des enfants ? »

Je me dis que mon gentil sauveteur n’est pas trop porté sur les relations alternatives. Je choisis n’importe quelle explication. « Deux. Un garçon et une fille. »

Ça lui convient bien. Nous continuons à rouler en silence, le chien ayant décidé que ma cuisse est l’endroit parfait pour poser son museau. Je commence à le caresser, d’un rythme apaisant.

A l’intersection I-10, il sort de l’autoroute et va vers une station service. « Désolé, je pars de l’autre côté. »

« Non, monsieur. Merci à vous. Vous m’avez sauvé la vie. J’ai apprécié le trajet jusqu’ici. »

Il me serre la main et je me glisse hors de la cabine dans la pluie à nouveau.

 

* * *

 

Je ne suis plus loin maintenant. Je sors mon téléphone en notant que la batterie est presque à plat, et j’entre le numéro. Il est encore tôt pour un samedi matin mais je sais que papa sera debout. Il se lève tous les matins à la même heure, la semaine, le week-end, les vacances, peu importe.

« Bonjour Papa. »

« Bonjour Harper. Qu’est-ce qui t’amène de si bon matin ? » Il sait que je ne partage pas ses habitudes du weekend.

« Je me demandais si tu pouvais venir me chercher », et je lui donne l’endroit.

« Bien sûr. Je viens tout de suite. Qu’est-ce que tu fais là ? »

« C’est une longue histoire, Papa. Je te la raconterai quand tu seras là. »

 

* * *

 

Je suis assise sur des sacs poubelle. Quand Papa m’a vue et m’a reniflée, il est tout de suite entré dans la boutique et a acheté un sachet de sacs poubelle. Il les a installés sur le siège du passager avant de me laisser entrer.

Il a aussi ouvert les vitres laissant entrer quelques gouttes de pluie. Bien que la pluie ait considérablement baissé d’intensité et que je peux voir le rose d’un ciel qui se dégage à l’horizon. J’ai fini par arriver chez moi.

Papa trouve mon histoire plutôt drôle. « Je suis fière de toi, Harper. Tu es rentrée en un seul morceau. » Il rit. « Bien sûr, tu n’as pas ton avion. Ni ta voiture de location. Et tu pues. Mais autrement, tu as fait un fichu bon boulot. »

Je ne peux pas dire à mon père toutes les répliques qui me viennent à l’esprit. Je choisis d’être sarcastique. « Merci, Papa. »

Il commence à tendre le bras pour me tapoter le genou mais il s’arrête. « Ah, ne sois pas ronchonne. On n’est qu’à deux blocs de chez toi. »

Ça me remonte le moral.

On avance rapidement et on se gare dans le chemin à côté de la maison. Avant que Papa ait tiré le frein à main, je saute de la voiture et me précipite vers la porte. Je la trouve déverrouillée et je fonce dans la maison en appelant Kels.

Renée, Christian et Clark me rejoignent. « Harper, contente que tu aies pu venir ! » S’exclame-t-elle.

« Comment va Kels ? » Je commence à la contourner pour monter à notre chambre.

« Elle va bien, mais », Renée m’attrape le poignet, « Robie vient de l’emmener avec Brian à l’hôpital. »

 

A suivre, partie 16