INDISCRETIONS

La Troisième Saison

Créée, produite, réalisée et écrite par : Fanatic et TNovan

Traduction : Fryda

(NdlT : il semble manquer un episode entre le 15 et le 16 mais c’est bien ainsi qu’ils se suivent sur le site http://ausxip.com/exposure/season3.html )

 

Episode 16 : Thanksgiving

Je me lève tôt et je laisse Kels dormir et commencer à s’occuper plus tard dans la cuisine, comme dit Mama. Entre la petite frayeur de Kels la semaine dernière et la cérémonie des ‘awards’ ce soir, je suis une boule d’énergie ambulante à ne rien faire.

Du basketball.

C’est ça le truc.

Oh, Robie.

Je mets mes baskets et je me dirige vers la maison de mon frère. Alors que j’approche de la porte de derrière, j’entends des voix dans la cuisine. On dirait que tout le monde est debout. Je frappe un coup et Christian ouvre la porte.

« Tante Harper ! » Il se jette sur mes jambes. Et bien, qu’en dites-vous, il m’aime aussi toujours.

Je le soulève. « Salut toi, petit bonhomme. »

Il me fait un câlin et regarde derrière moi. Puis il me regarde les sourcils haussés. « Tante Kels ? »

« Elle dort encore. »

« Est-ce que les bébés dorment encore ? »

« Je pense, sinon Tante Kels ne dormirait pas. » Si ce n’est pas la vérité.

« Tu veux des céréales ? »

« Oui, Harper, entre manger des céréales », dit Renée en grognant. « On en a au moins trois sortes différentes ; il y en a deux par terre. »

Oooh, ma belle-sœur est un peu ronchonne.

« Je m’en occupe, mon cœur », marmonne Robie. Je m’agenouille et je le vois en train de récupérer des Cheerios sous la table du petit-déjeuner.

J’explose de rire.

« Tu penses que c’est drôle maintenant. » Il me lance un regard noir. « Christian, retourne à table et mange ton petit-déjeuner. »

Je le pose.

« Oui, Papa. » Mon neveu a été proprement réprimandé et il le sait.

A travers mes rires je réussis à dire, « Tu veux de l’aide ? »

« Nan, j’y arrive. » Il finit puis ressort de dessous la table.

Je le regarde aller vers l’évier et rincer la serviette. « Du café, Harper ? »

« Je m’en occupe. » Je me verse une tasse et je regarde Renée qui essaie de faire manger son petit déjeuner à Clark.

Robie s’essuie les mains avec une serviette et s’avance vers elle. Il lui masse les épaules et elle gémit de soulagement. « Tout est nettoyé, ma chérie. »

« Redis-moi pourquoi j’ai un autre bébé ? » Demande-t-elle en mettant une cuillère de céréales dans la bouche de son plus jeune fils.

« Parce qu’il y a trop de garçons ici, » Claironne Christian entre deux bouchées de Cheerios.

Je fais de mon mieux pour ne pas m’étouffer de rire. Je devine que ça a été un mantra dans la maison. Pauvre Renée. Complètement submergée.

Robie se retourne et croise les bras sur sa poitrine. « Tu veux quelque chose ou bien tu es juste venue rire à mes dépens et boire mon café ? »

« Eh ben merde, Robie, c’est du bon café. » Je bois une longue gorgée avec emphase.

« A propos, bon anniversaire », dit-il d’un ton bourru, mais je sais qu’il le pense.

« Oh oui ! » Renée se lève et viens vers moi pour me faire un câlin et un baiser. « Bon anniversaire, Harper ! »

« Merci, Ren. »

« Christian, va chercher le cadeau de tante Harper », dit Renée à son aîné. Il glisse hors de la chaise et fonce dans le séjour. Il revient en portant trois petites boites attachées ensemble.

Je me penche et j’accepte les cadeaux. « Merci, petit homme. »

J’ouvre la boite du haut et je trouve une paire de lunettes de soleil de la marque Fossil. Oh oui. Elles me vont bien celles-là. Je les sors et les essaie, remarquant immédiatement qu’elles ont des verres correcteurs. « Elles sont géniales ! » Dis-je en m’exclamant.

Robie hoche la tête. « J’ai remarqué quand on était partis à moto que tu n’avais pas de lunettes de soleil avec tes nouveaux verres. Alors j’ai appelé Kels. »

Une lumière s’allume. « C’est pour ça qu’elle m’a demandé le nom de mon ohptalmo l’autre jour. Merci à vous. »

« Ouvre les autres », me presse Christian.

Ce que je fais. A l’intérieur se trouvent deux minuscules paires de lunettes de soleil, visiblement pour les jumeaux. Je craque en les imaginant les porter, trop cool pour l’école. Ou la crèche

« Je les ai choisies. »

Je souris à Christian. « Merci. Ils vont les adorer. »

« Je vais aussi avoir une Kels », me dit-il avec fierté.

« Je sais. »

« Elle est à nous. Tu ne peux pas l’avoir. »

Je hoche la tête avec solennité. « Très bien. Mais il faut que tu t’occupes d’elle. Tu sais que les Kelsey sont très, très spéciales. »

« Je le ferai », jure Christian.

« Alors, à part récupérer tes cadeaux, tu es venue pour quoi faire, Harper ? » Me taquine Robie. « Est-ce que tout va bien à la maison avec Kels ? »

« En fait, je suis venue voir si tu viendrais mettre quelques paniers, mais je vois que… »

« Non, non, en fait, Harper, c’est une idée géniale. » Renée me sourit. « Prends-le », elle montre Robie, « et lui. » Elle bouge la main vers Christian. « Et allez jouer chez toi. »

 

* * *

 

Kam et Christian jouent dans le jardin tandis que Robie et moi faisons des paniers dans mon entrée. Ce n’est pas notre lieu habituel dans le parc mais ça ira bien quand même.

« Ce que je ne comprends pas », je fais rebondir la balle, « c’est comment une femme peut avoir des douleurs de travail toutes les dix minutes et ensuite ça s’arrête tout simplement. C’est comme : engage-toi ; ou ne commence pas du tout. » Je dis des choses à Robie que je ne pourrais jamais dire à Kels. Elle me botterait les fesses pour ça.

« N’essaie pas de comprendre, Harper. Sois juste contente d’être arrivée à temps. »

« A peine. » Je shoote, la balle roule autour du panier puis tombe dedans. Je shoote, je marque. « Surtout après que Renée m’a fait prendre une douche avant d’aller à l’hôpital. »

Il attrape la balle. « Oui, mais tu y es arrivée. En plus, Renée a dit que tu puais du feu de dieu quand tu as passé la porte. »

Faut aimer les cochons. « Je ne serais jamais partie… » Je suis toujours furieuse après Langston. Je ne peux pas croire qu’il m’ait appelée. Je ne peux pas croire que je sois partie.

« D’accord, arrête de te culpabiliser pour ça. Tu dois affronter les faits : avec ton boulot, tu vas rater des choses. »

« Hein ? » Je n’y avais même pas pensé.

« Je suis désolé, Harper. Mais tu ne pourras pas être toujours avec eux. Qu’est-ce que tu vas faire quand ils auront près de six mois et que tu appelleras la maison pour entendre Kels dire que Brennan s’est assise ou que Collin a commencé à ramper ? »

Oh Seigneur. Ça ne peut pas arriver, ça non. « Non. Je serai là pour ces choses-là. » Je reprends la balle.

« Je travaille à vingt minutes de la maison. Le jour où Renée m’a appelé au bureau pour que Christian puisse dire Pa pour la première fois, mon cœur a failli se briser. Il le lui avait dit une demi-heure avant. »

 

* * *

 

Je me détourne un moment de mon maquillage pour regarder Harper qui fait les cent pas près de la salle de bain tout en répétant silencieusement son discours. Elle porte merveilleusement bien un costume Armani superbe. La façon dont il tombe sur son corps est parfaite, rehaussant sa beauté naturelle. « Détends-toi », je lui crie depuis la salle de bains.

« C’est facile à dire pour toi. Tu es habituée à être face à des gens. Tu es habituée à ce que les gens te regardent, attendent que tu dises quelque chose. Il y a une raison pour laquelle je suis réalisatrice. »

« Bien », répliqué-je en appliquant mon mascara avec soin. Il n’y a rien que je déteste plus que de me taper l’œil avec le maquillage. « Et la raison c’est ? »

« Je n’aime pas être le centre de l’attention. »

« Ouais, c’est ça. » Je ricane. Je suis étonnée de la façon dont elle a réussi à garder un visage neutre en me sortant ce mensonge flagrant. « Tu en a d’autres comme ça, Tabloïde ? »

Elle entre et appuie ses fesses contre le bord du comptoir de la salle de bain, le dos au miroir. « D’accord, j’aime bien être le centre de ton attention. »

J’adore quand elle me regarde comme ça. J’adore quand elle me regarde comme ça alors que je suis enceinte de presque neuf mois. D’une certaine façon, je sais que ce sera la même chose dans cinquante ans. « Embrasse-moi vite, l’Etalon, avant que je mette le rouge à lèvres. »

Elle se penche et répond à ma requête avec un baiser agréable. Le dîner ? La réception ? Nous sommes supposées faire autre chose ce soir que de nous blottir ensemble devant la cheminée ? « De l’air… » Je réussis à lâcher les mots en toussant et je me recule un peu. « Sois gentille, sale gosse. » Je lui donne un petit coup et je me remets à mon maquillage.

« Je pensais que c’était gentil. » Elle remue les sourcils.

« Ça l’était et si tu continues on n’arrivera pas au diner des récompenses. »

 

* * *

 

Nous retrouvons Mama et Papa au Ritz Carlton sur Canal Street où Tulane organise son banquet des récompenses. Je sens une vague d’excitation. C’est mon anniversaire. Je vais recevoir une récompense de l’université où j’ai fait mes études. C’est génial d’être à un tel événement. Ma compagne est à mon bras et elle est fabuleuse. Je ne sais pas comment elle fait pour trouver ces vêtements qui la rendent exceptionnelle même en étant enceinte. Je note la façon dont ses cheveux bouclent derrière son oreille, tombant gracieusement sur sa nuque. Seigneur, j’adore cette nuque. Ses yeux verts semblent étinceler, rehaussés par les boucles d’oreille émeraude et diamant, et s’ajustant au collier qu’elle porte.

Robie et Renée viennent avec nous. J’ai insisté pour prendre la Lexus. On ne sait jamais quand je pourrais avoir besoin du GPS. J’ai demandé à Brennan et Collin, très gentiment, de rester tranquille pour la soirée. Ce ne sera pas long. Nous avons d’abord une réception. Il y aura des récipiendaires, des administrateurs de l’université, l’administration et plusieurs chefs de département, et les membres de notre famille qui vont papillonner autour des cocktails et des mises en bouche. Ensuite nous irons dans la salle de bal pour le dîner et les discours, suivis par le dessert. Pendant lequel, moi-même et les autres récipiendaires, nous allons délivrer des courts discours pour dire combien nous sommes merveilleux et combien ils ont été intelligents de nous honorer. Pas avec autant de mots bien sûr.

J’ai donné la permission aux jumeaux d’arriver demain ; Demain c’est Thanksgiving. Bien que ce ne soit pas techniquement mon anniversaire, c’est symboliquement mon anniversaire vu que je suis arrivée avec la dinde. Ce serait drôle de partager ça avec les gamins.

Alors si tout va bien… papillonner, manger, parler, et, au matin, aller chez Mama pour de la bonne cuisine. Après la dinde rôtie, j’emmènerai Kels à l’hôpital et nous accueillerons nos deux enfants.

Je le mets dans mon Palm Vx. Voilà comment ça doit se passer.

Papa interrompt mes plans en me poussant doucement. « Pourquoi tu as l’air aussi contente, Harper Lee ? »

« La vie est belle, Papa, pas vrai ? »

Il me fait un sourire de connaisseur. « Je l’ai toujours pensé. » Il prend un verre de vin qui lui est tendu par un serveur et il me le donne puis en prend un pour lui. Il lève son verre. « A mon bébé qui a toujours fait de moi le papa le plus fier du monde. Joyeux anniversaire et félicitations ! »

Je ravale la boule au fond de ma gorge. « Merci Papa. »

« Ton discours est prêt ? »

Je hausse les épaules en essayant de me montrer nonchalante, malgré le fait que j’ai passé des heures sur un exposé de cinq minutes. « Je le pense. J’attribue tout ce que je suis à Mama et à toi et je descends de l’estrade. » Ça ne serait pas loin de la vraie vérité.

« Harper Lee, la plus grande chose que ta mère et moi ayons jamais fait pour nos enfants, ça a été de ne pas nous mettre en travers de leur chemin. Nous vous aimons, nous vous avons donné des opportunités, mais quand le temps est venu pour vous de vous frayer un chemin dans le monde, nous nous sommes mis à l’écart. Aucun de vous ne nous a déçus. »

« Vraiment ? Même moi ? » Surtout la façon dont je vivais autrefois.

« Surtout toi. » Nous sirotons notre vin et Papa surveille Mama dans la foule. Il sourit de la façon que je ne lui ai vue que quand il la regarde. « Excuse-moi, Cécile semble avoir besoin de moi. » Trente-huit années de mariage plus tard, ils sont toujours en Lune de Miel.

Je cherche ma moitié dans la pièce et je la vois qui discute avec Renée. Je serai éternellement reconnaissante de leur amitié. Robie a été mon meilleur ami et mon confident depuis que je mesurais un pouce. J’aime Renée comme personne d’autre. Et Christian et Clark pourraient être mes enfants si la parenté était récompensée pour la puissance de l’émotion. De voir Kels autant intégrée dans ma famille est une joie que je ne pensais pas connaître un jour.

« Harper Kingsley », un baryton profond gronde à mon oreille, « je suis tellement content que tu aies quitté ce fatras de sensationnalisme et que tu te sois rangée. »

Je me retourne et je vois mon premier professeur de journalisme. Oh bien, il est temps de prendre ses responsabilités.

 

* * *

 

J’agrippe le bras de Renée et je l’entraine dans le coin, loin de la foule du lobby. « Ma sœur chérie ? »

« Oui ? » Elle m’étudie un instant lisant mon expression sans effort. Elle lève un sourcil connaisseur. « Quel intervalle, Kels ? »

« Environ dix minutes. »

« C’est dur ? »

« Plus dur que la dernière fois », je réussis à admettre. « J’ai pensé que j’étais en travail pendant quelques heures. Ce n’était pas si méchant avant, mais ça augmente en vitesse et intensité. »

« Il faut qu’on trouve Harper et qu’on t’emmène à l’hôpital. »

« Non. Je ne veux pas ruiner cet événement. Elle est assez nerveuse et c’est important. Allez, elle vient juste d’avoir vingt-sept ans et elle est honorée par son université pour ses œuvres dans son domaine. Tout ce que j’ai à faire, c’est de passer cette heure de cocktail, mettre du poulet en caoutchouc sur mon assiette, écouter son discours et ensuite on va à l’hôpital. Pas besoin d’en faire un monde. »

« Kels ! »

« Renée », je lui attrape la main. « S’il te plait. Il faut que tu m’aides à arriver jusqu’à notre table. On a quelques heures. Espérons que ça suffira. »

« Je ne sais pas laquelle de vous deux est la plus entêtée. » Elle lève la main et fait signe à Robie.

Il a un sourire sur le visage quand il me regarde et le sourire disparait. « Oh bon sang, c’est reparti. »

« Cette fois, ça ne va pas s’arrêter, Robie », l’assure Renée. « Aide-la à s’asseoir à notre table. Il faut que je trouve Mama et Papa. » Renée se précipite dans la dernière direction où nous les avons vus.

Robie me tend son bras. Je l’agrippe, je ne tiens pas à laisser la seule balise que j’ai me quitter en ce moment.

Il se penche et me murmure, « allez Kels, respire, de profondes inspirations. »

Je fais ce qu’il dit et me tourne vers lui. « Tu as déjà fait ça, pas vrai, mon grand ? » Je le taquine en relâchant un souffle.

« Plusieurs fois. » Il me fait un sourire breveté Kingsley. « Mais Renée dirait que j’ai à peine aidé. »

« Je suis contente que l’un de nous ait une quelconque expérience. »

« Tu fais ça très bien, Kels. » Il me masse doucement la main. « Aussitôt que Renée revient, je trouve Harper et on t’emmène à l’hôpital. »

« Robie, s’il te plait. Nous savons tous les deux que ça peut prendre des heures. Voyons si je peux passer le dîner. C’est un événement énorme pour Harper. »

« La naissance des bébés aussi. Bon sang, elle bondit de mur en mur depuis le Mardi Gras. »

« Je sais mais il n’y a pas de raison qu’elle n’ait pas les deux. Je suis mal à l’aise mais autrement je vais bien. Le Dr Maxton lui-même a dit de ne pas venir avant que les contractions soient séparées de huit minutes chacune. Je te promets qu’au moment où ça fait huit minutes, on file d’ici. »

 

* * *

 

Les récipiendaires sont répartis aux tables du centre de la salle de bal. Chacun de nous a pu inviter cinq personnes, et la table est complétée avec des gens de l’université. Vu que Mama et Papa ont donné une somme significative d’argent à l’université, le président, sa femme et sa fille sont assis avec nous.

L’heure de cocktail a été amusante. Après que le professeur Reilly a été rude avec moi, nous avons eu une discussion très intéressante sur les medias. Je n’aurais jamais imaginé que je lui parle en tant que professionnelle du domaine. Et quand il m’a demandé mon opinion sur la couverture médiatique de l’élection présidentielle, j’ai failli en tomber par terre. Il a trouvé drôle que l’un de mes collègues d’Irlande du Nord ait offert d’envoyer des surveillants pour l’élection en 2004.

Le dîner n’est pas trop mauvais, étonnamment. Nous avons le choix entre du filet mignon, du poulet rôti de Cornouailles ou du homard. J’ai dû expliquer à Kels qu’il n’y a pas de végétariens à la Nouvelle Orléans. Elle a picoré sa salade pendant pratiquement toute l’heure du dîner.

« Tu n’as pas faim chér ? » Je lui demande en me penchant. Je n’avais pas besoin de me pencher autant pour cette question mais je voulais sentir son parfum.

Elle penche la tête près de mes lèvres. « Pas vraiment. Je pense que l’un des jumeaux est assis sur mon estomac. »

« Bientôt, mon cœur. Ce sera bientôt fini. »

Kels me fait un sourire énigmatique. « C’est vrai. Tu passes un bon anniversaire ? »

Je hoche vigoureusement la tête. « Absolumment. J’aimerais juste que quelques bonnes sœurs de mon école primaire soient ici. Si j’en crois une d’elles, je devrais brûler dans les flammes de l’enfer à cet instant. »

Kels tend la main sous la table et prend la mienne. « Tu devrais vraiment être plus gentille avec les nonnes, Harper. » Sa poigne s’intensifie momentanément.

« Tu parles de Sœur Clarice ? » Demande Robie en se penchant au-dessus de Renée pour se joindre à notre conversation.

« Mais oui, elle me détestait. »

« Et tu n’avais rien fait pour le mériter. » Sa voix est pleine de sarcasmes. Il sait ce que j’ai fait pour le mériter. A ce jour, je ne vois pas ce qu’il y avait de mal à mettre un petit tas de poulet dans le balcon du chœur. Ils chantaient mieux que les sœurs. Je n’ai pas pu aller voir Sister Act pour cette raison. C’était un trop gros appel à ne plus croire en Dieu. Des sœurs chantantes, mon oeil.

Mama nous regarde et se concentre sur Kelsey. « Comment ça va, ma petite ? »

« Je vais bien, Mama. »

Mama reprend sa conversation avec la femme du président de l’université.

Euh. Je me demande ce que ça veut dire.

 

* * *

 

« Les infos et le spectacle deviennent presque difficiles à distinguer. » J’ajuste légèrement mes lunettes en jetant un coup d’œil à mon discours. Je l’ai écrit au cas où je viendrais ici et que j’aurais un arrêt de cerveau. Jusqu’ici ça va mais ce n’était que la phrase d’introduction. « La montée du sensationnalisme est évidente même pour un observateur moyen des infos du soir. Bien trop souvent, les journalistes aspirent à être à la fois des faiseurs de célébrités et des célébrités eux-mêmes. »

Je regarde l’audience et je souris à Kels. Je ne semble pas attirer son regard cependant, ce qui est un peu gênant. J’espérais un peu qu’elle me regarderait d’un œil admiratif. Au lieu de ça, elle murmure quelque chose à Renée.

« Pour assombrir encore plus le tableau, je parlerai des sociétés à qui appartiennent les organisations qui font l’info. Quand Disney est propriétaire d’ABC et Time Warner de CNN, la peur que la créativité d’entreprise ne s’étende aux salles de presse n’est pas entièrement déplacée. »

Kels parle maintenant à Mama. Hello ! Est-ce que quelqu’un s’intéresse à moi ?

Je m’éclaircis la voix en espérant qu’elles vont saisir le signal.

« J’ai certainement participé à cette dégradation de la profession dans ma propre carrière, ce pour quoi j’ai déjà été amplement réprimandée par le professeur Reilly. » Je fais une pause pour que les gens puissent rire à mon commentaire humoristique et impromptu. Ils se manifestent.

Mais pas depuis la table de ma famille. Ils semblent tous maintenant dans une discussion acharnée. Qu’est-ce qui peut bien être plus important au monde que moi à cet instant ? Ce manque d’intérêt m’agace et je suis forcée de consulter à nouveau mes notes.

« Aussi je suis extrêmement honorée en toute humilité par cette reconnaissance de mon université que je tiens si chaleureusement en mon cœur. Nous entendons parler de ‘Self made man’ mais je suis heureuse que de nombreuses personnes aient contribué à faire de moi ce que je suis. Bien entendu, ma famille… » Je continue le tribut à ma famille mais plutôt sans y penser parce que je suis distraite. Robie me regarde maintenant directement et secoue la tête.

Bon sang, c’est quoi ça ? Est-ce qu’il essaie de me faire foirer mon discours ?

Je m’arrête à nouveau, je retire mes lunettes et je les replie. Je les glisse dans la poche de ma veste, espérant que si je ne vois pas ma famille aussi clairement, ils ne m’ennuiront plus autant. Voilà. C’est mieux. Je retombe dans la cadence aisée de mes commentaires.

« … promouvoir le rapport responsable des événements tels qu’ils se déroulent et pas comme nous les imaginons. »

Robie se lève et contourne la table pour aider Kels à se lever.

Oh merde.

Ecoute ton propre conseil, Harper. Vois l’évenement comme il se déroule pas comme tu l’imagines.

Tu vas devenir maman. Bien sûr, tu seras toujours là à tourner en rond tandis que Kels sera à l’hôpital.

Mama et Renée suivent Robie et Kels qui se dirigent vers la sortie de la salle de bal. Papa se lève et me fait un signe du doigt.

« Il faut que j’y aille », dis-je à l’audience. « Je vais avoir mes bébés. »

 

* * *

 

Dès que la portière de la voiture se ferme, je me glisse dans les bras de Harper et je pose la tête sur son épaule. Elle m’entoure de ses bras et me serre fort. « Tu aurais dû me le dire », dit-elle en grognant. « Comment vas-tu chér ? » Elle me masse le ventre très tendrement.

Je prends une inspiration profonde et je réussis à lui répondre. « Je ne voulais pas ruiner… » J’agrippe sa veste alors que la douleur augmente. « Désolée. »

« Tu veux rire ? C’est le cadeau d’anniversaire le plus parfait, chér. » Je sens qu’elle embrasse le dessus de mon crâne et me serre plus fort. « Quel intervalle ? »

« Huit minutes. Cette fois ça va arriver. Tu es prête ? »

« Non. Et toi ? »

« Non, mais je n’ai pas vraiment le choix maintenant. » Je jette un coup d’œil vers les sièges de devant. Robie et Renée ont tout sous contrôle. D’une certaine façon, je suis contente qu’Harper ne conduise pas. Être dans ses bras à l’arrière est bien mieux.

J’attrape sa main et je prends une inspiration profonde que je retiens pour éviter la douleur.

« Non. Allez Petit Gourou. Respire. Tu sais bien, tu relâches lentement. Allez. »

Je hoche la tête et je m’exécute. Je savais bien qu’elle était là pour une bonne raison. La maternité et l’accouchement sont peut-être des procédés naturels mais tout ce truc de la respiration est vraiment dans une zone grise.

 

* * *

 

Je regarde la perfusion sur le dos de ma main. Je regarde la solution qui passe du sac accroché au lit à ma main. C’est amusant ces choses qu’on remarque entre deux contractions.

« Plus de glace ? » Je regarde Harper et je me contente de hocher la tête à cette question.

Elle essaie si fort de se rendre utile mais je ne suis pas précisément attirée par une conversation à ce moment. Je pense qu’elle se dit que je suis fâchée contre elle.

Les contractions sont espacées de six minutes. Les infirmières vérifient continuellement mes données et tout va bien. Le dr Maxton est arrivé un peu après minuit et il m’a fait subir un examen, pour se rendre compte si les ordres qu’il a donnés sont bien suivis, et ensuite il a annoncé qu’il allait faire une sieste dans son bureau.

Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour faire une sieste en ce moment. Je suis déjà fatiguée et nous n’avons pas encore commencé le travail sérieux.

Harper me peigne avec ses doigts. « Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi, mon cœur ? »

« Mon dos. » Elle sait immédiatement ce que je veux et elle passe de l’autre côté du lit pour me masser le bas du dos.

« C’est mieux ? »

Tout ce que je peux faire c’est hocher la tête et respirer à travers une nouvelle contraction. « C’est le moment. » C’est le signal d’Harper pour qu’elle garde trace de la durée et de l’écart entre les contractions.

La porte s’ouvre et je vois entrer Renée. Elle avance jusqu’au lit et prend ma main. « Comment te sens-tu ? »

« C’va. » Je réussis à articuler. Je n’ai pas besoin de lui expliquer ce que c’est que d’avoir mal constamment. Elle comprend tout à fait.

« Cinq minutes », dit tranquillement Harper. Elle me masse toujours le dos. « Comment es-tu entrée ici ? »

Renée se met à rire et se masse le ventre. « On dirait bien que j’ai le déguisement parfait pour entrer dans une maternité. Le reste de la famille serait bien venu mais ils ne veulent pas submerger Kels. » Elle me sourit. « Mais je voulais savoir comment tu vas. Je vais faire mon rapport. »

« Dis-leur que ça va. » Je réussis à sourire maintenant que la douleur est passée. « Mais c’est de la faute d’Harper. »

Renée se met à rire. « Voilà, tu as maintenant un aperçu de ce qu’est le travail. Tu peux maintenant la blâmer pour tout depuis l’assassinat de Kennedy jusqu’aux impôts. »

J’entends Harper grogner. Renée lui sourit en la pointant du doigt. « Toi, tu te tais, tu t’asseois là et tu ravales. C’est le moins que tu puisses faire », la taquine-t-elle.

J’imagine Harper qui hoche humblement la tête et se résigne à son destin pour la soirée. Seigneur, s’il vous plait, ne me laissez pas être trop méchante avec elle.

Alors que je ne peux que gémir à la contraction suivante bien plus importante, la main d’Harper sur mon dos augmente sa pression, tentant d’éloigner la douleur par le massage.

Renée se penche et m’embrasse sur le front. « Bon boulot, Ker. Il faut que j’y aille maintenant. On se voit tous plus tard. »

Je suis à peine consciente qu’Harper me parle, mais je sais que c’est sa voix et elle est apaisante. Je fais automatiquement tout ce qu’elle me dit de faire.

 

* * *

 

On y est.

Je déglutis et je me concentre, je soulève Kels pour qu’elle puisse pousser. Je l’entends haleter près de mon oreille, je sens la sueur sur ses cheveux contre ma joue, et sur sa respiration l’odeur des dernières traces de la menthe que je lui ai donnée avant que nous n’entrions en salle de travail.

On y est vraiment.

Bientôt je vais tenir une petite vie entre mes mains et elle sera une partie de moi. Une partie de nous. Une partie de notre famille. Et ensuite, une autre.

Deux.

Un fils et une fille qui me regarderont tous les deux pour que je les guide, que je les aime, que je les nourrisse, que je les protège. Pour toutes les choses que mes parents m’ont données sans égoïsme alors que je grandissais. Et encore aujourd’hui.

Deux en plus pour toujours.

Kels est la première. Pour toujours une partie de moi dont je ne peux dire où je finis et où elle commence. Pour toujours le meilleur de mes rêves, la championne de mes espoirs.

Et maintenant Brendan et Collin la rejoignent dans l’espace raréfié de mon cœur. La chair qui donne naissance à de la chair, embrassant joyeusement la mienne. Du premier contact, ici dans cette pièce tachée de larmes, jusqu’aux derniers moments dans une autre, ils sont à moi.

Et encore plus important, je suis à eux.

« Oh ! » Kels hoquette en appuyant à la fois sur mes mains et sur nos enfants. « Ça fait mal. »

Je lui embrasse les cheveux, juste derrière son oreille. « Tu t’en tires à merveille, chér. Encore un peu plus pour le prochain. » Les forts battements de cœur que l’on entend sur le moniteur foetal me rassurent.

Aucune chance de reculer maintenant. Tout comme Kels est pleinement engagée à donner la vie, je dois être pleinement engagée à devenir parent. Plus de jours de mauvaise humeur. Plus de place pour ma propre vie et mes propres besoins et désirs.

Mais encore une fois, je gagne le monde.

« Je vois le haut du crâne », nous informe le Dr Maxton depuis le bout de la table. « A la prochaine contraction, je veux que vous poussiez fort, Kelsey. »

« Avec joie », grogne-t-elle.

« Tu as toujours eu tendance à pousser trop », dis-je pour la taquiner.

« Attention, Tabloïde », me prévient-elle.

Je suis son ordre et je regarde dans le rétroviseur tandis que la contraction commence et que nous comptons. A dix, Kels se relâche un peu. Je peux voir le haut du crâne de notre premier né maintenant, couvert des mêmes cheveux couleur de blé que Kels.

« Bon travail, Kelsey. Encore une autre poussée comme celle-ci et la tête sortira. Nous sommes sur le bon chemin là. »

Une autre contraction ; Kels se lance et je la soutiens, et nous comptons à nouveau. Elle a beaucoup de force dans ses petites mains. Je vais avoir des bleus pendant des semaines.

Le Dr Maxton guide notre enfant avec précautions tandis que Kels grogne et pousse à nouveau.

« Très bien, Kelsey », il la félicite. « La tête est sortie. Encore une poussée pour les épaules et c’est fini. »

« A moitié », le corrige-t-elle. Ne dites jamais à une femme qui a des jumeaux qu’elle a bientôt fini quand le premier n’est pas encore sorti.

Nous attendons la contraction finale pour que Kels puisse mettre pleinement au monde notre premier enfant. Nous le voyons arriver sur le moniteur avant même qu’elle le sente, bien qu’elle le sente très vite. Elle pousse et une vie minuscule s’échappe de son corps jusque dans les mains du docteur.

Nous nous arrêtons toutes les deux, penchées, essayant de voir tout ce qui se passe. Attendant, bien sûr, le cri qui signale la vie nouvelle. Nous n’entendons rien.

Je pourrais en être malade.

Le docteur met le cordon ombilical de côté et annonce, « c’est votre fille. » Il commence à la nettoyer et à aspirer sa bouche et son nez avec un petit appareil bleu.

Allez, Brennan. Dis bonjour à Mama. Fais faire de l’exercice à ces poumons Kingsley.

Comme mue par un signal, Brennan ouvre la bouche et nous accueille avec un cri sonore. Suivi par un hoquet et des petits yeux qui clignent et s’ouvrent, prêts à examiner la lumière qui l’empêche de dormir.

« Elle va bien ? » Demande Kels pour nous deux. Je suis encore trop effrayée pour énoncer la question.

Le Dr Maxton sourit. « Elle est parfaite. Harper, viens couper le cordon. »

J’obéis. J’embrasse Kels sur la tête et je vais au bout de la table. Il place Brennan sur l’estomac de Kels et mon épouse touche immédiatement notre fille, comme je le veux aussi. Maxton me tend une paire de ciseaux chirurgicaux et soulève le cordon.

« Coupe entre les deux clamps. »

Ce que je fais. « Je peux la prendre ? » Demandé-je.

Maxton hoche la tête. « Absolumment. » Il prend le soin d’examiner Kels et s’assure que son état est stable après la première naissance. « Vous avez fait un travail génial, Kelsey. Encore un et nous pourrons aller dormir tous les deux. » Il lève les yeux et lui fait un clin d’œil.

Je me mets sur le côté et je regarde Brennan, en essayant de trouver la meilleure stratégie pour l’attraper. Elle est minuscule. Elle est environ de la longueur de mon avant-bras et toute rouge. Mais je devine que je serais pareille si je devais m’extirper par une si petite ouverture. Elle gargouille dans ma direction. Elle a l’air très satisfaite du fait que Kels la serre contre elle.

« Bonjour, Brennan Grace », je lui murmure en caressant sa tête minuscule du bout de mes doigts. « Je te présente ta Maman. » Avec beaucoup de précautions, je glisse mes mains sous elle et je la transporte doucement sur le torse de Kels pour qu’elle soit sur sa poitrine.

Kels dépose un baiser sur la tête de Brennan et j’essaie de mémoriser cet instant. Je ne l’oublierai jamais. Jamais.

Le reste de la pièce a disparu et nous sommes les trois seules personnes ici. Je mets ma main sur celle de Kels posée sur le dos de Brennan et je tiens ma famille. « Beau travail chér. » Je me penche et je donne un baiser doux à Kels.

Kelsey pleure. Je présume que c’est de joie et pas de douleur ; bien que ce soit probablement un mélange des deux. « Est-ce qu’elle va bien ? »

Je regarde Brennan qui semble pleinement satisfaite de dormir là. « Imagine ça, une Kingsley tranquille. Elle est parfaite mais on peut faire l’inventaire. » Je fais rouler Brennan ce qui déclenche un autre cri, qui me rassure plus que je ne veux l’admettre. Une fois sur le dos, on compte ses doigts et ses orteils pour s’assurer que les parties essentielles de son corps sont bien présentes.

« Elle a ton menton », je le montre en touchant la partie en question. « Et tes cheveux. »

« Elle est minuscule. » La voix de Kels est empreinte d’émerveillement et d’émotion.

« Comme sa Maman. »

Kels tressaille et je vois sur le moniteur que les contractions ont repris. « C’est tout près », dit-elle entre ses dents.

Sue, la sage-femme, touche mon dos. « Il faut qu’on l’emmène pour quelques minutes. »

Je manque de grogner. La pensée que quelqu’un d’autre touche mon enfant maintenant est hautement agressive. Mais il faut que j’aide mon épouse à nous donner notre autre enfant. Je lance un regard à l’infirmière pour l’intimider, puis je prends Brennan et je la tiens contre moi un long moment. « Tu vas vite revenir, Brennan Grace. Ta Mama t’aime. » Je l’embrasse à nouveau pour la lâcher à contrecoeur.

« Harper ! » Crie Kels.

Je tends mon enfant et je reprends ma position derrière Kels pour la soutenir. « Encore un, mon cœur. C’est presque fini. »

« Je suis tellement fatiguée. » Elle gémit un peu. « Je ne peux pas, Harper, je… »

« Si tu peux, Kels. On a presque fini, Petit Gourou. Tu fais un boulot génial ! Allez ma chérie. »

« Seigneur, que ça fait mal ! »

Je regarde Maxton. Kels ne s’est aucunement plainte de douleurs pendant la période de travail. Je suis inquiète.

Ce qui me terrifie pleinement c’est d’entendre une alarme.

« Qu’est-ce qui se passe ? » Demande Kels en agrippant mes avant-bras si fort que je sais que j’aurai d’autres bleus.

Maxton lève la tête depuis le bout de la table. « On a une présentation par le siège. » Il fait ce commentaire plus pour son équipe que pour nous. Les gens autour de nous commencent à se préparer à bouger dès qu’il reprendra la parole.

« Hein ? » Demande Kels, la douleur et la peur n’arrêtant pas son message.

« Il arrive par le postérieur. » C’est ce que je comprends malgré le stress du moment. « Qu’est-ce que vous devez faire, doc ? » Je demande. Je soupçonne que je connais la réponse.

« Nous pourrions avoir à faire une césarienne, mais je vais d’abord essayer de le retourner. »

« Est-ce que tout va bien ? » Kels grogne tandis qu’une autre contraction la frappe.

« Il ne faut plus pousser, Kelsey. Je sais que c’est dur mais détendez-vous et laissez-moi faire tout le travail. »

Je le regarde essayer de retourner Collin à l’intérieur de Kels. Il n’essaye pas longtemps. Il fronce les sourcils et secoue la tête. « Ce n’est pas bon. C’est un prolapsus. On monte la tente. »

Sue vient près de nous. « Tout va bien se passer. Il faut juste qu’on le prenne. Il sort à l’envers et il a un cordon en prolapsus. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? » Je demande.

« Il n’a pas assez d’oxygène. »

« Oh Seigneur ! » Kels crie en me serrant encore plus la main.

« Ça va aller, Kels. » Seigneur, faites que ce soit le cas. Je ne supporterais pas de perdre notre fils. Allez, Collin, sors de là. Arrête de faire peur à ta mère. Et à moi.

On me pousse pour que je me tienne derrière la tête de Kels allongée sur la table. Je regarde les infirmières se mettre en action. L’une d’elle accroche une nouvelle perfusion sur le bras de Kels, une autre arrange une tente chirurgicale autour de son ventre. Sue arrive avec une piqûre pour Kels. « Détendez-vous. Nous allons le sortir sans problème. »

Kels hoche la tête et elle cligne des yeux avant de les fermer. On me dit de rester où je suis pour ne pas contaminer la zone chirurgicale.

Je suis toute seule.

Kels est maintenant sous anesthésie, son corps livré aux actions de l’équipe médicale. Notre fils est entre leurs mains, sa vie soumise à leur capacité à agir vite. Notre fille est quelque part où on la pèse, la mesure, prend les empreintes de ses pieds et où on s’occupe d’elle. J’aimerais pouvoir la tenir à cet instant. Peut-être que je ne serais pas aussi effrayée.

Ma main va sur les cheveux de Kels et je les caresse doucement. Avec un peu de chance elle va me sentir. C’est ce dont elle a eu peur pendant des mois. Je lutte contre les larmes tandis que je le comprends enfin. Je prie le Seigneur que je n’ai pas à prendre cette décision horrible. Je ne veux perdre aucun des deux.

Je suis grande mais pas assez pour voir directement ce qui se passe. Je dois me référer au miroir positionné au-dessus. Je les regarde, un peu nauséeuse, faire une coupure sur le ventre de Kels. Elle n’est pas aussi grande que je m’y attendais.

Je détourne le regard lorsque du sang jaillit de la femme que j’aime. Nous savions qu’elle aurait probablement à délivrer un enfant par césarienne mais je déteste quand même le voir. Après un moment, je regarde à nouveau pour voir les mains de Maxton disparaître dans Kels pour retirer notre garçon. Allez, mon gars, ça va aller.

J’ai mon premier aperçu de Collin et je suis terrifiée. Il est gris, pas comme Brennan avec un rouge vif, ennuyée d’avoir à quitter son foyer chaud et confortable. Il ne bouge pas, ce qui est encore plus terrifiant. Je vais avoir des cauchemars pendant des années.

Le Dr Maxton tend Collin immédiatement à Sue qui l’emmène vers un lit chaud. Je veux y aller aussi mais je suis enracinée sur place.

S’il te plait, fais-moi entendre un cri, Collin. C’est trop tôt dans ta vie pour me faire des cheveux gris.

Je les regarde le laver, masser son corps minuscule pour aider la circulation et utiliser un cathéter à gros embout pour nettoyer ses poumons et retirer tout fluide en trop. Je hoquette en le regardant. Une fois qu’ils ont fini, ils le tournent vers une source d’oxygène. Pendant tout ce temps, ils lui parlent, l’encourageant à leur donner une réaction.

Parle, mon fils.

Une des infirmières est près de Kels et essaye de la réveiller. Ne la réveillez pas pour ça. Laissez- la dormir. Si quelque chose arrive à Collin, je ne veux pas qu’elle se souvienne de quoi que ce soit. C’est déjà bien assez moche pour moi.

Un cri coléreux résonne à travers le silence tendu de la pièce.

« Merci, Bon Dieu », je murmure. Mes genoux me lâchent et je plonge près de Kels. Je me rattrape à la table et je découvre que je pleure en voyant les larmes couler sur le métal. Collin continue à crier. Je ne me plaindrai jamais d’entendre à nouveau ce cri. Il est en sécurité. Il est avec nous.

Il faut que je le voie. Il faut l’accueillir dans la famille.

Je me relève et je marche en titubant vers la couveuse. Sue me regarde avec compassion, ayant vu bien trop de parents traverser ce genre de peur, d’autres avec des fins bien pires. Il prend des couleurs et remue. Il objecte quand Sue lui attache un bandeau sur sa cheville et l’enveloppe dans une couverture.

« Je peux » Demandé-je à peine assez fort pour être entendue à travers les cris de mon fils.

En réponse, Sue le prend et le pose dans mes bras.

Cinq livres n’ont jamais été aussi bonnes à porter. Je le tiens aussi serré que je l’ose, embrassant chaque centimètre carré de son visage et de sa tête. Alors que Brennan a des cheveux clairs, lui a des cheveux épais et noirs, qui, je le remarque, sont coiffés dans un style afro. Je les lisse et je commence à lui parler. « Bonjour, petit homme. Je suis tellement heureuse de te voir. »

Il prend une inspiration profonde, prêt à hurler à nouveau mais il ne le fait pas. Au lieu de ça, il bâille.

« C’est ça. Tout va bien. Tu n’as pas à avoir peur. Mama est ici. » Il fronce les sourcils comme s’il estimait mon importance. « Oui, c’est moi. Celle qui avait le stylo lumineux. Celle qui te lit ‘Les œufs verts et le jambon’. Tu me connais. »

La bouche de Collin forme un petit ‘o’.

« Ne me fais plus jamais peur comme ça, d’accord ? Mon cœur ne le supporte pas. Ta pauvre Maman était effrayée aussi. » Je me retourne et je la regarde. Le Dr Maxton a fini de retirer le placenta, s’assurant de garder le sang de cordon des jumeaux comme nous l’avions demandé, et il recoud Kels. Elle revient à elle. Je l’entends nous demander, Collin et moi, d’une voix ensommeillée. « On est ici, chér. »

« Collin ? » Demande-t-elle.

Je le lui montre. « Présent et passé en revue. »

Elle cligne des yeux en le voyant. « Tout va bien ? »

« Il va bien. Tu connais les hommes Kingsley, toujours les fesses d’abord. Il s’intègre parfaitement. » Un peu d’humour ne fait pas de mal, comme je l’ai remarqué. Je suis récompensée par un petit sourire. « Détends-toi, ma douce. Tu as largement bien travaillé ce soir. Et ces deux-là vont nous en donner pour notre argent bientôt. Dors un peu. Nous serons là à ton réveil. »

« Promis ? »

« Absolumment. »

 

* * *

 

On me permet de porter Collin à la nurserie où lui aussi sera pesé, mesuré, on lui prendra les empreintes de pied et il sera examiné. Il a l’air d’aller bien mieux, d’un rose robuste et il est aussi éveillé que quelqu’un de moins d’une heure peut l’être. Et nous retrouvons sa sœur qui dort maintenant à son aise dans un petit couffin. Elle est enveloppée dans une couverture rose et a une petite casquette rose sur la tête, qui lui couvre une grande partie de ses cheveux blonds. Je pose Collin où Sue me le dit et je me penche pour déposer un baiser sur la joue de Brennan.

« Elle est aussi à vous ? » Demande l’autre infirmière. Je hoche la tête, je suis trop choquée pour pouvoir énoncer ma réponse, d’une manière ou d’une autre. « Elle est belle. »

« C’est vrai », je murmure en retrouvant ma voix.

Sue me regarde en s’occupant de mon fils. « Avez-vous prévenu le reste de votre famille ? »

Oh.

C’est vrai.

Je parie que Mama grimpe aux murs en ce moment.

« Je devrais le faire. » Bientôt. Avant que Mama ne provoque des dommages à d’autres gens ou aux objets.

L’infirmière me fait un sourire très doux, reconnaissant que je suis dans le brouillard. « Oui, ce serait bien. Pendant que vous leur direz, nous allons emmener les jumeaux jusqu’à la chambre de Kelsey. Ils y seront quand vous reviendrez. »

« Merveilleux. » Je vais vers la porte, à contrecoeur, je ne veux pas les laisser même s’il le faut. « Merci pour votre aide. »

Je suis surprise de voir que je peux me déplacer dans les couloirs de l’hôpital assez bien pour trouver la salle d’attente de la maternité. J’y trouve Mama, éveillée, alerte et agacée. Je pense que même si j’étais venue plus tôt régulièrement voir ma famille, ça n’aurait pas été assez.

Je mémorise ce moment tout de même. Mama pousse Papa pour le réveiller ; Robie continue à caresser les cheveux de Renée, profondément endormie et dont la tête est posée sur ses cuisses. « Ils sont absolumment beaux et parfaits. » Je ne peux pas vraiment utiliser le traditionnel ‘C’est un garçon ! », puisque nous savions déjà ce que nous allions avoir.

Mama relâche un cri de joie et soudain tout est pardonné. Elle fonce sur moi et m’entoure de ses bras. Elle me serre si fort que je sens mon souffle s’échapper. « Un cadeau de Dieu », murmure-t-elle.

« Alors ils ne te ressemblent pas, hein ? » Demande Robie.

Renée le frappe sur la cuisse. Le cri de Mama l’a réveillée on dirait. Elle passe la main sur son propre estomac gonflé où une autre Kelsey est en train de prendre forme. Je me demande quel homme ou femme chanceux saura l’aimer un jour.

« Comment va Kelsey ? » Demande Mama.

« Elle va bien, elle dort. » Je regarde ma montre. Cinq heures trente du matin. Elle a le droit de dormir après tout ce qu’elle a fait cette nuit.

« Comment s’est passé l’accouchement ? » C’est Renée qui pose la question.

« Brennan est venue aussi facilement qu’on peut le dire. Mais Collin nous a donné du fil à retordre. Il a essayé de sortir par le mauvais côté, alors le Dr Maxton a dû l’aider un peu. »

« Elle a eu une césarienne ? » Explique Papa.

« Oui. Pendant un moment, j’ai été sûre qu’on l’avait perdu. » Je sens mon cœur et ma gorge se serrer à cette pensée. Je me force à prendre une profonde inspiration et à me rappeler de son poids dans mes bras il y a peu. Il est avec nous. Vivant et en bonne santé. « Mais ça va bien maintenant. Je pense qu’il voulait juste attirer notre attention vu que Brennan était arrivée en premier. »

« Kelsey va bien ? »

Je serre la main de Mama pour la rassurer. « Absolumment Mama. Elle dort en ce moment. On s’occupe des jumeaux et ensuite on va les ramener dans la chambre. » Je suis soudainement épuisée. « En fait je vais les rejoindre un petit moment. »

Mama est apaisée à présent. « Nous reviendrons plus tard dans la journée après que vous aurez pu vous reposer. Ensuite nous ferons les présentations. Quel heureux Thanksgiving ! »

 

* * *

 

Chaque muscle de mon corps est douloureux. C’est la première chose que je remarque. J’ai mal à des muscles dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

Puis je me souviens. Je suis maman.

Je tourne la tête et ouvre les yeux. Je souris. Ils sont là tous les trois. Harper est installée dans un rocking chair et serre deux tous petits paquets. Elle balance doucement et leur parle très calmement.

« Salut, Tabloïde ». Je souris et tends le bras. « Qu’est-ce que tu as là ? »

« Ooooh, mes tout petits, regardez qui a décidé de se joindre à la fête. C’est votre Maman. Allons la voir, d’accord ? Elle est assez merveilleuse. Je pense qu’on va la garder. »

Elle se lève avec précautions et me rejoint sur le lit. Je bouge lentement et j’utilise la télécommande pour me redresser un peu. J’adore ce lit. Il est large, alors il y a plein de place pour nous tous.

Harper est super prudente en s’installant près de moi. La première chose que je vois, blottie profondément dans une couverture posée au creux de son bras gauche, c’est une tête minuscule avec d’épais cheveux noirs qui me regarde de dessous une très bête petite casquette bleue. Je repousse un peu la couverture pour voir le visage le plus serein que j’ai jamais vu.

« Dis bonjour à ton fils, Petit Gourou. » Elle bouge pour que je puisse le prendre dans mes bras.

Les larmes arrivent. Je les laisse couler à leur aise tandis que j’amène sa main minuscule à mes lèvres pour l’embrasser. Seigneur, je porte mon fils dans mes bras. Je le serre un peu plus et je murmure, « Bienvenue Collin, je t’aime. »

« Et ceci », elle a maintenant bougé sa sœur pour que je puisse aussi la voir, « c’est sa grande sœur. »

« Aînée », je la corrige avec un petit rire, sachant comment elle est avec ses frères. (il se dit que le premier bébé arrivé n’est pas l’ainé parce qu’en fait c’est le dernier « fabriqué »)

« C’est vrai », dit-elle sans rire. « Brennan, salue ta Maman. » Elle repousse la couverture. « C’est une petite fûtée mais on l’aime. »

Ma fille remue une petite main vers moi et bâille comme si elle s’ennuyait déjà totalement de la situation en cours. Puis sa main retourne à sa bouche et elle commence à la sucer.

J’essuie les larmes sur mes joues. « Ils sont magnifiques, Harper. Absolumment magnifiques. » Je regarde à nouveau mon fils. Je ne peux pas croire qu’ils soient vraiment là et semblent si satisfaits. « Est-ce qu’ils ont déjà mangé ? »

« Oui. Tu étais plutôt HS, mon cœur. Je leur ai donné les biberons qu’on a préparés. J’espère que c’est bien. »

Je lui souris. « Bien sûr que oui. Il fallait qu’ils mangent. » Je suis contente qu’elle l’ait fait. Je sais qu’elle en a apprécié chaque instant.

« Tu sais », je m’adresse à mon fils, « tu m’as plutôt pas mal effrayée. » Je regarde ma fille. « Tous les deux en fait. Alors on passe un marché pour que ça n’arrive plus. »

« Ah, on a déjà eu cette conversation, Petit Gourou. Ils ont promis d’être gentils à l’avenir. »

« Bien. » Je me penche et je l’embrasse. « Merci. »

« Oh non, chér, merci à toi. Tu as vraiment rendu ma vie plus pleine aujourd’hui. Tu as bien agi. »

« Nous avons bien agi, Harper Lee. Tu penses qu’on peut continuer pour encore vingt ans ou plus ? »

« Vingt ? Cinquante, cinquante-cinq, soixante. Choisis. En plus, je pense que nous n’avons pas vraiment le choix. » Elle pose un baiser sur le front de Brennan.

« Ils sont tellement petits. » Je suis étonnée de voir Collin enrouler une petite main autour de mon auriculaire. « Est-ce qu’ils vont vraiment bien ? » Je ne peux pas m’empêcher de m’extasier sur les ongles minuscules. On dirait qu’il vient de se faire manucurer.

« Ils sont parfaits, Kels. Absolument parfaits. »

« Alors, lequel des deux est le fauteur de troubles ? »

« Tu poses vraiment la question ? » Elle rit un peu et lève le menton vers notre fils. « Un vrai mec Kingsley. Il est arrivé au monde à l’envers et il s’en est plaint depuis qu’il est là comme si c’était ma faute. Il est tout comme ses oncles. »

Je me mets à rire puis me force à m’arrêter. Ça fait trop mal. « Oh, ne fais pas ça. J’ai bien trop mal pour ça. »

« Tu as sacrément fait de la muscu aujourd’hui. »

« La meilleure des muscu. »

 

* * *

 

Je quitte Kels et les enfants tôt ce matin à contrecoeur. J’avais besoin d’une douche, m’avait dit Kels poliment. J’avais aussi besoin de changer de vêtements et d’attraper quelques trucs pour ma nana. Je ne pouvais pas dormir, j’étais trop excitée.

Il est près de onze heures du matin quand j’arrive enfin à l’hôpital, les bras chargés de paquets. Une des infirmières a pitié de moi et ouvre la porte de la chambre de Kels. Elle est réveillée et assise dans son lit et elle rayonne totalement. « Bonjour, chér. »

Kels se met à rire. « Bonjour, Tabloïde. Tu joues les Mère Noël ? »

Je me fraye un chemin jusqu’au fauteuil vide et je dépose les piles de boites. « Nan, juste pour un petit elfe. Tu n’as encore rien vu, ma chérie. » Une fois que j’ai les bras libres, je vais vers le lit et je me penche pour saluer ma femme proprement. Oh oui, elle est bonne à ce jeu-là. « Comment te sens-tu ? » Je lui demande quand nous nous séparons.

« Je vais bien. Un peu mal. Un peu fatiguée. » Elle regarde le berceau de Collin. « Ton fils a décidé qu’il devait être nourri quatre fois la nuit dernière. »

« Tout va bien ? » Je suis inquiète pour le petit gars. « Est-ce qu’il mange assez ? Ou bien il a juste trouvé un bon truc ? » Je dis ces derniers mots avec un petit sourire salace, espérant introduire un peu de légèreté malgré mon inquiétude.

« Tout va bien. Il a juste un bon appétit. » Elle me masse la main. Ça me calme immédiatement. « Les infirmières me disent qu’elles trouvent ça normal qu’ils aient envie d’un petit extra au début. Laissons-lui quelques jours et il va trouver son rythme. »

« D’accord. » Je presse la main de Kels et je vais vers le fauteuil pour attraper l’énorme bouquet de fleurs sur le dessus. Il y a beaucoup de freesias, une de ses fleurs préférées. La senteur est stupéfiante. « Pour toi. » Je les lui tends.

« Merci, Tabloïde. Tu es gentille. »

J’attrape une des boites. Je la lui tends. « Pour toi. »

« Ah, je vois que tu as pensé à tout », dit-elle en sortant un vase en cristal. « Tu veux t’en occuper ? » Je prends le vase et je vais dans la salle de bains pour le remplir d’eau. Je reviens et j’arrange les fleurs, tandis que Kels continue. « A propos, est-ce que tu as appelé Kendra pour lui parler des bébés ? Je sais qu’il y a quelques personnes au boulot qui attendent la nouvelle. »

« J’ai laissé des messages vocaux. Un pour elle, un pour Langston et un pour Frankie. Bien que je pense que c’était plutôt incompréhensible. J’étais un peu fatiguée. » Je prends une autre boite sur la chaise et je la mets entre les mains de Kels.

« Tu es vraiment un cas. Tu continues comme ça et tu vas te ruiner. » Elle commence à déballer le cadeau suivant.

« J’aime bien te gâter. » Je la regarde, savourant ce moment de paix.

« Oooh, bien, là je dois admettre que j’aime être gâtée. Et dès que je peux avoir de l’aide pour me nettoyer, je me change pour porter ça. » Elle met le haut de son nouveau polaire autour de sa poitrine. La couleur vert sombre fait ressortir la couleur de ses yeux. « Ça va être tellement cool de pouvoir reporter mes vêtements normaux à nouveau. »

« Chérie, tu sais que si tu as besoin d’aide pour te nettoyer, je suis là. » Je vole un rapide baiser et je lui tends le reste des cadeaux. Ça va avec le thème en cours. Ce paquet contient la chemise de nuit la plus foutument sexy que j’ai jamais vue. J’ai hâte de la voir sur Kels. Pendant un bref moment. Ensuite ce sera juste le genre de pensée qui compte.

Kels la lève par ses bretelles et secoue la tête, amusée. « C’est… hum… et bien, il va sûrement falloir un moment, tu sais ? Je vais avoir besoin de temps. Mais je te promets qu’à la minute où je suis prête... » Elle s’arrête et me rend mon sourire impudent. « Tu vas le savoir. »

« Tu vois, c’était ça mon plan. Tu connais mes sentiments pour toi. Alors au lieu de t’embêter avec ça, tu te montres juste dans la chambre là-dedans quand tu es prête. Je te garantis que tu auras un accueil chaleureux. »

J’adore regarder la rougeur qui passe sur ses joues. « Et bien, l’Etalon, je ne suis pas sûre que mon corps soit prêt pour ça déjà, mais je te garantis deux choses. Un, quand je serai prête, il ne subsistera aucun doute dans ton esprit. Et, deux, dès que mon corps sera prêt pour ça, il sera porté à en faire bon usage. »

Je réduis la distance entre nous et je mets la boite de côté. « Je veux que tu saches que je t’aime plus que n’importe qui dans ce monde. Alors je vais te demander de faire preuve d’indulgence et de pardon à l’avance. » Au vu de l’expression perplexe de ma femme, je continue. « Je me dis que je vais être un peu nunuche avec nos enfants. Je sais, c’est dur à croire. » Nous rions toutes les deux à cette exagération évidente. « Mais je veux que tu saches que je sais que rien de tout ça ne serait devenu possible sans toi. »

« Nous l’avons fait ensemble. » J’appuie ma joue dans sa main caressante. « Je n’aurais pas pu le faire sans toi et la famille. » Elle secoue la tête avec une expression nostalgique. « Je ne pense pas que je serais allée si loin sans toi. »

Je prends sa main et je dépose un baiser dans sa paume. « Tu ne seras plus jamais seule chér. Je le jure. »

Un puissant cri aigu perce notre moment d’intimité. Nous regardons pour savoir qui est l’enfant coupable. « Et comme mue par un signal, notre fille montre que tu as raison. »

Je rejoins Kels dans le rire et je me penche pour prendre une petite fille vraiment grognonne. A peine un jour et cette gamine a deux poumons de championne. Je la tiens et je suis hypnotisée par sa santé. Elle se tourne vers ma poitrine, visiblement à la recherche de quelque chose que je n’ai pas. Bon, je l’ai, mais mon réservoir est vide. Je la lui tends. « Je pense que c’est toi qu’elle veut. »

Kels échange la chemisette contre notre fille. Elle commence à la nourrir et je me contente de regarder un nouveau miracle dans ma vie.

 

* * *

 

« Oh non, ce n’est pas vrai ! » Contre Harper en posant Brennan dans le couffin pour qu’elle puisse dormir.

« Si, c’est vrai. » Je caresse la joue de Collin et il le refait. Sa petite lèvre inférieure dépasse. « Il fait la moue tout comme toi. »

« Je ne fais pas la moue. »

« C’est ça oui, Tabloïde. » J’ouvre ma robe de chambre et je le mets contre ma poitrine pour son premier repas. Brennan s’en est bien sortie et je suis un peu plus confiante dans ma capacité à le nourrir maintenant. « Ouille ! Il est né avec des dents ? » Il a un instinct de suction fort. Il tient ça de sa Mama naturellement. « Wow ! »

Harper trouve ça drôle et manque recracher son café dans toute la pièce.

« Oui c’est ça, ris, Madame. Tu ne trouveras pas ça drôle quand tu seras bannie. »

« Ne me taquine pas là-dessus. » Elle s’installe sur le bord du lit pour regarder notre fils manger. « Et si j’allais te chercher quelque chose à manger ? »

« Oui, s’il te plait. Je suis morte de faim. »

« Je parie, oui. Ça ira avec eux pendant que je serai partie ? »

« Oui, ça va aller pour nous. Peux-tu rapprocher le couffin et apporter Brennan plus près aussi ? »

« Je peux le faire. » Elle prend un moment pour le faire. « Tu sais, quand je serai de retour, on devrait essayer de marcher un peu. »

« Je sais mais tu dois promettre d’aller tout doux avec moi. »

« Tu as ma parole. » Elle se penche et me déposer un baiser. Puis elle sourit à notre fils et passe le doigt sur sa joue.

A l’expression sur son visage, je peux dire que sa proposition de m’apporter à manger est bien loin.

« Harper ? »

« Oui ? »

« Femme. Manger. Tu te souviens de moi ? »

Elle me fait un sourire penaud. « C’est vrai. Je reviens tout de suite. »

Je peux dire qu’elle n’a pas envie de partir mais elle le fait quand même.

Lentement.

Très lentement.

« Tabloïde, je te promets que je serai là quand tu reviendras. »

 

* * *

 

Collin nourri et installé, les deux bébés dorment maintenant paisiblement. J’ai des difficultés à ne pas pleurer mais je le fais et j’appelle mon père. Je suis sûre que quelqu’un a déjà dû l’appeler pour lui donner la nouvelle mais je veux lui parler.

Le téléphone sonne deux ou trois fois avant qu’Amanda ne réponde. Je ris avant de pouvoir sortir un mot. « Salut, Grandmaman. »

« Oh, Kelsey, tu es diabolique. » Elle rit à son tour.

« C’est toi qui a épousé mon père. Tu t’es mise toute seule dans le piège. »

« C’est vrai. Comment vas-tu ? » La voix d’Amanda est chaleureuse et amicale, avec une vraie inquiétude.

« Je vais tellement bien. Tu devrais les voir. Ils sont parfaits. »

« Nous voulions venir mais ton père est bloqué ici. »

Cette nouvelle ne me surprend absolumment pas mais au moins maintenant je comprends mieux. « Il est à la maison aujourd’hui ? » Après tout, c’est Thanksgiving.

« Oui, mais il est en réunion téléphonique avec Paris. Attends un instant. Je vais lui dire que tu es au téléphone. »

« D’accord. » Normalement je ne la laisserais pas l’interrompre mais ce sont les fêtes et je viens de passer plus de douze heures à mettre ses petits-enfants au monde. Il peut prendre un peu de temps pour me parler.

« Hé mon cœur ! Comment va ma petite fille ? » Il semble très heureux.

« Je vais bien, Papa. Tu es grand-père. »

« Je sais. J’ai reçu un appel court mais excité de ta meilleure moitié au moins six fois ce matin. Comment vont mes petits-enfants ? »

« Parfaitement bien. » Je ris pour moi-même. Je sonne déjà comme un parent typique. « Est-ce que tu vas pouvoir venir finalement ? Harper et moi n’allons sûrement pas monter à New York avant la Nouvelle Année. »

« Nous avons pensé venir la semaine prochaine. Cela me laisse du temps pour arranger le bazar ici et vous aurez le temps de rentrer à la maison et de vous installer. »

« C’est génial. J’ai hâte que tu les vois. Ils sont absolumment magnifiques tous les deux. Brennan a les cheveux blonds et Collin un tas de cheveux noirs. »

« Et bien, ne t’étonne pas si ça change. Quand tu es née, tu avais les cheveux roux. Ensuiste tout est tombé et tu es devenue blonde. »

« Je me fiche de les voir perdre leur cheveux et qu’ils ne reviennent jamais. Je les aime. »

« Tu parles comme une vraie mère. »

Mère.

Ce mot m’envoie des frissons le long de mon échine.

« Non, je suis mieux que ça. Je vais être une maman. »

 

* * *

 

Je reviens avec le petit-déjeuner pour Kels et je trouve Gerrard et Katherine dans la chambre. Chacun d’eux tient un des jumeaux et gazouille. Je pose le plateau sur la petite table près de Kels et je la tire vers elle.

« Ils sont beaux, Harper », dit Katherine au-dessus de la tête de Brennan.

« Merci. » J’embrasse leur mère et je vais voir mes enfants. Je passe le bout de mon doigt sur la joue de Collin et il fait un bruit de succion.

Gerrard me sourit d’un air supérieur. «  Bien entendu, tu as de la chance de les voir, pas vrai, Harper Lee ? Je veux dire que vu la façon dont Kels le raconte, tu pourrais bien être toujours au Ritz à délivrer ton discours. »

Alors on va la jouer comme ça, hein ? « Pour être juste, quelqu’un ne m’a pas dit qu’elle avait commencé le travail. Il a fallu que je devine au travers de devinettes. Au début, je pensais que c’était une blague de Robie, mais… »

« Oh, admets-le, Tabloïde, tu étais tellement prise par le moment que nous avions pratiquement besoin de fusées éclairantes pour attirer ton attention. » Elle lève le sourcil d’un air joyeux. « C’est sympa d’être au centre de l’attention, tes enfants ont décidé de te surpasser. »

Gerrard se met à rire et le petit Collin monte et descend sur sa poitrine. « Ouh la la, Harper. Tu vas y avoir droit. »

« Ne le prends pas trop mal », intervient Katherine. « Gerrard était au moins aussi mauvais quand T-Jean est né. »

« Bon, ne commence pas à raconter des histoires, Katie. »

« Oh, si », je l’encourage.

Katherine embrasse Brennan sur la tête et la remet dans le couffin. « Peut-être que je les partagerai avec la Conspiration de la Cuisine quand Kels pourra nous rejoindre. »

« Oooh, j’ai hâte. » Kels a déjà dévoré la moitié de son petit-déjeuner. Elle me sourit. Pendant un moment, je prends ça pour de la gentilesse mais elle dit, « je suis sûre que j’ai des histoires sur Harper que vous n’avez pas encore entendues. »

Gerrard me tend Collin. « Peut-être qu’on ferait bien de monter bientôt une nouvelle réunion de poker un de ces soirs. »

Je hoche la tête. « Je crois que ça fait bien longtemps. »

Katherine s’avance vers Kels et la prend doucement dans ses bras. « Félicitations, Kels. Assure-toi qu’Harper s’occupe bien de toi. »

« Elle n’a pas le choix. Je sais où elle habite. »

Gerrard rit de moi. « Bienvenue dans la parenté, Harper Lee. » Il embrasse Kels sur la tempe. « Bonne chance. »

Je hausse les épaules et je prends la main de Kels. « Je vais en avoir besoin, ça c’est sûr. »

 

* * *

 

Plus tard dans l’après-midi, Mama et Papa viennent à leur tout en douce à l’hôpital avec assez de nourriture pour nourrir une petite armée. Apparemment, la fête traditionnelle de Thanksgiving a continué malgré mon absence et celle d’Harper. Ça ne me dérange aucunement. L’année prochaine nous y serons. Et les jumeaux auront leur première expérience de dinde rôtie.

Mama pose un énorme panier de pique-nique sur la chaise et vient vers les couffins. Elle sourit à Brennan et Collin, ses yeux luisant de larmes retenues. Harper est là, rayonnante. On dirait une gosse qui vient de gagner le prix le plus fantastique et qui veut le montrer à ses parents. Elle sort Brennan du couffin. Doucement elle la passe à Mama.

« Voici ta petite fille, Brennan Grace Stanton Kingsley. »

Mama dépose un baiser sur son front et murmure une prière en français. « Jonathan », elle appelle Papa et lui passe Brennan. Il la prend et commence à la bercer doucement.

« Et voici ton petit fils, Collin Lee Stanton Kingsley. » Harper tend maintenant Collin à sa grand-mère. Les cheveux de mon fils ne lassent pas de m’amuser. Alors que Brennan a les cheveux si clairs qu’on dirait qu’elle est chauve, Collin semble porter une perruque afro. Mama dit la même prière en français et lui embrasse les paupières.

Puis Mama me regarde. « Merci, Kelsey. »

Deux mots qui disent beaucoup pour moi.

Harper s’assied sur le lit près de moi et m’entoure de ses bras. « Oui, merci, Kelsey. »

Papa avance avec Brennan près du panier de pique-nique et je remarque, pour la première fois, les deux cadeaux emballés sur le dessus. Il prend les paquets et me les apporte. « Un petit quelque chose, de notre part. »

Harper et moi nous déballons le premier cadeau. Dedans il y a un maillot de l’équipe de football de Tulane taille enfant avec Kingsley écrit dans le dos. Je présume que je ferais bien de m’habituer à avoir un joueur de foot dans la famille. Ou plutôt, Collin ferait bien de se faire à l’idée. Le second cadeau est un maillot de l’équipe de basketball de Tulane taille enfant avec Kingsley écrit dans le dos. Je présume que je sais quel sport Brennan va pratiquer quand elle sera plus grande.

« Ils sont merveilleux ! Merci Papa ! Mama ! » S’exclame Harper, rayonnante. Elle se tourne vers moi et je lis facilement la question dans ses yeux.

« Non, tu vas devoir attendre qu’ils soient à la maison avant de leur passer. Ils sont encore trop petits. » Elle fait la moue exactement comme Collin. Je repousse sa lèvre inférieure et je l’embrasse. « Bientôt, ma chérie. Ils grandiront bien assez vite. »

 

* * *

 

Peu de temps après le départ de Mama et Papa, Lucien, Rachel et Jean et Elaine passent pour voir les nouveaux membres de la famille. Ils sont restés près d’une heure, à me taquiner encore un peu plus, mais ils étaient proprement en adoration devant Collin et Brennan.

Tout le monde est installé pour une sieste quand la porte de la chambre s’ouvre brusquement. Je suis instantanément debout, prête à protéger ma famille quand je réalise que je suis attaquée par un nounours en peluche. Un énorme nounours. Tenu par notre nounou vraiment très heureuse. « C’est oncle Brian ! » Clame-t-il.

Brennan commence immédiatement à pleurer, moins effrayée qu’agacée que son sommeil soit perturbé. Ou du moins je le présume à son expression. Je la prends et je la tiens contre moi pendant que Kels fait de même avec Collin. Nous fusillions toutes les deux Brian du regard.

« Dis bonjour à ton oncle Brian », je murmure à Brennan, à peine audible par-dessus ses pleurs. J’embrasse le duvet sur son crâne et je la berce. Ma petite fille n’aime pas qu’on interrompe son sommeil.

« Oups », dit Brian en couvrant sa bouche. « Je les ai réveillés ? »

Kels secoue la tête. « C’est bon, Brian. Mais la prochaine fois… une entrée moins… dramatique… serait bien. »

« Regardez moi tous ces cheveux ! » Brian s’approche et jette un coup d’œil attentif à mon fils. Il commence à craquer tandis qu’il examine les cheveux épais de Collin qui ont une propension à aller dans tous les sens malgré le petit bonnet. « C’est quoi cette kippa ? »

« Nous sommes juives. »

« Ah oui ? » Brian gobe mon commentaire avec tout l’attirail de pêche. « Je ne le savais pas. « Lever de soleil, coucher de soleil ; lever de soleil, coucher de soleil ; les jours s’écoulent vite !’ Sa voix chantante laisse à désirer. Il tend les mains et Kels lui passe Collin mais un peu à contrecoeur.

« Tu as déjà tenu des enfants ? » Je lui demande depuis l’autre bout de la pièce mais en m’approchant au cas où mon fils aurait besoin de moi.

« Bien sûr. » Brian prend Collin et le tiens dans un style afro. Nous sommes passés des traditions juives aux traditions africaines. « Que la rivière coule », gazouille-t-il.

« Brian », je l’interrompts, « ça, ça vient de Working Girl. Et descends-le de là. Ne fais pas peur à mon fils. »

Brian obéit immédiatement et repasse Collin à Kels. Je me détends. Il me regarde et me fait un sourire de gagnant. « Salut, l’Etalon. Ils sont magnifiques. Ils doivent tenir de Kelsey. »

Je me mords la lèvre. C’est vrai. Je ne discuterai pas ce point.

« Comment vas-tu Kelsey ? » Demande-t-il doucement. Peu importe ce qui arrive, Brian adore ma nana.

« Je vais bien, merci. Mieux maintenant qu’ils sont ici. » Elle embrasse Collin sur le front. Il est déjà endormi dans ses bras.

Brennan bâille dans les miens. Je la repose dans le couffin. Kelsey me dit que je ne dois pas les prendre quand ils dorment. Je pense que ce n’est pas parce qu’elle ne veut pas les gâter, mais elle ne veut pas me gâter, moi.

Je m’assieds sur la chaise entre les deux couffins et je regarde mes bébés pendant que Kelsey raconte à Brian. Ils n’ont qu’un jour et je suis déjà triste qu’ils grandissent et s’éloignent.

Lever de soleil, coucher de soleil, en effet.

 

* * *

 

« Harper Lee ? » Je tends la tête et je l’écoute reboucler les ceintures pour la cinquième ou sixième fois.

« Oui, mon cœur ? »

« Si tu ne montes pas dans cette voiture pour nous ramener à la maison… »

« Je vérifie les ceintures. »

Je prends une inspiration profonde essayant de me souvenir qu’elle veut juste être prudente. Elle fait ça parce qu’elle les aime. Pas parce qu’elle essaie de me rendre posément folle. « Harper, tu as vérifié les ceintures au moins deux douzaines de fois. » Je me retourne et je montre les bébés. « Regarde-les. Ils sont profondément endormis. Très satisfaits. Ta femme, d’un autre côté… »

Elle me regarde et lit facilement mon expression. « Compris. Tu veux rentrer ? »

« Tellement oui. »

« D’accord, d’accord, pas la peine de m’envoyer une brique à la tête. »

Non, mais je ferais bien de ne pas lui bloquer la vue sur les bébés. Je soupire quand elle finit par fermer la portière et passe derrière le volant. Elle passe ensuite une autre minute environ à s’assurer qu’il n’y a pas de bombe posée quelque part et que le retroviseur est bien positionné.

« Harper ? »

« Oui ? »

« Est-ce que tu m’aimes ? »

« Petit Gourou, tu es l’amour de ma vie. »

« Alors pour l’amour de Dieu, s’il te plait, emmène-nous à la maison maintenant. » Je pourrais prier à ce stade.

Elle met le moteur en marche et passe une vitesse. Enfin ! Ma grand-mère bougeait et conduisait plus vite qu’elle même quand elle souffrait de rhumatismes. Je secoue la tête et je me retiens de lui dire qu’il est illégal de rouler sous la limite de vitesse. Au moins, on bouge. Et nous nous dirigeons même dans la bonne direction. Je suis reconnaissante de cette bonté.

Je m’enfonce dans le siège et je ferme les yeux, espérant que les bébés vont dormir jusqu’à la maison. Dieu seul sait ce qu’Harper ferait s’ils se mettaient à bouger maintenant.

« Fatiguée ? » Harper prend ma main.

J’ouvre les yeux et je me tourne pour voir la personne la plus heureuse de la planète. « Oui. Un peu. J’ai hâte d’être à la maison. »

« Quelle est la première chose que tu vas faire ? »

« Et bien », je regarde le siège arrière. Mes bébés. Nos bébés. Notre belle famille est enfin réunie. « Après m’être assurée que tout le monde est heureux et installé, je vais prendre une douche chaude marathon. Ensuite je vais trouver mon sweatshort le plus large et le plus confortable, une grosse paire de chaussettes épaisses et tu vas faire un feu. Je me ferai ensuite une tasse de thé chaud sympa, je me poserai et j’apprécierai le fait de pouvoir voir mes pieds. » Je les regarde à nouveau. On dirait bien que j’ai fait ça souvent depuis que les bébés sont nés. J’ai de beaux orteils, si je peux me permettre de le dire moi-même.

 

* * *

 

C’est un bonheur total.

Ma première douche à la maison. L’eau est chaude et la pression parfaite. Je tourne le dos sous le jet et je le laisse me masser jusqu’aux épaules. Trois jours à l’hôpital avec les bébés étaient plus qu’assez pour moi. Je suis très heureuse à la maison avec ma famille.

Je souris. Harper est absolumment adorable. Je n’existe tout simplement pas dans son monde en ce moment. Elle est bien trop occupée avec les bébés. Même alors que je m’apprêtais pour ma douche, elle était étalée sur le lit, la tête dans sa paume. Près d’elle, les jumeaux étaient satisfaits et profondément endormis. Elle voulait juste les regarder dormir.

J’ai su que la cause était perdue quand j’ai annoncé que j’allais prendre une douche et qu’elle n’a même pas pris le temps de me regarder. Elle a secoué la main et marmonné quelque chose dans ma direction, les yeux toujours cloués sur les bébés.

Je laisse l’eau couler quelques minutes de plus avant de couper et de sortir de la douche. Je suis presque effrayée à l’idée de regarder mais tandis que la buée sort de la salle de bains, je me fais finalement face dans le miroir.

D’accord, je peux me faire à ça. Quelques jours encore pour laisser l’incision de la césarienne guérir et je commencerai avec un programme d’exercices léger. Je me sens déjà bien mieux. Je me glisse dans le peignoir et je mets une serviette sur ma tête. J’entends quelqu’un qui râle alors que je me sèche les cheveux et me dirige vers la chambre. Ce n’est pas Harper.

« Qui est ronchon ? »

« Ton fils », me dit-elle d’un air joyeux en le prenant.

« Ah, je comprends maintenant. Je vois comment ça va marcher. Quand ils sont gentils, ce sont les nôtres et quand ils sont méchants, les miens. »

« Non, pas du tout, Petit Gourou », m’assure-t-elle avec un sourire. « Quand ils sont gentils, ce sont les miens. Quand ils sont méchants, les tiens. »

Je rentre ma serviette dans le col de mon peignoir et je tends les bras. « Donne-moi mon fils. »

« Euh… ben… » Elle ne s’attendait certainement pas à ça.

« Alors ? » Je tends à nouveau les bras. « Allez, Tabloïde. Donne-le-moi. » La râlerie de mon fils se transforme en véritable crise avant qu’Harper ne cède, se rendant compte que j’ai ce qu’il veut à cet instant.

Avec un soupir, elle me fait de la place sur le lit et me tend Collin pour que je puisse le nourrir. Elle réussit à garder la main sur Brennan tout en me laissant m’installer contre elle de l’autre côté tandis que je berce Collin.

Nous sommes chez nous. Nous sommes installés.

J’avais tort pour la douche.

C’est ça le bonheur total.

 

* * *

 

Je suis assise sur le sol du séjour et je regarde nos enfants. Ils ont cinq jours. Ils sont déjà les plus intelligents, les plus beaux des enfants jamais nés. Je le sais. Kels le sait. Tous ceux qui les voient le savent. C’est comme ça que vont les choses.

Nos enfants brillants et beaux ont trois activités principales : dormir, manger et déféquer. Je suis surprise de ne pas les voir râler. Quand ils pleurent, ça a du sens. Ils sont soit fatigués, affamés ou mouillés. Comment les autres parents sont-ils incapables de comprendre ces trois signaux basiques.

Collin est endormi et il mâchouille son poing minuscule. Brennan s’endort et se réveille tout à tour. Je regarde ses minuscules paupières s’ouvrir et se refermer à chaque instant. Les deux bébés ont les yeux bleus actuellement mais on n’a aucun moyen de savoir s’ils vont rester de cette couleur. Mais nous savons qu’ils vont être clairs.

J’essaie d’aider Kelsey autant que possible. Les jumeaux sont dans notre chambre et dorment tout près de notre lit. Quand ils ont besoin d’être nourris la nuit, je me lève et je m’occupe de l’un d’eux. Kels utilise des bouteilles de lait maternel pour que je puisse participer à cet aspect de leurs soins. Je suis aussi une championne du monde du change de couche. Je peux les laver, poudrer leurs fesses et remettre une couche en un temps record.

Aujourd’hui nous leur avons fait prendre un bain. Oh bon sang que Collin était mécontent de cet événement. Il avait froid et avait peur et il a été plus que content quand on l’a séché et remis dans son lit. Mais Brennan a soupiré quand on a passé le gant sur elle. C’est une hédoniste. Je peux le dire. Je pense que trop de mes gènes ont fini chez elle.

Kelsey est absolumment parfaite avec les jumeaux. Ses craintes d’être une mauvaise mère ne sont pas fondées. Elle se moque de moi quand je suis captivée par ces deux petites vies, mais elle n’est pas mieux. Peut-être même pire. Je me réveille au milieu de la nuit pour la voir les regarder, et moi aussi. Elle essaie de trouver des excuses mais je l’ai bien démasquée.

La première fois que je l’ai regardée nourrir nos enfants au sein à l’hôpital, j’ai senti cette possessivité primitive me submerger. De la voir connectée de manière aussi fondamentale à Brennan, j’étais prête à me battre et mourir pour les défendre. Si Kels pensait que j’étais sens dessus dessous pendant sa grossesse, elle n’a encore rien vu. Chaque bruit, chaque événement étrange est rehaussé pour moi. Ces deux enfants n’ont que nous pour les défendre dans ce monde. Je mourrai avant de les laisser tomber.

Mes sentiments pour Kelsey se sont renforcés aussi. Je ne pensais pas cela possible mais apparemment ça l’était. De savoir qu’elle peut créer la vie en elle me stupéfie. Hier soir, j’étais allongée au lit près d’elle à masser son ventre maintenant plat. C’était si bon de l’avoir si près de moi, qu’elle me tienne la main et de me blottir entre ses seins.

Autrement elle ne me laisse pas les approcher. J’ai essayé de blaguer en disant que je goûterais bien et ça a fait l’effet d’un pétard mouillé. Elle ne sait pas que j’ai essayé une des bouteilles qu’elle remplit. C’était doux, comme du lait condensé en boite. Mais je ne suis pas autorisée à aller à la source.

Je survivrai. Aussi longtemps que Brennan et Collin le peuvent, la vie est belle. Ils prennent du poids et grossissent. C’est intéressant de voir la différence entre Brennan qui est née de manière naturelle et Collin qu’il a fallu aider. Elle a perdu son teint marbré récemment. Je garde un œil sur Collin depuis ses débuts difficiles. Il est un peu plus petit que Brennan et me semble plus fragile. Bien sûr, la personnalité volontaire de Brennan ne la fait pas ressembler à un nourrisson mais à un très petit adulte. Un très petit adulte très déterminé.

Kels entre dans la pièce et me fait un sourire indulgent. « On s’amuse, Tabloïde ? »

Je souris et je tapote le sol près de moi en lui faisant signe de me rejoindre. « Absolumment. »

Elle se laisse tomber et s’appuie contre moi. « Nous avons une heure ou deux avant qu’ils ne se mettent à réclamer leur nourriture. »

Je jette un coup do’eil à ma montre. « Ouais. » Je me penche en avant et je masse le bas du pied de Collin. Il gargouille et bouge le pied loin de ma main qui l’agace.

Kelsey rit. « Tu es vraiment une cause perdue. »

Je fronce les sourcils. Hmm. Je me demande ce que ça veut dire. Je me recule et je la regarde. « Comment ça ? »

Elle se retourne pour me faire face et repousse mes cheveux, et elle passe les doigts sur ma mâchoire puis ma gorge et ma nuque. « Nos enfants dorment. Pour le moment, ils sont au chaud, sont bien nourris et au sec. » Je regarde par-dessus son épaule et je confirme chacun de ces points. Elle me tourne le menton pour lui faire face. « Basiquement, Harper, je te fais des avances. Et pourtant, tu n’as d’yeux que pour ces deux-là. »

« Des avances ? Ce n’est pas trop tôt ? »

Elle sourit d’un air doux. « Et bien, oui. Mais je me disais que ça ne te gênerait pas de me câliner sur le divan. »

« Gêner ? » Je ne peux m’empêcher de rire à cette pensée. Je ne pense pas. « Je vais les mettre dans leurs couffins. »

Kels fait un clin d’œil. « C’était ça l’idée, l’Etalon. »

Leurs lits ne sont jamais bien éloignés de l’endroit où ils se trouvent avec moi. Je les prends avec précautions et je les y transporte. Kels pose leurs couvertures sur eux et dépose un baiser. Je les laisserais bien sur le sol si je n’étais pas inquiète que Kam déboule de sa promenade avec Brian.

Kam est si drôle avec les jumeaux. Quand Kels les nourrit, il lèche leurs pieds. Il est excessivement gentil avec eux. Il veut juste goûter. Il semble comprendre qu’ils sont à nous et il s’est autoproclamé leur gardien et leur protecteur lui aussi.

Kelsey me prend dans ses bras sur le divan. Je m’allonge et elle se met sur moi. Elle soupire, son souffle s’étend sur ma chemise et ma peau. « Seigneur, ce que ça m’a manqué. »

« Quoi ? »

« D’être allongée sur l’estomac. » Elle se frotte contre moi.

« En fait, tu es allongée sur le mien. » Je me mets à rire. « Ça chatouille. » Je gigote dessous elle. C’est meilleur que je ne le pensais que de l’avoir comme ça contre moi. Ça faisait trop longtemps. Je l’entoure de mes bras et je la serre contre moi. Elle enfouit sa tête sous mon menton et nous restons comme ça un moment. J’inspire la senteur kiwi de son shampoing. « Hé, je pensais que tu voulais être câlinée. »

Elle me regarde, les mains croisées sur ma clavicule avec le menton posé dessus. « Et bien… »

Je me penche en avant et je capture ses lèvres. Je n’aime pas que ma nana réfléchisse à deux fois pour m’embrasser – même si elle me taquine. Mes mains glissent le long de son corps, se réhabituant avec son physique normal.

Elle s’écarte en respirant fort. « Il te faut du temps mais tu finis par comprendre. »

Je lève un sourcil interrogateur. « Hein ? »

« Harper, Harper, Harper », elle me réprimande. « Tu es si drôle ces temps-ci. Ces bébés te mènent par le bout du nez. »

Oui ben, c’est vrai. « Et ce n’est pas bien ? » Peut-être que je me trompe là.

« Bien sûr que c’est bien. Ça n’est juste pas très flatteur pour moi. »

Je laisse ces paroles me submerger. « Je suis désolée, chér. C’est juste que j’ai attendu si longtemps pour les voir et maintenant… je ne voulais pas te blesser. »

Kels sourit. « Tu ne m’as pas blessée, mon cœur Je te connais trop bien. Et je suis très heureuse de ton amour pour Brennan et Collin. Je veux juste que tu me regardes comme tu le faisais avant, c’est tout. »

« Je ne pense pas m’être arrêtée de le faire. » Je suis complètement confuse maintenant.

« Tu ne me remarques pas quand je suis dans la pièce en ce moment. »

Je laisse un sourire paresseux passer sur mes lèvres. « Oh chér, c’est là que tu te trompes. Je remarque tout chez toi. »

« Oui oui. Tu en as d’autres comme ça ? »

« Nan, je préfère t’embrasser. »

« Alors ferme-la et saute, l’Etalon.

D’accord.

<Fondu au noir>

A suivre chapitre 17