Pour Marc

                                                           TAULE-VILLE

 

Il respire, j’en suis sûre. Et si son pouls est faible, je le sens tout de même sous mes doigts. Le plus rapidement possible, je vais chercher plusieurs bougies que je dispose autour du corps inanimé de Ronan, puis je rassemble à la hâte tout ce dont je dispose pour lui prodiguer les premiers soins. Enfin, je prends une grande inspiration que je relâche doucement, puis, je me penche sur ses blessures.

L’hémorragie n’est pas aussi importante que je le craignais au premier abord, mais c’est tout de même la première chose dont je m’occupe. Pour l’essentiel, le sang provient d’une plaie au visage, à hauteur de la pommette, et d’une autre blessure moins profonde heureusement, au sommet du crâne. Avant toute chose, et alors qu’après avoir trempé un chiffon doux et propre dans de l’eau je commence à nettoyer sa pommette, je suis contrainte d’abandonner ma tâche pour chasser les rats, peut-être excités par l’odeur du sang et si hardis qu’ils n’hésitent pas à venir effleurer les vêtements et la peau de mon ami du bout de leur moustache. Je donne de grands coups de pied devant moi, mais ils les esquivent, et c’est quand je commence à songer qu’il va me falloir prodiguer mes soins malgré ces conditions détestables, que j’aperçois la lame sur le sol, non loin du mur du fond. Immédiatement, je m’y précipite, ramassant l’arme pour embrocher deux rongeurs parmi les plus aventureux, ce qui amène les survivants à se tourner plutôt vers les cadavres de leurs congénères et me permet de souffler un peu et de retourner à mes soins.

Outre les deux plaies, Ronan présente de nombreuses traces de coups et sa cheville droite, tout comme son poignet du même côté sont visiblement cassés. Peu sûre de moi, priant pour que ce  soit des fractures simples qui n’ont pas besoin d’être réduites, je me sers de morceaux de planches provenant des colis et que nous conservons pour faire le feu afin de fabriquer des atèles. Toujours inconscient, mon ami geint toutefois à plusieurs reprises pendant l’opération et je pousse un gros « ouf » de soulagement quand j’en termine enfin.

J’essuie mon front en sueur avec mon avant-bras et roule une couverture en boule pour en faire un oreiller que je glisse sous la tête de Ronan, puis, attendant qu’il revienne à lui, je vais m’asseoir contre le mur juste derrière lui, m’interrogeant sur ce qui a bien pu arriver en mon absence. Ma première supposition, qui me fait frémir, est que les responsables de l’état de mon ami sont les « Diaboliques » . Après tout, elles auraient tout à fait pu venir s’en prendre à Ronan pendant que leur leader restait en ma compagnie. Mais je repousse rapidement cette idée, non seulement parce que je ne veux pas croire qu’Elnax puisse se comporter ainsi avec moi, même si je la sais capable de violence, mais aussi parce que la lame est toujours là et que je suis persuadée que les membres de son gang auraient pensé à la récupérer, tout comme elles auraient certainement fait main basse sur notre maigre réserve d’eau et  de provisions.

Non, il doit s’agir de quelqu’un d’autre, mais qui ? Ici, dans cette cité où ne vivent que des délinquants, des voleurs ou des meurtriers, les possibilités sont plus que multiples. Les gangs, bien sûr, mais aussi n’importe quel individu qui serait passé par là. Celui qu’on a bousculé pour prendre une boîte de conserve avant qu’il ne mette la main dessus, celle à laquelle on a fait un croche pied pour l’empêcher d’atteindre un colis isolé avant qu’on ne soit arrivé, ceux devant qui on sera passé à la fontaine…. Sans oublier ceux ou celles qui n’auraient eu d’autre but que de se défouler sur la première personne qu’ils auraient croisée.

Ce sont les gémissements de Ronan qui me tirent de mon assoupissement Je rouvre les yeux brusquement et me précipite à son chevet pour lui prendre la main et l’assurer qu’il n’est pas seul. Doucement, il essaie de se redresser mais je l’en empêche, posant une main sur sa poitrine pour l’inciter à se rallonger, avant de lui donner un peu d’eau qu’il avale goulûment. Et ce n’est qu’une fois qu’il est désaltéré que je l’interroge, pressée de savoir mais inquiète de la réponse qu’il va me donner.

-« Qui t’as attaqué Ronan ? Qui t’as mis dans cet état ? »

Il prend un peu de temps avant de répondre, les yeux fermés et grimaçant de douleur, puis secoue négativement la tête,

-« Je n’en ai aucune idée. Deux hommes que je n’avais jamais vus et que ne cherchaient visiblement qu’à se procurer quelques sensations fortes. »

Il referme immédiatement les yeux, paraissant fatigué. Je n’insiste pas, soulagée sans me l’avouer que les « Diaboliques » n’aient rien à voir dans cette histoire, mais m’interrogeant sur l’identité de ses agresseurs inconnus et sans mobile apparent. Je passe le reste de la journée et la nuit entière au chevet de mon ami, lui donnant régulièrement à boire et parvenant même à lui faire prendre un peu de soupe en boîte, avant de somnoler, assise contre le mur.

 

Le bruit de la porte de métal qui grince sur ses gonds alors qu’elle s’ouvre lentement me réveille en sursaut. Immédiatement sur le qui-vive, je saisis par réflexe la lame que j’ai posée sur le sol, près de moi.  Dans l’embrasure de la porte, une haute silhouette se dessine. Le contre jour me fait plisser les yeux, m’empêchant de voir de qui il s’agit, d’autant que, dans l’abri, le feu et les bougies se sont éteints durant la nuit. Et puis, la silhouette s’avance et je reconnais Elnax, son arme à la main, qui progresse lentement et prudemment, semblant regarder de tous les côtés à la fois, son regard s’arrêtant une seconde sur Ronan allongé au sol. Elle se penche vers lui, juste assez longtemps pour remarquer ses blessures, mais aussi qu’il a été soigné, et se redresse aussitôt, ses yeux trouvant immédiatement les miens alors que je viens à sa rencontre. Soulagée de la voir là, de ne plus être seule après les moments difficiles passés à faire mon possible pour Ronan sans être sûre que ce soit suffisant, j’en oublie qu’elle dirige un gang extrêmement dangereux pour ne plus voir que la femme qui m’a fait perdre tout contact avec la réalité simplement en m’embrassant, et me précipite vers elle, à la recherche d’un réconfort dont je ne sais pas si elle va me le procurer.

Elle le fait. Ses bras sont autour de moi et ma tête repose sur son épaule. Pendant un moment, elle ne dit rien, ne me pose aucune question, se contentant de me serrer contre elle et de déposer un petit baiser sur ma tempe. Et puis, au bout de ce qui me semble n’avoir pas duré plus d’une trentaine de secondes, elle relâche son étreinte pour me désigner mon ami, d’un mouvement du menton.

-« Que s’est-il passé ? »

Je réponds d’une voix aussi lasse que la main que je passe sur ma nuque.

-« Je n’en sais rien. Je l’ai trouvé comme ça hier, en revenant ici. Il n’a que peu parlé, juste pour me dire qu’il a été attaqué par deux hommes qu’ils ne connaissait pas et qui n’avaient apparemment pas d’autre motif que le plaisir de tabasser quelqu’un. »

Elle hoche la tête avant de m’interroger à nouveau, paraissant ne pas remarquer que les yeux de Ronan se sont ouverts et qu’il la dévisage sans aucune aménité.

-« Ca fait plusieurs années qu’il est enfermé ici, n’est-ce pas ? Il connaît sans doute tout le monde, au moins de vue.»

J’acquiesce avant de me tourner vers Ronan qui, s’il ne dit pas un mot, ne perd pas une miette de notre conversation, poussant un grognement quand Elnax poursuit, semblant sûre d’elle.

-« Ce sont sans doute des nouveaux arrivants. »

Je me penche vers mon ami, vérifiant d’un regard s’il a besoin de quelque chose avant de hausser un sourcil en direction de la leader des « Diaboliques », laquelle comprend aussitôt que je m’interroge sur cette certitude. D’un vague geste du bras, elle me désigne nos maigres provisions, accrochées à une corde passant elle-même au-dessus d’une poutre, ce qui permet à notre « garde-manger » d’être à peu près hors de portée des rats.

-« Des hommes qui laissent de la nourriture qu’ils auraient pu voler sont forcément des individus qui ignorent comment les choses se passent ici. »

L’argument paraît logique et je reporte le regard sur mon ami blessé. Grimaçant de douleur, il se soulève sur un coude pour lancer, le ton hargneux et le regard toujours fixé sur Elnax.

-« Moi, je suis prêt à parier que c’est toi qui les a envoyés ici. »

Elle lui jette un coup d’œil dédaigneux tout en répliquant.

-« Ne crois pas que j’attache tant d’importance à ton existence. »

La gourde que je porte aux lèvres de Ronan est apparemment bien tentante, mais avant de boire, il ne peut s’empêcher de questionner, le ton un peu perfide.

-« A propos, je me demande quel événement a pu t’inciter à venir jusqu’ici, juste ce matin…. »

Il s’empresse de boire après ça, mais ses yeux ne lâchent pas le visage de la grande femme brune, guettant la moindre de ses réactions. Et il doit être déçu, car elle ne cille pas se tournant seulement vers moi en ignorant complètement le jeune homme à qui je donne à boire, pour expliquer calmement.

-« Habituellement, tu es à la fontaine à la première heure, tous les jours. Et ce n’était pas le cas ce matin. »

Elle hausse les épaules, semblant ne pas vouloir donner trop d’importance à ce qu’elle ajoute.

-« Je suis venue voir si tout allait bien pour toi. »

Ca fait ricaner Ronan, mais moi, je suis touchée, plus que je ne le montre, me contentant de répondre d’un simple sourire, avant d’allumer une bougie et de l’approcher du visage de mon ami, cherchant à regarder de plus près dans quel état se trouve sa pommette.

Le sang a séché et une croûte brunâtre s’est formée sur les bords de la blessure qui paraît propre et, pour l’instant, sans infection. Toutefois, elle bée beaucoup trop à mon goût et je suis persuadée qu’il serait nécessaire de faire deux ou trois points, ou du moins de rapprocher les bords. Doucement, j’humidifie le chiffon doux que j’utilise depuis hier afin de nettoyer de nouveau la blessure, grimaçant quand je constate que je n’ai presque plus d’eau. Je termine ce que j’ai commencé, puis me tourne vers la chef de gang.

-« Crois-tu que tu pourrais me rendre un service ? »

Elle hausse un sourcil, sa mimique indiquant clairement qu’elle n’a pas l’habitude qu’on lui demande quoi que ce soit, ce qui ne m’empêche pas de préciser calmement ce que j’attends d’elle, à savoir qu’elle aille jusqu’à la fontaine me chercher un peu d’eau. Ca lui arrache un petit sourire, mais elle refuse d’un mouvement de tête avant de m’expliquer.

-« Je ne pense pas que tu doives rester seule ici. »

Malgré les douleurs qu’il ressent visiblement dans les côtes, je suis prête à parier qu’il en a plusieurs de cassées, Ronan ne retient pas un rire sardonique qu’Elnax ne se donne pas la peine de remarquer. Au lieu de répondre d’une manière ou d’une autre à la provocation de mon ami, elle reste quelques secondes à réfléchir puis s’approche de moi et pose une main sur mon épaule pour m’attirer à l’écart.

-« Je préfèrerais que ce soit toi qui ailles chercher de l’eau. »

J’ouvre de grands yeux étonnés qui deviennent rapidement soupçonneux.

-« J’ai du mal à comprendre pourquoi tu voudrais rester seule ici, avec Ronan. »

Elle hausse les épaules avant de répondre d’un ton dégagé tout en désignant Ronan d’un geste de la main.

-« Pour veiller à ce que personne ne vienne en finir avec ton ami, là.  Et surtout pas ceux qui l’ont mis dans cet état. »

Je sais qu’elle n’a aucune estime pour lui, et même si elle a l’air sincère, je dois dire que j’ai tout de même du mal à la croire. Mon incrédulité doit d’ailleurs se voir sur mon visage, parce qu’elle a un petit sourire désabusé pour ajouter.

-« Je te promets de ne lui faire aucun mal. »

Je ne réponds rien, me contentant de la regarder au fond des yeux pendant un instant, un peu dubitative, avant de hocher doucement la tête.

 

Ronan paraît terriblement inquiet alors que je me prépare et rassemble récipients et sac à dos, à tel point qu’il tente de se lever, renonçant après plusieurs tentatives la douleur dans sa cheville trop insupportable pour qu’il parvienne à rester debout et se contentant de s’asseoir contre le mur du fond. Grimaçant, il me jette un regard à la fois désemparé et furieux avant de m’interroger, l’air de ne pas y croire.

-« Tu vas me laisser seul avec elle ? Alors que je suis blessé et dans l’incapacité de me défendre ?

Elle ne me laisse pas le temps de répondre, répliquant d’un ton sec.

-« Tu serais au mieux de ta forme que tu ne serais pas de taille de toute façon. »

Je jette un regard désapprobateur à la chef de gang en espérant que ça suffira à la faire taire, puis m’avance vers mon ami en espérant trouver les mots pour le rassurer.

 

Un peu inquiète tout de même, je ne traîne pas pour retourner à l’abri une fois tous mes récipients remplis, et ce n’est qu’une fois arrivée devant la porte que, jetant un petit regard circulaire dans la rue comme je le fais systématiquement, je remarque la femme, grande, costaude et à l’allure pas commode du tout qui m’a suivie. Sans être réellement effrayée, je connais la femme pour l’avoir déjà croisée et je n’ignore pas qu’elle fait partie du gang des « Diaboliques », j’hésite quand même un instant avant de décider de faire comme si je ne l’avais pas vue et de pénétrer dans l’ancien garage sans l’inviter à me suivre.

A l’intérieur, rien de semble avoir changé depuis mon départ. Assis contre le mur du fond, Ronan jette des regards méfiants en direction d’une Elnax qui fait comme s’il n’était pas là mais dont le visage s’orne, à mon arrivée, d’un sourire si large que je le lui rends sans même m’en rendre compte. Et puis, je me souviens que j’ai été suivie jusqu’ici et c’est la mine beaucoup plus renfrognée que je lui signale la présence de sa comparse.

Pendant qu’elle sort s’entretenir avec la femme, je m’approche de mon ami, lui tendant immédiatement une gourde qu’il porte lentement à sa bouche sans prononcer une parole, toute la rancune du monde dans son regard. Je lui souris gentiment, espérant adoucir sa rancœur, mais il lâche la gourde et détourne les yeux, manifestement pas décidé à me pardonner de l’avoir laissé seul avec la leader des « Diaboliques », même si, apparemment en tous cas, aucun événement fâcheux ne s’est produit. Je décide de ne pas insister pour l’instant, considérant que puisque tout va bien je n’ai rien à me reprocher et jette un coup d’œil vers la porte d’entrée, restée ouverte, dans l’entrebâillement de laquelle je distingue les ombres d’Elnax et de sa comparse qui se dessinent sur le sol.

Elles paraissent en grande discussion, et en désaccord. La leader du gang finissant apparemment par imposer son point de vue à sa subalterne, et bien que celle-ci termine la conversation en secouant négativement la tête, il ne fait aucun doute qu’elle se plie à la volonté dElnax, et c’est avec une certaine curiosité, même si elle est teintée d’un peu d’inquiétude, que je les vois pénétrer toutes les deux à l’intérieur.

La grande femme brune qui m’a embrassée avec tant de talent, s’arrête à deux pas de moi, ses yeux parcourant la pièce avec une expression un peu dubitative tandis que sa camarade reste en retrait, observant Ronan par en-dessous, comme s’il faisait partie d’une espèce nuisible. Et puis, la leader des « Diaboliques » se tourne vers moi, l’expression particulièrement sérieuse.

-« Tu ne peux pas rester ici. Les hommes qui s’en sont pris à ton petit copain risquent de revenir. Et ils seront sans doute plus de deux cette fois. »

Je hausse un sourcil, un peu étonnée.

-« Tu crois vraiment que je vais m’en aller ? Juste parce que tu me le suggères, c’est bien ça ? »

Elle acquiesce d’un mouvement énergique du menton, mais précise tout de même

-« Surtout parce que je pense que ça va être de plus en plus dangereux de rester ici. »

Je ne doute pas de sa sincérité et je dois reconnaître que je suis plutôt contente de constater qu’elle s’inquiète de mon sort, mais ça ne m’empêche pas de refuser.

-« Je te remercie de ta sollicitude, mais il n’est pas question que je m’en aille. En premier lieu parce que je ne laisserai certainement pas Ronan tout seul ici, puisque tu ne parles que de moi, mais aussi tout simplement parce que nous n’avons pas d’autre endroit où aller. »

La-dessus je me détourne, dans l’intention d’aller m’asseoir aux côtés de mon ami, contre le mur, mais je n’ai pas le temps de faire un pas qu’une main de fer se pose sur mon épaule. Doucement, je me retourne tout en me dégageant de la poigne qui m’enserre le haut du bras,  pour faire face à la leader des « Diaboliques », laquelle n’attend pas que je l’interroge pour préciser, en désignant Ronan d’un mouvement du menton.

-« Ce n’est pas que cette idée m’enchante, mais tu peux l’emmener avec toi si ça peut te convaincre de quitter cet endroit. »

Je lui réponds en la questionnant de nouveau, un peu sarcastique.

-« Et où diable pourrions nous aller d’après toi ? »

Elle hausse les épaules, tout en prenant un ton exagérément dégagé.

-« Tu serais bien plus en sécurité dans notre appartement. »

Ses lèvres s’étirent dans une moue dédaigneuse alors qu’elle termine.

-« Ton petit copain aussi d’ailleurs. »

Je n’en crois pas mes oreilles tant la proposition est inattendue, Et puis, la méfiance, un sentiment que j’éprouve de plus en plus souvent depuis que je suis enfermée à Taule-ville, refait surface et je fronce les sourcils tout en croisant les bras sur ma poitrine.

-« D’abord, je voudrais comprendre ce qui te fait penser que nous avons davantage besoin de protection aujourd’hui qu’hier. Ensuite, si tu crois pouvoir m’embrigader dans ton gang de cette manière, je te rappelle que je t’ai déjà dit « non » et que je ne reviendrais pas dessus. »

Derrière la chef de gang, la femme qui m’a suivie tout à l’heure ouvre de grands yeux, paraissant estomaquée non seulement qu’on puisse s’adresser à Elnax sur ce ton, mais aussi de constater qu’elle ne réagit pas à ce que ses subalternes considèrent sans doute comme de l’insolence. Au lieu de ça, la grande femme brune me sourit et hausse une épaule avant de répondre, un peu goguenarde.

-« Il ne s’agit pas de cela, tu peux dormir tranquille. »

Et puis, elle tend un bras en direction de sa comparse avant de poursuivre, le ton bien plus sérieux.

-« D’après ce que m’a dit Cléa qui les a vus ce matin à la fontaine, il s’agit bien de deux nouveaux arrivants, comme je le supposais. Il semble d’ailleurs qu’ils se soient déjà acoquinés avec les « Sans pitié ». Et je suis certaine qu’ils vont revenir ici, avec des intentions tout aussi malveillantes que la première fois. C’est pourquoi je te suggère de venir chez nous où nous serons à même de te protéger, même si tu ne fais pas partie du gang. »

A vrai dire, j’ai plutôt envie d’accepter. Parce que je sais qu’Elnax a raison et que nous ne sommes pas vraiment en sécurité en restant ici. Pourtant, j’hésite. L’idée d’aller m’installer avec une bande qui ne connaît que la violence et l’intimidation n’étant pas non plus un gage de quiétude et de sûreté, loin s’en faut. Et puis, alors que je reste à m’interroger, pesant longuement le pour et le contre, la voix de Ronan me tire de ma réflexion, me faisant sursauter sur place.

-« S’il est question de m’emmener, tu ne crois pas que tu devrais me demander mon avis, Gabrielle ? »

Je me tourne vers lui, regrettant déjà de ne pas l’avoir interrogé.

-« Bien sûr que si. Tu as évidemment ton mot à dire.»

Il pousse sur sa jambe valide pour se redresser un peu et me regarde droit dans les yeux, son expression montrant clairement son mécontentement.

-« Je n’irai pas vivre avec un gang quel qu’il soit, Gabrielle. Tu fais comme tu l’entends en ce qui te concerne, mais personne ne m’obligera à aller là-bas. »

Je hoche lentement la tête, pas vraiment étonnée de cette réaction, et vais m’asseoir à ses côtés alors qu’Elnax et son acolyte nous jettent un petit coup d’œil avant de retourner discuter sur le trottoir, juste devant la porte, sans doute pour que nous parlions en toute quiétude.

Mais il nous faut un long moment pour entamer la discussion, plusieurs minutes pendant lesquelles nous ne prononçons pas une parole et sans nous regarder, chacun ayant les yeux fixés droit devant lui, jusqu’à ce qu’il s’adresse enfin à moi, ne paraissant plus du tout en colère, mais plutôt triste, et las.

-« Je n’irai pas là-bas, Gabrielle. Et cette décision est irrévocable. Non seulement je n’ai aucune confiance en cette femme, mais je n’arrive pas à comprendre que tu puisses croire un seul des mots qu’elle prononce. »

Il s’interrompt pour se tourner vers moi, l’inquiétude visible sur son visage.

-« Si tu y vas, ce serait te jeter dans la gueule du loup. »

Je pousse un petit soupir, mais ne répond rien. Au fond,  je sais que je n’ai aucun argument valable à lui opposer, hormis le sentiment, la certitude qu’Elnax ne me fera pas de mal. Une certitude que je ne peux pas expliquer, du moins pas avec des mots, alors qu’habituellement, l’éloquence ne me manque pourtant pas. C’est seulement quelque chose que je ressens profondément, d’une manière presque viscérale.

Près de moi, Ronan semble déçu de mon manque de réaction et tente une nouvelle fois de se lever avant de renoncer à nouveau. Il s’agite et il est manifeste qu’il a encore quelque chose à dire, mais tandis qu’il se racle la gorge et cherche ses mots, les voix d’Elnax et de plusieurs hommes se font entendre par la porte entrouverte.

Aussitôt, poussée autant par la curiosité que par l’inquiétude, je laisse mon ami à ses réflexions pour aller jeter un coup d’œil par l’embrasure de la porte, et ce que je vois ne me rassure pas, au contraire.

Trois hommes que j’identifie comme des membres du gang des « Sans pitié », se tiennent face à Elnax, accompagnés de deux autres individus que je ne reconnais pas. Agressifs, ils brandissent lames et barres de fer, s’attaquant à la chef de gang avec un bel ensemble, pendant qu’au bout de la rue, il me semble apercevoir la silhouette de la dénommée Cléa qui s’éloigne en courant.

Près de la porte, le combat est bel et bien engagé, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas facile pour la leader des « Diaboliques ». Bousculée, à la limite d’être submergée par le nombre, elle ne parvient à tenir tête à ses agresseurs qu’en se débattant comme un beau diable, avec beaucoup d’énergie et d’adresse.

Sans réfléchir, je retourne précipitamment au fond de l’abri pour récupérer la lame, volée par Ronan mais que je considère dorénavant comme la nôtre, et retourne tout aussi vite vers la sortie et le trottoir, sous le regard un peu ébahi de mon ami. Et puis, repoussant la terrible peur qui m’étreint le ventre, je viens me planter sur le trottoir aux côtés le la grande femme brune.

Ma présence et la manière un peu incertaine et maladroite dont je brandis mon arme devant moi fait ricaner chacun des « Sans pitié », ce qui n’empêche pas l’un d’entre eux de se tourner tout de suite vers moi, délaissant son assaut contre Elnax pour m’attaquer.

C’est la première fois de ma vie que je me bats ainsi, et ça se voit. L’homme, mal rasé et tatoué des épaules jusqu’aux poignets n’hésite pas à m’asséner de grands coups de barre de fer que je pare comme je peux à l’aide de ma lame, craignant de la voir se briser à chaque instant.

A peine trois ou quatre minutes se sont-elles écoulées, entre parades désespérées et esquives plus ou moins malhabiles, que mes bras sont déjà perclus de douleurs et que je me demande comment je vais éviter le coup suivant. Et c’est sans doute justement parce que je suis un tout petit peu moins attentive, espérant une seconde de répit que mon adversaire ne m’accorde pas, qu’il parvient à me toucher, sa barre de fer venant cogner particulièrement violemment contre mon épaule gauche.

Ce n’est pas un cri que je pousse, mais un véritable hurlement. Ecroulée au sol sans lâcher ma lame, je porte la main droite là où j’ai l’impression d’avoir eu le bras comme arraché, la souffrance me faisant momentanément oublier mon adversaire. Mais lui ne m’oublie pas, au contraire. Jubilant, il avance vers moi, et je l’entends clairement ricaner tandis que je lève les yeux vers lui, frémissant en le voyant lever sa barre de fer au-dessus de sa tête, dans l’intention évidente de l’abattre sur la mienne, Je pousse un petit gémissement et tente de reculer alors même que je suis toujours au sol, puis ferme les yeux en grimaçant d’appréhension, mais incapable de reprendre le dessus pour me défendre.

Bizarrement plus étonnée que soulagée d’être encore en vie, je rouvre les yeux au bout de quelques secondes pour voir devant moi, virevoltant avec une espèce de légèreté somme toute assez incroyable, une paire de bottes au cuir usagé qui m’indique qu’Elnax s’est interposée entre moi et celui qui, il y a fort peu de temps, voulait m’achever en me fracassant le crâne et qui, maintenant, gît à terre non loin de moi, le torse profondément entaillé de l’épaule jusqu’à la hanche. Retenant un gémissement de douleur, je tente de me relever en prenant appui sur mon bras droit, notant du coin de l’œil qu’un « Sans pitié » est étendu au sol, tout près de mon adversaire de tout à l’heure. Et puis, alors que je parviens maladroitement et péniblement à me remettre debout, appuyant mon dos contre le mur qui se trouve derrière moi, je vois Cléa revenir vers nous au pas de course, entraînant avec elle tout le gang des « Diaboliques ».

Plus que soulagée par leur arrivée, comprenant qu’elles vont enfin pouvoir prêter main forte à leur chef, je lâche la lame qui tombe avec un bruit qui me paraît étrangement aigu et, abandonnant l’effort que je viens de faire pour me relever, me laisse glisser de nouveau sur le sol.

Les yeux à demi-clos, la main droite crispée sur mon épaule plus que douloureuse, j’observe la fin du combat entre mes cils, envahie par la satisfaction quand les trois hommes encore debout s’enfuient devant Elnax et ses acolytes, l’un d’entre eux lançant un « tu nous paieras ça, sale garce  ! » au ton particulièrement hargneux avant de détaler. Une partie des membres du gang s’élance à leur poursuite tandis que la leader des « Diaboliques »  s’accroupit devant moi et, sans dire un mot, palpe légèrement mon épaule blessée.

Je retiens un cri mais ne peut retenir un gémissement alors que ses doigts s’attardent sur ma clavicule avant de repartir vers le côté extérieur de mon bras, jusqu’à l’endroit précis où le coup m’a été porté. Et puis, brusquement et sans prévenir, elle attrape mon poignet, élevant mon bras à l’horizontale et sur le côté, puis tire d’un coup très violent, m’arrachant un cri de douleur alors que j’entends clairement un petit bruit sec à l’intérieur de mon articulation, comme si quelque chose s’était brusquement remis en place. Et puis, alors que je me mords les lèvres pour ne pas geindre à nouveau, elle se redresse en m’assurant que « ça va aller mieux maintenant ». J’ai un peu de mal à la croire, mais je saisis tout de même la main qu’elle me tend pour m’aider à me relever, un peu étourdie de me retrouver debout après tout ce que je viens d’endurer.

Une seconde, nous restons toutes deux à nous regarder, et puis elle passe de nouveau le bout des doigts sur mon épaule, à la manière d’un médecin qui m’examinerait, avant de m’assurer, le ton plein de certitude.

-« Tu souffriras quelques jours, mais ça ne devrait pas être trop méchant. »

Ceci dit, elle ramasse sa lame qu’elle a laissée sur le sol lorsqu’elle est venue me « soigner », l’essuie sur le tee-shirt de celui contre lequel je me battais et qui est aussi mort qu’on peut l’être, puis l’utilise pour découper une large bande de tissus dans le dit tee-shirt, bande dont elle se sert pour confectionner une écharpe qu’elle glisse autour de mon cou avant de passer mon avant-bras dedans. Je murmure un petit « merci » et, un peu étourdie, viens m’appuyer contre elle, heureuse de sentir ses bras m’entourer immédiatement, comme si elle n’attendait qu’un signe de ma part pour me procurer un peu de réconfort. Et puis, pendant que je profite de son étreinte, elle passe sa tête par dessus mon épaule, celle qui n’est pas blessée, pour indiquer les deux corps qui gisent à terre d’un geste du menton, sans doute en direction de Cléa.

-« Emmenez ces cadavres. Il est inutile qu’ils restent ici. »

Voilà une opinion que je partage. Pendant que les membres du gang s’exécutent, je ferme les yeux autant pour savourer le contact du corps d’Elnax contre le mien que pour ne pas voir les dépouilles des deux hommes. Certes, j’ai vu mon content de cadavres depuis que je suis enfermée à Taule-ville, mais si je ne suis plus choquée comme je l’ai été la première fois que j’ai vu un corps sans vie allongé sur un trottoir, c’est tout de même une vision à laquelle je ne parviens pas à m’habituer.

Elnax finit par me relâcher mais laisse une main sur ma taille, me souriant gentiment, avant de désigner la porte de l’abri d’un geste.

-« Cette fois, il est hors de question que tu restes là.»

Son sourire s’élargit et elle ajoute.

-« Je suis prête à te kidnapper s’il le faut. »

Je lui rends son sourire, mais fais un petit signe négatif de la tête.

-« Ronan refuse catégoriquement de venir, et je ne le laisserai certainement pas tout seul ici. »

Son sourire s’efface immédiatement tandis qu’elle hausse les épaules.

-« On l’emmènera si tu y tiens tant que ça. De force s’il le faut. »

J’en ouvre de grands yeux un peu scandalisés alors que je réalise qu’elle parle tout à fait sérieusement, et elle m’explique aussitôt, tendant un index vers moi d’une manière un peu professorale.

-« C’est de sécurité dont il s’agit là. Tu te rends bien compte que plus personne ne sera tranquille ici, n’est-ce pas ?  » 

Et puis, elle me lâche complètement et termine, le ton sans réplique.

-« De toutes les façons, la question est réglée. Vous partez avec nous. »

Je n’aime guère le ton autoritaire qu’elle vient d’employer, et elle le voit dans mon regard tout autant que dans ma manière de l’interpeller, plus sèchement que je ne l’ai fait ces derniers temps.

-« Nous pourrions aller ailleurs ! »

Elle me dévisage, sa voix devenant sarcastique.

-« Ah oui ? Ou ça ? Je ne savais pas que vous aviez d’autre endroit où vivre. »

Je ne baisse pas le regard, regrettant de n’avoir pas de meilleure réponse qu’un faible « Nous avons déjà dormi près de la fontaine, assez souvent d’ailleurs. »

 Mais ça ne la fait pas changer d’avis, au contraire, sa seule réponse est un ricanement que je trouve particulièrement désagréable. Peut-être un peu gênée tout de même, elle détourne les yeux, ne me regardant plus en face tandis qu’elle indique à Cléa, qui me donne l’impression de la seconder, ce qu’elle attend d’elle et de l’ensemble des femmes qui se tiennent là.

 

Ronan proteste énergiquement et fait de son mieux pour se débattre,  mais le groupe de femmes semble bien déterminé à ne pas tenir compte de son opinion et s’approche de lui sans hésiter à le menacer de leurs armes pour le faire tenir tranquille, l’une préparant déjà une corde qu’elle sort de je ne sais où tandis que l’autre tire sur ses poignets, semblant ne pas attacher d’importance à la fracture de son poignet. Oubliant que je m’adresse à la chef d’un gang particulièrement dangereux entourée de la plus grandes parties de ses comparses, j’interpelle Elnax, mon ton de voix ne cachant rien de ma colère devant leur manière de faire.

-« Comment oses-tu te comporter ainsi ? Ronan n’est pas un objet dont tu peux disposer à ta guise, et s’il refuse de partir avec vous, rien ne te permet de passer outre à sa volonté ! Tu n’as pas droit de vie et de mort, ni sur lui ni sur moi, nous ne t’appartenons pas que je sache !! »

Si les femmes qui tentent d’immobiliser mon ami ont un très bref moment d’hésitation, ou plus vraisemblablement d’étonnement, cela ne dure pas et elles se remettent aussitôt à leur tâche, entravant les mains de Ronan dans son dos avec une grande efficacité qui, sans être véritablement brutale manque tout de même singulièrement de douceur. Quant à leur chef, l’expression furieuse et le regard flamboyant, elle vient m’attraper par le bras sans aucune douceur avant de me cracher, autoritaire et fulminante.

-« Ne t’avise plus jamais de me parler sur ce ton, Gabrielle, tu pourrais le regretter amèrement ! »

Et puis, elle me repousse, pas si doucement que ça, avant de poursuivre, toujours aussi exaspérée.

-« Je fais de mon mieux pour assurer ta sécurité, et la sienne par la même occasion, et j’espérais un minimum de reconnaissance pour cela, ou tout du moins un peu de gratitude ! »

A peine a-t-elle terminée qu’elle se tourne vers ses acolytes et Ronan qui n’en finit pas de protester.

-« Et faites le taire avant que je vienne le faire, définitivement cette fois ! »

Pendant que les femmes s’empressent d’obéir en bâillonnant mon ami, utilisant pour cela un chiffon à la propreté douteuse, elle reporte son regard sur moi qui, toujours aussi indignée, ne compte certainement pas la laisser s’en tirer comme ça.

-« Il est hors de question que tu l’emmènes par la force ! Et ne crois pas non plus que je vais te suivre docilement, comme si j’étais ton toutou. Je préfère encore être en danger que d’obéir à une despote au comportement tyrannique telle que toi !! »

Cette fois, si je suis complètement furieuse, elle l’est aussi. Je vois sa main droite se crisper sur le manche de sa lame et pendant une seconde, je me demande si elle ne va pas me frapper avec. Mais elle se contente de siffler pour appeler ses comparses, leur faisant signe de quitter l’abri puis de les suivre non sans me lancer hargneusement.

-« Peut-être regretteras-tu ton attitude quand vous serez attaqués par une dizaine de « Sans pitié », mais à ce moment là, il sera trop tard. Ne compte pas sur moi pour prendre ta défense, je me fiche complètement de ce qui pourrait t’arriver !»

Elle ne claque pas la porte derrière elle, la laissant grande ouverte alors que je reste à la regarder partir, fulminant sur place jusqu’à ce que je me décide à m’occuper de Ronan lui retirant très vite le bâillon avant de m’attaquer à ses liens.

La corde est épaisse et les nœuds très serrés, si serrés que je regrette rapidement la lame que le gang a repris, Mon ami fait de son mieux pour m’aider, mais la douleur dans son poignet, alors que la corde est passée par-dessus l’atèle que j’avais posée, est difficilement supportable et il me faut pas moins d’une petite heure pour parvenir enfin à dénouer ses liens. Lorsque c’est enfin terminé, je m’appuie lourdement le dos contre le mur, si inquiète et découragée que je n’ai même pas l’énergie de repousser les rats qui s’approchent si près de nous qu’ils nous effleurent parfois de la pointe de leurs museaux.

C’est peu dire que je me fais du souci le lendemain matin alors que l’aube à peine levée, je me dirige vers la fontaine, passant mon sac sur mon dos sans tenir compte de la vive douleur que je ressens à l’épaule. Il est très tôt et les rues sont presque désertes, pourtant je ne peux m’empêcher de regarder régulièrement en tous sens, craignant d’être attaquée, et m’inquiétant tout autant pour mon ami que j’ai laissé seul dans l’abri. Mais je poursuis mon chemin et remplit mes divers récipients sans incident, sentant mon inquiétude diminuer alors que je reprends la direction de l’abri. Et c’est au moment où je tourne le coin de la rue, heureuse de constater que tout semble normal, qu’ils surgissent brusquement devant moi, semblant venir de tous les côtés à la fois. Je n’ai même pas le temps de me défendre que déjà le premier me flanque une gifle gigantesque pendant qu’un deuxième, dans mon dos, m’attrape par les épaules me faisant pousser un cri de douleur, avant de me projeter si violemment vers le sol que j’en tombe, à plat ventre sur le trottoir. Là, la bande entière, ils sont au moins cinq ou six, me bourre de coups de pieds, jusqu’à ce que je cesse de bouger, la tête enfouie au creux de mes bras.

Je les entends rire comme s’ils venaient de faire la plaisanterie la plus drôle du monde, puis l’un d’eux m’agrippe par le bras pour me remettre debout, tirant si fort sur mon épaule douloureuse que je ne peux retenir un gémissement. Ca n’a pas l’air de les émouvoir et celui qui m’a relevée se place face à moi, l’expression malveillante, pour empoigner d’une main ferme chacun de pans de mon chemisier avant de tirer d’un coup si sec que chaque bouton se découd et vole dans les airs. Après quoi, il glisse la lame d’un couteau sous mon soutien gorge, dans l’intention évidente de le couper en deux, tandis que je frémis d’horreur et de frayeur mêlée. Et puis, juste au moment où l’individu barbu et ricanant s’apprête à poursuivre, se souciant fort peu de mes maigres tentatives pour me défendre, il est interrompu par celui qui paraît diriger le petit groupe.

-« Non, pas maintenant. Je te promets que tu pourras t’amuser avec elle, comme nous tous d’ailleurs, mais ce serait certainement beaucoup plus amusant de faire ça devant sa petite copine. »

Je ne sais pas s’il évoque Elnax en parlant de « petite copine », sans doute avons nous été vues pendant que nous nous embrassions, mais pour l’instant, la seule chose qui m’importe c’est que ce sinistre personnage écoute le conseil de son camarade, même s’il me lance un « tu ne perds rien pour attendre » qui me fait frémir. Souriant méchamment,  il retire de mon bras le morceau de tee-shirt qui me sert d’écharpe pour me lier les mains dans le dos, prenant manifestement un plaisir sadique à tirer sur mon épaule jusqu’à ce qu’il parvienne à m’arracher un cri de douleur. Ensuite, nous nous mettons en route.

Lentement, péniblement, j’avance vers la fontaine, régulièrement bousculée par mes agresseurs, au point d’être plusieurs fois sur le point de tomber. Du coin de l’œil et alors que nous nous mettions en marche, j’ai aperçu Ronan non loin derrière moi, prisonnier lui aussi. Malgré sa cheville cassée, les « Sans pitié » n’hésitent pas à le presser de la même façon qu’ils le font avec moi, trouvant apparemment très amusant de le voir souffrir si visiblement, alors qu’il trébuche et lutte pour ne pas chuter à chaque pas.

Je me sens particulièrement pitoyable alors que nous arrivons à destination, mon chemisier ouvert sur mon soutien gorge à demi coupé, alors que chacun des détenus présents se recule pour nous céder le passage, effrayés qu’ils sont par le groupe qui nous malmène, paradant comme s’ils avaient réussi un extraordinaire coup d’éclat en nous capturant. Et puis, tandis qu’ils nous poussent tous deux au pied de la fontaine, là même où Ronan et moi nous sommes rencontrés, je me rends compte qu’Elnax, accompagnée des membres de son gang est debout là et nous regarde froidement, sans montrer le moindre intérêt ni pour mon ami, ni pour moi.

Le leader des « Sans pitié » l’interpelle pourtant, ricanant sans humour tandis qu’il l’interroge, goguenard.

-« Alors, que penses-tu de ça ? N’est-ce pas que nous avons de jolis prisonniers ? »

Elle ne répond rien, se contentant de garder les bras croisés sur la poitrine, semblant si complètement indifférente, qu’il insiste.

-« Je me demande ce que tu serais capable de faire pour que nous les relâchions…»

Malgré moi, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’elle va faire un geste, dire quelque chose, tenter de prendre notre défense d’une façon ou d’une autre, mais elle reste coite, une petite moue de mépris se dessinant même sur ses lèvres. Et puis, quand le « Sans pitié », sans doute excédé par cette indifférence qu’il imagine peut-être feinte, me fait lever en me tirant par les cheveux, employant son ton le plus menaçant pour lui faire savoir que Ronan sera battu à mort tandis que, moi, je vais être violée, ici et par chaque membre de son groupe l’un après l’autre, elle hausse les épaules et jette dédaigneusement.

-« Faites donc ce que vous voulez, le sort des ces deux là n’a aune importance à mes yeux. »

Et elle tourne le dos, s’éloignant lentement en compagnie des ses acolytes sans jamais jeter un regard en arrière. J’avais beau m’attendre à ce genre de réaction après notre dispute de la veille, c’est mon dernier espoir qui s’en va avec elle et je dois me retenir pour ne pas l’appeler et la supplier de me tirer de ce mauvais pas.

Je suis terrifiée. Si terrifiée que je tente de m’enfuir, faisant quelques pas que j’espère discrets pour contourner la fontaine pendant que les hommes apparemment surpris par la réaction d’Elnax s’entre-regardent, prenant ensuite le pas de courses malgré les liens qui retiennent mes mains dans mon dos ce qui manque me faire perdre l’équilibre.

Malheureusement, les « Sans pitié » on apparemment quelques sympathisants parmi la foule de détenus, à moins que ce soit simplement un imbécile amusé par la puérilité de son geste ou un voyeur excité par la perspective d’assister à ce que les membres du gang qui m’a capturée prévoient pour moi, toujours est-il que je ne vois pas la jambe qui se tend devant moi et sur laquelle je trébuche avant de chuter lourdement et la tête la première, m’écorchant sérieusement le visage pour l’occasion.

Je suis relevée par le chef de la petite bande qui m’agrippe les cheveux pour me remettre sur mes pieds, m’envoyant ensuite plusieurs bourrades afin que j’avance jusqu’à la fontaine. Là, les six hommes se placent autour de moi, oubliant d’ailleurs complètement de surveiller Ronan qui pourtant les insulte copieusement, avant de tirer au sort le nom ce celui qui me violentera le premier.

Le hasard désigne celui que je n’avais jamais vu et qui, comme l’a supposé Elnax, ne peut être qu’un nouvel arrivant. Souriant, visiblement heureux de sa bonne fortune, il a déjà à moitié défait son pantalon lorsqu’il m’attrape brutalement  par mon épaule blessée, me faisant pousser un cri, moitié de douleur, moitié de terreur. Et puis, juste après qu’il m’ait repoussée au sol, mes mains liées heurtant la pierre, l’un de mes doigts se retournant alors que j’entends clairement le craquement émis par les os qui se brisent. Il se penche vers moi, arrache ce qui reste de mon chemisier, puis, au moment où je prie pour m’évanouir, s’affale brusquement, m’obligeant à rouler sur moi-même pour que son corps ne s’écroule pas sur le mien.

Il me faut plusieurs secondes pour comprendre ce qui vient de se passer. Le temps de me rendre compte que, sur la place, tous les badauds se sont éloignés à toute vitesse, de m’apercevoir que Ronan a cessé d’injurier mes agresseurs, et que ces derniers, eux, semblent beaucoup moins pressés de s’en prendre à moi. Mon regard affolé fait le tour de la place, observant les « Sans pitié » qui se jettent à plat ventre sur le sol paraissant redouter un danger dont je ne saisis pas d’où il peut venir. Et puis, alors que j’essaie péniblement de me remettre debout, gênée en cela par mes liens qui m’empêchent de prendre appui sur mes mains, je vois enfin ce qui a empêché l’homme de réaliser son épouvantable dessein.

Une flèche. Une flèche comme on en voit dans les vieux films sur le far west , ceux qui décrivent de manière plus ou moins réalistes la vie des pionniers américains en lutte contre les amérindiens. Une flèche dont j’ignore la provenance mais dont j’imagine qu’elle a été tirée par celles qui viennent maintenant attaquer les « Sans pitié ».

Je ne réussis pas à me relever, mais peut-être n’est ce pas plus mal tant le combat est violent.

Les « Diaboliques » paraissent être toutes là, et son en tous cas clairement plus nombreuses que les « Sans pitié ». Face à moi, je vois Cléa et une de ses comparses qui s’en prennent à celui qui dirige le groupe ennemi, et elles ne lui font pas de cadeau. L’une utilise une barre de fer pour cogner avec une grande violence et si elle ne fait pratiquement jamais mouche, l’homme est obligé de reculer et de prendre constamment garde à chacun des coups assénés tout en parant de son mieux la lame que Cléa manie avec adresse.

Sur ma droite, c’est Elnax que je distingue. Elle manie son arme avec une assurance tranquille d’autant plus impressionnante qu’elle est particulièrement efficace. D’ailleurs, celui qui fait face ne lui résiste pas longtemps, s’écroulant rapidement alors que la leaders des « Diaboliques » l’embroche proprement, sa lame traversant le corps de son adversaire de part en part.

Je détourne les yeux pour chercher Ronan du regard, heureuse de constater qu’il se porte aussi bien qu’avant l’attaque. Allongé à terre de l’autre côté de la fontaine, il observe le combat, du feu dans les yeux, et je suis sûre que s’il le pouvait, il irait se joindre aux combattantes.

De nouveau j’essaie de me lever, envisageant de m’éloigner, de peur que l’un des « Sans pitié » ne vienne se venger sur moi, ou tenter de me prendre en otage encore une fois, mais de nouveau j’échoue et retombe au sol, contrainte de rester recroquevillée contre la pierre de la fontaine.

Heureusement, sur la place, la bataille se termine. Cinq des « Sans pitié » sont à terre, et il est visible qu’ils ne se relèveront plus jamais. Quant au dernier, il se bat toujours avec acharnement contre une Elnax dont la détermination ne faiblit pas, tandis que ses comparses, après s’être assurées que leurs ennemis sont bel et bien morts, se rassemblent pour observer le combat de leur leader. Un combat qui tire manifestement sur sa fin. L’homme, dont la fatigue est visible, recule, parant les attaques de son adversaire de plus en plus difficilement. Le teint cramoisi et le souffle court, il paraît pourtant stupéfait lorsque la lame de sa vis à vis l’atteint et perce sa poitrine. Sans un mot, il lâche son arme et porte les mains à sa blessure sur laquelle il baisse un regard ébahi. Et puis, ses genoux ploient lentement et il tombe doucement à terre.

Devant lui, la leader des « Diaboliques » ne perd pas de temps à vérifier que son coup a bien été fatal, elle sait que c’est le cas. Passant son arme dans sa ceinture, elle pivote sur elle-même pour observer toute la place, y compris la foule des détenus-badauds, avant de poser le regard sur moi.

Le chemisier ouvert et déchiré, le soutien gorge à demi coupé, le visage écorché et tuméfié, les cheveux plus qu’ébouriffés et incapable de me remettre debout, je me sens particulièrement mal à l’aise devant ces prunelles bleues qui me scrutent. Pourtant, la lueur farouche du combat disparaît peu à peu de ce regard, remplacée par une expression bien plus douce et bienveillante, tandis qu’elle vient vers moi, m’aidant immédiatement à me relever avant de trancher les liens qui entravent mes poignets.

Et puis, doucement, elle me fait pivoter pour que nous soyons face à face. Avec délicatesse, elle passe le bout de ses doigts sur ma joue, effleurant mes égratignures, avant de se préoccuper de mon épaule qu’elle palpe et observe avec une grande attention avant de déclarer que « c’est plus douloureux que grave. »

Fatiguée et plus soulagée que je ne saurais le dire, je sens mes nerfs se relâcher  et je me laisse aller contre elle, savourant le soutien qu’elle m’offre en m’enlaçant. Une étreinte qui ne dure pas très longtemps cependant, interrompue par Cléa, laquelle interpelle sa leader d’abord pour lui désigner les employées qui chargent les corps sans vie des « Sans pitié » dans des brouettes, surveillées par deux « Diaboliques », puis en l’interrogeant, montrant Ronan, toujours ligoté, d’un geste de son pouce par dessus son épaule.

-« Que veux-tu qu’on fasse de lui ? »

Elnax n’hésite pas, poussant juste un petit soupir résigné avant de lâcher un petit « Détachez-le » manquant singulièrement de conviction. Si je le remarque, je ne m’interroge toutefois pas là-dessus, murmurant plutôt un petit « Merci » plein de conviction, lui, avant d’effleurer les lèvres de la chef de gang avec les miennes. Ensuite, je me détache d’elle et, pendant qu’elle va examiner et constater la gravité des quelques blessures dont souffrent certaines des membres de son gang, je me dirige vers mon ami dont les liens viennent d’être tranchés par les « Diaboliques ».

Toujours assis sur le sol, contre la fontaine, il paraît fatigué, et même un peu abattu. Tout en ramenant les pans de mon chemisier sur ma poitrine dans l’espoir de me couvrir un peu, je m’installe près de lui, puis m’enquiert de son état général, inquiète que ses blessures, notamment les fractures, ne le fassent davantage souffrir après toutes ces péripéties.

Sa seule réponse est un haussement d’épaules fataliste.

Nous restons silencieux un moment, observant sans réelle curiosité les employées qui emmènent les cadavres je ne sais où, jusqu’à ce que Ronan prenne la parole, visiblement désabusé.

-« Finalement, pour être intervenue ainsi, elle doit quand même bien t’aimer. »

Je hoche la tête, contente qu’il ne voie plus Elnax uniquement comme une menace, et laisse passer encore quelques secondes avant de l’interroger doucement.

-« Ca veut dire que tu serais disposé à lui laisser une chance de te faire changer d’avis, que tu serais prêt à accepter sa proposition de nous héberger ? »

Il lève les yeux au ciel, semblant observer les nuages pendant un moment tout en passant une main sur sa nuque dans un geste un peu machinal, puis secoue négativement la tête.

-« Je ne sais pas Gabrielle. »

Il fait un vague geste de la main gauche et reprend, le ton las et plein d’incertitude.

-« C’est vrai qu’Elnax paraît particulièrement bien disposée à ton égard, mais ce n’est pas forcément la même chose en ce qui me concerne. D’un autre côté, il est certain que nous ne serons plus en sécurité nulle part dorénavant, les « Sans pitié » restants, ceux qui ne se trouvaient pas ici aujourd’hui, chercheront forcément à se venger et nous serons des proies faciles, toi comme moi. A moins de nous placer entièrement sous la protection des « Diaboliques ». 

Il s’interrompt, le temps de ramener une mèche de cheveux qui lui tombe sur le visage vers son crâne, avant de reprendre, la mine et la voix tendues.

-« Malgré tout, je continue de croire que vivre avec ce gang serait dangereux. Pour nous deux. Parce qu’elles ne connaissent que la violence et qu’elles ont une moralité plus que douteuse,  c’est le moins qu’on puisse dire. »

Il a l’air sincèrement soucieux, et je pose une main apaisante sur son avant-bras en répondant doucement.

-« C’est vrai, tu as raison, elles manquent singulièrement de moralité et de douceur. Pour tout dire, elles sont bien plus enclines à se battre qu’à discuter et en ce qui les concerne, la loi du plus fort est toujours la meilleure. Pourtant, je t’assure que je n’aurai pas peur de m’installer avec le gang entier, et je suis persuadée que malgré tous les défauts que nous pourrions lui trouver, Elnax a au moins une qualité : la loyauté. »

Je tapote légèrement son bras avant de le lâcher et de conclure.

-« Si ses intentions à notre sujet venaient à changer, nous le saurions, sans aucun doute. »

Et puis, alors que mon ami reste songeur, je me relève, cherchant immédiatement la leader des « Diaboliques » du regard, heureuse de remarquer qu’elle a les yeux fixés sur moi, tout en concluant à l’intention de Ronan.

-« Pour ma part, mon choix est fait. Je prends le risque. Je vais accepter l’invitation et m’installer avec le gang. »

Je baisse les yeux vers lui et lui sourit doucement.

-« J’aimerais beaucoup que tu viennes toi aussi. D’ailleurs, je suis persuadée que c’est l’endroit où tu seras le plus en sécurité, tout comme moi. »

Il hoche la tête mais hausse aussi les épaules.

-« Sans doute, oui. Du moins tant que tout ira bien entre Elnax et toi. »

Son visage affiche une expression désabusée alors qu’il ajoute, son ton de voix indiquant autant de lassitude que de désenchantement.

-« La question que tu dois te poser Gabrielle, c’est celle-ci : Que se passera-t-il si vous vous disputez, toutes les deux ? Que se passera-t-il si elle change d’avis, si du jour au lendemain, elle se lasse de ta compagnie ? »

Désabusé, il montre le bracelet, sur son poignet droit.

-« Je n’ai plus que quatre mois à passer ici, j’arriverai bien à me débrouiller, y compris en te suivant chez les « Diaboliques », mais toi ? Toi, il te reste un peu plus de quatre ans, et ça pourrait être très très long. »

Je n’ai pas grand chose à répondre à cela, je sais qu’il a raison, que se rapprocher ainsi du gang pourrait avoir de graves conséquences, autant en ce qui concerne notre vie dans Taule-ville, que notre existence même. Pourtant, je ne parviens pas à imaginer Elnax me faisant du mal, d’une manière ou d’une autre. J’ignore d’où me vient cette conviction, après tout je ne la connais pas si bien que ça et je la sais capable d’une grande violence, mais au fond de moi, je suis certaine que je ne courrai aucun danger auprès d’elle. Quant à Ronan, si elle ne l’apprécie guère, il est évident que, tant que j’aurai un minimum d’influence sur elle, elle ne s’en prendra pas à lui. Mais je ne dis rien de tout cela, me contentant de tendre une main vers mon ami pour attraper la sienne et l’aider à se remettre debout. Il soupire, fait une mimique à mi-chemin entre la grimace et le sourire et prononce, résigné.

-« Ok, allons-y. »

Il s’appuie contre moi et je le soutiens alors que nous allons rejoindre Elnax et ses acolytes.

 

 

C’est un appartement, situé à quelques encablures seulement de la place de la fontaine, que j’aurais trouvé tout à fait banal et ordinaire à l’extérieur des murs, mais ici, à Taule-ville, je pourrais presque le comparer à un petit palais. Une entrée, pas très grande, un séjour qui, apparemment sert aussi de salle de réunion et où sont exposées, accrochées à un mur, toute une variété de lames plus ou moins longues et épaisses, et d’autres pièces que je ne vois pas pour le moment, sans doute deux chambres et probablement une salle de bains dont je me demande si elle a l’eau courante. Le premier souci de la leader des « Diaboliques », à notre arrivée, a été de soigner mon annulaire, brisé tout à l’heure, l’immobilisant entre deux petites planchettes, tandis qu’assis sur un canapé fatigué à la couleur indéfinie, silencieux et l’air maussade, Ronan observe Elnax, ses soins terminés, passer un bras sur mes épaules, souriante et détendue, pour m’expliquer.

-« C’est mon appartement que tu vois là. Les autres membres du gang, et les employées, vivent aux étages inférieurs. »

En fait, il apparaît que le gang a pris possession de tout l’immeuble, de la cave au grenier. Un bâtiment haut de trois étages d’où, apparemment, les rats sont absents. En tous cas, à mon grand soulagement, je n’en ai pas vu un seul depuis notre arrivée.

Curieuse, je regarde tout autour de moi avec intérêt, notant le petit balcon qui donne sur une rue large et ensoleillée duquel une vue bien dégagée permet sans aucun doute de repérer n’importe quel assaillant qui viendrait s’aventurer par ici.

Dans le coin, près de la porte fenêtre, je remarque aussi ce qui ressemble à un poêle à bois, une découverte qui me fait frissonner alors que je me souviens du froid parfois mordant de l’hiver dernier.

Toujours contre moi, et pas une seconde je ne songe à me dégager de son bras, Elnax semble ravie de l’intérêt que je montre et m’entraîne doucement vers les pièces que je n’ai pas encore vues, paraissant bien décidée à me faire visiter l’appartement de fond en comble.

C’est par la salle de bains que nous commençons, et la première chose que je remarque, sitôt la porte franchie, c’est la cabine de douche. J’écarquille grands les yeux et me précipite, fascinée par quelque chose que je n’ai pas vu depuis mon arrivée dans cette cité, avisant toutefois rapidement un grand réservoir situé juste sous le plafond et duquel pend une chaîne munie d’une sorte de poignée en bois. Intriguée, je me tourne vers la grande femme brune qui dirige les « Diaboliques », l’expression interrogative, et il n’en faut pas plus pour qu’elle m’explique, l’air tout à fait satisfait d’elle-même.

-« Ca fait deux ans qu’il n’y a plus du tout d’eau courante dans la cité, alors nous avons bricolé… »

Elle s’approche de la douche pour me désigner le réservoir.

-« On fait chauffer l’eau qu’on a ramenée de la fontaine, on la verse dans le réservoir et on utilise la poignée, qui ouvre un petit clapet, pour se doucher. »

Un peu impressionnée par l’ingéniosité dont le gang a fait preuve pour confectionner ce système, somme toute simple mais ingénieux, j’observe attentivement la cabine et son réservoir tout en songeant que je n’ai pas pris de douche depuis le jour de mon arrivée ici. Et peut-être Elnax lit-elle dans mes pensées, à moins que ce ne soit inscrit sur mon visage je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, elle pose doucement une main sur mon épaule et approche sa bouche de mon oreille pour murmurer, la voix tentatrice.

-« Tu peux profiter de l’installation, si tu veux. »

Peu de proposition aurait pu me faire plus plaisir et c’est avec la plus grande spontanéité que je me retourne pour passer mes bras autour de son cou, tandis qu’elle rit de mon enthousiasme. Et le baiser qu’elle me donne à ce moment là est rempli de douceur.

 

C’est avec un sourire jusqu’aux oreilles que je sors de la salle de bains, habillée de vêtements propres que j’ai choisis dans la réserve du gang, mais me frictionnant encore le crâne avec une serviette éponge, laquelle me donne l’impression d’être la serviette la plus douce que j’ai jamais utilisée de ma vie. Sur le canapé, Ronan trépigne d’impatience, pressé d’aller prendre son tour mais se trouve contraint d’attendre que le réservoir soit rempli d’eau tiède, une tâche que deux employées effectuent en ce moment même, ce qui me fait immédiatement perdre mon sourire.

Installée elle aussi sur le canapé, mais à l’autre bout, Elnax paraît étonnée de ce soudain changement d’humeur et me questionne aussitôt, cherchant à savoir ce qui a bien plu me déplaire dans la première douche que je prends depuis huit mois. Je hausse les épaules et vient m’asseoir sur le divan moi aussi, remplissant ainsi le vide entre mon ami et la chef de gang, avant de répondre sèchement, désignant les employées d’un geste de la main.

-« Pendant un moment, j’avais oublié que tu possédais des esclaves. »

Elle hausse un sourcil, puis secoue négativement la tête.

-« Je ne possède rien. Toutes les employées sont avec nous de leur plein gré. Et ce ne sont pas des esclaves. Certes, elles ne touchent aucun salaire puisque l’argent n’existe pas ici, mais elles sont nourries, logées, ne manquent de rien et sont protégées par le gang. Il se trouve juste qu’elles n’ont ni le goût ni les compétences pour combattre, alors elles participent à la vie du groupe d’une autre manière. »

Cette fois, c’est mon tour de lever un sourcil. Incrédule, je fixe un instant ses beaux yeux bleus, puis, une expression de défi sur le visage, m’adresse directement aux deux femmes qui, après avoir fait chauffer de l’eau sur le drôle de poêle, probablement bricolé lui aussi, que j’ai aperçu tout à l’heure, s’apprêtent à aller remplir le réservoir, au-dessus de la cabine de douche.

-« Vraiment, vous êtes ici parce que vous le voulez bien ? Et vous n’avez jamais envie de partir, d’aller voir si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs dans la cité ? »

Les deux femmes, souriantes, haussent les épaules avec un bel ensemble avant que la plus jeune, une petite brune rondouillarde aux cheveux courts et couvertes de tatouages sur toute la longueur des bras, ne répondent, le ton ironique.

-« Bien sûr, nous préfèrerions être seules dehors, livrées à nous-mêmes, à faire le tapin ou à nous battre pour ramasser les miettes que nous trouverions lors des largages, plutôt que de manger à notre faim, d’avoir chaud l’hiver et d’être certaines que personnes ne viendra nous agresser sans y réfléchir à deux fois. »

A vrai dire, je ne suis qu’à demi convaincue, particulièrement parce qu’Elnax est là et que je ne suis pas sûre que la même femme dirait la même chose, ni que sa compagne ricanerait de la même manière hors de sa présence. Cependant, je n’insiste pas, me promettant de revenir sur la question quand je parviendrai à rencontrer des employées en tête à tête et me contente de hocher la tête avant de retourner vers le canapé en souriant.

Calme, Elnax ne prononce pas un « Je te l’avais bien dit » ou autre phrase du même genre, non. Tandis que Ronan se lève doucement, avançant avec précaution pour épargner sa cheville blessée, afin d’aller enfin se doucher, une idée qui lui a fait complètement perdre son expression désabusée, la leader des « Diaboliques » passe autour de mon cou la nouvelle écharpe qu’elle a confectionnée avec un morceau d’étoffe rouge au contact particulièrement doux et agréable. Les deux employées, qui en ont terminé de leur corvée s’en vont, franchissant la porte en marmonnant un vague « Salut ! » et les membres du gang sont toutes parties elles aussi, sans doute vers les étages inférieurs puisque selon les dires d’Elnax, c’est là qu’elles vivent. Seule Cléa est encore là, les coudes appuyés sur le rebord de la fenêtre ouverte et le regard dirigé vers la rue, songeuse.  C’est là que mon amie brune vient la rejoindre s’accoudant elle aussi à l’appui de fenêtre pour lui demander si elle surveille quelque chose de particulier, puis devant la réponse négative de sa comparse, lui suggérer de s’en aller ne rien faire ailleurs. Une proposition à laquelle Cléa obéit sans difficulté, murmurant un petit « Je ne voulais surtout pas déranger » au ton particulièrement sarcastique en franchissant la porte.  Elnax, tout sourire, se tourne alors vers moi, me fait un petit clin d’œil et s’approche. Et c’est au moment où nous nous tendons les bras, que Ronan, propre comme un sou neuf, revient dans la pièce, arrachant un « Je l’avais oublié, celui-là » désabusé à la chef de gang…

 

Une sorte de routine s’installe durant les quelques jours qui suivent. Dès le premier jour, j’ai insisté pour que Ronan reste dans l’appartement avec Elnax et moi, chacun ayant sa propre chambre, alors que la leader des « Diaboliques » souhaitait l’envoyer loger avec les employées. A sa décharge, si mon insistance l’a un peu vexée, comme si elle pensait que je craignais de me retrouver seule avec elle, elle n’en a rien dit et a cédé relativement facilement à ma demande. Quant à moi, j’aurais été bien en peine d’expliquer pourquoi je tenais tant à la présence de mon ami, tant je suis persuadée que si la chef de gang voulait me faire du mal de quelque manière que ce soit, il n’aurait sûrement pas réussi à s’y opposer. Au fond, ce que je crois, c’est que ce sont surtout mes propres peurs que j’ai écoutées.

Les journées sont monotones, et il m’arrive souvent de m’ennuyer un peu. Pendant que les membres du gang passent la majeure partie de leur temps à s’entraîner au combat et au tir à l’arc, que ce soit dans la rue ou dans le square situé près du mur d’enceinte, du côté exactement opposé à celui où se trouve la porte d’entrée, je reste enfermée en compagnie de Ronan et, parfois, une ou deux employées qui viennent elles aussi tuer le temps. Il arrive que nous jouions aux cartes, mais la plupart du temps je lis. En effet, le propriétaire de l’appartement, à l’époque où cette cité était une ville comme les autres a laissé quelques bouquins sur lesquels je me suis jetée comme une morte de faim le jour où je les ai découverts. Les soirées ne sont pas beaucoup plus animées. Quelques discussions, des plaisanteries pas toujours très fines et d’autres parties de cartes, voilà ce qui compose l’essentiel des veillées, seules les longues conversations au sujet de tout et n’importe quoi que j’ai avec Elnax, souvent entrecoupées de baisers langoureux qui me laissent pantelantes, du moins quand nous parvenons à nous isoler un peu, me tirent de mon ennui.

De son côté, Ronan ne met pratiquement pas le nez dehors, trop gêné par sa cheville fracturée pour aller marcher dans les rues, mais pour ma part, je ne m’en prive pas. Quotidiennement, je me rends à la fontaine en compagnie du gang, observant plus attentivement que je ne l’ai jamais fait la manière dont les choses se déroulent et comment les membres des « Diaboliques » se comportent non seulement avec les détenus ordinaires, mais aussi avec leurs employées.

En ce qui concerne ces dernières, je dois reconnaître qu’elles accomplissent leur tâches de manière tout à fait décontractée et que si les membres du gang les surveillent, c’est pour veiller à leur sécurité et à ce qu’elles n’aient aucun souci pour atteindre la fontaine et remplir leurs bidons, bien plus que pour s’assurer qu’elles n’essaient pas de s’échapper. Honnêtement, aucune d’entre elle ne me donne l’impression de vouloir quitter le giron des « Diaboliques».

Par contre, pour ce qui est de la foule, il est évident qu’Elnax, tout comme ses acolytes, n’hésite pas à bousculer ceux qui se trouvent là, considérant visiblement qu’elles sont prioritaires et que les autres n’ont qu’à attendre qu’elles en aient fini. Une attitude qui m’exaspère d’autant plus que je me souviens très bien en avoir été victime plus d’une fois, tant et si bien que je m’en ouvre rapidement à Elnax, lui faisant remarquer à quel point ce comportement est déplaisant et désagréable pour ceux qui le subissent. Son ton de voix est aussi nonchalant que son haussement d’épaules alors qu’elle répond avec un demi-sourire.

-« Nous ne sommes pas là pour être courtoises, ou même polies. Nous sommes un gang, nous devons montrer une certaine autorité sous peine de perdre toute crédibilité. »

Je hausse un sourcil avant d’insister, même si ça me donne l’impression de me faire l’avocat du Diable.

-« Et si c’était le cas, si vous n’étiez plus craintes par les détenus, ce serait si grave ? »

Cette question paraît la surprendre et son ton, au moment où elle me répond, ressemble à celui que prendrait un professeur pour expliquer une évidence à une élève.

-« Bien sûr que ce serait grave. Pour un gang, il est indispensable d’inspirer du respect et de la frayeur. C’est impératif. Sans quoi, tout le monde viendrait nous chercher des noises à tous moments. Et ce n’est pas en se montrant courtoises que nous nous imposerions. »

Apparemment, le sujet est clos, du moins en ce qui la concerne. Mais moi, j’ai bien l’intention de revenir à la charge, régulièrement et jusqu’à ce que je parvienne à lui faire comprendre que la gang entier pourrait se comporter différemment sans perdre sa crédibilité, au contraire. Cependant, je ne dis rien de plus pour l’instant et me contente d’aider au remplissage des bidons pendant que la grande femme brune par qui je me sens de plus en plus attirée surveille les alentours, l’expression attentive et l’allure martiale, ses beaux yeux bleus guettant les quelques membres des « Effroyables » qui arrivent alors que nous terminons de nous approvisionner.

Les choses se passent sans heurts ce jour là, et nous rentrons tranquillement à l’appartement. Ensuite, tandis que le gang entier part s’entraîner, je descends deux étages en-dessous là où vivent les employées, me dirigeant immédiatement vers celles que je commence à connaître et qui, du moins je le crois vraiment, répondront sincèrement aux question que j’ai l’intention de leur poser.

Mais je n’obtiens pas de résultats différents en l’absence d’Elnax qu’en sa présence. Les femmes m’affirment toutes qu’elles ne sont pas là sous la contrainte et qu’elles sont tout à fait heureuses de profiter de la protection et des conditions de vie offertes par le gang.

Tout ça me fait plaisir, même si je commençais à m’en douter un peu, contrairement à ce que je croyais avant de m’installer dans l’appartement, et c’est persuadée que la chef de gang n’est pas aussi malveillante qu’elle veut bien le dire que je remonte rejoindre Ronan. De mauvaise humeur, en raison de son immobilité forcée mais aussi parce que ‘il est bien obligé de reconnaître que la leader des « Diaboliques » n’est pas si mauvaise qu’il le prétend, il reste renfrogné, assis sur le canapé les bras croisés et la mine morose, tant et si bien qu’au bout d’un heure, lasse de son attitude boudeuse, je décide d’aller me promener, souriant à l’idée de profiter de la chaleur du soleil printanier.

Quelques oiseaux, perchés haut sur les arbres chantent et sifflent agréablement, l’air est doux et même les détenus que je croise me paraissent un peu moins renfrognés et agressifs. Certes, je me rends bien compte que c’est surtout mon état d’esprit qui me fait voir les choses sous un meilleur jour que de coutume, mais je repousse cette idée bien décidée à profiter du moment et de la ballade. Les mains dans les poches de mon jean, je sifflote, observant l’ensemble de la cité d’un œil neuf tout en ignorant les bagarres, détendue et persuadée que personne ne s’en prendra à moi puisqu’il est de notoriété publique que je vis dorénavant avec les « Diaboliques ».

Je ne les vois pas arriver. Tout d’un coup, ils sont là, paraissant surgir de partout à la fois. Une demi-douzaine d’hommes, sales et brutaux qui me bousculent, me flanquant de grandes bourrades dans les dos, les côtes et les épaules en riant méchamment. Aussitôt, la douleur de mon épaule, qui avait pratiquement disparue depuis une semaine, ressurgit, encore plus vive qu’auparavant. Je pousse un cri de douleur et tente de les repousser dans l’espoir de m’enfuir, mais ils ont bien trop nombreux et n’ont aucun mal à me retenir, l’un d’entre eux finissant par me lier les mains dans le dos, serrant si fort la corde que j’ai l’impression qu’elle me scie les poignets. Après cela, m’entraver les mains ne leur suffisant apparemment pas, ils trouvent très amusant, du moins si j’en crois leurs rires, de passer une autre corde autour de mon cou avant de m’entraîner à leur suite.

J’ignore où ils m’emmènent, mais je n’ai aucune envie de les suivre et je fais de mon mieux pour résister, luttant de toute la force de  mes jambes, faisant de mon mieux pour, au moins, ralentir notre marche. Je n’obtiens guère de résultats toutefois, et la seule conséquence de mes faibles tentatives est une pluie de coups qui dégringole sur le haut de mon corps.

Je cesse de lutter et suis mes assaillants, les regardant l’un après l’autre du coin de l’œil afin de les identifier. Trois d’entre eux sont les « Sans pitié » qui s’étaient enfuis après le combat durant lequel j’avais essayé d’aider Elnax, le jour où nous avons quitté l’abri, mais les trois autres me sont inconnus et sont sans doute des nouveaux arrivants. L’un attire particulièrement mon attention. Par sa haute stature, ses larges épaules, ses cheveux coupés à ras contrairement à l’habitude de la cité qui veut que les hommes aient les cheveux longs, mais aussi par son attitude, celle d’un chef. Intriguée, je lui jette plusieurs coups d’œil qu’il finit par remarquer. Il vient se planter face à moi, interrompant ainsi l’avancée de tout le groupe et m’interroge, agressif.

-« Quelque chose te dérange, peut-être ? »

Je fais de mon mieux pour dissimuler ma frayeur, répondant de mon ton le plus calme.

-« Je me demandais simplement qui tu étais, je ne crois pas t’avoir jamais vu. »

Il me flanque une gifle monumentale, qui m’aurait fait tomber au sol si le gaillard qui tient mon bras gauche ne m’avait pas retenue, et réplique, toujours aussi mordant.

-« Je ne t’ai pas autorisée à me tutoyer ! »

Et puis, alors que je relève les yeux vers lui, déterminée à ne pas lui montrer à quel point il m’a fait mal, il ajoute, paraissant très content de lui.

-« Mes hommes m’appellent Ebihy, mais toi, tu te contenteras de m’appeler Monsieur. »

Ses yeux sont dans les miens, flamboyants, et je dois lutter pour ne pas baisser le regard. Ca ne semble pas le déranger plus que ça puisqu’il n’insiste pas et repart se placer à l’avant du petit groupe avant de faire signe à chacun de recommencer à marcher.

Sans marcher vraiment vite, nous ne traînons pas non plus, et il ne faut quelques minutes pour qu’après avoir traversé la place de la fontaine, sous le regard de quantité de badauds, nous arrivions à destination, dans une petite rue exactement à l’opposé de celle où loge les « Diaboliques ».

C’est un appartement standard, qui ressemble beaucoup à celui occupée par Elnax, et plutôt propre, sans doute nettoyé par les employés du gang. Une demi-douzaine d’hommes sont là, semblant ravis de me voir arriver, et riant de me voir entravées et tenue par une corde nouée autour de mon cou, de la même manière qu’on promènerait un chien. Je fais de mon mieux pour ignorer leurs réactions et jette un coup d’œil autour de moi, remarquant des cendriers, pleins à ras bords et quelques bouteilles à demi entamées traînant de ci de là, mais je constate aussi que la poussière semble absente des meubles et le sol est net. A peine ai-je observé tout cela que sans aucune douceur, je suis poussée sur le sol et cette fois, alors que le dénommé Ebihy se tient au-dessus de moi, ses mains commençant à déboucler son épais ceinturon, je ne parviens plus à dissimuler ma frayeur. Malgré mes poignets liés dans mon dos, je tente de m’éloigner de lui, poussant sur mes jambes pour reculer un peu, mais il se contente de rire de mes efforts.

Et puis, au moment où il ouvre la fermeture éclair de son pantalon, un bruit se fait entendre. Un bruit qui vient de l’extérieur et qui amène aussitôt chacun des hommes présents soit à se précipiter aux fenêtres pour regarder vers le ciel, soit à tendre l’oreille, de la façon la plus attentive.

C’est un largage, sans aucun doute. Le ronronnement des hélicoptères est reconnaissable entre mille. Toujours planté au-dessus de moi, le chef de gang se rajuste rapidement et tend un index menaçant dans ma direction pour lancer.

-« Tu ne perds rien pour attendre ! »

Sitôt dit, il se détourne de moi et interpelle l’un de ses acolytes, le plus jeune me semble-t-il, pour lui ordonner, le ton sans réplique.

-« Tu restes ici et tu la surveilles ! »

L’adolescent, il n’a sans doute pas plus de dix sept ou dix huit ans, acquiesce d’un mouvement du menton avant de venir vers moi, carrant les épaules et bombant le torse comme s’il voulait m’impressionner, tandis que les autres, entraînés par leur chef, se précipitent dehors, saisissant de grands sacs en passant dans l’entrée. Je reste donc seule en compagnie du garçon et décide aussitôt de profiter de sa jeunesse, qui pourrait l’amener à être un peu naïf je l’espère en tous cas et tente de me relever, prenant appui avec mon dos contre le meuble derrière moi. Mais le gamin, n’est pas si bête et balance sa jambe, fauchant les miennes comme le ferait un judoka de façon à ce que je retombe brutalement sur le lino gris. Incapable de tendre les bras pour amortir ma chute, je pousse un grognement de douleur qui le fait jubiler. Je change donc d’idée et essaie plutôt de lui parler, commençant par tenter de l’amadouer un peu. Je lui fais un grand sourire et emploie mon ton le plus calme et raisonnable pour suggérer.

-« Tu devrais profiter de l’absence de tes complices pour me laisser filer. Tu es jeune et quel que soit l’acte qui t’a amené ici, tu n’as quand même pas l’intention de devenir un violeur et, sans doute, un assassin n’est ce pas ? »

Il me sourit lui aussi, mais avec une expression si féroce que j’en frémis.

-« Je suis déjà un assassin. »

Son sourire devient rictus, rendant la physionomie du garçon carrément effrayante alors qu’il se penche vers moi et caresse l’un de mes seins, évitant sans difficulté les coups de pieds que j’essaie de lui donner.

-« Et si je n’ai encore jamais violé personne, je suis sûr que ça me plaira beaucoup. »

Ceci dit, il se redresse et me lâche, Je ne crois plus beaucoup à cette tactique, mais j’essaie encore.

-« Ce serait pourtant un bonne occasion pour changer de comportement. Tu éprouverais certainement bien davantage de satisfaction en te comportant différemment, pour une fois. »

Il ne répond pas et sa seule réaction consiste en un haussement d’épaules accompagné d’une moue si pleine de mépris et même de dégoût que je n’insiste pas.

Un moment de silence s’installe, seulement troublé par le ronronnement des hélicoptères et quelques cris, sans doute des disputes autour de quelques colis égarés, qui nous arrivent de l’extérieur. Le garçon ne me prête plus aucune attention et regarde au dehors, attendant avec une impatience visible le retour de ses comparses. Je profite de son désintérêt pour tirer sur mes liens, mais ils sont si serrés que je ne parviens qu’à me scier les poignets. Je cesse vite mes tentatives et reprends la parole après quelques instants.

-« Si vous vous en prenez à moi, tout ton gang va avoir de sérieux ennuis avec les « Diaboliques », tandis que si tu me libères, je m’arrangerai pour qu’Elnax t’épargne. »

A la vérité, je ne suis pas tout à fait certaine que le gang fera quoi que ce soit pour me tirer des griffes de ce qui semble être une nouvelle bande, constituée pour moitié d’anciens « Sans pitié » et de nouvelles têtes, mais je veux le croire et je mets le plus de conviction possible dans ma menace, espérant effrayer l’adolescent. Malheureusement, lorsqu’il se détourne de la fenêtre pour me regarder, il sourit de nouveau largement, ne paraissant pas du tout impressionné.

-« Nous n’avons pas peur de ces femmes, ni de leur chef. Bien sûr que nous souhaitons qu’elles viennent. Qu’est-ce que tu crois ? Que nous t’avons capturée pour tes beaux yeux ? C’est pour servir d’appât que tu es là, pour les amener à venir, à se découvrir d’une manière ou d’une autre. Et une fois qu’elles seront là, nous les massacrerons, tu peux me croire. Il est hors de question que cette bande continue à exister et nous empoisonner la vie ! »

Son expression convaincue m’effraie mais m’exaspère aussi et je réplique vivement.

-« Tu ne devrais pas être aussi sûr de toi. Elles pourraient très bien arriver pendant que tu es seul avec moi, Et tu ne ferais pas long feu. »

Il secoue négativement la tête d’un mouvement autoritaire et tend un bras vers la fenêtre et l’extérieur.

-« Pour l’instant, elles font comme tout le monde. Le largage passe avant tout. »

Cette fois, je ne réponds rien, pas certaine qu’il n’ait pas raison. Et peut-être se rend-il compte de mon malaise parce qu’il s’approche et se penche vers moi, si près que je sens son haleine sur ma peau.

-« Et quant à toi, tu vas passer de si sales moments que tu seras heureuse quand nous t’achèverons. »

Content de lui et de la frayeur qu’il m’inspire, il se redresse et pointe son index vers le haut.

-« Les hélicos s’en vont. Tu n’as plus très longtemps à patienter. »

Je tends l’oreille, constatant avec consternation qu’il a raison. Le bruit des moteurs s’éloigne, donnant ainsi le signal de la fin du court répit qu’ils m’avaient donné. La panique, que je parvenais à contenir jusqu’à présent gonfle en moi et je jette des coups d’œil hagards autour de moi, cherchant désespérément ce qui pourrait m’être utile pour défaire mes liens, ou me défendre ou, au pire, me supprimer avant que les hommes reviennent tant je ne supporte pas l’idée qu’ils puissent mettre leur menace à exécution. Malheureusement, je ne trouve rien et déjà j’entends les bruits d’une cavalcade dans l’escalier, comme si les hommes étaient si pressés de revenir qu’ils ne pouvaient le faire qu’en courant.

Gagnée par une terreur si intense que j’en ai la nausée, je ferme les yeux, cherchant ainsi à me couper du monde, comme si l’obscurité trouvée derrière mes paupières allait retarder l’arrivée du gang.

Et puis, brusquement, des cris retentissent dans la cage d’escalier, me faisant rouvrir subitement les yeux. Des cris qui n’expriment ni l’allégresse ni l’impatience, j’en suis certaine, mais plutôt la colère et même la surprise. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine et je me redresse imperceptiblement pendant que mon geôlier, lui, avance vers la porte d’entrée, les sourcils froncés et la mine bien plus soucieuse que tout à l’heure. Attentif, il colle d’abord son oreille contre le battant de la porte, puis applique son œil sur le judas, poussant immédiatement plusieurs jurons avant d’ouvrir et de se précipiter sur le palier, oubliant manifestement complètement ma présence.

J’ignore ce qui se passe exactement, mais je distingue clairement des voix féminines parmi celles qui me parviennent des escaliers et je ne peux m’empêcher de penser qu’Elnax et  son gang sont venues à mon secours. Toutefois, même s’il s’agit bien des « Diaboliques », Les sons que je perçois ne me donnent aucune indication sur le résultat du combat qui se déroule hors de l’appartement, aussi, après quelques secondes pendant lesquelles j’essaie de deviner ce qui se passe sur le palier, je décide de ne pas attendre la fin de la bataille pour tenter, au moins, de me libérer de mes liens.

Poussant sur mes jambes tout en appuyant mon dos contre le mur, je parviens péniblement à me mettre debout, après quoi, je me dirige rapidement vers la cuisine. Malheureusement, alors que je suis juste à l’entrée de la pièce où j’espère trouver un couteau ou un objet quel qu’il soit qui me permette de me débarrasser de mes liens, la corde qui serre mon cou et qui traîne derrière moi comme une laisse au collier d’un chien se prend dans le pied du canapé. J’ai beau me retourner et tirer le plus fort que je peux, au risque de m’étrangler, rien n’y fait et je suis obligée de revenir sur mes pas pour me baisser devant le meuble afin de retirer la corde coincée. Et c’est alors que je suis occupée ainsi, à quatre pattes devant le canapé et me tortillant dans tous les sens, que la porte d’entrée s’ouvre à la volée.

Je sursaute si violemment que je me retourne brusquement et m’en cogne le crâne sur l’accoudoir. Le coup n’est pas très douloureux mais me fait grimacer tout de même tandis que je me tourne lentement pour voir qui entre.

En premier lieu, c’est le visage d’Ebihy que je reconnais, un visage qui ne montre cependant plus rien de l’assurance hautaine qu’il arborait lorsque j’ai été capturée. Son teint relativement hâlé a laissé place à une pâleur cadavérique et son sourire narquois a disparu, remplacé par une grimace indiquant la défaite. Sur son torse, du centre de la poitrine, une large traînée de sang s’écoule jusqu’à son ceinturon sous lequel elle disparaît avant de réapparaître sous la forme d’une large tache qui s’étale sur la cuisse gauche du jean. Ainsi, il n’a plus l’air aussi effrayant, et je me relève sans hâte contente de pouvoir le toiser de haut en bas. Et puis, il lève la lame qu’il tient dans sa main droite, paraissant vouloir l’utiliser pour m’achever, ce qui me fait de nouveau frémir de terreur. Certes, il n’a pas l’air bien vaillant, mais outre la corde coincée sous le canapé qui m’empêche de me déplacer comme je le voudrais, mes mains liées dans le dos ne me permettent évidemment pas de me défendre. Décidée à vendre chèrement ma peau quand même, je prends appui sur le divan, derrière moi, et sans le lâcher des yeux, je m’apprête à envoyer quelques coups de pieds à l’homme sitôt qu’il sera à ma portée. Il chancelle, avance d’un pas, puis d’un autre, et s’arrête de la haine dans les yeux alors qu’il les porte sur moi. Sa bouche se tord dans une moue dédaigneuse et il resserre sa prise sur sa lame avant de faire de nouveau un pas, semblant plus assuré cette fois. Je n’en mène pas large, mais je n’ai pas le temps de m’inquiéter qu’une main vient s’abattre sur l’épaule de l’homme, l’amenant à se retourner pour regarder derrière lui. Et c’est là qu’une lame s’enfonce dans sa gorge, pénétrant si profondément qu’elle ressort par sa nuque.

Le sang gicle alors que j’observe tout cela, soulagée mais aussi effarée et choquée par la violence qui se dégage de la scène, écarquillant les yeux en voyant Elnax, puisque c’est elle qui est intervenue, retirer son arme du cou de l’homme avec un sourire si carnassier qu’il est aussi effrayant que la situation en elle-même. Après ça, elle lâche le corps de l’homme qui s’affaisse aussitôt au sol et lève les yeux vers moi.

Il ne faut pas plus d’une ou deux secondes pour que son regard s’adoucisse et qu’elle s’approche, son premier souci étant de couper la corde, derrière moi, puis de défaire le nœud qui enserre mon cou. Ensuite, avant même de trancher les liens qui entravent toujours mes poignets et sans prononcer une parole, elle prend mon visage entre ses mains, posant celles-ci sur mes joues, pour déposer un petit baiser sur mes lèvres. Les yeux fermés, je m’appuie lourdement contre elle, sentant enfin la tension se relâcher après ces quelques heures de captivité. Elle entoure mon corps de ses bras, en profitant pour couper mes liens d’un coup de lame, puis lâche enfin son arme pour me serrer étroitement contre elle.

C’est une étreinte longue et intense. Qui ne se termine que lorsque Cléa passe la tête dans la porte pour interpeller sa leader et lui annoncer que le combat est fini. Lentement, Elnax tourne son visage vers sa comparse, hochant la tête dans sa direction puis ramène son regard sur moi.

-« Je dois rester ici encore un moment, mais si tu veux rentrer, Cléa va te raccompagner. »

Je hoche la tête en signe d’assentiment, comprenant aussitôt que, pour ma propre sécurité, je ne pourrais sans doute plus mettre le nez dehors sans être accompagnée, et si je comprends parfaitement qu’il en soit ainsi, je dois dire que cela me donne tout de même l’impression d’être enfermée une deuxième fois. Je détache à regret mes bras de la taille d’Elnax, puis me tourne vers Cléa en poussant un profond soupir qui exprime autant le soulagement ressenti à l’arrivée du gang que la fatigue après des moments aussi stressants. Je dépose un autre baiser sur les lèvres de la chef de gang puis, la tête basse et le pas traînant, sors de l’appartement, Cléa sur mes talons.

 

Assise sur le canapé aux côtés de Ronan, je réponds aux questions inquiètes de mon ami, peinant à retrouver mon calme malgré ma fatigue, tant physique qu’émotionnelle, quand Elnax rentre à l’appartement accompagné de plusieurs de ses comparses.

Aussitôt la leader des « Diaboliques » vient vers moi, laissant les membres du gang ranger les provisions, celles qui ont sans doute été récupérées pendant le largage, mais aussi celles prélevées chez ceux qui m’ont retenues prisonnières pendant plusieurs heures.

Silencieuse, la chef de gang vient s’installer près de moi, jetant au passage un regard dédaigneux à Ronan, et prends ma main, attendant manifestement que ses acolytes s’en aillent avant d’entamer la discussion. Sans grande discrétion, elle intime à Cléa d’emmener Ronan à l’étage en dessous puis, sitôt que nous sommes seules, elle se penche vers moi.

C’est un long baiser, profond et intense qui déclenche quantité de petits frissons sur toute la surface de mon corps. Et puis, au moment où nos bouches se séparent l’une de l’autre elle dépose une main sur ma joue pour m’interroger doucement.

-« Est-ce qu’ils t’ont fait du mal ? »

Je secoue négativement la tête.

-« Ils m’ont fait très peur, mais pas davantage, ils n’en ont pas eu le temps. ».

Elle pousse un petit soupir qui paraît exprimer un certain soulagement, dépose le plus léger des baisers sur mes lèvres, puis se lève, enfouissant ses mains au plus profond des poches avant de déambuler dans la pièce.

-« Tu ne peux plus sortir seule dans les rues, Gabrielle. Dorénavant et si, pour une raison ou pour une autre, je ne peux pas venir avec toi, Myrna t’accompagnera systématiquement. »

Elle plante ses yeux dans les miens pour conclure.

-« Je suis désolée, je sais que ce n’est pas forcément agréable pour toi, mais il s’agit de ta sécurité. C’est déjà la deuxième fois que tu es prise en otage, je refuse qu’il y en ait une troisième. »

Je ne réponds pas, mais acquiesce du menton. Non parce que cette proposition me convient, mais parce que je ne vois pas d’autre solution et que je n’ai aucune envie de revivre encore ce genre de situation. Elle paraît satisfaite et presque étonnée de ne pas m’entendre protester, revenant aussitôt près de moi, souriant largement, pour m’enlacer avec beaucoup de tendresse.

 

En sueur, essoufflée, je suis tirée du sommeil par un cauchemar dont je ne garde que quelques souvenirs confus, mais si terrifiants qu’ils me laissent pantelante. Déboussolée, je tourne et me retourne un long moment dans mon lit, puis, lassée de ne pas parvenir à me rendormir, je me lève et me dirige à pas de loup vers la chambre d’Elnax, entre sans bruit à l’intérieur, avant de me glisser silencieusement dans son lit. Elle se rend compte de ma présence, sans doute ne dormait-elle que d’un œil, et roule sur le côté pour coller son corps contre le mien et murmurer « Bienvenue » à mon oreille. Ensuite, et alors que je m’accroche à son bras en posant ma tête au creux de son épaule, elle referme les yeux. Quant à moi, je n’ai plus aucun mal à m’endormir.

 

Au matin, c’est l’odeur du café qui me tire du sommeil. Incrédule, je crois pendant un instant que je suis encore en train de rêver, je n’ai jamais trouvé que de la chicorée de mauvaise qualité dans les colis, mais je finis toutefois par accepter ce qui semble être la réalité et ouvre grand les yeux pour voir Elnax, tout sourire et vêtue seulement d’un boxer et d’un tee-shirt, me tendre une grande tasse de l’odorant breuvage. Alléchée par ce délicieux fumet, je me redresse et appuie mon dos contre la tête de lit avant de tremper les lèvres dans la tasse pour goûter le liquide chaud et sucré exactement à mon goût. Face à moi, mon amie chef de gang sirote le sien en m’observant avec amusement, prenant délicatement la tasse d’entre mes doigts au moment même où je termine pour la poser sur la table de chevet avec la sienne. Et puis, elle s’avance vers moi et m’embrasse, m’amenant aussitôt à trembler de désir.

Ses doigts passent sous mon tee-shirt et effleurent ma peau, provoquant en moi des sensations et des réactions comme je n’en ai encore jamais connues, d’autant plus que ses lèvres bougent de manière particulièrement agréable dans mon cou. Les yeux fermés, je savoure chacune de ses caresses et ne tarde pas à m’abandonner complètement alors que je découvre avec émerveillement un monde rempli de félicité qui me fait oublier tout ce qui m’a tenue éveillée la nuit dernière, et bien plus encore.

Ce n’est que beaucoup plus tard, alors que je reprends mon souffle  blottie entre ses bras que les avertissements de Ronan me reviennent en mémoire. Que se passera-t-il si, un beau jour, nous ne nous entendons plus, elle et moi ? Je n’ai aucune réponse à cette question, mais  je décide rapidement de repousser ces interrogations à plus tard et de profiter du moment pour l’instant. Je dépose un petit baiser à la base du cou d’Elnax et, les yeux fermés, savoure notre étreinte.

 

 

A suivre