Pour Marc

 

Merci à Prudence de toujours trouver un peu de temps pour la relecture

 

 

                                                          TAULE-VILLE

                                                        

 

C’est sous une chaleur étouffante, malgré l’heure relativement matinale, que nous avançons vers la porte d’entrée, et de sortie, de la cité. Près de moi, boitant encore un peu par moment mais marchant tout de même d’un bon pas, Ronan semble avoir du mal à contenir son allégresse. Souriant, il regarde autour de nous, observant les rues, les prostituées, les attroupements autour de bagarres et jusqu’aux immeubles aux façades décrépies comme s’il ne les avait jamais vus auparavant, à moins qu’il n’essaie de garder le tout bien gravé au fond de sa mémoire. Pour ma part, c’est lui que j’observe, contente de le voir si manifestement  heureux. A son poignet, et depuis environ une demi-heure, son bracelet clignote, lui signalant ainsi que c’est aujourd’hui qu’il doit quitter Taule-ville et qu’il a maintenant un peu moins de trois heures devant lui pour se présenter au guichet des grandes portes de fer. Des portes que nous apercevons déjà, non loin de nous, alors que nous nous engageons sur l’avenue où il nous est arrivé, l’hiver dernier, d’aller chercher un peu de bois pour nous chauffer.

Deux pas derrière nous, avancent Myrna et Elnax qui nous accompagnent non pas parce qu’elles souhaitent faire leurs adieux à mon ami, mais parce que, comme il a été décidé il y a trois mois, je ne peux plus sortir de l’appartement seule et que ma grande amie brune considère, sans doute à juste titre, que Ronan n’est pas un combattant et qu’il serait bien incapable d’assurer ma sécurité.

Pendant une seconde, je détache mon regard de mon ami pour jeter un coup d’œil par dessus mon épaule, éprouvant le même petit coup au cœur que je ressens à chaque fois que je pose les yeux sur elle, pour observer Elnax. Détendue, les mains dans les poches de son jean, il est toutefois évident qu’elle reste à l’affût et que, l’air de rien, elle surveille attentivement les alentours, guettant le moindre signe de danger ou de menace. Je lui envoie un sourire, qu’elle me rend largement, puis regarde de nouveau devant moi, juste à temps pour éviter de percuter le tronc d’un platane. Les portes de fer sont là, et Ronan, l’air un peu embarrassé se tourne vers moi, me faisant face en arborant un sourire un peu crispé. Nous nous regardons un  instant, et puis, il hausse les épaules et me désigne le bracelet, à son poignet.

-« Il faut que j’y aille. »

Je hoche la tête, sourit et lui tend les bras. Il m’enlace lui aussi et nous restons ainsi quelques secondes. Je murmure « Ne reviens jamais, surtout ! » Il acquiesce et répond d’un ton dans lequel je discerne beaucoup plus d’émotion qu’il ne montre.

-« Je ne t’oublierai pas, Gabrielle. Grâce à toi, à ta présence, la dernière année a été beaucoup moins pénible que les précédentes.»

 Il dépose un baiser sur chacune de mes joues, se recule, me fait un clin d’œil et se tourne vers les portes sur lesquelles il cogne avec force. Il ne faut que quelques secondes pour qu’une trappe s’ouvre sur le montant droit des portes, une trappe à l’intérieur de laquelle je distingue une plaque de verre où Ronan pose son poignet, permettant ainsi à la puce qui se trouve à l’intérieur du bracelet d’être lue. Un rayon rouge s’allume, bourdonne durant quelques secondes, avant qu’une voix mécanique s’élève.

-« Veuillez vous placer face aux portes. »

Ronan s’exécute. Je passe doucement une main sur son épaule alors que les lourds vantaux s’ouvrent lentement, permettant à mon ami de sortir de la cité. Le cœur serré, je le regarde s’avancer très rapidement, comme s’il avait brusquement peur que tout ceci ne soit qu’une farce et qu’il ne puisse finalement pas sortir. Mais sitôt le seuil franchi, il se retourne pour me faire un petit geste de la main en lançant « Fais attention à toi, Gabrielle ! », négligeant de saluer Elnax et Myrna qui ne paraissent d’ailleurs pas s’en formaliser. J’ai juste le temps d’agiter une main dans sa direction et d’apercevoir un groupe de soldats, les armes automatiques qu’ils tiennent en main dirigés vers l’intérieur de Taule-ville, j’entends Ronan me crier un dernier au-revoir et déjà, les portes se referment avec un claquement sec. Pendant une seconde ou deux, je reste plantée devant les battants de fer, songeant que ma première année dans la cité aurait certainement été beaucoup plus pénible et difficile sans lui, jusqu’à ce qu’Elnax vienne passer un bras autour de mes épaules, m’entraînant sans rien dire vers le centre ville.

L’idée que Ronan ne sera plus là pour me tenir compagnie et me conseiller, même si nous n’étions pas toujours d’accord, me peine bien plus que je n’ai voulu le lui montrer, aussi je décide de repousser mon chagrin, puisque je sais que nous ne nous reverrons jamais à moins qu’il ne soit incarcéré de nouveau ce qui, j’espère, n’arrivera pas, et je me force à penser à autre chose.

 Voir les soldats prêts à tirer sur quiconque tenterait de sortir en même temps que le détenu libéré, me fait réfléchir et après deux ou trois minutes, j’interroge ma compagne là dessus, cherchant à savoir s’il est déjà arrivé que des captifs profitent de la libération de l’un d’eux pour tenter de s’évader. 

-« Oui. Il y a eu quelques tentatives au début, quand la cité a été organisée en prison. Mais elles ont été réprimées dans le sang. A l’époque, les soldats étaient bien plus nombreux. J’ai même entendu dire, difficile de savoir si c’est la vérité ou juste une légende, qu’il y avait des bazookas et des lances-flammes devant la porte. Au fil du temps, les détenus se sont résignés et ont renoncé à ce genre de tentatives. »

Je ne réponds rien, songeant à tout ce qu’elle vient de m’apprendre avant de la questionner de nouveau.

-« Et il n’y a jamais eu d’évasion, ou de tentative au moins, par d’autres moyens ? En essayant de passer par dessus le mur d’enceinte par exemple, ou en creusant un souterrain ? »

Ma curiosité la fait sourire, mais elle répond tout de même très sérieusement.

-« Je ne suis pas là depuis suffisamment longtemps pour te renseigner avec précision, mais je dois reconnaître que je me suis posée les mêmes questions en arrivant ici. Et je n’ai entendu parler que d’échecs. Et des cadavres de ceux qui avaient essayés de s’évader, que ce soit par dessus les murs ou par dessous, rejetés dans la cité. Aucun de ceux que j’ai connus ou rencontrés et qui sont détenus depuis bien plus longtemps que moi n’a jamais vu une tentative d’évasion réussir, aucun. Il faut dire que les murs ne sont pas les seuls obstacles que l’on rencontre en sortant d’ici. Il y a les barrières électrifiées, les barbelés, les gardes et les soldats qui patrouillent constamment, les chiens dressés pour être les plus féroces possible…»

Elle se tourne vers moi, son sourcil droit haut sur son front.

-« Serais-tu en train de rêver d’évasion ? »

Je lui souris et secoue négativement la tête.

-« Non. J’y penserais sans doute si j’étais condamnée à perpétuité, mais il me reste quatre ans à faire et je ne crois pas que le jeu en vaille la chandelle. »

Elle se tait un court instant, observant les alentours avec attention, puis reprends la parole, le ton toujours très sérieux.

-« Tu sais Gabrielle, la plupart des « perpète », ou des condamnés à de très longues peines, se trouvent sans doute aussi bien ici que dehors..

Cette fois, c’est moi qui hausse un sourcil surpris.

-« Que veux-tu dire ? »

Elle hausse les épaules et son regard se fait un peu plus lointain alors qu’elle lève les yeux sur les murs et le ciel, au dessus.

-« Dans la cité, les « durs », les caïds font régner leurs propres lois et tout le monde les laisse tranquilles. Même s’il y a parfois quelques combats entre gangs, les chefs aiment ça en général et je suis persuadée que la plupart d’entre eux aime bien l’existence qu’ils mènent ici, alors que s’ils étaient dehors, ils seraient obligés de composer avec les flics, bien sûr, mais aussi avec de vrais durs à cuire bien plus dangereux et coriaces qu’eux, des bandes bien plus nombreuses et sans doute pour une grande majorité d’entre elles mieux organisées que les leurs. »

Elle hausse de nouveau les épaules.

-« La vie est plus facile pour eux à Taule-Ville qu’elle ne le serait dehors. D’autant que la plupart d’entre eux n’a ni famille ni amis qui l’attendent. Tout au plus quelques complices dont ils se passent très bien. »

Elle se tourne vers moi pour conclure.

-« Ici, dans la cité, ils n’y a aucune autorité au dessus d’eux, personne à qui rendre des comptes de quelque manière que ce soit. Et c’est ce qui fait qu’ils aiment autant rester ici. Au fond, ici à l’intérieur de la cité, la plupart d’entre nous se sent bien plus libre que dehors.»

Je hoche la tête, convaincue, mais il y a encore un point que je voudrais éclaircir.

-« Et toi ? »

Elle a parfaitement saisi le sens de ma question, j’en suis persuadée, pourtant elle hausse un sourcil interrogateur, attendant que je précise ma pensée, ce que je fais aussitôt, même si je suis un peu déconcertée par cette attitude.

-« As-tu déjà songé à t’évader ou bien ta situation te paraît-elle satisfaisante ? »

Elle répond rapidement, ne marquant aucune hésitation.

-« Je suis certainement mieux ici que dehors, pour les raisons que je viens de te donner. »

Ca, ça me surprend un peu. Je n’ai jamais pensé qu’elle détestait sa vie ici, mais sans raison particulière et sans jamais l’avoir interrogée à ce sujet, je ne m’imaginais pas qu’elle s’en satisfaisait. Intriguée, je la questionne, mon ton montrant clairement mon incompréhension.

-« Tu n’aurais pas envie de sortir, si tu le pouvais ?»

Sa seule réponse consiste en un mouvement négatif de la tête, mais j’insiste.

-« Vraiment ? Aucun membre de ta famille, que tu aimerais revoir, ne t’attend à l’extérieur ? Tu n’as pas un projet, même modeste ou un peu fou, que tu aimerais réaliser ? »

Alors que je craignais que mon insistance l’agace, c’est plutôt une expression amusée qui se peint sur ses traits.

-« Non, je n’ai pas de projet particulier. Quant à ma famille… »

Elle s’interrompt, le temps de congédier Myrna d’un geste de la main, puis m’entraîne dans une ruelle, non loin de l’immeuble où vit le gang, pour me faire asseoir sur les quelques marches de pierre qui menaient sans doute autrefois à la mairie ou un bâtiment public quelconque. Puis, elle s’installe près de moi, posant ses coudes sur ses genoux avant de me raconter à voix basse.

-« Avant ma condamnation, je vivais avec mon frère et ma mère, dans un quartier populaire, très pauvre. Nous avions de grosses difficultés financières, et dès l’adolescence, mon frère Lycius et moi avons commencé à participer à certains trafics au sein de notre quartier, dans le but d’aider notre mère  à joindre les deux bouts. »

Elle hausse les épaules, sa bouche s’étirant dans une moue dont je ne saurais dire exactement ce qu’elle exprime.

-«  Ce n’était pas grand chose. Vol puis maquillage de voitures, trafic de plaques d’immatriculation, trafic de cigarettes aussi… On se débrouillait. Jusqu’au jour où un gang, il s’appelait « Les terreurs de Brooklyn » parce que leur chef aimait les Etats Unis, a décidé d’enrôler mon frère. Sans réfléchir, Lycius a accepté, donnant du même coup son accord pour qu’ils m’embauche moi aussi, alors que je n’étais pas présente à ce moment là. Et moi, je tenais trop à ma liberté, à mon indépendance pour intégrer un gang quel qu’il soit. Alors quand Jimmy, le leader du gang en question, est venu me donner des ordres, je l’ai envoyé promener. Ca lui a déplu, mais bizarrement, il n’a pas insisté outre mesure. Et moi, bêtement, je ne m’en suis pas étonnée. C’est quand je suis rentrée à la maison, en fait un petit appartement dans un immeuble à peu près aussi délabré que ceux de Taule-ville, que j’ai compris pourquoi il n’avait pas insisté davantage. Ils étaient là, Jimmy et un de ses complices, un dénommé Peyton. Ils étaient armés, et « discutaient » avec Lycius, lui expliquant d’une manière particulièrement violente que personne ne pouvait changer d’avis après s’être engagé avec « les terreurs de Brooklyn », et qu’il n’était possible pour personne de refuser une proposition du gang. En conséquence de quoi, ils utilisaient les moyens les plus persuasifs qu’ils connaissaient pour l’amener à me convaincre. »

Elle s’interrompt, poussant un soupir en regardant le ciel avant de reporter le regard sur ses mains croisées entre ses genoux, puis reprend la parole.

-« Ils étaient brutaux et mon frère avait visiblement pris de nombreux coups. Recroquevillée dans un coin, apparemment indemne mais manifestement très effrayée, ma mère observait tout cela d’un air effarée en tremblant de tous ses membres, si fort que je reste persuadé qu’ils lavaient non seulement menacée, mais aussi sans doute molestée. »

De nouveau, Elnax se tait un instant, les yeux toujours fixés sur ses mains. Quand elle reprend la parole, c’est d’un ton monocorde que je ne lui avais jamais entendu jusqu’à présent.

-« J’ai vu rouge. Si j’avais été plus raisonnable, si j’avais essayé de discuter, de mettre les choses au point avec Jimmy quitte à lui céder pendant quelques temps pour reprendre ma liberté plus tard, je ne serais peut-être pas là aujourd’hui. Mais je me suis emportée et je n’ai pas réfléchi une seule seconde. J’ai eu tort, je le sais bien, mais je n’ai pas supporté la vision de mon frère, allongé sur le sol, le visage, et sans doute le corps, couverts de contusions et de marques de toutes sortes, et encore moins le spectacle de ma mère, assise par terre et complètement terrorisée.  J’étais si furieuse que j’en ai complètement oublié les armes qu’ils brandissaient, et je pense que c’est ce qui m’a permis de prendre le dessus, du moins au départ, tant ils ne s’attendaient pas à ce genre de réaction.

J’ai attrapé le premier objet qui m’est tombé sous la main, une chaise. Et puis, je l’ai abattue, aussi fort que je le pouvais, sur la tête de Peyton, celui qui se trouvait à la fois le plus près de moi et non loin de Lycius. La chaise n’a pas résisté au choc, mais son crâne non plus puisque une plaie, apparemment assez profonde s’est ouverte aussitôt, saignant abondamment. Il est tombé à genoux sur le sol, à demi-assommé, mais je crois que c’est surtout la grande quantité de sang répandue à terre qui a impressionnée Jimmy. C’est assez bizarre pour un chef de gang, mais ça m’a donné l’impression que voir son plus proche lieutenant à terre le faisait paniquer. En tous cas, sa première réaction a été de brandir son arme dans ma direction, mais quand il a tiré, mon frère s’est interposé. Lycius a bondi comme un beau diable et je reste persuadée qu’il espérait détourner le canon du pistolet de Jimmy. Malheureusement, il n’y est pas parvenu et a pris la balle qui m’était destinée en pleine poitrine ».

Encore une fois, mon amie se tait un instant, les sourcils froncés les yeux toujours fixés sur ses mains, avant de recommencer à parler à voix basse.

-« Après ça, tout est allé très vite. Ma mère a poussé un cri strident et s’est levé brusquement, si brusquement qu’elle en a légèrement bousculé Jimmy, lequel lui a rendu sa bourrade, mais de façon beaucoup plus violente. Ma mère, qui essayait à ce moment là de se précipiter vers mon frère en a perdu l’équilibre et est tombée violemment sur le sol.  Je la revois encore souvent, tendant les mains devant elle pour amortir le choc, et je pense qu’elle ne s’est pas fait grand mal dans la chute, mais son mouvement a perturbé Jimmy. Je ne sais pas ce qu’il s’est imaginé, peut-être qu’elle allait s’en prendre à lui… Toujours est-il qu’il n’a pas hésité une seconde à tirer de nouveau. J’ai vu la stupéfaction se peindre sur le visage de ma mère, ses sourcils qui se sont arrondis en forme d’accent circonflexe, sa bouche qui semblait prononcer un « Ho » de surprise… Et puis, elle a cessé de bouger, pour ne plus se relever.

J’aurais du rester pétrifiée, mais ça n’a pas été le cas, au contraire. Voir ma mère immobile sur le sol et baignant dans son sang n’a fait qu’augmenter ma fureur. Sans réfléchir une seconde, emportée par une véritable rage, j’ai attrapé Peyton, qui se relevait, par le col de son blouson et l’ai littéralement jeté à la face de son chef. Cette fois ci, je pense que le coup est parti tout seul.

Quoi qu’il en soit, en constatant qu’il venait de tirer sur son coéquipier, l’énervement de Jimmy a encore augmenté. Il s’est redressé en pointant son arme sur moi, mais je ne lui ai pas laissé le temps d’appuyer sur la détente, fonçant sur lui avec toute l’énergie dont j’étais capable et l’ai frappé très violemment, sous le menton. Il a accusé le coup, ce dont j’ai profité pour l’agripper par les cheveux, ou les oreilles, je ne le sais plus moi-même, et lui cogner la tête contre le mur. »

Elle soupire et, pour la première fois depuis le début de son récit, me regarde en face. Pas très longtemps cependant, puisqu’elle reporte aussitôt les yeux sur ses mains pour terminer.

-« Ca a duré longtemps, et il ne criait plus depuis un long moment quand je l’ai enfin relâché. Son crâne était largement entaillé et saignait abondamment, mais surtout, il était aussi mort que mon frère, ma mère ou Peyton. »

Son silence est bien plus long maintenant, à tel point que je me demande si elle va reprendre la parole ou si elle en a fini, recommençant à parler juste au moment où j’envisage de l’interroger.

-« Ma rage s’est évanouie aussi vite qu’elle avait commencé. J’ai caressé le visage de ma mère, celui de mon frère, puis j’ai réalisé que je venais de provoquer la mort d’une personne et d’en tuer une deuxième. Je me suis assise sur le sol et je suis restée comme ça, avec ces quatre cadavres pendant ce qui m’a semblé une éternité. Et puis, les flics sont arrivés, sans doute prévenus par des voisins qui avaient entendu les coups de feu… »

Elle se lève et glisse ses mains dans ses poches de pantalon, s’éloignant de quelques pas pour terminer, regardant le ciel.

-« J’ai été condamnée à perpète et je suis arrivée ici. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que le seul moyen de se débrouiller était de fonder un gang, ce que j’ai fait. Et depuis, je m’en sors très bien, beaucoup mieux que quand j’étais à l’extérieur en fait. »

 

Et puis, elle se tait, restant plantée au même endroit, de profil par rapport à moi et les yeux dans le vague. J’attends un instant, puis je me lève et vais la rejoindre, passant mon bras sous le sien. Elle tourne vers moi un regard presque surpris, comme si elle émergeait d’une profonde songerie, me sourit distraitement puis hausse les épaules et m’entraîne vers la rue qui mène à l’appartement, paraissant ne plus penser à tout ce qu’elle vient de me raconter.

Quant à moi,  si je n’oublie rien, je sais respecter son silence et me contente de marcher à son bras sans rien dire.

 

Les jours suivant sont tout à fait routiniers. Si l’absence de Ronan n’affecte visiblement pas Elnax, il n’en est pas de même pour moi. Souvent, notamment quand le gang entier est à l’entraînement et que je me trouve seule dans l’immeuble en compagnies d’employées guère moins oisives que moi, je m’interroge, parfois avec un peu d’inquiétude, sur ce qu’il devient et sur la manière dont les choses s’organisent pour lui de l’autre côté des murs. Cependant, aucun moyen de communiquer n’existant entre la cité et l’extérieur, je chasse ces pensées assez rapidement.

Pour tromper mon ennui, je finis par décider, quelques jours après la libération de mon ami, de me joindre à la bande afin d’observer leur entraînement. Et je dois reconnaître que ce que je découvre est assez impressionnant. Les simulacres de combat auxquels j’assiste sont non seulement très réalistes mais surtout particulièrement violent et il m’arrive plusieurs fois de me demander comment font les membres du gang pour ne pas se blesser sérieusement. Pourtant, tout cela se déroule dans la plus grande bonne humeur et la confiance entre les protagonistes est évidente. Tout cela est plutôt spectaculaire et il me vient parfois l’envie de les rejoindre sur le terrain, non pas pour apprendre à me battre, je n’ai aucun intérêt pour la bagarre, mais pour la dépense physique et les bons moments de détente que les membres du gang prennent ensemble. Je suis d’ailleurs persuadée qu’Elnax  a remarqué cet intérêt, même si elle prononce pas un mot à ce sujet. Nous parlons beaucoup pourtant, lors des soirées notamment. Nos discussions portent sur tout et sur rien. Ce que nous faisions avant d’être incarcérées, ceux que nous avons connus dehors et auxquels nous pensons parfois avec nostalgie, ce dont nous rêvions quand nous étions plus jeunes, et puis, nous échangeons régulièrement des plaisanteries, pas forcément très fines, souvent en compagnies des autres membres du gang, et même des employées.

Mais nous conversons parfois très sérieusement aussi, notamment parce que je suis particulièrement lasse des combats continuels entre les « Diaboliques » et les autres bandes et plus encore par le régime de véritable petite terreur que le gang fait régulièrement subir aux détenus, ce qu’Elnax a du mal à comprendre, reprenant toujours le même argument qu’elle m’a déjà servi plus d’une fois et qu’elle reprend de nouveau ce soir.

-« Nous sommes bien obligées de montrer notre force si nous voulons continuer à être craintes et respectées ! »

Je secoue la tête, un peu exaspérée d’entendre ça encore une fois.

-« Il n’est pas nécessaire de faire régner la terreur pour être respecté, il y a bien d’autres moyens pour cela. »

Sans rien dire, elle hausse un sourcil, paraissant particulièrement incrédule, ce qui m’incite à poursuivre, prenant mon ton le plus persuasif possible

-« La peur et la méfiance sont les seules choses que les « Diaboliques » inspirent dans la cité. Le respect s’acquiert de manière différente. En se montrant meilleur que les autres par exemple. »

Son sourcil reste haut perché sur son front, mais les commissures de ses lèvres frémissent, montrant une pointe d’amusement difficilement réprimée mais me donnant aussi une furieuse envie de l’embrasser. Une envie à laquelle je refuse de céder pendant que j’essaie de lui expliquer mon point de vue.

-« Si tu regardes dans l’histoire, dans le passé, tu remarqueras que les gens les plus malveillants, Hitler, Mussolini, ou Attila par exemple, s’ils ont laissé une trace, inspirent certainement plus le dégoût que le respect. »

Elle secoue la tête, semblant toujours un peu amusée.

-« Je n’ai que faire des exemples du passé. C’est ma propre vie que je mène, et je fais de mon mieux pour qu’elle ne soit pas complètement ratée. Le reste m’importe peu. »

Dieu ce qu’elle peut être entêtée ! A croire qu’elle a décidé une fois pour toutes de ne pas m’entendre. Mais je ne me laisse pas décourager et poursuis, ne lâchant pas ses lèvres du regard.

-« Tu as tort, Elnax.  Tu te ferais d’ailleurs une vie bien plus agréable en te comportant de manière différente, en aidant tous ceux qui sont autour de toi au lieu de faire régner la terreur. Je suis certaine que les « Diaboliques » te suivraient dans cette voie, et que tu inspirerais un vrai respect à pratiquement tous les détenus de Taule-ville si tu acceptais de faire régner l’ordre et un semblant de justice, de discuter avec ceux qui ne sont pas d’accord avec toi au lieu de les combattre systématiquement. »

Cette fois, elle réagit, paraissant  très étonnée, et même un peu scandalisée, par ce que je viens de dire.

-« Faire régner l’ordre et un semblant de justice ? »

La surprise disparaît de son visage qui ne laisse plus voir qu’une expression outrée.

-« Je ne suis pas flic, Gabrielle, ni assistante sociale je ne l’ai jamais été et je ne le serai jamais. »

Son ton est définitif mais ça ne m’impressionne plus depuis un certain temps déjà, et c’est avec mon plus beau sourire que je lui réponds.

-« Il ne s’agit pas de ça. Je te parle seulement de ne pas laisser les gangs, y compris le tien, s’en prendre à ceux qui n’ont rien demandé et qui veulent juste purger leur peine tranquilles, et éventuellement, d’éviter les combats entre bandes. »

C’est d’une voix dans laquelle je crois discerner ce qui ressemble à de la colère contenue qu’elle réplique.

-« Au fond, ce que tu me demandes, ou ce que tu souhaiterais, c’est que je sois différente. Tu voudrais changer ce que je suis. »

De nouveau, je secoue négativement la tête.

-« Non Elnax. Ce que j’essaie de faire, c’est de te révéler à toi-même ce que tu es vraiment. »

Pendant une seconde, elle en reste sans voix, se contentant de me fixer, un peu éberluée. La colère a disparu de son visage, remplacée par une petite ride de réflexion sur son front. Et puis, après un instant, fort court finalement, elle se détend et me sourit largement.

-« Je crois que tu te trompes sur mon compte, Gabrielle. Je ne suis certainement pas aussi pleine de bonté et de générosité que tu parais le croire. Et je me préoccupe fort peu de la manière dont les autres se débrouillent ici. Après tout, si j’ai été incarcérée, ce n’est pas pour rien. »

Je ne me trompe pas et je le sais. Certes la plupart de ses actes semblent démontrer plus ou moins de malveillance, mais il me suffit de voir la façon protectrice et l’inquiétude quasiment maternelle qu’elle manifeste régulièrement envers les membres de son gang, y compris les employées pour deviner qu’il faudrait peu de choses pour que cette manière de faire s’étende à bien plus de monde. Mais je n’insiste pas pour ce soir, trop fascinée par le mouvement de ses lèvres pour résister encore à mon envie de les embrasser. Ce que je fais aussitôt, heureuse de pouvoir me blottir contre elle et de sentir ses bras d’enrouler autour de moi.

 

Malgré cette conversation de la vaille, je ne pensais pas, en m’éveillant ce matin, avoir si rapidement l’occasion de constater que mon amie est beaucoup plus bienveillante et généreuse qu’elle ne veut l’admettre.

Souriantes et détendues, nous buvons notre ersatz de café (il n’y en a plus de « vrai » dans les colis depuis un certain temps) en grignotant quelques biscuits secs lorsque une étrange rumeur monte de la rue, par la fenêtre ouverte. Il n’est pas inhabituel que des bruits divers se fassent entendre, régulièrement. Mais ce matin, il semble que ce soit différent. Certes, ce sont des cris que nous entendons, mais bizarrement, il me semble qu’ils ne sonnent pas de la même manière, que l’agressivité en est plus ou moins absente, remplacée par ce qui ressemble à de l’inquiétude, ou même de l’anxiété. Intriguées, nous nous rendons toutes deux sur le petit balcon, nous penchant par dessus la balustrade pour observer et écouter les passants. Malheureusement, et bien que nous tendions l’oreille, nous ne parvenons pas à saisir le sens des paroles échangées par les détenus, et c’est un peu désappointées que nous retournons à l’intérieur, décidées à sortir immédiatement pour aller voir ce qu’il en est exactement.

C’est au moment où nous finissons d’avaler notre « café », juste avant de sortir, que des coups sonores et violents retentissent contre la porte, laissant le passage, après qu’Elnax soit allée déverrouiller, à une Cléa surexcité et visiblement très inquiète, si énervée qu’il lui faut presque une minute entière pour reprendre son souffle avant de lâcher, le ton affolé :

-« Le feu ! Un incendie a éclaté du côté nord ! »

J’échange un regard avec ma compagne reconnaissant dans ses yeux bleus le même sentiment d’inquiétude que je ressens moi-même. Loin de me rasséréner, la savoir aussi perturbée que moi par cette nouvelle, me rend encore plus anxieuse mais heureusement, elle se reprend très vite et interroge sa subalterne, cherchant à connaître tous les détails que pourrait lui  donner Cléa. Mais celle-ci n’en sait guère plus. Une colonne de fumée noire s’élève du côté nord de la cité, venant apparemment du lieu où le corps de chaque personne décédée ici est enfouie, dans une immense fosse commune à l’intérieur de laquelle deux détenus, deux condamnés à perpétuité qui se sont auto-désignés et auxquels personne ne s’en prend jamais, mettent régulièrement le feu pour que la place ne manque pas.

Quoi qu’il en soit, nous nous dépêchons et sortons immédiatement toutes les trois. Dans la rue, devant l’immeuble, toutes les employées et les membres du gang sont là, équipées des divers bidons et récipients prévus pour faire la réserve d’eau, déjà déposés dans les brouettes. Toutefois, déconcertées et indécises, les femmes ne prennent pas la décision de partir remplir les bidons, attendant les directives de leur chef et paraissant extrêmement soulagée de la voir arriver. Sans l’ombre d’une hésitation, elle leur intime d’aller faire leur corvée d’eau, soulignant bien qu’il est impératif d’en stocker le maximum possible et de rester sur place ensuite, quitte à se battre pour ne pas êtres refoulées trop loin de la fontaine. Après quoi, en compagnie de Cléa, nous nous dirigeons vers le côté nord de la cité.

Nous nous hâtons, bousculant pour cela tous ceux qui vont dans la direction contraire à la nôtre, mais aussi et surtout, tous les détenus qui se précipitent vers la place centrale et la fontaine, le seul point d’eau de la cité alors que sur chaque visage, l’inquiétude, l’angoisse et même la peur sont clairement visibles.

La situation est pire que je ne l’imaginais. Sitôt que nous arrivons aux abords du parc qui sert de funérarium, nous constatons qu’il ne sera sans doute pas possible de lutter efficacement contre le feu. Un grondement sourd s’élève de l’incendie et les flammes sont déjà particulièrement hautes et si impressionnantes que, malgré la distance à laquelle nous nous trouvons, une vingtaine de mètres, je dois me contraindre à ne pas reculer, tourner le dos et m’enfuir à toute allure et près de moi, Cléa ne semble guère plus rassurée. Elnax, quant à elle, ne donne pas de signe visible d’inquiétude, mais son expression préoccupée est suffisamment parlante pour que je n’ai aucun doute sur le souci qu’elle se fait. Levant les yeux vers le ciel, elle observe les nuages bas et gris, espérant peut-être que la pluie tombe rapidement, mais paraissant comprendre, comme je le fais moi-même, qu’il peut se passer de nombreuses heures avant que les  éléments nous viennent en aide. Et puis, alors que mon regard est toujours levés vers le ciel, un autre interrogation me vient à l’esprit, une question que je m’empresse de poser à ma compagne.

-« Les autorités, dehors, il pourraient nous aider, non ? Envoyer des canadairs, ou des hélicoptères bombardiers d’eau… »

Sa réponse efface immédiatement le semblant d’espoir que je pouvais ressentir.

-« Sûrement pas. Ils nous enferment ici parce que nous sommes les rebuts de la société et qu’ils ne veulent surtout plus jamais entendre parler de nous. C’est déjà miraculeux que les largages soient assurés aussi régulièrement. »

Elle baisse le regard vers moi pour conclure.

-« Ils vont nous laisser griller comme des saucisses sur un barbecue sans aucun état d’âme, crois-moi. »

Je voudrais pouvoir la contredire, lui dire qu’elle se trompe et qu’il se trouve certainement, de l’autre côté des murs, des gens qui auraient des scrupules à nous laisser brûler sans rien faire, malheureusement, j’ai bien peur qu’elle ait raison, et je me contente de soupirer avec un peu de résignation. Sur ma droite, Cléa ne paraît pas plus optimiste et autour de nous les quelques passants qui sont encore là, et qui s’éloignent à toute vitesse emportant parfois de maigres possessions dans des sacs, donnent l’impression de n’être pas loin de céder à la panique.

Finalement, nous nous éloignons lentement, après qu’Elnax ait observé très attentivement la manière dont le feu s’étend. Il fait chaud et lourd mais, malheureusement, un brise légère souffle, venant du nord en direction du sud et poussant donc les flammes de manière à ce qu’elles traversent la cité. Et puis, et c’est peut-être encore plus grave, le feu a démarré dans un parc, le seul endroit un peu boisé de Taule-ville (d’ailleurs si nous avions connu son existence, Ronan et moi, l’hiver dernier nous aurions pu y récupérer un peu de combustible)et  s’est étalé sur toute la largeur de la cité. La ville s’étend en forme de rectangle et toute cette partie nord est en proie au brasier, du mur est au mur ouest. C’est dire si la situation est gravissime. Nous retournons vers le centre ville et la place de la fontaine, laissant les flammes derrière nous mais parfaitement conscientes qu’elles avancent elles aussi, même si elles vont moins vite.

Sur la place, la cohue est indescriptible. Il y a là une foule extraordinairement compacte, bien plus nombreuse que ce que j’ai pu voir depuis que je suis enfermée ici, même les jours de très grande chaleur. Chacun se bouscule, et joue des coudes pour repousser son voisin, tandis que les voix montent, poussant des cris et des exclamations dans lesquelles la panique, si elle ne perce pas vraiment, n’est tout de même pas bien loin. Bizarrement, il semble que la cité entière soit là, tous les détenus réunis comme s’ils allaient se sauver en restant à proximité du seul point d’eau ce la ville.

Les sourcils froncés, se redressant de toute sa hauteur pour apercevoir les membres du gang, Elnax reste un instant immobile, observant la situation, avant de s’engager sur la place nous intimant d’un ton impératif de ne pas la lâcher d’une semelle. La progression n’est cependant pas si difficile que je le craignais, les détenus s’écartant sans sourciller dès qu’ils s’aperçoivent que c’est la chef des « Diaboliques » qui se fraie un passage dans la foule, tandis qu’avec Cléa, je me faufile dans son sillage. Il nous faut beaucoup moins de temps que je le craignais pour retrouver le groupe, en tête duquel se tient Myrna, fermement accrochée au rebord de la fontaine et entourée d’employées et d’acolytes aux visages fermés, les brouettes contenant tous le récipients plein d’eau se trouvant au centre du cercle ainsi formé. Autour d’elles, et de nous maintenant que nous les avons rejointes, la foule bouge et bruisse sans cesse à la manière de la houle les jours de tempête, tant et si bien que nous avons parfois du mal à rester debout et même à nous entendre entre nous alors que je fais le récit de ce que nous avons vue du côté nord. Et puis, sans nous en avertir, Elnax grimpe sur le rebord de béton de la fontaine, se tournant vers la masse de détenus, réclame le silence, haussant la voix autant qu’elle le peut tout en levant les bras en direction de l’assemblée. Le silence qu’elle obtient est tout relatif, mais sa présence, perchée sur le béton, est suffisamment remarquée pour que le brouhaha diminue, et cela suffit pour qu’elle lance l’appel auquel elle pense sans doute depuis que nous avons vu les flammes de près.

-« Ecoutez-moi ! Ecoutez-moi tous ! »

Le brouhaha des conversations devient murmure, chacun, même les membres des autres gangs, tendant l’oreille à ce qui va être dit.

-« Taule-Ville est en proie à un incendie que personne ne nous aidera à maîtriser. Sans autre point d’eau que la fontaine, nous ne parviendrons certainement pas à éteindre le feu par nous-même. »

Elle n’a pas le temps d’en dire davantage que déjà, des voix s’élèvent, la plupart adoptant un ton railleur.

-« Sans blague ! 

-Et qu’est ce que tu nous proposes ? De pleurer tous ensemble, des fois que nos larmes suffisent à éteindre les flammes ? »

Personne ne rit. Quant à Elnax, elle paraît plus qu’agacée par ces interruptions, mais lève de nouveau les mains, essayant de calmer un peu la foule avant de reprendre.

-« Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et, à mon sens, la seule solution est d’allumer un contre-feu. »

A peine a-t-elle terminé sa phrase qu’un concert de protestations de toutes sortes s’élève, lancé par des voix furieuses et accompagné de sifflets et de huées, mais ma compagne ne se laisse pas déstabiliser, croisant les bras sur sa poitrine, l’expression dédaigneuse, en attendant que le vacarme se calme. C’est long et ça semble ne jamais devoir arriver, tant et si bien que, lassée d’attendre, Elnax reprend la parole, criant pour se faire entendre par-dessus le tumulte.

-« Si quelqu’un a une autre idée, meilleure, plus sûre ou visiblement plus efficace, qu’il n’hésite pas à la faire connaître ! Tout le monde est prêt à l’entendre ! »

Personne ne pipe mot à ce sujet, la foule préférant apparemment continuer à siffler et conspuer mon amie plutôt que d’émettre la moindre proposition constructive. Et puis, brusquement, un cri s’élève, suivi d’un autre, puis d’une immense clameur pleine de terreur.

Les flammes sont visibles depuis la place dorénavant, et là où jusqu’à présent, on ne distinguait qu’une fumée épaisse et noirâtre, les lueurs rouges et jaunes de l’incendie semblent se rapprocher de plus en plus rapidement. Ma compagne, qui a certainement remarqué cette avancée du feu, reste sur son perchoir encore un moment pour lancer :

-« Nous ne pouvons compter que sur nous ! »

Mais déjà, plus personne ne l’écoute et, dépitée, elle n’insiste pas. Je ne crie pas avec les autres, mais je dois dire que je ne suis pas loin de trembler de frayeur, et la lueur d’inquiétude que je discerne dans les yeux d’Elnax quand elle les pose sur moi, après être descendue du rebord de béton de la fontaine, n’est pas pour me rassurer, même si elle disparaît rapidement. Les yeux de ma compagne se lèvent ensuite vers le ciel, guettant les nuages, de plus en plus noirs qui s’accumulent au-dessus de nous, avant de revenir sur moi, paraissant plus sereins maintenant. Et puis, elle passe un bras sur mes épaules comme si elle cherchait à me rassurer, juste au moment où la foule commence à être animée de mouvements de plus en plus violents, la panique commençant à gagner une bonne partie des détenus.

Tout en me serrant étroitement contre ma compagne, je jette quelques coups d’œil autour de nous pour constater que le calme relatif qui régnait sur la place il y a peu a cédé la place à un affolement qui croît de seconde en seconde. Tous les détenus semblent avoir perdu leur calme en même temps, la plupart d’entre eux commençant à courir, ou du moins à essayer de courir, en direction des grandes portes de fer, bousculant tous ceux qui se trouvent sur leur chemin. Certains trébuchent et tombent, peinant à se relever, et je tressaille en remarquant un adolescent qui se fait proprement piétiner, tandis que d’autres crient, de fureur cette fois alors que les bourrades et les bousculade deviennent non seulement violentes mais carrément féroces avant de se transformer en véritables bagarres.

C’est un coup, reçu sur mon côté gauche, qui m’arrache à la contemplation un peu morbide des évènements. Derrière nous, la bousculade est tout aussi violente qu’ailleurs et je me sens pratiquement écrasée contre le béton de la fontaine, seul le soutien du bras ferme d’Elnax m’évitant la chute. Près de moi, Cléa pousse un petit cri, ses deux mains agrippant le rebord de béton si fort que ses doigts blanchissent. Et puis, je sens des picotements sur ma gorge. Légers d’abord, que je chasse en toussant un peu, puis de plus en plus importants et gênants. Et je ne suis pas la seule à souffrir de ce désagrément. Le vent a forci et autour de moi, tout le monde paraît pris à la gorge par la fumée qui vient flotter sur la place, ce qui ajoute encore à la pagaïe environnante.

Alors que je ne tiens debout que grâce au bras d’Elnax passé autour de moi et à la force avec laquelle je m’accroche à la pierre de la fontaine, c’est une véritable tragédie qui se déroule sur la place. Les cris sont devenus hurlements, de terreur et de douleur mêlés. Non loin de nous, un homme qu’il me semble reconnaître comme un membre des « Effroyables » utilise sa lame comme un explorateur se servirait de sa machette pour se frayer une chemin dans la plus épaisse des jungles. Sans discernement, il frappe de son arme tous les corps pressés devant lui, se frayant ainsi un passage à travers la foule, n’hésitant pas à piétiner ceux qu’il vient de tuer ou de blesser. Partout sur le sol, le sang se répand en rigoles qui s’écoulent dans tous les sens et dont certaines viennent jusqu’à nos pieds. Cet épouvantable spectacle m’écœure tant que je sens la nausée m’envahir et puisque je suis accrochée à la fontaine, je me baisse jusqu’à tremper mon visage dans l’eau un moment, espérant que la fraîcheur de l’eau m’aidera à me ressaisir, mais je ne trouve qu’un liquide tiède au goût de cendre. De plus en plus effrayée, je me redresse et regarde vers le nord pour constater que les flammes, si elles ne semblent pas beaucoup plus proches, paraissent monter encore plus haut de minute en minute. Approchant ma bouche de l’oreille d’Elnax –le vacarme est tel qu’il est impossible de s’entendre en conversant normalement- je l’interroge, le ton de ma voix comme ma physionomie indiquant clairement ma frayeur.

-« Ne devrions-nous pas essayer de quitter la place nous aussi ? »

Elle resserre la prise de son bras sur mes épaules, dans un geste qu’elle veut sans doute rassurant.

-« Non. Pour l’instant, nous courons moins de risques ici. »

D’un geste de son bras libre, elle désigne la  véritable foire d’empoigne qui se déroule devant nous.

-« Il vaut mieux attendre que ça se calme un peu, que la foule soit un peu dispersée. »

Sa voix est rauque et elle tousse elle aussi, mais elle semble sûre d’elle malgré tout, même si elle surveille constamment tant les mouvements de la foule paniquée que l’avancée de l’incendie ou le ciel.

Cela semble très long, et pendant un moment, je me demande si la place sera évacuée ou si nous allons tous périr ici, Pourtant, petit à petit, ceux qui ont réussi à tenir debout comme ceux qui ne sont pas trop gravement blessés parviennent à emprunter les nombreuses rues qui mènent vers les portes de fer, ne laissant sur place que de nombreux cadavres et les détenus trop gravement blessés pour marcher. Les cris, les hurlements même, n’ont pas cessé mais se sont un peu atténués, montrant que les heurts, les rixes et les bagarres se poursuivent un peu plus loin. Le calme et l’apaisement, tout relatifs, qui s’installent progressivement sur la place m’incitent à me relâcher un peu. Mes mains sont moins crispées sur le rebord de pierre, mon corps moins tendu même si je me serre toujours contre mon amie, et mes yeux, après être montés vers le ciel et les nuages sans voir quoi que ce soit qui indiquerait l’arrivée imminente de l’orage, dérivent lentement sur ce qui se passe autour de nous.

Des corps étendus sans bouger sur le sol, certains nageant dans une mare de sang, présentant des plaies parfois impressionnantes, des blessés qui geignent et essaient avec plus ou moins de réussite de se relever, et puis, au milieu de ce qui ressemble à un charnier, quelques vivants, indemnes ou presque, qui errent, hébétés.

Au milieu de tout cela, deux enfants très jeunes, sans doute pas âgés de plus de quatre ou cinq ans, avancent sans but. Peut-être sont-ils frères et sœurs, il me semble qu’ils ont un air de famille en tous cas. Tous deux sont en pleurs et paraissent ne pas savoir où aller, ni que faire et traînent au milieu des corps étendus, apparemment sans but.

Sans réfléchir une seconde, je me précipite à leur rencontre. La présence d’enfants innocents dans cette cité m’a toujours parue d’un profonde injustice, leur seul crime étant d’être nés ici, et voir ces deux là assister à un spectacle aussi terrifiant et écœurant que celui-là provoque un sentiment de révolte au plus profond de moi. Ils ont un mouvement de recul en me voyant arriver, sans doute la vie leur a-t-elle enseigné la méfiance, mais paraissent trop perdus, fatigués et perturbés pour s’enfuir. Toujours pleurant, s’essuyant le visage et le nez avec leurs manches, ils me jettent quelques coups d’œil apeurés avant de détourner le regard tandis que je me baisse pour me mettre à leur hauteur et que, le plus gentiment possible, je les interroge :

-« Etes-vous seuls ici, tous les deux ? Personne ne s’occupe de vous ? »

Ils ne répondent ni l’un ni l’autre, reculant tous deux avec un bel ensemble, jusqu’à buter sur un corps étendu derrière eux, qui manque les faire culbuter. Ils conservent leur équilibre avec peine, mais cette petite mésaventure semble leur avoir ôté l’envie de bouger et ils restent plantés devant moi, silencieux. Avec des gestes lents, pour ne pas les brusquer, j’avance une main jusqu’à l’épaule du petit garçon reniflant. Mais il se dérobe et se précipite vers moi, plongeant dans un mouvement vif, sa main dans ma poche avant d’essayer de repartir en courant, n’ayant rien trouvé. Spontanément, j’attrape son poignet, l’empêchant de s’enfuir, avant de le tirer de manière à ce qu’il soit face à moi.

-« Qu’est-ce que tu fais ? Que croyais tu trouver dans ma poche ? »

Les yeux baissés, il passe de nouveau la manche de sa chemise, trop grande pour lui, sur ses joues  mouillées de larmes, mais reste silencieux, tandis que la petite fille observe la scène d’un regard méfiant.

-« Il espérait sans doute dénicher de la nourriture. »

Je lève la tête vers ma compagne, qui s’est approchée et qui après un bref coup d’œil vers le gamin, porte de nouveau le regard vers l’incendie qui semble être encore plus proche maintenant, puis, d’un geste de la main, m’invite à me relever.

-« Nous ne pouvons pas rester là. »

Oubliant les enfants pour un instant, je regarde la place, surprise de constater, que Cléa, Elnax les gamins et moi, sommes les derniers encore debout à ne pas être partis. Les autres membres du gang se sont enfuies avec les autres, laissant sur place les brouettes contenant tous les récipients pleins d’eau. Mais mon amie brune ne paraît pas s’en soucier alors que, les sourcils froncés, elle continue de fixer la fumée et les flammes, du côté nord, paraissant réfléchir. Nous n’avons guère de temps, et si je ne panique pas, pas encore en tous cas, je suis bien trop inquiète pour attendre qu’elle trouve une solution et me relève, indiquant aux enfants qu’ils peuvent rester en notre compagnie s’ils en ont envie.

-« Vous serez certainement plus en sécurité avec nous. »

Leurs regards restent suspicieux, mais pour la première fois, la fillette parle, me questionnant d’une voix pleine d’espoir.

-« Vous allez nous donner à manger ? »

A vrai dire, retourner à l’appartement pour y prendre un peu de nourriture n’est pas mon souci premier, mais à ma grande surprise, Elnax donne son accord.

-« Ce ne serait pas plus mal d’aller chercher quelques provisions, à condition de faire vite. »

Cependant, avant même de se mettre en marche, elle commence par mettre un sac à dos contenant un bidon plein d’eau sur ses épaules, ordonnant à Cléa d’en faire autant avant de sourire en constatant que je n’ai pas attendu qu’elle me le demande pour faire la même chose. Aussitôt elle prend la direction de l’appartement, avançant à grands pas pressés et semblant surprise lorsqu’elle m’entend inciter encore une fois les enfants à nous accompagner. Elle ne dit rien à voix haute cependant, tendant plutôt un bras pour le poser sur mes épaules et m’attirer contre elle avant de murmurer au creux de mon oreille.

-« Tu crois vraiment que nous avons besoin de nous encombrer de deux gamins ? Comme si nous n’avions pas suffisamment d’ennuis comme ça ! »

Je lui réponds de la même manière, mes lèvres effleurant son oreille d’une façon que je trouverais tout à fait sensuelle si les circonstances n’étaient pas ce qu’elles sont.

-« Nous ne pouvons tout de même pas les laisser ainsi, livrés à leur triste sort ! »

Elle hausse les épaules en ajoutant qu’il est hors de question qu’elle s’occupe d’eux mais ne fait pas plus d’objection, jetant un regard un peu curieux sur les deux petits derrière nous, obligés de trottiner pour se maintenir à notre hauteur.

C’est avec autant d’enthousiasme que de voracité qu’ils se jettent sur le paquet de biscuits que je leur donne sitôt que nous sommes arrivés, dévorant à belles dents pendant que nous glissons rapidement dans un sac, boites de conserve, paquets de biscottes et quelques morceaux de fromage tandis que, je ne sais pourquoi, Elanx prend aussi le temps d’ajouter une lampe torche, des allumettes et quelques bougies. Ensuite, et sans traîner, nous retournons dans la rue, les enfants toujours sur nos talons, observant avec anxiété la progression de l’incendie.

Les flammes se sont encore rapprochées, elles ne sont sans doute plus très loin de la place maintenant, et la fumée s’est encore épaissie, me donnant l’impression que ma gorge est en feu, alors que nous tournons le dos à l’incendie pour prendre la direction du mur d’enceinte d’où nous parviennent des cris paraissant de plus en plus terrifiés. Mais ce n’est pas par là que nous allons. Elnax, qui marche en tête de notre petit groupe, tourne brusquement sur la gauche, de manière à ce que nous avancions perpendiculairement par rapport aux portes de fer, mais aussi aux flammes. Je m’en étonne, tout comme Cléa d’ailleurs, qui, si elle ne dit rien, ne paraît pas au mieux. Toussant et crachotant sans arrêt, elle roule des yeux affolés en regardant en tous sens, visiblement pas très loin de la panique, ce qui n’est pas fait pour me rassurer. La seule à sembler parfaitement maîtresse d’elle-même est ma compagne qui, bien que gênée elle aussi par la fumée, nous indique sans hésitation aucune la direction à prendre. Intriguée malgré mon inquiétude croissante, je l’interroge, mon ton indiquant clairement à quel point je suis stressée.

-« Tu as vraiment l’intention d’allumer un contre-feu ? »

Elle secoue négativement la tête, pinçant les lèvres avant de répondre.

-« C’était une bonne idée, et ça aurait sans doute été efficace dans la mesure où le vent n’a pas cessé de souffler dans le même sens. Mais il aurait fallu que nous soyons tous d’accord, que nous collaborions tous ensemble… »

Ses lèvres s’étirent dans une moue désabusée alors qu’elle reprend.

-« Si nous allumons un deuxième feu maintenant, tous ceux qui sont près des portes brûleront d’autant plus vite, et je ne suis pas certaine que l’espace entre les deux feux soit suffisamment grand pour que nous puissions nous y tenir en toute sécurité. Nous serions sans doute intoxiqués par la fumée avant que le premier feu n’atteigne la zone brûlée par le deuxième…

Non, c’est trop risqué dorénavant, et puis je ne veux pas avoir quoi que ce soit à voir avec la mort de tous ceux là, là-bas… »

Elle souligne ses propos en tendant un bras dans la direction d’où nous proviennent ce qui ne sont plus des cris mais des hurlements, puis poursuit, l’expression tendue.

-« Nous allons simplement nous mettre à l’abri des flammes. Ca ne sauvera que nous, mais je ne crois pas pouvoir faire mieux à présent. »

J’avoue que je suis intriguée par ces paroles, m’interrogeant sur la manière qu’elle compte employer pour nous tirer d’affaire, mais j’ai suffisamment confiance en elle pour sentir le soulagement m’envahir aussitôt, et près de moi, Cléa paraît dans le même état d’esprit, les seuls à montrer clairement leur frayeur étant les deux petits. Visages grimaçants, expressions terrifiées, les deux enfants se collent à mes jambes et s’accrochent à mon pantalon, alors que, dans une chaleur de plus en plus étouffante et tandis que la fumée autour de nous s’épaissit encore, nous avançons à pas rapides derrière mon amie, laquelle semble savoir exactement où elle se rend.

Le trajet est très court d’ailleurs et au bout de deux ou trois minutes seulement, Elnax s’immobilise, juste au coin de deux rues. Elle lève de nouveau les yeux vers le haut, observant un instant les quelques éclairs qui zèbrent le ciel, à l’ouest et à une certaine distance de la cité, soupire, puis nous désigne le sol, juste là où nous sommes arrêtés.

Intriguée, me demandant où elle veut en venir, je baisse les yeux pour voir, au milieu de la chaussée au revêtement défoncé et jonchée de détritus de toutes sortes poussés par le vent et de cendres noires provenant de l’incendie, une bouche d’égout.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais certainement pas à ça. Pourtant, quand ma compagne nous invite d’un geste à pénétrer dans ce trou béant dans le sol en nous indiquant que « si nous ne pouvons pas éviter le feu en surface autant essayer de passer dessous », je passe la première, entraînant les enfants avec moi. Mais si la petite me suit docilement, paraissant craindre plus que tout de se retrouver toute seule, le garçonnet lui, s’enfuit en courant sitôt qu’il aperçoit le premier barreau de l’échelle métallique rouillée qui s’enfonce sous le bitume.  Vivement, je me retourne et tend le bras pour le rattraper, effleurant le pan de sa chemise, mais il m’échappe et s’éloigne de toute la vitesse de ses petites jambes alors que la fillette, elle, pleure de plus belle et s’accroche à moi de plus en plus fort, m’empêchant de poursuivre le petit.

Ca me bouleverse. Les larmes aux yeux, je le regarde détaler en murmurant qu’il va finir piétiné par la foule qu’il va sans doute rejoindre, avant même d’avoir le temps d’être intoxiqué par la fumée. Et puis, alors que je n’y pensais même pas, j’entends ma compagne soupirer bruyamment avant de confier son sac à dos à Cléa.

-« Descendez toutes les trois et attendez-moi en bas. Je reviens tout de suite. »

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle est déjà partie à la poursuite du garçon.

L’échelle ne comporte qu’une petite douzaine de barreaux mais lorsque nous posons les pieds au sol, dans un petit boyau étroit, seule la lumière du jour, et de l’incendie de plus en plus proche, qui nous vient du haut, empêche l’obscurité d’être totale.  Près de nous, nous entendons clairement les rats courir sur le béton, le bruit de leurs griffes sur le sol me rappelant bien trop clairement l’abri où j’ai passé l’hiver précédent en compagnie de Ronan. De plus, et bien que les égouts ne servent plus à grand chose depuis des années, depuis qu’il n’y a plus aucune eau courante dans la cité en fait, il règne ici une odeur épouvantable qui n’est pas loin de me donner la nausée. Toujours accrochée à mes jambes, la petite paraît incommodée elle aussi et ses pleurs, qui s’étaient calmés un instant, repartent de plus belle alors qu’elle me demande avec insistance si nous ne pourrions pas remonter.

Doucement, je me baisse, pliant les genoux afin de me trouver à sa hauteur et tente de lui expliquer que ces sombres couloirs infestés de rats constituent notre seule possibilité d’échapper à l’incendie. Trop affolée pour écouter ce que je lui dis, elle ne tente toutefois pas de s’échapper, apparemment résignée à subir le sort que le destin voudra lui assigner.

Même dans ce boyau, à trois ou quatre mètres de profondeur, la chaleur est étouffante, et si la fumée n’a pas encore pénétré jusqu’ici, nous respirons à peine plus facilement, notamment à cause de l’odeur  nauséabonde à laquelle je ne m’habitue pas.

La fillette finit par cesser de pleurer et au bout de quelques minutes, le silence devient particulièrement pesant. Elnax ne revient pas, et mon impatience, comme mon inquiétude grandissent au fil du temps qui passe. De temps à autres, je jette un coup d’œil en direction de la silhouette de Cléa que je discerne vaguement dans la pénombre. Et puis, juste au moment où j’envisage de ressortir pour partir à la recherche de mon amie, la voilà qui revient, tenant sous son bras un petit garçon hurlant et gesticulant de colère, les joues rougies d’irritation autant que par la chaleur ambiante. Plus patiemment que je ne l’aurai imaginé, ma compagne descend la petite échelle sans montrer le moindre signe d’exaspération envers le garçonnet, le déposant sur ses pieds juste devant moi en me murmurant de faire attention à ce qu’il ne s’échappe pas de nouveau. Et puis, elle remonte rapidement en haut de l’échelle, agrippe la plaque de métal que nous avions posée sur le bitume et la remets en place.

Cette fois, l’obscurité est totale. Je ne parviens pas à voir ma main même en la plaçant à quelques centimètres de mon visage. Heureusement, je n’ai pas besoin des mes yeux pour sentir les deux gamins s’accrocher à mes jambes, leurs mains crispées sur la toile de mon pantalon.

Elnax n’a pas encore fini de descendre l’échelle que déjà, elle allume sa lampe torche, la tenant entre ses dents jusqu’à ce qu’elle arrive en bas avant de la prendre en main, promenant immédiatement le rayon lumineux autour de nous. Et le spectacle n’a rien de réjouissant.

Certes, ce sont les égouts, mais je ne m’attendais pas à un boyau si étroit, ni surtout aussi bas de plafond. Mais alors que je me réconforte en me disant intérieurement que nous n’avons pas à bouger et qu’il suffit d’attendre que les flammes passent au-dessus de nous, ma compagne tend un bras, nous indiquant que c’est la direction à prendre.

Vivement, je me tourne vers elle pour l’interroger.

-« Pourquoi avancer ? Ne pouvons-nous pas rester ici en attendant que le feu passe et s’éteigne sitôt qu’il n’y aura plus rien à brûler ? »

Elle secoue négativement la tête, levant les yeux vers le haut, si attentive qu’on croirait qu’elle essaie d’écouter tous les sons qu’elle pourrait discerner au-dessus de nous.

-« Je préfère que nous avancions vers le nord afin de nous trouver derrière le feu, ce qui nous permettra de sortir de là le plus tôt possible. »

A vrai dire, je ne suis pas enchantée à l’idée de marcher, les pieds dans une eau particulièrement sale dégageant d’épouvantables remugles, en compagnie de rats aussi énormes que hardis et avec deux gamins effrayés qui s’accrochent à mes jambes en pleurant. Mais je comprends le raisonnement d’Elnax, alors, je me contente de hocher la tête en soupirant, tandis que, non loin de moi, Cléa avale sa salive avec tant de difficultés que le bruit de sa déglutition est clairement audible. Ma compagne nous fait parvenir à toutes deux une bougie qu’elle allume auparavant à l’aide d’une des allumettes qu’elle a eu la prudence de mettre dans le sac, puis, nous commençons à avancer.

L’eau sale clapote à nos chevilles et nous avons tous les pieds trempés. Loin de s’atténuer, l’odeur immonde semble devenir encore plus forte à chacun de nos pas et si les enfants ne pleurent plus vraiment, je peux régulièrement les entendre renifler, plus ou moins bruyamment. Marchant en tête de la petite colonne que nous formons, Elnax, non contente de nous indiquer le chemin grâce au faisceau lumineux de sa torche électrique, n’hésite pas à donner des coups de lame à chaque fois qu’un rat passe à sa portée.

Je n’ai aucun moyen de mesurer le temps que nous passons ainsi, à marcher dans le noir, mais cela me semble très long, aussi suis-je particulièrement soulagée quand, désignant une plaque donnant sur l’extérieur d’un geste, ma compagne me confie sa lampe torche pendant qu’elle grimpe rapidement les quelques échelons qui mènent vers la surface. Malheureusement, je suis très vite déçue. Elnax a beau se démener, pousser aussi fort qu’elle le peut sur la plaque de métal, puis demander à Cléa de la rejoindre pour additionner leurs efforts, rien n’y fait. Elles ne ménagent pas leurs efforts pourtant, poussant des grognements alors qu’elles mettent toute leur énergie à essayer de déplacer la plaque de fonte ne serait-ce que de quelques centimètres. Finalement, de guerre lasse, nous reprenons notre périple, prenant garde à avancer toujours en direction du nord et marchant lentement en relevant régulièrement les yeux, et la torche, dans l’espoir de repérer une autre sortie.

La même mésaventure se reproduit encore à deux reprises, et si je n’avais pas une entière confiance ne ma compagne, persuadée que je suis qu’elle nous tirera de ce mauvais pas, je sentirais certainement le découragement m’envahir. D’ailleurs, à deux pas derrière moi, j’entends Cléa respirer particulièrement bruyamment, comme si elle était essoufflée, ce qui m’amène à me demander si elle ne souffrirait pas d’une claustrophobie plus ou moins prononcée. Quoi qu’il en soit, après avoir marché pendant un temps épouvantablement long, Elnax repère une nouvelle plaque de fer, qu’elle parvient cette fois à soulever sans trop de difficultés.

 

Je ne peux m’empêcher d’être inquiète alors qu’à la suite de Cléa et des deux enfants, je me hisse hors du souterrain, et ce que je vois est encore pire que ce à quoi je m’attendais. Tout est détruit, absolument tout.

Les immeubles aux façades noircies laissent voir par leurs ouvertures, portes et fenêtres dont pas une seule vitre n’est intacte, des intérieurs dévastés et recouverts de suie dont les sols sont jonchés de débris divers et carbonisés. Effarée, je regarde autour de moi pour constater que la rue n’a pas été épargnée non plus. Tous les détritus qui traînent habituellement à terre ont brûlés eux aussi, il ne reste qu’une ou deux canettes d’aluminium dont il est impossible de déterminer ce qu’elles ont contenu, tant elles sont noircies par les flammes. Les quelques arbres, les lampadaires qui, même s’ils ne fonctionnaient plus depuis longtemps étaient restés là, sont détruits, tordus en tous sens par la chaleur intense que l’incendie a dégagé.

Même les enfants se taisent, et le seul bruit audible est celui des canettes poussées par la légère brise qui souffle toujours, mais hormis cela, il règne sur la cité prison un silence digne d’une cathédrale qui ajoute encore à mon malaise, d’autant que l’air est chargé d’une répugnante odeur, mélange de plastique et de métal fondu , et d’autres remugles moins faciles à identifier mais tout aussi nauséabonds.

Et puis, alors que, malgré la chaleur étouffante qui règne encore, l’atmosphère sinistre me fait frissonner, ma compagne qui est remontée à la surface juste derrière moi, repousse vigoureusement la plaque de fer en place avec un bruit métallique qui résonne si fortement qu’il nous fait tous sursauter. Ensuite, elle vient près de moi, et, ressentant sans doute mon désarroi, passe un bras autour de mes épaules avant de murmurer d’un ton rassurant au creux de mon oreille « Tu verras, tout va bien se passer. Après tout, le plus dur est derrière nous maintenant. »

Je dois dire que ça ne me convainc pas vraiment, mais la savoir là, près de moi, sentir son corps contre le mien me fait toutefois beaucoup de bien, et je lui réponds d’un franc sourire qui semble lui faire plaisir. Et puis, contrairement à ce que j’ai fait il y a un instant,  elle ne se contente pas d’observer les alentours, son regard va bien plus loin. Du côté sud notamment, d’où aucun hurlement ne nous parvient plus et où la fumée de l’incendie s’éparpille au gré de la brise comme si, et c’est sans doute le cas, le feu s’était éteint faute de combustible.

Après un petit moment, Elnax reporte les yeux sur notre petit groupe sans paraître surprise en remarquant que, non seulement Cléa et moi mais aussi les deux petits, la fixons tous, attendant qu’elle prenne une décision quant à notre avenir immédiat. Après un haussement d’épaule un peu désabusé,  elle désigne le côté nord d’un vague geste du bras.

-« Allons voir si nous trouvons un endroit qui soit dans un état un peu plus convenable où nous pourrons nous installer, au moins provisoirement. »

Ces mots font réagir Cléa qui, bien que se mettant en marche en même temps que nous, interroge sa leader d’un ton vif.

-« Tu ne crois pas qu’il faudrait plutôt aller voir du côté des portes ? On ne sait jamais, peut-être qu’elles ont été ouvertes. Après tout, on n’entend plus un cri, plus un bruit, plus rien. Il faut bien que tous ceux qui ont fuit dans cette direction soient quelque part. »

Le regard que lui lance ma compagne est suffisamment éloquent pour que l’autre femme brune comprenne à demi-mot ce qui est sans doute arrivé à tous les détenus. Baissant les yeux, elle ne porte que peu d’attention aux paroles que prononce mon amie dans le même temps tout en désignant les gamins d’un mouvement du menton.

-«  Il vaut mieux se passer du genre de spectacle qui doit se trouver là-bas pour l’instant. »

Je dois dire que je suis touchée qu’Elnax se soucie des enfants, alors qu’elle disait ne pas vouloir s’en préoccuper, et je me serre davantage contre elle, ce qu’elle semble apprécier, même si elle n’en dit rien.

J’ignore ce qu’il en est pour les autres, mais en ce qui me concerne, je suis particulièrement tourmentée par la pensée que tous les détenus de Taule-Ville, à part nous, sont certainement morts brûlés vifs, à moins qu’ils n’aient eu « la chance » de périr asphyxiés avant d’être atteints par les flammes. Chacun perdu dans ses pensées moroses, nous avançons lentement, notre attitude montrant à quel point nous sommes tous démoralisés et fatigués, y compris les enfants. Sans y penser, certainement par une forme de réflexe, nous avons pris la direction de la fontaine et si nous constatons avec soulagement que l’eau s’écoule toujours avec la même régularité, le spectacle, alors que nous débouchons sur la place, est épouvantable. Partout où nous posons le regard, nous ne voyons rien d’autre que des corps  brûlés et même carbonisés. Ceux des détenus morts piétinés et ceux des détenus qui n’étaient que blessés et ne parvenaient pas à se relever, tous plus calcinés les uns que les autres. La puanteur, effroyable partout où nous sommes passés depuis notre sortie des égouts, est encore plus forte ici et me soulève le cœur.

Nous avions beau nous y être plus ou moins préparées, nous sommes tout de même profondément choquées, toutes les trois. Près de moi, Elnax, le regard fixe et les poings serrés contemple le charnier en silence, tandis que non loin  de là, Cléa, elle, laisse échapper un petit cri horrifié avant de plaquer une main tremblante sur sa bouche pendant que ses yeux épouvantés parcourent la place, semblant ne jamais vouloir s’arrêter. Pour ma part, je lutte un long moment contre la nausée, puis, une fois que je suis à peu près assurée de ne pas vomir, du moins pas tout de suite, je détourne les yeux des corps sans vie et méconnaissables étendus devant moi pour reporter mon attention sur les gamins, ceux là-même que ma compagne ne voulait pas amener vers les portes de fer pour leur épargner ce genre de spectacle.

Immobiles, ils observent tous deux la place et les nombreux cadavres horriblement brûlés qui y sont étendus sans montrer la moindre émotion, leurs visages affichant une absence d’expression proche de l’hébétude. Ils ne réagissent pas quand je m’approche d’eux, pas même au moment où je me baisse, pliant les genoux pour me mettre à leur hauteur, et ce n’est qu’au moment où je prends la parole qu’ils réagissent enfin, tournant vers moi leurs yeux démesurément grands. Persuadée que leur parler, quel que soit le sujet abordé leur fera le plus grand bien et détournera leur attention du triste spectacle étalé sur la place, je commence par la question la plus basique qui soit.

-« Si nous devons passer un peu de temps ensemble, ce serait bien que je connaisse vos prénoms, vous ne croyez pas ? »

Il leur faut un temps pour répondre, mais finalement, la petite fille parle la première, la voix encore enrouée par tous les pleurs qu’elle a versée depuis ce matin.

-« Moi, je suis Lili, c’est comme ça que les dames m’appelaient en tous cas. Et lui, c’est Rémi. »

Elle tend un index vers celui que je présume être son frère, pendant que j’interroge de nouveau.

-« Les dames ? Tu parles de ta maman et de ses amies ? »

Elle secouent négativement la tête, et son ton  se fait impatient, comme si elle trouvait mon erreur ridicule .

-« Mais non ! Ma maman, je sais pas qui c’est. Rémi et moi, on habitait avec des dames. »

Je prends un instant pour réfléchir, cherchant dans mes souvenirs, pas si anciens que ça, s’il a existé un autre gang ou au moins un groupe de femmes, mais rien ne me revient en mémoire pour le moment et je n’insiste pas. Face à moi, la petite reprends la parole, désignant la place couverte de cadavres calcinés de la pointe de l’index.

-« Tu crois que les dames ont brûlé, elles aussi ? »

Sa manière de me poser la question comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde me fend le cœur, mais plus encore, je me sens particulièrement mal à l’aise d’avoir à répondre à cela, d’autant que Rémi, qui jusque là n’a absolument pas prêté attention à notre conversation se tourne vers nous, l’air brusquement beaucoup plus intéressé par ce que nous avons à dire. Je pousse un profond soupir mais je ne me dérobe pas et pose une main sur l’épaule de chacun des gamins, les incitant ainsi à se rapprocher tout près de moi, avant de leur expliquer de ma voix la plus douce.

-« Je ne sais pas si celles qui s’occupaient de vous sont ici, mais je crois qu’il y a de grandes chances pour qu’effectivement elles aient péri dans l’incendie. »

Ni l’un ni l’autre ne montre d’émotion particulière, mais je suppose qu’ayant toujours vécu ici, la violence et la mort sont quelque chose de tout à fait naturels et habituels pour eux. Il n’empêche que leur manque apparent d’émotion me dérange, et je crains qu’ils ne manifestent leur chagrin plus tard et pas forcément de la meilleure manière. Mais je n’ai guère de temps pour y penser puisque, alors que je voudrais encore discuter avec eux, je suis interrompue par l’arrivée de Cléa et Elnax, lesquelles reviennent d’une petite exploration dans les rues adjacentes à la place.

-« Nous avons trouvé un endroit un peu plus convenable que les autres où nous pourrons passer un jour ou deux, et plus si affinités. Il va tout de même falloir nettoyer, mais faute de grives… »

C’est ma compagne qui nous informe ainsi, et derrière son ton qu’elle essaie de rendre optimiste, je discerne une inquiétude sous jacente qui ne me dit rien qui vaille, mais je garde mes réflexions pour moi, considérant qu’il est inutile d’en discuter devant les deux gamins qui sont bien assez perturbés comme ça. Je me redresse donc en silence et prend chacun des enfants par la main, ensuite, nous emboîtons le pas des deux femmes.

Effectivement, il va falloir nettoyer. Nous sommes dans ce qui était sans doute un appartement de rez-de-chaussée, noir de suie, aux vitres toutes entièrement brisées, et dont le sol est recouvert de débris divers si carbonisés qu’il est impossible de les identifier, même si je suppose qu’il s’agit principalement de meubles. Rien n’a résisté aux flammes.

A mains nues, Cléa et Elnax ont déjà commencé à déblayer les débris, entassant tout de qu’elles peuvent dehors, sur le trottoir. Impressionnée par la quantité de travail nécessaire, je m’empresse de leur donner un coup de main, très vite rejointe par les enfants. Ils sont bien trop jeunes pour que leurs efforts soient vraiment efficaces et paraissent même trouver ça plutôt amusant, tant et si bien que nous nous trouvons rapidement tous d’une humeur plutôt joyeuse qui contraste étrangement avec le tragique des circonstances.

Il nous faut plusieurs heures pour dégager une seule pièce, celle où nous passerons la nuit, et encore est-elle toujours recouverte de suie et de matière charbonneuse, autant sur le sol que sur les murs et le plafond. Certes, nous ne manquons pas d’eau, mais il nous est pratiquement impossible de nettoyer faute d’avoir de quoi frotter ou éponger, ce qui ne nous empêche pas de garder notre gaieté alors que nous nous regroupons autour de la fontaine pour nous débarbouiller.

Après une telle débauche d’énergie, nous rêvons tous, grandes et petits, d’un solide repas, mais, à notre grande déception, ma compagne ne nous laisse pas puiser aussi largement que nous le souhaiterions dans notre stock de provisions.

« La cité a entièrement brûlé et les autorités, à l’extérieur, ne l’ignorent pas. Rien ne dit que les largages vont se poursuivre après ça. »

A vrai dire cette pensée m’a traversé l’esprit aujourd’hui, notamment lorsque nous étions dans les égouts, mais je l’ai sciemment repoussée, considérant que nous avions bien assez d’ennuis comme ça pour ne pas rajouter un souci auquel nous n’aurons pas les moyens de remédier. Mais maintenant qu’Elnax en parle à voix haute, cette idée m’apparaît de nouveau terriblement inquiétante. Sur ma gauche, Cléa ne prononce pas un mot mais son expression choquée et la pâleur de son teint indiquent clairement qu’elle n’avait pas envisagé cette possibilité. Quant aux enfants, ils sont si ensommeillés qu’ils ont toutes les peines du monde à ne pas fermer les yeux et je doute qu’ils aient vraiment prêté attention aux propos de ma compagne. Nous grignotons donc tous rapidement et, une fois les petits allongés dans un coin de la pièce, nous sortons sur le trottoir pour nous asseoir en tailleur face à face, en une espèce de cercle très serrés, dans l’espoir qu’une discussion nous permettra de trouver un moyen d’échapper au sort funeste nous attend peut-être.

La première à prendre la parole est Elnax. Elle semble plutôt détendue et pose une main sur ma cuisse, dans un geste à la fois possessif et rassurant à la fois, alors qu’elle résume rapidement la situation avant de rappeler, insistant sur chacun de ses mots.

-« Pour l’instant, nous ne sommes sûres de rien. Il est tout à fait possible que les autorités de l’extérieur présument que certains détenus aient survécu et préfèrent continuer à assurer les largages. »

Voilà qui me fait immédiatement froncer les sourcils, tant cet optimisme, que je sens un peu forcé, ne me paraît pas dans la nature de ma compagne, et je réplique aussitôt, mon ton indiquant mon incrédulité.

-« Et s’ils ne les assurent plus ? »

Sa main, sur ma cuisse, bouge en une caresse légère, tandis qu’elle hausse les épaules.

-« Alors, nous trouverons une solution. »

Cette fois, je reconnais bien plus facilement son ton assuré et je l’approuve d’un hochement de tête quand, alors que je la croyais à demi endormie, Cléa intervient brusquement pour lancer d’un ton particulièrement sec et péremptoire.

-« Il faut nous débarrasser des enfants ! 

-« Quoi ? ? »

C’est un véritable cri du cœur que je pousse là. Ma stupeur d’autant plus grande que Cléa a prononcé cette suggestion tout à fait sérieusement, tandis que ma compagne, si elle ne dit pas un mot, se tourne vers son acolyte, un sourcil haut sur son front. Pas embarrassée le moins du monde, la femme brune insiste.

-« Ils nous prennent de l’énergie, il t’en prennent au moins à toi, Gabrielle, ils nous gênent et surtout, ils mangent. »

Devant le regard éberlué que je lui lance, elle persiste.

-« Il faut nous débarrasser d’eux, ce sont des poids morts et ça nous permettra de faire durer nos provisions plus longtemps. »

Scandalisée, je tente de me lever d’un bond, mais la caresse sur ma cuisse est remplacée par un mouvement ferme qui m’empêche de me mettre debout et m’oblige, au contraire, à me rasseoir alors que j’ai à peine levé les fesses du sol. Et puis, ma compagne s’adresse à son acolyte, le ton particulièrement catégorique.

-« Personne ne touchera à ces enfants, ni toi, ni moi, ni Gabrielle. Personne. Est-ce que c’est clair, Cléa ? »

La femme n’insiste pas et hoche la tête, donnant l’impression de se soumettre à l’ordre qui vient de lui être donné, mais je ne suis pas vraiment convaincue par son attitude que je sens plus ou moins hypocrite et repousse d’un geste la main d’Elnax, sur ma cuisse, avant de me lever, avançant aussitôt d’un pas pour me planter devant Cléa pour l’apostropher.

-« Comment peux-tu dire une chose pareille ? C’est tout à fait monstrueux ! Je peux comprendre que tu sois inquiète et sur les nerfs, nous le sommes toutes les trois, mais il faut que tu aies l’esprit dérangé pour envisager de telles extrémités !! Ce que tu suggères n’est rien d’autre qu’un assassinat pur et simple ! »

Je frémis d’indignation, mais ça n’a  pas l’air de l’émouvoir plus que ça. Lentement, elle se lève elle aussi, le regard glacial et la bouche déformée par une moue dédaigneuse.

-« On verra si tes grands principes seront toujours aussi importants pour toi quand tu crèveras de faim. »

Elle se rapproche de moi, si près que nos corps s’effleurent presque et son visage , tout près du mien, si menaçant que je sens Elnax, qui se tient juste sur ma gauche se tendre comme si elle s’apprêtait à contrer une attaque contre moi. Mais Cléa se contente de pointer son index sur ma poitrine en grimaçant.

-« Tu ne resteras pas aussi fière bien longtemps, crois-moi. Peut-être même que tu changeras d’avis plus vite que tu ne le penses au sujet de ces marmots, mais à ce moment là, il sera trop tard. »

Là dessus, elle se détourne et s’éloigne rapidement dans une direction qu’elle semble choisir au hasard, sa silhouette tout de suite engloutie par l’obscurité.

Encore contrariée, bien que ma colère soit tombée, je lève la tête vers ma compagne qui, passant un bras sur mes épaules, regarde son acolyte disparaître dans la pénombre.

-« Pourquoi m’as-tu retenue quand j’ai voulu me lever pour aller dire ma façon de penser à Cléa ? C’était donc si important pour toi de répondre la première ? »

Elle hausse négligemment les épaules, ses yeux ne quittant pas l’endroit où sa comparse a disparu.

-« Ce que je voulais, en parlant la première, c’est qu’elle ne pense pas qu’en tant que petite amie, ton opinion pouvait influencer la mienne. C’est pourquoi, il était important, à mon sens, que je donne mon avis avant toi. »

Sa manière de le dire m’arrache un sourire et je me serre contre mon amie, heureuse de sentir la chaleur de son corps contre le mien, même si c’est au travers de nos tee-shirts.

Nous restons ainsi, tranquilles, un petit moment, puis Elnax reprend la parole, m’expliquant doucement que si je n’avais pas été là, elle n’aurait sans doute pas pris les gamins en charge, mais que, puisqu’ils étaient là, elle considérait qu’ils faisaient dorénavant partie du groupe.

-« Et de toute façon, il n’est pas question que je m’en prenne à des gosses. »

Ca aussi, ça me fait sourire. Parce que c’est exactement ce genre d’affirmation, dont je suis sûre qu’elle est complètement sincère, qui me  conforte dans ma conviction que ma compagne est une bien meilleure personne qu’elle voudrait le faire croire.

Nous rentrons lentement dans la pièce si péniblement nettoyée tout à l’heure, en faisant rapidement le tour pour constater que les gamins dorment paisiblement dans un coin, blottis l’un contre l’autre, avant de nous installer tout près de l’entrée. Sans bruit, nous déposons quelques débris divers près de la porte d’entrée, de manière à être certaines que, si Cléa revient pendant que nous dormons, elle ne pourra pas franchir le seuil de la pièce sans que nous l’entendions, puis, nous nous allongeons sur le béton froid.

Ca fait bien longtemps que je n’ai plus dormi à même le sol, sans drap ni couverture, et je grimace devant la dureté de notre couchage, mais je ne souffre pas de ce désagrément bien longtemps, l’oubliant aussitôt que ma compagne me prend dans ses bras et dépose sur ma bouche un de ces fantastiques baisers dont elle a le secret et qui ont le don de me faire perdre tout contact avec la réalité. Finalement, je passe une très bonne nuit.

 

Dès le lendemain, nous nous organisons. Cléa n’est pas revenue, nous n’avons aucune idée de l’endroit où elle peut se cacher et c’est un souci pour nous deux, particulièrement pour Elnax qui la connaît depuis longtemps et qui la considère, en tant que membre de son ancien gang, un peu comme un membre de sa famille.

N’ayant aucune certitude non plus quant à la reprise, ou non, des largages, nous entamons la tâche difficile de construire une sorte d’échafaudage qui nous permettra d’atteindre, du moins nous l’espérons, le sommet du mur d’enceinte afin de faire savoir aux autorités de l’extérieur, qu’il reste des survivants à l’intérieur de la cité. Malheureusement, les matériaux nécessaires sont particulièrement difficiles à trouver. Tout ce qui était en bois ici a brûlé, et ce qui reste, principalement du métal et un peu de pierre, est en mauvais état ou tordu.

C’est un travail pénible et ardu. De toutes parts, et principalement à proximité des portes où nous avons l’intention de bâtir notre ouvrage, les cadavres encombrent le sol et nous sommes régulièrement obligées de marcher dessus. De plus, le repas que nous avons pris au matin a été  très léger et les gamins, après avoir pleurniché un moment pour obtenir davantage puis avoir papoté dans un coin en jetant de fréquents coups d’œil vers le sac contenant notre maigre réserve, arborent maintenant des mines de conspirateurs qui nous laissent penser qu’ils ont fomenté le projet de chaparder, nous obligeant ainsi à garder le sac près de nous alors que nous travaillons. Autre inconvénient, les cadavres, mêmes brûlés, dégagent une odeur qui me ferait presque regretter celle des égouts, et le temps orageux du jour de l’incendie a laissé place à une chaleur d’été torride qui n’arrange pas les choses.

Il se passe trois jours ainsi. Trois jours pendant lesquels nous guettons Cléa d’une part et le ciel d’autre part. Mais nos espoirs concernant les largages sont toujours déçus et l’ancienne membre des « Diaboliques » ne donne aucun signe de vie. Nous travaillons énormément pendant ce temps là, ramenant les plus gros blocs de pierre que nous pouvons transporter et toutes les pièces de métal de taille suffisamment importantes que nous trouvons, parfois sur des distances considérables. Les enfants ne nous aident gère, et nous ne leur demandons d’ailleurs pas, mais nous nous arrangeons toujours pour qu’ils restent non loin de nous, un peu inquiètes des dangers que Cléa pourrait éventuellement leur faire courir si elle venait à se montrer, même si cela nous oblige à toujours conserver notre maigre réserve de nourriture avec nous. C’est d’ailleurs au moment où notre stock arrive à épuisement que notre échafaudage est enfin terminé.

C’est une construction instable composée d’objets hétéroclites, tous métalliques, et de pierres noircies qui nous ont parus suffisamment solides pour supporter le poids d’Elnax puisque c’est elle qui, non seulement est montée dessus au fur et à mesure que notre ouvrage s’élevait, mais aussi qui grimpe maintenant au sommet pour donner un signe de vie à l’extérieur. Dans sa main gauche, elle serre un tee-shirt qu’elle portait sous sa chemise au moment de l’incendie, un chiffon blanc qu’elle a l’intention d’agiter vers les soldats plantés devant les portes, s’il reste des soldats bien sûr.

Inquiète, je la regarde progresser lentement, mais avec des gestes remarquablement sûrs, vers le haut de notre échafaudage de fortune, frémissant à chaque fois que se fait sentir un souffle de vent tant j’ai peur que la moindre brise ne fasse vaciller notre chancelante construction. Intrigués et curieux, Lili et Rémi sont venus se coller à mes jambes pour suivre, eux aussi, la progressions de ma compagne, la petite levant un visage plein d’espoir vers moi pour demander :

-« Tu crois qu’Elnax va nous ramener de quoi manger ? »

Je lâche mon amie du regard pendant une seconde pour répondre doucement à la petite que j’espère surtout voir les largages reprendre le plus rapidement possible. Et puis, je ramène les yeux sur le haut de l’échafaudage, constatant qu’elle vient d’arriver au sommet.

Prudemment, elle se redresse pour jeter un bref coup d’œil par dessus le mur, se baissant aussitôt et très vivement quand claquent les coups de feu, avant de lever le bras pour agiter le tee-shirt blanc au-dessus de la muraille tout en restant elle-même à l’abri des balles.

Il faut de longues secondes avant que les tirs ne cessent, et presque une minute avant qu’une voix d’homme, déformée par un porte-voix nous parvienne, autoritaire.

-« Qui êtes-vous ? Et quelles sont vos intentions ? »

Toujours en agitant son chiffon, ma compagne passe de nouveau la tête au-dessus du mur.

-« Nous sommes des survivants de l’incendie. Trois adultes et deux enfants. Tout est détruit ici, et nous ne pouvons pas rester là.»

Ca, je ne l’attendais pas, persuadée qu’elle se contenterait de demander la reprise des largages. De plus, s’il est juste qu’elle compte Cléa au nombre des survivants, nous ne savons toujours pas où elle se trouve.

Le temps que ces quelques pensées me traversent l’esprit, la voix, à l’extérieur, pose d’autres questions.

-« Qu’attendez vous de nous ? Qui est responsable de l’incendie ?»

La réponse fuse, immédiate.

-« Nous ignorons quelle est l’origine de l’incendie, et nous voulons sortir de Taule-Ville, changer de lieu de détention, que vous libériez les gamins, parce que  leur place n’est pas ici. Et surtout que vous nous envoyiez des vivres, dès aujourd’hui si possible. »

Un temps relativement long s’écoule avant que la voix réponde.

-« Les enfants ne sont pas incarcérés dans les cités prisons. Il ne peut pas y en avoir parmi vous. »

Le ton qu’emploie ma compagne pour répliquer montre clairement à quel point elle trouve cette affirmation idiote.

-« Ces enfants n’ont pas été incarcérés, ils sont nés ici et n’ont connu que l’enfermement depuis leur naissance. »

Le silence dure encore plus longtemps cette fois. Toujours perchée en haut de l’échafaudage, Elnax me fait comprendre, par gestes, que ça discute ferme de l’autre côté du mur, et puis, juste quand elle termine et se retourne vers l’extérieur, la voix reprend pour expliquer qu’il est nécessaire de consulter les autorités avant de prendre la moindre décision.

Je suppose que l’homme repose déjà son porte-voix et tourne aussitôt le dos, parce que je vois ma compagne bondir littéralement sur place, au risque de faire chuter notre frêle construction, pour crier, donnant suffisamment d’urgence à son ton de voix pour que ses interlocuteurs se rendent bien compte qu’elle ne plaisante pas.

-« Il nous faut de la nourriture dès aujourd’hui ! Nous n’avons plus rien et nous avons faim, particulièrement les enfants. »

Pour autant que je le sache, elle n’obtient aucune réponse, en tous cas je n’entends rien, et je la vois redescendre lentement, une expression désabusée sur le visage. Je me précipite vers elle, cherchant à savoir s’il n’y aurait pas eu un geste, une posture, un signe quelconque qui indiquerait que ses requêtes, et notamment la dernière, auraient une chance d’être agréées, mais elle se contente de secouer négativement la tête en réponse à mes questions muettes et je n’insiste pas, prenant sa main dans la mienne pour aller rejoindre les petits. Assis sur le sol, le dos contre le mur, leurs yeux inquiets nous scrutent, espérant contre toute raison que les nouvelles seront meilleures que ce que nos mines laissent présager, mais nos mains vides suffisent à les renseigner. Curieusement, ils ne pleurent ni l’un ni l’autre, semblant plutôt résignés alors qu’ils  baissent la tête vers le sol, la petite portant même la main à son estomac dans un geste plus qu’éloquent. Et puis, tandis qu’installées sur le sol à leurs côtés, nous regardons le crépuscule arriver, un ronronnement se fait entendre.

Aussitôt, nous nous levons tous les quatre, avec la plus grande vivacité, nous dévissant le cou pour mieux observer le ciel, heureux de voir arriver, au bout de quelques minutes, un hélicoptère qui s’en va rapidement faire du sur-place au dessus du centre ville, juste à l’aplomb de la place de la fontaine.

Retrouvant toute l’énergie dont nous manquions il y a peu, nous courons tous quatre à toute allure, arrivant plus ou moins essoufflés sur la place pour voir un sac tomber de l’hélico, lequel repart aussitôt après ça. Un simple sac. J’échange un regard inquiet avec ma compagne alors que nous nous interrogeons toutes les deux sur ce que peut bien contenir un paquet aussi petit, puis nous rejoignons les enfants qui, déjà à pied d’œuvre, tirent la fermeture éclair du sac.

Des sandwiches. Cinq exactement. Des sandwiches et deux tablettes de chocolat. Au moins sommes-nous sûres que les hommes, de l’autre côté du mur, on écouté ce qu’Elnax leur a dit. Reste juste à savoir s’il s’agit d’un largage provisoire, en urgence en quelques sorte, ou si notre approvisionnement sera dorénavant assuré au jour le jour. Nous ne perdons pas de temps en conjecture toutefois, les gamins regardent le sac, actuellement entre les mains de ma compagne, avec de si grands yeux que nous nous hâtons de distribuer un sandwich à chacun. D’ailleurs, nous mourons de faims nous aussi. Et puis, avant même de commencer à manger, ma compagne, tenant le cinquième casse-croûte en main, tourne sur elle-même appelant longuement Cléa, à pleine voix et ne renonçant qu’au bout de longues minutes. Finalement, nous partageons le cinquième sandwich en deux, donnant une moitié à chacun des gamins, quant aux tablettes de chocolat, je suggère à Elnax de les mettre de côté pour le lendemain matin, ce qu’elle trouve tout à fait raisonnable même si Lili et Rémi, eux, ne sont pas du tout de cet avis et mangeraient bien le tout dès ce soir.

Tôt le lendemain matin, le premier souci d’Elnax est de remonter sur l’échafaudage pour guetter les mouvements à l’extérieur et essayer d’entrer de nouveau en contact avec ceux qui se trouvent là. Mais elle a beau les interpeller, elle ne reçoit aucune réponse et finit par redescendre, particulièrement désappointée.

-« Il y a une quantité impressionnante de soldats là en bas, mais non seulement pas un seul d’entre eux ne m’a répondu, mais ils n’ont même pas levé le regard dans ma direction. A croire qu’ils ne m’entendaient pas ! »

Nous poussons toutes deux un profond soupir d’exaspération pour la lenteur que mettent les autorités à réagir, puis levons les yeux au ciel, résignées à guetter les hélicoptères encore une fois, faute de mieux. Non loin de nous, les deux enfants paraissent un peu découragés et s’asseyent par terre, l’expression fatiguée et la mine boudeuse. Et c’est au moment où nous les rejoignons, nous installant à leur côté, que les portes de fer s’ouvrent brusquement, livrant le passage à au moins deux douzaines de soldats qui, sans un mot et l’expression menaçante, braquent leurs armes vers nous.

 

A suivre…