Pour Marc                                                           

 

                                                                 TAULE-VILLE

 

 

 

 

Pendant un court instant, nous restons immobile à regarder les soldats qui nous menacent de leurs armes, comme fascinées par la dangerosité de ce petit groupe. Mais très rapidement, nous sortons de cette espèce de torpeur et nous plaçons sans même nous concerter chacune devant un enfant, faisant ainsi barrage entre eux et les militaires. Et puis, Elnax les interroge, la voix forte et le ton indiquant clairement qu’elle ne se laissera pas impressionner.

-« Pourquoi êtes vous là ? Que nous voulez-vous ? »

Ils ne répondent pas, se contentant de brandir leurs carabines, ou leurs fusils mitrailleurs, je n’y connais pas grand chose, vers nous. Cela ne fait pas taire ma compagne qui insiste

-« Allons-nous être transférées vers une autre cité-prison ? Et les enfants, que comptez-vous en faire ? »

N’obtenant que silence en réponse à ses questions, mon amie s’impatiente et fait un pas dans leur direction, cessant immédiatement d’avancer en entendant les soldats retirer la sécurité de leurs armes. Les mains levées devant elle, elle cherche le regard d’au moins l’un d’entre eux, mais les lunettes noires qui couvrent leurs yeux empêchent tout contact visuel. Et cela dure de longues minutes comme ça, pendant lesquelles je ne peux m’empêcher d’imaginer le pire tandis qu’Elnax tente encore et encore, et toujours en vain, d’entamer une discussion avec les soldats.

Et puis, au moment où je ne l’attendais plus, un nouveau venu franchit les portes. Un officier visiblement, qui passe devant les militaires pour se planter devant eux et face à nous, les jambes écartées et l’allure martiale. Lui aussi porte des lunettes aux verres fortement teintés mais même si nous ne pouvons pas voir ses yeux, je suis persuadée qu’il nous observe avec attention. Et peut-être serait-il resté longtemps comme ça si ma compagne, un peu excédée par cette attitude, ne l’avait interpellé lui aussi pour l’interroger sur notre devenir. Il hausse les épaules, tourne la tête de droite et de gauche et s’empare de la lame que mon amie porte à la main, sans que celle-ci, à mon grand soulagement n’ait l’imprudence de résister,  puis répond, par une autre question, le ton sec de celui qui ne s’en laisse pas conter.

-« Vous avez prétendu être cinq survivants, et je ne vois que quatre personnes. Où se trouve la cinquième ? »

Ma compagne soupire et lève les bras au ciel avant de les laisser retomber le long de son corps d’un geste fataliste.

-« Nous nous sommes disputées avant-hier, elle s’est enfuie et depuis elle est introuvable. »

Il hausse un sourcil incrédule.

-« Vraiment ? Et vous l’avez cherchée partout ? Pendant longtemps ? »

Elle secoue négativement la tête, son expression proche du découragement.

-« Non. Nous n’avons pas parcouru toute la cité pour la retrouver, nous nous sommes contentées, mon amie et moi, de l’appeler. Elle n’a jamais répondu, mais elle sait très bien où nous nous trouvons, nous n’avons pas bougé depuis son départ, et si elle ne nous a pas rejoints, c’est sans doute parce qu’elle n’en avait pas envie. »

Il a une moue dubitative, comme s’il balançait entre croire et ne pas croire ce qu’elle lui dit.  Et puis, il fait un signe du bras aux soldats derrière lui. Le groupe de militaire s’agite et bruisse de mille murmures inaudibles pour nous, jusqu’à ce que les hommes s’écartent, sans cesser toutefois de nous tenir en joue, pour laisser le passage à d’autres soldats équipés de grilles qu’ils déposent rapidement au pied du mur sur notre droite, non loin de l’endroit où je me tiens avec les enfants et où Elnax vient de nous rejoindre, avant de faire un angle droit pour passer cette fois devant nous, avant de terminer par notre gauche, nous entourant ainsi entièrement. Le bas des grilles est ensuite fixé dans des blocs de béton amovibles, de manière à ce qu’il ne soit pas possible de les déplacer trop facilement, le tout formant une sorte de cage d’environ trois mètres sur quatre. Nous voilà enfermés à l’intérieur d’un lieu où nous sommes déjà détenues. Cela fait immédiatement réagir ma compagne qui apostrophe l’officier.

-« Pourquoi nous enfermez vous ainsi comme des animaux dans un zoo ? »

Je ne vois toujours pas ses yeux, mais je suis persuadée que le regard qu’il pose sur ma compagne est tout aussi glacial que le ton qu’il emploie.

-« Je n’ai pas de comptes à rendre aux détenus. Contentez vous de vous tenir tranquilles. »

Là-dessus, il désigne trois soldats qui resteront à nous surveiller, trois hommes pour deux femmes et deux enfants enfermés, puis s’éloigne en compagnie des autres, apparemment pour partir à la recherche de Cléa.

C’est avec un profond soupir de découragement que ma compagne vient s’asseoir près de nous, le dos contre le mur et les avant bras sur ses genoux, ce qui amène les gamins à la regarder avec une inquiétude visible. Quant à moi, comme mon amie, la situation me déplaît et je me demande à quelle sauce nous allons être mangées, mais je me force néanmoins à sourire avec optimisme, espérant que cette attitude positive rassurera les petits et allègera l’ambiance, plutôt lourde et difficile à supporter pour eux, mais aussi pour Elnax et moi.

 

Personne ne bouge. Immobiles plantés devant la « cage » sans faire un pas, les soldats ne semble pas ressentir la chaleur de cette journée de fin d’été, mais nous, placés contre le mur comme nous le sommes et sans un  petit coin d’ombre, transpirons abondamment. Et cela dure très longtemps. Nous n’avons aucun moyen de mesurer le temps, mais il est évident que plusieurs heures s’écoulent avant que l’officier revienne. Aussitôt, nous nous relevons vivement, même les petits, et nous précipitons jusqu’aux barrières qui nous retiennent, pour l’interpeller.

-« Combien de temps allons-nous rester là-dedans ? »

Le ton de ma compagne est suffisamment désagréable pour amener l’officier à se tourner vers nous. Lentement, il s’approche des grilles jusqu’à les toucher et répond, doucereux.

-« Aussi longtemps que je le jugerai bon ».

Il lève une main impérative, interrompant ainsi Elnax qui s’apprête à répliquer et reprend.

-« Nous n’avons pas trouvé de cinquième détenu. Pourquoi nous avoir raconté cette histoire ? »

Cette fois, je devance mon amie, espérant qu’elle profitera de ce temps pendant lequel elle est obligée de se taire pour se calmer.

-« Parce que c’est la vérité. Si vous ne l’avez pas trouvée, c’est sans doute qu’elle se cache. »

« Ho ? » fait-il, faussement étonné, avant d’ajouter.

-« Et pourquoi se comporterait-elle ainsi ? D’ici peu, Taule-ville sera complètement déserte, vide de toute présence humaine, et aucun approvisionnement ne sera plus assuré. A moins d’être complètement idiote, elle doit bien se douter que prendre contact avec nous est le seul moyen de sauver sa peau. »

J’ignore pour quelle raison Cléa ne se manifeste pas, et je ne sais quoi répondre, ce qui amène sur ses lèvres une moue qu’on ne peut qualifier que de méprisante. Et puis, juste au moment où il se détourne, visiblement pour repasser les portes vers l’extérieur, Lili, que je n’ai pas  vue se lever, se met à hurler

-« J’ai soif, Monsieur ! J’ai soif !! »

Il s’arrête de marcher et revient lentement sur ses pas, se baissant pour se mettre à la hauteur de la fillette, leurs deux visages à la même hauteur de part et d’autre de la grille.

-« Apparemment, personne ne t’a appris la politesse, petite. Mais comme je me rends bien compte que naître ici ne permet pas forcément d’avoir une éducation convenable,  je vais donc être magnanime et te permettre de reformuler ta demande. »

Il se redresse et ajoute.

-« Je t’écoute. »

Lili n’a manifestement pas bien compris ce qu’il attend d’elle, et j’ai bien peur qu’il ne lui accorde pas la moindre goutte d’eau tant qu’elle ne se sera pas exécutée. Alors, rapidement, je me penche vers elle et lui murmure la bonne formulation à l’oreille. Elle me jette un petit coup d’œil étonné mais répète docilement.

-« S’il vous plaît, Monsieur, pourrais-je avoir de l’eau ? »

Il hoche la tête, visiblement satisfait, avant de repartir en affirmant qu’il va s’en occuper. Nous nous rasseyons contre le mur, les gamins pas loin de pleurer, de fatigue comme d’excès de chaleur, de soif et de faim. Je n’ai pas grande confiance dans la parole de l’officier, persuadée qu’il va nous faire attendre encore de longues heures, mais il tient parole beaucoup plus vite que je ne m’y attendais puisqu’il ne s’écoule que quelques minutes avant qu’il ne revienne, accompagné d’un autre homme, et de deux femmes, tous les trois en civil. L’homme porte un sac de toile dont il extrait quatre sandwiches, les mêmes que la veille, qu’il me fait passer sans dire un mot par dessus la barrière et que je distribue aussitôt à chacun d’entre nous. Ensuite, viennent des bouteilles d’eau que nous nous empressons d’ouvrir, pressés d’étancher notre soif. L’impression d’être les attraction d’un zoo s’impose avec encore plus d’acuité alors que les trois civils restent là, à nous regarder en silence pendant que nous avalons notre maigre pitance, la seule à ne pas sembler en être gênée étant Elnax qui, tout en mâchant, fixe les nouveaux venus avec dans les yeux une lueur de défi si intense qu’elle me donne la chair de poule. Ils ne soutiennent d’ailleurs pas son regard, préférant poser les yeux n’importe où plutôt que sur elle.

Enfin, une fois que chacun d’entre nous a terminé de manger, les civils relèvent les yeux et l’officier s’avance, déplaçant légèrement une des barrières avant de faire signe aux enfants.

-« Allez ! Il est temps pour vous de connaître un environnement plus sain. »

Les deux gamins le regardent sans comprendre, l’inquiétude évidente sur leurs visages, et une des femmes s’approche alors doucement. De taille moyenne, les cheveux bruns coupés au carré d’une façon qui ajoute encore de la sévérité à une physionomie déjà passablement rébarbative avec ses lèvres pincées en ce qui voudrait être un sourire mais n’est rien d’autre qu’une grimace, elle se baisse et précise, la voix grinçante.

-« Nous allons vous emmener là où vous pourrez recevoir une éducation convenable, et apprendre la politesse. Un endroit où on vous enseignera la bonne manière de vivre en société. »

Elle ne les rassure pas, bien au contraire. Pour ces enfants qui ne connaissent que Taule-Ville, le monde extérieur est un endroit, si ce n’est dangereux, au moins particulièrement inquiétant, et le visage de la femme, tout comme sa façon de faire, n’a absolument rien d’avenant. Alors, parce qu’ils ne connaissent plus qu’Elnax et moi, même si ce n’est pas depuis très longtemps, les deux petits viennent se réfugier près de moi, s’agrippant à mes jambes comme si leur vie en dépendait, ce qui déplait visiblement beaucoup à leur interlocutrice. Elle n’insiste pas cependant, se tournant plutôt vers ceux qui l’accompagnent, espérant sans doute qu’ils interviennent. Ce que fait d’ailleurs immédiatement l’autre femme,  brune elle aussi, aux longs cheveux raides et à la silhouette maigrelette qui prend la parole, son ton tout de même un peu plus doux et persuasif que celui de sa camarade.

-« En venant avec nous, vous connaîtrez enfin une vie normale. Vous pourrez aller à l’école, avoir des amis, et après quelques temps on vous trouvera peut-être une famille. »

Ca n’a pas l’air de les convaincre et il s’accroche encore plus fort à mes jambes. Je ne les encourage pas, non pas parce que je pense que la vie en institution qu’on semble leur proposer sera agréable, mais parce que je crois sans aucun doute possible qu’ils ne peuvent tout simplement pas grandir dans une cité prison quelle qu’elle soit. Aussi, quand les deux femmes, l’homme restant un peu en retrait, avancent pour les prendre par la main, je me détache d’eux. Ca paraît les surprendre et ils me regardent avec des grands yeux dans lesquels je vois briller le sentiment de trahison qu’ils éprouvent. Pourtant, ils ne résistent pas aux femmes qui les entraînent et se laissent emmener, continuant à me jeter des regards emplis de reproche jusqu’à ce qu’ils soient hors de vue.

Un peu éprouvée, je me retourne immédiatement et m’en vais m’asseoir contre le mur, là où nous avons passés les plus grande partie de la journée. Et puis, alors que je me laisse envahir par quelques idées noires, même si au fond de moi je suis persuadée d’avoir agi comme il le fallait, je sens un grand corps s’installer près de moi et un bras solide passer sur mes épaules.

Je tourne la tête vers ma compagne et lui adresse un sourire fatigué auquel elle répond en me serrant davantage contre elle. Elle ne dit rien, mais je ressens parfaitement le réconfort qu’elle essaie de me transmettre. Soupirant d’aise, je ferme les yeux et pose doucement ma tête sur son épaule, heureuse de profiter de ce petit moment. Malheureusement, je n’en ai guère le temps puisqu’un ricanement sardonique vient aussitôt  l’interrompre, me faisant immédiatement rouvrir les paupières.

Planté devant nous, les jambes écartées et les bras croisés sur la poitrine, un rictus moqueur étirant ses lèves, l’officier nous regarde et lance, plein d’ironie.

-« Si c’est pas mignon ça… »

Sa voix se durcit aussitôt alors qu’il ajoute, son ton autoritaire démentant l’apparente légèreté de ses paroles.

-« Debout les tourterelles ! Il est temps de rejoindre votre nouveau lieu de villégiature ! »

Nous obéissons et nous levons lentement, le regard d’Elnax ne quittant pas les verres teintés, à tel point que je me demande si elle ne distingue pas les yeux de l’homme, derrière. Il n’apprécie visiblement pas et lève le bras droit, comme s’il s’apprêtait à lui donner une bourrade, retenant son geste au dernier moment, sans doute à cause de la lueur dangereuse dans les yeux de ma compagne. Au lieu de cela, il se contente donc de nous faire signe d’avancer en direction de la sortie de la « cage », là où sont de nouveau postés quantité de soldats, leurs armes braquées sur nous. Marchant derrière nous, l’officier nous accompagne jusqu’à un fourgon identique à celui dans lequel je suis arrivée ici, à Taule-Ville. Deux gardes nous attendent à l’intérieur et nous menottent chacune à l’accoudoir du fauteuil sur lequel nous nous asseyons, face à face.

Le trajet est long et la chaleur étouffante. Les deux gardes ne disent pas un mot et nous interdisent formellement de communiquer entre nous, prêts à distribuer quelques coups de taser en cas de désobéissance. Nous nous contentons donc de nous regarder, souvent, et de nous sourire discrètement, parfois.

Enfin, après plusieurs heures de route pendant lesquelles j’ai fini par succomber au sommeil, bercée par le mouvement du fourgon, nous arrivons à destination. Difficile de dire dans quelle région nous sommes, le véhicule n’avait aucune vitre au travers de laquelle nous aurions pu regarder, et la première chose que nous faisons, alors que les gardes nous font descendre de l’habitacle, c’est d’observer autour de nous. La région est montagneuse et de grandes forêts de résineux s’étendent à flanc de coteau. Au pied de ces monts, dont certains sont si élevés qu’on distingue des neiges éternelles sur leurs sommets, la cité prison s’étend, apparemment bien plus vaste que celle que nous venons de quitter. Derrière nous, en contrebas, une plaine où je distingue une ville relativement importante et peut-être un ou deux villages, un peu plus loin. Je n’ai guère le temps d’en voir davantage puisque l’officier m’aiguillonne le flanc de la pointe de sa matraque en marmonnant.

-«Vous feriez mieux d’apprécier votre chance, s’il n’avait tenu qu’à moi, la racaille comme vous ne serait certainement pas hébergée dans d’aussi bonnes conditions.  Pourquoi pas des hôtels de luxe tant qu’on y est ? »

 Je ne tiens pas à sentir son arme cogner sur mon crâne, alors, bien que je m’interroge sur ces propos, je ne réponds rien et reporte le regard devant moi, sur les portes de fer qui ferment la cité, identiques à celles de Taule-Ville.  Ici aussi les soldats sont nombreux, armés et menaçants, et nous marchons donc sans discuter, plutôt pressées au fond d’en finir avec tout ça et de retrouver un peu de tranquillité, même si, entre ces murs, celle-ci risque d’être très relative.

Les portes se referment en grinçant et nous nous retrouvons en face d’une longue rue, pas très large et complètement déserte. Nous avançons lentement et tout droit, constatant que si la cité n’a évidemment pas l’air d’avoir été bâtie hier, l’ensemble des immeubles qui se trouvent sous nos yeux paraissent beaucoup moins délabrés qu’à Taule-Ville, que pas une seule vitre n’est cassée et que rien n’encombre les balcons. De la même façon, les trottoirs ne sont pas encombrés de détritus de toutes sortes et surtout, personne ne traîne ici, aucune femme ne tapine, aucune bande plus ou moins agressive ne marche en bombant le torse, aucun individu isolé ne se déplace en rasant les murs. Et cela ne se limite pas à cette première rue. Partout où nous allons, au fur et à mesure de notre exploration de ce qui va être notre nouveau lieu de vie, le décor est le même.

Rapidement, Elnax s’arrête auprès d’un arbre, un acacia étique et rabougri entouré d’une sorte de petit arceau bas qui entoure son tronc comme on en trouve parfois, et s’échine aussitôt sur ledit arceau, tirant et poussant, la secouant dans tous les sens, tapant très violemment dessus avec une pierre, jusqu’à ce qu’elle parvienne à retirer l’un des petits piquets de fers. Cela dure longtemps, mais à aucun moment je ne lui apporte mon aide. Parce que je devine ce qu’elle veut faire du piquet métallique qu’elle parvient enfin à se procurer après de très longs efforts : Une arme de fortune. Je la désapprouve, mais je ne fais rien pour l’en empêcher, c’est sans doute pour elle un moyen de se donner un peu d’assurance, sans rien en dire bien entendu, mais j’espère sincèrement que, si nous venons à croiser quelqu’un elle n’aura pas à s’en servir. Ce n’est qu’une fois qu’elle a son morceau de fer bien en main que nous repartons. 

Sans nous concerter, parce que c’était la chose la plus importante à Taule-Ville et qu’il se pourrait que ce le soit ici aussi, nous cherchons un point d’eau, fontaine ou autre. Nous marchons longtemps, d’abord heureuses de nous dégourdir un peu les jambes après les heures passées dans le fourgon, puis, alors que le jour commence à décliner, fatiguées et pressées de trouver un endroit où nous désaltérer et nous reposer. Et puis, alors que nous levons la tête vers les façades des immeubles, nous cessons brusquement de marcher, si surprises l’une et l’autre que nous en restons sans voix.

C’est Elnax qui retrouve l’usage de la parole la première, désignant les fenêtres du premier étage d’un immeuble qui en compte trois, d’un geste du menton.

-« On devrait aller voir ça de plus près, tu ne crois pas ? »

Je hoche la tête avec conviction avant d’ajouter

-« Je n’aurais jamais cru possible qu’un cité prison soit dotée d’électricité. »

Elle a un sourire un peu jaune et confirme.

-« Même lors de mon arrivée à Taule-Ville, il n’y avait déjà plus de lumière. Juste l’eau courante dans quelques appartements, et ça n’a pas duré très longtemps. »

Observant la rue déserte sur toute sa longueur, elle ajoute, se frottant le menton du bout de l’index.

-« Je suppose que nous sommes dans une « vraie ville » , évacuée récemment pour être transformée en centre de détention. Il est d’ailleurs possible que l’eau ne soit jamais coupée non plus, ce serait une sacrée amélioration par rapport à là d’où nous venons.»

J’acquiesce d’un petit mouvement du menton et prends sa main alors que nous arrivons devant la porte d’entrée de l’immeuble.

-« C’est aussi l’impression que ça me donne, surtout après les remarques de l’officier tout à l’heure. Ceci dit, le fait que les lumières soient allumées prouvent que nous ne sommes sans doute pas les premières à être incarcérées ici. »

Je soupire et ajoute tout bas.

-« Espérons seulement que ceux qui sont là ne seront pas trop agressifs. »

Ma compagne lâche ma main et dépose un petit baiser sur ma joue. Puis, elle me désigne les escaliers, devant nous.

-« Le meilleur moyen pour en avoir le cœur net est de monter et de les rencontrer. »

Elle pose un pied sur la première marche et je lui emboîte le pas.

Nous gravissons les escaliers le plus silencieusement possible, non pas parce que nous espérons surprendre qui que ce soit, mais parce que nous préférons éviter d’être surprises nous-mêmes. Nous arrivons vite à l’étage où des voix sonores, d’hommes et de femmes, nous parviennent à travers la porte de bois de l’appartement de droite. Elnax pose l’extrémité de sa barre de fer, qu’elle tient dans la main droite, sur son épaule, puis fait un geste que je n’avais plus vu depuis mon incarcération à Taule-Ville : Elle frappe à la porte.

Aussitôt, toutes les voix que nous discernions parfaitement il y a un instant se taisent. Mais ce silence ne dure pas et très vite, une voix masculine nous invite à entrer.

C’est moi qui tourne la poignée, m’effaçant ensuite pour laisser le passage à ma compagne qui fait deux pas en avant puis reste sur place afin de laisser les occupants de l’appartement l’observer, tandis que nous faisons la même chose de notre côté.

Il y a cinq personnes devant nous. Trois hommes et deux femmes, tous relativement jeunes et assis par terre autour d’une table basse recouverte de bouteilles et de cendriers bien remplis, qui nous fixent sans bouger, mais avec une grande curiosité. Dans mon esprit, ce premier contact est particulièrement important et déterminera sans doute la manière dont nous nous entendrons par la suite, aussi je m’empresse de prendre la parole la première, indiquant poliment nos prénoms à toutes les deux avant de préciser que nous venons juste d’arriver. C’est l’un des barbus qui me répond, dépliant sa grande carcasse pour se présenter à son tour.

-« Salut, moi c’est Simon. »

Très grand, il dépasse Elnax d’une bonne tête, ses bras sont recouverts de tatouages colorés aux formes géométriques étranges des épaules jusqu’aux poignets, et sa voix particulièrement grave. Son visage présente une certaine ressemblance avec celui du leader des « Effroyables », mais la comparaison s’arrête là tant son attitude est différente de l’homme de Taule-Ville. Non seulement Simon semble bien plus calme, mais pas une once d’agressivité ne transparaît, ni dans son ton de voix, ni dans son regard, ni dans sa physionomie, les seuls sentiments qu’il exprime pour le moment étant l’intérêt et l’attente additionnés d’une pointe de méfiance, alors que ses yeux se posent régulièrement sur la barre de fer tenue par ma compagne. D’ailleurs, quand il reprend la parole, c’est pour la désigner d’un mouvement du menton.

-« Tu comptes faire quoi avec ça ? »

Elnax hausse légèrement les épaules

-« Pour l’instant rien. Par la suite, nous verrons. Il se trouve que nous venons d’une cité où il est plus prudent et raisonnable de ne pas rendre de visite les mains vides. »

Il hausse un sourcil, vaguement amusé, puis reporte le regard sur moi.

-« Et toi, tu n’as pas peur de venir comme ça, les mains dans les poches ou presque ? »

C’est avec un sourire que je réponds, posant une main un tantinet possessive sur le bras de mon amie.

-« A vrai dire, je me sens plutôt en sécurité. »

Il hoche la tête avant de poser une nouvelle question.

-« Et peut-on savoir ce qui vous a amenées jusqu’à cet appartement ? »

Cette fois, c’est ma compagne qui sourit.

-On a vu de la lumière, on est venues voir… »

Ces quelques petits mots ont l’air de le satisfaire et il n’insiste pas, se tournant plutôt vers ses amis pour nous les désigner d’un large geste du bras.

-« Vous avez devant vous la totalité des résidents de la cité. Du moins jusqu’à votre arrivée. Je vous présente Edna, Marius, Milos et Nicky. »

Chacun des membres du petit groupe nous salue vaguement de la main à l’énoncé de son nom, mais s’ils nous regardent toujours avec curiosité, ils ne nous adressent pas la parole pour autant. Préférant laisser Simon, qui s’est de nouveau tourné vers nous, finir.

-« Nous nous connaissons depuis peu et nous ne sommes pas nombreux. Nous ne cherchons pas la bagarre, mais si vous nous provoquez, vous trouverez à qui parler. »

Je hoche la tête avec enthousiasme, contente de constater qu’il y a peut-être moyen de nous entendre tous, pendant que ma compagne, elle, marmonne que tout cela semble acceptable.

Apparemment enchanté de nos réactions respectives, Simon nous invite alors à nous asseoir avec les autres et « partager une bonne bouteille pour fêter ça ! »  Nous nous exécutons et nous installons par terre avec les autres, chacun racontant d’où il vient, Taule-Ville pour nous et diverses cités prison pour les autres, ce qui me permet constater que personne parmi nous n’est un condamné récent, sans jamais évoquer les raisons qui nous ont amenés à être emprisonnés.

Nous passons la nuit ainsi, dans ce logement occupé habituellement par le seul Simon, apprenant notamment que les largages sont assurés tous les deux jours et que tous les logements sont pourvus d’eau courante et d’électricité, et dès le lendemain, pendant que chacun rejoint l’appartement qu’il s’est choisi, nous nous installons nous-mêmes au premier étage de l’immeuble d’en face.

Nos relations avec nos voisins sont assez cordiales, dénuées de toute agressivité en tous cas, et si j’apprécie et savoure ce calme revigorant après les évènements de Taule-Ville, Elnax, elle, s’ennuie visiblement.

Après deux journées durant lesquelles nous nous sommes reposées et avons passé un certain nombre d’heures à visiter la cité, profitant même du fait que les lieux soient déserts pour faire l’amour dans des endroits plus ou moins improbables comme le kiosque à musique d’un petit square par exemple, ma compagne commence à tourner en rond.

C’est ainsi que, pour s’occuper prétend-elle, elle entreprend de faire de sa barre de fer une arme convenable. D’abord en allumant un grand feu avec toutes les branches et tous les débris de bois qu’elle peut collecter, puis en s’attelant à une véritable tâche de forgeron. Elle n’a pas les outils nécessaires et doit se débrouiller avec les moyens du bord, ça lui prend deux jours et des litres de sueur, ça lui coûte plusieurs ampoules sur les paumes des mains et les doigts, mais à la fin, elle obtient une lame pratiquement aussi effilée que celle qu’elle utilisait lorsque nous nous sommes rencontrées.

Et puis, le lendemain, alors qu’elle effectue quelques mouvements compliqués avec sa nouvelle arme sous prétexte de « s’entraîner pour ne pas perdre la forme », nous recevons la visite de Simon.

Un peu bourru comme il l’est apparemment souvent, il vient nous convier à « la soirée des détenus », une réunion entre les sept occupants de la cité qu’il a décidé d’instaurer une fois par semaine.

-« Pour que nous gardions des rapports cordiaux, convenables, et que chacun sache que les autres vont bien. »

Elnax hausse un sourcil, l’expression un peu incrédule et amusée à la fois, mais moi, je partage complètement l’avis de l’homme et donne aussitôt mon accord, pour nous deux, avant que ma compagne n’ait le temps d’émettre la moindre objection. Sitôt fait, Simon repart immédiatement et mon amie se tourne vers moi, un demi-sourire étirant ses lèvres.

-« Nous allons donc entretenir des relations de bon voisinage avec nos codétenus. Après quoi, il ne nous restera plus qu’à bâtir une église , adopter un chien ou un chat et  déposer quelques fleurs sur le rebord des fenêtres. »

Son ton est sarcastique mais dépourvu de toute agressivité et même si elle ne semble pas avoir vraiment besoin que je la convainque, je n’ai qu’à l’enlacer pour la persuader que c’est une excellente idée et que nous allons passer la meilleure soirée de notre vie.

En fait, l’ambiance est plutôt calme lorsque nous arrivons à l’appartement de Simon. A l’exception d’Edna, un peu en retard, tous les autres sont déjà là, assis autour de la table basse comme la première fois que nous les avons rencontrés. Nous nous installons à leurs côtés, saluant chacun d’un geste, et c’est au moment où nous nous apprêtons à trinquer tous ensemble que nous entendons les cris, des cris aigus, poussés par une femme apparemment en proie à une très grande frayeur. Aussitôt, et d’un seul mouvement, nous nous précipitons tous, qui sur le balcon, qui à la fenêtre, pour observer ce qui se passe dans la rue. Je soupçonne Milos et Nicky d’être plus curieux qu’autre chose tandis que Simon, lui, semble sincèrement inquiet pour la femme qui hurle dans la rue, tout comme Elnax et moi d’ailleurs, même si ma compagne tente de cacher son inquiétude sous des airs matamores qui trompent peut-être les autres mais certainement pas moi.

Penchés sur la rambarde de fer, il nous faut quelques secondes pour distinguer, dans la lumière crépusculaire, une femme qui se débat, essayant avec énergie mais sans beaucoup de résultat d’échapper à deux hommes vêtus de blouson de cuir. Je ne l’ai vue qu’une fois, mais je n’ai aucun mal à reconnaître Edna, sa longue silhouette décharnée et ses longs cheveux bruns que ses agresseurs agrippent  pour l’empêcher de s’échapper.

Une instant ce spectacle, auquel je devrais pourtant être habituée tant il était fréquent à Taule-Ville, me laisse sans réaction, immobile sur le balcon. Mais ce n’est le cas ni de Simon, ni d’Elnax qui bondissent tous deux par dessus la rambarde et se précipitent, s’interposant immédiatement entre les deux hommes et leur victime.

La bagarre s’engage aussitôt tandis que la pauvre Edna, visiblement terrifiée et une expression de souffrance sur le visage, se recroqueville sur le sol, contre le mur de l’immeuble, observant le pugilat qui se déroule devant ses yeux avec effroi.

Au bout de quelques secondes, je sors enfin de ma stupeur et me rue dans les escaliers, me dirigeant en toute hâte vers notre propre appartement avec dans l’idée d’aller chercher la lame que ma compagne a si difficilement forgée et dont j’imagine qu’elle pourra lui être utile étant donné la situation, accélérant encore en me souvenant que c’est moi qui lui ai demandé de ne pas l’emmener dans la mesure où je jugeais inutile de s’armer pour rendre une simple visite de courtoisie.

Je reviens à toute allure vers le lieu du combat, un peu étonnée mais surtout soulagée de constater que je suis allée cher l’arme de ma compagne pour rien. La bagarre est terminée.

Les deux hommes, nouveaux venus incarcérés ce soir je suppose, gisent au sol, hors de combat pendant que Simon et Elnax s’emploient à les ligoter avec des morceaux de câble qu’ils ont trouvés je ne sais où. Près du mur, Edna, les yeux secs mais paraissant maintenant aussi furieuse que terrifiée se redresse, tendant un index vers ses agresseurs en criant, la voix pleine de rage.

-« Tuez les ! Mais tuez les donc ! »

Je vois ma compagne jeter un petit coup d’œil en direction de sa lame, mais elle ne fait pas un geste pour la prendre en main et se tourne plutôt vers Simon, l’expression interrogative.

-« Qu’en penses-tu ? Ne crois-tu pas que, si nous laissons vivants et libres d’aller et venir dans la cité, ils vont de nouveau chercher à nuire aux uns ou aux autres dès qu’ils en auront l’occasion ? »

Elle termine sa phrase en me regardant, signifiant ainsi qu’elle m’interroge tout autant que notre nouvel ami, alors qu’elle ne paraît pas se préoccuper de l’opinion des autres détenus, ni de celle d’Edna, laquelle insiste pour que les deux hommes soient immédiatement supprimés. Pendant un court instant, Simon semble un peu hésitant, son amour de la tranquillité le disputant à sa raison et son humanité, mais finalement, il hausse les épaules avant de répondre, lançant un regard acéré vers les deux nouveaux venus.

-« Je suppose qu’on peut leur laisser une chance. »

La moue sur les lèvres de ma compagne indique qu’elle n’est pas franchement convaincue mais elle n’objecte rien se contentant de questionner à la cantonade.

-« Et que se passera-t-il s’ils s’en prennent encore à l’un ou l’une d’entre nous ? Ou s’ils sont rejoints par d’autres avec lesquels ils s’associeraient ? »

Milos et Nicky discutent entre eux et ne paraissent pas vraiment concernés. A les voir, on a juste l’impression qu’ils regrettent que le spectacle soit terminé, Marius ne prononce pas un mot, son regard sombre errant partout sans s’arrêter nulle part, quant à Simon, il paraît s’interroger sérieusement, son front plissé par la réflexion. Gênée de voir ma compagne jeter un nouveau regard vers sa lame, comme si elle était de plus en plus tentée de s’en servir, je me décide enfin à donner mon opinion et avance d’un pas, parlant haut et clair pour être sûre que tout le monde m’entende.

-« Vous ne pouvez pas tuer ces deux là. Parce que si nous appliquons ce principe, vous allez être obligés de passer une très grande majorité des nouveaux venus par les armes. Si vous le faites une fois, vous serez obligés d’en faire autant à pratiquement chaque nouvel entrant. »

Et puis, avant que qui que ce soit n’ait le temps de me répondre, je me tourne vers Edna pour l’interroger.

-« Est-ce que tu connais ces hommes ? Est-ce qu’ils ont une raison, même si c’est toujours discutable, de s’en prendre à toi ? »

Brusquement, les cris véhéments d’Edna pour réclamer la mort des deux gars cessent immédiatement, et elle détourne le regard. Cela suffit pour que nous comprenions tous, y compris Milos et Nicky, les deux plus jeunes parmi nous, qui n’ont pourtant pas été très attentifs à la situation jusqu’à présent, que je viens de marquer un point. D’ailleurs, l’un des hommes maintenant solidement ligoté s’empresse d’interpeller la jeune femme.

-« Allez ! Vas-y Edna, raconte leur ce que tu nous as fait ! »

Elle a une moue de mépris, baisse la tête et fait mine de s’en aller, puis, brusquement, se précipite vers moi avec l’intention évidente de m’arracher la lame. Mais je m’y accroche fermement et elle est obligée de lutter. Cela ne dure d’ailleurs guère plus de quelques secondes, jusqu’à ce que ma compagne intervienne et la repousse énergiquement, se plaçant ensuite entre elle et moi, prête à intervenir de nouveau au cas où il viendrait à l’esprit d’Edna de recommencer sa tentative. Ce qu’elle ne fait pas pour l’instant, se contentant de regarder ses deux agresseurs d’un œil méfiant et plein de rancune. Ca n’a pas l’air de particulièrement les impressionner et celui qui a parlé tout à l’heure reprend la parole, vindicatif.

-« Je vais leur expliquer moi-même comment tu nous as trahis puisque tu ne sembles pas disposée à le faire. »

Mais il n’a pas le temps de donner la moindre précision sur leur différend, Elnax lui coupant la parole d’un « ça suffit ! » excédé, avant de se planter au milieu de la rue, les yeux fixés sur la grande fille maigre, prête à la rattraper au cas où elle aurait l’idée de prendre la fuite, puis s’adresse aux trois antagonistes mais aussi à nous tous.

-« Je me fiche de ce qui est arrivé entre vous, c’est un problème qui ne concerne personne d’autre que vous dans cette cité. La seule chose qui m’intéresse c’est que la paix et le calme continuent à régner ici. Nous ne sommes qu’une poignée pour l’instant et ce sera bien plus agréable pour tout le monde si nous ne passons pas notre temps à nous battre. »

Simon hoche la tête en même temps que moi, approuvant manifestement ces propos pendant qu’ Edna, renifle avec dédain, et que l’homme ligoté qui a déjà parlé à plusieurs reprises, lui, ricane sans aucun humour.

-« Une pacifiste, il ne manquait plus que ça ! »

Cette réflexion a le don d’exaspérer Elnax. D’un bond, elle vient près de moi et récupère son arme avant d’aller la brandir sous le nez de l’homme.

-« En premier lieu, la pacifiste te rappelle qu’elle t’a mis hors d’état de nuire en moins de cinq minutes. »

Elle s’interrompt une seconde, le temps d’agiter sa lame sous le nez de l’homme

-« Ensuite, il sera bon pour toi de savoir que je suis tout à fait capable de tuer si nécessaire. Ne l’oublie pas. »

Elle baisse son arme et jette une regard circulaire sur la rue, là où nous nous trouvons tous, sans doute pour vérifier si quelqu’un a une objection. Personne ne dit un mot et je me contente de lui envoyer mon sourire le plus radieux, ce qu’elle semble considérer comme un soutien tout à fait satisfaisant. Après quoi, elle se tourne de nouveau vers les deux prisonniers.

-« Voilà ce que je suggère. Si vous nous donnez tous les deux votre parole, si vous vous engagez tous les deux à respecter la tranquillité et le calme de cette cité, je suis prête à vous libérez de vos liens. »

De nouveau, elle regarde les autres détenus, guettant un signe de désaccord et inclinant la tête avec attention lorsque Simon s’approche et désigne les deux individus d’un geste avant d’interroger.

-« Si tu les détaches, ils risquent d’agresser de nouveau Edna, ou d’autres parmi nous, à la première occasion. »

Elle hoche la tête, montrant qu’elle comprend son objection, avant de répondre.

-« C’est pourquoi je leur demande de s’engager à ne pas le faire. J’espère qu’ils sont du genre à tenir parole. Et puis, même libérés, j’ai bien l’intention de continuer à les surveiller. »

Elle hésite un instant, paraissant brusquement moins sûre d’elle, puis termine, le ton ferme malgré tout et les yeux dans ceux de Simon.

-« D’après moi, il faudrait que chacun d’eux, Edna incluse, vive avec l’un d’entre nous, au moins temporairement. Un des hommes avec toi, l’autre avec Milos et Nicky, et la femme avec Gabrielle et moi. Ca nous permettra de les garder à l’œil quelques temps et, éventuellement, de les inciter à oublier leurs rancunes quelles qu’elles soient. »

Apparemment d’accord avec ma compagne, Simon hoche la tête mais Milos et Nicky, eux, ne paraissent pas vraiment du même avis.

Si jeunes qu’ils semblent à peine sortis de l’adolescence, le jeune couple a passé l’essentiel de la soirée à discuter entre eux, ne montrant pratiquement aucun intérêt pour les évènements de la soirée, à l’exception de la bagarre. Aussi, ne suis-je pas franchement surprise de les voir secouer négativement la tête avec énergie avant de s’approcher pour venir donneur leur avis sur la question. C’est Milos, grand brun et dégingandé, qui s’exprime en premier, sortant péniblement les mains de ses poches pour faire de grands gestes devant lui au fur et à mesure qu’il s’exprime

-« Ouaiche ! Pourquoi on prendrait ce mec avec nous ? On va pas passer notre temps à le surveiller, on a autre chose à faire.  On n’est pas des matons ! »

Nicky est visiblement du même avis et hoche la tête avec conviction. Ca déconcerte un peu Simon, mais pas ma compagne qui vient passer un bras amical sur les épaules de Milos pour lui répondre de son ton le plus persuasif.

-« Ce n’est pas ce qu’on vous demande. Il ne s’agit pas de le surveiller bêtement comme le ferait un maton, mais plus simplement de lui tenir compagnie, de passer du temps ensemble à discuter, lui parler de ce qui vous intéresse… »

Ni l’un ni l’autre des jeunes gens ne paraissent vraiment convaincus mais ils n’insistent pas et Elnax profite de ce silence pour se tourner vers Simon.

-« J’espère que tu ne seras pas ennuyé de prendre l’autre homme en charge. »

Il acquiesce d’un mouvement du menton tandis qu’elle poursuit, me regardant directement cette fois.

-« Quant à nous Gabrielle, et si tu n’as pas de problème avec ça, je pense que nous pourrons héberger Edna pendant quelques temps. »

Non seulement cette suggestion ne me pose aucun problème, mais je suis même tout à fait d’accord, ce que je fais immédiatement savoir à ma compagne. Elle me répond d’un large sourire, ses yeux brillant d’une manière qui montre qu’elle n’avait guère de doute à ce sujet, puis regarde de nouveau tout notre petit groupe.

-« Donc, personne ne s’oppose à ce que nous tentions l’expérience ? »

Le moment de silence qui suit est éloquent, et puis, juste au moment où ma grande amie brune se dirige vers les deux captifs dans le but de les délivrer enfin, du moins s’ils s’engagent à se tenir tranquilles, une voix s’élève, véhémente.

-« Non ! Je ne suis absolument pas d’accord avec ça ! Ce que je crois, c’est qu’il faut me laisser tranquille et les supprimer tous les deux ! »

A priori, pas de quoi être surpris par cette sortie, pourtant nous le sommes tous, particulièrement parce que, depuis plus de cinq minutes, Edna s’était faite oublier. Et c’est moi qui me ressaisis la première, m’avançant aussitôt vers la jeune femme brune en arborant mon sourire le plus encourageant et amical avant de la prendre par le bras pour l’entraîner un peu à l’écart. Là, je me penche vers elle et lui murmure quelques petites phrases au creux de l’oreille auxquelles elle répond sans enthousiasme mais par l’affirmative. Après quoi, toujours bras dessus-bras dessous, nous rejoignons lentement le groupe.

-« Je pense qu’Edna est prête à venir s’installer avec nous. »

Un peu de fierté perce dans ma voix alors que je fais cette déclaration, mais je n’en dis toutefois pas davantage et personne ne pose de question. Les deux captifs, Edouard et Roscoe, silencieux depuis un certain temps maintenant, promettent, plutôt de mauvaise grâce d’ailleurs, de ne s’en prendre à personne et sont enfin détachés. Soulagés de retrouver leur liberté de mouvements, ils suivent sans rechigner ceux avec lesquels ils vont devoir dorénavant passer tout leur temps, jetant en passant un regard de défi à Edna qui, pour sa part, détourne les yeux.

La soirée chez Simon se termine donc sans même avoir véritablement commencé. Accompagnées d’une Edna maussade et boudeuse mais tout à fait calme, nous retournons lentement à l’appartement que nous avons choisi et que nous commençons à considérer comme étant « chez nous ».

Il nous faut un certain temps pour nous organiser et installer un lit de fortune pour notre « invitée » sur le canapé qui se trouve dans le salon et lui montrer où se trouve ce dont elle pourrait avoir besoin. Ensuite, avec ostentation, ma compagne ferme la porte d’entrée à double tour, avant de glisser la clef dans sa poche, puis de fermer les volets de chaque pièce sans omettre de faire remarquer qu’ils émettent le même bruit grinçant à l’ouverture qu’à la fermeture. Cela fait, nous allons toutes les trois nous coucher.

Allongée sur le dos, le bras d’Elnax posé délicatement en travers de mon ventre, j’écoute ma compagne me féliciter pour mon intervention auprès d’Edna, ravie qu’elle en parle ainsi, elle si peu expansive d’ordinaire, jusqu’à ce que je me rende compte que c’est la curiosité qui l’anime.

-« Peux-tu me dire ce que tu lui as chuchoté pour qu’elle change d’avis si rapidement ? »

Ca me fait sourire et pendant une seconde, j’envisage de ne rien lui dire, juste pour la taquiner. Mais il n’y a pas de grand secret là-dedans et c’est ce que je finis par reconnaître en lui expliquant que j’ai surtout donné à Edna une possibilité de lâcher l’affaire sans perdre la face.

-« Je me suis contentée de lui faire remarquer qu’elle ne pourrait pas nous tenir tête à tous bien longtemps et qu’elle risquait non seulement de se rendre la vie impossible, mais aussi d’empêcher que nous calmions les velléités de vengeance des deux nouveaux arrivants. »

La seule réaction de mon amie est un sourcil levé haut sur son front, comme si elle avait de la peine à croire que j’en ai dit si peu et je suis obligée de répéter.

-« Elle se rendait bien compte que personne n’irait tuer ces deux là, mais elle ne voulait pas avoir l’air de céder au groupe. Tant que personne ne saura ce que je lui ai murmuré, elle pourra toujours prétendre que j’avais un argument massue et gardera la tête haute. »

Elnax hoche la tête, esquissant une moue que je veux croire, si ce n’est admirative, au moins approbatrice avant de déposer un petit baiser sur ma joue tandis que, sur mon ventre, sa main commence à dessiner doucement quelques cercles délicats, un mouvement que je trouve tout à fait agréable et qui provoque un début de chair de poule sur ma peau. Un frisson qu’elle remarque et qui amène un sourire un peu carnassier sur ses lèvres alors qu’elle colle son corps au mien, sa main se promenant maintenant sur l’ensemble  de mon buste, accentuant les réactions de mon corps. Je finis par rouler sur le côté, pour me trouver face à elle, ce dont elle profite aussitôt pour rendre ses caresses plus précises et pour tout dire carrément affolantes. Et puis, elle m’embrasse avec tout son art. Il n’en faut pas plus pour que mes frissons deviennent tremblements et qu’à leur tour, mes mains entreprennent elles aussi, un lent voyage sur sa peau. Notre « invitée » se trouve dans la pièce d’à côté et nous nous efforçons d’être discrètes, mais nous passons tout de même un merveilleux moment.

 

Edna n’est pas quelqu’un de particulièrement facile, nous ne tardons pas à nous en rendre compte. Souvent maussade et grincheuse, elle donne régulièrement l’impression que rien ne trouve grâce à ses yeux, son seul plaisir semblant être de s’asseoir et de rester les yeux dans le vague pendant des heures. Aussi, et dès le premier matin, Elnax se trouve-t-elle contrainte de l’emmener partager son entraînement avec elle. On ne peut pas dire que cela enchante la jeune femme brune et maigre d’ailleurs, et elle essaie chaque jour de s’y soustraire, mais ma compagne ne se laisse pas fléchir, tant et si bien qu’au bout de quelques jours à passer toute la matinée dehors, le teint habituellement blafard d’Edna commence à se colorer légèrement.

Et puis, au bout d’une dizaine de jours, une nouvelle réunion est organisée chez Simon.

 

Cette fois, nous n’arrivons pas en ordre dispersé mais plutôt, et c’est le fruit du hasard, pratiquement tous en même temps. Edouard, le protégé de notre hôte paraît calme et donne l’impression d’avoir déjà profité de ce court séjour avec le grand barbu pour revoir sa façon de penser et accepter l’idée d’être tranquille et de vivre sans bagarre, et Edna, quoi qu’elle en pense, ne parle plus de tuer ou faire tuer qui que ce soit. Quant à Roscoe, j’ai plus de mal à savoir où il en est. Apparemment, sa cohabitation avec Milos et Nicky ne semble pas se passer si mal que ça, même si leurs activités pourraient sembler discutables. En effet, à la question de mon amie, qui cherchait à savoir à quoi ils s’étaient occupés, Nicky, rejetant une mèche de cheveux châtains de son front, répond avec un enthousiasme non feint.

-« C’était génial ! Roscoe nous a appris à forcer des serrures, et nous a aussi expliqué longuement comment il s’y prenait pour ouvrir des coffres-forts ! »

J’en reste sans voix, tandis que ma compagne, malgré une moue dubitative, s’abstient de tout commentaire, considérant que pour l’instant, l’essentiel est qu’ils s’entendent bien et qu’ils ne songent pas à semer la discorde entre nous.

La soirée ne se déroule donc pas si mal, autour d’un repas concocté par Simon et son « protégé » qu’il a décidé d’initier à la cuisine, ce qui s’avère bien plus facile ici qu’à Taule-Ville où les largages étaient non seulement moins fréquents, mais présentaient aussi des colis au contenu nettement moins variés et contenant une quantité bien inférieure de produits frais. En fait, il semblerait que nous soyons dans une espèce de « prison-modèle » où les autorités estiment important que nous mangions sainement et que nous puissions bénéficier de certains éléments de confort comme l’eau courante ou l’usage de l’électricité.

Quoi qu’il en soit, la soirée se déroule sans heurt, mais les regards qu’échangent les trois antagonistes sont suffisamment glacés et remplis, si ce n’est de haine, au moins d’inimitié pour que nous considérions tous, à l’exception notable d’Edna, que l’expérience de « surveillance » doit être poursuivie.

C’est le lendemain de bonne heure qu’arrive un nouveau détenu. Un homme d’une quarantaine d’années aux longs cheveux hirsutes et à l’allure générale particulièrement négligée qui déambule dans les rues comme s’il en était le propriétaire, et devenant aussitôt particulièrement agressif alors qu’il croise Milos, Nicky et Roscoe.

Bombant le torse, il interpelle les trois détenus, réclamant d’un ton péremptoire qu’on lui fournisse du whisky, et pas de la camelote si possible, et qu’on s’occupe de lui trouver un toit, le plus agréable possible. Désignant Nicky de la pointe de l’indes, il ajoute d’un ton teigneux et autoritaire.

-« Quant à toi, tu t’occuperas de faire le ménage, de me préparer mes repas et plus si affinités. »

Pendant une seconde, les deux garçons en restent effarés, mais la jeune femme, elle, réagit au quart de tour, et s’approche de l’homme, pas impressionnée pour deux sous.

-« Non mais dis donc, toi ! Pour qui te prends-tu ? Je ne suis et je n’ai jamais été la domestique de personne, et je ne vais certainement pas commencer par toi ! Il faudrait que… »

Elle n’a pas le temps d’en dire davantage qu’une claque formidable, assénée avec violence, la coupe dans son élan. Elle titube et recule d’un pas sous le choc, peinant à conserver son équilibre, tandis que face à elle, le nouveau venu ricane méchamment. Son rire s’efface cependant très rapidement alors que Roscoe et surtout Milos qui paraît absolument furieux, s’avancent au devant de lui, les poings brandis et l’expression menaçante. La bagarre commence aussitôt, violente et ponctuée de halètements et d’injures lancées avec hargne. Une bagarre qui aurait certainement duré un bon moment si, un peu par hasard et juste à ce moment là, nous n’étions pas arrivées sur les lieux.

Immédiatement, Elnax s’interpose, se jetant bras écartés entre les protagonistes pour repousser les uns et les autres. Mais si les deux jeunes compagnons de Nicky n’insistent pas outre mesure, le nouveau venu, lui, s’en prend aussitôt à elle, lançant son poing en direction de son visage. Mal lui en prend. Non seulement elle esquive sa main fermée avec vivacité, mais il se retrouve quasiment simultanément le souffle coupé après que le genou droit de ma compagne ait cogné violemment le creux de son estomac.

Plié en deux, la bouche ouverte à la recherche d’air qu’il a beaucoup de mal à trouver, il ne pense même pas à reculer et mon amie brune en profite pour lui asséner un coup du tranchant de chaque main sur chacune des épaules avant de terminer par un uppercut au menton qui, s’il fait se redresser l’homme, lui fait aussi pousser un petit gémissement et l’amène ensuite à tomber sur les genoux.

Elnax ne saute pas sur l’occasion pour porter le coup de grâce. Au contraire, elle rompt le combat et recule d’un pas, restant sur ses gardes, sa main droite posée sur la lame qu’elle porte au côté, mais laissant à son adversaire le temps de récupérer un peu avant de l’interpeller sèchement.

-« Il y a quelques petites choses dont nous devons parler, toi et moi. Tout de suite. »

Il passe la manche de sa veste sur ses lèvres, observant ensuite avec curiosité la petite traînée de sang qui tâche la toile, puis lève les yeux vers mon amie avant de prononcer, les dents serrées et l’air furieux.

-« Je ne sais pas qui tu es, ni ce que tu représentes dans cette cité, mais je peux te promettre que tu me paieras ce que tu viens de faire. C’est la seule chose que j’ai à te dire ! »

Ca n’impressionne pas ma compagne, au contraire. Elle saisit sa lame et s’approche suffisamment de l’homme pour en poser la pointe sur sa poitrine.

-« Eh bien, si tu n’as rien d’autre à dire, tais-toi ! »

Sans déplacer son arme, elle se baisse pour approcher son visage à quelques centimètres seulement de celui de l’homme.

-« Tout ce que je te demande, c’est de m’écouter. De m’écouter très attentivement. »

Il esquisse une petite moue de dédain et semble sur le point de refuser d’entendre quoi que ce soit, mais la pointe de la lame de ma compagne, sur sa poitrine, le fait manifestement changer d’avis et il se contente de secouer négativement la tête alors qu’elle lui parle tout bas d’un ton faussement doucereux.

-« Nous sommes peu nombreux ici. Jusqu’à présent, nous vivons en paix, et nous aimerions beaucoup que ça reste comme ça. Ce qui veut dire qu’il est hors de question que tu agresses qui que ce soit ici,  aussi bien verbalement que physiquement. Est-ce que je suis bien claire ? »

Les yeux écarquillés, il observe ma compagne comme si elle venait de lui réciter je ne sais quelle théorie mathématique excessivement compliquée. Et puis, au bout de quelques secondes, il éclate de rire.

Son hilarité est brève toutefois, et il reprend rapidement son sérieux pour questionner, l’air plus narquois que contrarié.

-« Tu ne peux pas parler sérieusement. La paix ? Et comment comptez-vous la préserver ? En vous en prenant  à tous les détenus qui arrivent ? En les menaçant ? Ou en les enfermant peut-être ? »

Il secoue de nouveau la tête avant de terminer, l’ironie de son ton évidente malgré la crainte qu’il éprouve à voir la pointe de l’arme de mon amie posée contre sa poitrine.

-« Personne ne peut maintenir l’ordre dans une cité prison. Soit tu es idiote, soit tu es une utopiste. Mais dans les deux cas, tu peux être sûre que tu vas tout droit dans le mur. »

Ma compagne ne répond rien à cela, se contentant d’attraper fermement l’homme par le bras, le menaçant toujours de sa lame, pour le forcer à l’accompagner. J’ignore où elle veut l’emmener, mais ce que je devine rien qu’à voir sa mine, c’est qu’elle sait qu’il n’a sans doute pas tort. D’ailleurs, derrière moi, j’entends Nicky et ses compagnons murmurer, en se poussant du coude, qu’il a raison et que finalement, tout ce que nous faisons pour l’instant est probablement inutile. Je suis très loin d’être d’accord avec ça, bien au contraire, mais je ne dis rien pour l’instant, me contentant d’emboîter le pas de ma compagne, qui se dirige apparemment vers l’appartement de Simon, alors que les trois autres nous suivent en bavardant, échangeant des propos que je n’entends pas mais dont j’imagine sans peine le pessimisme qu’ils contiennent.

Nous trouvons Simon dans la rue sur laquelle donne son appartement, en compagnie d’Edouard, et je dois dire qu’ils n’ont pas l’air de s’ennuyer, courant en tous sens alors qu’ils se font passer à grands coups de pieds ce qui ressemble à un tas de chiffon liés entre eux et formant un amas plus ou moins cylindrique, en guise de ballon. Notre arrivée interrompt cependant immédiatement le jeu, et le grand barbu vient à notre rencontre suivi de son « protégé », l’air aussi soucieux l’un que l’autre.

Il faut quelques conciliabules pour décider quoi faire du nouveau venu. Milos, Roscoe et Nicky préconisant une élimination pure et simple tandis que Simon et Elnax eux, sont plus dubitatifs. Quant à moi, je ne veux pas entendre parler d’une solution aussi radicale. Le seul à ne pas donner son avis sur le sujet étant Edouard qui observe tout cela en arborant une petite moue dont je suis incapable de dire si elle est moqueuse, ironique ou  simplement perplexe. La discussion s’éternise et je surprends même notre prisonnier, dont ma compagne a rapidement lié les poignets derrière son dos,  réprimer un bâillement, comme s’il s’ennuyait à mourir alors que c’est de son sort qu’il s’agit.

Finalement, entre questionnement, sévérité excessive et concessions de tous ordres, nous finissons par décider d’enfermer le nouveau venu dans l’appartement situé au-dessus de celui de Simon, pour l’instant en tous cas, à charge pour chacun de nous, tour à tour, de nous occuper d’assurer son approvisionnement et… de son linge.

En effet, aucun logement ne dispose de machine à laver, et à moins de nettoyer ses affaires à la main, nous sommes tous contraints de nous rendre dans l’une des laveries automatiques de la cité. Il y en a six en tout, pourvues chacune d’une douzaine de machines fonctionnant sans qu’il soit nécessaire d’y introduire de la monnaie, et si le système est relativement contraignant, nous nous en accommodions jusque là. Mais l’idée de s’occuper des vêtements et, plus encore, des sous-vêtements de cet homme que nous ne connaissons pas et qui n’attire pas vraiment la sympathie, c’est le moins qu’on puisse dire, dégoûte tout le monde, un sentiment que Milos se charge d’exprimer d’une manière particulièrement spontanée.

-« Ouaiche ! Je vais pas laver les slips de ce mec ! »

Ca arrache un sourire à chacun d’entre nous, même si ce n’est pas vraiment drôle. Au fond, c’est comme si nous venions de ré-inventer le concept de prison,. Ici, dans un lieu où nous sommes déjà tous enfermés. Et il est évident que si nous persistons dans cette position, nous n’échapperons pas aux corvées, une idée qui mécontente tout le monde.

Petit à petit, c’est un véritable débat qui s’installe sous l’œil goguenard de notre captif dont je finis par savoir, après l’avoir interrogé qu’il se prénomme Luc. Son expression ironique n’échappe d’ailleurs pas à Elnax qui s’empresse d’aller l’enfermer avant que nous  nous réunissons une fois de plus dans l’appartement de Simon.

L’ambiance est rapidement assez houleuse. Elnax, Simon et moi sommes de fervents défenseurs de la paix, quel qu’en soit le prix, Edouard et Roscoe semblent ne pas s’en soucier et Milos et Nicky sont seulement préoccupés d’éviter les corvées. Mais Edna et surtout Marius, qui viennent de nous rejoindre venant de je ne sais où, eux, estiment ridicule l’idée de faire régner un semblant d’ordre dans une cité-prison et refusent de se soumettre à la moindre règle, que ce soit pour empêcher les nouveaux arrivants de nuire ou pour aider à s’occuper de ceux qui seraient enfermés par nos soins.

Depuis que nous avons fait sa connaissance, je n’aime guère Marius. Certes, il a été particulièrement discret jusqu’à présent, mais son regard fuyant comme son expression toujours un peu sournoise me mettent mal à l’aise et je dois dire qu’il ne m’inspire absolument pas confiance, même s’il n’a rien fait que je puisse lui reprocher jusqu’à présent.

Quoi qu’il en soit, il soutient avec fermeté que nous ne parviendrons pas à maintenir l’ordre dans la cité et que plus celle-ci se remplira, plus notre tâche se révèlera impossible.

Je sais qu’il y a de grandes chances qu’il ait raison, je me rends bien compte que pour l’instant, notre idée de maintenir la tranquillité de la cité a été favorisée par le fait que les nouveaux détenus sont peu nombreux et arrivent à un rythme particulièrement peu élevé. Mais nous savons que tout ça peut changer du jour au lendemain et la discussion est particulièrement animée, chacun exprimant son opinion avec de plus en plus de véhémence au fur et à mesure que la soirée avance. A tel point que nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord et que lorsque nous nous séparons, à quelques heures seulement de l’aube, nous sommes toujours en désaccord, ce qui est loin de me plaire et me rend plutôt maussade. Mais ça ne dure pas. Comme toujours lorsque je me sens démoralisée ou morose, ma compagne est là, pour me réconforter et la nuit se termine bien mieux qu’elle n’avait commencée.

L’ambiance reste tendue le lendemain et je m’auto désigne pour m’occuper des besoins fondamentaux de notre prisonnier, me rendant à l’appartement où il est enfermé en compagnie de celui qui vit juste en dessous, Simon, accompagné d’Edouard, son « protégé ». Pendant ce temps, Elnax décide plutôt de s’occuper à récupérer d’autres barres de fer dans le but de forger une ou deux armes supplémentaires, « en cas de besoin » selon ses propres dires. Une idée qui ne me plaît pas beaucoup tant je redoute la naissance de la violence ici, puis l’escalade jusqu’à ce que nous arrivions à une situation comparable à celle de Taule-Ville. Malheureusement, les évènements ne m’incitent pas à l’optimisme et il est tout à fait possible que les lames que fabrique ma compagne nous soient utiles un jour ou l’autre, alors, au moment de la quitter, je garde mes objections pour moi.

Après l’avoir déverrouillée, nous frappons longuement à la porte de notre captif jusqu’à ce que, las de n’obtenir aucune réaction de sa part, nous entrions dans l’appartement. Avançant lentement et prudemment, après tout nous ignorons à quoi nous attendre, nous arrivons au salon où nous trouvons l’homme, assis sur une chaise et regardant par la fenêtre donnant sur la rue.

Il ne fait pas un mouvement, ne montre d’aucune manière qu’il a remarqué notre arrivée, même lorsque nous nous plaçons à ses côtés. Il faut que Simon pose une main sur son épaule pour qu’enfin il tourne vers nous des yeux peins de colère. Se dégageant d’un geste brusque, il nous foudroie du regard, chacun à notre tour avant de se lever pour déambuler dans la pièce.

Aussitôt, Edouard se place entre lui et la porte de sortie, veillant à ce qu’il n’essaie pas de s’échapper. Mais ce n’est apparemment pas ce que Luc a en tête pour l’instant. Non, il se contente de nous interpeller, le ton teigneux.

-« Vous n’avez pas le droit de m’enfermer ! Vous n’êtes rien, rien d’autre que des détenus comme moi ! Pour qui vous prenez vous donc tous, ici ? Pour ma part, je ne vois que des voleurs, des assassins, des violeurs, des escrocs, que sais-je encore ? Au nom de quoi vous permettez vous de jouer aux petits saints ? « Nous voulons préserver la paix dans la cité.»

Laissez-moi rire ! Ce que vous voulez, c’est prendre le pouvoir et établir une petite dictature, rien de plus ! »

Il cesse de faire les cent pas et se plante face à nous en tendant un index accusateur dans notre direction.

-« Vous n’êtes rien d’autre que de petits tyranneaux en quête d’une petite once de reconnaissance ! »

Il a tellement crié, mis tant de conviction dans chacun de ces mots, qu’il est essoufflé au moment où il se tait enfin. Un peu embarrassés, tout n’est pas faux dans ce qu’il vient de nous dire, nous ne répondons pas immédiatement et il profite de ce moment de silence pour se diriger vers la porte en affirmant, le ton assuré.

-« Maintenant, je vais sortir d’ici, et j’espère que vous n’aurez pas le culot d’essayer de me retenir. 

Son pas est décidé, mais il n’avance guère pour autant, aussitôt arrêté par Edouard qui se place sur son chemin pour lui barrer le passage. Il n’en faut pas plus pour que le pugilat éclate.

Luc est non seulement fort, mais aussi particulièrement violent. Toutefois, cela ne suffit pas pour lui donner l’avantage, d’autant plus que Simon vient rapidement se mêler à la bagarre et au bout de quelques minutes le nouveau venu est hors de combat, à demi allongé au sol, le teint rouge brique et quelques ecchymoses sur le visage. Je profite de ce moment de calme pour déposer, bien en évidence sur la table, le sac de papier contenant les provisions que nous avons amenées puis quitte l’appartement en silence, suivie par mes deux compagnons.

Le lendemain, Luc a disparu.

Il s’est échappé d’une façon tout à fait classique, une évasion comme on en voit parfois dans certains films, en nouant plusieurs draps ensemble, l’une des extrémités de cette corde improvisée étant solidement attachée à la rambarde du balcon tandis que l’autre pend à environ un mètre cinquante au-dessus de la rue.

Nous ne perdons pas de temps à le chercher, la cité est grande et les cachettes très nombreuses. D’ailleurs, nous avons malheureusement d’autres chats à fouetter.

En effet, depuis ce jour là, et par une surprenante coïncidence, les arrivées se succèdent. Certes, les détenus ne se présentent pas par groupe mais généralement seuls et à un rythme de seulement deux ou trois par semaine, mais ça n’empêche pas que nous soyons rapidement débordés par le nombre, d’autant plus que pas un ne prend notre désir de paix et de tranquillité au sérieux.

Finalement, au bout de la énième réunion, nous sommes bien obligés d’admettre que notre objectif est complètement irréalisable, du moins en l’état. Au fil des jours écoulés, Elnax a forgé plusieurs armes, se faisant aider notamment par Edouard qui a des notions de ferronnerie, et les dix premiers détenus de la cité sont armés, à part moi qui refuse catégoriquement de porter une lame sur moi.

Au fil du temps qui passe, l’ambiance de la cité ressemble de plus en plus à celle de Taule-Ville, et si nous ne sommes pas encore assez nombreux pour qu’il y ait véritablement des gangs, les egos se révèlent. Les durs à cuire, ou ceux qui prétendent l’être, les prêts à tout et les sans scrupules, les avides de revanches et les forts en gueule circulent dans les rues, tentant de faire leur loi, généralement celle du plus fort.

Pour notre part, si nous n’avons pas réussi à établir l’ordre que nous aurions aimé voir régner, nous refusons de nous soumettre à la violence qui s’étend de jour en jour, et petit à petit, nous nous regroupons, nous installant tous dans le même immeuble. Même Edna, Roscoe et Edouard ont enterré la hache de guerre et font leur possible pour s’intégrer au groupe, ce qui ne va d’ailleurs pas sans mal pour la jeune femme. Le seul à rester un peu à l’écart, parlant très peu et se contentant le plus souvent de nous observer de son regard sombre est Marius, la seule émotion qu’il ait jamais montrée est le plaisir qu’il a éprouvé le jour où Elnax lui a remis une des lames qu’elle avait fabriquées.

De temps à autre, nous apercevons Luc qui, depuis que la cité commence à se peupler, n’hésite plus à se montrer, bien qu’il s’arrange toujours pour ne pas s’approcher trop près de chacun d’entre nous. En fait, la plupart du temps, nous parvenons à faire respecter notre groupe. Nous nous déplaçons rarement seuls, et jamais sans arme et les autres détenus évitent généralement de venir sur ce qui devient peu à peu notre territoire, lequel se résume à trois ou quatre rues s’étendant du mur d’enceinte, non loin des portes de fer, jusqu’à la laverie où nous nous rendons régulièrement en passant par  celle où nous vivons tous.

Et puis, un matin alors que, malgré la brume et l’humidité ambiante, nous sommes sorties prendre l’air, marchant tranquillement en devisant légèrement quand notre conversation est interrompue par le bruit des portes de fer.

Manifestement, quelqu’un vient d’être incarcéré. Curieuses, nous avançons vers l’entrée de la cité pour faire connaissance avec le nouvel arrivant, espérant rencontrer un ou une détenue calme et prêt à vivre paisiblement.

La première chose que nous remarquons, c’est que c’est une femme qui vient de pénétrer à l’intérieur de la cité. Ensuite, elle tourne la tête de droite et de gauche, sans doute pour se repérer, et nous la reconnaissons. Certes, elle a un peu changé durant ces quelques semaines, ses cheveux ont beaucoup blanchi, sa silhouette s’est affinée, ses épaules se sont voûtées et elle paraît très fatiguée, mais aucun doute n’est possible : C’est bien de Cléa qu’il s’agit. Stupéfaites mais néanmoins heureuses de la voir alors que nous étions persuadées qu’elle n’était plus de ce monde, nous nous précipitons vers elle, pressées de la saluer et de l’interroger sur les évènements qu’elle a vécu ces derniers temps. Mais apparemment, notre plaisir et notre enthousiasme sont loin d’être réciproques.

Cléa ne sourit pas en nous voyant arriver, elle grimace, semblant au contraire particulièrement contrariée.

Si ses lèvres se retroussent, découvrant ses dents et même ses gencives, son expression n’a rien d’accueillant au contraire. Tout, dans sa physionomie exprime la haine et ses yeux brillent de colère, alors qu’elle pointe son index vers Elnax en criant.

-« Toi ! De toutes les cités prisons où je pouvais être transférée il a fallu que ce soit dans la même que toi ! Toi qui m’a laissée tomber pour deux gamins que tu ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam, toi qui ne t’es pas souciée de savoir si j’étais encore en vie après que les soldats soient venus vous chercher… »

Sa moue, toujours furieuse, devient méprisante et menaçante à la fois tandis qu’elle conclut.

-« Je te ferai payer toutes tes trahisons, tu peux me croire ! »

Ce n’est pas du tout le genre de discours que nous attendions ni l’une ni l’autre et il nous faut quelques secondes pour nous remettre de notre stupéfaction. Et puis, Elnax s’avance de nouveau vers celle qui, il n’y a pas si longtemps, la secondait, tentant de lui faire entendre raison.

-« Je ne t’ai pas laissées tomber, Cléa. J’ai simplement refusé que nous nous en prenions à deux enfants innocents. Ensuite, nous avons simplement attendu que tu te montres, et signalé ta présence dans la cité aux soldats. Et s’ils ne t’ont pas trouvée, c’est certainement parce que tu te cachais, parce que tu ne voulais pas être découverte. »

La grimace de notre vis à vis s’accentue encore  alors qu’elle jette à ma compagne un regard de pure rancune et pendant un instant, elle paraît hésiter comme si elle voulait s’en prendre physiquement à mon amie, mais finalement, elle se contente de bousculer Elnax d’un coup d’épaule dans la sienne avant de s’éloigner à grands pas rapides. Une seconde, je crois que ma compagne va la poursuivre, peut-être pour avoir une véritable explication avec elle, mais elle renonce rapidement, se contentant de suivre son ancienne adjointe du regard.

Les sourcils froncés, elle regarde Cléa s’éloigner jusqu’à ce que celle-ci tourne au coin de la rue la plus proche, puis reporte les yeux sur moi, une moue dubitative étirant ses lèvres.

-« On dirait que notre amie a bien changé durant ces quelques semaines… »

J’acquiesce d’un mouvement du menton puis ajoute, le ton optimiste.

-« Peut-être qu’elle sera plus calme d’ici quelques jours. »

Une opinion que ma compagne ne partage pas, répondant d’un ton sceptique.

-« Ce n’est pas si sûr. J’ignore de quelle manière elle a survécu après nous avoir quittées, et je ne sais pas combien de temps elle est restée seule à Taule-Ville, mais il est évident que ça l’a profondément marquée, et les transformations physiques que nous avons remarquées ne sont sûrement pas les plus importantes. »

Là encore, j’approuve de la tête alors que nous reprenons notre promenade, toutes deux un peu songeuses. Je sais que Cléa était quelqu’un qui comptait dans le gang qu’Elnax dirigeait, que son avis était écouté et que ma compagne lui faisait confiance, et je me demande ce qu’elle peut bien ressentir maintenant, après avoir entendu les reproches de son ancienne acolyte. C’est pourquoi, après quelques minutes de marche silencieuse, je reprends doucement la parole.

-« J’espère que tu ne prends les propos de Cléa pas trop à cœur. Il est évident qu’elle n’était pas dans son état normal. »

Après un temps, j’ajoute, comme si je voulais corriger mes propres propos.

-« Du moins son étal normal tel que nous le connaissions. Comme tu l’as dit, elle est certainement très différente maintenant. »

Un petit sourire étire les lèvres de ma compagne alors qu’elle tend un bras pour le passer sur mes épaules, m’attirant contre elle avant de répondre.

-« Ne t’inquiète pas pour moi. A mon avis, pour surmonter les difficultés et, sans doute les épreuves, qu’elle a certainement traversées, elle avait besoin d’un objectif à atteindre, ou de quelqu’un à détester, peut-être même des deux à la fois, histoire de se motiver, de diriger sa volonté sur un point précis quel qu’il soit. Si, pour se sauver elle s’est focalisée sur moi et ce qu’elle considère comme une trahison, au point même de me haïr, tant pis. Ce n’est pas si important. De toute façon, je ne pouvais pas me comporter différemment. Il n’était pas question de sacrifier deux gamins juste parce que ses nerfs commençaient à lâcher. Pour le reste, je crois m’être comportée de manière honorable et je n’ai pas manqué de loyauté. C’est tout ce qui m’importe. »

Je lève les yeux vers les siens, si bleus et limpides, heureuse de n’y trouver aucune trace de doute ou de remord, juste l’amour qu’elle éprouve visiblement pour moi. Je me mets sur la pointe des pieds pour déposer délicatement un petit baiser à la commissure de ses lèvres. Ca lui plaît apparemment, puisque elle en profite pour m’enlacer et me soulever de terre, murmurant « tout ira bien, Gabrielle », avant de me reposer doucement au sol.

 

Nous ne croisons plus Cléa pendant la décade qui suit, et si nous n’oublions sa présence ni l’une ni l’autre, nous n’en reparlons pas, jugeant inutile de s’interroger sans espoir de trouver de réponse. De plus, au fond de moi, je ne peux m’empêcher d’espérer que le temps permettra à l’ancienne seconde de ma compagne d’oublier sa rancune et de retrouver un peu de sérénité, mais je suis très vite détrompée.

C’est un matin, alors que la majorité du groupe part s’entraîner, à l’exception de Marius qui préfère rester seul la plupart du temps et de moi qui me contente d’accompagner les autres et de les observer mais refuse toujours de porter une arme, que nous voyons de nouveau Cléa. Si elle semble toujours en vouloir autant à Elnax, elle donne toutefois l’impression d’être un peu plus calme que le jour de son arrivée.

Elle n’est pas seule cette fois, accompagnée de trois hommes et d’une femme que je n’ai jamais vus et d’un autre que je connais déjà un peu, Luc. Ensemble, ils marchent dans une rue que nous considérons comme faisant partie de notre territoire et où nous ne tolérons habituellement que ceux qui n’ont pas d’intentions belliqueuses, du moins tant qu’ils sont là. Mais ce n’est visiblement pas le cas de l’ancienne adjointe de ma compagne et de ses compagnons. Ricanant et balançant au bout de leurs bras barres de fer, gourdins et même une chaîne de vélo pour l’un d’entre eux, ils sont manifestement venus dans l’intention de se battre. Pourtant, avant d’attaquer, Cléa prend le temps de nous dire quelques amabilités de son cru, commençant par Elnax à qui elle s’adresse d’un ton plein de rancune et particulièrement haineux.

-« J’ai passé des jours et des jours du moment où je pourrai me venger de toi. Me venger de l’instant où tu m’as abandonnée pour sauver la peau de deux gamins insignifiants. Je te jure que je vais te faire regretter ce jour là ! »

Elle n’attend pas de réponse et se tourne vers moi, toujours aussi agressive.

-« Quant à toi, je n’ai jamais compris quel plaisir Elnax pouvait trouver à t’avoir toujours derrière elle, à la suivre comme un petit chien. Tu es pathétique. »

Elle a un mouvement très vif qui lui permet d’éviter de justesse la gifle que je comptais lui asséner, reculant d’un pas tandis que mon bras redescend le long de mon corps. Et puis, elle lève la barre de fer qu’elle tient dans sa main droite, essayant aussitôt de me cogner le crâne. Mais je suis capable d’esquiver moi aussi, et son arme ne rencontre que le vide. Ca donne toutefois le signal de la bagarre, une bagarre immédiatement très violente.

Désarmée, je recule de quelques pas mais ne fuis pas, observant les évènements avec attention et un peu d’inquiétude pour ma compagne et mes amis, rapidement rassurée en constatant que, plus nombreux, notre groupe prend presque aussitôt le dessus. Déjà, nos adversaires reculent et entament une retraite plus ou moins ordonnée. Nous ne les poursuivons pas, et je me rapproche doucement de celle qui, dès le début du combat s’est placée à deux mètres devant moi : Elnax. Je prends sa main et je sens aussitôt ses doigts se nouer aux miens tandis que nous regardons Cléa et sa bande disparaître au coin de la rue.

C’est le soir venu, après le repas, alors que nous sommes toutes deux assises sur le canapé et discutons des évènements de la journée que je laisse transparaître mon découragement, poussant un profond soupir avant de murmurer

-« Finalement, nous avons échoué. Nous sommes de nouveau un gang, et la guerre entre bandes est repartie de plus belle. »

Elle a un demi-sourire un peu désabusé et tend une main pour écarter doucement une mèche de cheveux de mon front.

-« Ce n’est pas vraiment surprenant, tu sais. Il aurait été très surprenant que nous parvenions à contrôler l’ensemble de la cité et des détenus, tu ne crois pas. »

Je hausse les épaules, affichant une moue désenchantée.

-« Pour être tout à fait honnête, je pensais bien que c’était une idée pratiquement impossible à réaliser. Après tout, si les gens sont enfermés ici, ce n’est sans doute pas sans raison. »

Je m’interromps une seconde, le temps de secouer négativement la tête dans un geste plein d’abattement avant de terminer.

-« Mais je voulais tellement y croire. »

Je n’ajoute rien et elle ne répond pas, se contentant de passer doucement sa main le long de mon dos dans un mouvement lent et apaisant. Ca me calme suffisamment pour qu’au bout d’une minute je m’appuie de nouveau contre le dossier du canapé et pose ma tête sur son épaule, chuchotant avec lassitude

-« Tu as essayé pourtant, tu as fait de ton mieux, et je ne peux que te remercier pour cela. »

Elle hausse un sourcil, semblant un peu surprise.

-« Me remercier ? Et pourquoi ça ? »

Elle paraît sincèrement étonnée, et malgré tout, je ne peux m’empêcher de sourire devant son expression un peu éberluée.

-« Parce que tu as fait ce que tu pouvais pour maintenir un semblant de paix dans cette cité, alors que ce n’est pas le genre de comportement qui correspond habituellement à tes convictions. »

Son sourcil grimpe encore plus haut sur son front alors qu’elle secoue négativement la tête.

-« Tu crois que j’ai fait ça juste pour te faire plaisir, quitte à aller à l’encontre de toutes mes convictions ? »

J’acquiesce d’un bref hochement de tête et elle reprend doucement.

-« Ce n’est pas tout à fait exact, Gabrielle. Oui, je savais que c’était important pour toi, et ça m’a certainement influencé au départ. Mais petit à petit, je me suis rendue compte que j’aimais bien la vie tranquille que nous avions, et l’entraînement aurait sans doute suffit à mon besoin d’action. »

Son sourire est très tendre alors qu’elle conclut.

-« Si j’ai essayé de maintenir un peu de paix dans cette cité, c’était aussi pour moi. »

Bizarrement, ça me fait me sentir mieux de savoir ça, d’imaginer que ma compagne aurait parfaitement pu vivre dans le calme m’apaise bien plus que je ne saurais le dire, et pour être honnête, cela efface un peu mes regrets. Souriante, je me redresse, posant chacune de mes mains sur une de ses joues pour attirer son visage vers le mien et l’embrasser de ma manière la plus sensuelle.

 

 

Les jours, comme les semaines passent et les accrochages de toutes sortes, bagarres et pugilats se multiplient, d’autant plus que, lentement mais sûrement, la cité se remplit. Nous n’essayons plus de discuter systématiquement avec les nouveaux arrivants, il faudrait pour cela que l’un d’entre nous soit constamment posté près des portes de fer à surveiller le moment où elles s’ouvrent pour intercepter tous ceux qui entrent.

Notre groupe, ou notre gang, n’a pas de nom, mais Cléa en a donné un au sien : « Les tarentules »  L’ancienne adjointe d’Elnax a bien changé par rapport à l’époque où nous nous trouvions à Taule-Ville. Son attitude envers nous paraît plus agressive de jour en jour et il n’est pas rare qu’elle traîne dans les rues qui entourent nos logements, sans doute par goût de la provocation. Elle n’est jamais seule, se faisant systématiquement accompagner par au moins trois ou quatre membre de sa bande, et n’hésite jamais à tenter de nous attaquer, même quand nous sommes plus nombreux, puisque nous ne prenons plus le risque de nous déplacer seuls.

Je n’en sais pas beaucoup plus sur mes compagnons de captivité. Aucun d’entre nous ne donne de précision sur les actes qui l’ont amené là, mais avec le temps je me rends compte que certains sont tout à fait redoutables au combat. Simon notamment, qui malgré ses airs tranquilles et son apparence débonnaire est un vrai costaud, le seul sans doute à pouvoir tenir tête à ma compagne s’ils devaient combattre l’un contre l’autre ce qui, heureusement, ne devrait jamais arriver. Le seul que je continue à trouver un peu inquiétant, même s’il ne m’a jamais donné de raison de douter de sa loyauté pour l’instant, étant Marius et son regard toujours fuyant.

L’automne a cédé la place à l’hiver et à l’altitude où nous nous trouvons, les matinées sont particulièrement fraîches. Et c’est peut-être pour lutter contre le froid qui s’insinue partout sur ma peau, la bise glissant sous mes vêtements sans aucun mal, que je me serre contre ma compagne alors qu’en compagnie d’Edouard et de Roscoe, nous nous dirigeons vers la laverie. Mais, comme souvent lorsque nous nous déplaçons dorénavant, nous n’arrivons pas à destination sans être importunée par un gang, le plus souvent celui de Cléa. Et c’est ce qui arrive encore aujourd’hui. Ils sont cinq, plantés au coin de la rue à quelques pas de nous. Visiblement ravie de nous trouver en infériorité numérique, elle avance au devant de nous, ses acolytes à trois pas derrière elle, et ricane méchamment.

-« Mais ce sont mes meilleures ennemies que je vois là ! « 

Elles se tourne vers ses compagnons en nous désignant du doigt

-« C’est à cause d’elles que j’ai été obligée de vivre constamment ou presque dans les égouts pendant plusieurs semaines, et de manger du rat. Cru, le rat. Pas que ce soit meilleur, mais il n’y avait plus aucun combustible à Taule-Ville, alors comme je ne pouvais pas les faire cuire, j’ai fait avec les moyens du bord. »

Se tournant de nouveau dans notre direction, elle éclate de rire en voyant nos mines plus que stupéfaites. Un rire malsain, hystérique et trop aigu qui la secoue fortement, de bas en haut. Et puis, elle porte ses mains à sa tête pour agripper des mèches de cheveux sur lesquelles elle tire, non pas comme si elle voulait les arracher mais plutôt comme si elle voulait les rallonger.

Ca ne dure pas très longtemps, mais c’est pendant ce court laps de temps que je comprends que Cléa a perdu la raison. Elle n’est pas seulement traumatisée par les évènements qu’elle a vécus, non, elle est complètement démente.

Discrètement, je jette un petit coup d’œil vers ma compagne. Après un petit moment de sidération, elle a visiblement la même constatation que moi et semble à la fois consternée et stupéfaite. Mais je ne m’attarde guère sur l’expression qu’affiche Elnax, mon observation interrompue par son ancienne adjointe qui recommence à parler, le ton dangereusement doucereux.

-« Vous pensiez vous être débarrassée de moi, vous étiez persuadées que je ne survivrais pas.

Et vous m’avez oubliée, rayée de vos mémoires comme si je n’avais jamais existée. »

Elle pointe de nouveau son index en direction de ma compagne.

-« J’ai beaucoup pensé à toi durant les quelques semaines passées dans les égouts. J’imaginais ce que je te ferais subir si je te retrouvais un jour… Et je dois dire que j’ai eu une quantité d’idées dont je suis plutôt contente. T’écorcher comme je le faisais avec les rats, par exemple… »

Son regard, comme sa voix, se durcit alors qu’elle termine.

-« Et je vais enfin pouvoir me venger ! »

J’ai à peine le temps de voir la barre de fer qu’elle tient en main décrire un arc de cercle dans les airs avant de s’abattre en direction du crâne de ma compagne. Heureusement, celle-ci a des réflexes particulièrement rapides et esquive avec vivacité un coup qui lui aurait peut-être été fatal, tout en ripostant aussitôt d’un large geste du bras qui tient sa lame. Elle ne parvient qu’à entamer légèrement le blouson que porte son adversaire mais ce bref échange donne le signal du combat.

Je ne suis pas armée et recule prudemment de quelques pas, ne quittant pas Elnax des yeux. Notre groupe étant moins nombreux que celui de son ancienne adjointe, ma compagne se retrouve très vite avec deux adversaires face à elle. Ses qualités de combattante lui évitent toutefois d’être débordée, mais je ne peux m’empêcher de craindre que, si la bagarre dure trop longtemps, elle finisse pas être vaincue par la fatigue. D’ailleurs, pendant un instant, persuadée que chacun est bien trop occupé à se battre pour faire attention à moi, j’envisage de filer le plus discrètement possible jusqu’à notre immeuble afin de ramener des renforts, mais finalement, il s’avère rapidement que ce ne sera pas nécessaire.

Notre groupe, peut-être parce qu’il s’entraîne quotidiennement et très sérieusement au combat, est performant tandis que nos adversaires eux, paient visiblement un lourd tribu à l’alcool, au tabac, et à tous leurs excès de toutes sortes. Ils soufflent et suent bien plus que les nôtres et commencent à reculer, ce qui augmente encore la colère de leur leader. Mais elle non plus n’est pas de taille à lutter longtemps contre Elnax. Déjà, celui qui combattait à ses côtés a rompu, le bras droit transpercé par la lame de mon amie et Cléa, quant à elle, pare comme elle le peut chacune des attaques de sa vis à vis, si dominée qu’elle ne parvient pas à riposter. D’ailleurs, alors qu’outre la fatigue, la rage s’inscrit  de plus en plus visiblement sur son visage, elle se décide enfin à cesser le combat, prenant aussitôt la poudre d’escampette.

Aucun d’entre nous ne poursuit qui que ce soit. Nous nous entre-regardons, ramassons les sacs de linge tombés au sol au début de l’affrontement, puis reprenons le chemin de la laverie comme si rien ne s’était passé.

Ceci n’est que le début d’une longue série de bataille plus ou moins rangées. En effet, au fur et à mesure des semaines, puis des mois qui passent ce genre d’incident se reproduit de manière très régulière et excepté à de rares exceptions, nous en sortons toujours vainqueur, même si nous devons parfois soigner quelques plaies et bosses. Cette situation augmente évidemment la rage de l’ancienne adjointe d’Elnax, son agressivité s’accroissant de jour en jour.

Evidemment, d’autres gangs se sont formés, mais en règle générale, ils évitent de s’en prendre à nous, préférant se battre entre eux. Par contre, notre rivalité continuelle avec les « Tarentules » semble passionner de nombreux détenus, et il paraît d’ailleurs que des paris sont engagés sur les éventuels vainqueur de cette « guerre ».

Quoi qu’il en soit, cette situation s’éternise, et si notre groupe ne parvient pas à prendre définitivement le dessus, celui de Cléa n’y arrive pas non plus et le status quo s’installe de façon durable.  Au fond, entre les batailles rangées et les escarmouches avec Cléa et sa bande, les efforts que je fais pour progresser un peu en cuisine, et la relation de plus en plus profonde que je vis avec Elnax, je ne vois pas le temps passer.

Environ un an et demi après notre arrivée dans cette prison plus ou moins modèle dont, je dois dire, j’apprécie le relatif confort, nous célébrons la naissance de la fille de Nicky et Milos.  Je continue de penser qu’une cité-prison est le dernier endroit où élever un enfant, pourtant, je ne peux m’empêcher de me réjouir avec les autres.  Une naissance qui s’est bien déroulée, Dieu merci, puisque en l’absence de qui que ce soit ayant la moindre connaissance médicale, c’est Elnax et moi qui avons assisté Nicky.

Cet évènement est d’ailleurs le seul moment véritablement joyeux pour nous, le reste du temps se noyant dans une routine qui, sans être véritablement ennuyeuse, nous sommes bien trop occupées pour cela.

Malgré ce train-train, les années défilent à toute allure, et je suis presque surprise lorsqu’un soir, alors que nous finissons de dîner, nos mains s’effleurant doucement sur le plateau de la table, je sens le bracelet qui entoure mon poignet droit vibrer doucement. Pas du tout étonnée quant à elle, à croire qu’elle a compté les jours, ma compagne désigne l’objet de la pointe de son index, un sourire qui me semble un peu forcé étirant ses lèvres.

-« Ta peine est terminée semble-t-il. Dès demain, tu vas enfin pouvoir quitter cette cité et oublier les gangs et les bagarres… »

Elle se lève et viens derrière moi, posant ses avant-bras sur mes épaules avant de se pencher vers moi, sa bouche effleurant ma joue.

-« Tu vas enfin pouvoir recommencer à vivre ! »

Elle s’appuie légèrement contre moi et je bascule un peu ma tête en arrière pour sentir la douceur de sa peau contre ma joue. Les yeux fermés, je savoure son contact avant de murmurer, si bas qu’on pourrait croire que je ne m’adresse qu’à moi-même.

-« Si je m’en vais, si je sors d’ici, nous ne nous verrons plus jamais. »

Jamais je n’ai oublié que, contrairement à moi, Elnax est condamnée à perpétuité, mais j’ai toujours refusé d’y penser, j’ai toujours refoulé cette pensée aux tréfonds de ma mémoire. Et voilà que je suis obligée de regarder la réalité en face. Dès demain matin, mon bracelet clignotera et je disposerai de fort peu de temps pour me présenter devant les grandes portes de fer et demander leur ouverture. Je serai libre, je pourrai revoir ma mère, ma sœur, peut-être même Ronan… Au fond, l’idée est tentante et je serais certainement plus qu’heureuse si ma libération n’était pas synonyme de séparation d’avec ma compagne. Certes, je sais bien que ne plus l’avoir à mes côtés ne m’empêchera pas de respirer, de marcher, de manger, ou de parler avec ma famille, mais je sais aussi que je ne ressentirai plus rien de la même manière si elle n’est pas près de moi. Je n’ai aucun mal à imaginer, au plus profond de moi, le trou béant, le gouffre sans fond que creusera son absence en moi, d’ailleurs, le simple fait d’y penser maintenant me fait si mal que je porte ma main sur ma poitrine en grimaçant de douleur.

Tout ceci m’a traversé l’esprit en l’espace de quelques secondes seulement et je rouvre les paupières en sentant les lèvres d’Elnax effleurer mon oreille, son souffle caressant doucement ma peau alors qu’elle affirme, la voix pleine de conviction.

-« Je suis très heureuse pour toi, Gabrielle. »

Je tourne la tête vers son visage, vers son sourire apparemment un peu forcé, vers ses yeux brillant de ce qui est peut-être de la joie pour moi, à moins que ce ne soit de larmes contenues ou bien les deux à la fois, et j’entoure son cou de mes bras. Elle se baisse encore un peu afin de se mettre complètement à ma hauteur, puis m’enlace. Nous restons un long moment serrées l’une contre l’autre.

Après ça, si nous somnolons parfois un instant, nous ne dormons vraiment pratiquement pas de la nuit, faisant l’amour avec une tendresse douloureuse que nous ne connaissions pas jusqu’à présent. Et puis, nous restons longtemps mi-assises, mi allongées sur le canapé du salon, à nous regarder en silence.

C’est le clignotement de mon bracelet qui nous tire de cette bizarre apathie. Nous nous levons lentement, et même si je sais que je n’ai plus que trois heures devant moi, je prends le temps de préparer un café pendant que ma compagne, apparemment bien plus nerveuse que moi, s’active, prenant un sac de sport pour y jeter pêle-mêle mes quelques affaires avant de marcher de long en large, plus agitée que je ne l’ai jamais vue. Si énervée que je finis par l’attraper par le bras, interrompant ainsi son mouvement, pour la pousser gentiment sur une des chaises de la cuisine.

Je lui sers alors un tasse de café, noir et sans sucre comme elle l’aime même si ça ne l’aidera sans doute pas à se calmer, puis m’installe en face d’elle..

-« Tu n’as pas besoin de tourner comme un lion en cage. Les portes sont à deux pas d’ici, nous avons encore du temps devant nous. »

Le simple fait d’évoquer les portes renforce encore les sentiments ambigus que j’éprouve. La joie de la libération, le plaisir immense que je ressentirai en revoyant mes proches, mais aussi l’épouvantable chagrin de perdre Elnax. Alors, dans l’espoir de me changer les idées, je m’occupe de petites choses. Laver les tasses dans l’évier, nettoyer la table, sans me rendre compte que je suis en train d’adopter la même attitude fiévreuse que je reprochais tout à l’heure à ma compagne. Celle-ci ne s’est d’ailleurs pas calmée et a repris ses allées et venues dans tout l’appartement jusqu’à ce que, visiblement exaspérée par son propre comportement, elle décide soudain qu’il est temps de partir. S’emparant d’une main du sac qu’elle a préparé tout à l’heure, elle vient ensuite poser mon blouson sur mes épaules de son autre main en prononçant doucement.

-« Inutile de rester ici, plus longtemps, ça ne sert qu’à reculer l’échéance. »

Je hoche la tête, bizarrement soulagée d’affronter tout de suite ce moment au lieu de rester ici à tourner en rond. Près de moi, Elnax paraît toujours aussi tendue mais effleure ma main du bout de ses doigts au moment où je la glisse sous son bras. Je lui souris en retour et nous franchissons la porte de l’appartement sans que je pense même à me retourner.

Nous marchons lentement. Je me souviens de Ronan qui, le jour de sa libération, observait tout ce qui l’entourait comme s’il voulait graver chaque détail de façon indélébile  dans sa mémoire. Mais ce n’est pas mon cas. Les rues que nous traversons, les immeubles devant lesquels nous passons, tout cela m’importe peu. La seule image que je veux garder à jamais est celle du visage de ma compagne, de son sourire, du bleu de ses yeux, de sa silhouette élancée et énergique à la fois…

-« Nous y sommes, Gabrielle. »La voix de mon amie me tire de ma rêverie et je prends une seconde pour regarder les portes, symboles de notre enfermement. Et puis, je me tourne vers ma compagne, elle me tend les bras et me jette contre elle, heureuse de partager une longue étreinte avec elle. Au bout de plusieurs minutes, nous finissons toutefois par nous reculer un peu, sans nous lâcher mais juste histoire de pouvoir nous regarder dans les yeux. Ca dure moins longtemps cette fois, parce qu’elle interrompt le moment pour poser doucement ses lèvres sur les miennes. Un baiser qui n’a rien à voir avec le premier que nous avons échangé, plein de fougue, de passion et de promesse, alors que celui-ci contient une forme d’amour beaucoup plus tendre et complète.

Il faut bien que nous respirions et c’est ce qui nous pousse à nous séparer, plongeant de nouveau nos regards l’un dans l’autre. Je souris tristement, elle murmure :

-« Je ne t’oublierai jamais, Gabrielle. »

Et puis, elle me lâche avant de faire trois pas en arrière et me désigne les lourds battants d’u geste de la main.

-« Tu dois y aller maintenant. »

Je hoche la tête et ramasse mon sac, passant maladroitement la bandoulière sur mon épaule avant de me diriger vers les portes sur lesquelles je cogne violemment. Il n’en faut pas plus pour que, sur le côté, la trappe s’ouvre. Je hoche la tête et grimace ce que j’espère être un sourire à l’intention de ma compagne sans même remarquer les larmes qui commencent à couler lentement le long de mes joues et pose mon poignet sur la plaque de verre. Je distingue à peine le rayon lumineux et c’est d’une manière très mécanique, sans l’ombre d’une réflexion, que je me place face aux portes quand la voix enregistrée me l’ordonne.

Les battants de métal s’ouvre lentement sans même un grincement, ce qui montre à quel point toute cette cité est récente, et j’avance de deux pas, apercevant déjà les soldats, de l’autre côté, leurs fusils braqués sur quiconque autre que moi tenterait de sortir. Derrière moi, j’entends la voix d’Elnax qui me crie qu’elle m’aime et je tourne la tête vers elle, juste au moment où la voix enregistrée m’informe, le ton toujours aussi monocorde

-« Il vous reste vingt secondes pour sortir. »

Par dessus mon épaule, je vois ma compagne qui me fait signe de filer, de sortir de cette cité pendant qu’il est encore temps, je pousse un soupir, jette un dernier coups d’œil aux soldats avec leurs armes dirigés dans notre direction, et puis, brusquement, je comprends que je ne peux pas, que je ne pourrais jamais retrouver une vie de l’autre côté de ces murs.

Je fais volte face, je cours. J’entends vaguement la voix m’indiquer qu’il me reste dix secondes, mais je n’y prête aucune attention. Déjà, je suis face à ma compagne. Elle fait non de la tête, me presse de partir en prétendant que rien ne mérite de laisser passer une occasion de retrouver la liberté. Je lâche mon sac, je me jette dans ses bras et elle m’enlace, son émotion particulièrement visible. J’enfouis mon visage au creux de son cou et j’entends les portes se refermer. Ses bras s’enroulent autour de moi. Je n’ai aucun regret et je sais avec la plus grande des certitudes que je n’en aurai jamais.

 

 

Fin