INDISCRETIONS

La Quatrième Saison

Créée, produite, réalisée et écrite par : Fanatic et TNovan

 

Traduite par Fryda (2014)

 

Episode Quatre : Pan, Pan ! T’es morte ! (Bang, Bang ! You’re dead !)

« Harper a des ennuis », dis-je à Langston au téléphone tandis que je mets mes chaussures et que je les lace.

« Comment le savez-vous ? »

« De mes années d’expérience, je peux vous dire qu’entendre un coup de feu juste avant que le téléphone de votre compagne fasse silence n’est généralement pas un bon signe. » Seigneur, je ne vais pas passer ma vie à me justifier devant lui. « Envoyez qui vous pouvez à Albuquerque. Et demandez aux locaux là-bas d’être prêt à partir. Je prends mon jet. Je les retrouverai dès que j’atterrirrai et nous irons à la réserve. »

« Stanton… »

« Richard, vous voulez un reportage, vous en avez un. Espérons que ce ne sera pas sur la mort de l’un de nos réalisateurs. » Je refuse de croire ça. Si Harper était morte, je le saurais. Je sais que je le saurais. Une part de moi mourrait immédiatement.

Tiens bon mon cœur. J’arrive. Je serai là aussi vite que possible.

« Alors vous allez juste… »

« Vous perdez votre temps à discuter avec moi. Si vous voulez le reportage, mettez Kendra ou Sam sur le prochain vol. »

Je raccroche et je jette le téléphone sur le lit avant de sortir mon sac de voyage de l’armoire. J’en ai toujours un de prêt pour ces ruées sauvages vers l’aéroport. Maintenant je suis contente de voir que les vieilles habitudes ont du mal à mourir. Brian passe la tête par la porte tandis que je fais une dernière vérification que j’ai tout ce dont j’ai besoin.

« Nous sommes tous prêt à partir. L’agence a appelé. Ils s’occupent de Jeff. Il semble qu’Harper et une personne du nom de Cora soient parties tôt ce matin et l’ont laissé là. Jeff s’occupe maintenant de prévenir les autorités locales du Nouveau Mexique et l’agence nous envoie une voiture. »

« Bien. »

« Kels, ça sert à quoi de payer des milliers de dollars pour une agence de protection et ensuite laisser son garde du corps derrière ? »

« Parce qu’Harper pense qu’elle est indestructible. Elle a vingt-six ans et elle pense que rien de mal ne peut lui arriver. Parce qu’elle n’a pas le bon sens que Dieu a donné à une chèvre ! » Je hurle ces derniers mots puis je m’arrête et je me frotte le visage à deux mains. « Je suis désolée, Brian. J’ai peur et je m’inquiète et… »

« Je sais. » Il entre dans la pièce et me fait un câlin. « Je sais. Tu n’as pas eu une année fabuleuse jusqu’ici. »

Je secoue la tête contre son épaule mais je ne réponds pas. Si je le fais, je vais me mettre à pleurer et c’est la dernière chose dont j’ai besoin pour l’instant. Je prends une inspiration profonde, je la retiens un moment et ensuite je lève les yeux. « Allons-y. »

 

* * *

 

Je regarde les restes éclatés et brisés de mon téléphone. Le fusil est de nouveau pointé sur mon estomac. Je sens des gouttes de sueur couler dans mon dos, elles s’arrêtent à la ceinture de mon jean. Il suffirait d’un tir sur mon estomac et tout serait fini. Plus de baisers à Brennan et Collin le soir au coucher. Plus de chanson pour eux. Plus faire l’amour à Kels.

« Peter ! » S’exclame Cora. « Qu’est-ce que tu fais ? »

Je pense que ce que fait ce bon vieux Peter est plutôt évident. Il se prépare à foutument nous tirer dessus. Je l’étudie à la recherche d’un signe de faiblesse. Je n’en trouve pas beaucoup. Il est grand, baraqué et visiblement fort. Ses cheveux sont coupés courts et noirs et bouclés. Il sent le danger et la sueur. Il tient facilement le fusil dans ses mains. Il est évident qu’il sait l’utiliser.

« Tu n’aurais pas dû venir ici, Cora. Tu n’aurais pas dû fourrer ton nez dans les affaires des autres. »

« Nous ne sommes là que pour acheter des couvertures », j’essaie de bluffer. Il regarde les arbres avec scepticisme. « Je travaille pour un guide de voyages. J’ai vu des beaux paysages. On est juste venues voir de plus près. »

« Lâchez la caméra », ordonne-t-il.

Je pense brièvement à résister mais je me rétracte vite en voyant son doigt se plier près de la gâchette. Je la laisse tomber sur le sol et j’entends la lentille qui se fend. Oh bon. Nous aurons plus de prises quand nous arrêterons ce connard.

Sans autre avertissement, il balance l’arme vers le bas et explose la caméra. Je suis heureuse de porter un jean épais qui me protège les jambes des éclats de métal et de plastique.

« Peter, il faut que vous réfléchissiez à ce que vous êtes en train de faire », essaie à nouveau Cora. Elle s’avance vers lui et tend la main pour prendre l’arme.

Sa main gauche balaye et la frappe à la mâchoire, la faisant tituber. « Reste où tu es, merde ! » Grince-t-il. « Tu n’aurais pas dû venir ici.

Je recule, espérant trouver quelque chose qui me serve d’arme. Une brindille craque sous mon pied. Merde !

De nouveau l’arme est pointée sur mon ventre. « Mettez les mains en l’air. Croisez les doigts et faites face à cet arbre. »

Je ne veux pas lui montrer mon dos. « Tout va bien. »

« Non, tout ne va pas bien ! Tout ne va foutument pas bien ! » Il regarde le bâtiment et semble prendre une décision. « Venez avec moi ! » Il attrape Cora par le haut du bras et presse le canon du fusil sur ses côtes. « Vous ! » Il parle de moi. « Marchez devant nous. Essayez quoi que ce soit et elle est morte. »

Je n’aime pas son plan mais je n’ai pas beaucoup de marge de négociation. Nous commençons à marcher vers le bâtiment. Je me demande combien de touristes viennent par ici chaque jour.

Il nous emmène sur le long trajet qui contourne le bâtiment, vers une porte arrière qui n’est pas enchaînée. Je passe la première et je trouve un deuxième homme avec un fusil dans la pièce. Cora s’exclame, « Wayne, tu ne peux pas être dans ce fourbi aussi ! »

Je ne peux pas partager la surprise de Cora. Si j’avais rencontré Wayne dans n’importe quel contexte, je me serais dit qu’il était un sale type. Pas nécessairement à cause de son apparence mais à sa façon de regarder. Je ne lui aurais pas fait confiance de près ou de loin. Il ignore Cora et garde son fusil pointé sur moi. Je suppose que je représente la menace inconnue. « Asseyez-vous ! »

Un rapide coup d’œil dans la pièce me révèle des options limitées pour m’asseoir. Je choisis une chaise pliante en métal tachetée de rouille. Cora est poussée sur une chaise en bois en face de moi.

« Les mains sous vos fesses », nous ordonne Peter. Puis il dit à Wayne, « Commence à emballer. »

« Quoi ? » Balbutie Wayne. « Pourquoi ? »

« Elle était au téléphone quand je les ai surprises. Qui sait qui elle appelait. »

Seigneur, j’espère que l’appel n’a pas atteint Kels. Elle serait morte d’angoisse si c’était le cas. Bien sûr, elle enverrait aussi la foutue cavalerie. Difficile de choisir.

Wayne va vers un placard et commence à sortir des boites de munitions pour fusil. Je ne prends pas ça comme un bon signe.

Peter s’approche et presse son arme sur ma tempe. « Qui vous appeliez ? »

Je débats pour savoir quoi répondre. Finalement, je choisis, « la police. »

« Merde ! »

« Prends l’argent devant, Wayne », Peter bouscule son partenaire. « Ensuite tu mets la pancarte « fermé » et tu verrouilles la porte. » Il attrape un sac souple sur le sol et commence à mettre les munitions dedans. D’un tiroir, il sort deux pistolets et les met aussi dans le sac.

Il pointe le fusil vers Cora et lui dit de bouger. « Toutes les deux, les mains sur la tête et passez cette porte. »

Il nous dirige dans le bâtiment, poussant Cora contre moi plusieurs fois. J’essaie de rester concentrée, cherchant quelque chose qui me serve d’arme. Mais Peter est malin. Il nous oblige à nous mettre à genoux sur nos mains jusqu’à ce qu’il ouvre la porte. Ensuite il recule et nous regarde attentivement tandis que nous sortons.

Nous entrons dans l’atelier que nous avons filmé depuis l’extérieur. Le groupe d’enfants nous regarde en silence ainsi que Peter avec l’arme. Je suis surprise que personne ne crie ou tente de bouger. Ce ne sont que des enfants, après tout, et ils doivent sûrement être effrayés. Ils se sont arrêtés de tisser, leurs machines à l’arrêt.

Je regarde la petite fille la plus proche de moi. Elle n’a pas plus de huit ans. Son corps est mince, trop mince pour un enfant en croissance. Elle me regarde avec des yeux marron, sa peau de la couleur de la terre battue. « Va a estar bien ». Ça va aller, tenté-je de la rassurer.

Pas de réaction.

J’entends un bruit derrière moi et je me retourne pour voir Peter qui enlève une paire de menottes de l’un des enfants. Elle était utilisée pour attacher ses maigres jambes à son tabouret. Sans prévenir, Peter les place sur les poignets de Cora. Il relâche un autre enfant et vient vers moi.

Aucun choix n’est le meilleur. Je peux résister et être probablement tuée ou le laisser me mettre ces trucs et probablement être tuée.

Peter tend la main et j’écarte mon poignet. Soudain ma tête part en arrière. Plus vite que je ne le pensais, il me colle la crosse de son fusil sur le sourcil. Une entaille s’ouvre sur mon œil là où la peau s’est séparée. Merde, ça fait mal. Alors que je suis momentanément distraite par la douleur, il me pose les menottes.

« Ne m’énervez pas plus, madame. »

Wayen entre dans la pièce et hoche la tête. « J’ai le fric. Allons-y. »

Il me surprend en nous faisant signe de passer la porte. « Les dames d’abord. »

« Où est-ce qu’on va ? » Je demande en gagnant du temps pour monter un plan. Bien sûr, je ne sais pas bien ce que je ferais, étant donné que mes mains sont maintenant attachées dans mon dos.

« Vous êtes notre billet de sortie de ce merdier », grogne Peter en m’attrapant le haut du bras. Je regarde les enfants. Aucun d’eux n’a bougé ou dit un mot.

 

* * *

 

Grimper une colline est difficile avec les mains attachées dans le dos. J’apprends de la pire façon, combien les bras sont extrêmement importants pour l’équilibre. Je trébuche en montant et je tombe rudement sur mon genou droit. Il y a encore de la neige sur le sol, tombée il y a peu.

Peter me pousse du bout de son fusil. « Avance ! »

Je me lève et je recommence à marcher. Je me demande combien de fois je vais pouvoir tomber pour gagner du temps ?

Cora pousse mon épaule de la sienne. « Je suis désolée pour tout ça, Harper. »

Je secoue la tête. « Eh, j’ai connu pire. »

« Fermez là ! » Nous avertit Wayne devant nous.

Je roule les yeux. Comme si il y avait quelqu’un ici pour m’entendre. Je risque un coup d’œil derrière moi vers Peter. « Où allons-nous ? »

« On monte. »

Je réfrène un commentaire sarcastique. Pas besoin de rendre le type avec une arme encore plus furieux. Mais ça ne m’empêche pas de poser une autre question. « Pourquoi on monte ? Pourquoi on marche ? Pourquoi on ne prend pas votre voiture ? »

« J’ai une autre voiture là où on va. Si tu as appelé la police, ils vont venir à la boutique. Ils vont voir le camion de Cora… »

« Comment as-tu… » Demande Cora.

« S’il te plait, Cora, tout le monde dans la tribu connait le bruit de ce moteur antédiluvien. On t’a entendue et ensuite je vous ai vues qui trainiez autour du bâtiment. » Il sourit d’un air narquois. « Quand les flics arriveront, il verront nos voitures et ton camion et il penseront que nous sommes tous à l’intérieur. Ils vont entendre les enfants travailler et se dire qu’il y a quelqu’un.  Avec un peu de chance, ils vont s’installer là pour des heures à distance respectable. »

Je fais un bruit désobligeant. « Les enfants vont parler. Ils vont entendre la police et appeler à l’aide. »

Peter se met à rire. « Non, ils ne le feront pas. Maintenant avance. »

 

* * *

Il ne faut pas longtemps pour installer Brian et les jumeaux dans la suite dans laquelle ils vont rester jusqu’à mon retour. Je dis au revoir à mes bébés en attendant l’arrivée de Sam. Il est en route depuis l’aéroport.

« Je vais chercher ta Mama », dis-je à Brennan tandis que je la couche dans la voiture qui va lui servir de lit jusqu’à ce que l’hôtel puisse fournir des berceaux. « Quand je reviendrai, j’attends de vous que vous lui vomissiez dessus pour lui montrer exactement ce que nous pensons de cette petite escapade effrayante. »

Je ne peux pas m’imaginer les élevant seule. Harper Lee, tu ferais mieux d’aller bien. Je serai forcée de te botter les fesses si tu ne l’es pas. Bien sûr, tu aimerais probablement ça. Je souris à la pensée tandis que je regarde Brennan tomber dans un sommeil paisible.

Ce n’est pas le moment de t’effondrer, Kelsey. Reprends-toi pour tes enfants, pour Harper, et pour toi-même. Serre les dents et fais ce qui doit être fait. Une fois qu’Harper sera à la maison en sécurité, tu pourras pleurer un bon coup. Jusque là, secoue-toi, Petit Gourou. »

 

* * *

 

J’aimerais pouvoir regarder ma montre. Je me dis que nous avons marché une heure mais je n’en suis pas sûre. Malgré la marche, j’ai un peu froid. Ma veste était déboutonnée quand il a mis les menottes sur mes poignets. Personne ne s’est soucié de m’aider, je n’en suis pas surprise. Mon œil gauche est gonflé à cause du coup que j’ai reçu tout à l’heure. Le sang de la blessure s’est collé sur une partie de mon visage et mes lunettes sont perdues sur le sol de l’usine. Voilà une raison pour laquelle je ne les porte pas comme je devrais.

Wayne respire fort, visiblement peu habitué à l’exercice exténuant. Il est assis sur un rocher et se repose. Peter est parti. Cora et moi sommes appuyées contre un arbre. Je ne sais pas combien il nous reste à faire mais j’aime bien la promenade. Elle laisse une piste claire et elle mène à nos ravisseurs. J’espère que Wayne aura une crise cardiaque.

« Est-ce que les bébés ont ri déjà ? » Demande Cora, tout à coup.

Je souris en pensant à mon garçon et à son rire qui secoue son ventre. « Collin oui. Des grands rires géniaux. Bien sûr, Kels me dit que ce sont des gaz mais je sais ça mieux qu’elle. »

« Qu’est-ce qui l’a fait rire la première fois ? »

« Moi », je lui dis avec fierté. « On faisait les idiots tous les deux. C’est mon petit homme. »

« On doit faire une cérémonie bientôt alors. Le premier rire est sacré pour les Navajos. Ça parle du plaisir que l’enfant expérimente, les bonnes choses que l’Esprit lui apporte. » Cora regarde au loin.

« En quoi consiste la cérémonie. » J’aime bien cette distraction. Mes bébés me rendent toujours heureuse peu importe les circonstances. Seigneur, je suis si contente que Kels et les bébés ne m’aient pas suivie ici. Je serais folle d’inquiétude s’ils étaient là.

Cette discussion semble rendre Cora heureuse aussi. « Celui ou celle qui provoque le premier rire chez l’enfant organise une fête en son honneur. Et à cette occasion, on apprend la générosité à l’enfant. »

« La générosité ? Comment ? Ça me semble être un grand concept et Collin n’a que trois mois. »

Cora se met à rire. « Tu l’aides en le mettant sur le bon chemin. Tu l’aides en lui apprenant à donner ses petits jouets. Ça lui apprend que la vraie joie vient dans le don aux autres, à prendre soin de son clan. »

« Assez », grogne Peter, interrompant notre conversation. « Avancez. »

« J’ai hâte de voir l’Ebouriffé et moi faire cela, Cora. »

Nous recommençons à marcher. Heureusement nous descendons la colline. Kels, ne t’inquiète pas pour moi, chér. Je suis juste partie pour une petite randonnée.

 

* * *

 

L’agence a eu la bonne idée d’envoyer deux gardes du corps avec moi. J’ai laissé le grand gars sans cou à l’hôtel avec Brian et les bébés. J’ai Sam avec moi et une jeune femme prénommée Sarah, qui est très intense et, je peux le dire, très capable. J’ai déjà vu ce regard.

Sarah conduit la voiture de location tandis que le camion des locaux nous suit vers notre destination. Je me tourne et fais face à Sam. « Je ne suis pas sûre de savoir dans quoi nous allons. Tu le sais, pas vrai ? »

Il hoche la tête. « Je sais. » Il regarde ses mains et ensuite lève les yeux vers moi. « Kelsey, Harper va bien. Je le sais. »

« Je me le dis en permanence. Mon cœur ne peut pas croire autre chose. »

« Alors écoute-le. »

« Je le fais. C’est la seule partie de moi qui réfléchit clairement en ce moment. »

Il lâche un petit rire. « Bon sang, tu donnes l’impression que tu prends vraiment bien les choses. »

« C’est stupéfiant ce que l’adrénaline et l’inquiétude vous font. Tu es marié et tu as des enfants, Sam, tu sais comment c’est. »

« Bien sûr, mais Kels, ma femme est enseignante. Je ne me suis jamais inquiété du fait qu’elle pourrait être tuée. »

Je ne vais pas mentionner Columbine ou l’autre demi douzaine d’écoles qui ont affronté une telle tragédie. Laissons cet homme savourer sa sécurité.

 

* * *

 

Nous entrons dans une clairière et je vois une petite maison nichée dedans. Je présume que c’est là que nous prenons notre véhicule. J’en vois un dans le chemin de l’entrée. C’est une grosse berline des années où on faisait des panneaux latéraux en bois. Est-ce que quelqu’un a une voiture neuve au Nouveau Mexique ?

Cora glisse sur un caillou et tombe lourdement sur son épaule, vu qu’elle n’a aucun moyen de se retenir. Wayne la soulève brusquement, aggravant la blessure, ce qui fait pousser un cri de douleur à Cora.

« Bouge ! Ou bien tu vas avoir encore plus mal. »

Nous avançons sur la propriété et Peter ouvre la porte de derrière sans hésitation ni verrou. Je présume qu’aussi loin dans la campagne, personne ne s’embête à verrouiller. Nous sommes bientôt rejoints par une jeune femme, la petite vingtaine, un bébé dans les bras et un bambin à sa suite. « Papa ? Qu’est-ce que tu fais là ? » Elle regarde ensuite la scène d’un peu plus près, voit les armes, et nos mains attachées dans le dos. « Qu’est-ce qui se passe ? »

« Retourne dans l’autre pièce, Sandie. Sors les enfants d’ici. »

« Papy-papy ! » Crie le bambin en ouvrant les bras.

« Papy-papy est occupé », dit Sandie en posant la main sur sa petite poitrine pour le tenir tranquille. « Viens, on va jouer à Candyland. »

« Ouais ! »Serine le garçonnet en filant hors de la pièce.

« Je vais t’emprunter ta voiture pour un moment. » Peter va au comptoir dans la cuisine et vide le contenu du sac à main de Sandie. Il trouve ses clés au milieu d’un tas de chiffons, de menthes, de cigarettes et de petite monnaie, il les lève. « Allons-y. »

Wayne donne l’impression de vouloir plutôt rester là mais il se lève du tabouret de cuisine lourdement. Nous sortons et faisons trois pas vers la voiture quand nous l’entendons.

Quel merveilleux bruit.

Nous regardons tous les quatre en l’air pour voir un hélicoptère émerger de la ligne des arbres. La cavalerie. Mieux que sur un cheval. Je ferais signe si je pouvais bouger les bras.

« Restez où vous êtes ! » Nous ordonne une voix d’en haut. Je doute que ce soit Dieu mais ça le fera aussi.

« On rentre ! On rentre ! » Crie Peter, contredisant la voix. Une autre raison pour qu’il brûle en enfer.

Je tombe au sol quand Peter me pousse. Je vais tenter quelques-uns de ces mouvements de résistance passive que Mama a utilisés à un millier de manifestations.

Peter me frappe dans les côtes.

Bon Dieu ça fait mal.

« Debout ! » Crie-t-il. Il me frappe à nouveau, cette fois sur ma mâchoire. Tandis qu’un coup de feu résonne dans la clairière, il m’attrape et me tire derrière lui dans la maison.

Ça n’a pas marché.

 

* * *

 

Comme je m’y attendais, les choses sont plutôt sens dessus dessous quand nous arrivons. On dirait bien qu’on a plusieurs scènes à couvrir. D’abord, la boutique et l’usine où tout a commencé. D’accord, c’est là que Sam va rester avec le camion de notre correspondant local pour commencer le reportage.

Le réalisateur qu’ils m’ont adjoint me rejoint tandis que j’essaie de savoir ce que je vais faire ensuite. « Ms Stanton ? »

« Oui. »

« J’ai appelé la station pour leur demander d’envoyer notre hélicoptère. On dirait qu’il y a un cas d’otage à quelques kilomètres d’ici. Ça découle de quoi que ce soit qui s’est passé ici ce matin, bien que les autorités essaient de comprendre. »

Je prends une inspiration profonde parce qu’il faut que je demande. « Harper Kingsley est l’une des otages, pas vrai ? »

« Oui. » Il hoche lentement la tête. « C’est ce que l’on croit. »

« Rappelez le bureau. Dites leur de faire atterrir l’hélicoptère ici d’abord. Ils vont avoir une passagère. »

« Avec tout mon respect, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. »

« Je ne vous ai pas demandé si vous pensiez que c’est une bonne idée », je grogne en me rapprochant de lui. « Ma compagne est dans ce bazar et j’ai bien l’intention d’être aussi près que possible. Maintenant, vous pouvez m’aider ou passer le reste de votre carrière à produire des reportages de seconde zone sur les reflux d’égouts et les grèves des éboueurs. J’ai pourri la vie de gens pendant près de dix ans. Vous ne seriez pas le premier et je suis sûre que vous ne serez pas le dernier. »

« J’appelle tout de suite. »

« Bon plan. Allez-y. »

 

* * *

 

Ça fait près d’une demi-heure qu’on a été forcées d’aller à l’intérieur. Nous sommes dans le séjour avec Sandie et ses deux enfants. Tous les deux pleurent. Le bambin est en colère parce qu’il ne peut pas courir et jouer partout, le bébé est soit fatigué, soit mouillé, soit il a faim. Je connais les pleurs de Brennan et Collin, mais pas ceux de ce bébé.

Wayne et Peter ont fait le tour de la maison et ont baissé tous les stores et verrouillé toutes les portes. Wayne est à un bout du séjour et surveille les chambres et la porte de devant. Il respire mal et transpire comme un cochon. Il enlève sa veste et je peux voir que sa chemise est tachée de sueur.

Peter est de l’autre côté et surveille la cuisine et la porte de derrière. Il ne s’occupe pas de son partenaire, ce qui me va très bien.

On peut entendre l’activité à l’extérieur, même par-dessus les pleurs. Je jure que la moitié des policiers du Nouveau Mexique ont dû rappliquer. J’ai aussi compté au moins deux hélicoptères. Un de la police, un des infos. Je me demande si c’est le nôtre. Je me demande si Kels est là. Si c’est le cas, elle est furieuse contre moi. J’aurais dû amener Jeff. Je parie qu’elle va nous attacher l’un à l’autre la prochaine fois que je sors.

« Tu peux pas faire taire ce bébé ? » Grogne Wayne depuis sa position. « Je ne peux pas réfléchir. » Il a son bras gauche pressé contre sa poitrine.

Sandie lui jette un regard agacé. « Ce n’est pas ce que nous avions prévu pour la journée, Wayne. Mon fils veut jouer et ma fille est fatiguée. »

« Je peux aider », dis-je.

« Quoi ? » Peter concentre son attention sur moi.

« Je peux aider pour le bébé. Je suis bonne avec les bébés. J’en ai deux, en fait. »

Peter n’a pas l’air de me croire. Il est sur le point de me contredire quand Sandie demande, « des garçons, des filles ou un de chaque ? »

« Un de chaque. Des jumeaux en fait. De trois mois. »

Sandie sourit et regarde le bébé dans ses bras. « Linda va avoir six mois la semaine prochaine. »

« Je peux la bercer, si vous voulez ? Comme ça vous pourrez jouer avec votre fils. »

Elle regarde son père pour avoir sa permission. Wayne s’en mêle, « Laisse la faire, Peter. Comme ça on pourra entendre ce qui se passe dehors. » Peter hoche la tête et Sandie s’approche pour poser Linda dans mes bras.

Avant qu’elle ne le fasse, je m’éclaircis la voix et une fois encore j’ai l’attention de Peter. « Je ne peux pas aider si je ne peux pas la tenir. »

Peter vient vers moi et me met debout. Mes côtes hurlent de douleur, mais je ne le montre pas. Je serre la mâchoire et je regrette aussi cette action. Je veux qu’on me mette de la glace partout. « Wayne, tu tires sur Cora si celle-ci tente quelque chose. » Je regarde Wayne, je ne pense pas qu’il atteigne quoi que ce soit qu’il vise en ce moment. Je doute qu’il y voit avec toute la sueur qui coule sur son visage.

Peter bouge rapidement et détache mes mains pour me les réattacher devant. « Voilà. Ça ira comme ça. »

Mes épaules sont très heureuses de ce changement. « Ça ira », je répète et il me repousse sur le canapé.

« Peter, tu peux aussi m’attacher les mains devant ? » Demande Cora, enhardie par mon succès. « Je me suis vraiment abîmé l’épaule là-bas. »

Il accède aussi à sa demande.

Sandie met Linda entre mes bras et je commence à la bercer, en chantant la berceuse préférée de Brennan. Maintenant capable de se concentrer sur son fils, Sandie le calme rapidement en jouant avec lui.

Je sens que le niveau de tension dans la pièce commence à baisser.

Et le téléphone sonne.

Nous nous regardons tous. Aucun de nous ne pense que c’est l’opérateur qui appelle pour le service longue distance de Sandie. Nous savons tous qui est à l’autre bout de la ligne. Je me demande si Peter va faire feu dessus aussi. Il ne semble pas aimer beaucoup les téléphones.

« Je réponds, Papa ? »

« Non », il grogne. Il laisse sonner le téléphone et vient vers moi. Il prend Linda et la donne à Cora. Ensuite il m’apporte le téléphone. « Dites leur de partir sinon on va vous tuer. »

Seigneur, j’espère qu’on n’est pas sur haut-parleur si Kelsey est là-bas. « D’accord. » Je prends le téléphone et j’appuie sur le bouton pour répondre. « Allô ? »

Il attrape le combiné et le tourne pour pouvoir entendre la conversation. Penché sur moi, je peux sentir sa peur. Et sa colère. De mon point de vue, ce n’est pas une bonne combinaison. Si ce sont les phéromones que lâchent les hommes, pas étonnant que je joue  dans l’équipe gagnante.

« Cora ? »

« Non… » Je commence à répondre mais Peter cache le combiné et me pousse du coude sur ma blessure à la tête, ce qui me fait voir des étoiles momentanément.

« Ne dis rien que je ne t’ai dit d’abord, garce. Maintenant dis leur de partir avant que je te tue. »

Je hoche la tête et il retire sa main. « Partez avant qu’il ne nous tue. » Je suis contente que ma voix soit ferme. Du moins, ça l’est à mon oreille.

La voix à l’autre bout est calme et rassurante. « Dites-lui qu’on ne peut pas faire ça. Nous n’allons nulle part et il ferait aussi bien de sortir. Il ne fait qu’empirer les choses. Dites lui qu’on voudrait lui parler. »

Je regarde Peter, sachant qu’il a tout entendu. Il couvre à nouveau le combiné. « Dis leur que je ne blague pas. » Pour marquer le point chez moi, il presse le canon de son fusil à la base de mon cou. Je prends des petites inspirations  pour ne pas bouger trop et le surprendre, et qu’il me tire dessus.

« Il dit qu’il ne blague pas. » Il faut que je me dégage de cette situation. Devient réalisatrice d’infos, Harper. Vois le reportage. Ignore l’aspect personnel.

« Nous n’allons pas partir. Sortir de son plein gré et relâcher les otages sains et saufs est la seule chose qui va l’aider. N’importe quoi d’autre va empirer les choses. »

« J’vous emmerde ! » Grogne-t-il avant de couvrir le combiné. « Je veux un des hélicoptères. Je veux qu’on nous emmène d’ici. »

Pareil pour moi, mon pote. « Il veut un hélicoptère. » Je me demande si les policiers vont jouer sur les mots, comme lui donner un hélicoptère mais pas de pilote. ‘Mais vous avez juste demandé un hélicoptère, Peter. Comment on aurait pu savoir que vous ne savez pas piloter ?’

« Dites lui qu’on peut discuter s’il veut bien vous relâcher. »

Il roule les yeux et secoue la tête d’un air emphatique.

« Non. »

« Alors il n’y a rien à discuter. Nous parlerons de l’aider s’il est prêt à s’aider lui-même. »

Peter raccroche.

Ça s’est bien passé.

 

* * *

 

Qu’est-ce qui, dans notre patrimoine génétique, attire Harper et moi dans des situations où il y a soit des gens tarés et dangereux avec des armes, soit un grand nombre de policiers.

Quoi que ce soit, il faut qu’on trouve une cure. Je deviens trop vieille pour ce merdier.

L’hélicoptère dans lequel je me trouve fait des cercles au-dessus de la maison tandis que le caméraman filme. Je suis sûre qu’entre nous et l’hélicoptère de la police, les gens à l’intérieur sont impressionnés.

Je tapote le bras du pilote. « Une chance de m’avoir une liaison radio avec quelqu’un en bas ? »

« Je peux essayer. »

« Merci. »

J’essaie de voir dans la maison tandis que nous tournons. Les rideaux sont tirés et il n’y a pas l’air d’y avoir de mouvement. Il faut que je me dise que tout le monde est vivant vu que les policiers sont là assis sur leurs culs collectifs.

Je ne me suis jamais sentie aussi inutile de ma vie.

Le pilote me regarde. « Mettez ce casque. J’ai une liaison radio avec le shériff adjoint Stone. »

Je tends le bras vers le sol et je prends le casque avant de le poser sur ma tête. « Adjoint Stone ? Ici Kelsey Stanton. Pouvez-vous me dire si Harper Kingsley est dans cette maison ? »

La connexion n’est pas merveilleuse mais à travers les parasites je peux suffisamment entendre. « Nous le croyons, Ms Stanton. Nous essayons d’avoir confirmation. »

Je déglutis. Je n’ai pas besoin de leur confirmation. Je sais qu’elle est là. Maintenant, faisons quelque chose pour l’en sortir et en un seul morceau ce sera encore mieux. « Merci, Shériff adjoint, merci de me le faire savoir dès que possible, je l’apprécierais. »

« Nous le ferons, Ms Stanton. » La radio se tait et une fois encore, je suis forcée d’attendre.

 

* * *

 

Peter fait les cent pas dans la maison, attendant que quelque chose se produise. Le fils de Sandie joue calmement tout seul et Sandie berce Linda. Cora est en alerte et me regarde. Je regarde Wayne. Je me dis qu’il reste cinq minutes avant qu’il fasse une crise cardiaque. Je commence à compter à partir de trois cents.

A cent quarante-sept, Wayne s’évanouit.

Peter est dans la cuisine et vérifie où en sont les policiers dehors. Je n’éprouve pas le besoin de l’alerter sur ce qui se passe dans le séjour. Normalement mon niveau de compassion est un peu plus haut mais pas pour quelqu’un qui a menacé de me séparer définitivement de ma famille.

Sandie entend le bruit derrière elle quand il s’effondre. Il lui faut un moment pour se rendre compte de ce qui s’est passé mais ensuite elle crie pour appeler son père.

Oh bon, c’était bien tant que le moment durait.

Peter se précipite et voit Wayne sur le sol, sa poitrine immobile. Il me lance un regard accusateur mais je l’ignore. Ce n’est pas moi qui l’ai emmené sur une randonnée de deux heures. J’temmerde, mon pote.

« Bon sang ! » Peter jure et prend le pistolet de Wayne tombé pour le mettre à sa ceinture. « Wayne ! » Crie-t-il comme si ça allait l’aider.

Je regarde tandis que personne ne bouge pour aider le vieux Wayne. Ni Sandie. Ni Cora. Ni Peter.

Le téléphone sonne et nous surprend tous.

Peter dirige le fusil vers moi. « Décroche ! »

Je soulève le combiné et le porte lentement à ma bouche. « Allô ? »

« Harper Kingsley ? » demande le policier.

« Oui. »

Peter avance d’un air agressif. « Qu’est-ce qu’ils ont dit ? »

« Il m’a demandé si je m’appelle Harper Kingsley. »

Mon kidnappeur, preneur d’otages, secoue son fusil vers moi pour m’encourager à continuer. « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » Demandé-je poliment. J’ai l’air de travailler pour un service clients.

« Du changement ? Est-ce qu’il veut bien négocier ? »

« Un tombé, un de reste », je réponds allègrement, en espérant qu’avec l’air détaché, je pourrai tromper Peter. Wayne est parti. C’est clair. « Je vais demander. » Je tends le téléphone pour laisser les flics entendre. « Ils veulent savoir si vous etes prêt à négocier avec eux. »

« Je veux que ma fille sorte. Mes petits-enfants. »

Finalement, cet idiot pense aux autres. « Je vais leur dire. » Je reporte le téléphone à ma bouche. « Il veut que sa famille sorte. Il a une fille et deux petits enfants ici. » Je me demande si j’ai une épouse et deux gamins là dehors.

« Qu’ils sortent par devant, lentement. Ils doivent marcher en ligne directement vers nous. » Je répète les instructions pour ceux qui sont dans la pièce.

Peter regarde sa fille. « Prends les gamins et pars. » Elle commence à objecter pour des raisons que je ne comprendrai jamais. « Va. Je n’aurais jamais dû venir ici. »

« Papa. » Sandie commence à pleurer. Elle sait que quand elle partira, ça ne se finira pas bien. Encore un regard vers ses enfants et je ne leur jette pas la pierre de partir tant qu’ils peuvent. Je ne peux qu’espérer les rejoindre bientôt.

« Va ! » Il lui fait signe de partir. « On se voit bientôt », lui ment-il, sa voix tremblotante.

« Pourquoi tu ne viens pas avec nous, Papa ? » Sandie tend la main vers son père. « Pas besoin de rester ici. Ça peut marcher pour nous tous. Allons en parler dehors. »

Il recommence à objecter mais hoche ensuite lentement la tête. « Très bien. Je serai juste derrière toi. »

« Tu le promets, Papa ? »

« Je le promets. Vas-y. »

Sandie est visiblement désorientée et ne sait pas si elle doit le croire ou non. Finalement, elle prend l’enfant endormi dans ses bras et la main de son fils. « On se revoit vite. » Avec d’autres coups d’œil en arrière, elle se fraye un chemin dans la maison jusqu’à la porte principale.

« Par ici, mademoiselle », le policier la dirige avec un porte-voix.

Peter regarde par le rideau jusqu’à ce qu’il soit sûr que tous les trois sont à l’abri. Avec un profond soupir, il retourne son attention vers nous. « Pourquoi, Cora ? » Un fauteuil usé lui fait signe et il s’y laisse tomber. Il a l’air tellement épuisé. « Je ne t’ai jamais embêtée. Je ne vous ai jamais blessés, toi ou ta famille. Pourquoi tu me fais ça ? »

« J’ai vu les enfants. Je ne pouvais pas les laisser là. »

« Pourquoi », grogne-t-il. « Je les ai nourris, je leur ai donné un toit. »

« Tu les as enchainés à leur chaise », je marmonne, incapable de m’en empêcher.

Il aggripe les bras du fauteuil. « J’étais mille fois meilleur avec eux que leurs propres parents. Ils me les ont vendus. Le plus cher a coûté cinquante dollars. Cinquante dollars pour les débarrasser d’un enfant sourd. »

Je ne peux pas croire ce que j’entends. Je me sens physiquement nauséeuse. « Vous les avez achetés ? »

Il hausse les épaules, sans aucun remords. « J’avais un besoin. Je leur ai donné quelque chose de mieux. J’ai donné un revenu à leurs familles. Je leur ai appris des choses. »

La Terre à Peter, acheter des enfants ne veut pas dire qu’on fait une bonne action. Mais je garde la bouche fermée. Kels serait fière de moi.

Il sort l’arme de sa ceinture et la pointe vers Cora. « Comment as-tu pu ? »

Avant qu’elle puisse répondre, il tire.

 

A suivre épisode 5

 

<Fondu au noir>