INDISCRETIONS

La Quatrième Saison

Créée, produite, réalisée et écrite par : Fanatic et TNovan

 

Traduite par Fryda (2014)

 

Episode Cinq : Ne Perds Pas La Tête (Don’t Lose your Head)

Ben merde alors !

Je regarde ma poitrine et je suis horrifiée. Tant de sang.

C’est à ça que ressemble la mort ?

Je ne me suis jamais attendue à ce que ce soit aussi sale. Je me figurais toujours ces morts sympas et propres où on a quelques minutes de plus pour pouvoir dire au revoir à tout le monde et obtenir une prière de repentance.

C’est quoi sur ma chaussure ?

Probablement un peu plus de la cervelle de Peter. Il y en a partout. Ça et son sang.

J’entends hoqueter et je vois Cora qui régurgite tout son petit-déjeuner sur le tapis. L’air est plein d’odeurs de transpiration, de sang, de vomi et de mort. Wayne est allongé près de la fenêtre, la tête de Peter est étalée partout dans le séjour. C’est moche.

Et soudain, je suis frappée. C’est fini. Je suis libre.

Je suis vivante !

Merde et alleluia !

Je me lève du canapé et je vais vers Cora. « Sortons d’ici. »

Elle s’essuie la bouche du mieux qu’elle peut sur son épaule. Elle se lève et nous commençons à avancer vers la porte de la cuisine. « On devrait leur dire qu’on sort. Garde les mains loin de ton corps. Ce serait ballot d’être abattues par les flics. »

« Je suis désolée, Harper. » Elle regarde la pièce et les deux hommes morts. « Je n’ai jamais pensé que ça tournerait comme ça. Je voulais juste quelqu’un qui ne nous mépriserait pas. » Elle relâche une profonde inspiration, pleine de tristesse. « J’ai tout foiré. »

« T’inquiète pas, Cora. Mais il faudra que tu expliques tout ça à ma femme. »

 

* * *

 

« Regardez-moi, madame », dit l’ambulancier, en penchant ma tête pour mieux voir l’entaille. Il pose un bandage et par-dessus un carré de gaze imprégné de bétadine. Je tressaille et je pense le frapper. Il ne semble pas le remarquer et commence à regarder ma mâchoire et ma gorge. Je suis très sensible là où Peter m’a frappée. « Vous avez de la chance qu’il n’ait pas écrasé votre trachée, madame. Une glissade de sa botte et… »

« J’ai beaucoup de vies », je marmonne, espérant ne jamais avoir à les utiliser. Je regarde autour de moi et je me demande où est Kels, me disant qu’elle devrait être ici. Je remarque qu’il commence à faire sombre dehors et je me demande depuis combien de temps on a été retenues. Ça ne m’a pas semblé aussi long. « Quelle heure est-il ? »

Il regarde sa montre. Comment peut-il y voir dans cette lumière ? « Il est près de deux heures de l’après-midi. »

Merde.

Oh merde.

Au moment où ça me vient, l’obscurité tombe.

Je suis aveugle.

 

* * *

 

Je suis assise à l’arrière de l’ambulance quand je l’entends m’appeler. « Harper !? Harper !? »

Je veux sortir vite et courir vers elle mais, avec ma chance actuelle et mon manque de vision, je tomberais et je me briserais le cou. Je m’agrippe au brancard et je me penche en avant. « Kels ? »

Je l’entends se frayer un chemin à travers la foule et ensuite le camion s’abaisse quand elle grimpe pour me rejoindre. Soudain, j’ai les bras pleins d’elle quand elle se jette contre moi. Pour une raison que j’ignore, ça ne fait pas mal quand c’est elle. Elle m’embrasse ardemment, complètement inconsciente des gens qui nous entourent. « Dieu merci, tu vas bien », murmure-t-elle contre mes lèvres.

« Salut, mon cœur », je murmure. Je la serre très fort, faisant d’elle mon ancre dans cette dernière tempête. « Désolée pour tout ça. »

Elle m’embrasse à nouveau et je sens ses larmes contre ma peau. « Tu vas bien, c’est tout ce qui importe. »

Je me penche en avant et j’effleure ses lèvres des miennes, voulant faire comme si tout allait bien, un moment encore. « Comment vont les enfants ? » Oh oui, je peux jouer le déni.

« Bien. Ils sont à Albuquerque. Je les ai laissés avec Brian et un type sans cou. » Elle s’écarte et je ne sens plus son souffle sur mon visage. « A quoi pensais-tu, Harper ? Pourquoi as-tu laissé Jeff derrière toi ? »

« Cora me l’a demandé. » Seigneur, j’espère que ma nana ne va pas haïr ma famille adoptive. « Elle était inquiète pour le Diné. Elle ne voulait pas que quelqu’un d’autre puisse parler de cette histoire. »

Kels lâche un soupir agacé. « Tu ne peux pas faire passer les intérêts de quelqu’un d’autre avant les tiens, Harper. Tu es trop importante pour moi. Pour Brennan et Collin. » Elle passe ses doigts dans mes cheveux et j’essaie de me retenir de tressaillir. « Je me fiche de ce que quelqu’un d’autre pense. Ou dit. Ou fait. Tu es à moi, Harper Lee. Premièrement, dernièrement et pour toujours. Compris ? »

Je hoche la tête, reconnaissant la vérité dans son propos. « Je suis désolée. »

« Bon, où es-tu blessée ? A part ce qui se voit. » Elle touche doucement ma mâchoire et la penche pour voir l’étendue du bleu. Je sais que c’est terrible. Elle effleure le bord de l’entaille sur mon front de son pouce et je grogne. Elle s’arrête. « Je suis désolée, Tabloïde. » Il y a une longue pause. « Pourquoi tu ne me regardes pas, Harper ? »

« Je ne peux pas. »

« Quoi ? Pourquoi ? »

Je prends une inspiration profonde. Comment lui dire ? La méthode directe semble toujours être la meilleure. « Je ne vois pas, chér. »

« Quoi ? »

J’appréhende de répéter les mots, de peur de les rendre réels. Je hausse les épaules et produis ce que je pense être un sourire courageux. « Ça recommence. »

 

* * *

 

Dix heures plus tard, je suis assise dans le fauteuil près du lit d’hôpital d’Harper. La scène est trop fraîche pour moi. Ça ne fait que quelques mois, moins d’une année, que je me trouvais dans cette position.

Harper est endormie. Bien que le docteur ait dit que les infirmières allaient venir la réveiller toutes les deux heures pour vérifier sa condition.

En arrivant à l’hôpital universitaire, Harper a immédiatement été emmenée pour une série de radios. Les docteurs étaient inquiets pour sa colonne, sa mâchoire et ses côtes. Mon épouse fait vraiment travailler les médecins. Il faut que je l’examine pour voir si elle n’a pas une cible peinte sur son corps.

Le médecin m’assure que sa colonne est préservée, mais elle a trois cotes brisées. Sa poitrine est enveloppée de bandages et l’entaille au-dessus de son sourcil est couverte de gaze blanche. Heureusement il y avait un bon chirurgien plastique dans l’équipe et il s’est chargé de la recoudre. Il a dit qu’il ne devrait pas y avoir de cicatrice. J’espère presque le contraire. Peut-être que ça lui apprendrait à faire plus attention.

Je passe les doigts sur son front pour apaiser la tension. Elle doit faire un mauvais rêve. Bien que le docteur ait dit qu’il pense que la cécité est temporaire, le résultat du gonflement de la blessure à sa tête, elle ne le croit pas. Elle ne le croira pas jusqu’à ce qu’elle ouvre les yeux et me voit. J’ai le même sentiment.

« Je t’aime », je murmure. Mon téléphone vibre contre ma hanche et je sors dans le couloir pour prendre l’appel. « Salut, Brian. Comment vont les jumeaux ? »

« Ils vont bien. Ils dorment comme des bébés », blague-t-il. Il redevient vite sérieux et demande. « Comment va l’Etalon ? »

« Comme ses enfants. »

« Bien. Tu devrais dormir un peu aussi, Kels. Tu as marché à l’adrénaline toute la journée. »

Je bâille à cette suggestion. La journée a été longue. Je me suis réveillée avec un coup de feu à travers le téléphone, j’ai volé comme une chauve-souris frénétique jusqu’au Nouveau Mexique, je suis arrivée pour trouver ma compagne prise en otage et blessée, j’ai supervisé la couverture de l’incident pour la chaine et ensuite j’ai emmené mon épouse blessée à l’hôpital. Mon lit me manque, mes enfants me manquent, et la vision de ma compagne par-dessus tout. « Bientôt, Brian. Merci de t’inquiéter. »

« Toujours. On peut venir vous voir demain ? »

« Absolumment. On va voir comment on va pouvoir faire entrer les bébés. Ou bien Harper va mettre l’hôpital en pièces pour aller jusqu’à eux. » Aveugle ou pas, elle serait une vraie terreur si on essayait de les garder loin d’elle.

« Très bien. On sera là tôt. »

« C’est bien. Bonne nuit, Brian. »

Je raccroche et je reviens lentement dans la chambre. Il y a une infirmière qui réveille Harper, comme prescrit. « Ms Kingsley, réveillez-vous. » Elle prend la main d’Harper dans les siennes et la tapote doucement.

Je vais vers l’autre côté du lit et je prends l’autre main d’Harper pour embrasser ses phalanges. Elles sont éraflées de ses chutes pendant sa marche forcée, mais autrement ça va bien. « Mon cœur, il est temps de te réveiller et de briller. »

Harper cille et ouvre les yeux puis elle se tourne vers ma voix. « Je vais me réveiller mais je refuse de briller », lance-t-elle dans un vieux jeu de mots.

« Je peux accepter ça pour le moment », je la rassure. « Comment vas-tu ? »

« J’ai mal. » Vu qu’elle ne mentionne pas sa vue, je présume que ça n’est pas revenu. Je lui presse la main pour lui dire que j’ai compris.

« Il faut que vous répondiez à quelques questions, Ms Kingsley. » L’infirmière relâche sa main et s’écarte du lit. « Quel jour sommes-nous ? »

« Le jour après qu’on m’ait botté le cul. » Je m’éclaircis la voix dans un reproche gentil. C’est la période du Carême après tout, elle n’est pas supposée dire de tels mots (cf épisode 3). Elle continue. « Nous étions à l’usine de couvertures jeudi. On est déjà vendredi ? »

L’infirmière sourit. « Techniquement, mais il est tôt. Quel est votre nom ? »

« Harper Lee Kingsley. »

« Bien. Nous sommes en quelle année ? »

« Deux mille un. »

« Qui suis-je ? » Je me joins au questionnement en ajoutant une note taquine dans ma voix.

« L’amour de ma vie. »

Je pense que je vais la garder.

 

* * *

 

C’est la seconde fois que je me réveille dans un lit d’hôpital avec Kels blottie près de moi. J’ignore le hurlement de mes côtes parce que je me sentirais encore plus minable sans elle près de moi. Il faut vraiment qu’on arrête ça. Bien entendu, ça demanderait que je ne me mette pas dans ce genre de situation, mais où serait le plaisir ?

Le plaisir est juste derrière la porte si mon audition fonctionne encore bien. Les yeux ne sont pas encore revenus en ligne ce qui me terrifie. Là maintenant, cependant, il faut que je sois forte. Je m’effondrerai plus tard. J’espère que je n’en aurai pas besoin. Mais peu importe ce qui arrive, j’ai vu Collin et Brennan. Ils sont inscrits dans mon cœur aussi clairement que Kels, et ils y seront pour toujours.

Brian frappe et entre, poussant notre poussette à deux sièges dans la chambre. J’entends le garde du corps dehors accueillir M. SansCou. « Bonjour ! » Gazouille Brian joyeusement.

J’embrasse Kels sur le front et je la serre, essayant de la réveiller. « Chér, nous avons de la compagnie. »

Au son de ma voix, Collin commence à gargouiller et à bouger les bras, les cognant contre son côté de la poussette. Je reconnaîtrais le bruit joyeux de mon fils n’importe où.

« Quelqu’un est content de t’entendre », confirme Brian. Je l’entends détacher mon fils et l’apporter vers nous. « Regarde qui est là, Collin ! »

Je sors mon bras libre et Brian l’installe contre moi. Collin commence immédiatement à mâchouiller mon bras. « Salut, mon gars ! » Je ris. « Ne frappe pas mon côté, s’il te plait, d’accord ? »

Kels se redresse assise près de moi. « Regardez qui s’est faufilé », roucoule-t-elle et elle se penche au-dessus de moi pour embrasser Collin. « Bonjour, mon beau garçon. »

« Bonjour, la magnifique », chantonne Brian. « Ça a été facile d’entrer avec le garde du corps. Personne ne voulait s’y frotter. Doug serait tellement jaloux de me voir avec un tel étalon. »

Kels rit et se penche sur moi pour me caresser la joue. « Comment vas-tu, Tabloïde ? »

« Statu quo, mais mieux pour l’instant. »

« Je t’apporte Brennan et tu pourras être parfaitement bien. »

 

* * *

 

Je tiens toujours Brennan dans mes bras lorsque quelqu’un entre dans la chambre. Tout va bien tant que je prends de petites inspirations et que je ne bouge pas trop. Kels est dans un fauteuil à côté et donne son petit-déjeuner à Collin. Il ne lui a fallu que quelques minutes dans la chambre pour réaliser que sa maman était là et qu’il avait faim. Brennan est heureuse dans mes bras, blottie sous mon menton.

« Comment allez-vous Harper ? »

« Je vais bien. Je me sens bien mieux aujourd’hui. »

« Bien. » J’entends qu’on note quelque chose sur mon dossier. « Comment vont les côtes ? » Il pose le dossier et contourne Brennan pour sentir mes côtés.

J’inspire brusquement quand il passe sur un point particulièrement sensible. « J’ai mal. Ça va si je ne me tourne pas. Ou que je respire profondément. Ou que quelqu’un me touche. »

« Ou que tu t’assois toute seule », ajoute Kels depuis son fauteuil.

« C’est vrai », je pose mes lèvres sur la tête parsemée de cheveux de Brennan. « Il faut que je dorme et qu’on me réconforte. »

« Comment vont vos yeux ? » Il penche ma mâchoire et envoie une lumière dans mon œil.

Je le sais parce que je peux voir les petits rais de lumière. « Je vois une tache. »

« Tu peux ? » Demande Kels, la voix un peu tremblotante.

« Je peux. »

Le docteur glisse sa main autour de ma nuque et tâte ma tête. « Bien, ça veut dire que le gonflement diminue. Votre vue devrait revenir à la normale dans ce cas. » Il soulève la gaze sur mon entaille, maintenant une entaille recousue, et s’assure qu’elle guérit correctement. Je présume que ça lui va parce qu’il la recouvre. « Vous souffrez, je présume, de cécité post traumatique réversible, une conséquence de votre coup porté à la tête avec la crosse du fusil. Dans les jours prochains, vous souffrirez  peut-être de maux de crâne, de confusion, d’irritabilité, d’anxiété, de nausées et de vomissements. Il faut que vous restiez tranquille pendant les prochains jours. »

« Est-ce que ça veut dire que je peux partir d’ici ? »

« Vous n’aimez pas notre accueil luxueux ? » Il rit. « Je pense que si vous promettez de bien vous tenir, nous pouvons vous laisser partir. Mais, Ms Kingsley, vous devriez savoir que les blessures au cerveau sont cumulatives et qu’elles ne sont pas jolies. C’est pour ça que Troy Aikman devrait partir à la retraite tant que son cerveau  ne se liquéfie pas. » ((NdlT : un joueur de baseball et de football américain)

Une autre raison pour moi d’aimer le Nouveau Mexique. Tout le monde est fan des Dallas Cowboys ici. Ils n’ont pas vraiment d’autre option en fait. « Mais ce serait dur de le perdre. »

« Je sais, mais ne prenez pas tout ça à la légère. Il faut que vous soyez plus précautionneuse, Ms Kingsley. On dirait que beaucoup de gens dépendent de vous. » Il presse mon épaule et quitte la chambre.

Je penche la tête pour embrasser Brennan à nouveau, au moment exact où elle décide que je me rapproche trop. Son poing, bien que minuscule, frappe mon nez d’un coup solide. Je cligne des yeux et son visage précieux revient à ma vue plein de couleurs et magnifique. Ses yeux verts ne quittent pas les miens pendant de longs moments et nous partageons un sourire. « Salut, ma superbe fille. »

Mes yeux ne quittent pas ceux de ma fille mais je peux voir, avec ma vision périphérique, que Kels et Collin se lèvent. Après avoir installé Collin dans la poussette, Kels s’approche de moi avec précautions. « Harper ? Qu’est-ce qui se passe ? »

J’embrasse le nez de Brennan. « Rien. Je fais juste les yeux doux à ma seconde fille préférée. »

« C’est stupéfiant », la voix de Kels est légère et taquine. « J’essaie depuis deux ans de te faire rentrer du sens dans le crâne et elle le fait en trente secondes. » Kels s’assied sur le lit près de moi et me penche le visage vers elle. « J’adore ces yeux. Tu continues à jouer avec et je te les prends. »

Je ris à l’absurdité de cette déclaration. « Je te le promets, chér. Plus de toutes ces bêtises. Parce que ces yeux adorent te regarder. » Je fais suivre le commentaire d’un baiser sincère.

« Contente de l’entendre, Tabloïde. »

Avant que je puisse répliquer, Brennan lâche un rire. Un vrai rire.

Kels sourit. « Si on s’y attendait. » Elle caresse la tête de notre fille comme un talisman. « Tu penses qu’on devrait la ramener chez nous, Brennan ? Même si c’est une grande fauteuse de troubles ? » Brennan roucoule pour sa maman. « Oui ? Je le pense aussi. Je pense qu’on va la garder. »

« Pfiou ! » Je lâche un soupir affecté. « J’ai eu peur un instant là. Et, félicitations, Kels, d’avoir fait connaître le premier rire à notre fille. »

Kels se joint à notre fille. « Son premier rire tout haut, peut-être. Harper, j’ai le sentiment que ce bébé rit de moi depuis des semaines. »

« Vraiment ? » Je suis intriguée. « Qu’est-ce qui te fait dire ça ? » Seigneur que j’aime cette femme. Je pourrais facilement passer ma vie et même plus à tout apprendre sur elle.

Maintenant que notre dernière crise semble être passée, les traits de Kels se détendent dans un vrai sourire. Je réalise en le voyant, combien ça m’a manqué. « Elle me fait le regard ‘Maman, t’es bête’. En mâchouillant ses doigts et en jouant avec ses pieds pendant que je suis prise par l’adhésif des couches et que je boutonne le pyjama de travers, et que je me cogne la tête sur la table de change quand je me penche pour prendre quelque chose. »

« Pas étonnant que tu l’aies fait rire. Et, j’ai un petit service à demander avant que nous ne filions d’ici en jet. »

« Oui ? »

« Le Diné fait une cérémonie pour les enfants quand ils ont leur premier rire. Et en voyant comme tu as fait rire Brennan… »

« Si le docteur dit que c’est bon, alors on reste. »

Je souris. J’imagine difficilement le docteur me prescrire de quitter le Nouveau Mexique en catastrophe.

 

* * *

 

Je suis inquiète pour Kels. Quelque chose ne va pas. Elle a accepté cette cérémonie, pour moi, je le sais, et pas parce que ça signifie quelque chose pour elle. Maintenant que nous sommes restées, il n’y a pas de moyen gracieux de changer d’avis et de revenir plus tard. J’aimerais le pouvoir. Je pense que notre famille a besoin de filer pendant un moment. Cette année a été pourrie jusqu’ici.

Notre montée est courte, surtout parce que je ne conduis pas. Sans Cou, qui semble être notre garde du corps en chef, est derrière le volant. Kels m’a très clairement expliqué que quel que soit l’endroit où on va à partir de maintenant, nos gardes du corps nous suivent, et qu’il n’y a absolumment aucune exception à cette règle. Il faut que j’obéisse à ce diktat. Je veux que ma nana se sente mieux.

Nous descendons du minivan et sommes accueillis par Cora et Johnny. Le bras de Cora est dans une attelle, parce qu’elle s’est démis l’épaule pendant notre petite aventure. Je vois des larmes retenues briller dans ses yeux et elle m’entoure de son bras valide, me serrant très fort. « Harper, je suis contente que tu ailles bien. »

Je serre les dents et j’ignore le hurlement de mes côtes. Pas besoin qu’elle se sente encore plus mal. Le Seigneur sait qu’elle n’a jamais voulu que ça arrive. Je serre le poing et je tape mon front. « C’est du solide. Presque impossible à casser. »

Cora se tourne vers Kels et tend la main pour prendre celle de ma femme. Elle la tient doucement mais n’arrive pas à croiser le regard de Kels. « Je te dois des excuses profondes, Kelsey. Je te suis reconnaissante de bien vouloir revenir ici, dans notre maison, sachant que j’ai failli te faire perdre une part de toi. S’il te plait, accepte mes excuses et ma promesse que ceci ne se reproduira jamais plus. »

« Cora, bien sûr que j’accepte tes excuses. Harper est venue ici parce qu’elle a ressenti le besoin de t’aider. Elle fait aussi partie de votre famille, et nous soutenons toujours la famille. » Ma femme sourit et entoure mon bras du sien. « Je préfèrerais juste qu’on le fasse avec moins de bleus la prochaine fois. »

« Absolumment. Et, Kelsey, nous te considérons comme faisant partie de la famille, autant qu’Harper. Tu es sa seconde moitié, le deuxième de ses deux esprits, sans toi elle serait incomplète. S’il te plait, considère que c’est ta maison autant que la sienne. Et autant qu’elle appartient à vos enfants. »

« Merci. C’est vraiment gentil de votre part. »

Pfiou. Nous avons passé la première barrière de la soirée. D’accord, il est temps d’alléger tout ça un peu. « Voulez-vous rencontrer les deux enfants les plus étonnants du monde entier ? » Je me retourne lentement et commence à libérer les jumeaux de leurs attaches. Brennan plonge dans mes mains, heureuse d’être libérée. Je la soulève et j’embrasse ses joues rebondies. « Oooh, tu deviens tellement grande », je hoquète. Je pense que ça a plus à voir avec ma blessure qu’avec son poids, pour être complètement honnête.

Je présente ma fille à un public très appréciateur. « Voici Brennan Grace Stanton Kingsley. »

Cora lance des ooooh et des aaah et pousse Johnny pour qu’il tende les bras pour prendre ma petite fille. Il la prend avec précautions et se tourne pour que Cora puisse l’inspecter. « Elle est absolumment magnifique. » Cora regarde de la mère à la fille. « C’est une copie carbone de toi, Kelsey. »

« Espérons que non. Je ne pense pas que le monde puisse supporter deux versions de moi. »

Oh, ma chérie, ça je ne sais pas.

« J’espère qu’elle a un meilleur caractère. » Je remarque que Kels s’est rapprochée un peu de notre bébé et qu’elle garde un œil d’aigle sur elle. C’est une tellement bonne maman.

Je me penche pour prendre mon garçon. Instantanément ses mains s’enroulent dans mes cheveux. « Ouille. Ouille. Ouille », je chantonne. « Je devrais le savoir depuis tout ce temps. »

Ma femme prend pitié de moi et lâche sa surveillance sur Brennan pour m’extraire de ma captivité. « Tu n’apprendras jamais, Harper. » Elle nous embrasse tous les deux et me le tend.

Nous nous retournons tous, contentes de voir que Brennan est toujours dans les bras de Johnny et en sécurité, et je soulève L’Ebouriffé. « Voici Collin Lee Stanton Kingsley. »

Johnny se met à rire. « Eh ben, il en a des cheveux. »

Kels se joint à lui. « C’est notre Ebouriffé. Je le tiens personnellement responsable de toutes les brûlures d’estomac que j’ai eues enceinte. »

« Je pense que nous pouvons aussi le tenir responsable pour les miennes », Johnny continue sur un mode amical. « Il va être beau gosse. »

Je rayonne quand Kels répond, « il a la belle allure de sa Mama. »

Je le soulève pour que nos joues se touchent, la douleur de cette action est intense mais je m’en moque éperdûment. « Ouaip, presque jumeaux. Bien que mes cheveux ne se dressent pas autant. »

« Pas étonnant que tu soies fière d’eux », rayonne Cora. « Entrez, notre clan attend ses nouveaux membres. »

Kels sourit et reprend Brennan et nous entrons pour la cérémonie.

 

* * *

 

Shadow nous accueille quand nous entrons, plaçant sa main noueuse sur leurs mains en disant une incantation. Nous attendons dans un silence respectueux pendant qu’elle les bénit. En finissant, elle tourne sur nous son regard acéré, pas du tout diminué par le temps. « Bienvenue. »

« Salut, Shad. Tu as l’air en forme. »

Elle fronce les sourcils et lève un sourcil gris. « J’ai l’air de rejoindre bientôt les esprits de ma mère et de mon père. » Avant que je puisse objecter, elle me renvoie d’un geste. « Tous les deux commencent leurs marches et je suis contente de les voir démarrer leur voyage. »

Moi aussi. « Parle-nous de la cérémonie s’il te plait. Je sais juste qu’on doit leur enseigner la générosité. »

Shadow hoche la tête. « Avant que ça commence, Harper, tu vas passer le sel aux invités, et, Kelsey, tu vas passer les fruits. » Avant que je prononce ma question, j’ai ma réponse. « Le sel représente la Femme Sel ; elle était la première à pratiquer cette cérémonie. Le fruit, c’est pour montrer que Kelsey a été fructueuse et t’a rendue riche par le don des enfants. »

« C’est la vérité », dis-je affirmative.

« La raison pour laquelle la cérémonie se passe maintenant, c’est parce que vos enfants ont ri tous les deux, et ont montré de la joie pour ce monde. Ils l’ont appris de vous, en vous regardant tous les jours. C’est un bon signe qu’ils aient ri si jeunes. Nous nous inquiétons pour les enfants qui ne le font pas. » Elle soupire, visiblement prise dans le souvenir des enfants qu’elle a connus. « Puisqu’ils ont montré de la joie, il faut qu’ils apprennent à ne pas la garder pour eux mais à s’occuper des autres dans leur prospérité. Chacune de vous va donner une pincée de sel aux bébés, du pain et de la viande. Ensuite vous leur prendrez. Cela symbolise leur don pour vous, une nature charitable.

Nous hochons la tête, en nous imprégnant de tout ceci.

« Typiquement, c’est le moment où l’enfant du Diné  reçoit son nom. C’est un don que leur font les grands-parents. Vu qu’aucune de vous n’est issue de parents du Diné, avec votre permission, je ferai office de grand-parent des enfants. »

« Bien sûr que ça nous va », dit Kels chaleureusement.

« Mais n’appelez pas le garçon Horace ou quelque chose d’horrible comme ça », je taquine et ensuite j’espère foutument que son père ne s’appelait pas Horace. Note pour moi-même, connaître ce genre de truc avant de blaguer.

 

* * *

 

Notre garde du corps sans cou m’aide à m’installer sur le canapé. Il a vu que j’avais mal, s’est mêlé de ma conversation et a pris le contrôle de la situation. Pas étonnant que Kels l’aime bien. Il me surprend ensuite en allant vers quelqu’un du clan pour prendre mon fils. « Je pense que vous aimeriez de la compagnie. »

Au moment où il dit ça, ma nana apparait derrière lui. « Ça t’ennuie si je me joins à vous ? » Connaissant d’avance ma réponse, Kels et Brennan s’asseyent.

Notre petite famille. « Alors, qu’est-ce que tu penses de tout ça, Masla ? » Je demande à Collin. Il plisse le front, une ride se formant entre ses minuscules sourcils. Seigneur que c’est mignon. Kels lui lisse les cheveux. Qui refusent de rester en place, bien sûr. « J’aime bien ton nouveau nom, petit homme. » Il signifie puissant. Il l’est. Il a réussi à naître. Shadow a aussi dit qu’elle sait qu’il sera de bonne nature et aura une touche d’originalité dans tout ce qu’il fera. Elle existe déjà dans son style capillaire. Je le laisse enrouler mon index de sa main et il le met dans sa bouche, mâchouillant joyeusement. « Et comment va Manaba. » Le nom de Brennan signifie agitée et elle l’est.

« Elle est très heureuse », répond Kels pour notre fille. « Bien sûr, elle vient juste de manger. Ça la rend toujours heureuse. »

Je regarde ma femme d’un air impudent. « Le Seigneur sait que ça me rend toujours heureuse. » Je me penche, ignorant la grande protestation de mes côtes et je mets le nez dans sa nuque. « Partons d’ici. »

« Oh, voilà un plan que je peux complètement approuver. »

 

* * *

 

Je tire une couverture sur les épaules d’Harper et je la regarde se tourner sur le côté et se blottir dans le canapé tandis que nous volons vers la maison. Je regarde sur ma droite et je vois Brennan et Collin, bien installés et qui dorment profondément eux aussi.

Je m’installe à la table face à Brian. Il bat des cartes avec lesquelles il a joué au solitaire. « Un gin rami ? »

« Bien sûr, pourquoi pas ? Mais il faut que je passe un appel, laisse-moi une minute. »

« Pas de problème. Je vais distribuer en faussant le jeu. »

Je souris et je prends le téléphone. « Tu fais ça, mon pote et ce sera la dernière chose que tu vas fausser. »

Il me regarde et fait un geste de montrer les griffes tout en sifflant et en miaulant.

« Tu n’as encore rien vu. » Je m’adosse et je regarde le clavier puis j’entre les chiffres par cœur. Je retiens le téléphone avec mon épaule en penchant légèrement la tête, et je prends les cartes que Brian a servies. « Richard ! Juste le producteur exécutif que j’espérais joindre. Attendez une minute, vous voulez bien ? Je vous mets sur haut-parleur, j’ai une contraction dans la nuque. » Je décroche le combiné et je réarrange mes cartes.

« Oui, je sais combien la vie peut être difficile sur un jet privé, Stanton. »

Je roule les yeux vers Brian qui a la bonne grâce de ne pas éclater de rire.

« Richard, laissez-moi en venir à l’essentiel pour ne pas gâcher votre précieux temps. Je démissionne. »

« Quoi ! »

« Attention. Harper et les enfants dorment. » Je jette un coup d’œil pour m’assurer que c’est toujours le cas. « Appelez mon avocate. Elle et mon agent préparent tout pour les patrons de la chaine. »

« Kelsey… » Il balbutie un moment mais je décide de ne pas le laisser s’enfoncer.

« Ce n’est pas vous, Richard. C’est moi. Je dois partir. Je dois démissionner. Je vais m’enflammer si je ne mets pas ma vie sous contrôle. Je vous l’assure, c’est mieux comme ça. Ça n’amènerait rien de bon pour la chaine ou l’émission si j’avais une crise à l’antenne. Et c’est exactement ce qui va arriver si je ne pars pas maintenant. »

« Est-ce qu’on peut faire quelque chose ? »

« Acceptez ma démission et laissez-moi racheter le contrat. Je ne peux pas revenir, et je ne le ferai pas.

« Est-ce que vous êtes en route pour New York, là ? Harper a toujours un job ici, vous le savez. »

« Je le sais. J’imagine qu’Harper sera de retour dans quelques jours mais juste là, je vole vers la Nouvelle Orléans. Harper a été plutôt malmenée et a besoin de quelques jours pour guérir. Ensuite, elle rentrera. Entretemps, Sam rentre avec un sujet mirifique. Ça va vous faire de l’audience. Utilisez-le à bon escient. »

« Bon sang, vous savez ruiner la journée d’un homme. »

« Je ne voulais pas ruiner votre journée. Je pensais que vous sauriez. »

« J’apprécie d’avoir des nouvelles sur le sujet pour ne pas être à l’aveuglette plus tard. » Je l’entends soupirer. « Stanton, quoi qu’il arrive, prenez soin de vous. Vous êtes trop talentueuse pour que le métier vous perde. J’espère retravailler avec vous un jour. »

« Merci, chef. Je suis sûre que nos chemins se recroiseront un jour. »

« Souhaitez un bon rétablissement à Kingsley et qu’elle ramène ses fesses ici. Je vais avoir besoin d’elle pour gérer quelques brouilles. »

« Je le ferai. Prenez soin de vous Richard et hum… je peux vous demander un service ? »

« Oui ? »

« Rentrez chez vous retrouvez votre femme et votre fille. Je suis sûre que vous leur manquez. » Je raccroche. Je jette un coup d’œil à Brian. Il a l’air totalement choqué.

« Merde alors ! » Il lève les deux sourcils. « Tu peux faire ça ? Partir comme ça ? »

« Je l’espère parce que je viens de le faire. » Je regarde à nouveau mes cartes et je les réarrange une fois de plus. « Gin. »

Les choses vont déjà mieux.

 

* * *

 

Je m’agenouille et je la secoue doucement. Nous sommes sur le point d’atterrir ; je devrais probablement l’avertir pour que ce ne soit pas un choc total. « Harper ? Allez, mon cœur, réveille-toi. Nous sommes presque à la maison et sur le point d’atterrir. »

Elle roule sur le côté et ouvre complètement un œil puis essaie d’ouvrir le second. Elle finit par plisser les yeux et l’ouvre autant qu’elle peut vu son gonflement. « Est-ce qu’il neige ? »

« Je ne sais pas. Il y a beaucoup de neige en mars à la Nouvelle Orléans ? »

« Oh que non. La Nouvelle Orléans en mars se réchauffe déjà. Il se pourrait qu’on ait besoin de clim déjà. Pas qu’on ait ce souci ici. »

« Et bien, alors j’espère que la clim fonctionne dans la maison. Je vais être assez occupée sans en plus transpirer et empuantir l’endroit. » Je souris, me rendant compte qu’elle n’a pas deviné. Elle n’a pas encore compris qu’on était à la Nouvelle Orléans. Donnons-lui du temps, c’est une fille intelligente. Brian secoue la tête et cache son sourire derrière sa main.

« Maison ? Notre maison ? » Couine-t-elle alors qu’elle commence à saisir. Elle s’assied trop rapidement, vu la douleur qui passe sur son visage, et elle regarde par le hublot avec un long soupir de soulagement. « La maison. »

« J’ai dit que nous allions à la maison, Tabloïde. Je le pensais. » Je tourne son visage avec précautions pour qu’elle puisse me regarder. « Je veux que nous passions quelques jours ensemble, juste à nous reposer et nous détendre. Nous avons besoin d’une pause. »

« Je suis toute à toi. Nous n’avons même pas besoin de dire à la Conspiration que nous sommes rentrées jusqu’à ce que tu ne puisses plus me supporter. »

Je ne peux m’empêcher de rire. « Chérie, tu aurais dû réfléchir un peu plus à des visites en secret avant d’acheter la maison juste à côté de celle de Robie et Renée. Toute la famille va savoir que nous sommes à la maison en moins de trente minutes. Mais je leur fais confiance pour nous laisser nous installer avant de débarquer tous. »

« Dieu soit loué, tu m’aimes même quand je fais des trucs idiots. »

Je soupire. « Oh bon sang, si ce n’est pas la vérité ? » Je m’étire et je fais rouler mes épaules. « On rentre et on s’installe, d’accord ? »

 

* * *

 

Une fois tous rassasiés et installés pour notre première nuit  à la maison, Harper et moi, nous nous blottissons sur le divan pour regarder quelques vieux films et vraiment, pour nous détendre complètement. Nous sommes à des milliers de kilomètres de ceux qui nous veulent du mal, ou qui veulent rendre nos vies misérables. Un peu comme Scarlett O’Hara, j’y penserai demain. Ce soir, je suis parfaitement blottie avec Harper. Elle insiste pour me tenir malgré ses côtes douloureuses, mais je ne discuterai pas. J’ai besoin d’elle tout près.

Brennan et Collin sont profondément endormis, et Brian a décidé d’aller voir comment le Quartier Français a survécu au Mardi Gras. Je présume que c’est un bon moment pour informer Harper de ma démission.

« Humm, mon cœur, je pense que tu devrais savoir une chose. »

Elle sourit d’un air supérieur. « En fait, tu es un garçon de quinze ans prénommé Kevin ? »

Je prends le temps de regarder ma chemise et je confirme que ce n’est pas le cas. « Non. Tu voudrais me dire quelque chose ? » Je la taquine en retour.

Elle rit fort et regarde aussi ma chemise. « Je pensais qu’ils étaient vrais. »

Je lui écarte la main d’une tape joyeuse. « Ils sont très vrais. » Je me réinstalle contre elle et je relâche lentement ma respiration. « Avant que nous atterrissions aujourd’hui, j’ai appelé Langston et j’ai démissionné. »

Elle dépose un baiser sur le haut de mon crâne et murmure dans mon oreille. « Tu m’as laissé rater tout le plaisir ? »

« Il n’y en avait pas beaucoup, en fait. Je pense qu’il savait que ça allait venir. A ton manque de réaction, je présume que toi aussi. Est-ce que je suis vraiment la tarée totalement stressée que je pense devenir, ou quoi ? »

« Pas du tout, chér. Tu as l’air d’une femme avec des priorités nouvelles et éprouvées. Je pense que tu as pris la bonne décision, si mon opinion sur le sujet t’intéresse. »

Je lève sa main et je l’embrasse, puis je la serre sous mon menton tout en hochant la tête. « Tu sais que ton opinion m’importe, mais il fallait que je parte. Il fallait que je parte des affaires et il fallait que je parte de la ville. Ce n’est plus moi. » Je cligne des yeux en regardant la pièce, notre maison. « Ça, c’est moi. C’est mon chez moi maintenant. Je dois être ici. Il faut que j’élève nos enfants ici. J’ai besoin d’être avec notre famille. »

Elle sourit et me serre plus fort. « Comment pourrais-je argumenter contre cela ? Toute ma vie, j’ai espéré une femme qui pourrait nous aimer, moi et ma famille. Je t’ai, bébé », elle chantonne dans une imitation de cette vieille chanson de Sonny et Cher. « Je n’ai aucune intention de te laisser partir. »

« Oui, et bien tu sais, Langston a été rapide pour me rappeler que tu avais toujours un job là-bas et qu’il s’attendait à ce que tu reviennes. »

« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » Elle fait une pause puis ajoute rapidement. « Et j’entends bien, veux. Pas qu’est-ce que je devrais faire ? Ou ce qui est le mieux pour ma carrière ? Qu’est-ce que toi, Kelsey Kingsley, tu veux que je fasse ? »

« Je ne vais pas répondre à cette question parce que la réponse est évidente. J’ai toujours voulu et je voudrai toujours ce qui est le meilleur pour toi. Tu dois décider de ce qui l’est. Je ne me mettrai pas dans cette position. C’est mon boulot de décider ce qui est le mieux pour nos enfants, pas ce qui est le mieux pour toi. Je t’aime et j’aimerais t’avoir à la maison et près de moi. Si tu dois rester un peu plus longtemps à New York, ça me va aussi. Tu peux rentrer à la maison les week ends. C’est pour ça qu’on a un jet. »

« J’emmerde le jet. » Elle sourit et me tourne la tête pour que je puisse la regarder. « Une fille ne peut pas entendre ‘Harper, je t’aime, j’ai besoin de toi, je te veux’ une fois de temps en temps ? » Son pouce caresse ma mâchoire, envoyant des ondes de plaisir le long de mon corps. « En plus, c’est ‘notre’ boulot de décider de ce qui est le mieux pour nos enfants », elle appuie sur le mot ‘notre’ dans sa phrase. Elle s’interrompt un instant et ajoute, « je choisis qu’avoir les deux parents tout près chaque jour est le mieux. Pour moi, pour toi et pour eux. »

« Tu vois, tu l’as fait. Tu as choisi par toi-même. Et bien sûr c’est ‘notre’ boulot, mais ce que je voulais dire c’est que je voulais que tu fasses ce qui est le mieux. Si tu penses qu’être ici est le mieux, alors fais-le. » Je me blottis un peu plus, me sentant de mieux en mieux avec le temps qui passe. « Par ailleurs, je t’aime, j’ai besoin de toi et je te veux. N’en doute jamais. Je n’aurais pas volé vers le Nouveau Mexique à la recherche de tes fesses si je ne t’aimais pas. » Je la frapperais bien dans les côtes mais je sais que je lui ferais mal. « Une fois que tu seras guérie, je suis sûre qu’on trouvera un moyen de te montrer combien je te veux et j’ai besoin de toi. »

 

* * *

 

« Oooh Brennan, est-ce que maman veut une autre Mercédès rouge ? » Je la tiens sur mes cuisses. Nous sommes installées dans mon gros fauteuil en cuir avec les jambes sur le bureau et nous surfons sur le net à la recherche d’une nouvelle voiture. « Ou bien on trouve autre chose ? » Je regarde ma fille qui fixe l’écran avec des grands yeux tout en mâchouillant mon doigt.

Son frère et sa Mama sont allés chez Oncle Robie pour apprendre des choses importantes sur la plomberie. Apparemment son Oncle Robie a inondé la salle de bains du bas et il a demandé une assistance immédiate pour le sortir de là avant que Renée ne rentre.

Un peu plus tôt dans la journée, Harper a failli avoir une crise cardiaque quand je l’ai informée que j’allais acheter un minivan et une Mercédès et que ça me ferait une belle vie. C’est sur l’option minivan qu’elle a grogné. Quand j’ai proposé d’acheter celui avec la TV, le lecteur de DVD et le système de jeux vidéos, elle a été heureuse comme un poisson dans l’eau.

« Parfois je me demande qui est le grand enfant », je murmure à ma fille en cliquant sur un autre choix de couleur pour la voiture. Je penche la tête, je la regarde et j’essaie de décider si j’aime cette teinte de bleu. « Qu’est-ce que tu en penses, mon cœur ? »

Brennan répond avec un hoquet sonore puis commence à allonger sa réponse en bavant sur son menton.

« Ouais, c’est pas bon, hein ? D’accord, au suivant ? Et du vert ? »

Nous passons à l’option suivante quand un avis m’avertit que j’ai un message. J’embrasse le haut du crâne de ma fille et je clique. C’est une autre offre de travail. Je soupire. Je sais, je devrais être redevable d’en recevoir, mais, bon sang, il me faut du temps pour me reposer. J’espère que tout le monde me cherchera quand je sentirai l’envie de retourner travailler.

« Bien que ça pourrait être amusant, mon cœur. Nous irions à Washington DC et mettrions notre nez partout. On pourrait voir qui le Roi Georges a en vue pour remplacer Richard ‘l’agneau emmené à l’abattoir’ Cheney après qu’il ait coupé l’arrivée de courant à son cœur. (NdlT : il s’agit ici de Georges Bush et son vice-président).

Etre à la maison sans travail pourrait être moche. Je pourrais devenir une grande conspiratrice si on me laisse mariner là-dedans.

Brennan lâche un autre hoquet, me rappelant que nous avons des choses bien plus importantes à régler. Nous avons prévu une balade virtuelle à la boutique de jouets virtuelle aussitôt que je me serai décidée sur la couleur de cette voiture. Elle a jeté son dévolu sur un certain nounours.

« D’accord, mais je le prends sur ta pension. »

 

* * *

 

Je regarde par la fenêtre et je réfléchis à la question. Pourquoi suis-je ici ? Je me retourne et je fais face au docteur. C’est un homme d’un certain âge avec un sourire gentil. Je pense qu’on va bien s’entendre.

« Je suis ici parce j’ai finalement tout ce que je veux dans ma vie, mais je sens que je perds le contrôle. J’ai peur de perdre l’esprit. Je ne peux pas laisser ça se produire. Pas maintenant. Tellement de choses se sont produites et il y a tellement de choses dont il faut s’occuper, et je me sens submergée… » J’essaie de précipiter les mots pour ne pas avoir une chance de les arrêter ou de les censurer. Si je le fais, c’est un mensonge. Il ne peut pas m’aider si je lui mens.

« On dirait que vous avez un plutôt bon sentiment de ce qui se passe à l’intérieur. »

« Oui », j’admets lentement, « mais je peux me sentir glisser. Je ressens le besoin de commencer à m’agripper pour rester où je suis et je ne le veux pas. Devant moi, j’ai ma lumière, qui est ma propre famille et la famille qui m’a acceptée comme sienne. Derrière moi, il y a l’obscurité et je peux la sentir qui m’attire. Je n’aime pas le sentiment d’être tirée en arrière par elle. Je ne veux pas y retourner. Je n’aimais pas y être. »

« Ne vous inquiétez pas, Kelsey. Nous ne vous laisserons pas y retourner. Vous allez vous sentir bien. »

 

A suivre épisode 6

 

<Fondu au noir>