Pour Marc

Merci à Prudence de me relire et me corriger, et à Atr_ pour ses suggestions

 

                                    

 

 

 

                            LES AILES DE BIJINE OU LE GALOP DE NESTOR

 

 

 

 

 

 

Accrochée au bras de son amie, la barde grimaça, baissant la tête en  plissant les paupières pour éviter que la terre, soulevée par le vent en grands tourbillons, ne pénètre dans ses yeux. Près d’elle, la guerrière elle aussi détourna le visage, agrippant la longe d’Argo un peu plus fort tout en se félicitant que sa jument affronte les intempéries d’une manière aussi stoïque.

Au bout d’un moment, elle se décida toutefois à relever les yeux, cherchant du regard un rocher, un bouquet d’arbres, ou quoi que ce soit d’autre qui pourrait leur offrir un abri, même précaire. Mais elle ne vit rien d’autre que la plaine morne, recouverte de quelques buissons étiques et desséchés que chaque bourrasque couchait entièrement au sol, qu’elles parcouraient depuis le matin.

Un peu dépitée, la grande femme brune soupira et serra sa compagne plus fortement contre elle, bien décidée à les sortir de cette situation difficile et carrant plus ou moins consciemment les épaules au moment où elle aperçut la tornade.

Encore loin à l’horizon, le tourbillon de vent s’approchait très rapidement, mais la guerrière se rendit très vite compte qu’il lui était extrêmement difficile d’évaluer la direction exacte que prenait la tempête. En effet, les vents tournaient si violemment que le tourbillon passait de plein Est à Sud avant de se diriger vers le Nord ou l’Ouest parfois en quelques secondes seulement.

Tenant toujours fermement le bras de Xéna, Gabrielle observa tout cela avec un peu de stupéfaction pendant quelques secondes, certaine de n’avoir jamais vu une telle tempête de toute sa vie, avant de se tourner  vers sa compagne, criant pour se faire entendre par dessus les hurlements du vent.

-« Crois-tu que nous ayons la moindre chance de l’éviter ? »

La guerrière ne répondit pas, se contentant de garder les yeux fixés sur la tornade, mais la moue dubitative qui s’inscrivit sur son visage était une réponse bien suffisante pour Gabrielle. Frissonnant d’appréhension, les deux femmes continuèrent toutefois de marcher en tâchant de prendre une direction différente de celle du tourbillon. Malheureusement, les vents changeants n’aidaient pas et les deux femmes finirent, bien contre leur gré, par se trouver face à la tornade. Dans un nouvel effort, la guerrière pivota sur ses talons, tentant d’échapper au souffle de plus en plus violent, mais en vain. Elle lâche la bride de sa jument, certaine que l’animal se débrouillerait bien mieux si elle était libre de ses mouvements, et resserra sa prise sur les épaules de sa compagne, puis ferma les yeux et laissa le vent les emporter.

Ballottée en tous sens, si secouée qu’elle devait s’accrocher de toutes ses forces au bras de sa compagne pour ne pas lâcher prise, Gabrielle avait l’impression étrange de chuter à toute vitesse avant de remonter brusquement, les deux mouvements se succédant à une vitesse folle. Les paupières toujours fermées pour ne pas laisser la moindre poussière, la moindre particule de sable ou de terre pénétrer dans ses yeux, la bouche recouverte d’un foulard, il lui semblait que ce terrible moment ne finirait jamais. A ses côtés, Xéna avait cesser de lutter contre le vent et s’efforçait de se laisser porter, tâchant simplement de ne pas perdre le contact avec la barde. Jusqu’à ce que, finalement, le tourbillon les recrache brutalement sur le sol humide et pierreux d’une petite grotte.

Grognant et grimaçant, la guerrière fut la première à se relever, passant une main sur son front où une bosse de belle taille commençait à apparaître tout en se penchant vers la reine amazone allongée sur le sol.

-« Gabrielle ! Est-ce que tout va bien ? »

La jeune femme blonde ouvrit un œil et un demi sourire étira ses lèvres tandis qu’elle s’accrochait aux épaules de son  amie, s’asseyant sur le sol avec mille précautions avant de hocher doucement la tête, le ton incertain.

-« Oui, ça va je crois. »

Elle remua un peu bras et jambes et confirma d’une voix plus ferme.

« Rien de cassé en tous cas. »

Rassurée, la guerrière esquissa un sourire avant d’aider sa compagne à se mettre debout, puis jeta un regard circulaire à l’intérieur de la grotte, paraissant chercher quelque chose, et se passant une main sur la nuque.

-« Argo n’est pas là. Apparemment, elle a réussi à éviter la tornade. »

La barde acquiesça d’un mouvement du menton.

-« Sans doute a-t-elle réussi à s’enfuir au dernier moment. »

Pensive pendant une seconde, la guerrière se reprit cependant rapidement et se tourna vers l’ouverture, dans la roche, par laquelle une pâle lumière jaunâtre pénétrait.

-« Je me demande si la tornade nous a envoyées très loin de la plaine où nous nous trouvions. »

Elle haussa les épaules et reprit.

-« Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir »

La reine amazone acquiesça et prit le bras de sa compagne, l’expression décidée.

-« Allons voir. »

Elles n’eurent besoin que de quelques pas pour sortir de la grotte, s’arrêtant immédiatement de marcher tant elles étaient toutes deux stupéfaites par ce qu’elles voyaient.

Un ciel sans nuage et entièrement jaune vif au dessus d’une prairie à l’herbe bleu pâle furent les premières choses que remarquèrent les deux amies. Saisies, elles s’immobilisèrent immédiatement, échangeant un regard, comme pour s’assurer que l’autre voyait bien la même chose, avant de porter de nouveau les yeux sur le paysage incroyable, devant elles.

La prairie s’étendait sur une centaine de mètres, bordées à droite par quelques arbres démesurément hauts et aux troncs particulièrement minces, dont les branches, très courtes elles, étaient parées de rares feuilles aux couleurs variant du violet au fuschia tandis que sur leur gauche, de pauvres buissons étiques aux épines pourtant considérablement longues et acérées bruissaient sous la légère brise. Au milieu de ces buissons dont la couleur dominante était le pourpre, les deux femmes, stupéfaites, aperçurent un lapin blanc, debout sur ses pattes arrières, se faufilant au ras de ces buissons en pestant à voix haute qu’il était très en retard.

Après un long moment passé à contempler cet improbable paysage, la guerrière se reprit la première, secouant la tête comme si elle espérait chasser ainsi la vue surprenante qui s’étalait devant ses yeux avant de se tourner vers sa compagne.

-« Par tous les Dieux, mais où sommes-nous donc arrivées ? »

La barde, l’air toujours éberlué, haussa lentement les épaules avant de pousser un profond soupir.

-« Sans doute ne sommes nous pas si loin de notre point de départ. »

Après s’être interrompue pour désigner la plaine d’un geste du bras, elle reprit, le ton un peu incertain.

-« Je suppose que nous avons été si secouées par la tornade que nous souffrons d’hallucinations. »

-« Des hallucinations… Bien sûr. Ce doit être ça. »

La guerrière hocha vigoureusement la tête, se satisfaisant apparemment de cette explication et recommença lentement à marcher, entraînant sa compagne à sa suite.

D’abord, elles avancèrent en direction des buissons, pensant toutes deux au lapin blanc si pressé qu’elles avaient aperçu mais sans oser ni l’une ni l’autre en parler à haute voix. En arrivant à destination, la barde, impressionnée par la taille des épines, pointa le bout de l’index  vers l’une d’elles, haussant un sourcil en sentant la main de son amie se poser fermement sur son avant-bras.

-« Ce n’est pas une bonne idée, Gabrielle, elles pourraient être empoisonnées. »

La reine amazone hocha la tête, acceptant sans difficulté l’objection de sa compagne, puis observa les alentours, cherchant si elle pouvait voir au moins une chose, quelle qu’elle soit, qui ait l’air normal. Tendant le cou pour regarder par delà les buissons, elle poussa un soupir déçu en constatant que seuls des bois, composés des mêmes arbres étranges que ceux bordant la prairie, s’étendaient à perte de vue. Envisageant d’aller visiter tout de même ce qui semblait être une gigantesque forêt, elle jeta un regard interrogatif à sa compagne, laquelle répondit aussitôt à sa question muette, accompagnant ses paroles d’un geste vers l’extrémité de la prairie.

-« Il me semble qu’un sentier démarre là-bas. Essayons de le suivre, nous verrons bien où ça nous mènera. »

Elles se mirent lentement en route, jetant de nombreux regards curieux et incrédules autour d’elles, alors qu’elles observaient le paysage surprenant qu’elles traversaient, constatant avec un certain soulagement que le sentier, lui,  avait l’aspect rassurant d’un petit chemin ordinaire, leurs pieds soulevant la même poussière que celle qu’elles connaissaient depuis toujours.

Elles avançaient sans rien dire depuis quelques instants quand la barde, tendant un bras sur leur gauche, interpella la guerrière, sa voix contenant autant de surprise que d’excitation.

-« Là ! Regarde, on dirait un cheval. »

La grande femme brune changea de direction pour suivre celle indiquée par sa compagne, marchant un peu plus vite, pressée qu’elle était de voir l’animal de près. Et puis, au bout de quelques pas seulement, elle s’arrêta net, les yeux écarquillés et l’expression abasourdie.

Etait-ce vraiment un cheval ? La guerrière n’aurait sûrement pas pu le jurer, bien que l’allure générale soit la même. Une différence de taille sautait aux yeux et les deux femmes, après s’être approchées jusqu’à n’être plus qu’à cinq ou six pas de l’animal, avaient du mal à en croire leurs yeux.

Outre les quatre jambes que les deux amies avaient l’habitude de voir sur les chevaux, celui-là en possédait une troisième paire, une paire intermédiaire située entre les membres postérieurs et antérieurs, accrochées aux flancs de l’équidé comme si elle avait été ajoutée là par quelque Dieu particulièrement facétieux.

Mais le plus stupéfiant vint ensuite. Juste au moment où la guerrière et son amie commençaient à se remettre de leur surprise, l’animal qui broutait jusque là, releva la tête, et fixa la grande femme brune dans les yeux tandis que sa bouche s’étirait d’une manière qui faisait penser à un sourire.

-« Toi, je suis sûr que tu voudrais monter sur mon dos. »

Gabrielle en resta muette d’étonnement alors qu’après quelques secondes, Xéna, elle, parvenait à articuler.

-« Tu parles ? »

L’animal poussa un hennissement qui ressemblait à un rire avant de répondre, la voix pleine d’ironie

-« Bien sûr ! Tu es douée de la parole, pourquoi pas moi ? »

Evidemment. Toujours perplexe, la grande guerrière brune ne répondit rien, mais sa compagne, plus curieuse, interrogea aussitôt l’animal.

-« Et tu as toujours parlé ? Est-ce le cas de tous les animaux ici ou bien es-tu exceptionnel  ? »

Le « cheval » se redressa et lança un autre de ses regards sarcastiques à la barde.

-« Bien sûr que je suis quelqu’un d’exceptionnel, il suffit de me regarder, de m’écouter, pour constater que je ne suis pas ordinaire. Mas pas parce que je parle, ça c’est à la portée de tout le monde. Non, si je suis remarquable c’est grâce à ma personnalité hors du commun, à mon intelligence supérieure et à mon physique  extraordinaire.»

La barde hocha la tête.

-« C’est vrai que ton physique est assez… incroyable. Jusqu’à présent, nous n’avions jamais vu de cheval à six jambes, c’est une chose que je n’oublierai jamais. »

Encore une fois, le cheval poussa un long et sonore hennissement qui ressemblait à un rire. Tapant du pied de joie, il semblait ne pas parvenir à reprendre son souffle et quelques petites larmes jaillirent du coin de ses yeux, tandis que Gabrielle, un peu vexée de l’hilarité que ses paroles avaient déclenchée, se renfrognait lentement.

Finalement, au bout de longues minutes, l’animal parvint à se reprendre et plia une de ses jambes antérieures en une forme de salut devant la reine amazone, puis, retrouvant complètement son sérieux, interrogea, l’air sincèrement intrigué.

-‘Tu veux dire qu’il existe des chevaux qui ont un nombre différent de jambes ? Eh bien voilà une chose dont moi, je n’avais jamais entendu parler. »

Il se tourna vers la guerrière pour enchaîner

-« N’est-ce pas que tu as envie de monter sur mon dos, je ne me trompe pas ? »

A vrai dire, et depuis qu’elle avait aperçu l’animal, Xéna pensait à le chevaucher, mais il n’était pas question d’en convenir si facilement. Prudente, elle prit le temps de peser ses mots avant de répondre, circonspecte.

-« A vrai dire, il me semble que c’est plutôt toi qui le souhaites. Tu insistes tant que je me demande si tu ne caches pas quelque chose. »

Le « cheval » se récria

-Moi ? Et que pourrais-je donc vouloir cacher ? »

La grande femme brune haussa un sourcil.

-« C’est justement ce que j’aimerais savoir.»

L’animal secoua la tête de droite à gauche, renâclant de façon discrète mais audible tout de même, avant de reprendre, l’expression un peu indignée.

-« Je n’ai rien à cacher, je peux le jurer ! C’est juste que, dès que je t’ai vue, j’ai deviné la cavalière en toi. »

Mais la guerrière ne semblait toujours pas convaincue, et c’est finalement Gabrielle qui débloqua la situation en faisant simplement remarquer que rien ne pressait.

-« Après tout, rien ne nous empêche de visiter d’abord la région et de revenir te voir ensuite. Nous en profiterons pour interroger ceux que nous rencontrerons peut-être et qui ne manqueront sûrement pas de nous dire tout le bien qu’ils pensent de toi.»

L’animal renâcla de nouveau, de manière bien plus dédaigneuse cette fois, mais n’émit aucune objection. Et puis, alors que les deux femmes s’éloignaient, il leur lança, un peu de colère perçant dans son ton de voix.

-« Mon nom est Nestor, ne l’oubliez pas ! »

Les deux amies acquiescèrent d’un mouvement de tête, mais ne ralentirent pas leur allure, la barde poussant même un petit soupir de soulagement lorsque la voix de l’animal ne leur parvint plus. Dubitative, elle se tourna vers sa compagne, laquelle observait toujours l’étrange paysage avec attention, et l’interrogea.

-« C’était un étrange animal, un peu trop bavard et sûr de lui, mais crois-tu vraiment que sa proposition était dangereuse ? Après tout, peut-être s’agit-il seulement d’un vantard. »

La guerrière secoua négativement la tête.

-« Sans doute y a-t-il un peu de tout ça, mais je ne crois pas que ça s’arrête là. J’ai clairement eu un sentiment de danger pendant que nous parlions avec lui, et le fait que je ne puisse pas définir de quel péril il s’agit ne signifie pas qu’il n’existe pas »

C’était un point que Gabrielle ne contredit pas, habituée qu’elle était à ce que son amie se fie, en règle générale à raison, à son instinct. Confiante, elle saisit le bras de la guerrière marchant en silence à ses côtés jusqu’à ce qu’elles passent devant un autre pré, dans lequel quelques vaches ruminaient, ce qui amena aussitôt la barde à cesser de marcher pour les observer avec une grande attention. Près d’elle, Xéna leva un sourcil interrogatif, attendant sans rien dire que sa compagne s’explique sur ce soudain intérêt pour les bovins, ce que Gabrielle ne tarda pas à faire, faisant un geste vague en direction des bêtes avant de questionner son amie.

-« Crois-tu que ces vaches parlent elles aussi ? »

La guerrière eut un petit sourire et répondit, un peu amusée.

-« Je suppose qu’il suffirait de le leur demander pour le savoir, mais j’avoue que je n’en ai pas très envie, j’ai mon compte de bizarreries pour aujourd’hui et regarder le paysage suffit amplement à satisfaire ma curiosité pour l’instant. »

Suivant toujours le même sentier elles se dirigèrent vers un petit bouquet d’arbres parmi lesquels elles distinguèrent quelques arbres fruitiers, une dizaine de pommiers et deux ou trois poiriers, apparemment semblables en tous points à ceux qu’elles connaissaient depuis toujours. Aussitôt, la jeune reine amazone tendit un bras pour saisir un fruit, le faisant tourner un long moment dans sa main pour mieux l’observer mais ne voyant rien d’autre qu’une pomme à l’aspect complètement ordinaire. Avec prudence, elle l’approcha de son nez pour en humer le parfum, mais ne détectant encore une fois rien de suspect ou d’inhabituel, elle se décida à mordre dedans, sous l’œil désapprobateur et un peu inquiet de sa compagne, détachant un tout petit morceau avec ses incisives avant de le mâcher longuement, puis, finalement, de l’avaler.

-« C’est bon. Exactement comme les pommes de chez nous ! »

La barde sourit, satisfaite, avant de prendre une autre bouchée, puis de cueillir un autre fruit qu’elle tendit à son amie. Mais celle-ci le refusa d’un signe de tête et ressorti du petit bosquet pour s’engager de nouveau sur le sentier, s’arrêtant après quelques pas seulement lorsqu’un oiseau, bien plus gros qu’un aigle mais ans avoir les caractéristiques physiques des rapaces se posa devant elle, repliant lentement ses ailes avant de s’avancer, la mine compassée comme s’il voulait faire une déclaration de la plus haute importance.

Son plumage d’un bleu vif paré de rouge était plutôt joli, et son bec, long, fin et droit paraissait capable de s’ouvrir sous tous les angles possibles et imaginables, mais ce qui surprit le plus les deux amies, et ce malgré la rencontre récente avec Nestor, fut de l’entendre s’exprimer avec courtoisie et une pointe de distinction confinant au snobisme.

-« Je vous souhaite le bonjour, Mesdames. »

L ‘oiseau mit sa patte gauche en arrière et s’inclina de manière élégante avant de questionner, l’air sincèrement intéressé.

-« Vous n’êtes visiblement pas de la région, seriez vous égarées ? »

Cela arracha un demi-sourire un peu jaune à la guerrière, mais derrière elle, sa compagne opina aussitôt d’un geste du menton.

-« On peut le dire comme ça, en effet. Et pour être honnête, si nous explorons un peu la région, nous souhaiterions surtout trouver un moyen de rentrer chez nous. »

L’oiseau eu un très court instant d’hésitation, comme s’il envisageait de répondre quelque chose de précis mais se ravisa et se contenta de tendre son aile droite en direction de l’Ouest.

-« Si vous continuez de marcher dans cette direction, vous rencontrerez vos semblables. Je veux dire des humains. Peut-être pourront-ils vous aider. »

Il parut de nouveau sur le point de dire autre chose mais changea encore une fois d’avis et recula d’un pas, puis prit son envol. Il était à peine à un mètre au dessus des deux femmes lorsqu’il leur lança ces derniers propos.

-« Je m’appelle Bijine. Vous n’aurez aucun mal à me retrouver par ici et, si vous le souhaitez, je vous porterais volontiers sur mon dos. »

Immédiatement, il s’éleva haut dans le ciel, ne permettant pas aux deux amies de répondre.

Elles n’insistèrent pas d’ailleurs et prirent lentement la direction indiquée par l’oiseau, la barde songeuse, jetant un dernier regard vers le pré ou paissaient les vaches.

-« Si nous les avions interrogées, elles nous auraient sans doute proposé de monter sur leur dos, elles aussi. »

La guerrière hocha la tête.

-« Il y a certainement une raison pour que tous les animaux que nous croisons nous fassent la même suggestion, et j’aimerais bien la connaître. »

Le silence qui suivit fut rapidement rompu par Gabrielle qui, regardant encore vers le ciel et son incroyable couleur jaune, questionna, le ton incrédule.

-« Crois-tu toujours que nous sommes victimes d’hallucinations ? »

La voix de Xéna contenait autant de scepticisme que celle de sa compagne lorsqu’elle répondit dans une soupir.

-« De moins en moins. Mais je n’ai aucune idée de l’endroit où nous sommes. Espérons que nous rencontrerons effectivement des êtres humains là où l’oiseau nous l’a indiqué, peut-être pourront-ils nous éclairer sur certains points.»

Il leur fallut une bonne marque de chandelle pour arriver enfin au pied d’une petite butte, contre laquelle une cinquantaine d’habitations rustiques étaient adossées. De toutes petites maisons de bois aux toits de chaume et de paille disposées en cercle autour d’un puits près duquel erraient quelques poules, tandis que sur le côté gauche du village une demi douzaine d’hommes et de femmes travaillaient dans un jardin potager. Un peu plus loin, derrière un enclos de bois grossier, des moutons broutaient en silence, alors qu’au fond, le long de la butte, les deux femmes distinguèrent quelques silhouettes dans un champ.

S’avançant au devant d’un petit groupe de femmes qui bavardaient autour du puits, Xéna et Gabrielle eurent un moment de stupeur, quand, les voyant maintenant tout près d’elles, l’une des villageoises secoua négativement la tête en murmurant, l’air tout à fait désolé.

-« Nous ne pouvons pas vous porter sur notre dos. »

Dès qu’elle fut remise de sa stupéfaction, la guerrière ne put retenir un « Mais qu’est-ce que vous avez donc tous avec ça ? » dont le ton excédé fit reculer le groupe de femmes de plusieurs pas. L’expression apeurée, elles paraissaient toutes prêtes à décamper et si elles ne le firent pas ce ne  fut que parce que Gabrielle, avançant d’autant de pas qu’elle avaient reculé et souriant de la manière la plus engageante possible, parvint à les rassurer, parlant  d’une voix douce et apaisante.

-« Vous ne devez pas avoir peur de nous. Nous ne sommes pas animées par de mauvaises intentions, tout ce que nous cherchons, ce sont des réponses aux questions que nous nous posons. »

L’une des femmes, un peu plus hardies que ses compagnes sans doute, répondit, le ton timide malgré tout.

-« Je doute que nous ayons les réponses que vous espérez. »

La barde haussa les épaules.

-« On ne sait jamais… Par exemple vous pourrez peut-être nous dire dans quelle région ou dans quel pays nous sommes. »

La jeune femme hésita, tourna la tête vers les autres villageoises, semblant guetter un signe, puis soupira avec résignation.

-« Ce pays n’a pas de nom, du moins je ne lui en connais pas. Et il est loin, loin de tout ce que vous connaissiez jusqu’à présent. Bien plus loin que vous l’imaginez… »

Elle en aurait peut-être révélé davantage si une autre villageoise, plus âgée et à l’expression sévère, ne l’avait interrompue.

-«Ca suffit, Ebiko ! Nous ne pouvons en dire plus et tu le sais ! »

La dénommée Ebiko rougit de confusion et recula immédiatement, baissant la tête alors qu’elle rejoignait le groupe, les lèvres closes tandis que celle qui lui avait coupé la parole s’adressait aux deux étrangères.

-« Je suis désolée, nous n’avons rien contre vous. C’est juste que la loi nous oblige à une certaine réserve. Si vous avez faim ou soif, nous vous offrirons volontiers le nécessaire, mais tout ce que nous pouvons vous dire, c’est qu’il nous est impossible de vous porter sur notre dos. »

Cette intervention joua le rôle de la goutte d’eau qui fait déborder le vase pour la guerrière. Exaspérée par toutes ces phrases sibyllines, Xéna ne laissa pas à son amie le temps de répondre et s’avança pour interroger elle-même les villageoises, son ton indiquant clairement son agacement.

-« Ca suffit ! »

Se plaçant face à la plus âgée des villageoises, elle inclina légèrement le buste pour mettre leurs visages à la même hauteur.

-« Il y a bien des choses que vous pouvez nous dire. D’abord, qu’est-ce que c’est que cette histoire de nous porter sur votre dos. Depuis que nous sommes arrivées tout le monde nous en parle. Et puis, qui fait la loi, ici ? Si c’est un seigneur de guerre, un chef de village ou quoi que ce soit d’autre, indiquez nous où le trouver et je me fais fort de lui faire changer d’avis. »

Un peu effarées par la virulence du ton, les villageoises se regroupèrent, se serrant les unes contre les autres comme si elles pensaient qu’être rassemblées les protègerais de l’ire de la guerrière. Cependant, au bout de quelques secondes, l’aînée des villageoises prit une grande inspiration, semblant vouloir se donner du courage avant de se risquer à répondre.

-« Il n’y a pas de chef ici, et il n’y en a nul besoin. La loi s’impose d’elle-même à chacun et chacune d’entre nous, et nul ne peut y déroger. »

La guerrière ricana, plongeant son regard dans celui de sa vis à vis.

-« Pas de chef ou de seigneur ? Personne pour vous châtier en cas de manquement ? »

Elle s’avança encore, si près que la villageoise, visiblement impressionnée, recula un peu, serrant ses mains l’une contre l’autre avec une anxiété évidente, Xéna profitant immédiatement de cet avantage pour insister.

-« En vérité, rien ne vous empêche de répondre à nos questions, alors expliquez nous, dites nous une fois pour toutes ce qui se passe ici. »

La vieille femme haussa les épaules et baissa les yeux, mais sa voix resta pourtant ferme.

-« La loi est la loi, personne n’y peut rien. »

Elle fit un effort visible pour se soustraire au regard de la guerrière et leva les yeux vers le ciel dont le jaune était maintenant un peu plus foncé, puis tendit le bras en direction des  petites maisons de bois regroupées autour du puits.

-«La nuit ne va pas tarder à tomber, Vous pouvez la passer dans la maison d’invités où vous trouverez de quoi vous nourrir et vous désaltérer. Vous aurez ensuite toute la journée de demain. Après quoi, si vous êtes encore là, vous devrez vous installer ici, avec nous. » 

Là-dessus, sans laisser à ses interlocutrices le temps de répliquer, elle s’éloigna vers la plus grande des habitations, marchant à grands pas pressés et entraînant ses compagnes à sa suite.

Un peu abasourdies, les deux amies les regardèrent partir sans tenter de les retenir puis, lentement et après un dernier coup d’œil vers ce ciel à la couleur si étrange et dans lequel aucune étoile n’apparaissait, se dirigèrent vers la hutte qu’on leur avait désignée.

 

La bouche pleine d’une délicieuse viande séchée qu’elle avait trempée dans une sauce brune et tout aussi savoureuse, la reine amazone leva les yeux au ciel et avala rapidement avant d’interpeller sa compagne.

-« Tout ça est tellement bizarre ! Des animaux qui parlent, une loi édictée par on ne sait qui mais à laquelle personne ne veut contrevenir, et puis surtout, cette manie qu’ils ont de tous vouloir nous porter sur leur dos… Ou pas. C’est à ne rien y comprendre. »

La moue que la guerrière afficha était aussi éloquente que sa réponse.

-« Ca me donne l’impression d’être tombée dans un asile de fous ! Un asile où les animaux feraient partie des patients. »

Elle grignota pensivement une branche de céleri et reprit, déterminée.

-« Quoi qu’il en soit, je te promets que nous ne resterons pas ici. Il est hors de question que nous finissions nos jours dans ce village comme l’a suggéré la vieille villageoise. Dès l’aube, nous retournerons à la grotte où nous sommes arrivées. Il est bien possible que la porte de sortie se trouve là. Et si nous croisons de nouveau l’oiseau, le « cheval » ou autre, nous tâcherons de comprendre pourquoi ils tiennent tant à être chevauchés. »

Toutes ces résolutions et le ton déterminé avec lequel elles avaient été prises parurent balayer les dernières inquiétudes que la barde éprouvait encore sur ce monde si étrange tout autant que la perplexité de son amie.

 Repue et décidée à chercher des réponses à ses questions, la guerrière se trouvait parfaitement détendue, si détendue que, quand elles s’étendirent toutes deux sur la grande paillasse mise à leur disposition par les villageoises, c’est elle qui se tourna vers sa compagne pour l’enlacer, frissonnant lorsque la barde lui rendit son étreinte, faisant traîner ses lèvres sur son cou et son visage. Le frisson devint plus violent, juste au moment où les mains de Xéna suivirent le même parcours que sa bouche, trouvant sur leur chemin un corps de plus en plus réceptif. La chair de poule se propagea d’une femme à l’autre, les caresses de l’une succédèrent à celles à l’autre et bientôt, les deux corps n’en firent plus qu’un.

Elles dormaient toutes deux profondément lorsqu’un grattement se fit entendre à la porte d’entrée. Un bruit si discret que seule l’oreille exercée de Xéna pouvait le discerner bien qu’elle fut plongée dans le sommeil. Aussitôt très attentive, elle se redressas aussi vivement que silencieusement, et saisit son épée posée au sol près du lit. Prenant garde à ne pas déranger Gabrielle, elle se leva discrètement, s’avançant à pas de loup jusqu’à la porte contre laquelle elle colla son oreille. Le même grattement se fit de nouveau entendre, plus insistant, tandis qu’elle discernait une voix féminine qui appelait tout bas.

-« Ouvrez-moi s’il vous plaît ! Je dois vous parler. »

C’était un murmure à peine audible que la grande guerrière brune n’aurait certainement pas perçu si elle était resté couchée à deux mètres de là. Mais puisque elle était levée, elle décida d’ouvrir, tirant très lentement le battant de bois de la main gauche tandis qu’elle brandissait son épée dans la droite. Le visage de la jeune femme qu’elle découvrit dehors, était celui d’Ebiko, la jeune villageoise qui leur avait parlé dans l’après-midi.

Manifestement effrayée, la femme se hâta de pénétrer à l’intérieur de la maison d’invités, repoussant immédiatement le battant avant de s’appuyer contre, reprenant son souffle comme si elle avait couru. Ses yeux inquiets firent le tour de l’unique pièce, peinant à distinguer quoi que ce soit dans la pénombre qui régnait là, mais semblant tout de même satisfaite de son examen avant de faire trois pas pour jeter un coup d’œil à la forme de Gabrielle blottie sous la couverture de peau, avant de se tourner vers la guerrière.

-« Je n’ai guère de temps et il est impératif que personne ne sache que je suis venue ici. »

Trop intéressée pour discuter là-dessus, Xéna donna son assentiment d’un signe de tête tout en retournant déposer doucement son arme près du lit, puis encouragea la villageoise à parler d’un simple mouvement de la main. Celle-ci ne se fit pas prier, parlant très rapidement en jetant de fréquents coups d’œil vers la porte, sa nervosité particulièrement visible.

-« Vous devez impérativement rentrer chez vous demain. Ensuite, le pays vous retient, je ne peux pas vous expliquer comment, je ne le sais pas moi-même, mais c’est un fait. Après quarante huit heures, plus personne ne peut s’en aller. »

La guerrière ne lâcha pas la jeune femme du regard alors que, pour toute réponse, elle interrogeait

-« Comment ? Comment quitter ce pays ?»

-« Ebiko grimaça et baissa les yeux, mais répondit tout de même.

-« A vrai dire, je n’ai pas su comment partir, sinon je ne serais pas là à vous parler. Mais avec le temps, j’ai entendu des choses, écouté les rumeurs qui courent parfois dans le village. »

Xéna s’impatientait et la jeune villageoise s’empressa de poursuivre.

-« Il faut monter sur le dos de ceux qui vous le propose. Pas Nestor, il n’est pas digne de confiance et d’autre part, il n’est pas sûr qu’il puisse bondir suffisamment haut. Mais Bijine, lui, pourra sans doute voler jusqu’à la hauteur nécessaire. Là, il vous faudra cependant vous méfier de lui, il pourrait vous laisser tomber juste avant d’arriver au passage, il est assez retors pour cela. Ceci dit, je crois tout de même que c’est lui qui représente votre meilleure chance. » 

-« Pourquoi dis-tu que personne ne peut repartir après 48 heures ? Qu’est-ce qui retient les gens ici ? »

Surprise d’entendre la voix de Gabrielle, la jeune villageoise se retourna vivement et l’observa un instant en plissant les yeux comme si elle s’interrogeait sur la possibilité de lui faire confiance, mais finalement, elle posa de nouveau le regard sur la grande femme brune pour répondre, le ton hésitant.

-« A vrai dire, je ne le sais pas vraiment. Du moins, je suis incapable de l’expliquer. »

Elle s’interrompit, le temps de pousser un petit soupir résigné, puis reprit.

-« Je suis arrivée ici poussée par le vent, emportée comme un fétu de paille et j’ai atterri dans une grotte, comme la plupart d’entre nous. Les autres ont été amenés par les flots d’un fleuve furieux qui les a déposés sur la berge de la rivière qui passe derrière le village. Comme vous, j’ai cherché à quitter ce pays, mais après deux jours je n’avais pas trouvé la sortie. A partir de là, et encore aujourd’hui, il m’est physiquement impossible de m’éloigner du village ou de nos champs. C’est comme s’il y avait un mur invisible qui m’empêchait d’avancer. Un mur particulièrement solide et résistant. C’est à cause de ça que je n’ai pas pu monter sur le dos de Bijine. Au début je ne savais pas, et ensuite, il était trop tard. »

Elle haussa les épaules et conclut.

-« Voilà, c’est tout ce que je peux vous dire : Hâtez vous de partir pendant que vous le pouvez ! Si la vie ici n’est pas vraiment horrible, elle est aussi terriblement ennuyeuse et sans goût. »

Elle jeta encore un regard à la guerrière avant de finir.

-« Vous ne le supporteriez pas. »

Déjà, la jeune villageoise saisissait la poignée de la porte, prête à partir, mais Xéna la retint, posant une main ferme sur son avant-bras.

-« Pourquoi es-tu venu nous parler, quel intérêt y as-tu ? Que gagne l’oiseau s’il nous emmène ? Et que crains-tu si tu venais à être surprise après nous avoir renseignées ? »

Un instant, la jeune femme sembla un peu apeurée, observant d’un air consterné la main sur son bras mais se reprit toutefois rapidement pour expliquer.

-« Je n’ai aucun intérêt à vous renseigner, au contraire. J’ignore ce qui m’arrivera si je me fais attraper, ce n’est jamais arrivé depuis que je vis ici. Mais je serais en mauvaise posture si cela se produisait, il n’y a aucun doute sur ce point. »

La guerrière l’interrompit sèchement.

-« Pourquoi le fais-tu alors ? Tu as bien une raison, non ? »

Ebiko garda le regard et la voix fermes pour répondre sans hésitation aucune.

-« Parce que j’aurais aimé qu’on le fasse pour moi. J’étais complètement désorientée à mon arrivée, complètement perdue. J’ai perdu beaucoup de temps à essayer de comprendre au lieu de tout de suite m’accorder avec un animal pour m’enfuir, ou au moins essayer. Et personne ne m’a aidée. J’ai appris certaines choses au fil du temps, le plus souvent par des rumeurs. Mais le début a été très dur. »

Elle resta silencieuse une seconde, plongée dans ses souvenirs, puis reprit.

-« En ce qui concerne Bijine, je pense qu’il vous aidera parce qu’il veut partir lui-même,. »

Cette dernière précision étonna autant Gabrielle que sa compagne, et ce fut la barde qui réagit la première, son ton de voix indiquant clairement sa surprise.

-« En quoi a-t-il besoin de nous pour partir ? »

De nouveau, la jeune villageoise haussa les épaules, un peu fataliste.

-« Il ne peut pas partir seul pour les mêmes raisons que nous tous. Il est bloqué ici. Mais à la différence des êtres humains, il a la possibilité de quitter ce pays s’il parvient à emmener quelqu’un avec lui. Malheureusement, de la même manière que nous sommes empêchés de partir, personne ne peut proposer directement à quelqu’un de l’emmener. La seule suggestion qu’il est possible de faire est de le porter sur son dos.»

Cette déclaration fut suivie d’un long silence, les deux amies réfléchissant à tout ce qu’elles venaient d’apprendre alors que la villageoise, elle, restait songeuse. Et puis, brusquement, elle sembla se ressaisir et se tourna de nouveau vers la porte, resserrant son châle autour de ses épaules.

-« Il faut vraiment que j’y aille, maintenant. »

Ni Xéna ni Gabrielle ne tentèrent de la retenir et la jeune femme se faufila par la porte entrouverte, s’enfonçant silencieusement dans les ténèbres sous un ciel d’un vert très sombre et sans lune ni étoile.

Restées seules, les deux amies échangèrent un regard puis la guerrière vint s’asseoir sur le lit près de sa compagne et passa un bras sur ses épaules.

-« Il fait encore nuit noire, tu devrais t’allonger de nouveau et essayer de te rendormir, je t’appellerai dès l’aube »

La reine amazone refusa d’un signe de tête et s’appuya un peu plus contre son amie.

-« Non, je ne crois pas pouvoir dormir encore. »

Elle ferma pourtant les yeux avant d’appuyer sa tête conte l’épaule robuste de sa compagne, puis, après un instant de silence, rouvrit les paupières pour questionner.

-« Crois-tu qu’Ebiko nous a dit la vérité ? »

La moue que fit la guerrière indiquait clairement son incertitude.

-« Son histoire est particulièrement bizarre. Mais tout est bizarre dans ce monde, alors pourquoi pas ? Néanmoins, je ne crois pas qu’il faille prendre tout ce qu’elle a raconté pour argent comptant. Nous irons voir l’oiseau, et nous verrons bien ce qu’il nous dira, il nous suffira de rester prudentes. »

Gabrielle, plutôt d’accord avec ça, n’émit pas d’objection et referma les yeux.

Elle les rouvrit quatre marques de chandelle plus tard lorsque sa compagne lui pressa doucement l’épaule tout en l’appelant gentiment.

-« Réveille-toi Gabrielle ! Le jour ne va pas tarder à se lever. »

La barde bâilla, s’étira, déposa un baiser léger sur la joue de la guerrière, puis se leva, et se dirigea vers la table où traînait encore quelques fruits et un peu de pain au noix.

Tout en grignotant, et après une toilette sommaire, elle sortirent dans la pâle lueur de l’aube, s’attardant un instant sur la place du village pour contempler encore une fois le ciel. Le vert sombre de la nuit s’éclaircissait lentement, laissant place à une couleur jaune encore pâle mais sans qu’apparaisse rien qui ressembla, de près ou de loin, au soleil. Et puis, rapidement, elles se mirent en route.

Au bout d’une marque de chandelle, elles arrivèrent près du petit bosquet aux arbres fruitiers et cherchèrent l’oiseau du regard mais ne le trouvèrent pas. Un moment, elles restèrent indécises, puis la barde se dirigea résolument vers le troupeau de vaches qui paissaient. Placides, celles-ci étaient groupées dans le même champ que la veille, leurs yeux inexpressifs fixés sur les deux amies. Trop mal à l’aise à l’idée d’adresser la parole à une vache, la guerrière laissa sa compagne s’en charger, ce que la reine amazone fit avec beaucoup d’aisance. Souriante, elle parla aux bovins avec la plus grande amabilité.

-«Bonjour, nous sommes à la recherche d’un oiseau nommé Bijine, que nous avons croisé ici hier. Pourriez vous nous dire si vous savez où le trouver ? »

L’une des vaches, une énorme bête aux cornes incroyablement longues pour un animal de son espèce, releva lentement la tête avant de répondre à Gabrielle, sa voix si grave qu’elle semblait venir d’outre tombe.

-Nous ne pouvons pas vous porter sur notre dos. »

La guerrière leva les yeux au ciel, son exaspération évidente dans sa physionomie, mais la barde, elle, ne se laissa pas démonter et reprit, toujours aussi aimable.

-« J’entends bien, et d’ailleurs nous ne sommes pas venues pour vous demander ce genre de service, nous cherchons seulement à retrouver l’oiseau. »

La vache secoua négativement la tête, l’air désapprobateur.

-« Bijine est un être tout à fait prétentieux et désagréable. Il n’a que mépris pour nous, les vaches. Il est évident que c’est quelqu’un qu’il faut éviter de fréquenter. »

Gabrielle acquiesça.

-« Certes. Nous sommes d’ailleurs navrées d’apprendre que cet oiseau se comporte de manière aussi grossière avec vous et nous ne l’approuvons pas, mais il n’empêche que nous devons le voir et que nous vous serions très reconnaissantes de nous indiquer où le trouver. »

D’abord, l’animal se contenta de fixer la jeune femme blonde de son regard éteint, ruminant machinalement en silence. Ensuite, après ce qui pouvait passer pour un soupir, elle avala l’herbe qu’elle mâchait depuis le début et prononça, comme à regret.

-« L’oiseau vient ici quotidiennement, à des horaires plus ou moins irréguliers. Mais si vous restez ici, vous le verrez forcément avant la tombée du jour. »

Là-dessus, se désintéressant complètement des deux amies, la vache leur tourna le dos, sa queue fouettant l’air avec énergie, tandis que le reste du troupeau la suivait en murmurant.

Gabrielle resta un instant indécise, et ce fut la guerrière qui prit les choses en main, suggérant aussitôt d’aller voir s’il y avait une possibilité de partir depuis la grotte où elles étaient arrivées la veille.

-« Nous n’allons pas passer la journée entière ici à attendre. Il suffit que nous revenions suffisamment tôt, en espérant que les vaches auront la bonne idée de le prévenir que nous le cherchons. »

Son amie ne discuta pas et elles se mirent aussitôt en route, observant tout de même les alentours dans l’espoir d’apercevoir Bijine. Arrivées à la grotte alors que la chaleur se faisait intense malgré l’absence de soleil, elles la fouillèrent de fond en comble, creusant à l’endroit où elles avaient repris conscience, retournant les roches, tâtant les parois après les avoir minutieusement observées, mais tout cela sans aucun résultat.

Elles sortirent de la grotte, encore surprise par la couleur du ciel, et poursuivirent leurs recherches dans les environs, le long des buissons aux longues épines et jusqu’à la lisière de la forêt avant de s’en retourner lentement vers le lieu où elles espéraient retrouver l’oiseau.

Elles marchaient depuis fort peu de temps quand elles entendirent une cavalcade dans leur dos. Vive comme l’éclair, la guerrière se retourna aussitôt, se plaçant immédiatement devant sa compagne, prête à faire bouclier de son corps le cas échéant. Mais la tension qui l’avait envahie se dissipa aussi vite alors qu’elle apercevait le responsable de ce vacarme : Nestor.

La tête haute, le pelage luisant, l’étrange cheval caracolait à leur rencontre arborant une expression extrêmement satisfaite alors qu’il les interpellait joyeusement.

-« Hey ! Je savais bien que vous reviendriez me chercher ! Un personnage tel que moi est inoubliable et la perspective de monter sur mon dos vous fait certainement particulièrement envie ! »

Poussant un profond soupir d’agacement avec un bel ensemble, les deux femmes se tournèrent vers l’animal, lequel souriait de toutes ses (grandes) dents.

-« On vous a certainement dit beaucoup de bien de moi, de mon intelligence et de mes capacités physiques qui me permettent de bondir aussi haut et aussi souvent que je le désire. Réjouissez vous ! Je suis prêt à vous faire l’honneur de vous porter sur mon dos. »

Xéna échangea un bref regard avec sa compagne, puis, vivement, dégaina son épée pour en déposer la pointe juste sur la gorge de Nestor tandis que, de sa main gauche, elle agrippait fermement sa crinière.

-« Ecoute-moi bien espèce de mauvaise imitation de cheval. Nous n’avons pas envie de te connaître davantage, personne ne nous a dit le moindre mot agréable à ton sujet et nous ne monterons certainement pas sur ton dos. Alors je te suggère de nous laisser tranquille et de vivre ta vie de cheval vantard et stupide loin de nous deux. C’est bien compris ? »

Les yeux de Nestor semblèrent lui sortir de la tête tant il était stupéfait qu’on puisse s’adresser à lui de la sorte. Tapant du pied sur le sol, il recula d’un pas profitant que la guerrière avait lâché sa crinière et s’écria, le ton scandalisé.

-« Comment oses-tu me parler ainsi ? Il n’y a pas de meilleur cheval que moi, ici ou ailleurs ! Et je suis prêt à parier qu’avant ce soir vous viendrez me supplier de vous porter sur mon dos. »

Xéna approcha son visage tout près du mufle du « cheval ».

-« Te supplier ? Ta prétention t’aveugle. Je préfèrerais finir ma vie dans le champ, à discuter avec les vaches plutôt que de venir te parler de nouveau. »

Redressant fièrement le menton, ou du moins ce qui en tenait lieu, l’animal, plus que vexé, tourna brusquement le dos aux deux femmes, poussant un « pff » dédaigneux et s’éloigna d’un pas vif tandis que la guerrière rengainait son arme, soulagée de le voir partir. Lentement, elles revinrent sur leurs pas, jetant de fréquents coups d’œil vers le ciel dans l’espoir d’apercevoir l’oiseau, mais observant aussi les alentours avec la même curiosité que la veille.

C’est alors qu’elles arrivaient en vue du champ où les vaches étaient rassemblées qu’elles virent enfin celui qu’elles recherchaient.

Doucement, bijine atterrit à quelques pas devant les deux femmes, s’inclinant ensuite aussitôt en une espèce de révérence de la plus grande élégance avant de les saluer.

-« Bien le bonjour, Mesdames. Avez vous rencontré vos semblables dans le village que je vous avais indiqué ? Et si c’est le cas, les humains vous ont-ils apporté l’aide que vous recherchiez ? »

La barde, comme la guerrière, haussa un sourcil et négligea de répondre tandis que la grande femme brune croisait les bras sur sa poitrine.

-« Tu es un oiseau bien curieux. Nous sommes effectivement allées jusqu’au village, mais on ne nous y a rien dit du tout puisque, apparemment, la loi l’interdit. Toutefois, je me demande ce qui te fait croire le contraire. »

L’oiseau secoua négativement la tête, l’air confus.

-« Rien du tout. Je connais les règles qui régissent le village des humains. Mais je vous vois là, devant moi. Et je me dis que, peut-être, quelque chose ou quelqu’un vous a incitées à revenir vers moi. »

Un peu dubitative, la grande femme brune resta un instant silencieuse, laissant son  regard bleu transpercer son interlocuteur jusqu’à ce qu’il paraisse mal à l’aise, avant de questionner.

-« Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi tu tiens tant que ça à nous porter sur ton dos. »

Bijine repoussa son trouble en battant légèrement des ailes sans les déployer entièrement et, chose que ni la barde ni la guerrière n’avait jamais entendue pour un oiseau, se racla la gorge.

-« Eh bien… A vrai dire, ce qui compte pour moi, c’est de quitter ce pays. Et cela m’est impossible si je n’emmène pas avec moi quelqu’un qui a encore la possibilité de partir. »

Il s’interrompit et baissa la tête, de nouveau gêné par les yeux de la grande femme brune, toujours plongés dans les siens, reprenant la parole après quelques secondes.

-« Je suis comme vous. Je veux dire que j’ai été projeté dans ce monde par accident. Et depuis mon arrivée ici, je ne rêve que d’une chose : retrouver la vie que je menais auparavant. »

Son expression était si attristée alors qu’il disait cela que la barde ressentit un grand élan de compassion envers lui et s’avança pour poser doucement une main sur l’aile de l’oiseau, comme elle l’aurait fait sur le bras d’un être humain. Il tressaillit, sans doute peu habitué à ce genre de démonstration, mais ne recula pas et hocha la tête quand, gentiment, elle l’interrogea sur ce qui faisait sa vie autrefois.

-« Là-bas, dans le monde « réel » si je puis dire, j’étais un aigle, un aigle royal. J’étais jeune, fort et respecté de tous. Les œufs que mon épouse avait couvés venaient juste d’éclore le jour où la tempête m’a emporté. »

Il eu un geste qui aurait pu ressembler à un haussement d’épaules, s’il en avait eu, et termina, le ton toujours particulièrement mélancolique.

-« Ici, ma vie n’a aucun sens. Je suis le seul oiseau du pays, l’espace dans lequel je peux me déplacer est limité et je n’ai jamais vu mes petits. « 

Il secoua négativement la tête avant de conclure, l’air décidé.

-« Je veux rentrer chez moi. »

Toujours compatissante, la reine amazone hocha la tête, indiquant à quel point elle comprenait l’oiseau, mais sa compagne, elle, ne se laissa pas attendrir.

-« Et tu ne peux pas quitter ce pays sans nous. Du moins sans emmener avec toi quelqu’un qui vient d’arriver. »

Ce n’était pas une question, mais Bijine acquiesça tout de même.

-« En effet, je ne peux pas partir seul. Et il faut que mes « passagères » soient consentantes. Mais je doute que vous ayez envie de rester ici, alors je pense que nous pouvons nous accorder. »

La barde interrompit la discussion, le ton enthousiaste.

-« Eh bien, puisque nous poursuivons tous les trois le même objectif, il ne nous reste plus qu’à nous mettre en route ! »

La guerrière et l’oiseau semblèrent à peine l’entendre tant ils étaient encore occupés à se jauger l’un l’autre du regard, puis, finalement, Xéna reprit la parole, envisageant à voix haute  les détails pratiques du voyage.

-« Il va nous falloir une corde que je passerai sur ton cou en guise de rênes. »

Surpris par cette idée qui ne l’avait pas effleuré, l’oiseau se récria, un peu indigné.

-« Des rênes ? Pour quoi faire ? Il ne sera pas utile de me guider, je sais où je dois aller ! »

La guerrière secoua négativement la tête.

-« Il ne s’agit pas de te guider mais de veiller à ce que tu n’essaies pas de te débarrasser de nous quand tu penseras que nous ne te sommes plus utiles. »

Cette fois, Bijine se redressa de toute sa hauteur, son ton de voix indiquant à quel point il était vexé.

-« Vous n’avez donc pas confiance en moi ? »

Alors que la barde s’apprêtait à répondre en assurant que « si bien sûr, mais il vaut mieux se prémunir contre une chute éventuelle », sa compagne la devança, sarcastique.

-« Nous ne te connaissons pas suffisamment pour te confier notre sort sans prendre quelques précautions. Et puis, que t’importe d’avoir ou non, notre confiance ? Nous allons collaborer pendant quelques minutes seulement, pas devenir meilleurs amis pour toujours.»

L’oiseau ne protesta pas mais tout, dans sa mine, indiquait qu’il était encore très vexé et il garda un silence désapprobateur tandis qu’il observait les quelques préparatifs auxquels se livrèrent les deux femmes.

Et puis, juste au moment où elles s’apprêtaient à enfourcher le dos de Bijine, le bruit d’une cavalcade furieuse se fit entendre dans leur dos. Surprises, elles stoppèrent leur mouvement et se retournèrent, curieuses de savoir qui arrivait ainsi à toute allure, et ne furent finalement pas si étonnées de reconnaître Nestor. Galopant de toute la vitesse de ses six jambes, le « cheval », l’écume aux lèvres, approchait très rapidement des deux femmes et de celui qui allait leur servir de monture.

Un peu inquiète de cette apparition soudaine, Gabrielle s’écarta vivement de l’oiseau, reculant de trois pas sans se rendre compte qu’elle se mettait exactement sur la trajectoire de Nestor.

Mais si elle ne vit pas le danger, Xéna, elle, s’en aperçut immédiatement et plongea aussitôt vers l’avant, bousculant sa compagne une fraction de seconde avant que le « cheval » n’emporte la barde sur son dos.

Furieux de voir sa tentative échouer de si peu, l’animal stoppa sa course et revint rapidement vers les deux femmes et l’oiseau, se cabrant alors qu’il était tout près d’eux pour frôler l’épaule de la reine amazone du bout de ses sabots antérieurs.

Déçu que cette attaque n’ait pas réussie, il se cabra de nouveau, tentant cette fois d’atteindre Bijine, ce dernier esquivant de justesse en faisant un petit saut de côté, quelques unes de ses plumes colorées tombant au sol dans le mouvement. Et puis, aussitôt retombé sur ses jambes, Nestor attaqua une nouvelle fois l’oiseau, apparemment bien décidé, si ce n’est à le blesser gravement, du moins à empêcher le départ des deux femmes avec lui. Mais la guerrière, qui s’était placée entre le « cheval » et l’oiseau, ne le laissa pas faire une nouvelle tentative. Attrapant vivement son chakram, elle le lança en direction de l’animal, si rapidement que celui-ci n’eut pas le temps de l’esquiver ni, sans doute, de le voir venir vers lui.

Le choc fut très violent, le cercle de métal frappant très durement Nestor juste sur le chanfrein. Il poussa un hennissement de douleur alors que son sang, vert pomme, jaillissait à gros bouillon. Reculant avec vivacité, il secoua la tête de droite à gauche, faisant ainsi gicler une quantité de gouttelettes vertes, tout en tapant du pied, tandis que les deux femmes, après que Xéna ait récupéré son chakram, se tournaient de nouveau vers l’oiseau.

Pressé de s’en aller enfin, celui se baissa et supporta même stoïquement la corde que la guerrière passa autour de son cou avant d’étendre ses grandes ailes d’un bleu éclatant, puis de s’envoler, faisant un effort visible pour s’arracher du sol alors que le poids des deux femmes sur son dos le gênait considérablement, même si les choses semblèrent s’améliorer au fur et à mesure qu’il prenait de l’altitude.

Un peu enivrée par la sensation grisante de voler, la barde, les bras serrés autour de la taille de sa compagne placée juste devant elle, jeta un regard curieux vers le bas, apercevant les vaches qui, sans franchir la limite de leur champ ne serait-ce que d’une patte, observaient Nestor, lequel sautillait sur place en poussant des cris de douleur et en se lamentant sur la perte de son physique si remarquable.

Passé le premier moment d’émerveillement à se retrouver ainsi au milieu des cieux, Gabrielle reposa sa joue contre l’épaule de son amie devant elle et remarqua un peu plus loin, et alors qu’ils commençaient à survoler les bois, un lapin blanc vêtu d’une redingote, qui marchait à grands pas pressés. Elle s’abstint toutefois de le désigner à sa compagne, préférant regarder vers le ciel et la tache bleue circulaire, particulièrement visible dans ce ciel jaune vif, qui apparaissait maintenant sur la gauche de l’oiseau.

Il était évident que Bijine peinait à transporter ses deux passagères, mais malgré sa fatigue, il faisait de son mieux pour atteindre le passage le plus vite possible, ses ailes battant vigoureusement l’air limpide autour d’eux. Il fallut pourtant un certain temps, peut-être une demi-marque de chandelle pour qu’ils arrivent enfin tout près de la tache bleue qui ressemblait beaucoup à une ouverture. A ce moment là, l’oiseau paraissait à la limite de ses forces et les deux femmes ressentirent ensemble le même sentiment d’inquiétude, craignant qu’il ne tombe au sol avant d’atteindre leur objectif. Mais Bijine était courageux et il persista dans son effort, tant et si bien que s’il avait pu transpirer, de grosses gouttes de sueur auraient coulé sur la totalité de son plumage. Tenace, il lança ses dernières forces pour passer au travers du cercle bleu.

Aussitôt, Gabrielle et Xéna tournèrent toutes deux la tête, curieuses de voir ce qui se passait derrière elles, et constatant avec un peu d’étonnement qu’un vague tache jaunâtre, à peine plus grande qu’un pièce de monnaie et seul reste du ciel jaune vif qu’elles venaient de quitter, disparaissait rapidement, comme si elle se diluait dans le bleu des cieux d’été grecs qu’elle retrouvaient maintenant.

L’effort semblait moins important à présent pour l’oiseau qui se laissait porter par l’air et ses courants et son allure un peu moins rapide, permettait aux deux femmes d’observer le sol, la guerrière apercevant notamment le sommet du Mont Olympe. Curieuse, elle s’inclina légèrement, plissant les yeux pour mieux voir les petites silhouettes qui s’agitaient en dessous d’elle et ricana alors qu’elle imaginait combien il serait plaisant de leur jeter quelques projectiles, comme des tomates, ou des œufs, mais n’ayant rien de tout cela sous la main, elle finit par se redresser, constatant avec plaisir qu’ils perdaient maintenant de l’altitude rapidement et qu’ils n’allaient pas tarder à retrouver la Terre. Pourtant quelque chose n’allait pas. D’abord, la sensation que, derrière elle, Gabrielle se pressait de plus en plus contre son dos, ce qui ne l’aurait certainement pas dérangée en temps normal mais qui lui semblait pour le moins mal venu dans la situation présente, mais aussi, l’impressions que l’oiseau sur lequel elles étaient toutes deux assises à califourchon, rétrécissait. Ceci expliquant sans doute cela, d’ailleurs. Intriguée par ces impressions, pas vraiment agréables et plutôt inquiétantes, elle interrogea l’oiseau, lequel répondit avec effort et d’une voix particulièrement rauque et beaucoup moins sonore qu’auparavant.

-« Nous sommes revenus chez nous, en Grèce, et je redeviens aigle. »

A peine eut-il terminé sa phrase qu’il émit un bizarre son éraillé, que se plumes passèrent du bleu et rouge à des teintes tirant sur le gris et le brun et que ses ailes, revenues à la dimension de celles d’un aigle royal de belle taille, ne purent plus supporter le poids qu’il portait, ce qui amena l’oiseau, comme ses passagères, à chuter lourdement au sol. Heureusement, ils n’étaient plus qu’à quelques mètres seulement de hauteur et le choc, au moment où ils touchèrent terre, ne fut pas trop violent.

Se relevant en grimaçant et en se frottant le coude, qui avait cogné sur un caillou, la guerrière vint d’abord aider sa compagne à se remettre debout avant de se tourner vers Bijine, l’expression peu amène.

-« Tu aurais pu nous prévenir que ça risquait de se terminer comme ça. Nous nous y serions préparées. »

Mais, pour toute réponse, l’oiseau se contenta d’agiter ses ailes et d’émettre un son ressemblant plus à un croassement qu’autre chose. Cela ne sembla pas étonner les deux femmes, la guerrière haussant les épaules avant de murmurer, fataliste.

-« Manifestement, tu es définitivement redevenu un aigle… »

Passant un bras autour des épaules de la barde, elle se détourna, prête à partir aussitôt à la recherche de sa jument, mais la reine amazone se dégagea, chuchotant un petit « attends » à la grande femme brune. Et puis, elle se pencha vers le rapace qui, toujours au sol, reprenait son souffle, et lui posa légèrement sa main sur l’aile droite.

-« Merci de nous avoir ramenées. J’espère que tu retrouveras tout ce que tu as perdu en t’égarant dans cet étrange pays. »

L’oiseau ne répondit pas, mais hocha néanmoins la tête, montrant ainsi que, s’il ne pouvait plus parler, il avait compris chacun des mots qui lui étaient adressés. Gabrielle lui tapota l’aile encore une fois, puis retourna auprès de son amie et prit la route avec elle tandis que Bijine, ayant apparemment un peu récupéré, prenait son envol pour retrouver les siens.

Par chance, les deux femmes ne se trouvaient pas si loin de la plaine où la tornade les avait emportées, et elles arrivèrent sur place en fin de journée. Là, la guerrière appela et siffla longuement, jusqu’à ce qu’un bruit de sabots frappant le sol annonce l’arrivée d’Argo.

 

C’est le soir, au moment du repas que les deux amies évoquèrent l’aventure surprenante qu’elles venaient de vivre, la barde s’interrogeant sur le monde surprenant qu’elles venaient de quitter.

-« Crois-tu que cet endroit existe vraiment ? Je veux dire, qu’il serait possible de l’atteindre en voyageant normalement, à pied ou à cheval ? »

La guerrière eut une moue qui traduisait parfaitement son scepticisme.

-« Je ne le pense pas, non. J’ignore où nous étions exactement, mais il n’est pas naturel de passer d’un lieu à un autre au travers d’une sorte de trou dans le ciel. »

Gabrielle hocha la tête.

-« Oui, tu as sans doute raison. Et c’est tant mieux, d’ailleurs. Le seul fait de me rappeler ce ciel jaune me fait douter de ma raison. »

Elle s’interrompit un instant, fronçant les sourcils avant de reprendre, mi-sérieuse mi-amusée.

-« Tu as bien vu tout ce que, moi, j’ai vu, n’est-ce pas ? »

Xéna acquiesça et passa le bout de son index sur le visage de sa compagne.

-« J’ai vu et vécu les mêmes choses que toi, Gabrielle. Et je n’ai aucune idée de ce qu’est ce monde. Ceci dit, je ne suis pas sûre d’avoir envie de le savoir. Pour moi, l’essentiel est que nous ayons pu rentrer indemnes et retrouver Argo. Le reste n’a pas grande importance. Tout ce que je sais, c’est que cette contrée n’avait rien d’un pays des merveilles, tu ne crois pas ? »

Le repas était terminé et la reine amazone vint se blottir contre la guerrière, appréciant la chaleur et la vigueur qui émanait de ce corps musclé.

-« Tu as raison. Après tout, ce n’est pas la première aventure surprenante que nous vivons. Et puisque nous voilà rentrées d’un voyage étrange et involontaire, je te propose une autre sorte de voyage, bien plus plaisant celui-là. »

Et puis, prenant doucement le visage de sa compagne entre ses mains, elle l’embrassa si sensuellement que, pour toute réponse, Xéna l’enlaça, l’entraînant bientôt vers la couche de fourrures qui se trouvait tout près du feu.

 

Fin