PARTIE III : Corruption

 

Chapitre 1 :

- Qu'est-ce que tu en penses Tia ?

Les têtes se tournèrent vers la grande femme qui ne sembla pas s'en apercevoir.

- Tia ? Fit Linya en lui touchant le bras.

La grande femme avait le regard fixe. Pire, elle paraissait complètement figée. Sa main droite était refermée sur son mug, crispée.

Lex se leva, inquiète et se rapprocha. A son tour, elle la toucha en l'appelant. Devant son manque de réaction, Enyalios examina ses pupilles, à la recherche d'un signe d'empoisonnement ou de drogue.

- Alors ? Le pressèrent les deux jeunes femmes.

- Je ne sais pas, répondit Enyalios en haussant une épaule, préoccupé.

- Ça pourrait être la Louve ? Songea Lex.

Elle se retourna vers Linya.

- Elle était comme ça hier soir quand vous avez rompu ?

Linya lui jeta un coup d’œil agacée, Lex aimait vraiment lui rappeler ce moment, avant de répondre :

- La Louve la possédait déjà lorsque je suis arrivée.

- Mais ça pourrait être ça, non ? Insista la petite femme.

- Si ça ne l'est pas, alors je pencherais pour une attaque de la Chamane, supposa Enyalios.

- Aucune de ces deux possibilités ne me rassure, fit Lex de plus en plus inquiète.

- Comment la sort-on de sa transe ? Intervint Linya en dévisageant Enyalios.

- Aucune idée, fit celui-ci dépassé, c'est complètement hors de mon champ de compétence.

- Mais tu dois bien connaître quelqu'un ? Insista Lex.

- Heu... les trucs occultes je n'y crois pas vraiment. Enfin je veux dire... peu importe, fit-il en renonçant aux explications, le fait est que je n'ai pas ce genre de contact.

- Mais... on ne va pas rester à rien faire ?! S'exclama Linya.

Le silence seul lui répondit.

- Oh bon sang ma tête ! Gémit tout à coup Tia en portant les mains à son front.

- Tia ! S'écrièrent ses trois amis en même temps.

- Ooooooh, ne criez pas, répondit-elle en fermant les yeux.

- Mais... qu'est-ce qui s'est passé ?! Demanda Lex en posant la main sur sa hanche.

Le frisson qui remonta le long de l'échine de Tia n'échappa à personne. Pas plus que l'expression de désir sur le visage de celle-ci, aussi brève fut-elle. Tia s'écarta, attrapa la main de Linya et, après une inspiration faite pour calmer la douleur qui pulsait sous son crâne, expliqua :

- La Louve...

- Je le savais ! La coupa Lex.

Ce cri lui valut un regard noir de sa femme qui poursuivit néanmoins :

- Elle... était plutôt contrariée. Mais on a réussi à s'entendre.

- Comment ?

- Attends une seconde, intervient Linya soupçonneuse. Comment peut-on être sûr que c'est bien toi et pas la Louve ?

- Eh bien, fit la mercenaire en fronçant les sourcils incertaine, je suis plus gentille, non ?

Linya cligna des yeux. Une fois. Deux fois.

- C'est ta réponse ? Sérieusement ?

- Je n'ai rien de mieux à proposer, répondit Tia avec une grimace d'excuse.

Un sentiment indéfinissable saisit la Dirigeante. Elle acquiesça et Tia revint à ses explications. Pendant tout le temps que celles-ci durèrent, Linya resta silencieuse, un peu préoccupée.

- Je ne sais pas trop, était en train de dire Tia. Elle était réellement en colère. Enragée même. J'ai cru qu'elle allait encore m'attaquer, mais... je ne sais pas... soudain elle s'est calmée. Elle a déclaré que c'était de bonne guerre. Puis elle m'a dit qu'elle me laisserait quelques temps tranquille, pour réfléchir.

- Réfléchir ? Releva Enyalios. A quoi ?

Tia haussa les épaules.

- Notre fusion peut-être ? Ou bien...

Tia jeta un regard à Lex et Linya. Enyalios hocha la tête.

- Donc... on peut souffler un moment ? S'enquit Lex en la regardant par en dessous.

Tia hocha la tête.

- On s'en tient à notre plan ? Intervient Enyalios. Je vais en Grèce trouver votre contact et je vous fais un rapport ?

Lex acquiesça et lança :

- Pendant ce temps, nous on va utiliser tous nos contacts pour localiser Ashee. Je suis sûre qu'elle n'est pas restée bien sagement dans sa tribu. D'ailleurs ça serait une bonne chose de savoir où exactement se situe cette tribu.

- Je suis d'accord, approuva Tia. Je vais également prévenir les Fils du Vent. Ils doivent être en mesure de nous assister. Et puis, d'après ce que j'ai compris, ils attendent seulement notre signal pour lancer une attaque massive contre le Vent de la Destruction. Ils doivent avoir d'autres alliés auxquels on devrait aussi pouvoir faire appel.

- Donc ça y est ? Fit Linya en sortant de son silence. Tu lances les préparatifs de ta confrontation contre Ashee et sa tribu ?

Tia hocha la tête et serra sa main dans la sienne.

- Je sais que cela t'inquiète, mais je serai prudente, je te le promets. Et Lex veillera sur moi.

Linya tiqua à ces mots, mais pas pour les raisons que s'imaginèrent les deux femmes. Linya les voyant sur le point de dire quelque chose, les devança.

- J'aimerais partir avec Enyalios en emmenant Len. Lara aussi si elle n'est pas contre.

La demande décontenança complètement Tia. 

- Tu veux partir, pourquoi ? Et pourquoi avec les jumeaux ?

- Len doit mettre les choses au clair avec Jenny. Ton fils déprime Tia. Jenny refuse de prendre ses appels et cela lui pèse beaucoup. Il sait qu'il a fait une erreur et probablement qu'elle ne lui pardonnera pas, mais il a besoin de mettre un terme à leur histoire correctement et face à face. Et le voyage d'En en est l'occasion. On sera en sécurité avec lui, tu n'auras ainsi pas à craindre une éventuelle intervention d’Ashee sur lui.

- En ? Répéta l'intéressé mi-indigné, mi-incrédule.

- Oh, fit Tia embarrassée, je... je n'avais pas réalisé qu'il en était autant affecté. Je, c'est gentil de ta part de t'en occuper... Et tu as raison, avec Enyalios vous serez en sécurité. Néanmoins je préférerais venir.

- Et pourquoi Lara ? L'interrompit Lex.

- Elle... je ne sais pas, je ne la trouve pas très en forme ces derniers temps. Elle dit le contraire mais je ne la crois pas. J'espère qu'un changement d'air l'aidera et... qu'on pourra parler de ce qui la chagrine.

Lex fronça les sourcils.

- Je suis d'accord avec toi, Lara n'a pas l'air en forme et j'apprécie que tu te sentes concernée, mais je suis sa mère et j'aimerais m'en occuper.

- Je ne pense pas qu'elle t'en parlera, rétorqua Linya sans se démonter.

- Et pourquoi.... oh, fit Lex en comprenant. Tu penses que je suis le problème...

- Pas toi en tant que telle. Les jumeaux sont vraiment heureux de ton retour mais cela a entraîné beaucoup de changements pour eux avec lesquels ils ont un peu de mal à s'ajuster. Et je ne pense pas qu'ils ignorent qu'Ashee les veut. Tout ça mit ensemble... Un peu d'air, une sorte de pause dans tout ce bazar, je crois vraiment que cela leur fera du bien.

Lex pinça les lèvres. Elle était d'accord mais n'appréciait pourtant pas la chose. Elle avait l'impression que Linya l'avait remplacée dans tous les domaines. C'était injuste bien sûr de lui en vouloir, c'était elle la fautive après tout et elle était consciente que sans la présence de Linya pour Tia, comme pour leurs enfants, les choses auraient pu tourner très mal. Mais c'était plus fort qu'elle, elle se sentait exclue et cela faisait mal.

Mais ce qui la blessait le plus, c'était de voir que c'était Linya qui s'était rendu compte des problèmes avec leurs enfants. Pas elle, ni Tia, mais une personne normalement extérieure à leur famille.

Une fois de plus, et malgré ses propres décisions, elle avait failli dans son rôle de mère. Elle avait encore fait passer sa relation avec Tia, et Linya aussi cette fois, avant ses enfants.

Ils étaient parfaitement en droit de lui en vouloir. Elle-même s'en voulait.

- Je peux te parler un instant en privé s'il te plaît ? Fit-elle à Linya en relevant la tête.

La dirigeante haussa les sourcils, surprise, puis acquiesça. Toutes deux sortirent dans le couloir où elles croisèrent Len qui leur jeta un regard désapprobateur avant de passer devant elles pour se rendre dans la cuisine.

- Maman ! S'exclama-t-il critique, les poings sur les hanches, c'est 4h de l'après-midi, le petit déj est terminé depuis longtemps, on peut savoir ce que vous faites encore en pyjama avec vos cafés ?

Tia baissa les yeux comme une enfant prise en faute avant de froncer les sourcils et de relever la tête. C'était elle l'adulte !

- On a un peu perdu la notion du temps, expliqua-t-elle, on avait beaucoup de choses à régler. Notamment ton départ pour la Grèce avec Linya et Enyalios.

Stupéfait, Len resta sans voix.

- Vraiment ? P... pourquoi ?

- On a pensé que cela te ferait du bien. Et puis tu as quelque chose à régler là-bas si je ne me trompe ?

Immensément heureux et soudain excité comme une puce, Len ne put retenir un petit bond de joie et un large sourire illumina ses traits. Non seulement il allait voir Jenny et faire un super voyage, mais il avait également la confirmation que sa mère faisait attention à eux, contrairement à ce qu'ils avaient cru avec sa sœur !

Initialement, Tia avait lâché l'information pour lui retirer ce petit air supérieur qui l'avait fait les juger. Mais elle ne regrettait pas sa révélation. Son fils semblait tellement heureux ! Intérieurement elle remercia Linya. Sans elle, Tia serait passée à côté des besoins de ses enfants. Encore.

Au fils des années, elle était passée à côté de beaucoup de choses les concernant. Du moins elle l'aurait fait si Lex, et ces derniers mois, Linya, n'avaient pas été présentes. Elles avaient toujours été particulièrement attentives à eux. Elle ne comprenait pas comment elle pouvait être une mère aussi lamentable...

Dans le couloir, Lex avait entendu Tia annoncer la nouvelle à Len et fit une grimace contrariée. Linya le vit et, attrapant son bras, l'entraîna un peu plus loin. Elle la poussa dans la première chambre venue, qui se trouva être celle de Lex, et referma la porte.

- Avant que tu ne dises quoi que ce soit, écoute-moi s'il te plaît.

Lex pinça les lèvres, se retenant de justesse d'ouvrir la bouche, et lui fit signe de parler. Linya inspira et se lança :

- Je sais que cela te contrarie que je parte avec les jumeaux. Que tu te sens rejetée et que je semble prendre ta place. Mais deux choses sont à prendre en compte. La première, tes enfants me tolèrent à peine et t'adorent complètement. Et si tu restes ici, tu seras seule avec Tia et les jumelles. Tu ne peux pas rêver meilleur plan pour la récupérer et te rapprocher de tes filles. Pour les jumeaux, quoi que tu fasses, cela prendra du temps. Tu t'es déjà bien rapprochée de Lara et ça a toujours été la plus difficile. Len a tendance à la suivre quoi qu'il pense.

- Pourquoi tu me laisserais le champ libre avec Tia ? Lui demanda Lex, intriguée.

Linya prit un instant avant de répondre.

- C'est important pour la Prophétie que vous soyez en bon terme. On veut toutes les deux que Tia réussisse et cela dépend quasi exclusivement de l'état de votre relation. On peut se voiler la face autant qu'on le souhaite, mais on sait toutes les deux que nos sentiments, notre volonté ne comptent pas face à ça. Du moins la mienne. La tienne vaut tout. Utilise ce temps pour vous réconcilier. Sauve-la, sauve ton couple. Sauvez vos enfants. Il n'y a rien d'autre qui compte.

Lex ne voyait rien d’autre dans les yeux de son amie que de la sincérité et de la détermination. Pas de doute, pas de souffrance. Juste la sensation de ce qui était juste. Elle était comme ça elle aussi avant...

- Tu sais qu'il se pourrait que ce soit notre séparation qui donne de la force à Tia... la Prophétie ne dit pas qu'être en bon terme avec elle est ce qui permettra sa réussite, seulement que je suis à l'origine de sa réussite ou de son échec et que je peux la trahir. On ne sait même pas si cette trahison n'est pas la chose qui justement lui donnera la force de vaincre...

Lex soupira et Linya resta silencieuse. Elle ne savait pas quoi dire à cela.

- Et puis, reprit Lex, qu'est-ce qui te fait croire que Tia se laissera convaincre ? Outre ses sentiments pour toi, elle n'a plus confiance en moi.

- Elle a commencé à changer, répondit Linya retrouvant son assurance en revenant en terrain familier, tu ne le vois pas car tu n'étais pas là, mais moi je le peux. Elle redevient comme avant, plus légère, plus joueuse... et c'est ta présence la responsable.

Lex espéra de tout cœur que Linya ne se trompait pas. Elle avait besoin de Tia comme elle avait besoin d'air.

Elle s'avança et prit Linya dans ses bras.

- Merci, murmura-t-elle. Pour tout. Je n'oublierai rien.

Linya lui rendit son étreinte sans rien ajouter. Au moins, elle n'avait pas tout perdu. Elle avait retrouvé Lex et c'était plus que ce qu'elle pensait avoir et mériter. Elle sourit doucement. Sa petite sœur était de retour.

***

- Je peux entrer ? Fit la voix de Tia à travers la porte. Enyalios et moi on ne parvient pas à se mettre d'accord sur son paiement. On aurait besoin d'une de vous deux pour les négociations...

Lex et Linya se séparèrent en souriant.

- Je m'en occupe, dit Lex à Linya. Parle à Tia pendant ce temps. Je ne suis pas certaine qu'elle soit très à l'aise avec ton départ et moi restant.

Linya acquiesça et Lex ouvrit la porte, laissant Tia entrer avant de se rendre dans la cuisine où Enyalios attendait toujours en discutant des détails du voyage avec Len.

- Je me demandais, commença Tia, si tu ne pouvais pas laisser Lex faire ce voyage avec les jumeaux. Ça serait l'occasion pour elle de définitivement réparer les choses entre eux.

Linya l'étudia un instant.

- C'est vraiment pour cela ta suggestion ou bien c'est la perspective de rester seule avec Lex qui t'inquiète ?

Tia arbora son visage impassible, celui que Linya détestait car il mettait un mur entre elles.

- Je ne suis pas faible Linya si c'est ce que tu insinues.

- Ce n'est pas ce que je prétendais, rétorqua celle-ci agacée, même si ton amour et ton désir pour elle sont clairs pour tout le monde quoi que tu en penses.

Un éclair de colère passa dans le regard bleu mais Linya en avait vu d'autres et ne se laissa pas intimider.

- Tu n'as pas répondu à ma question, releva la mercenaire.

Linya resta silencieuse si longtemps que Tia se demanda si elle parviendrait à tenir son impassibilité. C'était quand même fou l'effet que son regard, scrutateur et sans pitié, avait sur elle. Il pouvait la mettre dans ses petits souliers comme aucun autre. Elle qui pourtant tenait tête aux pires ordures de ce monde...

Finalement, la Dirigeante rompit le silence.

- J'ai besoin de m'éloigner de toi Tia.

Malgré sa résolution, Tia accusa le coup. De blessée, elle devint colère et sa bouche se tordit alors qu'elle lançait d'une voix mauvaise :

- C'est encore un test ? Je n'ai pas encore assez prouvé mon amour pour toi ? Est-ce que c'est un aperçu de notre avenir Lin ? Un futur où je vais devoir prouver jour après jour que je tiens à toi plus qu'à Lex ? Que je ne veux pas retourner avec elle, mais rester avec toi ? Si c'est le cas, dis-le-moi, parce que ce n'est pas un avenir que je trouve très attirant.

Linya ne prit pas mal sa hargne ou ses propos. Tia n'avait pas complètement tort. Elle avait vraiment fait tout ce qu'elle pouvait pour lui prouver son attachement. Mais elle se trompait, ce n'était pas un test. Elle était juste, à l'image de la mercenaire en cet instant, fatiguée de se battre pour une relation que toutes deux savaient pourtant vouée à l'échec.

Lex serait toujours là, toujours entre elles. Ça n'avait aucun sens de prétendre le contraire. Néanmoins elle ne partait pas pour cela. Les choses changeraient quand elles changeraient, elle ne tentait pas de forcer le destin. Elle croyait en l'amour de Tia pour elle et était bien. Pourquoi gâcherait-elle tout maintenant ? Mais elle et Lex devaient se retrouver, c'était nécessaire pour leur équilibre à toutes les deux et Linya aimait trop ses deux amies pour fermer les yeux dans le seul but de garder Tia pour elle.

- Ca n'en est pas un mon ange, répondit-elle après un instant. J'ai juste besoin de respirer loin de tous ces drames. Cela fait trop de choses à supporter d'un coup et honnêtement, cela m'affecte autant que tes enfants. Cela te fera du bien aussi. Et te rendre compte que tu peux t'entendre avec Lex, peut-être même l'aimer à nouveau, et comprendre que ce n'est pas un problème pour nos futurs à tous, je pense que cela te fera du bien autant qu'à nous.

Elle s'interrompit brièvement et reprit en se rapprochant d'elle, une main sur son bras :

- Tu te mets trop la pression Tia... J'aimerais que tu cesses de te voiler la face. Autant concernant ta relation avec Lex que ce que tu dois faire avec la Louve. Il est temps Tia...

Tia serra les dents, la fusillant du regard.

- Tu ne peux pas te battre un peu pour moi ?! Pourquoi je suis la seule à le faire ?!

- Tia, soupira sa petite-amie, je suis en train de le faire. Je me bats pour que tu sois heureuse. Tu t'en empêches par colère, orgueil et prévention. Et cette confrontation avec Ashee tu ne vas pas pouvoir la remettre plus longtemps. Tu dois résoudre tes problèmes avec Lex et la Louve.

- Mais je m'entends avec elles deux maintenant ! Se récria la grande femme.

- Tu as calmé les choses, mais rien n'est résolu. Surtout après votre nuit... et la Louve complique tout. Je suis certaine que lorsque tu auras fait la paix avec Lex, réellement, la Louve s'en satisfera.

- Et nous dans tout ça ? Rétorqua la mercenaire avec colère. Tu t'en fous ?! Tu comptes nous sacrifier ?!

Linya soupira de nouveau. Elle s'approcha de Tia et déposa un bref baiser sur ses lèvres en déclarant :

- Tu t'en fais trop mon cœur. Je vais prendre l'air, tu te réconcilies avec Lex et la Louve, et on se retrouve après tout ça. Il n'y a rien de changé.

Elle lui sourit avant de sortir de la pièce. Bien sûr, laisser Lex et Tia ensemble était risqué. Bien sûr Lex tenterait tout pour récupérer Tia, comme elle le lui avait fait comprendre et elle, Linya, ne s'y opposerait pas si cela devait arriver. Elle avait récupéré Lex, elle n'en demandait pas plus. De toute façon, il n'y avait rien d'autre à faire et pas d'autre choix possible. Elle avait donc décidé de ne plus s'inquiéter de tout ça et de profiter de ce qu'elle avait, jour après jour. 

Évidemment, si à son retour Tia restait sur ses positions, elle ne dirait pas non, songea-elle avec un sourire.

 

Chapitre 2 :

Len était penché sur le bastingage. Ils étaient partis une semaine plus tôt, privilégiant la voie de l'eau plutôt que celle de l'air et il profitait depuis lors du paysage, insensible au roulis qui maintenait sa sœur dans la cabine.

Le paysage était immuable par la mer, une vaste et plate étendue d'eau. Linya adorait l'étudier, s'extasiant sans arrêt sur les coloris divers donnés par les rayons du soleil ou par les nageoires de dauphins à peine entraperçus. En cela elle était vraiment comme Lex. Len comprenait ce qui avait attiré, et attirait toujours, sa mercenaire de mère chez elle. Elle était à la fois comme Lex et très différente. Aussi semblable que des jumelles et si contraire parfois, qu'elles en étaient complémentaires. C'est ce qui faisait des deux femmes de si précieuses amies l'une pour l'autre.

Len détourna le regard de la nouvelle copine de sa mère et revint à ses pensées. Dans 3 jours ils arriveraient et il savait qu'il serait alors plus que nerveux. Il s'était répété un milliers de discours différents pour convaincre Jenny de lui pardonner. Il avait également répété un speech dans le cas où elle ne veuille rien entendre, afin que leur histoire se termine sur une bonne note.

C'était Linya qui le lui avait suggéré, arguant qu'elle ne lui avait même pas laissé en placer une lors de sa venue chez lui et qu'il devait se préparer à un refus. Il avait acquiescé mais cela lui avait pris 3 jours pour l'accepter et commencer à réfléchir en ce sens.

Lara ne comprenait pas pourquoi il était si affecté par sa rupture avec Jenny. Pour elle, il l'avait trompé, c'était donc qu'il ne tenait pas suffisamment à elle. Mais sa sœur avait tort. Son couple avec Gipsy était autant un concours de circonstance qu'un moyen de tenir pendant l'absence de Jenny.

Elle lui manquait tant que parfois il en avait mal physiquement. C'était insupportable et quoi que Gipsy et sa sœur en pensent, Gipsy avait été d'une grande aide pour le distraire.

Mais cela ne voulait pas dire qu'il ne tenait pas à Gipsy. Loin de là. Il n'avait pas fait que se servir d'elle égoïstement. En sortant avec elle il l'avait découverte sous un jour nouveau, était tombé sous son charme, et il avait commencé à l'apprécier énormément. Mais malheureusement ce n'était rien comparé à son amour pour Jenny.

Il était totalement incapable de dire pourquoi il aimait Jenny et encore moins d'expliquer sa profondeur. Depuis leur rencontre, il était amoureux. La jeune fille n'était pas sa première petite amie, ni son premier amour. Il avait 16 après tout lorsqu'il l'avait rencontrée. Son premier amour se nommait Katherine et il avait 13 ans et elle 14 et demi. Mais il faisait plus que son âge et il avait réussi à lui faire croire qu'il en avait 15. Leur histoire avait duré 5 mois. Il y avait mis fin lorsque sa mère était revenue dans sa vie. Malgré ses sentiments pour elle, Katherine ne comprenait pas sa relation avec Tia. Elle avait d'emblée jugé sa mère et ça, il ne pouvait le pardonner. Sa mère, sa sœur, elles étaient tout pour lui. Jenny, elle, l'avait compris et avait toujours fait très attention à ce qu'elle disait sur elles. Sur Lex aussi.

Lui et Jenny se connaissaient depuis presque 2 ans maintenant, mais leur relation n'avait pu être qu'épisodique et lointaine. Pourtant il lui était resté fidèle tout ce temps et il était certain qu'elle avait fait de même.

Il ne savait s'il était impatient ou inquiet de ce qui se passerait dans 3 jours. Ce pourrait être la dernière fois qu'ils se verraient. Malgré tout, il la verrait et pour lui, c'était comme un voile qui se lève sur une mer éclatante.

Il soupira misérablement en baissant la tête. La main de Linya se posa doucement sur son épaule et il se laissa aller contre elle.

A 18 ans, presque 19, il n'aurait pas dû être du genre câlin s'il voulait garder un semblant de dignité. Il était un homme après tout. Mais sa mère, Tia, s'il y avait bien une chose qu'il avait retenu de la vie qu'elle avait mené et de la souffrance qu'elle y avait rencontré, c'était qu'avoir besoin des autres, de leur chaleur, pour aller mieux, se soulager, être réconforté n'était pas, et ne devait jamais être, imaginé ou ressenti, comme une honte.

C'était un cadeau, un magnifique, rare et précieux, cadeau. En cet instant il avait besoin de réconfort. Il avait besoin de calmer ce stress qu'il ne servait à rien de ressentir car sa situation était pour l'heure, hors de contrôle. Il en avait besoin, et il n'était pas quelqu'un qui faisait semblant. Il n'y avait aucune honte là non plus.

Lex, sa seconde mère, lui avait appris qu'il fallait être fort pour s'en sortir seul. Mais qu'il fallait encore plus de force pour oser demander de l'aide. Car lorsque l'on se révélait à un autre, on devait ensuite être capable de parvenir à garder ensemble tous ces morceaux que l'on venait de lui dévoiler jusqu'à pouvoir enfin, à nouveau, fermer la porte.

Cette fragilité que l'on ressentait alors, ces sentiments à fleur de peau, cette violence que l'on contenait, le ressentir, ne pas se laisser engloutir, refermer la porte et se sentir plus fort.

Cela n'était pas donné à tout le monde. Beaucoup refusaient même d'essayer ou faisaient semblant, se mentant à eux-mêmes. C'était le meilleur moyen de stagner et Len, comme sa mère, ne stagnait pas. Il évoluait. Il grandissait. Il devenait meilleur. Jusqu'à sa mort. C'était son crédo et il entendait bien s'y tenir.

Linya pressa son épaule et lui assura que les choses s'arrangeraient. Elle ne parlait pas de sa situation avec Jenny, il le savait. Elle parlait des sentiments qui l'agitaient. Stress, impatience, peur, espoir. Ces sentiments allaient se calmer tôt ou tard il le savait aussi mais il était rassuré d'en avoir une confirmation.

Après quelques minutes, il se redressa, s'écartant de Linya et la jeune femme s'accouda au bastingage à ses côtés. Aucun d'eux ne brisa le silence.

Lara n'aimait pas beaucoup Linya. Depuis qu'elle s'était mise en couple avec leur mère du moins. Avant cela, elle l'appréciait. Lara et lui la voyaient souvent car elle rendait visite à leurs mères très régulièrement, mais elle ne la connaissait pas vraiment. Len n'avait pas eu d'opinion particulière à son sujet. Depuis qu'elle était avec sa mère, il l'avait beaucoup observée.

Pas seulement ce qu'elle faisait à Tia. Le bien comme le mal, mais elle, toute seule ou avec les jumelles. Avec Lara. Avec Frédéric, Anna ou les clients. Au ranch, chez Rhapsody, avec Gipsy ou Lizzie. Avec Tamara, avec les chevaux. Avec lui.

Dans tous les aspects de sa vie.

Il n'avait rien négligé, pas le moindre plus petit détail. Il s'était fait son opinion. Il l'avait jugée.

Et selon lui Linya était une personne formidable. Digne de confiance, d'amour et méritant sa mère et plus encore. Il était triste de la situation dans laquelle elle se retrouvait maintenant que Lex était de retour. Et admiratif de la façon dont elle gérait les choses. Tout comme elle, il savait que sa relation avec sa mère était vouée à l'échec. Et tout comme elle, il espérait que cela durerait malgré tout encore un moment.

Lex et Tia étaient faites l'une pour l'autre, ils ne les imaginaient pas séparées, pourtant elles se faisaient beaucoup de mal l'une à l'autre. Linya était exempt de tous ces drames qui avaient déchirés et distendus l'histoire et le vécu de chacune d'elles. C'était une personne simple, fiable et sans fioriture.

Elle stabilisait sa mère et elle leur avait apporté un équilibre. Il souhaitait une récompense pour cela, c'était un minimum.

- Un jour, tu rencontreras quelqu'un qui te vaut, lui dit-il en observant l'horizon.

Linya resta un instant figée par la surprise, puis elle hocha la tête sans le regarder. Ils s'étaient compris.

***

Enyalios, bras croisés comme à son habitude observait sa petite troupe. Il n'était pas mécontent d'avoir réussi à extorquer un contrat de mercenaire à Tia pour ce qu'il jugeait être une simple course.

Un mince sourire étira ses lèvres alors qu'il posait les yeux sur une Lara en train de tanguer dangereusement. Elle se tenait au bastingage et avançait d'un pas chancelant. Elle n'avait jamais eu le pied marin, mais cela n'avait jamais été aussi extrême non plus. Mais il était vrai que cela faisait quelques années maintenant qu'elle n'avait plus mis le pied sur un bateau.

Etrangement plus elle vieillissait, plus elle ressemblait à Lex. Ses cheveux auburn étaient éclatants et ses yeux verts avaient la nuance exacte de ceux de sa seconde mère. Son teint, plus hâlé que celui de Lex laissait entrevoir des traits aussi harmonieux que ceux de sa mère. Mais son nez, l'angle de sa mâchoire et la forme de ses sourcils, c'était Lex tout craché.

Cahin-caha, elle parvint jusqu'à son frère et Linya qui se trouvaient à la poupe du bateau depuis le début de la journée. Il ne comprenait pas trop comment, mais ces deux-là s'entendaient comme larrons en foire.

Ils étaient aussi complices l'un avec l'autre que s'ils s'étaient connus toute leur vie. Enyalios aurait dit que Linya était comme une grande sœur pour Len, une meilleure amie. Il marchait sur un pied d'égalité avec elle. Et bien qu'elle le traitât parfois comme un enfant, il ne paraissait pas s'en formaliser outre mesure. Agacé oui, mais pas vexé ou blessé.

Il se demanda si Lara s'en rendait compte et si oui, si elle était aussi hostile avec Linya à cause de cela ou si c'était parce qu'elle avait pris la place de Lex.

Si sur le plan physique, comme son frère, elle paraissait mature, sur le plan mental, elle faisait bien moins que Len. C'était cela, ce défaut léger mais bien présent, qui retenait Enyalios de considérer la fille de son amie comme une potentielle coucherie. Ça et le fait que Tia le réduirait en miette s'il venait à s'y risquer.

- Hey Lara, lança-t-il en se rapprochant, un sourire amusé plaqué sur le visage, évite de vomir sur ton frère. Penche-toi en avant, ajouta-t-il en posant une main sur son dos, et vise par-dessus bord.

Elle le fusilla du regard ce qui le fit rire, son teint vert jurant avec sa chevelure. 

- Ca va Lara ? S'inquiéta Linya en les rejoignant. Tu es sûre que c'est une bonne idée de sortir de ta cabine ?

- C'est pas toi qui me disais que l'air me ferait du bien ? Rétorqua l'intéressée vertement.

Un haut le cœur la saisissant, elle se pencha vivement en avant. Linya se précipita à ses côtés, repoussant Enyalios. Le mercenaire sentit son parfum alors qu'elle passait devant lui, le huma et ce faisant, il se sentit troublé..

Il fit un pas en arrière alors qu'elle lui jetait un regard agacé car il la gênait, et se demanda depuis quand un parfum lui faisait tourner la tête.

Il observa les efforts de Linya pour réconforter et soutenir Lara pendant que celle-ci rendait tripes et boyaux en essayant de la repousser. Finalement, Lara rendit les armes. Une fois qu'il n'y eut plus rien dans son estomac, elle se redressa en grimaçant, acceptant la main de Linya pour tenir debout.

Et ce fut au moment où elle lui faisait face que la jeune fille rendit son petit-déjeuner.

- Ah, commenta-t-il platement alors que Len se moquait de lui, finalement tu n'avais pas tout vomi.

Linya le fixa d'un air horrifié. Ses yeux faisaient des allers-retours rapides entre son visage et son-t-shirt et c'était si comique qu'Enyalios en oublia l'odeur et sourit. Il lui fit un clin d’œil puis en prenant un air misérable, la supplia :

- Tu peux m'aider ? Je ne sais pas comment on fait pour se débarrasser du vomi...

Linya se redressa en tapotant le dos d'une Lara effondrée par ce qu'elle avait fait. Elle le dévisagea d'un air supérieur et leva un sourcil hautain, réplique exacte de l'expression de Tia.

- Tu enlèves ton T-shirt et tu le mets au lavage.

- Y'en a qui traîne trop avec une mercenaire de ma connaissance, railla-t-il. Et pour mes cheveux m'dame, je peux avoir de l'aide ?

Il avait attrapé une mèche de ses cheveux pour la lui montrer avec une grimace triste.

- J'ai peur de rater un endroit, ajouta-t-il alors qu'elle s'apprêtait à le rembarrer.

Linya leva les yeux au ciel.

- Tu es pire que Lex, commenta-t-elle, un vrai bébé. Va chercher une bassine et un broc d'eau plein. Je conduis Lara à sa cabine et je m'occupe de toi.

Agréablement surpris par sa décision, le visage d'Enyalios s'éclaira comme celui d'un enfant. Linya secoua la tête, amusée malgré elle.

- Je ne veux pas retourner dans ma cabine, lança Lara alors que Linya la guidait vers les escaliers qui descendaient dans les entrailles du bateau. Je me sens mieux. Je te le jure, insista-t-elle alors que Linya l'étudiait, sceptique.

Après quelques secondes, Linya acquiesça et bifurquant, l'emmena près d'une des chaises longues qu'Enyalios avait installées sur le devant du bateau.

- Tu vas rester là un moment. Je vais te chercher un verre d'eau et tu vas te reposer. Pas de discussion, tu es faible. Repose-toi. Je verrai avec Enyalios pour voir si ce soir nous pourrions faire une halte dans une des îles alentour. La terre ferme te permettra de manger.

- Si c'est pour revomir quand on mettra à nouveau les voiles autant éviter, répondit la jeune fille en grimaçant.

Lara s'assit et Linya partit chercher son verre d'eau. Lorsqu'elle revint, Lara le but d'un trait.

- On restera dormir à terre, fit Linya en croisant les bras.

- Vraiment ?

Linya hocha la tête.

- Ça te laissera le temps de digérer.

Une pause puis :

- On n’a pas vraiment d'impératif de temps, donc on en profitera également pour faire un peu de shopping demain matin si ça te dit.

A ces mots Lara oublia ses griefs contre sa belle-mère et acquiesça avec enthousiasme. Heureuse de tirer une autre expression que sa moue contrariée, Linya eut un mince sourire. Elle tendit une paire de lunettes de soleil à sa protégée et partit rejoindre Enyalios.

- Hey beauté, je suis content de te revoir !

Torse-nu, il l'attendait, accroupi devant une bassine pleine d'eau, un broc vide à ses côtés. Un short dévoilait ses cuisses musclées. Des baskets sans chaussettes complétaient l'ensemble. Ses cheveux mi- longs étaient humides et de l'eau gouttait sur ses épaules.

« Dieu qu'il est sexy », songea Linya en détaillant le torse large et musclé, les bras aux muscles déliés et son regard de braise qui ne manquait pas une miette de son étude. Elle ne rougit pas en se voyant découverte, au contraire elle soutint son regard.

- Tu n'as pas l'air d'avoir besoin de moi, souligna-t-elle en désignant ses cheveux.

Il leva une main où une bouteille de shampoing se trouvait.

- Aide-moi, supplia-t-il avec une moue boudeuse. Je n'aime pas me laver les cheveux.

Linya sourit et attrapa la dite bouteille. Elle se versa du shampoing dans la main puis attira doucement la tête d'Enyalios avant d'étaler le produit sur son cuir chevelu, massant celui-ci par la même occasion. Un grognement de plaisir échappa au mercenaire qui ferma les yeux.

- Tu sais te servir de tes doigts, fit-il tout bas, je me demande comment c'est avec ta langue.

Choquée, Linya ouvrit de grands yeux en arrêtant son massage.

- Tu ne trouves pas un poil déplacé tes remarques ? fit-elle en reprenant son mouvement.

- Non pourquoi ? Rétorqua le mercenaire en se retournant pour la voir de côté, un sourire à la fois moqueur et provocateur sur le visage.

Elle haussa un sourcil et expliqua, comme s'il était un demeuré, ce qui amusa beaucoup son ami :

- Parce que je suis en couple, avec une de tes meilleures amies si je ne m’abuse et qu'elle t’écorcherait vif si tu t'avisais de me toucher.

- Tia est possessive c'est un fait, mais cette réaction c'est uniquement si j'osais poser les yeux sur sa fille.

Linya éclata de rire.

- Ta naïveté est aussi surprenante que rafraîchissante chez un homme tel que toi, répliqua-t-elle moqueuse. Je l'ai déjà vue te menacer des pires tortures lorsque tu draguais Lex. Et je t'ai vu reculer devant ses menaces.

- Mais tu n'es pas Lex, rétorqua du tac au tac le mercenaire avant d'avoir pu se retenir.

A sa posture soudain raide, Enyalios sut qu'il l'avait blessée. Elle reprit son massage, puis attrapant le broc vide, le remplit avant de le verser sur sa tête.

- Je suis désolé, fit-il en se redressant une fois le rinçage terminé. Je n'aurais pas dû dire cela.

Il accepta la serviette qu'elle lui tendait alors qu'elle répondait :

- C'est la vérité.

- Mais tu n'avais pas besoin que je te la rappelle. J'ai manqué de tact, c'est pour cela que je m'excuse.

Linya se mordit violemment la lèvre. Tout le monde, absolument tout le monde pensait exactement comme elle. Tia n'attendait que le bon moment pour la larguer et retourner avec son grand amour. Une fois, juste une, elle aurait aimé que quelqu'un lui dise qu'elle se trompait, que Tia l'aimait plus que cela, plus que Lex.

Que ce soit si évident pour tout le monde excepté la seule concernée était aussi blessant que douloureux. Tia s'évertuait à lui dire le contraire et bien qu'elle connaisse la vérité au fond d'elle-même, elle était tellement tentée de la croire qu'elle ne pouvait faire autrement que d'espérer. Encore et encore et ce malgré les claques qu'elle ne cessait de prendre et ses propres avertissements.

Elle se désespérait.

- Tu n'as rien à te reprocher, lui assura doucement le mercenaire. Tia est... terriblement attachante. Et très convaincante. Je l'ai aimée moi aussi.

Croisant son regard compatissant, elle hésita quant à sa réaction. Colère devant ce nouveau coup ou acceptation de sa tentative de réconfort ? Elle soupira, les épaules basses.

- Si ça peut te consoler, je ne pense pas qu'elle soit prête à te laisser partir de sitôt.

En le dévisageant, elle fronça les sourcils.

- Qu'est-ce qui te fait penser ça ?

- Mon expérience. Elle... est très attachée à toi. Elle est même... dépendante. C'est l'impression que j'ai eue. Tu lui es nécessaire dans l'état actuel des choses, pour son équilibre. Et je ne pense pas que Lex en ait conscience. Ce qu'elle a fait en partant a réellement détruit les bases sur lesquelles se tenait Tia. Tu l'as aidée à se reconstruire, mais elle a besoin maintenant de trouver une base qui ne vacillera jamais, quoi qu'il se passe dans sa vie et cette base cela doit être elle. Je ne pense pas que Lex aura le happy ending qu'elle attend. Je ne sais pas vraiment ce qu'il adviendra pour vous deux non plus.

Il secoua la tête.

- Il n'y a que Tia qui le sait.

Linya était étrangement touchée par sa déclaration.

- Je pense... je pense que tu as raison.

Une pause.

- Merci.

Le sourire que Linya lui dédia fit ressentir quelque chose d'étrange à Enyalios et avant de l'avoir réalisé, il lui retourna un sourire éclatant, fier de l'avoir aidée à retrouver sa bonne humeur.

 

Chapitre 3 :

Enyalios fronça les sourcils. Linya attrapa la bassine pleine d'eau et partit la vider par-dessus bord. La sensation étrange s'évanouit et il se demanda ce qu’il venait de se passer.

Mais Enyalios étant Enyalios, il chassa cette étrangeté de son esprit en une demi-seconde et rejoignit sa cabine pour enfiler quelques vêtements. Lorsqu'il revint, Linya passa les dix minutes suivantes à tenter de le convaincre de faire une entorse à son contrat pour passer une nuit et une journée à terre.

- Tia et Lex n'en sauront rien, plaida-t-elle alors qu'il refusait pour la 3ième fois. Et si elles le découvrent elles ne t'en voudront pas d'avoir voulu soulager les nausées de leur fille.

Enyalios la toisa, bras croisés, un sourcil levé.

- Je n'ai pas pour habitude, une fois le contrat accepté, de faire autre chose avant de l'avoir bouclé. C'est une règle d'or.

- Techniquement ce n'est pas faire autre chose, répliqua-t-elle. Elles nous ont autorisés à venir, moi et les jumeaux. Il y a souvent des accompagnateurs durant un contrat ? Les enfants des clients ?

Enyalios reconnut que Linya savait s'y prendre pour négocier. Peut-être devrait-il renoncer dès maintenant ? Il sourit. Et puis quoi encore ? C'était bien trop amusant !

- Nan, répondit-il en lui tournant le dos pour partir à grand pas vers les dits jumeaux.

La bouche ouverte devant tant d'impudence, Linya le suivit des yeux avant de le rattraper, bien décidé à lui faire entendre raison. Mais pour se faire elle dut, avant toute chose, analyser ses motivations. Ce qui fut très aisé tant l'homme était simple.

Une fois qu'elle eut compris qu'il souhaitait seulement s'amuser et la faire tourner en bourrique, le manipuler prit à peine cinq minutes.

Le soir venu, ils débarquèrent à Saria, une petite île grecque volcanique. Linya lui jeta un regard noir auquel il répondit par un sourire.

- Quoi ? On sera à terre ! Fit-il en ouvrant grand les bras.

- Sur une île de la taille d'un mouchoir de poche dont la seule activité notable est la randonnée? J'avais promis du shopping à Lara.

- Elle n'est pas si petite.

- Elle fait 8 km de long sur 4 de large !

- De quoi faire une bonne balade ! Répondit-il avec enthousiasme.

Linya inspira et expira.

- Tu as raison. D'ailleurs, il y a les ruines de la cité de Nisiros à visiter. Ça fera du bien aux jumeaux de se dégourdir les jambes.

- Tu es toujours aussi positive ?

- Je pense. Il vaut mieux vu mon job.

- Ca se défend, sourit-il.

Enyalios s'absenta quelques minutes le temps de lancer les amarres à l'homme sur le quai. Une fois le bateau bien attaché, ils descendirent, Lara encore verte et vacillante, Len l'air ravi et Linya soulagée de s'éloigner un peu de ce huis-clos. Elle adorait les jumeaux et Enyalios se révélait un compagnon de voyage charmant et divertissant, mais elle avait besoin de temps pour réfléchir à elle-même et son futur et les jumeaux, bien que presqu'adultes, étaient très prenants.

- Je connais un restaurant sympa pour ce soir. Il se trouve près de notre hôtel.

- On a un hôtel ? Releva Linya surprise.

Il hocha la tête.

- Evidemment, j'ai déjà tout organisé.

- Oh... et bien c'est très gentil de ta part.

- Normal, je suis l'homme, je me dois de prendre soin de ma troupe.

Linya fit semblant de ne pas avoir entendu ce trait de machisme et lui demanda le nom du restaurant et celui de l'hôtel.

- Il n'a pas vraiment de nom. C'est le seul établissement de l'île qui loue des chambres. C'est un peu comme une auberge.

- Evidemment dans un mouchoir de poche, marmonna la Dirigeante.

- Elle est confortable et propre. C'est ce qui compte non ? Et la nourriture y est faite maison.

- Sûrement parce que c'est justement une maison avec des chambres en plus, marmonna de nouveau la jeune femme railleuse. Le restaurant est au même endroit ?

- Non, le restaurant est un vrai restaurant, répondit-il avec un sourire amusé. C'est un ami qui le tient. J'en suis pour la moitié propriétaire. Je l'ai aidé à le monter. Enfin mon argent l'a aidé.

- Toi, propriétaire de restaurant ? Se moqua-t-elle. Ça c'est inattendu. Quel genre de nourriture sert ce formidable établissement ?

- Nourriture du monde, déclama-t-il fièrement en s'arrêtant devant un bâtiment fortement éclairé.

- Ouaaah le proprio est aveugle ? Se moqua Len en montrant la devanture multicolore du doigt.

- Ou illettré ? Rajouta Lara en étudiant les différents mots qui titraient l'établissement.

- Vous ne comprenez rien, s'insurgea Enyalios, c'est pour illustrer le côté multiculturelle de sa cuisine.

- Han han, acquiesça Linya railleuse. On possède des yeux c'est sûrement pour ça. Il arrive à tourner ou tu dois réinvestir dans cet établissement gastronomique chaque année ?

- Eh bien, moquez-vous tant que vous le voulez mais figurez-vous qu'il marche très bien et me rapporte un joli pactole chaque année.

- Sûrement parce que c'est le seul restaurant de l'île, rit Len.

- Sa clientèle va au-delà de cette île, homme de peu de foi.

- La bouffe est bonne au moins ? L'interrogea Lara sceptique.

- Excellente. Elle figure dans les meilleurs guides et il possède, ajouta-t-il en se tournant vers Linya, trois étoiles au guide Michelin, tant par l'originalité de sa cuisine que par son goût exquis. Même le Times l'a mentionné lors de son dossier spécial cuisine autour du monde il y a quatre ans.

- Vraiment ? S'étonna Linya un peu impressionnée. Ok, alors allons goûter cette merveille.

Satisfait, Enyalios guida la petite troupe à l'intérieur.

                                                                       ***

La soirée s'était révélée aussi délicieuse que prédit par Enyalios. La nourriture était savoureuse et l'ambiance chaleureuse, bien qu'un peu clinquante. Néanmoins l'associé du mercenaire était sympathique et les régala de plusieurs anecdotes sur Enyalios durant la soirée. Sa femme et ses enfants se joignirent à eux et lorsque vint l'heure de fermer le restaurant, Yanis, le cuisinier et associé d'Enyalios, les convainquit de le suivre jusqu'à sa plage privée, de l'autre côté de l'île.

Sa femme rentra avec leur plus jeune fils pour le coucher, mais son aîné les accompagna. Il s'entendait très bien avec Len et Lara le trouva mignon bien qu'un peu maigrichon. La remarque fit lever les yeux au ciel à son frère.

- Tu as déjà Sahel et David qui te suivent comme des petits chiens, tu ne crois pas que ça suffit ?

- Un quatre heure ne fait de mal à personne une fois de temps en temps, rétorqua-t-elle avec un haussement d'épaule assuré.

Len fronça les sourcils en la dévisageant. Il ne reconnaissait plus sa sœur. Depuis quelques semaines son comportement était devenu plus... audacieux. Et il n'y avait pas que ça. Elle n'avait pas cessé de faire des cauchemars, et si ceux-ci semblaient avoir moins de prise sur elle dernièrement, cela ne le rassurait pas vraiment.

D'autant moins que lui aussi avait commencé à en faire. Mais impossible de s'en souvenir. Il avait bien tenté d'en discuter avec sa sœur mais celle-ci était devenue complètement hermétique à toute discussion quelle qu'en soit la teneur. Aussi lorsque Linya était venue avec cette idée de voyage en Grèce avait-il appuyé son idée d'y intégrer Lara. Lui aussi pensait qu'un changement d'air et de fréquentation pourrait lui être bénéfique.

Pour l'instant malheureusement, cela ne semblait pas vraiment fonctionner.

- On reste juste une nuit, tenta-t-il encore, tu peux te retenir une nuit ?

- On retourne en mer après, ça n'a rien d'amusant pour moi. Je ne vais pas rater l'occasion de le faire l'unique nuit où j'en ai la possibilité.

Len soupira et renonça. Il la suivit des yeux alors qu'elle rejoignait Enis et commençait à minauder. Il espérait que ça n'irait pas plus loin que quelques baisers... ce nouveau côté nympho ne lui plaisait vraiment pas.

- C'est depuis Sahel ça, marmonna-t-il pour lui-même. Elle n'était pas aussi axée sexe avant sa rencontre avec lui.

Il se souvint de ce que David lui avait confié quelques jours avant leur départ. Sa sœur et lui avaient remis le couvert. Il lui avait assuré que ce n'était qu'une question de temps avant qu'elle ne rompe avec Sahel. Il en était persuadé. Len beaucoup moins. David ne prenait pas en compte les changements opérés chez sa chère Lara. Il restait sur l'image qu'il avait eu d'elle, une jeune fille fidèle en amour, qui ne dédaignait pas le sexe mais n'était pas une coureuse pour autant.

David avait été son premier. Peut-être était-ce pour cela qu'il pensait être spécial... Len pensait qu'en effet ils l'étaient au début, mais maintenant, avec tous les changements arrivés chez sa sœur, il n'en était plus aussi certain. 

- Tout va bien ? Fit la voix de Linya, le tirant de sa rêverie.

Len se retourna et hochant la tête, l'étudia attentivement. C'était devenu une habitude dont il ne parvenait pas à se défaire. Il aimait la voir vivre, s'exprimer. La comprendre dans ses moindres expressions.

Pour l'heure elle semblait détendue, un peu de rose égayait ses joues. Elle avait l'air serein. Il sourit. Cela faisait un moment qu'il ne l'avait pas vue ainsi et cela lui fit du bien. Il avait beaucoup d'affection pour elle, même si elle ne s'en rendait pas compte.

Bien que lui et Lara soient jumeaux, c'était lui l'aîné et il s'était toujours comporté comme tel. Plus mature, plus indulgent, plus à l'écoute que sa sœur. Il avait souvent rêvé d'avoir un grand frère. Bien sûr c'était impossible.

Mais depuis que Linya était là, il avait l'impression d'avoir une grande sœur et c'était quelque chose qui s'était infiltré petit à petit en lui. Mais il n'en avait pas eu conscience avant ce voyage. Cette façon qu'il avait de la voir, de s'inquiéter pour elle, de souhaiter son approbation, de chercher son réconfort... ils avaient beaucoup d'années d'écart et c'était la petite amie de sa mère, mais ça ne changeait rien pour lui, elle était comme une grande sœur.

Il trouvait cela ironique étant donné qu'elle était même plus vieille de deux ans de sa seconde mère et que Lex, déjà, la considérait Linya comme sa grande sœur. Mais il s'en fichait.

Linya était sa sœur et il espérait qu'elle ne s'en offenserait pas si d'aventure il le lui avouait.

- Sûr ? Je te trouve soucieux.

Il sourit de nouveau. Elle s'inquiétait pour lui. C'était tellement reposant. Ne pas avoir à tout porter tout seul, à tout garder pour soi. Il décida de partager ses inquiétudes pour Lara avec elle. Mais pas ce soir. Ce soir elle souriait, elle avait cette étincelle de malice qui pétillait et il ne souhaitait pas être celui qui la ferait disparaître.

- Un peu. On en reparlera demain, sur le bateau si ça te va. Ce soir... j'ai juste envie de passer un bon moment.

Une pause.

- Avec toi.

Linya écarquilla les yeux et rougit. Il comprit sa méprise mais décida de ne pas la détromper tout de suite, c'était trop amusant. Elle commença par bredouiller et commencer une explication.

Il éclata de rire et la coupa, la prenant en pitié.

- Je ne le disais pas dans ce sens. Juste que toi comme moi, on n'a plus trop l'habitude d'être détendu ces derniers temps. Et que là si. Donc je souhaitais seulement qu'on en profite tous les deux. Rien de plus.

Le soulagement balaya son visage et il sourit de nouveau avec indulgence. Il aurait aimé lui dire qu'elle se trompait en pensant que lui et Lara la toléraient seulement. Il aurait aimé lui dire qu'il l'aimait. Mais dans ce contexte-ci elle ne le prendrait pas comme il faut. Et il ne voulait pas entrer dans une discussion sérieuse. Il souhaitait rester dans le superficiel ce soir.

Mais un jour il le lui expliquerait. Et demain, peut-être qu'il arriverait à la convaincre que Lara, aussi hostile qu'elle semble être avec elle, ne la détestait pas, bien au contraire. Bon ce n'était pas l'amour fou, il ne fallait pas exagérer, mais elle appréciait à sa juste valeur tout ce que Linya avait fait pour eux.

Bien qu'elle s'en défende, Lara estimait Linya. Elle admirait même certains de ses côtés. Comme son calme en toute occasion, sa solidité, sa détermination. C'était des qualités que sa sœur avait toujours beaucoup admirées. Elle aimait cela chez leurs deux mères. Et l'appréciait tout autant chez Linya.

Néanmoins on sentait que toutes ces capacités et sa force étaient plus fiables, moins fragiles que chez leurs mères. La vie l'avait plus épargnée qu'elles, là résidait probablement l'explication. Pour autant elle n'avait pas été exempte de souffrance. Mais cela avait été plus étalé dans le temps et elle était probablement plus solide à la base que Lex, qui avait dû se construire une carapace en rencontrant Tia, et mieux entourée. Tout ceci était important pour la solidité d'un individu.

Et de ce côté-ci Linya avait été gâtée. Len savait donc qu'il pouvait se reposer sur elle plus encore que sur ses mères car le résultat était là, elle était moins fragile, moins mouvante. 

Ils discutèrent un moment de tout et de rien et Len se détendit un peu plus. Parvenu à la plage, Enyalios se tourna vers eux et lança l'idée d'un bain de minuit.

- L'eau doit être gelée, rétorqua Linya.

- Où est ton esprit d'aventure ? S'écria le mercenaire outré.

- Parti se reposer, rétorqua platement la demoiselle en fixant l'horizon.

Len éclata de rire. Il leva la tête vers le mercenaire qu'il avait appris à respecter et à apprécier lors de leur escapade pendant l'affaire « fantôme » qui poursuivait Frédéric quelques années plus tôt et lui lança un défi.

- Le dernier à l'eau sera l'esclave de l'autre !

Il retira son t-shirt et ses chaussures, vif comme l'éclair et, alors qu'Enyalios faisait de même, il s'élança vers la mer sans retirer son pantalon. Surpris, Enyalios ne réagit pas de suite et resta figé, une jambe en l'air, le pantalon à moitié enlevé, un air ahuri sur le visage.

Linya et Yanis éclatèrent de rire. Puis Yanis se joignit à la course sans prendre la peine d'enlever ses vêtements. Enis cria des encouragements à son père alors qu'Enyalios le rattrapait puis le bousculait d'une façon très peu fairplay et entrait dans l'eau avant lui.

Yanis se jeta sur lui pour le couler et Enis entraîna une Lara récalcitrante dans l'eau. Il lui chuchota quelque chose à l'oreille qui sembla la décider et elle rejoignit tout le petit monde dans la mer, qui se révéla plus chaude qu'attendu.

Linya seule préféra rester sur la plage à les regarder s'ébattre. L'eau n'était pas et n'avait jamais été son truc. En revanche elle adorait les plages. Elle partit donc en exploration dans les environs, les laissant s'amuser tous comme des enfants.

***

Le lendemain fut un peu difficile pour les jumeaux, Enis les avaient emmenés pour une seconde partie de soirée chez des amis et ils étaient rentrés tard, ou plutôt tôt le matin même, avec la gueule de bois.

- Heureusement qu'on est sur une île, avait relevé Enyalios avec un sourire moqueur, Linya vous aurait passé l'envie de ce genre d'improvisation sinon.

Les intéressés avaient à peine relevé, se contentant d'un vague regard morne. Ils les suivaient depuis en traînant des pieds.

Fidèle à sa promesse, Linya les avaient emmenés visiter les ruines de Nisiros. Les ruines étaient sympas à voir, mais les cratères volcaniques étaient bien plus impressionnants. Et de l'avis des jumeaux, c'était la seule chose qui méritait le déplacement.

Le retour au bateau se fit après un léger repas prit au milieu des ruines. Il fut calme, sans paroles superflues, chacun prenant le temps d'observer les environs. Enyalios les laissa aux docks car il souhaitait saluer Yanis encore une fois et le remercier pour son hospitalité. Lara se rendit d'un pas lourd dans sa cabine.

- Tu devrais peut-être rester sur le pont ? Lui lança Linya avant qu'elle n'atteigne les escaliers. Et prendre ces médicaments contre le mal de mer.

Lara lui jeta un regard noir et dubitatif.

- Qu'est-ce que ça te coûte ? S'agaça Linya de son éternelle hostilité. Tu as déjà essayé la cabine et ça ne t'a pas réussi.

Lara haussa les épaules et disparut dans les escaliers. Linya retint un mouvement d'humeur et partit s'accouder au bastingage. Len quant à lui avait manqué la scène et s'était écroulé sur une chaise longue sitôt le pied sur le pont où il s'était endormi comme une masse.

Linya soupira et chassa Lara de ses pensées. Elle avait passé une agréable soirée et une nuit reposante. Elle se sentait bien et libre.

Elle avait mis de côté Lyoko, donnant la charge de travail à Lex, le temps de ses vacances improvisées. Elle avait également contacté son bras droit lorsque Lex n'était pas présente et l'avait mise au courant. Avec son aide, Lex n'aurait pas trop à faire et pourrait se consacrer à Tia et leurs filles.

Elle avait voulu ces « vacances » pour se reposer et se libérer l'esprit et elle était heureuse de constater que cela fonctionnait.

Elle accueillit Enyalios avec un sourire et celui-ci le lui retourna avant d'aller lancer les moteurs. Enyalios, en ce moment, était vraiment un gentil garçon, plein de délicatesse et de prévenance. Elle se surprit à le considérer comme un ami. Il lui fit un clin d'œil de la cabine de pilotage et elle eut un petit rire. Un ami un peu dragueur et un peu fou.

Elle l'aimait bien. Il l'aidait à soulager sa peine et la comprenait. Elle ne s'y était pas attendue et cela lui plaisait. Elle secoua la tête alors qu'il lui envoyait un baiser du bout des doigts avec une expression exagérée et fixa l'île qui s'éloignait. Encore quelques jours, le temps de faire le tour de quelques îles, Enyalios avait encore cédé à sa demande, et ils arriveraient en Grèce.

Les choses sérieuses devraient alors commencer.

 

Chapitre 4 :

Lex jouait avec les jumelles près du lac. Elle les y avait amenées le matin même pour profiter du beau temps. Elle ne savait pas où était Tia, la mercenaire passant son temps à parcourir la propriété pour vérifier leur terrain, s'occuper des clients ou rendre visite à Rhapsody et Argo depuis que tout le monde était parti.

Elle avait craint ce type de réaction et le déplorait, mais elle ne pouvait pas lui en vouloir, Tia était devenue plus réceptive à sa présence depuis quelques temps, elle ressentait le désir qu'elle lui avait toujours inspiré et maintenant que Linya n'était plus présente pour faire barrière, elle craignait ses propres réactions.

Du moins c'était ce que Lex pensait, même si lorsqu'elles se croisaient, Tia paraissait aussi impénétrable que le jour de leur rencontre. Néanmoins elle avait passé des années à traquer le  moindre signe d'expressivité et elle connaissait Tia par cœur.

C'était de très petits indices qu'elle laissait, mais Lex était si attentive qu'elle ne les manquait pas. Cela la rassurait et la frustrait tout à la fois.

Aussi fut-elle surprise lorsqu'en fin de journée, Tia montra le bout de son nez. Elle s'installa l'air de rien à côté de Maki qui dormait comme une bienheureuse sur la couverture installée par sa mère.

Lex vit Tia sourire, attendrie, et cela éveilla un regret profond en elle.

- Je suis désolée, laissa-t-elle échapper.

Tia releva la tête, perplexe.

- De quoi ?

- De ne pas avoir été là.

Tia baissa les yeux sur Jiyeon, allongée à côté de sa sœur.

- Je m'en suis remise.

- Menteuse.

Le regard froid qu'elle reçut en retour la fit frissonner. Tia serait toujours un être sauvage qui ne se contrôlait que par envie. Elle avait toujours été à fleur de peau mais depuis qu'elle hébergeait la Louve, c'était comme si le prédateur qui sommeillait partiellement jusque-là, s'était réveillé. On la devinait, tapie, juste derrière les prunelles bleu outre-mer. Elle ne prenait plus la peine de se cacher, elle était là et le faisait savoir.

C'était quelque chose avec laquelle Lex tentait tant bien que mal de s’accommoder. Elle savait que Tia était dans le même état d'esprit.

- Je maintiens. Menteuse.

- Je m'en suis remise Lex. Pas complètement, certes, mais suffisamment. Je peux vivre, faire plus que fonctionner, aimer, rire, me projeter.

- Mais tu as peur de moi. Ne prétends pas le contraire Tia, tu me fuis depuis le départ de Linya !

Tia serra les dents, agacée.

- De quoi as-tu peur ? De m'aimer à nouveau ? De tromper Linya ? Ce qui est sérieusement ironique puisque c'est moi ta femme !

- Tu as...

- Je m'en fiche Tia ! La coupa Lex. Je suis toujours ta femme ! Sinon à quoi riment nos vœux ?! Que veux dire jusqu'à ce que la mort nous sépare ?! Pour le meilleur et pour le pire ?! Ça n'est pas juste que tu décides de me mettre de côté dès que les choses deviennent trop dures pour toi ! Je sais que j'ai fait une erreur et franchement je l'ai bien payée ! Te voir avec Linya.... bon dieu vous m'avez tout pris ! Vous ne m'avez laissé aucune chance ! Tu... toi qui comprenais tout, qui me comprenais quoi que je fasse, toi qui me faisais passer en premier, tu t'es complètement débarrassée de moi comme si ce que nous avions traversé et vécu ensemble n'avait jamais existé ! Ça n'est pas juste Tia !

Tia ne détourna pas le regard. Elle ne savait pas quoi dire. Lex avait raison bien sûr. Mais ce n'était pas aussi simple. Cela ne se résumait pas à comprendre ou non pourquoi Lex avait fait ce qu'elle avait fait. C'était plus complexe que cela.

- Je te comprends, déclara-t-elle après un silence tendu. Je t'ai comprise à la seconde où tu m'as tout expliqué.

- Alors pourquoi tu me fuis ?! Fit Lex avec des larmes dans les yeux.

- Ce n'est pas que je ne te pardonne pas ou que je le fasse. Ce... la raison pour laquelle je tente désespérément de me réconcilier avec toi c'est bien parce que je t'aime Lex. Parce que je veux... parce que je n'imagine pas ma vie sans toi. Mais je...

Tia fit une pause pour chercher les mots adéquats.

- Il y a eu des conséquences... ton départ... j'ai cru mourir de l'intérieur, je... j'ai vu ce que ça avait fait aux enfants aussi et... je ne peux pas les laisser...

- Je ne comprends pas... qu'est-ce que tu veux dire ?

Ce que Tia s'apprêtait à dire était difficile et elle sentit ses forces la quitter. Elle se releva et s'approcha de sa femme. Elle prit Lex dans ses bras et commença à la bercer.

- J'avais décidé de te rejoindre lorsque tu... lorsque la maladie t'aurait emporté...

Lex ferma les yeux en proie à un maelström d'émotions violentes. Elle se contracta, serrant poings, mâchoire et tout son corps. Aussitôt la main de Tia remonta le long de son dos en une caresse circulaire qui avait le don de l'apaiser.

- Mais j'ai vu ce que ton départ a provoqué chez les jumeaux... je ne peux pas leur faire ça. Je ne peux faire ça aux jumelles non plus... Te perdre, puis me perdre... je ne peux pas leur faire ça, je suis désolée Lex, termina Tia, sa voix se brisant sur les derniers mots.

- Je ne te le demande pas, souffla la jeune femme tout contre son cou. Je ne te l'ai jamais demandé.

- Mais c'est ce que je voulais. Vivre sans toi, dieu Lex, cela fait tellement mal...

Lex releva la tête et découvrit le regard noyé de larmes de son amour.

- Je ne parvenais pas à sortir la tête de l'eau et tu étais juste partie... comment je pourrais supporter ta mort ? Lex c'est impossible, finit-elle sur un gémissement.

Tia ferma les yeux et laissa les larmes rouler. Lex voyait la souffrance de Tia et cela lui brisait le cœur.

- Linya... les jumelles, les jumeaux... sans eux je n'aurais eu aucune raison de me ressaisir. Je n'y suis parvenue qu'à grand peine. Parce que Linya ne lâchait pas l'affaire et uniquement parce que je te savais en vie. Lorsque ça ne sera plus le cas, comment pourrai-je trouver une raison de tenir ? Je ne suis pas certaine que Linya soit assez forte pour me retenir. Je ne suis pas assez sûre que les enfants seront une raison suffisante non plus... Je...

- J'ai compris, fit Lex lorsque Tia s'interrompit pour ravaler un sanglot.

- Si je me remets avec toi, je ne pourrai pas tenir la promesse que j'ai faite aux enfants, poursuivit Tia, déterminée à tout lui dire. Si je me remets avec toi, je mourrai avec toi.

A ces mots l'âme de Lex se déchira. Elle ne voulait plus, n'acceptait plus d'être séparée encore de son unique amour. Des siècles à se battre et de la souffrance encore ? C'était tout ce qu'elle gagnait à n'avoir jamais abandonné ?!

Elle pleurait à chaude larmes, incapable de retenir la douleur qui était la sienne en cette seconde.

Elle ne voulait pas voir Tia mourir parce qu'elle n'était plus. Elle ne voulait pas que leurs enfants pâtissent de sa mort en plus de la sienne. Mais bon dieu, elle ne voulait pas les perdre non plus ! Elle ne voulait pas mourir, pas comme ça !

Que devait-elle faire pour avoir enfin le droit de finir son existence avec son âme-sœur ?!

- Ca n'est pas juste, souffla-t-elle entre deux sanglots.

Tia qui avait suivi ses pensées acquiesça. Les larmes ne s’arrêtaient plus de couler. Rien dans leurs vies n’avait jamais été juste joie et sérénité.

                                                                       ***

Deux heures plus tard, calmée, Lex toujours dans les bras de Tia renifla et releva la tête tout en resserrant son étreinte sur la mercenaire.

- Tout ce que tu m'as dit sur Linya, sur... ce que tu pensais qu'elle était finalement pour toi, ton véritable destin... tu le pensais ?

Tia hésita mais le regard de Lex était limpide. Elle cherchait juste à comprendre. A savoir.

- Oui.

- A cause de ce que tu viens de me dire ou … ?

- A cause de cela oui mais aussi parce qu'elle m'apaise. Et... même si la Louve ne s'en est pas encore aperçue, elle l'apaise aussi...

Lex reposa la tête contre l'épaule de Tia et réfléchit.

- Je suppose alors que je ne pouvais pas rêver mieux pour prendre soin de toi après...

Le silence s'étira un moment, les deux femmes épuisées par leurs émotions réfléchissaient tout en gardant un œil sur leur progéniture. Finalement Lex se redressa, s'écartant légèrement de Tia. Elle sourit doucement lorsqu'elle vit que sa femme n'aimait pas qu'elles se séparent. Tia ne cachait plus ses sentiments.

- Je comprends et... je pourrais accepter ce que tu as dit mais...

- Mais... ?

- Mais tu ne peux pas laisser la peur te guider Tia. Lorsque tu es morte au Japon, lorsque tu m'as demandé de te laisser partir... j'étais terrifiée... mais pas toi. On allait être séparé et tu étais sereine. Lorsque sur cette croix, toi et moi allions être sacrifiées, tu étais sereine encore. Pourtant tu savais qu'une fois mortes, nos âmes seraient envoyées dans deux endroits différents. Il n'y avait aucune chance pour nous deux... mais tu n'as pas laissé la peur te guider.

- J'étais... différente à cette époque, j'étais plus forte.

Lex secoua la tête.

- Tu étais entière c'est la seule différence. Tu as toujours été une guerrière, forte et indomptable. Tu l'es toujours.

Lex fit une pause puis :

- Tia, tu dois accepter de fusionner avec la Louve. Tu dois redevenir toi-même.

- Je croyais que tu craignais que je ne sois plus moi-même pourtant.

- J'ai laissé l'inquiétude m'aveugler. Le vrai toi, c'est avec la Louve qu'il se trouve. En vous deux, ensemble. On a été stupide Tia... on court après une chance d'être ensemble depuis tellement de temps, on nous a convaincues que cette vie était notre dernière, que nous serions définitivement séparées après notre mort, qu'on a fini par oublier...

- Oublier quoi ?

- Que tu rends tout possible. Regarde-nous, tu pensais cela possible lors de notre première vie ? Lorsque tu es morte au Japon ? Nous n'y avions même pas songé... Je t'en prie Tia, redeviens mon indomptable guerrière... redeviens Xena. Tu trouveras un moyen de nous garder ensemble, je le sais, tu l'as toujours fait. Redeviens toi-même mon amour. J'ai besoin de toi. On a besoin de toi.

Lex la supplia du regard.

- Ashee ne tiendra pas une seconde face à toi. Alti ne l'a jamais pu. Tia, c'est notre meilleure chance.

Tia détourna le regard. Elle sentait que Lex avait raison mais était saisie par la crainte. Comme avant, Lex comprit sans qu'elle n'ait besoin de le dire la raison de son hésitation.

- Tu crains que Linya et les jumeaux ne te reconnaissent pas à leur retour, déclara-t-elle. Tu crains que Linya n'aime pas ce nouveau toi, que les enfants aient peur de toi.

Tia hésita puis hocha la tête. Elle croisa le regard de Lex qui souffla :

- Il fut un temps où je te suffisais...

- Je ne veux plus de ce temps, répondit la mercenaire sur le même ton. Tu sais pourquoi...

- C'est la raison pour laquelle tu dois laisser la Louve prendre sa place. Répare ton âme Tia... Tu n'auras plus tous ces doutes.

- Et je ne verrai alors que toi...

- Tu seras plus forte, contra Lex. Linya ne se détournera pas de toi. Elle n'est pas ainsi...

Tia détourna le regard en se mordant la lèvre. Lex leva la main et toucha la lèvre malmenée du bout des doigts. Elle était frustrée et jalouse et terriblement compatissante. Tant de choses s'étaient passées qui les avaient menées à cet instant. Tia avait tant donné pour elle... Ne pouvait-elle pas lui laisser ce répit, ce bonheur tranquille qu'elle semblait vivre avec les enfants et Linya ?

- J'aimerais tellement t'offrir ce que tu souhaites, souffla Lex après quelques secondes... mais Ashee ne nous laissera jamais en paix... tu le sais. Et ce qu'elle veut faire aux jumeaux ne doit jamais arriver. Tu dois accepter la Louve.

- Je sais. Laisse-moi juste un peu de temps...

- Tu en as eu assez, la coupa-t-elle. Tia, tu ne cesses de dire que tu veux mettre les enfants en premiers dans tes priorités mais lorsque le moment est venu de le faire, de le faire vraiment, tu te défiles.

Tia s'apprêtait à protester mais Lex ne lui en laissa pas l'opportunité.

- La Louve Tia, est leur meilleure chance.

Lex plongea son regard dans celui de Tia qui rendit les armes.

- D'accord. Je... vais voir avec la Louve si elle a une idée de la façon de s'y prendre. Je ne suis pas sûre de la marche à suivre. Je veux dire, en théorie une fois en moi, la fusion est censée se faire mais... elle est là et pourtant nous sommes deux. Je l'ai sentie Lex, elle est perplexe elle aussi.

- Peut-être que c'était parce qu'elle souhaitait seulement te dominer et que tu refusais tout contact ? Si vous êtes sur la même longueur d'onde, cela pourrait débloquera le processus.

- Oui, c'est peut-être ça, releva Tia un peu surprise.

- Et sinon, on demandera à Enyalios de poser la question à cet étrange oracle.

- Ah c'est un oracle maintenant ? Se moqua la mercenaire.

- Je crois que c'est ainsi que les Fils du Vent le nommaient oui, répondit la petite femme en réfléchissant.

Leurs regards se croisèrent à nouveau et ce fut comme si une porte sautait. Leur lien partiellement libéré s'éclaircit soudain complètement et elles se baignèrent dans l'amour et la chaleur de l'autre pour la première fois depuis des mois. Un déferlement de sentiment les saisit toutes deux au même instant. Soulagement, amour, espoir, réconfort, pardon, rebondirent de l'une à l'autre et ce fut comme si elles n'avaient jamais été séparées.

***

Un étrange petit homme observait les deux guerrières au bord du lac. L'intensité qu'elles dégageaient était impressionnante. Elles étaient exactement comme on les lui avait décrites et l'amour qui les liait si visiblement était stupéfiant.

Aussi ne comprenait-il pas pour quelle raison la Prophétie avait tourné ainsi...

Mais il était là pour le découvrir autant que pour avertir. Il hésita à faire éclater leur bulle mais se souvint que le temps était compté. Il s'avança alors vers la petite famille d'un pas ferme et déterminé.

A peine eut-il fait un mouvement dans leur direction que la tête de Tia pivota vers lui. Il fut étonné qu'elle ait senti sa présence d'aussi loin. Elle le regarda approcher de façon analytique, il le savait. Elle ne perdait pas une miette de son attitude, de ses vêtements, de sa démarche. Avant d'arriver jusqu'à elle il savait qu'elle aurait deviné qui il était.

Et de ce fait, elle se leva, l'air inquiet et le rejoignit à grand pas en demandant à Lex de rester avec les filles.

- Qu'est-ce vous faites ici ? Lança-t-elle en arrivant devant lui.

- Bonjour Gardienne, répondit-il avec un sourire admiratif.

Elle était splendide et encore plus impressionnante de près.

- Je me nomme Mondem. Je viens de la Tribu des Gardiens de la Prophétie. J'ai été envoyé à votre rencontre.

- Pourquoi ? Demande brutalement la grande femme sans lui retourner son salut.

Mondem vit Alexia, surnommée la Traîtresse mais également Celle par qui viendra la victoire, se diriger vers eux. Elle portait une petite fille dans les bras et une seconde trottinait à ses côtés péniblement, une de ses petites mains enroulée autour de ses doigts. Il sourit devant le tableau et décida d'attendre son arrivée pour répondre à la question de la Gardienne. Cela la concernait aussi après tout.

- Bonjour Ame-sœur, fit-il lorsqu'elle parvint à leur hauteur.

- Pardon ? Releva Tia, une froideur toute nouvelle instillée dans sa voix.

Il sourit à la Gardienne.

- C'est le nouveau surnom de votre femme, expliqua-t-il.

- Ah, je ne suis plus la Traîtresse ? Comment cela se fait ? Intervint Lex en fronçant les sourcils.

- Parce que la Prophétie a changé.

Tia sentit l'appréhension la saisir.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

 

Chapitre 5 :

- Comment une Prophétie peut-elle changer ? Releva Lex, perplexe. Ce n'est pas censé être une prédiction immuable ?

- Une prédiction ne peut être immuable Ame-Sœur, répondit obligeamment le Gardien. Une prophétie a pour vocation de prédire le futur mais celui-ci change en fonction des choix faits. Autant par ceux concernés par la prophétie que par leur entourage proche ou non. Beaucoup de variables sont prises en compte pour sa précision. Néanmoins je comprends votre étonnement. La Prophétie qui vous concerne est plus élaborée et précise que les autres. Nous attendions sa réalisation depuis longtemps. Le fait est que tout le monde est positivement stupéfait de son évolution. C'est pourquoi je suis ici. Nous devons en discuter, comprendre pourquoi les choses ont changé.

- Et nous dire en quoi elles ont changé, ironisa Tia, c'est prévu aussi ?

- Bien entendu Gardienne. Si vous me permettez, serait-il possible de trouver un endroit où nous pourrions nous installer confortablement ? Cela risque de prendre un moment.

- Bien sûr, acquiesça Lex en souriant, je suis désolée, j'ai été tellement surprise que j'en ai oublié mes bonnes manières. Il commence à faire frais, fit-elle en se tournant vers Tia, que dirais-tu du salon ?

Elle revint à l'oracle.

- Vous resterez dîner avec nous, n'est-ce pas ?

- Oh eh bien, j'en serais honoré Ame-sœur.

- Vous m'expliquerez l'origine de cette nouvelle appellation en passant. Et si les anciennes sont toujours valables.

- Bien sûr Ame-sœur.

Tia grimaça.

- Ca fait très Royauté sa façon de t'appeler, fit remarquer la mercenaire à Lex.

Lex rit.

- C'est assez amusant, j'aime bien.

- Le contraire m'aurait étonné...

En voyant le sourcil levé de sa femme et son air complice et malicieux, Lex sentit son cœur déborder de joie. Elle avait cru ne jamais plus avoir la chance de vivre cela.

Tia les mena d'un pas rapide dans le salon et ils s'installèrent autour de la grande table au fond de la pièce. Tia et Lex l'une à côté de l'autre et Mondem en face de Tia.

- Alors ? S'impatienta la grande femme. En quoi la Prophétie a-t-elle changé ?

- Votre réussite ou votre échec ne dépend plus de votre Ame-sœur.

Tia fut surprise et se tourna vers Lex qui elle, était choquée.

- Je ne... je ne suis plus... la Traitresse ?

- C'est exact Ame-Sœur. Mais vous n'êtes plus non plus Celle par qui vient la victoire.

- Qu'est-ce que... qu'est-ce que cela signifie ? Fit Lex faiblement.

- Qu'est-ce qu'elle est alors ? Intervint Tia.

- Ce qu'elle a toujours été pour vous Gardienne. Votre Ame-sœur, votre plus grand soutien. C'est ainsi dont il est question de votre femme dans la Prophétie dorénavant.

- Son plus grand soutien ? Répéta Lex la voix chevrotante.

Mondem acquiesça et Lex ferma les yeux sous le coup de l'émotion. Elle avait réussi. Elle  avait changé l'histoire. Leur histoire.

- Donc maintenant je suis « Ame-sœur ? » Fit-t-elle hésitante.

Il lui fallait une confirmation. Elle ne voulait avoir aucun doute. Il hocha la tête une nouvelle fois et deux larmes s'échappèrent. Et dire qu'elle avait failli abandonner... Elle ferma une nouvelle fois les yeux et envoya un remerciement muet à Enyalios. Elle lui devait plus que sa vie, elle lui devait son âme-sœur et cela elle ne l'oublierait jamais.

- Il y a eu d'autres changements ? S'enquit Tia troublée.

Elle voyait combien cela bouleversait Lex et pour être franche, elle-même était soulagée mais elle était également inquiète. Il était visible que Lex s'attendait à quelque chose de sa part maintenant que la Prophétie les disait proches, mais elle n'était pas certaine, malgré le sentiment qui l'avait submergé avant l'arrivée de Mondem, que ce soit une bonne idée. De plus, elle n'oubliait pas Linya. Elle n'oubliait jamais Linya.

Néanmoins, l'émotion de Lex la toucha et elle posa sa main sur la sienne, dans un geste de réconfort. Aussitôt la petite femme enroula ses doigts autour des siens et bien qu'elle s'en défende, Tia ressentit un immense soulagement à ce contact.

- Oui. Il y a un troisième intervenant dorénavant. Votre action Gardienne est toujours déterminante et celle qui finalisera le combat s'il doit y en avoir un. Mais c'est là que les choses changent. Le combat, ce combat contre le démon n'est plus une obligation. Il y a une alternative maintenant et elle est due à ce troisième intervenant. Cette personne est liée aux jumeaux et est le véritable obstacle contre les plans de la Chamane. Elle semble être capable d'empêcher la corruption entamée d'achever son œuvre. Elle peut arrêter le processus en cours et le plus beau c'est qu'il n'y a pas de limite à cela, elle peut stopper ce processus à n'importe quelle étape de la corruption.

- Comment c'est possible ? Murmura Tia qui n'osait pas y croire.

- Nous ne savons pas vraiment. Il s'agit de son pouvoir de suggestion. Il ne s'agit pas réellement d'un pouvoir, se reprit-il, mais plutôt de sa capacité de croire. Celle-ci est très puissante et paraît suffisante pour contrecarrer celle de la Chamane.

- De qui s'agit-il ? Intervint Lex.

- Nous ne savons pas. Elle fait partie de votre entourage mais nous avons été incapable de déterminer ni son sexe, ni son âge.

- Vous sembliez croire avec la première version de la prophétie que Tia et moi pouvions également empêcher la corruption des jumeaux et pourtant vous agissez maintenant comme si la confrontation avec le démon aurait tout de même été obligatoire.

- Il semble que vous ayez mal compris les explications données par mes confrères, fit Mondem en secouant la tête. Vous auriez pu éviter le combat contre le démon en effet, mais seulement si la corruption des jumeaux n'avaient jamais commencé. Or à l'instant où le processus a été mis en marche, il n'y avait pas de retour en arrière possible. Pour garder vos enfants, il vous était obligatoire de tuer le démon et la Chamane.

- Alors que désormais, même si le processus corruptif est enclenché, on peut l'arrêter et sauver l'âme de nos enfants sans passer par la mort d’Ashee et du démon, c'est cela ? Résuma Tia doucement.

L'oracle acquiesça.

- Néanmoins je ne pense pas que la Chamane, si vous l'épargnez, vous laissera vous ou vos enfants en paix... en ce qui concerne ce combat-là, je ne puis que vous adjurez d’aller jusqu'au bout, précisa-t-il à regret.

Tia hocha la tête, consciente qu'Alti, de tout temps, n'avait eu d'autres objectifs que de l'écraser depuis qu'elle s'était élevée contre ses plans lors de sa première existence en tant que Xena.

- Il est fait mention d'un quatrième individu, reprit l'oracle. Très lié aux jumeaux, à l'un d'eux plus particulièrement mais... c'est plus flou en ce qui concerne son impact. Nous avons passé une nuit entière à débattre de la signification précise de ce que nous avons vu et nous avons fini par conclure que cette quatrième personne est une sorte d'interférence. Une grosse interférence, qui aidera, probablement sans le faire vouloir ou en avoir conscience la troisième personne dans sa tâche.

- Est-ce que cette nouvelle Prophétie donne un indice sur celui qui est destiné à gagner le combat en cas d'échec du troisième intervenant ? Intervint soudain Lex.

- La Prophétie ne le mentionne pas. Elle s'est principalement concentrée sur cette troisième personne et la façon dont cela réaménageait la Prophétie initiale. Du reste il est très clair que la Chamane ne s'attend pas du tout à sa présence. Cela vous donne un avantage non négligeable, même si nous pensons que cela ne devrait pas durer très longtemps. Les pouvoirs de la Chamane sont de plus en plus importants à mesure que le temps passe et elle sera bientôt en mesure d'accéder à son tour à cette nouvelle version. Je vous conseille vivement d'identifier votre nouvel allié et de le protéger, pour son bien comme pour le vôtre.

- Vous n'avez pas un indice sur son identité ? Qu'avez-vous vu ? L'interrogea Lex.

Mondem secoua la tête.

- Qu'elle vous est liée. Fortement. Et que vos liens avec elle sont très similaires à ceux qui vous lient toutes les deux.

- Similaires ? S'étonna Lex.

- Dans sa teneur, expliqua Mondem. Sa brillance rivalisait avec la vôtre. Il faut comprendre que dans cette Prophétie nous n'avons pu voir aucune silhouette ou visage. Seulement les liens connectant les protagonistes les uns aux autres. Et cela aussi est très nouveau pour nous. Nous avons reconnu votre lumière, fit-il aux deux femmes, et sa force ainsi que celle d’Ashee/Alti. C'est ainsi que nous avons pu établir la position et la chronologie des événements qui nous ont été montrés. Alti était rattachée à l'un de vos jumeaux. L'autre était attiré par cette troisième personne. Elle-même était liée, étroitement avec vous deux, mais également avec deux autres personnes. L'un de ces deux liens était nouveau dans sa lumière. L'autre superficiel mais étrangement suffisant car très solide. C'est la quatrième personne, l'Interférent.

Il secoua la tête.

- Nous ne sommes pas certain de comprendre ce que cela signifie. Nous ne comprenons pas la raison de ce changement et habituellement, lorsque cela arrive nous ne nous interrogeons pas ainsi car comme je vous l'ai expliqué plus tôt Ame-sœur, beaucoup de facteurs peuvent changer la direction des prophéties. Mais dans votre cas, ce changement est...

Il chercha le bon mot.

- Incassable. Aucune nouvelle variable ne changera cette nouvelle Prophétie. Qui que soit cette troisième personne, elle possède une influence considérable et un pouvoir dense. C'est une personne d'une détermination semblable à la vôtre mais d'une solidité supérieure. Elle ne possède pas vos doutes. Et c'est une/un guerrier(ère).

Il fit une pause et sourit à Tia.

- Honnêtement, avec cette description j'ai cru qu'il s'agissait de vous mais non, elle ne possède que très peu de noirceur bien qu'elle n'en soit pas exempte. Alors j'ai pensé à vous, fit-il en se tournant vers Lex, mais la Prophétie s'est poursuivie et nous vous avons vue.

- Vous voulez dire que la Prophétie a débuté avec cette nouvelle personne ? Fit Lex en fronçant les sourcils.

- C'est exact.

Le silence suivit ces révélations.

- Elle n'a pas de nom ? S'enquit la mercenaire. Il y a moi, la Gardienne. Lex, l'Ame-sœur, la quatrième personne, l'Interférent. Mais vous vous obstinez à nommer ce nouvel et très important intervenant, la Troisième personne.

- L'Inaltérable. La Croyante. Car elle est inébranlable dans sa conviction et que c'est la force de celle-ci qui sauvera vos enfants. Je ne sais lequel utiliser, pour moi les deux se valent, alors j'ai préféré rester sur un terme neutre.

Tia leva un sourcil presque amusée et déclara :

- Tant qu'elle sauve nos enfants, je l'appellerai déesse même. Inaltérable, ça me va.

- A moi aussi, fit Lex.

Puis Tia se souvint de son noir alter-ego.

- Y'a t'il quelque chose sur la Louve ?

- Lorsque la Prophétie vous a montré, votre âme était plus brillante qu'auparavant. Nous en avons conclu que votre fusion s'était bien passée.

Puis il fronça les sourcils, intrigué par la question et fixa un point près de son cœur.

- Je vois que... c'est étrange, elle... est bien présente en vous mais, la fusion ne s'est pas faite ? Finit-il incrédule. Comment est-ce possible ? Nous avons senti vos âmes se réunir !

- Eh bien, fit Tia gênée, elles se sont réunies. Elles sont au même endroit, juste... qu'elles n'ont pas fusionné...

- Elles le doivent ! S'il y a bien une chose qui n'a pas varié au sein de cette Prophétie c'est l'importance de votre union !

Mondem semblait aussi choqué qu'inquiet.

- Gardienne, vous devez comprendre qu'il est indispensable pour vos enfants mais également pour vous-même, que celle-ci se fasse le plus tôt possible. Plus vous tarderez moins vous aurez le temps de recouvrez l'entièreté de vos capacités. Et Ashee n'est pas Alti. Elle est bien plus puissante qu'elle. Lorsque votre âme était entière, vous aviez déjà du mal à vous défaire d'elle, maintenant, en l'état actuelle des choses, vous n'avez simplement aucune chance !

Mondem s'interrompit pour reprendre son souffle puis reprit :

- Si le pouvoir qu'elle a accumulé pour faire venir le démon n'est pas utilisé, elle sera l'équivalent d'un dieu sur cette terre. Autant de pouvoir... disons qu'il y a une chance qu'il la consume, mais c'est une femme qui se souvient de toutes ses vies, de toutes ses erreurs et expériences. Elle y aura pensé, soyez en sûres. Attendez-vous à un combat des plus sauvages. Vous devez être préparée Gardienne.

- Y'a jamais rien de simple, marmonna la mercenaire.

- Lors de cette bataille, vous aurez besoin de votre âme entière, du pouvoir de votre Ame-sœur et du soutien de l'Inaltérable. Quelque part, pour une raison qui nous échappe, L'inaltérable possède un effet vivifiant sur votre moitié sombre et Ame-sœur sur la vôtre.

- Donc, fusion ou pas, j'ai besoin d'un soutien pour chacune de ces parties ?

Il hocha la tête et soupira.

- Nous ne comprenions pas pourquoi, mais maintenant que je vois que la fusion n'est toujours pas faite, je saisis le problème.

Mondem leva un regard désolée sur la mercenaire.

- La fusion s'il y a, interviendra trop tard pour être totale. Vous serez complète mais il y aura comme une... fracture, une frontière entre vos deux âmes. Celle-ci s'estompera avec le temps et la pratique, mais vous avez trop tardé pour que cela se fasse d'ici à la confrontation... et c'est cela la raison du changement dans la Prophétie. Cela... et l'arrivée de la Troisième personne dans vos vies.

A ces mots, Lex sut qui était la Troisième personne et cela l'horrifia.

***

Le lendemain Mondem partit. Lex aurait souhaité qu'il reste, avoir à leur côté quelqu'un qui connaissait la Prophétie sur le bout des doigts était rassurant mais il ne revenait pas aux Oracles de rester auprès des « participants » aux Prophéties. Ils n'étaient que des messagers. Impliqués dans la réalisation des prophéties qu'ils voyaient mais ne pouvant intervenir plus que le leur permettait quelques conseils accompagnant la traduction des prophéties.

- Ne t'en fais pas, fit Tia en voyant Lex inquiète, Enyalios aura d'autres réponses du vieil homme.

- Pas s'il est au courant de la venue de Mondem. Et je ne vois pas pourquoi il ne le serait pas. C'est un Oracle...

- Mais il semblait plus concerné par notre mariage spirituel que par la Prophétie, remarqua Tia en agitant sa main où brillait toujours son alliance.

- Parce que notre lien était partie prenante de la Prophétie et qu'il était de toute évidence celui destiné à nous lier.

- Je n'ai pas eu l'impression que cela l'intéressait plus que cela, répliqua Tia en se remémorant leur rencontre.

Lex se tourna vers sa femme pour répondre quelque chose mais le tableau devant elle fit s'envoler son idée. Tia était assise sur la balancelle, une jambe remontée sur laquelle elle avait appuyé son coude afin de soutenir un visage à l'expression songeuse. Tia semblait malgré toutes les révélations, étrangement détendue. Cela, plus sa tenue des plus légères, une simple chemise emprunté à Enyalios, fit s'affoler le cœur et la libido de la petite femme.

- On a besoin de réponse concernant notre lien et son influence sur nous de toute façon, fit la grande femme en se tirant de ses pensées. Enyalios veillera à revenir avec les réponses que l'on attend.

Lex acquiesça sans parvenir à détacher son regard des jambes parfaites de sa femme. Tia eut un sourire puis claqua des doigts devant son visage pour attirer son attention.

- Concentre-toi petite femme.

- Je ne suis pas si petite.

- Si tu l'es.

- Non c'est faux, rétorqua Lex indignée. Je l'étais quand j'étais Gabrielle, mais je suis plus grande qu'à l'époque !

- Et comment tu le sais ? Rétorqua la grande femme hautaine et moqueuse. Tu t'étais mesurée peut-être ?

Lex pinça les lèvres et croisa les bras en la fusillant du regard. Tia éclata de rire, submergée par un temps plus ancien où la jeune femme la regardait de la même façon et où le bonheur n'était pas qu'un mot.

- Ca me manque, murmura-t-elle après un moment de silence.

- Quoi donc ? fit Lex qui l'avait entendue.

Tia la dévisagea sans répondre. Puis détourna le regard.

- J'aimerais que Linya soit là...

- Pourquoi ? Rétorqua sa femme, le cœur serré. Pour pouvoir me tenir loin de toi ? Tu as donc si peur de te laisser m'aimer à nouveau ?

- Tu sais bien que oui...

- Tu as peur si souvent ces derniers temps... est-ce moi qui t'ai fait cela ?

Tia ne répondit rien mais c'était inutile. Le départ de Lex avait détruit les fondations de Tia et celle-ci était plus fragile qu'à leur rencontre. Toute la force et l'assurance qu'elle avait acquises depuis lors s'étaient érigées sur la base que son couple ne vacillerait jamais. C'était à Lex qu'elle devait sa force.

- Je suis désolée...

Tia secoua la tête.

- Ce n'était pas... vraiment de ta faute. Tu avais peur pour moi toi aussi.

- La peur encore... elle a vraiment mené nos vies ces derniers mois, hein ?

Tia plongea son regard dans celui de Lex et se sentit mieux presque aussitôt. Dieu que cela lui avait manqué ! Sa force elle la tirait de Lex, elle l'avait toujours fait. C'était une torture de ne pas se laisser aller avec elle. Mais si elle avait encore besoin d'une preuve qu'elle serait incapable de survivre sans elle, elle venait de l'avoir.

- Linya... avec elle j'apprends à être forte par moi-même, expliqua-t-elle. Je ne suis rien sans toi Lex, mais ne ce n'est pas sain... je ne peux pas... je ne suis pas assez forte pour être avec toi.

- Tu gâches notre temps sur terre, répliqua Lex triste mais sans pitié. Je sais que tu as ressenti toi aussi notre connexion comme avant, avant que Mondem n'arrive. Pourquoi tu luttes comme ça ? Pourquoi tu me prends le peu de temps que l'on a ? Tu m'avais promis de ne jamais plus me laisser souffrir !

- Tu as rompu ta promesse la première, répliqua Tia du tac-au-tac, mais se sentant coupable la seconde suivante.

- Tu viens pourtant de dire que ce n'était pas vraiment de ma faute ! Lança Lex avec colère. Ou tu as menti et ne le pensais pas, ou tu cherches à me repousser en mentant ! Où est la vérité Tia ? Je suis fatiguée de ces faux-semblants. Joue carte sur table s'il te plaît, je n'ai pas été parfaite, mais je mérite au moins ça !

Tia déglutit et fixa le sol un long moment.

- Je...

Elle s'interrompit. Elle releva la tête et soupira en regardant sa bien-aimée.

- Je n'ai pas d'excuse. Je suis une trouillarde, je ne veux plus souffrir et... je sais que Linya me protégera. Comme je te l'ai dit, elle m’apprend à être forte seule. Et j'aime ça.

Lex considéra la déclaration, faisant taire sa jalousie dévorante puis répondit :

- Et une fois que tu le seras, une fois forte, que tu n'auras plus besoin de moi pour ça... tu me reviendras ?

- J'aimerais... mais... je ne peux pas laisser Linya comme ça.

- Tu refuses de rompre avec elle.

- Je refuse de rompre avec elle, confirma la mercenaire.

Lex eut un rire amer.

- En gros tu me demandes d'accepter ta liaison.

Tia détourna le regard. Cette situation était compliquée et blessait tout le monde. Personne n'avait voulu cela et tout le monde en était conscient. Il n'y avait ni coupable, ni victime. Ou ils l'étaient tous. Leurs décisions, leurs peurs, les avaient toutes menées où elles étaient et il fallait maintenant faire avec. Il n'y avait aucune solution satisfaisante à cela.

- Tu as parlé d'un trio une fois..., fit Tia sans vraiment y croire.

Lex écarquilla les yeux, surprise. Tia avait refusé avec véhémence pourtant et maintenant elle le considérait ? Elle-même n'était plus certaine d'en être capable. Partager Tia... ça avait toujours été au-dessus de ses capacités.

- Lorsque j'étais Gabrielle et que tu t'amourachais d'une de tes victimes pendant un de tes plans, j'étais jalouse, mais je le tolérais, raconta soudain Lex. Comme avec Marc-Antoine... je détestais ce qu'il te faisait ressentir, tu ne semblais même plus me voir... mais je savais, parce que je croyais en nous plus qu'en toute autre chose, que tu me reviendrais. Que tu n'aimais que moi. Maintenant je n'en suis plus aussi sûre.

Lex fit une pause, le temps que Tia se souvienne elle aussi de ce temps si lointain.

- Tu sembles avoir plus besoin de Linya que de moi et... jusque-là je m'accrochais à la Prophétie pour me dire que nous étions destinées l'une à l'autre...

- Et qu'est-ce qui a changé ? Fit Tia lorsque le silence commença à s'étirer. Tu es devenue Ame-sœur, c'est bien mieux qu'avant non ?

- Oui mais... Linya est aussi dans cette Prophétie maintenant. Et elle semble avoir une influence sur nos destins, le tien et celui des enfants, bien plus importante que moi...

- De quoi... ? Fit Tia en fronçant les sourcils.

- La Troisième personne, il est évident que c'est Linya. Et je suis partagée entre colère, jalousie et culpabilité.

Lex leva un regard où l'on pouvait lire le maelstrom d'émotions violentes que cela éveillait en elle.

- Comment ai-je pu entraîner ma meilleure amie dans un danger pareil ?! Tia... comment je pourrais jamais me rattraper auprès d'elle ? Et comment je peux continuer de la regarder alors que j'ai des envies de violence en sachant qu'elle touche ma femme ?! Comment j'ai pu nous pousser là-dedans bon sang !

- Ce n'est pas que toi. Ça n'a jamais été question que de toi et tu le sais... j'y ai ma part. J'ai mal géré ta peur, la Louve et notre avenir. Il y avait trop de pression pour nous deux et... simplement nous n'étions pas préparées parce qu'on n’a jamais réellement eu le temps de se remettre de tout ce que l'on avait déjà traversé. On est humaine Lex. Des humaines un peu spéciales, mais des humaines quand même. On a simplement atteint nos limites.

Lex voulait croire en ses mots. Cela allégerait alors sa culpabilité à défaut de sa peine.

- La chose à retenir de tout cela, c'est que l'on s'aime suffisamment pour s'être retrouvé malgré tout. Tu es revenue, tu te bats pour nous, pour notre famille, notre amour. Linya, à sa façon l'a fait aussi. Enyalios également. On est spécial après tout, on possède donc un entourage à notre image, qui a tout fait pour nous aider à rester unies. Et tout cela combiné fait que je peux bien le nier autant que possible, on ne pourra jamais être séparé. On n'est toujours pas remise mais on se bat. Je crois... que tu as raison. Nous sommes destinées l'une à l'autre.

Lex se mordit la lèvre, retenant l'émotion qui menaçait de la faire pleurer.

- Alors, fit-elle la voix tremblante, tu ne refuses plus notre réconciliation ?

- Je, hésita Tia, non mais... je refuse toujours de laisser Linya...

- Parce qu'on n’est toujours pas guéri, comprit Lex en essuyant une larme qui lui avait échappé.

Tia hocha la tête.

- Je comprends. Je suis d'accord. Linya est de toute façon partie prenante de nos vies depuis notre rencontre. Et elle fera de toute évidence partie de notre futur.

Lex fit une pause puis soupira, l'air désolée.

- Mais elle n'a pas bien pris ma proposition de Trio la dernière fois. Je ne suis pas sûre qu'elle l'appréciera plus cette fois-ci.

- Il y a des chances qu'elle préfère rompre et nous laisser nous débrouiller en effet, fit Tia en hochant la tête. Il va donc falloir la convaincre que c'est dans son intérêt autant que dans le nôtre de rester avec nous deux.

Lex hocha la tête et marmonna pour elle-même, sourcil froncé :

- Ca va vraiment être bizarre...

- Mais aussi intéressant, répondit Tia avec un sourire d'anticipation malicieux.

Lex eut un petit rire. Tia était incorrigible. Elle espérait seulement que Linya ne serait pas blessée plus qu'elle ne l'avait déjà été. Et qu'elle saurait partager sa femme sans être jalouse. Et sa meilleure amie aussi. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle n'avait jamais supporté de voir Linya se rapprocher de quelqu'un d'autre plus que d'elle...

Oui, Tia avait raison, cela allait être intéressant... mais pas forcément aussi amusant que ce qu'elle supposait.

 

Chapitre 6 :

- Ok, fit Enyalios en posant le pied sur les docks. Linya tu accompagnes le gamin chez sa copine. Tu prends Lara avec toi, moi je pars chercher le vieux. On se retrouve ici dans 3h. S'il y a le moindre problème, on se téléphone. Des questions ?

Les trois interpellés secouèrent la tête dans un bel ensemble et Enyalios, satisfait, partit à grands pas. Linya le suivit des yeux quelques secondes avant de se tourner vers les jumeaux.

- On te suit Len. Montre-nous le chemin.

Le jeune homme sortit son téléphone de sa poche et entra l'adresse de Jenny sur le Gps. Pendant que le satellite calculait leur position et s'ajustait, Lara passa en revue les environs. Silencieuse, Linya l'observait. Dernièrement, elle avait trouvé la jeune fille différente. Plus assurée, plus provocante, plus calculatrice et elle se demandait ce qui en était à l'origine.

Physiquement aussi quelque chose avait changé mais Linya était incapable de dire quoi. Elle se promit d'avoir une discussion avec la jeune fille plus tard dans la journée et se prépara à son hostilité latente. « Son dédain aussi » songea-t-elle après coup. Lara était devenue plus hautaine avec elle. Elle espérait que cela n'était dû qu’à sa relation avec Tia mais ne se faisait pas non plus d'illusion.

Lara était une petite fille immature sur bien des points mais elle était également généreuse et compréhensive lorsqu'il s'agissait des personnes qu'elle aimait.

De plus, Linya n'oubliait pas la Prophétie. Elle savait que la Chamane devait corrompre les jumeaux et si elle avait tout d'abord pensé qu'il s'agissait de quelque chose de matériel, elle commençait à se demander s'il ne s'agissait pas de magie...

Bien qu'elle ait du mal à croire en celle-ci, elle croyait en Lex et Tia et ne remettait pas en question tout ce qu'elles lui avaient appris sur leurs anciennes vies, y compris la sienne. Elle avait simplement du mal à s'imaginer la magie comme faisant partie de la vie.

Elle décida de profiter de leur présence en Grèce pour s'informer un peu sur le sujet. Elle sortit donc son téléphone et s'éloigna des jumeaux qui discutaient du meilleur itinéraire à suivre pour des piétons.

Elle composa le numéro d'Enyalios et attendit. Trois sonneries retentirent avant que le mercenaire ne décroche.

- Je te manque déjà ? Fit-il la voix chaude et séductrice.

Linya leva les yeux au ciel et répondit :

- Cesse de te flatter autant, j'ai Tia comme copine je te rappelle, tu peux difficilement tenir la comparaison.

Le cri outré qui lui parvint lui tira un sourire.

- J'aimerais que tu m'achètes quelques livres sur la magie lorsque tu seras dans la boutique de l'Oracle.

- Un sujet en particulier ou tout ce qui en traite de façon générale ?

- Les Prophéties. Les vies antérieures. Le chamanisme.

- J'en connais une qui ne veut pas être mise à l'écart, se moqua le mercenaire.

Linya s'imagina sans mal l'air malicieux qu'il devait arborer et elle se demanda s'il lui arrivait de prendre quoi que ce soit au sérieux.

- Tu me diras combien je te dois, répondit-elle sans relever.

- Un dîner, répliqua-t-il du tac au tac.

- On dîne ensemble chaque soir, lui fit-elle remarquer.

- Ah non ma jolie, pas comme ça !

Et il raccrocha sans plus de formalité. Linya fixa son téléphone, interloquée. Que diable avait-il voulu dire ? Elle se tourna vers les jumeaux et lança :

- Vous vous êtes décidés sur le parcours ?

Ils acquiescèrent de concert et elle leur fit signe de prendre la tête de leur petit groupe. Len prit les devants et Lara suivit, Linya fermant la marche.

Ils traversèrent presque toute la ville et Linya en profita pour voir si son café favori existait toujours. Elle sourit en passant le vieux bowling où elle et Alexia passaient tous leurs samedis après-midi lors de leur adolescence. Elle n'en revenait pas qu'il soit encore debout. Alexia ne lui avait pas dit que c'était non loin du quartier de leur enfance que la belle de Len vivait... Elle se demanda pourquoi.

Elle prit beaucoup de plaisir à ce retour en arrière, ne prêtant qu'une oreille distraite aux commentaires des jumeaux. Elle n'était pas revenue depuis tellement d'années qu'une nostalgie empreinte d'excitation la parcourait.

Ses parents avaient déménagé peu de temps après que la mère d'Alexia soit décédée et que son mari, dans une tentative désespérée de l'oublier et de la faire oublier à Alexia, parte pour l'Amérique.

Son père était militaire mais jusqu'au départ d'Alexia, qu'ils considéraient tous comme un membre à part entière de leur famille, son père était le seul qui déménageait régulièrement. Après en revanche, ils l'avaient suivi et Linya s'était habituée très vite à vivre aux quatre coins du monde. En 7 ans, elle avait déjà vécu sur trois continents différents et dans 5 pays.

Sa mère avait beaucoup apprit de ces voyages. Autant au niveau stratégique que politique et c'était à cette occasion qu'elle s'était prise de passion pour la politique. Elle avait postulé comme ambassadrice très rapidement et grâce aux relations qu'elle s'était faite lorsqu'elle soutenait les actions de Penjam, la mère d'Alexia, autant qu'à celles de son mari, celle-ci avait obtenu le poste et grimpé les échelons années après années.

Lorsque Linya partit pour la faculté, sa mère, Lidya, se mit en campagne pour le poste de Gouverneur des Trois Etats, qui regroupaient les anciens états de Californie, de l'Oregon et de Washington. Depuis elle siégeait au gouvernement, régnant sur son parti avec une main de maître et son père était devenu un général trois étoiles, conseiller proche du président.

Depuis le décès de Penjam et leur déménagement, elle n'était jamais revenue. Pas même lorsque le père d'Alexia s'y était réinstallé avec sa fille pour faire grandir son affaire. Les deux jeunes filles s'étaient faites envoyer dans la même pension pour la fin de leurs études secondaires et Alexia passait immanquablement la moitié de ses vacances dans la famille de Linya.

Plus tard, pendant les années en faculté de Linya, Alexia était partie faire le tour du monde et revenait rendre visite à sa meilleure amie tous les deux mois. Elle l'entraînait dans ses périples dès que la jeune femme se retrouvait en vacances.

Elles ne s'étaient jamais quittées. Ni le temps, ni la vie, ni l'espace physique qu'il y avait toujours eu entre elles, ne les avaient jamais séparées.

- Même coucher avec sa femme ne nous a pas séparées, marmonna Linya pour elle-même.

Elle vivait une amitié comme il en existe peu et en avait conscience. Sa chance elle ne l'oubliait jamais. Elle avait joué avec le feu et n'avait pas perdu et elle ne pouvait que s'en émerveiller.

Elle ne comprenait toujours pas pourquoi Lex lui avait pardonné... c'était à peine si elle lui en avait voulu. Elle qui était pourtant si jalouse.

Cette amitié était trop précieuse à ses yeux, bien trop importante pour qu'elle ne prenne plus de risque. Pourtant laisser Tia était au-dessus de ses forces actuellement. Elle ne savait pas quoi faire. Confuse, elle l'était toujours autant. Mais plus sereine également. Elle savait avoir le temps de trouver la solution idéale. Lex le lui laissait. Tia le lui laissait. Elle était vraiment chanceuse.

Elle avait laissé les deux femmes seules mais n'était pas inquiète de se retrouver écartée à son retour. D'une part parce qu'elle connaissait suffisamment Tia pour savoir qu'elle ne lui ferait jamais ce genre de chose. D'autre part parce que pour elle, voir Tia et Lex ensembles était une véritable joie. Elles incarnaient le couple parfait dans son esprit. Cependant si elle était partie en incitant Lex à se réconcilier avec Tia, cela ne signifiait pas, pour elle du moins, les voir se remettre en couple.

Elle était certaine que son amie avait amalgamé les deux choses mais elle avait décidé de ne pas la détromper. Elle ne savait pas réellement pourquoi.

Peut-être simplement parce qu'elle était fatiguée d'interférer dans leur relation et que cela les regardait elles seules. Dans tous les cas, elle ne voulait pas y penser. Elle repoussa donc cela au loin et repéra quelques boutiques et restaurants où elle comptait passer le reste de la journée une fois Len déposé chez Jenny.

Elle jeta un regard en coin à Lara. La jeune fille semblait plus détendue. Peut-être accepterait-elle de l'accompagner ? Elles pourraient alors avoir la conversation qu'elle souhaitait au calme.

Ils arrivèrent après trois-quarts d'heure de marche et Len s'arrêta devant une porte en bois massive qui annonçait l'entrée d'un vieil immeuble.

- Elle vit ici ? S'enquit Linya.

Len hocha la tête.

- Au troisième, précisa-t-il en montrant la fenêtre la plus à gauche.

Linya lui fit signe d'appuyer sur l'interphone mais le jeune homme, soudain nerveux, se dandina sur place en fixant le bouton d'un air inquiet. Il se tourna vers Lara et Linya.

- Et si elle n'était pas contente de me voir ? Et si elle n'était pas là ?

- Elle ne sera pas contente de te voir blaireau, répondit sa sœur brutalement. Tu l'as trompée.

Et sans plus s'attarder, elle appuya sur le bouton pour lui. Len la regarda d'un air horrifié et elle lui fit son sourire le plus éclatant. Linya réprima son amusement, ça n'aurait pas été du goût de Len.

Quelques minutes plus tard, et malgré l'inquiétude de Len, Jenny les fit monter puis entrer dans son salon. Elle leur présenta sa petite sœur et sa grand-mère, qui vivait avec eux depuis qu'elle commençait à perdre la tête. Sur un signe, Jenny incita sa sœur à emmener leur grand-mère dans la pièce à côté puis les invita à s’asseoir sur le canapé.

- C'est gentil mais on ne reste pas, fit Linya en se désignant avec Lara. Appelle-moi quand tu en as fini ici, fit-elle ensuite à Len.

Jenny jeta un coup d'œil à Len et hocha la tête. Une moue ennuyée inscrite sur le visage, Lara pressa le bras de son frère et suivit Linya au dehors.

- Et qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Lui demanda-t-elle en la toisant les bras croisés.

« Et voilà, hostilité et dédain » songea Linya presque blasée.

- J'ai repéré quelques boutiques, un salon de thé, un restaurant pour ce midi si ton frère a besoin de plus de temps, et un bowling où j'allais souvent quand j'étais jeune. Qu'est-ce que tu préfères ?

Intriguée, Lara perdit son air ennuyé et se redressa.

- Un bowling ? Répéta-t-elle avec une certaine excitation. Je n'en ai jamais fait.

Linya leva un sourcil, surprise.

- Va pour le bowling alors. On prendra quelque chose à grignoter sur le chemin.

Lara hocha la tête et la suivit ravie.

- Mais on pourra y jouer si on est juste deux ? S'inquiéta-t-elle

Linya sourit. Elle était touchante dans son innocence.

- Ne t'en fait pas, on pourra jouer. Au pire on intégrera une équipe incomplète.

- Tu peux m'expliquer les règles pendant qu'on y va ? Je ne voudrais pas avoir l'air d'une idiote. C'est loin d'ailleurs ?

- Trente minutes de marche max.

- Mais c'est ouvert si tôt dans la journée ? Je pensais que ça n'ouvrait que le soir ce genre d'établissement.

- En général oui, mais le propriétaire a une âme généreuse et considère qu'il est de son devoir d'offrir une alternative aux jeunes comme endroit pour traîner. C'est la raison des prix bas également. Il y a un café installé à l'étage du dessus. C'est un peu bruyant mais il s'y retrouve financièrement ainsi.

- Alors on n'aura qu'à y prendre notre truc à grignoter ! S'exclama Lara comme une enfant.

Linya sourit puis grimaça.

- Je te le déconseille si tu veux garder ce que tu manges dans ton estomac. C'est lui le cuisinier et il n'est... disons pas très doué. Mais peut-être que cela a changé, ça fait un certain nombre d'années que je n'y suis pas retournée.

- Ok, bon je vote pour garder mon déjeuner. Mais je veux un croissant ! Fit-elle une seconde plus tard en passant devant une boulangerie à la Française. Et une baguette ! Et un chausson aux pommes !

Linya rit doucement et acquiesça à tout ce que demandait Lara. C'était la première fois que la jeune fille semblait passer un moment agréable et elle ne souhaitait pas tout gâcher.

Elles s'arrêtèrent à la boulangerie dix minutes plus tard. Lara commanda ses viennoiseries et Linya demanda un chocolat chaud à emporter. Elle prit également une baguette et une plaquette de chocolat au cas où Lara aurait un petit creux pendant leurs parties.

Elles reprirent ensuite leur chemin, Lara dévorant son chausson aux pommes avec délectation et Linya profitant du beau temps et de la balade dans un quartier de son enfance. Lara qui la surveillait du coin de l'œil la vit soudain sourire avec nostalgie et demanda la bouche pleine :

- Qu'est-ce qui te fait sourire comme ça ?

La dirigeante tourna son visage vers elle et se faisant, les rayons du soleil dansèrent dans ses cheveux et ses yeux marron prirent une teinte plus brillante, égale à une obsidienne, qui fascina la jeune fille.

- Le soleil ne fait jamais ça avec maman, remarqua-t-elle avant que Linya ne puisse dire un mot.

Lara désigna ses cheveux.

- Vous êtes blondes toutes les deux, mais le soleil joue différemment avec vos teintes... maman devient plus blonde encore, presque blanc, ça lui fait comme une auréole sur le dessus. Mais toi, ça s'embrase comme un soleil couchant ou comme une envolée de feu, c'est bizarre non ?

- Eh bien, fit Linya, déconcertée par la tournure de la conversation, nous n'avons pas les mêmes teintes de blond à la base. Ça doit être pour ça.

Lara secoua la tête.

- Nan c'est pas ça.

Lara fronça les sourcils, puis renonça à trouver l'explication. A la place une idée lui vint et elle pencha la tête de côté, intriguée.

- Est-ce que c'est l'effet que ça fait à maman ?

De plus en plus perplexe, Linya tenta de comprendre ce qu'attendait Lara comme réponse. Mais une fois encore, la jeune fille la coupa :

- Toi et Lex êtes à la fois tellement semblables et si différentes. Un peu comme cette réflexion du soleil sur vos cheveux. L'effet devrait être le même mais ce n'est pas le cas. Et aussi différent soit-il, les deux sont fascinants. C'est l'effet que toi et Lex faites à maman non ?

Consciente de marcher sur des œufs, Linya prit son temps pour répondre et pour une fois, la jeune fille semblait encline à la patience.

- Je pense en effet, que ce que ta mère perçoit chez moi et chez Lex est semblable mais que ce que nous lui apportons est différent.

Lara hocha la tête et s’abîma dans ses pensées un long moment. Elles étaient presque parvenues à leur destination lorsque Lara sortit de son mutisme.

- Je pense que vous lui apportez toutes les deux un équilibre. Un équilibre différent mais dont elle a besoin.

Lara dévisagea Linya, et puisque la jeune fille paraissait attendre une réponse, Linya hocha la tête, d'accord avec elle. Lara sourit, contente de sa réflexion.

- Je sais ce que maman retire de toi et de Lex, mais pas ce que toi et Lex tirez d'elle, poursuivit-elle. Qu'est-ce qu'elle a de si génial pour que vous lui courriez après comme ça ? Vous êtes meilleures amies mais vous gâchez votre amitié à cause d'elle, je ne comprends pas, finit-elle en secouant la tête.

Linya était étonnée par la teneur de la conversation autant que par la neutralité teintée de gentillesse dont faisait preuve Lara à son égard. Depuis quand se sentait-elle concernée par sa façon de vivre les choses ?

Linya l'étudia un instant et ne décela aucune duplicité. Curiosité et franchise furent tout ce qu'elle parvint à voir dans ses yeux bleus. Et durant une seconde, elle oublia à qui ils appartenaient.

- Tes yeux sont si semblables à ceux de Tia, murmura Linya perdue en eux. Exception faite de cette tâche, ajouta-t-elle quelques secondes après, le doigt montrant son œil gauche.

Lara fit un geste de la main comme si ça n'était pas important et Linya hocha la tête. Lara se rapprocha de Linya, un peu surprise de faire la même taille qu'elle. Avait-elle donc encore grandi ? Songea-elle contrariée de voir son rêve d'être Jockey s'éloigner un peu plus. Puis quelque chose d’indéfinissable, comme une vague solide mais brève, poussa cette idée au loin pour la remplacer par une autre. Beaucoup plus amusante et quelque peu... intrigante.

- Je me suis toujours demandé, commença Lara un sourire sensuel se formant sur son visage, ce que cela faisait d'embrasser une fille...

Linya se redressa, surprise. Pas tant par la question posée que par le changement brutal d'atmosphère. Alors que la jeune fille avançait dans sa direction, Linya fronça les sourcils. Etait-ce de la provocation ?

Brièvement, les yeux de Lara fixèrent ses lèvres et alors que l'adolescente faisait un pas de plus, Linya commença à battre en retraite, mal à l'aise. Etait-ce le nouveau jeu de Lara ou juste un moyen de se moquer d'elle ?

- Il n'y a pas grand-chose de différent, répondit-elle pour détourner son regard.

Cela fonctionna car Lara leva les yeux sur elle mais l'intensité de son regard augmenta son malaise.

- Je ne crois que ce que je vois, rétorqua la jeune fille. Ce que je teste par moi-même, ajouta-t-elle en faisant encore un pas.

Linya recula à nouveau et butta contre un passant. Elle se retourna vivement et s'excusa. Le temps de revenir à Lara, la jeune fille l'avait rejointe et se retrouvait littéralement collée à elle.

- Lara, je ne sais pas à quoi tu joues mais ça ne m'amuse pas, fit-elle sévèrement en posant les mains sur ses épaules pour la repousser.

Dans un mouvement d'art martiaux apprit grâce à sa mère, la jeune fille frappa légèrement les bras de Linya, repoussant ses mains au loin et en profita pour coller à nouveau son corps au sien. Elle passa ses bras autour de la taille de Linya et sourit, à quelques centimètres de sa bouche.

- On fait exactement la même taille ou peu s'en faut... étonnant hein ? Je ne m'étais pas aperçue que j'avais autant grandi.

Linya avait les mains posées sur les bras de l'adolescente mais n’essayait pas de se défaire de son étreinte. Elle ne comprenait pas ce qui se passait avec Lara mais cela l'inquiétait plus que ce que la jeune fille tentait de faire.

- Lara, commença-t-elle lentement, si quelque chose te tracasse je peux t'écouter...

La jeune fille lui retourna dans un grand sourire :

- Il n'y a rien qui me tracasse.

Et sans plus attendre, elle posa ses lèvres sur les siennes. Habituée au comportement erratique de Tia et à ses accès de dominance, toujours synonyme de profonde souffrance, Linya reconnut la même chose chez la jeune fille et ne réagit pas. Très vite Lara se lassa de sa passivité et se recula légèrement.

D'aussi près, Linya ne voyait que le bleu de ses yeux. Tia lui manqua soudainement et brutalement. Son cœur se serra et une expression douloureuse passa sur son visage. Lara le vit et fronça les sourcils.

- Je t'ai fait mal ? Je suis désolée, je n'ai jamais embrassé de fille avant, je ne suis pas sûre de bien m'y prendre. Mais si tu me montrais, je ne...

- Tu ne m'as pas fait mal, la coupa Linya. Je pensais à ta mère et combien elle me manque.

Lara grimaça et la lâcha. Elle recula de deux pas et mit les mains dans ses poches.

- Subtil, ce rappel de la réalité, sourit-elle agacée.

Linya la dévisagea, soucieuse. Elle aurait aimé que la jeune fille lui confie ce qui la minait mais elle reconnaissait un mur lorsqu'elle en voyait un. Elle était aussi butée que sa mère... Linya soupira et imita sa pose, mains dans les poches de sa veste.

- On le fait ce bowling ou tu préfères te balader ? Il y a une plage de ce côté. Il suffit de marcher une dizaine de minutes si ça te tente.

Lara cligna des yeux, déconcertée. Comme elle était venue, la vague reflua et Lara secoua la tête, un peu étourdie. Elle dévisagea Linya et se sentit soudain honteuse de ce qu'elle venait de faire.

- Le bowling c'est bien, marmonna-t-elle en détournant le regard et en rougissant légèrement.

Linya hocha la tête et elles se remirent en route, Lara la suivit avec nervosité, se demandant ce que diable il avait bien pu lui prendre. Embrasser la copine de sa mère, vraiment ?? Linya était comme une tante bon sang ! Bon un peu plus mais quand même ! Et depuis quand s'interrogeait-elle sur les filles ?!

En arrivant devant l'établissement recherché, Linya ouvrit la porte et la maintint ainsi pour Lara. Lorsque celle-ci la frôla pour passer, Linya fit :

- Ne t'inquiète pas pour ça, c'est déjà oublié.

Lara lui jeta un regard étonné et Linya ajouta :

- Si tu as besoin de parler, n'hésite pas.

Embarrassée, la jeune fille acquiesça puis avança dans l'établissement, suivie de près par la jeune femme.

 

 

Chapitre 7 :

Len claqua plus qu'il ne ferma la porte d'entrée du bâtiment. Il était furieux. Jenny avait refusé de comprendre quoi que ce soit, refusé de lui accorder une seconde chance ou de lui pardonner et d'être son ami. Elle l'avait toisé après ses explications et lui avait dit qu'il n'était pas le garçon qu'elle avait cru qu'il était. Elle s'était levée et lui avait signifié clairement qu'elle ne voulait plus le revoir.

De toute façon elle avait rencontré quelqu'un d'autre, avait-elle ajouté alors qu'il s'apprêtait à protester.

Ca l'avait mis en rage.

- Tout ça pour ça ! S'exclama-t-il rageusement. J'ai parcouru des milliers de kilomètres, gâché ma relation avec Gipsy et tout ça pour rien !

Il fit quelque pas dans la rue sans regarder où il allait et mit les mains dans ses poches, perdu dans ses pensées. Se faisant il toucha son portable et se souvint que Linya souhaitait qu’il la contacte lorsqu'il aurait fini. Mais il n'était pas d'humeur à voir et parler à qui que ce soit.

Il fouilla ses poches et y trouva quelques dollars. Il regarda autour de lui en avançant et trouva le bureau de change qu'il cherchait. Après cela il se mit en quête, de quoi, il ne le savait pas, mais de quelque chose susceptible de l'aider à passer ses nerfs.

Il tomba sur un bar qui venait d'allumer son enseigne, ce qu'il trouva étonnant. C'était à peine midi.

- Exactement ce dont j'avais besoin, marmonna-t-il pour lui-même. 

Il avait conscience que boire n'était pas une solution, mais un verre aurait le mérite de l'aider à retrouver sa maîtrise de lui.

« Et qui sait, songea-il en entrant dans la pièce sombre et en avisant une fille derrière le bar, je pourrais même trouver de quoi me changer les idées. »

Une heure et deux verres de whisky soda plus tard, Len était en effet on ne peut plus détendu. Il plaisantait avec la serveuse, l'unique employée travaillant à cette heure et se sentait beaucoup mieux. Il ne savait si c'était dû à l'alcool mais il se sentait plus assuré et c'était comme un homme qu'il déshabillait du regard la jeune femme.

La demoiselle s'appelait Abby et elle avait 22 ans. Elle lui avait expliqué que le bar faisait également salle de billard la journée et que c'était la raison de son ouverture avancée. Mais il n'y avait que peu de monde, le billard n'étant apparemment pas très prisé dans le coin, et cela ne nécessitait que la présence de deux employés. Son collègue, un certain Armand, était en retard, comme d'habitude avait-elle lâché sur un ton blasé.

- On se fait une partie ? Lança-t-il en désignant du pouce les tables installées dans le fond de la pièce.

- Je ne peux pas, répondit Abby avec un sourire amusé, je travaille.

- Personne ne te dénoncera, s'exclama-t-il en ouvrant grand les bras, je suis seul ici !

Elle rit et secoua la tête. Il était mignon, ok plus que mignon avec ses cheveux noir un peu trop long et ses yeux vert à se damner. Son sourire enjôleur était craquant et lui faisait des fossettes qu'elle aurait bien croqué. Mais elle avait un petit ami et une certaine conscience professionnelle.

Devant son refus, il se pencha par-dessus le bar et la fixa avec intensité. Le moment dura et elle finit par se sentir nerveuse. Elle s'attendait presque à ce qu'il tente de l'embrasser.

- Je veux bien un soda maintenant, fit-il d'une voix basse.

Puis il se recula, satisfait de l'avoir déstabilisée. Elle se racla la gorge et hocha la tête, incertaine de ses sentiments. Déception ? Soulagement ? Un peu de deux, s'avoua-t-elle en lui tendant son verre.

Il l'attrapa vivement, enveloppant ses doigts dans les siens et alors qu'elle se troublait, il lui fit un sourire éclatant et elle cilla en rougissant.

Elle s'empressa de se détourner, prétextant de la vaisselle à faire et elle l'entendit rire doucement. Il savait parfaitement l'effet qu'il lui faisait et cela l'agaça.

Len sentait qu'il la ferait craquer sous peu. Il était, à l'image de sa mère, irrésistible lorsqu'il s'en donnait la peine. Il le savait et n'en jouait jamais d'habitude, mais là il avait besoin de regonfler son ego et de prouver à Jenny qu'elle avait commis une grosse erreur en le repoussant.

Il ne lui avait pas donné son âge. Comme beaucoup, elle le supposait plus âgé. La faute à sa plastique parfaite et à ses gênes.

Ils entendirent alors la porte s'ouvrir et Len se retourna, contrarié. Il espérait que ce n'était pas le collègue d'Abby. Mais même un simple client serait ennuyeux à ce stade, donnant une excuse parfaite à la barmaid pour ne plus rester auprès de lui.

Mais la femme qui entra lui fit complètement oublier Abby et ses intentions à son propos. Grande, autant que lui, et vu son mètre quatre-vingt c'était peu courant, une crinière blonde lui descendant au bas des reins, elle possédait un corps aussi splendide que son visage et il commença à imaginer tout ce qu'il aimerait faire à ce corps.

Un instant il fut surprit par la tournure parfaitement libidineuse et très crue de ses pensées. Il était un jeune homme, avec des hormones en pleines ébullition bien sûr, mais il n'avait jamais eu ce type de pensées auparavant. Pas aussi clairement. Là il se visualisait en train de faire des choses avec la nouvelle venue avec une clarté digne d'un porno.

Un peu mal à l'aise il se rencogna dans son siège en fronçant les sourcils. Mais lorsqu'il releva les yeux et découvrit que la femme s'asseyait à ses côtés en lui souriant, ses pensées s'envolèrent et un besoin impérieux les remplaça.

***

Cachée dans l'ombre, la Chamane retint un ricanement triomphant. L'agneau qu'elle venait d'envoyer pour mesurer la corruption de l'âme de Len était parfait. Depuis le temps qu'elle l'observait, elle ne lui avait jamais vu un regard aussi sombre, ni une expression aussi dangereuse. Elle avait un homme en face d'elle et non plus un jeune garçon innocent.

Ravie, elle décida de pousser sa chance plus loin. Elle allait l'aider en lui montrant comment il pouvait s'assurer d'avoir ce qu'il souhaitait. Si elle avait raison, il devrait être en mesure maintenant d'accéder à certains dons mis à disposition par leur Maître. Bien sûr la corruption en étant encore à ses débuts, ils ne seraient que de moindre importance, mais pour ce que souhaitait le jeune homme en cet instant, c'était parfaitement suffisant. Et cela le griserait, elle le savait d'expérience. Il serait alors tenté de recommencer. Encore et encore.

Et cela accélérerait le processus de corruption.

Comme ce cercle vicieux était bien fait, cela lui donnerait accès à d'autres « dons ». Elle n'aurait qu'à le guider dans la bonne direction pour qu'il les découvre en temps et en heure et le reste ferait son œuvre.

Faire céder Len était le plus important. Des deux jumeaux, c'était lui qui possédait la plus haute valeur morale et la plus grande inflexibilité. Le faire tomber sous sa coupe, c'était également entraîner Lara dans son sillage. 

Souriant, elle s'avança vers le jeune homme, non sans avoir pris soin de s'envelopper d'un voile d'invisibilité. Elle allait agir comme une petite voix dans sa tête et il ne saurait jamais que tout cela ne venait pas de lui.

Oh cela ferait naître beaucoup de remords au début, mais il s'en accommoderait avec le temps. Elle s'en assurerait.

Elle était ravie que la Gardienne ne se soit pas jointe à eux pour ce voyage, cela lui avait donné la liberté d'apparaître et d'agir sans qu'elle ne s'en doute une seconde. Les jumeaux qui lui reviendraient lorsqu'ils rentreraient ne seraient plus les mêmes.

                                                                       ***

Le soir venu, tout le monde se retrouva sur le bateau. Enyalios regarda monter à bord les jumeaux et Linya en ricanant. Len semblait penaud et jetait de fréquents coups d'œil à sa belle-mère qui le fusillait des yeux.

Lara échangea un regard narquois avec Enyalios. Le mercenaire lui fit signe de défaire les amarres et elle obéit en riant.

Sitôt celles-ci levées Enyalios fit rugir les moteurs en criant :

- A l'abordage !!

Il agita le bras comme un flibustier et toisa Len et Linya d'un air sombre et carnassier :

- A vos postes matelots ! Pas de tire-au-flanc sur mon navire !

Lara éclata de rire en avisant les airs éberlués de son frère et sa belle-mère.

- Qui ose rire sur mon navire ! Tonna Enyalios en la pointant du doigt. Veux-tu être fouettée gourgandine ?!

- Gourgan... quoi ?! Répéta Lara entre deux hoquets, à moitié indignée.

- Gourgandine, répéta obligeamment Linya. On appelait ainsi les filles de petite vertu à une époque.

- Pardon ?! Fit Lara en se tournant vers Enyalios, parfaitement outrée cette fois. Comment tu m'as appelée ?!

- Silence ! S'écria le mercenaire un éclair d'inquiétude passant vivement dans son regard. Comment osez-vous être aussi familière avec votre Capitaine !

Lara plissa les yeux en une moue si semblable à celle de sa mère et qu'Enyalios déglutit, mal à l'aise, avant de se redresser.

- Bon, cessons ces enfantillages, j'ai les informations demandées par Tia et Lex, avez-vous eu ce que vous vouliez de votre côté ?

- Tu crois que tu vas t'en tirer comme ça ? Gronda la jeune fille en se dirigeant vers l'escalier qui menait à la cabine de pilotage où il se trouvait.

Enyalios jeta un regard paniqué à Linya qui ricana en retour.

- Débrouille-toi, lui fit-elle en entraînant Len vers les cabines. Tu as déchaîné le monstre, tu le calmes.

- Mais..., bredouilla-t-il.

Avant de disparaître à sa vue, ce fut Len qui lui lança un regard moqueur cette fois, et Enyalios lui jeta :

- Rigole pas gamin, ton quart d'heure va être aussi joyeux que le mien si je ne m'abuse !

Len grimaça et suivit Linya à l'intérieur du bateau tel un condamné à l’échafaud. Il s'assit  sur la banquette située dans le coin cuisine, les épaules basses. Il savait que c'était une mauvaise idée de boire...

- J'ai 18 ans, commença-t-il en se disant que l'attaque était encore la meilleur défense. J'ai le droit de boire.

Linya qui farfouillait jusque-là dans les placards se retourna, s'appuyant contre le comptoir et les bras croisés sur la poitrine elle le toisa, un sourcil levé. Il s'agita et se mordit la lèvre pour s'empêcher d'enchaîner les excuses. Il avait raison, il avait 18 ans, rien d'autre à ajouter.

Il jeta un regard furtif à la jeune femme et détourna aussitôt les yeux.

- Tu vas me dire qu'on est en Grèce et pas en Amérique aussi ?

Nouveau coup d’œil, puis, après une hésitation, acquiesça. Linya ne put empêcher un petit rire de fuser et le rejoignit sur la banquette.

- Maintenant que les évidences sont sorties, si tu me disais pourquoi je suis déçue ?

Len fronça les sourcils.

- Tu n'es pas fâchée ?

- Non juste déçue.

Il ne savait pas si c'était mieux ou pire... il pouvait gérer une colère, mais la déception... au moins ce n'était pas celle de sa mère. Ça c'était quelque chose qu'il refusait d'envisager. La fierté de Tia était tout ce qu'il recherchait.

Il croisa le regard de Linya et sentit un poids dans son estomac. Il était suffisamment honnête et dégrisé pour reconnaître que venant d'elle, cela l'ennuyait aussi... Il soupira et, fixant la table sans la voir, répondit :

- Je n'ai pas 21 ans et je suis Américain. Peu importe où je vais en vacances, c'est contre la loi de boire...

- Et tu le savais. Tu en avais conscience et tu as bu quand même.

Il hocha la tête.

- Pourquoi ?

Len serra les poings en se rappelant la raison qui avait entraîné sa décision.

- Au début je n'en avais pas eu l'intention, protesta-t-il en évitant de répondre à la question.

Il ne se rappelait même pas comment il avait dérapé au point de s'enfiler une bouteille de vin presque seul. Il se souvenait qu'il y avait eu cette superbe femme qui lui avait souri. Il se souvint du désir impérieux qui l'avait saisi de la posséder. Il avait commandé du vin et du champagne et avait commencé un jeu de séduction dont il ne se serait pas cru capable. Et finalement, il y avait eu ce moment où, alors qu'il avait glissé sa main entre ses jambes et sa langue dans sa bouche, elle l'avait arrêté en lui demandant son âge.

Cela l'avait agacé. Il voulait continuer mais elle semblait faire cas de son âge véritable. Il n'avait pas tenu compte de sa question et avait poursuivi son baiser. Mais elle l'avait de nouveau repoussé alors que sa main s'activait entre ses jambes tentant d’ôter le tissu de sa culotte.

Il avait plongé son regard dans le sien et cela avait été comme s'il savait qu'il obtiendrait ce qu'il voulait. Aussitôt l'agacement s'était envolé et il avait souri. Elle avait cillé et il lui avait proposé un nouveau verre de vin. Elle l'avait accepté et but une gorgée sans le quitter des yeux. Il avait souri de nouveau, parfaitement sûr de lui et de ce qu'il allait obtenir.

- Tu me veux, avait-il déclaré avec un brin d'arrogance.

Elle avait hoché la tête. Il s'était alors penché sur elle et avait susurré à son oreille tout ce qu'ils allaient faire ensemble dans l'heure qui allait suivre et elle avait acquiescé à tout ce qu'il disait.

Ça avait été à la fois la plus belle heure de sa vie et la plus étrange. Il en était ressorti satisfait mais un peu étourdi. Comme si soudain avec son plaisir, c'était sa force et son assurance qui étaient sorties. La femme dont il ne connaissait toujours pas le nom avait semblé aussi stupéfaite que lui de leurs ébats et de l'endroit où ceux-ci s'étaient déroulés. En effet ils n'avaient pas quitté la banquette et n'avaient pas prêté attention à la barmaid, du moins jusqu'à ce qu'elle essaie de les interrompre pour les mettre dehors. Il ne savait pas encore comment, mais il l'avait convaincue de les rejoindre.

Comme dit plus haut, la plus belle heure, enfin deux heures, de sa vie, et les plus étranges.

Il revint au moment présent et soupira de nouveau. Si en rejoignant Linya et sa sœur il n'avait pas renversé la moitié de... eh bien tout ce qu'il rencontrait, elles n'auraient jamais rien deviné.

C'était bizarre quand même, il avait bu mais ne se sentait pas alcoolisé. Fatigué plutôt, faible, mais pas soûl.

- Ton intention de base n'a pas d'importance, seul le résultat compte. Mais laissons cela de côté. Dis-moi pourquoi tu as ressenti ce besoin ?

Obstiné, Len garda le silence. Il refusait de croiser son regard.

- Si tu ne parles pas Len, tu ne te sentiras jamais mieux.

Il releva la tête pour la fusiller du regard et elle soupira.

- Très bien, fais comme tu le sens.

Elle se leva puis déclara :

- Tu es consigné dans ta cabine jusqu'à la fin du voyage.

- Quoi ?! S'exclama en sautant sur ses pieds. Tu n'as pas le droit de faire ça !

- Tu préfères en parler avec ta mère à ton retour ? Rétorqua Linya sans se démonter.

- C'est une semaine entière de voyage ! Protesta-t-il encore.

- En ligne droite oui, mais je ne suis pas certaine que nous rentrions ainsi.

- Quoi ?! Et pourquoi ?!

Linya haussa les épaules sans répondre.

- Je ne pourrai même pas sortir sur le pont ?! Plaida-t-il, l'inquiétude prenant le pas sur la colère.

Linya resta silencieuse un instant, comme pour réfléchir à la question.

- Ça dépendra de toi, dit-elle finalement.

Sur ce, elle lui ordonna de rejoindre sa cabine. Il lui tourna le dos et lança par-dessus son épaule :

- Et pour les repas ?

- Tu pourras nous rejoindre.

Il hocha la tête, un peu soulagé de pouvoir prendre l'air trois fois par jour et disparut de la vue de Linya. Celle-ci sentit ses épaules tomber et se rassit. Les jumeaux étaient de plus en plus difficiles. Elle les sentait se perdre et souffrir mais elle ne savait pas quoi faire pour les inciter à se confier.

Elle aurait apprécié la présence de Tia et se demandait comment lui en parler et si même elle le devait. La paix qu'elle avait établie avec Lara et la confiance que Len avait en elle, étaient fragiles et elle n'était pas certaine que mettre en péril cela permettrait une quelconque amélioration de leurs états d'esprit.

Mais elle n'était pas sûre non plus d'être capable de les aider. Bien sûr c'était son travail si on pouvait dire, la souffrance, pourtant elle se sentait désemparée avec les jumeaux. Probablement parce qu'elle était en partie responsable de leur confusion. Sortir avec leur mère biologique en évinçant leur mère adoptive n'était pas la meilleure façon d'aider des adolescents qui se cherchaient.

- Encore moins lorsque les dits adolescents sont sous le coup d'une menace magique omniprésente, marmonna-t-elle un peu découragée.

- Et c'est d'autant plus difficile à gérer lorsque l'on est soi-même perdu, fit la voix d'Enyalios à ses côtés.

Linya sursauta violemment et fit volte-face. Il se trouvait sur la dernière marche de l'escalier, une main appuyée sur le haut du chambranle et la regardait avec gentillesse.

- Je ne suis pas... perdue, rétorqua-t-elle en se sentant un peu indignée.

Il sourit, mais pas avec son arrogance habituelle, celui-ci était doux avec une pointe de commisération. Il s'assit à côté d'elle et lança :

- Ca n'est pas grave tu sais, tu n'as rien à me prouver.

- Je ne vois pas...

- On est ami Linya et sans me vanter, je suis plutôt bon dans ce domaine, la coupa-t-il. Lex et Tia peuvent en témoigner. Je sais écouter, je donne de supers conseils, je ne juge pas et je soutiens envers et contre tout. Et je sais rester neutre.

Linya ouvrit la bouche, puis la referma. Elle considéra la déclaration, puis la prit pour ce qu'elle était. Une déclaration d'amitié et hocha la tête. 

- Bien, alors ce dîner ? Enchaîna le mercenaire satisfait, on se le fait ? On pourra discuter pendant celui-ci, qu'est-ce que tu en dis ?

- Heu, eh bien, ça me paraît une bonne idée, répliqua Linya déconcertée.

Elle pensait qu'il avait en tête un dîner romantique avec elle. Elle devait s'être trompée. Non pas qu'elle soit déçue ou quoi que ce soit mais qu'elle soit avec Tia ne semblait pas le perturber pour flirter et il avait clairement sous-entendu que ce dîner ne serait pas que cela. Ce qu'il ne serait pas puisqu'il s'en servait pour l'aider. Elle avait donc supposé à tort qu'il était un don Juan irrespectueux envers ses amis. Elle s'en voulut un peu et grimaça.

- Tu sembles surprise, remarqua-t-il, j'ai fait quelque chose d'étrange ?

Son air innocent et perplexe augmenta sa culpabilité et elle secoua la tête rapidement.

- Non, rien. Tu es un bon ami En. Merci.

Un sourire éclatant lui répondit et son air d'enfant fier était si proche de celui de Tia qu'elle se demanda s'ils n'étaient pas de la même famille. Pouvait-on acquérir des expressions et comportements identiques en vivant plusieurs années avec quelqu'un ?

- Alors, fit-il en interrompant le fil de ses pensées, qu'est-ce que tu vas me faire de bon ?

 

Chapitre 8 :

- De bon ? Répéta Linya en fronçant les sourcils. Tu veux dire que c'est à moi de préparer le repas ?

Il acquiesça vigoureusement.

- Et pourquoi ça ? C'est toi qui le veux ce dîner.

- Oh allez, fit-il cajoleur, je suis nul en cuisine, tu ne veux pas manger quelque chose de bon ?

Linya leva un sourcil moqueur.

- Tia dit le contraire. Et du reste c'est moi qui prépare tous les repas sur le bateau depuis notre départ.

Linya se leva et sortit du coin cuisine.

- A toi de voir si tu tiens vraiment à dîner, fit-elle en s'éloignant. On peut parler n'importe quand si c'est juste un prétexte pour ça.

- En tête à tête ? Rétorqua-t-il en se levant à son tour pour la suivre.

- Len est consigné et la plupart du temps Lara ne souhaite pas se retrouver à côté de moi.

Enyalios soupira comme un pneu crevé.

- Ok, fit-il morne, je le prépare ce repas. Demain soir, ça te convient ?

Etonnée, elle se retourna pour le regarder avant d'acquiescer. Pourquoi tenait-il tellement à ce dîner ? Son expression se transforma et son sourire revint, plus éclatant que jamais.

Elle le regarda filer en direction de la barre et se demanda si finalement sa première intuition n'avait pas été la bonne...

***

Lara passa la soirée et la journée du lendemain dans un silence morose. Elle n'était pas déprimée à proprement parler mais elle se posait des questions. De sérieuses questions. Ses pulsions qui la poussaient constamment à la séduction, avec David, avec Enis, et puis dernièrement avec Linya.... cela l'horrifiait de seulement y repenser.

La copine de sa mère, une femme, de l'âge de sa mère ?! Qu'est-ce qui clochait chez elle bon sang ??

Depuis, elle avait passé beaucoup de temps à épier Linya à son insu. Elle essayait de comprendre ce qui avait pu motiver sa pulsion. Qu'est-ce qui, chez elle avait pu l'attirer ? Et si rien ne le faisait, pourquoi diable avait-elle eu l'envie soudaine de l'embrasser ?!

A bout, elle finit par rejoindre son frère dans sa cabine le soir venu. En soupirant elle se laissa tomber sur son lit et croisant les bras, le fixa d'un air ennuyé.

- Qu'est-ce qu'il y a ? fit-il en se retournant sur sa chaise de bureau. C'est pas moi qui devrais faire cette tête ? C'est moi qui suis coincé dans cette foutue cabine !

Lara haussa les épaules. Elle n'avait pas envie de se concentrer sur les états d'âme de son frère. Elle voulait qu'on parle d'elle.

N'obtenant pas de réponse, il soupira et redemanda :

- Alors, qu'est-ce qu'il y a ?

- Tu la trouves comment Linya ? Lança-t-elle de but en blanc.

Surpris, Len haussa les sourcils avant de réfléchir à sa réponse. Sa sœur pouvait être assez chatouilleuse lorsqu'il s'agissait de leur belle-mère et il pesa soigneusement ses mots.

- Je la trouve gentille. Elle s'intéresse à nous pour de vrai et... fait de son mieux, répondit-il en haussant les épaules. 

Lara le fusilla du regard, agacée.

- C'est pas ce que je demande. Physiquement, tu la trouves comment ?

Len la dévisagea, surpris.

- Heu...

Elle leva les yeux au ciel et lança :

- Si t'avais son âge, tu sortirais avec elle ?

Cette fois Len fronça les sourcils.

- Et pourquoi diable tu te poses cette question ?

- Et pourquoi diable tu n'y réponds pas ?

- Parce que c'est débile comme question, fit-il sur le ton de l'évidence. Tu sortirais avec maman, toi si tu avais son âge ?

- Ah mais c'est dégueu ! Pourquoi tu dis ça ?!

- Mais c'est la même chose ! S'indigna son frère. Tu me demandes si je sortirais avec Linya !

- Mais on n'est pas lié par le sang !

- Et ça change quoi ? On n’est pas lié par le sang avec Lex, notre seconde mère et je trouverais ça aussi dégueu !

- Mais c'est pas pareil, insista Lara en serrant les dents, de plus en plus énervée. Lex et maman sont nos mères ! Linya c'est juste... Linya !

- Pas pour moi ! S'énerva Len.

La déclaration claqua dans l'air. Lara en perdit la voix.

- Ca n'est pas... tu la considères comme... une autre mère ? Demanda-t-elle incrédule.

Len détourna les yeux, gêné.

- Je sais pas. Peut-être. Comme un membre de la famille ça c'est sûr.

- Mais... elle est avec maman depuis quelques mois seulement !

Len la fixa comme s'il venait de lui pousser une seconde tête.

- Bon sang Lara... on connaît Linya depuis presque aussi longtemps que M'man et maman !

- Oui mais...

- Y'a pas de mais ! Elle passe tout son temps libre avec nous depuis qu'on la connaît ! Elle vient au ranch au minimum la moitié de l'année depuis plus de 5 ans ! Elle était là quand pour nous garder quand nos mères partaient en mission ! C'est pas une inconnue ou juste une amie ! Elle nous a autant élevés que nos mères !

Furieux, Len se détourna. Parfois sa sœur l'énervait vraiment, elle avait une façon bien à elle de mettre de côté ce qui l'ennuyait et souvent cela l'amenait à faire preuve d'un incroyable manque de sensibilité.

Lara se leva, raide comme un piquet et sortit de la chambre de son frère en claquant la porte. Len transperça la porte du regard avant de revenir à son ordinateur. Il ne comprenait vraiment pas sa sœur. D'où sortait cette question ?!

Il jeta un coup d'œil agacé à la porte. Puis revint à son ordinateur.

Surgit alors dans son esprit la femme rencontrée au bar. Et la barmaid. Et ce que tous les trois avaient fait. Il ne savait pas s'il devait être horrifié ou fier. Il était mal à l'aise mais ne savait pas pourquoi. Cela avait été... étrangement facile de convaincre ces deux femmes, de parfaites inconnues, de coucher avec lui, un gamin de 18 ans, dans un bar ouvert. Ça avait été excitant mais aussi très étrange.

Alors qu'il tentait de se remémorer le moment où les choses semblaient avoir... changé, évoluant dans le sens qu'il souhaitait sans qu'il ne fasse d'effort, absolument certain qu'il allait parvenir à ses fins, cela le frappa.

Comme un coup prit en plein visage, sa vue se brouilla et il vacilla sur sa chaise. Puis cela disparut et il secoua la tête en fronçant les sourcils. Il revint à son ordinateur et... s'effondra. Sa tête heurta le clavier avec un bruit mat.

Quelques secondes s'écoulèrent puis il reprit conscience. Il se toucha la mâchoire, là où il avait heurté le meuble et porta une main à son front. Il surprit son reflet dans l'écran de l'ordinateur et découvrit ses yeux. Ils étaient rouge sang. Etonné mais pas inquiet, il se rapprocha de l'écran.

Puis il fit volte face et partit s'examiner dans le miroir de la salle de bain. La rougeur couvrait le vert de ses yeux sans le cacher. C'était... joli. Il aimait ça. Malheureusement pour lui, le rouge s'effaça quelques secondes plus tard. Contrarié il se rapprocha du miroir et, comme sa sœur quelques semaines plus tôt, découvrit la tâche rouge, signe du changement survenu en son âme. La tâche était à l'inverse de celle de sa sœur, dans son œil droit, en haut à gauche.

Satisfait il hocha la tête. Un centième de seconde plus tard, il oublia sa présence, et se demanda pourquoi il était dans la salle de bain. En retournant dans sa chambre, il vit l'ordinateur allumé et en conclut qu'il devait être en train de le regarder.

Il n'était pas inquiet de sa perte de mémoire, ce qui d'ailleurs le rendit curieux. Mais cela aussi fut balayé de son esprit. A la place il se mit à songer à la merveilleuse après-midi qu'il avait passé avec l'inconnue et la barmaid. Et il se demanda comment réitérer la chose.

                                                                       ***

Comme promis, le lendemain soir, Enyalios avait préparé leur dîner. Il avait, pour l'occasion, fait escale sur une petite île, parfaite pour qui aime faire la fête. Il avait donné de l'argent aux jumeaux et avec la promesse de ne pas faire de bêtises, un de ses amis devait d'ailleurs les tenir à l'œil pour lui, il les avait lâchés sur l'île.

Ravis, les jumeaux avaient filé sans demander leur reste. Enyalios s'était bien demandé s'il ne faisait pas une erreur mais il avait vite chassé l'idée de son esprit. Que pouvait-il arriver sur une île ? Du reste Linya n'en saurait rien, il ne risquait donc pas de représailles.

- J'ai pensé, fit-il en l'aidant à descendre du bateau, que ce serait plus plaisant de dîner sur la plage.

- C'est pour cela l'arrêt alors ?

Il hocha la tête et sourit, très fier de son idée. Elle se retourna vers le bateau, un peu inquiète.

- Ne t'en fais pas, j'ai donné des instructions à Lara pour qu'elle empêche son frère de sortir et le cas échéant, le capitaine du port les gardera ici.

- Tu as pensé à tout on dirait.

- En effet. Allez viens, tu vas adorer notre dîner !

- Tu es bien sûr de toi, se moqua-t-elle en le suivant.

Il lui retourna un sourire plein de prétention et elle secoua la tête, amusée. Il la mena le long du quai, puis la fit descendre par un petit chemin afin de rejoindre la plage. Là, ils marchèrent une dizaine de minutes en silence, profitant autant de la douceur de l'air que de la tranquillité des lieux.

Finalement, ils arrivèrent jusqu'à une petite crique et Linya découvrit stupéfaite une table dressée de façon très romantique. Elle se retourna vers Enyalios, qui, avec son arrogance coutumière, attendait un compliment. Mal à l'aise, elle revint à la table incertaine de la conduite à tenir.

Enyalios n'eut pas son hésitation et passa une main dans son dos, l'incitant à avancer avec lui. Parvenu près de la table, il saisit la chaise et la tira avant de lui faire signe de s’asseoir. Elle fit ce qui lui était demandé de plus en plus inquiète quant à la tournure de cette soirée.

Il prit place en face d'elle et la fixa, un petit sourire amusé au coin des lèvres. Linya se racla la gorge avant de dire :

- C'est heu... très joli. C'est ton idée ? Je veux dire, comment as-tu pu tout préparer, tu étais sur le bateau avec nous...

- J'ai contacté un ami par radio. Je lui ai donné mes instructions et... voilà ! S'exclama-t-il en ouvrant grand les bras.

Linya hocha la tête sans le regarder. Enyalios se moqua.

- Inutile de t'agiter Lin, ce n'est pas une soirée particulière.

- Hum, vraiment ? Fit-elle peu convaincue.

Il rit avant de préciser :

- Je souhaitais te donner un moment particulier où tu pourrais souffler et profiter juste, tu sais, de la tranquillité, du silence, de l'environnement.

Il fit une pause puis :

- Evidemment, le fait de mettre en place tout ce... truc de midinette, n'était pas fortuit.

Linya fronça les sourcils. Elle sentait quelque chose.

- Tu l'as fait exprès ?

Il acquiesça. Linya, qui avait l'habitude du sens de l'humour tordu de Tia et Lex eut une intuition.

- Pour... me mettre mal à l'aise ?

Le sourire éclatant qui lui répondit lui ôta un grand poids des épaules. Aussitôt après, une flambée de colère la saisit. Enyalios éclata de rire et déclara :

- Si tu avais vu ta tête en arrivant ! J'ai eu tellement de mal à garder mon sérieux !

Linya réprima un mouvement d'humeur et marmonna dans sa barbe. Tia l'avait prévenue que c'était un vrai gamin et qu'il blaguait encore plus souvent qu'elle mais elle ne s'était pas attendue à ce type de mise en œuvre, grandeur nature. Il s'était donné beaucoup de mal juste pour se moquer d'elle.

- Ok, tu m'as eue. Tu peux arrêter de rire maintenant ?

Avisant son air courroucé, le rire du mercenaire redoubla et Linya se renfrogna. Elle croisa les bras et se rencogna dans son siège.

- Je ne suis pas très fan des moqueries, encore moins des moqueurs.

Tout en riant Enyalios protesta :

- Une blague n'est pas une moquerie. Ça en aurait été une si tu avais vraiment cru que quelque chose était capable de se passer entre nous, que tu l'avais attendu.

Linya réfléchit à la chose tout en tapotant sur la table de ses doigts et, haussant les épaules, convint qu'il avait raison.

- Ok. Qu'as-tu fait préparer à manger par ton ami ?

Conscient qu'elle était toujours un peu tendue, il déclara :

- J'ai fait ces plats moi-même. Pendant que l'on venait jusqu'ici, mon ami les a simplement récupérés et il ne devrait pas tarder à arriver avec.

Linya hocha la tête.

- Et qu'est-ce que tu as cuisiné alors ?

- Tous tes plats préférés ! Fit-il avec emphase.

Linya fronça les sourcils. Etait-ce de nouveau une blague ?

- Je ne blague, dit-il en lisant dans ses pensées. Tia m'a fait la liste de tes plats préférés et m'a demandé de t'en faire manger un ou deux pendant le voyage.

- Pourquoi ça ? S'étonna la jeune femme.

- Te faire plaisir j'imagine, répondit-il en haussant une épaule. J'ai décidé de tous les faire. Il m'a semblé que tu en avais bien besoin. Tiens, voilà Ernmito qui arrive !

L'homme qui s'avançait vers eux était d'un âge assez avancé et de fait, ce n'était pas lui qui portait les plats. Il avait emmené avec lui deux jeunes hommes, qu'il présenta comme étant ses petits-fils. Il sortit ensuite une bouteille de vin et félicita Enyalios pour son bon goût. Linya ne sut s'il parlait d'elle ou du vin mais n'osa pas poser la question.

Il repartit quelques secondes plus tard en demandant à Enyalios de l'appeler sitôt leur repas terminé.

- Ici la police ne badine pas avec les déchets sur la plage, expliqua-t-il en s'éloignant.

Enyalios l'assura de son appel et le remercia une nouvelle fois pour son aide. Il fit un signe de la main sans se retourner et Linya le regarda s'éloigner un peu décontenancée.

- Il est un peu heu...

- Brut de décoffrage ? Revêche ? Direct ?

- Heu oui.

Enyalios rit et lança :

- Si tu avais rencontré l'Oracle qui a marié Tia et Lex tu ne dirais pas ça.

Linya se referma en entendant ce rappel d'une histoire qu'elle savait non terminée avant que la curiosité ne la pousse à demander :

- Il est comment ?

- Petit, mystérieux, revêche, qui déteste expliquer quoi que ce soit et prend tous ceux différents de lui comme de parfaits crétins.

- Tes questions ont dû le passionner, se moqua-t-elle.

- C'est le moins qu'on puisse dire ! D'autant que notre déplacement n'a servi à rien. Il a déclaré que quelqu'un avait déjà été envoyé pour parler avec la Gardienne et son Ame-sœur.

- Je vois, répondit-elle en retenant une grimace au mot âme-sœur

- Enfin moi je n'ai pas perdu mon temps. J'ai gagné un petit voyage d'agrément tout frais payé avec une des femmes les plus jolies qu'il m'ait été donné de rencontrer.

Linya haussa un sourcil alors qu'il la dévisageait ostensiblement.

- Je suis certaine que je ne suis même pas dans le top 10 des plus belles femmes que tu aies rencontré.

Le mercenaire rit encore en hochant la tête.

- Ok, tu as raison, mais tu es quand même une femme magnifique et je suis ravi d'avoir fait ce voyage avec toi.

Linya haussa une épaule sans prendre au sérieux son compliment. Elle se savait jolie mais pas époustouflante non plus. Tia était de loin la plus belle femme jamais rencontrée ou vue à la télé ou au cinéma. Et Lex alliait un charme subtil et un visage aussi ravissant que son regard était fascinant. Linya n'avait jamais pensé à elle en grandissant comme à une femme fatale ou irrésistible et cela lui allait très bien, mais elle n'aimait pas les faux compliments visant à flatter ou exagérer ce qu'elle savait faux.

- Pourquoi tenais-tu tant à ce dîner ? Demanda-t-elle pour changer de sujet.

- Tu semblais en avoir besoin, répondit-il en la surprenant.

- Oh... je semble si déprimée que ça ?

Enyalios secoua la tête.

- Pas déprimée non, plutôt préoccupée. J'ai pensé qu'un changement dans notre routine et quelque chose d'aussi improbable qu'un dîner quatre étoiles dans une crique sur une île inconnue, serait bienvenue. Une bouffée d'air frais en quelque sorte. Associée à ma personnalité flamboyante et à mon charme inimitable, tu ne peux que passer une soirée inoubliable, termina-t-il dans un susurrement langoureux.

Linya ne put s'empêcher de sourire devant ses pitreries. Elle attrapa son verre et le leva.

- Et tu avais raison. Bien que cette croisière improvisée en soit déjà une, j'apprécie cette nouveauté.

Enyalios leva son verre à son tour et trinqua. Il avala une gorgée et déclara :

- Si tu veux me parler de ce qui te préoccupe, je suis de bon conseil en général. Et si tu veux seulement une oreille attentive, j'ai appris à l'être.

Linya le dévisagea un long moment. Il était vraiment beau. En fait, si elle devait faire une comparaison, elle dirait qu'il était le pendant mâle de Tia. C'était le plus bel homme qu’elle n’avait jamais croisé, le plus viril également. Elle ne s'était pas attendue à ce qu'il soit capable de tant de sensibilité.

Au court des années écoulées, elle avait appris à le connaître et avait découvert qu'il ne prenait rien ou presque au sérieux, mais qu'il était d'une loyauté et d'une fidélité en amitié à toute épreuve. C'était un don Juan, un guerrier et un négociateur impitoyable, extrêmement compétent dans son travail. Il était aussi solide qu'une montagne et aussi féroce qu'un lion. Il était impressionnant, un peu effrayant parfois et aussi, et ça elle l'avait découvert à ses dépens lors des fêtes familiales que Lex et Tia avaient organisées, un peu dégoûtant lorsqu'il buvait trop. Et très très lourd.

Aujourd'hui elle découvrait une autre facette de sa personnalité et cela l'étonnait. Elle était meilleur juge habituellement mais elle ne s'était pas doutée une seconde qu'il puisse être aussi attentif à l'état d'esprit d'autrui, ni aussi réconfortant.

- Il n'y a rien de bien nouveau. Tia, Lex. Je ne sais pas très bien où je me situe entre elles et je ne sais pas très bien non plus si je dois m'effacer pour leur bien. Je ne suis pas certaine que ce soit la chose à faire mais pourtant cela me semble inévitable.

Elle soupira.

- J'ai l'impression que cette histoire va juste faire souffrir tout le monde et je ne sais pas comment en sortir en faisant le moins de dégât possible.

- As-tu vraiment besoin d'en sortir ?

- Comment ça ?

- Je pense, fit-il prudemment, que tu te poses trop de questions. Je pense que Tia savait parfaitement ce qu'elle faisait en te choisissant après le départ de Lex et en réaffirmant son choix devant Lex. Je pense que Lex a compris que certaines choses ne peuvent être réparées si facilement et que lorsque l'on merde, que l'on merde vraiment, revenir en arrière n'est simplement plus possible.

Linya prit un moment pour comprendre le sens de ses mots.

- Tu... penses que je dois rester avec Tia ?

- Je pense, reprit-il en prenant bien soin de choisir ce qu'il disait, que tu rends Tia heureuse. Et que Lex est très heureuse de t'avoir simplement retrouvée.

- Mais est-ce que tu penses qu'elles sont des âmes-sœurs ? Que je me mets entre elles ?

- Je crois que l'on met beaucoup derrière ces mots. Que ce ne sont en définitive que des mots et qu'une relation, et le bonheur qu'elle nous apporte, se construit chaque jour. Que le passé n'est qu'une infime partie de ce qui relie deux personnes entre elles mais ne doit pas, jamais, obliger celles-ci à rester ensemble si le bonheur n'est plus présent.

- Tu ne réponds pas vraiment à ma question.

- Il n'y a pas de réponse. Il y a juste la vie. Toi, Tia et Lex devez faire avec ce que celle-ci vous a apporté. Votre capacité d'adaptation et d'acceptation déterminera vos relations futures. Même si Tia et Lex ont été des âmes-sœurs, rien ne dit qu'elles le seront éternellement. Pour moi, une âme-sœur est un sentiment présent et non une promesse d'éternel gravé dans les cieux.

- Donc... si je te suis bien, je pourrais être l'âme sœur de Tia. Mais Lex aussi.

Enyalios hésita. Il ne voulait pas s'engager sur ce terrain miné. Finalement, parce qu'il avait déclaré à Linya vouloir l'aider, il hocha la tête.

- Vous avez déjà beaucoup de raison de vous réjouir. Vous retrouver toutes les trois sans animosité de part et d'autre n'était pas gagné d'avance. Votre amitié à toi et Lex a réussi à trouver un chemin dans vos cœurs et Tia et Lex semblent se satisfaire, du moins pour l'instant, de ce statu quo.

- Si tu t'imagines que Lex a laissé tomber, tu rêves.

Enyalios rit avant répondre :

- Non, et pourtant tu es là. On pourrait se dire que c'est par défaitisme, mais je pense au contraire que tu es ici car tu as confiance en Tia, en la solidité de votre relation et quelque part, en Lex aussi. Elle essaiera de récupérer Tia oui, mais pas dans ton dos. Tu es partie et les a laissées seules, parce que c'était ce dont elles avaient besoin pour pouvoir se parler à cœur ouvert pas pour laisser une chance à leur couple.

- Je ne suis pas sûre de ça, murmura Linya en soupirant.

- Je n'en suis pas certain non plus, mais mon instinct me dit que si et il se trompe rarement.

Linya leva les yeux sur lui et ils se dévisagèrent un long moment. La jeune femme décida de le croire et de l'écouter. Elle allait juste vivre et advienne que pourra. Elle était déterminée à ne perdre l'amitié d'aucune de ces deux femmes extraordinaires qui partageaient sa vie depuis plusieurs années déjà. C'était reposant de laisser quelqu'un d'autre décider de son comportement pour une fois.

Elle hocha la tête et il demanda :

- Fini les atermoiements ?

- Je ne peux pas garantir que je ne vais pas de nouveau me mettre à douter. Je fais beaucoup d'allées et venues, entre confiance et détermination pour repartir aussitôt dans le questionnement mais j'ai remarqué que j'avance malgré tout. Mes doutes sont différents. Dans l'intensité ou dans la direction. J'avance quoi qu'il advienne et pour l'instant cela me suffit.

- Alors ma mission est un succès.

Il désigna les plats qui les attendaient.

- Si on célébrait ça ?

Pour la première fois depuis le début de la soirée, Linya sourit sans réserve.

Le reste du dîner se passa à une vitesse folle, Linya s'amusant énormément. Enyalios était un homme avec qui la légèreté était douce à vivre. Elle vibrait littéralement dans l'air. Cela lui fit prendre conscience qu'elle ne s'était plus sentie aussi libre depuis des années et rien que pour lui avoir fait redécouvrir ce sentiment, elle lui fut infiniment reconnaissante.

Enyalios était un homme bon. Elle ne l’oublierait pas.

 

Chapitre 9 :

Ils arrivèrent au ranch une semaine plus tard. Enyalios repartit presque aussitôt, appelé par un client qu'il jugeait important. Il resta juste assez pour dire à Tia et Lex qu'il n'avait rien appris. Linya garda pour elle les frasques des jumeaux mais elle les mit en garde contre leurs comportements erratiques et les incita à lui parler au moindre problème.

Elle ne se faisait pas d'illusion, ils ne le feraient probablement pas, bien qu'avec Len elle avait une relation plus profonde et honnête qu'avec Lara. Mais depuis son entretien avec Jenny, le jeune homme s'était renfermé sur lui-même et Linya savait qu'avec lui le temps et l'espace étaient primordiaux.

Puis, comme ils étaient arrivés tard et qu'ils étaient trop fatigués pour échanger plus que des formules de politesse et quelques embrassades, ils étaient tous partis se coucher.

Lex avait accompagné ses enfants dans leurs chambres après l'avoir saluée d'un signe de tête et d'un sourire. Tia avait discuté quelques minutes avec Enyalios puis avait empoigné son sac et prit la main de Linya, l'attirant dans leur chambre.

Elle avait voulu lui demander des nouvelles mais la mercenaire lui avait dit que cela pouvait attendre le lendemain, qu'elle était fatiguée par le voyage et qu'elle, Tia, était simplement heureuse de la voir de retour.

Elle l'avait prise dans ses bras et c'est ainsi qu'elle s'était endormie.

Le lendemain matin, lorsqu'elle s'éveilla, Linya se découvrit seule. Des éclats de voix et des rires lui indiquèrent que sa bien-aimée se trouvait en cuisine avec... Lex, si elle ne se trompait pas. Elle jeta un œil au réveil et vit qu'il était encore indécemment tôt. 8h30. Elle avait donc dormi à peine 5 heures.

Elle soupira, s'étira comme un chat, puis se redressa en se frottant les yeux. Elle se leva et traversa le couloir qui séparait sa chambre de la cuisine en baillant et vit qu'elle ne s'était pas trompée. Tia et Lex étaient là et cuisinaient tout en riant. Linya s'adossa au chambranle, encore endormie et sourit devant le tableau.

Cela faisait du bien de les revoir ainsi, complices, légères, souriantes. Elle avait bien fait de les laisser seules. Tia s'aperçut finalement de sa présence et vient vers elle, les yeux brillants. Elle l'embrassa rapidement et Linya se moqua en la voyant pleine de farine.

- Vous avez fait une bataille ou quelque chose dans ce genre ? Demanda-t-elle en en enlevant un peu de sa joue.

- Un truc dans le genre, gloussa Lex en s'approchant à son tour.

Linya s'assit autour de l'îlot et Lex s'installa à ses côtés pendant que Tia poursuivait sa préparation. Lex lui prit la main et se pencha sur elle pour déposer un rapide baiser sur ses lèvres et sourit, malicieuse, lorsque Linya écarquilla les yeux.

- Je suis contente de te revoir, fit la petite femme sans la quitter des yeux. Tu m'as manqué.

Linya fronça les sourcils alors que Lex continuait de jouer avec ses doigts tout en la dévisageant. Elle commença à s'agiter, mal à l'aise. Ce fut le moment que choisit une des jumelles pour se réveiller et Tia s'écria :

- Preum's !

Et elle se rua en direction de leur chambre sans prendre la peine de s'essuyer les mains. Lex la regarda faire en riant puis revint à Linya qui ne savait plus trop dans quelle dimension elle se trouvait.

- C'est son nouveau jeu, lui expliqua-t-elle, faire la course jusqu'à nos filles dès que celles-ci nous appellent.

Linya se racla la gorge, toujours gênée par la façon dont son amie la regardait et ne lui lâchait pas la main.

- Tu ne fais pas la course pourtant, dit-elle en dégageant doucement sa main.

Elle se leva et attrapa une tasse dans un placard.

- Elle a crié preum's, c'était donc inutile.

- Je vois, fit Linya sans rien voir.

Elle se servit un café puis attrapa une banane avant de retourner s’asseoir à sa place. Le silence s'installa, inconfortable du côté de Linya qui finit par le briser.

- Qu'est-ce que tu cherches à faire ?

- Comment ça ?

- Ne fait pas l'innocente s'il te plaît, à quoi tu joues avec moi ?

Lex haussa une épaule.

- C'était si terrible ?

- Ce n'est pas ce que j'ai dit.

Lex soupira.

- Je voulais juste voir... tu sais, si ça me faisait quelque chose, en bien ou en mal.

- Tu testais ta théorie du trio. On a déjà joué à ça Lex.

Linya secoua la tête puis attrapa une clémentine qu'elle éplucha. Elle donna un quartier à Lex qui le prit en la remerciant d'un hochement de tête.

- C'était un jeu, je n'avais jamais fait attention à ce que je pouvais ressentir en t'embrassant. C'était juste... un jeu. Mais ça ne l'est plus et... ça change beaucoup de choses.

Linya soupira de nouveau.

- Qu'est-ce que tu attends de moi ? Je ne peux pas.... m'imaginer comme ça honnêtement. Entre toi et Tia c'est juste... On est amie depuis toujours Lex, je ne peux pas.

- Ça te dégoûte ? Je... je t'ai dégoûtée tout à l'heure ?

- Non ! Bien sûr que non Lex ! Ce n'est pas ce que je dis... je...

- Laisse-moi une chance, la supplia son amie. Je t'en prie, juste une chance.

- C'est ridicule, toute cette situation est ridicule. Lex si tu veux Tia, bats-toi pour elle mais ne me prends pas en otage pour l'approcher. Ca n'est pas correct, ça n'est pas juste.

- Je ne le fais pas. Je ne...

- Tu ne m'aimes pas Lex, pas comme ça. Ne te force pas, à quoi ça rimerait ?

Agacée et un peu désespérée, Lex l'attrapa par l'arrière de la tête et l'embrassa de force. Avec autant de passion que d'agacement, elle mit dans ce baiser tout son savoir-faire. Pour Linya cela ressembla à ce que Tia lui faisait au début de leur relation. Une crise de domination. Décidément, c'était un truc de famille, songea-elle un peu désabusée.

Après quelques secondes, malgré elle, Linya se mit à rendre le baiser. Lex s'y connaissait presqu'autant que Tia en la matière et elle reconnut les signes du début de l'excitation sexuelle. Dieu voilà qu'elle réagissait à Lex maintenant, il y avait vraiment quelque chose qui clochait chez elle !

Elle leva une main et enveloppa la joue de son amie, rendant le baiser plus profond, plus intense. Un soupir lui échappa et Lex descendit de sa chaise pour se rapprocher d'elle et commença à laisser des baisers dans son cou avant de revenir à sa bouche.

Le baiser dura encore quelques secondes avant que Linya n'y mette fin. Elle reprit sa respiration sans regarder Lex, le front contre le sien, la main toujours sur sa joue. Le souffle de Lex lui balayait la bouche et elle ferma les yeux.

Finalement elle se détacha de son amie et la regarda un long moment sans rien dire.

- Ca n'est pas juste Lex, dit-elle tristement. Tu joues avec moi pour arriver à tes fins... je pensais que tu avais plus d'estime pour moi.

- J'en ai. Je ne joue pas. Je t'ai semblé feindre pendant ce baiser ?

Linya sentit une flambée de colère la saisir et elle se leva.

- Tu refuses de comprendre. Je ne veux pas... Lex, je refuse d'avoir ce genre de relation avec toi !

- Mais pourquoi ?! S'énerva la petite blonde. Tu es attirée par moi et je ne suis pas rebutée au cas où ça t'échapperait ! Tia est d'accord en plus ! Où le problème ?!

- Tia l'est ? Vraiment ? Releva la dirigeante en plissant les yeux.

Voilà une nouvelle qui ne la réjouissait pas le moins du monde.

- Peu importe, moi je ne veux pas !

- Mais...

- Lex ! La coupa Linya. Ca gâchera tout entre nous. D'une façon ou d'une autre ça le fera. Je le sais et je ne le veux pas. Si tu veux Tia, bats-toi pour elle de façon fair-play. Je ne me laisserai pas faire, mais je m'inclinerai si je le dois. Et ça ne gâchera pas notre amitié.

- Comment peux-tu en être sûre ?

- Parce que je t'ai volé ta femme et que tu m'as pardonné. Parce que tu es partie en me laissant derrière et que je t'ai pardonné. Si on peut survivre à ça, on peut survivre à tout.

- Oui, c'est vrai à tout, fit-elle en appuyant sur ses derniers mots en se rapprochant d'elle. Alors pourquoi tu refuses d'essayer ?

- Parce que je ne te vois pas comme ça, répondit-elle entre ses dents, les poings serrés.

Dieu qu'elle était têtue !

- Laisse-moi faire le point. Je t'attire, tu adoooores de toute évidence, m'embrasser, je t'excite et hors Tia, tu m'aimes plus que tout au monde. Mais tu ne me vois pas comme une potentielle copine.

Lex vit à la tension dans la mâchoire de Linya qu'elle faisait de son mieux pour contenir sa colère. Elle-même essayait de retenir son agacement devant son entêtement.

- Lex.

- Linya.

Le silence devient assourdissant. A tel point que les gazouillements de Tia qui gagatait avec les jumelles leur parvinrent.

- J'ai envie de t'embrasser encore une fois, fit soudain Lex que cette tension excitait étrangement. Je peux ?

Linya cligna des yeux puis se laissa tomber sur sa chaise en levant les yeux au ciel.

- Tu es vraiment insupportable.

- Et pourquoi ? Releva Lex irritée. Parce que je veux t'embrasser ou parce que je le dis ?

Dieu qu'elle l'énervait par moment ! Songea Linya en retenant une répartie acerbe.

- Tu n'en as pas envie, pourquoi tu t'obstines à faire comme si ?!

- Qu'est-ce que tu en sais ?! Rétorqua son amie.

- Au bon sang Lex, je suis partie à peine trois semaines ! Comment ça aurait pu changer si soudainement ?! Arrête de me prendre pour une idiote !

- J'ai vraiment aimé t'embrasser, fit Lex plus doucement avant de s'asseoir à son tour. Ça m'a surprise d'ailleurs. Mais oui, j'ai aimé ça. J'en ai envie maintenant, ajouta-t-elle en fixant ses lèvres.

- Oh Lex, soupira Linya, pourquoi tu veux tout compliquer ?

Linya considéra son amie un instant et sentit son cœur se serrer. Elle était épuisée d'avance par la bataille que ce serait de la repousser. Et elle était déjà accablée à cause de son combat permanent contre ses doutes et les questions qui ne cessaient de tourner dans son esprit.

Elle inspira, sa décision prise, puis posa les mains sur les deux joues de son amie et déclara :

- Très bien, je vais faire ce que je refuse de faire depuis le début, je ne le fais ni pour toi ni pour Tia mais pour moi. Je ne veux pas que la situation dégénère plus qu'elle ne l'a déjà fait... Je vais rompre avec Tia.

Lex écarquilla les yeux.

- Non, protesta-t-elle en se redressant, ce n'est pas ce que je veux !

- Mais c'est ce que je veux moi. Je suis fatiguée de toute cette situation et je pense que si je ne suis pas capable de la supporter plus longtemps, c'est peut-être parce que je ne suis pas faite pour être avec elle. J'en ai vraiment marre Lex. Tout ça c'est trop pour moi. Je veux quelque chose de plus simple. Mon métier rend déjà ma vie compliqué, toutes vos histoires également. Je veux que ma vie amoureuse soit simple. Qu'elle m'apporte du repos et du soutien, pas de nouvelles inquiétudes et de la souffrance. Enyalios m'a dit de juste vivre et voir venir. Et ce que je vois venir ne me plaît pas. Parce que oui, avec le temps, je te céderai, tu le sais et je le sais. Et je m'en voudrai pour ça. Je sais que ça ne me rendra pas heureuse. Et du reste, j'aime te voir avec Tia, termina-t-elle en levant une main pour lui caresser les cheveux.

- Comment tu peux dire ça si calmement ? Comment je peux me sentir bien maintenant, sachant que c'est de ma faute ?

- Ca ne l'est pas. C'est juste... la vie.

- Mais...

- Lex, je n'ai plus envie d'en parler. J'aurai une discussion avec Tia dans la journée. Pour l'instant juste, gardons ça entre nous, ok ?

Lex la dévisagea un instant puis demanda :

- Si tu veux mon silence, il va falloir payer.

- Quoi ? Que... ok, reprit-elle en se pinçant le nez, qu'est-ce que tu veux ?

Lex se rapprocha et murmura, tout contre ses lèvres :

- Un autre baiser.

- Lex, grogna Linya, tu...

- C'est mon prix, la coupa-t-elle. Et c'est de ta faute, notre dernier baiser m'a heu... un peu trop émoustillée. Et maintenant tu me dis qu'il n'y en aura pas d'autre, ça me frustre !

Linya pinça les lèvres, leva les yeux au ciel. Puis appuya ses lèvres contre les siennes.

- Mieux que ça, protesta Lex alors qu'elle se reculait. Si tu veux mon silence, il va falloir faire un effort.

- Lex, comment tu peux jouer à un moment pareil ?!

- Je ne joue pas. Je n'ai pas menti tout à l'heure, j'ai envie de toi. Je veux un dernier baiser, c'est le minimum après ta déclaration !

- Nom de dieu..., souffla Linya consternée. Je suis donc ton dernier caprice... tu ne t'arrêtes jamais hein ?

- C'est pour ça que tu m'adores, rétorqua la jeune femme pleine de suffisance.

- Ouais c'est ça.

Linya attrapa sa tasse de café et en but une gorgée.

- Je déciderai du moment où je le donnerai puisque c'est comme ça.

Outrée, Lex se leva et s'apprêtait à protester lorsque le regard sombre de Linya l'en empêcha.

- Le jouet décide, grommela-t-elle de mauvaise humeur, point.

De mauvaise grâce Lex acquiesça et se rassit. Comme si c'était un signal, Tia revint à ce moment-là, les bras pleins de ses filles. Linya la regarda en donner une à Lex et se tourner ensuite vers elle avec un immense sourire.

Ça allait être dur. Pour elle, comme pour Tia. Mais elle pensait ce qu'elle avait dit. Elle en avait plus que marre de tout ça.

Elle accepta la petite fille que lui tendait sa compagne et joua avec elle alors que Tia confectionnait des crêpes, en se demandant comment elle allait pouvoir lui dire, quels mots utiliser et quel moment choisir.

***

- Tout compte fait, ça ne s'est pas si mal passé, marmonna Linya en regardant Tia s'éloigner à grands pas.

Elle avait attendu la fin de la journée pour lâcher sa bombe et le moins que l'on pouvait dire était que cela avait mis Tia dans une rage noire. Elle n'avait pas dit un mot, l'avait écoutée le regard figé sur un point derrière elle, puis avait tourné les talons.

Elle ne savait pas trop ce qu'elle ressentait maintenant. De la tristesse bien sûr mais aussi du soulagement. Depuis que la Louve avait rompu avec elle, elle s'était préparée à cet instant.

Cet ascenseur émotionnel constant était trop pour elle. Elle souffrait de sa séparation bien sûr, elle s'en voulait même, et mourrait d'envie de courir après Tia pour lui dire de tout oublier, qu'elle avait déconné, paniqué, n'importe quoi pour ravaler ses paroles et profiter une fois de plus de son amour, de ses bras, de ses regards....

Mais elle était épuisée. Ce voyage loin d'elle lui avait clairement fait comprendre combien l'amour ne suffisait pas parfois. Depuis le début il lui avait pesé. Elle ne se voyait pas vivre sans, mais vivre avec l'avait profondément déprimée et vu la façon un peu tordue, un peu malsaine dont avait commencé leur histoire, elle aurait dû s'en douter. Elle n'en avait pris conscience qu'une fois libérée pendant la croisière.

Le soulagement qu'elle ressentait en était une preuve supplémentaire. Elle aimait Tia. Complètement et infiniment, mais ça ne suffisait pas. Ca ne l'a rendait pas heureuse.

Elle ne rompait pas pour laisser Lex et Tia se retrouver, comme elle l'avait d'abord voulu, elle rompait pour se donner une chance de trouver un amour moins lourd, plus serein. Le bon pour elle.

Elle ne niait pas qu'oublier Tia allait s'avérer difficile et douloureux, mais au moins elle avait préservé son amitié avec Lex. Et peut-être qu'avec le temps, Tia lui pardonnerait et redeviendrait son amie.

Elle soupira en fixant ses pieds. En relevant la tête elle vit Lara et Len revenir de leur virée en ville accompagnés de Sahel. Ils avaient l'air ravis. En fronçant les sourcils, elle se demanda si elles ne feraient pas mieux d’interdire aux jumeaux de sortir du ranch à l'avenir. Les révélations de l'Oracle qui était venu rendre visite à Tia et Lex n'étaient pas à prendre à la légère et Ashee devait forcément roder dans les parages, à attendre le moment de mettre le grappin sur eux.

Oui, elle en toucherait deux mots à Lex. Il ne fallait pas perdre de vue le danger qu'ils vivaient et la priorité qui devait être celle de tout le monde, leur protection.

- Ça va ? Fit la voix de Lex sur sa droite.

Linya tourna le regard vers son amie et hocha la tête.

- Tu es sûre ? Tia avait l'air... furieuse... fit son amie hésitante.

- Normal, je viens de rompre.

Lex tourna un regard choqué vers sa meilleure amie.

- Mais...

- Quoi ?

Linya fronça les sourcils.

- Tu croyais que je bluffais ?

- Non mais... je ne sais pas, je pensais que tu changerais d'avis.

- Pourquoi ça ?

- Parce que... c'est Tia. Parce que tu l'aimes et qu'elle t'aime. Parce que... je ne sais pas... je me sens coupable.

Linya ébaucha un sourire.

- De quoi ? C'est moi qui t'ai pris ta femme il me semble.

- Mais c'est ma faute si je l'ai perdue, rétorqua Lex. Et je... malgré ce que tu penses, que tu ais rompu avec elle ne me fera pas la récupérer...

- Ce n'est pas pour ça que je l'ai fait. Réellement je suis fatiguée de tout ça Lex. Et je refuse de changer de relation avec toi. On est amie, rien de plus. Je ne veux pas autre chose. Je ne comprends même pas que tu l'envisages. Enfin... si je comprends. Tu aimes Tia et tu es prête à tout pour la récupérer.

Linya fit face à Lex.

- Tu vois c'est la différence entre nous. Et ça prouve qu'elle est la bonne pour toi. Je ne suis pas prête à ça. Elle est ton âme-sœur, pas la mienne. La prophétie est d'accord d'ailleurs. 

Linya lui dédia un sourire en coin, pétillant.

- J'aime ce nouveau surnom finalement. Il te va bien. Il te colle à la peau même. Ame-sœur...

- Mais... écoute, je ne sais pas ce qui va se passer entre moi et Tia, on n'a pas divorcé après tout et j'espère toujours parvenir à regagner sa confiance mais, si ça arrive... est-ce que tu resteras à mes côtés ? A nos côtés ?

- Tu veux savoir si je vais être jalouse ?

Linya détourna le regard.

- Bien sûr que je vais l'être. Mais c'était ma décision et... tu n'arrives pas à comprendre, combien j'ai toujours aimé vous voir ensemble toutes les deux. Ce matin en me levant et en vous découvrant complices comme avant, tu ne peux pas savoir combien j'en ai été soulagée. Vous êtes... indissociables dans mon esprit. L'incarnation de l'amour absolu. Vous êtes magnifiques, termina-t-elle en plongeant ses yeux dans les siens. Ne laisse pas la peur de Tia te faire reculer. Vous devez être ensemble.

Lex déglutit, un peu mal à l'aise. L'intensité de son amie la rendait nerveuse sans qu'elle ne sache pourquoi.

- Je ne sais pas comment faire.

- Le temps d'abord. La franchise ensuite. Tu dois lui dire tout ce par quoi tu es passé, les raisons qui t'ont poussée à partir, tous ce que tu ne lui a pas encore dit. Ton état d'esprit actuel. Tout Lex. Tu ne dois rien lui cacher.

A ces mots Alexia fuit son regard. Linya sentit quelque chose et tendit la main pour toucher son bras.

- Qu'est-ce tu ne dis pas Lex ? Qu'est-ce qui te rend si inquiète ?

Lex avala une nouvelle fois sa salive, incapable de parler. Elle avait tellement honte...

- Tu peux tout me dire, Xia, fit-elle doucement, l'appelant par ce petit nom qu'elle lui donnait enfant lorsqu'Alexia était trop effrayée par sa vie.

C'était comme un symbole, une clé qui lui faisait savoir que là, maintenant, avec Linya, elle ne craignait rien et que tout pouvait sortir. Ni jugement, ni mépris, ni réflexion d'aucune sorte. Juste de la compréhension, du soutien et un amour infini.

Et comme lorsqu'elles étaient enfants, Lex se jeta dans les bras de Linya en retenant ses larmes, s'accrochant à elle de toutes ses forces, ayant peur, si peur que ses mots, de simples lettres accolées les unes aux autres, ne la brise si elles les sortaient trop fort.

- J'ai voulu mourir, souffla-t-elle.

 

Chapitre 10 :

- Arrête, fit Lara en repoussant la main de Sahel. Je suis fatiguée.

Elle se laissa tomber sur le lit de son frère en le regardant par en dessous. Ses cheveux blonds avaient poussé et s'étalaient comme une auréole sur le matelas. Ses yeux bleus, perçants, scrutaient le visage de son petit ami, légèrement provocateurs.

Sahel était beau à se damner, ses yeux sombres, son visage taillé dans le marbre, tout la faisait rêver chez lui. Il était également très bien fait de sa personne, musclé mais pas trop. Grand, il possédait des cheveux aussi noirs que ceux de Len, qu'il avait laissé pousser si bien qu'aujourd'hui ils lui arrivaient aux épaules.

Un sourire en coin étira ses lèvres parfaites et il grimpa sur le lit et la surplomba, bougeant avec une grâce de prédateur qui l'excita.

Elle l'attrapa par le col et l'attira brusquement, l'embrassant avec passion. Agacé, Len donna un coup de pied dans son matelas pour les arrêter. Les deux amoureux n'en tinrent pas compte et Len s'énerva pour de bon.

- Stop ! Fit-il d'une voix basse teinté de ténèbres.

Aussitôt Sahel se figea. Lara écarquilla les yeux avant de le repousser et d'éclater de rire. Elle se tourna vers Len qui la fixait d'un air méchant.

- T'as une chambre, merci de ne pas me faire subir... ça, finit-il glacial.

Loin de se démonter, Lara le poussa du pied en riant de plus belle. Sahel s'ébroua en fronçant les sourcils. Il se redressa et dévisagea sa copine et son ami.

Lara lui fit face et déclara, joueuse avec un brin de noirceur dans la voix :

- Je suis crevée, rentre chez toi maintenant. On se verra demain si j'en ai envie.

Sahel acquiesça et lui sourit. « Ca commence » songea-t-il électrisé. « Ca commence ! » Il se leva d'un bond, pressé d'aller le dire à Ashee, et se dirigea vers la porte avant de faire volte-face et de se jeter sur sa petite amie pour lui voler un baiser digne des films X qu'il regardait depuis son arrivée aux USA.

Puis il se releva et partit après un salut retentissant à Len. Lara sourit, satisfaite puis dévisagea son frère, la tête appuyée sur son poing. Sous le regard joyeusement sombre de sa sœur, Len sentit sa morosité s'estomper.

- Tu avais raison. C'est très amusant.

- Et satisfaisant.

Lara hocha la tête, se souvenant de leur après-midi et de ce qu'ils y avaient tous deux découvert.

- Je me demande comment c'est arrivé, remarqua-t-elle songeusement.

Len se posait la même question. Mais comme d'habitude, une vague balaya son esprit, repoussant la question dérangeante au loin. Il en fut de même pour Lara et il n'y eut plus que la satisfaction de leurs désirs comblés et l'ivresse d'un pouvoir grandissant.

- Tu te souviens de la tête de ce type dans le bar, avant que Sahel n'arrive ? Lança Len.

- Celui dont tu draguais la petite amie ?

Len hocha la tête.

- La tête qu'il a faite quand je lui ai dit qu'il pouvait se mettre ses menaces, comme son poing, au cul...

- … Et qu'il la fait ! Compléta sa sœur en éclatant de rire

Len se joignit à sa sœur puis secoua la tête.

- N'empêche, avant ça, je me doutais de quelque chose, mais je n'étais sûr de rien.

Lara marqua son approbation.

- Moi non plus. Je me disais bien que c'était bizarre que Lori me file 10 euros quand je les lui ai demandé, c'est vrai quoi, y'a pas plus radine qu'elle ! Mais bon, un excès de générosité ça arrive parfois.

- Ouais.

- Si j'avais su à ce moment-là, je lui aurais fait vider son compte ! Rit-elle.

Lara se mit néanmoins à réfléchir alors que Len riait en ajoutant que lui aurait demandé les clés de la voiture de sport du crétin qui s'était collé son poing dans les fesses.

- Mais j'étais trop surpris pour y penser à ce moment-là ! Termina-t-il les yeux brillants d'une fièvre nouvelle.

Un monde de possibilités infinies s'offrait à lui !

Lara se demanda si c'était sérieux. Sa propre réflexion l'avait choquée à vrai dire. Ruiner son amie pour le fun ? Ca ne lui ressemblait pas et pourtant elle savait qu'au moment où elle l'avait dit, elle le pensait vraiment. Et cela, plus que son pouvoir nouveau, l'effraya.

Et cette fois, alors que la vague sombre tentait de balayer l'inquiétude de son esprit, elle tient bon. Elle souhaitait réellement que cette chose qu'elle sentait mauvaise et qui grandissait malgré elle, ne prenne pas plus d'ampleur. Alors elle s'y attarda, elle creusa l'idée, l'inquiétude et poussa sa compréhension au maximum, refusant de lâcher l'affaire.

Finalement son frère se fatigua de son monologue et lui donna un petit coup de pied pour la faire sortir de son silence songeur.

- Si tu es crevée, va dans ton lit. Moi j'ai du boulot, fit-il en désignant du pouce son ordinateur.

- Et quoi comme boulot ? Tes devoirs ? Se moqua-t-elle.

- Naaaan, répondit-il d'un air satisfait, je bosse sur une idée. Un plan, un genre d'effet domino que j'aimerais voir à la fête d'anniversaire de Gipsy la semaine prochaine.

- Effet domino ? Comment ça ?

- Je compte utiliser nos... « capacités », fit-il en mettant des guillemets avec ses doigts, et de voir ce qu'une seule influence, faite à la bonne personne et au bon moment, peut apporter comme chaos.

- Influence... répéta Lara, j'aime bien. Ok, alors notre « pouvoir » fit-elle en imitant son frère avec ses doigts pour se moquer, se nommera influence.

Len hocha la tête.

- D'accord donc tu veux utiliser notre influence pour... créer le chaos ?

Re-hochement de tête.

- Tu ne crois pas que... c'est un peu...

- Un peu quoi ?

- Mal ?

Len haussa les épaules.

- Je ne planifie pas de tuer quelqu'un Lar, je veux juste voir à quel point notre Influence est puissante. D'ailleurs il faudrait tester ça sur un groupe. Je sais que ça marche sur deux personnes en même temps.

- Comme tu le sais ? L'interrompit sa sœur.

Un sourire lubrique étira ses lèvres.

- Je le sais, fais-moi confiance.

- Ok, répondit sa sœur en haussant les épaules. Mais je trouve ça un peu limite de tester notre pouvoir sur nos amis.

- Tu préférerais des inconnus ?

Lara hésita puis acquiesça.

- Ok. Je vais réfléchir à un truc sympa à tester au hasard alors. Et qui ne blessera personne, ajouta-t-il rapidement en voyant le regard de sa sœur.

Lara lui sourit, satisfaite, et se leva. Elle était toujours inquiète. La volonté que son frère venait d'exprimer associée à sa propre tentation à dire oui au test sur leurs amis, renforçait son idée que quelque chose n'allait pas. Elle n'aimait pas la personne qu'elle devenait ou que son frère devenait. Et elle savait avec qui elle pourrait en discuter sans qu'il n'y ait de jugement ou d'inquiétude excessive.

Elle se dirigea vers la porte, bien décidée à trouver cette personne maintenant, alors que l'inquiétude auquel elle s'accrochait restait en place.

***

Le choc fit se raidir Linya.

- Tu... quoi ?

Elle repoussa son amie, ou du moins tenta de le faire, mais Lex s'accrochait à elle comme à sa bouée. En retenant un soupir, Linya resserra son étreinte et lui murmura :

- Tout va bien Lex, je suis là, tout va bien.

Après quelques minutes, Lex finit par se calmer et reprendre suffisamment confiance en elle pour regarder son amie dans les yeux. Sans desserrer son étreinte, elle recula légèrement et plongea son regard dans celui, attentif, de sa meilleure amie.

Pendant un moment, elles se contentèrent de cela, se regardant sans rien dire, redécouvrant ce lien qui leur avait permis toute leur enfance, de communiquer sans parler. De se comprendre d'un regard, d'un geste.

Avant Tia, Alexia avait eu Linya et ça, comprit-elle soudain, c'était quelque chose qu'elle avait oublié. A l'arrivée de son âme-sœur, elle avait relégué sa meilleure amie, la personne dont elle était la plus proche, à un niveau, un plan, sans importance.

Linya avait dû mal le vivre, pourtant elle ne lui en avait jamais fait le moindre reproche. Cela n'avait pourtant pas dû être facile, d'accepter non seulement de perdre ce lien avec lequel elles avaient grandi, mais aussi de la voir se mettre aussi facilement en danger avec son nouveau choix de vie.

- Je suis désolée, souffla-t-elle les yeux noyés de larmes, je n'ai jamais pensé à toi avant... je... suis inexcusable. Une lamentable amie...

Linya soupira et posa son front contre celui de son amie. Elle ferma brièvement les yeux avant  de la dévisager.

- Dis-moi ce qui ne va pas. Ce qui t'a poussé à... vouloir mourir.

Lex prit une profonde inspiration et... lâcha tout. Elle lui parla de son inquiétude pour Tia pendant sa grossesse, de la naissance des jumelles et de ce que cela lui a fait ressentir, de son sentiment d'étouffer et de tout ce qui l'avait submergé lorsqu'elle s'était enfuie. Tout, jusqu'à la découverte d'Enyalios dans une chambre d'hôpital, ses speeches d'encouragements et ses leçons, son aide précieuse pour recouvrer des forces et sa lâcheté à leur faire face à tous.

Elle ne lui cacha rien et lorsqu'elle eut terminé, elle était épuisée. Elle regarda autour d'elle en fronçant les sourcils.

- Quand est-ce qu'on est arrivée ici ?

- Où ça ? Sur la balancelle ?

Lex acquiesça.

- Heu, au milieu de ton explication je crois. Je n'ai pas trop fait attention.

- Ok, peu importe, soupira-t-elle en haussant une épaule.

D'un geste naturel, né d'une longue habitude bien qu'oublié depuis un moment, elle s'installa tout contre Linya, se calant contre son épaule et passant un bras autour de son ventre. Avec un soupir satisfait elle releva le menton pour regarder son amie par en dessous.

- Ca m'avait manqué.

- Quoi donc ?

- Ça, notre connexion. J'ai oublié, à cause de Tia, que bien avant elle, je t'avais toi. Que j'avais eu quelqu'un avec qui j'avais déjà une connexion, quelqu'un qui me comprenait mieux que moi-même... Je suis désolée.

Linya l'étudia un moment. Elle ne savait pas quoi répondre à cela. Dire que c'était sans importance, que c'était derrière elles, aurait été un mensonge. L'attitude de Lex l'avait blessée même si elle en comprenait l'origine.

Elle hocha finalement la tête et dirigea son regard vers l'horizon.

Linya avait toujours beaucoup sacrifié pour Lex. Elle avait enduré ses lubies, s'était inquiétée encore et toujours lors de ses fugues, de ses choix de vie, avait accepté son égoïsme, elle avait même supporté ses caprices et inquiétudes vis-à-vis de Tia, ces rendez-vous arrangés et ces jeux idiots, qui l'avaient finalement amenée à avoir ces sentiments, stupides et malvenus envers la femme de son amie.

Mais elle ne pouvait dire ces choses-là à haute voix. Elle ne le pouvait car Lex n'était pas que cela, un poids, une inquiétude, un agacement. Elle avait été un support inestimable, une âme généreuse et forte, qui l'avait soutenue de bien des façons au fil des années. Elle était sa précieuse petite sœur, sa complice, sa confidente, sa meilleure amie.

Avant que Tia n'entre dans leur vie, elles se considéraient comme des âme-sœurs. Rien n'aurait dû pouvoir les séparer.

« Et de fait, songea Linya, rien ne l'avait fait. » Certes leur chemin n'avait pas été simple et tranquille, elles s'étaient éloignées, et s'étaient blessées, mais elles n'avaient jamais coupé les ponts, jamais cessé de s'aimer, elles avaient toujours gardé leur lien intact bien qu'affaibli. Et c'est ce qui leur permettait aujourd'hui, malgré tout ce qu'elles s'étaient fait, d'être dans les bras l'une de l'autre et de se confier comme avant.

- Dis-moi que ça n'arrivera plus et j'oublierai, déclara-t-elle finalement.

Lex se redressa et plongea son regard émeraude dans les yeux sombres de Linya.

- Ca n'arrivera plus. Jamais. Je ne me laisserai plus jamais l'occasion d'oublier combien tu es importante pour moi. Je te le promets.

Linya la dévisagea. Elles avaient été tout l'une pour l'autre avant l'arrivée de Tia, et Lex avait raison, cela l'avait blessée de la perdre avec tant de facilité et d'insouciance. Même si elles étaient toujours ensemble et que fondamentalement, rien n'avait changé, ce lien, qui les avait liées si fortement depuis l'enfance, avait comme été effacé.

Et aujourd'hui, elle le retrouvait. L'ironie de la situation ne lui échappait pas. Elle lui volait sa femme, se brisait le cœur au passage dans une liaison impossible, et retrouvait Lex. Réellement. Cela valait-il toute cette souffrance ? Comment pouvait-il y avoir du bon dans autant de mal ?

Linya hocha la tête et Lex reprit sa place entre ses bras, un peu hésitante. Mais Linya ne la repoussait pas et cela la soulagea. Après un moment de silence pendant lequel chacune réfléchissait à ce qui avait été dit, Lex se redressa et, sans desserrer son étreinte, posa son front contre la tempe de Linya.

- Je t'aime Lin, souffla-t-elle avant de déposer un baiser léger sur sa joue.

Linya pinça les lèvres puis sembla décider quelque chose. Elle ne savait pas comment il pouvait du bon pouvait sortir d'autant de souffrance, mais elle était heureuse de la tournure des choses. Oui, la réponse à sa question était oui, cela le valait. Lex le valait. Ses épaules se relâchèrent et elle déclara en murmurant :

- Je sais. Je t'aime aussi Xia.

- Alors... il n'y a plus de malentendu entre nous ? De... tensions ? On est bien ?

La Dirigeante se tourna vers son amie, leur nez se touchèrent ce qui tira un sourire à Linya qui répondit :

- On est bien.

Le sourire de Lex illumina complètement son visage. Le soleil se refléta sur ses mèches or et Linya cilla. « Pourquoi, songea-t-elle contrariée, pourquoi dois-je ressentir ça maintenant ? »

Elle n'avait jamais été attirée par elle avant ces derniers mois, elle refusait une relation autre qu'amical avec Lex, et pourtant, elle réagissait, son corps réagissait à sa proximité. Pas toujours, pas à chaque fois, mais parfois, comme maintenant, elle ne pouvait s'en empêcher. Son regard tomba sur ses lèvres et elle dû se faire violence pour ne pas céder à son impulsion.

Elle releva les yeux et fut encore plus contrariée de voir que Lex n'avait rien manqué de son trouble. La surprise dans ses yeux fut vite remplacée par quelque chose qui surprit Linya. Elle y vit une tentation. Peut-être était-ce la même envie que la sienne, mais Linya songea qu'il était plus dans les habitudes de Lex de simplement vouloir céder à sa curiosité.

Lex devait se demander ce que cela ferait de l'embrasser au vue de leur lien retrouvé, probablement qu'elle souhaitait même faire une étude comparative de ce qu'elle ressentait avec Tia, mesurer la différence d’intensité, ce genre de chose. Mais Linya n'était pas prête, elle ne voulait pas prendre ce risque, elle avait déjà bien trop apprécié leur dernier baiser, celui-ci, maintenant, dans leur état d'esprit, pourrait bien la chambouler encore plus. Et elle venait de rompre avec Tia. Ce n'était certainement pas pour se mettre avec sa femme.

Pourtant lorsque son amie se pencha lentement vers elle, Linya ne fit pas un mouvement pour s'écarter de sa trajectoire.

Elles étaient sur le point de s'embrasser lorsque Lara surgit soudain sur le perron en criant le nom de Linya.

Les deux femmes se séparèrent en sursautant, incroyablement embarrassées, et se mirent debout d'un bond. Lara qui descendait les marches menant au chemin qui la conduirait au choix, à l'écurie ou aux chalets, ne sembla pas les avoir remarquées.

Len débarqua à son tour et repéra aussitôt sa mère et Linya. Un grand sourire fendit son visage et il les rejoignit.

- Qu'est-ce qui se passe avec ta sœur ? Demanda Lex en évitant le regard de Linya.

Len jeta un œil dans la direction de sa sœur et haussa une épaule.

- Un truc de fille je crois. Tu devrais aller la voir maman, elle ne sait pas que tu es revenue, sinon ce n'est pas Linya qu'elle appellerait.

Les deux femmes froncèrent les sourcils.

- C'est blessant ce que tu dis Len, qu'est-ce qui te prend ? Le tança sa mère mécontente. 

- Désolé, fit-il avec une grimace, c'est sorti différemment de ce que je pensais.

Linya se tourna vers Lex et dit :

- Va voir ta fille, on reprendra notre discussion après.

- On... on va la reprendre ? Releva Lex nerveusement.

Linya réprima un sourire. Elle savait à quoi pensait sa tête de linotte d'amie.

- J'ai des questions concernant...

Linya renonça, elle ne voyait rien qui fasse allusion au sujet qu'elles avaient abordé avant le presque baiser, que Lex ne prendrait pas comme une allusion au presque baiser justement.

- Peu importe, reviens après, on n'a pas terminé.

Lex hocha la tête. En effet, il y avait des choses dont elle devait discuter avec son amie, se souvint-elle en pensant à la prophétie, même si elle ne savait pas encore comment. Elle appréhendait d'autant plus son retour. Entre ça et... ce qu'elle allait faire quelques minutes plus tôt, elle se sentit très nerveuse. C'était fou comme retrouver son lien avec Linya l'avait rendue plus fragile dans sa relation avec elle. Elle craignait de faire quelque chose qui lui ferait perdre ce qu'elle venait à peine de retrouver. Et de ce fait, elle ne savait plus comment elle se plaçait vis-à-vis de ce baiser, qu'elle souhaitait pourtant ardemment le matin même.

Elle s'éloigna après un dernier regard incertain vers Linya, qui leva les yeux au ciel.

- Ta mère c'est vraiment... quelque chose, termina-t-elle en réprimant un sourire. Tu voulais me demander quelque chose ?

Len la fixa un instant. Allait-il le demander comme il en avait d'abord eu l'idée ou allait-il le « demander » ? Lara avait marqué un point en disant que s'entraîner sur leurs amis n'était pas une bonne idée. Et Linya était assurément quelqu'un qu'il chérissait.

Mais il voulait vraiment que Linya accepte sa demande. Il hésita, conscient de la petite voix malveillante qui murmurait à son esprit que ce n'était rien, que c'était juste une demande, que cela ne lui ferait aucun mal.

« Mais ça la priverait de son libre arbitre, objecta-t-il » et ça, c'était mal. Lara avait raison et, pour la première fois depuis la manifestation de son pouvoir, il s'interrogea réellement sur ce qui était en train de lui arriver.

Comme sa sœur, il songea qu'il devrait en parler. Ce fut à ce moment-là que Linya remarqua la tâche rouge dans son œil. A l'exact opposé de celle de sa sœur, en parfaite symétrie. Elle leva une main vers son visage en fronçant les sourcils et remarqua :

- Depuis quand as-tu cette tâche Len ? Ta sœur a la même dans l'autre œil.

Elle le dévisagea, soudain très inquiète.

- Len, depuis quand ?

Il ne savait pas à quoi elle faisait allusion mais la petite voix si, et la conscience sombre qui l'accompagnait balaya soudain sa moralité comme un fétu de paille soulevé par la crainte que cette humaine qui n'aurait même pas dû être présente, ne fasse tout capoter.

Aussitôt Len se redressa, plus sûr de lui et un sourire torve naquit au coin de ses lèvres.

- Je vais passer la nuit chez Gipsy, déclara-t-il avec arrogance, elle et moi on va se réconcilier.

Au départ il avait seulement eu le souhait de faire venir Gipsy et voulait que Linya invite Rhapsody et ses enfants à manger pour qu'il puisse commencer une campagne de reconquête. Mais il était impatient maintenant. Il voulait plus et savait qu'il pourrait l'avoir alors pourquoi attendre et faire tous ces salamalecs ?

- Heu... ok... et tu attends quoi de moi ?

Len fronça les sourcils.

- La permission de sortir peut-être ? Tu sais que tu es puni.

Ça ne marchait pas ? Incrédule la voix dans son esprit ne sembla pas apprécier la résistance de la jeune femme et Len sentit soudain la vague gonfler dans son esprit, concentrant une puissance qui le grisa. Fixant sa belle-mère, l'adolescent sourit et déclara d'une voix basse et sombre :

- Non seulement tu vas me le permettre, mais tu vas également m'y amener et emmener Rhapsody et son fils sortir en ville. Je veux être seul avec Gipsy.

Un instant la conscience de Linya lutta contre le soudain affaiblissement de son esprit mais la force était trop puissante et son esprit non préparé. Ce fut comme un voile qui tomba sur lui, un voile qui couvrit tout de gris, affectant son sens des décisions ainsi que son jugement et sa volonté.

Elle acquiesça et Len, triomphant, la vit se diriger vers le téléphone afin de contacter Rhapsody. La vague, autant que la petite voix, avaient reflué complètement de son esprit, épuisées par l'effort fourni. Et bien qu'un certain malaise subsiste en lui, Len était hautement satisfait. Son pouvoir marchait du tonnerre !

La tâche rouge dans son œil grossit brièvement avant de s'assombrir. De rouge, elle devint noire, puis reprit sa taille normale. Le signe de la corruption avait changé.

Len venait de franchir une nouvelle étape et le chemin qu'il venait de se choisir, sans en avoir conscience, allait teinter son avenir d'autant de sang que de ténèbres.