PAR DELA LA MORT

 

                                                           De Gaxé

 

 

-« Essayons d’augmenter encore un peu ! »

Le docteur obéit et repose les palettes électriques sur mon thorax et je vois mon corps se tordre et se tendre sous le choc tandis qu’autour de lui, les autres, médecins et infirmières secouent négativement la tête, l’air découragé.

C’est une sensation étrange que cette expérience de « décorporation ». Comme la plupart des gens, j’avais bien sûr entendu parler de cette prétendue vie après la vie, mais bien que tous les témoignages aient concordé, je dois reconnaître que cela m’avait toujours laissée sceptique.

Et maintenant, quelques minutes seulement après l’accident, je suis là, sans doute dévêtue mais comme enveloppée dans une espèce d’aura scintillante qui me recouvre de la tête aux chevilles, laissant seulement mes bras, ma tête et mes pieds à l’air libre, en suspension, ou en lévitation dans cette pièce, comme collée au plafond, à observer les médecins qui tentent de me sauver. Ca m’intéresse beaucoup, et je suis très curieuse de savoir ce qu’il va advenir de moi, mais j’ai un autre souci en tête.

Sans difficulté, je passe au travers du mur, sur ma gauche, pour regarder ce qui se passe dans une autre salle, en tous points identiques à celle-ci.

La situation est exactement la même que dans la pièce où se trouve mon corps, la seule différence étant que celui qui est allongé sur la table n’est pas le mien, mais celui de Gabrielle, laquelle n’a pas l’air en meilleur état que moi. D’ailleurs, elle subit les mêmes traitements.

Je ne lâche pas la scène du regard, guettant avec un peu de nervosité les moindres réactions sur le corps de mon amie. Mais je n’en vois aucune.

Je ne la vois pas arriver non plus, pourtant, je sais qu’elle est là, avant même que sa main touche la mienne.

-« Est-ce que nous sommes mortes ? »

Elle m’interroge, ne paraissant pas vraiment inquiète, plutôt curieuse. Je frôle ses doigts avec les miens et hausse les épaules.

-« Ca m’en a tout l’air. Ils ne nous voient pas, et notre position, si près du plafond est pour le moins extraordinaire, tu ne crois pas ? »

Elle acquiesce et je me penche un peu, plissant les paupières pour essayer de distinguer ce que font les médecins quand, brusquement, je me sens tirée vers l’arrière, constatant d’un bref regard que la même chose arrive à Gabrielle. Aussitôt, je prends sa main, la tenant fermement tant je crains que nous soyons déparées. Mais apparemment, nous sommes entraînées dans un élan commun et d’une manière identique. Un peu étourdie par la vitesse à laquelle nous nous déplaçons, je regarde tout de même autour de nous, espérant comprendre où nous nous trouvons exactement.

Les salles de soins, en dessous de nous, ont disparu. Nous nous trouvons dans une espèce de couloir, un corridor cylindrique aux parois d’une incroyable luminosité, si intense que je suis vite obligée de détourner le regard, ramenant plutôt les yeux sur mon amie.

Elle paraît apprécier le « voyage », souriant largement alors qu’elle resserre sa prise sur ma main comme si elle voulait me transmettre son plaisir à se déplacer de cette manière, pratiquement en volant à toute vitesse au cœur d’un passage lumineux.

Je suppose qu’étant donné les circonstances, transportées d’une manière si étrange vers un lieu dont nous ignorons tout, nous devrions nous inquiéter ou être effrayées, au moins un peu, mais il n’en est rien. Au contraire, je me sens tout à fait détendue et sereine, et il est visible que ma compagne est dans le même état d’esprit.

Nous n’avons d’ailleurs guère de temps pour nous interroger là-dessus puisque le mouvement cesse aussi soudainement qu’il a commencé. Pendant quelques secondes, nous restons là, en suspension dans l’air, puis apparaît une lumière, juste en face de nous, à l’extrémité du corridor. Elle est bien trop brillante, nous sommes obligées de détourner les yeux, et nous nous trouvons aussitôt face à face.

Nous ne prononçons pas une parole, c’est inutile. Il nous suffit de nous regarder pour que tout l’amour que nous éprouvons l’une pour l’autre transparaisse dans nos regards, si évident et présent qu’il en est presque palpable.

Et puis, une autre vague d’amour nous parvient, tout aussi puissante mais qui ne prend pas la place de la première, la complétant plutôt. C’est aussi confortable et douillet qu’un cocon de soie qui nous envelopperait entièrement, ou qu’une chaude couverture dans laquelle on se blottirait pendant une froide soirée d’hiver, mais beaucoup plus agréable et réconfortant, nous remplissant d’un sentiment de plénitude comme nous n’en avons jamais éprouvé ni l’une ni l’autre.

C’est si réconfortant et délectable que je passerais volontiers des heures, voire des semaines ici, à ne rien faire d’autre que regarder Gabrielle me sourire. Mais apparemment, ma compagne, elle, ne se contente pas de ça, puisque elle me tire contre elle pour passer ses bras autour de mon cou. J’en profite pour poser mes mains sur ses hanches, plus qu’heureuse de cette initiative, et nous nous serrons l’une contre l’autre.

Nous savourons toutes deux cette étreinte, oubliant notre étrange situation et l’endroit où nous nous trouvons tant nous sommes immergées dans l’amour le plus intense et le plus pur qui soit. Et puis, tout à coup, l’attraction de la lumière se fait de nouveau sentir, même si cela ne concerne plus que ma compagne. Je me trouve brusquement obligée de lutter pour que Gabrielle ne soit pas arrachée de mes bras, tandis qu’elle s’accroche à moi de toutes ses forces. Et c’est au moment où je pense que nous n’arriverons pas très longtemps à combattre encore pour rester ensemble, que nous entendons la voix.

Grave et profonde, elle ne paraît venir de nulle part mais seulement résonner à l’intérieur de nos têtes. Une voix au ton ferme qui interroge doucement.

-« Le moment est venu de vous séparer, pourquoi ne l’acceptez-vous pas ? »

Un instant, nous sommes trop saisies pour réagir et nous cessons presque de nous débattre, mais ça ne dure heureusement pas et nous réussissons à rester accrochées l’une à l’autre alors que je réponds, furieuse.

-« Il n’est pas question que nous nous séparions ! »

La voix réplique aussitôt, le ton toujours aussi calme.

Vos destins sont ainsi tracés. Toi, Léna, tu survivras à l’accident et devras encore faire la preuve de tes qualités durant toute ton existence, mais toi, Gabrielle, ta vie, pour courte qu’elle ait été, te donne d’ors et déjà la possibilité d’accéder au Paradis. »

La réaction de ma compagne est immédiate, et très spontanée.

-« Sans Léna près de moi ? Cela n’aurait certainement pas grand rapport avec le Paradis ! »

Mais la voix insiste, imperturbable.

-« Allons Gabrielle. N’as-tu pas envie de revoir tes grands-parents et tous ceux que tu as perdus durant tes trente années de vie ? Ne souhaites-tu pas retrouver les personnes dont l’amour  qu’elles te portent te parvient et t’entoure depuis ton arrivée ici ? Même le chien que tu aimais tant étant petite est là, et bondit d’impatience en attendant ton arrivée. »

Mais tout ceci ne change pas l’opinion de ma compagne qui secoue énergiquement la tête, faisant voler ses mèches blondes dans tous les sens.

-« Crois-moi quand je te dis que je serais extrêmement heureuse de les voir, même le chien. »

Elle a un petit sourire en évoquant l’animal mais retrouve aussitôt son sérieux pour poursuivre, levant les yeux comme si elle pensait que la voix provenait de là-haut.

-« Mais quel que soit le plaisir, et même le bonheur que je pourrais ressentir si cela devait arriver, je refuse catégoriquement d’aller quelque part où Léna ne serait pas. »

La voix ne répond pas et, tandis que je retiens toujours ma compagne pour éviter qu’elle soit 

emportée loin de moi, je réfléchis à tout ce que je viens d’entendre, et à ce que cela implique, ce qui m’amène à réaliser à quel point je suis égoïste en empêchant Gabrielle de se rendre là où la plupart des gens serait ravie d’aller. Doucement, je me penche vers son oreille et murmure un petit « n’oublie jamais que je t’aime » plus pathétique que je ne l’aurais voulu. Et puis, si triste que j’en  ferme les yeux comme si je pensais que ne pas voir m’empêchera de ressentir la douleur de la séparation, je relâche mon étreinte. Mais elle, elle ne me lâche pas et je sens ses mains s’accrocher encore plus fermement à mes poignets, ses ongles s’enfonçant même dans mon poignet droit, alors qu’elle me répond, paraissant choquée.

-« Tu ne vas pas m’abandonner là ? Pas toi, Léna ! Ne me fais pas ça ! »

Je secoue négativement la tête, ouvrant mes paupières pour plonger mon regard dans le sien.

-« C’est le paradis, Gabrielle ! Qui sait ce qui t’arrivera si tu refuses d’y aller ? Et surtout, de quel droit t’empêcherais-je d’atteindre un tel lieu, où tu seras forcément heureuse, entourée et comblée ? »

Ses yeux deviennent humides, mais elle met toute sa conviction dans sa voix pour répliquer.

-« Je me fous du paradis et de ce qui pourrait m’arriver si je n’y vais pas maintenant. Tu es tout ce qui m’importe, Léna. Ne le sais-tu pas ? »

Son regard montre autant de conviction que sa voix, et je me sens presque honteuse d’avoir évoqué la possibilité de la laisser suivre ce destin semblant déjà tracé. Une seconde, je baisse la tête, et c’est à ce moment que la voix se fait entendre de nouveau.

-« Tu as tort, Gabrielle. Si tu retournes à la vie maintenant, tu auras une longue existence devant toi, une existence parsemée d’embûches et rien ne garantit que tu retrouveras ensuite une place ici. Tu pourrais tout aussi bien finir au purgatoire, ou pire encore en enfer. »

Mais ma compagne n’en démord pas et un petit sourire satisfait étire même ses lèvres.

-« Rien de ce que tu diras ne me fera changer d’avis. Je serais toujours parfaitement heureuse et épanouie, où que je sois, tant que Léna sera à mes côtés. »

Une souffle d’air passe sur nous, nous faisant frissonner tant il est froid, et la force qui nous tire depuis le début disparaît aussi soudainement qu’elle était apparue. Nous ne nous lâchons pas pour autant, regardant autour de nous avec méfiance, jusqu’à ce que la voix reprenne, le ton mécontent.

-« Sans doute es-tu trop têtue et obstinée pour mériter le paradis, finalement. C’est pourquoi, puisque tu y tiens tant, tu vas retourner prendre place dans ton corps et reprendre ton existence. Peut-être le regretteras tu plus vite que tu ne le penses… »

Le ton n’est pas menaçant et semble plutôt émettre une simple constatation mais je ne peux retenir un petit frisson d’appréhension en entendant cette dernière phrase. Ce n’est cependant pas le cas de ma compagne dont le visage s’orne d’un sourire victorieux tandis que la force se fait de nouveau sentir, nous poussant cette fois dans la direction opposée, celle dont nous venons. Nous n’offrons bien sûr aucune résistance et il ne faut que peu de temps pour que nous soyons de nouveau collées au plafond, vagues formes ectoplasmiques invisibles du commun des mortels.

Sans crier gare, nous descendons rapidement vers nos corps respectifs, si vite qu’on croirait que ceux-ci nous aspirent. La main de Gabrielle serre brièvement la mienne pendant qu’elle murmure un petit « Je ne te quitterai jamais » qui me touche bien plus que je ne saurais le dire. Et puis, nous réintégrons nos enveloppes corporelles.

 

*****

 

Ses doigts resserrent leur prise sur mon avant-bras alors qu’elle interroge le médecin, la voix mal assurée.

-« Vous êtes sûre ? »

Il hoche machinalement la tête avant d’ajouter, visiblement navré.

-« J’en suis tout à fait certain. Cette cécité est définitive, il n’y a aucun doute possible. Croyez bien que j’en suis désolé. »

Il se retire aussitôt après ça pendant que ma compagne appuie sa tête tout près de sa main, contre mon avant-bras. Elle ne paraît pas triste, juste un peu abasourdie, et je me penche vers elle, caressant ses cheveux de ma main libre. Le souvenir de la voix qui avertissait, « peut-être le regretteras tu plus vite que tu ne le penses  »,  revient immédiatement résonner dans ma mémoire, et le regret m’envahit. J’aurais du insister davantage, la lâcher suffisamment tôt pour qu’elle puisse profiter d’une éternité de félicité au lieu d’égoïstement céder si facilement à ce qu’elle disait vouloir, j’aurais du… »

Elle pense manifestement aux même choses que moi puisqu’elle interrompt le court de mes pensées pour tourner ses si beaux yeux verts dans lesquels plus aucune lueur ne luit, dans ma direction.

-« Est-ce que tu vas rester près de moi Léna ? Durant toute notre vie, comme nous nous l’étions promis ? »

Sa voix ne contient ni doute ni inquiétude, mais malgré tout, je suis presque choquée par la question, et je réponds avec vivacité.

-« Evidemment ! Bien sûr que je resterai à tes côtés ma vie durant. Que tu vois ou pas ne change rien à ce que je ressens pour toi, voyons ! »

Je baisse la voix pour ajouter plus tendrement.

-« Je n’ai jamais aimé que toi, Gabrielle. Tu es ce qui est arrivé de plus beau dans ma vie, alors non, je ne vais nulle part où tu ne serais pas. »

Elle sourit doucement tandis que sa main se déplace avec légèreté le long de mon bras, effleurant mon épaule et frôlant mon cou avant de se poser sur ma joue.

-« Alors, je n’ai aucun regret. Perdre la vue est un prix bien faible à payer pour t’avoir toujours près de moi. »

 

Fin.