INDISCRETIONS

La Quatrième Saison

Créée, produite, réalisée et écrite par : Fanatic et TNovan

 

Traduite par Fryda (2015)

 

Episode Treize : La Dernière Danse (The Last Dance)

Quarante ans.

Quarante ans. Cinq enfants.

Quarante ans. Cinq enfants. Cinq épouses des enfants.

Quarante ans. Cinq enfants. Cinq épouses des enfants. Seize petits-enfants.

Je suis sur le palier du premier et je regarde le journal photo de notre famille. Il y a la photo de Gerrard bébé. Je jure qu’il a les mêmes cheveux gominés qu’il avait alors.

Je passe les doigts sur mon visage souriant, mes bras autour de Robie et Luc. On est sur le porche de derrière, couverts de boue, identifiables uniquement à nos dents et nos yeux. On était allés pêcher avec Papa ce jour-là, et on a passé plus de temps dans la boue que les langoustes. Seigneur, quelle belle journée.

Jean était mince dans son costume de mariage. Des années de bonne cuisine d’Elaine l’ont remplumé. Marrant, cinq enfants l’ont gardée mince. Leur dernier portrait de famille est magnifique, leurs enfants partout autour d’eux dans leur jardin. C’est une belle photo.

Je vois une photo de Kate, quand elle était en fin d’adolescence et qu’elle fréquentait Gerrard. Elle est dans notre famille depuis si longtemps qu’on dirait qu’elle a toujours été là. Je n’avais que neuf ans quand elle l’a épousé. C’est ma grande sœur et son mariage avec Gerrard a été un modèle depuis que je suis gamine. J’espère avoir autant de succès qu’ils en ont.

La photo de mariage de Rachel et Lucien me fait toujours rire. Elle a mis autant de gâteau que possible sur le visage de Luc et on a saisi ce moment sur la pellicule. Le pauvre Luc a l’air tellement choqué et la tête de Rachel est renversée de jubilation. Une photo un peu plus loin sur le mur montre le même rire dans ses yeux et elle tient Jake et Stevie pour la première fois.

Mama a protesté mais la photo de Robie et Renée, qui fument des cigares et ont l’air d’un gangster et sa poule, a été affichée. Ça a été une soirée joyeuse. C’était mon anniversaire des vingt-et-un ans et nous sommes sortis savourer nos sept péchés mortels : l’orgueil, la paresse, la gourmandise, l’alcool, la nicotine, la Dirty Dancing et la luxure. Certains d’entre eux se sont superposés, on s’en fichait. Ça a été une nuit super.

Il y a une photo géniale de Kels et moi sur la balancelle, blotties et parlant doucement. Nous ne nous sommes même pas rendues compte que la photo avait été prise jusqu’à ce qu’elle soit sur le mur. J’ai beaucoup de souvenir affectueux de cette balancelle.

Bien sûr, notre portrait de famille est sur le mur. Je lui souris, j’aime ma vie. Est-ce qu’il y a des choses que j’aimerais changer ? Bien sûr, mais je soupçonne que c’est pareil pour tout le monde. Par-dessus tout, je suis aimée, par tellement de gens, et j’en aime tellement. Je suis bénie.

Je sens des bras fins s’enrouler autour de ma taille et un corps doux et chaud se blottit contre moi. Je pose mes mains sur celle de Kels et je les presse.

« Qu’est-ce que tu regardes ? »

« Ma famille. »

« C’est une belle équipe aussi. » Elle embrasse mon omoplate et glisse devant moi. « C’est quel frère celui-là ? » Elle montre Robie bambin, ses cheveux pointant dans toutes les directions de manière incontrôlée.

« Tu peux deviner ? Robie bien sûr. Nous n’avons réussi à lui aplatir les cheveux que ces deux dernières années. » Je ris et je me penche pour embrasser ma nana. « Tu sens bon. » Je sens sa nuque comme un chiot, je remonte et je contourne son oreille, la reniflant aussi.

Kels rit et se bat contre moi en jouant. « Harper ! Ça chatouille ! »

Moi, bien sûr, je continue jusqu’à ce que je renifle sa gorge, sous son menton et sur ses lèvres. Une fois arrivée là, je trouve mieux à faire pour passer mon temps. Après quelques moments brûlants, je m’écarte. « Est-ce que ça chatouillait ça ? »

Kels retire une trace de rouge de mes lèvres. « Nan, je suis habituée à toi maintenant. »

« Bien. » Je souris. Je m’écarte et je regarde ma nana. Wow ! Elle porte une robe d’un vert tellement profond qu’il en est presque noir. C’est uniquement quand la lumière l’éclaire du bon angle qu’on peut voir la couleur. Une longue écharpe verte, crème et rouge bordeaux s’enroule autour de son cou et descend dans son dos. Ses cheveux sont bien arrangés et encadrent ses traits. « Tu es magnifique, bébé. »

« Tu n’es pas mal non plus. »

Je souris. J’ai fait faire ce tailleur de soirée et je suis excessivement fière de l’avoir. Enfin quelque chose qui s’adapte particulièrement à mes longs bras et jambes. Ma chemise est d’un blanc immaculé avec des poignets à la française et des perles noires comme boutons. Ma nana m’a acheté des nouveaux boutons de manchette pour aller avec – rien de moins que des diamants de deux carats sertis dans du platine pour me faire m’inquiéter de mes manches toute la nuit. Bon sang, je me sens hypersophistiquée. « Merci. Alors où est-ce qu’on va faire la réception pour notre quarantième anniversaire de mariage ? »

Kels passe ses bras autour de mon cou et me gratte affectueusement. « Hmm… tellement d’endroits possibles. Peut-être cette petite plantation où on est restées le weekend dernier. »

Je ris. « Chér, je doute qu’on soit encore les bienvenues là-bas. Et que penses-tu de notre maison ? »

Elle m’embrasse sur le menton. « Tu penses qu’elle pourra accueillir tous nos petits-enfants, nièces et neveux, et tes frères et la Conspiration ? »

Je fais semblant de réfléchir. « Probablement pas. Je présume qu’il faudra aller aussi au Pontchartrain. »

Je reçois un baiser pour la bonne réponse. « Très bien. C’est très beau là-bas et j’adore la pièce-jardin. »

« Je garderai ça à l’esprit. »

« Vous êtes prêtes, les enfants ? » Mama nous appelle depuis l’escalier. « On devrait y aller. »

Je vole un autre baiser, prenant mon temps pour le savourer. « D’accord, Mama », dis-je mes lèvres sur celles de Kels. « On arrive tout de suite. » Je sniffe une dernière fois, ce qui me vaut une tape et je tends la main à ma nana. « Allez, chérie, on y va. Nous sommes invitées à une fête. »

 

* * *

 

Le Pontchartrain est un hôtel magnifique sur le bord du  district du Jardin. Comme le lac, il est nommé en l’honneur du comte de Pontchartrain de la Cour du Roi de France Louis XIV. Le comte était ministre des finances de la Cour, alors c’est normal que l’Hôtel qui porte son nom soit onéreux.

Le plafond intérieur est bleu ciel et le sol est en marbre. Des chandeliers raffinés pendent comme des étoiles dans le ciel, et des œuvres d’art sont accrochées aux murs. Nous avons loué les salons Caraïbes, Fontaine, Jardin et Patio, pour la soirée, pour que notre famille et deux cents des plus proches amis de Mama et Papa puissent célébrer leur anniversaire de mariage avec style. Nous avons prévu des cocktails, le dîner, de la danse et encore plus pour ce soir.

Les Kingsley savent organiser une bonne fête.

Mama et Papa sont magnifiques et nous entrons dans le salon. Papa porte aussi un smoking vu qu’il est annoncé ‘tenue correcte’, et il semble décontracté avec son nœud papillon rouge vif. Le nœud, évidemment, est assorti à la perfection à la robe de Mama. La robe, bien sûr, est parfaitement assortie à ses ongles et à son sac à main. Je pourrais faire une photo de Papa tenant ce sac plus tard et voir si je peux la faire éditer dans la section mode du Picayune Times.

Tandis que nous entrons dans la salle de danse, les gens se taisent et applaudissent. Kels et moi nous fondons à l’arrière, satisfaite de voir la bienveillance et l’affection que mes parents ont gagnées. Ils ont été de bons amis, de bons voisins, de bons citoyens depuis longtemps. Depuis ses premières années de bénévole aux élections, à aller dans le Bayou pour enregistrer des votants de toutes les races, Papa a été un croisé dans l’habillement des banquiers d’investissement. C’est alors qu’il enregistrait un des frères de Mama qu’il a rencontré sa future épouse pour la première fois. Mama, surprise de sa soudaine bonne fortune en entrant dans la famille Kingsley, s’est immédiatement tournée vers l’activisme social pour s’assurer de ne jamais oublier d’où elle venait. Ces quarante dernières années, de nombreuses causes ont bénéficié de son esprit et de sa passion pour que les bonnes choses soient faites en premier.

Je regarde vers Gerrard et Katherine dont je remarque qu’ils parlent au président du sénat de la Louisiane. Fonce, Gerrard ! Je presse la main de Kels. « Cher, je pense que mon frère pourrait faire une annonce importante bientôt. »

Kels regarde et hoche la tête. « Je pense que tu as raison, Tabloïd. Kate est un peu nerveuse à ce sujet. Elle n’aime pas beaucoup la politique et n’a jamais eu envie des projecteurs. »

« Ça va la changer, c’est sûr. Mais Gerrard a tout ce qu’il faut – intelligent au possible, belle allure, femme magnifique, enfants photogéniques, bon casier judiciaire, des parents aisés… »

« Et une sœur gay », me taquine Kels.

« Et bien, j’espère bien être gay. Autrement je me suis trompée en me mariant. » Nous rions et je vole un baiser. « En plus, ma chérie, nous sommes très à la mode ces jours-ci. »

« Je me fiche complètement d’être à la mode », Kels glisse les bras autour de moi et me serre fort. « Je veux seulement être avec toi. »

« Ça c’est ma nana. »

Nous restons là et je suis stupéfaite de voir comme la vie a changé ces deux dernières années. Non seulement j’ai tout ce que je voulais – épouse, famille, maison, deux Harley dans le garage – mais Kels est finalement libre d’être elle-même. Pour autant que je sache, elle a apprécié d’être journaliste pour Indiscrétions, mais c’était une véritable souffrance de ne pas être en mesure de vivre ouvertement en public à New York. Je comprends que la chaine ait été frileuse à notre amour, parce que la télévision est menée par le dollar tout puissant, mais la pression et les contraintes qu’on a mises sur nous étaient ridicules. En tant que fières propriétaires de notre propre compagnie de production, nous pouvons être apparentes autant que nous le voulons, et tourner le dos à ceux qui n’aiment pas ça. Encore mieux, je roule sur le sol avec mes enfants chaque fois que j’en fichûment envie.

« Viens, allons dans la foule », dit Kels après un long moment, en tirant sur ma main.

« Je te rejoins tout de suite. Je veux m’assurer que Jim a bien réglé la caméra dans l’autre pièce. » J’embrasse Kels sur la joue et je pars dans la direction du salon. Nous avons embauché Jim pour qu’il soit notre caméraman et sa première tâche est de faire une série d’interviews avec plusieurs personnes de la fête. Nous avons une petite salle loin de la salle de danse où les gens peuvent aller s’asseoir quelques minutes pour parler de Mama et Papa. Nous allons faire les coupes raisonnables plus tard et les leur donner pour qu’ils se souviennent de cette date.

C’est une petite salle de conférence mais Elaine, qui a un flair naturel pour la décoration, est venue aider Jim à la préparer pour qu’elle ait l’air plus d’un foyer que professionnelle. Jim a fait un gros boulot sur l’éclairage et je suis confiante que tout le monde va avoir belle allure. Il lève les yeux de son déjeuner rapide et sourit. « Salut, cheffe. »

« Comment ça va ? »

« On a vu une douzaine de personnes jusqu’ici, surtout des partenaires de travail et des associés de ton père. » Il regarde sa feuille de travail pour les noms. « Ton père est une huile, hein ? »

Je hoche la tête. « Oui, c’est du lourd. »

« Il semble sympa aussi. »

« Il l’est. » J’entends l’orchestre qui commence et je veux aller danser avec ma reine de la soirée. « Tu as besoin de quelque chose, Jim ? Tout va bien ? »

« Ça va aller. Merci de le demander », dit-il en mâchant la nourriture qu’il vient de mettre dans sa bouche. Certaines choses ne changent jamais. L’arrière de notre camionnette à la chaine de télévision était toujours jonché d’emballages de snacks et de miettes. Il faut que je m’assure que le serveur apporte plus de nourriture et, plus important, qu’il nettoie les restes tout au long de la nuit.

 

* * *

 

Gerrard croise les jambes en réfléchissant à la question de Jim. « La première chose dont je me souviens au sujet de Papa, c’est lui portant T-Jean. Nous étions allés au golfe pour le weekend et nous jouions sur la plage. Je construisais un château de sable avec Mama. Je me souviens avoir regardé vers l’eau et avoir vu cette énorme vague qui venait vers Papa et T-Jean. Ma mâchoire s’est décrochée et je me souviens avoir pointé ce qui se passait pour Mama. Je jure, je n’avais jamais vu une vague aussi grande de ma courte vie. Cette chose est arrivée et je pensais que je les voyais pour la dernière fois.

« Bien sûr, la vague s’est brisée et les a mouillés. Elle a même réussi à venir sur le sable pour saper une partie de mon château. J’ai regardé à nouveau et j’ai vu Papa qui se tenait là, dégoulinant, riant, et T-Jean amusé par tout ça.

« C’est alors que j’ai décidé que Papa devait être une sorte de super-héros. Je dois admettre que je n’ai jamais eu tort sur ce coup-là. » Gerrard sourit pour la caméra.

« Je pense que je peux sans encombre dire que j’ai toujours voulu être comme Papa. C’est un homme tranquille, mais quand il parle c’est qu’il a quelque chose de valeur à dire. Je ne me souviens pas avoir entendu Papa gâcher des mots. Et puis, j’ai toujours su que mon père m’aimait. Il nous le disait toujours. Il s’assurait qu’on dise ces mots. Je savais aussi qu’il aimait Mama parce qu’il nous l’avait dit. Je présume que c’est ce que j’appréciais le plus – la sécurité. Papa nous a toujours fait ressentir que notre maison était la plus forte au monde parce que nous y étions ensemble. Tout comme T-Jean était en sécurité dans ses bras au golfe. Des grosses vagues, des petites vagues, rien n’importe. Nous l’acceptons et rions.

 

* * *

 

Je suis dans la salle de danse et j’absorbe l’atmosphère. Je suis maintenant reliée par mariage au quart des gens de cette petite fête. C’est le quart bruyant. Je regarde affectueusement mes frères qui rient à gorge déployée tous ensemble. Ils sont tous élégants dans leurs smokings. A les voir, je suis submergée d’amour pour ma famille.

Et ils sont à moi. Pour le meilleur et pour le pire, je suis maintenant une Kingsley. Comme je ne peux pas imaginer pire que de grandir avec ma famille, ça ne peut qu’aller mieux. Bien que mon père ait aussi belle allure. Il est là aussi, avec Amanda. Petite Claire est chez nous avec les jumeaux et leur nounou newyorkaise. Papa a pensé à venir avec leur nounou pour que Brian puisse venir à la fête avec Doug. C’est si étrange de penser que ma sœur est à la maison et joue avec mes enfants. Au moins, elle est mignonne. Je me demande si je la verrai un jour comme une sœur. J’en doute grandement. Tout comme je ne considèrerai jamais Amanda comme une autre mère. La mienne est assez mauvaise, merci.

« Ma petit ! » Mama m’appelle en me faisant signe. Voilà une mère auprès de laquelle je veux être en grandissant.

« Oui, Mama ? » Je murmure tandis qu’elle me prend la main et m’entraine dans le cercle d’amis à qui elle parle.

« Je veux te présenter Sœur Clarice. Elle a enseigné à Harper quand elle était haute comme trois pommes. »

Je ris à la pensée de ma grande épouse qui a un jour été aussi petite. Je tends la main à la nonne. « Bonjour, ma Sœur. C’est un plaisir de vous rencontrer. Harper m’a dit qu’elle était difficile quand elle était à votre école. »

La vieille nonne plisse les yeux quand elle repense aux pitreries d’Harper. « Nous nous sommes souvent demandées si elle allait survivre après la terminale. Si j’en crois la rumeur, elle l’a fait. »

Je souris, reconnaissante au possible qu’Harper soit vivante et en bonne santé. Je me souviens trop bien des événements du dernier quatre juillet. « Elle l’a fait. Elle est par-là », je pointe mon épouse qui a maintenant rejoint ses frères, « et elle sera surprise de vous voir ici. »

« Sans aucun doute. Je pense que nous avons enfin réussi à nettoyer toutes les plumes de poulet de la fosse d’orchestre cette année. » Je souris en me souvenant très bien de cette histoire. C’était très drôle. « Bien que les chambranles n’aient jamais été complètement rétablis depuis cet incident. »

Oh, ça devrait être intéressant. « Quel incident ? »

« Harper avait pris l’habitude de transporter un briquet avec elle. Nous ne l’avons jamais attrapée en train de fumer mais elle sortait souvent le briquet et mettait le feu à des choses. »

Oh oh. « Comme quoi ? » Oh, Tabloïde, je vais commencer à écrire ces histoires pour que, quand tu tempêteras contre nos enfants, ils aient des munitions pour riposter.

« Les bulletins d’absence sur la porte. A cette époque, les professeurs marquaient les absences sur des feuilles de papier et les épinglaient sur le chambranle. Pendant cette période, un assistant venait les collecter. Un jour, Harper les a tous incendiés. »

J’éclate de rire et je me couvre vite la bouche pour étouffer le bruit. J’aurais adoré voir ça. Je peux clairement l’imaginer. « Est-ce que quelqu’un a été blessé ? » Je finis par demander.

« Oh non, elle a tiré l’alarme au bout du couloir. »

Je vais assurément commencer un journal. Collin, Brennan, vous me remercierez plus tard.

 

* * *

 

Lucien est assis sur la chaise et se frotte la mâchoire, réfléchissant à la question. D’être un parent l’a récemment fait vieillir, pour le meilleur, en lui donnant une maturité et de la substance dont il manquait avant. « Certains de mes premiers souvenirs nous voient comme une famille attablée pour le dîner. Nous ne mangions jamais à un autre endroit que la table de la salle à manger. Pas de plateaux télés chez nous. C’est ce que nous essayons de faire avec nos garçons, Rach et moi.

« Je me souviens que nous devions toujours dire les grâces avant chaque plat. Mama nous faisait dire, à chaque garçon, une prière pour remercier Dieu de notre dîner. Un soir, Mama servait du vivaneau, du riz et des haricots verts. Rien sur son assiette ne plaisait à Robie. Il n’avait que trois ans à l’époque et il n’était pas très bon pour masquer ses sentiments. Harper n’était qu’un bébé et exemptée de prière.

« Alors, avant qu’on commence à manger, Mama nous fait tous prier. Gerrard prie et dit, ‘merci mon Dieu, pour ce poisson et le riz.’ T-Jean prend la suite et dit, ‘merci mon Dieu, pour les haricots verts’. C’était alors mon tour et je dis, « merci mon Dieu, pour le poisson et le riz. » Robie était le dernier et il prie, « merci mon Dieu, pour les donuts. » Lucien rit, le moment encore bien dans son esprit.

« Mama n’était pas très contente. Mais je me souviens que Papa essayait de ne pas rire. Robie a toujours eu beaucoup de Papa en lui. Papa dit toujours les choses comme elles sont, peu importe qui pense le contraire. Avec le temps, je pense que nous les enfants, on en est arrivés à respecter la foi de Mama et nous la partageons. Je ne sais pas si je serais considéré comme un bon catholique, mais j’aime penser que l’éthique de Mama a coulé sur moi. C’est quelque chose que j’aimerais transmettre à Jake et Stevie. »

 

* * *

 

Je vais vers la table de Nonny et je me penche pour l’embrasser sur la joue. Elle est aussi fine que du parchemin sous mes lèvres et je m’inquiète que mes enfants puissent ne pas se souvenir d’elle. Elle tapote le coussin du siège près d’elle et je m’y laisse tomber.

« Comment vont les beaux bébés ? » Demande-t-elle en souriant, sachant combien les nouveaux parents aiment parler de leurs enfants.

« Parfaitement bien. Tous les deux passent leur temps à rouler et commencent à essayer de ramper. Bientôt rien dans la maison ne sera à l’abri. »

Nonny rit en connaisseuse. « Je me souviens. Un jour, quand ta Mama était très jeune, quelqu’un est venu à la porte. C’était Sœur Agnès de la paroisse locale. Je suis allée lui parler et je suis rentrée avec elle à la cuisine, où j’avais laissé ta Mama. Mais quand nous sommes entrées dans la pièce nous ne l’avons pas trouvée. J’étais tellement effrayée ! Ce n’était qu’un bébé, elle ne savait que ramper, ne parlait que quelques mots. J’ai regardé la porte de derrière, terrifiée qu’un crocodile soit entré et l’ai entrainée dans le bayou. J’allais courir jusqu’au champ de canne à sucre pour trouver ton Grand-père quand nous avons entendu un bruit de pots qui se cognaient. Ta Mama avait rampé dans le placard du bas avec les poêles et elle était assise dedans à jouer. »

Bravo, Mama ! « C’est une des raisons pour lesquelles nous avons acheté des verrous pour toutes les portes de placards, Nonny. »

Elle me tapote la main, ses doigts froids sur ma peau. « Tu es une bonne Mama, Harper. »

« J’essaie juste de les aimer. Ça semble être la chose la plus importante. »

« Ça et les nourrir. »

Je ne peux pas m’empêcher de rire.

 

* * *

 

« Quels sont mes premiers souvenirs de Mama et Papa ? » Renée fronce les sourcils et repart quelques années en arrière. Sa famille vivait près de celle de Mama dans le Bayou et elle était souvent avec nous avant que Robie ne pense à ce qu’elle en fasse partie. « Je me souviens de Mama chez Nonny. Elle était venue aider à la moisson et Oncle Rémy lui avait demandé de conduire la carriole. Ils avaient cet énorme cheval, Antoine, qui tirait la carriole. Mama était assise sur le chargement et elle a crié, « Tire Herbert, tire ! » Antoine ne bougeait pas. Elle a ensuite crié, « Tire, Pierre, tire ! » Antoine ne bougeait toujours pas. Ensuite elle a crié, « Tire, Antoine, tire ! » L’avion à réaction a commencé à tirer la carriole et a emmené la moisson jusqu’à l’écurie. »

Renée secoue la tête et rit de son souvenir. « Je l’ai suivie et lui ai demandé pourquoi elle persistait à appeler Antoine autrement. Mama a ri et a tapoté le cheval affectueusement. Elle a dit, « ce vieil Antoine est aveugle. S’il pensait qu’il est le seul à tirer, il n’essaierait même pas. »

Renée croise les jambes et lisse le tissu d’un air nonchalant. « Je pense que Mama a utilisé la même psychologie pour élever ses enfants. »

 

* * *

 

Mon père approche et tend la main. Je suis impressionnée par son élégance chaque fois que je le vois. Je pense qu’une belle vie domestique lui convient. Je suis contente de le voir bénéficier d’une seconde chance. « Puis-je avoir le plaisir de cette danse ? »

Je prends sa main, notant comme la mienne est petite dedans. Soudain, je me sens comme la petite fille qui ne le voyait jamais. Il me conduit sur la piste et je suis presque tentée de mettre mes pieds sur les siens, avec l’impression d‘avoir à apprendre à danser avec lui. « Je suis tellement contente que tu aies pu venir pour la fête, Papa. »

Il regarde Mama et Papa, un sourire nostalgique sur ses lèvres. « Tout ceux qui arrivent à tenir ensemble quarante ans méritent une fête. J’espère juste que je pourrai être à votre quarantième anniversaire, Harper et toi. »

Mon cœur se serre à la mention de cette mortalité et je ne veux pas y penser. « Papa », je proteste. Intellectuellement, je peux discuter avec lui, mais pour la première fois de ma vie, je veux que mon père soit près de moi aussi longtemps que je peux le garder.

« Désolée d’être sentimental avec toi, mon cœur. » Il m’embrasse le front. « Parfois je me demande ce que ça aurait été si ta mère et moi… et bien, si nous n’avions pas tout gâché. »

Je ne peux même pas imaginer une enfance normale. Comment ça aurait été si j’avais mieux connu mes parents ? Que j’aie été avec eux pendant de longues périodes ? De ne pas être envoyée dans l’école qui leur faisait plaisir ou qu’ils soient impressionnés par les bonnes personnes ? « On ne peut pas changer le passé. Mais tu as une belle vie maintenant, Papa, avec Amanda et Claire. »

« Et avec toi aussi. Pas vrai ? »

Je souris et je l’étreins. « Et moi et Harper et Brennan et Collin. »

Il relâche un long soupir et je me rends compte de combien c’est important pour lui d’entendre ces mots. « J’aime bien être un grand-père plus que je ne le pensais. Je m’attendais à ce que cela me fasse me sentir vieux, mais au contraire, je me sens jeune. »

« Vraiment ? C’est-à-dire ? »

« Tout est nouveau. Brennan et Collin ne savent pas combien j’ai été un père terrible. Je suis juste le type qui les gâte à fond. En plus, Claire m’a fait commencer à regarder les choses d’une nouvelle perspective. Tout est frais. »

« Bien. »

« Mais c’est honteux pour ta mère. »

Je vacille et manque marcher sur le pied de mon père. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Il rougit et détourne le regard, mal à l’aise. « Tu ne sais rien de sa négociation de plaidoyer ? »

Je décide d’arrêter de danser tout d’un coup. « Qu’est-ce qui se passe ? »

« Le bureau du procureur de Manhattan a accepté sa négociation de plaidoyer pour un troisième degré de délit. Elle a écopé de quatre années dans une prison de sécurité minimale. C’est arrivé vendredi dernier. »

Génial. Ma mère va travailler son revers pendant deux ans avant d’être libérée sur parole. Quelque part ce n’est pas surprenant mais c’est décevant.

Une main chaude se pose sur mon épaule et je reconnais le contact du corps d’Harper contre le mien. « Ça va, chér ? » Elle ronronne. Sa voix est calme mais j’entends le ton protecteur sous la surface.

Je m’appuie contre elle, reconnaissante qu’elle soit là. « Ça va. Papa vient juste de me donner une mauvaise nouvelle. »

« A une fête ? »

Papa entend le reproche. Harper n’était pas très subtile, je l’admets. J’adore le fait que de l’autre côté de la piste bondée, elle ait pu deviner que quelque chose n’allait pas et venir immédiatement près de moi.

« Je suis désolé, Kels. Harper a raison, je n’aurais pas dû dire ça maintenant. C’est une célébration. » Il lève un peu les bras sur le côté. « Tu pardonnes à ton vieux père ? »

Je l’étreins. « Bien sûr, Papa. »

Papa me serre et ensuite se tourne pour me placer entre les bras d’Harper. « Désolé, Harper », dit-il, en lui tapotant le dos et en partant rapidement.

« Tu vas bien, ma chérie ? » Harper me serre plus fort. Nous sommes toujours au milieu de la piste et nous ne faisons même pas semblant de danser.

Je commence à bouger doucement au son de la musique pour ne pas continuer à attirer autant l’attention. Je ne veux pas que mon père se sente plus mal qu’il ne  l’est déjà. Je me disais bien que la garce allait s’en sortir d’une certaine façon mais je ne voulais pas vraiment le savoir. Je voulais juste lui rouler dessus accidentellement un jour. Et reculer plusieurs fois. « Maman a fait un marché. Elle est dans une sorte de prison genre country club. »

« Et bien, tant mieux », répond Harper en me surprenant. « Peut-être que quelqu’un va lui enfoncer un club de golf dans… »

Je lui couvre la bouche de ma main. « Chhh, Mama va t’entendre. Ou pire, Nonny. »

Mon épouse ne se repent pas. Elle lèche ma paume.

Ça ne me désarçonne pas. Je suis une mère maintenant.

Elle change de tactique et tente un baiser et un mordillement.

C’est mieux.

 

* * *

 

« Je me souviens avoir rencontré les Kingsley pour la première fois quand ils étaient une famille jeune. En fait, leur plus jeune fille, Harper Lee, était née quelques mois auparavant. Si on m’avait dit que la petite allait grandir et voler le cœur de ma fille, j’aurais ri. Et j’aurais eu terriblement tort de le faire. » Matthew secoue la tête.

« Jonathan essayait de me convaincre de siéger au conseil d’administration de sa société d’investissement. Une partie de sa campagne de charme était de m’inviter à dîner chez lui.

« Alors, à mon voyage d’affaires suivant à la Nouvelle Orléans, je suis allé manger avec Jonathan et Cécile et leurs cinq enfants. Pendant le dîner, j’ai mentionné que mon père venait d’être récemment admis à l’hôpital. J’ai été choqué quand le plus jeune fils de Jonathan, Robie, a commencé à applaudir à la nouvelle.

« Cécile était horrifiée et Jonathan donnait l’impression qu’il allait s’évanouir. Mais j’étais curieux. Le gamin ne m’avait pas l’air d’un mauvais bougre, alors je me suis dit qu’il y avait autre chose. J’ai demandé à Robie pourquoi il applaudissait. Il a souri et m’a montré la petite Harper, qui dormait dans un couffin proche et il a dit, « il va aussi avoir un bébé ! »

« Heureusement, depuis ce jour-là, Jonathan a mieux travaillé à gérer sa société qu’à expliquer les choux et les roses à ses enfants. »

 

* * *

 

Kels et moi restons sur la piste de danse. L’orchestre est d’humeur sentimentale alors je peux tenir ma nana contre moi. « Comment ça va, mon cœur ? » Je demande, les lèvres près d’une oreille parfaite. Je l’embrasse derrière le lobe et j’absorbe l’odeur de son shampooing et la trace de son parfum.

« Jamais aussi bien. C’est une fête merveilleuse. Tu vois, ce qu’il faut qu’on fasse c’est adopter deux enfants ou plus comme ça ils pourront se mettre ensemble et nous offrir une fête comme celle-là dans quarante ans. »

Je virevolte et fait plonger ma nana, ce qui la surprend. Je la redresse et je vole un baiser. « J’aime bien la façon dont tu penses. Mais, tu n’as pas de cousins qui pourraient nous aider là-dessus ? »

Je pense que j’ai réussi à intriguer Kels. Elle cligne plusieurs fois des yeux et finit par dire, « Hein ? Des cousins ? Oui, j’en ai deux ou trois, mais… »

« Ce sont des garçons ou des filles ? » J’essaie d’ignorer le sourire qui commence à tirer sur mes lèvres.

« J’en ai de chaque. »

Je hoche la tête, réfléchissant à cette information. « Ils sont beaux ? »

« Ils sont du côté de mon père, alors ils ne sont pas mal. »

Je resserre les bras autour de Kels et je la rapproche. « Pas mal dans le sens qu’ils n’ont pas trois têtes ? Ou pas mal si tu aimes les hommes ? »

« Harper, d’accord, je suis complètement désorientée. Est-ce que tu es en train de dire que tu veux un bébé ? »

Je présume que oui. Ce n’est probablement pas le moment de parler de cette affaire-là, mais, bon sang ? Les cartes sont abattues, pour ainsi dire. Je hoche la tête. « Je pense que oui. Je veux dire que, oui, c’est le cas. Je voulais vraiment faire l’expérience de ce que tu as fait. Seigneur, certains jours j’étais si jalouse quand tu sentais Collin et Brennan qui grandissaient en toi. Pour créer de la vie avec quelqu’un qu’on aime, je ne peux pas imaginer quelque chose de plus étonnant, de plus gratifiant. » Soudain, je suis embarrassée d’avoir lancé ce sujet, surtout ici et maintenant. « Mais nous n’avons pas besoin de parler de ça maintenant si tu ne veux pas. » Je commence à m’écarter d’elle pour nous entrainer vers la salle de cocktail.

« Non ! Maintenant c’est bien. » Kels me serre fort malgré son expression étonnée à ma déclaration. « Si tu veux vraiment le faire, je pense que c’est merveilleux. Nous allons trouver un moyen. »

« Vraiment ? » J’arrête de tenter de quitter la piste tandis que Kels me tient très fort. « Ça ne t’ennuierait pas ? »

« M’ennuyer ? Non, ça ne m’ennuierait pas. J’adorerais avoir d’autres bébés et j’adorerais partager ça avec toi. » Elle fait des cercles apaisants dans le creux de mon dos pour me réconforter. « Je n’ai juste jamais eu l’impression que tu voudrais avoir un bébé. »

« Je suis trop butch ? » Je ris.

Kels se joint à moi. « Oui, trop butch. »

« Je ne l’ai jamais voulu, Kels, avant aujourd’hui. » Comment expliquer ça ? « Je ne me suis jamais vue enceinte. Ça ne collait pas avec mon image de journaliste motarde et rebelle. Je ne pensais pas qu’on faisait des blousons aussi grands, tu vois ? » Kels sourit à ma blague. « J’ai toujours été géniale avec les enfants, la Tante Harper préférée, et tout ça. Mais je pensais que ça suffirait, que mes nièces et neveux seraient aussi proches de moi que mes propres enfants. Ensuite je t’ai trouvée. Quand tu as dit que tu voulais un bébé, j’étais si heureuse. Et maintenant nous avons Brennan et Collin et je suis folle d’eux. J’aimerais qu’ils aient quelques frères et sœurs et j’aimerais être celle qui les leur donne. Je considère mes frères comme étant le meilleur cadeau que mes parents m’aient jamais donné. Je veux que Brennan et Collin fassent aussi l’expérience d’une grande famille. »

Si la Nouvelle Orléans devait faire l’objet d’une coupure de courant à cet instant, nous pourrions toujours voir la lumière du sourire de Kels. « Mon cœur, tu me dis quand et nous allons commencer à faire un bébé. »

Je me penche et je capture ses lèvres, savourant la douceur de ce moment. « La pratique c’est parfait », je murmure contre ses lèvres quand nous nous séparons enfin, sans vouloir nous éloigner trop. Pour être franche, j’aimerais aller maintenant à la maison pour commencer à pratiquer.

« C’est sûr. Harper, ta Mama ne va jamais le croire. Quand est-ce qu’on fait cette grande annonce ? »

Je fais semblant de réfléchir un long moment. « Quelque part autour de l’anniversaire des jumeaux ? » Kels me tape joyeusement le bras. « Je ne sais pas, chér. Je suppose qu’on devrait d’abord en parler à tes cousins et nous assurer qu’ils sont partants. Je détesterais donner de l’espoir si ça ne marche pas. »

« Harper, mon cœur, même s’ils ne le sont pas, il y a d’autres méthodes. Mais nous allons attendre et je pense que le premier anniversaire de Brennan et Collin est un plan merveilleux. » Kels me caresse la joue et je m’appuie à ce doux contact. » Merci beaucoup. »

« Pour quoi, Petit Gourou ? »

« De vouloir ça. Je voulais une grande famille et je me sentais… et bien, je me sentais… comme si peut-être je… » Elle abandonne et sourit. « Ça n’a pas d’importance parce que nous allons en avoir un. D’une façon ou d’une autre. »

Je penche la tête pour capturer son regard. « Chér, qu’est-ce que tu ressentais ? Dis-le-moi, s’il te plait. »

Kels s’interrompt les yeux fermés, je présume que c’est pour avoir le courage de parler. « Je ressentais comme un échec », dit-elle enfin, doucement. « Je voulais tellement nous donner un tas de bébés. Quand on a dit que je ne pouvais pas, je me suis sentie comme si j’avais fait quelque chose de mal et que je n’étais pas supposée devenir mère. Je pense que c’est pour ça que je suis aussi protectrice avec Collin et Brennan. Après tout ce que nous avons traversé, je ne pouvais pas les perdre. C’est pour ça que j’ai accouru à la maison, pour ça que je suis rentrée dans ma famille. »

« Oh, chér », je dis dans un souffle, le cœur brisé. Comment cela a-t-il pu m’échapper ? Quelle conne je fais ? « Mon cœur, tu es une mère fabuleuse. Seigneur, avec toi tout semble si facile. Nos deux bébés t’aiment tellement. Je ne peux pas imaginer faire ça avec quelqu’un d’autre ? » Même la pensée me terrifie. « Tu n’as rien fait de mal. »

Elle hoche la tête et renifle. « Je le sais maintenant et je suis tellement heureuse. Nous avons une famille merveilleuse qui nous entoure et nous soutient et nous avons les bébés les plus beaux du monde. » Elle me pousse joyeusement. Même si aucun de mes frères ne l’admettra, nous avons les enfants les plus beaux du monde. « Pendant un temps, j’étais effrayée mais regarde ça. » Ma nana me montre la fête qui continue autour de nous. Tout le monde sur la piste a été assez gracieux pour nous laisser avoir cette discussion en pleine intimité autant que le lieu le permet. « Ça pourrait être notre futur, Harper, et j’ai hâte de faire chaque pas avec toi. »

Cette déclaration mérite un autre baiser. « Tu penseras toujours la même chose si l’un de nos enfants veut concourir pour le sénat de la Louisiane et que les autres sont aussi », je tremble pour rire, « avocats ? »

« Les deux choses que j’ai apprises à travers tout ça, Harper Lee, c’est : un, on peut toujours compter sur la famille pour être là pour nous ; et deux, ça ne fait jamais de mal d’avoir quelques avocats autour de soi. Mais je te le dis, je pense que tu as bien désigné Brennan comme ‘La Fille Qui Veut Diriger Le Monde’ et Collin, lui, va emprunter mon chemin. » Les yeux de ma nana luisent de joie.

« Oh, c’est vrai ? Est-ce que tu as joué dans l’équipe de football américain de Tulane comme quaterback ? »

« Non, et toi non plus », indique Kels d’un ton raisonnable, anticipant une réaction de ma part. Pour le moment, du moins. « Mais il n’y a rien de mieux que d’être un journaliste multi récompensé qui trouve le bonheur et la joie, et l’amour vrai, et qui peut passer le reste de sa vie à faire ce qui lui plait. » Elle se hausse et murmure dans mon oreille, sa respiration envoyant des frissons plaisants le long de ma colonne, « incluant, mais sans se limiter, passer beaucoup de temps à faire des petits frères et sœurs. »

La chaleur s’installe dans mon corps et il me faut toute ma volonté pour ne pas emmener ma nana à la maison sur le champ pour travailler sur ce truc du bébé. Mais nous aurons à faire plusieurs essais plus tard ce soir. Peut-être que je peux acheter un test de grossesse pour nous inspirer encore plus. « Alors tu m’aimeras toujours quand je serai grosse, hein ? »

« Mon cœur, je vais même sortir au milieu de la nuit pour trouver des trucs dégoûtants que tu voudras manger quand le bébé commencera à être exigeant. Tu vas être tellement gâtée que personne ne pourra tenir près de toi. Tu seras comme le gros chat primé d’une vieille dame. »

« Eh bé,  c’est un bénéfice collatéral terrible. Alors, tu penses à combien ? Au total je veux dire. Quatre, cinq, six ? » Six me semble fichûment effrayant, pour être honnête, parce que ça voudrait dire quatre rien que pour moi.

« Mama et Papa s’en sont bien sortis avec cinq mais je pourrais survivre avec quatre. C’est un joli numéro pair. »

« Tu penses que nous aurons la chance de ravoir des jumeaux ? »

Ceci amuse ma nana et je suis tellement contente de la voir heureuse. « Tout est possible, Harper. Je pense vraiment que tu vas être plus que mignonne quand tu seras enceinte. »

Je fronce les sourcils. « Je ne fais pas dans le mignon. »

Kels m’ignore et tapote mon estomac plat. « Si tu as des jumeaux du premier coup, on pourrait peut-être aller jusqu’à cinq. »

« Est-ce que je dois te rappeler que le cinquième est parfois le meilleur du lot ? » Je remue le doigt devant elle. « Où serais-tu si Mama et Papa avaient pensé que quatre était un beau numéro pair et avait arrêté à ce moment-là ? »

« Perdue. Et très seule. » Kels me regarde sérieusement, jusqu’au tréfonds de mon âme. « Je t’aime, Harper. Je refuse de penser à ma vie en considérant que tu n’en fais pas partie. Il y a une raison pour laquelle les deux personnes les plus bornées de la planète ont été réunies et j’ai l’intention de passer les prochaine soixante-dix années à essayer de comprendre pourquoi. »

« Je vais te le rappeler. » Pfuii. Quelle soirée. Qui aurait pensé que nous discuterions de moi enceinte et de nous avec une palanquée d’enfants à l’anniversaire de mariage de mes parents ? « Alors, tu veux qu’on se refonde dans la fête ? Ou bien on sort sur le balcon et on se fait des câlins ? » Je ne blague qu’à moitié avec cette proposition.

« Je pense que nous devrions sortir sur le balcon et nous faire des câlins. »

Nous quittons immédiatement la piste de danse à la recherche d’un endroit calme et retiré. Je me penche et je murmure les seuls mots qui me viennent à l’esprit à l’instant, « Seigneur, que je t’aime. »

 

* * *

 

« Je me rappelle de la première fois où j’ai essayé de cacher quelque chose à Mama. » Robie secoue la tête d’amusement. Aucun de nous ne pouvait s’en tirer très longtemps. « Mon copain Bobby allait à l’école de la paroisse avec moi. Sa mama faisait les meilleurs déjeuners. Jusqu’à ce jour, je me souviens du goût des sandwichs po’boy de Mme Boudreaux. Ce vieux Bobby apportait son déjeuner et lui et moi on le mangeait pendant la récréation.

« Vu qu’on habitait près de l’école, nous les enfants on marchait jusqu’à la maison pour le déjeuner. J’emmenais Bobby avec moi parce qu’il n’y avait plus rien à manger après la récréation. Mama le nourrissait avec nous et nous renvoyait tous à l’école.

« Je présume que d’avoir Bobby tous les jours pour le déjeuner inquiétait Mama sur la famille Boudreaux. Un jour, elle est allée là-bas pour parler en privé à la mama de Bobby et voir s’ils avaient besoin de quelque chose. C’est là qu’elle a découvert les sandwiches de Bobby. »

Robie se met à rire. « Elle a dû deviner ce que nous faisions parce que le jour suivant quand nous sommes tous venus à la maison pour déjeuner, Mama a fait son jambalaya spécial. J’adore ce truc. Ouh la la. » Robie semble affamé rien qu’ à y penser, en fait. « Nous étions assis autour de la table et Mama a donné de grandes portions à Gerrard et à T-jean, à Luc et même à Harper, qui n’était qu’une toute petite chose à l’époque.

« Bobby et moi on n’a reçu qu’un demi-sandwich chacun. » Il tapote sa taille fine. » Heureusement que Mama a fait ça. Je détesterais me voir devenu gros si j’avais continué dans cette direction jusqu’à la terminale.

« Je t’aime, Mama », il envoie un baiser à la caméra. « Et j’aime que ce soit ton souci des autres qui t’ait amenée à découvrir notre petite arnaque. »

 

* * *

 

Kels et moi rejoignons mes frères à leur table. La plupart d’entre eux a retiré sa cravate et sa veste. La majeure partie des invités est partie et seule la famille reste. Mama tient conversation avec la Conspiration de la Cuisine à une autre table, mais je veux Kels avec moi. Je ne veux pas la partager avec mes sœurs, là maintenant. J’installe Kels sur mes genoux et je l’entoure de mes bras, le nez contre son corps doux.

« Comment se passe la guerre ? » Je demande.

Robie soupire et prend une longue gorgée de la bouteille de bière devant lui. « C’est dur d’être malin et charmant toute la nuit. »

« Surtout pour toi. » Luc fait un clin d’œil.

« Oui, oui. Au moins, j’ai apporté mon soutien au sénateur. »

« Ce n’est pas bien de m’appeler comme ça avant que je gagne les élections. »

Kels arrange le col de Gerrard qui a réussi à se mettre n’importe comment. « Tu as décidé de te présenter ? »

« Je ne sais pas comment je peux le refuser avec grâce à cet instant. »

T-Jean ricane et roule les yeux. « C’est vrai, vieux frère, tu ne fais ça que pour être poli. Il n’y a pas un brin d’ambition en toi. Nan. Pas un seul. »

« A l’obéissance civique », Robie fait un toast.

Nous levons tous nos verres.

Gerrard a la bonne grâce de rougir. « Très bien, c’est bon. Bien sûr que je veux me présenter et gagner. » Il regarde Katherine un long moment. « J’espère juste que le reste de la famille acceptera ce choix. »

Je suis surprise que Gerrard envisage de faire ça sans en avoir parlé longuement avec Katherine. Ça semble être un grand pas à franchir sans le soutien de son épouse. Etant donné que Gerrard a toujours été mon mentor dans ce domaine, je suis surprise. « Elle n’est pas d’accord ? »

« Harper Lee ! Bon Dieu ! Bien sûr que Katherine et moi, et les enfants, nous en avons parlé. Ils sont tous d’accord pour me laisser essayer de gagner. Naturellement Joseph pense qu’il pourra utiliser ma position pour draguer les filles. » Il sourit, sachant que son aîné est un peu comme lui au même âge certains jours. « Je ne veux simplement pas rentrer dans ce sujet avec le mauvais motif. C’est beaucoup de travail, même au niveau de l’Etat. Je vais devoir appeler ma famille pour avoir du soutien. »

« Sans problème », approuve Luc d’un ton aimable. « Tant que nous ne devons pas construire un autre toit à ta maison. Mon dos m’a fait mal des semaines après l’été dernier. »

« Pauvre bébé », T-Jean fait des bruits de baisers dans la direction de Luc.

« Peut-être qu’on peut faire un documentaire sur ta campagne », propose Kels. « L’Homme du District du Jardin. » Nous rions tous. « Ça ne sonne pas très bien, hein ? »

« Et bien », suggère Robie, « si c’était Brian qui se présentait, ce serait parfait. » Il se baisse quand Gerrard lui lance une serviette.

« Ça ne me fait pas vraiment voir comme un homme du peuple, Kels », admet Gerrard. « Peut-être que nous pouvons trouver quelque chose de mieux. »

« Et si on appelait notre maison d’un nom triste comme ‘Misère’ ? Alors ça pourrait être ‘L’Homme De La Misère’. » Robie essaie d’être amusant. En fait il l’est.

Gerrard secoue la tête. « Je vais te dire, nous pouvons le faire si c’est toi qui dit à Mama que sa maison bien-aimée s’appelle comme ça. »

« Ou on pourrait dire ‘Elisez le juge Gerrard’. »

« C’est ce que je pensais. »

Nous faisons tous des claquements avec nos bouches. Personne ne veut prendre le risque avec Mama et sa maison.

 

* * *

 

Je prends mon tour devant la caméra et j’essaie fort de me souvenir que c’est la famille pas le travail.

« Je ne suis même pas sûre de savoir où commencer. Je sais que ‘merci’ n’est pas suffisant. Tous les deux vous m’avez donné tellement en si peu de temps. Je suis toujours submergée par votre générosité et l’amour qui semble sans fin pour vos enfants.

« Jamais vous n’avez fait se sentir les épouses moins importantes dans vos vies que votre propre chair et votre sang. Pour moi, vous avez ouvert un nouveau monde complet, et je vous en serai éternellement reconnaissante. Vous m’avez donné les choses que je n’aurais jamais pensé avoir. Et vous avez ouvert votre maison et vos cœurs pour moi comme si vous me connaissiez depuis toujours.

« Je célèbre ce jour avec vous, mon seul regret étant de ne pas avoir été là plus tôt, pour votre trentième anniversaire. Mais soyez assurés que je serai là pour le reste et j’espère que quand vous célèbrerez votre soixante-quinzième anniversaire, nous serons tous entourés de petits-enfants et arrières petits-enfants. »

« La seule chose qu’il me reste à dire, c’est que je vous aime tous les deux. »

 

* * *

 

Je vais vers le leader de l’orchestre et je lui parle un moment. Il est fatigué, je le vois bien. Sa chemise est trempée de sueur et son groupe a la même apparence lessivée. Nous sommes une famille qui aime la musique et danser. Je pense qu’ils ne s’attendaient pas à jouer aussi longtemps ce soir. Je glisse un billet de cent dollars au leader et je suis récompensée par une dernière chanson.

« Allez chercher vos nanas, les frères », je les réprimande tout en prenant Kels par la main pour la reconduire sur la piste de danse. Dans quarante ans, quand on dansera sur la même piste, je regarderai tous nos enfants et petits-enfants, et je me rendrai compte que nous avons pris des décisions ce soir qui vont tout changer. Et moi qui pensais simplement aller à une fête.

Le chanteur commence à chanter la mélodie. Sa voix, rauque de trop de whisky et de cigarettes et pleine de nostalgie. J’ai demandé une vieille chanson de Sammy Cahn. Elle semble appropriée.

« C’est la dernière danse, nous sommes à la dernière danse.

« Ils baissent les lumières et espèrent que nous allons partir.

« C’est visible qu’ils sont conscients que nous sommes tous les deux, seuls sur la piste.

« Et pourtant je veux te tenir comme ça pour toujours et plus.

« C’est la dernière chanson, ils jouent la dernière chanson.

« L’orchestre bâille, ils ont sommeil je le sais.

« Ils se demandent juste quand nous allons partir, mais jusqu’à ce qu’on parte, serre-moi fort,

« Pour la dernière danse, chaque battement de la dernière danse.

« Garde-moi la première danse dans tes rêves ce soir. » (NdlT : traduction libre)

 

* * *

 

« Je me souviens que je chantais. » C’est difficile d’essayer de penser à la première fois où on se souvient de ses parents, je m’en rends compte quand Jim me pose la question. Je me rends compte aussi combien j’apprécie de réaliser et que je n’ai jamais voulu être devant la caméra.

« Mama chantait toujours dans la maison. Elle aimait les chansons des comédies musicales et je pense que nous les enfants, on en connait plus que le Chœur des Hommes Gays. Mama chantait parce qu’elle était heureuse. Nous étions tous heureux.

« Je me souviens de certaines nuits où je me réveillais et je descendais en douce. Le plus souvent, j’allais me chercher un snack, surtout s’il restait du dessert. Nous les enfants, on descendait tous en douce en fait. Parfois il y avait presque une collision dans la cuisine à cause de toute l’activité.

« Quelques fois, j’entendais Papa qui chantait pour Mama. Je rôdais et regardais le porche à l’arrière et ils étaient là, dansant et chantant ensemble.

« C’est pour ça que je chante toujours pour Kels. Pourquoi je chante pour Brennan et Collin. Ça me rappelle combien j’étais aimée – et je le suis toujours. »

 

* * *

 

Rentrée à la maison et fatiguée, mais changée pour un survêtement d’intérieur, je prends le temps d’être avec nos bébés tandis qu’Harper se douche et se prépare pour le coucher. Nous sommes tous les trois affalés sur le lit à rire et à jouer. Bien sûr, ils devraient déjà dormir, mais les garder levés un peu plus longtemps signifie qu’il y aura moins de chance qu’ils interrompent mon temps de jeu avec leur Mama.

Je ris quand la tête de Brennan glisse vers l’avant le nez sur la couette et qu’elle éternue. Elle n’a toujours pas compris que faire une telle chose la fait éternuer. Collin est content d’être sur le dos et de jouer avec ses pieds, tout en regardant la porte de la salle de bains. Il attend sa Mama. Il sait où elle est.

« Alors, mes petits. » Je tire sur le pied de Brennan et elle rit. Son visage me rappelle celui d’un chérubin. « Que penseriez-vous d’un petit frère ou d’une petite sœur ? »

Brennan semble d’accord avec l’idée mais Collin répond avec un rot retentissant.

« Oooh, tu ne veux pas partager ta Mama, petit jaloux. » Je lui chatouille le ventre et il enroule sa main autour de la mienne, essayant de l’attirer vers sa bouche pour la mâchouiller. « Je déteste t’annoncer ça, mais ta Mama veut un bébé. Alors, dans quelques temps, pas trop, j’imagine que tu vas avoir un petit frère ou une petite sœur. »

« Jeune », je suis corrigée tandis que la lumière de la salle de bains s’éteint et que mon épouse bien-aimée nous rejoint sur le lit. Elle soulève Collin et le serre contre elle. « Tu vas devenir frère aîné, mon pote. Alors tu ferais mieux de t’accrocher. » Ce qu’il fait, complètement emmêlé dans les cheveux d’Harper. « Kels ? »

Elle n’a même pas besoin de finir la demande avant que je ne commence à lui démêler les cheveux. « A ton service », je lui dis avec un baiser rapide. Je regarde Brennan et je la vois se frotter les yeux, alors je sais qu’il est temps d’aller au lit. « Allez, Tabloïde, on les couche pour la nuit et on revient travailler sur le futur bébé. »

« J’aime vraiment la façon dont tu penses. »

 

* * *

 

Je me souviens avoir lu Le Souffle de la Guerre d’Herman Wouk. J’ai oublié si je l’ai lu pour le plaisir ou pour l’école. Mais je l’ai aimé et des parties sont vraiment restées ancrées en moi.

Je me souviens de sa description du premier baiser entre Byron et Natalie : « La robe en laine marron était rugueuse entre ses mains. Le parfum dans ses cheveux n’était pas un rêve ni le souffle humide et chaud de sa bouche. Par-dessus tout brillait le miracle inconcevable que tout ceci était en train d’arriver. » (NdlT : traduction libre)

Je ressentais la même chose dans cette carriole il y a moins de deux ans. Un miracle inconcevable.

En fait je me réveille chaque matin avec le même sentiment. Sauf que maintenant, ça dépasse le simple fait d’avoir Kels dans ma vie. Mes deux anges m’étonnent chaque jour, tandis que je les regarde grandir devant mes yeux, espérant qu’ils prennent le meilleur de chacune de nous et rien du pire, me demandant ce que nos prochains enfants, un ou deux, trois ou quatre, seront, et ce qu’ils ajouteront à notre vie. Et ce que je peux ajouter à la leur.

Rentrée de mes voyages, je réussis d’une certaine façon à achever mes rêves. Je me blottis contre Kels qui dort paisiblement près de moi. Je trace la courbe de son bras du bout de mes doigts, regardant l’effet que mon toucher a sur elle, même endormie. Elle s’enroule contre moi jusqu’a ce que nous ne fassions qu’une. Dans son sommeil, elle me cherche et je lui donne volontiers ma main. Pourquoi pas ? Elle a déjà tout ce qui est à moi.

Tandis que je sombre dans le sommeil, je me souviens de mon autre passage préféré chez Wouk, contente de comprendre enfin sa signification : « La condition humaine semble être une tapisserie sombre avec un dessin indistinct et déroutant qui s’enroule autour et à l’intérieur vers des amants nus éclatants. La Bible commence avec ce chef d’œuvre. La plupart des histoires anciennes finissent avec les amants mariés, qui se retirent vers leur nudité sacrée. Mais pour Byron et Natalie, leur histoire ne faisait que commencer. » (NdlT : traduction libre)

C’est ce qu’on dira de nous dans quarante ans : notre histoire ne faisait que commencer.

 

 

 

Fin