Avertissements standards (de l’auteure) – Ces personnages, la plupart, appartiennent à Universal et Renaissance Pictures, et à quiconque a un intérêt dans Xena : Princesse Guerrière. Ceci est écrit pour s’amuser et aucune règle de copyright n’a été enfreinte.

Avertissements spécifiques :

Violence - Pourquoi est-ce que tout le monde pose un avertissement de violence dans une histoire de Xena ? Bien sûr qu’il y a de la violence. Est-ce que vous pensez que nous écririons une histoire qui consisterait en des pages et des pages de Xena en train de… pêcher… ou quoi ? C’est une Princesse Guerrière, pas une consultante de Mary Kay (aucune insulte ici – certains de mes collègues de travail sont des consultants de Mary Kay et je leur achète régulièrement des produits). Et Gabrielle n’est pas non plus une mauviette avec ce bâton. Alors, oui – il y a de la violence.

Subtext – Allons. Même dans la série il y a du subtexte. Zut, parfois ce n’est même pas du subtexte. Parfois c’est explicite (maintexte). Mais quoi qu’il en soit, ceci est une fan fiction alternative. Cela veut dire qu’elle est basée sur le principe que Xena et Gabrielle sont plus que deux amies. Si ce n’est pas votre tasse de thé à la menthe, il y a de nombreux, très nombreux bardes talentueux dans le Xenaverse qui postent des fictions générales qui ne suivent pas ce principe. Allez les trouver. Savourez-les.

Il y a aussi de la censure légère ici, pas plus.

Alors – ayant lu ce bel avertissement, si vous lisez quand même la FF et que vous êtes choqués que Gabrielle et Xena s’embrassent, je ne peux pas vous aider. Si vous êtes offensés, envoyez-moi votre adresse et je vous enverrai un buisson de citrons. Nous aimons en envoyer par ici – il faut qu’on s’en débarrasse du maximum d’une façon ou d’une autre.

Tous les commentaires sont les bienvenus. Vous pouvez les envoyer à mailto:merwolf@bellsouth.net

ou à fryda@orange.fr

 

Chose promise… chose due

(Promises Kept)

1ère partie

Par Melissa Good (mai 1998)

(traduction Fryda – 2016)

 

Le soleil frappait fort sur un vieux combat entre l’animal et l’homme, ou, pour être précis, l’animal et la femme. L’étalon secouait sa tête hirsute, hennissant et se cabrant un peu, levant ses deux jambes avant et retombant à nouveau tandis qu’il observait avec prudence son adversaire, une grande femme aux cheveux noirs qui tournait patiemment autour de lui.

« Allons », essayait de le convaincre la femme en avançant vers lui d’un pas souple de chat. Elle tenait une carotte qu’elle levait pour l’attirer, laissant le cheval la renifler. « Allons, mon grand… tu sais que tu le veux. »

Ses naseaux s’écartèrent et il fit un pas prudent en avant, sans faire confiance à l’humaine, ayant eu, pendant sa courte vie, l’expérience de leur brutalité. Il avait deux ans, mais il était grand, bien plus de seize mains et bâti pour la charrue, avec un pelage marron épais et une crinière et une queue blondes, et un empennage blanc le long de ses belles jambes. Il s’écarta en trottinant, soupçonneux.

Mais la femme était patiente et continuait à tourner, le rapprochant de plus en plus du coin du corral, bougeant lentement, régulièrement avec cette carotte qui commençait à sentir plutôt bon.

Il la renifla. Elle avança d’un pas, puis s’arrêta, la carotte tendue.

Pour lui, elle sentait comme l’écurie, des brins de foin et du tissu, et de la sueur, rien de menaçant. Il s’avança d’un pas, dansant sur ses sabots nerveux. Plus près et il pouvait presque, s’il tendait le cou, mordiller la carotte.

Il le fit. Il attendit que quelque chose arrive.

Ça n’arriva pas. La femme se contenta de rester là, tendant la carotte, tranquille, détendue…

Un autre pas et il la mâchait, goûtant la suavité rugueuse sur sa langue tandis que la main qui ne tenait pas la carotte se levait pour le gratter à cet endroit précis sous sa mâchoire… ah… Il la poussa dans la poitrine quand elle s’arrêta, avec son odeur dans les poumons, tandis que les doigts malins grattaient et massaient juste aux bons endroits.

« Bon gars », dit Xena doucement. « Ce n’est pas si mal, hein ? »

Le cheval renifla doucement et chercha plus de carottes, en trouva une dans une poche et tapa le tissu du museau.

Xena rit et la sortit, la mettant dans sa paume pour le laisser la lécher, sentant le chatouillis de ses moustaches raides contre sa peau. « Oh… un petit malin, je vois. » Elle caressa l’animal sur le cou et le long de son poitrail, pour qu’il s’habitue à son contact. « Brave petit. » Elle plia les doigts et massa en légers cercles le pelage rugueux, regardant la peau se rétracter sous ses doigts et prenant une inspiration profonde de l’air de l’automne, plein de blé mûr et de cheval et d’herbe épaisse. « Tu aimes ça, hein ? »

Le cheval hennit doucement et resta calme, captivé par elle. Xena continua à gratter et passa son autre bras par-dessus le dos de l’étalon tandis qu’elle regardait la zone qui l’entourait avec un contentement paisible. Elle avait construit le corral dans lequel ils se trouvaient et le suivant, où les deux petits d’Argo jouaient, levant leurs petits sabots et faisant semblant de se cabrer en avançant dans le périmètre ; cet étalon était l’un des deux chevaux qu’elle domptait actuellement au bénéfice d’un marchand du bas de la rivière, qui avait entendu parler de ses talents avec les animaux et avait fait spécialement le voyage pour les livrer.

Cela avait rendu Josclyn très heureux et elle l’avait surpris à l’observer autour de l’écurie, espérant que le marchand allait reprendre son chemin et raconter les histoires sur ses effets presque magiques sur des chevaux méchamment coléreux.

Xena rit doucement. « Tu sais que tu ne veux pas vraiment te fâcher avec moi, pas vrai ? » Murmura-t-elle au cheval qui attrapait maintenant des bouchées d’herbe. « Tu n’es pas un mauvais gars… tu ne souffres pas les idiots, vrai ? » Le marchand ne connaissait rien aux chevaux et avait saisi ces deux affaires… des bêtes de deux ans indomptées à un prix très bas parce que personne n’arrivait à les dompter assez pour qu’ils servent à quelque chose.

La guerrière secoua la tête de perplexité. Ils étaient juste volontaires et avaient grandi dans la nature sans aucun contact avec les humains… et bien, qui pouvait les blâmer ? Elle soupira et passa ses doigts dans la crinière claire, la peignant paresseusement tandis que le cheval avançait de quelques pas pour avoir un meilleur coin d’herbe. « Tu vas avoir une pause maintenant, mon gars… » Dit-elle à l’animal qui renifla doucement. « Deux semaines à juste paresser ici… mais je serai de retour, ne t’inquiète pas. »

Elle s’aperçut qu’elle avait hâte de partir en voyage, un voyage relativement court pour voir la nouvelle famille de leur ami Jessan et s’arrêter dans la ville natale de son âme sœur pour une petite visite. En fait… elle rit intérieurement, elle avait probablement plus hâte que Gabrielle, vu que la visite à Potadeia avait pour but de recréer le lien maternel que la barde n’était pas sûre de vouloir développer à ce moment.

« Hé ! » Une voix masculine interrompit ses pensées et elle regarda vers l’écurie où elle repéra la grande silhouette de son frère, Toris, qui approchait. Elle tapota une dernière fois le cheval et alla à pas lents vers la barrière, regardant Toris qui passait au-dessus d’étais qui restaient du bâtiment et se rapprochait.

« Salut. » Xena s’appuya contre le bois. Toris portait une de ses vieilles tuniques qui était couverte de chaume du toit du bâtiment dont il s’occupait actuellement. Elle l’avait aidé à monter les murs de ses nouveaux quartiers confortables deux jours avant, et elle avait écouté, complètement amusée, les plans de décoration de Granella et Gabrielle ce matin même. « Quoi de neuf ? » Elle mit les mains sur la rambarde et se souleva pour s’installer sur le haut du bois et poser ses pieds sur la deuxième barre.

« Mon toit », répondit son frère avec un sourire, tirant un peu sur la tunique en cuir qui couvrait le haut des cuisses de sa sœur. « Merci… à propos… pour toute ton aide. »

La guerrière eut un sourire détendu. « Pas de problème » Elle posa les coudes sur ses genoux et bâilla un peu, étirant ses épaules pour ajuster la tunique de travail matelassée qu’elle portait, un tissu tanné avec des embouts en cuir, calculés pour protéger les zones les plus sensibles de son corps d’un coup de pied erratique ou d’une morsure. C’était un vêtement sans manches qui lui arrivait à mi-cuisse et elle le trouvait très confortable pour travailler.

Toris, d’un autre côté, portait un pantalon épais rentré dans ses bottes et une chemise à manches longues, pour éviter que les morceaux de chaume, comme il le disait, deviennent une partie permanente de sa peau. Il avait commencé à essayer de laisser pousser sa barbe, ce qui était une source constante de taquinerie de la part de sa sœur et il avait laissé pousser ses cheveux assez longs pour que Granella réussisse à lui faire un petit catogan à l’arrière. Xena tira dessus pour jouer. « Alors… est-ce qu’on va te voir avec des plumes d’Amazones ensuite ? »

« Ah ah », répondit Toris pince-sans-rire tout en s’appuyant contre le pilier. « Vous partez demain, c’est ça ? »

Xena le regarda. « Tu le sais bien. » Elle plissa le front puis le détendit en réalisant la raison de l’inconfort apparent de son frère. « Ah… c’est le grand soir, hein ? »

Toris pianota sur sa cuisse et se mordit la lèvre. « Oui », finit-il par dire en la regardant d’un air penaud. « Je suis un peu nerveux. »

La guerrière fit une grimace. « Et bien… la situation est inhabituelle, je te l’accorde, Tor… écoute, si tu n’es pas à l’aise avec tout ça, je parlerai à Gabrielle… ça peut attendre qu’on revienne… ou plus tard. »

« Non… non… ce n’est pas ça. » Son frère leva rapidement une main. « C’est… heu… » Il regarda alentours. « J’espère que je peux… heu… ah… »

Xena hocha la tête. « Accomplir est le mot qu’on utilisait dans mon armée. »

Il fronça les sourcils. « Ce n’est pas drôle. »

Elle leva un sourcil. « Je ne ris pas. » Elle se massa le menton d’une main. « Ecoute… il n’y a pas de pression, Tor… vas-y lentement et en douceur… » Pour dire la vérité, elle n’était pas… vraiment à l’aise avec tout ça non plus, maintenant qu’ils y arrivaient. Pas qu’elle ne faisait pas confiance à Toris… Mais… un long soupir. « Et plus que tout, sois… » Elle s’interrompit. « Gentil. » C’était de sa Gabrielle dont ils parlaient. Ça la chatouillait que la barde ait été forcée de regarder ailleurs pour ce service critique… pas qu’elle y pouvait quelque chose, mais… Un autre long soupir.

« Gentil. » Toris prit une profonde inspiration et la relâcha. « Bien. » Il mâchouilla à nouveau sa lèvre. « Je ne… pense pas que tu aies à t’inquiéter pour ça… j’aurai de la chance si je réussis à rester assis sans me mordre la langue à babiller », confessa-t-il désabusé. « Y a-t-il… heu… » Il s’interrompit puis reprit. « Un conseil… je… je veux dire… »

Xena rit doucement et le frappa sur l’épaule. « Toris… du calme, d’accord ? Gabrielle est une personne très douce et très aimante… garde ça en mémoire et ne deviens pas frénétique. » Oui… et tu essaies de garder ça à l’esprit toi aussi, d’accord ? Une petite vague de jalousie possessive passa la tête et la tarauda. « Tu fais ça pour nous rendre un grand service et je veux que tu saches que je l’apprécie vraiment. »

« Oui. » L’homme aux cheveux noirs soupira. « Je suis content que Gran soit partie avec ce groupe de chasse… et que vous deux alliez partir pour un moment demain… ça me donne une chance de reprendre mes esprits. » Il leva les yeux avec un sourire penaud. « Honnêtement, soeurette… c’est un grand honneur… et je suis content qu’elle me l’ait demandé… je suis juste… un peu… heu… »

« Nerveux », proposa sa sœur, avec les lèvres recourbées en sympathie.

« Mortellement effrayé », corrigea Toris avec un petit haussement d’épaules. « Je me sens comme un gamin qui sort avec son premier amour. » Ses mains trouvèrent des endroits rugueux dans la rambarde en bois et s’affairèrent dessus. « Est-ce qu’elle a déjà… heu… » Il leva les yeux et croisa le regard de sa sœur. « Je veux dire avec… ah… »

« Une fois », répondit calmement Xena. « Perdicus. »

« Ah », grogna doucement Toris. « Et il… euh… »

« Est mort, le lendemain. Oui », confirma la guerrière.

Son frère pianota sur le bois. « Et… jusqu’ici ça a été seulement… » Il la pointa du doigt puis remua la main dans un inconfort évident. « Je veux dire… »

Xena sentit une rougeur colorer sa peau, à son grand agacement. Dieux… c’est embarrassant… et de mon frère. Dieux. « Euh… oui… j’ai été… mm… » Elle s’éclaircit la voix. « Ça. »

« Beurk. » Toris soupira.

« Hein ? » Xena plissa le front et elle le fixa avec perplexité.

Toris se gratta la tête et bougea les pieds, regardant partout dans l’entrepôt puis vers les nuages, partout sauf le visage bronzé de Xena. « Euh… » Il finit par inspirer. « Je n’ai jamais pensé que j’allais te concurrencer dans cette arène particulière, soeurette. » Il sortit la phrase d’un seul trait. « C’est… intimidant comme Hadès. »

Xena s’interrompit de surprise puis éclata de rire. « Toris… nous ne sommes pas concurrents. » Elle reprit sa respiration après une minute. « C’est… euh… différent. »

« Différent ? » Répéta-t-il avec doute.

« Et bien… oui… je veux dire… quand un homme et une femme… » Xena sentit les mots glisser et lui échapper. « Mais… je veux dire que… c’est une chose, et ensuite… » Sa mâchoire remua plusieurs fois. « Par Hadès, Toris… c’est juste différent, OK ? »

Il mâchouilla ces mots. « Différent comment ? » Son ton était maintenant curieux et plus détendu.

Xena sauta à bas de la barrière et mit les mains sur ses hanches. « Maman ne t’a pas parlé des oiseaux et des abeilles ? » Grogna-t-elle.

Il la fixa. « Non. Elle t’en a parlé ? »

La guerrière se mordit la langue. « Non. » Elle pianota sur sa cuisse, ramassant ses pensées. « Elle a eu peur. »

Ils se regardèrent. « Ecoute… c’est juste différent… » Finit par dire Xena, d’un ton grognon. « C’est plus… un partage égalitaire. » Elle essaya d’ignorer le flot de sang qui chauffait son visage. Je ne peux pas croire que j’ai cette conversation. « La plupart du temps… avec un garçon… on est limité par… » Elle pinça les lèvres. « Son endurance. »

Toris eut l’air insulté. « Hé… ce n’est pas une limite. » Il s’interrompit. « Si ? »

Xena haussa un sourcil suggestif.

« Oh, génial », grommela Toris. « Maintenant je me sens vraiment intimidé. » Il secoua tristement la tête. « Et bien, je ferai de mon mieux. » Il lança un regard à sa sœur. « Elle ferait mieux de ne pas rire de moi. »

Xena rit et mit amicalement le bras autour de ses épaules, le poussant vers l’auberge. « Tu sais bien… Gabrielle ne ferait jamais ça », l’assura-t-elle. « A moins que tu ne fasses quelque chose pour le mériter. »

Il tourna brusquement la tête. « Quoi ? »

« Je blague. » Xena sourit. « Elle fera sûrement de son mieux pour te mettre à l’aise, Toris… je sais que ça ne va pas être facile… ni pour toi ni pour elle… elle a traversé beaucoup d’épreuves. »

Toris avança en silence. « Elle est vraiment sûre de le vouloir ? »

Xena soupira. « Oui. » Elle fit une pause. « Mais écoute… il y a des chances que… rien n’arrive cette fois, Toris… nous allons repartir voyager et qui sait… là maintenant elle est plutôt sûre de ce qu’elle pense vouloir en matière d’enfants. Le temps pourrait tempérer ça. »

Son frère mit le bras autour de sa taille. « Et toi ? Comment tu te sens là-dessus ? »

La guerrière frappa un caillou sur son chemin. « Je… veux qu’elle soit heureuse, plus que tout », répondit-elle pensivement. « Mais je dois admettre que… je suis un peu excitée à la pensée de tout ça. »

Toris sourit. « Je pense que tu seras une mère prodigieuse. » Il la cogna pour la taquiner. « Ou un père, si c’est le cas » l’informa-t-il. « Un enfant ne pourrait pas demander une meilleure enseignante pour plein de talents utiles. »

Xena sourit. « Merci. » Elle lui lança un regard affectueusement espiègle. « Tu sais que Granella est venu me voir pour avoir des herbes anti nausées avant de partir, pas vrai ? »

« Ah oui ? » Il plissa le front tandis qu’ils entraient dans la cuisine, se cognant l’un l’autre dans l’encadrement étroit. « Elle est malade ? »

Cyrène s’était retournée à leur arrivée et elle et Xena échangeaient maintenant des regards légèrement agacés. « Tu es sûre qu’on est de la même famille ? » Demanda la guerrière plaintivement en pointant son frère.

Leur mère secoua la tête. « Je pense que je l’ai fait tomber sur la tête une fois de trop quand il était enfant. C’est vraiment malheureux… il présente plutôt bien, autrement. »

Toris cria. « Hé ! » Il se libéra de la poigne de sa sœur. « Je demandais juste ! » Il lança un regard grognon à Xena. « Et ben, elle l’est ? »

« Toris. » Xena mit les mains sur ses épaules et regarda dans des yeux aussi bleus que les siens. « Tu vas être papa. »

« Ben. » Il haussa les épaules. « Bien sûr… je présume… finalement, je veux dire, c’est de ça qu’on a parlé tout ce t… » Un silence. « Un p… papa ? » Il déglutit. « Mmaintenant ? »

Xena hocha la tête. « Ooouuui… à moins que je ne me sois complètement trompée. » Elle sourit à son frère.

« Wow… » Un grand sourire passa sur son visage et il partit dans la pièce principale de l’auberge, cognant l’encadrement en sortant. « Wow… » Elles entendirent sa voix diminuer derrière lui.

La guerrière se mit à rire. « Il est paumé. »

Cyrène vint près d’elle et l’étreignit. « Tu as fini pour aujourd’hui ? Tu as été dehors dans cet entrepôt depuis l’aube. »

Xena hocha un peu la tête. « Oui… je voulais faire des progrès avec cet étalon… avant de partir et de le laisser batifoler pendant un mois. » Elle tira sur sa tunique. « Je vais me laver. »

L’aubergiste prit un pâté enroulé épais sur un plateau derrière elle et le lui tendit. « Tiens… tu n’as pas déjeuné. » Elle regarda sa fille prendre l’offre et la renifler avec curiosité. « Ça ne va pas te mordre… il y a de l’agneau et des légumes dedans. »

Xena prit une bouchée et la mâcha un moment. « Hé… » Elle avala. « C’est bon. » Elle se lécha les lèvres. « De la sauge… un peu d’anis… et du poivre, c’est ça ? »

Cyrène rit et lui tapota le côté. « Tu deviens bonne à ça… je vais en emballer quelques-uns pour vous deux demain. »

La guerrière rit autour d’une bouchée de pâté. « Ça sera bienvenu… Gabrielle adore manger sur le pouce quand on marche. »

Sa mère eut un sourire narquois. « Je sais. »

La porte s’ouvrit et Gabrielle passa la tête. « Ah ah… je pensais bien t’avoir vue te diriger ici. » La barde entra en portant son bâton. Elle portait un haut blanc court et sans manches attaché sous sa cage thoracique et une jupe enroulée bleu profond qui allait avec les courtes bottes bleues qui enrobaient ses jambes musclées. Elle posa le bâton contre le mur et alla vers l’endroit où se trouvait sa compagne, se soulevant d’une main posée sur le bras de Xena pour prendre une bouchée de son pâté. « Mmm. » Elle remua les sourcils à l’attention de Cyrène. « Gorfp ! »

Xena eut un regard indulgent. « Comment se passe ton cours ? »

« Génial ! » La barde avala et sourit joyeusement. « Ils ont pratiquement appris ce truc de tournoyer… mais ils ont des problèmes avec ce coup en arrière que tu m’as enseigné… » Elle prit son bâton et commença à bouger avec fluidité.

« Ah AH ! ! » Cyrène remua un doigt vers elle. « Pas dans la cuisine ! »

« Oups. » Gabrielle s’immobilisa et sourit d’un air penaud. « Désolée. »

Xena mit le reste du pâté dans la bouche de la barde et lui attrapa les épaules, l’amenant vers la porte. « Allons… j’entends un bain qui appelle. » Elle cligna d’un œil vers sa mère. « On se voit tout à l’heure. »

« Pofrrfm ? » Protesta Gabrielle, mais elle se laissa pousser. « Xrfhm ! »


Une légère fumée s’élevait au-dessus de la baignoire, riche de la senteur piquante et herbacée du savon qui envoyait des îles de mousse sur la surface de l’eau. Xena s’adossa contre le coin incliné du bain et regarda son âme sœur créer plus de bulles qu’elle envoyait cogner doucement la poitrine de la guerrière. « Tu sais… tu fais très peur à mon frère », dit cette dernière en regardant les gouttes d’eau glisser sur la pente des épaules de Gabrielle.

La barde leva les yeux, surprise. « Moi ? » Elle cligna de ses yeux vert brume, perplexe. « Qu’est-ce que j’ai fait ? » Elle glissa pour traverser la baignoire et vint se nicher contre Xena, soupirant un peu lorsque leurs peaux se touchèrent. « J’ai été gentille aujourd’hui… j’ai juste travaillé sur deux agréments d’affaires et enseigné mon cours de bâton… il n’était même pas là… je ne l’ai pas frappé… qu’est-ce que j’ai fait ? »

« Au sujet de ce soir », murmura Xena, la joue posée sur les cheveux mouillés de la barde, sentant les mains savonneuses de Gabrielle commencer un lent et doux nettoyage de sa peau. « J’ai dû lui parler d’oiseaux et d’abeilles. »

Gabrielle lâcha un léger rire. « Oh. » Elle leva les yeux. « Est-ce que ça t’ennuie… je veux dire, nous… ensemble ? »

Xena réfléchit à la possibilité de mentir puis lâcha un souffle. « Oui », répondit-elle honnêtement. « Ça me rend dingue… si c’était quelqu’un d’autre que mon frère, il serait un tas d’excréments de poulets à l’heure qu’il est. »

La barde sourit contre la peau bronzée sur laquelle elle reposait. « C’est toujours bien d’être appréciée. » Elle finit de frotter les épaules de Xena et commença à descendre. « J’ai… vraiment repensé à tout ça… il y a quelques jours maintenant. » Elle se concentra sur une tache de boue. « Xena, comment tu peux avoir de la boue ici ? »

« La pratique », répondit la guerrière. « Alors… tu y as réfléchi et ? ? »

« Rien », répondit Gabrielle. « Il a juste fallu que j’habitue mon cerveau à accepter que je pouvais faire ça… et je pense que j’ai réussi. » Elle s’interrompit. « Alors… est-ce que je t’ai entendu dire que tu pensais que Granella était enceinte ? »

Xena la rapprocha. « Oui… je pense… j’en suis plutôt sûre. »

« Tu… penses qu’elle le sait ? » Demanda Gabrielle. « Je veux dire… elle doit savoir, pas vrai ? »

« Pas nécessairement », dit Xena pensive. « Ça m’a pris une éternité… je n’étais jamais régulière dans mes cycles… alors en rater deux n’était pas inhabituel… mais après que je me suis retrouvée malade et que mon armure me serrait… j’ai calculé les choses. » Elle lança un regard ironique à la barde. « En regardant en arrière maintenant, je sais combien j’étais paumée. »

Gabrielle rit et passa la main sur le corps de la guerrière. « J’ai du mal à t’imaginer enceinte. »

Xena haussa un peu les épaules. « Et bien… j’ai porté vraiment bas… et je n’ai jamais vraiment grossi… ça ne m’a pas empêchée de me battre jusqu’à quasiment la fin. »

La barde la fixa, les yeux écarquillés.

« Gabrielle, j’étais un seigneur de guerre », lui rappela sa compagne. « Ce n’était pas confortable… mais j’ai fait ce que je devais… tu vois ? »

« Beuh. » Son âme sœur couina. « Et bien, il va falloir que tu m’entraînes. »

La guerrière sourit et la berça doucement. « Oh non… tu ne vas pas devoir traverser tout ce que j’ai vécu… tu… » Elle mit le bout du doigt sur le nez de la barde. « Vas être la femme enceinte la plus choyée de l’histoire de la Grèce. »

Gabrielle ricana. « Oh… je ne le pense pas… si tu penses que je vais passer mon temps à traîner au lit, tu es… oh. » Elle goûta la sauge sur les lèvres de Xena et sentit la profonde chaleur de leur connexion la traverser. « Et bien… » Elle rit doucement. « Peut-être que… si tu traînes avec moi. »

Xena lui caressa doucement le visage. « Je serai tout près de toi, promis. »

« Mmm. » Gabrielle soupira d’aise, faisant tournoyer l’eau de son doigt. « A part ce soir, bien entendu. » Elle lança un regard à sa compagne.

Un regard ironique lui fut retourné. « Et bien… si tu… euh… » Xena tressaillit. « Si tu veux que je… euh… je veux dire, je présume que je pourrais… »

Deux doigts vinrent sur ses lèvres, arrêtant sa déclaration. « S’il te plaît… Xena… si Toris est dévasté maintenant, imagine ce que ça lui ferait ? Il s’évanouirait. »

Xena relâcha un soupir de soulagement. « Oui, tu as raison », acquiesça-t-elle rapidement. « Bien sûr… il pourrait le faire de toutes les façons… » Continua-t-elle pensivement, puis elle soupira. « Bien… allons… avant que nous devenions une paire de raisins séchés. »

« Raisins secs », corrigea immédiatement Gabrielle, en l’embrassant. « J’ai demandé à ta mère d’aller avec toi au bazar du marchand ce soir… s’il te plaît, ne refuse pas. »

Xena prit une inspiration pour protester.

« Xena… s’il te plaît… je ne veux pas penser que tu es seule ce soir… ça m’ennuierait vraiment », plaida la barde. « En plus… il faut que tu trouves quelque chose pour les bébés de Jessan. » Une grande caravane de marchands était arrivée à Anphipolis la veille, anxieux de soulager le village d’une partie de leurs bénéfices de l’été. C’était un groupe bien varié en plus… Gabrielle avait vertueusement évité de farfouiller dans leurs marchandises, préférant laisser son âme sœur faire ses propres choix, habituellement bien réfléchis, même si occasionnellement éclectiques. «  S’il te plaît ? »

Xena lui mordilla l’oreille. « Tu sais bien que je ne peux pas te résister », se plaignit-elle, mais elle laissa un sourire courber ses lèvres à contrecoeur. « Très bien… je vais le faire », grogna-t-elle. « Mais je ne vais pas y prendre du plaisir. »

« Bien sûr que non », murmura la barde d’un ton apaisant. « Je sais bien que tu vas en détester chaque minute. » Elle laissa Xena se lever et la soulever et elle tendit la main pour attraper une serviette douce pour les sécher toutes les deux. Elle ne se sépara pas de Xena tandis que celle-ci prenait le tissu et utilisait ses longs bras à son avantage et que les mains de Gabrielle exploraient son corps odorant et chaud. « Garde les yeux ouverts pour trouver un joli morceau de tissu bordeaux, OK ? »

Xena était affairée à s’assurer que Gabrielle était bien complètement sèche. « Hein ? Pourquoi ? »

La barde s’interrompit un long moment laissant les chatouillis galopants voyager le long de son corps et l’empêcher de parler. « P… parce que je… dieux, Xena… parce que je te le demande. »

Les lèvres de la guerrière voyagèrent lentement le long du cou nu de sa compagne. « Tu me demandes de faire quoi ? »

« De continuer ce que tu fais », murmura la barde, se rendant à peine compte qu’elle était doucement soulevée et installée dans les draps doux et odorants qui couvraient leur lit.

« C’est bien ce que je pensais », grogna Xena doucement, dans son oreille.


Il faisait bien noir quand Xena monta sur le porche de l’auberge, s’appuyant de tout son poids sur la rambarde en bois, regardant au loin le grand champ, juste au nord du village, qui avait été moissonné et qui hébergeait maintenant une foule bruyante éclairée par les torches qui se réunissait pour un amusement bien gagné.  Les marchands s’étaient installés au milieu dans un énorme carré avec un groupe de charrettes de nourriture et de boissons, et déjà des groupes de villageois et de visiteurs s’y promenaient, riant et buvant.

Cyrène se joignit à elle après avoir retiré son tablier de travail et elle sourit dans l’obscurité éclairée par le feu. « Tu es prête ? »

« Oui. » Xena toucha la bourse attachée à sa ceinture et sourit. « Et toi ? » Elle ajusta le tissu brodé qui la couvrait jusqu’à mi-cuisse, de couleur dorée profonde et proche de celle du beurre et elle se passa une main dans ses longs cheveux noirs pour les redresser.

« Hmm… » Sa mère observa la foule qui s’amassait avec un peu de doute. « Je n’ai pas connu cette folie depuis des années… tu ferais bien de faire attention, les pickpockets sont assez courants ici. »

Xena leva un sourcil. « Je pense que mes réflexes sont assez bons pour garder mes poches intactes, maman. » Elle eut l’air vaguement insultée.

L’aubergiste lui donna une tape. « Ce n’est pas ce que je voulais dire et tu le sais bien. » Elle descendit du porche. « Allez… je sais que ce petit homme avec des noix douces est ici. »

Cela amusa la guerrière et elle la suivit, claquant des doigts pour Arès qui trottait près de la foule, reniflant d’un air soupçonneux. Le quartier de lune ne donnait pas beaucoup de lumière, mais la zone des marchands était bien pourvue de torches et il y avait une odeur de poix brûlante mélangée avec les arômes attirants de viande rôtie et de boulangerie.

La foule amassée les avala et Xena entendit des salutations dans sa direction, auxquelles elle fit réponse en levant la main. Des effluves d’agneau grillé et d’oignons captèrent son attention et elle se fraya un chemin vers le petit étal, tendit une pièce et reçut deux brochettes de viande et de légumes grillés. Elle en tendit une à sa mère et commença à mordiller la sienne avec contentement.

Un homme jonglait et elle s’arrêta pour le regarder alors qu’il jouait adroitement avec deux torches et un objet rond, les lançant en l’air et sur le côté avec un talent nonchalant. Elle sentit qu’on lui tirait le coude et elle laissa sa mère l’emmener vers des étals aux couleurs vives qui débordaient de vêtements. « Hé… je le regardais… » Protesta-t-elle.

« Oui oui… il y a des choses qui ne changent jamais. » Cyrène la cogna du coude. « Et combien de temps il faudrait pour que tu lui prennes ces choses des mains ? »

Xena eut un sourire cavalier. « OK… OK… » elle examina consciencieusement les marchandises, passant dessus des doigts connaisseurs. « Rouge… rouge… rouge… » Marmonna-t-elle, ignorant le rire de sa mère. « Ah. » Elle toucha une pièce de tissu de couleur vin profonde. « C’est ça. » Elle jeta un coup d’œil vers le tisserand qui se tenait les mains dans sa ceinture et la regardait avec bienveillance. « C’est combien ? »

Il s’avança à pas lents. « Et bien, petite madame… »

Xena se redressa de toute sa hauteur et lui lança son Regard le plus sévère.

Il couina. « Désolé… je suis heu… aveugle… oui… euh… il fait noir… et… je suis aveugle… et sourd… et unijambiste… »

La guerrière ne put s’en empêcher. Elle se mit à rire et s’appuya contre le pilier. « Vous connaissez quelqu’un du nom de Salmoneus ? » Demanda-t-elle en mettant les mains sur ses hanches.

« Ah… oui ! » Le marchand se frotta les mains. « Oui… oui… mon bon ami… non… mon bon cousin… oui… ce bon vieux Sal… c’est un de vos amis ? »

« Non », répondit Xena le visage sévère.

« Le fripon », ajouta immédiatement le tisserand. « On devrait l’enfermer. »

La guerrière se remit à rire. « C’est un ami, oui. » Elle remua le tissu. « C’est combien et comment tu t’appelles ? »

« Elegenius. » L’homme se frotta les mains. « Cinq dinars, voilà… et c’est de la bonne marchandise. »

Gabrielle, elle, resterait là une marque de chandelle et le ramènerait à trois. Xena réfléchit puis elle sortit une pièce de cinq dinars de sa bourse et la lui lança. « Et voilà pour toi. » Elle ignora le claquement des lèvres scandalisé de sa mère.

« Ah… » Il jeta un coup d’œil à la pièce puis croisa ses doigts potelés autour. « Et toi comment tu t’appelles, amie de mon cousin ? »

La lumière de la torche se refléta sur des dents blanches régulières. « Xena », répondit la guerrière d’un ton nonchalant.

Sa mâchoire comiquement ronde s’affaissa et il écarquilla les yeux. « Oh… pets de canard. » Il couvrit sa bouche de ses mains. « Il t’a décrite de tellement de façons… mais il ne m’a jamais averti de ta grande beauté. »

Xena ne s’attendait pas à ça et elle rougit, ce qui fut heureusement masqué par la lumière vacillante de la torche. Sa mère gloussa brièvement. « Merci », réussit-elle à dire d’une voix traînante. « Je peux juste imaginer sa description autrement. » Elle mit le tissu sous son bras et retourna dans l’air frais, reprenant son attaque studieuse de la brochette d’agneau tandis qu’elle attendait que Cyrène en ait fini avec son marchandage. Le tissu était chaud sous son bras et elle sourit tranquillement, pensant à combien il ferait de l’effet sur son âme sœur.

Ce qui amena ses pensées vers ce que faisait Gabrielle et elle soupira et elle se força à tourner son attention vers les deux femmes peintes qui se promenaient sur le sol couvert de chaume en regardant sa silhouette élancée avec intérêt. Elle prit un morceau d’agneau de sa brochette et le mâcha, leur lançant un regard direct, consciente de la petite poussée de plaisir face à cette franche admiration.

Pas qu’elle ne recevait pas ça de Gabrielle. C’était le cas… un regard vers les yeux de la barde quand ils étaient dans sa direction lui livrait une décharge d’admiration flatteuse à chaque fois. Elle se soupçonnait de faire pareil en retour, mais ceci était… différent. Elle s’attendait à ce que Gabrielle la trouve attirante… même quand elle était couverte de boue, de sueur et de mauvaise humeur. C’était la magie de l’amour après tout… et elle ressentait la même chose envers sa compagne, peu importe à quoi elle ressemblait, même dans l’ébouriffement brumeux du petit matin.

Surtout à ce moment-là, admit Xena d’un air penaud. Mais c’était bon, de temps en temps, d’avoir ce regard de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.

Comme maintenant, tandis que les deux femmes s’arrêtaient, pour choisir ostensiblement parmi une rangée de sacs en cuir qui pendaient, mais laissaient leurs regards tournés vers elle dans une invitation doucereuse. La bonne humeur de la guerrière monta un peu. Rien de tel qu’une petite caresse à l’ego pour améliorer son humeur.

« Hé. » Cyrène la poussa dans le dos. « Je ne peux pas croire que tu l’as laissé fixer ce prix, Xena… à quoi tu pensais ? »

« Le marchandage n’est pas mon fort, maman », dit-elle en traînant la voix. « Allons… je peux sentir ces noix d’ici. » Elle jeta sa brochette maintenant finie et se lécha les lèvres, envoyant un sourire débauché aux deux femmes qui la regardaient tandis qu’elle se dirigeait vers une zone bruyante sur la droite.


Gabrielle eut l’impression qu’une couche d’absurdité venait de se poser sur elle, tandis qu’elle était tranquillement assise, enfoncée dans le fauteuil confortable de la petite chambre à l’arrière de l’auberge, à regarder Toris faire les cent pas. « Tu sais… on dirait ta sœur quand tu fais ça », dit-elle d’un ton ironique, alors qu’il se tournait et lui lançait un regard familier par-dessus une épaule.

Il s’assit tranquillement sur la double paillasse qu’Ephiny avait utilisée et posa son menton sur une main. « Je suis un peu nerveux. »

La barde ramena les jambes vers le siège et les croisa. « C’est bon… moi aussi. » Elle repoussa ses cheveux derrière son oreille d’une main nonchalante. « Je ne suis pas sûre de savoir par où commencer. »

Toris soupira bruyamment. « Wow… je me sens mieux maintenant… je ne le sais pas non plus. » Il la regarda timidement. « Ce n’est pas comme s’il y avait des instructions pour ce genre de choses. »

« Hum… non », acquiesça Gabrielle. « Pas exactement. » Elle se leva lentement et alla vers la paillasse pour s’asseoir près de lui, notant son sursaut nerveux. « Ecoute… Toris, si ça te semble bizarre… nous pouvons attendre… je ne veux pas mettre la pression. »

Il prit une profonde inspiration. « C’est que… Je suis juste effrayé… un peu… je pense… je ne veux pas te faire de mal. » Il étudia son visage. « Tu veux le faire, pas vrai ? »

Gabrielle hocha la tête. « Oui… mais ton amitié m’est aussi précieuse… et je ne veux pas la mettre en péril, Toris… » Elle s’éloigna et s’appuya contre le mur, étudiant ses bottes. « C’est ce qui nous a éloignées aussi longtemps ta sœur et moi, je pense. »

« Vraiment ? » Il se tourna et lui fit face, appuyé sur un coude et un peu détendu.

« Mm. » Gabrielle hocha un peu la tête. « Son amitié était vraiment importante pour moi… et je pense que la mienne l’était pour elle. Alors… nous avions peur de pousser plus les choses… parce que nous étions toutes deux inquiètes de perdre ce qui rendait notre amitié spéciale. »

« Ça a été le cas ? » Demanda Toris, curieux.

« Non. » La barde hocha la tête. « Elle est toujours ma meilleure amie. » Elle s’interrompit, réfléchissant. « Je pense qu’elle le sera toujours. »

Il détacha un morceau de laine de la couverture. « Quand je t’ai rencontrée la première fois… je ne pouvais pas comprendre ce que tu pouvais bien faire avec elle… ça n’avait aucun sens pour moi. » Il leva la main et gratta sa barbe peu habituelle. « Tu étais si différente… mais tu me rappelais un peu Lyceus… alors j’ai pensé que Xena essayait juste de… » Il s’interrompit. « Je ne sais pas… faire revenir un peu de lui. »

Gabrielle glissa un peu et s’appuya sur ses coudes pour que leurs têtes soient à niveau. « Je sais qu’il lui manque. »

Toris soupira. « Je le crois aussi… c’était un enfant brillant… plein d’amour et plein de vie. » Il s’interrompit et déglutit. « Et j’ai toujours été un peu jaloux de lui… je sais que Xena et lui ont toujours été plus proches l’un de l’autre qu’ils ne l’étaient de moi. » Il leva les yeux. « Il la cherchait toujours… quand il est mort, dieux… ça lui a fait tellement de mal. »

La barde sentit des larmes couler de ses yeux tandis que son esprit lui ramenait un éclair de souvenir du Temple des Parques. « Je sais. »

« S’il avait vécu… je pense que… les choses auraient été différentes pour Xe… c’était comme si, sans lui qui la cherchait, elle a en quelque sorte perdu le contact avec qui elle voulait devenir. » L’homme aux cheveux noirs continua tranquillement. « Je ne pouvais pas prendre sa place. » Il s’arrêta presque de respirer tandis que Gabrielle lui touchait les cheveux et les lissait dans un geste de réconfort. « Mais je pense que tu l’as fait. »

Gabrielle accepta cela. « Pour moi… je… n’ai jamais eu personne… qui s’inquiète de ce que je pensais… de qui je voulais être… qui me prenait au sérieux, jusqu’à ce que je la rencontre… et… je présume… que cela m’a donné la force de prendre des risques… et de me défier moi-même. » Elle lui toucha la joue, sentant les poils piquants sous ses doigts et le pincement nerveux des muscles juste sous la peau. « C’est bon… je ne vais pas te faire de mal. » Elle lui sourit.

« Ce n’est pas censé être à moi de le dire ? » Répondit Toris, faiblement, osant lever les yeux dans le regard vert éclairé par la chandelle et qui passa à l’ambre. Les semaines de paix et de repos avaient effacé une grande partie de la tension sur le visage de la barde et y avaient retourné un sens de la jeunesse dont il se souvenait lors de leur première rencontre. Mais ça semblait être il y a plusieurs éternités et le temps n’avait pas retiré les ombres tranquilles qui se cachaient sous ce doux regard.

Ces yeux contenaient de la paix, cependant, et une amitié tranquille et il se sentit attiré vers eux d’une façon différente de son attraction à Granella. Son cœur, qui battait fort sous son contact, se calma lentement.

« J’étais tellement furieuse contre elle… » Gabrielle sourit avec nostalgie. « Après que nous t’avons rencontré… parce qu’elle ne m’avait jamais dit qu’elle avait un frère… j’étais blessée. » Elle continua sa caresse, le sentant s’appuyer légèrement contre son contact. « Et nous n’avons pas eu le meilleur début. »

Il souriait maintenant. « Non… je présume que non. » Son visage bougea en un sourire familier et la barde traça les rides que cela causait sur sa peau. « Nous avons tous grandi un peu ces dernières années. »

La barde soupira doucement. « Oui. » Elle s’interrompit, pensive. « Mais… même après tout ça… je ne l’aurais manqué pour rien au monde. »

« Vraiment ? » Demanda Toris, affectueusement.

« Vraiment » répondit Gabrielle avec assurance. « Ça a été dur… mais je ne l’aurais pas connue… je ne t’aurais jamais rencontré, ni Cyrène… et les Amazones… je n’aurais jamais vu les endroits que j’ai vus, fait les choses que j’ai faites… ça a été un tel cadeau, Toris… alors, non. J’accepte les mauvais moments… les bons moments valent le tout. »

Le jeune homme leva une main hésitante et posa ses doigts sur son visage, sentant sa douceur presque avec un sentiment d’émerveillement. « Tu es plutôt spéciale. »

« Non. » Gabrielle enroula ses doigts autour des siens. « Je suis une personne ordinaire… mais j’ai été assez chanceuse pour être mise dans des circonstances extraordinaires et j’ai une gardienne très spéciale qui me voit à travers elles. »

Toris sourit faiblement et se concentra sur la chaleur de ses mains. « Je dirais que ceci est une circonstance extraordinaire. » Il dut s’éclaircir la gorge quand elle tourna la tête et embrassa sa paume, envoyant un sursaut violent de sensation en lui. « Et je me fiche de ce que tu dis, Gabrielle… tu es une personne extraordinaire. » Il s’avança, son corps répondant à sa proximité et il oublia de s’inquiéter s’il était à la hauteur quand elle se pencha un peu plus et très doucement, presque avec chasteté, elle effleura ses lèvres des siennes.

« Merci pour ce cadeau, Toris. »

La respiration de Gabrielle réchauffa sa joue et il ferma les yeux, se rendant à peine compte quand ses doigts descendirent sur son épaule, sentant les muscles puissants qui bougeaient sous la peau douce. Sois gentil, avait dit Xena… mais il savait, tandis que la main de la barde caressait les angles de son visage, qu’il n’y avait aucune chance qu’il ne le soit pas. Sa nature douce et confiante l’exigeait et tandis qu’il relâchait la prise qu’il avait mise sur ses réactions, le savoir dispersa sa crainte et l’éparpilla, laissant derrière elle les seules affection, paix et chaleur.


Un groupe d’hommes hilares attira l’attention de Xena et elle se détourna du chariot du marchand contre lequel elle était appuyée et jeta un coup d’œil, puis elle prit une longue gorgée de la bière froide dans la chope qu’elle tenait. De l’autre main, elle jongla avec quelques noix rôties, enrobées de miel et de cannelle, les attrapant avec soin entre ses dents avant de les mâcher. Cyrène était occupée à marchander avec le marchand de marmites et elle-même avait déjà fini ses achats, ayant choisi des dagues petites, mais joliment sculptées dans de la corne pour les enfants de Jessan.

Hé. Elle toucha les couteaux qui étaient exceptionnellement bien faits. Ça apprendra à Gabrielle de m’envoyer faire les courses… je sais qu’elle pensait plutôt à des peluches. La barde, elle le savait, allait lever les yeux au ciel et avoir cette petite expression… les petites rides sur son front et ce petit pincement des lèvres… Xena sourit en pur réflexe en y pensant.

D’autres rires attirèrent son attention et elle s’avança vers le petit groupe, regardant par-dessus l’épaule de l’homme le plus proche une table artisanale sur laquelle deux hommes faisaient un bras de fer. L’un d’eux était visiblement un familier de la caravane… il avait l’allure rude et usée d’un marchand et avait enlevé sa chemise, il exposait d’énormes muscles saillants qui le caractérisaient comme un éleveur. Il défiait avec tension un jeune fermier dont les cheveux raides et clairs tombaient sur les yeux. Les deux hommes étaient plutôt de taille égale et Xena contourna la table pour avoir un meilleur point de vue tandis qu’ils allaient d’avant en arrière, essayant de prendre l’avantage l’un sur l’autre.

Non non… Xena les coacha silencieusement. Il faut que l’angle soit meilleur… penche ton poignet toi… Avec un grognement bas, le marchand glissa son poids vers la droite et eut l’élan pour claquer la main du jeune fermier sur le bois, l’égratignant au passage.

Amateur. Xena sirota sa bière et mordilla une noix.

« Argh… on n’a que des petits gars ici », railla le marchand en effleurant la table de sa main comme s’il pouvait écarter le jeune fermier. « Paye. » Les dinars changèrent de mains, passant à contrecoeur des villageois aux marchands et Xena se rendit compte que c’était un piège… pour récupérer des bénéfices des endroits qu’ils visitaient. L’homme allait défier tous ceux qui passaient, avec sa pratique et sa taille, plutôt garanti de gagner la plupart des tours. « Quelqu’un d’autre ? Allons… le double ou rien. » L’homme regarda autour de lui, riant jovialement.

Un sourire de joie pure et féline passa sur le visage de Xena pendant un court instant et elle tapa le villageois le plus proche dans l’épaule pour lui tendre la chope. « Tiens-moi ça. »

« Hein… oh ! » L’homme la reconnut et réfréna un salut. « Bien sûr. » Il prit la chope et s’écarta de son chemin.

Le marchand leva les yeux quand elle se fraya un chemin dans la foule et il haussa les sourcils.

« Ça t’ennuie que j’essaie ? » Demanda Xena d’un ton faussement innocent. Elle était consciente dans sa périphérie des regards qui passaient derrière son dos et des sourires vite masqués des Amphipolitiens.

Il rit en lui lançant un long regard. « Bien sûr, jolie madame. » Il se leva et fit une courbette pour qu’elle s’assoie, admirant sa silhouette élancée et gracieuse. « Je vais y aller tout doux. »

« Hé… Genus… » Josclyn s’appuya contre le chariot. « Dix dinars si tu la bats. »

L’homme rit. « Tu as bu trop de bière, Josc… mais je vais prendre ton argent. » Il plia la main et posa son coude en la regardant. « Alors on y va, jolie madame… qu’on en finisse…. Et je te paierai un verre avec mon gain, d’accord ? »

Il aurait dû être averti par la poigne de la main longue et puissante qui se referma doucement, très doucement autour de la sienne, ou par la lueur dangereuse dans les yeux clairs et perçants. Mais il ne vit qu’une jeune et belle femme, plus grande que la moyenne, mais autrement ordinaire ; alors il installa sa prise et lui fit un signe de tête.

Il plia le bras et sentit une résistance, ce qui le surprit, alors il mit un peu plus d’effort, surpris quand sa main ne bougea pas celle de la jeune femme. Puis il se rendit compte que les ombres mouvantes sur ses bras étaient des muscles puissants éclairés par la lumière de la torche et il plissa le front. Il eut une prise plus forte et poussa, et ses yeux lui sortirent de la tête alors que non seulement elle ne bougeait pas, mais elle commençait à pousser à son tour et son bras fut forcé de descendre vers la table. « Par les couilles d’Hadès », marmonna-t-il en poussant à son tour, mais sans succès.

Xena sourit et ses yeux brillèrent tandis qu’elle bougeait son poids et faisait prendre un angle à son poignet, cognant la main de l’homme contre le bois. « Je t’ai eu. » Sa voix ronronna par-dessus la table. « Mais je te paye un verre, d’accord ? »

Il la fixa, la mâchoire bougeant. « Va au Tartare. »

Josclyn gloussa et lui cogna l’épaule. « Paye, Genus… c’était juste et loyal ou bien tu veux réessayer ? »

L’homme fronça les sourcils puis regarda Xena qui plia sa main et plissa le front en questionnement. « Nan… » Il finit par rire d’un air penaud. « Je sais quand je suis battu. » Les autres marchands, qui rendaient à contrecoeur leurs gains aux villageois souriants, eurent l’air de vouloir contester, mais ils gardèrent le silence.

Xena se leva et reprit sa chope, notant qu’elle était remplie. Elle prit une gorgée, baignant joyeusement dans l’admiration qu’elle ressentait tandis que les conversations reprenaient bon train. « Joli timing », murmura-t-elle à Josclyn qui eut un sourire narquois et tranquille.

« Ah… jeune fille… je ne pouvais pas laisser passer ça. » Le maire se mit à rire. « Pas quand je t’ai vue avancer vers ce grand bœuf… c’était bien. Ils ont pas mal gagné sur nous… Briarias était notre dernier espoir de reprendre une partie de nos pertes. »

« Tu aurais pu juste demander », répondit Xena doucement en regardant émerger la fille de Josclyn, une jeune fille aux cheveux roux avec des yeux gris éblouissants ; celle-ci lui tendit un beignet couvert de cannelle. Cela amena un air surpris, mais joyeux sur le visage de la guerrière. « Merci Hetrine. »

« A ton service, Xena », répondit doucement la jeune fille. « Tu viens juste de regagner ma chance d’avoir un poney. » Elle lança un regard sévère à son père.

La guerrière rit à l’air consterné sur le visage du maire. « Quel genre de poney tu cherches pour Hetrine ? » Elle mordit dans le beignet avec un sourire. « Je ne savais pas que tu aimais chevaucher. »

La jeune fille lui sourit. « Je me suis entraînée… mais sur notre cheval de trait… beuh. » Elle tira sur sa chemise bleu œuf de rouge gorge. « Eleus a une pouliche dont il aimerait se séparer… elle n’est pas jolie, mais elle galope vraiment bien. »

Xena l’étudia d’un œil pratique. « Je la connais… elle est de la bonne taille pour toi. » Ils bougèrent un peu et la guerrière mit le pied sur le joug du chariot le plus près. « Mais elle est un peu flippante. »

Hetrine croisa les bras sur sa poitrine. « Oui… c’est aussi ce que dit Papa… » Elle soupira. « Je pense qu’elle est juste nerveuse… Eleus a un chien… et son truc préféré c’est de venir en douce embêter la pauvre pouliche et d’aboyer sur elle quand elle ne s’y attend pas. »

« Mmm… » Xena réfléchit. « C’est probablement vrai… écoute, si tu l’as et que tu as besoin d’aide pour la dresser, fais-le-moi savoir, OK ? »

La jeune fille lui fit un sourire éblouissant. « Wow… merci… je ne voulais pas demander… je sais comme vous êtes occupés. » Elle regarda autour d’elle. « Où est Gabrielle ? Je pensais qu’elle serait ici. »

Xena prit une longue gorgée de sa boisson. « Elle… s’occupe d’une affaire », répondit-elle d’un air vague.

Hetrine lui lança un regard très curieux. « Je vois. »

Xena soupira intérieurement, pariant mentalement avec elle-même sur la direction qu’allait prendre la rumeur après ce commentaire. « Des traités sont arrivés de chez les Amazones, elle doit les étudier », ajouta-t-elle d’un ton drolatique. « Elle prend ces choses-là très au sérieux. »

« Oh… » La jeune fille hocha la tête. « Oui… je vois ça… » Elle regarda autour d’elle. « Alors… tu as vu le mangeur de feu ? »

La guerrière débattit intérieurement. Et bien, c’était plutôt sans danger… Gabrielle avait dit de s’amuser, pas vrai ? « Non… et toi ? »

« On était plusieurs sur le point d’y aller… viens. » Hetrine lui montra de la main l’endroit où une foule s’amassait. « J’essayais de trouver comment il fait… ça a l’air tellement dangereux. »

Xena marcha près d’elle, finissant son beignet et prenant une autre gorgée de bière. « Pas vraiment », dit-elle. « Tout est dans la vitesse et la technique. »

La jeune fille lui lança un regard écarquillé. « Tu sais faire ça ? »

La guerrière remua la main. « Quelque chose comme ça. » Elle regarda autour d’elle, se sentant un peu téméraire puis elle sortit une torche de son support. « Quelque chose comme ça, en fait. » Elle prit une gorgée de bière et avec un mouvement rapide, elle la souffla sur la torche, allumant un feu long et violent qui frappa une torche éteinte tout près, et elle y mit le feu. Puis elle se lécha les lèvres et reposa la torche avec un sourire narquois. « Tu aimes ça ? »

« Oh… dieux. » Hetrine gloussa. « Je ne peux pas croire que tu as fait ça. »

Xena rit et montra le mangeur de feu qui combinait ses singeries avec le jongleur dans ce qui semblait être un appariement particulièrement dangereux.

L’air frais les entourait et des voix s’élevèrent pour la saluer lorsqu’elle se joignit à la foule. Elle se retrouva bien coincée entre Hetrine et le grand fils du meunier, qui lui fit un sourire intimidé et pencha sa tête aux cheveux noirs bouclés alors que leurs épaules se touchaient. Pendant un long moment, elle se permit d’imaginer que Cortese n’était jamais venu et qu’elle n’était qu’une villageoise, rejoignant un groupe d’amis pour regarder deux types cinglés jouer avec le feu et des objets pointus.

Ça marchait, songea-t-elle, se sentant adoucie sans s’y attendre. Elle avait réussi à segmenter la partie d’elle qui était désespérément intéressée dans ce qui se passait avec son âme sœur dans une petite zone qui se rongeait toute seule, libérant le reste en elle pour simplement absorber la brise nocturne et se laisser aller dans les nourritures du festival avec un abandon joyeux.

Du coin de l’œil, elle repéra une compétition de fléchettes et ensuite elle vit le ring délimité par des cordons où un type de deux fois la taille de Goliath luttait avec un opposant infortuné.

Xena sourit. Peut-être que la soirée n’allait pas être si mal après tout.


L’air nocturne repoussait doucement les cheveux de Gabrielle en arrière, tandis qu’elle traversait lentement la cour assombrie, bâillant un peu, la tête baissée, enfouie dans ses pensées. Toris avait été… plutôt mignon et embarrassé, et doux tout en même temps et elle pensait qu’ils finiraient par être de meilleurs amis à cause de ça. Elle avait découvert des choses sur lui auxquelles elle ne s’attendait pas et elle pensait que peut-être il en avait trouvé à son sujet à elle.

Sur un niveau émotionnel, ça n’avait rien approché de ce que c’était avec Xena… mais elle ne l’attendait pas. Mais ça n’avait pas été déplaisant et elle avait même réussi à faire rire Toris après, et à le faire se détendre et pas se sentir si fichument gêné.

Comme elle l’était, mais elle soupçonnait qu’elle allait le surmonter. Ses bottes frottaient un peu le sol et elle leva les yeux en approchant de la cabane, surprise de voir la grande silhouette contre la rambarde. Elle accéléra le pas pour s’approcher de sa compagne et elle s’agenouilla pour voir les yeux bleus amusés qui l’étudiaient. « Hé… qu’est-ce que tu fais là dehors ? »

Xena lui lança un regard détendu. « Je t’attendais. » Elle croisa ses longues jambes aux chevilles. « Il fait beau ce soir. »

La barde s’installa sur le porche jambes croisées. « Et bien… ajoute une autre chose à la longue liste des choses pour lesquelles ton frère ne peut pas te concurrencer. »

Xena rit doucement. « Tu essayes juste d’être gentille ? »

« Non », répondit Gabrielle franchement. « Il était doux et nous avons réussi… mais… » Elle s’appuya sur l’épaule musclée de Xena. « Il n’a pas le ‘truc’. Tu es la seule à avoir le ‘truc’ », expliqua-t-elle obscurément. « Du moins pour moi. »

La guerrière sourit puis souleva une chose qui était posée sur son côté et elle la tendit. Gabrielle la prit prudemment et l’examina. « Xena… qu’est-ce que c’est ? »

« Un ours en peluche », répondit la guerrière. « Je l’ai gagné pour toi. »

« Oui oui… » Gabrielle arrangea avec soin les oreilles tombantes de la peluche. « En faisant quoi ? »

Xena regarda vers la forêt puis le plafond puis un arbre. Arès renifla doucement à côté d’elle et se couvrit la tête de sa queue. » Oh… juste… des trucs. »

La barde s’appuya sur un coude sur la cuisse de Xena et la regarda. « Je vais en entendre parler au petit déjeuner, n’est-ce pas ? »

Un sourire éblouissant. « Pas si nous partons tôt. » Le marchand n’avait pas vraiment été mécontent… et bien, pas jusqu’à la toute fin, après que les villageois eurent récupéré tous les dinars possibles et qu’ils étaient assemblés autour d’elle, lui achetant des boissons et se laissant aller à des félicitations chaleureuses et presque possessives. Ensuite, ils avaient dit aux voyageurs qui elle était et les cris de colère avaient commencé à s’élever, ce qu’elle avait dû arranger d’une manière expéditive.

Dieux que ça avait été bon… leur plus grand et plus coriace conducteur de troupeau et elle, dans un cercle éclairé par les torches, pas de contraintes dans un match de lutte sans règles, Amphipolis qui la soutenait solidement, l’acclamait. Elle avait fait appel à ses talents paisiblement au repos et elle avait tout donné, leur montrant quelques mouvements vraiment sympas et elle avait fini agenouillée sur la poitrine du lutteur, les bras croisés et avec le plus gros sourire narquois qu’elle pouvait mettre sur son visage. La foule avait adoré ça. Elle l’avait adoré. Cela la ramena brièvement vers des soirées d’automne interminables quand elle avait réuni son armée au début, quand elle avait eu à leur prouver son droit de les diriger, de la manière la plus basique.

Mais le meilleur avait été après qu’elle se fut levée et époussetée et que les villageois s’étaient rassemblés autour d’elle, les mains tendues pour tirer un brin d’herbe, la tapoter, attraper une épaule… pas de peur. Pas d’hésitation. Ils l’avaient même soulevée sur leurs épaules et l’avaient portée jusqu’à l’auberge en riant.

Et ça ne l’avait absolument pas dérangée. « Détends-toi… » Elle rit en voyant la barde se mordre la lèvre. « Je me suis bien amusée, c’est tout… mais tu me manquais. »

Gabrielle réussit à sourire et se rapprocha, soupirant un peu quand Xena mit un bras autour de ses épaules, et elle posa la tête sur la poitrine de sa compagne. « Je pense que je vais improviser cet hiver… quand nous rentrerons, Xena… je ne sais pas si j’étais prête pour ça », admit-elle très tranquillement.

La guerrière lui caressa les cheveux affectueusement. « Tout va bien pour moi, mon amour », la rassura-t-elle. « Il ne t’a pas fait de mal, n’est-ce pas ? »                                                                                                                                                                                                            

La barde sourit et leva les yeux vers son âme sœur avec une grande affection. « Bien sûr que non… j’avais l’impression d’être emballée dans du coton, Xena… il était tellement nerveux, c’est un miracle qu’il ne soit pas tombé. » Elle soupira et se trémoussa pour se rapprocher. « Je pense qu’il avait peur que si j’avais, ne serait-ce qu’une griffure, tu viendrais en faire de l’engrais. »

« Il est intelligent », grogna la guerrière puis elle regarda son âme sœur. « Est-ce que je suis encore trop protectrice ? »

Gabrielle sourit malicieusement et ses yeux brillèrent. « Est-ce que je peux te confesser un secret profond et noir ? »

Xena cligna des yeux. « Bien sûr. »

La barde lui embrassa l’épaule. « J’aime bien quand tu fais ça. »

La guerrière lui lança un regard surpris. « Ah oui ? » Elle rit un peu d’étonnement. « Mais tu dis toujours… »

« Je le sais », admit Gabrielle doucement. « Mais, pour dire la vérité… que ça m’entoure est un sentiment merveilleux et plus que bienvenu. » Et il aura fallu que je le perde pour m’en rendre compte, pas vrai ? « Alors… si je proteste, c’est juste pour la galerie, OK ? »

Xena l’entoura de ses bras et sourit. « OK. »

Elles restèrent tranquilles quelques minutes puis Gabrielle roula un œil vert. » Alors… tu as battu combien de gens ? » Dit-elle d’une voix traînante et connaisseuse. « Et est-ce que quelqu’un a fini par parier pour moi ? »

Xena sortit un petit sac de sa ceinture et le lui tendit, le lourd cliquetis des pièces s’élevant alors que la barde le soulevait. « Oooh… » Gabrielle gloussa. « Ils n’ont pas vu ce qui les a frappés, hein ? » Elle laissa le sac tomber sur le ventre de la guerrière. « Désolée d’avoir raté ça… tu as pu dîner ? »

Xena s’étira et mit la main sur son estomac. « Plus que je n’aurais dû… je pense que j’ai essayé de tout », admit-elle d’un ton aimable. « Je vais le regretter demain… j’ai mangé une demi-douzaine de ces trucs tordus. » Elle bâilla légèrement. « Et toi ? »

Gabrielle regarda dans le sac que Xena avait rapporté. « Oh oui… je vais bien… » Elle toucha le tissu. « Oh… wow… c’est parfait… » Elle embrassa son âme sœur sur l’épaule puis prit le service de couteaux minuscules et éclata de rire. « Xena… tu es siiii prévisible… j’ai parié avec maman que tu trouverais quelque chose comme ça. » Elle retourna fouiller le sac et couina soudain lorsqu’elle se sentit soulevée et que l’air tournoya autour d’elle. « Ouaouh ! »

Xena la regarda, une étincelle malicieuse dans les yeux. « Je ne peux pas être trop prévisible, pas vrai ? »

Leurs rires firent écho doucement dans l’air frais.


Le soleil qui passait au-dessus de la rangée de montagnes les trouva sur la route, à déjà plusieurs marques de chandelle d’Amphipolis et marchant dans l’air doux et frais d’une belle journée d’automne. Gabrielle ajusta sa prise sur son bâton et regarda autour d’elle appréciant joyeusement les environs, aspirant la brise avec un sourire joyeux. « Quelle belle journée pour marcher », dit-elle en lançant un regard de côté à sa compagne.

Xena regarda autour d’elle et hocha la tête, bougeant ses épaules pour ajuster son armure et relâchant un soupir paisible. « Oui c’est sûr. »

La barde l’étudia. « J’aime bien cette nouvelle combinaison en cuir », annonça-t-elle tout en tendant la main pour toucher le tissu noir. « C’est une coupe différente, pas vrai ? »

La guerrière baissa les yeux et tira sur une lanière. « Oui… » Elle lissa la surface. « Je la voulais un peu plus longue ici… » Elle tapota le haut de sa cuisse. « Ça me donne plus de protection. »

Gabrielle sourit. Toujours aussi pratique, son âme sœur. Le cuir était un peu plus long, oui… mais aussi plus élégant et ça lui allait vraiment bien, la partie basse faisant ressortir ses cuisses musclées et la coupe au dos soulignant ses épaules bronzées et puissantes. Son armure brillait dans le soleil chaud, un beau contraste avec la surface presque noire. Xena bougeait toujours avec une grâce et une force inconscientes, mais c’était encore plus le cas quand elle portait une cuirasse. Peut-être que… Gabrielle songea… parce que ça demandait plus d’effort de bouger avec ce poids.

« Un dinar pour tes pensées. » La guerrière la regardait.

« Très bien… mais tu vas rougir », répondit immédiatement Gabrielle. « Je pensais juste à combien tu portais bien tout ça. »

Un haussement de sourcil. « Ça doit être le cuir », blagua-t-elle d’un ton ironique.

La barde rit doucement. « Je pense que c’est ce qu’il y a dans le cuir, mais… non, le cuir ne gâche rien. » Elle regarda encore une fois longuement. « Mais maman a raison… tu as l’air bien plus grande quand tu portes ceci. »

Xena étendit les bras et haussa les épaules. « C’est une armure, Gabrielle. » Elle frappa du pied et souleva un petit nuage de poussière. « C’est fonctionnel. » Elle bougea les épaules pour installer son épée, attachée avec soin sur son dos et elle ajusta un bracelet. « Au moins il fait assez frais aujourd’hui pour la porter confortablement… » Elle retourna son regard évaluateur à sa compagne. « Tu vas avoir la chair de poule dans pas longtemps. » Elle passa le doigt sur la cage thoracique de Gabrielle et regarda les poils se hérisser à son toucher. La barde portait sa tenue de voyage habituelle, sauf qu’elle avait échangé sa jupe brun-roux contre une autre bleu foncé, avec une ceinture au dessin complexe, et son haut vert pois contre un autre roux qui contrastait bien avec la couleur de ses yeux.

La barde rit et lui tapa la main. « Arrête ça. » Elle prit une autre profonde inspiration de l’air frais. « J’ai emballé ma cape… mais c’est génial d’être là dehors. » Elle mit sa tête en arrière et sautilla sur plusieurs pas, étendant ses bras en relâchant un petit rire.

Xena la regarda avec un sourire indulgent, se sentant plutôt bien elle-même. Elle était consciente du bruit des sabots patients d’Argo à sa droite et du léger son des pattes d’Arès contre le sol couvert de cailloux de la route. Elles avaient décidé de prendre le loup avec elles pour éviter qu’il ne gémisse pour leur retour, ce qui rendait sa mère folle.

La journée passa de manière plaisante tandis qu’elles traçaient un chemin familier vers Potadeia, s’arrêtant près d’une rivière pour déjeuner, puis reprenant la route pentue qui conduirait Gabrielle à sa ville natale, quand le soleil faisait un arc vers l’horizon à l’ouest.

« Animal ou plante ? » demanda la barde en mâchant une poignée de figues mielleuses.

« Animal », répondit Xena, depuis sa position plusieurs pas devant où elle faisait un ensemble de coups à l’épée tout en marchant, envoyant l’arme par-dessus son bras avant de la rattraper. Elle sépara nonchalamment en deux une pêche sauvage, attrapant le fruit d’une main pour l’examiner. « Un animal poilu. »

Gabrielle lécha ses doigts et regarda la pêche avec intérêt. « Hé… où est la mienne ? »

Xena haussa les sourcils. « Tu viens juste de déjeuner ! »

« Et tu entends quoi par là ? » Demanda innocemment la barde. « Tu sais bien que marcher me donne faim. »

La guerrière rit et s’arrêta, tendant les rênes d’Argo à Gabrielle. « Tiens-moi ça. » Elle repartit en arrière et trouva un autre fruit qu’elle coupa soigneuseusement en deux et elle le rattrapa, puis revint l’offrir à sa compagne. « Tiens… tu es contente maintenant ? »

La barde mordit dans la pêche et envoya du jus partout. « Oh… merde. » Elle rit, cherchant un morceau de tissu dans son sac. « Elle était mûre, c’est sûr. »

Xena sortit sa dague de poitrine et coupa des tranches avec soin de la sienne, réussissant à manger le fruit sans même avoir une goutte du jus collant sur elle. « Je présume que je dois trouver une rivière, hein ? » Elle réprimanda sa compagne. « Tu n’es pas sortable, Gabrielle. »

La barde sortit la langue tout en finissant sa pêche et elle suça joyeusement le noyau. « On a bien marché… pas vrai ? » Elle regarda devant. « Ce n’est pas le croisement ? »

Xena hocha la tête. « Oui… » Elle se redressa un peu alors qu’elle repérait un cavalier en approche et elle se frotta la bouche d’un air absent tout en l’observant. « Un marchand », annonça-t-elle et elle se détendit, nettoyant la lame de sa dague du jus de pêche avec des coups efficaces de sa langue.

« Attention… » La barde mit le bâton sous son bras et prit une inspiration. « Ne te coupe pas. »

Xena ricana. « Sur ma propre dague ? Oui, c’est ça. » Elle fit sauter la lame dans sa main et la rangea, puis elle fit un signe de tête au cavalier approchant et elle se mit d’un côté de la route pour le laisser passer.

C’était un homme plutôt petit avec des cheveux roux frisés, à moitié caché au milieu des paquets qu’il avait empilés sur son cheval à l’air robuste. « Salut vous… » Cria-t-il tandis qu’elles arrivaient à sa hauteur. « Est-ce que c’est la route pour Amphipolis ? »

La guerrière hocha la tête. « Oui… tu montes, le croisement est après la rivière. »

L’homme hocha la tête. « Merci… » Puis il fit une pause et l’étudia. « Tu ne serais pas Xena, par hasard ? »

Un demi-sourire sardonique répondit à ces mots. « Qu’est-ce qui te l’a fait penser ? »

Il rit. « Tu m’as été décrite comme grande, sombre et mortelle. » Il poussa son cheval des genoux pour s’approcher et tendit le bras. « Hélanus. »

Xena prit son bras et le serra. « Et bien, je suis Xena et voici Gabrielle. »

« Ah ! » Il fit un grand sourire à celle-ci. « La barde ! »

Gabrielle sourit et tendit la main. « C’est bien moi, oui. »

« C’est un honneur… un honneur… » Il se remit dans sa selle. « Comme les choses sont bien faites… j’allais te remettre un message de la part de Rivas… je viens justement de là-bas. » Il prit une inspiration. « On dirait que quelqu’un te cherche… il a un message de quelqu’un et une commission pour le délivrer… mais il a eu des problèmes à Amphipolis, alors… »

« Hm. » Xena grogna en réfléchissant à la nouvelle. « Ce n’est pas loin d’ici. » Elle calcula la distance. « Un jour… peut-être moins. »

« A peu près… il m’en a fallu deux parce que mon Roger s’est mis à boîter hier après-midi. » Il montra le cheval qui échangeait des hennissements avec Argo et regarda avec suspicion un Arès pantelant, assis confortablement sous le ventre de la jument. « Et bien, j’ai délivré mon message… il faut que je reparte. » Il fit un geste de la main. « Ravi de vous avoir rencontrées toutes les deux. »

Xena lui fit un vague geste de la main en retour. « Merci Hélanus… il y a un groupe de grottes juste devant toi sur le côté de la route… tu peux t’y abriter. »

Il pressa sa monture des genoux. « Bonne nouvelle… et merci, Xena. »

La guerrière, profondément enfouie dans ses pensées, fit avancer Argo. « Je me demande de quoi il s’agit ? » Dit-elle à Gabrielle qui réenroulait un morceau de la lanière en cuir qui entourait son bâton. « Ecoute… j’ai une idée. »

La barde leva les yeux. « OK ? »

« Nous sommes presque à Potadeia… pourquoi tu n’avancerais pas… passe un jour avec tes parents… je vais me rendre chez Rivas et prendre ce message, comme ça nous ne perdrons pas de temps. C’est en dehors de notre chemin autrement », proposa Xena. « Ça te va ? »

Gabrielle ne répondit pas. Elle s’appuya sur son bâton et regarda au loin pendant un long moment, puis elle se retourna pour faire face à son âme sœur. « Oui, je présume. » Sa voix était assourdie.

Xena l’étudia, une ride sur son front. « Ça ne semblait pas très enthousiaste », dit-elle en mettant la main sur l’épaule de sa compagne. « Tu vas bien ? »

La barde mâchouilla sa lèvre et regarda la route. « Je heu… c’est idiot, je pense… aller à la maison… je… ça m’effraie », admit-elle. « La simple pensée qu’ils savent… ce qui s’est passé, ce que j’ai fait… je… »

La guerrière se rapprocha et passa les doigts dans les cheveux soyeux de sa compagne. « OK… oublie… je vais juste aller avec toi, OK ? »

Gabrielle mit la main sur sa hanche puis se passa les doigts dans sa frange. « Non, tu as raison… ça va nous faire gagner du temps. » Elle poussa très doucement la poitrine de Xena. « Vas-y… ça va aller. » Elle soupira. « C’est juste ma famille. » Oui, c’est ça. J’ai l’impression que je vais là-bas toute nue. « Vas-y. »

Au lieu de ça, elle se retrouva affectueusement entourée de bras qui l’emmenaient dans un endroit qu’elle ne voulait jamais quitter. N’avoir jamais à traiter des choses déplaisantes comme d’affronter sa famille et voir la pitié dans leurs yeux.

« Je ne vais sûrement pas te laisser comme ça », dit tranquillement Xena. « Nous allons d’abord à Potadeia et ensuite nous ferons un détour chez Rivas pour prendre ce satané message. »

Et cela, pour une quelconque raison, la calma comme de la magie et rendit juste la pensée d’entrer dans sa ville natale. « Non. » Gabrielle mit les mains sur les épaules de la guerrière. « Il faut… que j’affronte ceci, tout comme tu devais affronter ta famille, Xena. » Mais elle sourit. « En plus… même quand tu n’es pas là, tu es là quand même. » Elle mit la main sur son cœur. « J’ai juste… perdu ça de vue pendant un instant. »

Les yeux bleus l’évaluèrent comme si elle était une machine de guerre. « Je pense que je ne te crois pas, mon amour », l’avertit Xena. « Je ne vais pas t’envoyer dans l’antre du lion et que tu sois malheureuse jusqu’à mon retour. »

L’inquiétude dans sa voix était tangible et réelle et cela parut être comme une caresse chaude sur les nerfs à vif de la barde. « Ma tigresse. » Elle sourit malicieusement. « Tu ne sais pas combien ça me fait du bien. » Mais elle soupira et tapota la poitrine de Xena. « Ça va aller… ça n’est que pour une journée, Xena… et je pense qu’ils vont plutôt aimer passer quelques jours avec moi… et si ça devient mauvais, je peux aller me cacher chez Lila. »

Xena prit son visage dans ses mains et lui pencha la tête pour regarder attentivement dans ses yeux. « Tu en es sûre ? » Sa voix était à son plus bas registre, le plus solennel.

Un léger soupir. « La seule chose dont je sois sûre dans ce monde, c’est toi. » Gabrielle sentit les mots sortir sans y penser et cela fit tomber un petit silence entre elles. « Mais… c’est bon… va chercher ce mystérieux message. »

Xena l’embrassa et mit un morceau de chaleur soyeuse autour de son âme pour la garder en sécurité. « Ça ne sera pas long », promit-elle. « Tu gardes Arès avec toi… il est… » Elle baissa les yeux avec un sourire ironique. « Il est bien pour les câlins. » Elle s’interrompit. « Quand tu ne te sentiras pas trop bien. »

Gabrielle lui donna une étreinte forte. « Je vais le faire… et toi, fais attention, d’accord ? Ne t’arrête pas pour parler à des étrangers bizarres sur la route. »

Xena rit et se retourna pour prendre un petit sac sur le dos d’Argo. « Tiens… c’est assez pour passer la nuit… et… » Elle repoussa une mèche rebelle du visage de la barde. « Si quelqu’un t’ennuie, ma barde… »

« Je sais. » Le visage de Gabrielle se plissa dans un sourire. « Dis-leur que tu vas en faire du bourrage de matelas. » Elle tapota sa compagne sur le côté. « Vas-y… ma curiosité me tue. » Elle regarda Xena la relâcher à contrecoeur puis se retourner et monter sur le dos d’Argo, installer ses jambes contre les côtés chauds de la jument. La barde s’avança et mit la main sur la peau douce de la jambe de sa compagne, traçant d’un air absent les muscles durs juste sous la surface. « Hé… fais attention à toi, d’accord ? »

Un léger toucher sur le haut de son crâne tandis que Xena lui ébouriffait les cheveux. « Toi aussi, mon amour… on se revoit vite. » Elle se pencha dans la selle pour capturer les lèvres de la barde puis se redressa et laissa ses doigts effleurer la joue douce de la jeune femme. « Sois gentille. »

Gabrielle hocha la tête en silence et la regarda partir, puis elle carra les épaules et se mit face à la route de Potadeia. « Allons, Gabrielle… pas besoin de retarder l’inévitable. » Elle regarda Arès qui la regarda à son tour et haleta. « Allons-y, Arès… » Ils prirent la route et à chaque pas, Gabrielle sentit qu’elle souhaitait marcher dans la direction opposée.


La lune était haute au milieu des étoiles avant que Xena ne décide d’un arrêt, moyennement satisfaite du temps passé et sachant sa destination assez proche pour l’atteindre avant midi le lendemain.

Elle trouva une petite clairière, entourée sur trois côtés par des rochers couverts de mousse et pourvue commodément d’une petite source qui bouillonnait paisiblement et coulait dans un lit de rivière émergeant lentement. Les sons de la forêt étaient assourdis tandis qu’elle enlevait silencieusement l’équipement d’Argo et qu’elle passait un peigne sur les côtés trempés de la jument.

Un cliquetis de criquet. Le bruissement d’un animal dans sa chasse nocturne. Ou peut-être chassé, songea Xena. La tranquillité autour d’elle amplifiait les petits bruits qui semblaient battre contre ses oreilles avec une épaisseur peu commune. « Tu vas te moquer de moi si je dis que c’est trop tranquille, non ? » Marmonna-t-elle à la jument qui renifla doucement. « Oui, c’est bien ce que je pensais. »

Avec un soupir, elle en finit avec Argo et installa efficacement un petit campement, alluma un feu et chauffa de l’eau tout en mâchouillant d’un air absent des barres de voyage et une des poches de viande que sa mère avait empaquetées pour elles. Elle enleva son armure et la posa près d’elle, alternant des morceaux de dîner avec des coups de son tissu de nettoyage, jusqu’à ce qu’elle soit rassasiée et que l’armure soit propre.

Elle versa du thé et le mit sur un rocher plat pour qu’il refroidisse un peu, tandis qu’elle aiguisait son épée, ce qui n’était pas strictement nécessaire vu qu’elle ne l’avait pas utilisée dans la journée, mais c’était presque un réflexe et ça tendait à lui calmer les nerfs, qui étaient, elle l’admit pour elle-même, un peu remuants. Reprends-toi, Xena… Gabrielle n’est pas une couverture de sécurité qui marche et qui parle. Elle a des choses à faire et toi aussi, alors calme-toi.

Elle finit d’aiguiser et déroula ses fourrures de nuit, puis elle s’installa avec la tasse de thé fumante et elle mit la tête en arrière pour regarder les étoiles avec un grand intérêt.

Il fallut six battements de cœur, elle le savait parce qu’elle les comptait, avant que ses pensées ne reviennent infailliblement vers sa compagne, et elle se demanda comment se passaient les choses à Potadeia. Elle compatissait pour Gabrielle… Les attentes de la famille étaient toujours… et bien, elles ne coïncidaient jamais vraiment avec les tiennes, pas vrai ? Elle savait que la barde était très sensible sur la façon dont elle voyait elle-même et le monde après l’année passée, mais elle soupçonnait que Gabrielle trouverait un moyen de détourner l’attention intense de sa famille vers autre chose.

Ce qui, elle le savait aussi, était la raison pour laquelle Gabrielle avait voulu qu’elle vienne… quand il était question de distraire, elle avait le sentiment qu’elle répondait à l’appel et fournissait autant de distraction qu’un barde pouvait demander. Quand tout le monde se concentrait sur elle, Gabrielle pouvait être en retrait et passer les choses en revue, sans le sentiment de la pression des regards sur elle.

Et bien, soupira Xena. Elle y serait bien assez tôt… et Hécube pourrait bien saisir cette chance d’avoir sa fille seule, sans la présence intimidante de Xena. Bien entendu… Gabrielle n’en serait pas aussi ravie, mais elle avait confiance dans sa compagne… la barde ferait avec jusqu’à ce qu’elle arrive avec quelque message qui attendait.

Ce mystère la tenailla et Xena sentit qu’elle avait presque un sentiment coupable de plaisir à l’idée d’une aventure possible. Elle s’y arrêta et examina le sentiment, pianotant un peu sur sa cuisse.

On s’agite, Xena ? S’accusa-t-elle elle-même d’un ton sardonique. Elle aimait Amphipolis… et elle avait apprécié les quelques semaines passées à faire des tâches routinières et à travailler avec les chevaux… à se préparer pour la moisson et le long hiver à venir. Mais…

Mais. Avec un soupir elle sortit l’épée de son fourreau et la fit tourner dans sa main, sentant le poids et la rugosité familière du pommeau en cuir contre sa peau. La lame brillait dans la lumière de la lune et elle la laissa tomber doucement jusqu’à ce qu’elle pose sur son épaule, le métal grattant le bord de son oreille. Admets-le. Ça te manque.

Elle prit une longue inspiration, goûtant la piqûre du métal dans l’air et elle se mordilla l’intérieur de la lèvre. Mettre son armure et sa combinaison en cuir avait été… bon. Trop bon, avait-elle pensé à ce moment-là, tandis qu’elle acceptait le poids de l’armure en métal avec un sentiment de quasi… soulagement. Ça l’avait embarrassée jusqu’à ce qu’elle voit le petit sourire d’anticipation sur les lèvres de Gabrielle, alors qu’elle réenroulait avec soin la poignée de son bâton et elle s’était rendue compte que la barde avait autant hâte qu’elle.

Alors… était-ce la romance de la route ? Xena rit d’elle-même. « Oh oui… romantique, Argo… » Elle regarda autour d’elle le sol couvert de feuilles. Ou était-ce juste un soulagement à la fin de l’ennui ? Non… la vie à Amphipolis n’était pas ennuyeuse.

Est-ce que ça pouvait être qu’elle s’était habituée à… dieux… je ne peux même pas croire que je pense à cette phrase… habituée à la croisade pour la justice ? Xena se couvrit les yeux et regarda à travers ses doigts, vers le museau très amusé de la jument. « Argo… je pense que je suis devenue accro à faire le bien », grogna-t-elle. « Tue-moi maintenant. »

Le cheval cacarda.

Xena ouvrit brusquement les yeux et leva l’épée, se mettant debout dans un mouvement souple et puissant. Ce n’était pas le bruit normal pour un cheval et Xena le savait. « Argo ? »

La jument renifla et se tourna vers elle, frappant du sabot dans l’herbe.

Nouveau son sur sa gauche et elle s’accroupit, les sens étendus à la forêt environnante pour détecter sa source.

Un son bizarre de bruissement et de crépitement lui parvint et elle bougea sa prise sur l’épée, attendant patiemment. L’animal, quel qu’il soit, ne bougeait pas très vite et un prédateur ne ferait pas ce bruit ridicule.

« Sauf si c’est un canard tueur », marmonna Xena pour elle-même. Elle cloua son regard acéré sur un petit buisson juste au bord de la clairière et observa les feuilles qui commençaient à trembler, et qui se séparèrent brusquement quand son attaquant entra dans l’espace ouvert.

Elle cligna des yeux. Deux fois. Lentement, elle baissa l’épée puis la rengaina sans y penser tandis qu’elle s’approchait de l’intrus. « Qu’est-ce que tu peux bien être par les eaux boueuses de la rivière Styx ? »

Solennellement, les yeux de l’animal clignèrent à leur tour, d’un animal qui arrivait peut-être au niveau des genoux de la guerrière. Il se tenait dressé et avait une tête d’oiseau, avec un bec de couleur vive. L’avant était argenté, ou blanc, Xena ne pouvait le dire dans la lumière de la lune et le reste était foncé. Il avait des petits bras courtauds, ou des ailes, et des petits pieds plats.

Il s’avança en se dandinant et cacarda.

Xena mit les mains sur ses hanches et le regarda avec perplexité. Elle n’avait jamais rien vu de pareil et elle s’enorgueillissait de connaître pas mal d’animaux. « Tu es un oiseau… ou quoi ? »

« Coin. » L’animal bougea les pattes et s’assit, remuant ses ailes inutiles pour se ventiler. Il ouvrait et refermait le bec en respirant.

La guerrière s’assit lentement sur ses fourrures pour mettre sa tête à peu près au même niveau que celle de l’animal et elle l’étudia. Il ne semblait pas dangereux, bien que ce bec paraisse pouvoir faire des dommages s’il le voulait. Elle regarda son pelage et vit qu’il semblait fait de plumes, mais tellement compactes que ça paraissait être une surface unique. Le bec s’incurvait vers le bas et elle pouvait y voir des petites arêtes.

Les pattes étaient palmées et de la même couleur que le bec. Ses yeux étaient petits et noirs et clignaient sans arrêt alors qu’il regardait la grande créature bizarre devant lui.

Xena leva une main avec hésitation, sa curiosité naturelle la submergeant. Ce n’était pas si souvent que quelque chose de tout neuf se présentait à elle et elle sentit un chatouillis d’intérêt intellectuel à cataloguer son petit copain. Oiseau ? Peut-être… mais il lui rappelait vaguement une chose qu’elle avait vue sur un bateau une fois, regardant dans les profondeurs vert foncé sans forme d’eaux froides juste à l’extérieur de Britannia. Un oiseau aquatique qui pouvait nager, mais pas voler.

L’animal avança encore en se dandinant, un mouvement comique qui amena un sourire franc sur les lèvres de la guerrière. Elle plissa le front et fouilla un moment dans son sac tandis que l’animal l’observait prudemment. Puis elle pianota à nouveau sur sa cuisse. Ah… elle se pencha en arrière et regarda par-dessus la petite rive dans l’écoulement de la rivière, concentrant son regard sur les ombres qui y voltigeaient. Une longue pause sans souffle et sa main bougea dans un mouvement bien trop rapide pour le regard. « Ah ah. » Elle ramena son poing fermé et sentit un chatouillis contre sa peau.

« Coin. » L’oiseau bougea en remuant ses petites ailes vers elle alors qu’elle se rasseyait et tendait à nouveau la main, l’ouvrant cette fois assez pour permettre aux têtes de deux ablettes remuantes d’apparaître. L’oiseau pencha la tête et la regarda de ses yeux noirs minuscules, puis lentement, le bec s’avança et se referma sur la tête de l’un des poissons, le sortant de la prise de Xena et l’avalant dans un mouvement convulsif de la tête.

« Tu aimes ça, hein ? » Xena sourit et tendit l’autre poisson. « Alors, vas-y, il y en a plein dans l’eau… je ne vais pas les chercher à ta place. » Elle regarda l’oiseau se dandiner vers la rivière et après qu’il ait fixé un long moment, il plongea, éclaboussant alentour et mouillant la guerrière. « Hé ! » Elle s’écarta et le regarda nager partout, gobant des ablettes avec enthousiasme, utilisant ses ailes comme un gouvernail et ses pattes comme des rames efficaces. « Eh bé… regarde-moi ça, Argo. »

La jument lapait de son côté et elle souffla dans l’eau, faisant rider sa surface tandis qu’elle observait l’ombre noire et argentée avec suspicion.

Xena le regarda encore un peu puis secoua la tête et reprit sa position détendue sur les fourrures. Gabrielle allait adorer cette histoire et elle sentit qu’elle avait hâte de la raconter à sa compagne. Elle fut aussi un peu surprise d’espérer tranquillement que le message qui l’attendait soit au moins à moitié aussi intéressant et un quart aussi intrigant que son étrange visiteur nocturne.


Le soleil colorait le sol d’un ocre riche tandis que Gabrielle empruntait le dernier tournant de la route pour voir sa ville natale étendue devant elle, ses petites habitations et ses rues poussiéreuses luisantes comme un kaléidoscope de souvenirs, la plupart pas les meilleurs de sa vie.

Elle traversa la zone des marchands et la petite cour où se trouvait le puits du village et elle repéra une silhouette familière penchée au-dessus. Avec un sourire elle arriva en douce dans le dos de sa sœur et lui tapa sur l’épaule avec le bout de son bâton. « Salut ! »

Lila se retourna, surprise, puis elle couina de délice. « Bri ! » Elle laissa tomber le seau qu’elle se préparait à envoyer au fond du puits et entoura sa sœur aînée de ses bras. « Dieu… je ne savais pas que tu venais chez nous. » Elle s’écarta et se pencha en arrière, étudiant Gabrielle avec un regard attentif. « Tu es en pleine forme. »

La barde sourit. « Merci… toi aussi. » Elle regarda autour d’elle. « Nous allons vers l’ouest… j’ai dit à maman que nous nous arrêterions quelques jours. »

Lila regarda partout puis revint vers elle avec une question. « Où est Xena ? »

Gabrielle se souvint brièvement d’une époque où cette question aurait comporté une nuance d’hostilité et elle la compara à l’intérêt visiblement amical dans la voix de sa sœur. « Elle sera là… oh, probablement demain pour le dîner… elle a dû faire un détour pour prendre quelque chose chez Rivas. »

« Oh… OK… » Lila reprit son seau. « Je vais prendre de l’eau… ensuite on ira chez les parents… je sais qu’ils seront contents de te voir. »

« Mm. » Gabrielle fit un bruit neutre tandis qu’elle prenait le seau des mains de sa sœur. « Je m’en occupe. »

Lila céda bien volontiers et s’installa sur la margelle du puits, laissant son regard absorber le corps musclé de sa sœur tandis qu’elle recueillait l’eau. « Je vois que tu portes ta tenue de prostituée », blagua-t-elle en tirant un peu sur la jupe. « Cette couleur te va mieux. »

La barde souleva le seau et lui envoya de l’eau. « Merci… elle est nouvelle. » Elle leva son bâton et fit signe à Lila de la précéder. « Allons-y. » Elle observa la longue jupe brune et la chemise marron de sa sœur avec une note d’étonnement. Nous sommes vraiment différentes. Elle se sentit un peu exotique avec ses couleurs riches et son estomac exposé et elle savait qu’elle attirait des regards curieux tandis qu’elles traversaient le village en direction de la maison de leurs parents.

Une autre chose à laquelle Xena était bonne. Attirer l’attention. Beaucoup d’attention. Tellement d’attention qu’il fallait être un chien jongleur sans tête et à trois pattes pour pouvoir la concurrencer. Parfois, ça avait le don d’irriter Gabrielle, mais ces derniers temps… ces derniers temps elle avait commencé à apprécier la possibilité de se fondre dans les meubles. Elle était mauvaise jongleuse de toutes les façons. « Comment va Gabriel ? »

« Il pousse comme de la mauvaise herbe », répondit Lila avec un léger rire. « Il a ton appétit. » Elle se tourna à demi. « Pas qu’on pourrait le dire de toi… dieux, Bri… » Dit-elle en faisant tsts à la vue de la silhouette élancée de sa sœur. « Je pense que tu dois avoir un ver ou quelque chose comme ça. »

Gabrielle se détendit un peu sous la taquinerie. « Nous avons travaillé dur… pour rendre le village prêt pour l’hiver et tout ça… et j’ai doublé les leçons de bâton parce que nous avions un tas de nouveaux étudiants et je voulais qu’ils commencent avant… » Elle se machouilla la lèvre. « Avant que nous partions pour ce voyage. » Discuter ses plans familiaux avec Lila… ce n’était probablement pas une bonne idée. Elle avait crisé la dernière fois que la barde avait mentionné ses plans avec Toris. « Ça va me rattraper à l’hiver… ça le fait toujours. »

Elles prirent le dernier tournant du chemin avant la maison de ses parents et elle repéra Hécube agenouillée dans le petit jardin d’herbes sur l’un des côtés du bâtiment. La femme d’âge mûr leva les yeux et repoussa ses cheveux gris de son front. « Par les dieux… Gabrielle ! » Elle se mit debout et vint à leur rencontre, essuyant la terre riche de ses mains. « Quelle surprise. » Elle étreignit son aînée avec prudence et lui tapota le dos. « Où est Xena ? »

Gabrielle ne put s’empêcher de rire. « Tu sais… je pourrais bien développer un complexe. » Elle mit les mains sur ses hanches, son bâton appuyé sur une épaule. « Elle sera là demain… elle a dû faire un petit détour. »

« Et bien… » Sa mère tripota son tablier. « Je voulais juste dire qu’elle ne te laisserait pas seule en ces temps de danger, c’est tout. »

La barde haussa les sourcils. « Je peux m’occuper de moi, maman », la réprimanda-t-elle doucement.

« Hmpf. » Hécube l’étudia d’un œil critique. « Pas autant qu’elle, je pense. » Elle fit sauter un peu de poussière de la route sur l’épaule de la barde. « Je me sens mieux quand elle est avec toi. »

Un léger gargouillis de rire échappa à Gabrielle. « Je n’aurais jamais pensé entendre ça de ta part », dit-elle, s’étonnant tranquillement. « Pas que je m’en plaigne… mais quelqu’un chez Rivas la cherchait pour lui remettre un message… elle a dû aller le chercher et elle viendra ici ensuite. »

« Entrez toutes les deux. » Hécube s’essuya à nouveau les mains. « Ton père est dans le village d’à côté… combien de temps allez-vous rester, Gabrielle ? »

La barde secoua la tête. « Ça va dépendre du message. » Elle ouvrit la porte et laissa sa mère et sa sœur la précéder. Elle était surprise du sentiment de tranquille anticipation qu’elle ressentait… était-il possible que ce soit quelque chose dont elle espérait qu’il demanderait leur attention ? Elle relâcha un long souffle. Oui, ça l’était. Wow.

Mais ce n’était pas juste pour Xena. La guerrière s’était tellement bien installée à la maison. Elle était en paix… sa nature se dissolvant à un degré presque stupéfiant. Lui demander de changer ça… pour remettre son énergie dans la colère et les combats…

Non. Le message n’était probablement rien et elle allait faire un voyage paisible jusqu’à chez Jessan. Peut-être qu’elles s’arrêteraient à Cirron pour faire quelques courses. Oui.

« Tiens, j’ai du cidre froid. » Hécube apporta un pichet à table et trois chopes. « Asseyons-nous un instant. »

Lila leva la main. « Je vais chercher Gabriel… je me demande dans quel bourbier il s’est mis. » Elle lança un regard ironique à sa sœur. « En plus, il adore sa tante.. » Elle sortit et Gabrielle sourit dans sa direction puis elle se tourna vers sa mère qui poussait une chope pleine vers elle.

« Merci. » Elle prit une gorgée. « Alors… » Sa voix semblait étrange dans le silence. « Comment ça va ici ? ? »

Hécube joua avec sa chope. « Ça va bien… ton père a eu un malaise la semaine dernière… ça m’a un peu inquiétée », dit-elle. « Il s’est évanoui dans le champ… ils l’ont ramené ici. Mais après une nuit de repos, il semblait aller mieux. »

Gabrielle plissa le front. « Wow… qu’est-ce qu’a dit le guérisseur ? »

Sa mère haussa un peu les épaules. « Rien… il lui a dit de continuer… doucement… je suis sûre que tu devines comment ton père l’a pris. »

« Ouille. » La barde tressaillit. « Oui… je peux imaginer… et bien, on peut demander à Xena quand elle sera là. »

« Mm… » Sa mère la regarda avec un amusement las. « Il pourrait même l’écouter, elle. »

Gabrielle étudia ses mains et déglutit un peu. « Je suis vraiment contente que vous l’ayez acceptée », finit-elle par dire en levant les yeux. « Ça signifie beaucoup pour moi. »

Hécube soupira. « Ça a été dur », admit-elle. « Mais… il faut que je te dise… elle déteint un peu sur toi après un moment. »

Cela lui valut un sourire charmant de Gabrielle. « Oui. » Elle posa son menton sur sa main, le coude posé sur la table. « C’est vrai. »

Hécube eut l’air de vouloir dire quelque chose, mais s’interrompit. « Alors… comment va Cyrène ? Est-ce qu’elle a pardonné à tout le monde pour l’union ? Elle était très agacée… j’ai été choquée par son langage après la cérémonie. »

Elles discutèrent jusqu’à ce que Lila revienne et ensuite la conversation tourna autour d’un Gabriel grandissant, qui s’installa joyeusement entre les bras puissants de sa tante, tirant scrupuleusement sur ses cheveux blond-roux. Arès le renifla avec curiosité, sautant en arrière avec un cri quand le bébé tendit le poing pour le cogner sur son museau sensible. « Hé… doucement. » La barde réprimanda son neveu du même nom.

« Oh… il va être terrible. » Lila soupira. « J’ai peur du jour où il commencera à ramper… je n’arriverai jamais à le tenir. » Elle passa la langue vers son fils qui fronça les sourcils en retour. « Est-ce que tu es une petite terreur ? Oui tu l’es… »

« Bck ! » Le bébé pinça les lèvres.

« Nous allons connaître ça à la fin de l’hiver », dit Gabrielle en ratant le regard étonné qui passa entre sa mère et sa sœur. Elle leva les yeux, sentant le silence et elle vit l’incertitude dans leurs yeux. « Oh… non… heu… Granella… la femme de Toris est enceinte. » Elle fit une pause. « Nous le pensons… ou du moins, Xena le pense. »

« Oh. » Hécube rit nerveusement. « Dieux divins… je pensais que… quoi qu’il en soit, c’est merveilleux… Cyrène doit être tellement contente. » Elle soupira. « Je sais qu’elle… » Et elle s’arrêta, embarrassée.

« Veut des petits-enfants, oui. » Gabrielle finit pour elle, très tranquillement. « Je sais. » Elle regarda leurs visages embarrassés et mal à l’aise. « C’est bon… vous pouvez en parler. »

Un silence très embarrassé s’installa. « Nous… » Commença Lila, puis elle s’arrêta et prit une inspiration. « C’est dur de savoir quoi dire, Bri », finit-elle par dire. « Autre que… je suis désolée… de ce qui est arrivé… ça a dû être horrible pour vous. »

Gabrielle la regarda, deux mois de reconstruction lui permettant de se mettre à distance de ce qui s’était passé. « Ça l’a été… oui… mais c’est fini… et nous venons de décider d’avancer maintenant », répondit-elle. « Je ne peux pas le changer… elle ne peut pas le changer… » Un léger haussement d’épaules. « Nous avons tout traversé. » Elle espéra que cela mettrait fin à la conversation.

Hécube secoua lentement la tête. « C’est au-delà de ma compréhension. » Et elle changea de sujet, passant plutôt sur des discussions sur la moisson à venir.

Elles eurent un repas tranquille ce soir-là, avec Lennat venu les rejoindre et une conversation légère et superficielle. Ils ne sollicitèrent pas Gabrielle pour raconter des histoires, ce qu’elle trouva un peu étrange et légèrement décevant, et elle sentit une dépression subtile s’installer sur elle tandis qu’elle était assise dans sa vieille chambre, vêtue de sa chemise de nuit à écouter les sons froids du silence autour d’elle.

Un bruissement à la porte et elle vit sa mère qui se tenait là, avec deux tasses fumantes. « Hé », dit-elle avec un peu d’hésitation.

Hécube entra et lui tendit une des tasses, de laquelle montaient des volutes légères à l’odeur de gingembre. « Je me suis fait du thé au gingembre… je pensais que tu en voudrais aussi. » Elle restait là, avec embarras, serrant sa tasse.

Gabrielle soupira intérieurement. « Assieds-toi… merci… j’en veux bien. » Elle prit une gorgée du thé au goût âcre, le laissant ramener des souvenirs mélancoliques à sa mémoire. Xena lui en avait offert une fois et au vu de sa réaction, la guerrière ne lui en avait plus jamais proposé… trouvant une multitude d’autres combinaisons à la place. Le gingembre lui faisait toujours penser à son père et aux bonbons épicés qu’il avait toujours dans ses poches.

C’était ses préférés… elle lui courait après, tirant sur sa tunique jusqu’à ce qu’il lui en donne un, toujours avec une tape sur la tête.

Jusqu’à ce soir-là.

Elle ferma brièvement les yeux et serra la mâchoire. Elle avait toujours pensé que… peut-être… elle l’avait simplement ennuyé une fois de trop. Mais même maintenant, elle pouvait sentir la piqûre rude de son coup du dos de la main sur son visage et de la rugosité du mur contre sa peau tandis qu’elle glissait tout du long.

Ça avait fait tellement mal, surtout parce qu’elle n’avait pas compris pourquoi il faisait ça.

Elle ne comprenait toujours pas.

« Gabrielle ? » La voix de sa mère pénétra dans ses pensées et elle leva les yeux pour voir l’inquiétude dans les yeux d’Hécube. « Tu vas bien ? »

« Oui… oui… je réfléchissais », répondit la barde.

Sa mère s’installa sur le lit près d’elle. « Dieux divins, Gabrielle… c’est tellement grand. » Elle rit un peu en tirant sur sa manche.

« C’est à Xena », répondit la barde franchement. « Je lui ai piqué quand je suis allée diriger les Amazones la dernière fois… on se bat pour l’avoir parfois. »

« Oh », murmura Hécube. « Elle semblait… et bien… quand on vous a vues la dernière fois. »

Un doux sourire. « Elle va bien, oui… elle a hâte de voir nos amis… et nous avons un hiver bien rempli devant nous. »

Un instant de silence. « C’est bon de l’entendre… je suis… tellement contente que vous ayez réglé ces affaires… je sais… Gabrielle… je sais qu’on t’a vraiment pourri la vie à son sujet au début… mais je veux que tu saches que nous sommes… parvenus à comprendre que toutes les deux vous êtes faites l’une pour l’autre. »

Gabrielle hocha lentement la tête. « Merci », répondit-elle simplement, sans ajouter que maintenant… ça n’avait plus vraiment d’importance qu’ils approuvent ou pas. Elles étaient au-delà de ça. Bien au-delà. « Je sais qu’elle se sent mieux comme ça… » Elle fit une pause. « Et moi aussi. »

Hécube lui sourit, croisant les mains. « Je sais que beaucoup de choses sont arrivées », dit-elle d’une voix prudente. « Et que je n’en comprends pas beaucoup. » Elle leva la tête et regarda sa fille. « J’ai passé toute ma vie ici… et tu as vu tellement plus de choses… fait tellement plus de choses que moi… c’est dur pour moi parfois de penser à ça. »

Gabrielle prit une inspiration puis se pencha en avant près de la tête d’Arès qui la regardait et elle prit son sac. Elle le fixa un instant puis vida son contenu sur ses cuisses. « Tu vois… » Elle leva une babiole. « C’est une pierre des plages de Britannia. »

Hécube la prit dans ses mains et l’examina. « Quelle couleur inhabituelle », murmura-t-elle.

La barde sourit tranquillement et leva autre chose. « Maman… je… il me faudrait beaucoup de temps pour expliquer tout ce qui s’est passé… toutes les choses que j’ai faites… mais… » Elle se sentait très nerveuse et le cuir sous ses doigts était très chaud. « J’aimerais que tu prennes ceci… et… si tu veux… tu peux le lire. »

Hécube prit doucement le document relié. « Qu’est-ce que c’est ? »

« C’est… » Une inspiration. « C’est ce que je suis… je pense… c’est mon journal… des derniers trois ans. » Elle réfléchit à ce qu’elle venait de dire. « Toutes mes pensées… mes rêves… peut-être que ça t’aidera à comprendre… un peu… celle que je suis devenue. »

Sa mère mit les mains sur la couverture, presque avec révérence. « C’est… très personnel, Gabrielle. »

« Je sais », répondit doucement sa fille. « Et il y a des choses là-dedans que tu pourrais ne pas aimer lire… il y a des choses qui me font mal quand je les relis… mais je ne connais pas d’autre moyen… de t’expliquer. »

Sa mère cligna des yeux sur ses larmes. « Je… chéris ta confiance en moi, ma fille. »

« Je… j’espère que tu ne seras pas trop déçue », répondit Gabrielle d’une petite voix. « Il y a des choses là-dedans dont je ne suis pas fière. »

Elle sentit une main sur son genou et une pression. « Je suis sûre que ces choses-là ne font qu’une petite partie de ce livre », déclara Hécube, puis elle se leva et mit le document sous son bras. « Est-ce que je peux t’apporter quelque chose ? Tu as faim ? »

Gabrielle maintint son attention sur ses mains. « Maman… on vient de manger. » Mais elle sourit. « Je vais bien, merci. » Elle regarda Arès se lever et pousser ses doigts de son museau et elle caressa sa fourrure tandis que ses yeux jaunes clignaient solennellement vers elle. « Arès a aussi aimé le ragoût. » La langue rose du loup pendit joyeusement tandis qu’elle lui massait les oreilles.

« Et bien… je suis contente. » Hécube soupira. « Dors un peu… tu as l’air un peu fatiguée, ma chérie. »

« C’est vrai. » Gabrielle finit par lever les yeux et repoussa ses cheveux derrière son oreille. « La journée a été longue… on a quitté Amphipolis avant l’aube, et… j’ai eu une nuit tardive hier en quelque sorte. »

Sa mère renifla. « Je vois. » Elle allait partir quand elle s’arrêta et s’assit à nouveau sur le bord du lit. « C’est quoi ça ? » Elle toucha un petit paquet, enveloppé dans du papier brillant.

Gabrielle le regarda et tendit la main avec hésitation pour le prendre. « Je… je ne… je n’en ai aucune idée… » Elle déballa le paquet qui était plus lourd qu’elle ne s’y attendait.

La lumière de la chandelle se refléta chaleureusement sur un poisson en verre soufflé, avec des nageoires fantaisistes qui s’enroulaient l’une autour de l’autre en teintes bleues et vertes. Elle serra les lèvres en passant le doigt sur la surface brillante.

« Eh bien… c’est adorable… » Sa mère l’admira. « Où as-tu eu ça ? » Elle plissa le front. « Tu n’en avais pas un comme ça autrefois ? »

La barde hocha légèrement la tête. « Quand nous sommes venues la dernière fois… j’en ai parlé à Xena… comment ce poisson se trouvait sur la table près de mon lit… elle a dû s’en souvenir. » Elle déplia le papier et étudia l’écriture soignée puis elle le tendit à sa mère. « Pour quelqu’un qui a une telle forte tête et qui est aussi pratique qu’elle, elle réussit à beaucoup me surprendre. »

Hécuba plissa un peu les yeux dans la lumière basse.

Salut.

N’essaie pas de le manger. Tu vas avoir une indigestion.

J’espère que c’est la bonne couleur.

X

« Dieux divins. » Hécube eut un rire surpris. « Elle est plutôt amusante. »

Gabrielle sourit. « Elle peut l’être, oui. » Elle posa le poisson sur la petite table et reprit la note, la plia et la serra dans sa main. « Elle a bon cœur sous toute cette rudesse. »

« Gabrielle ? » Dit Hécube doucement.

« Hmm ? » Sa fille leva les yeux et vit une expression triste sur le visage de sa mère. « Quoi ? »

« Je suis mariée à ton père depuis trente ans… et il ne m’a jamais donné une de ces choses », dit Hécube tranquillement et d’une voix neutre, avant de lui donner une tape sur l’épaule et de partir d’un pas ferme, mais las.

Gabrielle la regarda, stupéfaite, pendant un long moment avant de relâcher un souffle retenu et de tourner son regard vers le poisson. « Parfois… » Murmura-t-elle à un Arès attentif. « Parfois on perd la trace de ce que l’on a, Arès. »

« Aggrrroo ? » Roula doucement le loup tout en possant sa tête sur la cuisse de la barde.

Celle-ci releva ses jambes et s’allongea sur le lit, la tête posée sur un bras enroulé et les genoux relevés. « Viens par ici, mon gars. » Elle tapota la surface du lit et regarda le loup sauter et tourner deux fois sur lui-même avec embarras avant de s’installer contre elle avec un soupir satisfait. « Et voilà… » Elle mit un bras autour de lui et frotta son ventre doucement, sentant sa queue battre contre ses genoux. « Tu vois mon poisson ? »

Les yeux jaunes se tournèrent vers l’endroit qu’elle pointait, là où la pièce en verre saississait la lumière vacillante de la chandelle. « Tu sais… Arès, si tu regardes ce poisson assez longtemps… et que tu le souhaites très fort, une vague de magie arrive et elle t’emporte. »

Il la regarda et la lécha.

« Tu savais que ta maman était ma vague de magie ? » Murmura-t-elle. « Je présume qu’elle l’a été pour toi aussi, pas vrai ? » Elle se rapprocha de son oreille. « Où est Xena ? »

Il piaula et battit à nouveau de la queue.

« Oui… tu sais de qui je parle, n’est-ce pas ? » Gabrielle l’étreignit. « Elle avait raison… tu es une bonne compagnie, Arès. » Elle baissa la tête et fixa le poisson du regard, puis elle laissa le sommeil l’emporter dans un oubli temporaire.


A suivre 2ème partie.